The Project Gutenberg EBook of Persuasion, by Jane Austen

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Title: Persuasion

Author: Jane Austen

Translator: Mme Letorsay

Release Date: July 20, 2011 [EBook #36777]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PERSUASION ***




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  MISS AUSTEN


  PERSUASION


  ROMAN TRADUIT DE L'ANGLAIS
  PAR

  Mme LETORSAY


  PARIS
  LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
  79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

  1882




PERSUASION




CHAPITRE PREMIER


Sir Walter Elliot, de Kellynch-Hall, dans le comt de Somerset, n'avait
jamais touch un livre pour son propre amusement, si ce n'est le livre
hraldique.

L il trouvait de l'occupation dans les heures de dsoeuvrement, et de
la consolation dans les heures de chagrin. Devant ces vieux parchemins,
il prouvait un sentiment de respect et d'admiration. L, toutes les
sensations dsagrables provenant des affaires domestiques se
changeaient en piti et en mpris. Quand il feuilletait les innombrables
titres crs dans le sicle dernier, si chaque feuille lui tait
indiffrente, une seule avait constamment pour lui le mme intrt,
c'tait la page o le volume favori s'ouvrait toujours:

  _Famille Elliot, de Kellynch-Hall_:

  _Walter Elliot, n le 1er mars 1760; pousa, le 15 juillet 1784_,

  _lisabeth, fille de Jacques Stevenson, esquire de South-Park, comt
  de Glocester, laquelle mourut en 1800. Il en eut_:

  _lisabeth, ne le 1er juin 1785_,

  _Anna, ne le 9 aoust 1787_,

  _Un fils mort-n le 5 novembre 1789_,

  _et Marie, ne le 20 novembre 1791._

Tel tait le paragraphe sorti des mains de l'imprimeur; mais Sir Walter
y avait ajout pour sa propre instruction, et pour celle de sa famille,
 la suite de la date de naissance de Marie:

  Marie le 16 dcembre 1810  Charles Musgrove, esquire d'Uppercross,
  comt de Somerset.

Puis venait l'histoire de l'ancienne et respectable famille: le premier
de ses membres s'tablissant dans Cheshire, exerant la fonction de haut
shrif; reprsentant un bourg dans trois parlements successifs, et cr
baronnet dans la premire anne du rgne de Charles II. Le livre
mentionnait aussi les femmes; le tout formant deux pages in-folio,
accompagn des armoiries et termin par l'indication suivante:
Rsidence principale: Kellynch-Hall, comt de Somerset.

Puis, de la main de Sir Walter:

  Hritier prsomptif: William Walter Elliot, esquire,
  arrire-petit-fils du second Sir Walter.

La vanit tait le commencement et la fin du caractre de Sir Elliot:
vanit personnelle, et vanit de rang.

Il avait t remarquablement beau dans sa jeunesse, et 
cinquante-quatre ans, tant trs bien conserv, il avait plus de
prtentions  la beaut que bien des femmes, et il tait plus satisfait
de sa place dans la socit que le valet d'un lord de frache date. A
ses yeux, la beaut n'tait infrieure qu' la noblesse, et le _Sir
Walter Elliot_, qui runissait tous ces dons, tait l'objet constant de
son propre respect et de sa vnration.

Il dut  sa belle figure et  sa noblesse d'pouser une femme trs
suprieure  lui. Lady Elliot avait t une excellente femme, sense et
aimable, dont le jugement et la raison ne la tromprent jamais, si ce
n'est en s'prenant de Sir Walter.

Elle supporta, cacha ou dguisa ses dfauts, et pendant dix-sept ans le
fit respecter. Elle ne fut pas trs heureuse, mais ses devoirs, ses
amis, ses enfants l'attachrent assez  la vie, pour qu'elle la quittt
avec regret.

Trois filles, dont les anes avaient, l'une seize ans, l'autre
quatorze, furent un terrible hritage et une lourde charge pour un pre
faible et vain. Mais elle avait une amie, femme sense et respectable,
qui s'tait dcide, par attachement pour elle,  habiter tout prs, au
village de Kellynch. Lady Elliot se reposa sur elle pour maintenir les
bons principes qu'elle avait tch de donner  ses filles.

Cette amie n'pousa pas Sir Walter, quoique leur connaissance et pu le
faire supposer.

Treize annes s'taient coules depuis la mort de lady Elliot, et ils
restaient proches voisins et amis intimes, mais rien de plus.

Il n'est pas tonnant que lady Russel n'et pas song  un second
mariage; car elle possdait une belle fortune, tait d'un ge mr, et
d'un caractre srieux, mais le clibat de Sir Walter s'explique moins
facilement.

La vrit est qu'il avait essuy plusieurs refus  des demandes en
mariage trs draisonnables. Ds lors, il se posa comme un bon pre qui
se dvoue pour ses filles. En ralit, pour l'ane seule, il tait
dispos  faire quelque chose, mais  condition de ne pas se gner.
lisabeth,  seize ans, avait succd  tous les droits et  la
considration de sa mre.

Elle tait fort belle et ressemblait  son pre, sur qui elle avait une
grande influence; aussi avaient-ils toujours t d'accord. Les deux
autres filles de Sir Walter taient,  son avis, d'une valeur
infrieure.

Marie avait acquis une lgre importance en devenant Mme Musgrove; mais
Anna, avec une distinction d'esprit et une douceur de caractre que
toute personne intelligente savait apprcier, n'tait rien pour son
pre, ni pour sa soeur.

On ne faisait aucun cas de ce qu'elle disait, et elle devait toujours
s'effacer; enfin elle n'tait qu'Anna.

Lady Russel aimait ses soeurs, mais dans Anna seulement elle voyait
revivre son amie.

Quelques annes auparavant, Anna tait une trs jolie fille, mais sa
fracheur disparut vite, et son pre, qui ne l'admirait gure quand elle
tait dans tout son clat, car ses traits dlicats et ses doux yeux
bruns taient trop diffrents des siens, ne trouvait plus rien en elle
qui pt exciter son estime, maintenant qu'elle tait fane et amincie.

Il n'avait jamais espr voir le nom d'Anna sur une autre page de son
livre favori. Toute alliance gale reposait sur lisabeth, car Marie,
entre dans une notable et riche famille de province, lui avait fait
plus d'honneur qu'elle n'en avait reu. Un jour ou l'autre, lisabeth se
marierait selon son rang.

Il arrive parfois qu'une femme est plus belle  vingt-neuf ans que dix
ans plus tt. Quand elle n'a eu ni chagrins, ni maladies, c'est souvent
une poque de la vie o la beaut n'a rien perdu de ses charmes.

Chez lisabeth, il en tait ainsi: c'tait toujours la belle miss
Elliot, et Sir Elliot tait  moiti excusable d'oublier l'ge de sa
fille, et de se croire lui-mme aussi jeune qu'autrefois au milieu des
ruines qui l'entouraient. Il voyait avec chagrin Anna se faner, Marie
grossir, ses voisins vieillir et les rides se creuser rapidement autour
des yeux de lady Russel.

lisabeth n'tait pas aussi satisfaite que son pre. Depuis treize ans,
elle tait matresse de Kellynch-Hall, prsidant et dirigeant avec une
assurance et une dcision qui ne la rajeunissaient pas.

Pendant treize ans, elle avait fait les honneurs du logis, tablissant
les lois domestiques, assise dans le landau  la place d'honneur, et
ayant le pas immdiatement aprs lady Russel dans tous les salons et 
tous les dners. Treize hivers l'avaient vue ouvrir chaque bal de
crmonie donn dans le voisinage, et les fleurs de treize printemps
avaient fleuri depuis qu'elle allait, avec son pre, jouir des plaisirs
de Londres pendant quelques semaines. Elle se rappelait tout cela, et la
conscience de ses vingt-neuf ans lui donnait des apprhensions et
quelques regrets. Elle se savait aussi belle que jamais, mais elle
sentait s'approcher les annes dangereuses, et aurait voulu tre
demande par quelque baronnet avant la fin de l'anne. Elle aurait pu
alors feuilleter le livre par excellence avec autant de joie
qu'autrefois; mais voir toujours la date de sa naissance, et pas d'autre
mariage que celui de sa jeune soeur, lui rendait le livre odieux; et
plus d'une fois, le voyant ouvert, elle le repoussa en dtournant les
yeux.

D'ailleurs elle avait eu une dception que ce livre lui rappelait
toujours. L'hritier prsomptif, ce mme William Walter Elliot dont les
droits avaient t si gnreusement reconnus par son pre, avait refus
sa main. Quand elle tait toute petite fille, et qu'elle esprait
n'avoir point de frre, elle avait song dj  pouser William, et
c'tait aussi l'intention de son pre. Aprs la mort de sa femme, Sir
Walter rechercha la connaissance d'Elliot. Ses ouvertures ne furent pas
reues avec empressement, mais il persvra, mettant tout sur le compte
de la timidit du jeune homme. Dans un de leurs voyages  Londres,
lisabeth tait alors dans tout l'clat de sa beaut et de sa fracheur,
William ne put refuser une invitation.

C'tait alors un jeune tudiant en droit, lisabeth le trouva
extrmement agrable et se confirma dans ses projets. Il fut invit 
Kellynch. On en parla et on l'attendit jusqu'au bout de l'anne, mais il
ne vint pas. Le printemps suivant, on le revit  Londres. Les mmes
avances lui furent faites, mais en vain. Enfin on apprit qu'il tait
mari.

Au lieu de chercher fortune dans la voie trace  l'hritier de Sir
Walter, il avait achet l'indpendance en pousant une femme riche, de
naissance infrieure.

Sir Walter fut irrit; il aurait voulu tre consult, comme chef de
famille, surtout aprs avoir fait si publiquement des avances au jeune
homme; car on les avait vus ensemble au Tattersall et  la Chambre des
Communes. Il exprima son mcontentement.

Mais M. Elliot n'y fit gure attention, et mme n'essaya point de
s'excuser; il se montra aussi peu dsireux d'tre compt dans la famille
que Sir Walter l'en jugeait indigne, et toute relation cessa.

lisabeth se rappelait cette histoire avec colre; elle avait aim
l'homme pour lui-mme et plus encore parce qu'il tait l'hritier de Sir
Walter; avec lui seul, son orgueil voyait un mariage convenable, elle le
reconnaissait pour son gal. Cependant il s'tait si mal conduit, qu'il
mritait d'tre oubli. On aurait pu lui pardonner son mariage, car on
ne lui supposait pas d'enfants, mais il avait parl lgrement et mme
avec mpris de la famille Elliot et des honneurs qui devaient tre les
siens. On ne pouvait lui pardonner cela. Telles taient les penses
d'lisabeth; telles taient les proccupations et les agitations
destines  varier la monotonie de sa vie lgante, oisive et
somptueuse, et  remplir les vides qu'aucune habitude utile au dehors,
aucuns talents  l'intrieur ne venaient occuper.

Mais bientt d'autres proccupations s'ajoutrent  celles-l: son pre
avait des embarras d'argent. Elle savait qu'il tait venu habiter la
baronnie pour payer ses lourdes dettes, et pour mettre fin aux
insinuations dsagrables de son homme d'affaires, M. Shepherd. Le
domaine de Kellynch tait bon, mais insuffisant pour la reprsentation
que Sir Walter jugeait ncessaire. Tant qu'avait vcu lady Elliot,
l'ordre, la modration et l'conomie avaient contenu les dpenses dans
les limites des revenus; mais cet quilibre avait disparu avec elle: les
dettes augmentaient; elles taient connues, et il devenait impossible de
les cacher entirement  lisabeth. L'hiver dernier, Sir Walter avait
propos dj quelques diminutions dans les dpenses, et, pour rendre
justice  lisabeth, elle avait indiqu deux rformes: supprimer
quelques charits inutiles, et ne point renouveler l'ameublement du
salon. Elle eut aussi l'heureuse ide de ne plus donner d'trennes 
Anna. Mais ces mesures taient insuffisantes; Sir Walter fut oblig de
le confesser, et lisabeth ne trouva pas d'autre remde plus efficace.
Comme lui, elle se trouvait malheureuse et maltraite par le sort.

Sir Walter ne pouvait disposer que d'une petite partie de son domaine,
et encore tait-elle hypothque. Jamais il n'aurait voulu vendre, se
dshonorer  ce point. Le domaine de Kellynch devait tre transmis
intact  ses hritiers.

Les deux amis intimes, M. Shepherd et lady Russel, furent appels 
donner un conseil; ils devaient trouver quelque expdient pour rduire
les dpenses sans faire souffrir Sir Walter et sa fille dans leur
orgueil ou dans leurs fantaisies.




CHAPITRE II


M. Shepherd tait un homme habile et prudent. Quelle que ft son opinion
sur Sir Walter, il voulait laisser  un autre que lui le rle
dsagrable; il s'excusa, se permettant toutefois de recommander une
dfrence absolue pour l'excellent jugement de lady Russel.

Celle-ci prit le sujet en grande considration et y apporta un zle
inquiet. C'tait plutt une femme de bon sens que d'imagination. La
difficult  rsoudre tait grande: lady Russel avait une stricte
intgrit et un dlicat sentiment d'honneur; mais elle souhaitait de
mnager les sentiments de Sir Walter et le rang de la famille. C'tait
une personne bonne, bienveillante, charitable et capable d'une solide
amiti; trs correcte dans sa conduite, stricte dans ses ides de
dcorum, et un modle de savoir-vivre.

Son esprit tait trs pratique et cultiv; mais elle donnait au rang et
 la noblesse une valeur exagre, qui la rendait aveugle aux dfauts
des possesseurs de ces biens.

Veuve d'un simple chevalier, elle estimait trs haut un baronnet, et Sir
Walter avait droit  sa compassion et  ses attentions, non seulement
comme un vieil ami, un voisin attentif, un seigneur obligeant, mari de
son amie, pre d'Anna et de ses soeurs, mais parce qu'il tait Sir
Walter.

Il fallait faire des rformes sans aucun doute, mais elle se tourmentait
pour donner  ses amis le moins d'ennuis possible. Elle traa des plans
d'conomie, fit d'exacts calculs, et enfin prit l'avis d'Anna, qu'on
n'avait pas jug  propos de consulter, et elle subit son influence. Les
rformes d'Anna portrent sur l'honorabilit aux dpens de
l'ostentation. Elle voulait des mesures plus nergiques, un plus prompt
acquittement des dettes, une plus grande indiffrence pour tout ce qui
n'tait pas justice et quit.

Si nous pouvons persuader tout cela  votre pre, dit lady Russel en
relisant ses notes, ce sera beaucoup. S'il adopte ces rformes, dans
sept ans il sera libr, et j'espre le convaincre que sa considration
n'en sera pas branle, et que sa vraie dignit sera loin d'en tre
amoindrie aux yeux des gens raisonnables.

En ralit, que fera-t-il, si ce n'est ce que beaucoup de nos premires
familles ont fait, ou devraient faire? Il n'y aura rien l de singulier,
et c'est de la singularit que nous souffrons le plus. Aprs tout, celui
qui a fait des dettes doit les payer; et tout en faisant la part des
ides d'un gentilhomme, le caractre d'honnte homme passe avant tout.

C'tait d'aprs ce principe qu'Anna voulait voir son pre agir. Elle
considrait comme un devoir indispensable de satisfaire les cranciers
en faisant rapidement toutes les rformes possibles, et ne voyait aucune
dignit en dehors de cela.

Elle comptait sur l'influence de lady Russel pour persuader une rforme
complte; elle savait que le sacrifice de deux chevaux ne serait gure
moins pnible que celui de quatre, ainsi que toutes les lgres
rductions proposes par son amie. Comment les svres rformes d'Anna
auraient-elles t acceptes, puisque celles de lady Russel n'eurent
aucun succs?

Quoi! supprimer tout confortable! Les voyages, Londres, les domestiques
et les chevaux, la table; retranchements de tous cts! Ne pas vivre
dcemment comme un simple gentilhomme! Non!

On aimait mieux quitter Kellynch que de rester dans des conditions si
dshonorantes!

Quitter Kellynch! L'ide fut aussitt saisie par Shepherd, qui avait un
intrt aux rformes de Sir Walter, et qui tait persuad qu'on ne
pouvait rien faire sans un changement de rsidence. Puisque l'ide en
tait venue, il n'eut aucun scrupule  confesser qu'il tait du mme
avis. Il ne croyait pas que Sir Walter pt rellement changer sa manire
de vivre dans une maison qui avait  soutenir un tel caractre
d'honorabilit et de reprsentation. Partout ailleurs il pourrait faire
ce qu'il voudrait, et sa maison serait toujours prise pour modle. Aprs
quelques jours de doute et d'indcision, la grande question du
changement de rsidence fut dcide.

On pouvait choisir Londres, Bath, ou une autre habitation aux environs
de Kellynch. L'objet de l'ambition d'Anna et t de possder une petite
maison dans le voisinage de lady Russel, prs de Marie, et de voir
parfois les ombrages et les prairies de Kellynch. Mais sa destine tait
d'avoir toujours l'inverse de ce qu'elle dsirait. Elle n'aimait pas
Bath, mais Bath devait tre sa rsidence.

Sir Walter penchait pour Londres, mais M. Shepherd n'en voulait pas pour
lui, et il fut assez habile pour le dissuader et lui faire prfrer
Bath: l il pourrait comparativement faire figure  peu de frais.

Les deux avantages de Bath avaient t pris en grande considration: sa
distance de Kellynch, seulement cinquante milles, et le sjour qu'y
faisait lady Russel pendant une partie de l'hiver. A la grande
satisfaction de cette dernire, Sir Walter et lisabeth en arrivrent 
croire qu'ils ne perdraient rien  Bath en considration et en plaisirs.
Lady Russel fut oblige d'aller contre les dsirs de sa chre Anna.
C'tait en demander trop  Sir Walter que de s'tablir dans une petite
maison du voisinage. Anna, elle-mme, y aurait trouv des mortifications
plus grandes qu'elle ne le prvoyait, et pour Sir Walter, elles eussent
t terribles. Lady Russel considrait l'antipathie d'Anna pour Bath
comme une prvention errone provenant de trois annes de pension
passes l aprs la mort de sa mre, et en second lieu de ce qu'elle
n'tait pas en bonne disposition d'esprit pendant le seul hiver qu'elle
y et pass avec elle.

Lady Russel adorait Bath et s'imaginait que tout le monde devait penser
comme elle. Sa jeune amie pourrait passer les mois les plus chauds avec
elle  Kellynch-Lodge. Ce changement serait bon pour sa sant et pour
son esprit. Anna avait trop peu vu le monde; elle n'tait pas gaie: plus
de socit lui ferait du bien.

Puis, Sir Walter, habitant dans le voisinage de Kellynch, aurait
souffert de voir sa maison aux mains d'un autre; c'et t une trop rude
preuve. Il fallait louer Kellynch-Hall. Mais ce fut un profond secret,
renferm dans leur petit cercle.

Sir Walter et t trop humili qu'on l'apprt. M. Shepherd avait
prononc une fois le mot avertissement, mais n'avait pas os le
redire.

Sir Walter en mprisait la seule ide et dfendait qu'on y ft la
moindre allusion. Il ne consentirait  louer que comme sollicit 
l'imprvu, par un locataire exceptionnel, acceptant toutes ses
conditions comme une grande faveur.

Nous approuvons bien vite ce que nous aimons. Lady Russel avait encore
une autre raison d'tre contente du dpart projet de Sir Walter.
lisabeth avait form une intimit qu'il tait dsirable de rompre.

La fille de M. Shepherd, mal marie, tait revenue chez son pre, avec
deux enfants. C'tait une femme habile qui connaissait l'art de plaire,
au moins  Kellynch-Hall. Elle avait si bien su se faire accepter de
miss Elliot, qu'elle y avait fait plusieurs sjours, malgr les
prudentes insinuations de lady Russel, qui trouvait cette amiti
dplace.

Lady Russel avait peu d'influence sur lisabeth et semblait l'aimer
plutt par devoir que par inclination. Celle-ci n'avait pour elle que
des gards et de la politesse, mais jamais lady Russel n'avait russi 
faire prvaloir ses avis; elle tait trs peine de voir Anna exclue si
injustement des voyages  Londres et avait insist fortement  plusieurs
reprises pour qu'elle en ft partie. Elle s'tait efforce souvent de
faire profiter lisabeth de son jugement et de son exprience, mais
toujours en vain. Miss Elliot avait sa volont, et jamais elle n'avait
fait une opposition plus dcide  lady Russel, qu'en choisissant Mme
Clay et en dlaissant une soeur si distingue, pour donner son affection
et sa confiance l o il ne devait y avoir que de simples relations de
politesse.

Lady Russel considrait Mme Clay comme une amie dangereuse, et d'une
position infrieure; et son changement de rsidence, qui la laisserait
de ct et permettrait  miss Elliot de choisir une intimit plus
convenable, lui semblait une chose de premire importance.




CHAPITRE III


Permettez-moi de vous faire observer, Sir Walter, dit M. Shepherd un
matin  Kellynch-Hall, en dpliant le journal, que la situation
actuelle nous est trs favorable. Cette paix ramnera  terre tous les
riches officiers de la marine. Ils auront besoin de maisons. Est-il un
meilleur moment pour choisir de bons locataires? Si un riche amiral se
prsentait, Sir Walter?

--Ce serait un heureux mortel, Shepherd, rpondit Sir Walter. C'est
tout ce que j'ai  remarquer. En vrit, Kellynch-Hall serait pour lui
la plus belle de toutes les prises, n'est-ce pas, Shepherd?

M. Shepherd sourit, comme c'tait son devoir,  ce jeu de mots, et
ajouta:

J'ose affirmer, Sir Walter, qu'en fait d'affaires les officiers de
marine sont trs accommodants. J'en sais quelque chose. Ils ont des
ides librales, et ce sont les meilleurs locataires qu'on puisse voir.
Permettez-moi donc de suggrer que si votre intention venait  tre
connue, ce qui est trs possible (car il est trs difficile  Sir Walter
de celer  la curiosit publique ses actions et ses desseins; tandis que
moi, John Shepherd, je puis cacher mes affaires, car personne ne perd
son temps  m'observer); je dis donc que je ne serais pas surpris,
malgr notre prudence, si quelque rumeur de la vrit transpirait au
dehors; dans ce cas, des offres seront faites, et je pense que quelque
riche commandant de la marine sera digne de notre attention, et
permettez-moi d'ajouter que deux heures me suffisent pour accourir ici,
et vous pargner la peine de rpondre.

Sir Walter ne rpondit que par un signe de tte; mais bientt, se levant
et arpentant la chambre, il dit ironiquement:

Il y a peu d'officiers de marine qui ne soient surpris, j'imagine,
d'habiter un tel domaine.

--Ils bniront leur bonne fortune, dit Mme Clay (son pre l'avait
amene, rien n'tant si bon pour sa sant qu'une promenade  Kellynch).
Mais je pense, comme mon pre, qu'un marin serait un trs dsirable
locataire. J'en ai connu beaucoup. Ils sont si scrupuleux, et si larges
en affaires! Si vous leur laissez vos beaux tableaux, Sir Walter, ils
seront en sret: tout sera parfaitement soign. Les jardins et les
massifs seront presque aussi bien entretenus qu'actuellement. Ne
craignez pas, miss Elliot, que vos jolies fleurs soient ngliges.

--Quant  cela, rpondit froidement Sir Walter, si je me dcidais 
louer, j'hsiterais  accorder certains privilges; je ne suis pas
dispos  faire des faveurs  un locataire. Sans doute le parc lui sera
ouvert, et il n'en trouverait pas beaucoup d'aussi vastes.

Quant aux restrictions que je puis imposer sur la jouissance des
rserves de chasse, c'est autre chose. L'ide d'en donner l'entre ne me
sourit gure, et je recommanderais volontiers  miss Elliot de se tenir
en garde pour ses parterres.

Aprs un court silence, M. Shepherd hasarda: Dans ce cas, il y a des
usages tablis, qui rendent chaque chose simple et facile entre
propritaire et locataire. Vos intrts, Sir Walter, sont en mains
sres: comptez sur moi pour qu'on n'empite pas sur vos droits. Qu'on me
permette de le dire: je suis plus jaloux des droits de Sir Walter, qu'il
ne l'est lui-mme.

Ici, Anna prit la parole.

Il me semble que l'arme navale, qui a tant fait pour nous, a autant de
droits que toute autre classe  une maison confortable. La vie des
marins est assez rude pour cela, il faut le reconnatre.

--Ce que dit miss Anna est trs vrai, rpondit M. Shepherd.

--Certainement, ajouta sa fille.

Mais bientt aprs, Sir Walter fit cette remarque: La profession a son
utilit, mais je serais trs fch qu'un de mes amis lui appartnt.

--Vraiment? rpondit-on avec un regard de surprise.

--Oui; sous deux rapports elle me dplat. D'abord c'est un moyen pour
un homme de naissance obscure d'obtenir une distinction qui ne lui est
pas due, d'arriver  des honneurs que ses anctres n'ont jamais rvs;
puis elle dtruit totalement la beaut et la jeunesse. Un marin vieillit
plus vite qu'un autre. J'ai toujours remarqu cela. Il risque par sa
laideur de devenir un objet d'horreur pour lui-mme, et il court la
chance de voir le fils d'un domestique de son pre arriver  un grade
au-dessus du sien.

Voici un exemple  l'appui de ce que je dis. Au printemps dernier,
j'tais en compagnie de deux hommes:

Lord Saint-Yves, dont le pre a t ministre de campagne, presque sans
pain. Je dus cder le pas  Lord Saint-Yves, et  un certain amiral
Baldwin, le plus laid personnage qu'on puisse imaginer. Une figure
martele couleur d'acajou; tout tait lignes et rides: trois cheveux
gris d'un ct, et rien qu'un soupon de poudre. Au nom du ciel! quel
est ce vieux garon? dis-je  un ami qui se trouvait l.--Mon cher,
c'est l'amiral Baldwin. Quel ge lui donnez-vous?--Soixante ans,
dis-je.--Quarante, rpondit-il. Pas davantage.

Figurez-vous mon tonnement. Je n'oublierai pas facilement l'amiral
Baldwin. Je n'ai jamais vu un exemple si dplorable de la vie de mer; et
c'est la mme chose pour tous,  quelque diffrence prs. Ballotts par
tous les temps, dans tous les climats, ils arrivent  n'avoir plus
figure humaine. C'est fcheux qu'ils ne meurent pas subitement avant
d'arriver  l'ge de l'amiral Baldwin.

--Ah! vraiment, Sir Walter, vous tes trop svre, dit Mme Clay. Ayez un
peu de piti des pauvres gens. Nous ne sommes pas tous ns beaux, et la
mer n'embellit pas certainement. J'ai souvent remarqu que les marins
vivent longtemps. Ils perdent de bonne heure l'air jeune. Mais n'en
est-il pas ainsi dans beaucoup d'autres professions? Les soldats ne
sont pas mieux traits, et mme dans les professions plus tranquilles,
il y a une fatigue d'esprit, sinon de corps, qui s'ajoute dans le visage
d'un homme au travail du temps. Le lgiste se consume, le mdecin sort 
toute heure, et par tous les temps, et mme le prtre est oblig
d'entrer dans des chambres infectes, et d'exposer sa sant et sa
personne  des miasmes empoisonns. En ralit, les avantages physiques
n'appartiennent qu' ceux qui ne sont pas forcs d'avoir un tat; qui
vivent sur leur proprit, employant le temps  leur guise, sans se
tourmenter pour acqurir. A ceux-l seuls sont rservs les dons de la
sant et les plus grands avantages physiques.

Il semblait que M. Shepherd, dans ses efforts pour disposer Sir Walter
en faveur d'un marin, et t dou d'une seconde vue, car la premire
offre vint d'un amiral Croft, dont son correspondant de Londres lui
avait parl.

Selon le rapport qu'il se hta d'en faire  Kellynch, l'amiral, natif de
Somersetshire et possesseur d'une trs belle fortune, dsirait s'tablir
dans son pays, et tait venu  Tauton chercher dans les annonces s'il
trouverait quelque chose  sa convenance dans le voisinage; n'en
trouvant pas et entendant dire que Kellynch tait peut-tre  louer, il
s'tait prsent chez M. Shepherd pour avoir des renseignements
dtaills.

Il avait montr un vif dsir de louer, et fourni la preuve qu'il tait
un locataire recommandable.

Qui est-ce que l'amiral Croft? demanda Sir Walter d'un ton froid et
souponneux.

M. Shepherd rpondit qu'il tait noble, et Anna ajouta:

Il est vice-amiral: il tait  Trafalgar; depuis, il a t aux Indes,
et y est rest, je crois, plusieurs annes.

--Alors il est convenu, dit Sir Walter, que sa figure est aussi jaune
que les parements et les collets d'habits de ma livre.

M. Shepherd se hta de l'assurer que l'amiral avait une figure cordiale,
avenante, un peu hle et fatigue, il est vrai; mais qu'il avait des
manires de parfait gentleman; que probablement il ne ferait aucune
difficult quant aux conditions; qu'il cherchait avant tout, et
immdiatement, une maison confortable; qu'il payerait la convenance, et
n'aurait pas t surpris si Sir Walter avait demand davantage. M.
Shepherd fut loquent, et donna sur la famille de l'amiral tous les
dtails qui faisaient de celui-ci un locataire dsirable. Il tait mari
et sans enfants, c'est ce qu'on pouvait dsirer de mieux. Il avait vu
Mme Croft, qui avait assist  leur conversation.

C'est une vraie Lady, fine, et qui cause bien. Elle a fait plus de
questions sur la maison, les conditions, les impts, que l'amiral
lui-mme. Elle semble plus familire que lui avec les affaires. J'ai
appris aussi qu'elle n'est pas inconnue dans cette contre, pas plus que
son mari. Elle est la soeur d'un gentilhomme qui demeurait  Montfort,
il y a quelques annes. Quel tait donc son nom, Pnlope? ma chre,
aidez-moi. Le frre de Mme Croft?

Mme Clay causait avec miss Elliot d'une faon si anime, qu'elle
n'entendit pas.

Je n'ai aucune ide de ce que vous voulez dire, Shepherd, dit Sir
Walter. Je ne me rappelle aucun gentilhomme demeurant  Montfort, depuis
le vieux gouverneur Trent.

--Par exemple, c'est trop fort, je crois que j'oublierai bientt mon
nom. Un nom que je connaissais si bien; ainsi que le gentleman, je l'ai
vu cent fois. Il vint me consulter sur un dlit de voisin, saisi sur le
fait: un des domestiques du fermier s'introduisant dans son jardin, un
mur boul, des pommes voles; puis, malgr mon avis, une transaction
eut lieu. C'est vraiment singulier.

--Je suppose que vous voulez parler de M. Wenvorth, dit Anna.

--C'est bien cela. Il eut la cure de Montfort pendant deux ans. Vous
devez vous le rappeler.

--Wenvorth? ah! oui, le ministre de Montfort, vous m'avez drout par le
mot gentilhomme. Je croyais que vous parliez d'un homme possdant des
proprits. M. Wenvorth n'en avait aucune, je crois. C'est un nom
inconnu, il n'est pas alli aux Straffort. On se demande comment les
noms de notre noblesse deviennent si communs?

M. Shepherd, s'apercevant que cette parent des Croft ne leur faisait
aucun bien dans l'esprit de Sir Walter, n'en parla plus et mit tout son
zle  s'tendre sur ce qui leur tait favorable: leur ge, leur
fortune, la haute ide qu'ils s'taient faite de Kellynch; ajoutant
qu'ils ne dsiraient rien tant que d'tre les locataires de Sir Walter.
Cela et sembl un got extraordinaire vraiment, s'ils avaient pu
connatre les devoirs d'un locataire de Sir Walter.

L'affaire russit cependant, quoique Sir Walter regardt d'un mauvais
oeil quiconque prtendait habiter sa maison, trouvant qu'on tait trop
heureux de l'obtenir, mme aux plus dures conditions.

Il autorisa M. Shepherd  ngocier la location et  prendre jour avec
l'amiral pour visiter la proprit. Sir Walter ne brillait pas par le
jugement; il comprit cependant qu'on pouvait difficilement trouver un
meilleur locataire. Sa vanit tait flatte du rang de l'amiral. J'ai
lou ma maison  l'amiral Croft sonnerait bien mieux qu' monsieur un
tel, qui exige toujours un mot d'explication. L'importance d'un amiral
s'annonce de soi, mais il n'clipse jamais un baronnet. Dans leurs
relations rciproques, Sir Elliot aurait toujours le pas. lisabeth
dsirait si fort un changement, qu'elle ne dit pas un mot qui pt
retarder la dcision. Anna quitta la chambre pour rafrachir ses joues
brlantes; elle alla dans son alle favorite et se dit avec un doux
soupir: Dans quelques mois peut-tre, il sera ici.




CHAPITRE IV


Ce n'tait pas M. Wenvorth le ministre, mais Frdric Wenvorth, son
frre, qui, nomm commandant aprs l'action de Saint-Domingue, s'tait
tabli, en attendant de l'emploi, dans le comt de Somerset, dans l't
de 1806, et avait lou pour six mois  Montfort. C'tait alors un jeune
homme remarquablement beau, intelligent, spirituel et brillant, et Anna
tait une trs jolie fille, douce, modeste, gracieuse et sense. Ils se
connurent, s'prirent rapidement l'un de l'autre. Ils jouirent bien peu
de cette flicit exquise. Sir Walter, sans refuser positivement son
consentement, manifesta un grand tonnement, une grande froideur et une
ferme rsolution de ne rien faire pour sa fille. Il trouvait cette
alliance dgradante, et lady Russel, avec un orgueil plus excusable et
plus modr, la considrait comme trs fcheuse. Anna Elliot! avec sa
beaut, sa naissance, son esprit, pouser  dix-neuf ans un jeune homme
qui n'avait d'autre recommandation que sa personne, d'autre espoir de
fortune que les chances incertaines de sa profession, et pas de
relations qui puissent l'aider  obtenir de l'avancement! La pense
seule de ce mariage l'affligeait; elle devait l'empcher si elle avait
quelque pouvoir sur Anna.

Le capitaine Wenvorth avait eu de la chance et gagn beaucoup d'argent
comme capitaine; mais il dpensait facilement ce qui arrivait de mme,
et il n'avait rien acquis. Plein d'ardeur et de confiance, il comptait
obtenir bientt un navire. Il avait toujours t heureux, il le serait
encore.

Cette confiance, exprime avec tant de chaleur, avait quelque chose de
si sduisant, qu'elle suffisait  Anna; mais lady Russel en jugeait
autrement. Ce caractre ardent, cette intrpidit d'esprit, lui
semblaient plutt un mal. Il tait brillant et tmraire; elle gotait
peu l'esprit, et elle avait pour l'imprudence presque un sentiment
d'horreur. Elle condamna cette liaison  tous gards.

Combattre une telle opposition tait impossible pour la douce Anna. Elle
aurait pu rsister au mauvais vouloir de son pre, mme sans tre
encourage par un regard ou une bonne parole de sa soeur; mais lady
Russel, qu'elle avait toujours aime et respecte, si ferme et si
tendre dans ses conseils, ne pouvait pas les donner en vain. Son
opposition ne provenait pas d'une prudence goste: si elle n'avait pas
cru consulter plus encore le bien du jeune homme que celui de sa
filleule, elle n'aurait pas empch ce mariage.

Cette conscience du devoir rempli fut la principale consolation de lady
Russel, dans cette rupture.

Elle en avait grand besoin, car elle avait  lutter contre l'opinion, et
contre Wenvorth. Celui-ci quitta le pays.

Quelques mois avaient vu le commencement et la fin de leur liaison; mais
le chagrin d'Anna fut durable. Ce souvenir assombrit sa jeunesse, et
elle perdit sa fracheur et sa gaiet.

Sept annes s'taient coules depuis, et le temps seul avait un peu
effac ces tristes impressions. Aucun voyage, aucun vnement extrieur
n'tait venu la distraire. Dans leur petit cercle, elle n'avait vu
personne qu'elle pt comparer  Wenvorth; son esprit raffin, son got
dlicat, n'avaient pu trouver l'oubli dans un attachement nouveau.

Elle avait vingt-deux ans, quand un jeune homme, qui bientt aprs fut
agr par sa soeur, sollicita sa main. Lady Russel dplora le refus
d'Anna, car Charles Musgrove tait le fils an d'un homme dont
l'importance et les proprits ne le cdaient qu' Sir Walter. Il avait
un bon caractre, de bonnes manires, et lady Russel se serait rjouie
de voir Anna marie aussi prs d'elle et affranchie de la partialit de
son pre.

Mais Anna n'avait accept aucun avis, et sa marraine, sans regretter le
pass, dsespra presque, en lui voyant refuser ce mariage, de la voir
entrer dans un tat qui convenait si bien  son coeur aimant et  ses
habitudes domestiques.

Ce sujet d'entretien fut cart pour toujours, et elles ne purent savoir
ni l'une ni l'autre si elles avaient chang d'opinion; mais Anna, 
vingt-sept ans, pensait autrement qu' dix-neuf. Elle ne blmait pas
lady Russel; cependant si une jeune fille dans une situation semblable
lui et demand son avis, elle ne lui aurait pas impos un chagrin
immdiat en change d'un bien futur et incertain.

Elle pensait qu'en dpit de la dsapprobation de sa famille; malgr tous
les soucis attachs  la profession de marin; malgr tous les retards et
les dsappointements, elle et t plus heureuse en l'pousant qu'en le
refusant, dt-elle avoir une part plus qu'ordinaire de soucis et
d'inquitudes, sans parler de la situation actuelle de Wenvorth, qui
dpassait dj ce qu'on aurait pu esprer.

La confiance qu'il avait en lui-mme avait t justifie. Son gnie et
son ardeur l'avaient guid et inspir. Il s'tait distingu, avait
avanc en grade, et possdait maintenant une belle fortune; elle le
savait par les journaux, et n'avait aucune raison de le croire mari.

Combien Anna et t loquente dans ses conseils! Combien elle prfrait
une inclination rciproque et une joyeuse confiance dans l'avenir  ces
prcautions exagres qui entravent la vie et insultent la Providence!

Dans sa jeunesse on l'avait force  tre prudente plus tard elle devint
romanesque, consquence naturelle d'un commencement contre nature.
L'arrive du capitaine Wenvorth  Kellynch ne pouvait que raviver son
chagrin.

Elle dut se raisonner beaucoup, et fut longtemps avant de pouvoir
supporter ce sujet continuel de conversation. Elle y fut aide par la
parfaite indiffrence des trois seules personnes de son entourage qui
avaient le secret du pass, et qui semblaient l'avoir oubli; le frre
de Wenvorth avait connu, il est vrai, leur liaison, mais il avait depuis
longtemps quitt le pays; c'tait en outre un homme trs sens et un
clibataire. Elle tait sre de sa discrtion.

Mme Croft, soeur de Wenvorth, tait alors hors d'Angleterre avec son
mari; Marie, soeur d'Anna, tait en pension; et les uns par orgueil, les
autres par dlicatesse ne l'avaient pas initie au secret.

Anna esprait donc que l'arrive des Croft ne lui amnerait aucune
mortification.




CHAPITRE V


Le jour fix pour la visite de l'amiral et de sa femme  Kellynch, Anna
crut devoir aller se promener, puis elle regretta de les avoir manqus.

Mme Croft et lisabeth se plurent rciproquement, et l'affaire qu'elles
dsiraient toutes deux fut bientt conclue. L'amiral tait si gai, si
ouvert, son caractre tait si gnreux et si confiant, que Sir Walter
fut influenc favorablement. Il lui fit un accueil d'autant plus poli,
qu'il savait par M. Shepherd que l'amiral le considrait comme un modle
de bonnes manires.

La maison, l'ameublement, les parterres, les conditions du bail, tout
fut trouv bien, et les clercs de M. Shepherd se mirent  l'oeuvre sans
changer un mot aux arrangements prliminaires.

Sir Walter dclara sans hsiter que l'amiral tait le plus beau marin
qu'il et encore vu, et alla jusqu' dire que, s'il se faisait coiffer
par son valet de chambre, il ne craindrait point d'tre vu en sa
compagnie.

L'amiral, avec une cordialit sympathique, dit en sortant  sa femme:

Je pensais bien, ma chre, que tout s'arrangerait, malgr ce qu'on nous
a dit  Tauton. Le baronnet n'est pas un aigle, mais il n'est pas
mchant.

On voit que, de part et d'autre, les compliments se valaient.

Les Croft devaient prendre possession  la Saint-Michel, et Sir Walter
proposait d'aller  Bath le mois prcdent. Il n'y avait pas de temps 
perdre pour se prparer.

Lady Russel savait qu'Anna ne serait pas consulte dans le choix de
l'habitation nouvelle. Elle aurait voulu ne la conduire  Bath qu'aprs
Nol; mais, devant s'absenter de chez elle, elle ne pouvait lui donner
l'hospitalit en attendant. Anna, tout en regrettant de ne pouvoir jouir
 la campagne des mois si doux de l'automne, sentait qu'il valait mieux
ne pas rester.

Mais un devoir  remplir l'appela ailleurs. Marie, qui tait souvent
souffrante, et qui s'coutait beaucoup, avait besoin d'Anna  tout
propos. Elle se trouva indispose, et demanda, ou plutt rclama, la
compagnie de sa soeur. Je ne puis m'en passer, crivait Marie; et
lisabeth avait rpondu:

Anna n'a rien de mieux  faire que de rester avec vous; on n'a pas
besoin d'elle  Bath.

tre rclame comme une aide, quoique d'une manire peu aimable, vaut
encore mieux que d'tre repousse. Anna, heureuse d'tre utile et
d'avoir un devoir  remplir, consentit aussitt.

Cette invitation soulagea lady Russel d'un grand embarras. Il fut
convenu qu'Anna n'irait pas sans elle  Bath, et qu'elle partagerait son
temps entre Uppercross-Cottage et Kellynch-Lodge.

Tout tait donc pour le mieux, mais lady Russel fut saisie d'tonnement
en apprenant que Mme Clay allait  Bath avec Sir Walter et lisabeth,
qui la considraient comme une compagne trs utile pour leur
installation. Lady Russel s'inquita, et fut surtout afflige de
l'injure qu'on faisait  sa filleule en lui prfrant Mme Clay.

Anna tait devenue insensible  ces affronts, mais elle sentait
galement l'imprudence d'un tel arrangement. Joignant  une grande dose
d'observation la connaissance malheureusement trop complte du caractre
de son pre, elle prvoyait les plus fcheux rsultats de cette
intimit. Elle ne croyait pas qu'il et encore aucune vellit d'pouser
Mme Clay, qui tait marque de la petite vrole, avait de vilaines
dents et de lourdes mains, toutes choses qu'il critiquait svrement en
son absence. Mais elle tait jeune et d'une figure agrable, et son
esprit dli, ses manires assidues avaient des sductions plus
dangereuses qu'un attrait purement physique.

Anna sentait si vivement le danger, qu'elle ne put s'empcher de le
faire voir  sa soeur. Elle avait peu d'espoir d'tre coute, mais elle
pensait qu'lisabeth serait plus  plaindre qu'elle-mme, si une
pareille chose arrivait, et qu'elle pourrait lui reprocher de ne l'avoir
pas avertie.

Elle parla, et lisabeth parut offense; elle ne pouvait concevoir
comment un aussi absurde soupon tait venu  sa soeur. Elle rpondit
avec indignation que son pre et Mme Clay savaient parfaitement se tenir
 leur place.

Mme Clay, dit-elle avec chaleur, n'oublie jamais qui elle est. Je
connais mieux que vous ses sentiments, et je vous assure qu'en fait de
mariage, ils sont particulirement dlicats. Elle rprouve plus
fortement que personne toute ingalit de condition et de rang.

Quant  mon pre, je n'aurais jamais cru qu'il pt tre souponn, lui
qui ne s'est pas remari  cause de nous. Si Mme Clay tait une trs
belle personne, je reconnais que sa prsence ici serait dangereuse, non
pas que rien au monde puisse engager mon pre  faire un mariage
dgradant; mais parce qu'il pourrait prouver un sentiment qui le
rendrait malheureux. Je crois que la pauvre Mme Clay, qui, malgr tous
ses mrites, n'a jamais pass pour jolie, peut rester ici en toute
sret. On croirait que vous n'avez jamais entendu mon pre parler de
ses imperfections, et vous l'avez entendu vingt fois. Ces dents, et ces
marques de petite vrole! Je suis moins dgote que lui, et j'ai connu
une personne qui n'en tait pas dfigure. Mais il en a horreur, vous le
savez.

--Il n'y a presque point de dfaut physique, dit Anna, que des manires
agrables ne puissent faire oublier.

--Je pense trs diffremment, dit lisabeth d'un ton sec. Des manires
agrables peuvent rehausser de beaux traits, mais elles ne peuvent en
changer de vulgaires. Mais comme j'ai  cela plus d'intrt que
personne, je trouve vos avis inutiles.

Anna fut trs contente d'avoir achev ce qu'elle avait  dire, et crut
avoir bien agi. lisabeth, quoique mcontente de l'insinuation, pouvait
en faire son profit.

Le landau mena  Bath pour la dernire fois Sir Walter, lisabeth et Mme
Clay. Ils taient tous de trs bonne humeur, et Sir Walter tait mme
dispos  rendre un salut de condescendance aux fermiers et aux paysans
affligs qui se trouveraient sur son passage.

Pendant ce temps, Anna, triste mais calme, montait  la Lodge, o elle
devait passer la dernire semaine.

Son amie n'tait pas plus gaie: elle sentait trs vivement cette
sparation.

La respectabilit de cette famille lui tait aussi chre que la sienne,
et l'habitude avait rendu prcieuses les relations quotidiennes. Il
tait pnible de regarder les jardins dserts, et encore plus de penser
aux nouveaux propritaires. Pour chapper  cette triste vue, et pour
viter les Croft, elle s'tait dcide  s'en aller quand Anna la
quitterait. Elles partirent donc ensemble, et Anna descendit 
Uppercross, premire station du voyage de lady Russel.

Uppercross est un village de moyenne grandeur, qui, il y a quelques
annes, tait tout  fait dans le vieux style anglais. Il contenait
seulement deux maisons suprieures d'apparence  celles des fermiers et
des laboureurs: celle du squire avec ses hauts murs, ses portes massives
et ses vieux arbres, solide et antique; et la cure, compacte, ramasse,
enferme dans un jardin bien soign, avec une vigne et des poiriers
palissant les murs. Mais, au mariage du jeune squire, la ferme avait t
change en cottage pour sa rsidence; et le Cottage Uppercross, avec sa
vranda, ses fentres franaises, et ses autres agrments, attirait
l'oeil du voyageur  un quart de mille, aussi bien que l'imposante
Great-House avec ses dpendances.

Anna tait venue souvent l. Elle connaissait les chemins d'Uppercross
aussi bien que ceux de Kellynch. Les deux familles se voyaient si
souvent, allant  toute heure l'une chez l'autre, qu'Anna fut presque
surprise de trouver Marie seule.

Mais tant seule, elle devait ncessairement tre souffrante et de
mauvaise humeur. Marie, mieux doue qu'lisabeth, ne valait pas sa soeur
Anna comme intelligence et comme caractre.

Quand elle tait bien portante, heureuse et entoure, elle tait gaie et
aimable, mais la moindre indisposition l'abattait. Elle n'avait aucune
ressource contre la solitude, et, ayant hrit de la personnalit des
Elliot, elle tait toujours prte  se croire nglige et mconnue.

Physiquement, elle tait infrieure  ses deux soeurs et n'avait jamais
t que ce qu'on appelle gnralement une belle fille.

En ce moment, elle tait couche sur un divan dans le salon, dont
l'lgant ameublement avait t fan par quatre ts successifs et la
prsence de deux enfants.

L'arrive d'Anna fut salue par ces mots:

Ah! vous voil enfin! je commenais  croire que vous ne viendriez pas.
Je suis si malade que je puis  peine parler. Je n'ai pas vu depuis le
matin une crature vivante.

--Je suis fche de vous trouver souffrante, rpondit Anna, vous m'aviez
donn jeudi de bonnes nouvelles de votre sant.

--Oui, je parais toujours mieux portante que je ne suis. Depuis quelque
temps, je suis loin d'aller bien. Je ne crois pas, dans toute ma vie,
avoir t si souffrante que ce matin. J'aurais pu me trouver mal, et
personne pour me soigner. Ainsi lady Russel n'a pas voulu entrer? je ne
crois pas qu'elle soit venue ici trois fois cet t.

Anna s'tant informe de son beau-frre, Marie lui rpondit:

Charles est  la chasse; je ne l'ai pas aperu depuis sept heures du
matin. Il a voulu partir, quoiqu'il ait vu combien j'tais souffrante;
il disait ne pas rester longtemps, mais il est une heure, et il n'est
pas rentr. Je n'ai pas vu une me pendant toute cette longue matine.

--Vous avez eu vos petits garons avec vous?

--Oui, tant que j'ai pu supporter leur bruit; mais ils sont si
indisciplins qu'ils me font plus de mal que de bien. Le petit Charles
ne m'coute pas, et Walter devient aussi mchant que lui.

--Vous allez bientt vous trouver mieux, dit gaiement Anna. Vous savez
que je vous guris toujours. Comment se portent vos voisins de
Great-House?

--Je n'en sais rien, je ne les ai pas vus aujourd'hui, except M.
Musgrove, qui s'est arrt et m'a parl  la fentre, mais sans
descendre de cheval, quoique je lui aie dit combien j'tais souffrante.
Personne n'est venu prs de moi. Cela ne convenait pas aux misses
Musgrove; sans doute elles n'aiment pas  se dranger.

--Elles peuvent encore venir, il est de bonne heure.

--Je n'ai pas besoin d'elles; elles parlent et rient beaucoup trop pour
moi. Je suis trs malade, Anna. C'tait peu aimable  vous de ne pas
venir jeudi.

--Ma chre Marie, rappelez-vous les bonnes nouvelles que vous m'avez
donnes de votre sant. Le ton de votre lettre tait gai, et vous disiez
que rien ne pressait pour mon arrive; et puis mon dsir tait de rester
avec lady Russel jusqu' la fin. J'ai t si occupe que je ne pouvais
quitter Kellynch plus tt.

--Mon Dieu! qu'avez-vous eu  faire?

--Beaucoup de choses: je ne puis tout me rappeler. J'ai fait une copie
du catalogue des livres et tableaux de mon pre. J'ai t souvent au
jardin avec Mackensie, tchant de lui faire comprendre quelles sont les
plantes d'lisabeth destines  lady Russel. J'ai eu mes livres, ma
musique  arranger, et  refaire toutes mes malles, pour n'avoir pas
compris d'abord ce qu'il fallait emporter. Enfin, j'ai t visiter
toutes les maisons de la paroisse. Tout cela prend beaucoup de temps.

--Ah! mais vous ne me parlez pas de notre dner chez les Pools, hier?

--Vous y tes donc alle? Je croyais que vous aviez d y renoncer?

--Oh! j'y suis alle! Je me portais trs bien hier. Jusqu' ce matin je
n'tais pas malade; n'y pas aller aurait sembl singulier.

--J'en suis trs contente: j'espre que vous vous tes amuse?

--Pas trop. On sait d'avance le dner et les personnes qui y seront.
Quel ennui de n'avoir pas une voiture  soi! M. et Mme Musgrove m'ont
emmene, et nous tions trop serrs. Ils sont si gros, et occupent tant
de place! J'tais entasse au fond avec Henriette et Louisa. Voil trs
probablement la cause de mon malaise.

La patience et la bonne humeur d'Anna apportrent bientt un soulagement
 Marie, qui put s'asseoir, et espra pouvoir se lever pour dner. Puis,
oubliant qu'elle tait malade, elle alla  l'autre bout de la chambre,
arrangea des fleurs, mangea quelque chose et se trouva assez bien pour
proposer une petite promenade.

O allons-nous? dit-elle: sans doute vous n'irez pas  Great-House
avant qu'on vous ait fait visite?

--Mais si, dit Anna; je ne suis pas sur l'tiquette avec les dames
Musgrove.

--Oh! c'est  elles de venir, elles doivent savoir ce qui est d  ma
soeur. Cependant nous pouvons y entrer avant de faire notre promenade.

Anna avait toujours trouv trs fcheuse cette faon de comprendre les
relations; mais, croyant qu'on avait  se plaindre de part et d'autre,
elle avait cess de s'en occuper. Elles allrent  Great-House. On les
introduisit dans un antique parloir carr, au parquet brillant et orn
d'un maigre tapis. Mais les filles de la maison donnaient  cette pice
l'air de dsordre indispensable, avec un grand piano  queue, une harpe,
des jardinires, et de petites tables dans tous les coins. Oh! si les
originaux des portraits accrochs  la boiserie, si les gentilshommes
habills de velours brun, et les dames, en satin bleu, avaient vu ce
bouleversement de l'ordre et de la propret! Les portraits eux-mmes
semblaient saisis d'tonnement!

Les Musgrove, comme leur maison, reprsentaient deux poques. Les
parents taient dans le vieux style anglais, les enfants, dans le
nouveau. M. et Mme Musgrove taient de trs bonnes gens, affectueux et
hospitaliers, sans grande ducation et sans aucune lgance. Leurs
enfants avaient un esprit et des faons plus modernes. La famille tait
nombreuse, mais c'taient encore des enfants, except Charles, Louisa et
Henriette, jeunes filles de dix-neuf et vingt ans, qui avaient rapport
 la maison le bagage ordinaire des talents de pension, et n'avaient,
comme mille autres jeunes filles, rien  faire que d'tre gaies,
heureuses, et suivre les modes. Leurs vtements taient parfaits, leurs
figures assez jolies, leur esprit extrmement bon, et leurs manires
simples et agrables. Elles taient trs apprcies  la maison, et trs
recherches au dehors. Anna les trouvait fort heureuses; mais cependant,
soutenue, comme nous le sommes tous, par le sentiment de sa supriorit,
elle n'aurait pas voulu changer contre toutes leurs jouissances son
esprit cultiv et lgant.

Elle n'enviait que la bonne intelligence qui semblait rgner entre
elles, et cette mutuelle affection qu'elle-mme avait si peu connue.
Elles furent reues trs cordialement, et Anna ne trouva rien 
critiquer. La demi-heure s'coula en causerie agrable, et Anna ne fut
pas peu surprise de voir les misses Musgrove les accompagner  la
promenade sur l'invitation pressante de Marie.




CHAPITRE VI


Anna n'avait pas besoin de cette visite pour savoir qu'un changement de
socit amne un changement total de conversation, d'opinions et
d'ides. Elle aurait voulu que les Elliot pussent voir combien leurs
affaires, traites avec une telle solennit  Kellynch, avaient ici peu
d'importance. Cependant elle sentit qu'elle avait encore besoin d'une
leon, car elle avait compt sur plus de curiosit et de sympathie
qu'elle n'en trouva. On lui avait bien dit: Ainsi, miss Anna, votre
pre et votre soeur sont partis? Ou bien: J'espre que nous irons
aussi  Bath cet hiver; mais nous comptons loger dans un beau quartier.
Ou bien, Marie disait: En vrit! comme je m'amuserai seule ici pendant
que vous serez  Bath!

Anna se promettait de ne plus prouver  l'avenir de telles dceptions,
et pensait avec reconnaissance au bonheur inexprimable d'avoir une amie
vraie et sympathique comme lady Russel.

Cependant elle trouvait trs juste que chaque socit dictt ses sujets
de conversation. Les messieurs Musgrove avaient leur chasse, leurs
chevaux, leurs chiens, leurs journaux. Les dames avaient les soins
d'intrieur, la toilette, les voisins, la danse et la musique. Anna,
devant passer deux mois  Uppercross, devait meubler son imagination et
sa mmoire avec les choses d'Uppercross. Elle ne redoutait pas ces deux
mois. Marie tait abordable et accessible  son influence. Anna tait
sur un pied de bonne amiti avec son beau-frre; les enfants l'aimaient
presque autant et la respectaient plus que leur mre. Ils taient pour
elle une source d'intrt, d'amusement et d'occupation.

Charles tait poli et agrable; il tait certainement, comme esprit et
comme bon sens, suprieur  sa femme. Cependant Anna et lady Russel
pensaient qu'une femme intelligente aurait pu donner  son caractre
plus de suite,  ses habitudes plus d'lgance,  ses occupations plus
d'utilit et de sens pratique. Il ne mettait beaucoup d'ardeur  rien,
si ce n'est au jeu, et il gaspillait son temps.

Il tait d'un caractre gai, s'affectant peu des dolances de sa femme;
il supportait son manque de bon sens avec une patience qui merveillait
Anna, et en dfinitive, malgr quelques petites querelles (o les deux
parties appelaient Anna,  son grand regret), ce couple pouvait passer
pour heureux. Il y avait une chose sur laquelle ils taient toujours
parfaitement d'accord: le besoin d'argent et le dsir de recevoir un
cadeau de M. Musgrove. Quant  l'ducation de leurs enfants, la thorie
de Charles tait meilleure que celle de sa femme. Je les gouvernerais
trs bien, si Marie ne s'en mlait pas, disait-il, et Anna trouvait que
c'tait assez vrai. Mais quand Marie rpondait  cela: Charles gte
tellement les enfants que je ne puis en venir  bout, Anna n'tait
jamais tente de dire que c'tait vrai.

Ce qu'il y avait de moins agrable dans son sjour, c'tait d'tre la
confidente de tous les partis. On savait qu'elle avait quelque influence
sur sa soeur, et l'on voulait qu'elle s'en servt, mme au del du
possible. Tchez donc de persuader  Marie de ne pas toujours se croire
malade, disait Charles. Et Marie disait: Je crois que si Charles me
voyait mourante, il dirait encore que ce n'est rien. Vous pouvez, Anna,
lui persuader que je suis plus malade que je ne l'avoue. Ou bien: Je
n'aime pas  envoyer les enfants  Great-House, quoique leur grand'mre
les demande toujours. Elle les gte tellement, et leur donne tant de
friandises qu'ils reviennent malades et grognons pour le reste de la
journe.

Et Mme Musgrove mre, aussitt qu'elle tait seule avec Anna, disait:

Ah! miss Anna! si seulement Mme Charles avait un peu de votre mthode
avec les enfants! Ils sont tout autres avec vous! Il faut convenir
qu'ils sont bien gts! Ils sont aussi beaux et aussi bien portants que
possible, les chers petits, mais ma belle-fille ne sait pas s'y prendre
avec eux! Mon Dieu! qu'ils sont ennuyeux quelquefois! Je vous assure que
c'est l ce qui m'empche de les avoir autant que je voudrais. Je crois
que Marie est mcontente que je ne les invite pas plus souvent, mais
vous savez combien il est dsagrable d'avoir des enfants qu'il faut
gronder  chaque instant: Ne faites pas ceci, ne touchez pas  cela,
ou qu'on ne peut tenir tranquilles qu'en leur donnant trop de gteaux.

Marie disait encore: Mme Musgrove croit ses domestiques si fidles que
ce serait un crime de mettre cela en question; mais je n'exagre pas en
disant que sa cuisinire et sa femme de chambre flnent toute la journe
dans le village. Je les rencontre partout, et je ne vais pas deux fois
dans la chambre des enfants sans rencontrer l'une des deux. Si Jmina
n'tait pas la crature la plus fidle et la plus sre, cela suffirait
pour la gter.

Et Mme Musgrove:

Je me fais une loi de ne jamais me mler des affaires de ma
belle-fille, mais je vous dirai, miss Anna, (parce que vous pouvez y
remdier), que je n'ai pas bonne opinion de sa femme de chambre,
j'entends d'tranges histoires. Elle est toujours dehors, et s'habille
comme une dame. C'en est assez pour perdre tous les autres domestiques.
Marie ne voit que par ses yeux; mais je vous avertis: soyez sur vos
gardes, parce que, si vous dcouvrez quelque chose, il ne faut pas
craindre de le dire.

Marie se plaignait aussi de n'avoir pas  table la place qui lui tait
due. Quand,  Great-House, il y avait d'autres invits, on la plaait
comme si elle tait de la maison.

Un jour qu'Anna se promenait avec les misses Musgrove, l'une d'elles,
parlant de noblesse et de susceptibilits de rang, dit: Je n'ai aucun
scrupule  vous dire, parce qu'on sait que vous y tes indiffrente,
combien quelques personnes sont absurdes pour garder leur rang.
Cependant je voudrais qu'on pt faire comprendre  Marie qu'elle ne
devrait pas tre si tenace, et surtout ne pas se mettre toujours  la
place de ma mre. Personne ne doute de son droit  cet gard, mais il
serait plus convenable de ne pas toujours le garder. Ce n'est pas que
maman s'en soucie le moins du monde, mais beaucoup de personnes le
remarquent.

Comment Anna aurait-elle pu concilier tout le monde? Elle ne pouvait
qu'couter patiemment, apaiser les griefs; excuser l'un, puis l'autre;
les engager  l'indulgence ncessaire entre voisins, surtout quand il
s'agissait de sa soeur.

Sa visite eut du reste un bon rsultat; le changement de place lui fit
du bien, et Marie, ayant une compagne assidue, se plaignit moins. Les
relations quotidiennes avec l'autre famille taient trs agrables, mais
Anna pensait que tout n'aurait pas t si bien sans la prsence de M. et
de Mme Musgrove, ou les rires, les causeries et les chansons des jeunes
filles. Elle tait meilleure musicienne que celles-ci; mais, n'ayant ni
voix, ni connaissance de la harpe, ni parents indulgents pour s'extasier
sur son jeu, on ne pensait gure  lui demander de jouer, sinon par
simple politesse, ou pour laisser reposer les autres.

Elle savait depuis longtemps qu'en jouant elle ne faisait plaisir qu'
elle-mme. Except pendant une courte priode de sa vie, elle n'avait
jamais, depuis la mort de sa mre chrie, connu le bonheur d'tre
coute et encourage. Elle y tait accoutume, et la partialit de M.
et Mme Musgrove pour leurs filles, loin de la vexer, lui faisait plutt
plaisir,  cause de l'amiti qu'elle leur portait.

Quelques personnes augmentaient parfois le cercle de Great-House. Il y
avait peu de voisins, mais les Musgrove voyaient tout le monde, et
avaient plus de dners et de visites qu'aucune autre famille. Ils
taient trs populaires.

Les jeunes filles aimaient passionnment la danse, et les soires se
terminaient souvent par un petit bal improvis. A quelques minutes
d'Uppercross habitait une famille de cousins, moins riches, qui
recevaient tous leurs plaisirs des Musgrove. Ils venaient n'importe
quand, organisaient un jeu ou un bal  l'improviste, et Anna, qui
prfrait  un rle plus actif s'asseoir au piano, leur jouait des
danses de village pendant une heure de suite, obligeance qui attirait
sur son talent musical l'attention des Musgrove, et lui valait souvent
ce compliment: Trs bien, miss Anna, trs bien, vraiment. Bont du
ciel! Comme vos petits doigts courent sur le piano!

Ainsi passrent les trois premires semaines, puis vint la Saint-Michel,
et le coeur d'Anna retourna  Kellynch. La maison aime occupe par
d'autres! D'autres gens jouissant des chambres, des meubles, des
bosquets et des points de vue! Elle ne put penser  autre chose le 29
septembre, et Marie, remarquant le quantime du mois, fit cette
sympathique remarque: Mon Dieu! n'est-ce pas aujourd'hui que les Croft
entrent  Kellynch? Je suis contente de n'y avoir pas pens plus tt.
Cela m'impressionne dsagrablement.

Les Croft prirent possession avec une exactitude militaire. Une visite
leur tait due. Marie dplora cette ncessit: personne ne savait
combien cela la faisait souffrir. Elle reculerait autant qu'elle
pourrait. Nanmoins elle n'eut pas un moment de repos tant que Charles
ne l'y eut pas conduite, et, quand elle revint, son agitation n'avait
rien que d'agrable.

Anna se rjouit sincrement qu'il n'y et pas de place pour elle dans la
voiture. Elle dsirait cependant voir les Croft, et fut contente d'tre
 la maison quand ils rendirent la visite. Charles tait absent. Tandis
que l'amiral, assis prs de Marie, se rendait agrable en s'occupant des
petits garons, Mme Croft s'entretenait avec Anna, qui put ainsi
tablir une ressemblance avec son frre, sinon dans les traits, du moins
dans la voix et la tournure d'esprit.

Mme Croft, sans tre grande ni grosse, avait une carrure et une
prestance qui donnaient de l'importance  sa personne. Elle avait de
brillants yeux noirs, de belles dents et une figure agrable; mais son
teint hl et rougi par la vie sur mer lui donnait quelques annes de
plus que ses trente-huit ans. Ses manires ouvertes, aises et dcides
n'avaient aucune rudesse et ne manquaient pas de bonne humeur. Anna crut
avec plaisir aux sentiments de considration exprims pour la famille et
pour elle-mme, car, ds le premier moment, elle s'tait assure que Mme
Croft n'avait aucun soupon du pass. Tranquille sur ce point, elle se
sentait pleine de force et de courage, quand ces mots de Mme Croft lui
donnrent un coup subit:

C'est vous, n'est-ce pas, et non votre soeur que mon frre eut le
plaisir de connatre quand il tait dans ce pays?

Anna esprait avoir dpass l'ge o l'on rougit; mais certainement elle
fut mue.

Peut-tre ne savez-vous pas qu'il est mari?

Elle ne sut quoi rpondre; et quand Mme Croft expliqua qu'il s'agissait
du ministre Wenvorth, elle fut heureuse de n'avoir rien dit qui pt la
trahir. Il tait bien naturel que Mme Croft penst  Edouard Wenvorth
plutt qu' Frdric. Honteuse de l'avoir oubli, elle s'informa avec
intrt de leur ancien voisin.

Le reste de la conversation n'offrit rien de remarquable, mais en
partant, elle entendit l'amiral dire  Marie:

Nous attendons un frre de Mme Croft, je crois que vous le connaissez
de nom!

Il fut interrompu par les petits garons, qui s'accrochaient  lui comme
 un vieil ami et ne voulaient pas le laisser partir: il leur offrit de
les emporter dans ses poches, et fut bientt trop accapar pour finir sa
phrase ou se souvenir de ce qu'il avait dit.

Anna tcha de se persuader qu'il s'agissait toujours d'Edouard Wenvorth;
mais cela ne l'empcha point de se demander si l'on avait parl de cela
dans l'autre maison, o les Croft taient alls d'abord.

On attendait ce soir-l au cottage la famille de Great-House. Tout 
coup Louisa entra seule, disant qu'elle tait venue  pied pour laisser
plus de place  la harpe qu'on apportait. Et je vais vous dire
pourquoi, dit-elle: Papa et maman sont tout tristes ce soir, maman
surtout; elle pense au pauvre Richard; et nous avons eu l'ide
d'apporter la harpe, qui l'amuse plus que le piano. Je vais vous dire ce
qui la rend si triste. Mme Croft nous a dit ce matin que son frre, le
capitaine Wenvorth, est rentr en Angleterre, et ira prochainement les
voir. Maman s'est souvenue que Wenvorth est le nom du capitaine de notre
frre Richard. Elle a relu ses lettres, et maintenant elle ne pense qu'
son pauvre fils qu'elle a perdu. Soyons aussi gaies que possible, pour
que sa pense ne s'appesantisse pas sur un si triste sujet.

La vrit de cette pathtique histoire tait que les Musgrove avaient eu
le malheur d'avoir un fils mauvais sujet, et la chance de le perdre
avant qu'il et atteint sa vingtime anne. On l'avait fait marin, parce
qu'il tait stupide et ingouvernable; on se souciait trs peu de lui,
mais assez pour ce qu'il valait. Il ne fut gure regrett quand la
nouvelle de sa mort arriva  Uppercross, deux annes auparavant. Ses
soeurs faisaient aujourd'hui pour lui tout ce qu'elles pouvaient faire
en l'appelant _pauvre Richard_, mais en ralit il n'avait t rien de
plus que le lourd, insensible et inutile Dick Musgrove; n'ayant droit,
vivant ou mort, qu' ce diminutif de son nom.

Il avait t plusieurs annes en mer, et dans le cours de ces
changements frquents pour les mousses dont le capitaine dsire se
dbarrasser, il avait t six mois sur la frgate _Laconia_, commande
par le capitaine Frdric Wenvorth, et sous l'influence de ce dernier,
il avait crit  ses parents les deux seules lettres dsintresses
qu'ils eussent jamais reues de lui; les autres n'taient que des
demandes d'argent. Il disait toujours du bien de son capitaine, mais ses
parents s'en souciaient si peu qu'ils n'y avaient fait aucune attention,
et si Mme Musgrove fut frappe par le nom de Wenvorth associ avec celui
de son fils, c'tait par un de ces phnomnes de la mmoire assez
frquents chez les personnes distraites.

Elle avait relu les lettres de ce fils perdu pour toujours, et cette
lecture, aprs un si long intervalle, alors que les fautes taient
oublies, l'avait affecte plus profondment que la nouvelle de sa mort.
M. Musgrove l'tait aussi, mais  un moindre degr, et en arrivant au
cottage ils avaient besoin d'tre couts et gays.

Ce fut une nouvelle preuve pour Anna d'entendre parler de Wenvorth, et
rpter son nom si souvent, d'entendre disputer sur les dates, et
affirmer enfin que ce ne pouvait tre que le capitaine Wenvorth, ce
beau jeune homme qu'on avait rencontr plusieurs fois en revenant de
Clifton huit annes auparavant. Elle vit qu'il fallait s'accoutumer  ce
supplice, et tcher de devenir insensible  cette arrive. Non seulement
il tait attendu prochainement, mais les Musgrove, reconnaissants des
bonts qu'il avait eues pour leur fils, et pleins de respect pour le
caractre que Dick leur avait dpeint, dsiraient vivement faire sa
connaissance. Cette rsolution contribua  leur faire passer une soire
agrable.




CHAPITRE VII


Quelques jours plus tard, on sut que le capitaine tait  Kellynch. M.
Musgrove lui fit visite et revint enchant. Il l'avait invit  dner
avec les Croft pour la semaine suivante, et n'avait pu,  son grand
regret, fixer un jour plus rapproch. Anna calcula qu'elle n'avait plus
qu'une semaine de tranquillit; mais elle faillit rencontrer le
capitaine, qui rendit aussitt  M. Musgrove sa visite. Elle et Marie se
dirigeaient vers Great-House quand on vint leur dire que l'an des
petits garons avait fait une chute grave: l'enfant avait une luxation
de la colonne vertbrale. On revint en toute hte. Anna dut tre partout
 la fois, chercher le docteur, avertir le pre, s'occuper de la mre
pour empcher une attaque de nerfs, diriger les domestiques, renvoyer le
plus jeune enfant, soigner et soulager le pauvre malade, enfin donner
des nouvelles aux Musgrove, dont l'arrive lui donna plus d'embarras que
d'aide.

Le retour de son beau-frre la soulagea beaucoup; il pouvait au moins
prendre soin de sa femme. Le docteur examina l'enfant, remit la fracture
et parla ensuite  voix basse et d'un air inquiet au pre et  la mre.
Cependant il donna bon espoir, et l'on put aller dner plus
tranquillement. Les deux jeunes filles restrent quelques instants aprs
le dpart de leurs parents pour raconter la visite du capitaine; dire
combien elles taient enchantes et contentes que leur pre l'et invit
 dner pour le lendemain. Il avait accept d'une manire charmante,
comme s'il comprenait le motif de cette politesse. Il avait parl et agi
avec une grce si exquise, qu'il leur avait tourn la tte. Elles
s'chapprent en courant, plus occupes du capitaine que du petit
garon.

La mme histoire et les mmes ravissements se rptrent le soir, quand
elles vinrent avec leur pre prendre des nouvelles de l'enfant. M.
Musgrove confirma ces louanges. Il ne pouvait reculer l'invitation faite
le matin au capitaine, et regrettait que les habitants du cottage ne
pussent venir aussi. Ils ne voudraient sans doute pas quitter l'enfant.
Oh! non, s'crirent le pre et la mre. Mais bientt Charles changea
d'avis; puisque l'enfant allait si bien, il pouvait aller passer une
heure  Great-House aprs le dner. Mais sa femme s'y opposa:

Oh! non, Charles, je ne souffrirai pas que vous sortiez. Si quelque
chose arrivait!

L'enfant eut une bonne nuit et alla mieux le lendemain; le docteur ne
voyait rien d'alarmant, et Charles commena  trouver inutile de se
squestrer ainsi. L'enfant devait rester couch, et s'amuser aussi
tranquillement que possible. Mais que pouvait faire le pre? C'tait
l'affaire d'une femme, et ce serait absurde  lui de s'enfermer  la
maison. D'ailleurs son pre dsirait beaucoup le prsenter  Wenvorth.
Au retour de la chasse, il dclara audacieusement qu'il allait
s'habiller et dner chez son pre.

Votre soeur est avec vous, ma chre, et vous-mme, vous n'aimeriez pas
 quitter l'enfant. Je suis inutile ici, Anna m'enverra chercher s'il
est ncessaire.

Les femmes comprennent gnralement quand l'opposition est inutile.
Marie vit que Charles tait dcid  partir. Elle ne dit rien, mais
aussitt qu'elle fut seule avec Anna:

Ainsi on nous laisse seules nous distraire comme nous pourrons avec ce
pauvre enfant malade, et pas une me pour nous tenir compagnie le soir.
Je le prvoyais; je n'ai pas de chance; s'il survient une chose
dsagrable, les hommes s'en dispensent. Charles ne vaut pas mieux que
les autres. Il n'a pas de coeur; laisser ainsi son pauvre petit garon!
Il dit qu'il va mieux. Sait-il s'il n'y aura point un changement
soudain, dans une demi-heure? Je ne croyais pas Charles si goste.
Ainsi, il va s'amuser, et parce que je suis la pauvre mre, il ne m'est
pas permis de bouger; et cependant je suis moins capable que personne de
soigner l'enfant. Prcisment parce que je suis sa mre, on ne devrait
pas me mettre  une telle preuve. Je ne suis pas de force  la
supporter. Vous savez combien j'ai souffert des nerfs hier?

--C'tait l'effet d'une commotion soudaine; j'espre que rien n'arrivera
qui puisse nous effrayer. J'ai bien compris les instructions du docteur,
et je ne crains rien. Vraiment, Marie, je ne suis pas surprise que votre
mari soit sorti. Ce n'est pas l'affaire des hommes.

--Il me semble que je suis aussi bonne mre qu'une autre; mais ma
prsence n'est pas plus utile ici que celle de Charles. Je ne puis pas
toujours gronder et tourmenter un pauvre petit malade. Vous avez vu, ce
matin, quand je lui disais de se tenir tranquille, il s'est mis  donner
des coups de pied autour de lui. Je n'ai pas la patience qu'il faut
pour cela.

--Seriez-vous tranquille si vous passiez votre soire loin de lui?

--Pourquoi non? son pre le fait bien. Jmina certainement est si
soigneuse. Charles aurait pu dire  son pre que nous irions tous. Je ne
suis pas plus inquite que lui. Hier, c'tait bien diffrent, mais
aujourd'hui!

--Eh bien! si vous croyez qu'il n'est pas trop tard pour avertir,
laissez-moi soigner le petit Charles. M. et Mme Musgrove ne trouveront
pas mauvais que je reste avec lui.

--Parlez-vous srieusement? dit Marie les yeux brillants. Mon Dieu
quelle bonne ide! En vrit, autant que j'y aille. Je ne sers  rien
ici, n'est-ce pas? et cela me tourmente. Vous n'avez pas les sentiments
d'une mre: vous tes la personne qu'il faut. Jules vous obit au
moindre mot. Ah! bien certainement j'irai, car on dsire beaucoup que je
fasse connaissance avec le capitaine, et cela ne vous fait rien de
rester seule. Quelle excellente ide! Je vais le dire  Charles, et je
serai bientt prte. Vous nous enverrez chercher, s'il le faut, mais
j'espre que rien d'alarmant ne surviendra. Je n'irais pas, croyez-le
bien, si je n'tais tout  fait tranquille sur mon cher enfant.

Elle alla frapper  la porte de son mari, et Anna l'entendit dire d'un
ton joyeux:

Je vais avec vous, Charles, car je ne suis pas plus ncessaire que vous
ici. Si je m'enfermais toujours avec l'enfant, je n'aurais aucune
influence sur lui. Anna restera: elle se charge d'en prendre soin. Elle
me l'a propos elle-mme. Ainsi, je vais avec vous, ce qui sera beaucoup
mieux, car je n'ai pas dn  Great-House depuis mardi.

--Anna est bien bonne, rpondit son mari, je suis fort content que vous
y alliez. Mais n'est-il pas bien dur de la laisser seule  la maison
pour garder notre enfant malade?

Anna put alors plaider sa propre cause; elle le fit de manire  ne lui
laisser aucun scrupule. Charles tcha d'obtenir, mais en vain, qu'elle
vnt les rejoindre le soir. Bientt elle eut le plaisir de les voir
partir contents, quelque peu motiv que ft leur bonheur. Quant  elle,
elle prouvait autant de contentement qu'il lui tait donn d'en avoir
jamais. Elle se savait indispensable  l'enfant, et que lui importait
que Frdric Wenvorth se rendt agrable aux autres,  une demi-lieue de
l?

Elle se demandait s'il envisageait cette rencontre avec indiffrence, ou
avec dplaisir. S'il avait dsir la revoir, il n'aurait pas attendu
jusque-l, puisque les vnements lui avaient donn l'indpendance qui
lui manquait d'abord.

Charles et Marie revinrent ravis de leur nouvelle connaissance et de
leur soire. On avait caus, chant, fait de la musique.

Le capitaine avait des manires charmantes; ni timidit, ni rserve; il
semblait tre une ancienne connaissance. Il devait, le lendemain,
chasser avec Charles, et djeuner avec lui  Great-House. Il s'tait
inform d'Anna comme d'une personne qu'il aurait trs peu connue,
voulant peut-tre, comme elle, chapper  une prsentation quand ils se
rencontreraient.

Anna et Marie taient encore  table le lendemain matin, quand Charles
vint pour chercher ses chiens. Ses soeurs le suivaient avec Wenvorth,
qui avait voulu saluer Marie. Celle-ci fut trs flatte de cette
attention et enchante de le recevoir, tandis qu'Anna tait agite par
mille sentiments dont le plus consolant tait qu'il ne resterait pas
longtemps. Son regard rencontra celui du capitaine; il fit de la tte un
lger salut, puis il parla  Marie, dit quelques mots aux misses
Musgrove; un moment la chambre sembla anime et remplie; puis Charles
vint  la fentre dire que tout tait prt. Anna resta seule, achevant
de djeuner comme elle put.

C'est fini, se rptait-elle avec une joie nerveuse. Le plus difficile
est fait. Elle l'avait vu! Ils s'taient trouvs encore une fois dans
la mme chambre!

Bientt, cependant, elle se raisonna, et s'effora d'tre moins mue.
Presque huit annes s'taient coules depuis que tout tait rompu.
Combien il tait absurde de ressentir encore une agitation que le temps
aurait d effacer! Que de changements huit ans pouvaient apporter! tous
rsums en un mot: l'oubli du pass! C'tait presque le tiers de sa
propre vie. Hlas, il fallait bien le reconnatre, pour des sentiments
emprisonns, ce temps n'est rien. Comment devait-elle interprter les
sentiments de Wenvorth? Dsirait-il l'viter? Un moment aprs, elle se
hassait pour cette folle question. Malgr toute sa sagesse, elle s'en
faisait une autre, que Marie vint rsoudre, en lui disant brusquement:

Le capitaine, qui a t si attentif pour moi, n'a pas t trs galant 
votre gard, Anna. Henriette lui a demand ce qu'il pensait de vous, et
il a rpondu qu'il ne vous aurait pas reconnue, que vous tiez change.

En gnral, Marie manquait d'gards pour sa soeur, mais cette fois elle
ne souponna pas quelle blessure elle lui faisait.

Change  ne pas me reconnatre!...

Elle se soumit en silence, mais profondment humilie. C'tait donc
vrai! et elle ne pouvait pas lui rendre la pareille, car lui n'avait pas
vieilli. Les annes qui avaient dtruit la beaut de la jeune fille
avaient donn  Wenvorth un regard plus brillant, un air plus mle, plus
ouvert, et n'avaient nullement diminu ses avantages physiques. C'tait
toujours le mme Frdric Wenvorth!

Si change qu'il ne l'aurait pas reconnue! Ces mots ne pouvaient
sortir de son esprit. Mais bientt elle fut bien aise de les avoir
entendus: ils taient faits pour la refroidir et calmer son agitation.

Frdric ne pensait pas qu'on rpterait ses paroles; il l'avait trouve
tristement change et avait dit son impression. Il ne pardonnait pas 
Anna Elliot; elle l'avait rejet, abandonn, elle avait montr une
faiblesse de caractre, que la nature confiante, dcide, du jeune homme
ne supportait pas. Elle l'avait sacrifi pour satisfaire d'autres
personnes. C'tait de la timidit et de la faiblesse.

Il avait eu pour elle un profond attachement et n'avait jamais vu
depuis une femme qui l'galt; mais il n'entrait maintenant qu'un
sentiment de curiosit dans le dsir de la revoir. Elle avait perdu pour
toujours son pouvoir.

Maintenant il tait riche et dsirait se marier. Il tait prt  donner
son coeur  toute jeune fille aimable qui se prsenterait  lui, except
Anna Elliot. Il disait  sa soeur: Je demande une jeune fille entre
quinze et trente ans; un peu de beaut, quelques sourires, quelques
flatteries pour les marins, et je suis un homme perdu. N'est-ce pas
assez pour rendre aimable un homme qui n'a pas eu la socit des
femmes?

Il disait cela pour tre contredit. Son oeil fier et brillant disait
qu'il se savait sduisant, et il ne pensait gure  Anna en dsignant
ainsi la femme qu'il voudrait rencontrer: Un esprit fort, uni  une
grande douceur.




CHAPITRE VIII


A dater de ce jour, le capitaine et Anna se trouvrent souvent ensemble.
Ils dnrent chez M. Musgrove, car la sant de l'enfant ne pouvait pas
servir plus longtemps de prtexte  sa tante.

Le pass devait sans doute se prsenter souvent  leur mmoire. Ds le
premier soir la profession du capitaine l'amena  dire: En telle
anne............ avant d'embarquer......., etc. Sa voix ne tremblait
pas, mais Anna tait sre qu'elle tait associe  son pass. Autrefois,
ils taient tout l'un pour l'autre: maintenant plus rien. Ils ne se
parlaient pas, eux qui autrefois, au milieu de la plus nombreuse
runion, eussent trouv impossible de ne pas se parler! Jamais, 
l'exception de l'amiral et de sa femme, on n'et trouv deux coeurs
aussi unis qu'ils l'taient autrefois.

Maintenant ils taient moins que des trangers l'un pour l'autre.

Quand Frdric parlait, c'tait pour elle la mme voix, le mme esprit.
Ceux qui l'entouraient, tant trs ignorants des choses de la marine,
lui faisaient mille questions. Les misses Musgrove taient tout oreilles
lorsqu'il dcrivait la vie  bord, les repas, les occupations de chaque
heure; et leur surprise, en apprenant les arrangements et l'installation
d'un navire, faisait surgir quelque plaisante rponse, qui rappelait 
Anna le temps o elle tait elle-mme ignorante de ces choses. Elle
aussi avait t plaisante pour avoir cru qu'on vivait  bord sans
provisions, sans cuisinier ni domestiques, et qu'on n'avait ni cuillers
ni fourchettes.

Un soupir de Mme Musgrove l'veilla de sa rverie:

Ah! mademoiselle, lui dit-elle tout bas, si le ciel m'avait conserv
mon pauvre fils, il serait un autre homme, aujourd'hui!

Anna rprima un sourire, et couta patiemment Mme Musgrove, qui continua
 soulager son coeur.

Quand elle put donner son attention  ce qui se faisait autour d'elle,
elle vit que les misses Musgrove avaient apport la liste navale pour y
chercher les noms des navires que le capitaine avait commands.

Votre premier navire tait l'_Aspic_.

--Vous ne le trouverez pas ici. Il a t us et dmoli; j'ai t son
dernier capitaine, alors qu'il tait presque hors de service. Je fus
envoy avec lui aux Indes orientales. L'Amiraut s'amuse  envoyer de
temps en temps quelques centaines d'hommes en mer dans un navire hors de
service, mais comme elle en a beaucoup  surveiller, parmi les mille
navires qui peuvent sombrer, il s'en trouve quelquefois un qui est
encore bon.

--Bah! s'cria l'amiral. Quelles sornettes dbitent ces jeunes gens! On
ne vit jamais un meilleur sloop que l'_Aspic_ dans son temps. Vous
n'auriez pas trouv son gal,  ce vieux sloop! Frdric a t un
heureux garon de l'avoir! Il fut demand par vingt personnes qui le
mritaient mieux que lui. Heureux garon, de russir si vite avec si peu
de protection!

--Je compris mon bonheur, amiral, je vous assure, rpondit Wenvorth avec
un grand srieux. J'tais aussi content que vous pouvez le dsirer.
J'avais, dans ce temps-l, un grand motif pour m'embarquer. J'avais
besoin de faire quelque chose.

--Vous avez raison. Qu'est-ce qu'un jeune homme comme vous pouvait faire
 terre pendant six grands mois? Si un homme n'est pas mari, il faut
qu'il retourne bien vite en mer.

--Capitaine Wenvorth, dit Louisa, vous avez d tre bien vex, en
montant sur l'_Aspic_, de voir quel vieux navire on vous avait donn?

--Je savais d'avance ce qu'il tait, dit-il en riant. Je n'avais pas
plus de dcouvertes  faire que vous n'en auriez pour une vieille
pelisse prte  vos connaissances, de temps immmorial, et qui vous
serait enfin prte  vous-mme un jour de pluie. Ah! c'tait mon cher
vieil _Aspic_. Il faisait ce que je voulais. Je savais que nous
coulerions  fond ensemble, ou qu'il ferait ma fortune. Je n'ai jamais
eu avec lui deux jours de mauvais temps, et aprs avoir pris bon nombre
de corsaires, j'eus le bonheur d'accoster, l't suivant, la frgate
franaise que je cherchais; je la remorquai  Plymouth. Par une autre
bonne chance, nous n'tions pas depuis six heures dans le Sund, qu'un
vent s'leva qui aurait achev notre pauvre _Aspic_. Il dura quatre
jours et quatre nuits. Vingt-quatre heures plus tard, il ne serait rest
du vaillant capitaine Wenvorth qu'un paragraphe dans les journaux, et,
son navire n'tant qu'un sloop, personne n'y aurait fait attention.

Anna frmit intrieurement, mais les misses Musgrove purent exprimer
librement leur piti et leur horreur.

C'est alors, sans doute, dit Mme Musgrove  voix basse, qu'il prit le
commandement de la _Laconia_ et prit  bord notre pauvre cher fils?
Charles, demandez au capitaine o il prit votre frre; je l'oublie
toujours.

--Ce fut  Gibraltar, ma mre. Dick y tait rest malade avec une
recommandation de son premier capitaine pour le capitaine Wenvorth.

--Oh! dites-lui qu'il ne craigne pas de nommer le pauvre Dick devant
moi, car ce sera plutt un plaisir d'entendre parler de lui par un si
bon ami.

Charles, sans doute moins tranquille sur les consquences, rpondit par
un signe de tte et s'loigna.

Les jeunes filles se mirent  chercher la _Laconia_, et le capitaine se
donna le plaisir de la trouver lui-mme, ajoutant que c'tait un de ses
meilleurs amis.

Ah! c'taient de bons jours, quand je commandais la _Laconia_. J'ai
gagn bien de l'argent avec elle! Mon ami et moi, nous fmes une si
belle croisire aux Indes occidentales! Pauvre Harville! Vous savez, ma
soeur, qu'il avait encore plus besoin d'argent que moi. Il tait mari,
l'excellent garon! Je n'oublierai jamais combien il fut heureux  cause
de sa femme. J'aurais voulu qu'il ft l l't suivant, quand j'eus le
mme bonheur dans la Mditerrane.

--Ce fut un beau jour pour nous, que celui o vous ftes nomm capitaine
de ce navire, dit Mme Musgrove. Nous n'oublierons jamais ce que vous
avez fait.

L'motion lui coupait la voix, et Wenvorth, qui n'entendait qu' demi,
et ne songeait nullement  Dick, attendait la suite avec surprise.

Maman pense  mon frre Richard, dit Louisa  voix basse.

--Pauvre cher enfant! continua Mme Musgrove. Il tait devenu si rang,
si bon sous vos ordres, et nous crivait de si bonnes lettres! Ah! plt
 Dieu qu'il ne vous et jamais quitt!

En entendant cela, une expression fugitive traversa la figure de
Wenvorth: un pli de sa bouche et un certain regard convainquirent Anna
qu'il n'tait pas de l'avis de Mme Musgrove, et qu'il avait eu
probablement quelque peine  se dbarrasser de Dick; mais ce fut si
rapide qu'elle seule s'en aperut. Un instant aprs, il tait srieux et
matre de lui; il vint s'asseoir  ct de Mme Musgrove, et causa de son
fils avec une grce naturelle qui tmoignait de sa sympathie pour tout
sentiment vrai. Anna tait assise  l'autre coin du divan, spare de
lui par la vaste corpulence de Mme Musgrove, plus faite pour
reprsenter la bonne humeur et la bonne chre, que la tendresse et le
sentiment, et tandis qu'Anna s'abritait derrire elle pour cacher son
agitation, la faon dont le capitaine coutait les dolances de Mme
Musgrove et ses larges soupirs n'tait pas sans mrite.

Le chagrin n'est pas ncessairement en rapport avec la constitution. Une
grosse personne a aussi bien le droit d'tre afflige profondment que
la plus gracieuse femme. Nanmoins, il y a des contrastes que la raison
admet, mais qui froissent le got et attirent le ridicule.

L'amiral, aprs avoir fait quelques tours dans la chambre, les mains
derrire le dos, s'approcha de Wenvorth, et, tout  ses propres penses,
il lui dit, sans s'occuper s'il l'interrompait:

Si vous aviez t une semaine plus tard  Lisbonne, Frdric, vous
auriez eu  bord lady Marie Grierson et ses filles.

--Je suis heureux alors de n'avoir pas t l.

L'amiral le plaisanta sur son manque de galanterie: il se dfendit, tout
en dclarant qu'il n'admettrait jamais une femme  son bord, si ce n'est
pour un bal, ou en visite.

Ce n'est point faute de galanterie, dit-il, mais par l'impossibilit
d'avoir dans un navire le confortable ncessaire aux femmes, et auquel
elles ont droit. Je ne puis souffrir d'avoir une femme  bord, et aucun
navire command par moi n'en recevra jamais.

Sa soeur s'cria:

Ah! Frdric! est-ce vous qui dites cela? Quel raffinement inutile! Les
femmes sont aussi bien  bord que dans la meilleure maison d'Angleterre.
Je ne sais rien de suprieur aux arrangements d'un navire. Je dclare
que je n'ai pas plus de confortable  Kellynch que dans les cinq navires
que j'ai habits.

--Il n'est pas question de cela, dit Frdric; vous tiez avec votre
mari, et la seule femme  bord.

--Mais vous avez bien pris, de Portsmouth  Plymouth, Mme Harville, sa
soeur, sa cousine et trois enfants! O tait donc alors votre superfine
et extraordinaire galanterie?

--Absorbe dans mon amiti, Sophie; je voulais tre utile  la femme
d'un collgue, et j'aurais transport au bout du monde tout ce que
Harville aurait voulu. Mais croyez bien que je regardais cela comme une
chose fcheuse.

--Mon cher Frdric, ce que vous dites ne signifie rien. Que
deviendrions-nous, nous autres pauvres femmes de marins, si les autres
pensaient comme vous?

--Cela ne m'empcha pas, comme vous voyez, de conduire Mme Harville et
sa famille  Plymouth.

--Mais je n'aime pas  vous entendre parler comme un beau gentilhomme
s'adressant  de belles ladies: nous n'avons pas la prtention d'tre
toujours sur l'eau douce.

--Ah! ma chre, dit l'amiral, quand il aura une femme, il parlera
autrement. Si nous avons le bonheur d'avoir une autre guerre, il fera
comme nous, et sera reconnaissant qu'on lui amne sa femme.

--Je me tais, dit Wenvorth, puisque les gens maris m'attaquent. Ah! je
penserai autrement quand je serai mari! Eh bien! non. On me rpond si:
je n'ai plus rien  dire.

Il se leva, et s'loigna.

Vous avez d voyager beaucoup? dit Mme Musgrove  Mme Croft.

--Oui, madame. Pendant les quinze premires annes de mon mariage, j'ai
travers quatre fois l'Atlantique, j'ai t aux Indes orientales, sans
compter diffrents endroits voisins de l'Angleterre: Cork, Lisbonne,
Gibraltar. Mais je n'ai jamais t au del des tropiques ni dans les
Indes occidentales, car je n'appelle pas de ce nom Bermude ou Bahama.

Mme Musgrove, qui ne connaissait pas un seul de ces noms, n'eut rien 
rpondre.

Je vous assure, madame, dit Mme Croft, que rien ne surpasse les
commodits d'un navire de guerre; j'entends celui d'un rang suprieur.
Le plus heureux temps de ma vie a t  bord. J'tais avec mon mari, et,
grce  Dieu, j'ai toujours eu une excellente sant; aucun climat ne
m'est mauvais. Je n'ai jamais connu le mal de mer. La seule fois que
j'ai souffert fut l'hiver que je passai seule  Deal, quand l'amiral
tait dans les mers du Nord. N'ayant pas de nouvelles, je vivais dans de
continuelles craintes et je ne savais que faire de mon temps.

--Oui, rpondit Mme Musgrove, rien n'est si triste qu'une sparation. Je
le sais par moi-mme. Quand M. Musgrove va aux assises, je ne suis
tranquille que quand il est revenu.

On dansa pour terminer la soire. Anna offrit ses services, et fut
heureuse de passer inaperue. Ce fut une joyeuse soire. Le capitaine
avait le plus d'entrain de tous. Il tait l'objet des attentions et des
dfrences de tout le monde. Louisa et Henriette semblaient si occupes
de lui que, sans leur amiti rciproque, on et pu les croire rivales.
Quoi d'tonnant s'il tait un peu gt par de telles flatteries?

Telles taient les penses d'Anna, tandis que ses doigts couraient
machinalement sur le piano. Pendant un moment, elle sentit qu'il la
regardait, qu'il observait ses traits altrs, cherchant peut-tre  y
retrouver ce qui l'avait charm autrefois. Il demanda quelque chose;
elle entendit qu'on rpondait:

Oh non! elle ne danse plus; elle prfre jouer, et elle n'est jamais
fatigue.

Elle avait quitt le piano; il prit sa place, essayant de noter un air
dont il voulait donner une ide aux misses Musgrove. Elle s'approcha par
hasard; alors il se leva et avec une politesse tudie:

Je vous demande pardon, mademoiselle, c'est votre place; et malgr le
refus d'Anna il se retira.

Elle en avait assez! Cette froide et crmonieuse politesse tait plus
qu'elle n'en pouvait supporter.




CHAPITRE IX


Le capitaine Wenvorth tait venu  Kellynch comme chez lui, pour y
rester autant qu'il lui plairait; car il tait aim par l'amiral comme
un frre. Il avait fait le projet d'aller voir son frre, dans le comt
de Shrop, mais l'attrait d'Uppercross l'y fit renoncer. Il y avait tant
d'amiti, de flatterie, quelque chose de si sduisant dans la rception
qu'on lui faisait; les parents taient si hospitaliers, les enfants si
aimables, qu'il ne put s'arracher de l.

Bientt on le vit chaque jour  Uppercross. Les Musgrove n'taient pas
plus empresss  l'inviter que lui  venir, surtout le matin, car
l'amiral et sa femme sortaient toujours ensemble quand il n'y avait
personne au chteau. Ils s'intressaient  leur nouvelle proprit et
visitaient leurs prairies, leurs bestiaux, ou faisaient volontiers un
tour en voiture.

L'intimit du capitaine tait  peine tablie  Uppercross, quand
Charles Hayter y revint, et en prit ombrage.

Charles Hayter tait l'an des cousins. C'tait un trs aimable et
agrable jeune homme, et jusqu' l'arrive de Wenvorth, un grand
attachement semblait exister entre lui et Henriette. Il tait dans les
ordres, mais sa prsence n'tant pas exige  la cure, il vivait chez
son pre  une demi-lieue d'Uppercross.

Une courte absence avait priv Henriette de ses attentions, et en
revenant il vit avec chagrin qu'on avait pris sa place.

Mme Musgrove et Mme Hayter taient soeurs, mais leur mariage leur avait
fait une position trs diffrente. Tandis que les Musgrove taient les
premiers de la contre, la vie mesquine et retire des Hayter,
l'ducation peu soigne des enfants, les auraient placs en dehors de la
socit sans leurs relations avec Uppercross.

Le fils an tait seul except; il tait trs suprieur  sa famille
comme manires et culture d'esprit.

Les deux familles avaient toujours t dans des termes excellents, car
d'un ct il n'y avait pas d'orgueil; de l'autre, pas d'envie. Les
misses Musgrove avaient seulement une conscience de leur supriorit
qui leur faisait patronner leurs cousines avec plaisir.

Henriette semblait avoir oubli son cousin; on se demandait si elle
tait aime du capitaine. Laquelle des deux soeurs prfrait-il?
Henriette tait peut-tre plus jolie, Louisa plus intelligente. Les
parents, soit ignorance du monde, soit confiance dans la prudence de
leurs filles, semblaient laisser tout au hasard et ne se proccuper de
rien.

Au cottage, c'tait diffrent. Le jeune mnage semblait plus dispos 
faire des conjectures, et Anna eut bientt  couter leurs opinions sur
la prfrence de Wenvorth. Charles penchait pour Louisa, Marie pour
Henriette, et tous les deux s'accordaient  dire qu'un mariage avec
l'une ou avec l'autre serait extrmement dsirable. Wenvorth avait d,
d'aprs ses propres paroles, gagner 50,000 livres pendant la guerre;
c'tait une fortune, et s'il survenait une autre guerre, il tait homme
 se distinguer.

Dieu! s'criait Marie, s'il allait s'lever aux plus grands honneurs!
S'il tait cr baronnet! Lady Wenvorth! cela sonne trs bien. Quelle
chance pour Henriette. C'est elle qui prendrait ma place en ce cas, et
cela ne lui dplairait pas. Mais aprs tout, ce ne serait qu'une
nouvelle noblesse, et je n'en fais pas grand cas.

Marie aurait voulu qu'Henriette ft prfre pour mettre fin aux
prtentions de Hayter. Elle regardait comme une vritable infortune pour
elle et pour ses enfants que de nouveaux liens de parent s'tablissent
avec cette famille.

Si l'on considre, disait-elle, les alliances que les Musgrove ont
faites, Henriette n'a pas le droit de dchoir, et de faire un choix
dsagrable aux personnes principales de sa famille, en leur donnant des
allis d'une condition infrieure. Qui est Charles Hayter, je vous prie?
Rien qu'un ministre de campagne. C'est un mariage trs infrieur pour
miss Musgrove d'Uppercross. Son mari ne partageait pas son avis, car
son cousin, qu'il aimait beaucoup, tait un fils an, et avait ainsi
droit  sa considration.

Vous tes absurde, Marie, disait-il. Charles Hayter a beaucoup de
chance d'obtenir quelque chose de l'vque; et puis, il est fils an,
et il hritera d'une jolie proprit. L'tat de Winthrop n'a pas moins
de deux cent cinquante acres, outre la ferme de Tauton, une des
meilleures de la contre. Charles est un bon garon, et quand il aura
Winthrop, il vivra autrement qu'aujourd'hui. Un homme qui a une telle
proprit n'est pas  ddaigner. Non, Henriette pourrait trouver plus
mal. Si elle pouse Hayter, et que Louisa puisse avoir Wenvorth, je
serai trs satisfait.

Cette conversation avait lieu le lendemain d'un dner  Uppercross: Anna
tait reste  la maison sous le prtexte d'une migraine, et avait eu le
double avantage d'viter Wenvorth et de ne pas tre prise pour arbitre.
Elle aurait voulu que le capitaine se dcidt vite, car elle
sympathisait avec les souffrances de Hayter, pour qui tout tait
prfrable  cette incertitude. Il avait t trs froiss et trs
inquiet des faons de sa cousine. Pouvait-il si vite tre devenu pour
elle un tranger? Il n'avait t absent que deux dimanches. Quand il
tait parti, elle s'intressait  son changement de cure, pour obtenir
celle d'Uppercross du Dr Shirley, malade et infirme. Quand il revint,
hlas! tout intrt avait disparu. Il raconta ses dmarches, et
Henriette ne lui prta qu'une oreille distraite. Elle semblait avoir
oubli toute cette affaire.

Un matin, le capitaine entra dans le salon du cottage, o Anna tait
seule avec le petit malade couch sur le divan.

La surprise de la trouver seule le priva de sa prsence d'esprit
habituelle, il tressaillit.

Je croyais les misses Musgrove ici; puis il alla vers la fentre pour
se remettre et dcider quelle attitude il prendrait.

Elles sont en haut avec ma soeur, et vont bientt descendre, rpondit
Anna toute confuse.

Si l'enfant ne l'avait pas appele, elle serait sortie pour dlivrer le
capitaine aussi bien qu'elle-mme. Il resta  la fentre, et aprs avoir
poliment demand des nouvelles du petit garon, il garda le silence.
Anna s'agenouilla devant l'enfant, qui lui demandait quelque chose, et
ils restrent ainsi quelques instants, quand,  sa grande satisfaction,
elle vit entrer quelqu'un. C'tait Charles Hayter, qui ne fut gure plus
content de trouver l le capitaine, que celui-ci ne l'avait t d'y
trouver Anna.

Tout ce qu'elle put dire fut:

Comment vous portez-vous? Veuillez vous asseoir. Mon frre et ma soeur
vont descendre.

Wenvorth quitta la fentre et parut dispos  causer avec Hayter, mais,
voyant celui-ci prendre un journal, il retourna  la fentre. Bientt la
porte reste entr'ouverte fut pousse par l'autre petit garon, enfant
de deux ans, dcid et hardi. Il alla au divan et rclama une friandise;
comme il ne s'en trouvait pas l, il demanda un jouet; il s'accrocha 
la robe de sa tante, et elle ne put s'en dbarrasser. Elle pria,
ordonna, voulut le repousser, mais l'enfant trouvait grand plaisir 
grimper sur son dos:

Walter, tez-vous, mchant enfant, je suis trs mcontente de vous.

--Walter, cria Charles Hayter, pourquoi n'obissez-vous pas?
Entendez-vous votre tante? Venez prs de moi, Walter, venez prs du
cousin Charles.

Walter ne bougea pas. Tout  coup, elle se trouva dbarrasse. Quelqu'un
enlevait l'enfant, dtachait les petites mains qui entouraient le cou
d'Anna, et emportait le petit garon avant qu'elle st que c'tait le
capitaine.

Elle ne put dire un mot pour le remercier, tant ses sensations taient
tumultueuses. L'action du capitaine, la manire silencieuse dont il
l'avait accomplie, le bruit qu'il fit ensuite en jouant avec l'enfant
pour viter les remerciements et toute conversation avec elle, tout cela
donna  Anna une telle confusion de penses qu'elle ne put se remettre,
et, voyant entrer Marie et les misses Musgrove, elle se hta de quitter
la chambre. Si elle tait reste, c'tait l l'occasion d'tudier les
quatre personnes qui s'y trouvaient.

Il tait vident que Charles Hayter n'avait aucune sympathie pour
Wenvorth. Elle se souvint qu'il avait dit au petit Walter, d'un ton
vex, aprs l'intervention du capitaine:

Il fallait m'obir, Walter; je vous avais dit de ne pas tourmenter
votre tante.

Il tait donc mcontent que Wenvorth et fait ce qu'il aurait d faire
lui-mme? Mais elle ne pouvait gure s'intresser aux sentiments des
autres, avant d'avoir mis un peu d'ordre dans les siens.

Elle tait honteuse d'elle-mme, humilie d'tre si agite, si abattue
pour une bagatelle; mais cela tait, et il lui fallut beaucoup de
solitude et de rflexion pour se remettre.




CHAPITRE X


Les occasions ne manqurent pas pour faire de nouvelles remarques. Elle
avait vu assez souvent les deux jeunes gens et les deux jeunes filles
ensemble pour avoir une opinion, mais elle tait trop sage pour la
laisser voir  la maison. Elle n'aurait satisfait ni le mari ni la
femme.

Elle supposait que Louisa tait prfre  sa soeur, mais sa mmoire et
son exprience lui disaient que le capitaine n'prouvait d'amour ni pour
l'une ni pour l'autre. Le sentiment qu'elles avaient pour lui tait
peut-tre plus vif; c'tait de l'admiration qui pouvait devenir de
l'amour. Cependant quelquefois Henriette semblait indcise entre Hayter
et Wenvorth. Anna et voulu les clairer tous sur leur situation, et
leur montrer les maux auxquels ils s'exposaient. Elle n'attribuait 
aucun d'eux une mauvaise pense, et se disait avec joie que le capitaine
ne se doutait pas du mal qu'il causait; il n'avait aucune fatuit et ne
connaissait pas sans doute les projets de Hayter. Seulement il avait
tort d'accepter les attentions des deux jeunes filles.

Bientt cependant Hayter sembla abandonner la place. Trois jours se
passrent sans qu'on le vt; il refusa mme une invitation  dner. M.
Musgrove l'ayant trouv chez lui entour de gros livres en avait conclu
qu'il usait sa sant au travail. Marie pensait qu'il tait positivement
refus par Henriette, tandis que son mari, au contraire, l'attendait
chaque jour. Enfin Anna l'approuvait de s'absenter.

Vers cette poque, par une belle matine de novembre, Charles Musgrove
et le capitaine taient  la chasse. Anna et Marie, tranquillement
assises, travaillaient au cottage, quand les misses Musgrove passrent
et, s'approchant de la fentre, dirent qu'elles allaient faire une
promenade, trop longue pour Marie. Celle-ci, un peu choque, rpondit:

Mais si! j'irais volontiers, j'aime les longues promenades.

Anna vit aux regards des jeunes filles que c'tait l prcisment ce
qu'elles ne voulaient pas, et admira de nouveau cette habitude de
famille qui mettait dans la ncessit de tout dire et de tout faire
ensemble, sans le dsirer. Elle tcha de dissuader Marie d'y aller;
mais, n'y russissant pas, elle pensa qu'il valait mieux accepter aussi,
pour elle-mme, l'invitation beaucoup plus cordiale des misses Musgrove,
car sa prsence pouvait tre utile pour retourner avec sa soeur et ne
pas entraver leurs plans.

Qui leur fait supposer que je ne puis faire une longue promenade?
disait Marie en montant l'escalier. On semble croire que je ne suis pas
bonne marcheuse, et cependant elles n'auraient pas t contentes si
j'avais refus. Quand on vient ainsi vous demander quelque chose, est-ce
qu'on peut dire: Non?...

Au moment o elles se mettaient en route, les chasseurs revinrent. Ils
avaient emmen un jeune chien qui avait gt leur chasse et avanc leur
retour. Ils taient donc tout disposs  se promener.

Si Anna avait pu le prvoir, elle serait reste  la maison. Elle se dit
qu'il tait trop tard pour reculer, et ils partirent tous les six dans
la direction choisie par les misses Musgrove. Quand le chemin devenait
plus troit, Anna s'arrangeait pour marcher avec son frre et sa soeur;
elle ne voulait pas gner les autres. Son plaisir  elle tait l'air et
l'exercice, la vue des derniers rayons de soleil sur les feuilles
jaunies; et aussi de se rpter tout bas quelques-unes des potiques
descriptions de l'automne, saison qui a une si puissante influence sur
les mes dlicates et tendres. Tout en occupant son esprit de ces
rveries, de ces citations, il lui fut impossible de ne pas entendre la
conversation du capitaine avec les deux soeurs. C'tait un simple
bavardage anim, comme il convient  des jeunes gens sur un pied
d'intimit. Il causait plus avec Louisa qu'avec Henriette. La premire y
mettait plus d'entrain que l'autre. Elle dit quelque chose qui frappa
Anna. Aprs avoir admir  plusieurs reprises cette splendide journe,
le capitaine ajouta:

Quel beau temps pour l'amiral et pour ma soeur! Ils font ce matin une
longue promenade en voiture: nous pourrons les voir en haut de ces
collines. Ils ont dit qu'ils viendraient de ce ct. Je me demande o
ils verseront aujourd'hui? Ah! cela leur arrive souvent; mais ma soeur
ne s'en proccupe pas.

--Pour moi, dit Louisa,  sa place j'en ferais autant. Si j'aimais
quelqu'un comme elle aime l'amiral, rien ne pourrait m'en sparer, et
j'aimerais mieux tre verse par lui que mene en sret par un autre.

Cela fut dit avec enthousiasme.

Vraiment, s'cria-t-il, du mme ton. Je vous admire. Puis il y eut un
silence.

Anna oublia un instant les citations potiques des douces scnes de
l'automne; il ne lui resta  la mmoire qu'un tendre sonnet rempli des
descriptions de l'anne expirante emportant avec elle le bonheur et les
images de jeunesse, d'espoir et de printemps.

Voyant qu'on prenait un autre sentier: N'est-ce pas le chemin de
Wenthrop? dit-elle. Mais personne ne l'entendit.

On se dirigeait en effet vers Wenthrop, et aprs une monte douce 
travers de grands enclos, o la charrue du laboureur, prparant un
nouveau printemps, dmentait les posies mlancoliques, on gagna le
sommet d'une haute colline qui sparait Uppercross de Wenthrop.
Wenthrop, qu'on aperut alors en bas, tait une laide et vulgaire
maison,  toit peu lev, entoure de granges et de btiments de ferme.

Est-ce l Wenthrop? dit Marie, je n'en avais aucune ide. Je crois que
nous ferons mieux de retourner. Je suis trs fatigue.

Henriette, un peu mal  l'aise, et n'apercevant pas Charles Hayter aux
environs, tait prte  faire ce que Marie dsirait, mais Charles
Musgrove dit non, et Louisa dit non, avec plus d'nergie encore, et,
prenant sa soeur  part, elle parut discuter vivement.

Charles dclara d'une faon trs nette qu'il irait voir sa tante,
puisqu'il en tait si prs, et il s'effora de persuader sa femme; mais
c'tait un des points sur lesquels elle montrait sa volont: elle refusa
absolument, et tout dans sa figure indiquait qu'elle n'irait pas.

Aprs un court dbat, il fut convenu que Charles et Henriette
descendraient la colline, et que les autres resteraient en haut. Marie
saisit un moment pour dire au capitaine, en jetant autour d'elle un
regard mprisant:

C'est bien dsagrable d'avoir des parents semblables; je n'y suis pas
alle deux fois dans ma vie.

Il eut un sourire de commande, et se dtourna avec un regard de mpris,
qu'Anna vit parfaitement.

Louisa, qui avait fait quelques pas avec Henriette, les rejoignit, et
Marie s'assit sur un tronc d'arbre. Tant qu'on fut autour d'elle, elle
fut contente, mais quand Louisa se fut loigne avec Wenvorth pour
cueillir des noisettes, elle trouva son sige mauvais, et alla  sa
recherche. Anna s'assit sur un talus, et entendit derrire elle Wenvorth
et Louisa, qui se frayaient un passage dans une haie. Louisa semblait
trs anime et disait:

Je l'ai fait partir; je trouvais absurde qu'elle ne ft pas cette
visite. Ce n'est pas moi qui me laisserais influencer pour faire ce que
je ne veux pas. Quand j'ai dcid quelque chose, je le fais. Henriette
allait renoncer  aller  Wenthrop par une complaisance ridicule.

--Alors, sans vous, elle n'y serait pas alle?

--Mais oui, j'ai honte de le dire.

--Elle est bien heureuse d'avoir auprs d'elle un caractre tel que le
vtre. Ce que vous venez de dire confirme mes observations. Je ne veux
pas feindre d'ignorer ce dont il s'agit: je vois que cette visite est
autre chose qu'une simple visite de politesse. Si votre soeur ne sait
pas rsister  une demande quelconque dans une circonstance si peu
importante, je les plains tous deux quand il s'agira de choses graves
demandant force et fermet. Votre soeur est une aimable personne, mais
vous tes ferme et dcide: si vous voulez la diriger pour son bonheur,
donnez-lui autant de votre caractre que vous pourrez. Mais vous l'avez
sans doute toujours fait. Le pire des maux est un caractre faible et
indcis sur lequel on ne peut compter. On n'est jamais sr qu'une bonne
impression sera durable. Que ceux qui veulent tre heureux soient
fermes.

Il cueillit une noisette. Voici, dit-il, une noisette belle et saine
qui a rsist aux temptes de l'automne. Pas une tache, pas une piqre.
Tandis que ses soeurs ont t foules aux pieds, cette noisette, dit-il
avec une solennit burlesque, est encore en possession de tout le
bonheur auquel une noisette peut prtendre. Puis, revenant au ton
srieux:

Mon premier souhait pour ceux que j'aime est la fermet. Si Louisa
Musgrove veut tre belle et heureuse  l'automne de sa vie, elle
cultivera toutes les forces de son me.

Il ne reut pas de rponse. Anna et t surprise que Louisa pt
rpondre promptement  des paroles tmoignant un si vif intrt. Elle
comprenait ce que Louisa ressentait. Quant  elle, elle n'osait bouger,
de peur d'tre vue. Un buisson de houx la protgeait. Ils s'loignrent:
elle entendit Louisa, qui disait:

Marie a un assez bon naturel, mais elle m'irrite quelquefois par sa
draison et son orgueil. Elle en a beaucoup trop, de l'orgueil des
Elliot! Nous aurions tant dsir que Charles poust Anna au lieu de
Marie. Vous savez qu'il a demand Anna?

Le capitaine rpondit aprs un silence:

Voulez-vous dire qu'elle l'a refus?

--Oui, certainement.

--A quelle poque?

--Je ne sais pas au juste, car nous tions en pension alors. Je crois
que ce fut un an avant d'pouser Marie. Mes parents pensent que sa
grande amie, lady Russel, empcha ce mariage, elle ne trouva pas Charles
assez lettr, et persuada  Anna de refuser.

Les voix s'loignrent, et Anna n'entendit plus rien. D'abord immobile
d'tonnement, elle eut beaucoup de peine  se lever. Elle n'avait point
eu le sort de ceux qui coutent: on n'avait dit d'elle aucun mal; mais
elle avait entendu des choses trs pnibles. Elle vit comment elle tait
juge par le capitaine; et il avait eu, en parlant d'elle, un mlange de
curiosit et d'intrt qui l'agitait extrmement.

Elle rejoignit Marie, et quand toute la compagnie fut runie, elle
prouva quelque soulagement  s'isoler au milieu de tous.

Charles et Henriette ramenrent Hayter avec eux. Anna ne chercha pas 
comprendre ce qui s'tait pass, mais il tait certain qu'il y avait eu
du froid entre eux, et que maintenant ils semblaient trs heureux,
quoique Henriette part un peu confuse. Ds ce moment, ils s'occuprent
exclusivement l'un de l'autre.

Maintenant tout dsignait Louisa pour le capitaine, et ils marchaient
aussi cte  cte. Dans la vaste prairie que les promeneurs
traversaient, ils formaient trois groupes. Anna appartenait au moins
anim des trois. Elle rejoignit Charles et Marie et se trouva assez
fatigue pour accepter le bras de son beau-frre, qui tait alors
mcontent de sa femme. Marie s'tait montre peu aimable et en subissait
en ce moment les consquences. Son mari lui quittait le bras  chaque
instant pour couper avec sa cravache des ttes d'orties le long de la
haie: elle se plaignit selon son habitude, mais Charles les quittant
toutes deux pour courir aprs une belette, elles purent  peine le
suivre.

Au sortir de la prairie, ils furent rejoints par la voiture de l'amiral,
qui s'avanait dans la mme direction qu'eux. Apprenant la longue course
qu'avaient entreprise les jeunes gens, il offrit obligeamment une place
 celle des dames qui serait la plus fatigue. Il pouvait lui viter un
mille, puisqu'ils passaient par Uppercross. L'invitation fut refuse par
les misses Musgrove, qui n'taient pas fatigues, et par Marie, qui fut
offense de n'avoir pas t demande avant toute autre, ou parce que
l'orgueil des Elliot, comme disait Louisa, ne pouvait accepter d'tre en
tiers dans une voiture  un seul cheval.

On allait se sparer, quand le capitaine dit tout bas quelques mots  sa
soeur.

Miss Elliot, dit celle-ci, vous devez tre fatigue: laissez-nous le
plaisir de vous reconduire. Il y a largement place pour trois; si nous
tions aussi minces que vous, on pourrait tenir quatre. Venez, je vous
en prie.

L'hsitation n'tait pas permise  Anna. L'amiral insista aussi. Refuser
tait impossible. Le capitaine se tourna vers elle, et, sans dire un
mot, l'aida tranquillement  monter en voiture.

Oui, il avait fait cela! Elle tait l, assise par la volont et les
mains de Frdric! Il avait vu sa fatigue, et avait voulu qu'elle se
repost. Elle fut touche de cette manifestation de ses sentiments. Elle
comprit sa pense. Il ne pouvait pas lui pardonner, mais il ne voulait
pas qu'elle souffrt. Il y tait pouss par un sentiment d'affection
qu'il ne s'avouait pas  lui-mme. Elle ne pouvait y penser sans un
mlange de joie et de chagrin.

Elle rpondit d'abord distraitement aux bienveillantes remarques de ses
compagnons. On tait  moiti chemin, quand elle s'aperut qu'on parlait
de Frdric!

Il veut certainement pouser l'une des deux, dit l'amiral; mais cela
ne nous dit pas laquelle.

--Il y va depuis assez longtemps pour savoir ce qu'il veut. C'est la
paix qui est cause de tout cela. Si la guerre clatait, il serait
bientt dcid. Nous autres marins, miss Elliot, nous ne pouvons pas
faire longtemps notre cour en temps de guerre. Combien s'coula-t-il de
temps, ma chre, entre notre premire entrevue et notre installation 
Yarmouth?

--Nous ferons mieux de n'en rien dire, dit gament Mme Croft, car si
miss Elliot savait combien ce fut vite fait, elle ne croirait jamais que
nous ayons pu tre heureux. Cependant je vous connaissais de rputation
longtemps auparavant.

--Et moi j'avais entendu parler de vous comme d'une jolie fille.
Fallait-il attendre davantage? Je n'aime pas  avoir longtemps de
pareils projets en tte. Je voudrais que Frdric dcouvrt ses
batteries, et ament une de ces jeunes misses  Kellynch. Elles
trouveraient de la compagnie. Elles sont charmantes toutes deux, je les
distingue  peine l'une de l'autre.

--Elles sont trs simples et trs gracieuses vraiment, dit Mme Croft
d'un ton moins enthousiaste, ce qui fit supposer  Anna qu'elle ne les
trouvait pas tout  fait dignes de son frre. C'est une famille trs
respectable, d'excellentes gens. Mon cher amiral, faites donc
attention, nous allons verser. Elle prit les rnes et vita l'obstacle,
puis empcha la voiture de tomber dans une ornire, ou d'accrocher une
charrette. Anna s'amusa  penser que cette manire de conduire
ressemblait peut-tre  celle dont ils faisaient leurs affaires. Cette
pense la conduisit jusqu'au cottage.




CHAPITRE XI


L'poque du retour de lady Russel approchait, le jour tait mme fix,
et Anna, qui devait la rejoindre  Kellynch, commenait  craindre les
inconvnients qui en pourraient rsulter. Elle allait se trouver  un
mille du capitaine; elle irait  la mme glise; les deux familles se
verraient.

D'un autre ct, il tait si souvent  Uppercross, qu'elle semblerait
plutt l'viter qu'aller au-devant de lui. Elle ne pouvait donc qu'y
gagner, ainsi qu'en changeant la socit de Marie contre celle de lady
Russel.

Elle aurait voulu ne pas rencontrer le capitaine dans cette maison qui
avait vu leurs premires entrevues. Ce souvenir tait trop pnible; mais
elle craignait encore plus une rencontre entre lady Russel et le
capitaine. Ils ne s'aimaient pas; l'une tait trop calme, l'autre pas
assez.

La fin de son sjour  Uppercross fut marque par un vnement
inattendu.

Wenvorth s'tait absent pour aller voir son ami Harville, install 
Lyme pour l'hiver avec sa famille. Il ne s'tait jamais compltement
rtabli d'une blessure reue deux annes auparavant.

Quand Wenvorth revint, la description de ce beau pays excita tant
d'enthousiasme qu'on rsolut d'y aller tous ensemble. Les jeunes gens
surtout dsiraient ardemment voir Lyme. Les parents auraient voulu
remettre le voyage au printemps suivant, mais quoiqu'on ft en novembre,
le temps n'tait pas mauvais.

Louisa dsirait y aller, mais surtout montrer que quand elle voulait une
chose, elle se faisait. Elle dcida ses parents, et le voyage fut
rsolu.

On renona  l'ide d'aller et revenir le mme jour pour ne pas fatiguer
les chevaux de M. Musgrove, et l'on se runit de bonne heure pour
djeuner  Great-House. Mais il tait dj midi quand on atteignit Lyme.
Aprs avoir command le dner, on alla voir la mer. La saison tait trop
avance pour offrir les distractions des villes d'eau, mais la
remarquable situation de la ville, dont la principale rue descend
presque  pic vers la mer, l'avenue qui longe la charmante petite baie,
si anime pendant la belle saison, la promenade du Cobb, et la belle
ligne de rochers qui s'tend  l'est de la ville, toutes ces choses
attirent l'oeil du voyageur, et quand on a vu Lyme une fois, on veut le
revoir encore. Il faut voir aussi Charmouth avec ses collines, ses
longues lignes de terrains et sa baie tranquille et solitaire, cerne
par de sombres rochers. On est l si bien  contempler rveusement la
mer! Il faut voir la partie haute de Lyme avec ses bois, et surtout Pumy
avec ses verts abmes, creuss entre les rochers o poussent ple-mle
des arbres forestiers et des arbres fruitiers; sites attestant le long
travail du temps qui a prpar ces endroits merveilleux, gals
seulement par les sites fameux de Wight! Il faut avoir vu et revu ces
endroits pour connatre la beaut de Lyme.

Nos amis se dirigrent vers la maison des Harville, situe sur le Cobb;
le capitaine y entra seul et en sortit bientt avec M. et Mme Harville
et le capitaine Benwick.

Benwick avait t commandant sur la _Laconia_. Les louanges que Wenvorth
avait faites de lui l'avaient mis dans une haute estime  Uppercross,
mais l'histoire de sa vie prive l'avait rendu encore plus intressant.
Il avait pous la soeur de Harville et venait de la perdre. La fortune
leur tait arrive aprs deux ans d'attente, et Fanny tait morte trop
tt pour voir la promotion de son mari. Il aimait sa femme et la
regrettait autant qu'homme peut le faire. C'tait une de ces natures qui
souffrent le plus, parce qu'elles sentent le plus. Srieux, calme,
rserv, il aimait la lecture et les occupations sdentaires.

La mort de sa femme resserra encore l'amiti entre les Harville et lui;
il vint demeurer avec eux. Harville avait lou  Lyme pour six mois; sa
sant, ses gots, son peu de fortune l'y attiraient; tandis que la
beaut du pays, la solitude de l'hiver convenaient  l'tat d'esprit de
Benwick. Cependant, se disait Anna, son me ne peut tre plus triste
que la mienne. Je ne puis croire que toutes ses esprances soient
fltries. Il est plus jeune que moi, sinon de fait, du moins comme
sentiment; plus jeune aussi parce qu'il est homme. Il se consolera avec
une autre, et sera encore heureux.

Le capitaine Harville tait grand, brun, d'un aspect aimable et
bienveillant, mais il boitait un peu: ses traits accentus et son manque
de sant lui donnaient l'air plus g que Wenvorth. Benwick tait et
paraissait le plus jeune des trois, et semblait petit, compar aux deux
autres. Il avait un air doux et mlancolique et parlait peu.

Harville, sans galer Wenvorth comme manires, tait un parfait
gentleman, simple, cordial, obligeant. Mme Harville, un peu moins
distingue que son mari, paraissait trs bonne. Leur accueil aux amis de
Wenvorth fut charmant.

Le repas command  l'auberge servit d'excuse pour refuser leur
invitation  dner. Mais ils parurent presque blesss que Wenvorth n'et
pas amen ses amis sans qu'il ft besoin de les inviter.

Tout cela montrait tant d'amiti pour le capitaine, et un sentiment
d'hospitalit si rare et si sduisant; si diffrent des invitations
banales, des dners de crmonie et d'apparat, qu'Anna se dit avec une
profonde tristesse: Voil quels auraient t mes amis!

On entra dans la maison. Les chambres taient si petites qu'il semblait
impossible d'y recevoir. Anna admira les arrangements ingnieux du
capitaine Harville pour tirer parti du peu d'espace, remdier aux
inconvnients d'une maison meuble, et dfendre les portes et les
fentres contre les temptes de l'hiver.

Le contraste entre les meubles vulgaires et indispensables fournis par
le propritaire, et les objets de bois prcieux, admirablement
travaills, que le capitaine avait rapports de lointains voyages,
donnait  Anna un autre sentiment que le plaisir. Ces objets
rappelaient la profession de Wenvorth, ses travaux, ses habitudes, et
ces images du bonheur domestique lui taient pnibles et agrables  la
fois.

Le capitaine Harville ne lisait pas, mais il avait confectionn de trs
jolies tablettes pour les livres de Benwick. Son infirmit l'empchait
de prendre beaucoup d'exercice, mais son esprit ingnieux lui
fournissait constamment de l'occupation  l'intrieur. Il peignait,
vernissait, menuisait et collait; il faisait des jouets pour les
enfants, et perfectionnait les navettes, et quand il n'avait plus rien 
faire, il travaillait dans un coin  son filet de pche.

Quand Anna sortit de la maison, il lui sembla qu'elle laissait le
bonheur derrire elle. Louisa, qui marchait  son ct, tait dans le
ravissement. Elle admirait le caractre des officiers de marine: leur
amabilit, leur camaraderie, leur franchise et leur droiture. Elle
soutenait que les marins valent mieux que tous les autres, comme coeur
et comme esprit; et que seuls ils mritent d'tre respects et aims.

On alla dner, et l'on tait si content que tout fut trouv bon: les
excuses de l'htelier sur la saison avance et le peu de ressources 
Lyme taient inutiles.

Anna s'accoutumait au capitaine Wenvorth plus qu'elle n'et jamais cru;
elle n'avait aucun ennui d'tre assise  la mme table que lui, et
d'changer quelques mots polis.

Harville amena son ami; et tandis que lui et Wenvorth racontaient pour
amuser la compagnie nombre d'histoires dont ils taient les hros, le
hasard plaa Benwick  ct d'Anna. Elle se mit  causer avec lui par
une impulsion de bont naturelle; il tait timide et distrait, mais les
manires gracieuses d'Anna, son air engageant et doux produisirent leur
effet, et elle fut bien paye de sa peine.

Il avait certes un got trs cultiv en fait de posie; et Anna eut le
double plaisir de lui tre agrable en lui fournissant un sujet de
conversation que son entourage ne lui donnait pas, et de lui tre utile
en l'engageant  surmonter sa tristesse: cela fut amen par la
conversation, car, quoique timide, il laissa voir que ses sentiments ne
demandaient qu' s'pancher. Ils parlrent de la posie, de la richesse
de l'poque actuelle, et, aprs une courte comparaison entre les plus
grands potes, ils cherchrent s'il fallait donner la prfrence 
Marmion ou  la dame du Lac,  la fiance d'Abydos ou au Giaour; il
montra qu'il connaissait bien les tendres chants de l'un, les
descriptions passionnes et l'agonie dsespre de l'autre. Sa voix
tremblait en rcitant les plaintes d'un coeur bris, ou d'une me
accable par le malheur, et semblait solliciter la sympathie.

Anna lui demanda s'il faisait de la posie sa lecture habituelle; elle
esprait que non, car le sort des potes est d'tre malheureux, et il
n'est pas donn  ceux qui prouvent des sentiments vifs d'en goter les
jouissances dans la vie relle.

Benwick laissa voir qu'il tait touch de cette allusion  son tat
d'esprit; cela enhardit Anna, et, sentant que son esprit avait un droit
de priorit sur Benwick, elle l'engagea  faire dans ses lectures une
plus grande place  la prose; et comme il lui demandait de prciser,
elle nomma quelques-uns de nos meilleurs moralistes, des collections de
lettres admirables, des mmoires de nobles esprits malheureux; tout ce
qui lui parut propre  lever et fortifier l'me par les plus hauts
prceptes et les plus forts exemples de rsignation morale et
religieuse.

Benwick coutait attentivement, et, tout en secouant la tte pour
montrer son peu de foi en l'efficacit des livres pour un chagrin comme
le sien, il prit note des livres qu'elle lui recommandait et promit de
les lire.

La soire finie, Anna s'amusa de l'ide qu'elle tait venue passer un
jour  Lyme pour prcher la patience et la rsignation  un jeune homme
qu'elle n'avait jamais vu.

En y rflchissant davantage, elle craignit d'avoir, comme les grands
moralistes et les prdicateurs, t loquente sur un point qui n'tait
pas en rapport avec sa conduite.




CHAPITRE XII


Le lendemain matin, Anna et Henriette descendirent sur la plage pour
regarder la mare montante, qu'un lger vent du sud-est amenait en
larges nappes sur le rivage uni.

Aprs avoir admir ensemble la mer, et aspir avec dlices cette brise
matinale, Henriette dit soudain:

Oui, je suis convaincue que l'air de la mer fait du bien. Il a rendu un
bien grand service au docteur Shirley aprs sa maladie, au printemps
dernier. Il a dit lui-mme qu'un mois pass  Lyme lui a fait plus de
bien que tous les remdes, et que la mer le rajeunit. C'est fcheux
qu'il n'y demeure pas toute l'anne. Il ferait mieux de quitter
Uppercross et de se fixer  Lyme. Ne trouvez-vous pas, Anna? Convenez
avec moi que c'est la meilleure chose qu'il puisse faire pour lui et
pour Mme Shirley. Elle a ici des cousines et beaucoup de connaissances
qui lui rendront le pays agrable, et puis, elle sera bien aise d'avoir
ici un mdecin  sa porte, en cas d'une nouvelle attaque. Je trouve
bien triste que ces excellentes gens, qui ont fait du bien toute leur
vie, passent leurs dernires annes dans un endroit tel qu'Uppercross,
o, except notre famille, ils n'ont personne  voir. Ses amis devraient
l'engager  venir: il aurait facilement une dispense de rsidence. Mais
pourra-t-on lui persuader de quitter sa paroisse? Il est si scrupuleux!
Ne trouvez-vous pas qu'il l'est trop, et qu'il y a une conscience
exagre  sacrifier sa sant pour des devoirs qu'un autre remplirait
aussi bien? S'il venait  Lyme, il ne serait qu' six lieues, et
pourrait savoir ce qui se passe dans sa paroisse.

Anna sourit plus d'une fois pendant ce discours. Elle tait aussi prte
 sympathiser avec Henriette qu'avec Benwick. Elle dit tout ce qu'on
pouvait dire de raisonnable et d'-propos. Elle comprenait les droits du
docteur Shirley  la retraite et la ncessit d'un remplaant; elle
poussa l'obligeance jusqu' insinuer qu'il vaudrait mieux que ce dernier
ft mari.

Je voudrais, dit Henriette trs contente, que lady Russel demeurt 
Uppercross et ft dans l'intimit du docteur. On m'a toujours dit
qu'elle a une grande influence sur ses amis. Je la crains parce qu'elle
est trs perspicace, mais je la respecte beaucoup et je la voudrais voir
 Uppercross.

Anna s'amusa de voir que les intrts d'Henriette mettraient lady Russel
en faveur. Elle n'eut pas le temps de rpondre, car Louisa et Wenvorth
s'approchaient. Ils proposrent de retourner ensemble  la ville.
Arrivs  l'escalier qui conduisait  la plage, ils virent devant eux un
gentilhomme qui s'effaa pour leur livrer passage.

Anna surprit le regard d'admiration qu'il attacha sur elle, et n'y fut
pas insensible. Elle tait trs jolie ce jour-l, la brise du matin
avait rendu la fracheur  son teint, et donn de l'clat  ses yeux. Il
tait vident que l'inconnu l'admirait. Wenvorth s'en aperut et jeta 
Anna un regard rapide et brillant qui semblait dire: Cet homme vous
admire, et moi je reconnais maintenant Anna Elliot.

Aprs avoir un peu fln par la ville, on revint  l'auberge. Anna, en
se rendant de sa chambre dans la salle  manger, rencontra l'inconnu,
qui sortait de son appartement. Elle avait dj devin que c'tait
l'tranger, et que c'tait son groom qu'elle avait aperu prs de la
maison. Matre et domestique taient en deuil. Il la regarda encore et
s'excusa de sa brusque apparition avec une grce charmante. Il
paraissait avoir trente ans: ses traits, sans tre beaux, taient si
agrables qu'Anna eut le dsir de le connatre.

Le djeuner tait  peine fini quand le bruit d'une voiture attira les
convives  la fentre. C'tait un curricle conduit par un groom en
deuil. Tous les regards curieux virent le matre sortir  son tour,
accompagn des saluts obsquieux de l'aubergiste. Il monta en voiture et
saisit les rnes.

Ah! c'est celui que nous avons rencontr dj, dit le capitaine
Wenvorth en jetant un regard  Anna. Pouvez-vous, dit-il 
l'aubergiste, nous dire le nom du gentleman qui vient de partir?

--C'est un gentleman trs riche, M. Elliot, arriv la nuit dernire de
Sydmouth. Il va  Bath, et de l  Londres.

Elliot! on se regarda en rptant ce nom.

Dieu! s'cria Marie, ce doit tre notre cousin, Anna, n'est-ce pas le
plus proche hritier de mon pre? Dites-moi, monsieur, dit-elle en
s'adressant  l'aubergiste, n'avez-vous pas entendu dire qu'il
appartient  la famille de Kellynch?

--Non, madame, il n'a rien dit de particulier  cet gard, mais le groom
a dit que son matre sera un jour baronnet.

--Vous voyez! s'cria Marie ravie; hritier de Sir Walter! Soyez srs
que ses domestiques prennent soin de le publier partout o il va. Je
regrette de ne l'avoir pas mieux regard. Quel malheur! Si j'avais t
avertie  temps, les prsentations auraient pu se faire. Trouvez-vous
qu'il ressemble aux Elliot? Je l'ai  peine regard; j'examinais les
chevaux. Il est surprenant que ses armoiries ne m'aient pas frappe. Son
manteau les cachait, autrement je les aurais remarques, et la livre
aussi.

--Si nous rassemblons toutes ces circonstances, dit Wenvorth, il faut
supposer que la Providence a voulu que nous ne soyons pas prsents 
votre cousin.

Anna fit tranquillement remarquer  Marie que, depuis nombre d'annes,
leur pre et M. Elliot n'taient pas dans des termes  rendre une
prsentation dsirable.

Cependant elle prouvait une satisfaction secrte d'avoir vu son cousin,
et de savoir que le futur propritaire de Kellynch tait un vrai
gentleman. Elle se garda bien de dire qu'elle l'avait rencontr dans le
corridor: Marie se ft froisse que sa soeur et reu une politesse dont
elle n'avait pas eu sa part.

Vous parlerez sans doute de cette rencontre quand vous crirez  Bath,
dit Marie. Il faut que mon pre le sache: n'y manquez pas.

Marie n'crivait jamais  Bath, la fatigue d'une froide et ennuyeuse
correspondance reposait sur sa soeur.

Bientt M. et Mme Harville et Benwick vinrent chercher la compagnie pour
faire une dernire promenade autour de Lyme. On partit, et Benwick se
rapprocha d'Anna. On parla encore de Walter Scott et de lord Byron, sans
pouvoir tre du mme avis, quand le hasard amena Harville auprs d'Anna.

Miss Elliot, lui dit-il tout bas, vous avez fait une bonne action, en
faisant causer ce pauvre garon. Il faudrait qu'il et plus souvent
votre compagnie; c'est mauvais pour lui d'tre confin ici. Mais, que
voulez-vous, nous n'y pouvons rien. Nous ne pouvons pas nous sparer.

--Non, dit Anna, mais le temps est un grand consolateur, et votre ami
est en deuil depuis bien peu de temps. C'est depuis l't dernier, je
crois?

--Oui, en juin, dit-il avec un profond soupir.

--Et il ne l'a pas su tout de suite?

--Seulement les premiers jours d'aot, en revenant du Cap. Je n'tais
pas l pour le prparer: qui pouvait le faire, si ce n'est ce bon
capitaine Wenvorth? Il crivit pour demander un cong, voyagea jour et
nuit et ne quitta pas le pauvre Benwick pendant une semaine; personne
que lui ne pouvait le consoler. Si vous saviez combien nous l'aimons!

On ramena les Harville chez eux, puis on voulut revoir une dernire fois
le Cobb. Anna se trouva encore prs de Benwick. Lord Byron et les _Mers
bleues_ ne pouvaient pas manquer d'tre cits en prsence de la mer;
mais bientt leur attention fut attire ailleurs. On descendait les
marches qui facilitent la pente raide du Cobb; Louisa seule prfra
sauter comme elle l'avait dj fait avec l'aide de Wenvorth. Il rsista
d'abord: elle insista et obtint ce qu'elle voulait. Pour montrer sa
joie, elle remonta les marches et voulut sauter de nouveau. Cette fois,
le capitaine rsista davantage, car il trouvait le saut dangereux.

Elle sourit en disant: Je suis dcide  sauter. Il avana les mains,
mais elle s'lana trop vite, et tomba sur le pav du Cobb! On la releva
vanouie; ni sang ni blessure visible; mais les yeux taient ferms, le
pouls ne battait plus, elle avait la pleur de la mort. Ce moment fut
horrible pour tous.

Le capitaine s'agenouilla et la prit entre ses bras; il tait aussi ple
qu'elle, et la regardait, muet de douleur. Elle est morte, s'cria
Marie, saisissant le bras de son mari, dj glac de terreur. Henriette
s'vanouit et serait tombe si Benwick et Anna ne l'avaient soutenue.

Wenvorth, qui semblait accabl, s'cria d'un ton de dsespoir: Personne
ne viendra-t-il m'aider?

--Allez-y! pour l'amour de Dieu, allez-y, s'cria Anna. Je peux soutenir
Henriette. Frottez-lui les mains, les tempes; tenez voici des sels.

Benwick obit, et Charles se dgageant de sa femme, ils soulevrent
Louisa et la soutinrent entre eux deux. On fit ce qu'Anna avait dit,
mais en vain tandis que Wenvorth chancelant s'appuyait contre le mur, et
s'criait avec le plus profond dsespoir:

Ah! ciel! son pre et sa mre!

--Un mdecin, dit Anna.

Ces mots semblrent l'lectriser; il s'lanait dj, quand Anna dit
vivement:

Ne vaudrait-il pas mieux que ce ft le capitaine Benwick? il sait o
demeure le docteur.

Cette observation parut si juste, que Benwick confia  Charles ce pauvre
corps vanoui et disparut en un instant.

Il serait difficile de dire lequel des trois tait le plus malheureux,
de Wenvorth, d'Anna ou de Charles. Ce dernier, pench sur Louisa,
sanglotait, et quand il tournait les yeux, il voyait son autre soeur
vanouie, et sa femme, presque en proie  une crise nerveuse, qui
l'appelait  son aide.

Anna, tout en s'occupant d'Henriette avec tout le zle que l'instinct
lui suggrait, s'efforait encore de consoler les autres. Elle apaisait
Marie, ranimait Charles, rendait un peu de calme au capitaine. Ces deux
derniers semblaient se laisser diriger par elle.

Anna, s'cria Charles, que faut-il faire, au nom du ciel?

--Ne vaudrait-il pas mieux la porter  l'auberge?

--Oui, c'est cela, s'cria Wenvorth. Je vais la porter; Charles, prenez
soin des autres.

Le bruit de l'accident s'tait bientt rpandu. Les bateliers et les
ouvriers du Cobb se rassemblaient pour contempler une jeune femme morte.
Henriette fut confie  l'un d'eux. Anna marchait  ct de Louisa.
Charles soutenait sa femme: ils reprirent le chemin qu'ils venaient de
traverser si joyeux, un moment auparavant, maintenant si dsols! Les
Harville vinrent  leur rencontre. Benwick, en passant, les avait
avertis.

Harville tait un homme de sang-froid et de ressources. Aprs quelques
mots changs avec sa femme, il dcida que Louisa serait transporte
chez lui. Il ne voulut couter aucune objection et fut obi. Tandis que
Mme Harville faisait porter Louisa dans son propre lit, son mari
administrait  tous des soins, des cordiaux. Louisa ouvrit une fois les
yeux, puis les referma. Ce fut une preuve de vie qui fut utile  sa
soeur. L'alternative de crainte et d'espoir empcha Henriette de
retomber dans son vanouissement. Marie aussi fut plus calme. Le mdecin
arriva plus vite qu'on n'esprait. Pendant son examen, chacun prouvait
une angoisse cruelle. Mais il y avait de l'espoir; la tte avait reu un
fort branlement, le mdecin en avait vu de plus graves. Ils en
ressentirent tous une joie profonde et l'on adressa au ciel les plus
fervents remerciements. Anna se dit qu'elle n'oublierait jamais le
regard et l'accent de Wenvorth disant: Dieu soit lou! non plus que
son attitude, les bras croiss sur la table, et la tte dans ses mains,
comme s'il tait cras par ses motions, et cherchait  se calmer par
la prire et le silence.

Il fallait pourtant prendre un parti. Louisa ne pouvait tre
transporte; mais les Harville avaient dj tout prvu: Benwick cderait
sa chambre, et l'on improviserait des lits pour ceux qui voudraient
coucher. Mme Harville offrait de se charger de Louisa: c'tait une
garde-malade experte; et sa bonne d'enfants tait une seconde elle-mme.
Louisa serait veille nuit et jour. Tout cela fut dit d'un accent
sincre et vrai, qui tait irrsistible.

Charles, Anna et Wenvorth se demandaient avec effroi comment on pourrait
porter la triste nouvelle  Uppercross. La matine tait fort avance.
On se dsolait, quand Wenvorth s'cria: Il n'y a pas de temps  perdre,
les minutes sont prcieuses. L'un de nous doit partir immdiatement.
Musgrove, est-ce vous ou moi?

Charles rpondit qu'il ne pouvait supporter l'ide de quitter Louisa.
Henriette voulait aussi rester, mais elle fut force de reconnatre
qu'elle ne serait utile  rien, elle qui s'tait trouve mal en voyant
l'accident de sa soeur. Elle rflchit  la douleur de ses parents, et
consentit  partir.

A ce moment, Anna, sortant de la chambre de Louisa, entendit Wenvorth
qui disait:

C'est entendu, Musgrove, vous restez, et je ramne votre soeur  la
maison. Mais si quelqu'un reste ici pour aider Mme Harville, ce ne peut
tre que miss Anna, si elle le veut bien: elle a toutes les qualits
pour cela; d'ailleurs votre femme veut sans doute retourner auprs de
ses enfants.

Anna, entendant ces paroles, resta d'abord immobile d'motion. Elle
entra dans la chambre.

Vous resterez pour la soigner, j'en suis sr, lui dit-il avec un lan
et une douceur qui semblaient rappeler le pass. Elle rougit fortement,
et lui, reprenant possession de lui-mme, s'loigna.

Elle dit qu'elle tait prte, et heureuse de rester, qu'elle y avait
pens, et souhait qu'on lui permt de le faire. Un lit  terre dans la
chambre de Louisa lui suffirait, si Mme Harville le trouvait bon.

Wenvorth proposa de prendre une chaise de poste pour aller plus vite; et
d'envoyer demain, de bonne heure, l'quipage  Uppercross pour donner
des nouvelles de Louisa.

Quand Marie sut ce qu'on avait dcid, elle se rcria. Elle se plaignit
avec amertume de l'injustice qui lui faisait prfrer Anna: elle, la
soeur de Louisa. Pourquoi ne serait-elle pas aussi utile qu'Anna! et la
laisser retourner sans son mari! Non, c'tait vraiment trop dur! Elle en
dit tant que Charles dut cder.

Jamais Anna ne s'tait soumise avec plus de rpugnance aux fantaisies
jalouses de Marie. Elle partit pour la ville, avec Henriette, Charles et
Benwick. Pendant le trajet, elle revit les endroits qui lui rappelaient
les plus petits dtails de la matine: ici elle avait cout les projets
d'Henriette; plus loin, elle avait vu M. Elliot; mais elle ne put donner
qu'un moment  tout ce qui n'tait pas Louisa.

Le capitaine Benwick fut trs attentif pour Anna; l'accident arriv ce
jour-l les avait tous unis davantage; elle sentait pour lui un
redoublement de bienveillance, et pensait mme avec plaisir que c'tait
peut-tre une occasion pour elle et lui de se connatre davantage.
Wenvorth les attendait avec une chaise de poste au bas de la rue. Anna
fut froisse de son air surpris quand il la vit venir au lieu de Marie,
et de l'exclamation qui lui chappa quand Charles lui eut dit pourquoi.
Elle crut qu'elle n'tait apprcie qu'en raison de son utilit.

Elle s'effora d'tre calme et juste. Pour l'amour de Wenvorth, elle et
soign Louisa avec un zle infatigable. Elle espra qu'il ne serait pas
longtemps assez injuste pour croire qu'elle avait recul devant cette
tche.

Aprs avoir aid Henriette  monter, Wenvorth s'assit entre elles deux;
ce fut ainsi qu'Anna tonne et mue, quitta Lyme. Ce long trajet
modifierait-il leurs relations? quelle serait la conversation? Elle ne
pouvait rien prvoir. Il s'occupa d'Henriette, se tournant toujours
vers elle, cherchant  soutenir son espoir,  relever son courage. Il
tchait d'avoir l'air calme pour lui pargner toute agitation. Une fois
seulement, comme elle dplorait la malencontreuse promenade sur le Cobb,
il ne put se contenir, et s'cria:

Ne parlez pas de cela, de grce, Ah! Dieu! si j'avais refus au moment
fatal! Si j'avais fait mon devoir! Mais elle tait si vive, si rsolue,
cette chre et douce Louisa.

Anna se demandait s'il tait encore aussi sr des avantages et du
bonheur attachs  la fermet de caractre, et s'il ne pensait pas que
cette qualit, comme toute autre, a ses limites. Il ne pouvait gure
manquer de reconnatre qu'un caractre facile a plus de chance de
bonheur qu'un caractre trs rsolu.

On allait vite; la route semblait  Anna moiti moins longue que la
veille. Cependant la nuit tait venue quand on arriva  Uppercross.
Henriette, immobile dans un coin de la voiture, la tte enveloppe dans
son chle, semblait s'tre endormie en pleurant. Wenvorth se pencha vers
Anna et lui dit  voix basse: J'ai song  ce qu'il y a de mieux 
faire. Henriette ne pourra supporter le premier moment; ne feriez-vous
pas mieux de rester dans la voiture avec elle, tandis que je vais
annoncer la nouvelle aux parents?

Cet appel  son jugement lui fit plaisir, c'tait une preuve d'amiti et
de dfrence.

Quand Wenvorth eut dit aux parents la triste nouvelle, quand il les vit
un peu plus calmes, et Henriette contente d'tre avec eux, il retourna 
Lyme aussitt que les chevaux furent reposs.




CHAPITRE XIII


Anna passa  Great-House les deux dernires journes de son sjour 
Uppercross. Sa socit et ses conseils furent d'un grand secours aux
Musgrove, dans la situation d'esprit o ils se trouvaient. Ils eurent
des nouvelles de Lyme le lendemain, et Charles arriva quelques heures
aprs pour donner plus de dtails. Louisa n'tait pas plus mal; on ne
pouvait pas esprer une gurison rapide, mais l'accident n'aurait pas de
suites fcheuses. Il ne pouvait tarir sur les louanges de Harville et de
sa femme. Celle-ci avait dcid Charles et Marie  aller coucher 
l'htel.

Marie avait eu une crise nerveuse le matin, puis elle avait t se
promener avec Benwick. Son mari esprait que cela lui ferait du bien.

Charles revint encore le lendemain donner de meilleures nouvelles: la
malade avait de plus longs intervalles de lucidit. Le capitaine
Wenvorth paraissait install  Lyme.

Le jour suivant, quand Anna se prpara  partir, ce fut un chagrin
gnral. Il semblait qu'on ne pt rien faire sans elle. Alors elle leur
suggra l'ide d'aller tous s'installer  Lyme jusqu' ce que Louisa pt
tre transporte. On viendrait ainsi en aide  Mme Harville, en prenant
ses enfants.

Ce projet fut accept avec empressement. Anna les aida  faire leurs
prparatifs, et, les ayant vus partir, elle resta seule pour mettre tout
en ordre.

Quel contraste dans ces deux maisons si animes quelques jours
auparavant! Except les enfants de sa soeur, elle tait seule 
Uppercross. Mais si Louisa gurissait, le bonheur reparatrait ici plus
grand qu'avant. Quelques mois encore, et ces chambres, maintenant si
dsertes, seraient remplies de la joie et de la gat de l'amour
heureux, si inconnu  Anna Elliot! Une heure entire de rflexions
semblables par un sombre jour de novembre, avec une petite pluie serre
qui empchait de rien distinguer au dehors, c'en tait assez pour que la
voiture de lady Russel ft accueillie avec joie. Et cependant, en
quittant Mansion-House, en jetant un regard d'adieu au cottage, avec sa
triste vranda ruisselant de pluie; en regardant  travers les vitres
les humbles maisons du village, Anna ne put se dfendre d'un sentiment
de tristesse. Uppercross lui tait cher. Il lui rappelait bien des
peines, maintenant adoucies; quelques essais d'amiti et de
rconciliation, auxquels elle ne devait plus songer; de tout cela il ne
lui restait rien que le souvenir!

Elle n'tait pas rentre  Kellynch depuis le mois de septembre. Ce fut
cette fois dans l'lgante et moderne habitation de son amie qu'elle
descendit, y apportant une joie mle d'inquitude, car lady Russel
connaissait les visites de Wenvorth  Uppercross.

Elle trouva Anna rajeunie, et lui fit compliment de sa bonne mine. Anna
se rjouit de ces louanges, car, en les ajoutant  la silencieuse
admiration d'Elliot, elle put esprer qu'un second printemps de jeunesse
et de beaut lui tait donn. Elle s'aperut d'un changement dans son
propre esprit en causant avec lady Russel. Quand elle tait arrive 
Kellynch, elle n'avait pas trouv d'abord la sympathie qu'elle esprait.
Mais peu  peu ses proccupations changrent d'objet. Elle oublia son
pre, sa soeur et Bath et quand, revenue  Kellynch, lady Russel lui en
parla, exprimant sa satisfaction de les savoir bien installs 
Camben-Place, elle et t confuse qu'on st qu'elle ne pensait qu'
Lyme et  Louisa, et  toutes ses connaissances l-bas. L'amiti des
Harville et du capitaine Benwick la touchait bien plus que la maison de
son pre, ou l'intimit de sa soeur avec Mme Clay. Mais elle tait
force de paratre s'intresser autant que lady Russel  ce qui la
touchait pourtant de plus prs que toute autre. Il y eut d'abord un peu
de gne dans leur conversation. Wenvorth ne pouvait manquer d'tre
nomm, en parlant de l'accident arriv  Lyme: Anna n'osait regarder
lady Russel en prononant le nom de Wenvorth. Elle s'avisa d'un
expdient: elle raconta brivement l'attachement de Wenvorth et de
Louisa l'un pour l'autre. Une fois cela fait, elle n'prouva plus
d'embarras. Lady Russel se contenta d'couter tranquillement, et de leur
souhaiter tout le bonheur possible, mais elle prouva un plaisir amer en
voyant l'homme qui, huit ans auparavant, avait paru apprcier Anna
Elliot, se contenter de Louisa Musgrove.

Les premiers jours n'eurent d'autre diversion que quelques bonnes
nouvelles de Lyme sur la sant de Louisa. Anna ne sut jamais comment
elles lui parvinrent.

Lady Russel ne voulut pas remettre davantage ses visites de politesse.
Elle dit  Anna d'un ton dcid:

Je dois aller voir M. et Mme Croft. Aurez-vous le courage de
m'accompagner dans cette maison? C'est une preuve pour nous deux.

--C'est vous qui en souffrirez le plus probablement; vous n'avez pas
encore pris votre parti de ce changement. En restant dans le voisinage,
je m'y suis accoutume.

Elle aurait pu ajouter qu'elle avait une haute opinion des Croft, et
trouvait son pre heureux d'avoir de tels locataires. Elle sentait que
la paroisse avait un bon exemple, et les pauvres, aide et secours. Elle
ne pouvait s'empcher de reconnatre que Kellynch tait en de meilleures
mains qu'auparavant.

Cette conviction tait certainement pnible et mortifiante, mais elle
lui pargnait la souffrance que devait prouver lady Russel en
retournant dans cette maison.

Elle ne songeait point  se dire:

Ces chambres devraient tre habites par nous. Oh! combien elles sont
dchues de leur destination! Une ancienne famille oblige de cder la
place  des trangers!

Non, except en pensant  sa mre, qui avait demeur l, elle n'avait
aucun soupir de regret.

Mme Croft semblait l'avoir prise en grande amiti, et, dans cette
visite, elle eut des attentions particulires. On causa surtout du
triste accident arriv  Lyme... Wenvorth avait apport des nouvelles;
il s'tait particulirement inform de miss Elliot, et exprimait
l'espoir que tout ce qu'elle avait fait ne l'avait pas trop fatigue.
Cela fit un vif plaisir  Anna.

Quant au triste accident, deux dames si senses ne pouvaient avoir
qu'une mme opinion.

C'tait pour elles la consquence de beaucoup d'tourderie et
d'imprudence. Les suites en seraient trs graves, et il tait terrible
de penser  la longue convalescence encore douteuse de miss Musgrove,
expose  se ressentir longtemps de cet branlement. L'amiral rsuma
tout, en disant:

Voil une triste affaire; c'est l, pour un jeune homme, une nouvelle
manire de faire sa cour. Briser la tte de sa fiance, puis mettre un
empltre dessus. N'est-ce pas, miss Elliot?

Les manires de l'amiral n'taient pas compltement du got de lady
Russel, mais elles ravissaient Anna. Cette bont de coeur et cette
simplicit de caractre taient pour elle irrsistibles.

C'est vraiment trs ennuyeux pour vous de nous voir ici, dit-il tout 
coup, sortant d'une rverie. Je n'y avais pas encore pens. Ne faites
pas de crmonies, montez et visitez toute la maison, si bon vous
semble.

--Une autre fois, monsieur; je vous remercie; pas  prsent.

--Eh bien, quand vous voudrez. Vous verrez vos ombrelles accroches 
cette porte. N'est-ce pas un bon endroit? Non, sans doute, car vous
mettiez les vtres dans la chambre du sommelier. Chacun a ses habitudes
et ses ides. Nous avons fait trs peu de changements, continua-t-il
aprs une pause.

Celui de la porte de la buanderie a t une grande amlioration. On se
demande comment vous avez pu supporter si longtemps la faon dont elle
s'ouvrait? Vous direz  Sir Walter ce que nous avons fait; M. Shepherd
pense que la maison n'a jamais eu de meilleur changement.

Nous pouvons nous rendre cette justice: tout ce que nous avons fait a
t pour le mieux. C'est ma femme qui en a le mrite. J'ai fait moi-mme
peu de chose, si ce n'est d'enlever les grandes glaces de mon cabinet de
toilette, qui tait celui de votre pre: un homme excellent, et un
vritable gentleman; mais il me semble, miss Elliot, qu'il est bien tir
 quatre pingles pour son ge. Que de glaces, mon Dieu! il n'y a pas
moyen de s'chapper  soi-mme. Je suis trs commodment maintenant
avec mon petit miroir dans un coin, et une autre grande chose dont je
n'approche jamais.

Anna, amuse en dpit d'elle-mme, ne savait que rpondre, et l'amiral,
craignant d'avoir t impoli, ajouta:

La premire fois que vous crirez  votre bon pre, miss Elliot,
faites-lui mes compliments; dites-lui que tout ici est  notre got, et
que nous n'y trouvons aucun dfaut. Il faut avouer que la chemine de la
salle  manger fume un peu, mais seulement quand le vent est grand et
vient du nord, ce qui n'arrive pas trois fois par hiver, et sachez bien
que nous n'avons pas encore trouv de maison aussi agrable que
celle-ci, dites-le-lui, il sera content.

Les Croft, en rendant  lady Russel sa visite, annoncrent qu'ils
allaient voir des parents dans le Nord. Ainsi disparut tout danger de
rencontrer le capitaine Wenvorth  Kellynch. Anna sourit en pensant
combien elle s'tait tourmente  ce sujet.




CHAPITRE XIV


Charles et Marie furent les premiers  retourner  Uppercross. Ils ne
tardrent pas  revenir  Lodge. On sut par eux que Louisa commenait 
se lever, mais elle tait encore trs faible, trs impressionnable, et
il tait impossible de dire quand elle pourrait voyager.

Marie avait eu des ennuis, mais son long sjour prouvait qu'elle avait
eu plus de plaisir que de peine. Charles Hayter tait venu plus souvent,
il est vrai, qu'elle n'aurait voulu; puis, chez les Harville, il n'y
avait qu'un domestique pour servir  table, et au commencement on
n'avait pas donn  Marie la premire place. Mais on lui avait fait de
si gracieuses excuses, quand on avait su de qui elle tait fille, et
l'on avait t si prvenant ensuite; on lui avait prt des livres, et
l'on avait fait si souvent de jolies promenades, que la balance tait en
faveur de Lyme. Tout cela, joint  la conviction d'tre trs utile, lui
avait fait passer une agrable quinzaine.

Anna s'informa de Benwick. La figure de Marie se rembrunit aussitt.
Charles se mit  rire:

Oh! Benwick va trs bien, dit Marie; mais c'est un drle de garon. Il
ne sait ce qu'il veut. Nous lui avons demand de venir passer quelques
jours chez nous; Charles devait l'emmener  la chasse. Il paraissait
trs content, quand, mardi soir, il donna une singulire excuse: Il ne
chassait jamais; on ne l'avait pas compris: il avait promis ceci, puis
cela, etc.; enfin il ne venait pas. Il a sans doute craint de s'ennuyer,
mais en vrit j'aurais cru que nous tions assez gais au cottage pour
le _coeur bris_ du capitaine Benwick.

Charles dit en riant:

Mais, Marie, vous savez bien ce qu'il en est.

Voici votre oeuvre, dit-il  Anna. Il s'imaginait vous trouver ici;
quand il a su que vous tiez  une lieue de nous, il n'a pas eu le
courage de venir. Voil la vrit; parole d'honneur.

Marie laissa tomber la conversation, soit qu'elle ne juget pas Benwick
digne de prtendre  une miss Elliot, soit qu'elle ne reconnt pas 
Anna le pouvoir de rendre Uppercross plus attrayant.

Je laisse ce point  dcider au lecteur.

Le bon vouloir d'Anna cependant n'en fut point diminu. Elle dit qu'on
la flattait trop, et continua  questionner.

Oh! il parle de vous dans des termes....

Marie l'interrompit:

Je vous assure, Charles, que je ne l'ai pas entendu nommer Anna deux
fois.

--Je n'en sais rien, mais il vous admire beaucoup. Sa tte est remplie
des lectures que vous lui avez recommandes, et il dsire en causer avec
vous. Il a dcouvert... oh! je ne puis me rappeler quoi, quelque chose
de trs beau. Il expliquait cela  Henriette, et, parlant de vous, il
prononait les mots: lgance, douceur, beaut. Oh! je l'ai entendu,
Marie; vous tiez dans l'autre chambre: il ne pouvait tarir sur les
perfections de miss Elliot.

--Il faut convenir, dit Marie avec vivacit, que, s'il a dit cela, ce
n'est pas  sa louange: sa femme est morte en juin dernier. Un coeur
pareil n'est pas dsirable; n'est-ce pas, lady Russel?

--Et je vous affirme que vous le verrez bientt, dit Charles, il n'a pas
eu le courage de venir au cottage, mais il trouvera quelque jour la
route de Kellynch, comptez-y. Je lui ai dit que l'glise mritait d'tre
vue, et comme il a du got pour ces sortes de choses il aura l un bon
prtexte. Il a cout avidement, et je suis sr qu'il viendra bientt.
Ainsi je vous avertis, lady Russel.

--Les amis d'Anna seront toujours les bienvenus chez moi, rpondit-elle
obligeamment.

--Oh! dit Marie, quant  tre une connaissance d'Anna, il est plutt la
mienne, car je l'ai vu tous les jours de cette quinzaine.

--Eh bien, je serai trs heureuse de voir le capitaine Benwick comme
votre connaissance  toutes deux.

--Vous ne trouverez rien de trs agrable en lui, je vous assure: c'est
l'homme le plus ennuyeux qu'on puisse voir. Il s'est promen sur la
plage avec moi, plusieurs fois, sans dire un mot. Il n'est pas bien
lev, et il est certain que vous ne l'aimerez pas.

--En cela, nous diffrons, dit Anna. Je crois que lady Russel l'aimera,
et que son esprit lui plaira tellement qu'elle ne trouvera aucun dfaut
 ses manires.

--Je pense comme vous, dit Charles. Il a justement ce qu'il faut pour
lady Russel. Donnez-lui un livre, et il lira toute la journe.

--Oui, s'cria railleusement Marie. Il mditera sur son livre, et ne
saura pas si on lui parle, ou si on laisse tomber ses ciseaux.
Croyez-vous que lady Russel aime cela?

Lady Russel ne put s'empcher de rire: En vrit, dit-elle, je n'aurais
pas suppos que l'opinion d'une personne calme et positive comme moi pt
tre apprcie si diffremment. Je suis vraiment curieuse de voir celui
qui peut donner lieu  des ides si opposes. Il faut le dcider  venir
ici. Soyez sre, alors, Marie, que je dirai mon opinion; mais je suis
dcide  ne pas le juger d'avance.

--Vous ne l'aimerez pas, je vous en rponds.

Lady Russel causa d'autre chose. Marie parla avec animation de la
rencontre de M. Elliot.

C'est un homme, dit lady Russel, que je ne dsire pas voir. Son refus
d'tre en bons termes avec le chef de la famille m'a laiss une
impression dfavorable.

Cette rflexion abattit l'enthousiasme de Marie et l'arrta court dans
sa description.

Anna n'osa faire de questions sur Wenvorth, mais elle sut qu'il tait
moins inquiet  mesure que Louisa se remettait. Il n'avait pas vu Louisa
et craignait tellement l'motion d'une entrevue avec elle, qu'il avait
rsolu de s'absenter une dizaine de jours. A partir de ce moment, lady
Russel et Anna pensrent souvent  Benwick. Lady Russel ne pouvait
entendre sonner sans croire aussitt que c'tait lui, et Anna, chaque
fois qu'elle sortait, se demandait en rentrant si elle allait le trouver
 la maison.

Cependant on ne vit pas Benwick.

tait-il moins dsireux de venir que Charles ne le croyait, ou tait-ce
timidit de sa part? Aprs l'avoir attendu une semaine, lady Russel le
dclara indigne de l'intrt qu'il avait commenc  lui inspirer.

Les Musgrove revinrent pour les vacances de leurs enfants et ramenrent
avec eux ceux de Mme Harville. Henriette resta avec Louisa. Lady Russel
et Anna allrent faire visite  Mansion-House: la maison avait dj
repris quelque gat. Mme Musgrove, entoure des petits Harville, les
protgeait contre la tyrannie des enfants du cottage. D'un ct on
voyait une table occupe par les jeunes filles babillardes, dcoupant
des papiers d'or et de soie; d'un autre, des plateaux chargs de
ptisseries auxquelles les joyeux garons faisaient fte. Un brillant
feu de Nol faisait entendre son ptillement en dpit du bruit. Charles
et Marie taient l aussi; M. Musgrove s'entretenait avec lady Russel et
ne parvenait pas  se faire entendre, assourdi par les cris des enfants
qu'il avait sur les genoux. C'tait un beau tableau de famille. Anna,
jugeant les choses d'aprs son temprament, trouvait que cet ouragan
domestique n'tait gure fait pour calmer les nerfs de Louisa, si elle
et t l; mais Mme Musgrove n'en jugeait pas ainsi. Aprs avoir
chaudement remerci Anna de tous ses services, et rcapitul tout ce
qu'elle-mme avait souffert, elle dit, en jetant un regard heureux
autour d'elle, que rien ne pouvait lui faire plus de bien que cette
petite gat tranquille.

Anna apprit que Louisa se rtablissait  vue d'oeil. Les Harville
avaient promis de la ramener  Uppercross et d'y rester quelque temps.

Je me souviendrai  l'avenir qu'il ne faut pas venir ici pendant les
vacances de Nol, dit lady Russel une fois monte en voiture.

Peu de temps aprs, elle arriva  Bath par un pluvieux aprs-midi,
longeant la longue suite de rues depuis Old-Bridge jusqu' Camben-Place,
clabousse par les quipages, assourdie par le bruit des charrettes et
des camions, par les cris de marchands de journaux et de gteaux, ceux
des laitires et des pitons, elle ne se plaignit pas: non, c'taient l
des bruits appartenant aux plaisirs de l'hiver. Elle se sentait
renatre, et, comme Mme Musgrove, elle pensait, mais sans le dire,
qu'aprs avoir t longtemps  la campagne, rien n'tait si bon pour
elle qu'une petite distraction tranquille.

Anna n'tait pas de cet avis: elle persistait dans son antipathie pour
Bath. Elle aperut la longue suite de maisons enfumes, sans prouver le
dsir de les voir de plus prs: le trajet, quoique dsagrable, lui
sembla trop rapide, car personne ne la dsirait, et elle donna un
souvenir de regret  la gat bruyante d'Uppercross et  la solitude de
Kellynch-Lodge.

La dernire lettre d'lisabeth lui annonait que M. Elliot tait  Bath.
Il tait venu plusieurs fois  Camben-Place et s'tait montr
extrmement attentif. Si lisabeth et son pre ne se trompaient pas, il
les recherchait avec autant de soin qu'il en avait mis  les viter.
Cela tait fort tonnant. Lady Russel tait trs curieuse et trs
perplexe, et rtractait dj ce qu'elle avait dit  Anna: Un homme
qu'elle n'avait aucun dsir de voir. Maintenant elle dsirait vivement
le voir; s'il cherchait rellement  se rconcilier, il fallait lui
pardonner de s'tre cart de la famille. Anna n'y mettait pas autant
d'animation, mais elle prfrait le revoir, et elle n'aurait pu en dire
autant de bien d'autres  Bath. Elle descendit  Camben-Place, et lady
Russel  son appartement, rue River.




CHAPITRE XV


Sir Walter avait lou dans le quartier aristocratique une maison de
grande apparence dont lui et lisabeth taient trs satisfaits. Anna
avait le coeur triste en entrant; elle voyait devant elle un
emprisonnement de plusieurs mois, et se disait avec anxit: Ah! quand
partirai-je?

Elle fut reue cependant avec une cordialit inattendue qui lui fit du
bien. Son pre et sa soeur furent contents de l'avoir pour lui montrer
la maison et l'ameublement; puis elle faisait un vis--vis  table, ce
qui tait plus gai. Mme Clay fut trs aimable et souriante, c'tait son
habitude. Tout le monde tait de bonne humeur, et bientt Anna en sut la
cause.

Aprs quelques questions insignifiantes, la conversation n'eut plus
d'autre sujet que Bath: on se souciait peu de Kellynch, et pas du tout
d'Uppercross.

Bath avait compltement rpondu  leur attente: leur maison tait la
plus belle de Camben-Place, leurs salons suprieurs  tous ceux qu'ils
avaient vus, aussi bien par l'arrangement que par le got du mobilier.
Ils taient recherchs partout; ils avaient refus nombre de
prsentations, et encore  prsent beaucoup de personnes inconnues
dposaient leurs cartes.

Quelles sources de plaisir! Anna pouvait-elle s'tonner que son pre et
lisabeth fussent heureux? Non; mais elle s'attristait  la pense que
son pre et abdiqu les devoirs et la dignit d'un lord rsidant sur
ses terres, et qu'il n'en et aucun regret; que les petitesses d'une
petite ville pussent satisfaire sa vanit.

Elle soupirait, mais elle sourit quand lisabeth, les portes ouvertes 
deux battants, passa radieuse d'un salon dans un autre; elle s'tonna
que celle qui avait t matresse de Kellynch pt trouver de quoi
satisfaire son orgueil dans un espace de trente pieds de long. Mais ce
n'tait pas cela seul qui causait leur bonheur: c'tait la prsence de
M. Elliot; non seulement on lui pardonnait; mais on en raffolait. Il
avait pass quinze jours  Bath et, ds son arrive, avait dpos sa
carte  Camben-Place. Il y fut ensuite trs assidu, et montra une telle
franchise, une telle hte  s'excuser du pass, et un si grand dsir
d'tre reu  l'avenir comme un parent, que la bonne entente
d'autrefois fut compltement rtablie. Il se justifia  tous gards; son
impolitesse apparente venait d'un malentendu. Il avait cru qu'on voulait
rompre avec lui, et s'tait retir par dlicatesse. Il tait indign
qu'on et pu l'accuser d'avoir parl de la famille sans respect; lui,
qui s'tait toujours vant d'tre un Elliot, et qui avait, sur la
parent, des ides trop strictes pour l'poque actuelle! Son caractre
et sa conduite dmentaient cette accusation. Sir Walter pouvait en
appeler  tous ceux qui connaissaient M. Elliot, et, certainement, les
efforts qu'il avait faits pour se rconcilier avec la famille taient
une preuve en sa faveur.

Ce fut le colonel Wallis, son ami intime, qui fournit une excuse pour le
mariage de M. Elliot. Il avait connu la femme de son ami; elle n'tait
pas de famille noble, mais elle tait instruite, bien leve et riche et
adorait William Elliot. Voil ce qui l'avait sduit, et non sa fortune.

Tout cela attnuait beaucoup sa faute, et Sir Walter l'excusa
compltement: il l'avait reu, invit  dner, et M. Elliot paraissait
trs heureux.

Anna coutait, mais sans comprendre.

Tout en faisant la part de l'exagration, elle sentait qu'il y avait
quelque chose d'inexplicable dans la conduite actuelle de M. Elliot,
dans son dsir si vif de renouer des relations si longtemps
interrompues. Matriellement parlant, il n'y gagnait rien, puisque le
domaine et le titre de Kellynch lui revenaient en tout cas. Elle ne
trouvait qu'une solution: c'tait peut-tre  cause d'lisabeth. Sa
soeur tait certainement trs belle, ses manires taient distingues et
lgantes; et Elliot, qui ne l'avait vue qu'en public, ne connaissait
peut-tre pas son caractre. Anna se demandait avec inquitude comment
lisabeth pourrait soutenir un examen plus attentif, et souhaitait
qu'Elliot ne ft pas trop perspicace. Mme Clay encourageait lisabeth
dans la pense qu'Elliot la recherchait; elles changeaient des regards
qu'Anna surprit au passage.

Sir Walter rendait justice  William Elliot,  son lgance,  sa figure
agrable, mais il dplorait son attitude penche, dfaut que le temps
avait augment. Il convenait aussi qu'il avait vieilli; tandis que M.
Elliot affirmait que Sir Walter n'avait pas chang depuis dix ans.

On ne parla, le soir, que de M. Elliot et de M. Wallis; Sir Walter
dsirait connatre Mme Wallis; on la disait trs jolie; cela le
ddommagerait des laids visages qu'il rencontrait  chaque instant dans
les rues. C'tait l le flau de Bath. Un jour il avait compt
quatre-vingt-sept femmes, sans en trouver une passable. Il est vrai que
c'tait par un froid brouillard du matin. Les hommes taient autant
d'pouvantails dont les rues taient pleines. A la manire dont les
femmes regardaient le colonel Wallis, quand il marchait au bras de Sir
Walter, on pouvait juger combien rarement elles voyaient un bel homme.
Voil ce que disait le modeste Sir Walter; mais sa fille et Mme Clay ne
lui permettaient pas de s'effacer ainsi et affirmaient qu'il avait au
moins aussi bon air que le colonel, dont les cheveux taient gris.

Quelle figure a Marie? dit Sir Walter,  l'apoge de sa bonne humeur.
La dernire fois que je l'ai vue, elle avait le nez rouge, mais j'espre
que cela ne lui arrive pas tous les jours.

--Oh! non; c'tait tout  fait accidentel; depuis la Saint-Michel, elle
a bonne mine et se porte bien.

--Si je ne craignais pas de lui donner la tentation de sortir par ce
vent et de se gter le teint, je lui enverrais un chapeau neuf et une
pelisse.

On frappa  la porte. Qui pouvait-ce tre  dix heures? Mme Clay
reconnut la manire de frapper de M. Elliot. Il fut introduit avec
crmonie; Anna se retira un peu  l'cart, tandis qu'il s'excusait de
venir  cette heure, mais il avait voulu savoir si lisabeth et son
amie n'avaient pas pris froid la nuit dernire.

Quand les politesses furent changes, Sir Walter prsenta sa plus jeune
fille, et Anna, souriante et rougissante, montra  M. Elliot le joli
visage qu'il n'avait point oubli.

Il fut aussi charm que surpris; ses yeux brillrent de plaisir; il fit
allusion au pass, et sollicita les droits d'une ancienne connaissance.
Sa physionomie parut  Anna aussi agrable qu' Lyme. Ses manires
taient si aises, si charmantes, qu'elle ne pouvait le comparer qu'
une seule personne.

Il s'assit et anima la conversation. Il savait choisir ses sujets,
s'arrter quand il fallait. Son ton, ses expressions annonaient
beaucoup de tact. Il demanda  Anna ce qu'elle pensait de Lyme, et
s'tendit surtout sur l'heureux hasard qui les avait runis dans la mme
auberge.

Quand elle lui raconta leur voyage  Lyme, il regretta doublement sa
soire solitaire dans la chambre voisine. Il avait entendu des voix
joyeuses, et aurait souhait de se joindre  eux, mais il ne souponnait
gure qu'il pouvait y prtendre. Cela le gurirait, dit-il, de cette
absurde habitude de ne questionner jamais. Bientt, sentant qu'il ne
devait pas s'adresser uniquement  Anna, il rendit la conversation plus
gnrale. Il voulut entendre le rcit de l'accident, et Anna put
comparer l'intrt avec lequel il coutait,  l'air indiffrent de Sir
Walter et d'lisabeth.

L'lgante petite pendule aux sons argentins avait frapp onze heures
avant que M. Elliot ni personne se ft aperu qu'il tait rest une
heure. Anna n'aurait jamais cru passer si bien sa premire soire 
Bath.




CHAPITRE XVI


Il y avait une chose qu'Anna dsirait connatre par-dessus tout:
c'taient les sentiments de son pre pour Mme Clay. Aprs quelques
heures passes  la maison, elle tait loin d'tre tranquille.

Le lendemain matin, en descendant djeuner, elle eut lieu de comprendre
que cette dame avait trouv un prtexte pour s'en aller, car lisabeth
rpondit tout bas:

Ce n'est pas une raison, je vous assure; elle ne m'est rien, compare 
vous. Puis elle entendit son pre, qui disait:

Chre madame, cela ne doit pas tre. Vous n'avez rien vu  Bath, et
n'avez fait que vous rendre utile. Il ne faut pas nous fuir maintenant.
Il faut rester, pour faire connaissance avec la belle madame Wallis. Je
sais que la vue de la beaut est une relle satisfaction pour votre
esprit dlicat.

Il avait quelque chose de si vif dans les yeux et dans la voix, qu'Anna
ne fut pas surprise du regard que Mme Clay jeta  lisabeth. Elle ne
pouvait rsister  de si vives instances: elle resta. Sir Walter, se
trouvant seul avec Anna, lui fit compliment de sa bonne mine. Il lui
trouvait les joues plus pleines, le teint plus clair et plus frais.
Employait-elle quelque chose de particulier? Peut-tre du _gowland_.
Non! rien du tout? Cela le surprenait, et il ajouta:

Vous n'avez qu' continuer ainsi: vous ne pouvez pas tre mieux qu'
prsent. Autrement, je vous conseillerais le constant usage du _gowland_
pendant le printemps. Sur ma recommandation, Mme Clay l'a employ, et
vous en voyez le rsultat: ses marques de petite vrole ont disparu.

Si lisabeth avait pu l'entendre! Ces louanges l'auraient d'autant plus
tonne que les marques en question n'avaient pas du tout disparu.

Mais il faut subir sa destine, se dit Anna. Si lisabeth se mariait, le
mariage de son pre serait un mal moins grand. Quant  elle, elle
pouvait demeurer avec lady Russel.

La politesse et le savoir-vivre de celle-ci furent mis  l'preuve quand
elle vit Mme Clay en si grande faveur et Anna si nglige. Elle tait
aussi vexe que peut l'tre une personne qui passe son temps  prendre
les eaux,  lire les nouvelles et  faire des visites.

Quand elle connut davantage M. Elliot, elle devint plus charitable pour
lui ou plus indiffrente pour les autres. Il se recommandait par ses
manires. Elle lui trouvait un esprit si srieux et si agrable qu'elle
fut prte  s'crier: Est-ce l M. Elliot? et qu'elle ne pouvait
imaginer un homme plus parfait: intelligence, jugement, connaissance du
monde, et avec cela un coeur affectueux. Il avait des sentiments
d'honneur et de famille, ni orgueil, ni faiblesse; il vivait sans faste,
mais avec la libralit d'un homme riche. Il s'en rapportait  son
propre jugement dans les choses importantes, mais ne heurtait pas
l'opinion publique lorsqu'il s'agissait de dcorum. Il tait ferme,
observateur, modr et sincre, ne se laissant emporter ni par son
humeur, ni par son gosme, dguiss sous le nom de sentiments levs,
et cependant il tait touch par tout ce qui tait aimable et bon. Il
apprciait tous les bonheurs de la vie domestique, qualit que possdent
rarement les caractres enthousiastes et remuants. Lady Russel tait
persuade qu'il n'avait pas t heureux en mariage; le colonel Wallis le
disait; mais cela ne l'avait point aigri; et lady Russel commenait 
le souponner de songer  un nouveau choix. Sa satisfaction  cet gard,
et nous verrons pourquoi, l'emportait sur l'ennui que lui donnait Mme
Clay.

Anna savait dj par exprience que son excellente amie et elle
pouvaient diffrer d'avis; elle ne fut donc pas surprise que lady Russel
ne vt dans la conduite de M. Elliot qu'un grand dsir de
rconciliation. Anna se permit cependant de sourire en nommant
lisabeth. Lady Russel couta, regarda et fit cette prudente rponse:
lisabeth? trs bien, nous verrons! Anna dut s'en contenter.

Quoi qu'il en soit, M. Elliot tait  coup sr leur plus agrable
connaissance  Bath; elle ne trouvait personne aussi bien que lui, et
trouvait un grand plaisir  parler de Lyme, qu'il dsirait revoir autant
qu'elle-mme. Ils se rappelrent nombre de fois leur premire rencontre;
il lui dit quel plaisir sa vue lui avait fait: elle avait devin, et se
rappelait aussi le regard qu'un autre lui avait jet.

Leurs opinions n'taient pas toujours semblables. Elle s'aperut qu'il
partageait sur la noblesse les ides de Sir Walter et d'lisabeth. Le
journal annona un matin l'arrive de la douairire, vicomtesse
Dalrymph, et de sa fille, l'_honorable_ miss Carteret. A partir de ce
moment, la tranquillit fut bannie de Camben-Place, car les Dalrymph
taient cousins des Elliot, et la difficult tait d'tre prsents
selon les rgles. Ce fut un grand sujet de perplexit. Anna n'avait pas
encore vu son pre ni sa soeur en relation avec la noblesse, et son
dsappointement fut grand. Elle avait espr qu'ils avaient une plus
haute ide d'eux-mmes et se trouva rduite  leur souhaiter plus
d'orgueil, car _nos cousins, les Dalrymph_, rsonnaient tout le jour 
ses oreilles.

A la mort du dernier vicomte, Sir Walter, tant malade, avait nglig de
rpondre  la lettre de faire part qui lui fut envoye. On lui rendit la
pareille  la mort de lady Elliot: il fallait rparer cette malheureuse
ngligence, et tre reus comme cousins: ce fut une grave question pour
lady Russel et pour M. Elliot. Lady Dalrymph avait pris une maison pour
trois mois  Laura-Place, et allait vivre grandement. Elle avait t 
Bath l'anne prcdente, et lady Russel l'avait entendu vanter comme une
femme charmante. Il fallait renouer, si l'on pouvait le faire sans
compromettre la dignit des Elliot.

Sir Walter se dcida  crire  sa noble cousine une longue lettre
d'explications et de regrets. Personne ne put admirer cette ptre,
mais elle obtint le rsultat dsir: c'taient trois lignes de
griffonnage de la douairire vicomtesse: Elle tait trs honore, et
serait trs heureuse de faire leur connaissance.

Le plus difficile tait fait; il ne restait plus qu' en goter les
douceurs. On fit visite  Laura-Place; on reut les cartes de la
douairire, vicomtesse de Dalrymph, et de l'_honorable_ miss Carteret.
Ces cartes furent mises en vidence, et l'on allait partout rptant
nos cousines de Laura-Place.

Anna tait confuse de l'agitation cause par ces dames, d'autant plus
qu'elles taient trs ordinaires. Lady Dalrymph avait acquis le titre de
femme charmante parce qu'elle avait un sourire et une rponse pour
chacun. Quant  miss Carteret, elle tait si vulgaire et si gauche, que
sans sa noblesse on ne l'aurait pas supporte  Camben-Place.

Lady Russel confessa qu'elle s'attendait  mieux, mais que c'tait une
belle relation; et quand Anna s'aventura  donner son opinion, M. Elliot
convint que ces dames n'taient rien par elles-mmes, mais qu'elles
avaient une valeur comme relations de famille et de bonne compagnie.
Anna sourit.

J'appelle bonne compagnie, dit-elle  M. Elliot, les personnes
instruites, intelligentes et qui savent causer.

--Vous vous trompez, rpondit-il doucement. Ce n'est pas l la bonne
compagnie: c'est la meilleure. La bonne compagnie demande seulement de
la naissance, de bonnes manires et de l'ducation, et mme, elle n'est
pas exigeante sur ce dernier point: trs peu d'instruction ne fait pas
mal du tout. Ma cousine Anna secoue la tte: elle n'est pas satisfaite:
elle est difficile.

Ma chre cousine, dit-il en s'asseyant prs d'elle, vous avez plus de
droits qu'une autre d'tre difficile. Mais cela vous servira-t-il 
quelque chose? En serez-vous plus heureuse? N'est-il pas plus sage
d'accepter la socit de ces bonnes dames, et d'en avoir les avantages?
Soyez sre qu'elles brilleront aux premires places cet hiver, et cette
parent donnera  votre famille (permettez-moi de dire  _notre
famille_) le degr de considration que nous pouvons dsirer.

--Oui, soupira Anna, notre parent sera suffisamment connue. Je crois
qu'on a pris trop de peine pour cela. Il faut croire, dit-elle en
souriant, que j'ai plus d'orgueil que vous tous, mais j'avoue que je
suis vexe de cet empressement  faire connatre notre parent, qui
doit leur tre parfaitement indiffrente.

--Pardonnez-moi, ma chre cousine; vous tes injuste dans votre propre
cause. Peut-tre qu' Londres, avec notre simple train de vie, il en
serait ainsi; mais  Bath, Sir Walter Elliot et sa famille seront
toujours apprcis  leur valeur.

--Eh bien! dit Anna, je suis trop orgueilleuse pour me rjouir d'un
accueil d  l'endroit o je suis.

--J'aime votre indignation, dit-il; elle est trs naturelle; mais vous
tes  Bath, et il s'agit d'y paratre avec la dignit et la
considration qui appartiennent de droit  Sir Walter Elliot. Vous
parlez d'orgueil: on me dit orgueilleux, je le suis, et ne dsire pas
paratre autre; car notre orgueil  tous deux, si l'on cherchait bien,
est de mme nature, quoiqu'il semble diffrent. Sur un point, ma chre
cousine (continua-t-il en parlant plus bas, quoiqu'il n'y et personne
dans la chambre), je suis sr que nous sommes du mme avis. Vous devez
sentir que toute nouvelle connaissance que fera votre pre parmi ses
gaux ou ses suprieurs peut servir  le dtacher de ceux qui sont
au-dessous de lui. Il regardait en parlant ainsi le sige que Mme Clay
avait occup. C'tait un commentaire suffisant; Anna fut contente de
voir qu'il n'aimait pas Mme Clay, et elle le trouva plus qu'excusable,
en faveur du but qu'il poursuivait, de chercher de hautes relations 
son pre.




CHAPITRE XVII


Tandis que Sir Walter et lisabeth se lanaient dans le grand monde,
Anna renouait une connaissance d'un genre trs diffrent.

Elle avait appris qu'une de ses anciennes compagnes demeurait  Bath.
Mme Shmith (autrefois miss Hamilton), ge de trois ans de plus qu'Anna,
avait t trs bonne pour elle, quand elle entra  quatorze ans dans une
pension, aprs la mort de sa mre. Elle fit ce qu'elle put pour adoucir
le chagrin d'Anna, qui en garda un souvenir reconnaissant. Miss Hamilton
quitta la pension un an aprs et pousa bientt un homme riche.

Depuis deux ans, elle tait veuve et pauvre. Son mari tait un
extravagant qui dissipa sa fortune, et laissa des affaires embrouilles.
Elle eut des ennuis de toute espce.

Une fivre rhumatismale qui attaqua enfin les jambes la rendit infirme.
Elle tait venue  Bath pour se gurir et demeurait prs des bains
chauds, vivant trs modestement, sans domestique, et par consquent
exclue de la socit. Anna, sachant par une amie commune que sa visite
serait agrable; ne perdit pas de temps: elle ne dit rien chez elle, et
consulta seulement lady Russel, qui l'approuva et la conduisit dans sa
voiture prs du logement de Mme Shmith.

Les deux anciennes amies renouvelrent connaissance. Au premier moment,
il y eut un peu de gne et d'motion: douze ans s'taient couls, et
elles se trouvaient mutuellement changes. Anna n'tait plus la
silencieuse, timide et rougissante jeune fille de quinze ans, mais une
lgante jeune femme, ayant toutes les beauts, except la fracheur,
aux manires aussi agrables que parfaites; et douze ans avaient
transform la belle et fire miss Hamilton en une pauvre veuve infirme,
recevant comme une faveur la visite de son ancienne protge.

Mais le premier malaise de leur rencontre fit bientt place au charme
des vieux souvenirs. Anna trouva dans Mme Shmith le bon sens et les
manires agrables auxquels elle s'attendait, et une disposition  la
causerie et  la gat au del de son attente. Ni les plaisirs du monde
o elle avait beaucoup vcu, ni la condition prsente, pas plus que la
maladie ou le chagrin, n'avaient ferm son coeur, ni teint sa gat.

A la seconde visite, elle causa trs librement, et l'tonnement d'Anna
redoubla. Elle ne pouvait gure imaginer une situation plus triste que
celle de son amie. Elle avait perdu un mari qu'elle adorait, une fortune
 laquelle elle tait accoutume; elle n'avait pas d'enfants pour la
rattacher  la vie et au bonheur; aucun parent pour l'aider dans des
affaires embarrasses; pas mme de sant pour supporter tout le reste.

Elle s'accommodait d'un parloir bruyant, et d'une chambre obscure par
derrire; elle ne pouvait bouger sans l'aide de l'unique servante de
l'htel, et elle ne sortait que pour tre porte aux bains chauds. En
dpit de tout cela, Anna avait lieu de croire que son amie n'avait que
des minutes de langueur et d'accablement, contre des heures d'activit
et de distraction.

Comment cela se pouvait-il!

Elle conclut que ce n'tait pas seulement de la force et de la
rsignation. Une me soumise peut tre patiente; une forte intelligence
peut tre courageuse; mais il y avait l quelque chose de plus: cette
lasticit d'esprit. Cette disposition  tre console, cette facult
de trouver des occupations qui la dtachaient d'elle-mme: tout cela
venait de sa seule nature. C'est le plus beau don du ciel, et Anna
voyait l une grce spciale, destine  remplacer tout le reste.

Mme Shmith avait eu une poque de profond dcouragement. En arrivant 
Bath, elle tait bien plus invalide qu'alors, car elle avait eu un
refroidissement en voyage, et s'tait mise au lit, avec de vives et
continuelles souffrances. Et cela parmi des trangers, sans pouvoir se
passer d'une garde, et dans une situation pcuniaire trs gne.

Elle avait subi toutes ces choses et disait qu'il en tait rsult un
bien. Elle s'tait sentie en bonnes mains. Elle connaissait trop le
monde pour attendre un attachement soudain et dsintress; mais sa
propritaire s'tait montre trs bonne, et la soeur de cette dame,
garde-malade et alors sans emploi, l'avait admirablement soigne, et
avait t pour elle une amie prcieuse.

Aussitt que je pus faire usage de mes mains, elle me montra 
tricoter, ce qui me fut une grande distraction, et  faire ces paniers,
ces pelotes et ces porte-cartes avec lesquels vous me trouvez si
occupe. Ils me fournissent les moyens de faire un peu de bien 
quelques pauvres familles du voisinage.

Ma garde dispose de mes marchandises, et les fait acheter  ses
clients. Elle saisit toujours le bon moment. Vous savez que quand on a
chapp  un grand danger, on a le coeur plus ouvert, et Mme Rock sait
quand il faut parler. C'est une femme habile, sense et intelligente,
qui comprend la nature humaine. Elle a un fond de bon sens et
d'observation qui la rend infiniment suprieure, comme compagne,  un
millier de celles qui, ayant reu la meilleure ducation, ne trouvent
rien digne d'elles. Appelez cela commrage, si vous voulez; mais quand
la garde Rock a une demi-heure de loisir  me donner, je suis sre
qu'elle me dira quelque chose d'amusant et d'utile, quelque chose qui
nous fait mieux connatre nos semblables. On aime  savoir ce qui se
passe et quelle est la plus nouvelle manire d'tre frivole et vain.
Pour moi, qui vis seule, sa conversation est une fte.

--Je vous crois aisment; les femmes de cette classe voient et entendent
bien des choses, et si elles sont intelligentes, elles valent la peine
d'tre coutes. Elles voient la nature humaine non pas seulement dans
ses folies, mais dans les circonstances les plus intressantes et les
plus touchantes. Combien d'exemples passent sous leurs yeux,
d'attachements ardents, dsintresss et dvous; d'hrosme, de
courage, de patience et de rsignation! Combien d'exemples des plus
nobles sacrifices! Une chambre de malade peut fournir matire  des
volumes.

--Oui, dit Mme Shmith d'un air de doute; cela peut arriver, mais pas
dans le sens lev que vous dites. Par-ci par-l la nature humaine peut
tre grande en temps d'preuves, mais en gnral c'est sa faiblesse et
non sa force qui se montre dans une chambre de malade. On y entend
parler d'gosme et d'impatience plus que de gnrosit et de courage.
Il y a si peu de relle amiti dans le monde! et malheureusement,
dit-elle d'une voix basse et tremblante, il y en a tant qui oublient de
penser srieusement jusqu' ce qu'il soit trop tard.

Anna vit la souffrance cache sous ces paroles. Le mari n'avait pas fait
son devoir, et la femme avait t conduite dans une socit qui lui
avait donn sur les hommes une plus mauvaise opinion qu'ils ne le
mritaient. Mme Shmith secoua cette motion momentane et ajouta bientt
d'un ton diffrent:

La situation actuelle de mon amie Mme Rock n'a rien en ce moment qui
puisse m'intresser beaucoup. Elle garde Mme Wallis,
de Marlboroug-Buildings, femme trs jolie, trs mondaine, sotte et
dpensire, et naturellement elle ne pourra parler que de dentelles et
de chiffons. Je veux cependant tirer parti de Mme Wallis. Elle est trs
riche, et il faut qu'elle achte toutes les choses chres que j'ai en ce
moment.

Anna tait alle plusieurs fois chez son amie avant que l'existence de
celle-ci ft connue  Camben-Place. A la fin, il fallut en parler. Sir
Walter, lisabeth et Mme Clay revinrent un matin de Laura-Place avec une
invitation imprvue de lady Dalrymph pour cette mme soire qu'Anna
devait passer chez son amie. Elle tait certaine que lady Dalrymph les
invitait parce qu'tant retenue chez elle par un refroidissement, elle
tait bien aise d'user de la parent qui s'tait impose  elle. Anna
s'excusa en disant qu'elle tait invite chez une amie de pension.
lisabeth et Sir Walter, qui ne s'intressaient gure  cela, la
questionnrent cependant, et quand ils surent de quoi il s'agissait, se
montrrent l'une ddaigneuse, l'autre svre.

Westgate-Buildings, dit Sir Walter, et c'est miss Elliot qui va l! Une
Mme Shmith! une veuve! Et qui tait son mari? un des cinq mille Shmith
qu'on rencontre partout! Et qu'a-t-elle pour attirer? Elle est vieille
et malade. Sur ma parole, miss Anna Elliot, vous avez un got
extraordinaire! Tout ce qui rvolte les autres: basse compagnie,
logement misrable, air vici; tout ce qui est repoussant vous attire.
Mais vous pouvez srement remettre  demain cette vieille dame? Elle
n'est pas si prs de sa fin qu'elle ne puisse vivre un jour de plus?
Quel ge a-t-elle? Quarante ans!

--Seulement trente et un. Mais je ne crois pas pouvoir remettre ma
visite, parce que c'est la seule soire qui nous convienne  toutes
deux. Elle va aux bains chauds demain; et vous savez que nous sommes
invits pour le reste de la semaine.

--Qu'est-ce que lady Russel pense de cette connaissance? dit lisabeth.

--Elle n'y voit rien  blmer; au contraire, elle l'approuve, et m'y a
souvent conduite dans sa voiture.

--Westgate-Buildings a d tre surpris de voir un quipage sur ses
pavs, fit observer Sir Walter. La veuve de Sir Henri Russel n'a pas de
couronne, il est vrai, sur ses armoiries; nanmoins, c'est un bel
quipage, et l'on sait sans doute qu'il contient une miss Elliot. Mme
veuve Shmith! demeurant  Westgate-Buildings! Une pauvre veuve, ayant 
peine de quoi vivre! entre trente et quarante ans! une simple Mme Shmith
est l'amie intime de miss Elliot, qui la prfre  sa noble parent
d'cosse et d'Irlande; Mme Shmith! quel nom!

A ce moment, Mme Clay jugea convenable de quitter la chambre. Anna
aurait bien voulu prendre la dfense de son amie, mais elle se tut, par
respect pour son pre. Elle le laissa se souvenir que Mme Shmith n'tait
pas la seule veuve  Bath, entre trente et quarante ans, ayant peu de
fortune et ne possdant aucun titre de noblesse.

Elle tint son engagement, et les autres tinrent le leur. Il va sans dire
que, le lendemain, elle entendit raconter la dlicieuse soire.

Sir Walter et lisabeth s'taient empresss d'inviter, de la part de sa
seigneurie, lady Russel et M. Elliot. Celui-ci avait laiss l le
colonel Wallis pour venir, et lady Russel tait venue, quoiqu'elle et
dj dispos autrement de sa soire. Par elle, Anna sut tout ce qui
s'tait dit. Son amie et M. Elliot avaient caus d'elle. On l'avait
dsire, regrette; on avait approuv le motif de son absence; sa bonne
et affectueuse visite  une ancienne compagne malade et pauvre avait
ravi M. Elliot. Il trouvait, comme lady Russel, qu'Anna tait une jeune
fille extraordinaire, un modle de perfection en tous genres.

Anna ne pouvait se savoir si hautement apprcie par un galant homme
sans prouver les motions que lady Russel cherchait  faire natre.

Celle-ci avait son opinion faite sur M. Elliot. Elle tait convaincue
qu'il recherchait Anna, et le trouvait digne d'elle. Elle calculait
combien de semaines lui restaient jusqu' la fin de son deuil, pour
qu'il pt dployer toutes ses sductions.

Elle ne dit qu' demi ce qu'elle pensait, hasardant seulement quelques
mots sur la possibilit d'une telle alliance. Anna l'coutait en
rougissant, et secouait doucement la tte.

Je ne suis pas une faiseuse de mariages, vous le savez, dit lady
Russel. Je connais trop bien l'incertitude des prvisions humaines. Je
dis seulement que si M. Elliot vous recherchait et que vous fussiez
dispose  l'accepter, il y aurait l des lments de bonheur.

--M. Elliot est un homme trs aimable, et que j'estime beaucoup, mais
nous ne nous convenons pas.

Lady Russel rpondit seulement:

J'avoue que ma plus grande joie serait de vous voir la matresse de
Kellynch, la future lady Elliot, occupant la place de votre chre mre,
succdant  tous ses droits,  sa popularit,  toutes ses vertus. Vous
tes le portrait de votre mre, ma chre Anna, au physique et au moral,
et si vous preniez sa place, votre seule supriorit sur elle serait
d'tre plus justement apprcie qu'elle ne le fut.

Anna se leva et s'loigna pour se remettre de l'motion que cette
peinture excitait en elle: son imagination et son coeur taient sduits.

Toutes ces images avaient un charme irrsistible. Lady Russel n'ajouta
pas un mot, laissant Anna  ses rflexions, et se disant que si M.
Elliot plaidait en ce moment sa cause.....

En rsum, elle croyait ce qu'Anna ne croyait pas encore. Celle-ci,
venant  penser  M. Elliot plaidant lui-mme sa cause, se trouva
subitement refroidie, et se dit qu'elle ne l'accepterait jamais.
Quoiqu'elle le frquentt depuis un mois, elle ne pouvait dire qu'elle
le connaissait; elle voyait bien que c'tait un homme sens, aimable,
qu'il causait bien, et professait de bonnes opinions. Il avait le
sentiment du devoir, et elle ne pouvait le trouver en dfaut sur aucun
point, mais cependant elle n'aurait pas voulu rpondre de lui. Elle se
mfiait du pass, sinon du prsent. Quelques mots prononcs parfois lui
donnaient des soupons; et qui pouvait rpondre des sentiments d'un
homme habile et prudent, qui feignait peut-tre d'tre ce qu'il n'tait
pas?

M. Elliot n'tait pas ouvert: le bien ou le mal n'excitait en lui aucun
lan de plaisir ou d'indignation. Pour Anna, c'tait un grand dfaut:
elle adorait la franchise et l'enthousiasme.

Elle se fiait plus  la sincrit de ceux qui disent parfois une parole
irrflchie qu' ceux dont la prsence d'esprit ne fait jamais dfaut,
et dont la langue ne se trompe jamais. M. Elliot savait plaire  tous;
il lui avait parl ouvertement de Mme Clay, et cependant il tait aussi
aimable avec elle qu'avec toute autre. Lady Russel en voyait plus ou
moins que sa jeune amie, car elle n'avait aucune dfiance. Elle ne
pouvait imaginer un homme plus parfait, et rien ne lui et t plus doux
que de voir sa bien-aime Anna lui donner la main dans l'glise de
Kellynch, au prochain automne.




CHAPITRE XVIII


On tait au commencement de fvrier. Anna tait depuis un mois  Bath,
et attendait impatiemment des nouvelles d'Uppercross et de Lyme. Depuis
trois semaines elle n'en avait pas reu: elle savait seulement
qu'Henriette tait de retour  la maison et que Louisa tait encore 
Lyme. Elle y pensait un soir plus que de coutume, quand une lettre de
Marie lui fut remise avec les compliments de M. et Mme Croft.

Comment! les Croft sont  Bath? dit Sir Walter; que vous envoient-ils?

--Une lettre d'Uppercross-Cottage, mon pre.

--Oh! ces lettres sont des passeports commodes pour tre reus.
Nanmoins, j'aurais en tout cas visit les Croft. Je sais ce que je dois
 mon locataire.

  Ma chre Anna, disait la lettre, je ne m'excuse pas de mon silence,
  parce qu'on ne doit gure se soucier des lettres  Bath. Vous tes
  trop heureuse pour penser  Uppercross. Notre Nol a t trs triste.
  les Musgrove n'ont pas donn un seul dner. Je ne compte pas les
  Hayter. Les vacances sont enfin finies. Nous n'en avons jamais eu
  d'aussi longues quand nous tions enfants. La maison a t dbarrasse
  hier, except des petits Harville, et vous serez surprise d'apprendre
  qu'ils ne sont pas venus chez moi une seule fois. Mme Harville est une
  trange mre de s'en sparer si longtemps. Ce ne sont pas de jolis
  enfants, mais Mme Musgrove semble les aimer autant et mme plus que
  les siens.

  Quel affreux temps nous avons eu! Vous ne vous en apercevez pas 
  Bath avec vos pavs propres. A la campagne, c'est autre chose.

  Je n'ai pas eu une seule visite depuis la deuxime semaine de
  janvier, except Charles Hayter, qui est venu trop souvent.

  Entre nous, c'est grand dommage qu'Henriette ne soit pas reste 
  Lyme aussi longtemps que Louisa, cela l'aurait tenue loin de lui. La
  voiture vient de partir pour ramener demain Louisa et les Harville.
  Nous ne sommes invits  dner avec eux que le surlendemain, tant on
  craint la fatigue du voyage pour Louisa, ce qui n'est pas probable si
  l'on pense aux soins dont elle est l'objet. J'aimerais bien mieux y
  dner demain.

  Je suis bien aise que vous trouviez M. Elliot si aimable, et je
  voudrais le connatre aussi. Mais j'ai la mauvaise chance de n'tre
  jamais l quand il y a quelque chose d'agrable. Je suis la dernire
  de la famille dont on s'occupe.

  Quel temps immense Mme Clay passe avec lisabeth! A-t-elle
  l'intention de s'en aller jamais? Pensez-vous que nous serions invits
  si elle laissait la place libre? Je puis trs bien laisser mes enfants
   Great-House pendant un mois ou six semaines.

  J'ai entendu dire que les Croft partaient pour Bath: ils n'ont pas eu
  l'attention de demander mes commissions; ils ne sont gure polis! Nous
  les voyons  peine, et c'est rellement de leur part un manque
  d'gards.

  Charles se joint  moi pour vous dire mille choses amicales.

  Votre soeur affectionne,

      Marie M.

  _P. S._--Je suis fche de vous dire que je suis loin d'aller bien,
  et Jmina vient d'apprendre chez le boucher qu'il y a beaucoup
  d'angines ici. Je crois que j'en aurai une, car mes maux de gorge sont
  toujours plus dangereux que ceux des autres.

Ainsi finissait la premire partie,  laquelle avait t ajout ceci:

  J'ai laiss ma lettre ouverte afin de vous dire comment Louisa a
  support le voyage; et j'en suis trs contente, car j'ai beaucoup 
  ajouter. D'abord j'ai reu hier un mot de Mme Croft, demandant si
  j'avais quelque chose  vous envoyer: une lettre trs bonne, trs
  amicale, et adresse  moi, comme cela doit tre. L'amiral ne semble
  pas trs malade, et j'espre sincrement que Bath lui fera du bien. Je
  serai vraiment heureuse quand ils reviendront: nous ne pouvons pas
  nous passer d'une si aimable famille.

  Maintenant, parlons de Louisa: vous serez bien tonne. Elle est
  arrive mardi. Le soir, en allant prendre de ses nouvelles, nous fmes
  surpris de ne pas trouver Benwick, car il avait t invit aussi. Et
  devinez-vous pourquoi il n'y tait pas? Il fait la cour  Louisa, et
  n'a pas voulu venir avant d'avoir reu la rponse de M. Musgrove  sa
  demande crite. Je serais surprise que vous sachiez cela, car on ne
  m'en a rien dit. Nous sommes trs contents, car ce mariage, quoique
  moins bon que celui du capitaine Wenvorth, est un million de fois
  meilleur que celui de Charles Hayter. M. Musgrove a donn son
  consentement. On attend le capitaine Benwick.

  Charles se demande ce que dira Wenvorth, mais vous vous souvenez que
  je n'ai jamais cru  son attachement pour Louisa.

  Et voil la fin de la supposition que Benwick tait votre adorateur!

  Il est incomprhensible pour moi que Charles ait pu se mettre cela
  dans la tte.

Jamais Anna ne fut plus surprise. Le capitaine Benwick et Louisa
Musgrove! C'tait trop tonnant pour le croire.

Sir Walter dsirait savoir si les Croft voyageaient  quatre chevaux,
s'ils allaient habiter un assez beau quartier pour qu'on pt aller les
voir.

Comment se porte Marie? dit lisabeth. Et sans attendre la rponse:

Qu'est-ce qui amne les Croft  Bath?

--C'est  cause du gnral, qui a la goutte.

--La goutte et la dcrpitude! dit Sir Walter, pauvre vieux gentilhomme!

--Connaissent-ils quelqu'un ici? demanda lisabeth.

--Je ne sais pas. Mais,  l'ge de l'amiral et avec sa profession, il ne
doit pas manquer de connaissances dans une ville comme Bath.

--Je pense, dit posment Sir Walter, que l'amiral sera connu ici comme
locataire de Kellynch. lisabeth, pouvons-nous nous aventurer  les
prsenter  Laura-Place?

--Je ne crois pas; nous sommes cousins de lady Dalrymph, et nous ne
devons pas lui imposer des connaissances qu'elle pourrait dsapprouver.
Il vaut mieux laisser les Croft avec leurs gaux.

Ce fut tout l'intrt qu'lisabeth prit  la lettre de Marie, et quand
Mme Clay se fut informe poliment de Mme Musgrove et de ses charmants
enfants, on laissa Anna tranquille.

Une fois dans sa chambre, elle chercha  comprendre. Peut-tre Wenvorth,
s'apercevant qu'il n'aimait pas Louisa, s'tait-il retir? Elle ne
pouvait admettre l'ide de lgret ou de trahison.

Le capitaine Benwick et Louisa Musgrove! La vive et gaie Louisa, et le
triste et sentimental Benwick! les derniers entre tous qui semblaient se
convenir! Mais ils s'taient trouvs ensemble pendant plusieurs
semaines; ils avaient vcu dans le mme petit cercle. Louisa relevant de
maladie tait plus intressante, et Benwick moins inconsolable. Anna, au
lieu de tirer du prsent les mmes conclusions que Marie, souponnait
que Benwick avait eu un commencement d'inclination pour elle. Mais elle
n'en tirait point vanit. Benwick lui avait t reconnaissant de la
sympathie qu'elle lui avait montre. Il avait un coeur aimant.

Elle pensait qu'ils pouvaient tre heureux: lui gagnerait de la gat,
elle de l'enthousiasme pour Byron ou Walter Scott. Mais c'tait dj
fait probablement; la posie avait rapproch leurs coeurs. L'ide de
Louisa, devenue personne littraire et sentimentale, tait amusante.

L'accident arriv  Lyme avait pu avoir une influence sur sa sant et
son caractre aussi bien que sur sa destine.

Non, ce n'tait pas le regret qui, en dpit d'elle-mme, faisait battre
le coeur d'Anna et lui mettait la rougeur aux joues, quand elle pensait
que Wenvorth tait libre! Elle avait honte d'analyser ses sentiments.
Ils ressemblaient trop  de la joie: une joie immense.

Les Croft,  la parfaite satisfaction de Sir Walter, se logrent dans
Gay-Street. Ds lors il ne rougit pas de les connatre, et parla
beaucoup plus de l'amiral que celui-ci n'avait jamais parl de lui. Les
Croft apportaient  Bath leur habitude de province d'tre toujours
ensemble. La marche tait ordonne  l'amiral pour gurir sa goutte, et
Anna les rencontrait partout. Ils taient pour elle l'image du bonheur.
Elle les suivait longtemps des yeux, ravie de pouvoir s'imaginer ce
qu'ils disaient marchant cte  cte, heureux et indpendants; ou de
voir quelle cordiale poigne de mains l'amiral donnait  un ami, et le
groupe anim qu'il formait parfois avec d'autres marins. Mme Croft, au
milieu d'eux, paraissait aussi intelligente et aussi fine qu'aucun des
officiers qui l'entouraient.

Un matin, Anna, traversant Milton-Street, rencontra l'amiral; il tait
seul, et si occup  regarder des gravures, qu'il ne la vit pas d'abord.
Quand il l'eut aperue, il dit avec sa bonne humeur habituelle: Ah!
c'est vous. Vous me voyez plant devant ce tableau: je ne puis passer
ici sans m'y arrter. Mais est-ce l un bateau? Regardez. En avez-vous
jamais vu un pareil? Vos peintres sont tonnants, s'ils croient qu'on
voudrait risquer sa vie dans cette vieille coquille de noix informe. Et
cependant, voil deux personnages qui y semblent parfaitement  l'aise.
Ils regardent les rochers et les montagnes comme s'ils n'allaient pas
tre culbuts, ce qui arrivera certainement. Maintenant, o allez-vous?
Puis-je vous accompagner, ou faire quelque chose pour vous?

--Non, merci,  moins de faire route avec moi. Je vais  la maison.

--Certainement, de tout mon coeur. Nous ferons une bonne promenade, et
j'ai quelque chose  vous dire. Prenez mon bras; je ne me sens pas 
l'aise si je n'ai pas le bras d'une femme.

--Vous avez quelque chose  me dire?

--Oui; mais voici un ami, le capitaine Bridgdem. Je veux seulement lui
demander comment il va, en passant. Il est surpris de me voir avec une
autre femme que la mienne. La pauvre me est prise par la jambe; elle a
au talon une ampoule presque aussi large qu'une pice de cinq francs.
Voyez-vous l'amiral Brand qui vient vers nous avec son frre? Habits
rps tous deux; je suis content qu'ils soient de l'autre ct de la
rue. Sophie ne peut pas les souffrir. Ils m'ont jou autrefois un vilain
tour, je vous conterai cela. Voici le vieux Sir Archibald et son
petit-fils. Regardez, il nous voit. Il vous envoie un baiser, et vous
prend pour ma femme. Ah! la paix est venue trop tt pour ce jeune homme.
Pauvre vieux Sir Archibald!

Aimez-vous Bath, miss Elliot? Bath me convient trs bien; nous
rencontrons toujours quelque vieil ami. On est sr de pouvoir bavarder,
puis, rentrs chez nous, nous nous plongeons dans nos fauteuils, et nous
sommes aussi bien qu' Kellynch.

Anna le pressa de lui dire ce qu'il avait  lui communiquer. Mais elle
fut oblige d'attendre, car l'amiral s'tait mis en tte de ne parler
que sur la place Belmont.

Maintenant, dit-il, vous allez entendre quelque chose de surprenant;
mais d'abord dites-moi le nom de la cadette des misses Musgrove. Je
l'oublie toujours.

Anna la nomma.

Oui, Louisa Musgrove, c'est cela. Si les jeunes filles n'avaient pas
d'aussi beaux noms, et s'appelaient simplement Sophie ou Marie, je ne me
tromperais jamais. Eh bien! nous pensions que cette miss Louisa allait
pouser Frdric. Depuis quelque temps il lui faisait la cour. On se
demandait seulement pourquoi ils attendaient, quand arriva l'accident de
Lyme. Frdric, au lieu de rester  Lyme, alla  Plymouth, puis il
partit pour aller voir douard, et il y est encore. Nous ne l'avons pas
vu depuis novembre. Sophie elle-mme n'y comprend rien. Mais aujourd'hui
les choses ont pris le tour le plus trange, car cette jeune miss
Musgrove, au lieu d'pouser Frdric, se marie avec James Benwick. Vous
le connaissez?

--Un peu.

--Eh bien, ils doivent tre maris dj, car je ne vois pas pourquoi ils
attendraient.

--Le capitaine Benwick est un homme trs aimable, et on lui donne un
excellent caractre.

--Oh! oui, il n'y a rien  dire contre lui. Il n'est commandant que de
l'anne dernire, il est vrai, et le moment est mauvais pour avoir de
l'avancement, mais je ne lui connais pas d'autre dfaut. C'est un
excellent garon, un officier actif et zl, plus que vous ne le croyez,
peut-tre, car son air tranquille ne lui rend pas justice.

--Vous vous trompez, monsieur; les manires du capitaine ne me font pas
supposer qu'il manque d'nergie. Je les trouve trs agrables, et je
suis sre qu'elles plaisent gnralement.

--Bien, bien; les dames sont les meilleurs juges; mais James Benwick est
un peu trop tranquille pour moi. C'est probablement l'effet de notre
partialit, mais Sophie et moi, nous prfrons les manires de Frdric.

--Je n'avais pas l'intention, dit Anna aprs un peu d'hsitation, de
comparer les deux amis.

Mais l'amiral l'interrompit:

La nouvelle du mariage est certainement vraie, il n'y a pas l de
cancans. Nous le savons par Frdric lui-mme, qui l'a crit  sa soeur.
Je pense qu'ils sont tous  Uppercross.

Anna ne put rsister  la tentation de dire:

J'espre, amiral, qu'il n'y a rien dans la lettre du capitaine qui
puisse vous faire de peine. Il semblait exister un attachement entre lui
et Louisa  l'automne dernier; mais j'aime  croire qu'il s'en est all
de part et d'autre sans dchirement! J'espre que le capitaine n'a  se
plaindre de personne.

--Non, certainement; Frdric n'est pas un homme  gmir et  se
plaindre. Il a trop d'esprit pour cela. Si la jeune fille en prfre un
autre, qu'elle le prenne.

--Vous avez raison; j'espre seulement que le capitaine n'a pas  se
plaindre de son ami. Je serais bien fche que leur amiti ft dtruite,
ou mme refroidie par une chose semblable.

--Oui, oui, je vous comprends. Mais sa lettre n'en dit rien. Il ne
tmoigne pas mme le plus lger tonnement.

Anna ne fut pas aussi convaincue que l'amiral. Mais il tait inutile
d'en demander davantage.

Pauvre Frdric, dit l'amiral; il faut qu'il recommence  nouveaux
frais. Sophie doit lui crire de venir; il y a ici de jolies filles, il
me semble. Il serait inutile d'aller  Uppercross  prsent, car l'autre
miss Musgrove est recherche par son cousin, le jeune ministre. Ne
pensez-vous pas, miss Elliot, qu'il fera mieux de venir  Bath?




CHAPITRE XIX


Tandis que l'amiral parlait de Wenvorth, celui-ci tait dj en route.
Anna l'aperut la premire fois qu'elle sortit. Elle tait avec sa
soeur, M. Elliot et Mme Clay; on traversait la rue Nelson, il commenait
 pleuvoir. Les dames entrrent dans un magasin, tandis que M. Elliot
s'avanait vers lady Dalrymph, dont la voiture stationnait  quelques
pas de l, et lui demandait de prendre ces dames.

Mais la calche ne contenait que quatre places, et miss Carteret tait
avec sa mre.

Une place appartenait de droit  miss Elliot l'ane; mais il y eut un
dbat de politesse entre Mme Clay et Anna, pour la seconde place.

Anna se souciait peu de la pluie et prfrait marcher; Mme Clay ne la
craignait pas non plus, et tait d'ailleurs solidement chausse. Mais
miss Elliot affirma que Mme Clay avait dj pris froid; et M. Elliot
soutint que les bottines d'Anna taient les plus solides; cela mit fin
au dbat. Tout  coup, Anna, assise prs de la fentre, aperut
Wenvorth, qui descendait la rue. Elle ne put s'empcher de tressaillir,
tout en se disant que c'tait absurde. Pendant quelques minutes, elle ne
vit rien; tout tait confus autour d'elle. Quand elle put se remettre,
on attendait encore la voiture, et M. Elliot s'apprtait  faire une
commission pour Mme Clay.

Elle alla vers la porte pour voir s'il pleuvait. Quel autre motif
aurait-elle eu? Le capitaine devait tre parti.

Elle rebroussa chemin en voyant entrer le capitaine Wenvorth lui-mme
avec plusieurs dames et gentlemen. La vue d'Anna parut le troubler; il
rougit extrmement.

Pour la premire fois, elle trahissait moins d'motion que lui. Elle
avait pu se prparer, et pourtant elle tait mue.

Il lui dit quelques mots. Il n'tait ni froid ni amical, mais
embarrass.

Anna vit avec peine, mais sans surprise, qu'lisabeth ne voulait pas
reconnatre M. Elliot. Il n'attendait qu'un signe d'elle pour la saluer,
mais elle se dtourna avec une froideur glaciale. Bientt un domestique
annona la voiture de lady Dalrymph.

La pluie recommenait; il y eut dans la petite boutique un mouvement
qui apprit aux assistants que lady Dalrymph venait chercher miss Elliot.
Alors le capitaine, se tournant vers Anna, lui offrit ses services
plutt par son attitude que par ses paroles.

Je vous remercie, dit-elle. Je ne monte pas en voiture; il n'y a pas de
place, et je prfre marcher.

--Mais il pleut.

--Oh! trs peu; je n'y prends pas garde.

Aprs un silence, il dit, en montrant son parapluie:

Quoique arriv d'hier, je me suis dj quip pour Bath. Prenez-le si
vous tenez  marcher; mais il serait plus prudent de me laisser chercher
une voiture.

Elle refusa, disant qu'elle attendait M. Elliot. Elle parlait encore
quand il entra. Wenvorth le reconnut, c'tait bien celui qu'il avait vu
 Lyme s'arrter sur l'escalier pour admirer Anna. Sa manire d'tre et
ses faons taient celles d'un parent, ou d'un ami privilgi. Il lui
offrit son bras. En sortant, Anna ne put jeter  Wenvorth qu'un bonjour,
accompagn d'un doux et timide regard.

Quand ils furent partis, les dames qui taient avec le capitaine se
mirent  parler d'eux.

Miss Elliot ne dplat pas  son cousin, je crois?

--Oh! c'est assez clair. On peut deviner ce qui arrivera. Il est
toujours avec eux. Il vit  moiti dans la famille. Il a trs bon air.

--Oui, et miss Atkinson, qui a dn une fois avec lui, dit qu'elle n'a
jamais vu un homme plus aimable.

--Quand on regarde bien miss Elliot, on la trouve jolie. J'avoue que je
la prfre  sa soeur, malgr l'avis gnral.

--Moi aussi.

--Oh! sans comparaison. Mais les hommes sont tous enthousiastes de miss
Elliot. Anna est trop dlicate pour eux.

Anna aurait bien voulu ne pas causer. Son cousin tait plein
d'attention, et choisissait des sujets propres  l'intresser, soit des
louanges senses et justes de lady Russel, soit des insinuations contre
Mme Clay. Mais Anna ne pouvait en ce moment penser qu' Wenvorth. Elle
ne pouvait deviner ce qu'il pensait, ni tre calme. Elle esprait tre
sage et raisonnable plus tard; mais, hlas! elle devait s'avouer qu'elle
ne l'tait pas encore.

S'il restait  Bath, lady Russel ne pouvait manquer de le voir. Le
reconnatrait-elle? Qu'en rsulterait-il? Dj elle avait d dire  son
amie que Louisa allait pouser Benwick et avait t gne en voyant la
surprise de lady Russel, qui ne connaissait pas bien la situation.

Le lendemain, Anna, en descendant la rue Pulleney avec lady Russel,
aperut Wenvorth sur le trottoir oppos, et ne le perdit plus de vue.
Quand il fut plus prs, elle regarda lady Russel et vit qu'elle
observait attentivement Wenvorth. A la difficult qu'elle avait  en
dtacher ses yeux, Anna comprit qu'il exerait sur lady Russel une sorte
de fascination. Elle paraissait tonne que huit annes passes dans des
pays trangers et dans le service actif ne lui eussent rien enlev de sa
bonne mine.

A la fin, lady Russel dtourna la tte:

Vous vous demandez sans doute ce qui a arrt mes yeux si longtemps: je
regardais  une fentre des rideaux dont lady Alis m'a parl.

Anna soupira et rougit de piti et de ddain soit pour son amie, soit
pour elle-mme. Ce qui la vexait le plus, c'est qu'elle n'avait pu
s'assurer s'il les avait aperues.

Un jour ou deux se passrent sans le voir, et Anna, s'imaginant plus
forte qu'elle n'tait, attendait avec impatience un concert donn pour
le bnfice d'une personne patronne par lady Dalrymph. On disait qu'il
serait bon, et Wenvorth aimait passionnment la musique. Elle dsirait
causer quelques instants avec lui, et se sentait le courage de lui
adresser la parole. Ni lady Russel, ni lisabeth n'avaient voulu le
reconnatre, et elle pensait qu'elle lui devait une rparation.

Elle avait promis  Mme Shmith de passer la soire avec elle. Elle y
entra un instant, lui promettant une plus longue visite le lendemain.

Certainement, dit Mme Shmith; seulement vous me raconterez tout. O
allez-vous?

Anna le lui dit, et ne reut pas de rponse. Mais quand elle sortit, Mme
Shmith lui dit d'un air moiti srieux, moiti malin:

Ne manquez pas de venir demain. Quelque chose me dit que bientt vous
ne viendrez plus.




CHAPITRE XX


Sir Walter, ses deux filles et Mme Clay arrivrent les premiers au
concert, et, en attendant lady Dalrymph, s'assirent auprs du feu; 
peine y taient-ils que le capitaine Wenvorth entra. Anna se trouvait
prs de la porte, elle s'avana vers lui et lui dit un bonsoir gracieux.
Il se mit  causer avec elle, malgr les regards du pre et de la soeur.
Anna ne les voyait pas, mais entendait leurs chuchotements, et quand
elle vit Wenvorth saluer de loin, elle comprit que Sir Walter avait bien
voulu lui faire un lger salut. Aprs avoir parl de Bath et du concert,
il lui dit en souriant et en rougissant un peu:

Je vous ai  peine vue depuis la journe passe  Lyme. Je crains que
vous n'ayez souffert de cette motion, d'autant plus que vous l'avez
renferme.

Elle l'assura qu'elle n'avait pas souffert.

Ce fut un terrible moment, dit-il, et il passa sa main sur ses yeux,
comme si ce souvenir tait encore trop pnible, mais bientt il ajouta
en souriant:

Cette journe cependant a eu des consquences qui ne sont pas
terribles. Quand vous etes la prsence d'esprit de suggrer que c'tait
 Benwick de trouver un mdecin, vous ne pensiez gure que c'tait lui
qui avait le plus d'intrt  la gurison de Louisa.

--Cela est certain. Mais j'espre que ce sera un heureux mariage. Ils
ont tous deux de bons principes et un bon caractre.

--Oui, dit-il, mais ici finit la ressemblance. Je les souhaite heureux
de toute mon me. Ils n'auront ni lutte  soutenir, ni caprices, ni
opposition, ni retards. Tout cela est beaucoup plus que.......

Il s'arrta: un souvenir soudain lui donna un peu de cette motion qui
faisait rougir Anna et lui faisait tenir les yeux baisss. Il affermit
sa voix, et continua:

J'avoue que je trouve entre eux une diffrence d'esprit trop grande.
Louisa est une aimable jeune fille, douce et assez intelligente, mais
Benwick est quelque chose de plus. C'est un homme instruit, un esprit
dlicat, et j'avoue que je suis tonn de son choix. S'il avait t
prfr par elle et l'et aime par reconnaissance, c'est diffrent;
mais il semble, au contraire, qu'il y ait eu chez lui un attachement
soudain, et cela me surprend. Un homme comme lui! un coeur presque
bris! Fanny Harville tait une crature suprieure, et il l'aimait
sincrement. Un homme ne doit pas gurir, et ne gurit pas d'un tel
amour pour une telle femme.

Anna prouva en un moment mille sensations de plaisir et de confusion.
Elle sentait son coeur battre plus vite. Il lui fut impossible de
continuer ce sujet, mais, sentant la ncessit de parler, elle prit un
dtour:

tes-vous rest longtemps  Lyme?

--Environ quinze jours. Je ne pouvais pas m'loigner tant que Louisa
tait en danger. J'avais eu une part trop grande dans ce malheur pour
tre tranquille. C'tait ma faute. Elle n'aurait pas t si obstine, si
j'avais t moins faible. J'ai explor les environs de Lyme, qui sont
trs beaux; et plus je voyais, plus je trouvais  admirer.

--J'aimerais bien  revoir Lyme, dit Anna.

--Vraiment, je ne l'aurais pas cru. La scne de dsolation  laquelle
vous avez t mle, la fatigue et la contention d'esprit que vous avez
prouves auraient d vous dgoter de Lyme.

--Les dernires heures furent certainement pnibles, rpondit Anna,
mais le souvenir d'un chagrin pass devient un plaisir, et ce n'est pas
le seul souvenir que Lyme m'ait laiss. Nous y avons eu beaucoup de
plaisir. J'ai voyag si peu que tout endroit nouveau m'intresse. Il y a
de relles beauts  Lyme. Il ne me reste que des impressions
agrables, dit-elle en rougissant un peu.

A ce moment la porte s'ouvrit.

Lady Dalrymph, s'cria-t-on joyeusement, et Sir Walter et sa fille
s'avancrent avec empressement au-devant d'elle. Anna fut spare du
capitaine Wenvorth, mais elle en avait appris en dix minutes plus
qu'elle n'et os esprer. Elle cacha son agitation et sa joie sous les
banalits de la conversation. Elle se sentait polie et bonne, et
dispose  plaindre tous ceux qui n'taient pas aussi heureux qu'elle.

On entra dans la salle du concert. lisabeth, au bras de miss Carteret,
regardait le large dos de la douairire vicomtesse Dalrymph et semblait
au comble du bonheur.

Et Anna?....... Mais ce serait insulter  son bonheur que de le
comparer  celui de sa soeur. L'un prenait sa source dans une vanit
goste, l'autre dans un noble attachement.

Anna ne voyait rien autour d'elle. Son bonheur tait en elle-mme. Ses
yeux brillaient, ses joues brlaient, mais elle n'en savait rien. Elle
ne pensait qu' cette dernire demi-heure. Les expressions du capitaine,
le sujet qu'il avait choisi, et plus encore son air et son regard, ne
pouvaient laisser  Anna aucun doute. Son tonnement touchant Benwick,
ses ides sur une premire affection, les phrases qu'il n'avait pu
finir, ses yeux qui se dtournaient: tout disait  Anna que ce coeur lui
revenait enfin; que la colre et le ressentiment n'existaient plus, et
qu'ils taient remplacs par l'ancienne tendresse. Oui, il l'aimait; ces
penses et les images qu'elles suggraient l'absorbaient entirement.

Quand chacun fut assis  sa place, elle chercha des yeux Wenvorth, mais
elle ne le vit pas, et le concert commena. M. Elliot s'tait arrang de
faon  tre plac prs d'Anna. Miss Elliot, assise entre ses deux
cousines et l'objet des attentions du colonel Wallis, tait trs
satisfaite. Anna tait dans une disposition d'esprit  jouir de la
musique; pendant l'entr'acte elle expliquait  M. Elliot les paroles
d'une chanson italienne. Voici  peu prs le sens, dit-elle, car une
chanson d'amour ne se peut gure traduire, et je ne suis pas trs
savante.

--Oui, je vois que vous ne savez rien, vous vous bornez  traduire
fidlement, lgamment ces inversions et ces obscurits de la langue
italienne. Ne parlez plus de votre ignorance, en voici une preuve
complte.

--J'accepte vos loges comme une bienveillante politesse, mais je ne
voudrais pas subir un examen srieux.

--Je n'ai pas frquent Camben-Place si longtemps sans apprcier miss
Anna Elliot. Elle est trop modeste pour que le monde connaisse la moiti
de ses perfections, et chez toute autre femme cette modestie ne serait
pas naturelle.

--De grce, arrtez: c'est trop de flatterie. Que va-t-on jouer
maintenant? dit-elle en regardant le programme.

--Je vous connais peut-tre, dit M. Elliot en baissant la voix, depuis
plus longtemps que vous ne pensez.

--Vraiment! comment cela se peut-il? Vous ne pouvez me connatre que
depuis mon arrive  Bath.

--Je vous connaissais par ou-dire, longtemps avant. On vous a dpeinte
 moi. Votre personne, vos gots, vos talents, tout est prsent  mon
esprit.

M. Elliot ne se trompait pas en esprant veiller l'intrt d'Anna. On
prouve un charme mystrieux et irrsistible  tre connue depuis
longtemps sans le savoir. Elle le questionna, mais en vain. Il tait
ravi qu'on l'interroget, mais il ne voulait rien dire.

Non, non, plus tard peut-tre, mais pas maintenant.

Anna se dit que ce ne pouvait tre que M. Wenvorth, le frre du
capitaine, qui avait parl d'elle.

Le nom d'Anna Elliot m'intresse depuis longtemps, ajouta-t-il, et, si
j'osais, j'exprimerais le dsir qu'elle n'en change jamais.

Tout  coup une autre voix attira son attention. Son pre parlait  lady
Dalrymph.

C'est un trs bel homme, disait-il.

--Oui, dit lady Dalrymph. Il a plus grand air que les gens qu'on voit
gnralement  Bath. N'est-il pas Irlandais?

--Son nom est Wenvorth, capitaine de marine. Sa soeur est la femme de M.
Croft, mon locataire  Kellynch, dans le comt de Somerset.

Anna, ayant suivi la direction des regards de son pre, aperut le
capitaine, debout au milieu d'un groupe. Quand leurs yeux se
rencontrrent, il lui sembla qu'il dtournait les siens.

Mais la musique recommena, et elle fut force d'y donner son
attention. Quand elle regarda de nouveau, il tait parti.

La premire partie du concert tant finie, quelques personnes
proposrent d'aller prendre du th. Anna resta assise  ct de lady
Russel, et fut dbarrasse de M. Elliot. Elle tait dcide  parler 
Wenvorth si le hasard l'amenait auprs d'elle, malgr la prsence de
lady Russel, qui l'avait certainement aperu. La salle se remplit de
nouveau, et Anna eut  entendre une longue heure de musique. Elle tait
fort agite, et ne pouvait tre tranquille tant qu'elle n'aurait pas
chang avec lui un regard ami.

Elle se plaa  dessein  l'extrmit d'une banquette, avec une place
vide auprs d'elle. Bientt Wenvorth s'approcha, mais avec hsitation;
il avait un air grave; le changement tait frappant. Elle pensa que son
pre ou lady Russel l'avait peut-tre bless... Il parla du concert, dit
qu'il esprait de meilleur chant et qu'il ne serait pas fch d'en voir
la fin. Mais elle dfendit si bien les chanteurs, tout en tenant compte,
d'une manire charmante, de l'opinion du capitaine qu'il rpondit par un
sourire et que sa figure s'claircit.

Alors il parut plus  l'aise, et jeta mme un regard sur le banc pour y
prendre place  ct d'Anna. A ce moment elle se sentit toucher
l'paule; c'tait M. Elliot qui la priait de vouloir bien expliquer
encore l'italien. Miss Carteret dsirait comprendre ce qu'on allait
chanter.

Anna ne put refuser, mais jamais elle n'avait fait  la politesse un
plus grand sacrifice.

Quand elle se retourna vers le capitaine, il lui dit adieu
prcipitamment.

Cette chanson ne mrite-t-elle pas qu'on reste? dit Anna soudainement
pousse  encourager Wenvorth.

--Non, dit-il d'un ton singulier. Rien ici n'est digne de me retenir.
Et il partit.

Il tait donc jaloux de M. Elliot. C'tait l le seul motif plausible.
Aurait-elle pu le croire trois heures auparavant! Ce fut un moment de
joie exquise. Mais, hlas! combien diffrentes furent les penses qui
suivirent! Comment apaiser cette jalousie? Comment pourrait-il jamais
connatre les vrais sentiments d'Anna?

Les attentions de M. Elliot la firent souffrir horriblement, ce
soir-l.




CHAPITRE XXI


Le lendemain Anna se rappela avec plaisir sa promesse  Mme Shmith. Elle
serait absente quand M. Elliot viendrait, car l'viter tait maintenant
son seul dsir. Elle prouvait cependant pour lui une grande
bienveillance; elle lui devait de la reconnaissance et de l'estime. Mais
Wenvorth existait seul pour elle, soit qu'elle dt tre unie  lui, soit
qu'elle en ft spare pour toujours. Jamais peut-tre les rues de Bath
n'avaient t traverses par de pareils rves d'amour.

Ce matin-l son amie sembla particulirement reconnaissante, car elle
comptait  peine sur sa visite. Elle demanda des dtails, et Anna se fit
un plaisir de lui raconter la soire. Ses traits taient anims par le
souvenir. Mais ce n'tait pas assez pour la curieuse Mme Shmith, qui
demanda des dtails particuliers sur les personnes.

Les petites Durand taient-elles l, la bouche ouverte pour gober la
musique, comme des moineaux qui demandent la becque. Elles ne manquent
jamais un concert.

--Je ne les ai pas vues. Mais j'ai entendu dire qu'elles taient dans la
salle.

--Et la vieille lady Maclean? Elle devait tre dans votre voisinage, car
vous tiez certainement aux places d'honneur, prs de l'orchestre, avec
lady Dalrymph?

--Non, c'est ce que je craignais; mais heureusement lady Dalrymph
cherche toujours  tre le plus loin possible, et il parat que je n'ai
pas vu grand'chose.

--Oh! assez pour votre amusement, il me semble, et puis vous aviez mieux
 faire. Je vois dans vos yeux que vous avez eu une soire agrable.
Vous causiez dans les entr'actes?

Anna sourit. Que voyez-vous dans mes yeux?

--Votre visage me dit que vous tiez hier avec la personne que vous
trouvez la plus aimable entre toutes, et qui vous intresse plus que
l'univers entier.

Une rougeur s'tendit sur les joues d'Anna; elle ne put rpondre.

Et cela tant, continua Mme Shmith aprs un silence, vous saurez
combien j'apprcie votre visite. C'est vraiment bien bon de votre part,
vous qui avez tant d'autres invitations.

La pntration de Mme Shmith saisit Anna d'tonnement et de confusion;
elle ne pouvait imaginer comment elle savait quelque chose sur Wenvorth.

Dites-moi, je vous prie, continua Mme Shmith; M. Elliot sait-il que je
suis  Bath, et que vous me connaissez?

--M. Elliot! reprit Anna surprise, mais elle se reprit aussitt, et
ajouta d'un air indiffrent: Vous le connaissez?

--Je l'ai connu beaucoup autrefois, dit madame Shmith gravement; mais
c'est fini maintenant.

--Vous ne m'en avez jamais rien dit! Si je l'avais su, j'aurais eu le
plaisir de lui parler de vous.

--Pour dire la vrit, dit Mme Shmith reprenant son air gai, c'est
exactement le plaisir que je vous prie de me faire. M. Elliot peut
m'tre trs utile, et si vous avez la bont, chre miss Elliot, de
prendre ma cause en main, elle sera gagne.

--J'en serais extrmement heureuse: j'espre que vous ne doutez pas de
mon dsir de vous tre utile, rpondit Anna, mais vous me supposez une
plus grande influence que je n'en ai. Je suis parente de M. Elliot,  ce
titre seulement n'hsitez pas  m'employer.

Mme Shmith lui jeta un regard pntrant, puis, souriant, elle lui dit:

J'ai t un peu trop vite  ce que je vois. Pardonnez-le-moi, j'aurais
d attendre une dclaration officielle. Mais, chre miss Elliot,
dites-moi, comme  une vieille amie, quand je pourrai parler. Me
sera-t-il permis, la semaine prochaine, de penser que tout est dcid,
et de btir mes projets gostes sur le bonheur de M. Elliot?

--Non, rpondit Anna; ni la semaine prochaine, ni les suivantes. Rien de
ce que vous pensez ne se fera. Je ne dois pas pouser M. Elliot. Qui
vous le fait croire?

Mme Shmith la regarda avec attention, sourit, secoua la tte et dit:

Je crois que vous ne serez pas cruelle quand le moment sera arriv.
Jusque-l, nous autres femmes, nous ne voulons rien avouer. Tout homme
qui ne nous a pas encore demandes est cens refus. Laissez-moi plaider
pour mon ancien ami. O trouverez-vous un mari plus gentleman, un homme
plus aimable? Laissez-moi recommander M. Elliot. Je suis sre que le
colonel Wallis ne vous a dit de lui que du bien; et qui peut le mieux
connatre que le colonel Wallis?

--Ma chre madame Shmith, il n'y a pas un an que Mme Elliot est morte.
Votre supposition n'est pas admissible.

--Oh! si ce sont l vos seules objections! dit Mme Shmith d'un air
malin, M. Elliot est sauv, et je ne m'inquite plus de lui. Ne
m'oubliez pas quand vous serez marie: voil tout. Dites-lui que je suis
votre amie, et il m'obligera plus facilement qu'aujourd'hui. J'espre,
chre miss Elliot, que vous serez trs heureuse. M. Elliot a assez de
bon sens pour apprcier la valeur d'une femme telle que vous. Votre
bonheur ne fera pas naufrage comme le mien. Vous avez la fortune, et
vous connaissez le caractre de votre fianc. D'autres ne l'entraneront
pas  sa ruine.

--Oui, dit Anna, je peux croire tout le bien possible de mon cousin. Son
caractre parat ferme et dcid, et j'ai pour lui un grand respect.
Mais je ne le connais pas depuis longtemps, et ce n'est pas un homme
qu'on puisse connatre vite. Ne comprenez-vous pas qu'il ne m'est rien?
S'il demandait ma main, je refuserais. Je vous assure que M. Elliot
n'tait pour rien dans le plaisir que j'ai eu hier soir. Ce n'est pas M.
Elliot qui.....

Elle s'arrta, et rougit fortement, regrettant d'en avoir tant dit.
Puis, impatiente d'chapper  de nouvelles remarques, elle voulut savoir
pourquoi Mme Shmith s'tait imagin qu'elle pouserait M. Elliot.

D'abord, pour vous avoir vus souvent ensemble. J'ai pens, comme tout
le monde, que vos parents et vos amis dsiraient cette union. Mais c'est
depuis deux jours seulement que j'en ai entendu parler.

--Vraiment, on en a parl!

--Avez-vous regard la femme qui vous a introduite hier soir? C'tait la
garde, Mme Rock, qui, par parenthse, tait trs curieuse de vous voir
et trs contente de se trouver l. C'est elle qui m'a dit que vous
pousiez M. Elliot.

--Elle n'a pu dire grand'chose sur des bruits qui n'ont aucun
fondement, dit Anna en riant.

Mme Shmith ne rpondit pas.

Dois-je dire  M. Elliot que vous tes  Bath?

--Non, certainement. Je vous remercie; ne vous occupez pas de moi.

--Vous disiez avoir connu M. Elliot pendant longtemps?

--Oui.

--Pas avant son mariage, sans doute?

--Il n'tait pas mari quand je l'ai connu.

--Et vous tiez trs lie avec lui?

--Intimement.

--Vraiment! alors dites-moi ce qu'il tait  cette poque: je suis
curieuse de le savoir. tait-il tel qu'aujourd'hui?

--Je ne l'ai pas vu depuis trois ans, rpondit Mme Shmith d'une voix si
grave, que continuer ce sujet devenait impossible.

La curiosit d'Anna en fut accrue. Elles restrent toutes deux
silencieuses; enfin Mme Shmith dit:

Je vous demande pardon, chre miss Elliot, mais j'tais incertaine sur
ce que je devais faire, et je me dcide  vous laisser connatre le vrai
caractre de M. Elliot. Je crois maintenant que vous n'avez pas
l'intention de l'accepter. Mais on ne sait ce qui peut arriver; vous
pourriez un jour ou l'autre penser diffremment. coutez la vrit:

M. Elliot est un homme sans coeur et sans conscience; un tre prudent,
rus et froid, qui ne pense qu' lui, qui, pour son bien-tre ou son
intrt, commettrait une cruaut, une trahison, s'il n'y trouvait aucun
risque. Il est capable d'abandonner ceux qu'il a entrans  la ruine
sans le moindre remords. Il n'a aucun sentiment de justice ni de
compassion. Oh! il n'a pas de coeur, et son me est noire.

Elle s'arrta, voyant l'air surpris d'Anna, et ajouta d'un ton plus
calme:

Mes expressions vous tonnent; il faut faire la part d'une femme
irrite et maltraite, mais j'essayerai de me dominer. Je ne veux pas le
dcrier. Je vous dirai seulement ce qu'il a t pour moi.

Il tait, avant mon mariage, l'ami intime de mon cher mari, qui le
croyait aussi bon que lui-mme. M. Elliot me plut aussi beaucoup, et
j'eus de lui une haute opinion. A dix-neuf ans on ne raisonne pas
beaucoup. Nous vivions trs largement: il avait moins d'aisance que
nous, et demeurait au temple; c'est  peine s'il pouvait soutenir son
rang. Mais notre maison tait la sienne; il y tait le bienvenu; on le
regardait comme un frre. Mon pauvre Henri, qui avait l'esprit le plus
fin et le plus gnreux, aurait partag avec lui jusqu' son dernier
sou, et je sais qu'il est venu souvent  son aide.

--Ce doit tre alors, dit Anna, qu'il connut mon pre et ma soeur. Je
n'ai jamais compris sa conduite avec eux ni son mariage; cela ne
s'accorde gure avec ce qu'il parat tre aujourd'hui.

--Je sais tout! s'cria Mme Shmith. Il fut prsent  Sir Walter avant
que je le connusse, mais il en parlait souvent. Je sais qu'il refusa les
avances qu'on lui fit. Je sais aussi tout ce qui a rapport  son
mariage. Sa femme tait d'une condition infrieure; je l'ai connue
pendant les deux dernires annes de sa vie.

--On m'a dit que ce ne fut pas un heureux mariage, dit Anna. Mais
j'aimerais  savoir pourquoi il repoussa les avances de mon pre.

--M. Elliot, continua Mme Shmith, avait alors le dsir de faire
rapidement fortune par un riche mariage. Il n'avait aucun secret pour
moi; il me le dit, et me parlait souvent de votre pre et de votre
soeur.

--Peut-tre, dit Anna frappe d'une ide soudaine, lui avez-vous
quelquefois parl de moi?

--Trs souvent: je me vantais de connatre ma chre Anna, et je disais
que vous ne ressembliez gure ........

Elle s'arrta brusquement.

Cela m'explique ce que m'a dit M. Elliot hier soir. Je n'y comprenais
rien. Mais je vous ai interrompue: alors M. Elliot fit un mariage
d'argent? et c'est l sans doute ce qui vous ouvrit les yeux sur son
caractre?

Ici Mme Shmith hsita:

Oh! ces choses sont trop communes pour frapper beaucoup. J'tais trs
jeune, gaie et insouciante. Je ne pensais qu'au plaisir. La maladie et
le chagrin m'ont donn d'autres ides. Mais alors je ne voyais rien de
rprhensible dans ce que faisait M. Elliot. Chercher son bien avant
tout me paraissait naturel.

--Mais sa femme n'tait-elle pas de basse condition?

--Oui, c'tait l mon objection, mais il ne voulut rien entendre. De
l'argent, c'tait tout ce qu'il voulait. Le pre tait vitrier, le
grand-pre boucher. Mais elle tait jolie, elle avait eu de l'ducation,
et ses cousines l'avaient conduite dans la socit. Le hasard lui fit
rencontrer Elliot: elle l'aima. Il s'assura seulement du chiffre de la
fortune. Il n'attachait pas d'importance, comme aujourd'hui,  son rang.
Kellynch devait lui revenir un jour; mais en attendant il ne se souciait
gure de l'honneur de la famille. Je lui ai souvent entendu dire que si
une baronnie s'achetait il vendrait la sienne pour mille francs, y
compris les armoiries et la devise, le nom et la livre. Mais ce serait
mal de raconter tout ce qu'il disait sur ce sujet, et cependant je dois
vous donner des preuves.

--Je n'en ai pas besoin: ce que vous m'avez dit s'accorde bien avec tout
ce que nous avons entendu dire. Je suis curieuse de savoir pourquoi il
est si diffrent maintenant?

--Pour ma propre satisfaction, restez, et soyez assez bonne pour aller
prendre dans ma chambre une petite bote incruste que vous trouverez
sur la tablette du cabinet.

Anna fit ce que son amie dsirait, et la bote fut place devant Mme
Shmith. Elle soupira en l'ouvrant et dit:

Elle est pleine de lettres de M. Elliot  mon mari. J'en cherche une
crite avant mon mariage et qui a t conserve par hasard. La voici; je
ne l'ai pas brle, parce qu'tant peu satisfaite de M. Elliot, j'ai
voulu conserver les preuves de notre ancienne intimit:

  Cher Shmith, j'ai reu votre lettre. Votre bont m'accable. Je
  voudrais que les coeurs comme le vtre fussent moins rares; mais j'ai
  vcu vingt-trois ans dans le monde, et je n'ai rien vu de pareil. Je
  n'ai pas besoin d'argent en ce moment. Flicitez-moi: je suis
  dbarrass de Sir Walter et de sa fille. Ils sont retourns 
  Kellynch, et m'ont fait presque jurer de les visiter cet t. Mais
  quand j'irai, ce sera accompagn d'un arpenteur, pour savoir le
  meilleur parti qu'on peut tirer de la proprit. Le baronnet pourrait
  bien se remarier; il est assez fou pour cela.

  S'il le fait, il me laissera en paix, ce qui est une compensation
  pour l'hritage.

  Je voudrais avoir un autre nom que Elliot; j'en suis coeur.
  Heureusement je puis quitter celui de Walter, et je souhaite que vous
  ne me le jetiez jamais  la face, voulant pour le reste de ma vie me
  dire

    Votre dvou

  WILLIAM ELLIOT.

Anna ne put lire cette lettre sans rougir; ce que voyant, dit Mme
Shmith:

Les expressions sont assez insolentes. Elles vous peignent l'homme.
Peut-on tre plus clair?

Anna fut quelque temps  se remettre du trouble et de la mortification
qu'elle avait prouvs.

Elle fut oblige de se dire avant de recouvrer le calme ncessaire, que
cette lecture tait la violation du secret d'une lettre, et qu'on ne
devait juger personne sur un pareil tmoignage.

Je vous remercie, dit-elle. Voici bien la preuve complte de ce que
vous m'avez dit. Mais pourquoi se lier avec nous,  prsent?

--Vous allez le savoir: je vous ai montr ce qu'tait M. Elliot, il y a
douze ans; je vais vous le montrer tel qu'il est aujourd'hui. Je ne puis
vous donner des preuves crites, mais un tmoignage verbal authentique.
Il dsire rellement vous pouser. Ses intentions sont trs sincres.
Mon autorit en ceci est le colonel Wallis.

--Vous le connaissez donc?

--Non, la chose ne me vient pas si directement, mais la source n'en est
pas moins bonne. M. Elliot parle  coeur ouvert de ses projets de
mariage au colonel Wallis, qui me parat un caractre sens, prudent et
observateur. Mais il a une jolie femme trs sotte,  qui il dit tout ce
qu'il fait; celle-ci rpte tout  sa garde, qui me le redit.

--Ma chre Mme Shmith, votre autorit est en faute. Les ides que M.
Elliot a sur moi n'expliquent aucunement ses efforts pour se rconcilier
avec mon pre. Ils taient dj sur un pied d'intimit quand je suis
arrive  Bath.

--Oui, je sais cela, mais..... coutez-moi seulement: vous jugerez
bientt s'il faut y croire, en coutant quelques particularits que vous
pourrez immdiatement contredire ou confirmer. Il vous avait vue et
admire avant d'aller  Bath sans vous connatre, est-ce vrai?

--Oui, je l'ai vu  Lyme.

--Bien. Le premier point reconnu vrai, accordez quelque confiance  mon
amie. Il vous vit  Lyme, et vous lui pltes tellement qu'il fut ravi de
vous retrouver  Camben-Place, sous le nom de miss Anna Elliot. Ds ce
moment, ses visites eurent un double motif. Mon historien dit que l'amie
de votre soeur est  Bath depuis le commencement de septembre; que c'est
une femme habile, insinuante; une belle personne, pauvre et..... qui
doit dsirer s'appeler lady Elliot; et l'on se demande avec surprise
pourquoi miss Elliot semble ne pas voir le danger.

Ici, Mme Shmith s'arrta un moment; mais, Anna gardant le silence, elle
continua:

Ceux qui connaissent la famille voyaient les choses ainsi, longtemps
avant votre arrive. Le colonel Wallis, ami de M. Elliot, avait l'oeil
sur votre pre et tudiait avec intrt ce qui se passe ici; il mit M.
Elliot au courant des cancans. Celui-ci a compltement chang d'avis
pour ce qui touche le rang et les relations; et maintenant qu'il est
riche, il s'est accoutum  tayer son bonheur sur sa baronnie future.
Il ne peut supporter l'ide de ne pas tre Sir Walter. Vous pouvez
deviner que les nouvelles apportes par son ami ne lui ont pas t
agrables. Il a rsolu de s'tablir  Bath et de se lier avec la
famille, afin de s'assurer du danger et de circonvenir la dame, s'il
tait ncessaire, et le colonel a promis de l'aider. Le seul but de M.
Elliot tait d'abord d'tudier Mme Clay et Sir Walter, quand votre
arrive y ajouta un autre motif. Mais je n'ai pas besoin d'entrer dans
des dtails, et vous pouvez vous souvenir de ce qui s'est pass depuis.

--Oui, dit Anna; ce que vous me dites s'accorde avec ce que j'ai vu. La
ruse a toujours quelque chose d'offensif; et les manoeuvres de l'gosme
et de la duplicit sont rvoltantes; mais rien de ce que j'ai entendu ne
me surprend, j'ai toujours suppos  sa conduite un motif cach.
J'aimerais  connatre sa pense sur la probabilit de l'vnement qu'il
redoute.

--Il pense que Mme Clay sait qu'il voit son jeu, qu'elle le craint, et
que sa prsence l'empche d'agir comme elle le voudrait. Mais il partira
un jour ou l'autre, et je ne vois pas comment il pourra tre jamais
tranquille, tant qu'elle gardera son influence. Mme Wallis a une ide
amusante, c'est de mettre dans votre contrat de mariage avec M. Elliot
que votre pre n'pousera pas Mme Clay. Cela ne l'empchera pas, dit Mme
Rock, d'en pouser une autre.

--Je suis trs enchante de savoir tout cela; il me sera peut-tre plus
pnible de me trouver avec lui, mais je saurai mieux comment il faut
agir. M. Elliot est dcidment un homme mondain et rus qui n'a d'autres
principes pour le guider que l'gosme.

Mais Mme Shmith n'en avait pas fini avec M. Elliot. Il avait entran
son mari  sa ruine; et Anna put se convaincre que M. Shmith avait un
coeur aimant, un caractre facile et insouciant, et une intelligence
trs mdiocre; que son ami le dominait et probablement le mprisait.
Devenu riche lui-mme, M. Elliot s'inquita peu des embarras financiers
de son ami, qui mourut juste  temps pour ne pas savoir sa ruine. Mais
ils avaient assez connu la gne pour savoir qu'il ne fallait pas compter
sur M. Elliot. Cependant M. Shmith, par une confiance qui faisait plus
d'honneur  son coeur qu' son jugement, le nomma son excuteur
testamentaire; il refusa, malgr les prires de Mme Shmith, ne voulant
pas s'engager dans des tracas inutiles. Cette ingratitude quivalait
pour Anna presque  un crime. Elle couta cette histoire, comprenant que
ce rcit soulageait son amie, et s'tonnant seulement de son calme
habituel. Mme Shmith, en apprenant le mariage d'Anna, avait espr
obtenir par son intermdiaire un service de M. Elliot. C'tait pour
recouvrer une proprit dans les Indes, dont les revenus taient sous le
squestre; elle tait force de renoncer  cet espoir.

Anna ne put s'empcher de s'tonner que Mme Shmith et d'abord parl si
favorablement de M. Elliot.

Ma chre, lui rpondit-elle, je regardais votre mariage comme certain,
et je ne pouvais vous dire sur lui la vrit; mais mon coeur souffrait
quand je vous parlais de bonheur. Cependant M. Elliot a des qualits,
et, avec une femme comme vous, il ne fallait pas dsesprer. Sa premire
femme fut malheureuse, mais elle tait ignorante et sotte, et il ne
l'avait jamais aime. J'esprais qu'il en serait autrement pour vous.

Anna frissonna  la pense de ce qu'elle aurait souffert. tait-il
possible qu'elle et consentie  devenir lady Elliot? Et lequel des deux
et t le plus misrable, quand le temps aurait tout fait connatre,
mais trop tard.




CHAPITRE XXII


Une fois rentre chez elle, Anna se mit  penser  tout cela; elle tait
soulage de pouvoir juger M. Elliot librement et de ne lui plus devoir
aucune amiti. Cependant elle sentait combien son pre serait froiss;
elle se proccupait du chagrin et du dsappointement de lady Russel,
mais il fallait tout lui dire et attendre tranquillement la suite des
vnements. En arrivant chez elle, elle apprit que M. Elliot tait venu,
mais qu'il reviendrait le soir.

Je ne pensais pas  l'inviter, dit lisabeth d'un air qu'elle affectait
de rendre insouciant; mais il dsirait tellement venir, du moins  ce
que dit Mme Clay.

--Oui, vraiment, dit celle-ci; je n'ai jamais vu solliciter une
invitation d'une manire plus pressante. J'tais rellement en peine
pour lui, car votre soeur, impitoyable, semble dcide  tre cruelle.

--Oh! s'cria lisabeth, je suis trop accoutume  ces choses pour en
tre touche. Mais quand j'ai vu combien il regrettait de ne pas
rencontrer mon pre, j'ai cd. Ils paraissent tous deux tellement 
leur avantage quand ils sont ensemble. Leurs faons sont si parfaites;
et M. Elliot est si respectueux!

--Cela est charmant, dit Mme Clay n'osant cependant regarder Anna. Ils
sont comme pre et fils. Chre miss Elliot, ne puis-je pas le dire?

--Oh! je laisse chacun dire ce qu'il veut; s'il vous plat de penser
ainsi! Mais il me semble que ses attentions ressemblent  celles de tout
le monde.

--Ma chre miss Elliot! dit Mme Clay levant les mains et les yeux au
ciel et affectant un silence tudi.

--Ma chre Pnlope, ne prenez pas l'alarme. Je l'ai invit, puis
congdi avec un sourire: j'ai eu piti de lui.

Anna admira la dissimulation de Mme Clay, qui paraissait attendre avec
un tel plaisir celui qui venait contre-carrer ses plans.

Il tait impossible qu'elle ne dtestt pas M. Elliot, et cependant il
lui fallait prendre un air calme, obligeant et se montrer satisfaite
d'tre une simple amie pour Sir Walter, tandis qu'elle aurait bien voulu
tre autre chose.

Anna prouva, en voyant M. Elliot, un pnible embarras. Maintenant
qu'elle voyait clairement sa fausset, sa dfrence et ses attentions
pour Sir Walter taient odieuses; et, songeant  sa conduite avec M.
Shmith, elle pouvait  peine supporter ses sourires, son air affable et
l'expression de ses sentiments artificiels. Elle ne voulait ni
explications, ni rupture, mais tre aussi froide que la parent le
permettait. Elle fut bien aise d'apprendre qu'il quittait Bath pour deux
jours.

Le lendemain elle annona son intention d'aller passer la matine chez
lady Russel.

Trs bien, dit lisabeth: faites-lui mes compliments; c'est tout ce que
j'ai  lui dire. Rendez-lui aussi cet ennuyeux livre qu'elle a voulu me
prter. Je ne puis pourtant pas m'ennuyer  lire tous les pomes ou
toutes les statistiques qui paraissent. Lady Russel est insupportable
avec ses nouvelles publications. Je l'ai trouve horriblement mise hier
soir; mais il n'est pas ncessaire que vous le lui disiez. Je croyais
qu'elle avait un peu de got, et j'ai eu honte d'elle. Un air officiel
et apprt. Et elle se tient si raide! Faites-lui mes meilleurs
compliments, cela va sans dire.

--Et les miens aussi, ajouta Sir Walter, et vous pouvez dire que j'ai
l'intention d'aller bientt la voir. Soyez polie. Mais je me
contenterai de laisser ma carte, il ne faut pas faire de visites le
matin  de vieilles femmes. Si seulement elle mettait du rouge, elle ne
craindrait pas qu'on la voie. La dernire fois que j'y suis all, les
jalousies ont t baisses immdiatement.

Tandis qu'il parlait, on frappa, et M. et Mme Charles Musgrove furent
introduits. La surprise fut grande: mais Anna seule fut contente; les
autres taient indiffrents. Cependant, aussitt qu'on sut qu'ils
n'avaient pas l'intention de s'installer  la maison, Sir Walter et
lisabeth devinrent plus aimables et firent les honneurs de la maison.
lisabeth conduisit Marie dans un autre salon pour lui en faire admirer
les magnificences.

Anna, reste seule avec Charles, sut alors que Henriette et Benwick
taient du voyage. Voici comment ceci avait t dcid. Ce dernier ayant
affaire  Bath, Charles s'tait propos pour venir avec lui; mais Marie
ne supporta pas l'ide de rester seule et mit tout projet en suspens.
Heureusement Mme Musgrove mre se dcida  venir  Bath avec Henriette
pour acheter les toilettes de noces de ses deux filles, et elle emmena
Marie.

Anna apprit que, Charles Hayter ayant obtenu une cure provisoire, les
deux familles avaient consenti au mariage de leurs enfants.

Je suis bien heureuse d'apprendre, dit Anna, que les deux soeurs qui
s'aiment tant et qui ont un gal mrite, aient trouv une situation
gale. J'espre que votre pre et votre mre sont tout  fait heureux.

--Mon pre aimerait autant que ses futurs gendres fussent plus riches;
mais c'est l leur seul dfaut. Marier deux filles  la fois n'est pas
une opration financire trs agrable; cela diminue singulirement les
ressources de mon pre. Je ne dis pas que mes soeurs n'y aient pas
droit: mon pre s'est toujours montr trs libral envers moi. Mais
Marie n'approuve qu' demi le mariage de Henriette: elle ne rend pas
justice  Hayter, et ne pense pas assez  Wenthrop. Je ne puis lui faire
admettre la valeur de la proprit. C'est un mariage qui a de l'avenir.
J'ai toujours aim Charles, et je ne cesserai pas de l'aimer
aujourd'hui.

--J'espre que Louisa est tout  fait gurie?

Il rpondit avec hsitation:

Oui, je la crois gurie; mais elle est bien change, on ne la voit plus
courir, rire et danser. Si l'on ferme une porte trop fort, elle
tressaille et s'agite; et Benwick s'assoit prs d'elle, lui parle bas
et lui lit des vers tout le long du jour.

Anna ne put s'empcher de rire:

Cela n'est pas de votre got; mais je crois que c'est un excellent
jeune homme.

--Certainement; personne n'en doute, j'apprcie fort Benwick; quand on
peut le dcider  parler, il cause bien. Ses lectures ne lui ont fait
aucun tort, car il se bat aussi volontiers qu'il lit. Nous avons eu
lundi dernier une fameuse chasse aux rats dans les granges de mon pre,
et il y a jou un si beau rle que je l'en aime davantage.

Ici Charles fut oblig d'aller admirer les glaces et les porcelaines de
Chine; mais Anna en avait entendu assez pour tre au courant et pour se
rjouir. Cependant elle soupira; mais ce n'tait pas un soupir d'envie:
elle et bien voulu avoir la mme part de bonheur que les autres sans
diminuer la leur. La visite se passa gaiement; Marie tait de bonne
humeur, et si satisfaite du voyage dans le landau  quatre chevaux de sa
belle-mre, qu'elle tait dispose  admirer tout ce qu'on lui montrait.
Son importance personnelle tait rehausse par ce bel appartement.

lisabeth sentait qu'il fallait inviter  dner les Musgrove, mais elle
ne pouvait supporter l'ide qu'ils verraient une diminution de
serviteurs et de reprsentation, eux si infrieurs aux Elliot de
Kellynch! Ce fut un combat entre les convenances et la vanit. Celle-ci
eut le dessus, et lisabeth fut satisfaite. Elle se dit:

Ce sont de vieilles ides de province sur l'hospitalit. On sait que
nous ne donnons pas de dners; personne ici ne le fait, et je suis sre
qu'une invitation ne serait pas agrable  Mme Musgrove: elle est gne
avec nous, et hors de son monde. Je les inviterai pour la soire de
demain; ce sera une nouveaut et un plaisir: ils n'ont jamais vu deux
salons comme ceux-ci. Ils seront ravis, ce sera une petite runion
choisie.

Marie fut parfaitement contente de cette invitation; on devait la
prsenter  M. Elliot et aux illustres cousines, et rien ne pouvait lui
tre plus agrable. Anna sortit avec Charles et sa femme. Elle avait
hte de revoir ses amis d'Uppercross, et elle reut le meilleur accueil.

Henriette, dont l'me tait panouie par le bonheur, fut bienveillante
et gracieuse. Mme Musgrove tait reconnaissante des services d'Anna. Ce
fut une expansion, une chaleur, une sincrit qui la ravirent d'autant
plus qu'elle en tait prive chez elle. Elle fut invite ou plutt
rclame comme un membre de la famille, et elle reprit en retour ses
habitudes serviables, coutant l'histoire de Louisa et d'Henriette,
donnant son avis sur les achats, recommandant tels magasins,
s'interrompant pour aider Marie dans ses comptes, chercher ses clefs ou
tcher de la convaincre qu'elle n'avait t dupe de personne, car Marie,
tout en s'amusant  regarder les passants par la fentre, ne pouvait
s'empcher de laisser travailler son imagination.

Une nombreuse compagnie arrivant dans un htel y porte beaucoup de bruit
et de mouvement; et Anna n'avait pas t l une demi-heure, que la vaste
salle tait  moiti remplie de botes et de paquets; puis vinrent les
amies de Mme Musgrove, et, bientt aprs, Harville et Wenvorth. Il
sembla  Anna qu'il tait dans la mme disposition d'esprit que le jour
du concert, et qu'il voulait l'viter. Elle s'effora d'tre calme et se
raisonna ainsi: Si nous nous aimons encore, nos coeurs finiront par se
comprendre; la destine ne nous a pas rapprochs pour que nous nous
cherchions des querelles absurdes.

Anna, s'cria Marie, voici Mme Clay debout sous la colonnade avec un
monsieur prs d'elle. Ils semblent causer intimement. Comment se
nomme-t-il? Venez; dites-le-moi. Mon Dieu! je me souviens; c'est M.
Elliot.

--Non, s'cria Anna vivement, ce ne peut tre lui. Il a d quitter Bath
ce matin  neuf heures, et il ne reviendra que demain.

Elle sentit que Wenvorth la regardait, ce qui la vexa et l'embarrassa et
lui fit regretter ce qu'elle avait dit.

Marie, voulant qu'on suppost qu'elle connaissait son cousin, se mit 
parler des ressemblances de famille, affirma que c'tait M. Elliot, et
appela encore Anna pour regarder elle-mme. Mais Anna ne bougea pas. Son
malaise cependant augmenta quand elle vit les sourires et les regards
d'intelligence changs entre deux ou trois dames, comme si elles se
croyaient dans le secret. Il tait vident qu'on avait caus d'elle.

Venez voir, s'cria Marie; ils se sparent et se donnent la main.
Est-ce que vous ne reconnatriez pas M. Elliot? Vous semblez avoir
oubli Lyme.

Pour cacher son embarras, Anna alla vivement  la fentre. Elle s'assura
que c'taient Mme Clay et M. Elliot, et, rprimant sa surprise, elle dit
tranquillement:

Oui, c'est M. Elliot. Il a chang son heure de dpart, voil tout; ou
je puis m'tre trompe.

Elle revint s'asseoir avec l'espoir consolant d'avoir paru indiffrente.
Les dames partirent; Charles, aprs avoir maudit leur visite, dit:

Mre, j'ai fait quelque chose qui vous fera plaisir; j'ai lou une loge
pour demain, et j'ai invit Wenvorth, je suis sr qu'Anna ne sera pas
fche de venir avec nous. N'ai-je pas bien fait?

--Bont du ciel, s'cria Marie. Qu'avez-vous fait? Avez-vous oubli que
nous sommes engags  Camben-Place, et que nous y rencontrerons lady
Dalrymph, M. Elliot et les principaux parents de la famille?

--Bah, rpondit Charles; qu'est-ce que c'est qu'une soire? Votre pre
pouvait nous inviter  dner, s'il voulait nous voir. Faites ce que vous
voudrez; moi, j'irai au spectacle.

--Oh! Charles, ce serait abominable, quand vous avez promis.

--Non; j'ai seulement salu et souri, en disant: Trop heureux! Ce
n'est pas l une promesse.

--Vous irez, Charles; ce serait impardonnable d'y manquer. On doit nous
prsenter; il y a toujours eu une grande liaison entre les Dalrymph et
nous. Et M. Elliot est l'hritier de mon pre; des attentions lui sont
dues  ce titre.

--Ne me parlez pas d'hritiers, s'cria Charles: je ne suis pas de ceux
qui ngligent le pouvoir rgnant pour s'incliner devant l'astre nouveau.
Si je n'y allais pas pour votre pre, il serait scandaleux d'y aller
pour son hritier. Qu'est-ce que M. Elliot est pour moi?

Cette expression d'insouciance ranima Anna, qui vit le capitaine
regarder et couter avec attention. Aux dernires paroles de Charles, il
la regarda.

Charles et Marie continuaient  discuter le projet de spectacle: Mme
Musgrove s'interposa.

Il vaut mieux y renoncer, Charles, et demander la loge pour mardi. Ce
serait dommage d'tre spars, et nous y perdrions aussi miss Anna; et
si elle n'est pas avec nous, ni Henriette ni moi nous ne nous soucions
du spectacle.

Anna fut sincrement reconnaissante de ces paroles; elle dit d'un ton
dcid: S'il ne dpendait que de moi, madame, la soire  la maison ne
serait pas le plus petit obstacle. Je n'ai aucun plaisir  ces
prsentations, et je serais trop heureuse d'aller au thtre avec vous.

Elle sentit qu'on l'observait, et n'osa pas mme lever les yeux pour
voir l'effet de ses paroles. On convint du mardi. Charles se rserva
seulement de taquiner sa femme en dclarant qu'il irait seul au
spectacle, si personne ne voulait y aller. Le capitaine Wenvorth quitta
sa place, et vint s'arrter comme par hasard devant Anna.

Vous n'avez pas t assez longtemps  Bath, dit-il, pour jouir des
soires qu'on y donne.

--Ces soires ne me plaisent pas, je ne suis pas joueuse.

--Je sais que vous ne l'tiez pas autrefois; mais le temps opre de
grands changements.

--Je n'ai pas tant chang, dit-elle; puis elle s'arrta, craignant
quelque interprtation.

Quelques instants aprs, il dit, comme si c'tait une rflexion
soudaine:

Il y a un sicle, vraiment: huit ans et demi!

Anna ne put savoir s'il en aurait dit davantage; Henriette demanda 
sortir, et Anna dissimula sa contrarit; elle se dit que si Henriette
l'avait su, elle en aurait eu piti, elle qui tait si sre de
l'affection de son fianc.

Sir Walter et lisabeth vinrent interrompre leurs apprts de dpart:
leur prsence apporta un froid gnral. Anna se sentit oppresse, et vit
la mme impression autour d'elle. Le bien-tre, la libert, la gat,
disparurent; un froid maintien, un silence compass, une conversation
insipide, accueillirent son pre et sa soeur. Quelle mortification
c'tait pour elle!

Cependant elle eut une satisfaction: le capitaine Wenvorth fut salu par
sa soeur plus gracieusement que la premire fois. lisabeth renouvela
son invitation pour tous les Musgrove, une soire intime, dit-elle,
et, posant sur la table les lettres d'invitation qu'elle avait
apportes, elle adressa un sourire  Wenvorth en lui en prsentant une.
Elle avait rflchi qu'un homme d'une telle tournure ferait bien dans
son salon, et elle consentait  oublier le pass.

Quand Sir Walter et lisabeth furent partis, l'animation et la gat
reparurent, except pour Anna. Elle pensait  la manire douteuse dont
Wenvorth avait remerci plutt qu'accept l'invitation, montrant plus de
surprise que de plaisir. Elle savait qu'il ne pouvait regarder cette
invitation comme une excuse pour le pass. Il tint la carte dans sa main
aprs leur dpart, comme s'il rflchissait  tout cela.

Pensez-donc qu'lisabeth a invit tout le monde, chuchota Marie assez
haut pour tre entendue. Je ne suis pas surprise que le capitaine soit
ravi. Vous voyez qu'il ne peut pas se sparer de sa carte.

Anna saisit le regard de Wenvorth; elle vit sa joue rougir, et sa bouche
exprimer le mpris.

Elle se dtourna pour ne pas en voir davantage.

On se spara. Anna, sollicite de rester  dner, refusa. Elle avait
besoin de calme et de silence aprs les agitations de la journe.

Revenue  Camben-Place, elle eut  entendre tous les projets d'lisabeth
et de Mme Clay pour la soire, tous les dtails d'embellissement,
l'numration des invits, tout ce qui ferait de cette soire la plus
lgante qu'on et jamais vue  Bath. Pendant ce temps, elle tait
obsde par une pense unique:

Viendra-t-il? Elle ne pouvait deviner s'il se croirait oblig de
venir. Elle oublia un moment sa proccupation pour dire  Mme Clay
qu'elle l'avait vue causer avec M. Elliot. Elle crut voir sur sa figure
une certaine confusion, qui pouvait bien tre cause par des reproches
ou des observations de M. Elliot.

Elle s'cria cependant d'un air assez naturel:

Ah! c'est vrai! ma chre. Croiriez-vous, miss Elliot, que j'ai
rencontr M. Elliot dans la rue Bath? Je n'ai jamais t plus tonne;
nous avons fait quelques pas ensemble. Quelque chose l'avait empch de
partir; je ne sais plus quoi, car j'tais presse et je ne pouvais gure
attendre... Il voulait savoir  quelle heure il pourrait tre reu
demain, il ne pensait qu' votre soire, et moi aussi, et mme depuis
que je suis rentre; sans cela, cette rencontre ne me serait pas si
entirement sortie de la mmoire.




CHAPITRE XXIII


Anna ayant promis d'aller chez les Musgrove, elle remit au lendemain la
visite  lady Russel. Un jour de plus tait accord  la bonne
rputation de M. Elliot, comme  la sultane Sheherazade des _Mille et
une Nuits_.

Le mauvais temps la mit en retard, et quand elle arriva chez les
Musgrove, elle y trouva Mme Croft, Harville et Wenvorth. Marie et
Henriette ne l'avaient pas attendue; mais elles avaient recommand  Mme
Musgrove de la retenir jusqu' leur retour.

Elle dut se soumettre, et fut bientt plonge dans toutes les agitations
que l'extrme bonheur et l'extrme chagrin peuvent procurer.

Deux minutes aprs son arrive, Wenvorth dit  Harville:

Nous crirons la lettre en question, Harville, si vous voulez me donner
ce qu'il faut pour crire.

Tout tant prpar, il s'approcha de la table et, tournant le dos 
tous, il s'absorba dans sa lettre.

Mme Musgrove racontait  Mme Croft comment le mariage de sa fille
s'tait dcid, avec cet insupportable chuchotement que tout le monde
peut entendre. Anna ne put viter d'entendre certains dtails et des
rabchages insipides que Mme Croft coutait avec une attention
bienveillante. Anna esprait que Wenvorth n'entendait pas.

Tout bien considr, disait Mme Musgrove, nous avons jug convenable de
ne pas attendre davantage; Charles Hayter se mourait d'impatience. Je ne
hais rien tant que les longs engagements; six mois, un an tout au plus,
mais pas davantage.

--C'est prcisment ce que j'allais vous dire; surtout quand on ignore
s'il ne surviendra pas quelque obstacle; je trouve cela trs imprudent,
et les parents devraient l'empcher autant qu'ils peuvent. J'aimerais
mieux voir les jeunes gens se marier avec un petit revenu, et lutter
avec les difficults de la vie que d'tre lis longtemps d'avance.

Anna trouvait l un intrt inattendu. Elle s'appliqua ces paroles,
sentit un frmissement parcourir tout son corps, et jeta
involontairement un regard sur la table. Le capitaine avait cess
d'crire: il couta et se retourna pour lui jeter un regard rapide et
profond.

Les deux dames continurent  redire les mmes vrits,  les renforcer
par des exemples. Mais Anna n'entendit qu'un bruit de voix; tout tait
confusion dans son esprit.

Harville, qui n'avait rien entendu, s'approcha d'une fentre et parut
inviter Anna  le rejoindre. Il la regarda avec un sourire et fit un
petit mouvement de tte qui disait: Venez, j'ai quelque chose  vous
dire.

Anna alla vers lui; alors il reprit l'expression srieuse et pensive qui
lui tait habituelle.

Voyez, dit-il, dployant un paquet qu'il avait dans la main et montrant
une miniature. Connaissez-vous cette personne?

--Certainement, capitaine.

--Et vous pouvez deviner  qui ce portrait est destin. Mais, dit-il
d'une voix grave, il n'a pas t fait pour elle. Miss Elliot, vous
rappelez-vous notre promenade  Lyme? Nous nous affligions pour lui. Je
ne croyais gure alors. Mais, n'importe. La peinture a t faite au Cap.
Harville rencontra l un jeune artiste allemand, et pour remplir une
promesse faite  ma pauvre soeur, il posa, et lui rapporta ce portrait.
Je suis charg maintenant de le donner  une autre femme. Quelle
commission pour moi! mais qui pouvait la faire? Je ne suis pas fch,
vraiment, de la laisser  un autre, dit-il en dsignant Wenvorth. Le
capitaine s'en charge; c'est pour cela qu'il crit. Et il ajouta, avec
une lvre tremblante: Pauvre Fanny! Elle ne l'aurait pas oubli sitt!

--Non, dit Anna d'une voix pntre, je le crois facilement.

--Ce n'tait pas dans sa nature: elle l'adorait.

--Une femme qui aime vraiment est ainsi.

Harville eut un sourire qui signifiait: Rclamez-vous pour votre sexe?
et Anna rpondit, en souriant aussi: Oui, nous ne sommes pas si
oublieuses que vous; c'est peut-tre notre destine plutt que notre
mrite. Nous n'y pouvons rien. Nous vivons  l'intrieur, tranquilles,
renfermes, et nous n'existons que par le sentiment. Vous tes forcs 
l'action; vous avez toujours quelque affaire qui vous ramne dans le
monde; le changement et l'occupation continuels affaiblissent bientt
vos impressions.

--En admettant (ce que je ne fais pas) que votre assertion soit vraie,
elle ne s'applique pas  Benwick. Il n'a pas t forc  l'action; la
paix l'a ramen  terre  ce moment-l, et depuis il a toujours vcu
avec nous.

--C'est trs vrai, dit Anna; je l'avais oubli. Mais qu'allez-vous
rpondre  cela, capitaine? Si le changement ne vient pas des
circonstances extrieures, il vient du dedans, de la nature de l'homme,
ce doit tre le cas du capitaine Benwick.

--Non, non, je n'admets pas que ce soit la nature de l'homme plus que de
la femme d'oublier ceux qu'on aime ou qu'on a aims. Je crois le
contraire. Il y a une vritable analogie entre notre corps et notre
esprit; l o le corps est le plus fort, le sentiment l'est aussi: il
est capable de supporter une plus rude preuve, comme d'affronter un
plus mauvais temps.

--Vos sentiments peuvent tre les plus forts, dit Anna; mais le mme
esprit d'analogie m'autorise  dire que les ntres sont les plus
tendres. L'homme est plus robuste que la femme, mais il ne vit pas plus
longtemps, ce qui explique mes ides sur la nature de ses affections.
S'il en tait autrement, ce serait trop cruel pour vous. Vous avez 
lutter avec des dangers, des souffrances; vous travaillez et vous
fatiguez votre temps; votre sant, votre vie, ne sont pas  vous. Ce
serait cruel vraiment (ceci fut dit d'une voix tremblante) si les
sentiments des femmes taient ajouts  tout cela.

--Nous ne serons jamais d'accord sur ce point, commena Harville, quand
un lger bruit attira son attention. La plume de Wenvorth tait tombe
de ses mains, et Anna tressaillit en s'apercevant qu'il tait plus prs
qu'elle ne croyait.

--Avez-vous fini votre lettre? dit Harville.

--Pas encore, quelques lignes seulement: j'aurai fini dans cinq minutes.

--Rien ne presse; je suis trs bien ancr ici, dit-il en souriant 
Anna; bien approvisionn; je ne manque de rien. Eh bien, miss Elliot,
dit-il en baissant la voix, comme je vous le disais, nous ne serons
jamais d'accord sur ce point; aucun homme ni aucune femme ne peuvent
l'tre sans doute: mais laissez-moi vous dire que l'histoire est contre
vous, en prose et en vers. Si j'avais autant de mmoire que Benwick,
j'apporterais cinquante citations pour appuyer ma thse. Je ne crois pas
avoir ouvert dans ma vie un seul livre qui n'ait parl de l'inconstance
des femmes. Chansons et proverbes: tout en parle. Mais, direz-vous
peut-tre, ils ont t crits par des hommes?

--Oui, s'il vous plat, ne prenons pas pour arbitres les livres. Les
hommes, en crivant l'histoire, ont sur nous tous les avantages; ils ont
plus d'instruction, et la plume est dans leurs mains. Je n'admets pas
que les livres prouvent quelque chose.

--Mais quelle preuve aurons-nous?

--Nous n'en aurons jamais. Nous dbutons chacun avec une prvention en
faveur de notre propre sexe; nous y ajoutons toutes les preuves que nous
pouvons trouver  l'appui, et prcisment ces preuves ne peuvent tre
donnes sans trahir un secret.

--Ah! s'cria Harville d'un ton profondment mu, si je pouvais vous
faire comprendre tout ce qu'prouve un homme, quand, jetant un dernier
regard sur sa femme et ses enfants, il suit des yeux le bateau qui les
emporte, et se demande s'il les reverra jamais. Si je pouvais vous dire
la joie de son me quand il les revoit aprs une longue absence; quand
il a calcul l'heure de leur retour, et qu'il les voit arriver un jour
plus tt, comme si le ciel leur avait donn des ailes! Si je pouvais
vous dire tout ce qu'un homme peut faire et supporter; tout ce qu'il
peut se glorifier de faire pour ses chers trsors! Je parle seulement de
ceux qui ont un coeur! dit-il en appuyant la main sur sa poitrine.

--Ah! dit Anna vivement; je rends justice  vos sentiments et aux hommes
qui vous ressemblent. Je mriterais le mpris si j'osais supposer que la
vritable affection et la confiance appartiennent seulement aux femmes.
Non, je vous crois capables dans le mariage de toutes les grandes et
nobles choses. Je crois que vous pouvez supporter beaucoup tant que...
(permettez-moi de le dire), tant que vous avez un but. Je veux dire tant
que la femme que vous aimez existe et vit pour vous. Le seul privilge
que je rclame pour mon sexe (et il n'est pas trs enviable, n'en soyez
pas jaloux), c'est d'aimer plus longtemps quand il n'y a plus ni vie ni
espoir. Elle ne put en dire davantage; son coeur tait trop plein, sa
poitrine trop oppresse.

--Vous tes une bonne me, s'cria le capitaine lui posant la main sur
le bras avec affection. Il n'y a pas moyen de se quereller avec vous. Et
puis ma langue est lie quand je pense  Benwick.

Leur attention fut appele ailleurs: Mme Croft s'en allait.

Nous nous sparons ici, je crois, Frdric. Je retourne chez moi, et
vous, vous avez un rendez-vous avec votre ami. Ce soir, nous aurons le
plaisir de nous rencontrer tous  votre soire, dit-elle  Anna. Nous
avons reu hier l'invitation de votre soeur, et j'ai compris que
Frdric tait invit aussi. Vous tes libre, n'est-ce pas, Frdric?

Wenvorth pliait sa lettre  la hte, il ne put ou ne voulut pas rpondre
 cela.

Oui, dit-il, nous nous sparons; mais nous vous suivrons bientt,
c'est--dire Harville, si vous tes prt, je le suis dans une minute; je
sais que vous ne serez pas fch d'tre dehors.

Wenvorth, ayant cachet rapidement sa lettre, semblait press de partir.
Anna n'y comprenait rien. Harville lui dit un amical adieu; mais de
Wenvorth elle n'eut pas un mot, pas un regard, quand il sortit.

Elle n'avait eu que le temps de s'approcher de la table, quand la porte
s'ouvrit, et qu'il rentra. Il s'excusa, disant qu'il avait oubli ses
gants; il s'approcha de la table, et, tirant une lettre de dessous les
autres papiers, la mit sous les yeux d'Anna en la regardant d'un air
suppliant, puis il sortit avant que Mme Musgrove et le temps de voir
s'il tait entr.

Anna fut agite au del de toute expression. La lettre, dont l'adresse
Miss A. E. tait  peine lisible, tait celle qu'il avait plie si
rapidement. On croyait qu'il crivait  Benwick, et c'tait  elle! La
vie d'Anna dpendait du contenu de cette lettre! Mais tout tait
prfrable  l'attente. Mme Musgrove tait occupe ailleurs, et Anna
put, sans tre aperue, lire ce qui suit:

  Je ne puis me taire plus longtemps. Il faut que je vous crive. Vous
  me percez le coeur! Ne me dites pas qu'il est trop tard! que ces
  prcieux sentiments sont perdus pour toujours. Je m'offre  vous avec
  un coeur qui vous appartient encore plus que lorsque vous l'avez bris
  il y a huit ans. Ne dites pas que l'homme oublie plus tt que la
  femme, que son amour meurt plus vite. Je n'ai jamais aim que vous. Je
  puis avoir t injuste, j'ai t faible et vindicatif, mais jamais
  inconstant. C'est pour vous seule que je suis venu  Bath, c'est 
  vous seule que je pense; ne l'avez-vous pas vu? N'auriez-vous pas
  compris mes dsirs? Je n'aurais pas attendu depuis dix jours, si
  j'avais connu vos sentiments comme je crois que vous avez devin les
  miens. Je puis  peine crire. J'entends des mots qui m'accablent.
  Vous baissez la voix, mais j'entends les sons de cette voix qui sont
  perdus pour les autres. Trop bonne et trop parfaite crature! vous
  nous rendez justice, en vrit, en croyant les hommes capables de
  constance. Croyez  ce sentiment inaltrable chez

  F. W.

  Il faut que je parte, incertain de mon sort: mais je reviendrai ici,
  ou j'irai vous rejoindre. Un mot, un regard suffira pour me dire si je
  dois entrer ce soir ou jamais chez votre pre.

Aprs cette lecture, Anna fut longtemps  se remettre. Chaque instant
augmentait son agitation: elle tait comme crase de bonheur et avant
qu'elle pt sortir de cet tat violent, Charles, Marie et Henriette
rentrrent.

Elle s'effora d'tre calme, mais elle ne comprit pas un mot de ce qu'on
disait. Elle fut oblige de s'excuser et de dire qu'elle tait
souffrante. On remarqua alors qu'elle tait trs ple, qu'elle
paraissait agite et proccupe, et l'on ne voulut pas sortir sans elle.
Cela tait cruel!... Si seulement on tait parti, lui laissant la
tranquille possession de cette chambre! mais voir tout le monde autour
d'elle lui donnait le vertige et la dsesprait. Elle dit qu'elle
voulait retourner chez elle.

Certainement, ma chre, dit Mme Musgrove; partez vite, et prenez soin
de vous, afin d'tre bien remise ce soir. Charles, demandez une voiture;
elle ne peut pas marcher.

Aller en voiture, c'tait l le pire, perdre la possibilit de dire deux
mots au capitaine! Elle ne pouvait supporter cette pense. Elle protesta
vivement, et on la laissa enfin partir.

Soyez assez bonne, madame, dit-elle en sortant, pour dire  ces
messieurs que nous esprons les avoir tous ce soir, et particulirement
le capitaine Benwick et M. Wenvorth.

Elle craignait quelque malentendu qui gterait son bonheur. Une autre
contrarit survint: Charles voulut l'accompagner, cela tait cruel,
mais elle ne pouvait s'y refuser.

Arrivs  la rue Union, un pas rapide et qui lui tait familier se fit
entendre derrire eux. Elle eut le temps de se prparer  voir Wenvorth.
Il les rejoignit, puis parut indcis sur ce qu'il devait faire; il se
tut et la regarda. Elle soutint ce regard en rougissant. Alors
l'indcision de Wenvorth cessa et il marcha  ct d'elle.

Charles, frapp d'une pense soudaine, dit tout  coup:

Capitaine, o allez-vous? A Gay-Street, ou plus loin?

--Je n'en sais rien, dit Wenvorth surpris.

--Allez-vous prs de Camben-Place? parce qu'alors je n'ai aucun scrupule
 vous prier de me remplacer, et de donner votre bras  Anna. Elle est
un peu souffrante ce matin et ne doit pas aller seule si loin; et il
faut que j'aille chez mon armurier. Il m'a promis de me faire voir un
superbe fusil qu'il va expdier, et si je n'y vais pas tout de suite il
sera trop tard.

Wenvorth n'avait aucune objection  faire  cela, il s'empressa
d'accepter, rprimant un sourire et une joie folle.

Une minute aprs, Charles tait au bout de la rue, et Wenvorth et Anna
se dirigeaient vers la promenade tranquille, pour causer librement
pendant cette heure bnie, qu'ils se rappelleraient toujours avec
bonheur. L ils changrent de nouveau ces sentiments et ces promesses
qui avaient dj une fois engag leur avenir et qui avaient t suivis
de longues annes de sparation et d'indiffrence. Ils se rappelrent le
pass, plus parfaitement heureux qu'ils ne l'avaient jamais t, plus
tendres, plus prouvs, plus certains de la fidlit et de l'attachement
l'un de l'autre; plus disposs  agir, et plus justifis en le faisant.
Ils montaient lentement la pente douce, ne voyant rien autour d'eux, ni
les passants qui les coudoyaient. Ils s'expliquaient et se racontaient,
sans se lasser jamais, les journes prcdentes. C'tait bien la
jalousie qui avait dirig toute la conduite de Wenvorth; mais il n'avait
jamais aim qu'elle. Il avait voulu l'oublier, et croyait y avoir
russi. Il s'tait cru indiffrent, tandis qu'il n'tait qu'irrit; il
avait t injuste pour les qualits d'Anna, parce qu'il en avait
souffert. Maintenant elle tait pour lui la perfection absolue, mais il
reconnaissait qu' Uppercross seulement il avait appris  lui rendre
justice, et qu' Lyme seulement il avait commenc  se connatre
lui-mme. L'admiration de M. Elliot pour Anna avait rveill son
affection, et les incidents du Cobb et la suite avaient tabli la
supriorit d'Anna.

Il avait fait des efforts inutiles pour s'attacher  Louisa, sans se
douter qu'une autre femme avait dj pris possession de son coeur. Il
avait appris alors  distinguer la fermet de principes, de l'enttement
et de l'amour-propre; un esprit rsolu et quilibr, d'un esprit
tmraire. Tout contribuait  lever dans son estime la femme qu'il
avait perdue; et il commenait  dplorer l'orgueil et la folie qui
l'avaient empch de la regagner quand elle tait sur sa route.

Ds lors sa punition avait commenc. A peine dlivr du remords et de
l'horreur causs par l'accident de Lyme, il s'tait aperu qu'il n'tait
plus libre.

Je dcouvris, dit-il, que Harville me considrait comme engag avec
Louisa. L'honneur me commandait de l'pouser, puisque j'avais t
imprudent. Je n'avais pas le droit d'essayer si je pourrais m'attacher 
une de ces jeunes filles, au risque de faire natre des bruits fcheux.
J'avais pch, j'en devais subir les consquences. Je me dcidai 
quitter Lyme, j'aurais voulu affaiblir par tous les moyens possibles
les sentiments que j'avais pu inspirer. J'allai chez mon frre, il me
parla de vous, il me demanda si vous tiez change. Il ne souponnait
gure qu' mes yeux vous ne pouviez jamais changer.

Anna sourit, car il est bien doux  vingt-huit ans de s'entendre dire
qu'on n'a perdu aucun des charmes de la jeunesse. Elle comparait cet
hommage avec d'autres paroles qu'il avait dites, et le savourait
dlicieusement.

Il en tait l, dplorant son aveuglement et son orgueil, quand
l'tonnante et heureuse nouvelle du mariage de Louisa lui rendit sa
libert.

Ce fut la fin de mes plus grands tourments, car ds lors la route du
bonheur m'tait ouverte; mais attendre dans l'inaction et t trop
terrible. J'allai  Bath. Me pardonnez-vous d'y tre arriv avec un peu
d'espoir? Je savais que vous aviez refus un homme plus riche que moi;
mais vous voir entoure de personnes malveillantes  mon gard; voir
votre cousin causant et souriant, et savoir que tous ceux qui avaient
quelque influence sur vous dsiraient ce mariage, quand mme vous auriez
de l'indiffrence ou de la rpulsion, n'tait-ce pas assez pour me
rendre fou?

--Il fallait ne pas me souponner, dit Anna, le cas tait si diffrent.
Si j'ai eu tort en cdant autrefois  la persuasion, souvenez-vous
qu'elle tait exerce pour mon bien, je cdais au devoir. Mais ici on ne
pouvait invoquer aucun devoir pour me faire pouser un homme qui m'tait
indiffrent.

--Je ne pouvais pas raisonner ainsi. J'tais la proie de ces vieux
sentiments dont j'avais tant souffert. Je me souvenais seulement que
vous m'aviez abandonn croyant aux autres plutt qu' moi, et qu'enfin
vous tiez encore avec la mme personne qui vous avait guide, dans
cette anne de malheur.

--J'aurais cru, dit Anna, que ma manire d'tre pouvait vous pargner
tout ce chagrin?

--Non; vous aviez l'air ais d'une personne qui est engage ailleurs, et
cependant j'tais dcid  vous revoir.

Anna rentra chez elle, plus heureuse que personne ici n'aurait pu
comprendre. Tous les sentiments pnibles du matin taient dissips: son
bonheur tait si grand, que, pour contenir sa joie, elle fut oblige de
se dire qu'elle ne pouvait pas durer. Elle alla s'enfermer dans sa
chambre, pour pouvoir en jouir ensuite avec plus de calme.

Le soir vint, les salons se remplirent. C'tait une soire banale, trop
nombreuse pour tre intime, pas assez pour tre anime.

Cependant jamais soire ne parut plus courte  Anna. Jolie et
rougissante d'motion et de bonheur, elle fut gnralement admire.

Elle ne trouvait l que des indiffrents ou des gens sympathiques, les
premiers elle les laissait de ct; elle causait gament avec les
autres, puis elle changeait quelques mots avec Wenvorth, et elle
sentait qu'il tait l! Ce fut dans un de ces courts moments qu'elle lui
dit:

J'ai tch de me juger impartialement, et je crois que j'ai fait mon
devoir en me laissant influencer par l'amie qui me servait de mre. Je
ne veux pas dire pourtant qu'elle ne se trompait pas: l'avenir lui a
donn tort. Quant  moi, je ne voudrais jamais dans une circonstance
semblable imposer mon avis. Mais si j'avais dsobi, j'aurais t
tourmente par ma conscience; aujourd'hui je n'ai rien  me reprocher,
et je crois que le sentiment du devoir n'est pas le plus mauvais lot
d'une femme en ce monde.

Il regarda Anna, puis lady Russel:

Je ne lui pardonne pas encore; mais j'espre plus tard tre bien avec
elle.

--Je me suis demand aussi si je n'avais pas t moi-mme mon plus grand
ennemi. Dites-moi, si je vous avais crit, quand je fus nomm commandant
de la _Laconia_, m'auriez-vous rpondu? M'auriez-vous promis votre main?

--Oui, je l'aurais fait! fut toute sa rponse; mais le ton tait
dcisif.

--Mon Dieu! s'cria-t-il; est-ce vrai? j'y pensais et je le souhaitais,
comme le couronnement de tous mes succs, mais j'tais trop orgueilleux
pour vous demander une seconde fois. Si j'avais voulu vous comprendre et
vous rendre justice, six annes de rparation et de souffrance m'eussent
t pargnes! Ce m'est une douleur d'un nouveau genre. Je me suis
accoutum  croire que je mritais tout ce qui m'arrivait d'heureux.
Comme d'autres grands hommes dans les revers, ajouta-t-il avec un
sourire, je dois m'efforcer de soumettre mon esprit  ma destine. Je
dois apprendre  me trouver heureux plus que je ne mrite.




CHAPITRE XXIV


Qui peut douter de la suite de l'histoire? Quand deux jeunes gens se
mettent en tte de se marier, ils sont srs, par la persvrance,
d'arriver  leur but, quelque pauvres, quelque imprudents qu'ils soient.
C'est l peut-tre une dangereuse morale, mais je crois que c'est la
vraie, et si ceux-l russissent, comment _un capitaine Wenvorth_ et une
_Anna Elliot_, ayant toute la maturit de l'esprit, la conscience du
droit et une fortune indpendante, n'auraient-ils pas renvers tous les
obstacles?

Ils n'en rencontrrent pas beaucoup, en ralit, car ils n'eurent
d'autre opposition que le manque de gracieuset et d'affection.

Sir Walter ne fit aucune objection, et lisabeth se contenta de paratre
froide et indiffrente. Le capitaine Wenvorth, avec son mrite personnel
et ses 25,000 livres, n'tait plus un zro. On le trouvait digne de
rechercher la fille d'un baronnet dpensier et absurde, qui n'avait pas
eu assez de bon sens pour se maintenir dans la situation o la
Providence l'avait plac, et qui ne pouvait donner  sa fille qu'une
petite portion des 10,000 livres venant de sa mre.

Sir Walter, malgr sa vanit, tait loin de penser que ce ft l un
mauvais mariage. Au contraire, quand il vit Wenvorth davantage  la
lumire du jour (et il le regarda bien), il fut frapp de sa bonne mine,
et il sentit que cette supriorit physique pouvait entrer en balance
avec le rang de sa fille.

Tout cela, aid d'un nom bien sonnant, disposa Sir Walter  prparer sa
plume avec bonne grce pour insrer le mariage dans le livre d'honneur.

La seule personne dont l'opposition pouvait causer une srieuse
inquitude tait lady Russel. Anna savait que cette dame aurait quelque
peine  renoncer  M. Elliot et qu'elle devrait faire des efforts pour
rendre justice  Wenvorth.

Il lui fallait reconnatre qu'elle s'tait trompe doublement; que, les
manires de Wenvorth ne convenant pas  ses ides, elle avait t trop
prompte  lui attribuer un caractre d'une imptuosit dangereuse; que,
les manires de M. Elliot lui ayant plu prcisment par leur correction
et leur lgance, leur politesse et leur amnit, elle avait t trop
prompte  y reconnatre un esprit bien quilibr.

Elle avait  faire une nouvelle provision d'opinions et d'esprances.

Il y a chez quelques personnes une pntration naturelle que
l'exprience ne peut galer. Lady Russel avait t moins doue que sa
jeune amie; mais c'tait une excellente femme, et si elle avait la
prtention d'avoir un bon jugement, elle voulait, avant tout, le bonheur
d'Anna.

Quand la gne du premier moment fut passe, elle se mit  aimer comme
une mre l'homme qui assurait le bonheur de son enfant.

De toute la famille, Marie fut probablement la plus satisfaite. Ce
mariage augmentait sa considration, et elle pouvait se flatter d'y
avoir contribu en gardant Anna avec elle pendant l'automne. Elle tait
fort contente que Wenvorth ft plus riche que Benwick ou Hayter, car sa
propre soeur devait tre au-dessus des soeurs de son mari.

Elle eut  souffrir, peut-tre, de voir reprendre  Anna son droit
d'anesse dans la socit, et de la voir propritaire d'un joli landau;
mais elle avait un avenir qu'Anna n'avait pas. Son mari tait fils an,
et il hriterait d'Uppercross; et si elle pouvait empcher Wenvorth
d'tre fait baronnet, elle ne voudrait pas changer avec Anna.

Il est  dsirer que la soeur ane soit galement satisfaite de son
sort, car un changement n'est pas probable. Elle a eu la mortification
de voir M. Elliot se retirer, et personne ne s'est prsent qui puisse
faire natre en elle le moindre espoir.

La nouvelle du mariage d'Anna fut pour M. Elliot un vnement inattendu.
Il drangeait ses plans de bonheur conjugal et son espoir de garder Sir
Walter clibataire, en le surveillant de prs.

Quoique drout et dsappoint, il pouvait encore faire quelque chose
pour son propre plaisir et son intrt. Il quitta Bath, et Mme Clay,
s'en allant bientt aprs, le bruit courut qu'elle s'tait tablie 
Londres sous sa protection. On vit alors qu'il avait jou double jeu et
qu'il tait rsolu  empcher cette femme artificieuse de l'vincer.

Chez Mme Clay, la passion l'avait emport sur l'intrt, elle tait
ruse cependant aussi bien que passionne; et l'on se demande
aujourd'hui qui des deux sera le plus habile: si M. Elliot, aprs
l'avoir empche d'pouser Sir Walter, ne sera pas amen  en faire sa
femme.

Sir Walter et lisabeth furent sans nul doute froisss et vexs en
dcouvrant la duplicit de Mme Clay. Ils ont, il est vrai, pour se
consoler leur _grande_ cousine, mais ils sentiront bientt que le mtier
de courtisan n'est pas toujours agrable.

Anna n'eut qu'un nuage  son bonheur; ce fut de voir que personne dans
sa famille n'tait digne de Wenvorth. La disproportion de fortune ne lui
donna pas un moment de regret; mais ne pouvoir offrir  son mari
l'accueil bienveillant d'une famille respectable, en change de
l'accueil empress de ses beaux-frres et belles-soeurs, fut pour elle
une source de chagrin.

Elle n'avait dans le monde que deux amies  ajouter  ceux de son mari:
lady Russel et Mme Shmith; il tait tout dispos  aimer la premire,
et, pourvu qu'on ne l'obliget pas  dire qu'elle avait eu raison de les
sparer, il voulait bien lui reconnatre toutes les autres qualits.

Quant  Mme Shmith, elle avait des titres pour tre aime tout de suite:
les bons offices qu'elle avait rendus  Anna. Elle acquit deux amis au
lieu d'une, et fut la premire  les visiter. Le capitaine s'acquitta
envers elle en lui faisant recouvrer sa proprit des Indes.

Cette augmentation de revenu, jointe  une amlioration de sant et 
la frquentation d'aussi bons amis, entretint sa gat et sa vivacit,
et elle dfia alors les plus grandes richesses d'ajouter  son
contentement; mais la source de son bonheur tait en elle et dans son
caractre, comme celui d'Anna tait dans son coeur aimant. Anna tait
tout tendresse, et Wenvorth l'aima autant qu'elle en tait digne. La
crainte de la guerre fut la seule ombre  son bonheur. Elle se
glorifiait d'tre la femme d'un marin, mais il fallait payer cette
gloire par les alarmes dues  cette profession, o les vertus
domestiques brillent peut-tre d'un plus vif clat que les vertus
patriotiques.




TABLE

                    Pages
  CHAPITRE     I        1
     --       II       11
     --      III       18
     --       IV       28
     --        V       34
     --       VI       47
     --      VII       60
     --     VIII       70
     --       IX       81
     --        X       89
     --       XI      102
     --      XII      111
     --     XIII      126
     --      XIV      134
     --       XV      142
     --      XVI      149
     --     XVII      158
     --    XVIII      170
     --      XIX      182
     --       XX      188
     --      XXI      197
     --     XXII      214
     --    XXIII      228
     --     XXIV      246


  Chteauroux.--Typog. et Str. A. MAJEST.


       *       *       *       *       *


    Liste des modifications:

  page   2: 1874 remplac par 1784 (pousa, le 15 juillet 1784)
  page  12: pu'il par qu'il(parce qu'il tait Sir Walter)
  page  32: eur par leur (il est vrai, leur liaison, mais il avait)
  page  36: eur par leur (comme une compagne trs utile pour leur
              installation.)
  page  56: Louisia par Louisa (Tout  coup Louisa entra seule)
  page  89: exprience par exprience (mais sa mmoire et son
              exprience)
  page  92: eu par en (nous pourrons les voir en haut)
  page  96: ees par des (de l'orgueil des Elliot)
  page 103: Qppercross par Uppercross (La fin de son sjour 
              Uppercross)
  page 116: Scot par Scott (On parla encore de Walter Scott)
  page 207: boe par bote (et la bote fut place)
  page 219: sastisfaite par satisfaite (et si satisfaite du voyage)
  page 231: Famy par Fanny (Pauvre Fanny! Elle ne l'aurait pas
              oubli sitt!)

  Anne a t remplac par Anna dans les pages: 2, 46, 62, 79.
  Louise par Louisa dans les pages: 44, 45, 79, 83.







End of the Project Gutenberg EBook of Persuasion, by Jane Austen

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PERSUASION ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

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While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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