The Project Gutenberg EBook of Les Histoires Merveilleuses, by 
A. Antoine (de St. Gervais)

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Les Histoires Merveilleuses
       Les Petits Peureux Corriges

Author: A. Antoine (de St. Gervais)

Release Date: February 3, 2010 [EBook #31176]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES HISTOIRES MERVEILLEUSES ***




Produced by Hlne de Mink and the Online Distributed
Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
produced from images generously made available by the
Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)






   Note de transcription: Les erreurs clairement introduites par le
   typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t
   conserve et n'a pas t harmonise.




   LES

   HISTOIRES

   MERVEILLEUSES,

   OU

   LES PETITS PEUREUX CORRIGS;


   OUVRAGE

   DESTIN A PRMUNIR LES ENFANS CONTRE TOUTE IDE
     D'APPARITIONS, DE REVENANS, DE FANTMES;

   ET A LEUR INSPIRER LE COURAGE NCESSAIRE
     DANS LES VNEMENS QUI PARAISSENT SURNATURELS.


   Par A. ANTOINE,


   Auteur des _Nuits enfantines_, des _Animaux clbres_, etc.


   Ne craignez rien:
   Ce livre est un flambeau dont la douce lumire
   Ne doit point offusquer les regards qu'il claire.

                                           DEMOUSTIER.


   A PARIS,
   A LA LIBRAIRIE D'EDUCATION
   DE PIERRE BLANCHARD,
   Palais royal, galerie de bois, n. 249.
   1813.




PRFACE.


Loke, _ce philosophe qui sonda les abmes du coeur humain et qui sut
si bien dpouiller la vrit des illusions dont l'entourent notre
faiblesse et l'ignorance, avoue cependant qu'il n'a jamais pu rprimer
une sorte de frayeur superstitieuse qu'il prouvait dans les tnbres;
et il attribue ce mouvement, plus fort que sa raison, aux contes de
revenans dont une domestique ignorante et crdule avait berc son
enfance. Rien n'est plus dangereux pour l'esprit neuf et curieux des
enfans que ces rcits insenss; trop souvent ils ont suffi pour gter
les ttes que la nature semblait avoir organises pour l'honneur de
l'espce humaine; et quand le mal n'est pas incurable, il faut toutes
les forces d'une raison claire pour parvenir  la gurison; encore
reste-t-il toujours une impression fcheuse de ce mal: nous le voyons
par l'aveu de Loke; et si un esprit aussi suprieur n'a pu secouer
entirement les vaines terreurs du premier ge, que doit-on esprer du
vulgaire des hommes?_

_Comme il est presque impossible aux parens les plus sages et mme
les plus attentifs de garantir leurs enfans des discours d'une
servante imbcille, ou des rcits d'une imagination malade, c'est donc
 la raison qu'il faut avoir recours; avec son aide, on parvient
souvent  dtruire ce que la sottise et l'ignorance ont tabli; mais
il est ncessaire de s'y prendre de bonne heure: l'homme aime le
merveilleux, il le reoit avec avidit, et quand une fois il a
commenc  en nourrir son esprit, il lui est bien difficile de revenir
 la vrit qui lui parat trop simple. C'est pour seconder les vues
de ces parens senss que j'ai compos le petit ouvrage que je
prsente: il doit plaire aux enfans par les histoires merveilleuses
qu'il contient, et, ce qui est l'essentiel, il doit les porter 
examiner les causes de ce qui leur parat surnaturel; c'est l mon
but._

_Ce livre est le premier de ce genre que l'on ait destin  l'enfance:
ce ne sera pas sans doute une raison pour le rejeter. Je voudrais
qu'une meilleure plume l'et crit, car il peut tre utile._

_Je ne crois pas ncessaire d'avertir que la religion n'a rien  y
reprendre: les ides superstitieuses ne sont propres qu' ternir sa
puret, c'est un devoir de l'en dbarrasser._




LES HISTOIRES MERVEILLEUSES.




PREMIRE PARTIE.


Sur les ctes de la Normandie, vis--vis les les de Jersey et de
Guernesey, est un chteau gothique dont l'antiquit remonte  des
sicles si loigns, que les bonnes gens du pays croient qu'il a t
bti par les fes, et cela bien avant que les fameux hommes du Nord
vinssent donner leur nom  l'ancienne Neustrie: ces fes,  ce que
rapporte la tradition du pays, taient filles d'un grand seigneur de
ces cantons, clbre magicien lui-mme.

Monsieur et madame de Verseuil venaient d'hriter de ce chteau; et
quoiqu'on fut au mois de novembre, ils avaient quitt Paris pour
prendre possession de ce nouveau domaine. Albert et Victor, leurs
fils, ainsi que Ccile, leur fille, avaient t du voyage; et un
marin, frre de madame de Verseuil, le capitaine Forbin, tait aussi
arriv au chteau depuis quelques jours.

Monsieur et madame de Verseuil, ainsi que le capitaine, causaient un
soir auprs du feu, lorsqu'on entendit de grands cris qui partaient
de l'intrieur de la maison; chacun se disposait  aller voir ce que
c'tait, lorsque dame Gertrude, la vieille gouvernante de madame de
Verseuil, entra toute ple, chevele, tremblante, et pouvant  peine
respirer; elle se jeta aussitt dans un fauteuil, en disant: Ah, mon
Dieu! je n'en puis plus......--Que vous est-il donc arriv, et o sont
mes enfans, demanda madame de Verseuil?--Ah, madame! reprit Gertrude,
d'une voix entrecoupe, au bout du long corridor.... prs de la
chapelle.... vos enfans.... Allez..... allez vte..... pour moi, je
n'en puis plus.....

A ces mots, madame de Verseuil et son mari coururent au lieu qu'on
leur dsignait: le capitaine allait les suivre; mais dame Gertrude le
retint vivement par l'habit, en le conjurant de ne pas la laisser
seule.

La lumire que portait madame de Verseuil s'teignit au milieu du
corridor; mais elle et son mari n'en poursuivirent pas moins leur
chemin; ils approchaient de la chapelle, lorsqu'ils entendirent leurs
enfans qui s'criaient: Pour l'amour de Dieu, ne nous faites pas de
mal!--Ne craignez rien, mes enfans, c'est votre pre, c'est votre
mre, dirent monsieur et madame de Verseuil en les relevant; car ces
pauvres petits taient  genoux, la face prosterne contre terre.--Ah!
si vous saviez ce que nous avons vu! fuyons, fuyons vte.... et ils
entranaient leurs parens vers le salon, o le capitaine tait rest
auprs de dame Gertrude. En les voyant, celle-ci les prit dans ses
bras et ils s'embrassrent comme gens qui se flicitent d'avoir
chapp  un grand pril.

M. DE VERSEUIL. Je gage que la peur est encore la cause de cette
grande alarme?

GERTRUDE. Certainement, on aurait peur  moins; car cette fois nous
n'avons pas seulement vu et entendu, nous avons encore t frapps;
vous en voyez la preuve, puisque l'esprit ou le lutin m'a emport mon
bonnet.... Oh! le maudit chteau! j'y mourrai de peur, si toutefois
quelque mchant esprit ne m'y tord pas le cou.

Mad. DE VERSEUIL. Ah! Gertrude! pouvez-vous bien  votre ge tenir un
langage semblable; vous n'tes pas plus raisonnable que ces enfans.

CCILE. Maman, je t'assure que cette fois c'tait tout de bon un
revenant, car il nous a tous frapps bien fort.

ALBERT. Oui; il m'a donn plusieurs coups de poing dans le dos et dans
l'estomac.

VICTOR. Et moi, il m'a secou la tte, et m'a fait tomber mon chapeau.

GERTRUDE. Ces choses-l ne sont pas des effets de l'imagination... Oh!
le maudit chteau!

M. DE VERSEUIL. Je suis persuad qu'il y a dans tout ceci quelque
cause bien naturelle que vous n'avez pas approfondie; faudra-t-il que
je vous rpte toujours qu'il n'y a point de revenans, et qu'il n'y en
a jamais eu que dans l'imagination des peureux comme vous.

GERTRUDE. Mais il ne s'agit pas ici d'une simple vision: en passant
devant cette grande salle o sont les portraits des anciens habitans
du chteau, nous avons entendu un bruit assez fort, comme de quelqu'un
qui s'y promenait  grands pas....

Mad. DE VERSEUIL. Vous vous tes sauvs tout aussitt?

GERTRUDE. Eh bien, pas du tout; ce qui prouve que je ne suis pas
aussi peureuse qu'on le dit. Au contraire, je me suis arrte ainsi
que les enfans; nous avons cout, et nous avons entendu, je vous le
rpte, entendu trs-distinctement que l'on frappait tantt sur les
meubles, tantt sur les fentres. Je savais que sur mon rcit vous
vous moqueriez encore de moi; je rsolus donc d'entr'ouvrir tout
doucement la porte pour examiner: jugez de ma hardiesse!

En achevant ces mots dame Gertrude fit un bond sur sa chaise.
Quelqu'un venait de sonner  la grille du chteau; et le timbre seul
de la cloche avait fait tressaillir celle qui se vantait  l'instant
d'tre brave. C'tait le pasteur du village qui venait rendre une
visite  ses nouveaux paroissiens. Aprs les complimens d'usage,
monsieur de Verseuil lui dit: Vous venez fort  propos dans ce moment,
monsieur le Cur; nous avons besoin de renfort. Certaines personnes,
ici prsentes, entendent des bruits extraordinaires dans ce chteau,
aperoivent mme des fantmes..... Jusqu' ce jour ces revenans
s'taient montrs pacifiques, et ils se contentaient d'effrayer; mais
ce soir, quelques instans seulement avant votre arrive, ces mchans
esprits se sont aviss de battre mes enfans, et d'enlever le bonnet de
dame Gertrude. Elle venait de commencer le rcit de cette terrible
aventure.

--Si vous voulez lui permettre de continuer, dit M. le Cur, je serai
curieux de l'entendre.

Encourage par cette invitation, et esprant cette fois trouver
quelqu'un de son sentiment, Gertrude reprit son rcit en ces termes:

--Je disais donc que j'entr'ouvris doucement la porte de la chambre o
nous entendions du bruit. Albert, cramponn aprs moi, tenait notre
flambeau, Victor et Ccile me tiraient tant qu'ils pouvaient par mon
tablier pour m'empcher de tourner la clef.--Je pense que nous avions
bien raison, dirent les petits peureux.--C'est vrai, reprit Gertrude,
car  peine la porte fut-elle entrebaille et euss-je avanc la tte
avec prcaution, que l'esprit, mcontent sans doute, me sauta au
visage sans que je le visse venir; il arracha mon bonnet, teignit
notre lumire, et courut aprs nous dans le corridor, o il nous
battit tous quatre, et renversa ces pauvres petits. J'eus assez de
force pour venir jusqu'ici avertir de ce qui se passait; mais certes,
l'esprit peut tre bien tranquille maintenant, il ne m'arrivera plus
de me laisser aller  une tmraire et imprudente curiosit.

M. LE CUR. Vous aviez sans doute laiss quelque fentre ouverte dans
cette pice?

GERTRUDE. Non, monsieur, aucune.

M. LE CUR. Cela m'tonne. N'importe, ma bonne; je reconnais quelle
espce d'esprit s'est prsente  vous. Vous en rencontrerez peut-tre
encore plus d'une fois de semblables; mais n'ayez pas d'inquitude,
ils ne vous feront jamais de mal; du moins avec intention.

GERTRUDE. Je pensais bien que vous ne me traiteriez pas comme tout le
monde me traite ici, d'ignorante, de peureuse, de visionnaire.
Dites-moi, je vous prie, quels sont ces esprits qui reviennent dans ce
chteau? ce sont sans doute ceux qui y ont mal vcu? vraisemblablement
ils demandent des prires? y reviennent-ils souvent? que faut-il faire
pour les loigner de soi? Ah! de grce, tranquillisez-moi sur tous
ces points; parlez, parlez, je vous en prie.

M. LE CUR. L'esprit que vous avez rencontr est un malheureux gar
qui a t autant effray par vous, qu'il vous a effraye lui-mme.
Vous aviez un moyen bien simple de le satisfaire. Toutes les fois que
vous en rencontrerez de cette nature, et que vous voudrez vous
dlivrer de leur prsence, il faut....

En ce moment, il sembla que quelqu'un donnait un grand coup dans la
porte de la chambre. Chacun ayant fait silence, on entendit dans le
corridor le mme bruit que Gertrude avait entendu dans la salle des
portraits; on frappait avec force aux portes et fentres.--C'est
encore l'esprit, dirent les petits peureux!... Ah! monsieur le Cur,
faites vte ce qu'il faut pour qu'il s'loigne.

M. LE CUR. Je le veux bien. Mais si auparavant je vous le faisais
connatre? vous n'en auriez pas de regret.

LES ENFANS. Quoi! le faire entrer ici?

M. LE CUR. Oui; si monsieur et madame veulent bien le permettre: il
sortira aussitt que l'un de nous le dsirera.

Monsieur de Verseuil fit un signe de tte, et M. le Cur se
leva.--Attendez un instant, s'cria Gertrude en se sauvant dans une
alcove dont elle ferma bien soigneusement les rideaux. Ccile se
cacha auprs de sa mre, et Victor se mit entre les genoux de son
oncle. Albert fut le plus poltron; il alla se cacher avec Gertrude.

M. le Cur ayant ouvert la porte, on entendit le bruit confus qui
s'avanait du fond du corridor, et l'on vit entrer dans la chambre une
chauve-souris dont les agiles dployes formaient un volume assez
considrable: elle fit plusieurs fois le tour de la chambre, en
frappant les vitres et les boiseries; ensuite elle se posa sur une
corniche au-dessus de la chemine.

Comment! dirent les petits peureux, c'est-l l'esprit qui nous a
battus? et ils appelrent leur frre et leur bonne. Albert voyant tout
le monde tranquille, s'avana sur la pointe du pied jusqu'au bord de
l'alcove, puis passa tout doucement la tte entre les rideaux, et ne
remarquant rien autre chose que l'espce d'oiseau perch en face de
lui, il vint enfin rire avec son frre et sa soeur de leur terreur
panique; puis tous trois allrent ensuite tirer du fond de sa cachette
la pauvre Gertrude, qui tremblait de tout son corps.

M. LE CUR. Vous voyez la cause de votre pouvante; voil le terrible
revenant! Cette pauvre chauve-souris aura trouv quelque issue pour
s'introduire dans la salle des portraits.

VICTOR. C'est moi qui en suis cause; tantt j'ai cass un carreau, en
jouant avec ma balle.

M. LE CUR. Vous pouvez maintenant tout expliquer comme moi: la
chauve-souris, bien fche de se trouver enferme dans la salle, a vu
la clart aussitt que la porte a t entr'ouverte; elle s'est
prcipite du ct de la lumire; elle a touch Gertrude, a fait
tomber son bonnet et votre flambeau. En volant dans le corridor, elle
s'est heurte contre chacun de vous, et son choc, joint  votre
frayeur, vous a renverss: il n'y a dans tout ceci rien que de
trs-simple. Quand il s'introduira de ces oiseaux dans la maison,
ouvrez une fentre, et ils sortiront aussitt. Vous allez voir que
celui-ci ne demande pas mieux que de recouvrer sa libert.

M. DE FORBIN. Permettez, monsieur le Cur; je serais d'avis
d'attrapper cette bte et de la mettre un instant entre les mains de
ces petits poltrons, pour les convaincre encore davantage, et les
gurir de leur sotte frayeur.

Ceci fut une partie de jeux pour les enfans, qui les divertit
beaucoup. Quand on eut bien caress cette chauve-souris, on ouvrit une
fentre, et elle ne se fit pas prier pour gagner les champs.

CCILE. Nous voyons que, dans cette circonstance, nous avons eu tort
d'avoir peur; mais cependant on raconte des histoires certaines de
revenans?

Mad. DE VERSEUIL. Ecoute ma fille: si la chauve-souris s'tait
chappe aussitt aprs l'alarme qu'elle vous a donne, vous auriez
toujours voulu attribuer votre aventure  une cause surnaturelle; vous
auriez aussi racont, comme une chose certaine, que vous aviez t
battus par un esprit.

M. LE CUR. Toutes les histoires d'apparitions de spectres, de
fantmes, de revenans, n'ont point d'autres fondemens que la peur et
l'ignorance. Dans ces vnemens tout n'est pas faux ni imaginaire, il
y a du vrai; et ce vrai, dont les causes naturelles sont inconnues
aux peureux qui ne cherchent pas  les dcouvrir, se transforme pour
eux en une chose merveilleuse; alors un incident fort simple passe
dans leur imagination pour un prodige. Pourquoi voudriez-vous que Dieu
permit aux morts de venir ainsi tourmenter les vivans?

GERTRUDE. Cela ne serait sans doute que pour demander des prires?

M. LE CUR. Eh! dites-moi, je vous prie, quelle vertu pourraient avoir
auprs de Dieu des prires arraches par la frayeur? Pensez-vous qu'il
n'y ait que le trs-petit nombre de ceux qui, soi-disant, reviennent
demander ces prires qui en aient besoin? Pourquoi Dieu, Dieu la
bont mme, n'accorderait-il pas cette faveur  tous ceux  qui elle
est ncessaire? Non, mes enfans, ce systme n'est point d'accord avec
les lois de la divinit. Dans des temps de superstition, l'intrt de
quelques individus a enfant ces sortes de prodiges; l'ignorance et la
crdulit y ont fait ajouter foi; et la frayeur en a ensuite cr un
nombre infini d'imaginaires.

C'est ainsi que du temps de Saint-Louis, les religieux que ce monarque
avait tablis  Gentilly, voyant de leurs fentres le palais de
Vauvert, bti par le roi Robert, abandonn par ses successeurs, et
dont on pouvait faire un monastre commode et agrable, s'avisrent
d'un stratagme pour en devenir possesseurs. On n'entendit plus dans
ce palais que des hurlemens affreux. On y voyait des spectres tranant
des chanes, et toutes sortes de fantmes. Un monstre vert semblait
toujours prt  s'lancer la nuit sur les passans. Que faire d'un
pareil chteau? Les chartreux le demandrent  Saint-Louis: il le leur
donna avec toutes les terres qui en dpendaient; et, ds ce moment,
les revenans n'y reparurent plus. Aujourd'hui qu'on est plus clair,
on sentirait que c'est blesser la religion que de mettre ainsi en jeu
les morts et l'enfer; et l'on punirait ceux qui chercheraient 
surprendre la crdulit du peuple.

ALBERT. Ne serait-ce pas par suite de cet vnement que la rue
d'_Enfer_ reut son nom?

M. LE CUR. Prcisment: je connais un peu ce qui concerne votre
grande ville; je l'ai habite long-temps; j'y ai mme t tmoin d'un
exemple terrible de ce que peut causer une frayeur irrflchie; mais
je vous rserve ce rcit pour un autre moment.

M. DE FORBIN. Les anciens, dans des circonstances importantes, ont
quelquefois d  de semblables moyens prpars d'avance, le succs des
plus grandes entreprises. Jules-Csar tant prt  passer le Rubicon,
un homme d'une taille extraordinaire apparut tout  coup  la tte de
l'arme; et saisissant la trompette d'un soldat, il sonna la charge et
s'lana dans le fleuve. Amis! dit Jules-Csar  ses soldats, allons
o les prsages des dieux et l'injustice de nos ennemis nous
appellent.

VICTOR. Jules-Csar connaissait donc cet homme?

M. DE FORBIN. Sans doute; en gnral habile et qui sait combien le
merveilleux peut influer sur le coeur des hommes, il l'avait choisi
secrtement, et lui avait ordonn de jouer ce rle pour enflammer ses
troupes.

Une apparition bien plus complique, mise en action par un roi
d'Ecosse, ranima le courage et la gloire de ses peuples. Les Pictes,
dans une guerre contre les Ecossais, turent le roi lui-mme, et
dfirent la plupart de sa noblesse. Cenethus, fils du roi d'Ecosse,
dsirant de venger la mort de son pre, exhorta les seigneurs de son
royaume  reprendre les armes, et  attaquer les Pictes; mais il ne
russit point  les dterminer, parce qu'ils songeaient aux malheurs
rcens de la dernire guerre. Cenethus voyant qu'il ne pouvait par la
persuasion les porter  venger la mort de leur roi et leur propre
honneur, eut recours  l'artifice: feignant de vouloir tre clair
sur les affaires de l'tat, il manda les chefs du royaume pour
assister au conseil, et les fit loger dans son chteau.

Une nuit,  peine ces seigneurs taient-ils endormis, qu'un fantme
horrible pntra dans la chambre de chacun d'eux, tenant en main une
espce d'pe flamboyante, et leur dit d'une voix sourde, mais
assure, qu'il tait envoy de Dieu pour leur ordonner la guerre
contre les Pictes, et que la victoire leur tait assure: ce fantme
disparut aussitt.

Ds le matin, les princes vinrent trouver le roi,  qui chacun
communiqua sa vision: Cenethus parut tonn, et leur confia qu'il en
avait eu une semblable. La guerre fut aussitt rsolue; et les
Ecossais, enhardis par la promesse qui leur avait t faite qu'ils
remporteraient la victoire, assaillirent les Pictes avec tant
d'ardeur que non-seulement ils gagnrent la bataille, mais qu'ils les
exterminrent entirement.

CCILE. Puisque tous ces seigneurs, des peuples et des armes entires
croyaient  la ralit de ces apparitions, il nous est bien
pardonnable d'avoir cru aussi aux revenans.

M. DE VERSEUIL. C'tait pardonnable dans ces temps-l, parce que les
lumires de la raison n'taient le partage que de quelques tres
privilgis. Mais aujourd'hui que les connaissances sont rpandues
presque dans toutes les classes de la socit, on doit ranger de
telles ides avec les contes de fes, de sorciers, et autres fables
semblables.

ALBERT. Tu nous as dit qu'il n'avait jamais exist de fes, et que la
construction de ce chteau qu'on prtend tre leur ouvrage, est un
vieux conte comme ceux du Petit Poucet et du Chat bott; mais les
sorciers ne sont pas des tres imaginaires, car j'ai entendu parler de
gens qu'on accusait de l'tre, et qui ont t condamns au feu.

M. DE VERSEUIL. Il est vrai que l'on a cru aux sorciers et que l'on a
brl des malheureux qui passaient pour tels: c'tait le dplorable
effet de l'ignorance du temps.

M. LE CUR. Oui, mes petits amis, il fut un temps o l'on n'entendait
parler que de sorciers; c'tait une manie; on les poursuivait en
justice, on les condamnait au feu, et, jusque dans les flammes, ces
fanatiques soutenaient l'esprit de leur rle.

CCILE. Comment! ils aimaient mieux se laisser brler que de dire la
vrit?

M. LE CUR. Je conois que cela a droit de vous tonner; mais ces
gens, aprs avoir pass pour des tres extraordinaires, ne voulaient
pas dcheoir de l'opinion qu'ils avaient donne d'eux; ils taient
glorieux de leur titre, et le soutenaient jusqu' la mort. Il y a
mieux, plus on poursuivait les sorciers, plus ils se multipliaient.

CCILE. Je ne comprends pas encore cela. S'il n'y avait que la mort 
esprer, pourquoi donc cette fureur?

M. LE CUR. Tous les prtendus sorciers n'taient pas pris; il n'y
avait que les plus maladroits ou les plus entts qui s'exposaient
assez pour cela. Les autres vivaient  leur aise et en fainans des
largesses que rpandaient sur eux, et  pleines mains, les insenss
qui croyaient  leur prtendue science. Du moment qu'on ne les a plus
perscuts, le mtier a perdu son crdit, et les sorciers de ces
temps-l ne comptent plus de successeurs aujourd'hui que parmi ces
pauvres hres qui tirent les cartes et disent la bonne aventure pour
quelques sous dans nos places publiques. Il est permis  tout le monde
d'tre sorcier comme cela.

M. DE FORBIN. On rencontre cependant encore quelquefois des drles qui
veulent jouer le rle de sorcier avec toute sa burlesque dignit. J'ai
vu il y a quelques annes un vieux ptre, nomm Rocafiol, qui vint
fixer son domicile dans un des faubourgs de Montpellier, o il
exerait la profession de mdecin-sorcier. Une troupe imbcile et
crdule accourait tous les jours des extrmits de la ville et mme
des lieux circonvoisins pour consulter le devin. J'eus la curiosit
d'aller visiter ce grotesque personnage dans son manoir mystrieux:
au fond d'une cabane obscure et enfume, je vis un vieillard assis
dans un fauteuil antique; son front sillonn, sa barbe longue et
blanche, ses habits, ou plutt ses haillons de mille couleurs,
offraient un coup d'oe dont un comdien aurait pu trs-bien tirer
parti. Quand tout tait prpar, on faisait entrer l'un aprs l'autre
les malades qui venaient exposer leurs infirmits. Cet Esculape d'un
nouveau genre leur rpondait: _On vous a ensorcel, je romprai le
charme_; faites des habits et du linge neufs; apportez ici ceux dont
vous vous tes servi jusqu' ce jour; je brlerai le tout samedi 
minuit, dans les champs, je battrai la souche, je forcerai celui qui
vous tourmente  se taire, et mille autres balivernes de cette espce;
sa recette tait la mme pour tout le monde.

Rien n'galait le dsintressement de ce Rocafiol; il n'acceptait ni
cadeaux ni honoraires: cette gnrosit tait sans doute admirable
dans un gueux; mais la police, qui est sorcire aussi, s'est occupe
de son sort; elle a fait faire des fouilles chez les revendeurs de
nippes, et comme vous pouvez bien le penser, chacun a reconnu les
effets qu'il avait donns pour tre brls. Vous croyez peut-tre que
Rocafiol fut dconcert, qu'il laissa tomber son masque de sorcier
pour avouer franchement son charlatanisme? Point du tout; il soutint
que les effets avaient t rellement brls par lui; mais que sans
doute quelque sorcier, ayant un pouvoir au-dessus du sien, les avait
fait renatre de leurs cendres pour le perdre.

VICTOR. C'est prcisment comme les gnies de nos contes de fes, qui
sont toujours opposs les uns des autres, avec une puissance plus ou
moins tendue.

M. LE CUR. Eh bien, dans d'autres temps, au lieu de se borner 
renfermer cet homme comme un escroc, on lui aurait fait son procs
comme sorcier, et il est probable qu'il et mieux aim mourir avec sa
rputation que de se dmentir. Je vais vous parler d'un homme
respectable qui n'est nullement  comparer avec le malheureux dont il
vient d'tre question. J'ai tudi  l'ancienne Universit de
Helmstedt, sous un savant professeur, M. Beireis, qui passait aux yeux
de beaucoup de monde pour un sorcier, parce qu'il possdait quelques
secrets de chimie. Un jour il parut  la table du duc de Brunswick,
vtu d'un bel habit de draps gros bleu. Au milieu du dner, on
s'aperoit que son habit est devenu violet, et avant qu'on se ft lev
de table, il tait d'une superbe couleur carlate. Depuis cette
exprience, M. Beireis devint un objet de la curiosit publique; et il
se plut  confirmer les gens crdules dans l'ide qu'il tait
magicien.

ALBERT. Comment! il est possible qu'un habit change ainsi trois fois
de couleur, sans qu'on y touche?

M. DE FORBIN. La physique et la chimie donnent les moyens de faire
quantit d'expriences aussi curieuses.

M. DE VERSEUIL. Je me souviens d'une aventure assez plaisante arrive
 Ble, aprs l'excution d'un chaudronnier qui fut pendu comme
sorcier. Il avait t ensuite expos  des fourches patibulaires peu
distantes de la ville. Le lendemain de l'excution, un paysan qui
s'tait ht de nuit d'aller au march de la ville, tant arriv avant
que les portes fussent ouvertes, alla se reposer sous un arbre, sans
se douter qu'il tait prs du gibet. L'obscurit de la nuit n'tait
pas encore dissipe, lorsque d'autres hommes qui se rendaient aussi 
la ville, passant devant les fourches patibulaires et sachant que le
chaudronnier y tait expos, l'un d'eux, pour faire le plaisant, se
mit  crier s'il voulait venir avec eux. Le paysan qui tait dessous
l'arbre, croyant qu'on s'adressait  lui, et tant bien aise de
trouver compagnie, rpondit: volontiers, attendez-moi, nous irons
ensemble. A ces mots, le questionneur et tous ceux qui taient avec
lui s'enfuirent pouvants, et racontrent dans la ville que le pendu
leur avait parl; ce qui tablit encore bien mieux sa rputation de
sorcellerie.

M. LE CUR. Remarquez bien, mes petits amis, que presque toutes les
aventures de revenans arrivent la nuit, parce que dans l'obscurit, la
crainte nous fait voir et entendre bien des choses qui ne sont pas, ou
nous empche de remarquer d'o provient ce que nous voyons et
entendons. Dans ces circonstances, quand notre imagination n'est pas
fortement prmunie contre la peur, elle grossit nos visions, et
devient elle-mme la source de nos alarmes.

M. DE VERSEUIL. Toutes les fois, mes enfans, que quelque chose se
prsentera  vous d'une manire surnaturelle, songez bien que c'est ou
une illusion de vos sens, ou qu'il y a des causes dont vous ne voyez
que les effets. Je veux vous donner tant de preuves  cet gard, que
vous ne soyez jamais tents de vous laisser aller  des ides aussi
contraires  la raison, que nuisibles  la sant. A votre ge, ces
frayeurs sinistres non-seulement touffent le courage de l'me, mais
en outre paralysent le dveloppement des forces du corps. L'homme
peureux, craintif, ne jouira jamais pleinement de son existence.

VICTOR. Cela est bien vrai; car je ne vois jamais approcher la nuit
sans en ressentir de la peine. Si je suis seul, j'prouve du malaise,
je n'ose remuer. Quand je suis couch, le moindre bruit me fait
frissonner; mes yeux semblent toujours apercevoir des fantmes; je
crois sentir que l'on me touche; mon coeur bat avec force, la
respiration me manque, il me serait impossible alors de parler, et je
souffre comme si j'tais bien malade. Mon frre et ma soeur sont tout
comme moi.

M. DE FORBIN. Corbleu! Comment voulez-vous devenir des hommes, si cela
continue!

ALBERT. Oh, quant  moi, mon oncle, l'aventure de ce soir m'a dj
bien raffermi, et j'espre me dbarrasser tout--fait de cette vilaine
peur.

M. LE CUR. Je serai charm de contribuer  votre gurison; et
j'espre, avant trois jours, vous voir assez raisonnables pour ne pas
craindre de vous mettre en rapport avec certain spectre qui est chez
moi, et dont la familiarit vous dlivrera de la peur de tous les
autres.

LES ENFANS. Un spectre!

M. LE CUR. Oui, vraiment; un spectre avec lequel j'ai fait
connaissance il y a long-temps, et qui m'a l'obligation de se trouver
encore ici-bas.

CCILE. Quoi! il est visible chez vous? Nous ne l'avons pas vu lorsque
nous y avons t?

M. LE CUR. C'est un revenant de Paris o il est n, o il est mort.
Je lui permets quelquefois de faire des absences de chez moi; il n'est
revenu dans ma maison que ce soir.

VICTOR. Mais vous disiez qu'il n'en existait pas?

M. LE CUR. Non, il n'existe ni spectres ni fantmes qui reviennent
pour effrayer et tourmenter ceux qui ne les recherchent pas; mais j'ai
recherch celui dont je parle, il me doit sa conservation, et il
n'apparat devant les trangers que lorsque je le veux.

Gertrude ouvrait de grands yeux pour regarder M. le Cur; et il lui
passait bien des ides par la tte.

Dix heures sonnrent en ce moment  l'horloge du chteau; le pasteur
se leva pour se retirer.--Nous serons bien contens d'aller chez vous
demain, dirent les enfans, si l'on veut nous le permettre. Cette
intention de leur part fit grand plaisir  M. de Verseuil; elle lui
annonait l'heureuse disposition de ses enfans  matriser leurs
vaines craintes; la veille, ils n'auraient pas eu le courage de songer
seulement  entrer chez M. le Cur, si on leur et dit qu'il y avait
un revenant.

D'aprs cette simple annonce, Gertrude se promit bien  elle-mme de
n'y jamais mettre les pieds.

Les enfans reconduisirent le pasteur jusqu' la grille du chteau, et
traversrent ensuite les cours et les corridors sans songer qu'ils
n'taient accompagns de personne.--Bien! trs-bien! dit M. de Forbin,
nous en ferons des hommes; il y a tout lieu d'esprer  prsent.




LES HISTOIRES MERVEILLEUSES.




SECONDE PARTIE.


Les enfans taient venus de grand matin souhaiter le bonjour  leur
mre, et lui demander si elle leur permettrait d'aller chez monsieur
le Cur; elle le leur avait accord, pourvu qu'ils obtinssent aussi la
permission de leur pre; ils allrent aussitt la lui demander.

Madame de Verseuil exprimait  Gertrude toute sa joie de l'heureux
changement qui s'tait opr dans le caractre craintif de ses
enfans.--Tenez, madame, lui dit celle-ci, je ne veux pas parler; tant
mieux s'ils sont guris. Quant  moi, je ne dormirai tranquille que
quand je serai de retour  Paris.

Mad. DE VERSEUIL. Comment! l'aventure d'hier ne t'a pas entirement
rassure?

GERTRUDE. Il s'en faut; et depuis hier, il s'est pass bien d'autres
choses.

Mad. DE VERSEUIL. Que s'est-il donc pass?

GERTRUDE. J'ai eu une belle peur cette nuit! Qu'on vienne me dire que
les morts ne reviennent pas, surtout dans des maisons comme celle-ci!
Oh le maudit chteau! je voudrais bien en tre dehors.

Mad. DE VERSEUIL. Quoi! M. le Cur ne t'a pas convaincue que tes
frayeurs taient chimriques?

GERTRUDE. M. le Cur lui-mme m'a bien donn  penser.

Mad. DE VERSEUIL. Et qu'as-tu donc pens, ma pauvre Gertrude?

GERTRUDE. J'ai pens qu'en sa qualit de prtre, il a beaucoup de
pouvoir sur les esprits, qu'il aura conjur celui d'hier, et nous
l'aura fait apparatre sous la forme d'une chauve-souris.

Mad. DE VERSEUIL. Oh! Gertrude, que vous tes peu raisonnable!

GERTRUDE. Cela vous plat  dire, madame. Au contraire, je rflchis.
Pourquoi le spectre, qu'il a maintenant chez lui, n'y est-il que
depuis hier soir? parce que ce n'est que de ce moment que la prtendue
chauve-souris a quitt ces lieux.

Mad. DE VERSEUIL. Mais ne vois-tu pas que cette annonce d'un revenant
chez lui n'est qu'une plaisanterie pour exciter la curiosit de mes
enfans, ou quelque moyen ingnieux qu'il veut employer pour les rendre
plus hardis? Ne l'avons-nous pas tenue entre nos mains, cette
chauve-souris? Or, les esprits, rapporte-t-on, ne sont pas palpables.

GERTRUDE. Au surplus, cette nuit, c'tait bien pire que la
chauve-souris.

Mad. DE VERSEUIL. Qu'est-il donc arriv cette nuit?

GERTRUDE. Oh bien, madame, puisque vous voulez que je vous le dise, le
voici: je dormais bien profondment, lorsque j'ai t rveille par le
bruit de quelqu'un qui se promenait dans les corridors; j'ai entendu
ouvrir et fermer des portes, on a t sans doute dans le parc, puis on
est revenu. Le vent faisait entendre un sifflement aigu, toutes les
fentres tremblaient je crois autant que moi. Personne de la maison ne
serait tent je pense d'aller dans cette saison se promener ainsi la
nuit.

Mad. DE VERSEUIL. Tiens, coute cette histoire: Une femme de beaucoup
d'esprit du temps de Louis XIV, madame Deshoulires, se trouvait chez
des amis  leur campagne; prvenue qu'un fantme venait chaque nuit se
promener dans l'un des appartemens du chteau, elle eut la curiosit
de vouloir s'en convaincre par elle-mme, et assez de fermet pour
approfondir cette aventure. Depuis long-temps, personne n'osait
habiter l'appartement en question: elle s'y rendit aprs le souper, et
se coucha bien tranquillement. Au milieu de la nuit, elle entendit
ouvrir sa porte; on s'avana dans sa chambre d'un pas lourd et pesant;
on renversa une table qui tait prs du lit, et on remua les rideaux:
il y avait de quoi tre effray. Cependant madame Deshoulires
surmonta toute crainte; et allongeant ses deux mains pour sentir si le
spectre avait une forme palpable, elle rencontra deux oreilles longues
et velues. Ces deux oreilles lui donnaient beaucoup  penser; mais
continuant  vrifier, elle reconnut que le fantme n'tait autre
chose qu'un gros chien assez pacifique, qui, n'aimant point  coucher
 l'air, avait l'adresse de pntrer dans l'intrieur de la maison par
un carreau bris, et venait coucher dans cette chambre, dont la
serrure ne fermait pas bien. Le chien de la cour ne serait-il pas ton
revenant de cette nuit?

GERTRUDE. Non, madame, ce n'est pas cela; demandez  Grard, votre
concierge,  qui l'esprit a parl.

Mad. DE VERSEUIL. Il lui a parl!

GERTRUDE. Oui, madame; et il en est encore tout malade. Il y a
prcisment un an  pareil jour que son pre est mort. Eh bien, vers
minuit, il est venu frapper aux carreaux de la fentre, et a cri 
son fils: _Grard, songe  moi, n'oublie pas ce que je t'ai demand._
Avant de mourir, ce brave homme lui a recommand de faire dire tous
les ans une messe pour le repos de son me, et d'acquitter une petite
dette qu'il laissait. Malheureusement Grard a nglig de la payer;
c'est sans doute pour cela que son pre est revenu.

Mad. DE VERSEUIL. Grard aura rv ce qu'il t'a rapport.

GERTRUDE. Non, madame, il a bien entendu la voix du dfunt, et
Brigitte sa femme, l'a entendue de mme.

M. de Verseuil entra chez sa femme avec les enfans, et un instant
aprs, M. de Forbin arriva.--Ma soeur, dit-il, c'est aujourd'hui la
fte de ma petite Ccile; comme je suis bien content d'elle, je vais
lui donner de jolis livres que j'ai fait venir de Paris. Gertrude,
allez voir si Grard a t les chercher chez le libraire,  la ville
voisine. Gertrude revint un instant aprs dire que Grard avait oubli
sa commission; mais qu'il venait de partir sur-le-champ.

M. DE FORBIN. Le maraud l'a donc fait exprs?

GERTRUDE. Pardonnez-lui, monsieur; car c'est bien excusable d'aprs ce
qui lui est arriv.

M. DE FORBIN. Qu'est-ce donc?

Mad. DE VERSEUIL. C'est une grande aventure qui n'est pas trs-claire;
je vous conterai cela.

M. DE FORBIN. Je devais d'autant moins m'attendre  cet oubli, qu'hier
au moment de me mettre au lit, craignant que ce nigaud manqut de
mmoire, je suis descendu exprs pour lui rappeler ma commission.

Mad. DE VERSEUIL. Sur le minuit?

M. DE FORBIN. Minuit sonnait comme je remontais.

Mad. DE VERSEUIL. Vous avez frapp  sa porte?

M. DE FORBIN. Non; mais  sa croise.

Mad. DE VERSEUIL. Et que lui avez-vous dit?

M. DE FORBIn. Je lui ai dit qu'il songe  moi; qu'il n'oublie pas ce
que je lui avais demand. Mais  quoi bon toutes ces questions?

Mad. DE VERSEUIL. Je vais vous l'expliquer, tandis que Gertrude
apprtera le djener; car je pense qu'elle serait trop confuse si
j'en faisais le rcit devant elle; n'est-ce pas, Gertrude? Oh! le
maudit chteau! le maudit chteau! rpta madame de Verseuil, en riant
de tout son coeur.

Elle fit alors le dtail de tout ce que la gouvernante de son ct, et
le concierge du sien, avaient imagin d'aprs la sortie nocturne du
capitaine; et chacun rit beaucoup de cette nouvelle terreur panique de
la pauvre Gertrude.

Vous voyez, dit M. de Verseuil, que voil une seconde apparition qui
n'aurait pas manqu d'ajouter  la rputation de ce chteau. C'est
ainsi qu'on forge des histoires, lorsqu'on s'abandonne  la peur sans
rflchir.

Je me souviens, dit M. de Forbin, d'une autre peur que je fis un jour,
sans le vouloir,  un pauvre diable. Pendant un sjour que je fis 
Paris, je pris un logement garni; et j'tais un matin dans mon lit 
rflchir que j'avais eu tort de laisser ma clef  la porte d'entre,
parce qu'il serait facile de me prendre divers effets qui taient dans
une petite antichambre. Tandis que ces ides me roulaient par la tte,
un menuisier montait charg d'un cercueil pour un homme qui venait de
mourir dans une chambre voisine. Le menuisier croyant entrer chez le
mort, ouvre ma porte, et dit en entrant: Voil une bonne redingote
pour l'hiver. Je crus qu'on me volait. Ah, coquin! tu oses te moquer
de moi! dis-je en sautant hors du lit. Cet homme me voyant paratre nu
en chemise, laissa tomber son cercueil, et se sauva  toutes jambes,
ne doutant pas qu'il n'eut le mort  ses trousses.

ALBERT. Le quiproquo de cet homme dt bien vous amuser?

M. DE FORBIN. En revanche, une autre fois, il m'arriva une aventure de
spectre qui aurait eu de quoi m'effrayer, si j'avais t craintif.
Mais cela me rappelle que M. le Cur doit vous en faire voir un de sa
connaissance; allons le trouver.

CCILE. Mon oncle, dites-nous, auparavant votre aventure?

M. DE FORBIN. Vous le voulez? la voici: En passant  Grenoble, comme
militaire, je fus log chez des bourgeois. J'entendis la nuit marcher
 grands pas dans ma chambre, quelqu'un qui tranait des chanes. En
prtant l'oreille, je distinguai qu'on allait du ct de la chemine.
On remua les cendres o j'avais enterr un tison; ce qui fit une
lumire,  la faveur de laquelle j'aperus un grand homme sec, qui
avait les joues creuses, un regard effroyable, et des chanes aux
mains et aux pieds. Ce spectre s'approcha ensuite d'une table o il y
avait deux pistolets chargs; il en prit un, le banda en le
regardant, puis le remit brusquement sur la table; aprs quoi il vint
droit  mon lit, et me dit d'une voix lugubre et terrible: que fais-tu
l?--Je tche de dormir, lui rpondis-je. Et toi, que viens-tu faire
ici?--Je veux me coucher; retire-toi. Et il se mit  me pousser comme
s'il eut voulu me jeter hors du lit. Je ne savais trop que penser de
cette scne, lorsque j'entendis du monde crier dans la cour: le fou
est chapp. Je me jetai alors sur ce grand diable de corps, que je
tins embrass de toutes mes forces, jusqu' ce qu'on ft venu me
dlivrer d'un si vilain camarade. C'tait un fou maniaque, pre du
matre de la maison, et qui s'tait chapp du corps de logis o on le
tenait renferm habituellement.

Dans une pareille circonstance, lorsque le spectre serait venu  vous,
dites-moi, enfans, qu'auriez-vous fait?--J'aurais cri bien fort, pour
appeler du secours, dit Ccile.--Je me serais saisi des chanes qu'il
avait aux mains, pour l'empcher d'agir contre moi, dit Victor.--Ma
foi, dit Albert, j'aurais saut sur mes pistolets, et l'ajustant
aussitt, je lui aurais conseill de dcamper au plus vite, ou
sinon....--Bien! mes enfans, reprit le Capitaine. Je crois que M. le
Cur peut maintenant vous faire apparatre les plus mchans
lutins..... Allons le voir.

Ce fut une grande partie de plaisir pour nos trois petits peureux. Ils
n'taient pas encore trs-fermes; mais la curiosit l'emportait sur la
crainte. Ils avaient nanmoins rsolu entre eux de faire bonne
contenance, telle chose qu'ils vssent ou entendssent, et ils
s'taient promis de ne point se quitter.

Ils trouvrent M. le Cur avec un jeune homme de dix-huit ans,
environ, qu'il prsenta comme son neveu, tudiant en chirurgie prs la
Facult de Paris. M. de Forbin fit bien rire M. le Cur, en lui
apprenant l'effroi qu'il avait caus la nuit  Grard et  dame
Gertrude--Il faut convenir, dit M. le Cur, que le hasard rapproche
quelquefois un concours de circonstances qui semblent tellement lies
ensemble, qu'elles doivent ncessairement surprendre au premier coup
d'oeil. Grard pensait sans doute  son pre au moment o vous vntes
lui parler, et vos paroles se trouvrent telles qu'aurait pu les
profrer le dfunt. Que Grard se soit donc laiss aller d'abord  la
surprise, cela se conoit; mais s'il avait seulement demand qui lui
parlait ainsi, vous rpondiez, et tout le prestige tait dtruit.
C'est parce que les gens craintifs, ignorans, ne font jamais de
recherches, qu'il circule tant d'histoires qui ont quelque apparence
de vrit. A votre arrive, je rapportais  Ernest, mon neveu, notre
aventure de la chauve-souris, et il allait  son tour me raconter un
trait qui lui est personnel.

On pria M. Ernest de faire part de ce trait; voici ce qu'il dit: Un
jour une domestique de chez mon pre tant descendue  la cave, en
remonta avec une frayeur sans gale, s'criant qu'elle venait d'y voir
un spectre. On se moqua d'elle; et les plus hardis d'entre quelques
voisins descendirent pour vrifier ce rapport; mais ils remontrent
aussi promptement, et avec autant de frayeur que cette pauvre
servante. Le bruit courut dans la maison, et se rpandit bientt dans
tout le quartier que nous avions un revenant dans notre cave. On y
venait en foule pour le voir, et chacun s'en retournait convaincu.
J'arrivai sur ces entrefaites; je descendis aussi  la cave; je vis
comme tout le monde un grand corps ple et dcharn, debout,
absolument nu, et dont les yeux  demi ferms taient effrayans.
Personne n'osait approcher, et l'on me crut perdu lorsqu'on me vit
avancer. Je remuai un tonneau pour parvenir  ce corps, il fit un
mouvement, tout le monde s'enfuit, et je restai seul avec ce spectre
qui tait tomb dans mes bras.

VICTOR. Ah! mon Dieu, qu'est-ce que c'tait que ce spectre, et d'o
venait-il?

ERNEST. C'tait rellement un mort. Le chariot de l'Htel-Dieu qui
transporte au cimetire ceux qui dcdent dans cet hpital, ayant
vers la nuit prcdente prs de notre maison, et les corps tant
tombs sur le pav, celui-ci avait pass par le soupirail de la cave,
et comme il tait tomb entre deux tonnes, il se tenait droit. Cette
dcouverte dtruisait toutes les conjectures qu'on avait pu former;
mais telle est la faiblesse humaine, que nous fmes les seuls qui
restmes dans cette maison; tous les autres habitans la quittrent,
personne n'osant plus descendre dans les caves.

M. DE FORBIN. Voyez comme on se rend esclave, et par consquent
malheureux, par un caractre faible et craintif.

M. LE CUR. Etant vicaire d'une paroisse de Paris, j'ai particip  un
vnement bien extraordinaire, qui fut caus par un enchanement
singulier de circonstances. Un fossoyeur ayant vu ensevelir un homme
de qualit auquel, d'aprs ses dernires volonts, on avait laiss au
doigt un anneau d'un grand prix, rsolut de le lui drober. Etouffant
le cri de sa conscience qui lui ordonne de ne point violer l'asile des
morts, il se rend dans le caveau o l'on avait laiss ce cercueil
qu'on devait placer le jour mme dans une tombe particulire qu'on
prparait dans une chapelle de l'glise. Il s'tait muni d'une
lanterne sourde, et de quelques outils propres  son opration. Ayant
vu cet homme ouvrir la porte d'entre des souterrains, et n'ignorant
pas la particularit de l'anneau, je conus des soupons. J'avais un
moyen de m'en assurer en entr'ouvrant la trappe qui donnait de
l'glise dans les caveaux de spulture. Je m'y pris avec assez de
prcaution pour n'tre pas entendu. J'aperois mon voleur; il ouvre le
cercueil, et dtachant le linceuil, qui enveloppe le cadavre, il
s'empare de la main pour retirer l'anneau funeste qui l'a tent; les
doigts taient enfls, il n'en pouvait venir  bout; je lui vois
prendre son couteau et couper le doigt, o tait le diamant.
Malheureux! lui criai-je de toute ma force, qu'ose-tu faire l!

Il crut sans doute entendre une voix surnaturelle; ces mots le
glacrent d'pouvante. En faisant quelques mouvemens, il renversa sa
lanterne, et sa lumire s'teignit. Je ne distinguai plus rien; mais
je l'entendis reclouer le cercueil. Je me rendis  la porte des
souterrains pour l'attendre  la sortie; une demi-heure s'tant
coule, et ne le voyant pas venir, je pris de la lumire, et je
descendis. Je trouvai ce malheureux renvers sur le cercueil, et
ayant perdu connaissance. Je le rappelai  lui: Vous avez fait une
vilaine action, lui dis-je, et vous n'tes pas sans doute sans vous en
repentir; suivez-moi et ne craignez rien de ma part. Ses forces
n'taient pas encore revenues, je voulus l'aider  se relever... dans
ce moment ma lumire fut teinte.--C'est en vain que je veux fuir, me
dit-il, celui que j'ai dpouill me retient toujours; je suis
perdu!--Et il s'vanouit de nouveau. J'essayai de l'entraner; mais il
tait effectivement retenu. J'allai chercher le suisse; et nous
reconnmes que ce malheureux en refermant le cercueil dans
l'obscurit, avait clou le pan de son habit entre deux planches;
voil ce qui lui avait fait imaginer qu'il tait arrt par la
vengeance divine.

Tandis que je lui donnais des secours, le suisse ouvrait le cercueil;
jugez de sa surprise! La dernire heure n'tait pas encore sonne pour
celui qu'on avait descendu dans le tombeau; l'action de notre voleur
l'avait tir de sa lthargie, et se trouvant  moiti dsenseveli, il
commena  ouvrir les yeux,  remuer les bras. J'admirai les moyens
que la providence avait pris pour soustraire cet homme au sort fatal
qui l'attendait. Pendant ce temps-l le fossoyeur revint  lui.
Lorsqu'en ouvrant les yeux, il rencontra ceux du prtendu mort fixs
sur lui, il en conut une telle pouvante que sa raison en fut aline
pour toujours.

ERNEST. Si vous n'tiez pas venu au secours de cet homme, il pouvait
prir dans cette situation; une frayeur considrable arrte la
circulation du sang, le fait refluer vers le coeur, et peut nous
touffer. Dans un monastre du Frioul, un frre nomm Roch ayant
remarqu un religieux qui allait toutes les nuits faire sa prire
devant une Statue de Saint-Dominique, ta cette statue de sa niche, et
s'tant revtu d'un habillement semblable  celui du saint, il se mit
dans la mme niche  sa place, tenant en main une discipline. Le
religieux vint, suivant sa coutume faire sa prire, le frre dguis
le menaa, en remuant sa discipline. Le religieux eut peur et
s'enfuit; frre Roch le poursuivit; le religieux ressentit alors une
si terrible frayeur qu'il tomba vanoui. C'tait le moment o les
religieux venaient chanter l'office. Frre Roch alla au plus vte
remettre la statue sur son pidestal, et accourut comme les autres au
secours de celui qui tait saisi de peur. On trouva que ses cheveux
avaient blanchi en un instant, et il mourut peu de jours aprs sans
avoir parl. Frre Roch, fort repentant, raconta lui-mme cette
histoire  Thomas Campanelle, qui la rapporte.

M. LE CUR. On ne doit jamais chercher  effrayer personne; les
imprudens qui s'en avisent peuvent en devenir eux-mmes les victimes.
J'ai connu  Paris un cordonnier qui faisait profession de veiller
auprs des morts; et tout en remplissant cette fonction, il
travaillait quand il tait press d'ouvrage. Des jeunes gens qui
demeuraient dans une maison o il y avait un mort, rsolurent
d'effrayer le gardien: ils dplacrent donc le cercueil, et le
dposrent dans un coin; puis l'un d'eux se mit sous le drap mortuaire
 la place. Le cordonnier vint pour faire sa veille, et apporta en
mme temps de l'ouvrage. Tout en travaillant, cet homme se mit 
frdonner quelques airs. Alors le jeune homme cach sous le drap,
prenant un ton de voix spulcrale, dit: On ne chante point quand on
veille les morts. Le cordonnier ne fit pas grande attention  cette
voix, parce qu'il s'imagina que c'tait une illusion, et il continua.
Mais comme un instant aprs on rpta les mmes paroles, notre
veilleur prit une forme, et la lana avec force sur le cercueil, en
disant: On ne parle point quand on est mort. Le malheureux jeune
homme cach l fut frapp  la tempe, et tu roide. Les autres jeunes
gens qui attendaient toujours la scne que devait produire l'effroi du
cordonnier, n'entendant rien et ne voyant point revenir leur camarade,
s'informrent, et furent dsesprs quand ils connurent le funeste
rsultat de leur dmarche plus qu'inconsquente.

Les enfans regardaient de tous cts s'ils ne verraient rien paratre,
et ils taient attentifs au moindre bruit.--Je vois, leur dit M. le
Cur, ce qui occupe votre esprit; mais soyez tranquille, vous ne
verrez rien en ce moment.

ALBERT. C'est bien dommage; nous vous promettons de ne pas avoir
peur.

M. LE CUR. J'aime  le croire; mais il me faut une certitude que je
ne puis acqurir que par diverses preuves que vous aurez  subir
auparavant. Que vous n'ayez pas peur  prsent, cela se conoit, il
fait jour et vous tes en compagnie; or, dans ces deux hypothses, on
ne voit jamais de revenant, parce que nos sensations se soutiennent
avec force, et par consquent l'imagination ne saurait prendre le
dessus; ce qui vous dmontre clairement, mes petits amis, que toutes
les prtendues apparitions ne sont que des visions de personnes dont
le cerveau est troubl par l'effroi.

M. DE FORBIN. J'aperois de cette fentre le cimetire du village.
Voyez-vous ce charnier o sont rangs tous ces ossemens? Que
diriez-vous, si vous voyiez tout  coup une de ces ttes se dranger
de sa place, et venir de votre ct?

LES ENFANS. Il faut avouer, mon oncle, que cela serait effrayant.

M. DE FORBIN. Ce prodige est pourtant arriv  Paris. Vous connaissez
le march des Innocens?

CCILE. Oui; cette grande place o il y a une belle fontaine, et qui
est remplie de marchands de lgumes et de fruits.

M. DE FORBIN. Eh bien! par une bizarre destine, l'on va chercher le
soutien de la vie dans un lieu jadis consacr  la mort. Ce n'est
qu'en 1786 qu'on transporta dans des cimetires hors de la ville
l'innombrable quantit d'ossemens que contenait celui-ci. Ce transport
se faisait ordinairement la nuit. Un soir, pendant qu'on chargeait la
voiture funbre d'ossemens, et que l'on confondait les ttes froides
du riche, du pauvre, du savant et du sot, on vit  la lueur des
flambeaux une de ces ttes remuer, se tourner en plusieurs sens, et
faire deux ou trois bonds. Les intrpides fossoyeurs sentent leurs
cheveux se dresser sur leurs ttes; ils reculent d'effroi.

VICTOR. Comment cette tte marchait toute seule?

M. DE FORBIN. Non pas toute seule prcisment, car il s'tait log
dedans un gros rat que l'on vit sortir un instant aprs; et les clats
de rire succdrent  la frayeur.

ALBERT. Je vois qu'il ne faut en effet s'effrayer de rien: c'tait
bien l le cas ou jamais de croire aux vnemens surnaturels.

M. DE FORBIN. A coup sr, s'il n'y avait eu l qu'une seule personne,
et qu'elle et t effraye, elle se serait sauve. Aprs avoir vu la
tte se mouvoir, elle n'eut pas vu le rat en sortir; et par
consquent, elle serait demeure convaincue que cet vnement tenait
du prodige.

VICTOR. J'ai lu dans l'histoire de France, par Daniel, que Charles IX
tant  la chasse dans la fort de Lions, en Normandie, on vit
paratre un spectre de feu, qui pouvanta tellement tous ceux de la
suite du roi, qu'ils s'enfuirent et le laissrent seul. Ce prince,
tirant son pe, piqua droit  ce feu extraordinaire, et le spectre
disparut aussitt.

M. DE FORBIN. Il ne faut attribuer ces effets singuliers qu' des
causes purement physiques; ce sont des exhalaisons qui sortent de
terre et s'enflamment. Il est des pays o l'on voit trs-souvent de
ces espces de prodiges. Dans la Libye, par exemple, o l'air est
ordinairement fort tranquille, il s'y forme par les exhalaisons, des
nuages qui, n'tant point dissips par les vents, s'paississent et
prennent diverses figures: si l'on fuit, ou si l'on donne quelque
mouvement  l'air, ou s'il se trouve une rivire ou un ruisseau dans
ce canton, ces exhalaisons paissies suivent le cours de l'eau ou le
mouvement de ceux qui fuient; et si elles les atteignent, elles les
enveloppent et les glacent de frayeur. Les habitans de ces pays ne
s'en mettent point fort en peine; mais on conoit que les trangers
qui ignorent les causes qui produisent ces nuages, peuvent en tre
effrays, et les prennent pour des spectres.

M. LE CUR. Nous voyons quelquefois dans nos campagnes, et surtout
dans les temps de chaleur et d'orage, de petites flammes qui vont et
qui viennent au gr de l'air, et qu'on nomment _feux follets_. Les
gens peu instruits sont persuads que ce sont des esprits espigles ou
malicieux: c'est tout simplement de l'air inflammable qui s'est dgag
de la terre, et particulirement des terrains marcageux.

CCILE. Je vois aussi quelquefois des toiles se dtacher du ciel, et
tomber sur la terre comme une fuse.

M. DE FORBIN. Ce ne sont pas des toiles; mais de simples exhalaisons
sulfureuses qui s'enflamment, filent et meurent dans l'air. Quand a
tombe jusqu' terre, on ne trouve qu'une matire blanche et visqueuse,
qui est le rsidu de ce qui a brl dans les airs. Sur les mers, on
voit dans les temps orageux, de petites flammes qui s'attachent aux
pavillons, aux cordages et aux mts des vaisseaux, et qu'on appelle
_feux Saint-Elme_; elles sont produites par le fluide lectrique
rpandu dans l'air, et qui, tant pouss avec imptuosit et
rencontrant des corps isols, tels que des vaisseaux, se manifeste
alors sous la forme de petites flammes, principalement dans les
endroits o il y a du fer, que la matire lectrique pntre
trs-aisment.

J'ai vu sur les mers deux phnomnes qui frappent l'imagination et
donnent lieu  des contes fonds sur les effets surnaturels: l'un,
qu'on appelle _mirage_, est un effet attribu gnralement  la
disposition des couches de l'atmosphre: les rivages opposs semblent
se rapprocher; les mts des vaisseaux paraissent renverss; on croit
apercevoir dans l'air, pendant les jours trs-chauds, des bois, des
chteaux, des troupeaux, des hommes, etc. L'autre phnomne est d'un
aspect non moins merveilleux; il a de quoi tonner, et prsente un
tableau vraiment magique. Au milieu des tnbres de la nuit, on se
voit entour d'une lumire qui se rpand sur les eaux, ou se joue
autour du navire. Quelquefois la mer toute entire, aussi loin que
l'oeil peut l'embrasser, parat tre en feu, et des corps lumineux y
nagent sous des formes diverses.

VICTOR. Ah! mon oncle! que cela doit tre beau  voir!

M. DE FORBIN. Des gens simples et pusillanimes sont quelquefois
effrays des effets de cette phosphorescence des eaux. J'en ai vu qui
en sont tombs malades de peur. Cependant tout cela s'explique par les
principes de la saine physique.

ERNEST. La connaissance des causes physiques n'tant pas  la porte
du vulgaire, il s'extasie ou s'effraie facilement. Des curieux
regardant avec un flambeau dans un vieux spulcre qu'on venait
d'ouvrir dans l'cole de mdecine de Pise, les vapeurs grasses causes
par la corruption des cadavres s'enflammrent  l'approche du
flambeau, au grand tonnement des assistans, qui crirent, _miracle_.
La mme chose arriva  Rome, en ouvrant le tombeau de Boniface VIII.
Quelquefois aussi les vapeurs grasses qu'exhalent les cadavres, soit
dans les cimetires, soit sur les champs de bataille, excites par une
forte chaleur, s'enflamment. Il faut attribuer  une cause semblable
ce qui arriva dans le sicle dernier  Febourg, secrtaire du roi de
Danemarck; cet homme ayant t pendu, il parut, dit-on, pendant la
nuit une flamme sur sa tte. Le peuple qui ne voit que des prodiges
dans les choses qui lui paraissent extraordinaires, augura que cet
homme tait mort innocent des crimes qu'on lui imputait.

ALBERT. Mais j'ai pourtant lu dans plusieurs livres une histoire bien
authentique d'un revenant; je veux parler du _grand Veneur_ de la
fort de Fontainebleau: c'est un fantme que l'on dit avoir souvent
apparu aux rois lorsqu'ils allaient  la chasse. Il se fit voir pour
la dernire fois du temps d'Henri IV, dans un moment o le roi
revenait de la chasse trs-mcontent de n'avoir rien pris. Ce monarque
entendit tout  coup un grand bruit de chiens et de chevaux, et des
fanfares qui semblaient annoncer une grande chasse plus heureuse que
la sienne. Le comte de Soissons, prince du sang, se dtacha avec
plusieurs personnes pour aller voir ce que c'tait; ce seigneur
rapporta qu'il avait vu, mais de fort loin, un grand homme noir  la
tte d'un nombreux quipage de chasse, et que ce mystrieux personnage
criait de temps en temps, _entendez-vous_, ou _m'attendez-vous_,
ou bien _amendez-vous_. Le grand Sully y fut, dit-on, lui-mme
attrap. Un jour, ayant cru entendre le roi revenir de la chasse, il
sortit de son cabinet pour aller lui communiquer une affaire
importante; mais Henri IV tait  plus de quatre lieues de l. Il se
trouva que c'tait le _grand Veneur_ qui chassait aux environs du
chteau.

M. LE CUR. La plupart des historiens qui rapportent ce fait n'en
parlent que sur la foi d'autrui, et en hommes superstitieux ou qui
craignaient de choquer les opinions du temps; ils racontent simplement
ce que le vulgaire en pensait. Sully, l'autorit la plus respectable,
en parle aussi dans ses _mmoires_; mais vous remarquerez de quelle
maniere. On cherche, dit-il, de quelle nature pouvait tre ce
prestige, vu si souvent et par tant d'yeux, dans la fort de
Fontainebleau: c'tait un fantme environn d'une meute de chiens,
dont on entendait les cris, et qu'on voyait de loin, mais qui
disparaissait lorsqu'on s'en approchait.

Vous voyez que Sully ne considrait cela que comme un prestige: si un
homme de sa trempe en eut recherch la nature, je crois bien qu'elle
ne lui eut pas chappe, malgr la prcaution du grand homme noir de
disparatre sitt qu'on voulait s'approcher de lui.

Les historiens, ainsi que les voyageurs, ont abus quelquefois du
droit qu'ils se sont acquis de raconter des choses extraordinaires.
Ils ont trouv de vieilles traditions tablies; le merveilleux leur en
a plu, et, quoique absurdes, ils n'ont pas ddaign de les rapporter.
Voil pourquoi vous trouverez parfois dans vos lectures des faits
surnaturels qui semblent confirms, sanctionns par d'illustres
crivains; mais dont on n'a pas recherch la cause dans l'origine, ou
qui ne sont rien moins que vritables.

M. de Forbin se disposait  prendre cong de M. le Cur.--Et le
spectre, dirent les enfans, nous ne le verrons donc pas dcidment
aujourd'hui?--Mes petits amis, rpondit M. le Cur, je verrai ce soir
si vous avez l'assurance ncessaire. Je peux le faire venir chez vous
tout comme ici. Ayez du courage, de la fermet, et je vous satisferai.
Ainsi,  ce soir.

Les enfans de retour auprs de leur mre lui racontrent l'aventure du
fossoyeur, et comment M. le Cur avait sauv du trpas un homme dont
l'enterrement avait eu lieu.--A notre retour  Paris, dit madame de
Verseuil, je vous menerai voir une dame de mes amies qui a t
galement enterre.

CCILE. Ah, maman! conte-nous cette histoire.

Mad. DE VERSEUIL. Mes enfans, vous avez  tudier, et  prendre vos
leons d'criture et de calcul.

VICTOR. Nous te promettons de bien travailler aussitt aprs.

Mad. DE VERSEUIL. Je vais donc vous satisfaire. Un marchand de la rue
Saint-Honor avait promis sa fille au fils d'un de ses amis, marchand
comme lui dans la mme rue. Cette jeune personne tait trs-jolie. Un
financier dj d'un grand ge, mais extrmement riche, se prsente
pour l'pouser, et il fit de si grands avantages  toute la famille,
que les parens le prfrrent au jeune homme  qui elle avait t
promise. Le mariage s'accomplit; et peu de tems aprs, la jeune femme
tant tombe malade, fut tenue pour morte, ensevelie et enterre. Son
amant, qui n'avait cess de la regretter, ayant t pleurer sur sa
tombe pendant la nuit, entendit remuer dans le cercueil; il se douta
que cette femme tait simplement tombe en lthargie. Ivre de joie, il
la retire aussitt de la tombe; et, grce  ses soins, elle a le
bonheur de revenir  la vie. Quand elle fut parfaitement rtablie ils
passrent en Angleterre, s'y marirent, et y vcurent tranquilles
pendant dix annes, au bout desquelles ils revinrent  Paris. Le
premier mari ayant reconnu sa femme dans une promenade, la rclama en
justice: ce fut la matire d'un grand procs. Le couple heureux se
dfendait sur ce que la mort avait rompu les liens du premier mariage;
mais prvoyant qu'ils pourraient succomber, ces deux poux se
retirrent de nouveaux dans une terre trangre, o ils demeurrent
jusqu'au dcs du financier.

Dans un sicle d'ignorance, si cette femme avait eu l'intention de se
dire revenue de l'autre monde, il y aurait eu des sots assez crdules
pour le croire, parce qu'ils avaient assist  son enterrement.

M. DE FORBIN. J'ai vu  Tavistock en Angleterre, dans l'hospice des
pauvres, un homme qui est tomb six fois diffrentes dans des
lthargies qui le mettent dans l'tat o se trouve un homme rellement
mort; son corps devient froid comme le marbre et roide comme une
statue.

Gertrude vint en ce moment apporter les livres que Grard avait t
chercher  la ville. M. de Forbin donna ce bouquet  la petite Ccile,
qui, en soeur bien aimable, partagea avec ses frres. En faveur de la
fte de sa petite nice, le bon oncle pria madame de Verseuil
d'accorder vacances entires aux trois jeunes gens. Cette faveur ne
lui fut pas refuse. Les enfans embrassrent leur oncle et leur mre,
et passrent le reste de la journe  visiter les livres nouveaux dont
on leur avait fait prsent.




LES HISTOIRES MERVEILLEUSES.




TROISIME PARTIE.


Le soir, Monsieur le Cur vint comme il l'avait promis, accompagn de
son neveu. Eh bien, mes amis, dit-il aux enfans, tes-vous assez
raisonnables pour n'avoir plus de vaines frayeurs?

CCILE. Pour moi, je n'aurai plus peur maintenant; car les livres que
mon oncle a eu la bont de me donner ont aussi concouru  me rassurer
parfaitement. Voici ce que j'y lis: Vous trouverez mille gens dans le
monde, mes enfans, qui vous diront que l'on a vu des spectres, des
revenans, des fantmes, des morts qui marchaient dans les tnbres de
la nuit. Mprisez ces rcits absurdes; les personnes qui les font sont
ordinairement ignorantes, crdules, et n'ont que peu de raison; elles
adoptent avidement les contes qu'elles entendent et s'empressent de
les rpter pour inspirer aux autres leurs sottes frayeurs, et faire
croire ce qu'elles croient elles-mmes. Vous trouverez, ce qui est
bien plus fort, des gens qui vous rapporteront des faits incroyables,
non pas sur la foi d'autrui, mais bien pour les avoir vus de leurs
propres yeux; ces gens seront quelquefois reconnus pour des personnes
d'honneur et incapables d'en imposer. Faudra-t-il donc les croire
alors? non, mes amis: ces personnes, sans doute, ne veulent point vous
tromper, elles croient fermement avoir t tmoins de choses
extraordinaires, mais les apparences, leur crdulit et leurs craintes
les ont elles-mmes trompes; si elles eussent examin avec soin aux
lumires de la raison, et surtout avec courage, ce qui leur paraissait
surnaturel, elles auraient reconnu l'illusion, et auraient t
convaincues que Dieu ne permet point ainsi que rien sorte des voies
ordinaires de la nature. Je vais vous raconter  ce sujet deux
aventures assez singulires, et qui vous apprendront comment on doit
agir dans une circonstance semblable.

Le cardinal de Retz rapporte dans ses _Mmoires_, qu'ayant pass la
soire dans la maison de l'archevque de Paris, son oncle, 
Saint-Cloud, avec madame et mademoiselle de Vendme, madame de Choisy,
le vicomte de Turenne, l'vque de Lisieux, et messieurs de Brion et
Voiture, on s'amusa tant, que la compagnie ne put s'en retourner que
trs-tard  Paris. La petite pointe du jour (on tait au milieu de
l't) commenait  paratre: quand on fut au bas de la descente des
_Bons-hommes_, justement au pied, le carrosse arrta tout court. Le
cocher  qui on en demanda la raison, rpondit d'une voix tremblante:
Voulez-vous que je passe par-dessus tous les diables qui sont l
devant moi? Cinq ou six laquais qui taient derrire n'osaient ouvrir
la bouche. Turenne, au-dessus de la crainte, se jeta en bas du
carrosse, tira son pe; le cardinal s'tant saisi d'une autre, courut
aussitt le rejoindre. Allons voir ces gens-l, dit Turenne, je crois
que ce pourrait bien tre des diables. Le reste de la compagnie
demeura transi de frayeur dans le carrosse.

Comme nous avions dj fait cinq ou six pas du ct de la
_Savonnerie_, continue le cardinal dans ses mmoires, j'entrevis une
longue procession de fantmes noirs qui me donna plus d'motion
qu'elle n'en avait donn  M. de Turenne; mais par la rflexion que je
fis, que j'avais long-temps cherch des esprits, et qu'apparemment
j'en trouverais en ce lieu, je m'avanai rapidement vers la
procession. Les gens du carrosse qui croyaient que nous tions aux
mains avec tous les diables, firent un grand cri, et ce ne furent
pourtant pas eux qui eurent le plus de peur. Les pauvres Augustins
rforms et dchausss, que l'on appelle capucins noirs, qui taient
nos diables d'imagination, voyant venir  eux deux hommes qui avaient
l'pe  la main, eurent une belle frayeur, et l'un d'eux se dtachant
de la troupe, nous cria: Messieurs, nous sommes de pauvres religieux
qui ne faisons de mal  personne, et qui venons nous rafrachir dans
la rivire pour notre sant. Nous retournmes au carrosse, M. de
Turenne et moi avec des clats de rire que l'on peut s'imaginer. Il me
jura le lendemain que la premire apparition de ses fantmes
imaginaires lui avait donn de la joie, quoiqu'il et toujours cru
auparavant qu'il aurait peur, s'il voyait jamais quelque chose
d'extraordinaire; et je lui avouai que la premire vue m'avait mu
quoique j'eusse toute ma vie souhait de voir des esprits.

Une autre fois Turenne voyageant dans une province mridionale de la
France, entendit parler d'un chteau inhabit o il revenait,
disait-on, des esprits. Curieux d'claircir cette histoire, il alla
coucher dans ce lieu. Sur le minuit un spectre charg de chanes se
prsenta et fit signe  Turenne de le suivre. Arriv dans une des
salles basses du chteau, aussitt une trappe s'ouvrit sous leurs
pieds, et Turenne se trouva dans un souterrain, au milieu d'une bande
d'hommes dont il reconnut bientt que la profession tait de faire de
la fausse monnaie. Le fantme se dpouilla de son appareil lugubre, et
prit place parmi ses compagnons. Le chef de la troupe s'adressant 
Turenne, lui dit: Homme tmraire, quel dessein t'a conduit dans ces
lieux. Si ta raison t'empchait de croire que ceux qui l'habitent
fussent des tres surnaturels, ne devais-tu pas juger du moins qu'ils
avaient un intrt puissant  n'tre point connus? En dcouvrant qui
nous sommes, tu t'es perdu sans ressources: et ton entre dans ce
souterrain est ton arrt de mort.--La mort ne m'effraye point,
rpliqua Turenne; apprenez  qui vous avez affaire; mais songez qu'en
attentant  mes jours, vous vous perdez aussi vous-mmes: si je ne
reparais pas on viendra  ma recherche, et vous savez quel sort la
justice vous rserve....--Puisque tu es Turenne, reprit le chef de la
bande, nous savons que nous avons affaire  un homme d'honneur, et
nous allons te le prouver en nous confiant  ta discrtion. Donne-nous
ta parole de ne point parler de nous avant six mois, et nous te
laissons la vie sauve.--Je vous le promets.--Turenne songera, ajouta
le chef de la bande, que s'il trahit sa parole, en quelque lieu qu'il
soit, et telle prcaution qu'il prenne, sa mort ne tardera pas 
venger la ntre.

Aprs cela, Turenne sortit librement du chteau, et alla rejoindre
ses gens,  qui il dit qu'il avait vu des choses effrayantes dans ce
chteau, et qu'on ne pouvait y entrer sans risquer de perdre la vie;
ce en quoi il ne mentait point.

Environ un an aprs cette aventure, Turenne donnait chez lui un
grand repas, lorsqu'on vint lui remettre une lettre qu'un tranger 
cheval venait d'apporter. Cette lettre tait ainsi conue: _Les
esprits et les fantmes du chteau de.... ont l'honneur de faire savoir
 M. de Turenne qu'ils sont redevenus de paisibles habitans de la
terre. Ils le prient de vouloir bien accepter la riche monture qu'ils
lui envoient, comme une preuve de leur gratitude pour le secret qu'il
leur a gard._

Effectivement le messager avait attach dans la cour un cheval
superbement harnach, et avait disparu. Turenne, qui avait pour ainsi
dire oubli cette aventure, la raconta  ses convives.[1]

  1 Il n'est pas sr que cette seconde aventure que l'on attribue 
  Turenne lui soit arrive; mais la leon qui en rsulte n'en est
  pas moins utile: c'est la raison qui m'engage  faire ce rcit.

ALBERT. Il ne fallait rien moins que la fermet de Turenne pour n'tre
point effray au milieu de ces faux-monnoyeurs. Je remarque que les
prtendus revenans n'ont jamais fait de mal  personne; mais ici
Turenne courait risque de la vie.

M. DE VERSEUIL. Je connais le propritaire du domaine d'Ardivilliers,
aux environs de Breteuil en Picardie; il me racontait une aventure de
ce genre arrive chez lui: il y revenait un esprit, et ce matre lutin
y faisait un bruit si effroyable, que personne n'osait y demeurer que
le fermier, avec qui cet esprit tait apprivois. Si quelque
malheureux passant y couchait une nuit, il tait trill d'importance.
Cela faisait grand tort au propritaire, qui tait contraint de
laisser sa terre  trs-vil prix: mais enfin il rsolut de faire
cesser la lutinerie, persuad qu'il y avait de l'artifice dans tout
cela. Il va coucher dans son chteau, et pose sur sa table deux
pistolets chargs, bien dcid de s'en servir  la premire
apparition.

Les esprits qui savent tout, surent apparemment ces prparatifs; pas
un d'eux ne parut. Mais au milieu de la nuit, on entendit un grand
bruit de chanes dans l'appartement au-dessus. La femme et les enfans
du fermier vinrent se jeter aux genoux de leur seigneur, pour
l'empcher de monter dans cette chambre; mais sans les couter, il
s'en alla droit  l'appartement o se faisait le bruit, tenant un
pistolet d'une main et un flambeau de l'autre.

Il ne voit d'abord qu'une paisse fume que quelques flammes
redoublaient en s'levant par intervalles; bientt il entrevit
confusment l'esprit au milieu: c'est un grand corps vtu de noir, il
a des cornes, une longue queue; enfin c'est un objet fait pour donner
de l'pouvante. Le gentilhomme ne s'intimide pas cependant, il ajuste
l'homme noir, et lui tire un coup de pistolet; mais il est tout tonn
qu'au lieu de tomber, ce fantme se met  faire des gambades devant
lui.

VICTOR. Voil du merveilleux que je ne comprends pas; car si ce n'est
pas un spectre, comment rsiste-t-il aux coups de pistolets? Cela dut
intimider le gentilhomme?

M. DE VERSEUIL. Il ne savait trop que penser; il se rassura toutefois,
persuad que ce ne pouvait tre un esprit. Il chercha  le saisir;
mais le spectre n'tait point d'avis de se laisser approcher. Etant
press de trop prs, il sort de la chambre et descend par un petit
escalier; le gentilhomme descend aprs lui et ne le perd point de vue,
traverse cours et jardin, et fait autant de tours qu'en fait le
spectre; enfin ce fantme tant parvenu dans une grange, disparut aux
yeux du gentilhomme. Celui-ci, sans se rebuter, appela du monde, et
visitant l'endroit o le spectre s'tait vanoui, il dcouvrit que
c'tait une trappe qui se fermait de l'autre ct; on l'enfona, et
l'on trouva dans un petit caveau l'homme noir et de bons matelas qui
le recevaient mollement quand il s'y jetait. Le gentilhomme fit sortir
cet esprit, qui n'tait autre que son fermier.

ALBERT. Mais qu'est-ce qui le rendait  l'preuve du pistolet?

M. DE VERSEUIL. C'tait une peau de buffle ajuste  son corps. Ce
fourbe avoua toutes ses souplesses, et son matre exigea les arrrages
de toutes les annes sur le pied de ce que la terre tait afferme
avant les apparitions.

M. LE CUR. Vous avez entendu parler d'un voleur qui a fait beaucoup
de bruit, du fameux Mandrin? Je vais vous raconter un de ses tours: Il
convoitait un chteau situ sur une montagne d'o l'on dcouvrait la
campagne des environs. On vint lui dire que le propritaire venait de
mourir.--Voulez-vous en faire l'acquisition sans coup-frir, dit
Roquairol, l'homme le plus dtermin de sa troupe? Il est  nous si
vous me secondez; je ne vous demande pas quinze jours.--Mandrin qui
connaissait la capacit de cet homme, lui donna carte blanche.
Roquairol connaissait tous les prjugs du peuple, et sa frayeur pour
les morts; il rsolut d'en tirer avantage.--La circonstance est
favorable, dit-il  son matre, le dfunt doit avoir quelques petites
restitutions  faire, c'tait un procureur.--Le soir, il entra avec
quatre hommes qu'il distribua en diffrens postes. La veuve tait
seule dans une chambre, et ses domestiques dans la cuisine. Roquairol
fut droit  la chambre du procureur; il commena par agiter fortement
les rideaux, et renverser des tables et des chaises. La veuve courut
vite auprs de ses domestiques. Le revenant se plaignait comme un
homme qui brle. On croyait n'avoir  craindre que d'un ct,
lorsqu'il s'leva un grand bruit dans les quatre coins du chteau; on
entendait des voix terribles qui se disputaient l'me du procureur, et
on ne voyait que feu et flammes par le moyen des pistolets et des
ptards. Roquairol avait jet un drap sur sa tte, avec des flammes
peintes en rouge; il parut en cet quipage et enchan au milieu de
ses gens habills en satyres; il rptait: _Je brle, je brle! bien
mal acquis, malheur  ceux qui l'habitent, ils brleront avec moi._ Il
entra dans la cuisine, o quelques femmes s'vanouirent, parcourut les
appartemens et disparut.

On ne douta plus ds-lors que le pauvre procureur ne ft au pouvoir
des dmons. On l'avait vu, on l'avait entendu; le bruit en courut dans
tout le pays.

Le lendemain la mme apparition eut lieu; cette fois il y avait
quatorze dmons. La veuve s'empressa de quitter ce sjour. Des clercs
de procureur ne voulant pas croire ce qu'on rapportait, s'y rendirent
un soir pour y passer la nuit; mais Roquairol, qui en fut prvenu, s'y
trouva  la tte de vingt-huit bandits dguiss en dmons, en singes,
en ours, et arms de crocs et de fourches; Mandrin lui-mme descendit
par la chemine de la chambre o tout le monde tait rassembl, et il
parut affubl d'une peau de taureau avec des cornes effroyables. A
cette vue, les clercs de procureur prirent la fuite. Mandrin demeura
matre du champ de bataille. Comme quelque curieux pouvait tre tent
de venir visiter ces lieux, il plaa  l'entre un homme vtu d'une
peau d'ours, qui se jetait sur ceux qui voulaient avancer. De temps en
temps, pour nourrir l'erreur du public, on faisait grand bruit dans la
maison, et il passa pour certain qu'il y revenait des esprits. C'est
ainsi que la crdulit du peuple fait la hardiesse des fourbes.

CCILE. Est-ce que Mandrin resta possesseur de ce chteau?

M. DE FORBIN. Cela aurait bien pu arriver, s'il n'avait pas eu affaire
 la justice. Mais la police connut bientt sa retraite. La
marchausse, qui ne craint point les revenans, s'empara de tous les
esprits qui ne furent pas assez lestes pour prendre la fuite, et le
gibet devint leur partage.

VICTOR. Dans le livre dont ma soeur m'a fait prsent, je trouve ce
trait curieux qu'un colier raconte  ses camarades: J'tais, dit-il,
dans la maison de campagne de mon pre,  Bondi, lorsque la grande
arme, venant du nord, traversa la France pour se rendre en Espagne.
On nous envoya un officier  loger pendant environ quinze jours.....

En ce moment on sonna  la grille du chteau, et Grard introduisit
un officier qui se prsentait avec un billet de logement. Soyez
le bienvenu, lui dit M. de Verseuil; votre arrive a cela de
singulier, que ces enfans nous lisaient  l'instant mme une
histoire o il est question de loger un officier.--Je vous prie
en grce de continuer cette lecture, dit le militaire; je serai charm
de l'entendre.--Volontiers; pourvu que vous veuillez bien dire si vous
n'auriez pas besoin de quelque chose en attendant le souper?--Mille
remercmens; je n'ai besoin de rien. Alors Victor reprit sa lecture:

Cet officier avait un frre dont il attendait impatiemment des
nouvelles, parce que les dernires lettres qu'il en avait reues lui
apprenaient qu'il tait malade. La veille de son dpart, il entra dans
la salle o nous tions rassembls pour le djener; il avait l'air
triste, abattu.

Hier soir, nous dit-il, avant de m'endormir, je songeais  mon frre,
quand tout  coup j'entends heurter avec force  ma porte; elle
s'ouvre, on entre dans ma chambre, on la parcourt avec vitesse; deux
chaises et une table de nuit sont renverses. Je demande qui est l?
on ne me rpond point; mais on s'lance avec rapidit prs de mon lit,
et j'aperois,  la faveur d'un faible rayon de lune, une espce de
fantme blanc qui agite fortement mes rideaux. Je me jette en bas du
lit pour le saisir; et afin qu'il ne m'chappe point, je commence par
fermer la porte; mais lorsque je reviens  lui, et que je me crois
certain de dcouvrir ce qu'il est, je le vois s'lancer  la fentre,
il brise les vitres, et disparat  mes yeux. Etonn de l'aventure, je
me procure de la lumire. Une lettre  mon adresse se trouve  mes
pieds; je l'ouvre: qu'on juge de ma situation, _ton frre est mort_!
voil les premiers mots qui s'offrent  ma vue. Mes mains laissent
tomber mon flambeau; ma lumire s'teint, et je reste ananti de
surprise et de douleur.

L'OFFICIER. Permettez que je vous exprime mon tonnement! Ceci est
ma propre histoire! Dans la circonstance que l'on dcrit, vous
pouvez vous imaginer toutes les ides qui durent me passer par la
tte. Comment croire en effet qu'un vnement qui parat aussi
extraordinaire, soit amen par les causes les plus simples? Il n'y
avait cependant l rien de surnaturel: la suite de cette histoire
l'explique sans doute?

VICTOR. Oui; voici ce que dit celui qui la raconte: Une espiglerie
que j'avais faite  notre chat tait la cause de tout ceci. Avant de
m'aller coucher, je lui avais attach au cou le tablier blanc de notre
bonne. L'animal s'tait sauv dans cet quipage, et il tait venu se
jeter dans la porte de l'officier, qui, tant mal ferme, s'tait
ouverte aussitt. En courant dans la chambre, il avait renvers les
meubles, et avait fait tomber de la poche du tablier la lettre que ma
bonne tait charge de remettre. En s'lanant ensuite  la croise,
il avait bris un carreau, et s'tait sauv; le matin, ma bonne le
trouva dans la cour, encore affubl du tablier qu'il n'avait pu
parvenir  dtacher.

L'OFFICIER. C'est cela prcisment; l'historien est fidle.

VICTOR. D'aprs cet vnement, continue toujours l'colier, je n'ai
jamais eu peur, parce que je me suis fait une loi et une habitude,
lorsque je crois voir ou entendre quelque chose d'extraordinaire,
d'examiner si ce n'est point simplement un effet de l'imagination: si
j'en reconnais la ralit, j'ai soin d'en rechercher toutes les
causes, afin de pouvoir les approfondir et les apprcier ensuite.
Quand on s'est procur une fois de cette manire l'explication d'une
aventure qui paraissait d'abord terrible et surnaturelle, il n'en
cote plus ensuite pour faire les mmes recherches dans toutes les
autres circonstances qui peuvent se prsenter.

M. DE VERSEUIL. Voil un enfant qui pense judicieusement.

ALBERT. Eh bien, nous aurons soin de faire notre profit de sa prudente
et sage mthode.

L'OFFICIER. Il est arriv une aventure bien singulire  un soldat de
ma compagnie, qui joua lui-mme le rle de revenant. En passant 
Orlans, deux soldats sont envoys avec un billet de logement chez un
fermier des environs, dont la mre venait de mourir la nuit prcdente
dans cette maison. Le soir il y avait assemble de famille, et par
consquent grand souper. Les deux soldats sont invits au repas; mais
l'un d'eux tant retourn  la ville, prit avec d'autres camarades un
 compte tel qu' son retour il n'eut plus besoin d'autre chose que de
son lit. Il se couche. L'autre militaire se rend au souper; il tche
d'gayer les convives; le vin est le seul remde qu'il connat contre
le chagrin; il les engage donc  boire, et pour prcher d'exemple, il
se mnage si peu les rasades, que bientt il y voit trouble. En homme
prudent, il songe  faire halte; et sans rien dire  personne, il bat
en retraite, c'est--dire qu'il va rejoindre son camarade. N'tant pas
trs-ferme sur ses jambes, il trbuche dans l'escalier, sa chandelle
s'teint; mais il n'en continue pas moins son chemin. La clef tait 
la porte de sa chambre, il entre, cherche son lit  tton, et se
couche en poussant du ct de la ruelle son camarade qui ne lui
laissait que peu de place. Dj il s'abandonnait aux douceurs du
repos, lorsqu'il entend ouvrir sa porte: c'tait un petit cousin et
une petite cousine que notre militaire avait remarqus pendant le
souper, par l'amiti qu'ils paraissaient avoir l'un pour l'autre. Ils
entrent tous deux dans la chambre sans parler, prennent chacun une
chaise, s'asseyent devant la chemine, et y placent un fagot qu'ils
allument. A la vue de tout ceci, le soldat ouvre de grands yeux, mais
ne dit mot. Nos jeunes gens s'approchent l'un de l'autre, et la
conversation s'engage.--Eh bien! cousine, il parat donc dcid que
nos parens ne veulent pas nous unir?--Hlas! cousin, il n'est que
trop vrai; je sais mme qu'ils forment d'autres projets.--Ah! ma chre
cousine! si notre grand'mre eut vcu encore quelque temps, elle nous
avait promis de dcider nos parens  conclure notre mariage.--Oui, sa
mort est un grand malheur pour nous. Mais peut-tre que du sjour
qu'elle habite, elle s'intressera encore  ses petits enfans. Il faut
la prier d'intercder pour nous auprs de Dieu. Ils s'approchent du
lit.--O ma mre! dit la petite cousine avec ferveur, nous implorons
votre secours. De ce lit de mort, daignez entendre....--De ce lit de
mort! s'cria le soldat en se levant d'auprs de son froid
compagnon!...... car il s'tait tromp de chambre, et il tait venu se
placer auprs de la dfunte.....

Persuads que c'est la grand'mre qui vient de parler, nos jeunes gens
se sauvent  toutes jambes, et tombent dans l'escalier en criant
misricorde. Les parens qui taient encore  table, accourent avec de
la lumire: la cousine raconte comment, allant avec son cousin pour
dire des prires auprs de la grand'maman, ils l'ont vue se lever de
son lit, et qu'elle leur a parl d'une voix formidable. Le soldat,
mettant la circonstance  profit, parat tout  coup sur le haut de
l'escalier envelopp d'un drap: Faites la volont de Dieu, dit-il
d'un ton de voix qu'il a soin de dguiser; unissez promptement ces
deux enfans, ou je viendrai vous tourmenter jusqu' ce que cela se
soit excut.

Les pres et mres promettent aussitt d'obir  cet ordre suprme: le
mariage est fix  huit jours; et le militaire, aprs avoir ainsi fait
le bonheur des jeunes gens, n'eut que le regret de ne pouvoir tre de
la noce.

CCILE. Voil toute la famille qui demeure persuade que la grand'mre
est revenue.

M. DE FORBIN. Il y a des histoires de prtendus revenans dont les
causes naturelles sont vraiment singulires et comiques. Le comte de
Vordac arrivant  Plaisance en Italie, alla loger dans une htellerie,
dont l'hte avait perdu sa mre depuis quelques jours. Le matre du
logis ayant envoy un de ses domestiques pour chercher du linge dans
la chambre o elle tait morte, ce domestique revint hors d'haleine et
criant qu'il avait vu sa matresse, qu'elle tait revenue se coucher
dans son lit. Un autre valet faisant l'intrpide, y alla et revint de
mme, disant qu'assurment elle tait couche dans son lit. Le matre
du logis monta pour s'en assurer; un moment aprs il descendit
prcipitamment, et cria en italien aux personnes qui taient  table:
Oui messieurs, j'ai vu ma pauvre mre, mais je n'ai pas eu le courage
de lui parler; je vous en conjure, allez-y, et soyez tmoins de ce que
je dis.

Vordac voyant que personne ne se remuait, prit un flambeau, et
adressant la parole  un dominicain qui tait de la compagnie, lui
dit: Allons, mon pre, allons-y ensemble.--Je le veux bien,
rpondit-il, pourvu que vous passiez le premier. Ils montrent, ayant
chacun un flambeau  la main. Les autres trangers, et le matre de
la maison  la tte de ses valets, suivirent. Etant entr dans la
chambre et ayant tir les rideaux du lit, Vordac aperut la figure
d'une vieille femme, noire, ride, assez bien coiffe, qui regardait
d'un oeil fort assur, et faisait des grimaces ridicules, comme pour
se moquer d'eux, et pour les effrayer. On dit au matre de la maison
d'approcher pour voir si c'tait sa mre: Ah oui, c'est elle,
rpondit-il; ah, ma pauvre mre! Les valets crirent de mme que
c'tait leur matresse.

Vordac dit alors au dominicain de parler, puisqu'il tait prtre, et
d'interroger la morte. Il lui demanda: qui tes vous? que
voulez-vous? et en mme temps il lui jeta de l'eau bnite; mais comme
il avait la main tremblante de frayeur, il en rpandit plus qu'il n'en
fallait. Alors le revenant sortant du lit, se jeta sur le dominicain,
qui commena  fuir et  crier de toutes ses forces, de mme que tous
les autres.

Vordac qui tait rest le dernier, vit distinctement que c'tait un
singe. Cet animal ayant souvent regard sa matresse se coiffer, et
ayant ce jour-l trouv son bonnet et d'autres hardes, il s'tait
affubl  sa manire, et ensuite s'tait couch dans le lit o elle
tait morte.

Mad. DE VERSEUIL. Vous voyez, mes enfans, qu'il ne tient souvent 
rien qu'un fait simplement bizarre ne passe pour une apparition bien
authentique. Si ce singe, aprs avoir t vu par tant de personnes, se
fut dcoiff et dshabill pendant que M. de Vordac montait dans cette
chambre, tous ceux qui l'avaient vu auraient soutenu que la matresse
de l'htellerie tait revenue.

ERNEST. J'ai entendu parler d'une aventure qui n'est peut-tre qu'un
conte fait  plaisir; la voici: Un jeune officier, venu  Paris dans
le temps du carnaval, fit la partie d'aller au bal, et se dguisa en
diable. Il s'en revint chez lui un peu avant le jour, et frappa 
coups redoubls  sa porte, parce qu'il faisait grand froid. Une
servante de son auberge vint enfin lui ouvrir  moiti endormie; mais
ds qu'elle l'apperut, elle referma au plus vite la porte, et
s'enfuit pouvante.

L'officier, las de frapper inutilement, et mourant de froid, prit le
parti de chercher gte ailleurs. En marchant le long de la rue, il
entrevit de la lumire dans une maison, et pour comble de bonheur la
porte n'tait pas tout--fait ferme. C'est peut-tre une auberge,
dit-il en lui-mme, entrons. Mais que voit-il! un cercueil avec des
cierges autour, et un prtre qui s'tait endormi en lisant auprs d'un
fort bon brasier. Sans faire aucun bruit, il s'approche du feu, et
s'assoupit tranquillement sur une chaise.

Quelque temps aprs, le prtre s'veilla; et apercevant  ct de lui
une figure aussi horrible, il se mit  jeter des cris affreux. Le
militaire, rveill en sursaut, prit aussitt la fuite. Comme il
faisait jour, il alla chez le loueur de costume changer d'habit, et
retourna ensuite  son auberge. En entrant on lui apprit deux
nouvelles qui circulaient dj dans tout le quartier; l'une, que la
servante du logis tait malade, parce qu'elle avait reu dans la nuit
une visite du diable, et l'autre, qu'un dmon tait aussi venu dans
une maison plus loin pour enlever un mort: ce dernier bruit parut
d'autant mieux fond  certaines personnes, que le dfunt avait t
procureur.

Mad. DE VERSEUIL. Sans doute cette histoire n'est qu'une plaisanterie;
mais M. l'abb Lenglet-Dufresnoy rapporte qu'un homme distingu par sa
naissance et par ses richesses, tant mort dans une ville d'Espagne,
son corps fut transport dans l'glise d'un monastre, pour y tre
inhum avec les crmonies ordinaires. Il y avait alors dans la mme
ville une femme qui avait perdu l'esprit; se trouvant le soir prs de
l'glise de ce monastre, elle y entra et se cacha de manire qu'on
ferma toutes les portes sans l'apercevoir. La nuit elle alla se placer
dessous le cerceuil, sur l'estrade recouverte d'un tapis, et s'y
endormit jusqu'au moment o les moines se rendirent au choeur pour
chanter matines. Cette folle tant veille, se mit  chanter aussi et
 frapper sur l'estrade. Vous jugez de la peur qu'elle fit aux moines!
Ils se sauvrent sans achever l'office.

Ce ne fut pas sans trembler que le sacristain alla le matin ouvrir les
portes de l'glise. Quelques personnes entrrent et sortirent; et la
folle qui s'tait retire dans un coin sortit comme les autres sans
rien dire. Les moines rassurs par la clart du jour et par les
personnes qui se trouvaient dans leur glise, furent visiter le
cercueil, o ils n'aperurent rien de drang. On ne put s'empcher de
croire dans la ville que l'me du mort tait revenue dans cette
glise, puisque toute la communaut l'affirmait.

Mais au bout de deux mois, le mystre de cette apparition fut
dcouvert par la folle elle-mme. Elle vit passer dans une place
quelques-uns de ces religieux, alors elle se mit  crier: moines,
moines, ne vous ai-je pas fait une belle peur? Les religieux
s'approchrent pour savoir ce qu'elle voulait dire; elle leur avoua
que c'tait elle qui, s'tant place dessous le cercueil, les avait si
fort alarms pendant les matines.

Sans cette dcouverte, toute la communant aurait t persuade
qu'elle avait entendu un revenant, et aurait continu d'tre crue sur
son tmoignage. Toutes les aventures de ce genre ont leur source dans
quelques surprises, et ne sont considres comme des effets
surnaturels, que parce qu'on en ignore l'intrigue ou le dnouement.

CCILE. Oh! maman, nous voil bien persuads qu'il n'y a point de
revenans, et que tous les fantmes possibles n'existent, que dans
l'imagination effraye qui les produit.

ALBERT. Je suis bien dcid; si je vois ou entends quelque chose
d'extraordinaire, d'examiner soigneusement ce que cela peut tre.

VICTOR. Et moi, je promets de ne pas me laisser davantage matriser
par la peur.

M. DE VERSEUIL. Bien, mes enfans, embrassez-moi; et songez toujours 
ce que vous me promettez en ce moment.

M. LE CUR. Puisque cela est ainsi, je puis donc faire paratre mon
spectre.

LES ENFANS. Ah! M. le Cur, nous vous en prions.

M. LE CUR. Eh bien! lequel d'entre vous aura assez de hardiesse pour
aller, sans lumire, chercher une clef que l'on trouvera sur la
chemine de la salle des portraits?--Moi, moi, moi, s'crirent  la
fois les petits intrpides.--La bonne volont de Ccile me suffit, dit
M. le Cur; je vais charger Albert de ce message. Albert partit
aussitt, et revint quelques instans aprs, tenant la clef dans sa
main.--C'est trs-bien, dit M. le Cur: il faut maintenant que Victor
aille galement sans lumire porter cette clef au concierge Grard.
Victor prit la clef, et revint au bout de quelques instans, annonant
qu'il lui tait arriv une aventure.--Que t'est-il donc arriv,
demanda M. de Forbin?--J'avais remis la clef  Grard, reprit Victor;
et aprs avoir travers la cour, je rentrais sous le vestibule. Je
sens qu'on me saisit par les paules, et on me secoue fortement. Hier,
je me serais mis  crier de toutes mes forces qu'on vint  mon
secours; mais surmontant toute crainte, je me retournai promptement et
me saisis, devinez de qui? de Turc, le chien de la cour qui
m'attaquait ainsi. Je lui fis quelques caresses, nous nous quittmes
les meilleurs amis du monde, et me voici.

Il m'est aussi arriv un petit vnement en allant  la salle des
portraits, dit Albert; j'arrive, j'ouvre la porte, je cherche  tton
la chemine;  peine avais-je mis la main sur la clef, qu'une voix me
crie: Qui est-l? Bien certainement, hier je me serais sauv ou
vanoui. Mon coeur battait je l'avoue; mais rappelant mon courage, je
rpondis: C'est Albert; et j'ajoutai: Qui me fait cette question?
C'est La Pierre, me dit-on; comment! vous ne reconnaissez pas sa voix?
En effet, c'tait le domestique de mon oncle qui se trouvait dans la
chambre  ct; il m'offrit de m'clairer; mais je le remerciai,
voulant terminer mon message comme il avait t convenu.

Bien, mes enfans, dit M. de Verseuil; vous venez de faire une action
fort simple; mais je ne dois pas moins vous complimenter, parce que
c'est une victoire que vous remportez sur vous-mmes, en allant ainsi
seuls et sans lumire par toute la maison. J'espre que vous voil
aguerris pour toujours.

Un bruit se fit entendre  la porte comme de quelque chose que l'on y
dposait lourdement.--Voil mon spectre arriv, dit M. le Cur;
attendez-vous  voir la mort mme en personne. Il ouvrit la porte, et
l'on aperut dans une espce de bote carre d'environ six pieds de
haut, un squelette entier.--Vous voyez mon ouvrage, continua M. le
Cur; j'ai voulu connatre l'anatomie du corps humain, et j'ai
conserv ce squelette comme le fruit de mes tudes.

CCILE. Ah! mon Dieu! Cette tte et tous ces ossemens sont rellement
ceux d'une personne qui a t vivante?

M. LE CUR. Oui, vraiment. J'ai quelquefois prt ce squelette  des
tudians; hors cela, il est constamment dans ma chambre, la nuit et le
jour, et je vous proteste que jamais il n'a seulement remu. Pour
notre me, croyez qu'une fois dgage de ses liens terrestres et
place dans le sjour que lui ont mrit ses bonnes ou mauvaises
actions, elle n'a plus de rapports avec la terre ni ses habitans.

L'OFFICIER. J'ai connu un chirurgien hollandais qui s'tait fix 
Moscou. Cet homme avait beaucoup de got pour la musique et il jouait
du luth assez passablement. Un jour plusieurs strelitz, en passant
prs de sa demeure, s'arrtrent  sa porte pour l'entendre. Un d'eux,
plus curieux, ayant aperu dans la chambre un squelette qui tait
agit par le vent de la fentre, fut si effray, qu'il prit aussitt
la fuite, en criant que cette maison tait habite par un sorcier.
Les autres strelitz, qui partagrent la frayeur de leur camarade,
rpandirent dans le public que ce sorcier faisait danser les morts au
son du luth.

Le czar et le patriarche nommrent trois personnes pour vrifier le
fait; on assembla ensuite le conseil, et le chirurgien fut condamn 
tre brl vif avec son squelette.

Heureusement un seigneur, plus instruit que le conseil, reprsenta au
czar que, dans le pays o la chirurgie avait fait des progrs, on
avait des squelettes sur lesquels on tudiait la composition du corps
humain; il fit sentir par-l combien il tait atroce et ridicule de
condamner au feu un chirurgien, pour avoir eu chez lui un squelette.

Sur cette sage reprsentation, l'infortun hollandais aurait sans
doute d tre dclar innocent, peut-tre mme rcompens par le czar;
mais la seule grce que le seigneur russe put obtenir, ce fut de faire
commuer la peine du feu en celle d'un bannissement perptuel. Le
squelette, qui avait t regard comme complice du crime prtendu du
chirurgien, fut condamn  subir les peines qui avaient t prononces
contre celui-ci; il fut tran dans la place publique, et ensuite
brl.

M. DE VERSEUIL. Vous voyez ce que produisent l'ignorance et la
crdulit.

Les enfans s'taient approchs du squelette; ils examinaient toutes
ses diffrentes parties. Il n'y avait pas jusqu' Gertrude qui ost le
regarder de sa place. Monsieur et Madame de Verseuil flicitrent de
nouveau leurs enfans de ce qu'ils se montraient assez raisonnables
pour n'avoir plus de vaines frayeurs; et ils changrent leur surnom de
_petits peureux_ en celui de _petits intrpides_.


FIN.




SAINT-QUENTIN.

IMPRIMERIE DE MOUREAU FILS.





End of the Project Gutenberg EBook of Les Histoires Merveilleuses, by 
A. Antoine (de St. Gervais)

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES HISTOIRES MERVEILLEUSES ***

***** This file should be named 31176-8.txt or 31176-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        https://www.gutenberg.org/3/1/1/7/31176/

Produced by Hlne de Mink and the Online Distributed
Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
produced from images generously made available by the
Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
https://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
