The Project Gutenberg EBook of Journal d'une femme de cinquante ans (1/2), by 
Lucy de La Tour du Pin

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Title: Journal d'une femme de cinquante ans (1/2)

Author: Lucy de La Tour du Pin

Editor: Aymar de Liedekerke-Beaufort

Release Date: March 15, 2009 [EBook #28332]

Language: French

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JOURNAL D'UNE FEMME DE CINQUANTE ANS

1778-1815

Marquise de LA TOUR DU PIN

Publi par son arrire petit-fils le Colonel Comte AYMAR DE
LIEDEKERKE-BEAUFORT

TOME I

PARIS

MARC IMHAUS & REN CHAPELOT DITEURS

1913




TABLE DES MATIRES DU PREMIER TOME


PRFACE

CHAPITRE Ier

I. Dessein de l'auteur.--II. Milieu o Mlle Dillon passa ses premires
annes.--Son grand-oncle Arthur Dillon, archevque de Narbonne.--Son
pre Arthur Dillon, 6e colonel propritaire du rgiment de Dillon.--Sa
mre, dame du Palais.--Sa grand'mre Mme de Rothe: son caractre altier
et emport, sa haine pour sa fille.--III. Rsultat sur le caractre de
Mlle Dillon, l'auteur de ces mmoires.--Son enfance triste et sa prcoce
exprience.--Elle est prserve de la contagion par sa bonne, la
paysanne Marguerite.--IV. Moeurs de la socit,  la fin du XVIIIe
sicle, avant la Rvolution.--Fortune et manire de vivre de
l'archevque de Narbonne.--La toilette des hommes et des femmes.--Les
dners, les soupers. Les bals plus rares qu'aujourd'hui.--V. Le chteau
de Hautefontaine: la vie qu'on y menait.--Louis XVI jaloux de l'quipage
de Hautefontaine.-- dix ans, Mlle Dillon se casse la jambe  la chasse.
On lui joue des pices de thtre au pied de son lit, on lui fait la
lecture de romans.--Dveloppement de son got pour les ouvrages
d'imagination.--VI. Sjour  Versailles en 1781.--Le bal des gardes du
corps, aprs la naissance du premier Dauphin.--Rapprochement entre cette
brillante prosprit et les malheurs qui suivirent.--La reine et Mmes de
Polignac.--Amiti de la reine pour Mme Dillon.--VII. Note gnalogique
sur la famille des Dillons, colonels propritaires du rgiment de mme
nom.--Historique sommaire du rgiment de Dillon.

CHAPITRE II

I. Maladie de Mme Dillon.--On lui ordonne les eaux de Spa.--Colre de
Mme de Rothe, sa mre.--Intervention de la reine.--Dpart pour
Bruxelles.--Charles viscount Dillon et Lady Dillon.--Lady Kenmare.--II.
Les tudes de Mme Dillon.--Son instituteur, l'organiste Combes.--Son
ardeur pour tout apprendre.--Ses pressentiments d'une vie
d'aventures.--Fcheuses conditions dans lesquelles se poursuit son
ducation.--On la spare de sa bonne, Marguerite.--III. Sjour 
Bruxelles.--Visites chez l'archiduchesse Marie-Christine.--La plus belle
collection de gravures de toute l'Europe.--Sjour  Spa.--M. de
Gumne.--La duchesse de l'Infantado et la marquise del Viso.--Le comte
et la comtesse du Nord.--Mauvaise influence que cherche  exercer une
femme de chambre anglaise sur Mlle Dillon.--Ses prfrences en
lecture.--Son inclination vers le dvouement.--IV. Retour  Paris.--Mort
de Mme Dillon.--V. Sentiment de l'auteur des Mmoires sur les causes de
la Rvolution.--VI. Description de Hautefontaine.--Dtails de
fortune.--Mme de Rothe.--Son fcheux caractre.--Tristes consquences
pour sa petite-fille.--VII. Changement de vie et de
logement.--Acquisition de la _Folie joyeuse_  Montfermeil.--Travaux
entrepris dans cette proprit.--Leur influence sur les connaissances
pratiques de Mlle Dillon.

CHAPITRE III

I. Voyages annuels de Mlle Dillon en Languedoc, avec son grand-oncle
l'archevque de Narbonne, de 1783  1786.--Comment on voyageait  cette
poque.--Les voitures.--La table.--M. de Montazet, archevque de Lyon:
popularit de ce prlat dans son diocse.--II. Route du
Languedoc.--L'auberge de Montlimar.--Incident au passage du
torrent.--Traverse du Comtat Venaissin.--Entre en
Languedoc.--Physionomie et caractre de l'archevque de
Narbonne.--Nmes: les Arnes et la Maison Carre; M. Sguier.--Arrive 
Montpellier.--M. de Prigord.--III. Prsentation au roi du _don
gratuit_. La dlgation.--Une visite  Marly.--La prosprit du
Languedoc.--L'installation  Montpellier.--L'abb Bertholon et ses
leons de physique.--L'tiquette des dners.--La livre des Dillon.--La
Socit  Montpellier.--M. de Saint-Priest et l'empereur Joseph II.--IV.
Retour de M. Dillon en France.--II pouse Mme de La Touche.--Opposition
faite  ce mariage par Mme de Rothe.--M. Dillon prend le gouvernement de
Tabago.--Premiers projets de mariage pour Mlle Dillon.--Procuration
laisse par son pre  l'archevque de Narbonne.--V.  Alais.--
Narbonne.--Une grande frayeur.-- Saint-Papoul.--Rencontre de la famille
de Vaudreuil.--Les prtendants.--VI. Sjour 
Bordeaux.--L'_Henriette-Lucie_.--Une autre famille Dillon.--Les
pressentiments: M. le comte de La Tour du Pin.--M. le comte de
Gouvernet.

CHAPITRE IV

I. Nouveaux projets de mariage.--Le marquis Adrien de Laval.--Fortune et
situation de Mlle Dillon.--Les rgiments de la brigade
irlandaise.--Remise au roi, par M. Sheldon des drapeaux pris 
l'ennemi.--II. Portrait de Mlle Dillon.--Le marchal de Biron, colonel
des gardes franaises.--Ses projets s'il avait le malheur de perdre Mme
la marchale de Biron.--Le duc du Chtelet lui succde aux gardes
franaises.--III. Rupture avec M. Adrien de Laval.--Le vicomte de
Fleury.--M. Esprance de L'Aigle.--M. le comte de Gouvernet.--L'abb de
Chauvigny, intermdiaire matrimonial.--Dcision prise par Mlle Dillon
pour son mariage.--Souvenirs rtrospectifs.--La comtesse de La Tour du
Pin.--Marquis et marquise de Monconseil.--Un incendie dans la perruque
de Louis XIV.--IV. Dernier voyage  Montpellier.--Dplacement de M. de
Saint-Priest, intendant de Languedoc.--Premier essai de fusion.--Une
squestre, Mme Claris.--Mlle Comnne.--La duchesse d'Abrants.

CHAPITRE V

I. Convocation des notables.--Retour  Paris.--Mort de Mme de
Monconseil.--II. Demande en mariage de M. de Gouvernet
agre.--Prliminaires.--Visite de Mme d'Hnin.--La signature des
articles.--Toilette le jour des fianailles.--La politesse de cette
poque.--La politique.--Les quatre frres de Lameth.--_Les
faiseurs_.--III. Premiers bonheurs.--La reine et Mme de Duras.--Scne de
violence de Mme de Rothe vite.--Le contrat.--IV. Le comte et la
comtesse de La Tour du Pin.--Deux visites.--Chez la reine.--V. 
Montfermeil.--Le trousseau et la corbeille.--Appartement de la marie.

CHAPITRE VI

I. Un mariage dans la haute socit  la fin du XVIIIe sicle.--La
bndiction nuptiale.--Les noeuds d'pe, les dragonnes, les glands pour
chapeaux d'vque, les ventails.--La toilette de la marie.--Les tables
des domestiques et des paysans.--II. Prsentation  la
reine.--Rptition chez le matre  danser.--Toilette de
prsentation.--Les accolades.--Heureuse absence du duc d'Orlans.--III.
La cour du dimanche.--Un _shake hands_[38].--Les petites jalousies de
femme de la reine.--Portrait du roi.--Le cortge pour la messe.--L'art
de marcher  Versailles.--La messe.--Les _traneuses_.--Le dner
royal.--Les tabourets.--Les audiences des princes et des princesses.--Le
jeu du roi.--La qute pour les pauvres.--L'esprit de mcontentement 
cette poque.--IV. Mauvaise humeur de Mme de Rothe  propos des
divertissements de sa petite-fille.--Son attitude hostile.--Bruits de
guerre en Hollande.

CHAPITRE VII

I. La guerre civile en Hollande.--La princesse d'Orange.--Faiblesse du
gouvernement franais.--Abandon dfinitif des patriotes par la
France.--Fcheuse impression produite sur l'opinion publique.--II. Mme
de La Tour du Pin  Hnencourt.--Excursion  Lille.--Un cur
contemporain de Mme de Maintenon.--Retour  Montfermeil.--Une
mprise.--III. Chez Mme d'Hnin.--Le rigorisme.--Les loges de la reine
dans les thtres.--La socit de Mme d'Hnin.--Mme Necker et Mme de
Stal.--La _secte des conomistes_.--Mme d'Hnin.--M. d'Hnin et Mlle
Raucourt.--L'indiffrence gnrale d'alors pour les mauvaises
moeurs.--_Les princesses combines._--La princesse de Poix.--Mme de
Lauzun, plus tard duchesse de Biron; son mari, sa bibliothque.--La
princesse de Bouillon; un cul-de-jatte.--Le prince de Salm-Salm.--Le
chevalier de Coigny.--IV. Mme de La Tour du Pin dans la socit.--Mme de
Montesson et le duc d'Orlans.--Rupture de Mme de La Tour du Pin avec sa
famille.

CHAPITRE VIII

1788.--I. Installation chez Mme d'Hnin.--L't de 1788 
Passy.--Attentions de la reine pour Mme de La Tour du Pin.--La toilette
de la chambre de la reine.--Les ambassadeurs de Tippoo-Sab.--II. M. de
La Tour du Pin, colonel de Royal-Vaisseaux.--Indiscipline des officiers
de ce rgiment.--III. Le prince Henri de Prusse.--Son got pour la
littrature franaise.--Une reprsentation de Zare.--IV. L'htel de
Rochechouart.--M. de Piennes et Mme de Reuilly.--Le comte de Chinon,
depuis duc de Richelieu.--V. Couches malheureuses de Mme de la Tour du
Pin.--Deux grands mdecins.--Le chirurgien Couad.--Les concerts de
l'htel de Rochechouart.--Un bal chez lord Dorset.--VI. Approche de la
catastrophe rvolutionnaire.--Scurit de beaucoup d'honntes
gens.--chec de M. de La Tour du Pin  la reprsentation aux
tats-Gnraux.--M. de Lally et M. d'Eprmesnil, secrtaires de
l'Assemble de la noblesse.--Le prsident, M. de Clermont-Tonnerre.--La
princesse Lubomirska.--La popularit du duc d'Orlans.--Causes de
l'antipathie existant entre la reine et le duc d'Orlans.--Modes
anglaises en faveur.--VII. Origines de M. de
Lally-Tollendal.--Rpression d'une mutinerie dans un rgiment.--M. de
Lally au collge des Jsuites.--Comment il prit la rsolution de
poursuivre la rhabilitation de la mmoire de son pre, le gnral de
Lally-Tollendal.--Influence exerce sur lui par Mlle Mary Dillon.

CHAPITRE IX

1789.--I. Mme de Genlis et le pavillon du couvent de
Belle-Chasse.--L'ducation des jeunes princes
d'Orlans.--Pamla.--Henriette de Sercey.--Une fille de Mme de
Genlis.--Curieuse origine de Mme Lafarge.--II. Courses de chevaux 
Vincennes.--Premiers rassemblements populaires.--Incendie des magasins
de Rveillon.--Une action charitable.--III. Installation 
Versailles.--Sance d'ouverture des tats-Gnraux: attitude du roi et
de la reine.--Mirabeau.--Le discours de M. Necker.--La faiblesse de la
Cour.--Le dpart de M. Necker.--IV. Le 14 juillet 1789: comment Mme de
La Tour du Pin apprend la nouvelle de l'insurrection; ses premires
consquences.--V. Retour de Mme de La Tour du Pin  Paris.--Les eaux de
Forges.--Le 28 juillet: effroi jet ce jour-l dans toutes les
populations.--M. et Mme de La Tour du Pin rassurent celle de
Forges.--Mme de La Tour du Pin est prise pour la reine 
Gaillefontaine.--La population arme.

CHAPITRE X

I. M. de La Tour pu Pin pre au ministre de la guerre.--Dners
officiels.--Commencement de l'migration.--La nuit du 4 aot.--Ruine de
la famille de La Tour du Pin.--Train de maison du ministre de la
guerre.--Mmes de Montmorin et de Saint-Priest.--Le contrle gnral et
Mme de Stal.--II. Organisation de la garde nationale de Versailles: son
commandant en chef, M. d'Estaing; son commandant en second, M. de La
Tour du Pin; son major, M. Berthier.--Une excution publique.--La
Saint-Louis en 1789.--La bndiction des drapeaux de la garde nationale
 Notre-Dame de Versailles.--La garde nationale de Paris et M. de
Lafayette.--III. Le banquet des gardes du corps au chteau.--Le Dauphin
parcourt les tables.--Le bout de ruban de Mme de Maill.--IV. Journe du
5 octobre.--Le roi  la chasse.--Paris marche sur
Versailles.--Dispositions de dfense.--Les femmes de Paris  Versailles
le 5 octobre.--Rvolte de la garde nationale de Versailles.--Projets de
dpart de la famille royale pour Rambouillet.--Envahissement des
ministres.--Hsitation du roi.--M. de Lafayette chez le roi.--Le calme
se rtablit.--V. Journe du 6 octobre.--Une bande arme envahit le
chteau.--Massacre des gardes du corps.--Tentative d'assassinat contre
la reine.--Prsence du duc d'Orlans au milieu des insurgs.--Dpart de
la famille royale pour Paris.--Le roi confie la garde du palais de
Versailles  M. de La Tour du Pin.--Santerre.--M. de La Tour du Pin se
rfugie  Saint-Germain.

CHAPITRE XI

I. Installation de Mme de La Tour du Pin  Paris.--M. de Lally et Mlle
Halkett.--Le ministre de la guerre  l'htel de Choiseul.--Indiscipline
dans l'arme.--Naissance d'Humbert-Frdric de La Tour du Pin.--Mariage
de Charles de Noailles.--Bonts de la reine pour Mme de La Tour du
Pin.--II. La fte de la Fdration.--La garnison de Paris.--Les
dputations.--Enthousiasme de la population parisienne.--La composition
de la garde nationale.--M. de La Fayette.--L'vque d'Autun.--La
messe.--Le spectacle que prsente le Champ-de-Mars.--La famille
royale.--III. Excursion en Suisse.--Pauline de Pully.--Une aventure 
Dole.--Chez M. de Malet, commandant de la garde nationale de cette
ville.--La commune de Dle.--Quatre jours de captivit.--Intervention
des officiers de Royal-tranger.--Le dpart de Dle.--Le lac de
Genve.--IV. Rvolte de la garnison de Nancy.--M. de La Tour du Pin
envoy en parlementaire.--M. de Malseigne, commandant de la ville,
s'chappe.--Rpression de la rvolte.--Danger couru par M. de La Tour du
Pin.--Consquences de l'migration des officiers.--V. Sjour 
Lausanne.--Les Pquis.--L'auberge de Scheron.--Retour  Paris par
l'Alsace.

CHAPITRE XII

I. Sjour  Paris.--Madame de Noailles.--Les migrs.--M. de La Tour du
Pin pre quitte le ministre de la Guerre.--Son fils refuse ce poste et
est nomm ministre plnipotentiaire en Hollande.--Installation rue de
Varenne.--Les Lameth font envahir l'htel de Castries.--Le duel de
Barnave et de Cazals.-- Hnencourt.--La fuite de Varennes.--Mmoire de
M. de La Tour du Pin pour engager le roi  refuser la Constitution.--II.
Dpart pour la Hollande.--La famille des Lameth.--Le mariage de
Malo.--La cocarde orange.--La famille Fagel.--Vie de plaisirs  la
Haye.--Rappel de M. de La Tour du Pin par Dumouriez.--III. M. de Maulde
lui succde.--Son secrtaire, frre de Fouquier-Tinville.--Une vente de
meubles.--Le prince de Starhemberg.--Nouvelle de la bataille de
Jemappes.--L'archiduchesse Marie-Christine quitte clandestinement
Bruxelles.--L'effroi et la fuite des migrs rfugis dans cette
ville.--IV. Dcret contre les migrs.--Fuite de MM. de la Fayette,
Alexandre de Lameth et de La Tour Maubourg.--Le ministre des tats-Unis
 la Haye, Short.--Mme de La Fayette  Olmutz.--Serment de fidlit au
roi d'Arthur Dillon.--V. Rentre en France de Mme de La Tour du Pin.--M.
Schnetz.-- Anvers.--Une ville livre  la soldatesque.--Accoutrement de
l'arme franaise devant Anvers.--Une vexation de M. de Moreton de
Chabrillan  Bruxelles.--Un djeuner imprvu.--La nuit  Mons.--douard,
le ngre du duc d'Orlans, et son escadron.--Fidlit de Zamore.

CHAPITRE XIII

I. Examen de conscience.--II. Les vexations de la route en
France.--Installation  Passy.--Les relations de M. Dillon avec les
Girondins et Dumouriez.--Le 21 janvier 1793.--III. M. de La Tour du Pin
pre  la Commune de Paris.--Portrait de M. Arthur Dillon.--Retraite au
Bouilh. Bonheur intrieur.--IV. Bordeaux et la Fdration.--La baronnie
de Cubzagus.--Arrestation de M. de La Tour du Pin pre.--Son fils et sa
belle-fille se rfugient  Canoles, chez M. de Brouquens.--Les Bordelais
et l'arme rvolutionnaire.--Atroce excution de M. de Lavessire  La
Role.--La guillotine  Bordeaux.--V. Naissance de Sraphine.--Fuite de
M. de La Tour du Pin.--Le mdecin accoucheur Dupouy.--Mme Dudon et le
reprsentant Ysabeau.--VI. Arrestation de M. de Brouquens. Sa garde et
sa cave.--Perquisition  Canoles.--O se loge la piti!--Passe-temps de
Mme de La Tour du Pin et de M. Dupouy  Canoles.--VII. La confrontation
de la reine et de l'ancien ministre de la guerre.--Dpart prcipit de
son fils du Bouilh.--Incident de route  Saint-Genis.--Trois mois de
retraite force  Mirambeau.

CHAPITRE XIV

I. Un pensionnaire inconnu.--M. Ravez.--Les scells au Bouilh.--II. Un
refuge  Bordeaux chez Bonie.--Le maximum et le pain de la section.--Les
pancartes sur les maisons.--La queue  la porte des boulangers et des
bouchers.--Arrestation des Anglais et des Amricains.--Une belle
grisette.--III. Protection inattendue.--Mme Tallien.--Entrevue avec
Tallien.--Il est accus de protger les aristocrates.--IV. Un paysan
saintongeois.--M. de La Tour du Pin se rfugie  Tesson.--Nouvelle
fuite.--Abri momentan chez le matre de poste Boucher.--Retour 
Tesson.--V. Fte de la _Desse de la Raison_  Bordeaux.--M. Martell au
tribunal rvolutionnaire.--Les cartes de sret.--Les rafles.--M. de
Chambeau.--Un projet de fuite original.--M. de Morin.--De bonnes
omelettes.

CHAPITRE XV

I. La situation alarmante de Mme de La Tour du Pin  Bordeaux et celle
de son mari  Tesson.--Les certificats de rsidence  neuf tmoins.--Une
charmante nourrice.--Une reconnaissance dangereuse vite.--II. Comment
Mme de La Tour du Pin se dcide  partir pour l'Amrique.--Le navire
amricain la _Diane_.--Une mission prilleuse.--Prparatifs de
dpart.--III. Un djeuner  Canoles.--Visite imprvue.--Au bras de
Tallien.--La montre de M. Saige.--IV. Le passeport du citoyen
Latour.--Inquitudes de l'attente.--Le sans-culotte Bonie  Tesson.--Le
retour.--La runion.--Comment M. de La Tour du Pin revint de Tesson 
Bordeaux.

CHAPITRE XVI

I. Dlivrance du passeport  la mairie.--Tallien tant rappel, Ysabeau
le vise sans s'en douter.--Julien de Toulouse et ses regrets.--M. de
Fontenay et les diamants de sa femme.--Derniers prparatifs.--II. Adieux
 Marguerite.--M. de Chambeau nous accompagne.--Embarquement sur le
canot de la _Diane_.--Les visites des navires de guerre.--Danger d'tre
reconnu vit  Pauillac.--III. La Diane et son quipage.--Installation
 bord.--Une manire de dormir peu commode.--Le capitaine Pease et les
Algriens.--L'_Atalante_.--La _Diane_ lui chappe.--Auprs des
Aores.--Refus providentiel du capitaine d'y dbarquer ses
passagers.--IV. Le sacrifice des boucles blondes et les frivolits de la
vie.--La cuisine de la _Diane_ et le cuisinier Boyd.--Craintes au sujet
des vivres.--Le chien du bord.--Le pilote.--La rade de Boston.--Joie de
l'arrive.




PRFACE


L'auteur du _Journal d'une femme de cinquante ans_, Henriette-Lucie
Dillon, tait ne  Paris, rue du Bac, le 25 fvrier 1770. Elle pousa 
Montfermeil, le 21 mai 1787, Frdric-Sraphin, comte de Gouvernet.

Au dcs de son pre, mort sur l'chafaud le 28 avril 1794, le comte de
Gouvernet prit le titre de comte de La Tour du Pin de Gouvernet. Il fut
nomm pair de France et cr marquis de La Tour du Pin par lettres
patentes du 17 aot 1815 et du 13 mars 1820.

       *       *       *       *       *

Le comte de Gouvernet vint au monde  Paris, rue de Varenne, dans
l'htel de ses parents, le 6 janvier 1759. Ds l'ge de seize ans, en
1775, il entrait au service militaire en qualit de lieutenant en second
d'artillerie, et, en 1777, tait promu capitaine de cavalerie  la suite
au rgiment de Berry-Cavalerie.

Il fut dsign, en 1779, pour occuper l'emploi de major gnral de
l'arme du comte de Vaux, destine  une descente en Angleterre, et un
peu plus tard celui d'aide de camp du marquis de Bouill, gouverneur des
Antilles. Il servit sous ses ordres pendant les trois dernires annes
de la guerre d'Amrique, et devint bientt l'ami de son chef. Entre
temps, il fui promu colonel en second du Royal-Comtois-lnfanterie, et
servait encore dans ce rgiment quand, le 21 mai 1787, il pousa Mlle
Lucie Dillon L'anne suivante, on le nommait colonel du rgiment
Royal-des-Vaisseaux.

Les mmoires de sa femme nous feront connatre la suite des vnements
de la vie de M. de La Tour du Pin jusqu' l'poque des Cent-Jours.

Au moment du dbarquement de Napolon au golfe Juan, M. de La Tour du
Pin se trouvait dans la capitale de l'Autriche, o il avait t envoy,
aprs la premire Restauration, d'abord en qualit de ministre par
intrim, ensuite comme l'un des plnipotentiaires de France au congrs
de Vienne.

Aprs avoir sign la fameuse dclaration du 13 mars 1815 qui mettait
Napolon hors la loi, il se rendit, d'accord avec M. de Talleyrand, 
Toulon, pour tenter de raffermir le marchal Massna, gouverneur de
cette place, dans le service du roi, puis  Marseille pour confrer avec
le duc de Rivire.

Sa mission consistait ensuite  rejoindre dans le Midi le duc
d'Angoulme, qui avait reu du roi l'ordre d'aller  Nmes. Mais ayant
appris  Marseille la nouvelle de la capitulation de ce prince au pont
Saint-Esprit, aprs avoir pris, de concert avec le duc de Rivire
quelques mesures indispensables, il frta un btiment pour gagner Gnes,
d'o il devait retourner  Vienne. Le mauvais temps, ou plutt le
mauvais vouloir du capitaine de ce btiment, le fora  aller 
Barcelone. De l, passant par Madrid, il se dirigea sur Lisbonne. Dans
cette ville, il s'embarqua pour Londres, o il eut, pendant les
vingt-quatre heures qu'il y sjourna, l'honneur de voir Mme la duchesse
d'Angoulme pour la mettre au courant de la situation en France. La nuit
mme qui suivit cette entrevue, il partait pour Douvres, gagnait Ostende
et se rendait  Gand auprs de Louis XVIII.

Aprs la bataille de Waterloo, M. de La Tour du Pin reprit en mme temps
que le roi la route de Paris.

Au mois d'aot suivant, il participait aux lections gnrales en
qualit de prsident du collge lectoral du dpartement de la Somme.

Le 17 du mme mois, il tait nomm pair de France par Louis XVIII qui,
dans ses lettres patentes, l'appela son alli, qualit que
justifiaient d'ailleurs les alliances de sa famille.

Comme le rapportent les mmoires, M. de La Tour du Pin, tout en tant
envoy en Autriche, d'abord comme ministre par intrim, plus tard comme
l'un des plnipotentiaires de France au congrs de Vienne, avait t
nomm, peu de temps auparavant, ministre prs de la Cour des Pays-Bas.
En octobre 1815, il rejoignit ce dernier poste  Bruxelles pour remettre
ses lettres de crance au roi Guillaume Ier et assister  son
couronnement.

Etant revenu  Paris, bientt aprs, pour siger  la Chambre des pairs,
M. de La Tour du Pin prit part, dans les premiers jours de dcembre, aux
dbats du procs du marchal Ney.

Il avait t dcid qu'on pourrait motiver son vote sur l'application de
la peine, M. de La Tour du Pin, profitant de cette facult, vota la
peine de mort, mais fit en mme temps la dclaration suivante:

Je condamne le marchal Ney  la peine porte aux conclusions de M. le
Procureur gnral, mais comme je suis loin de le rendre seul responsable
des malheurs de cette fatale poque, je le trouve,  plus d'un titre,
digne de la commisration du roi, et je profiterais,  cet gard, de la
facult qui m'est donne par l'article 595 du Code d'instruction
criminelle, si je ne croyais plus avantageux  Sa Majest d'abandonner
le coupable  sa justice,  sa bont, et peut-tre  sa politique, que
doivent dicter les circonstances o nous sommes et dont Sa Majest peut
tre meilleur juge que personne.

Cet appel  la clmence du roi, comme on le sait, ne fut pas entendu.

Quelques semaines plus tard, le 28 janvier 1816, M. de la Tour du Pin
perdait son fils an, Humbert[1], dans des circonstances terriblement
tragiques qui seront relates plus loin.

Peu de jours aprs, il regagnait La Haye pour remplir ses fonctions de
ministre plnipotentiaire auprs de la Cour des Pays-Bas.

Dans le courant de l'anne suivante, un nouveau malheur frappa M. et Mme
de la Tour du Pin, dj si prouvs. Le 20 mars 1817, leur fille
cadette, Ccile[2], tait emporte par une cruelle maladie,  Nice, o
sa mre l'avait amene.

Au mois de septembre 1818, M. le duc de Richelieu appela auprs de lui
M. de La Tour du Pin pour le seconder au congrs d'Aix-la-Chapelle, dont
l'objet tait d'arrter les conditions de l'vacuation du territoire
franais par les troupes trangres.

M. de La Tour du Pin rejoignit, aussitt aprs la clture du congrs,
son poste  La Haye. Il revint  Paris,  la fin de Vanne 1819, pour
siger  la Chambre des pairs au moment de l'ouverture de la session, et
s'y trouvait encore  l'poque de l'assassinat du duc de Berry, le 13
fvrier 1820.

C'est pendant son sjour  Paris qu'clata, en janvier 1820,
l'insurrection des troupes espagnoles, runies dans l'le de Lon pour
une expdition en Amrique, insurrection qui fut l'origine de la
rvolution espagnole.

 l'occasion de ces vnements, le gouvernement franais ayant rsolu
d'envoyer un reprsentant extraordinaire en Espagne, dsigna pour cette
mission M. de La Tour du Pin, mais des intrigues anglaises parvinrent 
empcher son dpart.

Nous rappelons cette nomination parce qu'il s'y rattache un incident non
dpourvu d'intrt. Le voici reproduit tel qu'il a t cont et crit
par M. de La Tour du Pin lui-mme:

Puisque la destine a malheureusement voulu que Louis-Philippe occupt
une place dans l'histoire, je veux placer ici une petite anecdote qui le
concerne et qui,  travers mille autres, vaut la peine d'tre lue. En
1820, le gouvernement m'invita  venir de La Haye, o j'tais ministre,
 la Chambre des pairs pour la session. Vers la fin de janvier, on
reut,  Paris, la nouvelle de la rvolution d'Espagne. M. de Richelieu,
alors prsident du conseil, me pria de passer chez lui et me dit:
Monsieur de La Tour du Pin, nous sommes dans le plus, grand embarras, le
roi dsire vivement que vous alliez en Espagne..., etc., etc.

Comme ce n'est pas de moi que je veux parler, je passerai ce qui eut,
lieu  cet gard, et je dirai seulement que, selon l'usage, aprs avoir
publiquement pris cong du roi, j'allai successivement chez les princes
et princesses et, en dernier lieu, chez M. le duc d'Orlans.

Il me reut avec cette politesse et cette aisance qui lui sont
familires, et mme avec d'autant plus d'gards que mon envoi en
Espagne, dans de telles circonstances, tmoignait quelque opinion en ma
faveur.

Il chercha  allonger une visite qui n'tait que de pure formalit, et,
voulant m'amener  quelque communication sur les directions qui avaient
d m'tre donnes, il me dit: Monsieur de La Tour du Pin, je n'ai
assurment pas l'indiscrtion de vouloir pntrer vos instructions, mais
si j'avais l'honneur de vous en donner dans de telles circonstances, ce
serait de dire au roi d'Espagne de se mettre dans le courant des
vnements et de s'y laisser aller, sans prtendre un instant y
rsister.

Monseigneur, lui rpondis-je, si l'on m'avait donn ces
instructions-l, je les aurais refuses, et j'aurais conseill de
laisser au moins les vnements agir tout seuls, sans prendre la peine
d'envoyer quelqu'un pour les encourager.

Je quittai M. le duc d'Orlans, que mes absences continuelles de Paris
ne m'ont plus donn l'occasion de revoir depuis ce temps-l.

En voyant tout ce qui se passe aujourd'hui--septembre 1836--en Espagne,
j'ai t conduit me rappeler cette conversation et la mettre par crit.
Je serais tent de demander prsent M. le duc d'Orlans s'il pense
encore qu'il soit bon de se laisser aller de tels courants.


M. de La Tour du Pin, peu de temps aprs, en avril 1820, tait nomm
ambassadeur Turin. Il rejoignit immdiatement son poste et, sauf un
sjour de quatre mois  Rome en 1824, il ne le quitta plus avant le mois
de janvier 1830.

C'est pendant leur sjour Turin que M. et Mme de La Tour du Pin taient
une fois de plus atteints dans leurs affections. Charlotte[3], leur
seule fille encore vivante, et qui avait pous, le 20 avril 1813,
Bruxelles, le comte Auguste de Liedekerke Beaufort, mourait au chteau
de Faublanc, prs de Lausanne, le 1er septembre 1822, au cours d'un
voyage qu'elle avait entrepris pour aller de Turin, rejoindre  Berne
son mon,  cette poque ministre des Pays-Bas prs la Rpublique
helvtique.

Au mois de janvier 1830, M. de La Tour du Pin, dcid  se retirer des
affaires, se rendit  Paris, et bientt aprs, ennuy et fatigu,
mcontent aussi de la tournure que prenaient les vnements,
s'installait  Versailles.

Il s'y trouvait au moment de la Rvolution de 1830. Le 2 aot,  3
heures du matin, il quittait cette ville et se dirigeait sur Orlans,
croyant que le roi, en se retirant par Rambouillet, prenait cette route
pour aller  Tours, s'appuyer des dispositions du Midi et surtout de la
Vende, et que l il se runirait  lui.

Ds le lendemain, apprenant l'abdication du roi et son dpart pour
Cherbourg, M. de La Tour du Pin rsolut de gagner sa proprit du
Bouilh, prs de Saint-Andr-de-Cubzac, d'o il envoya, en guise de
protestation, la lettre suivante  la Chambre des pairs:

      Monsieur Pasquier,

     Prsident de la Chambre des pairs,

     Saint-Andr-de-Cubzac (Gironde), le 14 aot 1830.

     Monsieur le chancelier,

     J'ai l'honneur de vous prier de vouloir bien faire connatre  la
     Chambre des pairs, officiellement, que ma conscience et ma raison
     se refusent galement  admettre la vacance du Trne dans la
     personne de M. le duc de Bordeaux, et qu'en consquence, je ne
     prterai pas le serment qu'on me demande, parce qu'il est
     directement contraire  celui que j'ai dj prt.

     J'ai l'honneur, etc., etc.

Le prsident de la Chambre des pairs donna, dans la sance du 21 aot,
lecture de cette lettre, qui fut insre dans le Moniteur du 22.

Les vnements du mois d'aot mettaient galement fin  la mission dont
M. de La Tour du Pin tait charg auprs du roi de Sardaigne. Libre
ainsi de toute occupation, il passa tranquillement, dans sa terre du
Bouilh, la fin de l'anne 1830.

De nouveaux soucis devaient bientt l'atteindre. Aymar[4], le dernier
survivant de ses enfants, entran par un gnreux enthousiasme pour la
caus de la lgitimit, s'tait affili au mouvement qui, en 1831, se
prparait en Vende. Il fut arrt, emprisonn, et son pre, ne voulant
pas se sparer de lui, partagea les quatre mois de sa dtention, tant 
Bourbon-Vende qu' Fontenay.

Mis en libert en avril 1832, Aymar de La Tour du Pin reprenait bientt
le chemin de la Vende pour rejoindre Mme la duchesse de Berry.

On connat le mauvais succs de cette tentative.

Aprs l'arrestation de Madame, Aymar de La Tour du Pin fut de nouveau
poursuivi et recherch.

Plusieurs journaux ayant,  cette poque, attaqu son fils en termes qui
lui parurent outrageants, M. de La Tour du Pin prit vigoureusement sa
dfense dans une lettre  l'_Indicateur_, un des journaux en cause,
lettre que cette feuille ne voulut pas insrer, mais qui fut reproduite
dans le numro de la _Guyenne_ du 7 aot 1832.

Cette lettre valut  son auteur un jugement de mise en accusation devant
la cour d'assises de Bordeaux, suivie d'une condamnation, le 15 dcembre
1832,  1.000 francs d'amende et trois mois de prison. Ces trois mois de
prison, M. de La Tour du Pin les fit au fort du H, du 20 dcembre 1832
au 20 mars 1833, en compagnie de sa femme, qui refusa de le quitter.

Quant  Aymar de La Tour du Pin, vers la mme poque et comme
consquence de sa participation  la tentative de Mme la duchesse de
Berry en Vende, il tait condamn par contumace  la peine de mort. Il
avait heureusement pu se rfugier  Jersey ds le mois de novembre 1832.

En prsence de la condamnation de son fils, qui pour y chapper dut
s'exiler, et des perscutions dont il tait lui-mme l'objet, M. de La
Tour du Pin prit le parti de se retirer  l'tranger.

 sa sortie de prison, il alla s'installer  Nice, o sa femme et son
fils vinrent le rejoindre. Des raisons politiques lui ayant fait quitter
cette ville, il se dirigea sur Turin et de l sur Pignerol. Son sjour
dans cette dernire ville se prolongea jusqu'au 28 aot 1832.

Des questions d'intrt urgentes  rgler rappelrent alors M. et Mme de
La Tour du Pin en France.

Ils y passrent tout juste une anne et reprirent ensuite le chemin de
l'tranger, avec le projet de s'tablir  Lausanne, o ils arrivrent
vers la fin du mois de novembre 1835, aprs quelques semaines de sjour
 Suze.

C'est  Lausanne que devait mourir M. de La Tour du Pin, le 26 fvrier
1837, g de soixante-dix-huit ans.

Ainsi se terminait une vie pleine d'vnements, marque parfois par de
beaux jours, mais, le plus souvent, remplie d'inquitudes et
d'infortunes.

M. de La Tour du Pin sut traverser les orages qui s'abattirent sur lui
et sur les siens avec une fermet de caractre incomparable, une rare
grandeur d'me, et avec cette simplicit, cette constante bonne humeur
qu'aucune preuve ne pouvait altrer, cette absence de toute amertume
contre les vnements et contre les personnes, qui taient le bel
apanage des vieilles et illustres familles franaises d'autrefois.

Dans tout le cours de sa carrire diplomatique, il se montra le zl
dfenseur des intrts et de l'honneur de la France. Entirement dvou
au roi, il conserva cependant une complte indpendance  l'gard de ses
ministres, auxquels il parla toujours avec franchise et fermet,
combattant toutes les mesures qui lui paraissaient contraires aux
intrts sacrs du pays.

Voici en quels termes parlait de lui, peu de temps aprs sa mort, un de
ses familiers les plus intimes. Cette apprciation achvera de le faire
connatre:

Tout ce que l'me la plus pure, la plus loyale, tout ce que le
caractre le plus solide, le plus doux, le plus gal, tout ce que
l'esprit le plus cultiv, le plus aimable peuvent rpandre de charmes,
M. de La Tour du Pin sut en embellir la vie de ceux qui l'entouraient.
Il tait rest comme un des rares dbris de cette autre socit
antirvolutionnaire, que l'on n'accuse si vivement de nos jours que
parce qu'elle est dj de l'histoire ancienne pour ceux qui la
dprcient.

M. de La Tour du Pin en avait conserv la grce de manires, l'exquise
politesse, les formes les plus distingues, autant que la chaleur de
coeur et d'amiti qui liait entre elles les personnes remarquables de
cette socit.

       *       *       *       *       *

La marquise de La Tour du Pin nous conte tous les vnements notables de
la priode de sa vie comprise entre son enfance et la fin du mois de
mars 1815, dans le _Journal d'une femme de cinquante ans_. Elle crut,
aprs les Cent-Jours, avoir retrouv dfinitivement le repos pour son
ge mr; l'avenir lui paraissait dfinitivement fix. Hlas! il n'en
tait rien; les annes qui suivirent la rvolution de 1830, comme nous
l'avons dit dans les lignes consacres  M. de La Tour du Pin, lui
rservaient en particulier de nouveaux revers de tous genres.

Son histoire,  dater de 1815, reste troitement lie  celle de son
mari, qu'elle suivit  La Haye d'abord,  Turin ensuite. Elle partagea
mme, comme nous l'avons rappel plus haut, sa captivit de trois mois
au fort du H, du 20 dcembre 1832 au 20 mars 1833.

Elle l'accompagna galement en Italie, puis en Suisse, dans l'exil
volontaire qu'il s'imposa pour partager celui de son fils Aymar, et se
trouvait au chevet de M. de La Tour du Pin,  Lausanne, au moment de sa
mort, le 20 fvrier 1837.

Quelque temps aprs, elle parlait, avec son fils Aymar, le seul
survivant de ses enfants, pour l'Italie, et s'installait en dernier lieu
 Pise, en Toscane, o, ge de quatre-vingt-trois ans, la mort venait
l'atteindre le 2 avril 1853.

La marquise de La Tour du Pin eut six enfants. Elle les perdit
successivement tous, ainsi qu'on l'a dj dit,  l'exception de l'un de
ses fils. On trouvera le rcit de la mort de deux d'entre eux seulement
dans les mmoires qui s'arrtent au mois de mars 1815, quoique ce ne
soit que quatre ans et demi plus tard, le 1er janvier 1820, qu'elle
entreprit la rdaction du _Journal d'une femme de cinquante ans_.

Dans l'intervalle, de 1815  1820, elle perdait deux autres de ses
enfants: son fils an, Humbert, le 28 janvier 1816, et sa fille
cadette, Ccile, le 20 mars 1817.

Humbert de La Tour du Pin naquit  Paris le 19 mai 1790. Il fut
sous-prfet de Florence, puis de Sens pendant les dernires annes de
l'Empire.  l'poque de la Restauration, on le nomma officier au corps
des Mousquetaires Noirs, et il devint, dans la suite, aide de camp du
marchal Victor, duc de Bellune.

Il mourut d'une faon trs dramatique.

Au moment de sa nomination auprs du duc de Bellune, parmi les aides de
camp du marchal se trouvait le commandant Malandin, officier sorti du
rang, rude et sans ducation, audacieux et courageux, coeur franc et
loyal, mais chatouilleux sur le point d'honneur, et qui avait conquis
sur les diffrents champs de bataille de l'Empire chacun de ses grades.

Le jour mme o Humbert de La Tour du Pin, venant pour la premire fois
prendre son service auprs du marchal, pntra dans la salle des aides
de camp, il rencontra, au milieu des autres officiers de l'tat-major,
le commandant Malandin.

Ce dernier, aussitt aprs l'arrive de son nouveau camarade, le jeune
Humbert de La Tour du Pin, l'apostrospha, en guise de plaisanterie, sur
un dtail sans importance de son uniforme, en termes fort grossiers et
inconvenants.

Pour la suite de l'aventure, nous reproduirons un extrait du rcit qu'en
a fait un des descendants du duc de Bellune, tel qu'il le tenait
lui-mme du fils an du marchal[5]:

M. de La Tour du Pin, ainsi apostroph, rougit jusqu'au blanc des yeux,
et il allait invitablement rpliquer, quand le marchal se prsenta
pour examiner le travail; il chargea le commandant d'une mission 
remplir auprs du ministre de la guerre, et le commandant s'loigna avec
la hte d'un homme familier avec la prompte excution d'une consigne.

Quelques instants aprs, le marchal se retira, et M. de La Tour du Pin
ne tarda pas, lui non plus,  sortir.

Il se rendit immdiatement  l'htel occup par sa famille, et
matrisant autant qu'il lui tait possible l'motion qui l'oppressait,
il gagna le cabinet de son pre.

Mon pre, lui dit-il, voici l'incident dont un jeune officier, plac
dans une situation identique  la mienne, vient d'tre victime, et il
raconta, sans omettre le moindre dtail, et avec fin sang-froid propre 
dtourner tout soupon de l'esprit du vieux gentilhomme, la scne qui
venait de se passer dans la salle des aides de camp. Cet officier,
ajouta-t-il, est sinon de mes amis, du moins de mes pairs, et ce qui
touche  son honneur affecte le mien... Que doit-il faire?

--Provoquer l'agresseur, rpondit le vieillard.

--Et si des excuses lui sont adresses?

--Les repousser... Ton camarade doit se montrer d'autant plus soigneux
de sa bonne renomme, en prsence de l'homme qui l'a bafou, qu'il n'a
point pay de son sang, comme lui, les insignes du grade dont il est
revtu.

--Merci, mon pre..., et le jeune officier s'loigna.

Le soir mme, il faisait demander au commandant Malandin rparation par
les armes.

Un grand moi s'ensuivit dans l'entourage du marchal. Celui-ci chargea
son propre fils d'intervenir dans le rglement des conditions mises  la
rencontre. C'est alors que les qualits rares qui se cachaient au fond
de l'me du brave commandant se dvoilrent. Il proposa sans fausse
honte de reconnatre ses torts et la lgret de son propos.

Refus de la part de l'offens d'accueillir l'expression d'un regret en
quelque terme qu'il ft formul. Alors, comme l'habilet de Malandin
dans le maniement du pistolet tait notoire, les tmoins proposrent
pour arme le sabre... Nouveau refus... Ils se rabattirent sur l'pe
sans obtenir plus de succs. Enfin, devant l'opinitret que mettait
l'offens  rclamer l'emploi du pistolet, force leur fut de cder et
d'arrter que le duel aurait lieu le lendemain matin, au bois de
Boulogne, et qu' la distance de vingt-cinq pas, les adversaires
changeraient une ou plusieurs balles, jusqu' ce que l'un d'eux ft mis
srieusement hors de combat.

Ce soir-l, une profonde tristesse rgna  l'htel du marchal, qui,
comprenant toute la dlicatesse de l'affaire, n'avait plus pour devoir
que de fermer les yeux; les camarades du commandant Malandin lui
tmoignrent, par leur silence, leur regret de la fcheuse extrmit
qu'il avait imprudemment cre, et lui-mme, pour la premire
fois--depuis longtemps--oublia de boire, aprs son dner, la
demi-bouteille de rhum qui, disait-il, tait seule capable de
rgulariser sa digestion.

Quant  M. de La Tour du Pin, il passa cette soire au milieu de sa
famille, calme, enjou et formulant, du ton le plus naturel, en prsence
de tous, les ordres ncessaires pour qu'on tnt son cheval sell  la
premire heure le lendemain, sous prtexte d'une promenade concerte
avec des amis.

C'est  peine si, en donnant  sa mre le baiser d'adieu avant de
regagner son appartement, il laissa chapper un frmissement
involontaire et vite comprim de ses lvres, qui auraient voulu
cependant livrer passage  toute son me.

Le lendemain, par une matine calme et riante, quoiqu'un peu froide,
deux groupes, l'un de trois, l'autre de quatre cavaliers, se dirigeaient
sparment vers la porte Maillot, qui servait en ce temps de principale
entre au bois de Boulogne. Quatre de ces promeneurs portaient la petite
tenue militaire, un les insignes des chirurgiens de l'arme, les deux
autres des vtements civils; mais  leur tournure, on devinait sans
peine qu'ils avaient l'habitude de l'uniforme.

Quand ils furent arrivs  proximit d'une clairire qui avait t
dsigne comme se prtant aux convenances d'un duel, les cavaliers
mirent pied  terre et les chevaux furent attachs par la bride aux
arbres qui faisaient bordures. Les deux groupes se rapprochrent l'un de
l'autre et quelques paroles furent changes entre les tmoins, tandis
que les adversaires se saluaient courtoisement.

Les tmoins avaient apport dans les fontes suspendues  l'aron de
leur selle les armes appartenant  l'un et  l'autre des combattants; le
choix des armes, tir au sort, dsigna les pistolets de M. de La Tour du
Pin comme devant servir au duel. On les chargea et on les remit en main
des adversaires, qui avaient pris place  la distance mesure.

Alors, et avant que le signal n'et t donn, le commandant Malandin,
qui, depuis son arrive sur le terrain, tourmentait fivreusement sa
moustache, fit signe qu'il voulait parler, et, la voix haute, quoiqu'un
peu tremblante, le regard fixe, mais le teint livide, il pronona ces
paroles:

--Monsieur de La Tour du Pin, en prsence de ces messieurs, je crois
devoir encore une fois vous dclarer que je regrette ma mauvaise
plaisanterie. Deux braves garons ne sauraient s'gorger pour cela.

M. de La Tour du Pin hsita un moment, puis il se dirigea lentement
vers le commandant. Tous les coeurs battaient et chacun ressentait un
soulagement secret  voir ce temps d'arrt dans le drame. Mais lorsque
le jeune homme fut arriv prs de son adversaire, au lieu de lui tendre
la main, il releva le bras et frappant de la crosse de son pistolet le
front de Malandin:

--Monsieur, lui dit-il, la parole sifflante, je pense que, maintenant,
vous ne refuserez plus de vous battre.

Et il retourna  sa place.

La figure du commandant tait dcompose; il passa dans ses yeux comme
un clair de folie; ce n'tait pas de la colre, mais l'effarement d'un
lion  la face duquel une gazelle aurait crach...

--C'est un homme mort, fit-il en se raidissant.

 une pareille scne, un seul dnouement, le plus prompt possible,
tait obligatoire. Le signal fut donn. M. de La Tour du Pin tira le
premier... Alors son adversaire dplia le bras, et on l'entendit
murmurer distinctement:

--Pauvre enfant! Pauvre mre!

Le coup partit et le jeune homme, tournoyant sur lui-mme, tomba le
visage contre terre. La balle l'avait frapp en plein coeur.

Ccile de La Tour du Pin tait ne, le 13 fvrier 1800, dans les
circonstances que rapportent les mmoires,  Wildeshausen, petite ville
situe sur les confins du Hanovre et du grand-duch d'Oldenbourg. Au
mois de septembre 1816,  la Haye, o M. de La Tour du Pin occupait le
poste de ministre plnipotentiaire de France auprs de la cour des
Pays-Bas, elle avait t fiance  Charles, comte de Mercy-Argenteau[6].

Ce dernier,  cette poque, servait depuis dix ans dans l'arme
franaise, avec grande distinction. Il avait pris part aux campagnes de
l'Empire et s'tait particulirement fait remarquer  la bataille de
Hanau,  la suite de laquelle il reut pour rcompense la croix, si
envie alors, de chevalier de la Lgion d'honneur.

Dans une lettre, date du 7 septembre 1816, les fianailles de Ccile de
La Tour du Pin sont annonces, par sa soeur, Charlotte de Liedekerke
Beaufort,  leur grand'tante commune, lady Henry Dillon, ne Frances
Trant. Certaines parties de la lettre sont intressantes  connatre, 
cause de l'apprciation qu'elle nous fournit sur la personne du fianc,
le comte Charles de Mercy-Argenteau:

Le 7 septembre 1816.

Maman me charge, ma chre tante, de venir vous faire part d'un
vnement qui nous rend tous bien Vous devinez bien que je vous parle du
mariage de notre Ccile. Le public vous aura sans doute dj donn comme
sr ce qui n'avait t jusqu'ici qu'un projet, sans que rien ft dcid.
Vous aurez t tonne peut-tre de notre silence l-dessus, mais vous
savez bien que ces choses-l ne s'avouent que lorsqu'elles sont tout 
fait dcides. On n'en aurait mme pas parl si M. d'Argenteau n'avait
t forc d'en faire part au roi[7] pour avoir son approbation, ce qui a
rendu la chose publique.

Je suis sre que vous prendrez part au plaisir que nous cause cet
heureux vnement. Pour moi, je suis dans ta joie de mon coeur, de voir
ma soeur marie dans le mme pays que moi et avec des terres  6 lieues
de celles[8] qui nous appartiendront un jour.

L'homme qu'elle pouse a toutes les bonnes qualits qui peuvent rendre
une femme heureuse, les plus nobles et les plus dsintresss
sentiments, les manires les plus agrables, l'assurance et la fermet
que doivent avoir un mari et un protecteur, tout enfin ce qu'on peut
dsirer dans l'homme avec lequel on doit passer sa vie.

Il a fait dix ans la guerre, et son caractre est pur consquent form,
comme celui d'un homme qui a pass  travers tous les vnements de la
vie, qui connat le monde, a vcu au milieu de ce qu'il avait de plus
brillant, de plus sduisant, j'ajouterai mme de plus corrompu, sans que
ses principes ni ses sentiments en souffrissent. Ceci sont des preuves
aprs lesquelles on peut avoir une confiance entire dans la personne
qui les a prouves sans y succomber.

Vous connaissez sa famille, son frre et sa belle-soeur, qui sera pour
Ccile une seconde mre, ce qui est encore un bonheur de plus, car elle
ne peut pas esprer d'avoir toujours la sienne, et elle aura pourtant
longtemps encore le besoin d'un chaperon, vu son extrme jeunesse.

La fortune de Charles n'est pas considrable, mais il en a assez
pourtant pour rendre heureux un mariage o elle a t la moindre
considration et dont elle est le moindre avantage.

Bien des vnements nous ont prouv, depuis vingt ans, qu'elle est peu
solide et combien il est facile de la voir s'crouler, et j'avoue que je
trouve sage de n'en point faire the first point[9] dans un mariage...


Lady Henry Dillon adressa sans tarder ses flicitations  sa nice, la
marquise de La Tour du Pin, flicitations sans doute attnues par
quelques rticences, car c'est certainement en rponse  ces
flicitations que Mme de La Tour du Pin crivit la lettre suivante  sa
tante. Nous en reproduisons des extraits pour complter les dtails que
la lettre de la comtesse de Liedekerke Beaufort donne sur la personne et
le caractre du jeune fianc:

     La Haye, le 15 septembre 1816.

     Je vous remercie, ma chre tante, de votre aimable lettre et de
     vos compliments, malgr certaines rticences qui pourraient
     m'inquiter, si la seule physionomie de Charles d'Argenteau n'en
     disait plus long sur son caractre que toutes les commres de
     Bruxelles n'en ont jamais su et n'en sauront jamais. Croyez que je
     ne sais pas arrive  quarante-sept ans sans pouvoir juger le
     caractre d'un homme. Tout ce que je vois dans celui de mon futur
     gendre, tout ce que je sais des circonstances de sa vie, de ses
     sentiments, de ses opinions, de l'lvation de son me, de sa
     sensibilit, de son coeur, me prouvent que je donne  ma Ccile,
     pour le cours de la longue vie qu'ils auront, j'espre,  parcourir
     ensemble, un ami sr et un noble protecteur. Je suis bien aise
     qu'il soit militaire et qu'il ait connu la guerre et ses dangers:

     None but the brave deserves the fair.[10]

     Il ne s'en plaira que plus dans son intrieur; il ne dsirera plus
     de voir trop un monde qu'il a dj vu et apprci; il sentira les
     vrais biens de la vie, biens dont j'ai got la douceur depuis
     trente ans, et qui m'ont soutenue et console dans toutes mes
     calamits. Voil un prambule bien grave, ma chre Fanny, mais il
     rgne dans votre lettre une disposition qui ne m'a pas fait
     plaisir, je vou l'avoue. Je suis persuade qu'on vous a dit du mal
     de Charles, et cela ne me surprend pas. Il aura d'autant plus
     d'ennemis qu'il aura plus d'avantages: une jolie figure, de la
     fortune, un beau nom, un excellent caractre, de l'esprit et une
     situation avantageuse et brillante. Qu'en faut-il de plus pour
     remuer ce bourbier d'envieux et d'envieuses dont Bruxelles
     fourmille, tous ces gens qui taient  mes pieds et qui y seront
     encore quand ils sauront que le roi[11] est charm de ce mariage,
     qu'il s'en occupe, qu'il en parle de la manire la plus aimable et
     la plus flatteuse, et qu'on serait loin de lui faire la cour en me
     faisant des mchancets.

Ccile de La Tour du Pin tait sduisante par son joli visage, par la
douceur de son caractre, par de nombreuses qualits que les traditions
de famille ont unanimement rapportes jusqu' nous. Le comte Charles de
Mercy-Argenteau s'prit d'elle, et du ct du futur, certainement, on
peut affirmer que le mariage projet tait ce qu'on appelle un mariage
d'inclination. Sa fiance tomba  ce moment malade. Tous les soins qu'on
lui prodigua demeurrent sans effet. Envoye de La Haye  Nice, dans un
climat moins rude et plus clment, elle ne devait pas recouvrer la sant
et mourut dans cette ville le 20 mars 1817. Sa tombe existe encore dans
le cimetire de Nice.

La mort de sa fiance dsespra le comte Charles de Mercy-Argenteau.
Renonant aux ambitions brillantes que ses dbuts dans l'arme
paraissaient devoir satisfaire, il quitta la carrire militaire et entra
dans les ordres. Il devint archevque de Tyr et mourut le 16 novembre
1879  Lige, o il s'tait retir, g de prs de quatre-vingt-treize
ans.

Grand de taille, d'apparence extrmement distingue, les traits
rguliers, noble dans sa manire, esprit fin et cultiv, caractre
facile et bon, indulgent aux autres, le comte Charles de Mercy-Argenteau
inspirait l'attachement et le respect  tous ceux qui l'approchaient.

Il nous a t donn de le connatre pendant ses annes de vieillesse. Le
visage seul portait la trace des ans. La taille tait reste droite et
lance, le caractre jeune et enjou, l'intelligence avait conserv
toute sa vivacit.

Le souvenir des fianailles si tristement rompues tait rest grav dans
sa mmoire. Souvent il en parlait  ses amis. Un peu moins de trois ans
avant sa mort, il s'y reportait encore dans une lettre qu'il nous
adressait et o on trouve l'cho du regret que lui causa le brisement
d'un lien dont il esprait le bonheur, ainsi que la rminiscence du
drapeau sous lequel il avait servi:

     Lige, le 2 fvrier 1877.

     Mon cher Aymar,

     Je puis dire avec vrit que jamais souvenir n'a t reu avec
     plus de reconnaissance, je dirai mme avec une si profonde motion!

     Les liens qui m'unissent  votre famille sont bien anciens, mon
     cher Aymar, et vous savez qu'ils devaient tre plus troits encore
     si Dieu n'avait rappel  Lui celle qui devait tre le trait
     d'union!...

     J'ai vu natre votre pre et je l'ai aim, depuis ce moment-l,
     comme on aime un fils. Cette affection, je l'ai transmise  ses
     enfants, et  vous _tout spcialement_, cher Aymar. Quelque chose
     rend ma sympathie pour vous plus vive: c'est la carrire que vous
     avez embrasse et o vous avez si noblement dbut! C'est
     l'uniforme que vous portez--non pas le mme, j'ai servi toujours
     dans les hussards--mais qu'importe, c'tait le mme drapeau, si
     souvent couvert de gloire!

     [...]

     Et moi aussi, mon cher Aymar, je me permets de vous envoyer ma
     photographie. Puissiez-vous la recevoir avec les mmes sentiments
     qui m'ont fait accueillir la vtre! Quand vous porterez les yeux
     sur le portrait de ce vieillard de quatre-vingt-dix ans, vous vous
     direz c'est mon plus ancien ami, j'ose ajouter que c'est votre
     ami le plus dvou.

     Mon cher Aymar, je joins  mes plus affectueux remerciements,
     l'expression de mon cordial attachement.

     CH., archev. de Tyr.

Au plus ancien comme au plus dvou de mes amis, je devais bien de lui
consacrer quelques lignes dans la prface de ces mmoires.

Aprs la mort de sa fille Ccile, il restait encore  la marquise de La
Tour du Pin un fils, Aymar, et une fille, Charlotte. Cette dernire, les
mmoires le rapportent, avait pous le 20 avril 1813,  Bruxelles, le
comte Auguste de Liedekerke Beaufort. Elle ne devait pas tarder  tre
enleve  sa mre galement. Comme nous l'avons dj dit, elle mourut au
chteau de Faublanc, prs de Lausanne, le 1er septembre 1822.

De six enfants un seul donc, Aymar, survcut  ses parents. Les mmoires
nous l'indiquent: c'est  lui que sa mre destinait le _Journal d'une
femme de cinquante ans_.

Ce journal, il est  prsumer que la marquise de La Tour du Pin le
rdigeait par -coups, avec de longues interruptions. En effet, si la
premire partie date du 1er janvier 1820, nous trouvons la trace, dans
les mmoires eux-mmes, que les dernires pages de cette partie n'ont
t crites, ou tout au moins mises au net, qu'entre les annes 1839 et
1842.

Quant  la seconde partie, la minute ou la copie n'en a t commence
que le 7 fvrier 1843.

La marquise de La Tour du Pin a donc t surprise par la mort avant
d'avoir pu achever l'oeuvre qu'elle avait entreprise, car le rcit des
vnements de sa vie s'arrte au mois de mars 1815, alors qu'elle mourut
le 2 avril 1853 seulement.

Avec la marquise de La Tour du Pin disparaissait un des derniers
vestiges de la haute socit d'avant la Rvolution, dont les traditions,
il est permis de le dire, ont aujourd'hui compltement disparu.

La lecture du _Journal d'une femme de cinquante ans_ permettra dj
d'apprcier la valeur de celle qui l'a crit, ainsi que ses belles
qualits d'esprit, de coeur et d'me. Ceux qui l'ont connue, et dont nous
avons recueilli les impressions, l'estimaient et l'aimaient.

Il est rare, disaient-ils, d'avoir jamais runi plus de solidit  plus
de charmes, plus de srnit  plus de conscience, plus d'amour constant
du devoir  plus de bienveillance.

Doue d'une mmoire imperturbable qui ramenait dans sa conversation les
souvenirs varis d'poques si diffrentes, Mme de La Tour du Pin
intressait au suprme degr les gens rflchis et srieux, comme elle
attirait  elle la jeunesse, dont elle comprenait les gots et excusait
les erreurs.

Son portrait ne saurait tre mieux complt qu'en rapportant ici les
quelques mots par lesquels son mari, M. de La Tour du Pin, un an avant
de mourir, commence un court rcit chronologique de sa vie:

Je rassemble les souvenirs de ma vie avec celle qui, pendant une union
de bientt cinquante annes, a fait le bonheur et la consolation d'une
existence si douloureusement et si frquemment agite.

Je n'ai d'autre intention que de mettre, aprs moi, ma femme  mme de
repasser les vicissitudes sans cesse renaissantes que son courage a
toujours surmontes avec le calme le plus inaltrable. C'est une douce
pense pour moi, en me retraant  ses yeux, que d'envisager ce petit
moyen de la remettre vis--vis d'elle-mme et si fort  son avantage.

L'abngation absolue de soi est la qualit dominante de cette me pour
laquelle l'imagination ne pourrait inventer un sacrifice quelconque qui
pt tre au-dessus du dvouement dont elle est capable... Allons, je
m'arrte, car aussi bien je n'puiserai pas tout ce que j'aurais 
dire.

       *       *       *       *       *

Le manuscrit du _Journal d'une femme de cinquante ans_ fut,  la mort de
l'auteur, recueilli par son fils, Aymar, marquis de La Tour du Pin.
Celui-ci le lgua  son neveu, Hadelin, comte de Liedekerke Beaufort,
qui le confia lui-mme, peu de temps avant de mourir,  l'un de ses
fils, le colonel comte Aymar de Liedekerke Beaufort.

Ce manuscrit a paru suffisamment intressant pour mriter d'tre
imprim, tout au moins pour en assurer la conservation dfinitive.

Puissent ces volumes consacrer le souvenir de la marquise de La Tour du
Pin et tre considrs comme un tmoignage de filiale affection offert 
sa mmoire par l'un de ses descendants.

_Paris, juillet 1906._

A. DE LIEDEKERKE BEAUFORT.




PREMIRE PARTIE




CHAPITRE Ier

I. Dessein de l'auteur.--II. Milieu o Mlle Dillon passa ses premires
annes.--Son grand-oncle Arthur Dillon, archevque de Narbonne.--Son
pre Arthur Dillon, 6e colonel propritaire du rgiment de Dillon.--Sa
mre, dame du Palais.--Sa grand'mre Mme de Rothe: son caractre altier
et emport, sa haine pour sa fille.--III. Rsultat sur le caractre de
Mlle Dillon, l'auteur de ces mmoires.--Son enfance triste et sa prcoce
exprience.--Elle est prserve de la contagion par sa bonne, la
paysanne Marguerite.--IV. Moeurs de la socit,  la fin du XVIIIe
sicle, avant la Rvolution.--Fortune et manire de vivre de
l'archevque de Narbonne.--La toilette des hommes et des femmes.--Les
dners, les soupers. Les bals plus rares qu'aujourd'hui.--V. Le chteau
de Hautefontaine: la vie qu'on y menait.--Louis XVI jaloux de l'quipage
de Hautefontaine.-- dix ans, Mlle Dillon se casse la jambe  la chasse.
On lui joue des pices de thtre au pied de son lit, on lui fait la
lecture de romans.--Dveloppement de son got pour les ouvrages
d'imagination.--VI. Sjour  Versailles en 1781.--Le bal des gardes du
corps, aprs la naissance du premier Dauphin.--Rapprochement entre cette
brillante prosprit et les malheurs qui suivirent.--La reine et Mmes de
Polignac.--Amiti de la reine pour Mme Dillon.--VII. Note gnalogique
sur la famille des Dillons, colonels propritaires du rgiment de mme
nom.--Historique sommaire du rgiment de Dillon.


I

     Le 1er janvier 1820.

Quand on crit un livre, c'est presque toujours avec l'intention qu'il
soit lu avant ou aprs votre mort. Mais je n'cris pas un livre. Quoi
donc? Un journal de ma vie simplement. Pour n'en relater que les
vnements, quelques feuilles de papier suffiraient  un rcit assez peu
intressant; si c'est l'histoire de mes opinions et de mes sentiments,
le journal de mon coeur que j'entends composer, l'entreprise est plus
difficile, car, pour se peindre, il faut se connatre et ce n'est pas 
cinquante ans qu'il aurait fallu commencer. Peut-tre parlerai-je du
pass et raconterai-je mes jeunes annes, par fragments seulement et
sans suite. Je ne prtends pas crire mes confessions; mais quoique
j'eusse de la rpugnance  divulguer mes fautes, je veux pourtant me
montrer telle que je suis, telle que j'ai t.

Je n'ai jamais rien crit que des lettres  ceux que j'aime. Il n'y a
pas d'ordre dans mes ides. J'ai peu de mthode. Ma mmoire est dj
fort diminue. Mon imagination surtout m'emporte quelquefois si loin du
sujet que je voudrais poursuivre, que j'ai peine  rattacher le fil
rompu bien souvent par ses carts. Mon coeur est encore si jeune que j'ai
besoin de me regarder au miroir pour m'assurer que je n'ai plus vingt
ans. Profitons donc de cette chaleur qui me reste et que les infirmits
de l'ge peuvent dtruire d'un moment  l'autre, pour raconter quelques
faits d'une vie agite, mais bien moins malheureuse, peut-tre, par les
vnements dont le public a t instruit, que par les peines secrtes
dont je ne devais compte qu' Dieu.


II

Mes plus jeunes annes ont t tmoin de tout ce qui aurait d me gter
l'esprit, me pervertir le coeur, me dpraver et dtruire en moi toute
ide de morale et de religion. J'ai assist, ds l'ge de dix ans, aux
conversations les plus libres, entendu exprimer les principes les plus
impies. Eleve dans la maison d'un archevque, o toutes les rgles de
la religion taient journellement violes, je savais et je voyais qu'on
ne m'en apprenait les dogmes et les doctrines que comme l'on
m'enseignait l'histoire ou la gographie.

Ma mre avait pous Arthur Dillon, dont elle tait la cousine issue de
germain. Elle avait t leve avec lui et ne le regardait que comme un
frre. Elle tait belle comme un ange et la douceur anglique de son
caractre la faisait gnralement aimer. Les hommes l'adoraient, et les
femmes n'en taient pas jalouses. Quoique dpourvue de coquetterie, elle
ne mettait peut-tre pas assez de rserve dans ses relations avec les
hommes qui lui plaisaient et que le monde disait amoureux d'elle.

Un d'eux surtout passait sa vie entire dans la maison de ma grand'mre
et de mon oncle l'archevque, o ma mre demeurait. Il nous accompagnait
aussi  la campagne. Le prince de Gumne, neveu du trop clbre
cardinal de Rohan, passait donc, aux yeux du monde, pour tre l'amant de
ma mre. Mais je ne crois pas que ce ft vrai, car le duc de Lauzun, le
duc de Liancourt, le comte de Saint-Blancard taient aussi assidus chez
elle. Le comte de Fersen, que l'on disait tre l'amant de la reine
Marie-Antoinette, venait de mme presque tous les jours chez nous. Ma
mre plut  la reine, qui se laissait toujours sduire par tout ce qui
tait brillant, Mme Dillon tait trs  la mode; elle devait par cela
seul entrer dans sa maison. Ma mre devint dame du Palais. J'avais alors
sept ou huit ans.

Ma grand'mre, du caractre le plus altier, de la mchancet la plus
audacieuse, allant parfois jusqu' la fureur, jouissait nanmoins de
l'affection de sa fille. Ma mre tait subjugue, anantie par ma
grand'mre, sous son empire absolu. Entirement dans sa dpendance quant
 la fortune, elle n'avait jamais os reprsenter que, fille unique d'un
pre--le comte de Rothe--mort quand elle avait dix ans, elle devait, au
moins possder sa fortune. Ma grand'mre s'tait empare de vive force
de la terre de Hautefontaine qui avait t achete des deniers de son
mari. Fille d'un pair d'Angleterre trs peu riche,  peine avait-elle eu
une faible lgitime. Mais ma mre, marie  dix-sept ans  un homme de
dix-huit, lev avec elle et qui ne possdait que son seul rgiment,
n'aurait jamais trouv le courage de parler d'affaires d'argent  ma
grand'mre. La reine lui ouvrit les yeux sur ses intrts et
l'encouragea  demander des comptes. Ma grand'mre devint furieuse et
une haine inconcevable, telle que les romans ou les tragdies en ont
dcrites, prit en elle la place de la tendresse maternelle.


III

Mes premires ides, mes premiers souvenirs, se rattachent  cette
haine. Continuellement, tmoin des scnes affreuses que ma mre
subissait, oblige de ne pas avoir l'air de m'en apercevoir, je compris,
tout en arrangeant une poupe ou en tudiant une leon, la difficult de
ma situation. La rserv, la discrtion me devinrent d'une ncessit
absolue. Je contractai l'habitude de dissimuler mes sentiments et de
juger par moi-mme des actions de mes parents. Lorsqu' cinquante ans je
me retrace mes jugements de dix ans, je les trouve si justifis que je
vois la vrit de l'assertion, rpte par plusieurs philosophes, que
nous apportons en naissant l'esprit et le jugement plus ou moins justes
ou plus ou moins sains.

Je me souviens que j'tais choque que; ma mre se plaignt de ma
grand'mre  ses amis; que je trouvais que ceux-ci attisaient le feu au
lieu de l'touffer. Mon pre prenait parti pour ma mre, cela me
paraissait tout simple. Mais je savais dj qu'il avait de grandes
obligations pcuniaires  notre oncle l'archevque, et sa position me
semblait fausse. Mon grand-oncle, en effet, tant du parti de ma
grand'mre, j'estimais que mon pre devait tre embarrass entre son
devoir envers lui et sa tendresse pour ma mre, qui n'tait pourtant que
celle d'un frre.

Ces rflexions d'une tte de dix ans y dvelopprent des ides et une
exprience trop prcoces, d'un bien grand danger. Je n'ai pas eu
d'enfance. Je n'ai pas joui de ce bonheur sans mlange, de cet tat
d'imprvoyance si doux que j'ai vu depuis dans les enfants. Toutes les
ides tristes, toutes; les perversits du vice, toutes les fureurs de la
haine, toutes les noirceurs de la calomnie se sont dveloppes librement
devant moi, quand mon esprit n'tait pas assez form pour en sentir
toute l'horreur.

Une seule personne m'a peut-tre prserve de cette contagion, a
redress mes ides, m'a fait voir le mal o il tait, a encourag mon
coeur  la vertu; et cette personne... ne savait ni lire ni crire!

Une bonne paysanne, des environs de Compigne, avait t mise auprs de
moi. Elle tait jeune. Elle ne me quittait pas. Elle m'aimait avec
passion. Elle avait reu du ciel un jugement sain, un esprit juste, une
me forte. Les princes, les ducs, les grands de la terre, taient jugs
dans le conseil d'une fille de douze ans et d'une paysanne de
vingt-cinq, qui ne connaissait que le hameau o elle tait ne et la
maison de mes parents.

Les jugements, sans appel, que nous portions ensemble, l'taient sur les
rapports que je lui faisais de ce que j'avais entendu dans la chambre de
ma mre, dans celle de ma grand'mre,  table, dans le salon. Je savais
que Marguerite tait d'une discrtion  toute preuve; elle aurait mieux
aim mourir que de me compromettre par un mot indiscret. C'est elle qui
m'a fait apprcier la premire l'avantage d'une amie sre. Que de fois,
depuis, ai-je mis, dans ma pense, les personnes les plus leves du
monde d'un ct de la balance et ma bonne Marguerite de l'autre, et que
de fois elle a emport le poids!


IV

Les moeurs et la socit ont tellement chang depuis la Rvolution que je
veux retracer avec dtail ce que je me rappelle de la manire de vivre
de mes parents.

Mon grand-oncle, l'archevque de Narbonne, allait peu ou point dans son
diocse. Prsident, par son sige, des tats du Languedoc, il se rendait
dans cette province uniquement pour prsider les tats qui ne duraient
que six semaines pendant les mois de novembre et de dcembre. Ds qu'ils
taient termins, il revenait  Paris sous prtexte que les intrts de
sa province rclamaient imprieusement sa prsence  la Cour, mais, en
ralit, pour vivre en grand seigneur  Paris et en courtisan 
Versailles.

Outre l'archevch de Narbonne, qui valait 250.000 francs, il avait
l'abbaye de Saint-tienne de Caen, qui en valait 110.000, une autre
petite encore qu'il changea plus tard pour celle de Cigny, qui en
valait 90.000. Il recevait plus de 50.000  60.000 francs pour donner 
dner pendant tous les jours pendant les tats. Il semble qu'avec une
pareille fortune, il aurait pu vivre honorablement et ne pas se
dranger; et malgr tout il en tait toujours aux expdients. Le luxe
pourtant n'tait pas grand dans la maison. Il tenait  Paris un tat
noble, mais simple. L'ordinaire tait abondant, mais raisonnable.

Il n'y avait jamais  cette poque de grands dners, parce que l'on
dnait de bonne heure,  2 heures et demie ou  3 heures au plus tard.
Les femmes taient quelque fois coiffes, mais jamais habilles pour
dner. Les hommes au contraire l'taient presque toujours et jamais en
frac ni en uniforme, mais en habits habills, brods ou unis, selon leur
ge ou leur got. Ceux qui n'allaient pas dans le monde, le soir, ou le
matre de la maison, taient en frac et en nglig, car la ncessit de
mettre son chapeau drangeait le fragile difice du toupet fris et
poudr  frimas. Aprs le dner on causait: quelquefois on faisait une
partie de trictrac. Les femmes allaient s'habiller, les hommes les
attendaient pour aller au spectacle, s'ils devaient y assister dans la
mme loge. Restait-on chez soi, on avait des visites tout l'aprs-dner
et  9 heures et demie seulement arrivaient les personnes qui venaient
souper.

C'tait l le vritable moment de la socit. Il y avait deux sortes de
soupers, ceux des personnes qui en donnaient tous les jours, ce qui
permettait  un certain nombre de gens d'y venir quand ils voulaient, et
les soupers pris, plus ou moins nombreux et brillants. Je parle du
temps de mon enfance, c'est--dire de 1778  1784. Toutes les toilettes,
toute l'lgance, tout ce que la belle et bonne socit de Paris pouvait
offrir de recherch et de sduisant se trouvaient  ces soupers. C'tait
une grande affaire, dans ce bon temps o l'on n'avait pas encore song 
la reprsentation nationale, que la liste d'un souper. Que d'intrts 
mnager! que de gens  runir! que d'importuns  loigner! Que
n'aurait-on pas dit d'un mari qui se serait cru pri dans une maison
parce que sa femme l'tait! Quelle profonde connaissance des convenances
ou des intrigues il fallait avoir! Je n'ai plus vu de ces beaux soupers,
mais j'ai vu ma mre s'habiller pour aller chez la marchale de
Luxembourg,  l'htel de Choiseul, au Palais-Royal, chez Mme de
Montesson.

 cette poque il y avait moins de bals qu'il n'y en a eu depuis. Le
costume des femmes devait naturellement transformer la danse en une
espce de supplice. Des talons troits, hauts de trois pouces, qui
mettaient le pied dans la position o l'on est quand on se lve sur la
pointe pour atteindre un livre  la plus haute planche d'une
bibliothque; une panier de baleine lourd et raide, s'tendant  droite
et  gauche; une coiffure d'un pied de haut surmonte d'un bonnet nomm
Pouf, sur lequel les plumes, les fleurs, les diamants taient les uns
sur les autres, une livre de poudre et de pommade que le moindre
mouvement faisait tomber sur les paules: un tel chafaudage rendait
impossible de danser avec plaisir. Mais le souper o l'on se contentait
de causer, quelquefois de faire de la musique, ne drangeait pas cet
difice.


V

Revenons  mes parents. Nous allions  la campagne de bonne heure, au
printemps, pour tout l't. Il y avait dans le chteau de Hautefontaine
vingt-cinq appartements  donner aux trangers, et ils taient souvent
remplis. Cependant le beau voyage avait lieu au mois d'octobre
seulement. Alors les colonels taient revenus de leurs rgiments, o ils
passaient quatre mois, moins le nombre d'heures qu'il leur fallait pour
revenir  Paris, et ils se dispersaient dans les chteaux o les
attiraient leurs familles et leurs amis.

Il y avait  Hautefontaine un quipage de cerf dont la dpense se
partageait entre mon oncle, le prince de Gumne et le duc de Lauzun.
J'ai ou dire qu'elle ne montait pas  plus de 30,000 francs. Mais il ne
faut pas comprendre dans cette somme les chevaux de selle des matres,
et seulement les chiens, les gages des piqueurs qui taient Anglais,
leurs chevaux et la nourriture de tous. L'quipage chassait l't et
l'automne dans les forts de Compigne et de Villers-Cotterets. Il tait
si bien men que le pauvre Louis XVI en tait srieusement jaloux et,
quoiqu'il aimt beaucoup  parler de chasse, on ne pouvait le contrarier
davantage qu'en racontant devant lui quelque exploit de la meute de
Hautefontaine.

 sept ans je chassais dj  cheval une ou deux fois par semaine, et je
me cassai la jambe,  dix ans, le jour de la Saint-Hubert. On dit que je
montrai un grand courage. On me rapporta de cinq lieues sur un brancard
de feuillages et je ne poussai pas un soupir. Ds ma plus tendre enfance
j'ai toujours eu horreur de l'affectation et des sentiments factices. On
ne pouvait obtenir de moi ni un sourire, ni une caresse pour ceux qui ne
m'inspiraient pas de sympathie, tandis que mon dvouement tait sans
bornes pour ceux que j'aimais. Il me semble qu'il y a des vices, comme
la duplicit, la ruse, la calomnie, dont la premire vue m'est aussi
douloureuse que le serait le moment o j'aurais reu une blessure
laissant aprs elle une profonde cicatrice.

Le temps o j'ai gard le lit pour ma jambe casse, est rest dans mon
souvenir comme le plus heureux de mon enfance. Les amis de ma mre
vinrent en grand nombre  Hautefontaine, o nous restmes six semaines
de plus qu' l'ordinaire. On me faisait des lectures toute la journe.
Le soir on roulait un petit thtre au pied de mon lit et des
marionnettes jouaient tous les jours une tragdie ou une comdie, dont
les rles taient parls dans les coulisses par les personnes de la
socit. On chantait si c'taient des opras comiques. Les dames
s'amusaient  faire les habits des marionnettes. Je vois encore le
manteau et la tiare d'Assurus et l'habit de lin de Joas. Ces amusements
n'taient pas sans fruit et me firent connatre toutes les bonnes pices
du thtre franais. On me lut d'un bout  l'autre les _Mille et une
Nuits_, et c'est peut-tre  cette poque que prit naissance mon got
pour les romans et tous les ouvrages d'imagination.


VI

Mon premier sjour  Versailles fut  la naissance du premier
Dauphin[12] en 1781. Combien le souvenir de ces jours de splendeur pour
la reine Marie-Antoinette est souvent revenu  ma pense, au rcit des
tourments et des ignominies dont elle a t la trop malheureuse victime!
J'allai voir le bal que les gardes du corps lui donnrent dans la grande
salle de spectacle du chteau de Versailles. Elle l'ouvrit avec un
simple jeune garde, vtue d'une robe bleue, toute parseme de saphirs et
de diamants, belle, jeune, adore de tous, venant de donner un Dauphin 
la France, ne croyant pas  la possibilit d'un pas rtrograde dans la
carrire brillante o elle tait entrane; et dj elle tait prs de
l'abme. Que de rflexions un pareil rapprochement ne fait-il pas
natre!

Je ne prtends pas retracer les intrigues de la Cour que ma grande
jeunesse m'empchait de juger ou mme de comprendre. J'avais dj
entendu parler de Mme de Polignac, pour qui la reine commenait  avoir
du got. Elle tait trs jolie, mais elle avait peu d'esprit. Sa
belle-soeur, la comtesse Diane de Polignac, plus ge, femme trs
intrigante, la conseillait dans les moyens de parvenir  la faveur. Le
comte de Vaudreuil, leur ami, et que ses agrments faisaient rechercher
de la reine, travaillait aussi  cette fortune devenue, par la suite, si
grande. Je me rappelle que M. de Gumne tchait d'alarmer ma mre sur
cette faveur naissante de Mme de Polignac. Mais ma mre se laissait
aimer de la reine, tranquillement, et sans songer  profiter de cette
faveur pour augmenter sa fortune ou pour faire celle de ses amis. Elle
se sentait dj attaque du mal qui la ft prir moins de deux ans
aprs. Tourmente  tous les moments par ma grand'mre, elle succombait
sous le poids du malheur sans avoir la force de s'y soustraire. Quant 
mon pre, il tait en Amrique o il faisait la guerre  la tte du
premier bataillon de son rgiment.


VII

Le rgiment de Dillon tait entr au service de France en 1690, lorsque
Jacques II eut perdu toute esprance de remonter sur le trne, aprs la
bataille de la Boyne. Mon arrire grand-pre, Arthur Dillon, le
commandait.

Comme ces fragments seront peut-tre conservs par mes enfants, je vais
transcrire ici une note gnalogique de la branche de ma famille tablie
en France et un historique sommaire du rgiment de Dillon.




NOTE GNALOGIQUE SUR LA MAISON DES LORDS DILLON


Pairs d'Irlande et colonels propritaires du rgiment de Dillon au
service de France depuis la Rvolution d'Angleterre, en 1688, jusqu'
celle de France, en 1789.

Thobald VIIe Lord Viscount Dillon,
  | pousa Mary, fille de sir _Henry Talbot_, de Mount Talbot et frre
  | de Richard Talbot, duc de Tyrconnel et vice roi d'Irlande; il mourut
  | en 1691 et sa femme fut tue la mme anne au sige de Limerick.
  |
  | Henri VIIe Lord Viscount Dillon
  |   | succda  son pre en 1691. En 1689, il fut un des reprsentants
  |   | du Comt de West-Meath au parlement du roi Jacques II  Dublin,
  |   | lord lieutenant du Comt de Roscommon et colonel d'un rgiment
  |   | au service du roi. Il pousa, en 1687, Frances Hamilton, et
  |   | mourut le 13 janvier 1714.
  |   |
  |   | Richard IXe Lord Viscount Dillon
  |   |   | fils de Henri, n en 1688. pousa Lady Bridget Burke, fille
  |   |   | de _John Earl of Clanricarde_. Il mourut en 1737 et laissa
  |   |   | une fille unique, _Frances_, qui pousa son cousin _Lord
  |   |   | Charles Dillon_.
  |
  | Honorable Arthur Dillon
  |   | premier colonel propritaire du rgiment de Dillon au service de
  |   | France. Mourut le 5 fvrier 1733, lieutenant gnral, commandeur de
  |   | l'ordre de Saint Louis. Il pousa Christina, fille de _Ralph
  |   | Sheldon_, premier cuyer de Jacques II. Elle mourut  77 ans, en
  |   | 1757, dans la maison des dames anglaises,  Paris, laissant cinq
  |   | fils et cinq filles.
  |   |
  |   | Charles Xe Lord Viscount Dillon
  |   |   | second colonel propritaire du rgiment de Dillon, chevalier
  |   |   | de Saint-Louis. pousa Frances, fille unique et hritire de
  |   |   | son cousin _Richard_. Elle mourut  Londres le 7 Janvier
  |   |   | 1739, et son mari le 24 octobre 1741, sans enfants.
  |   |
  |   | Henri XIe Lord Viscount Dillon
  |   |   | troisime colonel propritaire du rgiment de Dillon,
  |   |   | chevalier de Saint Louis. Il quitta le service de France en
  |   |   | 1743, et pousa l'anne suivante Lady Charlotte Lee, fille
  |   |   | de _George-Henry_, 2e _Earl of Lichfield_, pair d'Angleterre
  |   |   | et petit-fils du roi _Charles II_ par la _Duchesse de
  |   |   | Cleveland_. Il mourut  Londres, le 15 septembre 1787, g
  |   |   | de 82 ans, et sa veuve, le 19 juin 1794, ge de 74 ans. Ils
  |   |   | eurent sept enfants.
  |   |   |
  |   |   | Charles XIIe Lord Viscount Dillon
  |   |   |   | n en 1745, membre du Conseil priv, gouverneur du comt
  |   |   |   | de Mayo, un des quinze chevaliers de Saint-Patrice. Il
  |   |   |   | pousa Henriette Phipps, fille de _Lord Mulgrave_ et en
  |   |   |   | eut deux enfants: _Henry Augustus_, le prsent Lord
  |   |   |   | Visconnt Dillon[13] et _Frances-Charlotte_, marie en
  |   |   |   | 1797  _Sir Thomas Webb_.
  |   |   |   |
  |   |   |   | _Lord Charles Dillon_ mourut en Irlande le 2 novembre
  |   |   |   | 1813. Une fille naturelle[14] dont il avait pous la
  |   |   |   | mre[15] aprs la mort de sa femme, a pous _Lord
  |   |   |   | Frdrick Beauclerk_, frre du _duc de Saint-Albans_.
  |   |   |   |
  |   |   | Honorable Arthur Dillon
  |   |   |   | sixime colonel propritaire du rgiment de Dillon, n
  |   |   |   | le 3 septembre 1750. pousa Thrse-Lucy de Rothe, sa
  |   |   |   | cousine, dont il eut _Henriette-Lucy_[16], qui pousa,
  |   |   |   | en 1787, le _Comte de Gouvernet_[17]. En secondes noces
  |   |   |   | il pousa Marie de Girardin, veuve du _Comte de la
  |   |   |   | Touche_ et cousine germaine de _Josphine_, femme de
  |   |   |   | Napolon. De sa seconde femme il eut une fille,
  |   |   |   | _Frances_, qui pousa le _Gnral Bertrand_. L'honorable
  |   |   |   | Arthur Dillon prit sur l'chafaud le 13 avril 1794.
  |   |   |   |
  |   |   | Honorable Henry Dillon
  |   |   |   | colonel du rgiment de Dillon lorsqu'il fut reconstitu
  |   |   |   | en Angleterre et pris  la solde dn gouvernement
  |   |   |   | britannique, en 1794. N en 1759, pousa, en 1790,
  |   |   |   | Frances, fille de _Dominick Trant_, dont il eut deux
  |   |   |   | fils et deux filles.
  |   |   |   |
  |   |   | Honorable Laura Dillon
  |   |   |   | morte,  l'ge de 14 ans, au couvent des bndictines de
  |   |   |   | Montargis.
  |   |   |   |
  |   |   | Honorable Frances Dillon
  |   |   |   | ne en 1747, marie en 1767,  _Sir William Jerningham_.
  |   |   |   |
  |   |   | Honorable Catherine Dillon
  |   |   |   | ne en 1759. Religieuse au couvent des bndictines de
  |   |   |   | Montargis. Elle se rfugia avec ses compagnes  Bodney,
  |   |   |   | en Angleterre, au moment de la Rvolution et y mourut en
  |   |   |   | 1794.
  |   |   |   |
  |   |   | Honorable Charlotte Dillon
  |   |   |   | pousa en 1777, Valentine Browne, depuis _Earl of
  |   |   |   | Kenmare_. Elle eut une fille unique, _Charlotte_,
  |   |   |   | maintenant[13] _lady Charlotte Goold_.
  |   |   |   |
  |   | James Dillon
  |   |   | quatrime colonel propritaire du rgiment de Dillon,
  |   |   | chevalier de Malte et de Saint-Louis. Tu  Fontenoy en
  |   |   | 1745, sans avoir t mari.
  |   |   |
  |   | Edward Dillon
  |   |   | cinquime colonel propritaire du rgiment de Dillon. Mort 
  |   |   | Mastricht, en 1747, des suites d'une blessure reue  la
  |   |   | bataille de Lawfeld, sans avoir t mari.
  |   |   |
  |   | Arthur-Richard Dillon
  |   |   | n en 1721, successivement vque d'Evreux, archevque de
  |   |   | Toulouse, archevque de Narbonne; prsident du clerg de
  |   |   | France, cordon bleu; mort  Londres, le 5 juillet 1806,  85
  |   |   | ans.
  |   |   |
  |   | Frances Dillon
  |   |   | religieuse carmlite  Pontoise.
  |   |   |
  |   | Catherine Dillon
  |   |   | religieuse carmlite  Pontoise. Fut choisie pour rformer
  |   |   | le monastre des carmlites  Saint-Denis. Elle y mourut,
  |   |   | prieure, en 1758, aprs y avoir reu Madame Louise, _fille
  |   |   | de Louis XV_. On la surnomma la _seconde sainte Thrse_.
  |   |   |
  |   | Mary Dillon
  |   |   | mourut  Saint-Germain-en-Laye en 1786.
  |   |   |
  |   | Bridget Dillon
  |   |   | pousa le Comte du Blezelle. Elle mourut 
  |   |   | Saint-Germain-en-Laye, en 1785, sans enfants.
  |   |   |
  |   | Laura Dillon, pousa Lucius Cary, Lord Viscount Falkland, pair
  |   |   | d'Ecosse. Elle mourut, en 1741, laissant une fille unique
  |   |   | Lucy.
  |   |   |
  |   |   | Honorable Lucy Cary
  |   |   |   | pousa le Gnral Edward de Rothe et eut une seule fille
  |   |   |   | _Thrse-Lucy_.
  |   |   |   |
  |   |   |   | Le Gnral Edward de Rothe mourut en 1766 et Lucy Cary,
  |   |   |   | sa femme, en 1804,  Londres.
  |   |   |   |
  |   |   |   | Thrse-Lucy de Rothe
  |   |   |   |   | pousa en 1768, son cousin l'_honorable Arthur
  |   |   |   |   | Dillon_. Elle mourut le 7 septembre 1782, laissant
  |   |   |   |   | une fille _Henriette-Lucy_[16].




HISTORIQUE SOMMAIRE DU RGIMENT DE DILLON


Thobald, lord viscount Dillon, pair d'Irlande et chef,  cette poque,
de l'illustre maison de ce nom, leva,  la fin de l'anne 1688, sur ses
terres en Irlande et quipa  ses dpens un rgiment pour le service du
roi Jacques II. Dans le courant de l'anne 1690, ce rgiment passa au
service de France, sous les ordres d'Arthur Dillon, son deuxime fils.
Il faisait partie d'un corps de 5,371 hommes de troupes irlandaises qui
dbarqurent  Brest le 1er mai 1690, et qui furent donns par le roi
Jacques II  Louis XIV, en change de six rgiments franais.

Aprs la capitulation de Limerick, en 1691, le nombre des troupes
irlandaises qui passrent au service de France, fut considrablement
augment, et monta on tout  plus de 20,000 hommes. Depuis cette poque
jusqu' la Rvolution franaise, elles servirent sous le nom de brigade
irlandaise, dans toutes les guerres qu'essuya la France, et toujours
avec la distinction la plus clatante.

Arthur Dillon, premier colonel du rgiment de Dillon, devint lieutenant
gnral  l'ge de 33 ans, ayant obtenu ce grade successivement avec
celui de marchal de camp, hors de son rang, pour des actions d'clat.
Il fut longtemps commandant en Dauphin, gouverneur de Toulon, et
battit, le 28 aot 1709, vers Brianon, le gnral Rehbinder, commandant
les troupes de Savoie, qui voulait pntrer en France. Il finit une
carrire glorieuse, en 1733, g de 63 ans, laissant cinq fils et cinq
filles.

Ds 1728, il avait cd son rgiment  Charles Dillon, l'an de ses
fils. Charles Dillon tant devenu l'an de la famille, en 1737, par la
mort de Richard lord Dillon, son cousin germain, garda provisoirement le
rgiment et le cda ensuite  Henri Dillon, son frre.

Henri Dillon,  la mort de Charles lord Dillon, son frre, en 1741, lui
succda aux titres et aux biens de sa famille, mais conserva nanmoins
le commandement du rgiment,  la tte duquel il servit jusqu'en 1743.
Aprs la bataille de Dettingen, les Anglais, d'auxiliaires qu'ils
taient, devinrent partie principale dans la guerre. Lord Henri Dillon,
pour conserver son titre de pair d'Irlande et pour empcher la
confiscation de ses biens, fut, par ce fait, oblig de quitter le
service de France, ce qu'il fit du consentement et mme par le conseil
de Louis XV.

James Dillon, chevalier de Malte, le troisime frre, fut promu alors
colonel du rgiment,  la tte duquel il fut tu  Fontenoy, en 1745.

Edward Dillon, le quatrime frre, fut nomm par Louis XV, sur le champ
de bataille, colonel du rgiment et, comme son frre, trouva la mort au
feu en le commandant,  la bataille de Lawfeld, en 1747. Arthur-Richard
Dillon, le cinquime frre, restait seul vivant; mais il venait d'tre
engag dans les ordres et est mort en Angleterre, archevque de
Narbonne, en 1806.

 la mort d'Edward Dillon, tu  Lawfeld, on sollicita vivement Louis XV
de disposer du rgiment, sous prtexte qu'il n'existait plus de Dillon
pour en prendre le commandement. Mais le roi rpondit que Henri lord
Dillon venait de se marier et qu'il ne pouvait consentir  voir sortir
de cette famille une proprit cimente par tant de sang et de si bons
services, aussi longtemps qu'il pourrait esprer de la voir se
renouveler. Le rgiment de Dillon resta en consquence, depuis 1747,
sous le commandement successif d'un lieutenant-colonel et de deux
colonels commandants, jusqu' ce que l'honorable Arthur Dillon, deuxime
fils de Henri lord Dillon, en fut pourvu, le 25 aot 1767,  l'ge de 17
ans.

 l'poque de la Rvolution franaise, la brigade irlandaise se trouvait
rduite  trois rgiments d'infanterie, savoir: Dillon, Berwick et
Walsh. En 1794, les dbris de ces trois rgiments, y compris la majeure
partie des officiers--qui avaient migr en Angleterre--passrent  la
solde de Sa Majest Britannique. Le rgiment de Dillon, ou la fraction
encore existante  laquelle l'Angleterre voulut attribuer ce nom, fut
donn  l'honorable Henri Dillon, troisime fils de Henri lord Dillon et
frre d'Arthur Dillon, dernier colonel du rgiment en France et qui
avait pri sur l'chafaud en 1794. Ce nouveau rgiment se complta en se
recrutant sur les mmes terres qui avaient fourni ses premiers soldats
en 1688. Il s'embarqua, peu aprs, pour la Jamaque, o les pertes qu'il
y prouva furent si considrables qu'on le licencia. Les drapeaux et
enseignes du rgiment furent transports en Irlande et soigneusement
dposs entre les mains de lord Charles Dillon, chef de la famille et
frre an du colonel.




CHAPITRE II

I. Maladie de Mme Dillon.--On lui ordonne les eaux de Spa.--Colre de
Mme de Rothe, sa mre.--Intervention de la reine.--Dpart pour
Bruxelles.--Charles viscount Dillon et Lady Dillon.--Lady Kenmare.--II.
Les tudes de Mme Dillon.--Son instituteur, l'organiste Combes.--Son
ardeur pour tout apprendre.--Ses pressentiments d'une vie
d'aventures.--Fcheuses conditions dans lesquelles se poursuit son
ducation.--On la spare de sa bonne, Marguerite.--III. Sjour 
Bruxelles.--Visites chez l'archiduchesse Marie-Christine.--La plus belle
collection de gravures de toute l'Europe.--Sjour  Spa.--M. de
Gumne.--La duchesse de l'Infantado et la marquise del Viso.--Le comte
et la comtesse du Nord.--Mauvaise influence que cherche  exercer une
femme de chambre anglaise sur Mlle Dillon.--Ses prfrences en
lecture.--Son inclination vers le dvouement.--IV. Retour  Paris.--Mort
de Mme Dillon.--V. Sentiment de l'auteur des Mmoires sur les causes de
la Rvolution.--VI. Description de Hautefontaine.--Dtails de
fortune.--Mme de Rothe.--Son fcheux caractre.--Tristes consquences
pour sa petite-fille.--VII. Changement de vie et de
logement.--Acquisition de la _Folie joyeuse_  Montfermeil.--Travaux
entrepris dans cette proprit.--Leur influence sur les connaissances
pratiques de Mlle Dillon.


I

Ma mre avait eu un fils, qui mourut  deux ans, et depuis cette couche
elle avait toujours souffert. Une humeur laiteuse la tourmentait. Fixe
sur le foie, elle lui tait tout apptit et son sang, dessch par le
chagrin continuel que lui causait ma grand'mre, s'alluma et se porta
avec violence  la poitrine. Elle ne se mnageait pas. Elle montait 
cheval, courait le cerf, chantait avec le clbre Piccini qui tait
passionn pour sa voix. Enfin,  31 ans, vers le mois d'avril 1782, elle
cracha le sang avec violence.

Ma grand'mre, quoique porte  ne pas croire aux maux de sa fille, fut
pourtant force de convenir alors qu'elle tait srieusement malade.
Mais son indomptable haine, son caractre souponneux, la disposait d'un
autre ct  voir dans toutes les actions de ma pauvre mre un calcul
tendant  la soustraire  son autorit. Aussi fut-elle convaincue que ma
mre avait feint ces crachements de sang pour ne pas aller 
Hautefontaine. Elle n'aurait pas consenti  retarder son dpart d'une
heure. Ma mre consulta, pour son malheur, un mdecin nomm Michel,
jouissant alors de beaucoup de clbrit. Il dclara que le sang qu'elle
avait crach venait de l'estomac et lui ordonna d'aller  Spa. Il serait
difficile de peindre les fureurs inconcevables de ma grand'mre, 
l'ide que sa fille pouvait aller  ces eaux. Elle ne voulait pas l'y
accompagner. Elle refusait de l'argent pour le voyage. Je crois que la
reine vint au secours de ma mre dans cette occasion. Nous partmes de
Hautefontaine pour Bruxelles o nous passmes un mois.

Mon oncle Charles Dillon avait pous miss Phipps, fille de lord
Mulgrave. Il rsidait  Bruxelles, n'osant habiter l'Angleterre  cause
de ses nombreuses dettes.  cette poque, il tait encore catholique. Ce
ne fut que plus tard qu'il eut l'impardonnable faiblesse de changer de
religion et de se faire protestant pour hriter de son grand-oncle
maternel, lord Lichfield[18], lequel subordonna  cette condition son
hritage de quinze mille livres sterling. Mme Charles Dillon tait belle
comme le jour. Elle tait venue  Paris l'anne d'auparavant avec lady
Kenmare, soeur de mon pre, qui tait aussi d'une grande beaut. Elles
allaient au bal de la reine avec ma mre et ces trois belles-soeurs
taient gnralement admires. Un an s'tait  peine coul et elles
taient toutes trois au tombeau. Elles moururent  une semaine l'une de
l'autre.


II

Comme je l'ai dit plus haut, je n'ai pas eu d'enfance.  douze ans mon
ducation tait trs avance. J'avais lu normment, mais sans choix.
Ds l'ge de sept ans on m'avait donn un instituteur. C'tait un
organiste de Bziers, nomm Combes. Il vint pour me montrer  jouer du
clavecin, car il n'y avait pas encore alors de pianos, ou du moins ils
taient trs rares. Ma mre on avait un pour accompagner la voix, mais
on ne me permettait pas d'y toucher. M. Combes avait fait de bonnes
tudes; il les continua et m'a avou depuis qu'il avait souvent retard
les miennes  dessein, de crainte que je ne le dpassasse dans celles
qu'il faisait lui-mme.

J'ai toujours eu une ardeur incroyable pour apprendre. Je voulais savoir
toutes choses, depuis la cuisine jusqu'aux expriences de chimie que
j'allais voir faire par un petit apothicaire demeurant  Hautefontaine.
Le jardinier tait Anglais et ma bonne Marguerite me menait tous les
jours chez sa femme qui me montrait  lire dans sa langue: le plus
souvent dans _Robinson_; j'tais passionne pour ce livre.

J'ai toujours eu un pressentiment aventureux. Mon imagination s'exerait
sans cesse sur des vicissitudes de fortune. Je me crais des situations
singulires. Je voulais savoir tout ce qui tait utile pour toutes les
circonstances de la vie. Quand ma bonne allait voir sa mre, deux ou
trois fois dans l't, je l'obligeais  me raconter tout ce qui se
faisait dans son hameau. Pendant plusieurs jours ensuite, je ne songeais
qu' ce que je ferais si j'tais paysanne, et j'enviais le sort de
celles que je visitais souvent dans le village et qui n'taient pas,
comme moi, obliges de cacher leurs gots et leurs ides.

L'tat d'hostilit constante qui existait dans la maison me tenait dans
une contrainte continuelle. Si ma mre voulait que je fisse une chose,
ma grand'mre me le dfendait. Chacun m'aurait voulu pour espion. Mais
ma probit naturelle se rvoltait  la seule pense de la bassesse de ce
rle. Je me taisais, et l'on m'accusait d'insensibilit, de taciturnit.
J'tais le but de l'humeur des uns et des autres, d'accusations
injustes. J'tais battue, enferme, en pnitence pour des riens. Mon
ducation se faisait sans discernement. Quand j'tais mue de quelque
belle action dans l'histoire, on se moquait de moi. Tous les jours,
j'entendais raconter quelque trait licencieux ou quelque intrigue
abominable. Je voyais tous les vices, j'entendais leur langage, on ne se
cachait de rien en ma prsence. J'allais trouver ma bonne, et son simple
bon sens m'aidait  apprcier,  distinguer,  classer tout  sa juste
valeur.

 onze ans, ma mre trouvant que je parlais moins bien l'anglais, me
donna une femme de chambre lgante que l'on fit venir exprs
d'Angleterre. Son arrive me causa un chagrin mortel. On me spara de ma
bonne Marguerite et, quoiqu'elle restt dans la maison, elle ne vint
presque plus dans ma chambre. Ma tendresse pour elle s'en augmenta. Je
m'chappais  tous moments pour aller, la retrouver ou pour la
rencontrer dans la maison, et ce fut une cause nouvelle de gronderies et
de pnitences. Combien l'on doit songer, quand on lve des enfants, 
ne pas les blesser dans leurs affections! Que l'on ne compte pas sur
l'apparente lgret de leur caractre. En crivant,  cinquante-cinq
ans, les humiliations que l'on fit prouver  ma bonne, tout mon coeur se
soulve d'indignation, comme il le fit alors. Cependant cette Anglaise
tait agrable. Elle ne me plut que trop. Elle tait protestante, avait
eu une conduite plus que lgre et n'avait jamais lu que des romans.
Elle me fit beaucoup de mal...


III

Revenons  mon rcit. Nous allmes  Bruxelles, dans la maison de ma
tante. Elle tait au dernier degr d'une consomption qui n'avait rien
chang  l'agrment et  la beaut de sa figure vraiment cleste. Elle
avait deux enfants charmants, un garon de quatre ans--le prsent lord
Dillon[19]--et une fille qui fut depuis lady Webb. Je m'amusais beaucoup
de ces enfants. Mon plus grand bonheur tait de les soigner, de les
endormir, de les bercer. J'avais dj un instinct maternel. Je sentais
que ces pauvres enfants allaient tre privs de leur mre. Je ne me
croyais pas si prs du mme malheur.

Ma mre me menait chez l'archiduchesse Marie-Christine qui gouvernait
les Pays-Bas avec son mari, le duc Albert de Saxe-Teschen. Pendant les
conversations de ma mre avec l'archiduchesse, on me conduisait dans un
cabinet o l'on me montrait des portefeuilles d'estampes. J'ai pens
depuis que c'tait sans doute le commencement de cette superbe
collection de gravures, la plus belle de l'Europe, que le duc Albert a
laisse  l'archiduc Charles.

Nous allmes  Spa. M. de Gumne nous y retrouva, je n'ai jamais pu
m'expliquer pourquoi. Pendant ce voyage, il cherchait toutes les
occasions et tous les moyens de me dprcier aux yeux de ma mre et
d'empcher qu'elle et la moindre confiance en moi. M. Combes a suppos
plus tard qu'il craignait que je ne fusse dj au courant du mauvais
tat de ses affaires et, comme ma mre ne s'en doutait pas, qu'il
apprhendait que je ne lui en parlasse. Nous vmes  Spa plusieurs
Anglais de nos parents, entre autres lord et lady Grandison. Ma mre y
trouva aussi la duchesse de l'Infantado, qui tait avec ses fils et pour
sa fille, la marquise del Viso. Cette jeune femme,  la suite d'une
fivre maligne, avait oubli tout ce qu'on lui avait enseign au cours
de son ducation. Il lui avait fallu apprendre de nouveau  lire et 
crire. Elle tait,  vingt ans,  peu prs en enfance et jouait  la
poupe. Peu de temps aprs sa sensibilit se rveilla, par une passion
qu'elle prit pour M. Spontin, possesseur d'un duch en Brabant, et qui
l'pousa. C'est le duc de Beaufort. Elle eut quatre filles et mourut en
couches de la dernire. La duchesse de l'Infantado, ne Salm, tait une
personne trs respectable. Elle habitait Paris pour l'ducation de ses
fils, le jeune duc et le chevalier de Tolde. Elle disait souvent  ma
mre que j'pouserais ce dernier, mais cette plaisanterie me dplaisait.

Ce fut  Spa que je gotai pour la premire fois le dangereux poison de
la louange et des succs. Ma mre me menait  la redoute les jours o
l'on y dansait, et la danse de la petite franaise devint bientt une
des curiosits de Spa.

Le comte et la comtesse du Nord venaient d'y arriver du froid de la
Russie, et n'avaient jamais vu de filles de douze ans danser _la
gavotte, le menuet_, etc. On leur montra cette espce de phnomne. La
mme princesse, devenue impratrice de Russie[20], n'avait pas,
trente-sept ans plus tard, oubli la petite fille d'alors, qu'elle
retrouvait une grave mre de famille. Elle m'a dit beaucoup de choses
obligeantes sur le souvenir qu'elle avait conserv de mes grces et
surtout de la finesse de ma taille.

Tout concourait sans cesse  me corrompre l'esprit et le coeur. Ma femme
de chambre anglaise ne m'entretenait jamais que de frivolits, de
toilettes, de succs. Elle me parlait des conqutes qu'elle avait faites
et de celles que je pourrais faire dans quelques annes. Elle me donnait
des romans anglais; mais, par une singularit dont j'ai peine maintenant
 me rendre compte, je ne voulais pas lire de mauvais livres; je savais
qu'il y en avait qu'une demoiselle ne devait pas avoir lus et que, si on
en parlait devant moi et que je les connusse, je ne pourrais pas
m'empcher de rougir. Aussi trouvais je plus facile de m'en abstenir.
D'ailleurs les romans de sentiment ne me plaisaient pas. J'ai toujours
dtest les sentiments forcs et les exagrations. Je me rappelle
nanmoins un roman de l'abb Prvost, qui me faisait une grande
impression: c'tait _Cleveland_. Il y a, dans ce livre des actions de
dvouement admirables, et cette vertu a toujours t celle qui rpondait
le plus  mon coeur. J'tais si susceptible de l'prouver que j'aurais
voulu pouvoir en donner tous les jours des preuves  ma mre. Souvent je
versais des larmes amres de ce qu'elle ne me permettait pas de la
soigner, de la veiller, de lui rendre tous les soins dont le dsir tait
dans mon coeur. Mais elle me repoussait, elle m'loignait, sans que je
pusse deviner le motif d'une aversion aussi trange pour sa fille
unique.


IV

Cependant les eaux de Spa avanaient les jours de ma pauvre mre. Elle
rpugnait nanmoins  revenir  Hautefontaine, dans la certitude o elle
tait que ma grand'mre la recevrait, comme  l'ordinaire, avec des
scnes et des fureurs. Elle ne se trompait pas. Mais son tat empirant 
tous moments, la pense, commune  tous ceux qui sont attaqus de cette
cruelle maladie de poitrine, lui vint de changer d'air. Elle voulut
aller en Italie et demanda d'abord  revenir  Paris. Ma grand'mre y
consentit et commena alors seulement  envisager le vritable tat de
sa malheureuse fille, ou du moins elle en parla ds lors comme d'un tat
sans espoir, ainsi qu'il l'tait en effet.

Arrives  Paris, ma grand'mre donna son appartement  ma mre comme le
plus vaste. Elle lui rendit des soins empresss, mais qui contrastaient
pour moi, d'une manire si frappante, avec les traitements outrageants
dont j'avais t tmoin quelques mois auparavant, que je pus croire  la
vrit des sentiments qu'elle tmoignait alors. En y pensant dans l'ge
mr, j'ai trouv que les carts d'un caractre passionn sont dans la
nature. Quand on ne s'est jamais matris et que l'on s'est toujours
abandonn  tous ses penchants sans jamais faire le moindre effort pour
se vaincre, quand on n'est pas retenu par la religion et qu'on ne dpend
que de soi, il n'y a pas de raison pour ne pas tomber dans tous les
excs possibles.

Ma mre fut fort soigne dans ses derniers moments. La reine vint la
voir et tous les jours un piqueur ou un page tait envoy de Versailles
pour prendre de ses nouvelles. Elle s'affaiblissait  chaque instant.
Mais, j'prouve du chagrin  l'crire aprs quarante-cinq ans, personne
ne parla de sacrements ni de lui faire voir un prtre.  peine avais-je
appris mon catchisme. Il n'y avait pas de chapelain dans cette maison
d'un archevque. Les femmes de chambre, quoiqu'il y en eut de pieuses,
craignaient trop ma grand'mre pour oser parler. Ma mre ne croyait pas
toucher  son dernier moment. Elle mourut touffe, dans les bras de ma
bonne, le 7 septembre.

On m'apprit le matin ce triste vnement. Ce fut une bonne vieille amie
de ma mre, que je vis prs de mon lit en me rveillant, qui m'annona
sa mort. Elle m'informa que ma grand'mre avait quitt la maison, que je
devais me lever, aller la trouver et lui demander sa protection et ses
soins; que dsormais je dpendais d'elle pour mon sort  venir; qu'elle
tait trs mal avec mon pre, en ce moment en Amrique; qu'elle me
dshriterait certainement si elle me prenait en aversion, comme elle
n'y tait que trop dispose. Mon jeune coeur dchir se rvolta contre la
dissimulation que cette bonne dame prtendait m'imposer. Elle eut
beaucoup de peine  me persuader de me laisser conduire auprs de ma
grand'mre. Le souvenir de toutes les larmes que j'avais vu verser  ma
mre, celui des scnes affreuses qu'en ma prsence elle avait endures,
la pense que les mauvais traitements qu'elle avait prouvs avaient
abrg ses jours, soulevaient en moi une rpugnance invincible  me
soumettre  la domination de ma grand'mre. Cependant ma vieille amie
m'assura que si je faisais la moindre difficult, un couvent svre
serait mon refuge; que mon pre, qui se remarierait sans doute pour
avoir un garon, ne voudrait pas me reprendre chez lui; que l'on
m'obligerait peut-tre  prendre le voile en m'envoyant chez ma
tante[21], elle-mme religieuse au couvent des Bndictines de Montargis
et qui n'tait pas sortie de cet tablissement depuis l'ge de sept ans.

Mme Nagle--c'tait le nom de la vieille dame--finit par m'entraner chez
ma grand'mre. Celle-ci joua une grande scne de dsespoir qui me glaa
d'pouvante et me laissa la plus pnible impression. On me trouva froide
et insensible. On insinua que je ne regrettais pas ma mre, et cette
inculpation si fausse resserra mon coeur en m'indignant. J'entrevis en un
moment toute l'tendue de la carrire de duplicit dans laquelle on me
forait d'entrer. Mais je rappellerai que j'avais douze ans seulement et
que, quoique mon esprit ft beaucoup plus dvelopp qu'il ne l'est
habituellement  cet ge et que je fusse dj trs avance dans mon
ducation, jamais je n'avais reu aucune instruction morale ou
religieuse.


V

Je ne prtends pas au talent de dcrire l'tat de la socit en France
avant la Rvolution. Cette tche serait au-dessus de mes forces. Mais,
lorsque dans ma vieillesse je rassemble mes souvenirs, je trouve que les
symptmes du bouleversement qui s'est produit en 1789, avaient dj
commenc  se manifester depuis le temps o mes rflexions ont laiss
quelques traces dans ma mmoire.

Le rgne dvergond de Louis XV avait corrompu la haute socit. La
noblesse de la Cour donnait l'exemple de tous les vices. Le jeu, la
dbauche, l'immoralit, l'irrligion, s'talaient ouvertement. Le haut
clerg, attir  Paris pour les assembles du clerg, que le besoin
d'argent et le dsordre des finances foraient le roi, afin d'obtenir le
_don gratuit_,  rendre  peu prs annuelles, tait corrompu par les
moeurs dissolues de la Cour. Presque tous les vques taient choisis
dans la haute noblesse. Ils retrouvaient  Paris leurs familles et leur
socit, leurs liaisons de jeunesse, leurs premires habitudes. Ils
avaient fait leurs tudes, pour la plupart, dans les sminaires de
Paris:  Saint-Sulpice,  Saint-Magloire, aux Vertus,  l'Oratoire; et
lorsqu'ils taient nomms vques, ils considraient cette nomination
comme un honorable exil qui les loignait de leurs amis, de leurs
familles et de toutes les jouissances du monde.

Les ecclsiastiques du second ordre, membres de l'assemble du clerg,
taient presque tous dsigns parmi les grands vicaires des vques, ou
parmi les jeunes abbs propritaires d'abbayes appartenant  la classe
dans laquelle on choisissait les vques. Ils venaient puiser  Paris
les principes et les habitudes qu'ils rapportaient ensuite dans, les
provinces, o ils donnaient trop souvent des exemples funestes.

Ainsi la dissolution des moeurs descendait des hautes classes dans les
classes infrieures. La vertu, chez les hommes, la bonne conduite, chez
les femmes, taient tournes en ridicule et passaient pour de la
rusticit. Je ne saurais entrer dans les dtails pour prouver ce que
j'avance ici. Le grand nombre d'annes qui s'est coul depuis le temps
que je voudrais peindre, transforme cette poque, pour moi, en une
gnralit purement historique, dans laquelle le souvenir des individus
s'est effac pour ne laisser dans mon esprit qu'une impression
d'ensemble. Plus j'avance en ge, cependant, plus je considre que la
Rvolution de 1789 n'a t que le rsultat invitable et, je pourrais
mme dire, la juste punition des vices des hautes classes, vices ports
 un excs tel qu'il devenait infaillible, si on n'avait pas t frapp
du plus funeste aveuglement, que l'on serait consum par le volcan que
de ses propres mains on avait allum.


VI

Aprs la mort de ma mre, ma grand'mre et mon oncle allrent, au mois
d'octobre 1782,  Hautefontaine et m'y emmenrent avec eux, accompagns
de mon instituteur, M. Combes, qui s'occupait exclusivement de mon
ducation.

J'aimais beaucoup cette habitation que je savais devoir un jour
m'appartenir. C'tait une belle terre, toute en domaines,  vingt-deux
lieues de Paris, entre Villers-Cotterets et Soissons. Le chteau, bti
vers le commencement du dernier sicle, sur une colline fort escarpe,
dominait une petite valle trs frache, ou, pour mieux dire, une gorge
s'ouvrant sur la fort de Compigne qui formait amphithtre dans le
fond du tableau. Des prs, des bois, des tangs d'une belle eau et
remplis de poissons, venaient  la suite d'un magnifique potager que
l'on dominait des fentres du chteau, dont la cour en plate-forme avait
t, sans doute, fortifie dans des temps plus anciens. Ce chteau, sans
aucune beaut d'architecture, tait commode, vaste, parfaitement meubl,
trs soign dans tous ses dtails.

Mon oncle, ma grand'mre et ma mre avaient accompagn mon pre jusqu'
Brest, lorsqu'il s'embarqua, en 1779, pour faire la guerre avec son
rgiment aux Antilles.  son retour, mon oncle acheta,  Lorient, toute
la cargaison d'un navire venant de l'Inde et qui consistait en
porcelaine de la Chine et du Japon, en toiles de Perse de toutes
couleurs pour des tentures d'appartements, en toffes de soie, en damas,
en pkins peints, etc... Toutes ces richesses avaient t dballes, 
ma grande joie, et ranges dans de grands garde-meubles, o le vieux
concierge me laissait errer avec ma bonne, lorsque le temps ne
permettait pas la promenade. Il me disait souvent: Tout cela sera 
vous. Mais, comme par un pressentiment secret, je ne m'attachais pas
aux ides de splendeur. Ma jeune imagination se portait plus volontiers
sur des ides de ruine, de pauvret, et cette pense prophtique qui ne
me quittait jamais, me ramenait toujours  vouloir apprendre tous les
ouvrages des mains qui conviennent  une pauvre fille, et  m'loigner
des occupations d'une demoiselle que l'on nommait une _hritire_.

Pendant la vie de ma mre, l'habitation de Hautefontaine avait t trs
brillante. Mais, aprs sa mort, tout changea compltement. Ma grand'mre
s'tait empare, en l'absence de mon pre, de tous les papiers de ma
mre, et de toutes les correspondances qu'elle avait conserves.

De mme qu'on ne lui avait pas laiss voir un prtre, de mme on ne lui
avait pas permis de songer  ses affaires temporelles, auxquelles ma
grand'mre avait trop d'intrt qu'aucun homme entendu ne ft initi. La
fortune de mon grand-pre avait disparu entre ses mains et tout ce que
nous possdions avait chang de nature pendant l'enfance de ma mre.
Elle avait douze ans seulement lorsqu'elle perdit son pre, le gnral
de Rothe, mort subitement  Hautefontaine, peu de temps aprs avoir
achet cette terre au nom de sa femme, sous prtexte qu'il l'avait paye
exclusivement avec les fonds--10.000 livres sterling--donns comme dot 
ma grand'mre par son pre lord Falkland.

Cependant mon grand-pre de Rothe avait hrit de la fortune de sa mre,
lady Catherine de Rothe, et de celle de sa tante, la duchesse de Perth,
toutes deux filles de lord Middleton, ministre de Jacques II, dont les
historiens ont parl diversement. Une autre parente lui avait laiss 
Paris, rue du Bac, la maison o nous habitions, et 4.000 livres de
rentes sur l'Htel de Ville de Paris. Ces deux derniers objets restaient
seuls  la mort de M. de Rothe, et ma mre en fut mise en possession.

Mon grand-oncle l'archevque avait habit la maison de la rue du Bac
pendant vingt ans sans payer un sol de loyer  sa nice. Sous prtexte
qu'elle y logeait elle-mme, il n'en paya mme jamais les rparations.
Aussi quand, aprs la mort de ma mre, il quitta la maison pour en louer
une autre sur sa propre tte, il emprunta 40.000 francs destins  faire
face aux rparations urgentes sans lesquelles on n'aurait pas pu mettre
la premire en location. Il greva ainsi l'immeuble de cette dette que je
fus oblige de payer le jour o je le vendis, en 1797. Mon grand-oncle
pourtant avait dj alors plus de 300.000 francs de biens du clerg. Il
est vrai qu'il avait pay des dettes de jeu  mon pre, afflig de cette
malheureuse passion, ainsi que ses deux frres, lord Dillon et Henri
Dillon. J'ai toujours ignor  quel taux s'taient montes les sommes
donnes par mon oncle pour ces funestes dettes, mais j'ai entendu dire
qu'elles avaient t considrables. Quoi qu'il en soit,  la mort de ma
mre, je n'eus que la maison de la rue du Bac qu'on loua 10.000 francs 
M. le baron de Stal, mari depuis  la clbre Melle Necker, et 4.000
francs de rentes sur l'Htel de Ville de Paris. Je n'avais rien 
attendre de mon pre. Il avait dj dvor sa lgitime de 10.000 livres
sterling qu'on lui remit avec le rgiment de Dillon, dont il tait
propritaire-n, comme hritier de son dernier oncle, tu  Fontenoy. Je
devais donc mnager ma grand'mre qui me menaait  tout propos de me
mettre au couvent. Son autorit despotique se faisait sentir
continuellement. Jamais je n'ai vu un autre exemple d'un tel besoin de
dominer, d'exercer son pouvoir. Elle commena par me sparer entirement
des amies de mon enfance et elle rompit elle-mme avec toutes celles de
sa fille. Il est probable qu'elle avait trouv dans les correspondances
dont elle s'tait saisie des rponses aux justes plaintes que ma mre
tait bien en droit d'exprimer sur la cruelle dpendance o elle avait
vcu pendant les dernires annes de sa vie, et des apprciations peu
flatteuses sur les procds iniques de ma grand'mre. Celle-ci exigea
que je misse fin  toute communication avec Mlle de Rochechouart, dont
l'ane avait dj pous le duc de Piennes, depuis duc d'Aumont, et la
cadette le comte de Chinon, depuis duc de Richelieu; avec Mlles de
Chauvelin, qui pousrent MM. d'Imcourt et de La Bourdonnaye; avec Mlle
de Coigny, fille du comte de Coigny, qui plus tard a fait parler d'elle
d'une manire si scandaleuse; avec la troisime des Rochechouart, leve
par la duchesse du Chtelet, sa tante, et qui pousa le prince de
Carency, fils du duc de La Vauguyon. Par un raffinement de cruaut, ma
grand'mre fit retomber sur moi la cessation de nos rapports avec mes
jeunes amies. Totalement isole par force, j'appris que j'tais accuse
d'ingratitude, de lgret et d'indiffrence, sans qu'il me ft permis
de me justifier.

Mon bon instituteur, qui connaissait ma grand'mre mieux que je ne la
connaissais moi-mme, tait le seul avec qui je pouvais causer de mes
chagrins. Mais il me reprsentait avec force combien j'avais intrt 
mnager ma grand'mre, comment toute mon existence future dpendait
d'elle, que si je lui rsistais et qu'elle me mt au couvent, elle
aurait encore l'adresse de me faire endosser la responsabilit de cette
rsolution; qu'loigne de mon pre dont la guerre pouvait me priver 
tout moment, je resterais entirement isole si ma grand'mre et mon
grand-oncle me retiraient leur protection. Il me fallut donc me rsoudre
 subir journellement tous les inconvnients du caractre terrible
auquel j'tais soumise. Je puis dire que pendant cinq ans, je n'ai pas
t un jour sans verser des larmes amres.

Toutefois plus j'ai avanc en ge et moins j'en ai souffert, soit que
j'eusse pris l'habitude des mauvais traitements, soit que mon esprit,
mri avant le temps, la force de mon caractre, le sang-froid avec
lequel je supportais les fureurs de ma grand'mre, le silence
imperturbable que j'opposais aux calomnies qu'elle dversait sur tout le
monde et surtout la reine, lui en imposassent un peu. Peut-tre aussi
craignait-elle qu'en entrant dans le monde, je ne divulgasse tout ce que
j'avais endur. Quoi qu'il en soit, quand j'eus atteint l'ge de seize
ans, et qu'elle vit ma taille dpasser la sienne, elle mit un certain
frein  ces fureurs. Mais elle se ddommagea bien de cette contrainte,
comme on le verra par la suite.


VII

Vers la fin de l'automne de 1782, mon oncle partit pour aller 
Montpellier prsider les tats du Languedoc, comme il faisait chaque
anne, l'archevch de Narbonne donnant cette prrogative qu'il a
exerce pendant vingt-huit ans.

Nous restmes  Hautefontaine o ma grand'mre s'ennuya beaucoup. Sa
mauvaise humeur en prit une intensit effrayante. Elle s'aperut qu'en
perdant ma mre, elle avait aussi perdu les amis qui jusqu'alors
l'avaient entoure et mnage par intrt pour le repos de sa fille dont
ils avaient peut-tre diminu les souffrances, en donnant  ma
grand'mre l'illusion qu'elle tait, autant que ma mre, l'objet de
leurs soins. Mais, quand elle se fut empar des papiers de ma mre et
qu'elle trouva les lettres de ses soi-disant amis, elle fut claire sur
les vritables dispositions qui les animaient  son gard. Cette
connaissance alluma dans son coeur des haines que seule elle tait
capable de concevoir, et dont j'ai ressenti plus tard les effets.

Lors donc qu'elle se sentit seule  Hautefontaine, dans ce grand chteau
nagure si anim et si brillant, lorsqu'elle vit les curies vides,
qu'elle n'entendit plus les aboiements des chiens, les trompes des
chasseurs, lorsque les alles rserves  la promenade des chevaux de
chasse, que l'on voyait des fentres du chteau, ne prsentrent plus
qu'une solitude que rien ne venait diversifier, elle comprit la
ncessit de changer de vie, et d'amener l'archevque, proccup
exclusivement jusque-l d'assurer ses plaisirs et de maintenir son rang
dans la socit,  devenir maintenant ambitieux et  songer aux affaires
de sa province et  celles du clerg.

La place de prsident de cet ordre tait  la nomination du Roi. Mon
grand-oncle eut la pense de l'obtenir. Il promit sans doute plus de
facilit pour le _don gratuit_,  chaque assemble du clerg, que n'en
avait montr la rigide vertu du cardinal de La Rochefoucauld, alors
prsident, conseill et men par l'abb de Pradt, son neveu.

Ma grand'mre rsolut, pour raliser ses projets, de dcider mon
grand-oncle, sur qui elle avait un empire absolu,  changer de vie et
d'habitation. Lorsqu'il revint de Montpellier o il ne restait jamais
que le temps rigoureusement ncessaire aux tats, nous allmes le
trouver  Paris. Je crois que mon conseil de tutelle, en l'absence de
mon pre, gouverneur de Saint-Christophe depuis que l'le avait t
prise et que son rgiment avait glorieusement contribu au succs des
troupes franaises dans cette expdition, reprsenta  mon grand'oncle
qu'il ne pouvait continuer  habiter ma maison sans en payer le loyer et
en la laissant, comme il le faisait, sans rparation. Il rsolut alors
de la quitter, et, par un procd vritablement inique, il emprunta,
comme je l'ai dj dit, 40.000 francs en hypothque sur cette maison o
il avait habit vingt ans sans bourse dlier, et consacra cette somme
aux rparations les plus urgentes. Ce ne fut qu' la Rvolution,  son
dpart de France, que la dette fut dcouverte, et il me fallut la payer
lorsque je vendis la maison en 1797. Jusque-l, il avait servi les
intrts de cet emprunt, dont on n'avait pas fait mention dans mon
contrat de mariage.

Mon oncle acheta  vie, sur sa tte, la maison qui fait le coin de la
rue Saint-Dominique et de la rue de Bourgogne. Son architecte, M.
Raimond, fort attach  mes intrts, conseillait d'acheter cette maison
en toute proprit en mon nom, et d'en assurer la jouissance  mon
oncle. Mais, cet arrangement, qui aurait augment ma fortune sans nuire
 ses jouissances, ne lui convint pas, et il ft l'acquisition sur sa
tte,  soixante-sept ans qu'il avait alors. Raimond lui proposa ensuite
d'acheter, pour moi, une jolie petite maison sur la place du
Palais-Bourbon, que l'on btissait alors. Il ne le voulut pas davantage.
Mon oncle venait d'obtenir l'abbaye commendataire de Cigny qui valait
prs de 100.000 francs de rente. Il prtexta de cette augmentation de
revenu pour s'abandonner au got de btir et de meubler, qui avait
remplac chez lui celui des chevaux et de la chasse, auquel il ne
pouvait plus se livrer. Il dpensa de grosses sommes pour l'arrangement
de sa nouvelle maison qui tait en fort mauvais tat.

Dans le mme temps, ma grand'mre, dgote de Hautefontaine o elle
s'tait ennuye pendant deux mois, acheta, pour 52.000 francs, une
maison  Montfermeil, prs de Livry,  cinq lieues de Paris. Elle la
payait un prix trs modique pour le terrain qui tait de 90 arpents.
Cette maison, dans une situation charmante, tait surnomme la
_Folie-Joyeuse_. Elle avait t btie par un M. de Joyeuse, qui en avait
commenc la construction par o l'on finit ordinairement. Aprs avoir
trac une belle cour et l'avoir ferme par une grille, il leva  droite
et  gauche deux ailes termines par de jolis pavillons carrs. L'argent
lui avait alors manqu pour btir le corps de logis, de sorte que ces
deux pavillons ne communiquaient entre eux que par un corridor long de
100 pieds au moins. Les cranciers avaient saisi et vendu la maison. Le
parc tait ravissant, entour de murs, chaque alle termine par une
grille, et toutes ces issues donnaient sur la fort de Bondy, charmante
dans cette partie.

On fit venir de Hautefontaine des chariots de meubles, et l'on s'tablit
tant bien que mal, au printemps de 1783,  la _Folie-Joyeuse_. On n'y
fit aucune rparation la premire anne. Il existait alors un droit
seigneurial de retrait, par lequel tout seigneur dans la terre duquel on
vendait une maison pouvait, pendant l'anne qui s'coulait  dater du
jour, mme de l'heure de la signature du contrat de vente, se mettre au
lieu et place de l'acqureur, et le frustrer, par une simple
notification, de son acquisition. Quoique ce procd ne ft pas 
craindre de M. de Montfermeil, qui venait d'hriter de son pre, le
prsident Hocquart, nanmoins, mon oncle et ma grand'mre crurent plus
prudent de laisser couler l'anne, et l'on se borna  faire des
plantations et  travailler au jardin.

On passa l't  tablir des plans avec des architectes et des
dessinateurs, ce qui m'intressa prodigieusement. Mon oncle prenait
plaisir  m'initier  tous ses projets. Il me parlait de btiments, de
jardins, de meubles, d'arrangements de tous genres. Il tait satisfait
de mon intelligence. Il me faisait calculer, mesurer, avec ses
jardiniers, des pentes, des surfaces, etc. Il voulait que j'entrasse
dans tous les dtails des devis, que je vrifiasse les calculs des
mesures.

J'tais trs grande pour mon ge, d'une bonne sant, d'une, extrme
activit physique et morale. Je voulais tout voir et tout savoir;
apprendre tous les ouvrages des mains, depuis la broderie et la
confection des fleurs jusqu'au blanchissage et aux dtails de la
cuisine. Je trouvais le temps de ne rien ngliger, ne perdant jamais un
instant, classant dans ma tte tout ce qu'on m'enseignait et ne
l'oubliant jamais. Je profitais avec fruit du savoir spcial de toutes
les personnes qui venaient  Montfermeil. C'est ainsi qu'avec de la
mmoire j'ai acquis une multitude de connaissances qui m'ont t
singulirement utiles dans le reste de ma vie.

Un jour qu'il y avait  dner plusieurs graves vques, la conversation
roula sur l'astronomie et l'poque de certaines dcouvertes, et l'un
d'eux ne pouvait se rappeler le nom du savant perscut pour une vrit
maintenant devenue incontestable. Gomme j'avais treize ans, je me
gardais bien de dire un mot, car j'ai toujours dtest de me mettre en
avant. Cependant, j'tais si fatigue de voir qu'aucun de ces prlats ne
pouvait retrouver le nom, qu'il m'chappa. Je balbutiai trs bas: C'est
Galile. Mon voisin, peut-tre dpourvu de mmoire, mais assurment pas
sourd, m'entendit et s'cria: Mademoiselle Dillon dit que c'est
Galile. Ma confusion fut si grande que je fondis en larmes, m'enfuis
de table, et ne reparus plus de la soire.




CHAPITRE III

I. Voyages annuels de Mlle Dillon en Languedoc, avec son grand-oncle
l'archevque de Narbonne, de 1783  1786.--Comment on voyageait  cette
poque.--Les voitures.--La table.--M. de Montazet, archevque de Lyon:
popularit de ce prlat dans son diocse.--II. Route du
Languedoc.--L'auberge de Montlimar.--Incident au passage du
torrent.--Traverse du Comtat Venaissin.--Entre en
Languedoc.--Physionomie et caractre de l'archevque de
Narbonne.--Nmes: les Arnes et la Maison Carre; M. Sguier.--Arrive 
Montpellier.--M. de Prigord.--III. Prsentation au roi du _don
gratuit_. La dlgation.--Une visite  Marly.--La prosprit du
Languedoc.--L'installation  Montpellier.--L'abb Bertholon et ses
leons de physique.--L'tiquette des dners.--La livre des Dillon.--La
Socit  Montpellier.--M. de Saint-Priest et l'empereur Joseph II.--IV.
Retour de M. Dillon en France.--II pouse Mme de La Touche.--Opposition
faite  ce mariage par Mme de Rothe.--M. Dillon prend le gouvernement de
Tabago.--Premiers projets de mariage pour Mlle Dillon.--Procuration
laisse par son pre  l'archevque de Narbonne.--V.  Alais.--
Narbonne.--Une grande frayeur.-- Saint-Papoul.--Rencontre de la famille
de Vaudreuil.--Les prtendants.--VI. Sjour 
Bordeaux.--L'_Henriette-Lucie_.--Une autre famille Dillon.--Les
pressentiments: M. le comte de La Tour du Pin.--M. le comte de
Gouvernet.


I

Vers le mois de novembre 1783, j'appris que ma grand'mre accompagnerait
dsormais mon oncle l'archevque aux tats de Languedoc. Cette
rsolution me causa une grande joie. Dans ce temps-l, la session
annuelle des tats tait une poque trs brillante. La paix venait de se
conclure, et les Anglais, privs pendant trois ans de la possibilit de
venir sur le continent, s'y prcipitaient en foule, comme ils le firent
plus tard en 1814. On allait alors beaucoup moins en Italie. Les belles
routes du mont Cenis et du Simplon n'existaient pas. Il n'y avait pas de
bateaux  vapeur. La communication par la corniche tait  peu prs
impraticable. Le climat du midi de la France, celui du Languedoc surtout
et particulirement celui de Montpellier, tait encore en vogue.

Tout me charma dans la pense de ce voyage, le premier pour ainsi dire
que je faisais de ma vie. J'tais encore afflige de ne pas avoir t de
celui de Bretagne, et celui d'Amiens, o j'allai pour dire adieu  mon
pre, au commencement de la guerre, avait t le seul que j'eusse encore
entrepris. Je dirai ici, une fois pour toutes, comment se fit le voyage
de Montpellier, puisque tous se ressemblrent  peu prs jusqu'en 1786,
o j'y allai pour la dernire fois.

Nos prparatifs de voyage, les achats, les emballages, taient dj pour
moi une occupation et un plaisir dont j'ai eu le temps de me lasser dans
la suite de ma vie agite. Nous partions dans une grande berline  six
chevaux: mon oncle et ma grand'mre assis dans le fond, moi sur le
devant avec un ecclsiastique attach  mon oncle ou un secrtaire, et
deux domestiques sur le sige de devant. Ces derniers se trouvaient plus
fatigus en arrivant que ceux qui allaient  cheval, car alors les
siges, au lieu d'tre suspendus sur les ressorts, reposaient sur deux
montants en bois s'appuyant sur le lisoir, et taient par consquent
aussi durs qu'une charrette. Une seconde berline, galement attele de
six chevaux, contenait la femme de chambre de ma grand'mre et la
mienne, miss Beck, deux valets de chambre et, sur le sige, deux
domestiques. Une chaise de poste emmenait le matre d'htel et le chef
de cuisine.

Il y avait aussi trois courriers, dont un en avant d'une demi-heure et
les deux autres avec les voitures. M. Combes, mon instituteur, partait
quelques jours avant nous par la diligence, nomme alors la _Turgotine_,
ou par la malle. Celle-ci ne prenait qu'un seul voyageur. C'tait une
sorte de charrette longue, sur brancards.

Chaque anne, les ministres retenaient mon grand-oncle  Versailles
jusqu' lui ter presque le temps suffisant de se rendre  Montpellier
pour l'ouverture des tats qui avait lieu  jour fixe. Ils ne pouvaient
commencer que quand l'archevque de Narbonne, prsident-n, tait
prsent. Cependant s'il avait t retenu forcment par quelque accident
ou par quelque maladie, l'archevque de Toulouse, vice-prsident, aurait
pris sa place, ventualit qui et fait grand plaisir  l'ambitieux,
depuis cardinal de Lomnie, en possession de ce sige.

Les retards causs par les ministres obligeaient de voyager aussi vite
que possible, ncessit fort pnible dans cette saison avance de
l'anne. Nous courions  dix-huit chevaux, et l'ordre de
l'administration des postes nous prcdait de quelques jours pour que
les chevaux fussent prts. Nous faisions de longues journes. Partis  4
heures du matin, nous nous arrtions pour dner. La chaise de poste et
le premier courrier nous devanaient d'une heure. Cela permettait de
trouver la table prte, le feu allum, et quelques bons plats prpars
ou amliors par notre cuisinier. Il emportait de Paris, dans sa
voiture, des bouteilles de coulis, de sauces toutes prpares, tout ce
qu'il fallait pour obvier aux mauvais dners d'auberge. La chaise de
poste et le premier courrier repartaient ds que nous arrivions, et
lorsque nous faisions halte pour la nuit, nous trouvions, comme le
matin, tous les prparatifs termins.

En voyage, ma grand'mre me prenait dans sa chambre, ce qui me
dplaisait beaucoup, parce qu'elle s'emparait du meilleur lit amlior
encore de la moiti du mien. Elle envahissait le feu, et les nombreux
apprts de sa toilette ne me laissaient pas de place. Sur le moindre
prtexte elle me grondait, et ne me permettait pas d'aller me coucher en
arrivant, quoique je fusse harasse de fatigue presque tous les jours,
car elle ne me laissait ni dormir dans la voiture, ni mme m'appuyer.
Une fois--je crois que c'tait en 1785--je fus si malade  Nmes, par
excs de fatigue, qu'elle fut oblige d'y rester deux jours avec moi. Je
n'avais plus la force d'aller jusqu' Montpellier.

Nous passions quelques heures  Lyon, quand l'archevque s'y trouvait.
Cependant mon oncle ne le prisait pas beaucoup. Ce prlat tait mal avec
la Cour et allait peu  Paris. Je ne me souviens pas l'y avoir jamais
vu, mme aux poques de l'assemble du clerg. Il avait eu une intrigue
avec la clbre duchesse de Mazarin; mais ce n'et pas t l une raison
de disgrce, dans ces temps de dissolution o la rgularit des moeurs
constituait une exception dans le haut clerg. Je crois, au contraire,
qu'on le tenait  l'cart  cause d'une bonne action qu'il fit peut-tre
par ostentation, mais qui n'en fut pas moins utile. La ville de Lyon
avait demand qu'on mt des lits de fer dans les hpitaux. Les ministres
ayant refus ou n'ayant pas consenti  accorder l'autorisation de la
dpense, l'archevque de Lyon, M. de Montazet, donna, dans ce but, de
ses propres deniers 200.000 francs. Les ministres y virent une leon qui
leur dplut;  eux, mais pas au roi, car cet excellent prince tait
toujours dispos  toutes les bonnes oeuvres; mais la faiblesse ou la
timidit de son caractre l'amenait trop souvent  rejeter les ides qui
lui avaient sembl bonnes au premier abord, et c'est cette disposition
exagre de modestie et de dfiance de ses propres lumires qui nous a
t si fatale.

La gnrosit de l'archevque de Lyon lui acquit une grande popularit
dans sa ville, et excita la jalousie de ses confrres. Ceux-ci aimaient
mieux employer leurs fonds  btir des vchs ou de belles maisons de
campagne, qu' fonder des tablissements de charit; et dans ces mmes
diocses o l'on avait lev des palais piscopaux pouvant contenir
trente invits, il y avait nombre de curs  portion congrue exposs,
dans leurs presbytres, aux injures du temps.


II

Je reprends la route du Languedoc. Dans ce temps-l celle qui suit le
cours du Rhne jusqu' Pont-Saint-Esprit tait tellement mauvaise, qu'on
y courait le risque de verser  tout moment. Les postillons demandaient
une rcompense  chaque relais, prtendant qu'ils ne nous avaient pas
mens par la route, mais par de petits chemins o les routiers ne
pouvaient passer. Nous couchions  Montlimar o il y avait une auberge
fort bien tenue et en grande rputation parmi les Anglais se rendant
dans le midi de la France. Tous s'y arrtaient pour passer la nuit. Il
arrivait parfois que le torrent qui traverse cette petite ville et que
l'on franchissait  gu tait si gonfl par les pluies ou, au printemps,
par la fonte des neiges, qu'on tait oblig d'attendre pendant quelques
jours la fin de l'inondation.

Dans les corridors et l'escalier de cette auberge, des mdaillons o on
voyait inscrits les noms des personnages de distinction qui y taient
passs, couvraient entirement les murailles. La lecture de ces noms
surtout ceux des derniers arrivs, personnages que nous esprions
retrouver  Montpellier, m'amusait beaucoup.

Une anne, nous courmes beaucoup de danger en traversant le torrent. Le
volume de l'eau tait suffisant pour soulever la voiture et l'on avait
ouvert les portires pour qu'elle pt passer au travers. Nous, tions
grimpes, ma grand'mre et moi, les jambes retrousses, sur les
coussins. Les hommes taient sur le sige. On avait attach aux ressorts
de petites pices de bois sur lesquelles se tenaient des gens arms de
longs pics pointus pour empcher la voiture de se renverser. Tout cela
amusait une personne jeune et aventureuse comme je l'tais: mais ma
pauvre, grand'mre, horriblement poltronne, en souffrait cruellement.
Par malheur sa peur tournait toujours en mauvaise humeur qui retombait
infailliblement sur moi. Lorsque je vois les beaux ponts sur lesquels on
traverse maintenant les rivires, les bateaux  vapeur et tout ce que
l'industrie a opr, j'ai peine  croire qu'il n'y ait que
cinquante-cinq ans que j'ai prouv toutes les difficults et rencontr
tous les obstacles qui prolongeaient si fort notre route pendant nos
voyages  Montpellier. Si les sentiments et les vertus avaient fait les
mmes progrs que l'industrie, nous serions maintenant des anges, dignes
du Paradis: il est loin d'en tre ainsi!

 la poste de La Palud, on entrait sur le territoire du Comtat
Venaissin, qui appartenait au Pape. J'avais du plaisir  voir ce poteau
sur lequel taient peints la tiare et les clefs. Il me semblait entrer
en Italie. On quittait la grande route de Marseille et l'on prenait un
excellent chemin que le gouvernement papal avait permis aux tats de
Languedoc de construire, et qui menait plus directement 
Pont-Saint-Esprit.

 La Palud mon oncle faisait sa toilette. Il mettait un habit de
campagne de drap violet, lorsqu'il faisait froid une redingote ouate
double de soie de mme couleur, des bas de soie violets, des souliers 
boucle d'or, son cordon bleu et un chapeau de prtre  trois cornes orn
de glands d'or.

Ds que la voiture avait dpass la dernire arche du pont Saint-Esprit,
le canon de la petite citadelle conserve  la tte de ce pont tirait
vingt et un coups. Les tambours battaient aux champs, la garnison
sortait, les officiers en grande tenue et toutes les autorits civiles
et religieuses se prsentaient  la portire de la berline. S'il ne
pleuvait pas, mon oncle descendait pendant qu'on attelait les huit
chevaux destins  sa voiture.

Il coutait les harangues qu'on lui adressait, y rpondait avec une
affabilit et une grce incomparables. Il avait la plus noble figure,
une haute taille, une belle voix, un air  la fois gracieux et assur.
Il s'informait de ce qui pouvait intresser les habitants, rpondait en
peu de mots aux ptitions qu'on lui prsentait, et n'avait jamais rien
oubli des demandes qu'on lui avait adresses l'anne prcdente. Cela
durait  peu prs un quart d'heure. Aprs quoi, nous partions comme le
vent, car non seulement les guides des postillons taient doubles, mais
l'honneur de mener la voiture d'un si grand personnage tait vivement
apprci.

Le prsident des tats passait bien avant le roi dans l'esprit des
Languedociens. Mon oncle tait extrmement populaire, quoiqu'il ft trs
hautain; mais sa hauteur ne se manifestait jamais qu'envers ceux qui
taient ou qui se croyaient ses suprieurs. C'est ainsi qu' l'poque o
il tait archevque de Toulouse et le cardinal de La Roche-Aymon
archevque de Narbonne, celui-ci renona  aller prsider les tats,
prtendant qu'il n'y avait pas moyen d'tre le suprieur de M. Dillon,
et qu'il fallait lui cder malgr soi.

Nous couchions  Nmes, o mon oncle avait toujours affaire. Une anne
nous y passmes plusieurs jours chez l'vque, ce qui me donna le temps
de voir avec dtail les antiquits et les fabriques. Quoique les
monuments antiques ne fussent pas,  beaucoup prs, aussi bien soigns
qu'ils le sont maintenant, on avait dj commenc  dblayer les
_Arnes_, on avait dgag des nouvelles constructions la _Maison
Carre_, et on avait retrouv l'inscription[22]: _ Caus et Lucius
Agrippa, princes de la jeunesse_[23]. Ce fut un M. Sguier, archologue
distingu,  qui la ville de Nmes a de grandes obligations, qui
retrouva cette inscription par les traces des clous avec lesquels on
avait fix les lettres de bronze qui la composaient.

Mon oncle s'arrangeait pour n'arriver  Montpellier qu'aprs le coucher
du soleil, afin d'viter qu'on ne tirt le canon pour lui, et de mnager
ainsi l'amour-propre de M. le comte de Prigord, commandant de la
province et commissaire du roi pour l'ouverture des tats, qui ne
jouissait pas du mme privilge. Cette faiblesse dans un si grand
seigneur,  l'occasion d'une tiquette sans caractre personnel et toute
de crmonie, est bien pitoyable. L'archevque de Narbonne, auquel ces
prrogatives taient attaches, se trouvait accidentellement tre l'gal
de M. de Prigord en naissance, mais n'et-il t qu'un manant, le canon
n'en aurait pas moins t tir en son honneur.

Mon grand-oncle se plaait bien au-dessus de cette espce de vanit. Il
avait trop d'esprit pour s'y abandonner. M. de Prigord manquait de
cette qualit, et la cour commettait une grande faute en envoyant comme
commissaire du roi, pour dfendre les intrts de ses finances auprs
des tats d'une grande province, un homme aussi mdiocre.


III

La question, devant les tats, se rduisait en somme  ceci: dterminer
la contribution en argent qu'on parviendrait  en obtenir, et la Cour
avait toujours en vue une augmentation du _don gratuit_, que les tats
auraient eu le droit de refuser si on avait enfreint leurs privilges.
Le commissaire du roi traitait des intrts de la province avec les
syndics des tats, au nombre de deux, de mon temps MM. Romme et de
Puymaurin, l'un et l'autre de grande capacit. Ils allaient chaque anne
 Paris,  tour de rle, avec la dputation des tats, porter au roi le
_don gratuit_ de la province.

Cette dputation comprenait,  ce que je crois me rappeler, un vque,
un baron, deux dputs du tiers, un des syndics, et l'archevque de
Narbonne, qui la prsentait au roi. Celui-ci la recevait  Versailles
avec beaucoup de pompe. Les Languedociens reus  la Cour et qui se
trouvaient  Paris  l'poque--toujours en t--o l'on prsentait la
dputation, se joignaient  elle. On la menait ensuite, aprs le dner
qui avait lieu chez le premier gentilhomme de la Chambre, en promenade
dans les jardins de Trianon ou de Marly. On y faisait jouer les eaux.
J'accompagnai une fois la dputation, et l'on nous promena, ma
grand'mre et moi, dans des fauteuils  roues trans par des suisses.
Ces mmes fauteuils avaient servi  la Cour de Louis XIV. Aprs avoir
parcouru tous ces beaux et nobles bosquets de Marly, admir la
magnificence de ses eaux, nous trouvmes une belle collation servie dans
un des grands salons. Je crois que c'tait en 1786. C'est la seule fois
que j'aie vu Marly dans sa splendeur, quoique j'y fusse retourne 
maintes reprises depuis. Ce beau lieu n'existe plus. Il n'en reste pas
le moindre vestige, et cette destruction si prompte nous explique le
dsert qui rgne autour de Rome.

Revenons  Montpellier. Je me garderai bien d'entrer dans aucune
explication sur la constitution des tats de Languedoc. Aprs
cinquante-sept ans, je ne m'en rappelle que les rsultats.

Aprs avoir parcouru 160 lieues de chemins dtestables et dfoncs,
aprs avoir travers des torrents sans ponts o l'on courait risque de
la vie, on entrait, une fois le Rhne franchi, sur une route aussi belle
que celle du jardin le mieux entretenu. On passait sur de superbes ponts
parfaitement construits; on traversait des villes o florissait
l'industrie la plus active, des campagnes bien cultives. Le contraste
tait frappant, mme pour des yeux de quinze ans.

La maison que nous habitions  Montpellier tait belle, vaste, mais fort
triste, et situe dans une rue troite et sombre. Mon oncle la louait
toute meuble, et elle l'tait fort convenablement, en damas rouge.
L'appartement du premier, qu'il occupait, tait entirement couvert de
trs beaux tapis de Turquie, fort communs en Languedoc en ce temps-l.
Il se dveloppait sur les quatre cts d'une cour carre, dont l'un
tait occup par une salle  manger de cinquante couverts, et un autre
par un salon de mme dimension  six fentres, tendu et meubl en beau
damas cramoisi, avec une immense chemine d'un dessin fort ancien qu'on
aimerait beaucoup aujourd'hui.

Ma grand'mre et moi nous habitions le rez-de-chausse, o il ne faisait
plus clair  3 heures. Nous ne voyions jamais mon oncle le matin. Nous
djeunions  9 heures, aprs quoi j'allais me promener avec ma femme de
chambre anglaise. Les trois dernires annes, je me rendais trois fois
par semaine au beau cabinet de physique exprimentale des tats, o le
professeur en chef, l'abb Bertholon, voulait bien faire un cours pour
moi seule. Cela me permettait de visiter les instruments, d'excuter les
expriences avec lui, de les recommencer, de questionner  ma fantaisie
et d'acqurir, par consquent, beaucoup plus d'instruction que ce n'et
t possible dans les cours publics. Cet enseignement m'intressait
extrmement. J'y apportais la plus grande attention, et l'abb Bertholon
se montrait satisfait de mon intelligence. Ma femme de chambre
m'accompagnait et, n'entendant presque pas le franais, elle s'occupait
 essuyer et  nettoyer les instruments,  la grande satisfaction du
professeur.

Il fallait tre habille et mme pare  3 heures prcises pour le
dner. Nous montions dans le salon, o nous trouvions cinquante convives
tous les jours, except le vendredi. Le samedi, mon oncle dnait dehors,
soit chez l'vque, soit chez quelque grand personnage des tats. Il n'y
avait jamais de femmes que ma grand'mre et moi. On plaait entre nous
deux le personnage prsent le plus considrable. Quand il y avait des
trangers, surtout des Anglais, on les mettait  mes cts. Je
m'accoutumais ainsi  soigner ma conversation et mon maintien, 
chercher le genre d'esprit qui pouvait convenir  mon voisin, souvent un
homme grave ou mme un savant.

Dans ce temps-l, toute personne ayant un domestique dcemment vtu se
faisait servir  table par lui. On ne mettait ni carafes ni verres sur
la table. Mais, dans les grands dners, on posait sur un buffet des
seaux en argent contenant des bouteilles de vin d'entremets, avec une
verrire d'une douzaine de verres, et ceux qui dsiraient un verre de
vin d'une espce ou d'une autre l'envoyaient chercher par leur
domestique. Celui-ci se tenait toujours debout derrire la chaise de son
matre, une assiette garnie d'un couvert  la main, prt  changer ceux
dont on se servait.

Il tait de mauvaise ducation de ne pas connatre toutes les nuances de
l'tiquette de la table. Je crois les avoir apprises ds ma petite
enfance, aussi quand j'ai t pour la premire fois en province et que
je voyais des dputs du tiers tat vritablement grotesques, escorts
par leurs domestiques qui ne l'taient pas moins, j'avais beaucoup de
peine  m'empcher de rire. Mais je m'accoutumai bientt  ce genre de
ridicule et je trouvai souvent de l'esprit et de l'instruction sous ces
enveloppes en apparence grossires.

J'avais un domestique attach  ma personne, qui tait en mme temps mon
coiffeur. Il portait ma livre, que nous tions obligs d'avoir en
rouge, bien qu'elle ft gros bleu en Angleterre, parce que nos galons
taient absolument semblables  ceux de Bourbon. Si nos habits eussent
t bleus, notre livre aurait ressembl  celle du roi, ce qui n'tait
pas permis.

Aprs le dner, qui ne durait pas plus d'une heure, on rentrait dans le
salon, que l'on trouvait rempli de membres des tats venus _au caf_. On
ne s'asseyait pas, et au bout d'une demi-heure ma grand'mre et moi nous
redescendions dans nos appartements. Souvent nous sortions alors pour
faire des visites, en chaise  porteurs, seul moyen de transport utilis
dans les rues de Montpellier. Le beau quartier qu'on a bti depuis
n'existait pas  cette poque. La place du Peyrou tait hors de la
ville, et dans les grands fosss qui l'entouraient on cultivait des
jardins o le froid ne se faisait jamais sentir.

Le fond de la socit de Montpellier se composait des femmes des
Prsidents ou Conseillers de la Cour des Comptes, de celles de la
noblesse qui rsidaient toute l'anne dans leurs terres et dont la
session des tats tait la rcration annuelle. Elle comprenait, en
outre, les trangers de distinction, les parents des vques qui
venaient aux tats, les militaires et officiers des garnisons de la
province qui demandaient  venir s'amuser un peu  cette poque. Il y
avait un thtre, o ma grand'mre me menait une ou deux fois, et des
bals chez le comte de Prigord,  l'intendance et dans quelques maisons
particulires, mais jamais chez mon oncle, ni chez aucun vque.

 mon premier voyage  Montpellier, le vieux M. de Saint-Priest, pre de
celui qui tait ambassadeur  Constantinople, vivait encore. Son second
fils lui avait succd dans la place d'intendant. C'tait un beau
vieillard de beaucoup d'esprit, qui racontait d'une manire trs
piquante les dtails du passage de l'empereur Joseph II en Languedoc, 
l'poque o il parcourut une grande partie de la France sous le nom de
comte de Falkenstein. L'tat florissant de cette province, la beaut des
chemins, la perfection des tablissements publics, avaient excit au
plus haut point sa mauvaise humeur. Il avait conu une jalousie extrme
de cette bonne administration des tats et cherchait avec empressement
tout ce qui pouvait la dprcier. M. de Saint-Priest en racontait
plusieurs anecdotes curieuses. J'ai oubli, peut-tre bien ne l'ai-je
jamais su, quelle fut l'intrigue qui amena le dplacement du second fils
de M. de Saint-Priest et lui fit ter l'intendance du Languedoc. Je
reviendrai sur ce point.


IV

 notre retour  Paris, au commencement de 1781, mon pre tait revenu
d'Amrique. Il avait t gouverneur de Saint-Christophe jusqu' la paix.
Aprs avoir rendu cette le aux Anglais, il avait fait un sjour  la
Martinique, o il s'tait vivement attach  Mme la comtesse de La
Touche, veuve  trente ans d'un officier de marin qui lui avait laiss
deux enfants, un fils et une fille. Elle tait trs agrable et fort
riche. Sa mre, Mme de Girardin, avait pour soeur Mme de La Pagerie.
Celle-ci venait de marier sa fille[24] au vicomte de Beauharnais, qui
avait amen sa femme en France avec lui. Mme de La Touche vint galement
en France accompagne de ses deux enfants[25]. Mon pre l'y suivit, et
l'on commena ds lors  parler de leur mariage. Ma grand'mre en conut
une colre que rien ne put calmer. On pouvait considrer pourtant comme
fort naturel que mon pre et le dsir de se remarier dans l'espoir
d'avoir un garon. Il avait trente-trois ans et tait propritaire d'un
des plus beaux rgiments de l'arme. Amen en France par son grand-pre,
Arthur Dillon, ce rgiment n'avait pas chang de nom comme les autres
rgiments de la brigade irlandaise. Il avait une belle capitulation qui
lui donnait la facult de sortir de France _tambours battants et
enseignes dployes_, lorsque son propritaire le jugerait bon. Mon pre
devait donc dsirer un garon. Sans doute il et t prfrable qu'il
choist sa nouvelle pouse dans une des familles catholiques titres en
Angleterre, mais il n'aimait pas les Anglaises et il aimait Mme de La
Touche. D'un caractre bon et aimable, quoique trs faible, elle avait
la ngligence et le laisser aller propres aux croles.

Le mariage eut lieu malgr ma grand'mre, qui fit des scnes terribles.
Mon pre dsirait que je fusse prsente  ma belle-mre. Il y renona
devant l'opposition de ma grand'mre, craignant, s'il passait outre, que
je n'eusse trop  souffrir de sa colre et qu'elle ne mt  excution la
dtermination dont elle le menaait quand il abordait ce projet de
visite. Elle dclarait que si je sortais de la maison, ne ft-ce que
pendant une heure, pour aller voir Mme Dillon, je n'y rentrerais jamais.
L'unique visite que je fis  ma belle-mre eut lieu en 1786, quand mon
pre partit pour son gouvernement de l'le de Tabago, auquel il venait
d'tre appel.

Il fut fort mcontent de n'avoir pas t nomm gouverneur de la
Martinique ou de Saint-Domingue, quoiqu'il et des droits acquis  l'un
ou l'autre de ces postes. Il s'tait comport, pendant la guerre, avec
la plus grande distinction. Son rgiment avait emport le premier succs
de la campagne en enlevant d'assaut l'le de la Grenade, dont le
gouverneur, lord Macartney, fut son prisonnier. Son intervention avait
puissamment contribu  la prise des les de Saint-Eustache et de
Saint-Christophe. Gouverneur de cette dernire le pendant deux ans, les
habitants lui prodigurent, quand elle fut rendue aux Anglais  la paix
de 1783, des tmoignages d'estime et de reconnaissance dont l'cho se
propagea jusqu'en Angleterre, o mon pre en reut les preuves les plus
flatteuses lors du voyage qu'il entreprit dans ce pays  son retour en
Europe.

Mais notre oncle l'archevque, domin par ma grand'mre et pouss par
elle, au lieu de prter  son neveu l'appui de son crdit pour obtenir
l'un de ces deux gouvernements de la Martinique ou de Saint-Domingue, ne
le soutint pas, si mme il ne l'a pas desservi. Mon pre accepta donc ce
gouvernement de Tabago, o il rsida jusqu' sa nomination de dput de
la Martinique aux tats gnraux. Il quitta la France accompagn de sa
femme et de ma petite soeur Fanny[26], et emmena avec lui, comme greffier
de l'le, mon instituteur, M. Combes, ce qui me fut un vif chagrin. Mlle
de La Touche entra au couvent de l'Assomption avec une gouvernante, et
son frre au collge avec un instituteur.

Avant son dpart, mon pre parla  ma grand'mre d'un projet de mariage
pour moi, dont il dsirait fort la ralisation. Il avait connu  la
Martinique, pendant la guerre, un jeune homme, aide de camp du marquis
de Bouill, que celui-ci aimait extrmement, et que mon pre, de son
ct, apprciait beaucoup. Ma grand'mre le repoussa sans rflexion,
bien qu'il ft d'une grande naissance et l'an de son nom, prtextant
que c'tait un mauvais sujet, qu'il avait des dettes et qu'il tait
petit et laid. J'tais si jeune que mon pre n'insista pas. Il remit 
mon oncle l'archevque une procuration lui donnant le pouvoir de me
marier selon qu'il le jugerait  propos. Cependant je pensais souvent
moi-mme au parti que mon pre avait propos. Je pris des informations
sur le jeune homme. Mon cousin, Dominique Sheldon, lev par ma
grand'mre, et qui demeurait avec nous, le connaissait et m'en parlait
souvent. Je sus qu'il avait eu, effectivement, une jeunesse un peu trop
vive, et je rsolus de n'y plus songer.


V

En 1785, notre sjour en Languedoc fut beaucoup plus long que de
coutume. Aprs les tats, nous allmes passer prs d'un mois  Alais,
chez l'aimable vque, depuis cardinal de Bausset, de cette ville. Ce
voyage m'intressa beaucoup.

Mon oncle tait trs populaire dans les Cvennes, dont il avait aid 
crer l'industrie. Il me mena dans des mines de charbon et de couperose.
J'appris d'autant plus facilement les procds chimiques en usage, que
mes tudes de chimie, commences avec M. Chaptal--celui qui depuis fut
ministre de l'Intrieur--et mes cours de physique exprimentale, suivis
avec fruit, m'avaient rendu familire  ces questions. Je causais
frquemment avec les ingnieurs qui dnaient souvent chez mon oncle, et
les connaissances que j'acqurais ainsi me servaient  apprcier les
divers projets dont on abordait l'examen, au salon, dans les
conversations.

C'est  mon sjour  Alais que j'attribue le commencement de mon got
pour les montagnes. Cette petite ville, situe dans une charmante,
valle, entoure d'une dlicieuse prairie parseme de chtaigniers
sculaires, est au milieu des Cvennes. Nous faisions des excursions
journalires qui me charmaient. Les jeunes gens du pays avaient form
pour mon oncle une garde d'honneur  cheval. Ils revtaient l'uniforme
anglais de Dillon, rouge  revers jaunes. Tous appartenaient aux
premires familles du pays. L'vque en invitait chaque jour un certain
nombre  dner. Leurs femmes ou leurs soeurs venaient le soir. On faisait
de la musique, on dansait; et ce sjour  Alais est une des poques de
ma vie o je me suis le plus amuse.

Nous en partmes,  mon grand regret, pour aller passer deux mois 
Narbonne, o je n'avais jamais t. Comme j'aimais  savoir tout ce qui
intressait les lieux o je me trouvais, je me mis  la recherche des
documents relatifs  Narbonne, depuis Csar jusqu'au cardinal de
Richelieu, qui avait habit le chteau archipiscopal, semblable  un
chteau fort du moyen ge.

Un grand nombre de personnes prirent part  ce voyage, que mon oncle
voulut rendre splendide. Plusieurs membres des tats y furent invits.
M. Joubert, trsorier des tats, et sa belle-fille, jeune et aimable
femme avec qui j'tais fort lie, vinrent nous rejoindre. Il y avait
vingt ou vingt-cinq personnes dans la maison, sans compter les convives
de la ville et des environs. Tout ce monde n'tait pas de trop pour
animer un peu ces longs clotres, ces salles immenses, ces escaliers
sans fin qui frappaient l'imagination. Si les romans de Mme Radcliffe
avaient t crits alors, Mme Joubert et moi serions mortes de peur.

Je me souviens qu'un soir je me trouvais dans sa chambre en attendant le
souper. Je m'tais fait accompagner par ma femme de chambre qui, de son
ct, s'tait fait escorter par mon domestique. Mme Joubert demeurait au
bout de la salle du Synode, immense, vote et boise  moiti de sa
hauteur par des stalles de chne sombre. La salle prenait jour par des
arcades sur un clotre attenant  la cathdrale et contenant les pierre
monumentales des tombeaux des archevques morts depuis des sicles. Nous
causions, au coin du feu, depuis deux heures, tout en coutant le vent
de la Mditerrane, qui souffle  Narbonne avec plus de violence que
partout ailleurs, et notre conversation se ressentait du milieu o nous
nous trouvions lorsque la cloche du souper se fit entendre. Nous prenons
un bougeoir, mais  peine avions-nous ouvert la porte qu'une bouffe de
vent teignit notre lumire, et nous rentrmes pouvantes, croyant
avoir une troupe de revenants  nos trousses. Nos femmes de chambre
taient parties. Nous voyant seules, nous ne nous sentmes pas le
courage d'affronter une seconde fois la salle du Synode. Blotties dans
un grand fauteuil, o s'taient peut-tre assis Cinq-Mars et de Thou,
nous attendions, tremblantes de peur, qu'on, vnt nous chercher en
force. Notre frayeur nous valut beaucoup de mauvaises plaisanteries.

Nous partmes de Narbonne pour Toulouse, en passant par Saint-Papoul, o
nous restmes quelques jours. Mon oncle alla visiter le beau collge de
Sorze,  la tte duquel tait alors un bndictin d'un grand mrite,
dom Despaulx. Je ne l'accompagnai pas dans cette visite, et l'on ne nous
mena, ma grand'mre et moi, qu'au bassin de Saint-Ferrol, la prise
d'eau du canal du Languedoc.

C'est  Saint-Papoul que je fis connaissance des Vaudreuil, qui
habitaient prs de l. Ils avaient trois filles et un fils. Ce dernier,
que j'ai retrouv en Suisse cinquante ans plus tard tait alors g de
dix-sept ou de dix-huit ans et se serait fort bien arrang de l'lgante
nice du puissant archevque mtropolitain.

La providence, dans ce voyage, semblait avoir sem des prtendants sur
mes pas: prs de Toulouse, M. de Pompignan;  Montauban, M. de Fnelon,
propos par l'vque, M. de Breteuil. Mais mon heure n'tait pas encore
venue et, s'il tait permis de croire aux pressentiments ou  la
prdestination, je dirais que j'en eus un signe bien marqu, comme je le
rapporterai plus loin,  Bordeaux, o nous restmes dix-sept jours chez
l'archevque, M. de Cic, depuis garde des sceaux.


VI

Je ne sais pourquoi Bordeaux m'intressa plus que les autres villes que
nous avions traverses, la belle salle de spectacle venait d'tre
inaugure. J'y allai plusieurs fois avec ma grand'mre, dans la loge des
Jurats. Ces magistrats tenaient dans cette ville la place qu'occupe
maintenant le maire. Il y eut des soires chez diffrentes personnes; un
beau djeuner  bord d'un navire de six cents tonneaux appartenant  un
M. Mac-Harty, ngociant irlandais. Ce beau vaisseau tout neuf partait
pour l'Inde On, lui donna mon nom l'_Henriette-Lucie_.

Je vis aussi  Bordeaux la vieille Mme Dillon, mre de tous ces Dillon
qui ont toujours prtendu, mais  tort, tre de mes parents. Cette dame,
issue d'une bonne famille anglaise, avait pous un ngociant irlandais
nomm Dillon, dont les anctres taient probablement de cette partie de
l'Irlande dnomme, jusqu'au rgne de la reine Elizabeth, _Dillon's
country_, et dont un grand nombre d'habitants de mme qu'en Ecosse,
prenaient le nom de leur seigneur. Quoi qu'il en soit, ce Dillon fit de
mauvaises affaires et, ayant ralis une certaine somme, vint s'tablir
 Bordeaux, o il s'adonna au commerce. Il acheta,  Blanquefort, un
bien o il tablit sa femme, personne superbe, dont la beaut
extraordinaire fut bientt renomme dans toute la province. Elle venait
l'hiver  Bordeaux et, ayant des manire distingues, de l'esprit, une
trs bonne conduite et un enfant tous les ans, elle intressa tout le
monde. Son mari mourut la laissant grosse de son douzime enfant, avec
trs peu de fortune, mais en possession de tous ses charmes et d'un
grand courage.

Le marchal de Richelieu la protgea et la recommanda  mon oncle, qui
entreprit un voyage  Bordeaux vers ce temps-l. Il lui promit de placer
ses enfants et tint parole. Les trois anes taient des filles. Grce 
leur beaut elles se marirent bien: la premire pousa le prsident
Lavie, possesseur d'une belle fortune; la seconde un M. de Martinville,
financier, dont elle eut un fils, plus tard rdacteur, je crois, du
journal _Le Drapeau blanc_; la troisime le marquis d'Osmond, qui en
devint amoureux  Bordeaux, o son rgiment tenait garnison. Les deux
dernires, extrmement intrigantes, contriburent beaucoup  la fortune
de leurs frres. Elles s'emparrent de l'esprit de ma grand'mre et de
mon grand-oncle, et les amenrent  servir les intrts de leur famille
par des moyens dont j'ai souvent entendu mettre en doute la puret.

Mon grand-oncle avait eu un frre, Edward Dillon, chevalier de Malte.
Aprs de brillantes caravanes il fut tu, colonel du rgiment de Dillon,
 la bataille de Lawfeld. Les preuves de noblesse qu'il avait d faire
pour entrer dans l'ordre de Malte, on trouva moyen de les utiliser pour
trois des frres Dillon: le troisime, Robert, le quatrime, William, et
le cinquime, Franck.

Thobald, l'an des fils, entra dans le rgiment de Dillon en sortant
des pages, o il tait avec deux de ses frres. Il s'est mari en
Belgique. Je l'y ai retrouv, bien tabli, dans un pittoresque chteau,
prs de Mons.

Edward, le deuxime, dut sa fortune  sa jolie figure c'est celui que
l'on a surnomm le beau Dillon. Protg par la reine et par la
duchesse de Polignac, il fut plac dans la maison de M. le comte
d'Artois et resta en faveur jusqu' sa mort. Sa fille unique pousa en
Allemagne M. de Karoly et est morte trs jeune. C'tait une charmante
personne. Deux autres fils furent abbs, et auraient sans doute t
vques sans la Rvolution. Ces Dillon, sans exception, ont t de trs
bons sujets, et c'est une chose aussi singulire qu'honorable pour eux
que, de neuf frres tous en possession d'un emploi quelconque en France,
aucun n'ait tremp dans les erreurs ou les excs dont tant de familles
ont t entaches pendant ces temps troubls.

Pour revenir  mon pressentiment, je raconterai ici que quelques jours
avant mon dpart de Bordeaux, peut-tre mme la veille, mon domestique,
en me coiffant, me demanda la permission d'aller, ce soir-l, dans un
chteau situ non loin de la route, o il serait bien aise de revoir
d'anciens camarades avec lesquels il avait servi dans cette maison. Il
rejoindrait les voitures  la poste la plus rapproche du chteau, au
passage de la Dordogne,  Cubzac. Je lui demandai le nom du chteau. Il
se nommait, me rpondit-il, _le Bouilh_, et appartenait  M. le comte de
La Tour du Pin, qui s'y trouvait en ce moment. Son fils tait le jeune
homme[27] que mon pre voulait me faire pouser et que ma grand'mre
avait refus. Cette rponse me troubla bien plus que je n'aurais cru
devoir l'tre par l'vocation de quelqu'un qui jusque-l m'tait
indiffrent et que je n'avais jamais vu. Je questionnai sur la position
du chteau, et j'appris avec contrarit qu'on, ne le dcouvrait
couvrait pas de la route. Mais je m'assurai du lieu o l'on en
approchait le plus et de l'aspect des environs.

Je fus trs proccupe en traversant la rivire  Cubzac, dont le
passage, comme je le savais, appartenait  M. de La Tour du Pin. En
mettant pied  terre sur le rivage, et jusqu' Saint-Andr, je me
rptais intrieurement que je pourrais tre dame de tout ce beau pays.
Je me gardai bien, toutefois, de communiquer ces rflexions  ma
grand'mre, qui ne les aurait pas accueillies avec bienveillance.
Cependant elles me restrent dans l'esprit. Je parlais souvent  mon
cousin, M. Sheldon, de M. de Gouvernet, qu'il rencontrait aux chasses de
M. le duc d'Orlans.--Philippe-galit--ainsi que beaucoup d'autres
jeunes gens de la plus haute socit de Paris. Ce prince en engageait
toujours quelques-uns  dner, aprs la chasse,  sa petite maison de
Mousseaux, et en assez mauvaise compagnie.




CHAPITRE IV

I. Nouveaux projets de mariage.--Le marquis Adrien de Laval.--Fortune et
situation de Mlle Dillon.--Les rgiments de la brigade
irlandaise.--Remise au roi, par M. Sheldon des drapeaux pris 
l'ennemi.--II. Portrait de Mlle Dillon.--Le marchal de Biron, colonel
des gardes franaises.--Ses projets s'il avait le malheur de perdre Mme
la marchale de Biron.--Le duc du Chtelet lui succde aux gardes
franaises.--III. Rupture avec M. Adrien de Laval.--Le vicomte de
Fleury.--M. Esprance de L'Aigle.--M. le comte de Gouvernet.--L'abb de
Chauvigny, intermdiaire matrimonial.--Dcision prise par Mlle Dillon
pour son mariage.--Souvenirs rtrospectifs.--La comtesse de La Tour du
Pin.--Marquis et marquise de Monconseil.--Un incendie dans la perruque
de Louis XIV.--IV. Dernier voyage  Montpellier.--Dplacement de M. de
Saint-Priest, intendant de Languedoc.--Premier essai de fusion.--Une
squestre, Mme Claris.--Mlle Comnne.--La duchesse d'Abrants.


I

J'avais seize ans  notre retour  Paris, et ma grand'mre m'apprit que
l'on traitait de mon mariage avec le marquis Adrien de Laval. Il venait
de devenir l'an de sa famille par la mort de son frre, qui laissait
veuve,  vingt ans, Mlle de Voyer d'Argenson, dont il n'avait pas eu
d'enfants. La duchesse de Laval, mre d'Adrien, avait t la grande amie
de la mienne. Elle dsirait ce mariage, qui me convenait galement. Le
nom de Laval-Montmorency rsonnait agrablement  mon oreille
aristocratique. Le jeune Laval tait sorti du sminaire pour entrer au
service,  la mort de son frre. Nos pres taient intimement lis; mais
la meilleure raison qui me portait  goter ce mariage, c'est que
j'aurais quitt la maison de ma grand'mre. Je n'tais plus une enfant.
Mon ducation avait commenc de si bonne heure que j'tais  seize ans
comme d'autres  vingt-cinq. Je menais auprs de ma grand'mre une vie
misrable. Ses fureurs, son injustice, la contrainte  laquelle j'tais
assujettie sous peine d'tre injurie et insulte de toutes les
manires, me rendaient l'existence insupportable. Oblige de calculer
tous mes mouvements, de peser chacune de mes paroles, j'aurais pu
contracter une habitude de prudence telle qu'elle et dgnr en
dissimulation. J'tais trs malheureuse et je dsirais ardemment sortir
de cette triste position. Mais, habitue  rflchir sur mon sort,
j'avais rsolu de ne pas accepter par dpit un mariage qui n'aurait pas
t en rapport avec ma situation dans le monde.

J'tais reconnue comme l'hritire unique de ma grand'mre, qui, aux
yeux de tous, cherchait  se donner l'apparence, d'tre dvoue  mes
intrts et de s'en occuper exclusivement; son caractre prsentait les
deux dispositions les plus diamtralement opposes: la violence et la
duplicit. Elle passait pour riche, et elle l'tait en effet. La belle
terre de Hautefontaine, suprieurement bien situe  22 lieues de Paris,
toute en domaines, avec 50.000 francs de fermes, sans compter les bois,
les tangs et les prs; une jolie maison qu'elle venait d'acheter  5
lieues de Paris et o mon oncle faisait d'immenses rparations; des
rentes sur l'Htel de Ville de Paris qu'elle devait me donner  mon
mariage; un mobilier immense; tout cela m'tait assur, puisque ma
grand'mre avait soixante ans quand j'en avais seize.

Qui aurait pu souponner que mon oncle, avec 400.000 francs de rentes,
en tait aux expdients et avait dcid ma grand'mre  emprunter pour
venir  son secours? Tous ceux qui voulaient m'pouser taient aveugls
par ces belles apparences. La place de dame du Palais de la Reine, je
devais l'occuper, on le savait, en me mariant. Cela pesait alors d'un
trs grand poids dans la balance des unions du grand monde. _tre  la
Cour_ rsonnait comme une parole magique. Les dames du Palais taient au
nombre de douze seulement. Ma mre l'avait t parce que la reine
l'aimait personnellement tendrement, parce qu'elle tait belle-fille
d'un pair d'Angleterre et petite-fille d'un autre--lord
Falkland,--enfin, parce que mon pre, militaire distingu, comptait
parmi le trs petit nombre de ceux qui pouvaient devenir marchaux de
France.

Des trois rgiments de la brigade irlandaise, Dillon et Berwick taient
les seuls qui eussent conserv leurs noms. Je me souviens que lorsque M.
Walsh fut nomm colonel du rgiment qui prit son nom, M. de Fitz-James
et mon pre en tmoignrent beaucoup de mcontentement, prtextant qu'il
ne tenait  aucune grande famille irlandaise ou anglaise. La duchesse de
Fitz-James--Mlle de Thiard--tait dame du Palais comme ma mre, et de
son ge. Mais le duc[28], son mari, petit-fils du marchal de Berwick,
et dont le pre[29] avait t aussi marchal de France, jouissait d'une
rputation militaire mdiocre, tandis que mon pre s'tait fort
distingu pendant la guerre qui venait de finir. Aussi l'avait-on nomm
brigadier  vingt-sept ans. Ce grade, depuis, supprim, reprsentait
l'chelon intermdiaire entre le grade de colonel et celui de lieutenant
gnral.

 propos de ces grades, je raconterai une anecdote qui montrera le
ridicule des tiquettes de la Cour. Lors de la prise de l'le de
Grenade, dont le fort fut emport par la compagnie de grenadiers du
rgiment de Dillon, M. Sheldon, mon cousin, alors g de vingt-deux ans
seulement, s'y distingua de telle faon que M. d'Estaing, commandant
l'arme, le chargea de rapporter en France et de prsenter au roi les
premiers drapeaux pris  la guerre, mission qui reprsentait une trs
grande distinction. En dbarquant  Brest, il prit une chaise de poste
et arriva  Versailles, chez le ministre de la guerre, o se trouvait
mon oncle  qui il avait envoy un courrier. Il s'tait arrt  la
dernire poste pour faire une belle toilette militaire et mettre son
meilleur uniforme de capitaine. Mais en arrivant chez le ministre,
dsireux de le mener au mme instant auprs du roi, quelle ne fut pas
leur surprise d'apprendre que _M. Sheldon ne serait pas reu en
uniforme!_ L'habit qui avait conquis les drapeaux n'tait pas bon pour
les prsenter! Le gentilhomme de la Chambre ne voulut pas en dmordre,
et M. Sheldon se trouva dans l'obligation d'emprunter  l'un un habit
habill,  un autre un chapeau sous le bras, une pe de cour  un
troisime, et c'est seulement quand il eut pris un air bien bourgeois
qu'on lui permit de mettre aux pieds du roi des drapeaux qu'il avait
contribu  conqurir au pril de sa vie. Et l'on s'tonne que la
Rvolution ait renvers une Cour o se passaient de semblables
purilits! On paraissait en uniforme  la Cour dans une seule
circonstance: le jour o l'on prenait cong, avant le, 1er juin, pour
rejoindre son rgiment.


II

Revenons  moi. J'tais donc ce qu'on pouvait appeler, de toutes
manires, un bon parti, et puisque je suis sur le chapitre de mes
avantages personnels, je pense que c'est ici la place de faire mon
portrait. Il ne sera gure avantageux sur le papier, car je n'ai d ma
rputation de beaut qu' ma tournure,  mon air, et pas du tout  mes
traits.

Une fort de cheveux blonds cendrs tait ce que j'avais de plus beau.
J'avais de petits yeux gris, trs peu de cils, une petite vrole trs
grave, dont je fus atteinte  quatre ans, les ayant en partie dtruits;
des sourcils blonds clairsems, un grand front, un nez que l'on disait
tre grec, mais qui tait long et trop gros du bout. Ce qui ornait le
mieux mon visage, c'tait la bouche, avec des lvres dcoupes 
l'antique d'une grande fracheur, et de belles dents. Je les conserve
encore intactes  soixante-et-onze ans. On disait que ma physionomie
tait agrable, que j'avais un sourire gracieux, et malgr cela, le tout
ensemble pouvait tre prouv laid. Je dois croire que beaucoup de
personnes avaient cette impression, puisque moi-mme je considrais
comme affreuses plusieurs femmes qui passaient pour me ressembler.
Cependant, une grande et belle taille, un teint clair, transparent, d'un
vif clat, me donnaient une supriorit marque dans une runion,
surtout au jour, et il est certain que j'effaais les autres femmes
doues en apparence d'avantages bien suprieurs.

Je n'ai jamais eu la moindre prtention  me trouver la plus belle, et
j'ai toujours ignor ce sentiment de basse jalousie dont j'ai vu tant de
femmes tourmentes. C'tait de la meilleure foi du monde que je louais
la figure, l'esprit ou les talents des autres, que je les conseillais
sur leurs toilettes. Je ne dirai pas que je fusse indiffrente  mes
avantages et que je ne les connusse pas. Mais ds ma plus grande
jeunesse je me suis fait une sorte de code dont je ne me suis jamais
carte, et voici  quel sujet.

Je voyais quelquefois chez mon oncle,  de grands dners, pendant les
ts que nous passions  Paris pour l'assemble du clerg dont il tait
prsident, M. le marchal de Biron, le dernier grand seigneur du temps
de Louis XIV, ou qui, du moins, en et conserv les traditions. Ag de
quatre-vingt-cinq ans lorsque j'en avais quinze, il m'avait pris en
got, et trouvait que je ressemblais  je ne sais quelle dame de son
temps. Il me prenait  table  ct de lui et avait la bont de causer
avec moi. Un jour, il me conta que ds sa plus tendre jeunesse, il avait
tudi avec soin et rflexion les divers inconvnients de la vieillesse
dans le monde, et qu'ayant t extrmement ennuy et importun par
certains vieillards quand il avait mon ge, il avait pris la rsolution
d'viter aux autres, s'il tait destin  vieillir, ce dont il avait
souffert lui-mme. Il me conseillait d'en faire autant. Je me suis
toujours rappel ce conseil. Je l'ai suivi pour la toilette, et je m'en
suis souvent applaudie, ne trouvant rien de si ridicule et de si laid
qu'une femme ge portant des fleurs et des ornements qui font ressortir
plus ouvertement encore les ravages du temps sur son visage.

M. le marchal de Biron tait colonel des gardes franaises et ador
dans cette troupe, qui n'avait de militaire que l'uniforme. Je l'ai
encore vu, dans mon enfance, dfiler,  la tte de son corps, devant le
roi, le jour de la revue qui avait lieu tous les ans dans une petite
plaine prs du pont de Neuilly et que l'on nommait la plaine des
Sablons.

Il possdait une grande et belle maison  Paris--maintenant celle du
Sacr-Coeur--attenant  un splendide jardin de trois o quatre arpents,
o s'levaient des serres chaudes, remplies de plantes rares. Il avait
une grande magnificence de livre, de chevaux, de table, et faisait avec
largesse les honneurs de Paris. Propritaire de loges aux principaux
spectacles, il n'y allait jamais lui-mme, mais elles taient toujours
occupes par des trangres de distinction, surtout par des Anglaises,
qu'il prfrait  toutes les autres et qu'il choisissait parmi les plus
considrables. On regardait comme un honneur particulier d'tre reu
chez lui.

Il ne donnait pas de bals, mais des concerts toutes les fois que quelque
chanteur tranger ou un grand musicien passait  Paris. Il accueillait
toutes les distinctions, et cela avec des manires nobles, un grand air
et une aisance sans pareille dans toute cette magnificence, lment
insparable de sa personne. Un jour, parlant  mon oncle, avec cette
sorte de grasseyement qui tait la belle faon de parler dans la
jeunesse de Louis XV, il lui dit: Monsieur l'arechevque--les
marchaux de France ne donnaient pas le _Monseigneur_ aux vques--si
j'avais le malheur de perdre Mme la marchale de Biron, je prierais Mlle
Dillon de prendre mon nom et de me permettre de dposer ma fortune  ses
pieds. Or, ce malheur, il s'en serait consol facilement, ne l'a pas
atteint. Sa femme, dont il vivait spar depuis cinquante ans pour
quelque mfait que j'ai toujours ignor, lui a survcu et a pri sur
l'chafaud, avec sa nice, la duchesse de Biron.

M. le marchal de Biron mourut en 1787 ou 1788. Rien ne fut si beau que
son enterrement. Ce fut la dernire splendeur de la monarchie.

On lui donna pour successeur au rgiment des gardes, au lieu du duc de
Biron, son neveu, que le rgiment dsirait, le duc du Chtelet, qui se
rendit impopulaire ds les premiers moments de ses fonctions, en voulant
brusquement remettre en vigueur la discipline militaire, fort nglige
dans ce corps. Beaucoup de soldats ne logeaient pas mme aux quartiers
et ne paraissaient aux casernes que lorsqu'ils taient de service. Ce
relchement dans la discipline leur donnait la facilit de se lier avec
les gens de la bourgeoisie et du peuple, et c'est ce qui les rendit si
facilement rvolutionnaires ds qu'on voulut les corrompre. M. du
Chtelet, d'un caractre dur et brouillon, ne considra le rgiment des
gardes franaises que comme un rgiment ordinaire qu'il fallait
informer. Il se rendit odieux tout d'abord, et les rvolutionnais en
profitrent.


III

Mon mariage avec Adrien de Laval manqua, parce que le marchal de Laval,
son grand-pre, fit choix pour son petit-fils de sa cousine, Mlle de
Luxembourg. Il l'pousa alors qu'elle tait presque une enfant et que
lui-mme avait dix-huit ans  peine. Je le regrettai  cause du nom.
Depuis, m'tant lie avec Adrien de Laval d'une amiti trs fidle qui a
dur jusqu' sa mort, il m'a souvent rpt combien il avait t afflig
de ne m'avoir pas pouse. Je ne lui ai pas rpondu la vrit qui tait
que tout en nous convenant trs bien comme amis, nous n'tions cependant
nullement faits l'un pour l'autre.

Ma grand'mre me proposa le vicomte de Fleury, dont je ne voulus pas. Sa
rputation tait mauvaise; il n'avait ni esprit ni distinction; il tait
de la branche cadette d'une maison sans grand renom. Je le refusai.

Le prtendant qui suivit fut Esprance de l'Aigle, que j'avais beaucoup
vu dans notre enfance  l'un et  l'autre. Je ne le trouvais pas d'un
nom qui me semblt assez illustre. Ma dcision fut peu raisonnable
peut-tre. C'tait, en effet, un trs bon sujet, qui avait un intrieur
fort agrable; il tait li avec les Rochechouart, que je devais
retrouver en entrant dans le monde; enfin nous appartenions l'un et
l'autre  la mme socit. La terre de son pre, Tracy, tait  6 ou 7
lieues de Hautefontaine. Ma grand'mre ne voulait plus aller 
Hautefontaine et elle aurait consenti sans doute  me cder en partie;
cette proprit,  me donner au moins la facult de l'habiter. Tout
tait donc avantage dans cette union, dont on ne me parlait qu'en bien,
et cependant je la repoussai.

Les mariages sont crits dans le ciel. J'avais en tte M. de La Tour du
Pin[30]. On m'en disait du mal. Je ne l'avais jamais vu. Je savais qu'il
tait petit et laid, qu'il avait contract des dettes, jou, etc.,
toutes choses qui m'auraient  l'instant loigne de tout autre. Et
pourtant ma rsolution tait prise: je disais  Sheldon que je
n'pouserais que lui. Il me raisonnait sans fin sur ce qu'il appelait ma
manie, mais ne me persuadait pas.

Au mois de novembre 1786, nous allions partir pour le Languedoc,
lorsqu'un matin ma grand'mre me dit: Ce M. de Gouvernet revient encore
avec ses propositions de mariage. Mme de Monconseil, sa grand'mre, nous
fait circonvenir de tous les cts. Son pre est commandant de province
et sera marchal de France. C'est un homme qui jouit de la plus grande
considration dans le militaire. Son cousin, l'archevque d'Auch[31],
presse beaucoup votre oncle. Mme de Blot, sa cousine, nous en fait
parler tours les jours par son neveu, l'abb de Chauvigny, depuis
vque de Lombez.--La reine elle-mme le dsire, car la princesse
d'Hnin, fille de Mme de Monconseil, lui en a parl. Pensez-y et
dcidez-vous.  quoi je rpondis sans hsiter: _Je suis toute dcide.
Je ne demande pas mieux._

Ma grand'mre fut stupfaite. Elle esprait, je crois, que je le
refuserais. Elle ne pouvait concevoir comment je le prfrais  M. de
L'Aigle. En vrit, je n'aurais su le dire moi-mme. C'tait un
instinct, un entranement venant d'en-Haut. Dieu m'avait destine  lui!
Et depuis cette parole, chappe comme malgr moi de ma bouche,  seize
ans, j'ai senti que je lui appartenais, que ma vie tait son bien. Je
bnis le ciel de ma dcision, en crivant ces lignes, si
soixante-et-onze ans, aprs avoir t sa compagne pendant cinquante
annes. Dans les fortunes les plus diverses, dans toutes les extrmits
du bien et du mal, jamais la pense ne m'est venue que j'eusse t plus
heureuse avec un autre. J'ai remerci Dieu tous les jours du mari qu'il
m'avait donn, et, maintenant que je le pleure sans cesse, j'implore
comme unique et dernire faveur d'aller le rejoindre l o nous ne
serons plus spars.

Nous partmes pour Montpellier sans qu'on et parl de nouveau de ce
mariage. Cette anne-l, Sheldon nous accompagnait, et je le
questionnais  tous moments, quand nous tions seuls, sur M. de
Gouvernet. Aucune proposition officielle n'avait t encore faite. Ma
grand'mre ne m'en disait plus mot. Au contraire, elle semblait voir
avec plaisir que lord John Russell, frre du duc de Bedford, vnt
presque tous les soirs chez nous avec lord Gower, depuis duc de
Sutherland. Je connaissais trop bien le terrible caractre de ma
grand'mre pour ne pas savoir que la moindre difficult qui l'aurait
heurte lui ferait rompre tous les engagements les mieux conclus. Elle
aurait rsist au roi lui-mme. Quand elle tait monte, il n'y avait
rien dont elle ne ft capable en fait de violence. Quoique fort inquite
et tourmente, je n'osais cependant parler de rien, si ce n'est 
Sheldon, qui avait pour moi le dvouement et l'attachement d'un frre.

L'abb de Chauvigny servait d'intermdiaire entre Mme de Monconseil et,
mon oncle. Comme de raison, il ne me parlait jamais de cette affaire, ni
moi pas davantage, dans les conversations que nous avions ensemble et
que je recherchais parce qu'il avait beaucoup d'esprit. Etant un soir
dans le salon, il tournait entre ses doigts l'enveloppe d'une lettre
dont je venais de lui voir remettre le contenu  mon oncle. Il regardait
le cachet et en admirait la gravure. Je tendis machinalement la main
pour le voir, mais il retint l'enveloppe dans la sienne en me regardant
fixement, et me dit: Non. Pas encore. Je compris tout de suite que
c'tait une lettre de Mme de Monconseil, ou du moins de quelqu'un qui
parlait de mon mariage. L'abb s'amusa malignement de ma rougeur et de
mon trouble, et nous ne nous parlmes plus de la soire.

Le lendemain matin, ma grand'mre m'annona que mon oncle avait reu une
lettre charmante de Mme de Monconseil: qu'elle dsirait extrmement mon
mariage avec son petit-fils, pour qui elle avait la plus vive tendresse;
qu'elle ferait tout pour le faire russir; mais qu'elle ne jouissait pas
d'un grand crdit sur son gendre, le comte de La Tour du Pin, avec qui
elle avait eu des dmls fort dsagrables. Ce fut alors que j'appris
que Mme de La Tour du Pin, fille de Mme de Monconseil, ane de quinze
ans de la princesse d'Hnin, sa soeur, avait eu la plus mauvaise
conduite. Elle tait enferme dans un couvent d'o elle ne sortait
presque jamais depuis vingt ans. Son mari lui payait une modique
pension, mais ne la voyait pas. Ils n'taient pas spars juridiquement.
On avait voulu viter le scandale d'une enqute lgale par gard pour sa
soeur, qui venait d'pouser  quinze ans le prince d'Hnin, frre cadet
du prince de Chimay, et en considration aussi de sa fille[32], soeur
ane de trois ans de M. de Gouvernet, place en pension dans un couvent
 Paris. Je parlerai plus loin de cette charmante personne.

Mme la marquise de Monconseil, fille du marquis de Curzay, avait alors
quatre-vingt-cinq ans. On m'a souvent dit que, mme  cet ge, elle
tait encore belle. M. de Monconseil l'pousa fort jeune. Il tait
militaire, comme presque tous les gentilshommes  cette poque. Il avait
eu une jeunesse trs dissipe, trs vive, et avait t page de Louis
XIV. Il racontait qu'clairant un soir ce monarque, comme il sortait de
chez Mme de Maintenon, il avait mis, avec les deux flambeaux qu'il
tenait allums dans une seule main, selon l'usage d'alors..., il avait
mis, dis-je, le feu  la perruque du roi. En contant cette histoire  sa
fille, soixante-dix ans aprs, il tait repris d'une peur telle qu'il en
tremblait.

M. de Monconseil avait fait toutes les guerres de la fin du rgne de
Louis XIV, et celles de Louis XV. Sa femme, belle, spirituelle et
intrigante, avait beaucoup servi  sa fortune. Je crois qu'ils s'taient
mutuellement pardonn beaucoup d'erreurs. Ils vivaient souvent loin,
l'un de l'autre. M. de Monconseil, lieutenant gnral de trs bonne
heure, tait commandant de la Haute-Alsace et rsidait toujours 
Colmar. Il venait rarement  Paris, o sa femme demeurait la plupart du
temps et o elle soignait ses intrts avec une grande suite. J'ai
entendu dire qu'elle n'avait jamais laiss passer un courrier sans lui
crire des lettres trs courtes, mais pleines de choses intressantes,
et comme il n'y avait pas alors de gazettes, les correspondances
particulires acquraient le plus grand prix. Combien il est  regretter
que de semblables recueils aient t dtruits!

M. de Monconseil,  l'ge de quarante ans, par une circonstance que je
regrette vivement de ne pas savoir, quitta le service et se retira dans
sa terre de Tesson, en Saintonge. Il s'y tablit et n'en sortit plus
jusqu' l'ge de quatre-vingt-dix ans qu'il y mourut, aprs une vie
difiante et admirable, laissant des tablissements de charit bien plus
considrables qu'on n'aurait pu l'attendre de sa fortune, qui, quoique
fort aise, n'tait pas immense. Il possdait une belle maison 
Saintes, o il passait trois mois d'hiver. Le reste de l'anne, il
habitait Tesson, cr par lui et dont il avait plant le parc et les
jardins. Il allait rarement  Paris voir sa femme, qui y avait une bonne
et agrable maison. Grce  ses instances, son gendre, M. de La Tour du
Pin, avait permis que Mme de La Tour du Pin sortt de son couvent de
loin en loin pour s'installer pendant quelques mois  Tesson auprs de
son pre. Mais cela n'est arriv que deux ou trois fois en quarante-cinq
ans.

Mme de Monconseil alla dans une seule occasion, je crois, voir son mari.
Ce voyage lui parut si long qu'elle ne fut pas tente de le recommencer.
Ils n'en taient pas moins dans les meilleurs termes ensemble, et Mme de
Monconseil, trs attentive  tenir son mari au courant de tous les
intrts et de toutes les nouvelles, lui crivait rgulirement, comme
je l'ai dit, tous les courriers.

M. de Monconseil aima beaucoup son petit-fils, qui se rendait souvent 
Tesson et en revenait toujours la bourse pleine. Ses visites  son
grand-pre lui valaient un bien plus prcieux encore que l'argent qu'il
lui donnait: c'taient les bons principes de gentilhomme chevaleresque,
les lois de l'honneur qu'il gravait dans son jeune coeur et qui ne se
sont jamais effacs.


IV

Le dernier voyage que je fis  Montpellier eut donc lieu de 1786  1787.
Il fut fort brillant pour moi.

Par une intrigue dont les causes et les dtails chappent aujourd'hui 
ma mmoire, M. de Calonne, alors contrleur gnral et puissamment
protg par la reine, avait obtenu que l'on dplat M. de Saint-Priest,
intendant de Languedoc, et avait donn cet emploi  M. de Balinvilliers,
mari de sa nice. Ce changement dplut beaucoup dans la province. La
famille des Saint-Priest tait extrmement considre et aime. Tout le
monde les regrettait. Les nouveaux venus cherchrent  plaire par la
dpense et la splendeur. Ils firent construire dans leur jardin, par des
ouvriers venus de Paris et mme de l'tablissement appel _des Plaisirs
du roi ou des Menus_[33], une belle salle de bal o ils runirent toutes
les socits de Montpellier, bourgeoises et autres. C'est la premire
fois que ce mlange, qu'on nomma _une fusion_, fut essay. Mme Riban,
femme du clbre parfumeur, dont chacun avait un pot de pommade ou un
flacon d'odeur sur sa table, y parut dans tout l'clat de sa beaut.
D'autres notabilits de la bourgeoisie s'y firent remarquer; au grand
scandale des vieilles prsidentes de la cour des comptes, le seul
tribunal que nous eussions  Montpellier.

Ces dames me rappellent une d'entre elles que je voyais avec intrt:
c'tait la prsidente Claris, belle et grande personne ple et dlicate,
qui pouvait avoir alors quarante-cinq ou cinquante ans. Son mari, laid
comme un singe, beaucoup plus g que sa femme, avait t d'une jalousie
telle  cause de sa beaut, qu'il la tint enferme pendant quatorze ans
sans la laisser sortir ni voir  personne, si bien que la rumeur se
rpandit que l'infortune tait folle, bruit sans fondement aucun,
heureusement pour la pauvre prsidente. Elle savait dessiner et mme
graver, et j'ai vu un cabinet octogone dont elle avait fait son
occupation et son plaisir pendant les annes de sa captivit. Il se
trouvait dans une tourelle au coin de la maison. La boiserie, d'abord
peinte en blanc de doreur, avait t recouverte d'un vernis brun trs
dlicat et trs uni; puis, sur cette boiserie ainsi prpare, elle avait
dessin au burin des paysages avec des figures, des sujets, des animaux,
aussi fins que la plus belle gravure, et qui se dtachaient en blanc sur
le fond brun. C'tait un ouvrage merveilleux de patience et de talent.
On disait que l'excution de ce travail lui avait fait mal  la
poitrine, en raison de la ncessit de souffler constamment sur les
poussires produites par le burin en enlevant le vernis. Je crois bien
plutt que sa sant s'tait dtruite parce qu'elle n'avait jamais pris
l'air ni fait aucun exercice pendant tant d'annes.

Je rencontrais aussi chez M. de Prigord Mlle de Comnne[34], dont la
famille venait d'tre reconnue par le Parlement de Toulouse. Elle fut
depuis mre de Mme d'Abrants, qui parle  tous moments de sa beaut
dans ses Mmoires. Mais c'est une illusion filiale, car si elle et t
belle, j'en aurais conserv le souvenir, ce que je n'ai pas fait. Son
nom seul est rest historiquement dans ma tte.




CHAPITRE V

I. Convocation des notables.--Retour  Paris.--Mort de Mme de
Monconseil.--II. Demande en mariage de M. de Gouvernet
agre.--Prliminaires.--Visite de Mme d'Hnin.--La signature des
articles.--Toilette le jour des fianailles.--La politesse de cette
poque.--La politique.--Les quatre frres de Lameth.--_Les
faiseurs_.--III. Premiers bonheurs.--La reine et Mme de Duras.--Scne de
violence de Mme de Rothe vite.--Le contrat.--IV. Le comte et la
comtesse de La Tour du Pin.--Deux visites.--Chez la reine.--V. 
Montfermeil.--Le trousseau et la corbeille.--Appartement de la marie.


I

On n'aura pas de peine  croire que j'avais un dsir trs vif de
retourner  Paris, o mon sort devait se dcider. Nous nous mmes en
route plus tt mme que je ne le pensais. Mon oncle m'avait promis de
passer cette anne par Marseille et Toulon en revenant  Paris. Cette
excursion n'aurait fait durer le voyage que quelques jours de plus et
m'aurait permis de voir des choses bien curieuses que je dsirais
beaucoup connatre. Nous serions rests un jour, au lieu de huit, chez
un vieil vque de Nevers, qui m'ennuyait beaucoup, et le voyage ainsi
n'aurait pas t plus long.

Je me rjouissais donc de cette combinaison, lorsqu'arriva un courrier
avec la nouvelle de la convocation de la premire assemble des
notables. Mon oncle en faisait partie. Il fallut repartir le lendemain
de la clture des tats pour retourner  Paris et renoncer de voir
Marseille et Toulon. Je date de ce jour la Rvolution. Elle commena
pour moi par une vive contrarit. Elle a fait mieux que cela par la
suite.

Mon oncle, se sentant un peu souffrant, voulut coucher  Fontainebleau,
pour ne pas arriver trop fatigu  Paris et pouvoir aller le lendemain
matin  Versailles. Nous trouvions toujours la maison prpare comme si
on ne l'avait pas quitte. Fatigus ou non, il fallait que les gens
fussent  leurs places, habills, poudrs et tenus comme  l'ordinaire.
Je faisais de mme; et arrives  deux heures, ma grand'mre et moi,
nous paraissions  trois dans le salon pour nous mettre  table, sans
prter attention aux 210 lieues que nous venions de parcourir.

Le soir, il vint des visites. La premire fut un vieux comte de
Bentheim, gros Allemand, dont la femme, qu'on nommait _la Souveraine_,
tait amie de ma grand'mre. Aprs les lieux communs sur la mauvaise
saison, la fatigue et les chemins, mon oncle dit au comte: Eh! bien,
monsieur le comte, quelles nouvelles  Paris?--Oh! rpond le gros
Allemand, il y en a une pour la socit: Mme de Monconseil est morte.
L'effet que me fit ce peu de paroles ne saurait se peindre. Je plis, et
mon oncle, craignant que mon motion ne me traht, dit que j'tais
fatigue et qu'il valait mieux que je me retirasse, ce que je fis 
l'instant. Mais lorsque je pris la main de mon oncle pour la baiser,
comme je faisais tous les soirs, il me dit en anglais que cela ne
drangerait rien  nos projets.

Pendant quelques jours, on s'entretint uniquement de cette mort de Mme
de Monconseil, de la douleur de sa fille, Mme d'Hnin, qui demeurait
avec elle, de celle de M. de Gouvernet, qui l'avait soigne d'une
manire admirable. Je devais couter tout cela d'un air indiffrent,
quoique je fusse vivement intresse. Heureusement je pouvais en parler
avec ma cousine, Charlotte Jerningham, qui venait de quitter le couvent
des Ursulines de la rue Saint-Jacques, o elle avait pass trois ans
sans en sortir une seule fois. Sa mre tait venue la chercher  Paris,
mais elles restrent jusqu'aprs mon mariage.


II

M. de Gouvernet, en l'absence de son pre pour le moment loign de
Paris, s'empressa de faire savoir  mon oncle que la perte de sa
grand'mre n'influait en rien sur le dsir qu'il avait de lui
appartenir, et qu'il sollicitait la permission de le voir en
particulier. Il vint en effet un soir, et mon oncle fut fort satisfait
de ses manires. M. de Gouvernet insista pour tre autoris  aller
informer de vive voix et personnellement son pre que la demande de la
main de Mlle Dillon, qu'il se proposait de faire, serait agre par elle
et par ma grand'mre, et, sur la rponse affirmative de mon grand-oncle,
il prit cong de lui. J'entre dans tous ces dtails pour peindre les
moeurs de la haute socit dans ce temps-l, si loign de celui o
j'cris. Mon oncle monta chez ma grand'mre, j'tais seule avec elle, et
il m'embrassa en me disant: Bonsoir, madame de Gouvernet.

Quelques, jours s'coulrent, et avant que la semaine ft passe, on
vint un soir dire  mon oncle que M. de Gouvernet l'attendait dans son
cabinet. Mais cela n'est pas possible, s'cria-t-il. Rien n'tait plus
vrai nanmoins. Il avait t au Bouilh, avait parl  son pre; lui
avait fait crire la lettre de demande, avait pris ses instructions sur
toutes choses, tait remont dans sa voiture et tait revenu  Paris.
Cet empressement me parut du meilleur got. Il fut convenu qu'il
viendrait le lendemain matin chez ma grand'mre, mais qu'il ne me
verrait qu'aprs les articles signs, comme c'tait l'usage alors, 
moins d'une rencontre fortuite, chose peu probable, puisque je ne
sortais jamais  pied, que je n'allais dans aucune promenade publique ni
au spectacle.

Ce lendemain mmorable, je me mis derrire un rideau, et je vis
descendre M. de Gouvernet d'un fort joli cabriolet attel d'un beau
cheval gris trs fougueux. Si l'on veut bien se souvenir que je n'avais
pas encore dix-sept ans, on concevra que cette arrive me plut davantage
que s'il ft venu dans un bon carrosse, escort de son laquais qui lui
et prsent le bras pour en sortir. En deux sauts, il fut au haut de
l'escalier. Il tait en costume du matin fort soign: un frac noir, ou
gris fer trs fonc, nuance impose par son grand deuil; un col
militaire et un chapeau de mme, chapeau port pour ainsi dire
exclusivement par les colonels, parce qu'il tait de trs bon air
d'afficher ce grade lev avec un visage jeune. Je ne le trouvais pas
laid, comme on me l'avait annonc. Sa tournure assure, son air dcid
me plurent au premier coup d'oeil. J'tais place de manire  le voir
lorsqu'il entra chez ma grand'mre. Elle lui tendit la main, qu'il baisa
d'un air fort respectueux. Je ne pouvais entendre les paroles qu'ils
changeaient et je tchais de me les imaginer. Il resta un quart
d'heure; et on convint de signer les articles, aussitt qu'ils auraient
t rdigs par les notaires, afin de permettre  M. de Gouvernet de
venir tous les jours chez mon oncle.

Cela ne fut termin qu'au bout de huit jours. Mais auparavant, Mme
d'Hnin fit une visite  ma grand'mre. Elle me demanda; je m'y
attendais. J'avais une telle peur de cette belle dame, si lgante et si
imposante, qui allait m'examiner des pieds  la tte, que je pouvais 
peine me tenir sur mes jambes en entrant dans la chambre, et qu' la
lettre je ne voyais pas o j'allais. Elle se leva, me prit la main et
m'embrassa. Puis, avec cette hardiesse des dames de son temps, elle
m'loigna d'elle  la longueur de son bras, en s'criant: Ah! la belle
taille! Elle est charmante. Mon neveu est bien heureux! J'tais au
supplice. Elle se rassit, et me fit beaucoup de questions auxquelles je
suis sre de n'avoir rpondu que des btises. En s'en allant, elle
m'embrassa encore, et me fit deux ou trois beaux compliments sur le
plaisir qu'elle aurait  me mener dans le monde.

Cette visite eut lieu, je crois, la veille du jour o l'on signa les
articles. Il n'tait pas d'usage que la demoiselle assistt  la lecture
de cet acte prparatoire, que signaient seuls les parents et les
notaires. Mais, ceux-ci sortis, on me fit entrer. Ma grand'mre vint 
la porte me prendre par la main et je traversai le salon plus morte que
vive. Je sentais tous les regards fixs sur moi, et surtout ceux de M.
de Gouvernet, que je prenais bien soin de ne pas regarder. On me mit 
ct de Mme d'Hnin et de ma tante lady Jerningham, qui prenait piti de
mon embarras.

Ma toilette tait trs simple. J'avais conjur ma grand'mre de la
laisser  mon choix. On portait alors des robes laces par derrire qui
marquaient beaucoup la taille, et que l'on nommait des _fourreaux_. J'en
avais une de gaze blanche, sans aucun ornement, et une ceinture gros
bleu de beau ruban avec des bouts effils en soie brillante, qui venait
d'Angleterre. On trouva que j'tais mise  peindre. On regarda mes
cheveux, que j'avais trs beaux. Un tel examen tait insoutenable en
prsence du _haut et puissant seigneur futur poux_, comme on l'avait
nomm vingt fois de suite en lisant les articles.

 partir de ce moment, M. de Gouvernet venait tous les jours dner ou
passer l'aprs-dner, ou souper, soit  Paris, soit  Versailles, mon
oncle, depuis le commencement de l'assemble des notables, tant tabli
dans cette ville.

Ma grand'mre et moi nous restmes  Paris. Tous les jours de la semaine
nous partions  une heure et demie pour Versailles. Nous y arrivions
pour dner  trois heures. Mon oncle n'tait presque jamais sorti du
bureau dont il faisait partie, celui, il me semble, prsid par
Monsieur, frre du roi, depuis Louis XVIII. Il paraissait au moment de
se mettre  table et amenait avec lui quelques personnes. M. de
Gouvernet venait de Paris et dnait chaque jour avec nous. Il tait en
habit habill avec l'pe au ct, car on n'avait pas encore adopt
l'usage d'tre en frac et en chapeau rond  dner, surtout  Versailles.
Jamais un homme comme il faut, n'aurait voulu y tre vu autrement
qu'avec son pe et habill,  moins qu'il ne ft sur le point de monter
 cheval ou de partir pour Paris dans son cabriolet. Il prenait soin
alors de descendre dans les cours par les petits escaliers, et de ne
passer, ni dans les appartements, ni dans les galeries, ni dans les
salles des gardes. On n'avait pas encore perdu le respect. Il et t du
plus mauvais got de manquer, je ne dis pas  l'tiquette, mais  la
moindre nuance de politesse que l'on observait strictement dans la
socit.

Pendant cette assemble des notables, qui m'ennuyait mortellement, la
politique formait l'objet unique de toutes les conversations. Chaque
personne qui entrait dans le salon avait un moyen infaillible 
dvelopper pour combler le dficit des finances et rformer les abus
qu'on avait laiss s'introduire dans l'tat. Mon oncle voulait que toute
la France ft gouverne par des tats, comme le Languedoc. M. de
Gouvernet se mlait souvent  ces discussions avec esprit et vivacit,
et j'aimais  l'entendre parler.

Il avait prsent  mon oncle son beau-frre, le marquis de Lameth, et
deux des frres de celui-ci: Charles, qu'on nommait alors _Malo_--le
marchal de Duras, dont il tait le filleul, portait galement ce nom
breton, parce qu'il avait t tenu sur les fonts par les tats de
Bretagne, et le lui avait donn--et Alexandre, chevalier de Malte et ami
de M. de Gouvernet. Je connus plus tard seulement le quatrime frre,
Thodore, qui a survcu  tous les autres.

Le marquis de Lameth tait un bel homme de trente ans, grand, bien fait;
srieux et mme svre dans son maintien. Il vivait presque toujours 
la campagne, dans son beau chteau d'Hnencourt, prs d'Amiens, qu'il
venait d'arranger, ou dans son rgiment, celui de la Couronne. C'tait
un bon militaire, de ceux que l'on nommait alors des _faiseurs_,
c'est--dire qui s'occupaient avec une grande exactitude de la
discipline, veillaient  l'excution des ordonnances avec une
scrupuleuse ponctualit, ne se familiarisaient pas avec leurs
infrieurs, et avaient une ide juste de leurs devoirs. M. de Gouvernet
tait de ce nombre. Il n'occupait encore que l'emploi de colonel en
second du rgiment de Royal-Comtois. Ce fut au moment de son mariage
seulement qu'on lui donna le rgiment de Royal-Vaisseaux, qui lui causa
beaucoup d'ennuis, comme je le dirai par la suite.


III

Je crois me rappeler que cette assemble des notables prit fin vers le
milieu d'avril. Elle me fatiguait de toutes manires ainsi que M. de
Gouvernet, que sa galanterie ou un sentiment plus tendre amenait tous
les jours  Versailles. Nous avions trouv le moyen de causer beaucoup
ensemble et de nous convaincre de plus en plus que nous tions faits
l'un pour l'autre. Souvent nous avons reparl avec bonheur du charme de
ces premires conversations, o nous essayions mutuellement de nous
pntrer et de nous connatre, o chacun tudiait les opinions, les
gots de l'autre, et dont nous sortions toujours galement satisfaits.
Que de projets agrables nous formions pour notre vie future, et dont
aucun ne s'est ralis! Nous tions trop heureux du temps prsent pour
prvoir les orages que nous aurions  affronter, et cependant nous
avions le sentiment profond que, si graves que fussent les coups qui
pourraient nous frapper ensemble, nous trouverions dans une affection
partage la force de les supporter sans faiblesse.

C'est une poque de ma vie dont je retrace les souvenirs avec dlices.
Tout tait brillant dans le tableau qui se droulait devant nos yeux.
Nous trouvions l'un dans l'autre ce qui rpondait  nos esprances
intimes, et, outre le bonheur rciproque qui semblait nous tre ainsi
assur, nous apercevions devant nous la fortune, une belle et grande
existence, un noble avenir, enfin tout ce qui pouvait flatter l'ambition
d'un homme et les gots d'une femme.

M. de Gouvernet n'avait pas encore bien dml le caractre de ma
grand'mre. Il en tait rest aux impressions de Mme d'Hnin, elle-mme
renseigne uniquement  cet gard par les on-dit du monde, car elle
n'tait entre au palais de la reine qu'aprs la mort de ma mre.

Ah! que les choses tristes s'oublient vite  la Cour! La reine avait
pleur ma mre pendant vingt-quatre heures, puis, le surlendemain de sa
mort, elle tmoigna le dsir d'aller  la Comdie-Franaise. La duchesse
de Duras, de semaine ce jour-l, lui dit: Votre Majest ferait mieux
d'aller  l'Opra, car en passant devant Saint-Sulpice, elle
rencontrerait l'enterrement de Mme Dillon. La souveraine sentit la
leon et resta  Versailles. La duchesse de Duras, ne Noailles,
personne de la vertu la plus minente, en imposait  la reine. Elle
avait beaucoup aim ma mre, a report ensuite sur moi cette
bienveillance et m'a toujours protge.

M. de Gouvernet tait donc encore dans l'ignorance du caractre, de ma
grand'mre, aussi dissimule que violente et vindicative. Des haines
s'emparaient d'elle que rien ne pouvait amortir. Mon pre comptait parmi
ceux qu'elle dtestait le plus. Elle ne lui pardonnait pas de s'tre
remari, et ma belle-mre tait l'objet de ses plus vifs ressentiments.
Elle ne souponnait pas qu'il existt la moindre intimit entre mon
pre, ma belle-mre et M. de Gouvernet. Un soir que nous nous trouvions
seuls dans le salon,  Versailles, et qu'elle tait, je ne puis me
souvenir pour quel motif, de trs mchante humeur, genre d'humeur qui se
manifestait toujours par une promenade incessante de long en large dans
le fond de la chambre, elle se mit  parler du mariage de mon pre et de
l'poque o il avait eu lieu. Elle le fixait  plusieurs mois plus tard
que celui o il avait t clbr  Paris. M. de Gouvernet, tonn de
l'acharnement avec lequel elle voulait mconnatre le moment prcis de
cette union, ouvrit la bouche pour dire: Mais, madame, personne... Je
pressentis qu'il allait ajouter: Personne ne le sait mieux que moi,
puisque j'ai t le tmoin de M. Dillon. Ma frayeur fut grande.
Heureusement ma grand'mre,  ce moment de sa promenade, nous tournait
le dos. J'en profitai instinctivement pour saisir brusquement le bras de
M. de Gouvernet, qui, tout surpris, me regarda. Voyant que je mettais un
doigt sur mes lvres et remarquant l'anxit de mon visage, il se tut.
Ma grand'mre se retourna et lui dit: Eh! bien, monsieur!... Mais il
n'ajouta rien et la laissa continuer. Trs dsireux de savoir la cause
de mon motion, il profita du premier moment o il put me le demander,
et je tchai, tout en mnageant ma grand'mre, de le mettre au courant
des sujets qu'il ne fallait pas traiter avec elle. Toutefois cette
circonstance le mit sur la voie des inconvnients de son caractre, et,
connaissant la vivacit du sien, il pressentit que nous ne resterions
pas longtemps ensemble, ce qui arriva en effet.

Enfin l'assemble des notables prit fin. Nous retournmes, ou, pour
mieux dire, mon oncle retourna  Paris, et le jour de la signature du
contrat fut fix aux premiers jours de mai. Cette crmonie se ft avec
toute la solennit d'usage. Les parents, les tmoins, les notaires, les
toilettes, tout tait trs convenable. Je ne saurais plus dcrire ma
toilette, mais je pense qu'elle devait tre rose ou bleue, car on
rservait la robe blanche pour le jour du mariage. Mmes de La Tour du
Pin, d'Hnin, de Lameth, taient en noir,  cause du deuil de leur mre
et grand'mre.


IV

J'avais fait connaissance, peu de jours auparavant, avec mon futur
beau-pre. C'tait un petit homme tout droit, fort bien fait, et qui
avait t beau dans sa jeunesse. Il avait conserv les plus admirables
dents que l'on pt voir, de beaux yeux, un air assur et un charmant
sourire, expression vivante de sa belle me et de son extrme bont. Il
ne m'en imposait pas, et je faisais mon possible pour lui plaire. Homme
de moeurs simples, scrupuleusement occup des devoirs que lui imposait sa
place de commandant des provinces de Saintonge, Poitou et pays d Aunis,
il occupait tous les moments qu'il avait de libre  btir et  planter
au Bouilh, son sjour de prdilection. Spar de sa femme, il n'avait
pas d'tablissement  Paris, o il ne venait qu'en passant, pour faire
sa cour au roi et confrer avec les ministres des affaires publiques. Il
n'tait pas ambitieux; son fils trouvait mme qu'il ne l'tait pas assez
et qu'il se tenait trop  l'cart pour son mrite. C'tait un caractre
antique, du temps de saint Louis. Il avait servi dans la guerre de Sept
Ans comme colonel d'un rgiment compos de l'lite de tous les autres,
et qu'on nommait _les Grenadiers de France_. Il s'tait fort distingu,
et ses grades, jusqu' celui qu'il occupait, lui avaient t donns sans
qu'il les et sollicits. Son dsintressement dconcertait l'esprit
d'intrigue de sa belle-mre, Mme de Monconseil. Celle-ci ne l'aimait
pas. Elle l'avait trouv plus svre qu'elle ne l'aurait voulu envers sa
femme, dont les dsordres avaient t si publics que, tout en tant le
plus doux des hommes, il s'tait vu forc d'user de rigueur. Trs juste
et trs vertueux, il avait estim avec raison devoir la retirer d'un
monde o elle donnait de si scandaleux exemples. Mme de La Tour du Pin
avait t autorise par lui  paratre quelquefois chez son pre, et, 
l'occasion du mariage de son fils, M. de La Tour du Pin voulut bien
aussi qu'elle ft prsente. Elle prouva un grand plaisir  se
retrouver, pare, dans un beau salon. M. de Gouvernet et Mme de Lameth
lui tmoignaient beaucoup d'gards et de respects.

Le contrat sign, je lui fis visite, accompagne de ma grand'mre, ainsi
qu' Mme d'Hnin. Cette dernire visite fut celle qui m'intimida le
plus. Mme d'Hnin tait un peu malade. Elle avait des crachements de
sang trs violents, premiers symptmes, je crois, de l'anvrisme dont
elle est morte trente-sept ans plus tard. Je connaissais, par M. de
Gouvernet, les allures de la socit de sa tante, dans laquelle je
devais tre admise sous ses auspices, et tout ce qu'il m'en avait dit me
causait une terreur extrme. Plus tard, je me livrerai au plaisir de
dcrire cette socit, la plus distingue de Paris. Pour le moment, ces
dtails m'loigneraient trop du sujet actuel: celui de mon mariage. Mais
avant de le continuer, je parlerai d'une autre visite o j'eus tout lieu
d'tre mcontente de moi-mme et de ma sotte timidit.

La reine, qui approuvait mon mariage, exprima le dsir de me voir. Elle
annonait hautement la protection qu'elle voulait bien m'accorder, et
pria mon oncle de m'amener chez elle avec Mme d'Hnin, qui m'en imposait
dj extrmement. J'tais trs timide, et lorsque cette disposition, qui
rend si gauche, s'emparait de moi, elle me frappait comme d'immobilit:
mes jambes ne me portaient plus, mes membres taient en catalepsie.
J'avais beau me raisonner, essayer de me vaincre, tout tait inutile.
Outre cette espce de poltronnerie, probablement semblable  celle qui
paralyse le soldat qui se dshonore dans une bataille, une autre
particularit de mon caractre, qui a dur toute ma vie, c'est l'horreur
insurmontable que j'ai toujours prouve pour la fausset et pour
l'expression de sentiments que l'on ne ressent pas. J'avais l'intuition
que la reine allait jouer une scne d'attendrissement, et je savais
qu'elle n'avait regrett ma mre qu'un seul jour. Mon coeur tout entier
se rvoltait  la seule pense de l'obligation o j'allais me trouver de
jouer, dans mon intrt, un rle dans cette scne combine. Tout en
traversant les appartements pour me rendre dans cette chambre  coucher
o je suis entre si souvent depuis, Mme d'Hnin, fort maladroitement,
me rptait d'tre _bien aimable_ avec la reine, de ne pas tre froide,
que la reine serait trs mue, etc., recommandations qui ne faisaient
qu'accrotre mon embarras.

Je me trouvai en prsence de la reine sans savoir comment j'tais
entre. Elle m'embrassa et je lui baisai la main. Elle me fit asseoir 
ct d'elle et m'adressa mille questions sur mon ducation, sur mes
talents, etc.; mais, malgr l'effort prodigieux que je faisais, je
restais sans voix pour rpondre. Enfin, voyant de grosses larmes couler
de mes yeux, mon embarras finit par l'apitoyer et elle causa avec mon
oncle et Mme d'Hnin. Ma timidit laissa dans l'esprit de la reine une
mauvaise impression qui ne s'est peut-tre jamais efface compltement.
J'ai eu lieu de regretter vivement depuis que, m'ayant mal juge sans
doute alors, elle ne crut pas devoir mettre mon dvouement  l'preuve,
dans une circonstance o, ma jeunesse aidant, et j'ose dire grce  mon
courage, les destines de la France auraient peut-tre t changes.


V

Nous allmes  Montfermeil vers le 8 ou 10 du mois de mai 1787. Comme il
tait d'tiquette que le futur ne coucht pas sous le mme toit que la
demoiselle qu'il allait pouser, M. de Gouvernet venait tous les jours
de Paris pour dner, et il restait jusqu'aprs souper. La veille du 21
mai, il coucha au chteau de Montfermeil, que ses aimables matres
avaient mis  la disposition de mes parents. Plusieurs hommes y
trouvrent asile, et les femmes furent tablies dans les appartements de
la charmante maison[35] de ma grand'mre. On m'installa moi-mme dans un
dlicieux appartement, parfaitement meubl, tapiss d'un superbe tissu
ou toile de coton de l'Inde, fond chamois, parsem d'arbres et de
branchages chargs de fleurs, de fruits et d'oiseaux, le tout doubl
d'une belle toffe de soie verte.

On y avait runi dans de vastes armoires, le beau trousseau que m'avait
offert ma grand'mre et dont le prix s'levait  45.000 francs. Il
n'tait compos que de linge, de dentelles et de robes de mousseline. Il
n'y avait pas une seule robe de soie. La corbeille, que m'avait donne
M. de Gouvernet, comprenait des bijoux, des rubans en pices, des
fleurs, des plumes, des gants, des blondes, des toffes--on ne portait
pas alors de shawls[36]--plusieurs chapeaux et bonnets habills, des
mantelets en gaze noire ou blanche orns de blonde.

Mme d'Hnin m'avait fait cadeau d'une charmante table  th garnie d'un
service: thire, sucrier, etc., en vermeil, avec toute la porcelaine
venant de Svres. C'est l'objet qui m'a caus le plus de plaisir. Il
avait, je crois, cot 6.000 francs. M. l'abb de Gouvernet, oncle de M.
de Gouvernet, m'offrit un beau ncessaire de voyage qui avait sa place
dans ma voiture de campagne; mon grand-pre[37], une belle paire de
boucles d'oreilles de 10.000 francs.

En arrivant dans ce joli appartement, je trouvai une charmante table
jardinire au milieu de ma chambre, contenant les plantes les plus
rares, et des vases remplis de fleurs. Dans le petit cabinet  ct, o
je me tenais habituellement, on avait plac une petite bibliothque
garnie de livres anglais, entre autres la jolie collection in-18 des
potes anglais en 70 volumes, et de livres italiens. De belles gravures
anglaises bien encadres ornaient le reste du cabinet. Tout cela venait
de M. de Gouvernet, et je lui en tmoignai une vive reconnaissance.

Je ne raconte toute cette splendeur et toute cette lgance que pour
faire contraste avec la suite de mon rcit. Si j'ai montr quelque
rsignation dans la mauvaise fortune, ce n'est pas en effet que je
n'eusse connu et apprci tout le prix de la vie  laquelle j'tais
destine. J'avais tous les gots qui rsultaient de la certitude d'avoir
une belle fortune. Cependant mon imagination se portait souvent vers le
malheur et la ruine, et si,  cette poque, j'avais crit un roman, la
vie de mon hrone aurait t traverse de beaucoup des vnements qui
se sont raliss ensuite dans la mienne.




CHAPITRE VI

I. Un mariage dans la haute socit  la fin du XVIIIe sicle.--La
bndiction nuptiale.--Les noeuds d'pe, les dragonnes, les glands pour
chapeaux d'vque, les ventails.--La toilette de la marie.--Les tables
des domestiques et des paysans.--II. Prsentation  la
reine.--Rptition chez le matre  danser.--Toilette de
prsentation.--Les accolades.--Heureuse absence du duc d'Orlans.--III.
La cour du dimanche.--Un _shake hands_[38].--Les petites jalousies de
femme de la reine.--Portrait du roi.--Le cortge pour la messe.--L'art
de marcher  Versailles.--La messe.--Les _traneuses_.--Le dner
royal.--Les tabourets.--Les audiences des princes et des princesses.--Le
jeu du roi.--La qute pour les pauvres.--L'esprit de mcontentement 
cette poque.--IV. Mauvaise humeur de Mme de Rothe  propos des
divertissements de sa petite-fille.--Son attitude hostile.--Bruits de
guerre en Hollande.


I

Je voudrais pouvoir peindre les moeurs du temps de ma jeunesse, dont
beaucoup de dtails s'effacent dans mon souvenir, et,  l'occasion de ce
mariage dans la haute socit, prsenter ces personnages, hommes et
femmes, graves et pourtant aimables, gracieux, conservant l'envie de
plaire sous leurs cheveux blancs, chacun selon la place qu'il occupait
dans le monde.

Le jour de mon mariage, on se runit dans le salon  midi. La socit se
composait, de mon ct, de ma grand'mre[39], de mon grand-oncle[40], de
ma tante lady Jerningham, de son mari[41], de sa fille[42] et de son
fils an[43], maintenant lord Stafford; de MM. Sheldon, de leur frre
an, M. Constable, mon premier tmoin, et du chevalier Jerningham[44],
ami de mre et le mien, mon second tmoin. C'tait toute ma famille. Les
invits comprenaient tous les ministres, l'archevque de Paris, celui de
Toulouse, quelques vques du Languedoc prsents  Paris; M. de
Lally-Tollendal, dont je parlerai plus loin, et plusieurs autres
personnes dont je ne me rappelle pas les noms.

La famille de M. de Gouvernet se composait de son pre et de sa mre; de
son oncle, l'abb de Gouvernet, chanoine du chapitre noble de Mcon; de
sa soeur, la marquise de Lameth, de son mari et des frres[45] de
celui-ci; de Mme d'Hnin, sa tante; de M. le chevalier de Coigny et de
M. le comte de Valence, ses tmoins; de la comtesse de Blot et de nombre
d'autres personnages, en tout cinquante ou soixante personnes.

On traversa la cour pour aller  la chapelle. Je marchais la premire,
donnant la main  mon cousin, le jeune Jerningham. Ma grand'mre venait
ensuite avec M. de Gouvernet, et le reste suivait, je ne sais comment.
On trouva  l'autel mon oncle et monseigneur l'archevque de Paris, M.
de Juign. Le cur de Montfermeil, M. de Riencourt, bon gentilhomme de
Picardie, dit une messe basse, et mon oncle, avec la permission de
l'archevque de Paris qui l'assistait, nous donna la bndiction
nuptiale, aprs avoir prononc un trs joli discours, dbit de cette
belle voix vibrante qui allait au coeur. Le pole fut tenu par le jeune
Alfred de Lameth[46], g de sept ans, et par mon cousin Jerningham, qui
en avait seize, et  qui je donnai une belle pe en rentrant au salon.

Toutes les femmes m'embrassrent par ordre de parent et d'ge. Aprs
quoi un valet de chambre apporta une grande corbeille remplie de noeuds
d'pe, de dragonnes, d'ventails et de cordons de chapeaux d'vque,
verts et or, destins  tre distribus aux assistants. Cet usage tait
fort dispendieux. Les noeuds d'pe, faits des plus beaux rubans,
cotaient 25 ou 30 francs pice; les dragonnes militaires en or, ainsi
que les cordons de chapeaux d'vque auxquels on joignait les glands de
ceinture, 50 francs, et les ventails des femmes, de diffrents prix, de
25  100 francs.

N'omettons pas la toilette de la marie. Elle tait fort simple. J'avais
une robe de crpe blanc orne d'une belle garniture de point de
Bruxelles et les barbes pendantes--on portait alors un bonnet et pas de
voile;--un bouquet de fleurs d'oranger sur la tte et un autre au ct.
Pour le dner, je mis une belle toque, rehausse de plumes blanches, et
sur laquelle tait attach le bouquet de fleurs d'oranger.

On causa, on s'ennuya, jusqu'au dner, qui eut lieu  4 heures. On alla
ensuite faire le tour des tables dresses dans la cour pour les gens et
les paysans. Il y en avait une de cent couverts pour les gens de livre,
et la diversit de couleur des habits et des galons offrait un effet
trs pittoresque. Les paysans et les ouvriers, une table leur avait t
aussi rserve, burent de bon coeur  ma sant. J'tais fort populaire
parmi ces gens; tous me tmoignaient beaucoup de confiance. Plusieurs
m'avaient vue natre. Je m'tais dans maintes circonstances occupe de
leurs intrts, de leurs dsirs; bien des fois j'avais excus leurs
fautes, ou adouci ma grand'mre dans ses mcontentements qui taient
frquents et souvent injustes. Ils me souhaitrent du bonheur dans
l'union que je venais de contracter. Leurs voeux me touchrent plus que
les compliments du salon. Dans la soire, un joli concert termina la
journe.


II

Le lendemain, la plupart des convives de la veille nous quittrent.
J'avais pris un lgant petit deuil, ayant encore un mois  porter celui
de Mme de Monconseil. Mme d'Hnin nous fit part du dsir de la reine que
ma prsentation et lieu le dimanche suivant. Je m'tais marie un
lundi, et ce fut le mardi que ma tante prvint ma grand'mre qui n'avait
pas t consulte. Mme d'Hnin ajouta que je devais l'accompagner 
Paris le jeudi matin pour prendre deux leons de _rvrences_ de mon
matre  danser, essayer mon habit de prsentation et aller voir Mme la
marquise de La Tour du Pin[47] qui, seule de son nom, ma belle-mre
n'allant, plus  la Cour, devait me prsenter.

Ma grand'mre reut cette notification, qui n'admettait pas
d'observation, avec un air fort courrouc. Elle comprit que son empire
tait fini, que je lui chappais sans retour. Elle frmit de rage  la
pense que la reine allait dsormais disposer de moi, et que Mme d'Hnin
de son ct, appele  me mener dans le monde, dciderait de ma
conduite. Elle n'osa pas, toutefois, tmoigner son mcontentement; elle
se contint devant les personnes de ma nouvelle famille, mais il me fut
ais de voir quels orages s'amoncelaient contre moi. Aussi, pendant
toute cette journe, vitai-je de me trouver seule avec elle.

Je partis donc le lendemain pour Paris en compagnie de ma tante, Mme
d'Hnin, et je passai les deux matines suivantes avec M. Huart, mon
matre  danser. On ne saurait rien imaginer de plus ridicule que cette,
rptition de la prsentation. M. Huart, gros homme, coiff
admirablement et poudr  blanc, avec un jupon bouffant, reprsentait la
reine et se tenait debout au fond du salon. Il me dictait ce que je
devais faire, tantt personnifiant la dame qui me prsentait, tantt
retournant  la place de la reine pour figurer le moment o, tant mon
gant et m'inclinant pour baiser le bas de sa robe, elle faisait le
mouvement de m'en empcher. Rien n'tait oubli ou nglig dans cette
rptition qui se renouvela pendant trois ou quatre heures de suite.
J'avais un grand habit, le grand panier, le bas et le haut du corps,
vtus d'une robe du matin, et les cheveux simplement relevs. C'tait
une vritable comdie.

Le dimanche matin, aprs la messe, ma prsentation eut lieu J'tais en
_grand corps_, c'est--dire avec un corset fait exprs, sans paulettes,
lac par derrire, mais assez troit pour que la laure, large de quatre
doigts par en bas, laisst voir une chemise de la plus fine batiste 
travers laquelle on aurait aisment distingu une peau qui n'et pas t
blanche. Cette chemise avait des manches de trois doigts de haut
seulement, pas d'paulettes, de manire  laisser l'paule nue. La
naissance du bras tait recouverte de trois ou quatre rangs de blonde ou
de dentelle tombant jusqu'au coude. La gorge tait entirement
dcouverte. Sept ou huit rangs de gros diamants que la reine avait voulu
me prter cachaient en partie la mienne. Le devant du corset tait comme
lac par des rangs de diamants. J'en avais encore sur la tte une
quantit, soit en pis, soit en aigrettes.

Grce aux bonnes leons de M. Huart, je me tirai fort bien de mes trois
rvrences. J'tai et je remis mon gant sans trop de gaucherie. J'allai
ensuite recevoir l'accolade du roi et des princes, ses frres[48], de M.
le duc de Penthivre[49], de MM. les princes de Cond, de Bourbon[50] et
d'Enghien[51]. Par un bonheur dont j'ai mille fois remerci le ciel, M.
le duc d'Orlans n'tait pas  Versailles le jour de ma prsentation, et
j'ai vit ainsi d'tre embrasse par ce monstre. Souvent depuis
cependant je l'ai vu, et mme chez lui, aux soupers du Palais-Royal.

C'tait une journe fort embarrassante et fatigante que celle de la
prsentation. On tait sre d'attirer les regards de toute la Cour, de
passer  l'examen de toutes les malveillances. On devenait le sujet de
toutes les conversations de la journe, et quand on retournait le soir
au jeu,  7 heures ou  9 heures, mon souvenir est incertain quant 
l'heure exacte, tous les yeux se fixaient sur vous.

Mon habit de prsentation tait trs beau: tout blanc,  cause de mon
petit deuil, garni seulement de quelques belles pierres de jaet mles
aux diamants que la reine m'avait prts; la jupe entirement brode en
perles et en argent.

Le dimanche suivant, je retournai  Versailles, encore en deuil, et ds
lors j'y allai presque tous les huit jours avec ma tante. Bien que la
reine et dcid que j'exercerais au bout de deux ans seulement ma place
de dame du palais, j'tais ds lors considre comme telle. J'entrais
donc dsormais dans sa chambre avec le service, le dimanche.


III

Il est peut-tre intressant de dcrire le crmonial de la cour du
dimanche o brillait alors la malheureuse reine, car les tiquettes
tant changes, ces dtails sont entrs dans le domaine de l'histoire.
Les femmes se rendaient, quelques minutes avant midi, dans le salon qui
prcdait la chambre de la reine. On ne s'asseyait pas,  l'exception
des dames ges, fort respectes alors, et des jeunes femmes souponnes
d'tre grosses. Il y avait toujours au moins quarante personnes, et
souvent beaucoup plus. Quelquefois nous tions trs presses les unes
contre les autres,  cause de ces grands paniers qui tenaient beaucoup
de place. Ordinairement, Mme la princesse de Lamballe, surintendante de
la maison, arrivait et entrait immdiatement dans la chambre  coucher
o la reine faisait sa toilette. Le plus souvent elle tait arrive
avant que Sa Majest la comment. Mme la princesse de Chimay,
belle-soeur de ma tante d'Hnin, et Mme la comtesse d'Ossun, l'une dame
d'honneur et l'autre dame d'atours, taient aussi entres dans la
chambre. Au bout de quelques minutes, un huissier s'avanait  la porte
de la chambre et appelait  haute voix: Le service! Alors les dames du
palais de semaine, au nombre de quatre, celles venues pour faire leur
cour dans l'intervalle de leurs semaines, ce qui tait de coutume
constante, et les jeunes dames appeles  faire, plus tard partie du
service du palais, comme la comtesse de Maill, ne Fitz-James, la
comtesse Mathieu de Montmorency et moi, entraient galement. Aussitt
que la reine nous avait dit bonjour  toutes individuellement avec
beaucoup de grce et de bienveillance, on ouvrait la porte, et tout le
monde tait introduit. On se rangeait  droite et  gauche de
l'appartement, de manire que la porte restt libre et qu'il n'y et
personne dans le milieu de la chambre. Bien des fois, quand il y avait
beaucoup de dames, on tait sur deux ou trois rangs. Mais les premires
arrives se retiraient adroitement vers la porte du salon de jeu, par o
la reine devait passer pour aller  la messe. Dans ce salon taient
admis souvent quelques hommes privilgis, dj reus en audience
particulire auparavant ou qui prsentaient des trangers.

Ce fut ainsi qu'un jour la reine, s'tant retourne  l'improviste pour
dire un mot  quelqu'un, me vit, dans le coin de la porte, donnant un
_shake hands_[52] au duc de Dorset, ambassadeur d'Angleterre. Elle ne
connaissait pas ce signe de bienveillance anglais, qui la fit beaucoup
rire; et comme les plaisanteries ne meurent pas  la cour, elle n'a
jamais cess de rpter au duc, quand nous tions l tous les deux, ce
qui arrivait trs souvent: Avez-vous bien _shake hands_ avec Mme de
Gouvernet?

Cette malheureuse princesse conservait encore alors quelques petites
jalousies de femme. Elle avait un trs beau teint et beaucoup d'clat,
et se montrait un peu jalouse de celles des jeunes femmes qui
apportaient au grand jour de midi un teint de dix-sept ans, plus
clatant que le sien. Le mien tait du nombre. Un jour, en passant dans
la porte, la duchesse de Duras, qui me protgeait beaucoup, me dit 
l'oreille: Ne vous mettez pas en face des fentres. Je compris la
recommandation, et me le tint pour dit  l'avenir. Ce qui n'empchait
pas la reine de m'adresser quelquefois des mots presque piquants sur mon
got pour les couleurs brillantes, et pour les coquelicots et les
scabieuses brunes que je portais souvent. Cependant elle se montrait
gnralement trs aimable  mon gard, et me faisait de ces compliments
 brle-pourpoint que les princes ont l'habitude de lancer aux jeunes
personnes d'un bout de la chambre  l'autre, de manire  les faire
rougir jusqu'au blanc des yeux.

Continuons notre dtail sur l'audience du dimanche matin. Elle se
prolongeait jusqu' midi quarante minutes. La porte s'ouvrait alors et
l'huissier annonait: Le roi! La reine, toujours vtue d'un habit de
cour, s'avanait vers lui avec un air charmant, bienveillant et
respectueux. Le roi faisait des signes de tte  droite et  gauche,
parlait  quelques femmes qu'il connaissait, mais jamais aux jeunes. Il
avait la vue si basse qu'il ne reconnaissait personne  trois pas.
C'tait un gros homme, de cinq pieds six  sept pouces de taille, avec
les paules hautes, ayant la plus mauvaise tournure qu'on pt voir,
l'air d'un paysan marchant en se dandinant  la suite de sa charrue,
rien de hautain ni de royal dans le maintien. Toujours embarrass de son
pe, ne sachant que faire de son chapeau, il tait trs magnifique dans
ses habits, dont  vrai dire il ne s'occupait gure, car il prenait
celui qu'on lui donnait sans seulement le regarder. Le sien tait
toujours en toffe de saison, trs brod, orn de l'toile du
Saint-Esprit en diamants. Il ne portait pas le cordon par-dessus
l'habit, except le jour de sa fte, les jours de gala et de grande
crmonie.

 une heure moins un quart, on se mettait en mouvement pour aller  la
messe. Le premier gentilhomme de la chambre d'anne, le capitaine des
gardes de quartier et plusieurs autres officiers des gardes ou grandes
charges prenaient les devants, le capitaine des gardes le plus prs du
roi. Puis venaient le roi et la reine marchant l'un  ct de l'autre,
et assez lentement pour dire un mot en passant aux nombreux courtisans
qui faisaient la haie tout le long de la galerie. Souvent la reine
parlait  des trangres qui lui avaient t prsentes en particulier,
 des artistes,  des gens de lettres. Un signe de tte ou un sourire
gracieux tait compt et mnag avec discernement. Derrire, venaient
les dames selon leur rang. Les jeunes cherchaient  se placer aux ailes
du bataillon, car on tait quatre ou cinq de front, et celles d'entre
elles qu'on disait tre _ la mode_ et dont j'avais l'honneur de faire
partie, prenaient grand soin de marcher assez prs de la haie pour
recueillir les jolies choses qui leur taient adresses bien bas au
passage.

C'tait un grand art que de savoir marcher dans ce vaste appartement
sans accrocher la longue queue de la robe de la dame qui vous prcdait.
Il ne fallait pas lever les pieds une seule fois, mais les glisser sur
le parquet, toujours trs luisant, jusqu' ce qu'on et travers le
salon d'Hercule. Aprs quoi on jetait son bas de robe sur un ct de son
panier, et, aprs avoir t vue de son laquais qui attendait avec un
grand sac de velours rouge crpines d'or, on se prcipitait dans les
traves de droite et de gauche de la chapelle, de manire  tcher
d'tre le plus prs possible de la tribune o taient le roi, la reine,
et les princesses qui les avaient rejoints, soit  la chapelle, soit
dans le salon de jeu. Mme Elisabeth[53] tait toujours l, et
quelquefois Madame[54]. Votre laquais dposait le sac devant vous; on
prenait son livre dans lequel on ne lisait gure, car avant qu'on ne se
ft plac, qu'on et rang la queue de sa robe et qu'on et fouill dans
cet immense sac, la messe tait dj  l'vangile.

Celle-ci finie, la reine faisait une profonde rvrence au roi et l'on
se remettait en marche dans l'ordre mme o l'on tait venu. Seulement
le roi ou la reine s'arrtaient alors plus longtemps  parler  quelques
personnes. On retournait dans la chambre de la reine, et les habitues
restaient dans le salon de jeu, en attendant qu'on passt au dner, ce
qui arrivait quand le roi et la reine s'taient entretenus pendant un
quart d'heure avec les dames venues de Paris. Nous autres, jeunes
impertinentes, nous nommions ces dernires _les traneuses_, parce
qu'elles avaient les jupes de leurs grands habits plus longues et qu'on
ne leur voyait pas la cheville du pied.

On servait le dner dans le premier salon, o se trouvaient une petite
table rectangulaire avec deux couverts, et deux grands fauteuils verts
placs l'un  ct de l'autre, se touchant, et dont les dos taient
assez hauts pour cacher entirement les personnes qui les occupaient. La
nappe tombait  terre tout autour de la table. La reine se mettait  la
gauche du roi. Ils tournaient le dos  la chemine, et en avant  dix
pieds taient placs, disposs en cercle, une range de tabourets sur
lesquels s'asseyaient les duchesses, princesses ou grandes charges ayant
le privilge du _tabouret_. Derrire elles se tenaient les autres
femmes, le visage tourn vers le roi et la reine. Le roi mangeait de bon
apptit, mais la reine n'tait pas ses gants et ne dployait pas sa
serviette, en quoi elle avait grand tort. Lorsque le roi avait bu, on
s'en allait aprs avoir fait la rvrence. Aucune obligation ne retenait
plus les dames venues pour faire leur cour.

Beaucoup de personnes qui, sans tre _prsentes_, taient pourtant
connues du roi et de la reine, et pour lesquelles Leurs Majests taient
fort affables, restaient jusqu' la fin du dner. Il en tait de mme
ordinairement pour les hommes de la maison du roi.

Alors commena une vritable course pour aller faire sa cour aux princes
et aux princesses de la famille royale, qui dnaient beaucoup plus tard.
C'tait  qui arriverait le plus vite. On allait chez
Monsieur[55]--depuis Louis XVIII,--chez M. le comte d'Artois, chez Mme
Elisabeth, chez Mesdames[56], tantes du roi, et mme chez le petit
dauphin[57], quand il eut son gouverneur, le duc d'Harcourt. Ces visites
duraient chacune trois ou quatre minutes seulement, car les salons des
princes taient si petits qu'ils se trouvaient dans la ncessit de
congdier les premires venues pour faire place aux autres.

L'audience de M. le comte d'Artois tait celle qui plaisait le plus aux
jeunes femmes! Il tait jeune lui-mme, et avait cette charmante
tournure qu'il a conserve toute sa vie. On tenait beaucoup  lui
plaire, car c'tait un brevet de clbrit. Il tait sur un ton de
familiarit avec ma tante, et l'appelait _chre princesse_ quand elle
entrait.

On regagnait ses appartements assez fatigue, et comme on devait aller
le soir au jeu,  7 heures, on se tenait tranquille dans sa chambre pour
ne pas dranger sa coiffure, surtout quand on avait t coiffe par
Lonard, le plus fameux des coiffeurs. Le dner chez soi avait lieu  3
heures. C'tait  cette poque l'heure lgante. On causait aprs dner
jusqu' 6 heures, et quelques hommes intimes venaient vous raconter les
nouvelles, les caquets ou les intrigues appris par eux dans la matine.
Puis on remettait le grand habit, et on retournait dans le mme salon du
palais o on s'tait tenu le matin. Mais on y trouvait alors galement
des hommes.

Il fallait tre arriv avant que 7 heures n'eussent sonn, car la reine
entrait avant que le timbre de la pendule ne frappt. Elle trouvait prs
de sa porte un des deux curs de Versailles qui lui remettait une
bourse, et elle faisait la qute  chacun, hommes et femmes, en disant:
_Pour les pauvres, s'il vous plat._ Les femmes avaient chacune leur cu
de six francs dans la main et les hommes leur louis. La reine percevait
ce petit impt charitable suivie du cur, qui rapportait souvent jusqu'
cent louis  ses pauvres, et jamais moins de cinquante.

J'ai entendu souvent des jeunes gens, parmi les plus dpensiers, se
plaindre indcemment d'tre forcs  cette charit, tandis qu'ils ne
regardaient pas  risquer au jeu une somme cent fois plus forte ou 
dpenser le matin inutilement bien davantage.

Mais il tait de bon ton de se plaindre de tout. On tait ennuy,
fatigu d'aller faire sa cour. Les officiers des gardes du corps de
quartier, qui logeaient tous au chteau, se lamentaient de l'obligation
d'tre toute la journe en uniforme. Les dames du palais de semaine ne
pouvaient se passer de venir souper  Paris deux ou trois fois dans les
huit jours de leur service  Versailles. Il tait du meilleur air de se
plaindre des devoirs qu'on avait  remplir envers la cour, tout en
profitant et en abusant mme souvent des avantages que procuraient les
places. Tous les liens se relchaient, et c'taient, hlas! les hautes
classes qui donnaient l'exemple. Les vques ne rsidaient pas dans
leurs diocses et prenaient tous les prtextes pour venir  Paris. Les
colonels, qui n'taient astreints qu' quatre mois de prsence  leur
rgiment, n'y seraient pas rests cinq minutes de plus. Sans qu'on s'en
ft rendu compte, un esprit de rvolte rgnait dans toutes les classes.


IV

M. le marchal de Sgur, ministre de la guerre, qui avait assist  mon
mariage, accorda un mois de cong  mon mari. Aussi, au lieu de partir
pour Saint-Omer, o son rgiment tenait garnison, il resta avec moi 
Montfermeil.

C'est l, qu' l'occasion du got que j'avais pour l'quitation et les
quipages, il commena  voir clair dans le caractre de ma grand'mre.
Mme de Montfermeil, que je voyais trs souvent, me proposa de
l'accompagner  cheval. Gomme elle avait un cheval trs sage et que ceux
de M. de Gouvernet taient trop vifs, elle m'offrit de mettre le sien 
ma disposition. En ayant parl  ma grand'mre, celle-ci en montra
beaucoup d'humeur, humeur qui se tourna en un vif mcontentement contre
moi, quand elle sut que, devanant mes dsirs, mon mari m'avait donn un
charmant habit de cheval et qu'il souhaitait que je l'accompagnasse dans
ses promenades. Mon oncle, de son ct, qui ne montait plus  cheval
lui-mme, s'tait occup de me faire dresser par son cuyer un superbe
cheval gris achet en Angleterre. Il me l'avait offert, ainsi qu'une
jolie petite voiture, du modle appel aujourd'hui _tilbury_, et je
conduisais moi-mme cet attelage dans les belles alles de la fort de
Bondy. Ma cousine, Mme Sheldon, installe pour l't chez nous, sortait
habituellement en voiture avec moi. Nous allions parfois toutes deux,
dans le tilbury, assister aux chasses de M. le marquis de Polignac,
oncle du duc, qui avait  ses ordres l'quipage de M. le comte d'Artois
et chassait au printemps dans la fort basse.

Pendant le mois de cong que M. de Gouvernet passa  Montfermeil, il
m'emmena souvent suivre les chasses  cheval. Tous ces amusements de
jeunesse dplaisaient souverainement  ma grand'mre dont les
dispositions s'aigrissaient chaque jour davantage. Je vis clairement
qu'elle commenait  prendre pour M. de Gouvernet une de ces aversions,
qui lui taient propres, et je prvis que nous ne pourrions prolonger
longtemps la vie commune.

Elle ne se sentait pas encore suffisamment  l'aise avec mon mari pour
oser attaquer de front ceux qu'il aimait; mais, ds qu'il avait quitt
la chambre, elle commenait  mal parler de ma tante d'Hnin et de toute
sa socit, dnonait le dsagrment d'avoir chez soi des jeunes gens
quand on vieillissait, les ennuis qui en taient la consquence, se
complaisait enfin dans une foule de propos pnibles et dsobligeants. M.
de la Tour du Pin, de son ct, me voyant toujours revenir dans ma
chambre avec les yeux rouges, insistait pour connatre les motifs de mon
trouble. Je refusais, autant que possible, de les lui expliquer, mais il
ne fut pas longtemps sans les deviner. En interrogeant sa tante, qui
avait t compagne de ma mre au palais, et plusieurs autres de ses
contemporains, il connut bientt l'attitude rprhensible envers sa
fille, que le public reprochait  Mme de Rothe, et dont la reine avait
parl ouvertement. Il rsolut ds lors de ne pas souffrir qu'elle en
agt de mme avec moi, et cette pense une fois fixe dans son esprit,
je vcus dans la crainte continuelle que, son extrme vivacit prenant
le dessus, il n'clatt dans quelque manifestation trop vive.

Il se contint cependant jusqu'au jour du retour  son rgiment, qui eut
lieu  la fin de juin. Je le vis partir avec un vif chagrin, et je
restai  Montfermeil avec mes parents, en butte  la mchante humeur de
ma grand'mre et domine par la crainte de scnes journalires. Ainsi,
lorsque ma tante m'crivait de la rejoindre  Paris, pour raccompagner 
Versailles ou me mener dans le monde, je ne savais comment m'y prendre
pour annoncer que je devais m'absenter pendant deux ou trois jours.
Aprs tant d'annes, les petits dtails de cet esclavage et de ce
tourment perptuel m'chappent. N'ayant pas conserv les lettres que
j'crivais  mon mari et que j'ai brles dans des circonstances que
nous tions loin de prvoir alors, je me souviens seulement, dans leur
ensemble, des chagrins dont j'tais abreuve chaque jour et du dsir que
j'prouvais de m'y drober. Je prvoyais, en effet, que le caractre de
ma grand'mre rendrait impossible notre sjour dans la maison de mon
oncle. La tendresse que ce dernier me tmoignait lui portait ombrage.
Elle craignait aussi que mon mari, pour lequel l'archevque avait conu
beaucoup de got, ne prt de l'empire sur lui. Ds l'poque de mon
mariage, elle rsolut donc de s'tablir de nouveau  Hautefontaine avec
mon oncle pour le soustraire plus srement au _danger_ des sentiments
d'affection qui pourraient l'entraner vers nous.

M. de la Tour du Pin vint passer huit jours  Montfermeil vers le milieu
d'aot, M. le marchal de Sgur ayant consenti  cette escapade,  la
condition qu'il ne se montrerait pas  Paris. Les colonels en garnison
dans les Flandres taient alors menacs de passer plusieurs mois de
l'automne et de l'hiver  leurs rgiments,  cause des troubles de la
Hollande, dans lesquels il semblait que nous devions intervenir, ce qui
et t bien heureux. Mais l'indcision du roi et la faiblesse du
gouvernement ne permirent pas de prendre un parti, qui aurait pu
peut-tre, en donnant un drivatif  l'opinion, dtourner le cours des
ides rvolutionnaires en germe dans les ttes franaises.




CHAPITRE VII

I. La guerre civile en Hollande.--La princesse d'Orange.--Faiblesse du
gouvernement franais.--Abandon dfinitif des patriotes par la
France.--Fcheuse impression produite sur l'opinion publique.--II. Mme
de La Tour du Pin  Hnencourt.--Excursion  Lille.--Un cur
contemporain de Mme de Maintenon.--Retour  Montfermeil.--Une
mprise.--III. Chez Mme d'Hnin.--Le rigorisme.--Les loges de la reine
dans les thtres.--La socit de Mme d'Hnin.--Mme Necker et Mme de
Stal.--La _secte des conomistes_.--Mme d'Hnin.--M. d'Hnin et Mlle
Raucourt.--L'indiffrence gnrale d'alors pour les mauvaises
moeurs.--_Les princesses combines._--La princesse de Poix.--Mme de
Lauzun, plus tard duchesse de Biron; son mari, sa bibliothque.--La
princesse de Bouillon; un cul-de-jatte.--Le prince de Salm-Salm.--Le
chevalier de Coigny.--IV. Mme de La Tour du Pin dans la socit.--Mme de
Montesson et le duc d'Orlans.--Rupture de Mme de La Tour du Pin avec sa
famille.


I

N'crivant pas l'histoire, je ne remonterai pas aux causes des
dissensions qui avaient divis en deux partis les Provinces-Unies des
Pays-Bas: les partisans de la maison d'Orange-Nassau et les patriotes.
Les premiers dsiraient pour le stathouder, comme premier officier de la
Rpublique, un pouvoir suprieur  celui qu'il avait  exercer; les
seconds voulaient restreindre ce pouvoir et le renfermer dans les bornes
imposes par les de Witt et les Barneveld.

Le stathouder[58] tait un homme entirement nul. Mais sa femme, nice
du grand Frdric et soeur du roi de Prusse[59] qui lui avait succd,
tait une princesse ambitieuse. Elle voulait mettre une couronne sur la
tte de son mari et sur la sienne. L'aristocratie de la Gueldre et des
provinces d'Over-Yssel et d'Utrecht voyait avec peine les richesses des
ngociants de la Hollande. La princesse d'Orange provoquait ou, tout au
moins, soutenait ces mcontentements. Elle tait assure de l'appui de
l'Angleterre et de la Prusse, et ne craignait gure l'intervention de la
France, malgr l'opinion trs prononce de notre ambassadeur, le comte
de Saint-Priest, qui ne cessait de demander  sa faible cour de soutenir
le parti patriote, comme tant le parti _conservateur_. La princesse
d'Orange, pousse par la Prusse, qui avait fait rassembler des troupes 
Wesel, suscita une insurrection  Amsterdam et  La Haye. Le stathouder
fut insult par de prtendus patriotes, et ses partisans exercrent des
reprsailles. L'ambassade de France fut pille, et M. de Saint-Priest se
retira dans les Pays-Bas autrichiens. Les patriotes d'Amsterdam prirent
alors les armes. Pour que les Prussiens eussent un prtexte
d'intervenir, la princesse d'Orange simula une crainte qu'elle ne
ressentait nullement, et partit de La Haye ouvertement pour se retirer
sur le territoire prussien,  Wesel. Les patriotes eurent la maladresse
de tomber dans le pige. La princesse, feignant d'ignorer qu'ils avaient
leurs avant-postes sur la route d'Utrecht, prit cette route, dans
l'espoir qu'elle serait arrte. Cette dmarche audacieuse lui russit
au del de ses esprances, tille fut prise et conduite prisonnire 
Amsterdam. Aussitt les orangistes coururent aux armes et appelrent les
Prussiens  leur secours. Ceux-ci marchrent sur-le-champ et vinrent
jusqu' La Haye. Leur route fut marque par l'incendie et le pillage de
tout ce qui appartenait au parti patriote. C'est en vain que M. de
Saint-Priest envoya courrier sur courrier  Versailles pour que son
gouvernement ft entrer des troupes en Hollande et qu'il n'abandonnt
pas le parti qu'il avait encourag jusqu'alors; c'est inutilement que M.
Esterhazy, appel  commander le corps d'arme qu'on avait promis aux
patriotes, vint  Versailles implorer l'appui de la reine. Rien ne put
vaincre l'indcision du roi et la faiblesse de son ministre.

On lira la chose en longueur. M. Esterhazy, que la reine traitait en ami
et nommait mon frre, conservant l'espoir qu'elle parviendrait 
obtenir l'intervention du gouvernement franais en faveur de nos allis,
envoya M. de La Tour du Pin  Anvers pour convenir, avec M. de
Saint-Priest, des dispositions  adopter si l'on faisait marcher des
troupes.

Mais cet ambassadeur connaissait trop bien son gouvernement pour en rien
attendre de gnreux ou de dcisif. Nous abandonnmes donc indignement
les patriotes hollandais  leur malheureux sort. On se contenta de
rappeler la lgation, ou seulement l'ambassadeur, en laissant un charg
d'affaires, qui fut autoris  porter la cocarde orange, sous prtexte
qu'il serait insult s'il sortait de chez lui sans que lui ou ses gens
en fussent dcors. M. d'Osmond, nomm ministre  La Haye, eut ordre de
ne pas songer  rejoindre son poste.

Beaucoup de patriotes hollandais se retirrent en France, o ils ne
manqurent pas de rpandre leur juste mcontentement. Leurs plaintes
furent accueillies avec intrt par tous ceux qui, dj mcontents du
gouvernement, entrevoyaient l'espoir de l'amliorer. C'est ainsi que
beaucoup de bons Franais furent entrans par le dsir, trs
patriotique alors, de voir s'oprer des changements qui semblaient
ncessaires  tous les hommes rflchis et bien pensants.


II

Ma belle-soeur, Mme de Lameth, pour qui j'avais conu la plus tendre
amiti, avait t retenue  Paris, par la maladie de son fils cadet qui
avait t  la mort, jusqu'au mois d'octobre 1787. Comme les colonels de
la division de M. Esterhazy avaient ordre de rester  leurs rgiments et
que, par consquent, M. de La Tour du Pin, subissant le mme sort, ne
pouvait revenir, ma belle-soeur me proposa, le 1er octobre, de
l'accompagner  la campagne. Son frre pourrait alors nous y rejoindre,
puisque son rgiment tait en garnison  Saint-Omer,  une petite
journe d'Hnencourt, situ entre Amiens et Arras. La difficult tait
de faire agrer ce voyage  ma grand'mre qui, depuis l'absence de mon
mari, avait repris toute son autorit sur moi. Je ne trouvais pas le
courage de me charger de la proposition, ma belle-soeur encore moins.
Nous imaginmes alors de faire adresser la demande par mon mari
lui-mme. Je guettai le moment o ma grand'mre recevrait la lettre,
pensant bien qu'elle n'oserait refuser et dtermine  ne pas rester un
moment aprs avoir obtenu son consentement, dans la crainte des scnes
qui suivraient.

Au jour marqu, la lettre arriva, et ma grand'mre me demanda
brusquement, sans prambule: Quand partez-vous?  quoi je rpondis en
tremblant que ma belle-soeur m'attendait. Nous partmes effectivement
ensemble, nos femmes de chambre dans ma voiture, Mme de Lameth, ses deux
enfants et moi dans la sienne.

J'ai conserv le plus doux souvenir de ce voyage. Accoutume  la
contrainte dans laquelle le terrible caractre de ma grand'mre tenait
tous les habitants de Montfermeil, il me sembla que mon existence
s'tait transforme lorsque je me vis entre mon mari et son aimable
soeur. Ils taient l'un et l'autre extrmement gais et spirituels. Nous
allmes  Lille voir le marquis de Lameth, mon beau-frre, qui y tait
avec son rgiment de la Couronne. Jamais je ne me suis autant amuse que
pendant ce petit voyage. Je visitai avec mon mari tous les
tablissements militaires et publics. J'acquis beaucoup d'ides
nouvelles, qui se fixrent dans ma mmoire pour n'en plus sortir; et
avec l'habitude que j'avais contracte en Languedoc, et que j'ai
conserve depuis, de questionner les gens sur leur spcialit, je
classai dans mon esprit tous les dtails d'une ville de guerre, et bien
d'autres connaissances sur l'agriculture du pays, la filature du lin,
son emploi, etc., etc. Ma tte m'a toujours paru avoir de l'analogie
avec la galerie o l'on garde,  Rome, les vingt mille nuances avec
lesquelles se font les tableaux en mosaque, et lorsque j'ai besoin d'un
souvenir, je retrouve encore trs bien, malgr mon grand ge, la case o
je dois l'aller chercher.

Nous revnmes  Hnencourt o nous trouvmes le bon cur, g de
quatre-vingt-dix ans, qui demeurait au chteau. Il avait dit sa premire
messe devant Mme de Maintenon et se rappelait parfaitement tous les
dtails de Saint-Cyr. J'avais moi-mme visit cet admirable
tablissement, dans mon enfance, avec Mme lisabeth, qui avait la bont
de me prendre avec elle  la promenade ou  la chasse, lorsque j'tais
avec ma mre  Versailles.

La permission de revenir  Paris ayant t donne aux colonels,
lorsqu'il fut dcid que la France abandonnait les patriotes hollandais
 leur malheureux sort, nous reprmes, mon mari et moi, la route de
Montfermeil, ma belle-soeur devant rester  la campagne jusqu'au
commencement de l'hiver. Il tait alors d'usage lgant que les colonels
voyageassent en redingote uniforme avec leurs deux paulettes, et les
femmes en trs lgant habit de cheval, la jupe moins longue, cependant,
que celle avec laquelle on montait  cheval. Il fallait que cet
habillement, y compris le chapeau, arrivt de Londres, car la fureur des
modes anglaises tait alors pousse  l'excs. J'avais donc l'air aussi
anglais que possible, ce qui fut cause d'une singulire mprise.

Ma femme de chambre tait partie pour Paris dans une autre voiture, et
notre courrier avait pris beaucoup d'avance. Nous voyagions, mon mari et
moi, dans une jolie chaise de poste. Elle se brisa en face de l'avenue
du parc d'une vieille Mme de Nantouillet, qui se promenait en voiture
sur la grande route avec plusieurs autres dames jeunes et jolies. Comme
nous sortions de notre voiture casse, la vue de ce jeune colonel en
compagnie d'une trs jeune anglaise fit natre dans l'esprit de la bonne
dame un soupon fort injuste contre moi. Elle n'en offrit pas moins de
nous mener au Bourget, situ  un quart de lieue seulement, et o nous
dmes qu'une voiture nous attendait. Quoiqu'elle n'en crt pas un mot,
elle renvoya toutefois sa jeune socit  pied au chteau pour nous
conduire au Bourget dans sa voiture; mais, pendant le trajet, elle ne
parla qu' M. de La Tour du Pin, affectant de croire que je ne parlais
pas franais. Arrive devant la poste, lorsqu'elle vit un beau landeau,
attel de six chevaux, avec des gens galonns  la livre de mon oncle
l'archevque, elle tomba dans des confusions qui me donnrent une
prodigieuse envie de rire. Je la remerciai de mon mieux; mais la pauvre
dame ne put empcher cette historiette de parvenir, par son fils,
jusqu' Versailles, o l'on avait encore le temps de penser aux choses
plaisantes.


III

Bientt aprs, je me trouvai grosse, ce qui nous empcha d'accompagner
mon oncle et ma grand'mre  Montpellier, comme nous nous l'tions
promis, puis de revenir de l par Bordeaux et le Bouilh pour y voir mon
beau-pre. Il fut arrang que pendant l'absence de mes parents, nous
irions demeurer chez notre tante, Mme d'Hnin. Comme elle me menait dans
le monde, cela tait plus agrable et plus commode. Il n'tait pas
d'usage alors qu'une jeune femme part seule dans le monde, la premire
anne de son mariage. Lorsqu'on sortait le matin pour aller chez ses
jeunes amies ou chez des marchands, on prenait une femme de chambre avec
soi dans sa voiture. Certaines vieilles dames poussaient mme le
rigorisme jusqu' blmer qu'on allt, avec son mari, se promener aux
Champs-lyses ou aux Tuileries, et voulaient, dans ce cas, qu'on ft
suivie d'un laquais en livre. Mon mari trouvait la coutume
insupportable, et nous ne nous sommes jamais soumis  cette tiquette.

Une fois tablis chez ma tante, o nous nous trouvions bien plus heureux
et plus tranquilles que chez ma grand'mre, nous allmes presque chaque
jour au spectacle. Il finissait alors d'assez bonne heure pour qu'on pt
ensuite souper dehors. Ma tante et moi avions la permission d'occuper
les loges de la reine. C'tait une faveur qu'elle n'accordait qu' six
ou huit femmes des plus jeunes de son palais. Elle en avait  l'Opra, 
la Comdie-Franaise et au thtre alors nomm la Comdie-Italienne, o
l'on jouait l'opra-comique en franais. Nous n'avions qu' lire le
_Journal de Paris_ pour dcider de notre choix entre les diffrents
thtres.

Ces loges, toutes trois aux premires d'avant-scne, taient meubles
comme des salons trs lgants. Un grand cabinet, bien chauff et
clair, les prcdait. On y trouvait une toilette toute monte, garnie
des objets ncessaires pour refaire sa coiffure si elle tait drange,
une table  crire, etc. Un escalier communiquait avec une antichambre
o restaient les gens.  l'entre se tenait un portier  la livre du
roi. On n'attendait pas un moment sa voiture. Le plus souvent on
arrivait  la Comdie-Italienne pour la premire pice, qui tait
toujours la meilleure, et  l'Opra pour le ballet. Je ne rapporte ces
dtails assez futiles que pour tablir leur contraste avec ma position
actuelle, alors qu' l'ge de soixante et onze ans je suis oblige de me
refuser une mauvaise chaise  porteur de quarante sols pour aller le
dimanche  la messe quand il pleut.

Puisque me voici tablie chez ma tante, c'est le moment de parler de sa
socit, la plus lgante et considre de Paris, et par laquelle je fus
adopte ds mon premier hiver dans le monde. Elle se composait de quatre
femmes trs distingues, lies ensemble ds leur jeunesse par une amiti
qui,  leurs yeux, reprsentait comme une sorte de religion, peut-tre,
hlas! la seule qu'elles eussent. Elles se soutenaient, se dfendaient
les unes les autres, adoptaient leurs liaisons mutuelles, les opinions,
les gots, les ides de chacune; protgeaient, envers et contre tous,
les jeunes femmes qui se liaient  quelqu'une d'entre elles.
Considrables par leurs existences et leur rang dans le monde, Mme
d'Hnin, la princesse de Poix, ne Beauvau; la duchesse de Biron, qui
venait de perdre sa grand'mre, la marchale de Luxembourg, et la
princesse de Bouillon, ne princesse de Hesse-Rothenbourg, taient ce
qu'on nommait alors des esprits forts, des philosophes. Voltaire,
Rousseau, d'Alembert, Condorcet, Suard, etc., ne faisaient pas partie de
cette socit, mais leurs principes et leurs ides taient accepts avec
empressement, et plusieurs hommes, amis de ces dames, frquentaient ce
cnacle de gens de lettres,  cette poque compltement spar de la
haute classe des gens de la cour.

Le ministre de M. Necker fut ce qui contribua le plus  mler les
classes diverses qui s'taient tenues loignes l'une de l'autre
jusqu'alors. Mme Necker, Genevoise pdante et prtentieuse, amena au
contrle gnral, quand elle s'y tablit avec son mari, tous les
admirateurs de son esprit et... de son cuisinier. Mme de Stal, sa
fille, appele par son rang d'ambassadrice  vivre dans la socit de la
cour, attira de son ct chez M. Necker toutes les personnes ayant des
prtentions  l'esprit. Ma tante et ses amies furent du nombre. M. le
marchal de Beauvau, pre de Mme de Poix, tait ami de M. Necker. Sa
femme tait un des _grands juges_ de la socit de Paris, il fallait en
tre reue et approuve pour acqurir quelque distinction. Elle attirait
chez elle, tout en les protgeant avec assez de hauteur, toute la tourbe
des anciens partisans de M. Turgot, qu'on nommait _la secte des
conomistes_.

Mais revenons  ma tante. Mme d'Hnin avait trente-huit ans lorsque je
me mariai. Elle avait pous,  quinze ans, le prince d'Hnin, frre
cadet du prince de Chimay, qui n'en avait que dix-sept. On les admira
comme le plus beau couple qui et jamais paru  la cour. Mme d'Hnin eut
la petite vrole la seconde anne de son mariage, et cette maladie, dont
on ne connaissait pas bien alors le traitement, laissa sur son visage
une humeur qui ne se gurit jamais.

Cependant elle tait encore trs belle lorsque je la connus, avait de
beaux cheveux, des yeux charmants, des dents comme des perles, une
taille superbe, l'air suprieurement noble. Son contrat de mariage avait
tabli le rgime de la sparation de biens, et jusqu' la mort de sa
mre elle vcut avec elle. M. d'Hnin, tout en ayant un appartement dans
la maison de Mme de Monconseil, et quoiqu'il ne ft pas spar
juridiquement de sa femme, vivait nanmoins de son ct, comme cela se
voyait trop souvent  la honte des bonnes moeurs, avec une actrice de la
Comdie-Franaise, Mlle Raucourt, qui le ruinait.

La cour justifiait par son indiffrence ces sortes de liaisons. On en
riait, comme d'une chose toute simple. La premire fois que j'allai 
Longchamp avec ma tante, nous croismes plusieurs fois, dans la file des
voitures, celle de cette actrice, absolument semblable  la voiture dans
laquelle nous tions nous-mmes. Chevaux, harnais, habillement des gens,
tout tait si parfaitement pareil, qu'il semblait que nous nous vissions
passer dans un miroir. Lorsque la socit est assez corrompue pour que
tout paraisse naturel et qu'on ne se choque plus de rien, comment
s'tonner des excs auxquels les basses classes, ayant de si mauvais
exemples devant les yeux, ont pu se porter. Le peuple n'a pas de nuances
dans ses sentiments, et ds qu'on lui donne sujet  mpriser et  har
ce qui est au-dessus de lui, c'est sans se rfrner qu'il se livre  ses
impressions.

Les femmes de la haute socit se distinguaient par l'audace avec
laquelle elles affichaient leurs amours. Ces intrigues taient connues
presque aussitt que formes, et quand elles taient durables, elles
acquraient une sorte de considration. Dans la socit des _princesses
combines_, comme on les appelait, il y avait pourtant des exceptions 
ces coutumes blmables. Mme de Poix, contrefaite, boiteuse, impotente
une grande partie de l'anne, n'avait jamais t accuse d'aucune
intrigue. Elle avait encore, lorsque je la connus, un charmant visage,
quoique ge de quarante ans. C'tait la plus aimable personne du monde.

Mme de Lauzun, nomme ensuite la duchesse de Biron quand mourut le
marchal de ce nom, mon respectable adorateur, tait un ange de douceur
et de bont. Aprs la mort de la marchale de Luxembourg, sa grand'mre,
avec qui elle demeurait, et qui tenait la plus grande maison de Paris,
elle avait achet un htel rue de Bourbon, donnant sur la rivire, et
l'avait arrang avec une simple lgance, proportionne  sa belle
fortune aussi bien qu' la modestie de son caractre. Elle y habitait
seule, car son mari,  l'exemple de M. d'Hnin, vivait avec une actrice
de la Comdie-Franaise. Depuis la mort de ma mre, dont l'amiti et
l'heureuse influence le retenaient dans la bonne compagnie, il s'tait
ml aux habitus du duc d'Orlans--galit--qui corrompait tout ce qui
l'approchait.

La duchesse de Lauzun avait une bibliothque trs curieuse et beaucoup
de manuscrits de Rousseau, entre autres celui de _La Nouvelle Hlose_,
tout entier crit de sa main, ainsi qu'une quantit de lettres et de
billets de lui  Mme de Luxembourg. Je me rappelle particulirement la
lettre qu'il lui crivit pour expliquer l'envoi de ses enfants aux
_Enfants trouvs_ et pour justifier une si inconcevable rsolution. Les
sophismes qu'il produit  l'appui de cette action barbare, sont mls
aux phrases les plus sensibles et les plus compatissantes sur le malheur
que Mme de Luxembourg venait d'prouver en perdant... son chien. Je
crois que tous ces manuscrits prcieux, ainsi que toutes les ditions
rares de cette collection, ont t ports  la Bibliothque du roi,
aprs la mort funeste de Mme de Biron.

Mme la princesse de Bouillon avait t marie trs jeune au dernier duc
de Bouillon, qui tait imbcile et cul-de-jatte. Elle vivait avec lui 
l'htel de Bouillon, sur le quai Malaquais. On ne le voyait jamais,
comme de raison, et il restait toujours dans son appartement, en
compagnie des personnes qui le soignaient. Cependant on l'apportait tous
les jours pour dner avec sa femme, et j'ai vu quelquefois leurs deux
couverts mis en face l'un de l'autre. Grce au ciel, je n'ai jamais eu
le malheur de rencontrer ce paquet humain informe port sur les bras de
ses gens. L't, il s'installait chez lui,  Navarre, dans ce beau lieu
qui a appartenu depuis  l'impratrice Josphine. Mais Mme de Bouillon,
je crois, y allait peu ou point.

C'tait une personne de prodigieusement d'esprit et d'agrment, et, 
mon gr, ce que j'ai connu de plus distingu.  aucun moment elle
n'avait t jolie. Elle tait d'une excessive maigreur, presque un
squelette, avait le visage allemand, plat, avec un nez retrouss, de
vilaines dents, des cheveux jaunes. Grande et dgingande, elle se
blottissait dans le coin d'un canap, retroussait ses jambes sous elle,
croisait ses longs bras dcharns sous son mantelet, et de cet
assemblage d'ossements sans chair il sortait tant d'esprit, des ides si
originales, une conversation si amusante, que l'on tait entran et
enchant. Sa bont pour moi tait fort grande, ce dont je me sentais
trs fire. Elle permettait  mes dix-huit ans d'aller couter ses
quarante ans, comme si nous eussions t du mme ge. Le grand intrt
que je prenais  sa conversation lui plaisait. Elle disait  ma tante:
La petite Gouvernet est venue s'amuser de moi ce matin. Je n'ignorais
pas qu' 2 heures moins un quart il fallait se sauver, de peur de
rencontrer son cul-de-jatte, chose qui l'aurait dsespre, car depuis
vingt ans et plus qu'elle avait ce spectacle sous les yeux, elle n'y
tait pas encore accoutume.

Pourtant cette laide et spirituelle princesse avait eu un ou plusieurs
amants. Elle levait mme une petite fille, qui lui ressemblait 
frapper, ainsi qu'au prince Emmanuel de Salm-Salm. Celui-ci passait pour
l'amant qu'elle avait adopt pour la vie, mais certes il tait alors
seulement son ami. Homme de grande taille, aussi maigre que sa
matresse, il m'a toujours paru insipide. On le disait instruit. Je le
veux croire, mais il enfouissait ses trsors, et l'on ne se rappelait
jamais rien de sa conversation.

Le chevalier de Coigny, frre du duc[60] premier cuyer du roi, tait
reconnu, jusqu' mon mariage, pour tre l'amant de ma tante, ou du moins
il en avait la rputation.  supposer mme qu'il l'et jamais t, il y
avait assurment bien longtemps que le titre seul lui en restait, car un
autre attachement le liait alors  Mme de Monsauge, veuve d'un fermier
gnral, et mre de la charmante comtesse tienne de Durfort. Il l'a
pouse depuis.

J'aimais beaucoup ce gros chevalier, de nature gaie et aimable. Comme il
avait cinquante ans, je causais avec lui le plus que je pouvais. Il me
disait mille anecdotes que je retenais et qui amuseraient peut-tre si
je les racontais. Destine  vivre dans le plus grand monde et  la
cour, j'coutais ses rcits avec intrt, car la connaissance des temps
passs m'tait trs utile.


IV

Les gens de l'ge du chevalier de Coigny, du comte de Thiard, du duc de
Guines, figuraient au nombre de mes amis, sensibles qu'ils taient au
plaisir que je tmoignais  causer avec eux. La socit de ma tante
avait dcid que je devais tre une femme _ la mode_. De mon ct,
j'avais rsolu, chose trs facile, puisque j'aimais passionnment mon
mari, de ne jamais couter, d'un jeune homme, une conversation qui ne me
conviendrait pas. Je les traitais sans austrit, sans pruderie, mais
avec cette sorte de familiarit qui dconcerte la coquetterie.
Archambault de Prigord disait: Mme de Gouvernet est insupportable;
elle se comporte avec tous les jeunes gens comme s'ils taient ses
frres.

Les femmes ne devenaient pas mes ennemies. Ne portant envie  personne,
je faisais valoir leurs avantages, leur esprit, leurs toilettes, jusqu'
impatienter ma tante qui, malgr la supriorit de son esprit, avait eu
beaucoup de petites jalousies dans sa jeunesse, et les recommenait,
maintenant pour moi.

Je savais aussi combien il tait important de se concilier les vieilles
femme, alors toutes-puissantes. Ma grand'mre s'en tait fait des
ennemies avant de quitter le monde, ou pour mieux dire, aprs que le
monde l'et abandonne. C'tait pour moi un dsavantage que d'avoir t
leve par elle. Il me fallait remonter le torrent auprs de beaucoup de
personnes qui avaient aim ma mre, et aux yeux desquelles la protection
de ma grand'mre constituait un grief, presque un tort.

J'avais renou mon amiti d'enfance avec mes amies de Rochechouart. Leur
socit tait toute diffrente de celle de ma tante, mais elle ne
dsapprouvait pas que je la cultivasse. Je voyais aussi les personnes
amies de ma belle-soeur, qui, tout en frquentant comme moi l'entourage
de ma tante, avait quelques relations distinctes des siennes.

Une maison o nous allions toutes, et o on me recevait avec la plus
affectueuse familiarit, tait celle de Mme de Montesson. Elle aimait M.
de La Tour du Pin comme un fils. Install chez elle depuis la mort de
Mme de Monconseil, il y tait rest jusqu' son mariage. Elle m'avait
accueillie avec une bont extrme, et je m'tais lie d'amiti avec sa
nice[61], fille de Mme de Genlis, Mme de Valence, plus ge que moi de
trois ans, et considre alors comme le modle des jeunes femmes. Elle
tait prte d'accoucher de son second enfant, ayant perdu le premier.

Les mchants prtendaient que Mme de Montesson, entrane par une
passion trs vive pour M. de Valence, l'avait dcid  pouser sa nice,
afin d'avoir un prtexte de se dvouer entirement  lui. Je ne sais pas
ce qu'il en faut croire. Elle aurait pu tre sa mre, mais on ne peut
nier que son empire sur Mme de Montesson tait tel qu'il fut cause de sa
ruine, par les mauvais arrangements qu'il lui conseilla dans
l'administration de la belle fortune qu'elle tenait de M. le duc
d'Orlans[62].

Il est de notorit qu'elle tait la femme trs lgitime de ce prince,
et qu'elle avait t marie par l'archevque de Toulouse, Lomnie, en
prsence du cur de Saint-Eustache, et dans son glise,  Paris. Le roi
ne voulut pas reconnatre le mariage et Mme de Montesson cessa d'aller 
la cour. M. le duc d'Orlans quitta son habitation du Palais-Royal pour
s'tablir dans une maison, rue de Provence, communiquant avec celle que
venait d'acheter Mme de Montesson, dans la Chausse-d'Antin. On abattit
toutes les sparations intrieures, et les deux jardins furent runis en
un seul. M. le duc d'Orlans conserva toutefois son entre sur la rue de
Provence, avec un suisse  sa livre, et Mme de Montesson la sienne avec
son suisse particulier en livre grise; mais les cours restrent
communes.

Lorsque j'entrai dans le monde, Mme de Montesson venait de quitter son
deuil de veuve, pendant lequel elle s'tait retire au couvent de
l'Assomption, la cour ne lui ayant pas permis de le porter publiquement
et de mettre ses gens en noir. Sa maison avait bonne rputation. Elle
voyait la meilleure compagnie de Paris et la plus distingue, depuis les
plus vieilles femmes jusqu'aux plus jeunes. Elle ne donnait plus alors
ni ftes ni spectacles, comme du vivant du duc d'Orlans, ce que je
regrettais beaucoup. Elle m'adopta tout de suite comme si j'eusse t sa
fille et, grce  son grand usage du monde, sa conversation et ses
conseils me furent fort utiles. Je n'aurais pas craint de la consulter
sur quelque intrt que ce ft, et j'tais assure de trouver en elle un
dfenseur, si quelqu'un m'avait attaque. Il ne se passait presque pas
de jours sans que je visse Mme de Valence, et souvent Mme de Montesson
me retenait  dner, quand l'heure tait dj avance. D'autre fois elle
m'envoyait dire de revenir dner avec elle, et cela sans faon, dans ma
toilette du matin.

J'avais donc pris mon essor pendant ce sjour que je fis chez Mme
d'Hnin. Mes parents ayant prolong leur sjour en Languedoc, lorsqu'ils
revinrent, vers le mois de fvrier 1788, je me trouvai  mon tour dans
l'impossibilit de quitter ma tante pour aller les rejoindre.

Une fausse couche m'alita. Elle fut provoque par trop de sang, je
crois; peut-tre n'tait-elle que la consquence d'une imprudence que je
commis  Versailles. Un dimanche soir, passant dans la galerie,
j'entendis sonner 9 heures. Dans la crainte que la reine ne ft dj
entre, je me mis  courir, heurtant mon panier aux portes en passant,
ce qui me secoua fort. Sur le moment, je ne ressentis aucune incommodit
et revins  Paris; mais, deux jours aprs, je tombai malade. Cet
accident me fut doublement pnible, et par le chagrin personnel qu'il me
causa, et par la dception, comme je le savais, que mon excellent
beau-pre en devait prouver.

Ma grand'mre me fit visite en arrivant  Paris. J'tais encore retenue
dans mon lit par une extrme faiblesse; mais elle feignit de croire que
c'tait un jeu jou pour rester chez ma tante. Bientt, par nos
conversations, elle apprit mes succs dans le monde, le bon accueil que
je recevais d'un grand nombre de personnes qu'elle dtestait, la
prvenance et l'amabilit que me tmoignaient les amis de ma mre. Elle
en conut un dpit mortel, et ds ce moment, je l'imagine, elle rsolut
de saisir le premier motif qui se prsenterait pour nous obliger 
quitter la maison de mon oncle. Je retournai nanmoins  l'htel Dillon.
On m'y avait arrang un charmant appartement dans les mansardes, auquel
on accdait, malheureusement, par un petit escalier vilain et tortueux,
qui passait prs du cabinet de toilette de ma grand'mre.

Le souvenir de la suite des circonstances qui amenrent la rupture avec
mes parents ne m'est pas rest. La haine indomptable de ma grand'mre
pour M. de La Tour du Pin, une jalousie effrne motive par le got que
mon oncle lui tmoignait, la crainte que ce dernier ne se laisst aller
 parler de ses affaires  mon mari, et par consquent  divulguer
celles de ma grand'mre et tous les engagements qu'elle avait pris pour
lui, furent, pour la plus grande partie, la cause de cette catastrophe
dans notre intrieur. Aprs plusieurs mois de conflits rpts, ma
grand'mre, pousse et excite par de mauvais conseillers, nous signifia
de sortir de chez elle. Malgr mes larmes, malgr l'intervention de mon
oncle l'archevque, dont nous avions su gagner l'affection, mais qui
craignait trop ma grand'mre pour oser lui rsister, nous dmes quitter
l'htel Dillon pour n'y plus rentrer, vers le mois de juin 1788.

Ma tante nous recueillit chez elle avec une grande bont. Ce fut avec un
profond chagrin cependant, malgr tous les tourments que m'infligeait le
caractre de ma grand'mre, que je me sparai de mes parents. La socit
se partagea dans son opinion. Les uns m'attriburent des torts
imaginaires. Les anciens amis de ma mre me dfendirent avec chaleur. La
reine fut du nombre. M. de La Tour du Pin, pas plus que moi, n'chappa
aux attaques. On l'accusa de violence, de prcipitation, etc. Enfin
cette poque fut une des plus pnibles de ma vie. J'ai connu alors mon
premier rel chagrin et le souvenir m'en cause une peine trs vive
encore, quoique je ne me reproche aucun tort qui l'ait pu provoquer.




CHAPITRE VIII

1788.--I. Installation chez Mme d'Hnin.--L't de 1788 
Passy.--Attentions de la reine pour Mme de La Tour du Pin.--La toilette
de la chambre de la reine.--Les ambassadeurs de Tippoo-Sab.--II. M. de
La Tour du Pin, colonel de Royal-Vaisseaux.--Indiscipline des officiers
de ce rgiment.--III. Le prince Henri de Prusse.--Son got pour la
littrature franaise.--Une reprsentation de Zare.--IV. L'htel de
Rochechouart.--M. de Piennes et Mme de Reuilly.--Le comte de Chinon,
depuis duc de Richelieu.--V. Couches malheureuses de Mme de la Tour du
Pin.--Deux grands mdecins.--Le chirurgien Couad.--Les concerts de
l'htel de Rochechouart.--Un bal chez lord Dorset.--VI. Approche de la
catastrophe rvolutionnaire.--Scurit de beaucoup d'honntes
gens.--chec de M. de La Tour du Pin  la reprsentation aux
tats-Gnraux.--M. de Lally et M. d'Eprmesnil, secrtaires de
l'Assemble de la noblesse.--Le prsident, M. de Clermont-Tonnerre.--La
princesse Lubomirska.--La popularit du duc d'Orlans.--Causes de
l'antipathie existant entre la reine et le duc d'Orlans.--Modes
anglaises en faveur.--VII. Origines de M. de
Lally-Tollendal.--Rpression d'une mutinerie dans un rgiment.--M. de
Lally au collge des Jsuites.--Comment il prit la rsolution de
poursuivre la rhabilitation de la mmoire de son pre, le gnral de
Lally-Tollendal.--Influence exerce sur lui par Mlle Mary Dillon.


I

1788.--Ma tante, Mme d'Hnin, nous recueillit dans sa maison de la rue
de Verneuil. Elle me logea au rez-de-chausse, qui donnait sur un petit
jardin excessivement triste. Nous ne voulions pas lui tre  charge. Une
cuisinire  notre service nourrissait nos gens et prparait nos repas
quand ma tante dnait dehors ou tait de semaine.

Ma bonne Marguerite, qui ne m'avait jamais quitte, rsista aux offres,
 toutes les avances et mme aux prires de ma grand'mre pour
m'accompagner. J'avais pour cette excellente fille une tendresse extrme
et ma confiance en elle tait sans bornes. Quoique ne sachant ni lire ni
crire, elle tait capable du dvouement le plus absolu, et elle avait,
comme je crois l'avoir dj dit, un jugement d'une justesse surprenante
sur les caractres et les personnes. Elle m'a t bien utile. Je
n'aurais su me passer de ses soins. Rien ne pouvait les remplacer.

Nous allmes passer l't de 1788  Passy, dans une maison que Mme
d'Hnin louait de concert avec Mmes de Poix, de Bouillon et de Biron. Ma
tante et moi y tions  demeure. Ces dames y venaient tour  tour. Je
commenais une grossesse et je me mnageais beaucoup, dans la crainte
d'un nouvel accident. Cependant je continuai  me rendre  Versailles
jusqu'au jour o je fus grosse de trois mois. Aprs cette poque il
n'tait pas d'usage d'aller  la cour.

La reine avait la bont de me dispenser de l'accompagner  la messe,
craignant que je ne glissasse sur le parquet en marchant un peu vite. Je
restais dans sa chambre pendant qu'on tait  la chapelle, et je connus
ainsi tous les dtails du service des femmes de garde-robe. Il
consistait  faire le lit,  emporter les vestiges de toilette, 
essuyer les tables et les meubles. Ce qui paratrait bien singulier dans
les moeurs actuelles, les femmes de garde-robe ouvraient d'abord les
immenses rideaux doubles qui entouraient le lit, puis taient les draps
et les oreillers que l'on jetait dans d'immenses corbeilles doubles de
taffetas vert. Alors quatre valets en livre venaient retourner les
matelas, que des femmes n'auraient pas eu la force de remuer. Aprs
quoi, ils se retiraient, et quatre femmes venaient mettre des draps
blancs et arranger les couvertures. Le tout tait fait en cinq minutes,
et quoique la messe ne durt pas, aller et retour compris, plus de
vingt-cinq  trente minutes, je restais encore seule un assez long
moment, installe dans un fauteuil prs de la fentre. Quand il y avait
beaucoup de monde, la reine, toujours prvenante, me disait en passant
d'aller m'asseoir dans le salon de jeu, pour m'pargner la fatigue de
rester trop longtemps sur mes jambes.

Ces prcautions m'empchrent d'assister  la rception des ambassadeurs
de Tippoo-Sab, qui se fit avec beaucoup de splendeur. Ils venaient
demander l'appui de la France contre les Anglais. Mais nous ne leur
donnmes que des paroles, comme nous avions fait aux Hollandais. Ces
trois Indiens restrent plusieurs mois  Paris, aux frais du roi,
voitures partout dans un carrosse  six chevaux. Je les ai vus trs
souvent  l'Opra et dans les autres lieux publics. Ils taient tous de
ce beau sang hindou brun clair, avaient des barbes blanches qui leur
descendaient  la ceinture, et portaient de trs riches costumes. 
l'Opra, une belle loge aux premires leur tait rserve. Assis dans de
grands fauteuils, ils mettaient souvent leurs pieds, chausss de
babouches jaunes, sur le bourrelet de la loge,  la grande joie du
public qui, pourtant, ne le trouvait pas mauvais.


II

M. de La Tour du Pin venait d'tre nomm colonel du rgiment de
Royal-Vaisseaux. Ce corps tait trs indisciplin, non pas par la
conduite des soldats et des sous-officiers, qui tait excellente, mais
par l'attitude des officiers, gts par leur prcdent colonel, M.
d'Ossun, mari de la dame d'atours de la reine. Lorsque mon mari, d'une
grande svrit sur la discipline, arriva  son rgiment, il trouva que
ces messieurs, quoiqu'ils se vantassent d'avoir vingt-deux chevaliers de
Malte parmi eux, ne faisaient pas leur service. Ayant constat qu'aux
exercices journaliers le rgiment tait command par les sous-officiers
et par le lieutenant-colonel, M. de Kergaradec, M. de La Tour du Pin
dclara, qu'allant lui-mme chaque jour  l'exercice, au soleil levant,
il entendait que tous les officiers y fussent aussi prsents. Cet ordre
dchana des fureurs inoues. Un camp devait tre form cette anne 
Saint-Omer sous le commandement de M. le prince de Cond. On dsigna le
rgiment de Royal-Vaisseaux comme rgiment de modle, afin de mettre 
excution de nouvelles ordonnances de tactique qui venaient de paratre.
Cette distinction, loin de flatter les officiers, comme cela aurait d
tre, les mcontenta, parce qu'elle les obligeait  renoncer aux
habitudes de paresse et de ngligence qu'on leur avait laiss prendre.
Ils ne craignirent pas la honte de se coaliser pour rsister  toutes
les objurgations de leur chef. Punitions, arrts, prison, rien ne put
les dterminer  remplir leurs devoirs. La rsolution fut mme prise par
les officiers de ne voir leur colonel que lorsqu'ils ne pourraient s'en
dispenser officiellement. Toutes les invitations  dner qu'il leur
envoya furent dclines. C'tait presque une rvolte ouverte. L't se
passa ainsi. Le camp se forma, et le rgiment s'y rendit. La premire
manoeuvre, qu'il devait excuter comme modle, alla mal. M. de La Tour du
Pin tait furieux. Il rendit compte  M. le prince de Cond du mauvais
esprit du rgiment, ou plutt du corps d'officiers. Le prince dclara
que si,  la premire manoeuvre, les officiers ne faisaient pas mieux, il
les enverrait tous aux arrts, pour tout le temps de la dure du camp,
et que les sous-officiers commanderaient les compagnies. Cette menace
fit effet. De plus,  la sortie du camp, l'inspecteur, le duc de Guines,
laissa savoir qu'il n'y aurait pour les officiers de Royal-Vaisseaux
aucune rcompense, ni croix de Saint-Louis, ni semestre, et que le
colonel resterait l'hiver  la garnison. Ces messieurs se soumirent
alors, firent des excuses  M. de La Tour du Pin, et depuis ce temps se
conduisirent bien. Malheureusement ils avaient donn un mauvais exemple,
qui ne fut que trop suivi un an aprs.


III

Pendant que ces choses se passaient  Saint-Omer, je vivais trs
agrablement  Passy avec ma tante et une ou deux de ses amies. J'allais
souvent  Paris, et aussi passer quelque temps  Berny, chez Mme de
Montesson, toujours pleine de bonts pour moi. J'y rencontrais trs
frquemment le vieux prince Henri de Prusse, frre du grand Frdric.
C'tait un homme de beaucoup de capacit militaire et littraire, grand
admirateur de tous les philosophes que son frre avait attirs  sa
cour, et particulirement de Voltaire. Il connaissait notre littrature
mieux qu'aucun Franais. Il savait par coeur toutes nos pices de
thtre, et en rptait les tirades avec le plus effroyable accent
allemand qu'on pt entendre, et une fausset d'intonation si ridicule
que nous avions bien de la peine  nous empcher de rire.

Un jour, dans l'automne, Mme de Montesson ayant mis la conversation sur
Zare[63], le prince aussitt de proposer d'en jouer les principales
scnes, ayant tudi, dit-il, de faon toute particulire, le personnage
d'Orosmane. Aussitt on distribue les rles. Le prince Henri fera le
sultan[64]; Mme de Montesson, avec, ses cinquante-cinq ans, reprsentera
Zare; M. de La Tour du Pin, qui disait les vers comme le meilleur
acteur, sera Nrestan; et l'on commence. Les fauteuils sont disposs
comme les siges au thtre et tous les flambeaux du chteau sont
rassembls pour former la rampe. J'tais la seule spectatrice avec
quelques jeunes personnes, parentes ou protges de Mme de Montesson,
car Mme de Valence jouait le rle de Fatime, et M. de Valence celui de
Lusignan. Le prince ne nous fit pas grce d'un vers. Au dnouement,
n'ayant sous la main aucun objet pour se tuer, on lui passa un couteau 
couper les brochures, et on avana un canap sur lequel il se laissa
tomber pour mourir. Jamais je n'ai rien vu d'aussi ridicule que cette
reprsentation, dont le prince fut nanmoins parfaitement satisfait.

On runissait pour lui plaire des littrateurs distingus: Suard,
Marmontel, Delille, qui lisait les diffrents pisodes de son pome de
l'Imagination, encore  l'tat de manuscrit; Elzar de Sabran, g de
douze ans seulement, qui rcitait dj des fables de sa composition.
Tout cela charmait ce bon prince. Il n'avait contre lui que son laid
visage et son accent allemand, chose d'autant plus singulire qu'il
ignorait compltement sa langue et parlait parfaitement le franais.


IV

N'crivant pas l'histoire de la Rvolution, je ne parlerai, pas de
toutes les conversations, des contestations, des disputes mme que la
diffrence des opinions occasionnaient dans la socit. Pour mes
dix-huit ans, ces discussions taient fort ennuyeuses, et je tchais de
m'en distraire en allant le plus souvent possible dans une charmante
maison, o m'attiraient des liaisons d'enfance qui avaient repris une
grande intimit,  dater surtout du jour o j'avais d quitter mes
parents. L'htel de Rochechouart tait une de ces maisons patriarcales
que l'on ne verra plus et o se mlaient sans gne, sans ennui, sans
exigence, plusieurs gnrations.

Mme de Courteille, veuve trs riche, avait mari sa fille unique au
comte de Rochechouart. Elle habitait avec sa fille, son gendre et leurs
deux filles, une belle et vaste maison btie par eux dans la rue de
Grenelle. Mme de Rochechouart tait l'amie intime de ma mre, et j'avais
pass mon enfance avec ses deux filles, plus ges que moi de deux 
quatre ans. L'ane avait pous,  quinze ans, le duc de Piennes,
depuis duc d'Aumont. C'tait une aimable personne, agrable de figure
sans tre prcisment jolie. M. de Piennes, amant avou et dclar,
selon l'usage de la haute socit d'alors, de Mme de Reuilly, rendait sa
femme trs malheureuse. Elle l'aimait et se consumait du chagrin caus
par ses mauvais procds, tout en essayant de le cacher soigneusement et
sans jamais profrer une plainte. Il possdait les plus beaux chevaux de
Paris, mais jamais elle ne pouvait s'en servir. Bien souvent je la
menais dans ma voiture de remise, et, en nous promenant aux
Champs-lyses, nous rencontrions dans son phaton le duc de Piennes
avec Mme de Reuilly. La pauvre duchesse dtournait les yeux, et nous
n'aurions eu garde de parler de ce que nous avions bien vu toutes les
deux. Cependant ce mnage si mal assorti avait deux enfants, deux
garons, dont le cadet, le seul qui soit encore en vie, tait albinos.
Ses cheveux, ses sourcils et ses cils taient comme de la soie blanche;
ses yeux, bleu clair et rouges, pareils  ceux d'un lapin angora. Il ne
pouvait supporter la lumire, et on lui mettait une petite visire de
taffetas vert, qu'il n'a cess de porter pendant son enfance. L'an
avait une charmante figure et tait fort spirituel. Il a t tu en
Crime.

C'est avec la seconde soeur Rochechouart, Rosalie, que j'tais le plus
lie. On l'avait marie  douze ans et un jour avec le petit-fils du
marchal de Richelieu, le comte de Chinon, qui n'en avait que quinze. 
cette poque, elle tait encore petite fille, gentille, mais maigre et
fort dlicate; lui, un jeune garon dsagrable, pdant, et que, dans
nos bals d'enfants, nous ne pouvions souffrir. Le mariage avait t
clbr avant la mort de ma mre, et j'y avais assiste. Aussitt aprs
le dner, qui eut lieu  l'htel de Richelieu, et o toutes les
gnrations taient reprsentes, depuis celle du marchal, dont le
premier mariage datait du rgne de Louis XIV, jusqu' celle des amies de
la marie, petites filles de mon ge, le mari s'en fut avec son
gouverneur voyager dans toute l'Europe. Parti ainsi en 1782, au
commencement de l'anne, il ne revint en France que dans l'hiver de 1788
 1789. Il tait devenu alors un beau et grand jeune homme, et un
excellent sujet.

On se rjouissait de son arrive  l'htel de Rochechouart; mais sa
pauvre femme tait loin de partager cette joie. Devenue compltement
bossue  quatorze ans en se formant, elle se doutait, hlas! que son
mari aurait horreur de cette difformit. Elle ne s'illusionna pas au
point de croire que son talent de musicienne, sa voix anglique, son
instruction tendue, son caractre adorable et son esprit lev
pourraient faire oublier  ce mari, un inconnu presque, une telle
infirmit. Elle comprit que son visage agrable, sa physionomie
spirituelle, ses beaux cheveux, ses dents nacres comme des perles ne
suffiraient pas  compenser une taille contrefaite.

Le pauvre jeune homme, pour comble d'infortune, devait trouver,  son
retour, deux soeurs, nes du second mariage de son pre, toutes deux
aussi disgracies de la nature que sa femme. L'une est devenue depuis
Mme de Montcalm, l'autre Mme de Jumilhac. Ce trio de bossues lui fit
prendre la France en horreur.

Aux premiers indices de la Rvolution naissante il migra, se rendit en
Russie et s'acquit beaucoup de gloire dans la guerre des Russes contre
les Turcs, au cours de laquelle il servit comme volontaire dans l'arme
de l'impratrice Catherine II, avec MM. de Damas et de Langeron. Il
assista  la prise d'Ismal et s'y distingua fort. Aprs la mort de son
grand-pre et de son pre, il fut nomm premier gentilhomme de la
Chambre.

Rentr en Fiance sous le Consulat, il repartit bientt pour la Russie,
dont il n'est revenu qu' la Restauration, aprs avoir t plusieurs
annes durant gouverneur d'Odessa.

M. de Richelieu passa prs d'un an  Paris, et pendant cet hiver de 1788
 1789, l'htel de Rochechouart fut une des plus agrables maisons de
Paris. On y donna trs souvent des soires musicales qui ncessitaient
des rptitions plus agrables que la soire elle-mme.


V

Au mois de dcembre, j'eus une couche affreuse, dont je fus sur le point
de mourir. Aprs vingt-quatre heures de grandes douleurs, je mis au
monde un enfant, mort trangl en naissant. Je ne le sus pas sur le
moment, car j'avais perdu connaissance, et deux heures aprs la fivre
puerprale, qui rgnait alors  Paris sur les femmes accouches, me
mettait  l'agonie.

Quoique soigne par les premires clbrits mdicales de cette poque,
M. Baudelocque, accoucheur, et M. Barthez, mdecin, leur science ne
m'et pas sauve de la mort. Ma bonne Marguerite les entendit se dire
l'un  l'autre: Il ne vaudra pas la peine de revenir, puisqu'elle sera
morte avant deux heures. Effraye, elle en avertit un chirurgien nomm
Couad, qui tait fort attach  M. de La Tour du Pin. Ce chirurgien
proposa  mon mari d'essayer de me sauver par un remde violent, que mes
dix-huit ans me donneraient la force de supporter; mais, ajouta-t-il, il
n'y avait pas un moment  perdre. M. de La Tour du Pin, dsespr,
consentit  tout. On m'administra d'abord une forte dose d'ipcacuana,
dont l'effet me fit reprendre connaissance. Puis d'autres remdes que
j'ignore me furent donns, et le soir, j'tais hors de danger. Et cela
malgr la condamnation des grands mdecins qui, aprs s'tre retirs, se
vantrent de m'avoir sauve. Je restai longtemps trs faible et accable
par la tristesse d'avoir perdu mon enfant, une petite fille. Aucun soin
ne me manqua. Auprs de moi se relayaient, pour me tenir compagnie, soit
mes amies, soit les amies de ma tante, et, vers la fin de l'hiver, je
reprenais ma vie dans le monde et retournai faire de la musique 
l'htel de Rochechouart.

Ces sances musicales taient fort distingues. Elles avaient lieu une
fois la semaine, mais les morceaux d'ensemble taient rpts plusieurs
fois auparavant. Au piano se tenait Mme Mongeroux, clbre pianiste du
temps; un chanteur de l'Opra italien avait l'emploi de tnor; Mandini,
autre Italien, celui de _basso_; Mme de Richelieu tait la _prima
donna_; moi, le contralto; M. de Duras, le baryton; les choeurs taient
chants par d'autres bons amateurs. Viotti accompagnait de son violon.
Nous excutions ainsi les finales les plus difficiles. Personne
n'pargnait sa peine, et Viotti tait d'une svrit excessive. Nous
avions encore pour juge, les jours de rptition, M. de Rochechouart,
musicien dans l'me, et qui ne laissait passer aucune faute sans la
relever.

L'heure du dner nous surprenait souvent au milieu d'un finale. Au son
de la cloche, chacun prenait son chapeau; alors entrait Mme de
Rochechouart en disant qu'il y avait assez  dner pour tout le monde.
On restait, et aprs le dner la rptition reprenait. Ce n'tait plus
une matine, mais  proprement parler une journe musicale.

 la soire du jour de l'excution, assistaient toujours cinquante
personnes de tous les ges. Mme de Courteille se tenait dans son cabinet
jouant au trictrac avec ses vieilles amies. De temps en temps, elles
venaient dans le salon de musique voir ce qu'on nommait la belle
jeunesse.

Eloigne maintenant du monde, je ne puis juger par moi-mme de la
socit actuelle. Si j'en crois ce qu'on raconte, j'ai lieu de douter
qu'il existe aujourd'hui, dans les relations, cette aisance, cette
harmonie, ce bon ton, cette absence de toute prtention qui rgnaient
alors dans les grandes maisons de Paris. L se mlaient, la plupart du
temps, trois gnrations, sans se gner, sans se nuire.  l'poque o
j'cris, ces runions, o tous les ges se confondaient, sont choses du
pass, parat-il, et, comme le regrettait M. de Talleyrand, les vieilles
dames ne vont plus dans le monde.

Il me semble que ce fut vers le printemps de cette anne que le duc de
Dorset, ambassadeur d'Angleterre, fit place  lord Gower et  sa
charmante femme, lady Sutherland. Avant de quitter Paris, il donna un
beau bal. Le souper, organis par petites tables, eut lieu dans une
galerie tout entire garnie de feuillages. Au bas des billets
d'invitation, il avait mis fort cavalirement ces mots: Les dames seront
en blanc. Cette sorte d'ordre me dplut. Je protestai en me commandant
une charmante robe de crpe bleu, orne de fleurs de la mme couleur.
Mes gants taient garnis de rubans bleus, mon ventail de nuance
semblable. Dans ma coiffure, arrange par Lonard, se trouvaient des
plumes bleues. Cette petite folie eut son succs. On ne manqua pas de me
rpter  satit: Oiseau bleu, couleur du temps. Le duc de Dorset
lui-mme s'amusa de la plaisanterie en disant que les Irlandais avaient
mauvaise tte.


VI

Au milieu de ces plaisirs, on approchait du mois de mai 1789, et nous
aurions pu dire, comme dans _Tancrde:_

     ... Tous ces cris d'allgresse
     Vont bientt se changer en des cris de tristesse[65].

On marchait vers le prcipice en riant, en dansant. Les gens graves se
contentaient de parler de la destruction de tous les abus. La France,
disaient-ils, allait se rgnrer. Le mot de _Rvolution_ n'tait pas
profr. Celui assez os pour le prononcer aurait pass pour un fou.
Dans la haute socit, cette scurit mensongre sduisait les esprits
sages, dsireux de voir le terme des abus et la fin de la dilapidation
des deniers publics. C'est ce qui explique comment tant de gens honntes
et purs, et parmi eux le roi lui-mme, le premier  partager leurs
illusions, espraient,  ce moment, qu'on allait entrer dans un ge
d'or.

Maintenant qu'une longue vie a permis que je visse se drouler devant
moi tous ces vnements, je reste confondue du profond aveuglement du
malheureux roi et de ses ministres. Il est certain que le duc d'Orlans
avait commenc ses menes tnbreuses bien avant les tats-Gnraux.
Cependant le cahier qu'il avait envoy dans les diffrents bailliages o
il avait des proprits, semblait inspir par le patriotisme et
tmoignait de bonnes intentions. Le cahier fut port par plusieurs
personnes de la socit, charges de le reprsenter dans les assembles
de la noblesse des bailliages. Ces reprsentants pouvaient tre nomms
dputs aux tats-Gnraux. M. de La Tour du Pin alla  Nemours avec le
vicomte de Noailles, frre du prince de Poix; mais M. de Noailles
l'emporta sur mon mari, qui choua aussi  Grenoble, o il avait t
reprsenter son pre. Ce dernier fut lu en Saintonge.

Je me rappelle que, par une sorte de pressentiment, je fus trs
satisfaite que M. de La Tour du Pin n'et pas t nomm membre d'une
Assemble qui nous a t si funeste. Ma satisfaction provenait tout
simplement du profond ennui que me causaient les interminables
conversations politiques auxquelles j'assistais tous les jours. Les
habitus de la socit de ma tante, ma tante elle-mme, ne tarissaient
pas sur les moyens  employer pour rformer les abus, amener une
meilleure rpartition des impts. On insistait surtout sur la ncessit
de calquer la nouvelle constitution de la France sur celle de
l'Angleterre, que bien peu de personnes connaissaient. M. de Lally[66]
lui-mme, malgr sa prtention de la savoir  fond, en ignorait les
dtails; et cependant il passait pour un oracle. La puissance de sa
parole charmait les dames, qui l'coutaient avec dlices. Ma tante en
avait la tte tourne, et ne doutait pas de ses succs aux
tats-Gnraux.

Il venait d'tre lu dput  l'Assemble de la noblesse  Paris.
J'avais assist  une des premires runions de cette Assemble. Nous
tions vingt ou trente femmes caches derrire les rideaux des tribunes
mnages dans les fentres de la salle. Un incident remarquable attira
l'attention sur M. de Lally.  la nomination du bureau, les deux
premiers noms qui sortirent de l'urne du scrutin, pour tre socitaires
de l'Assemble, furent ceux de M. de Lally et de M. d'Eprmesnil,
prsident au parlement de Paris. Or, ce M. d'Eprmesnil avait t le
rapporteur de la funeste affaire qui avait fait monter le gnral de
Lally[67] sur l'chafaud en 1766. Devant les diffrentes cours o M. de
Lally, son fils, s'tait prsent pour obtenir la rhabilitation de la
mmoire de son pre et la cassation de l'arrt, M. d'Eprmesnil avait
plaid contre lui et agi de toutes faons pour faire maintenir la
condamnation, et cela avec un acharnement si furieux qu'une haine
profonde s'tait dclare entre les deux hommes. C'tait le feu et
l'eau. Aussi, lorsqu'on proclama ces deux secrtaires et qu'ils
quittrent leurs places au fond de la salle pour aller s'asseoir cte 
cte au bureau, un murmure d'intrt trs marqu pour M. de Lally se fit
entendre. On l'applaudit avec transport quand, dans quelques brves
paroles adresses  l'Assemble pour la remercier de sa nomination, il
indiqua que tous les dissentiments particuliers devaient disparatre
devant l'intrt public.

La nomination du prsident fit aussi grande sensation.  cette haute
fonction fut appel M. de Clermont-Tonnerre, jeune homme aussi distingu
par sa charmante figure et son loquence que par les rares qualits de
son esprit et de son caractre. Il pronona un beau discours,
certainement improvis, puisqu'il ne devait pas s'attendre  tre appel
 la prsidence d'une Assemble dont il tait le plus jeune membre. Sa
belle figure, son discours, son loquence produisirent sur la jeune et
belle princesse Lubomirska, assise  ct de moi, un effet qui devait
lui tre fatal. Ds ce moment, naquit en elle une passion folle pour M.
de Clermont-Tonnerre. Elle ne voulut plus quitter Paris et devint ainsi
une des premires victimes de la Terreur.

Vers le commencement du printemps de 1789, succdant au terrible hiver
qui avait t si dur aux pauvres, le duc d'Orlans--galit--tait trs
populaire  Paris. Il avait vendu, l'anne prcdente, une grande partie
des tableaux de la belle galerie du palais, et on rapportait
gnralement que les 8 millions provenant de cette vente avaient t
consacrs  soulager les misres du peuple pendant l'hiver rigoureux qui
venait de s'couler. Par contre, on ne disait rien,  tort ou  raison,
des charits des princes de la famille royale, de celles du roi et de la
reine. Cette malheureuse princesse tait tout entire livre  la
famille Polignac. Elle ne venait plus au spectacle  Paris. Le peuple ne
voyait jamais ni elle, ni ses enfants. Le roi, de son ct, ne se
laissait jamais apercevoir. Enferm  Versailles ou chassant dans les
bois environnants, il ne souponnait rien, ne prvoyait rien, ne croyait
 rien.

La reine dtestait le duc d'Orlans, qui avait mal parl d'elle. Il
souhaitait le mariage de son fils, le duc de Chartres, avec Madame
Royale. Mais le comte d'Artois, depuis Charles X, prtendait aussi  la
main de cette princesse pour son fils, le duc d'Angoulme, parti que
prfrait la reine. La demande du duc d'Orlans fut donc carte, et il
en conut un dpit mortel. Ses sjours  Versailles taient peu
frquents, et je ne me rappelle pas l'avoir jamais rencontr chez la
reine  l'heure o les princes y venaient, c'est--dire un moment avant
la messe. Comme, d'un autre ct, on ne le trouvait jamais dans son
appartement  Versailles, je ne lui avais pas t prsente
officiellement. Aussi tait-ce sa plaisanterie habituelle avec Mme
d'Hnin, quand il me rencontrait avec elle chez Mme de Montesson, de lui
demander mon nom. Cela ne m'empchait pas d'assister aux soupers du
Palais-Royal, qui furent assez brillants cet hiver.

J'tais  celui qui fut donn pour inaugurer la belle argenterie que le
duc d'Orlans avait commande  Arthur, le grand orfvre de l'poque. Si
je m'en rapporte  mes souvenirs, elle me parut trop lgre et trop
anglaise de forme, mais c'tait la mode. Il fallait que tout ft copi
sur nos voisins, depuis la Constitution jusqu'aux chevaux et aux
voitures. Certains jeunes gens mme, tels que Charles de Noailles et
autres affectaient l'accent anglais en parlant franais et tudiaient,
pour les adopter, les faons gauches, la manire de marcher, toutes les
apparences extrieures d'un Anglais. Ils m'enviaient comme un bonheur de
provoquer souvent, dans les lieux publics, cette exclamation: Voil une
Anglaise!


VII

Puisque j'ai parl de M. de Lally au moment o il devint un homme
marquant, il est bon que je fasse connatre son origine, ainsi que la
singularit de cette btardise de pre en fils, qui ne s'est peut-tre
jamais rencontre dans aucune autre famille.

Grard Lally, arrire-grand-pre du Lally dont je parle, tait un pauvre
petit gentilhomme irlandais, qui s'tait rang dans le parti de Jacques
II. Je crois qu'il tait originaire des terrs de mon
arrire-grand-oncle, lord Dillon[68], pre du Dillon[69] mort sans
hritiers mles et dont la fille unique[70] pousa mon grand-oncle
Charles[71]. Ceux-ci moururent sans enfants en laissant  mon
grand-pre[72] leur hritage.

La fille de mon arrire-grand-oncle lord Dillon se laissa sduire par
Grard Lally, qui tait probablement aimable et beau. Un fils tant n
de leurs relations, lord Dillon exigea que Grard Lally poust sa fille
et lgitimt l'enfant: premier cas de btardise.

Le fils naturel de Grard Lally se distingua dans les troubles et les
guerres de Jacques II, qui le fit baronet et lui permit de lever des
troupes dans les terres de son aeul. Il accompagna Jacques II en France
et mourut, si je ne me trompe,  Saint-Germain. Quoiqu'il ne se ft
jamais mari, il laissa cependant, lui aussi, un fils naturel qu'il eut
d'une dame de Normandie dont je n'ai jamais su le nom: second cas de
btardise.

La force prodigieuse de ce Lally, cr baronet par Jacques II sous le
nom de sir Grard Lally, tait lgendaire, et j'ai entendu citer de lui
des prouesses extraordinaires. Un jour,  l'arme, son rgiment refusa
le pain de munition comme tant de mauvaise qualit. Sir Grard Lally le
fait ranger en bataille, puis il se prsente seul devant la compagnie de
grenadiers, un morceau de pain dans une main, un pistolet dans l'autre.
Il commence par mordre dans le pain, dont il avale une bouche, et le
tend ensuite au premier grenadier. Celui-ci le refuse. Lally le vise au
coeur, tire et l'tend mort  ses pieds. Il prsente alors le morceau de
pain au second grenadier. Le soldat, atterr, le prend, et depuis il ne
fut plus question de mutinerie.

L'enfant naturel de sir Grard Lally devint le gnral de Lally,
condamn  la peine de mort et excut en 1766, rhabilit en 1781.

 douze ans, il commena  faire la guerre, se distingua dans toutes
celles du rgne de Louis XV, et accompagna le prince Charles-douard
dans sa glorieuse campagne de 1745, qui devait aboutir  la malheureuse
dfaite de Culloden, en 1746.

On disait qu' son retour en France, il tait tomb trs amoureux de ma
grand'mre. Ce qui est certain, c'est que la plus tendre amiti le liait
 Mlle Mary Dillon, soeur ane de mon grand-oncle, l'archevque de
Narbonne. Mlle Mary Dillon ne s'est pas marie et mourut, trs ge, 
Saint-Germain-en-Laye, en 1786.

Elle resta brouille pendant trs longtemps avec son frre l'archevque.
Cette brouille, provoque  l'origine, par des dissentiments d'intrts,
s'tait perptue  la suite de la fcheuse intervention de Mme de
Rothe, ma grand'mre, qui craignait l'influence de Mlle Dillon, qu'elle
dtestait, sur l'archevque. Aussi n'ai-je vu Mlle Dillon que l'anne
avant sa mort. Elle s'tait alors rconcilie avec mon grand-oncle, et
nous allmes souvent la voir  Saint-Germain.

Mais revenons aux Lally et au troisime cas de btardise,  laquelle ils
semblaient tre condamns. Avant l'envoi du gnral de Lally dans l'Inde
comme gouverneur des possessions franaises, il avait eu une intrigue
amoureuse avec une comtesse de Maulde, ne Saluces, femme d'un seigneur
flamand des environs d'Arras ou de Saint-Omer et tante des Saluces avec
lesquels nous fmes en relation  Bordeaux. Il en avait eu un garon et
le faisait lever sous un nom suppos au collge des jsuites,  Paris.
Un vnement dramatique, appel  exercer une influence dterminante sur
les destines de l'enfant, devait tre la consquence de son sjour dans
cet tablissement.

Mlle Mary Dillon, grande amie, comme je viens de le dire, du gnral de
Lally, tait dans la confidence de son intrigue avec la comtesse de
Maulde et s'occupait de l'enfant, qui ignorait son origine et le nom de
son pre. Aprs l'excution du gnral de Lally, un officier irlandais,
nomm Drumgold, charg par Mlle Dillon des dtails pcuniaires de la
pension du jeune homme, alla le voir. Les jsuites avaient jou un trs
funeste rle dans le procs et la condamnation de M. de Lally. Aussi M.
Drumgold, qui avait partag, avec tous les Irlandais au service de
France, la parfaite conviction qu'il avait t condamn injustement,
arriva au collge profondment mu et troubl par une rpugnance extrme
 dire au jeune garon, qui ignorait sa naissance, qu'on allait le
transfrer dans une autre institution. Mais il ne se trouva pas plutt
seul avec lui, que cet enfant de douze ans se mit  lui parler de
l'excution de M. de Lally, qui avait eu lieu la veille, l'approuvant et
dveloppant avec une loquence prcoce tous les arguments qu'on avait
fait valoir autour de lui, dans son collge, pour la justifier. M.
Drumgold, impuissant  se contenir en entendant un pareil langage sortir
de la bouche du fils mme de celui qui avait t excut, s'cria:
Malheureux, il tait ton pre!  ces mots, le jeune de Lally
s'affaissa vanoui et resta plusieurs heures sans connaissance. Une
maladie grave dont il fut  la mort se dclara, et c'est pendant sa
convalescence qu'il rsolut de faire casser l'arrt et de se consacrer 
la rhabilitation de la mmoire de son pre. Depuis ce moment, toutes
ses lectures, toutes ses tudes, toutes ses penses tendirent  ce but.

Le gnral de Lally avait reconnu son fils dans son testament. Celui-ci
prit son nom et,  dix-huit ans, il commena ses plaidoiries et composa
des mmoires qui passer,  juste titre, comme des modles de
raisonnement et d'loquence en ce genre pour rhabiliter son pre.
Pendant vingt ans ce fut son unique occupation, sa seule pense. Ayant
recueilli trs peu de fortune de l'hritage de son pre, il demeurait
avec Mlle Dillon  Saint-Germain, et tait fort protg par le marchal
de Noailles et le marchal de Beauvau, tous deux amis de Mlle Dillon.
Lorsqu'en 1785 mon grand-oncle se rconcilia avec sa soeur, nous vmes
chez elle,  Saint-Germain, M. de Lally, que je ne connaissais pas. Il
tait alors g de trente-cinq ans, avait une trs belle figure, mais un
air effmin qui ne me plaisait pas. Aprs avoir plaid lui-mme dans
trois parlements, il venait de gagner son procs, au cours duquel il
avait acquis une grande renomme d'loquence et une considration bien
mrite pour la constance qu'il avait mise  poursuivre le succs sa
cause. Il ne serait que juste d'attribuer une grande partie de l'honneur
de sa conduite  Mlle Dillon. Personne d'un esprit distingu, d'un
caractre trs suprieur, elle avait pris sur M. de Lally un empire
absolu et s'tait entirement dvoue  ses intrts dans la solitude o
vivait  Saint-Germain. Il la perdit en 1786, et elle lui laissa tout ce
dont elle put disposer et qui n'tait que du mobilier. De plus, elle
avait fait en sorte qu'il et la survivance de l'appartement qu'elle
occupait  Saint-Germain et qui tait celui que Louis XIV avait donn 
son pre, lorsqu'il arriva dans ce chteau avec Jacques II. Elle y tait
ne, ainsi que dix frres ou soeurs, dont l'archevque de Narbonne tait
le cadet. Mon pre regretta vivement, quand il revint des Iles, qu'on
et dispos de ce logement, berceau de sa famille en France. M. de Lally
et montr plus de dlicatesse en n'acceptant pas, parmi les objets qui
lui furent laisss, beaucoup de souvenirs de famille sans valeur pour
lui, mais que nous estimions  un haut prix, mon pre et moi, en raison
de leur provenance.




CHAPITRE IX

1789.--I. Mme de Genlis et le pavillon du couvent de
Belle-Chasse.--L'ducation des jeunes princes
d'Orlans.--Pamla.--Henriette de Sercey.--Une fille de Mme de
Genlis.--Curieuse origine de Mme Lafarge.--II. Courses de chevaux 
Vincennes.--Premiers rassemblements populaires.--Incendie des magasins
de Rveillon.--Une action charitable.--III. Installation 
Versailles.--Sance d'ouverture des tats-Gnraux: attitude du roi et
de la reine.--Mirabeau.--Le discours de M. Necker.--La faiblesse de la
Cour.--Le dpart de M. Necker.--IV. Le 14 juillet 1789: comment Mme de
La Tour du Pin apprend la nouvelle de l'insurrection; ses premires
consquences.--V. Retour de Mme de La Tour du Pin  Paris.--Les eaux de
Forges.--Le 28 juillet: effroi jet ce jour-l dans toutes les
populations.--M. et Mme de La Tour du Pin rassurent celle de
Forges.--Mme de La Tour du Pin est prise pour la reine 
Gaillefontaine.--La population arme.


I

1789.--L'hiver de 1789, froid et dsastreux pour le peuple, n'en fut pas
moins anim de plaisirs, de spectacles et de bals.

Dans ce temps-l, les circonstances m'amenrent  faire une connaissance
assez curieuse. Mme de Genlis, _gouverneur_[73] des jeunes princes
d'Orlans[74] et de Mademoiselle[75], habitait avec celle-ci, au couvent
de Belle-Chasse, un pavillon bti  cet effet et qui donnait, au bout de
la rue de Belle-Chasse, dans la rue Saint-Dominique. Ce pavillon, fort
petit; se composait d'un rez-de-chausse o l'on accdait immdiatement
de la rue, aprs avoir mont quelques marches couvertes par un auvent
sous lequel les voitures pouvaient pntrer quand le cocher n'tait pas
maladroit. Au pied de l'escalier on trouvait une tourire ou portire
qui ouvrait la grille. Un vestibule o restaient les domestiques servait
d'antichambre. On tait cens alors tre dans le couvent. Mme de Genlis
occupait ce pavillon, qui n'tait pas si grand que la maison de
Sainte-Luce[76],  Lausanne, avec Mlle d'Orlans, alors ge de treize
ans. Elle avait avec elle Pamla, depuis lady Edward Fitz-Gerald dont je
parlerai plus bas, et Henriette de Sercey, toutes deux leves avec la
princesse. Les princes, dont l'ducation lui tait galement confie, ne
couchaient pas dans le pavillon. Ils y venaient le matin de trs bonne
heure, s'en allaient le soir aprs le souper avec leur sous-gouverneur
et couchaient au Palais-Royal. Comme je les avais souvent rencontrs et
que j'tais fort amie de Mme de Valence, fille de Mme de Genlis, Mme de
Montesson m'invitait  venir chez elle quand les jeunes princes y
taient. Mme de Genlis se prit pour moi d'une belle passion et voulut
que je fisse partie des petites soires dansantes qui eurent lieu, une
fois la semaine, pendant cet hiver. Elles se terminaient toujours avant
11 heures et n'taient pas suivies d'un souper.

Le duc de Chartres commenait  aller dans le monde, c'est--dire qu'il
assistait quelquefois aux soupers du Palais-Royal. Il tait entr au
service militaire et avait le cordon bleu. C'tait un gros garon,
parfaitement gauche et disgracieux, avec des joues ples et pendantes,
l'air sournois, srieux et timide. On le disait instruit et mme savant.
Mais, dans ce temps de frivolit et d'insouciance, il suffisait de peu
de chose pour jeter de la poudre aux yeux. Il serait injuste de
prtendre, cependant, que le systme d'ducation de Mme de Genlis, tout
singulier qu'il pt paratre au monde d'alors, n'et pas, au milieu de
beaucoup de choses affectes et ridicules, un bon ct, surtout quand on
le comparait  celui adopt par le duc de Srent[77], gouverneur des
enfants de M. le comte d'Artois, pour ses deux lves, que l'on ne
voyait jamais et qui demeuraient aussi trangers  la France que s'ils
devaient rgner en Chine. Les princes d'Orlans, au contraire,
consacraient leurs promenades et leurs rcrations  tout ce qui pouvait
les instruire. Mtiers, machines, bibliothques, cabinets particuliers,
monuments publics, arts, rien ne leur tait tranger. Ils
s'instruisaient en s'amusant. On les rendait populaires, et les
vnements ont montr que celui des trois qui a survcu en a tir
profit. Dans le temps dont je parle, les deux cadets taient encore des
enfants. J'ai assist plusieurs fois  leur souper, les jours de petite
soire dansante. Quant aux autres invits, ils allaient souper chez eux
ou chez des amis, car il n'tait jamais question de manger, 
Belle-Chasse, ou de boire autre chose qu'un verre d'eau. Ce repas des
princes tait d'une frugalit extrme, on peut mme dire exagre. Mme
de Genlis n'y participait pas, et Henriette de Sercey et Pamla
trouvaient charmant d'tendre leur soupe d'un grand verre d'eau, puis
d'y casser des morceaux de pain sec.

 un bal que Mme de Montesson donna aux jeunes princes et o j'tais
particulirement bien mise et fort admire, elle proposa au jeune duc de
Chartres de danser avec moi. Il s'en dfendit fort; on dit mme qu'il
pleura. Il n'a pas fait tant de faons pour prendre la couronne.

Puisque j'ai cit le nom de Pamla, parlons un peu de son origine. Mme
de Genlis laissait entendre qu'elle avait recueilli l'enfant en
Angleterre, mais personne ne doutait qu'elle ne ft sa fille et celle de
M. le duc d'Orlans--galit.--Chose singulire, cependant, j'ai des
raisons de croire que l'assertion de Mme de Genlis tait la vrit. Ma
tante, lady Jerningham, avait connu intimement, dans le Shropshire, o
son mari avait de grandes terres, un _clergyman_[78], galement en
relation avec Mme de Genlis. Un jour, ce _clergyman_, tant  sa cure,
reut de Mme de Genlis une lettre dans laquelle elle lui disait: que,
pour des raisons particulires et extrmement importantes, elle dsirait
se charger de l'ducation d'une enfant de cinq  six ans, d'une petite
fille, dont elle lui faisait la description et lui donnait le
signalement le plus dtaill. Une grosse somme tait destine aux
parents de l'enfant,  condition du secret le plus absolu. Ils ne
devaient pas mme savoir le nom de la personne  qui l'on confiait
l'ducation de cette enfant, qui en recevrait une entirement suprieure
 son tat, et tait destine  une fortune leve.

Le cur trouva l'enfant telle que Mme de Genlis en avait donn la
description et l'envoya dans le lieu qui lui avait t indiqu, 
Londres. Lady Jerningham ne doutait pas que cette enfant ne ft Pamla.
On ne pouvait rien voir de plus dlicieux que sa figure,  quinze ans
qu'elle avait lorsque je la connus. Son visage n'avait pas un dfaut, ou
mme une imperfection. On et dit celui de la plus jeune des filles de
Niob. Tous ses mouvements taient gracieux, son sourire anglique, ses
dents d'un blanc perl.  dix-huit ans, en 1792, elle tourna la tte 
lord Edward Fitz-Gerald, cinquime fils du duc de Leinster, qui l'pousa
et la mena en Irlande, o il tait  la tte des insurgs--_United Irish
Men_[79].  la mort de son mari, elle revint sur le continent et
s'tablit  Hambourg, o elle pousa le consul amricain, M. Pitcairn.
Je reparlerai d'elle plus tard.

Sa compagne d'ducation, Henriette de Sercey, nice de Mme de Genlis,
tait une grosse fille non dpourvue d'esprit et doue du mrite de
n'tre aucunement jalouse de Pamla. Elle ne l'aimait cependant pas, je
crois, et prenait en piti les petits soins dont l'entourait Mme de
Genlis. Profitant avec assiduit de l'ducation qu'on lui donnait
l'occasion d'acqurir, elle eut des connaissances et des talents
distingus. Je tiens de Mme de Valence que Louis-Philippe,  dix-huit
ans, en avait t amoureux, et qu'aprs la mort de son pre, galit, il
aurait voulu l'pouser; mais elle s'y refusa et pousa,  Hambourg en
1793, un ngociant, M. Mathiesen. Aprs un an de mariage, ayant
rencontr un jeune Suisse du nom de Finguerlin, qui faisait le commerce
dans cette ville, ils provoqurent assez de scandale pour que le vieux
Mathiesen divort. Elle pousa alors son amant, Finguerlin, avec lequel
elle a toujours bien vcu et dont elle eut plusieurs enfants. Mme de
Genlis parle d'elle et de ses filles dans ses mmoires.

La singularit de cet intrieur, c'est que Mme de Genlis, qui avait
rellement une fille d'galit, l'avait prise en haine ds son enfance,
et lorsque sa fille lgitime pousa M. de Valence, elle lui confia cette
enfant, alors ge de huit ou dix ans, sous le prtexte que son
ducation servirait d'apprentissage  Mme de Valence pour celle qu'elle
aurait  donner plus tard  ses propres enfants. Cette petite fille, qui
passait pour une enfant trouve, tait, par consquent soeur de Mme de
Valence par sa mre, et soeur de Louis-Philippe par son pre. Chaque jour
je la rencontrais chez Mme de Valence. Elle tait fort raisonnable et
trs taciturne. Je ne lui ai pas connu d'autre nom que celui d'Hermine.
Mme de Valence la maria  un agent de change nomm Collard, qui avait
acquis, on ne sait trop comment, une assez bonne fortune. Plusieurs
filles naquirent de ce mariage. Toutes se sont bien tablies. Une
d'elles, Mme Cappelle, a eu pour fille la trop clbre Mme Lafarge.


II

Au printemps de 1789, aprs un hiver qui avait t si cruel pour les
pauvres et avant l'ouverture des tats-Gnraux, jamais on ne s'tait
montr aussi dispos  s'amuser, sans s'embarrasser autrement de la
misre publique. Des courses eurent lieu  Vincennes, o les chevaux du
duc d'Orlans coururent contre ceux du comte d'Artois. C'est en revenant
de la dernire de ces courses avec Mme de Valence et dans sa voiture
que, passant rue Saint-Antoine, nous tombmes au milieu du premier
rassemblement populaire de cette poque: celui o fut dtruit
l'tablissement de papiers de tenture du respectable manufacturier
Rveillon. J'eus longtemps aprs seulement l'explication de cette
meute, qui avait t paye.

Comme nous traversions le groupe de quatre cents ou cinq cents personnes
qui encombraient la rue, la vue de la livre d'Orlans porte par les
gens de Mme de Valence, M. de Valence occupant l'emploi de premier
cuyer de M. le duc d'Orlans, excita l'enthousiasme de cette canaille.
Ils nous arrtrent un moment en criant: Vive notre pre! vive notre
roi d'Orlans! Je fis peu d'attention alors  ces exclamations. Elles
me revinrent  l'esprit quelques mois plus tard, lorsque j'eus acquis la
certitude des projets de ce misrable duc d'Orlans. Le mouvement
populaire qui ruina Rveillon avait t combin, je n'en doute pas, pour
se dfaire de ce brave homme, qui employait trois  quatre cents
ouvriers et jouissait d'un grand crdit dans le faubourg Saint-Antoine.

Voici son histoire, comme, il la racontait lui-mme. Etant trs jeune,
il travaillait, je ne sais plus  quel mtier, dans ce faubourg o il
avait toujours habit. Un jour, en se rendant  sa journe, il rencontra
un pauvre pre de famille, ouvrier comme lui, que l'on conduisait en
prison pour mois de nourrice. Il se dsesprait de laisser sa femme et
ses enfants dans une affreuse misre, que sa dtention allait aggraver.
Rveillon, anim par le sentiment que la Providence lui avait procur
cette rencontre  dessein, court chez un brocanteur, vend ses outils,
ses habits, tout ce qu'il possde, paye la dette et rend ce pre  sa
famille. Depuis ce moment, disait-il, tout m'a russi. J'ai fait
fortune, je dirige quatre cents ouvriers et je puis faire la charit 
mon aise. C'tait un homme simple, juste, ador de ses ouvriers. Depuis
le soir de ce jour funeste, o l'on brla et dtruisit toutes ses
planches, ses machines et ses magasins, je ne sais ce qu'il est devenu.


III

Les lections termines, chacun prit ses dispositions pour s'tablir 
Versailles. Tous les membres des tats-Gnraux cherchrent des
appartements dans la ville. Ceux d'entre eux qui taient attachs  la
cour transportrent leurs maisons et leurs mnages dans les locaux qui
leur taient rservs au chteau. Ma tante y avait alors le sien, o je
logeais avec elle. Il tait situ trs haut au-dessus de la galerie des
Princes[80]. La chambre que j'occupais avait jour sur les toits, mais
celle de ma tante donnait sur la terrasse et avait une trs belle vue.
Nous ne couchions dans ce logement que le samedi soir. M. de Poix, comme
gouverneur de Versailles, disposait,  la Mnagerie[81], d'une charmante
petite maison attenant  un joli jardin. Il la prta  ma tante, qui s'y
installa avec tous ses gens, son cuisinier, ses chevaux et les miens,
c'est--dire mes chevaux de selle, et mon palefrenier anglais. Cette
habitation tait trs agrable. Tout ce que l'on connaissait
s'tablissait  Versailles, et l'on attendait avec gaiet et sans
inquitude, du moins apparente, l'ouverture de cette assemble qui
devait rgnrer la France. Quand je rflchis maintenant  cet
aveuglement, je ne le conois possible que pour les gens jeunes comme je
l'tais. Mais que les hommes d'affaires, que les ministres, que le roi
lui-mme en fussent atteints, la chose est inexplicable.

Je n'ai pas conserv le souvenir du motif pour lequel je n'accompagnai
pas la reine avec toute sa maison  la procession qui eut lieu aprs la
messe du Saint-Esprit. J'allai voir passer cette procession, qui
traversa, comme c'tait l'usage, la place d'Armes, pour se rendre d'une
des paroisses de Versailles  l'autre[82]. Nous occupions, avec Mme de
Poix, l'une des fentres de la grande curie. La reine avait l'air
triste et irrit. Etait-ce un pressentiment? M. de La Tour du Pin tait
si contrari de n'avoir pas t lu dput aux tats-Gnraux qu'il ne
voulut mme pas assister  la sance d'ouverture. Le spectacle tait
magnifique, et a t si souvent dcrit dans les mmoires du temps que je
n'en ferai pas le rcit. Le roi portait le costume des cordons bleus
tous les princes de mme, avec cette diffrence que le sien tait plus
richement orn et trs charg de diamants. Ce bon prince n'avait aucune
dignit dans la tournure. Il se tenait mal, se dandinait; ses mouvements
taient brusques et disgracieux, et sa vue, extrmement basse, alors
qu'il n'tait pas d'usage de porter des lunettes, le faisait grimacer.
Son discours, fort court, fut dbit d'un ton assez rsolu. La reine se
faisait remarquer par sa grande dignit, mais on pouvait voir, au
mouvement presque convulsif de son ventail, qu'elle tait fort mue.
Elle jetait souvent les yeux sur le ct de la salle o le tiers-tat
tait assis, et avait l'air de chercher  dmler une figure parmi ce
nombre d'hommes o elle avait dj tant d'ennemis. Quelques minutes
avant l'entre du roi, il s'tait pass une circonstance que j'ai vue de
mes propres yeux avec tous ceux qui taient prsents, mais que je ne me
rappelle pas avoir lue dans aucune des relations de cette mmorable
sance.

Tout le monde sait que le marquis de Mirabeau, n'ayant pu se faire lire
par l'assemble de la noblesse de Provence,  cause de l'pouvantable
rputation qu'il s'tait justement acquise, avait t lu par le
tiers-tat. Il entra seul dans la salle et alla se placer vers le milieu
des rangs de banquettes dpourvues de dossiers et disposes les unes
derrire les autres. Un murmure fort bas--_un susurro_--mais gnral se
fit entendre. Les dputs dj assis devant lui s'avancrent d'un rang,
ceux de derrire se reculrent, ceux de ct s'cartrent, et il resta
seul au centre d'un vide trs marqu. Un sourire de mpris passa sur son
visage et il s'assit. Cette situation se prolongea pendant quelques
minutes, puis, la foule des membres de l'assemble augmentant, ce vide
se combla peu  peu par le rapprochement forc de ceux qui s'taient
d'abord carts. La reine avait t probablement instruite de cet
incident, qui a peut-tre eu plus d'influence sur sa destine qu'elle ne
le souponnait alors, et c'est ce qui motivait les regards curieux
qu'elle dirigeait du ct des dputs du tiers-tat.

Le discours de M. Necker, ministre des finances, me parut accablant
d'ennui. Il dura plus de deux heures. Mes dix-neuf ans le trouvrent
ternel. Les femmes taient assises sur des gradins assez larges. On
n'avait aucun moyen de s'appuyer, si ce n'tait sur les genoux de la
personne place au-dessus et derrire soi. La premire trave avait t
naturellement rserve aux femmes attaches  la cour et qui n'taient
pas de service. Cela les obligeait  conserver un maintien irrprochable
et qui tait trs fatigant. Je crois n'avoir jamais prouv autant de
lassitude que pendant ce discours de M. Necker, que ses partisans
portrent aux nues.

Toutes les phases du commencement de l'Assemble constituante sont
connues. L'histoire les rapporte, et je n'cris pas l'histoire. Mon mari
rejoignit, le 1er juin, son rgiment, ainsi que les autres colonels. Il
tait en garnison  Valenciennes, et, par consquent, il ne fit pas
partie des troupes qu'on rassembla aux portes de Paris, sous le
commandement du marchal de Broglie, et dont on ne se servit pas en
temps opportun, par suite de cette fatale faiblesse qui se manifestait
toujours au moment o la fermet et t ncessaire. La reine ne savait
que montrer de l'humeur, sans jamais se dcider  agir. Elle reculait.
Il est vrai de dire aussi que ces empitements sur l'autorit royale
apparaissaient comme une chose si nouvelle que ni le roi ni la reine
n'en discernaient le symptme alarmant. La petite rvolte pour les
subsistances qui s'tait produite au dbut du rgne, et qu'on avait
nomme la _guerre des farines_, leur paraissait le plus grand excs
auquel le peuple pt se livrer.

On commenait bien  prvoir que l'Assemble constituante entranerait
plus loin qu'on ne l'avait pens d'abord, mais on croyait encore  la
possibilit de rprimer facilement l'esprit d'innovation qui pntrait
partout, et lorsque le roi alla  l'Assemble[83], le 23 juin, il ne
doutait pas, pauvre prince! que sa prsence ne ft rentrer sous terre
les innovateurs. Quelqu'un serait-il venu lui dire que l'on corrompait
son arme, que le rgiment des gardes franaises tout entier tait
gagn, que l'on arrtait  dessein les subsistances pour affamer Paris
et pousser la population  la rvolte, cette personne aurait pass pour
un fou. Ah! il est bien ais maintenant, cinquante ans aprs ces
vnements, et quand on a vu les consquences de la faiblesse de la
cour, de dire comment il aurait fallu agir! Mais  cette poque, alors
qu'on ignorait mme ce qu'tait une rvolution, prendre un parti ne
paraissait pas chose s facile. Tel qui s'applaudissait, en juin 1789,
d'avoir les ides d'un bon patriote, en a eu horreur trois mois plus
vautier Rien n'tait matriellement drang dans le rseau d'tiquettes
qui enveloppait la cour. On discutait dans les salons, on commenait 
changer des mots piquants, mais c'tait tout, et, pour ma part, je
ressentais un grand ennui des conversations politiques. Chaque jour
j'crivais  mon mari les propos que j'avais recueillis. Ces lettres qui
m'auraient t bien utiles pour rdiger mes souvenirs, je ne les ai pas
conserves. Je trouverais sans doute aujourd'hui, si je les avais sous
les yeux, qu'elles reproduisaient les caquets de la socit qui
m'entourait et o les femmes se faisaient l'cho des propos de leurs
amis. Le premier vnement qui commena  me paratre srieux fut la
sortie de M. Necker du ministre. Ce sont les conditions extraordinaires
de ce dpart, plutt que ses consquences, qui me frapprent. J'avais
t faire une visite au contrle gnral la veille du jour o nous
devions partir, ma tante et moi, pour aller chez M. le marchal de
Beauvau, dans sa maison de campagne du Val, au bout de la terrasse de
Saint-Germain. Mme de Poix, sa fille, se trouvait l avec quelques
personnes de la plus haute compagnie, tous de la _secte des
philosophes_. Cette partie de plaisir ne souriait gure  mes dix-neuf
ans. Mme la marchale de Beauvau, srieuse, pdante et peu indulgente,
m'intimidait affreusement. Il fallait absolument lui plaire en tout,
depuis la toilette jusqu' la conversation. Charles de Noailles, fils de
Mme de Poix, Amde de Duras, son cousin, tous deux mes ans d'un an,
et moi, aurions aim  aller un peu rire dans le jardin; mais la
rpartition des heures et des mouvements, la svrit des convenances ne
tolraient pas une telle infraction  la rgle. Cependant, le soir, nous
faisions de la musique, accompagns par Mme de Poix, qui tait
excellente musicienne, et Mme la marchale s'amusait  me voir faire
tableau avec sa petite ngresse Ourika. Je la prenais sur mes genoux,
elle me passait les bras autour du col et appuyait son petit visage noir
comme l'bne, sur ma joue blanche. Mme de Beauvau ne se lassait pas de
cette reprsentation, qui m'ennuyait extrmement, parce que j'ai
toujours eu horreur des choses factices.

Comme nous djeunions dans un pavillon du jardin, un valet de chambre
arriva fort troubl et demanda  M. le marchal s'il savait o tait M.
Necker. Il ajoutait que la veille, en revenant du conseil, le ministre
tait mont en voiture avec Mme Necker, disant qu'ils allaient souper au
Val; que depuis on ne l'avait pas revu et qu'on ne savait o le trouver;
que cette nouvelle commenait  se rpandre et qu'il se formait des
groupes devant les fentres du contrle gnral,  Versailles. Un
palefrenier  cheval avait t envoy dans tous les lieux o l'on
supposait que M. et Mme Necker auraient pu se rendre, mais nulle part on
ne signalait leur prsence. Cette disparition inquita fort, et ma tante
voulut retourner  Versailles, pour mieux dire,  la Mnagerie, o nous
tions tablies. En y arrivant, le mystre nous fut dvoil. Les chevaux
de M. Necker taient rentrs  Versailles aprs avoir conduit leurs
matres au Bourget. L ceux-ci avaient pris la poste pour se rendre en
Suisse en passant par les Pays-Bas. Son dessein, en quittant ainsi le
ministre, tait de se drober aux tmoignages de popularit que son
dpart n'aurait pas manqu de provoquer. J'ai entendu depuis blmer
cette dmarche comme entache d'un excs d'amour-propre;
personnellement, je crois que M. Necker tait de trs bonne foi et que,
prvoyant dj d'ailleurs qu'on courait  une catastrophe, il ne voulait
pas exciter le peuple, qui commenait  se faire craindre.

Mme de Montesson tait  Paris et se proposait de partir pour Berny, o
elle devait passer l't. Aimant le monde comme elle l'aimait, elle et
sans doute prfr s'tablir pour cette saison,  Versailles, alors le
centre de la socit et des affaires, et dont tendaient  se rapprocher
tous ceux qui le pouvaient. Mais sa position envers la cour ne le lui
permettait pas. D'un autre ct, le sjour de Paris, o l'on cherchait 
provoquer de l'inquitude pour les subsistances, un des moyens employs
par les rvolutionnaires pour soulever le peuple, n'tait plus tenable.
Berny tant peu loign de Versailles, o elle pouvait se rendre en deux
heures par la route de Sceaux, elle prit le parti de s'y tablir avec
Mme de Valence, et m'engagea  y venir passer un mois ou six semaines.


IV

Je fis donc partir, le 13 juillet, mes chevaux de selle avec mon
palefrenier anglais qui parlait  peine franais, et lui ordonnai de
passer par Paris pour se procurer quelques objets qui lui taient
ncessaires. Je cite cette petite circonstance comme preuve que l'on
n'avait pas la moindre ide de ce qui devait arriver  Paris le
lendemain. On parlait seulement de troubles partiels  la porte de
quelques boulangers accuss par le peuple de falsifier la farine. La
petite arme qui tait rassemble dans la plaine de Grenelle et au Champ
de Marc rassurait la cour, et quoique la dsertion y ft journalire, on
ne s'en inquitait pas.

Si l'on rflchit que ma position personnelle me mettait  porte de
tout savoir; que M. de Lally, membre influent de l'Assemble, demeurait,
avec ma tante et moi, dans la petite maison de la Mnagerie; que
j'allais tous les jours souper  Versailles, chez Mme de Poix, dont le
mari, capitaine des gardes, et membre de l'Assemble, voyait le roi tous
les soirs  son coucher ou  l'ordre, on sera bien surpris de ce que je
vais conter.

Notre scurit tait si profonde que le 14 juillet  midi, ou mme  une
heure plus avance de la journe, nous ne nous doutions, ni ma tante ni
moi, qu'il y et le moindre tumulte  Paris, et je montai dans ma
voiture, avec une femme de chambre et un domestique sur le sige, pour
m'en aller  Berny par la grande route de Sceaux qui traverse les bois
de Verrires. Il est vrai que cette route,--celle de Versailles 
Choisy-le-Roi,--ne rencontre aucun village et est fort solitaire. Je me
rappelle encore que j'avais dn de bonne heure  Versailles, de manire
 arriver  Berny assez  temps pour tre tablie dans mon appartement
avant le souper, servi  9 heures  la campagne. Cette rflexion rend
l'ignorance o nous tions encore plus extraordinaire. En arrivant 
Berny, je fus surprise, aprs avoir pntr dans la premire cour, de ne
voir aucun mouvement, de trouver les curies dsertes, les portes
fermes; mme solitude dans la cour du chteau. La concierge, qui me
connaissait bien, entendant une voiture, s'avana sur le perron et
s'cria d'un air troubl et effar: Eh! mon Dieu, madame! Madame n'est
pas ici. Personne n'est sorti de Paris. On a tir le canon de la
Bastille. Il y a eu un massacre. Quitter la ville est impossible. Les
portes sont barricades et gardes par les gardes franaises, qui se
sont rvolts avec le peuple. L'on conoit mon tonnement, plus grand
encore que mon inquitude. Mais comme, malgr mes dix-neuf ans les
choses imprvues ne me dconcertaient gure, j'ordonnai,  la voiture de
rebrousser chemin et me fis conduire  la poste aux chevaux de Berny,
dont je connaissais le matre comme un brave homme, fort dvou  Mme de
Montesson et  ses amis. Je lui tmoignai le dsir de retourner 
l'instant  Versailles. Il me confirma le rcit de la concierge, qui
n'tait compos que de suppositions, puisque personne n'tait sorti de
Paris. Seulement on distinguait les couleurs de la ville arbores sur
les barrires, et les sentinelles que l'on apercevait dans l'intrieur
criaient: Vive la nation! et avaient une cocarde aux trois couleurs 
leur chapeau.

Mon cocher de remise dclara qu'il ne retournerait  Versailles pour
rien au monde. Je fis alors atteler quatre chevaux de poste mens par
deux postillons dont le matre me rpondit, comme tant des garons
dtermins, puis je reparti? pour Versailles au grand galop. J'y arrivai
vers 11 heures. Ma tante avait eu la migraine. Elle tait couche. Elle
n'avait pas t chez Mme de Poix. M. de Lally n'tait pas revenu. Elle
ne savait rien. En me voyant prs de son lit, elle crut qu'elle, faisait
un mauvais rve ou que la tte m'avait tourn. Pour moi, j'avoue que le
sort de mon palefrenier anglais et de mes trois chevaux m'inquitait
surtout. J'avais une crainte mortelle qu'ils n'eussent t offerts en
holocauste  la nation.

Le lendemain matin, nous tions de bonne heure  Versailles. Ma tante
alla aux nouvelles. Je me rendis, dans le mme but, chez mon beau-pre,
o j'appris tout ce qui s'tait pass: la prise de la Bastille; la
rvolte du rgiment des gardes franaises; la mort de MM. de Launay et
Flesselles, et de tant d'autres plus obscurs; la charge intempestive et
inutile d'un escadron de Royal-Allemand, command par le prince de
Lambesc, sur la place Louis XV. Le lendemain, une dputation du peuple
fora M. de La Fayette de se mettre  la tte de la _garde nationale,_
qui s'tait institue. Puis, peu de jours aprs, la nouvelle arriva que
MM. Foulon et Bertier avaient galement t massacrs. Le rgiment des
gardes chassa tous ceux de ses officiers qui ne voulurent pas adhrer 
sa nouvelle organisation. Les sous-officiers prirent leurs places, et
cette coupable insubordination, dont l'exemple fut depuis suivi par
toute l'arme franaise, prsenta nanmoins cet avantage pour Paris,
qu'il y eut, au premier moment de l'insurrection, un corps organis qui
empcha la lie du peuple de se livrer aux excs qui se seraient produits
sans son intervention.

La petite arme de la plaine de Grenelle fut dissoute, les rgiments,
dont la dsertion avait clairci les rangs, importrent dans les
provinces o on les envoya en garnison le funeste esprit d'indiscipline
qui leur avait t inculqu  Paris, et rien dans la suite ne put
l'effacer.


V

Sept ou huit jours aprs le 14 juillet, M. de La Tour du Pin arriva en
secret de sa garnison  Versailles, tant il tait inquiet de son pre et
de moi.  Valenciennes, o son rgiment tait renferm, les rcits les
plus mensongers et les plus contradictoires s'taient succd toutes les
heures. Le ministre de la guerre, comte de Puysgur[84], et le duc de
Guines, son inspecteur, ne dsapprouvrent pas cette lgre infraction,
et un cong lui fut dlivr,  la demande de son pre, qui, dans ce
temps o il prvoyait dj une lvation que sa modestie l'empchait de
dsirer, tait bien aise de conserver son fils auprs de lui. Nanmoins,
aprs la visite du roi  Paris, exige par la Commune, et le retour de
M. Necker, rappel dans l'espoir de calmer les esprits, mon mari, qui
n'tait pas d'avis que son pre acceptt le ministre de la guerre qu'on
lui offrait, voulut s'loigner de Versailles pour ne pas influer sur sa
dtermination.

On m'avait ordonn les eaux de Forges, en Normandie, pour me fortifier,
car ma dernire couche, o j'avais t si malade, m'avait laiss une
grande faiblesse dans les reins, et l'on craignait mme que je n'eusse
plus d'enfants, ce qui me mettait au dsespoir. Nous allmes donc 
Forges, et le sjour d'un mois que nous y fmes est un des moments de ma
vie que je me rappelle avec le plus de bonheur. Ayant envoy l-bas nos
chevaux de selle, nous faisions, tous les jours, de longues promenades
dans les beaux bois et le joli pays qui entourent cette petite ville.
Nous avions emport des livres en grande varit, et mon mari, lecteur
infatigable, me lisait, tandis que je travaillais avec cette assiduit
et ce got pour les ouvrages des mains qui ne m'ont pas abandonne
encore,  l'ge avanc o je tche de rassembler ces souvenirs. Il n'y
avait pas de socit  Forges, si ce n'est une femme agrable dont j'ai
oubli le nom. Elle soupirait bien douloureusement en voyant l'union et
le charme de notre mnage, tandis que son mari, qu'elle aimait  la
passion, tait dans sa garnison, au bout de la France, sans espoir
d'obtenir de semestre avant dix-huit mois. Nous rencontrions souvent
aussi,  cheval, un officier de je ne sais quel rgiment. Il tait du
pays et, tout en nous indiquant les belles promenades  faire, nous
racontait que sa grande ambition serait d'entrer dans les gardes du
corps, sans se douter que ce dsir devait tre bientt satisfait.

Le 28 juillet est l'un des jours de la Rvolution o il arriva la chose
la plus extraordinaire et qui a t la moins explique, puisque, pour la
comprendre, il faudrait supposer qu'un immense rseau ait couvert la
France, de manire qu'au mme moment et par l'effet d'une mme action,
le trouble et la terreur fussent rpandus dans chaque commune du
royaume. Voici ce qui arriva  Forges ce jour-l, comme partout
ailleurs, et ce dont j'ai t tmoin oculaire. Nous occupions un modeste
appartement  un premier tage trs bas, donnant sur une petite place
traverse par la grande route qui conduit  Neufchtel et  Dieppe. Sept
heures du matin sonnaient, et j'tais habille et prte  monter 
cheval, attendant mon mari, parti seul pour la fontaine ce jour-l,
parce que,  la suite de je ne sais quelle circonstance, je n'avais pas
voulu l'accompagner. Je me tenais debout devant la fentre, et je
regardais la grande route, par laquelle il devait revenir, lorsque
j'entendis arriver du ct oppos une foule de gens qui couraient et qui
dbouchrent sur la place au-dessous de ma fentre--notre maison tait
situe  un coin--en donnant des signes de crainte dsesprs. Des
femmes se lamentaient et pleuraient, des hommes en fureur, juraient,
menaaient, d'autres levaient les mains au ciel en criant: Nous sommes
perdus! Au milieu d'eux, un homme  cheval les haranguait. Il tait
vtu d'un mauvais habit vert,  l'apparence dchir, et n'avait pas de
chapeau. Son cheval gris-pommel tait couvert de sueur et portait sur
la croupe plusieurs coupures qui saignaient un peu. S'arrtant sous ma
fentre, il recommena une sorte de discours sur le ton des charlatans
parlant sur les places publiques, et disait Ils seront ici dans trois
heures, ils pillent tout  Gaillefontaine[85], ils mettent le feu aux
granges, etc., etc. Et, aprs ces deux ou trois phrases, il mit les
perons dans le ventre de son cheval et s'en alla du ct de Neufchtel
au grand galop.

Comme je ne suis pas peureuse, je descendis; je montai  cheval, et je
me mis  parcourir au pas cette rue o affluaient peu  peu des gens qui
croyaient que leur dernier jour tait arriv, leur parlant, tchant de
leur persuader qu'il n'y avait pas un mot de vrai dans tout ce qu'on
leur avait dit; qu'il tait impossible que les Autrichiens, dont cet
imposteur venait de leur parler, et avec qui nous n'tions pas en
guerre, fussent arrivs jusqu'au milieu de la Normandie sans que
personne et entendu parler de leur marche. Parvenue devant l'glise, je
trouvai le cur qui s'y rendait pour faire sonner le tocsin.  ce moment
arriva  cheval M. de La Tour du Pin, que mon palefrenier avait t
chercher  la fontaine, avec l'officier dont j'ai parl plus haut. Ils
me trouvrent tenant, de dessus mon cheval, le collet de la soutane du
cur, et lui reprsentant la folie d'effrayer son troupeau par le
tocsin, au lieu de lui prouver, en unissant ses efforts aux miens, que
ses craintes taient chimriques. Alors mon mari, prenant la parole, dit
 tous ces gens rassembls que rien de ce qui leur avait t annonc
n'avait le moindre fondement; que, pour les rassurer, nous allions aller
 Gaillefontaine et leur en apporter des nouvelles, mais qu'en attendant
ils ne sonnassent pas le tocsin et rentrassent dans leurs maisons. Nous
partmes, en effet, au petit galop tous trois, suivis de mon palefrenier
qui, depuis le 14 juillet o il s'tait trouv  Paris, croyait que les
Franais, dont il n'entendait pas la langue, taient tous fous. Il
s'approchait respectueusement de moi en soulevant son chapeau, et me
disait: _Please, milady, what are they all about?_[86]

Au bout d'une heure, nous arrivmes au bourg o nous devions trouver les
Autrichiens. En descendant un chemin creux qui conduisait  la place, un
homme arm d'un mauvais pistolet rouill nous arrta par les mots: Qui
vive! puis, s'tant avanc au-devant de nous, il nous demanda si les
Autrichiens n'taient pas  Forges. Sur notre rponse ngative, il nous
mena sur la place en criant  toute la population qui y tait
rassemble: Ce n'est pas vrai! ce n'est pas vrai!  ce moment un gros
homme, espce de bourgeois, s'tant approch de moi, poussa
l'exclamation: Eh! citoyen, c'est la reine! Alors, de toutes parts, on
s'cria qu'il fallait me mener  la commune, et quoique je ne fusse pas
du tout effraye de cette conjoncture, je l'tais beaucoup du danger que
couraient une foule de femmes et d'enfants qui se jetaient dans les
jambes de mon cheval, animal trs vif. Heureusement, un garon
serrurier, tant sorti de sa boutique, vint me regarder, puis il se mit
 rire comme un fou, en leur disant que la reine avait au moins deux
fois l'ge de la jeune demoiselle et tait deux fois aussi grosse, qu'il
l'avait vue deux mois auparavant et que ce n'tait pas elle. Cette
assurance me rendit la libert, et nous repartmes aussitt pour
retourner  Forges, o dj se rpandait, le bruit que nous tions pris
par l'ennemi. Nous retrouvmes les hommes arms de tout ce qu'ils
avaient pu se procurer et la garde nationale organise. C'tait l le
but que l'on s'tait propos d'atteindre, et dans toute la France, au
mme jour et presque  la mme heure, la population se trouva arme.




CHAPITRE X

I. M. de La Tour pu Pin pre au ministre de la guerre.--Dners
officiels.--Commencement de l'migration.--La nuit du 4 aot.--Ruine de
la famille de La Tour du Pin.--Train de maison du ministre de la
guerre.--Mmes de Montmorin et de Saint-Priest.--Le contrle gnral et
Mme de Stal.--II. Organisation de la garde nationale de Versailles: son
commandant en chef, M. d'Estaing; son commandant en second, M. de La
Tour du Pin; son major, M. Berthier.--Une excution publique.--La
Saint-Louis en 1789.--La bndiction des drapeaux de la garde nationale
 Notre-Dame de Versailles.--La garde nationale de Paris et M. de
Lafayette.--III. Le banquet des gardes du corps au chteau.--Le Dauphin
parcourt les tables.--Le bout de ruban de Mme de Maill.--IV. Journe du
5 octobre.--Le roi  la chasse.--Paris marche sur
Versailles.--Dispositions de dfense.--Les femmes de Paris  Versailles
le 5 octobre.--Rvolte de la garde nationale de Versailles.--Projets de
dpart de la famille royale pour Rambouillet.--Envahissement des
ministres.--Hsitation du roi.--M. de Lafayette chez le roi.--Le calme
se rtablit.--V. Journe du 6 octobre.--Une bande arme envahit le
chteau.--Massacre des gardes du corps.--Tentative d'assassinat contre
la reine.--Prsence du duc d'Orlans au milieu des insurgs.--Dpart de
la famille royale pour Paris.--Le roi confie la garde du palais de
Versailles  M. de La Tour du Pin.--Santerre.--M. de La Tour du Pin se
rfugie  Saint-Germain.


I

Quelques jours aprs les vnements que je viens de raconter, mon mari
reut un courrier lui annonant la nomination de son pre au ministre
de la guerre. Nous repartmes aussitt pour Versailles. Alors commena
ma vie publique. Mon beau-pre m'installa au dpartement de la
Guerre[87] et me mit  la tte de sa maison pour en faire les honneurs,
de concert avec ma belle-soeur, galement loge au ministre, mais qui,
au bout de deux mois, devait nous quitter. J'occupai le bel appartement
du premier avec mon mari. J'avais t si accoutume,  Montpellier et 
Paris, aux grands dners, que ma nouvelle situation ne m'embarrassait
aucunement. D'ailleurs, je ne me mlais de rien que de faire les
honneurs. Il y avait par semaine deux dners de vingt-quatre couverts,
auxquels l'on priait tous les membres de l'Assemble constituante, 
tour de rle. Les femmes n'taient jamais invites. Mme de Lameth et moi
tions assises vis--vis l'une de l'autre, et nous prenions  ct de
nous les quatre personnages les plus considrables de la socit, en
observant de les choisir toujours dans tous les partis. Tant qu'on a t
 Versailles, les hommes assistaient sans exception  ces dners en
habit habill, et j'ai souvenir de M. de Robespierre en habit vert pomme
et suprieurement coiff avec une fort de cheveux blancs. Mirabeau seul
ne vint pas chez nous et ne fut jamais invit. J'allais souvent souper
dehors, soit chez mes collgues, soit chez les personnes tablies 
Versailles pendant le temps de l'Assemble nationale, comme on la
nommait.

Le jour mme du 14 juillet[88], M. le comte d'Artois quitta la France
avec ses enfants et se rendit  Turin chez son beau-pre[89]. Plusieurs
personnes de sa maison l'accompagnrent, entre autres M. d'Hnin, son
capitaine des gardes. La reine, craignant que quelque motion populaire
ne compromt la sret de la famille de Polignac, les engagea  quitter
aussi la France. Mme de Polignac donna donc sa dmission de gouvernante
des enfants de France et emmena avec elle la duchesse de Gramont, sa
fille. Je vis cette pauvre jeune femme la veille de son dpart. Il y
avait quinze jours seulement qu'elle tait accouche de son fils Agnor.
Elle le laissa  son mari, qui tait de quartier comme capitaine des
gardes. J'ignore au juste pourquoi elle ne resta pas auprs de lui. Ne
l'aimant pas, elle prfra sans doute suivre sa mre et emmener ses deux
filles. Elle avait pous le duc de Gramont  douze ans et un jour, et 
vingt-deux ans elle tait mre dj de trois enfants. Je la quittai
alors pour ne plus la revoir, et son souvenir m'a toujours t trs
doux, car son caractre tait aussi anglique que sa figure. Son visage
tait divin, mais elle n'avait pas de taille, quoiqu'elle ft trs
droite. Aussi Mme de Bouillon avait coutume de dire qu'elle lui voyait
des ailes sous le menton, comme aux chrubins.

Tout est de mode en France; celle de l'migration commena alors. On se
mit  lever de l'argent sur ses terres pour emporter une grosse somme.
Ceux, en grand nombre, qui avaient des cranciers, envisagrent ce moyen
de leur chapper. Les plus jeunes y voyaient un motif de voyage tout
trouv, ou bien un prtexte d'aller rejoindre leurs amis et leur
socit. Personne ne se doutait encore des consquences que cette
rsolution pouvait avoir.

Cependant la nuit du 4 aot, qui dtruisit les droits fodaux sur la
motion du vicomte de Noailles, aurait d prouver aux plus incrdules que
l'Assemble nationale n'en resterait pas  ce commencement de
spoliation. Mon beau-pre y fut ruin, et nous ne nous sommes jamais
relevs du coup port  notre fortune dans cette sance de nuit, qui fut
une vritable orgie d'iniquits. La terre de La Roche-Chalais, prs de
Coutras, tait tout entire en cens et rentes ou en moulins; elle avait
un passage de rivire, et le tout rapportait annuellement 30.000 francs,
avec la seule charge de payer un rgisseur pour recevoir les grains, qui
se remettaient  jour marqu, ou que l'on pouvait payer en argent
d'aprs la cote du march. Cette espce de proprit, qui instituait
deux propritaires pour le mme fond, tait fort en usage dans la partie
sud-ouest de la France. On ne dcrta pas d'abord la spoliation entire,
on arrta seulement  quel taux on pourrait se racheter. Mais, avant
l'expiration du dlai fix pour le versement de la somme due, on dcida
que l'on ne payerait pas. En sorte que tout fut perdu.

Outre ces 30.000 francs de rentes de La Roche-Chalais, nous perdmes le
passage de Cubzac, sur la Dordogne, 12.000 francs; les rentes du Bouilh,
d'Ambleville, de Tesson, de Cnevires, belle terre dans le Quercey,
dont mon beau-pre fut oblig de vendre le domaine l'anne suivante.
Voil comment un trait de plume nous ruina. Depuis nous n'avons plus
vcu que d'expdients, du produit de la vente de ce qui restait, du
d'emplois dont les charges ont presque toujours t plus fortes que le
revenu qu'ils procuraient. Et c'est ainsi que nous sommes descendus
pendant de longues annes, pas  pas, dans le fond de l'abme o nous
resterons jusqu' la fin de notre vie.

 ce moment, je ne me doutais pas encore que ma grand'mre, retire 
Hautefontaine depuis six mois avec mon oncle l'archevque, dt aussi me
dpouiller entirement de sa fortune, sur laquelle j'avais toute raison
de compter. Je ne pouvais prvoir que mon oncle, qui n'avait pas t
nomm aux tats-Gnraux, et dont le dcret spoliateur n'entamait les
revenus que de 5.000 ou 6.000 francs, qui jouissait encore de 420.000
francs de rentes sur les biens du clerg, dont il ne devait pas dpenser
le quart, dans la retraite o il vivait, dt laisser, quand il sortirait
de France l'anne suivante, 1.800.000 francs de dettes, dans lesquelles
la fortune de ma grand'mre se trouva compromise.

Toutes les consquences de la ruine qui venait de nous atteindre ne se
firent pas sentir tout d'abord. Mon beau-pre, au ministre, touchait
300.000 francs de traitement, outre celui de lieutenant gnral et de
commandant de province.  vrai dire, il tait tenu  un grand tat, et,
outre les deux dners de vingt-quatre couverts par semaine, nous avions
encore deux beaux et lgants soupers o j'invitais vingt-cinq ou trente
femmes vieilles et jeunes, runions dont nous jouissions uniquement ma
belle-soeur et moi; car, le plus souvent, mon beau-pre, qui se levait de
trs bonne heure, allait se coucher en sortant du conseil. Cela
n'empchait toutefois pas ses collgues et leurs femmes de venir chez
nous.

Malgr ma jeunesse, toutes ces dames me traitaient trs bien. Mme la
comtesse de Montmorin, femme du ministre des affaires trangres, se
montrait particulirement bonne et aimable  mon gard, et j'tais lie
avec la baronne de Beaumont, sa fille. La comtesse de Saint-Priest et
son excellent mari, ministre de la maison du roi, m'avaient adopte
comme une vieille connaissance, se souvenant m'avoir vue en Languedoc,
dans ma premire jeunesse, et mme  Paris, chez mon oncle, dans mon
enfance. J'en dirai autant de l'archevque de Bordeaux, M. de Cic, qui
tait garde des sceaux.

Mme de Saint-Priest tait Grecque par sa mre. Fille du ministre de
Prusse  Constantinople et d'une dame du Fanar[90], elle n'en tait
sortie que pour pouser M. de Saint-Priest, alors ambassadeur de France
auprs de la Porte. Quoique vivant dans son salon comme une dame
franaise, elle conservait dans son intrieur toutes les manies et
souvent le vtement d'une Grecque, ce qui m'amusait beaucoup. Elle avait
plusieurs enfants et tait de nouveau grosse au moment dont je parle.
Arrive de Constantinople depuis un an au plus, elle avait encore tout
le charme de la nouveaut et des surprises que lui causait
l'indpendance des femmes, tant soit peu libres, de France.

Je ne voyais presque pas Mme de La Luzerne, dont le mari[91] tait
ministre de la marine. Elle tait fille de M. Angran d'Alleray,
lieutenant civil, et se trouvait trs dplace  Versailles, o la
noblesse de robe ne venait jamais. Il ne m'est rest aucun souvenir de
cette maison, si ce n'est que c'taient des gens trs respectables et
gnralement estims.

Mme Necker, femme du contrleur gnral, ou, pour mieux dire, du premier
ministre, tenait un tat  peu prs semblable au ntre. Mais, comme elle
ne sortait presque pas, elle recevait tous les jours  souper des
dputs, des savants, mls aux admirateurs de sa fille, qui tenait
bureau d'esprit dans le salon de sa mre et tait alors dans toute la
fougue de sa jeunesse, menant de front la politique, la science,
l'esprit, l'intrigue et l'amour. Mme de Stal vivait chez son pre, au
contrle gnral,  Versailles, et ne faisait sa cour que le mardi, jour
de l'audience des ambassadeurs. Elle tait alors plus que lie avec
Alexandre de Lameth, encore ami de mon mari  cette poque. Cette
amiti, qui datait de leur jeunesse, m'inquitait. J'avais une trs
mauvaise opinion de la moralit de ce jeune homme; je craignais surtout
son ascendant en politique. Ma belle-soeur partageait mon sentiment 
l'gard de son beau-frre, et, lorsque, quelques mois plus tard, mon
mari se spara ouvertement de lui et de son frre Charles, nous en fmes
charmes.

N'ayant jamais eu la moindre prtention  l'esprit, je me bornais  user
avec prudence du bon sens dont la Providence m'avait doue. J'tais sur
le pied de relations intimes avec Mme de Stal, mais elles n'allaient
pas jusqu' la confidence. Mon mari, en qui elle avait assez de
confiance pour lui tout dire, m'avait donn les plus grands dtails sur
sa vie. J'en fis mon profit en me tenant en familiarit avec elle, mais
non pas en amiti.

Nous avions quelquefois des conversations qui seraient amusantes 
rappeler. Elle ne pouvait pas comprendre que je ne fusse pas
enthousiasme de ma figure, de mon teint, de ma taille, et quand je lui
avouais que je n'attachais pas  ces avantages personnels plus de prix
qu'ils n'en mritent, puisqu'ils passeraient avec l'ge, elle s'criait
navement que, si elle les avait possds, elle aurait voulu bouleverser
le monde. Son grand et singulier plaisir tait de supposer des
circonstances qui semblaient encore fabuleuses alors, puis de me
demander: Feriez-vous telle ou telle chose? Et comme, dans mes
rponses, je me montrais toujours dispose  mettre en pratique, avec
joie, les ides de dvouement, de sacrifice, d'abngation et de courage
que sa riche imagination lui inspirait, elle affirmait que j'avais une
raison romantique. Ce qu'elle concevait le moins, c'est que ce ft pour
son mari que l'on se sentt dispose  tous les sacrifices possibles, et
elle ne pouvait le comprendre qu'en disant: Apparemment que vous
l'aimez comme votre amant.

C'tait un singulier mlange que cette femme-l, et j'ai souvent cherch
 m'expliquer l'alliance de ses qualits et de ses vices. Mais le mot
_vice_ est trop svre. Ses grandes qualits taient seulement ternies
par des passions auxquelles elle s'abandonnait d'autant plus facilement
qu'elle prouvait toujours une sorte d'agrable surprise, lorsqu'un
homme recherchait auprs d'elle des jouissances dont sa figure
disgracie semblait devoir bannir  jamais l'espoir. Aussi, j'ai tout
lieu de penser qu'elle se livrait sans combat au premier homme qui se
montrait plus sensible  la beaut de ses bras qu'aux charmes de son
esprit. Et cependant on aurait tort de croire que je la considrasse
comme une vritable dvergonde, car malgr tout elle exigeait une
certaine dlicatesse de sentiment, et elle a t susceptible de
passions, trs vives et trs dvoues tant qu'elles duraient. C'est
ainsi qu'elle a aim passionnment M. de Narbonne, qui l'a abandonne,
autant qu'il m'en souvient, d'une manire indigne.


II

Les gardes nationales s'organisrent dans tout le royaume  l'instar de
celle de Paris, dont M. de La Fayette tait le gnralissime. Le roi
lui-mme dsira que celle de Versailles se formt et que tous les commis
et employs des ministres y entrassent, esprait que l'esprit en
deviendrait meilleur, et que toutes ces personnes, dont l'existence
dpendait de la cour, se montreraient disposes  ne pas l'abandonner.
On fit un mauvais choix pour la commander. Le comte d'Estaing, qui avait
acquis une sorte de rputation qu'il tait loin de mriter, fut appel 
sa tte. Je savais par mon pre ce qu'il fallait en penser. M. Dillon
avait servi sous ses ordres au commencement de la guerre d'Amrique et
avait eu les preuves les plus positives que M. d'Estaing manquait, non
seulement d'habilet, mais aussi de courage. Cependant,  son retour, on
le combla de faveurs, tandis que mon pre, auquel il devait son premier
succs, puisque ce fut le rgiment de Dillon qui prit la Grenade, n'eut,
aprs la guerre, que des dgots et des passe-droits. C'est grce aux
sollicitations de la reine que M. d'Estaing fut nomm commandant en chef
de la garde nationale de Versailles. Mais mon beau-pre, esprant qu'on
pourrait conserver de l'ascendant sur cette troupe, ce qu'il dsirait,
dsigna son fils pour en tre le commandant en second. Cela quivalait 
en avoir le commandement rel, car M. d'Estaing, dont la morgue et la
hauteur rpugnaient  se mler  cette troupe de bourgeois, ne s'en
occupait jamais que les jours o il ne pouvait s'en dispenser. Aussi
n'eut-il aucune part  l'organisation, ni  la nomination des officiers.
Berthier, depuis prince de Wagram, officier d'tat-major trs distingu,
en fut nomm major[92]. C'tait un brave homme, qui avait du talent
comme organisateur; mais la faiblesse de son caractre le laissa en
butte  toutes les intrigues. Il proposa, comme officiers, des marchands
de Versailles dj enrls dans le parti rvolutionnaire et qui semrent
la discorde dans la troupe.

On commenait dj, avant la fin d'aot,  dcouvrir des menes
coupables pour faire natre une disette dans les subsistances, et
plusieurs agents furent surpris et arrts. Deux d'entre eux furent
jugs et condamns, sur leurs propres aveux,  tre pendus. Le jour de
l'excution, le peuple s'assembla sur la place. La marchausse,
insuffisante pour maintenir l'ordre et empcher que la populace ne
dlivrt les condamns, crut prudent de les faire rentrer dans la
prison, et l'excution fut remise au lendemain. Le peuple brisa la
potence et pilla les boulangers, qu'on accusa d'avoir dnonc ceux qui
avaient voulu les sduire. Cependant, force devait rester  la loi, et
le jour dsign pour l'excution des condamns, M. de La Tour du Pin, 
dfaut de M. d'Estaing, qui n'avait pas voulu se rendre  Versailles,
assembla la garde nationale et lui ordonna de prter main-forte pour
l'excution des coupables. De violents murmures s'levrent, mais sa
fermet inbranlable en imposa. Sur sa dclaration aux gardes que tous
ceux qui refuseraient de marcher seraient  l'instant rays des
contrles, et que lui-mme allait se mettre  leur tte, ils n'osrent
pas rsister. Le peuple ainsi averti que le chef de la garde nationale
n'tait pas homme  se laisser pouvanter par des clameurs, ne s'opposa
plus  l'excution. Les hommes furent pendus, et la garde nationale crut
avoir fait une campagne appele  la couvrir de gloire. M. de La Tour du
Pin, qui n'avait jamais fait office d'excuteur des hautes oeuvres,
revint chez lui trs affect du triste spectacle dont il venait d'tre
tmoin.

Le jour de la Saint-Louis, il tait d'usage que les chevins et les
officiers de la ville de Paris vinssent souhaiter la bonne fte au roi.
Cette anne, la garde nationale voulut aussi tre admise  cette
distinction, et le gnralissime, M. de La Fayette, se rendit 
Versailles avec tout son tat-major, en mme temps que M. Bailly, maire
de Paris, et toute la municipalit. Les poissardes vinrent aussi, comme
c'tait la coutume, porter un bouquet au roi. La reine les reut, les
uns et les autres, en crmonie, dans le salon vert, attenant  sa
chambre  coucher. L'tiquette de ces sortes de rceptions fut suivie
comme  l'ordinaire. La reine tait en robe ordinaire, trs pare et
couverte de diamants. Elle tait assise sur un grand fauteuil  dos,
avec une sorte de petit tabouret sous ses pieds.  droite et  gauche,
quelques duchesses taient en grand habit sur des tabourets, et
derrire, toute la maison, femmes et hommes.

Je m'tais place assez en avant pour voir et entendre. L'huissier
annona: La ville de Paris! La reine s'attendait  ce que le maire mt
un genou en terre, comme il l'et fait les annes prcdentes; mais M.
Bailly, en entrant, ne fit qu'une trs profonde rvrence,  laquelle la
reine rpondit par un signe de tte qui n'tait pas assez aimable. Il
pronona un petit discours fort bien crit, o il parla de dvouement,
d'attachement, et aussi un peu des craintes du peuple sur le dfaut de
subsistances dont on tait tous les jours menac.

M. de La Fayette s'avana ensuite et prsenta son tat-major de la garde
nationale. La reine rougit, et je vis que son motion tait extrme.
Elle balbutia quelques mots d'une voix tremblante et leur fit le signe
de tte qui les congdiait. Ils s'en allrent fort mcontents d'elle,
comme je le sus depuis, car cette malheureuse princesse ne mesurait
jamais l'importance de la circonstance o elle se trouvait; elle se
laissait aller au mouvement qu'elle prouvait sans en calculer la
consquence. Ces officiers de la garde nationale, qu'un mot gracieux et
gagns, se retirrent de mauvaise humeur et rpandirent leur
mcontentement dans Paris, ce qui augmenta la malveillance que l'on
attisait contre la reine, et dont le duc d'Orlans tait le premier
auteur.

Les poissardes aussi furent mal accueillies et rsolurent de s'en
venger.

La garde nationale de Versailles, comme toutes celles du royaume, voulut
avoir des drapeaux, et il fut dcid qu'on les bnirait solennellement 
Notre-Dame-de-Versailles. Une dputation des principaux officiers, avec
M. d'Estaing  leur tte, vint me demander de quter  la crmonie de
cette bndiction. Il avait t convenu que je me rendrais gracieusement
 leurs voeux. Mais ma gravit faillit succomber, au milieu de mon
compliment d'acceptation, lorsque j'aperus, derrire M. d'Estaing, le
garon du chteau, arm jusqu'aux dents, Simon, qui avait soin de
l'appartement de ma tante et qui nous avait fait bien souvent  souper.
Ces disparates taient encore nouvelles et ne paraissaient que
plaisantes aux jeunes personnes. Si l'on m'avait dit que le modeste
major de la garde nationale, Berthier, dont le pre tait intendant du
dpartement de la guerre, serait prince souverain de Neufchtel et qu'il
pouserait une princesse d'Allemagne, j'aurais ri d'une semblable fable;
mais nous en avons vu bien d'autres plus singulires!

J'allai donc  cette crmonie trs brillante et trs solennelle, o se
trouvaient des dputations de tous les corps militaires prsents 
Versailles. Combien je fis de rflexions, pendant cette grand'messe qui
fut fort longue, sur la marche des vnements! Quatorze mois  peine
auparavant, j'avais qut, le jour de la Pentecte, dans la chapelle de
Versailles,  un chapitre des cordons bleus, devant le roi et tous les
princes du sang, dont plusieurs avaient dj quitt la France.

Au-devant de moi s'avana, pour me donner la main, un beau jeune homme
qui m'tait inconnu, fort confus de son rle; peut-tre tait-ce bien,
comme Simon, un garon du chteau ou quelque marchand de Versailles. Je
ne m'informai pas de son nom. La qute, dont le cur et ses pauvres se
montrrent trs satisfaits, fut bonne. Je n'en demandai pas davantage.
Mes ides aristocratiques taient bien un peu dranges par cette sorte
de rle, que l'on me faisait jouer. Mais mon beau-pre l'avait voulu et
le roi l'avait dsir. Cela suffisait pour que j'acceptasse la chose de
bonne grce. J'avais revtu une jolie toilette qui me valut beaucoup de
compliments, et il nous fallut encore donner  dner  l'tat-major de
cette garde de Versailles, que je ne pouvais souffrir par une sorte de
pressentiment.

Enfin l't s'avanait. Je commenais une grossesse qui semblait devoir
tre heureuse. Je me portais bien, et comme mon beau-pre avait douze
chevaux de carrosse dont il ne faisait pas usage, nous nous en servions,
ma belle-soeur et moi, pour nous promener dans les beaux bois qui
entourent Versailles.

On parlait tous les jours de petites meutes dans Paris  l'occasion des
subsistances, qui devenaient de plus en plus rares, sans que personne
pt assigner de raison  cette disette. Elle tait certainement cause
par les menes des rvolutionnaires.

La cour, atteinte d'un prodigieux aveuglement, ne prvoyait aucun
vnement funeste. La garde nationale de Paris ne se conduisait pas mal.
Le rgiment des gardes franaises, moins les officiers, en avait form
le noyau et avait, pour ainsi dire, inocul aux bourgeois qui taient
entrs dans sa composition quelques habitudes militaires. Les sergents
et les caporaux des gardes franaises, appels aux emplois d'officiers,
en avaient t les instructeurs, et cette garde fut tout de suite
constitue. M. de La Fayette se pavanait sur son cheval blanc, et ne se
doutait pas, dans sa niaiserie, que le duc d'Orlans conspirait et
rvait de monter sur le trne. C'est une absurde injustice de croire que
M. de La Fayette ait t l'auteur des affaires des 5 et 6 octobre 1789.
Il croyait rgner  Paris, et son rgne cessa le jour o le roi et
l'Assemble y vinrent rsider. On le chargea alors d'une responsabilit
qu'il ne dsirait pas. Il fut dbord par les rvolutionnaires et
entran par eux malgr lui. Je relaterai plus loin mes souvenirs sur
ces journes o la faiblesse du roi fit tout le mal.


III

On avait appel  Versailles le rgiment de Flandre-Infanterie, dont le
marquis de Lusignan, dput, tait colonel.  la suite de la qute dont
j'ai parl plus haut, les gardes du corps--c'tait la compagnie du duc
de Gramont qui tait de quartier--voulurent offrir un dner de corps aux
officiers du rgiment de Flandre et  ceux de la garde nationale. Ils
demandrent qu'on leur prtt  cet effet la grande salle du thtre du
chteau[93], au bout de la galerie de la Chapelle. Cette salle superbe
se convertissait en salle de bal en mettant un plancher sur le parterre,
ce qui relevait au plain-pied des loges. Une magnifique dcoration toute
dore s'adaptait  la scne du thtre et rptait la salle. Je l'avais
dj vue lorsque les gardes du corps donnrent un bal  la reine,  la
naissance du premier dauphin. On leur accorda la permission d'y dresser
leur table. Le dner commena assez tard, et on illumina brillamment le
thtre qui, d'ailleurs, aurait d l'tre de toute manire, puisqu'il
n'y avait pas de fentres.

Nous allmes, ma belle-soeur et moi, vers la fin du dner, pourvoir le
coup d'oeil, qui tait magnifique. On portait des sants, et mon mari,
venu  notre rencontre pour nous faire entrer dans une des loges des
premires de face, eut le temps de nous dire tout bas qu'on tait fort
chauff et que des propos inconsidrs avaient t prononcs.

Tout  coup on annona que le roi et la reine allaient se rendre au
banquet: dmarche imprudente et qui fit le plus mauvais effet. Les
souverains parurent effectivement dans la loge du milieu avec le petit
dauphin, qui avait prs de cinq ans. On poussa des cris enthousiastes
de: Vive le roi! Je n'en ai pas entendu profrer d'autres, au
contraire de ce qu'on a prtendu. Un officier suisse s'approcha de la
loge et demanda  la reine de lui confier le dauphin pour faire le tour
de la salle. Elle y consentit, et le pauvre petit n'eut pas la moindre
peur. L'officier mit l'enfant sur la table, et il en fit le tour, trs
hardiment, en souriant, et nullement effray des cris qu'il entendait
autour de lui. La reine n'tait pas si tranquille, et quand on le lui
rendit elle l'embrassa tendrement. Nous partmes aprs que le roi et la
reine se furent retirs. Comme tout le monde sortait, mon mari,
craignant la foule pour moi, vint nous rejoindre. Le soir on nous
rapporta que quelques dames qui se trouvaient dans la galerie de la
Chapelle, entre autres la duchesse de Maill, avaient distribu des
rubans blancs de leurs chapeaux  quelques officiers. Celait une grande
tourderie, car le lendemain les mauvais journaux, dont plusieurs
existaient dj, ne manqurent pas de faire une description de l'orgie
de Versailles,  la suite de laquelle, ajoutaient-ils, on avait
distribu des cocardes blanches  tous les convives. J'ai vu depuis ce
conte absurde rpt dans de graves histoires, et cependant cette
plaisanterie irrflchie s'est borne  un noeud de ruban que Mme de
Maill, jeune tourdie de dix-neuf ans, dtacha de son chapeau.


IV

Le 4 octobre, le pain manqua chez plusieurs boulangers du Paris, et il y
eut beaucoup de tumulte. Un de ces malheureux fut pendu, sur la place,
malgr les efforts de M. de La Fayette et de la garde nationale.
Cependant on ne s'alarma pas  Versailles. On crut que cette rvolte
serait semblable  celles qui avaient dj eu lieu, et que la garde
nationale, dont on se croyait sr, suffirait pour contenir le peuple.
Plusieurs messages, venus au roi et au prsident de la Chambre, avaient
si bien rassur, que le 5 octobre,  10 heures du matin, le roi partit
pour la chasse dans les bois de Verrires, et que moi-mme, aprs mon
djeuner, je fus rejoindre Mme de Valence, qui s'tait tablie 
Versailles pour y accoucher. Nous allmes nous promener en voiture au
jardin de Mme Elisabeth, au bout de la grande avenue. Comme nous
descendions de voiture, pour traverser la contre-alle, nous vmes un
homme  cheval passer ventre  terre prs de nous. C'tait le duc de
Maill, qui nous cria: Paris marche ici avec du canon. Cette nouvelle
nous effraya fort, et nous retournmes aussitt  Versailles, o dj
l'alarme tait donne.

Mon mari s'tait rendu  l'Assemble sans rien savoir. On n'ignorait pas
qu'il y avait beaucoup de bruit dans Paris; mais on ne pouvait rien
apprendre de plus, puisque le peuple s'tait port aux barrires, tenait
les portes fermes et ne permettait  personne de sortir. M. de La Tour
du Pin, en cherchant dans les couloirs de la salle une personne  qui il
voulait parler, passa derrire un gros personnage qu'il ne reconnut pas
d'abord, et qui disait au prince Auguste d'Arenberg, que l'on nommait
alors le comte de La Marck: Paris marche ici avec douze pices de
canon. Ce personnage tait Mirabeau, alors fort li avec le duc
d'Orlans. M. de La Tour du Pin courut chez son pre, dj en confrence
avec les autres ministres. La premire chose que l'on fit, fut d'envoyer
dans toutes les directions o l'on pensait que la chasse avait pu
conduire le roi, pour l'avertir de revenir. Mon beau-pre accepta les
services de plusieurs personnes venues  Versailles pour leurs affaires,
et qui s'offrirent comme aides de camp. Mon mari s'occupa d'assembler sa
garde nationale,  laquelle il tait loin de se fier. On ordonna au
rgiment de Flandre de prendre les armes et d'occuper la place d'Armes.
Les gardes du corps sellrent leurs chevaux. Des courriers furent
expdis pour appeler les Suisses de Courbevoie.  tous moments, on
envoyait sur la route pour avoir des nouvelles de ce qui se passait. On
apprenait qu'une tourbe innombrable d'hommes et beaucoup plus de femmes
marchaient sur Versailles; qu'aprs cette sorte d'avant-garde venait la
garde nationale de Paris avec ses canons, suivie d'une grande troupe
d'individus marchant sans ordre. Il n'tait plus temps de dfendre le
pont de Svres. La garde nationale de cette ville l'avait dj livr aux
femmes pour aller fraterniser avec la garde de Paris. Mon beau-pre
voulait que l'on envoyt le rgiment de Flandre et des ouvriers pour
couper la route de Paris. Mais l'Assemble nationale s'tait dclare en
permanence, le roi tait absent, personne ne pouvait prendre
l'initiative d'une dmarche hostile.

Mon beau-pre, dsespr ainsi que M. de Saint-Priest, s'criait: Nous
allons nous laisser prendre ici et peut-tre massacrer sans nous
dfendre. Pendant ce temps, le rappel battait pour rassembler la garde
nationale. Elle se runissait sur la place d'Armes et se mettait en
bataille le dos  la grille de la cour royale. Le rgiment de Flandre
avait sa gauche  la grande curie et sa droite  la grille. Le poste de
l'intrieur de la cour royale et celui de la vote de la Chapelle
taient occups par les Suisses, dont il y avait toujours un fort
dtachement  Versailles. Les grilles furent partout fermes. On
barricada toutes les issues du chteau, et des portes qui n'avaient pas
tourn sur leurs gonds depuis Louis XIV se fermrent pour la premire
fois.

Enfin, vers 3 heures, arrivrent au galop, par la grande avenue, le roi
et sa suite. Ce malheureux prince, au lieu de s'arrter et d'adresser
quelque bonne parole  ce beau rgiment de Flandre, devant lequel il
passa et qui criait: Vive le roi!, ne lui dit pas un mot. Il alla
s'enfermer dans son appartement d'o il ne sortit plus. La garde
nationale de Versailles, qui faisait sa premire campagne, commena 
murmurer et  dire qu'elle ne tirerait pas sur le peuple de Paris. Il
n'y avait pas de canon  Versailles.

L'avant-garde de trois  quatre cents femmes commena  arriver et  se
rpandre dans l'avenue. Beaucoup entrrent  l'Assemble et dirent
qu'elles taient venues chercher du pain et emmener les dputs  Paris.
Un grand nombre d'entre elles, ivres et trs fatigues, s'emparrent des
tribunes et de plusieurs des bancs dans l'intrieur de la salle. La nuit
arrivait, et plusieurs coups de fusil se firent entendre. Ils partaient
des rangs de la garde nationale et taient dirigs sur mon mari, leur
chef,  qui elle refusait d'obir en restant  son poste. Une balle
atteignit M. de Savonnires et lui cassa le bras au coude. Je vis
rapporter ce malheureux chez Mme de Montmorin[94], car je ne quittai pas
la fentre d'o j'assistais  tous ces vnements. Mon mari chappa par
miracle, et, ayant constat que sa troupe l'abandonnait, il alla prendre
place en avant des gardes du corps rangs en bataille prs de la petite
curie. Mais ils taient si peu nombreux--ils comprenaient la compagnie
de Gramont seulement--que l'on jugea, au conseil, toute ide de dfense
impossible. Sur le compte rendu fait par mon mari des mauvaises
dispositions de la garde nationale, on fut d'accord pour reconnatre
qu'elle fraterniserait avec celle de Paris ds que celle-ci paratrait,
et que le mieux, par consquent, tait de ne pas la rassembler de
nouveau.

 ce moment, mon beau-pre et M. de Saint-Priest ouvrirent l'avis que le
roi se retirt  Rambouillet avec sa famille, et qu'il attendt l les
propositions qui lui seraient faites par les insurgs de Paris et par
l'Assemble nationale. Le roi accepta tout d'abord ce projet. Vers 8 ou
9 heures, on appela donc la compagnie des gardes du corps dans la cour
royale, o elle pntra par la grille de la rue de l'Orangerie[95]. Elle
passa ensuite sur la terrasse[96], traversa le petit parc[97] et gagna,
par la Mnagerie[98], la grande route de Saint-Cyr. Il ne resta de cette
troupe,  Versailles, que ce qui tait ncessaire pour relever les
postes dans l'appartement du roi et dans celui de la reine. Les Suisses
et les Cent-Suisses conservrent les leurs.

C'est alors que deux  trois cents femmes qui tournaient depuis une
heure autour des grilles, dcouvrirent une petite porte[99] donnant
accs  un escalier drob qui aboutissait, au-dessous du corps de logis
o nous demeurions, dans la cour royale[100]. Quelque affid,
probablement, leur montra cette issue. Elles s'y prcipitrent en foule,
et renversant  l'improviste le garde suisse de faction au haut de
l'escalier, se rpandirent dans la cour et entrrent chez les quatre
ministres logs dans cette partie des btiments. Il en pntra un si
grand nombre chez nous que le vestibule, les antichambres et l'escalier
en furent encombrs. Mon mari rentrait  ce moment pour nous apporter
des nouvelles,  sa soeur et  moi. Trs inquiet de nous voir en si
mauvaise compagnie, il rsolut de nous emmener dans le chteau. Ma
belle-soeur avait pris la prcaution d'envoyer ses enfants chez un dput
de nos amis qui logeait dans la ville. Guides par M. de La Tour du Pin,
nous montmes dans la galerie[101] o se trouvaient dj runies une
quantit de personnes habitant le chteau, qui, sous le coup d'une
inquitude mortelle quant  la suite des vnements, venaient dans les
appartements pour tre plus prs des nouvelles.

Pendant ce temps-l, le roi, toujours hsitant devant un parti 
prendre, ne voulait plus s'en aller  Rambouillet. Il consultait tout le
monde. La reine, tout aussi indcise, ne pouvait se rsoudre  cette
fuite nocturne. Mon beau-pre se mit aux genoux du roi pour le conjurer
de mettre sa personne et sa famille en sret. Les ministres seraient
rests pour traiter avec les insurgs et l'Assemble. Mais ce bon
prince, rptant toujours: _Je ne veux compromettre personne_, perdait
un temps prcieux.  un moment, on crut qu'il allait cder, et l'ordre
fut donn de faire monter les voitures qui, atteles depuis deux heures,
attendaient  la grande curie. On s'imaginera sans doute difficilement
que, de tous les cuyers du roi qui l'entouraient, aucun n'eut la pense
que le peuple de Versailles pourrait s'opposer au dpart de la famille
royale. Ce fut pourtant ce qui arriva. Au moment o la foule du peuple
de Paris et de Versailles, qui tait rassemble sur la place d'armes,
vit ouvrir la grille de la cour des grandes curies, il s'leva un cri
unanime de frayeur et de fureur: Le roi s'en va! En mme temps on se
jette sur les voitures, on coupe les harnais, on emmne les chevaux, et
force fut de venir dire au chteau que le dpart tait impossible. Mon
beau-pre et M. de Saint-Priest offrirent alors nos voitures, qui
taient atteles hors de la grille de l'Orangerie. Mais le roi et la
reine repoussrent cette proposition, et chacun, dcourag, pouvant,
et prvoyant les plus grands malheurs, resta dans le silence et dans
l'attente.

On se promenait de long en large, sans changer une parole, dans cette
galerie tmoin de toutes les splendeurs de la monarchie depuis Louis
XIV. La reine se tenait dans sa chambre avec Mme Elisabeth[102] et
Madame[103]. Le salon de jeu,  peine clair, tait rempli de femmes
qui se parlaient bas, les unes assises sur les tabourets, les autres sur
les tables. Pour moi, mon agitation tait si grande que je ne pouvais
rester un moment  la mme place.  tout instant j'allais dans
l'oeil-de-boeuf, d'o l'on voyait entrer et sortir de chez le roi, dans
l'espoir de rencontrer mon mari ou mon beau-pre, et d'apprendre par eux
quelque chose de nouveau. L'attente me semblait insupportable.

Enfin,  minuit, mon mari, qui tait depuis longtemps dans la cour, vint
annoncer que M. de La Fayette, arriv devant la grille de la cour
royale[104] avec la garde nationale de Paris, demandait  parler au roi;
que la partie de cette garde, compose de l'ancien rgiment des gardes,
manifestait beaucoup d'impatience et que le moindre dlai pouvait avoir
de l'inconvnient et mme du danger.

Le roi dit alors: Faites monter M. de La Fayette. M. de La Tour du Pin
fut en un instant  la grille, et M. de La Fayette, descendant de cheval
et pouvant  peine se soutenir, tant il tait fatigu, monta chez le
roi, accompagn de sept  huit personnes, tout au plus, de son
tat-major. Trs mu, il s'adressa au roi en ces termes: Sire, j'ai
pens qu'il valait mieux venir ici, mourir aux pieds de Votre Majest,
que de prir inutilement sur la place de Grve. Ce sont ses propres
paroles. Sur quoi le roi demanda: Que veulent-ils donc? M. de La
Fayette rpondit: Le peuple demande du pain, et la garde dsire
reprendre ses anciens postes auprs de votre Majest. Le roi dit: Eh!
bien, qu'ils les reprennent.

Ces paroles me furent rptes au moment mme. Mon mari redescendit avec
M. de La Fayette, et la garde nationale de Paris, pour ainsi dire
exclusivement compose de gardes franaises, reprit sur l'heure mme ses
anciens postes. C'est ainsi qu' chaque porte extrieure o il y avait
un factionnaire suisse, on en posa un de la garde de Paris, et le reste
composa une grand'garde de plusieurs centaines d'hommes qu'on envoya
bivouaquer, comme c'tait l'usage, sur la place d'Armes, dans un long
btiment comprenant quelques grandes salles peintes et construites en
forme de tentes.

Pendant ce temps, le peuple de Paris quittait les abords du chteau et
s'coulait dans la ville et dans les cabarets. Une multitude d'individus
harasss de fatigue et mouills jusqu'aux os, avaient cherch un refuge
dans les curies et les remises. Les femmes qui avaient envahi les
ministres, aprs avoir mang ce qu'on avait pu leur procurer, dormaient
couches par terre dans les cuisines. Un grand nombre pleuraient,
disaient qu'on les avait fait marcher de force et qu'elles ne savaient
pas pourquoi elles taient venues. Il parat que les chefs fminins
s'taient rfugies dans la salle de l'Assemble nationale, o elles
restrent toute la nuit ple-mle avec les dputs qui se relayaient
pour tablir la permanence.

Je crois que M. de La Fayette, aprs avoir pos ses postes de garde
nationale, alla un moment  l'Assemble, d'o il revint au chteau chez
Mme de Poix, loge prs de la chapelle dans la galerie de ce nom. Mon
mari, avec lequel il tait redescendu, l'avait quitt hors de la cour.
Quant  M. d'Estaing, il n'avait pas paru de toute la soire, et tait
rest dans le cabinet du roi, ne s'embarrassant pas plus de la garde
nationale de Versailles que s'il n'en et pas t le commandant en chef.
M. de La Tour du Pin avait runi le peu d'officiers de son tat-major
sur lesquels il pouvait compter, parmi lesquels se trouvait le major
Berthier. Mais la plupart,  cette heure avance, s'taient retirs soit
chez eux, soit chez les personnes de leur connaissance..

Le roi,  qui l'on rendit compte que le calme le plus absolu rgnait
dans Versailles, comme c'tait effectivement vrai, congdia toutes les
personnes encore prsentes dans l'oeil-de-boeuf ou dans son cabinet. Les
huissiers vinrent dans la galerie dire aux dames qu'y taient encore que
la reine tait retire. Les portes se fermrent, les bougies
s'teignirent, et mon mari nous reconduisit dans l'appartement de ma
tante[105], ne voulant pas nous ramener au ministre,  cause des femmes
couches dans les antichambres et qui nous causaient un grand dgot.

Aprs nous avoir mises en sret dans cet appartement, il redescendit
chez son pre et le conjura de se coucher, disant qu'il veillerait toute
la nuit. En effet, il entra chez lui pour mettre une redingote
par-dessus son uniforme, car la nuit tait froide et humide, puis,
prenant un chapeau rond, il descendit dans la cour et se mit  visiter
les postes,  parcourir les cours, les passages, le jardin, pour
s'assurer que le calme rgnait bien partout. Il n'entendit pas le
moindre bruit, ni autour du chteau, ni dans les rues adjacentes. Les
diffrents postes se relevaient avec vigilance, et la garde, qui s'tait
rinstalle dans la grande tente sur la place d'Armes et avait mis ses
canons en batterie devant la porte, faisait le service avec la mme
rgularit qu'avant le 14 juillet.

Telle est la relation exacte de ce qui se passa le 5 octobre 
Versailles. Le tort de M. de La Fayette, s'il en eut un, n'a pas t
dans cette heure de sommeil qu'il prit sur un canap et tout habill,
dans le salon de Mme de Poix, et qu'on lui a tant reproch, mais dans la
complte ignorance o il a t de la conspiration du duc d'Orlans, dont
les fauteurs se dirigeaient sur Versailles en mme temps que lui, sans
qu'il s'en doutt. Ce misrable, prince, aprs avoir sig dans
l'Assemble,  plusieurs reprises, le 5 octobre, tait reparti le soir
pour Paris, ou du moins il eut l'air d'y aller.

En effet, comme on le verra plus loin, j'acquis la certitude de sa
prsence  Versailles pendant la tentative qui fut faite pour assassiner
la reine.


V

M. de La Tour du Pin, aprs la ronde nocturne qu'il venait de faire,
n'ayant rien entendu de nature  laisser craindre le moindre dsordre,
revint au ministre[106]. Cependant, au lieu de se rendre dans son
cabinet ou dans sa chambre, donnant, ainsi que la mienne, sur la rue du
Grand-Commun[107], il resta dans la salle  manger et se mit  la
fentre, au grand air, de peur de s'endormir. Il est bon d'expliquer ici
que la cour des princes tait alors ferme par une grille, prs de
laquelle se tenait en faction un garde du corps, parce que c'tait l
que commenait la garde de la personne du roi, service particulirement
dvolu aux gardes du corps et aux Cent-Suisses. Dans l'intrieur de
cette petite cour existait un passage qui communiquait avec la cour
royale, afin d'viter aux gardes du corps du poste install prs de la
vote de la chapelle, dans la cour royale, au coin de la cour de marbre,
d'tre obligs, lorsqu'ils allaient relever les factionnaires, de sortir
par la grille du milieu de la cour royale pour rentrer par celle de la
cour des princes. On verra tout  l'heure combien la connaissance de ce
passage tait ncessaire aux assassins.

Le jour commenait  paratre. Il tait plus de 6 heures, et le silence
le plus profond rgnait dans la cour. M. de La Tour du Pin, appuy sur
la fentre, crut entendre comme les pas de gens nombreux semblant monter
la rampe qui, de la rue de l'Orangerie[108], menait dans la grande
cour[109]. Puis quelle fut sa surprise de voir une foule de misrables
dguenills entrer par la grille alors que celle-ci tait ferme  clef.
Cette clef avait donc t livre par trahison. Ils taient arms de
haches et de sabres. Au mme moment, mon mari entendit un coup de fusil.
Pendant le temps qu'il mit  descendre l'escalier et  se faire ouvrir
la porte du ministre, les assassins avaient tu M. de Vallori[110], le
garde au corps de faction  la grille de la cour des princes, et avaient
franchi le passage dont je viens de parler pour se diriger sur le corps
de garde de la cour royale. Une partie d'entre eux--ils n'taient pas
deux cents--se prcipita dans l'escalier de marbre, tandis que l'autre
se jette sur le garde du corps[111] de faction, que ses camarades
avaient abandonn sans dfense en dehors du corps de garde, dans lequel
ils s'taient enferms, et que les assassins n'essayrent pas de forcer.
Pourtant ces gardes du corps taient l dix ou douze. Ils auraient pu
tirer, sabrer quelques-uns de ces misrables, secourir leur camarade.
Ils n'en firent rien. Aussi le malheureux factionnaire, aprs avoir tir
son coup de mousqueton, dont il tua le plus rapproch de ses
assaillants, fut charp  l'instant par les autres. Puis, cette lche
besogne accomplie, les envahisseurs coururent rejoindre l'autre partie
de la bande qui,  ce moment, avait forc la garde des Cent-Suisses,
place au haut de l'escalier de marbre. On a beaucoup blm ces colosses
de ne pas avoir dfendu cet escalier avec leurs longues hallebardes.
Mais il est probable qu'il n'y en avait qu'un seul de garde 
l'escalier, comme de coutume, tant on tait certain qu'il n'arriverait
rien, et que les fortes grilles, toutes hermtiquement fermes,
opposeraient une rsistance assez longue pour qu'on pt se mettre en
dfense.

La preuve que l'on n'avait pris aucune prcaution extraordinaire, c'est
que les assassins, parvenus au haut de l'escalier de marbre, et conduits
certainement par quelqu'un qui connaissait le chemin  suivre,
tournrent dans la salle des gardes de la reine, o ils tombrent 
l'improviste sur le seul garde apost en ce lieu. Ce garde se prcipita
 la porte de la chambre  coucher, qui tait ferme en dedans, et ayant
frapp  plusieurs reprises avec la crosse de son mousqueton, il cria:
Madame, sauvez-vous, on vient vous tuer. Puis, rsolu  vendre
chrement sa vie, il se mit le dos contre la porte; il dcharge d'abord
son mousqueton, se dfend ensuite avec son sabre, mais est bientt
charp sur place par ces misrables qui, heureusement, n'avaient pas
d'armes  feu. Il tombe contre la porte, et son corps empchant les
assassins de l'enfoncer, ceux-ci le poussrent dans l'embrasure de la
fentre, ce qui le sauva. Abandonn l sans connaissance jusqu'aprs le
dpart du roi pour Paris, il fut alors recueilli par des amis. Ce brave,
nomm Sainte-Marie[112], vivait encore  la Restauration.

Pendant ce temps, nous dormions, ma belle-soeur et moi, dans une chambre
de l'appartement de ma tante, Mme d'Hnin. Ma fatigue tait trs grande,
et ma belle-soeur eut de la peine  me rveiller pour me dire qu'elle
croyait entendre du bruit au dehors et pour me prier d'aller couter 
la fentre, qui donnait sur les plombs, d'o il provenait. Je me
secouai, car j'tais trs endormie, puis tant monte sur la fentre, je
m'avanai sur le plomb, dont la saillie trop grande m'empchait de voir
la rue[113], et j'entendis distinctement un nombre de voix qui criaient:
 mort!  mort! tue les gardes du corps! Mon saisissement fut extrme.
Comme je ne m'tais dshabille, non plus que ma belle-soeur, nous nous
prcipitmes toutes deux dans la chambre de ma tante, qui donnait sur le
parc[114], et d'o elle ne pouvait rien entendre. Sa frayeur fut gale 
la ntre. Aussitt nous appelmes ses gens. Avant qu'ils ne soient
rveills, nous voyons accourir ma bonne et dvoue Marguerite, ple
comme la mort, qui, se laissant tomber sur la premire chaise  sa
porte, s'crie: Ah! mon Dieu! nous allons tous tre massacrs. Cette
exclamation fut loin de nous rassurer. La pauvre femme tait tellement
hors d'haleine qu'elle pouvait  peine parler. Au bout d'un instant,
cependant, elle nous dit qu'elle tait sortie de ma chambre, au
ministre, dans l'intention de venir me retrouver afin de savoir si je
n'avais pas besoin de ses services, mon mari lui ayant dit la veille que
je resterais dans le chteau; qu'en descendant les marches du perron,
elle avait dcouvert une troupe nombreuse de gens, de la lie du peuple,
dont un[115], avec une longue barbe--connu comme un modle de
l'Acadmie--tait occup  couper la tte d'un garde du corps[116] qu'on
venait de massacrer; qu'en passant devant la grille de la rue de
l'Orangerie[117], elle avait vu arriver un _monsieur_, en bottes trs
crottes et un fouet  la main, qui n'tait autre que le duc d'Orlans,
qu'elle connaissait parfaitement pour l'avoir vu bien souvent; que,
d'ailleurs, les misrables qui l'entouraient tmoignaient leur joie de
le voir en criant: Vive notre roi d'Orlans!, tandis qu'il leur
faisait signe, avec la main, de se taire. Ma bonne Marguerite ajoutait
qu' la pense que son tablier blanc et sa robe trs propre, au milieu
de cette canaille, pouvaient la faire remarquer, elle s'tait enfuie en
enjambant le corps d'un garde[118] tomb en travers de la grille de la
cour des princes.

 peine finissait-elle cet motionnant rcit, que mon mari arriva. Il
nous raconta qu'en voyant les assassins pntrer dans la cour royale, il
avait aussitt couru  la grand'garde, sur la place d'Armes, pour faire
battre le rappel. Nous apprmes galement par lui que la reine avait pu
se sauver chez le roi par le petit passage, mnag sous la salle dite de
l'OEil-de-Boeuf, qui faisait communiquer sa chambre  coucher avec celle
du roi. Il nous dcida  quitter l'appartement de ma tante, trop
rapproch,  son avis, de ceux du roi et de la reine et nous conseilla
de rejoindre Mme de Simiane, chez une de ses anciennes femmes de
chambre, qui demeurait prs de l'Orangerie. M. l'abb de Damas vint nous
chercher et nous y conduisit. Je m'en allai, dsespre, inquite de
tous les dangers qui menaaient mon mari. Il fallut qu'il m'ordonnt de
me rendre chez cette femme, en me promettant de me tenir au courant de
ce qui lui arriverait.

Au bout de deux heures, qui me parurent des sicles, tenant sa parole,
il m'envoya son valet de chambre pour m'apprendre que l'on emmenait le
roi et la reine  Paris, que les ministres, les administrations et
l'Assemble nationale quittaient Versailles, o lui-mme avait ordre de
rester pour empcher le pillage du chteau, aprs le dpart du roi;
qu'on lui laissait dans ce but un bataillon suisse, la garde nationale
de Versailles, dont le commandant en chef, M. d'Estaing, avait donn sa
dmission, et un bataillon de la garde nationale de Paris. Pour
l'instant, il me dfendait absolument de sortir de mon asile. J'y restai
seule pondant plusieurs heures, ma tante s'tant rendue chez Mme de
Poix, qui partait aussi pour Paris, et ma belle-soeur m'ayant quitte
pour aller chercher ses enfants et retrouver son mari. Il venait
d'arriver d'Hnencourt et voulait la faire partir tout de suite pour la
campagne. Je ne crois pas avoir pass de ma vie, ou du moins je n'avais
pas encore pass, des heures aussi cruelles que celles de cette matine.
Les cris de mort par lesquels j'avais t rveille rsonnaient toujours
 mes oreilles. Le moindre bruit me faisait frmir. Mon imagination
suscitait tous les dangers que mon mari pouvait courir. Ma bonne
Marguerite elle-mme me manquait pour me donner du courage. Elle tait
retourne au ministre pour aider mes gens  emballer nos effets, qui
allaient partir pour Paris dans les fourgons de mon beau-pre.

Je ne savais rien de Mme de Valence, sinon que la veille au soir elle
tait en mal d'enfant. Aucun danger cependant ne devait la menacer, car
elle habitait aux curies d'Orlans, dont la livre tait une
sauvegarde. Mais quelles frayeurs pouvait-elle avoir eues dans un pareil
moment! Mes pressentiments ne me trompaient pas. Un, garde du corps
avait t massacr sous sa fentre, celle d'un entresol fort bas; son
saisissement avait t tel que ses douleurs cessrent, comme si elle
n'et jamais d accoucher. Elle se dirigea sur Paris en passant par
Marly, et accoucha trois jours aprs seulement de sa fille Rosamonde,
depuis Mme Grard.

Vers 3 heures, Mme d'Hnin revint me chercher et m'annona que le triste
cortge tait parti pour Paris, la voiture du roi prcde des ttes des
gardes du corps que leurs assassins portaient au bout d'une pique. Les
gardes nationaux de Paris, entourant la voiture, et ayant chang leurs
chapeaux et leurs baudriers avec ceux des gardes du corps et des
Suisses, marchaient ple-mle avec les femmes et le peuple. Cette
horrible mascarade alla au petit pas jusqu'aux Tuileries, suivie de tout
ce qu'on avait pu trouver de vhicules pour transporter l'Assemble
nationale.

Cependant, en montant en Voiture, Louis XVI avait dit  M. de La Tour du
Pin: Vous restez matre ici. Tchez de me sauver mon pauvre
Versailles. Cette injonction reprsentait un ordre auquel il tait
fermement rsolu d'obir. Il se concerta avec le commandant du bataillon
du garde nationale de Paris qu'on lui avait laiss, homme trs dtermin
et qui montra la meilleure volont... c'tait Santerre!

Je quittai mon asile avec ma tante et revins au ministre. Une affreuse
solitude rgnait dj  Versailles. On n'entendait d'autre bruit dans le
chteau que celui des portes, des volets, des contrevents que l'on
fermait et qui ne l'avaient plus t depuis Louis XIV. Mon mari
disposait toutes choses pour la dfense du chteau, persuad que, la
nuit venue, les figures trangres et sinistres que l'on voyait errer
dans les rues et dans les cours, jusque-l encore ouvertes, se
runiraient pour livrer le chteau au pillage. Effray pour moi du
dsordre qu'il prvoyait, il exigea que je partisse avec ma tante.

Nous ne voulions pas aller  Paris, dans la crainte qu'on n'en fermt
les portes et que je ne me trouvasse spare de mon mari sans pouvoir le
rejoindre. Mon dsir et t de rester  Versailles. Prs de lui je
n'avais peur de rien. Mais il se proccupait des consquences funestes
que pourraient avoir pour mon tat de grossesse de nouvelles frayeurs
semblables  celles que je venais d'prouver. Ma prsence paralyserait,
disait-il, les efforts qu'il tait de son devoir de faire pour rpondre
 la confiance du roi. Enfin il me dcida  partir pour Saint-Germain et
 aller attendre les vnements dans l'appartement de M. de Lally, au
chteau. C'tait celui de ma famille, que ma grand'tante, Mme Dillon,
lui avait laiss tout meubl.

Nous fmes la route dans une mauvaise cariole, ma tante et moi,
accompagnes d'une femme de chambre originaire de Saint-Germain. Les
chevaux et les voitures de mon beau-pre taient partis pour Paris, et
on n'aurait pas trouv, pour quelque somme que ce ft, un moyen de
transport  Versailles. Le trajet dura trois longues heures. Les cahots
du pav de la route, plus les 180 marches que je dus gravir pour arriver
au logement o la vieille concierge fut bien surprise de me voir,
achevrent de m'puiser. Je me trouvai trs mal et, avant la fin de la
nuit, tous les symptmes d'une fausse couche devinrent menaants. Une
terrible saigne que l'on me fit empcha cet accident, mais me rduisit
 un tat de faiblesse tel que je fus plusieurs mois  me rtablir.




CHAPITRE XI

I. Installation de Mme de La Tour du Pin  Paris.--M. de Lally et Mlle
Halkett.--Le ministre de la guerre  l'htel de Choiseul.--Indiscipline
dans l'arme.--Naissance d'Humbert-Frdric de La Tour du Pin.--Mariage
de Charles de Noailles.--Bonts de la reine pour Mme de La Tour du
Pin.--II. La fte de la Fdration.--La garnison de Paris.--Les
dputations.--Enthousiasme de la population parisienne.--La composition
de la garde nationale.--M. de La Fayette.--L'vque d'Autun.--La
messe.--Le spectacle que prsente le Champ-de-Mars.--La famille
royale.--III. Excursion en Suisse.--Pauline de Pully.--Une aventure 
Dole.--Chez M. de Malet, commandant de la garde nationale de cette
ville.--La commune de Dle.--Quatre jours de captivit.--Intervention
des officiers de Royal-tranger.--Le dpart de Dle.--Le lac de
Genve.--IV. Rvolte de la garnison de Nancy.--M. de La Tour du Pin
envoy en parlementaire.--M. de Malseigne, commandant de la ville,
s'chappe.--Rpression de la rvolte.--Danger couru par M. de La Tour du
Pin.--Consquences de l'migration des officiers.--V. Sjour 
Lausanne.--Les Pquis.--L'auberge de Scheron.--Retour  Paris par
l'Alsace.


I

Au bout de quinze jours je partis pour Paris, o je m'installai chez ma
tante, rue de Verneuil, en attendant que l'htel de Choiseul, affect au
dpartement de la guerre, ft prt.

Mon beau-pre tait provisoirement camp dans une maison qui
appartenait, je crois, aux Menus plaisirs[119], prs du Louvre. J'allais
tous les jours dner chez lui et faire les honneurs de son salon. Mais
j'tais reste d'une pleur si effrayante, quoique je ne souffrisse pas
beaucoup, qu' ma vue bien des gens, qui ne me connaissaient pas,
prenaient un air pouvant. J'avais entirement perdu l'apptit. Mon
mari et mon beau-pre se dsolaient de voir que l'on ne pouvait rien
trouver que je voulusse manger. Cependant j'avanais dans ma grossesse,
qui ne paraissait pas et que tout le monde me contestait.

Ma tante avait dcide M. de Lally, sur qui elle exerait un empire
absolu,  abandonner l'Assemble nationale aprs la Rvolution du 6
octobre. Elle le fora galement  quitter la France avec M. Mounier.
Tous deux se retirrent en Suisse. Ce fut une trs fausse mesure;
c'tait dserter son poste au moment du combat, et quoique leurs deux
voix de plus n'eussent probablement rien empch des vnements qui
suivirent, ils ont d se reprocher l'un et l'autre d'avoir, cd  un
mouvement qu'on pouvait souponner avoir t inspir par la crainte.
Quoi qu'il en soit, elle suivit M. de Lally en Suisse, et c'est  cette
poque qu'elle le dtermina  pouser son ancienne matresse, Mlle
Halkett, nice de lord Loughborough, alors grand chancelier en
Angleterre. Ce fut uniquement dans le but de reconnatre la fille qu'il
avait eue de cette femme plusieurs annes auparavant qu'il se dcida 
l'pouser, car il n'prouvait pour elle ni estime, ni amour. Mais au
moment de partir de Lausanne pour rejoindre Mlle Halkett  Turin, il
tomba malade d'une affreuse petite vrole dont il faillit mourir et dont
l'habilet de M. Tissot seule le sauva. Le mariage fut donc ajourn et
ne se fit que l'anne d'aprs.

Au commencement de l'hiver, nous allmes nous tablir  l'htel de
Choiseul, superbe charmant appartement, entirement distinct de celui de
mon beau-pre, avec lequel il communiquait cependant par une porte
donnant accs dans un des salons. Un joli escalier spar ne menait que
chez moi. C'tait comme une jolie maison  part, ayant vue sur des
jardins, aujourd'hui tous btis. Mon mari charg par son pre de
beaucoup d'affaires importantes, tait trs occup. Je ne le voyais
gure qu'au djeuner, que nous faisions tte  tte, et au dner.

Mon beau-pre cessa de donner de grands dners quand on fut  Paris.
Mais il avait, tous les jours une table de douze  quinze personnes,
soit des dputs, soit des trangers, ou des personnages marquants. On
dnait  4 heures. Une heure aprs le dner et aprs s'tre entretenu
dans le salon avec quelques personnes qui venaient _au caf_ selon
l'usage de Versailles, mon beau-pre rentrait dans son cabinet. Je
retournais alors chez moi ou je sortais pour aller dans le monde.

La reine avait rendu ses loges en arrivant  Paris, et ce mouvement de
dpit bien naturel, mais fort maladroit, avait encore plus indispos les
Parisiens contre elle. Cette malheureuse princesse ne connaissait pas
les mnagements, ou ne voulait pas les employer. Elle tmoignait
ouvertement de l'humeur  ceux dont la prsence lui dplaisait. En se
laissant aller ainsi  des mouvements dont elle ne calculait pas les
consquences, elle nuisait aux intrts du roi. Doue d'un grand
courage, elle avait fort peu d'esprit, aucune adresse, et surtout une
dfiance, toujours mal place, envers ceux qui taient le plus disposs
 la servir. Aprs le 6 octobre, ne voulant pas reconnatre que
l'affreux danger qui l'avait menace tait l'ouvrage d'un complot ourdi
par le duc d'Orlans, elle faisait peser son ressentiment sur tous les
habitants de Paris indistinctement et vitait toutes les occasions de
paratre en public.

Je regrettai beaucoup l'habitude d'aller dans les loges de la reine et,
craignant la foule, je n'assistai  aucun spectacle pendant l'hiver de
1789  1790. Souvent je runissais huit ou dix personne dans mon
appartement pour des petits soupers auxquels mon beau-pre ne prenait
jamais part, car il se couchait de trs bonne heure et se levait de
grand matin.

C'est pendant les premiers mois de 1790 que le parti dmagogique employa
tous les moyens pour corrompre l'arme. Chaque jour, il arrivait quelque
fcheuse nouvelle. Tel rgiment avait pill sa caisse, tel autre avait
refus de changer de garnison. Ici les officiers avaient migr; l une
ville envoyait un dput  l'Assemble pour demander le dplacement du
rgiment qui s'y trouvait, sous prtexte que les officiers taient
_aristocrates_ et ne fraternisaient pas avec les bourgeois. Mon pauvre
beau-pre prissait sous l'accablant labeur provoqu par ces mauvaises
nouvelles. Beaucoup d'officiers partaient sans cong pour sortir de
France, et cet exemple d'indiscipline, dont les sous-officiers
profitaient, encourageait la rvolte.

Le 19 mai, j'accouchai d'un garon bien portant et qui a fait mon
bonheur pendant vingt-cinq ans. Mme d'Hnin, venue de Suisse pour mes
couches, en fut la marraine et mon beau-pre le parrain. On le nomma
Humbert-Frdric[120]. Les prtres clbraient encore le culte sans
serment, et mon fils reut le baptme dans la paroisse de
Saint-Eustache. On ne me permit pas de le nourrir, comme je le
souhaitais, ma sant ayant t trop prouve dans les premiers mois de
ma grossesse, et ma faiblesse tant encore trs grande. Une bonne
nourrice venue de Villeneuve-Saint-Georges se chargea donc de lui, et
bientt il prit un embonpoint qui lui manquait en naissant, car il
n'avait que la peau et les os.

Ma convalescence fut assez longue, ce qui m'empcha d'assister au
mariage de Charles de Noailles, fils an de Mme de Poix, avec Nathalie
de Laborde, fille cadette du riche banquier. C'tait une trs grande
msalliance et un mariage d'argent, que l'on cherchait  dguiser sous
l'apparence d'un mariage d'amour. Mais personne n'tait dupe, et chacun
savait que les beaux yeux de Nathalie avaient t moins puissants que
les cus sonnants de la cassette de son pre. M. de Laborde avait dj
mari sa fille ane  M. d'Escars--depuis duc de ce nom,--et il ne lui
restait plus que deux fils, les deux cadets ayant pri au commencement
de l'expdition de M. de La Prouse[121].

Charles de Noailles tait beau comme le jour. En relations de
fraternelle familiarit avec lui, il vint me montrer sa toilette de
mari un moment avant la crmonie, en se rendant de l'htel de
Mouchy[122], sa rsidence,  l'htel de Laborde, rue d'Artois[123], tout
prs de la rue de la Grange-Batelire, o je demeurais[124]. Cette
toilette serait trouve fort ridicule aujourd'hui. La voici: un habit
habill, d'une riche toffe de soie bleu barbeau, admirablement brod en
soie plate d'une charmante guirlande de roses; les plus belles dentelles
pour jabot et pour manchettes; coiff avec mille boucles, l'pe au ct
et le chapeau  trois cornes. Telle tait alors, pour les crmonies, la
tenue qu'on n'avait pas encore altre.

La cour,  Paris, se tenait toujours selon la coutume de Versailles, 
l'exception de la messe, o l'on n'alla plus ds que le dcret qui
ordonnait le serment aux prtres fut promulgu. Le dner avait lieu
comme  Versailles. Lorsque je relevai de couches, je me rendis chez la
reine, en grand habit. Elle m'accueillit avec la plus grande obligeance.
Mme d'Hnin avait donn sa dmission en partant pour la Suisse, et il
fut question de moi pour la remplacer dans son service. Mais la reine
s'y opposa. On parlait dj de nommer mon mari ministre en Hollande, et
comme je devais naturellement l'y accompagner, la reine mit l'avis
qu'il ne valait pas la peine de commencer mon service pour l'interrompre
aussitt, D'ailleurs, ajouta-t-elle, qui sait si je ne l'exposerais pas
encore  des dangers comme ceux du 5 octobre?


II

Je ne me souviens plus des causes qui inspirrent l'ide de faire
_fraterniser_, comme on disait alors, tous les corps militaires de
l'tat, en envoyant  Paris le plus ancien de chaque grade, pour s'y
trouver le 14 juillet, anniversaire de la prise de la Bastille. Le
_Moniteur_ rend compte de la sance o cette rsolution fut prise.

Les gardes nationales, qui s'taient organises dans tout le royaume
pendant l'anne qui venait de s'couler envoyrent aussi des dputations
composes de leurs officiers les plus levs en grade et des simples
gardes les plus gs. On commena les travaux prparatoires ds la fin
de juin.

Le Champ de Mars, en face de l'cole militaire, prsentait  cette
poque l'aspect d'une pelouse bien nivele, o s'exeraient les lves
de l'cole et o le rgiment des gardes franaises manoeuvrait.

Il n'y avait alors de garnison ni  Paris ni aux environs. Les gardes
franaises taient la seule troupe qui ft dans la ville. Leur nombre se
montait, je crois,  2.000 hommes tout au plus. Ils fournissaient un
dtachement  Versailles, lequel se renouvelait toutes les semaines. 
Courbevoie tait cantonn le rgiment des gardes suisses, qu'on ne
voyait jamais  Paris. Les gardes du corps comprenaient quatre
compagnies. Une seule tait de service  Versailles. Les autres
occupaient des villes voisines: Chartres, Beauvais, Saint-Germain.
Aucune autre troupe ne paraissait jamais ni  Versailles, ni  Paris, o
l'on ne voyait d'uniformes que ceux des sergents recruteurs de divers
rgiments. Ces sergents se tenaient ordinairement soit au bas du
Pont-Neuf, soit sur le quai de la Ferraille, attendant l'occasion de
raccoler quelque jeune ouvrier mcontent ou quelque mauvais sujet dont
ils dbarrassaient Paris.

Mon mari fut charg par son pre de passer en revue toutes les
dputations et de s'occuper de leur logement, de leur nourriture et mme
de leurs plaisirs; car tous les thtres eurent ordres de rserver des
places gratis pour les vieux soldats et des loges pour les officiers. Un
grand nombre logrent aux Invalides et  l'cole militaire. Le peuple de
Paris s'employa avec transport aux travaux  entreprendre au Champ de
Mars. Tout fut termin en quinze jours. Le grand cirque ou amphithtre
en terre qu'on y voit maintenant, fut lev par deux cent mille
personnes de toute condition, et de tout ge, hommes et femmes. Un
spectacle aussi extraordinaire ne se reverra jamais. On commena par
tracer le cirque et  l'lever avec quatre pieds de terre prise au
milieu de l'arne. Mais cela n'ayant pas suffi, on en transporta de la
plaine de Grenelle, et des terrains, d'un relief assez lev, compris
entre l'cole militaire et les Invalides et qui furent aplanis. Des
milliers de brouettes taient pousses par des gens de toutes qualits.
Il existait encore  Paris, plusieurs couvents de moines portant leur
habit. Aussi voyait-on des filles publiques, bien reconnaissables  leur
costume, atteles  de petits tombereaux  bras, nomms camions, avec
des capucins ou des rcollets;  ct, des blanchisseuses avec des
chevaliers de Saint-Louis, et dans ce rassemblement de toutes les
classes de la socit, pas le moindre dsordre, pas la plus petite
dispute. Chacun tait m par une seule et mme pense de confraternit.
Tout possesseur de chevaux d'attelage les envoyait pendant quelques
heures de la journe pour transporter des terres. Il n'y avait pas un
garon de boutique dans Paris qui ne ft au Champ de Mars. Tous les
travaux taient suspendus, tous les ateliers vides. On travaillait
jusqu' nuit, et  la pointe du jour l'ouvrage reprenait. Un grand
nombre des travailleurs bivouaquaient dans les alles latrales. Des
petits cabarets ambulants, des tables charges de comestibles grossiers,
des tonneaux de vin remplissaient les grands fosss btis qui entourent
le Champ de Mars. Enfin, le 13 juillet au soir, nous allmes, ma
belle-soeur, arrive depuis peu  Paris, et moi, nous tablir  l'cole
militaire, dans un petit appartement qui donnait, sur le Champ de Mars,
afin d'tre toutes portes le lendemain matin. Mon beau-pre y avait
fait envoyer un beau repas et des vivres, pour offrir un copieux
djeuner aux militaires qui pourraient avoir l'intention de venir nous
voir pendant la crmonie. Cette prcaution fut d'autant plus utile
qu'on avait oubli, aux Tuileries, de rien apporter pour les enfants du
roi, et, l'heure ordinaire de leur dner tant arriv avant la fin de
cette reprsentation mensongre destine  unir  jamais le roi  son
peuple, M. le Dauphin fut fort heureux de profiter de notre collation.

Le pauvre prince avait un petit uniforme de garde national. En passant
devant un groupe d'officiers de ce corps, runis au bas de l'escalier
pour recevoir le roi, la reine leur dit gracieusement, en montrant son
fils: Il n'a pas encore le bonnet.--Non, madame, rpondit l'un des
officiers, mais il en a beaucoup  son service. Cette premire garde
nationale, il est vrai, tait compose de tous les lments sages de la
population de Paris. On avait considr que c'tait le moyen d'lever
une digue contre l'esprit rvolutionnaire. Tous les ngociants, les gros
marchands, les banquiers, les propritaires, les membres des hautes
classes qui n'avaient pas encore quitt la France, en faisaient partie.
Dans la socit, tous les hommes au-dessous de cinquante ans y taient
inscrits et faisaient trs exactement leur service. M. de La Fayette
lui-mme, que l'on a tant attaqu, ne songeait pas alors  la Rpublique
pour la France, quelles que fussent les ides qu'il avait rapportes
d'Amrique sur ce genre de gouvernement. Il dsirait autant qu'aucun de
nous l'tablissement d'une sage libert et l'abolition des abus. Mais je
suis certaine qu'il n'avait pas alors la moindre pense ni le dsir de
renverser le trne et qu'il ne les a jamais eus. La haine sans bornes
que la reine lui portait et qu'elle lui tmoignait chaque fois qu'elle
l'osait, l'aigrit cependant autant que le comportait son caractre doux
jusqu' la niaiserie. Toutefois, il n'tait pas faible, et sa conduite
sous l'Empire l'a bien prouv. Il a rsist  toutes les dmarches, les
offres, les cajoleries de Napolon. La Restauration s'est montre
injuste envers lui. Mme la Dauphine[125] avait hrit de la haine que
lui portait la reine. Elle avait accueilli tous les contes absurdes
invents  son sujet, depuis le sommeil du 6 octobre 1789 jusqu'au
reproche d'avoir t le gelier du roi aprs la fuite de la famille
royale  Varennes. Mais revenons  la fdration de 1790.

Un autel avait t lev dans le Champ de Mars et une messe y fut
clbre par le moins recommandable des prtres franais. L'abb de
Prigord, depuis prince de Talleyrand, avait t nomm vque d'Autun,
lorsque M. de Marboeuf avait pass au sige de Lyon. Quoiqu'il et t
l'agent du clerg, ce qui assurait l'piscopat aprs cinq ans d'exercice
de cette place, le roi, mcontent,  juste titre, de sa conduite
ecclsiastique, s'tait refus  lui confrer l'piscopat. Ce prince
avait mis,  ce refus, une fermet bien loigne de son caractre
ordinaire, mais provoque dans l'occasion par sa conscience religieuse.
Cependant, lorsque le comte de Talleyrand, pre de l'abb, aux
sollicitations de qui le roi avait rsist jusqu'alors, fut sur son lit
de mort et qu'il demanda cette faveur comme la dernire, le roi ne put
rsister plus longtemps. Il nomma l'abb de Prigord  l'vch d'Autun.

Ce fut lui qui clbra la messe  la fdration de 1790. Son frre
Archambauld la servit, et quoiqu'il et fortement ni le fait quand il
rejoignit les princes  Coblentz, je l'ai vu de mes yeux, en habit brod
et l'pe au ct, au pied de l'autel.

Rien au monde ne peut donner l'ide de ce rassemblement. Les troupes
ranges en bon ordre au milieu de l'arne; cette multitude d'uniformes
diffrents se mlant  celui de la garde nationale, brillant de
nouveaut; debout sur le talus du cirque une foule compacte, qui, au
moment d'une pluie assez abondante, dploya des milliers de parapluies
de toutes les couleurs imaginables; tout cela constituait le spectacle
le plus surprenant qu'on pt voir, et j'en jouissais des fentres de
l'Ecole militaire, o j'tais installe.

On avait construit, en avant dt balcon du milieu, une belle tribune
trs orne. Elle s'avanait jusqu'auprs de la coupure mnage dans le
cirque, et rapprochait la famille royale de l'autel ainsi que des
spectateurs. L'infortune famille royale comprenait ce jour-l le roi,
la reine, leurs deux enfants[126], Mme Elisabeth[127], Monsieur et
Madame[128]. Releve de couches depuis deux mois seulement, j'tais
encore trs faible. Je ne descendis pas sur la tribune. Je me trouvai
cependant sur le passage de la reine et, accoutume depuis longtemps aux
impressions de son visage, je vis qu'elle se faisait grande violence
pour cacher sa mauvaise humeur, sans y parvenir nanmoins assez pour son
intrt et pour celui du roi.


III

Vers la fin de juillet 1790, j'tais assez bien remise de mes couches.
Ma tante voulut retourner  Lausanne, et mon mari, connaissant mon dsir
de voir la Suisse, me permit d'y faire un voyage de six semaines. Mme de
Valence, dont la conduite tait encore exemplaire alors, se trouvait 
Scheron, prs de Genve, avec Mme de Montesson qui y passait l't.
Elle devait faire inoculer sa fille ane, Flicie, depuis Mme de
Celles, ge de trois ans; son autre fille, ne quelques jours aprs le
5 octobre, tait encore trop jeune pour subir cette opration. Il fut
convenu qu'elle s'installerait dans une petite maison spare de celle
de sa tante et que j'irais la retrouver pour y passer quelque temps avec
elle. Je consentis  ce petit voyage, laissant mon fils avec sa bonne
nourrice et Marguerite  l'htel de la guerre, et sans me douter qu'en
m'loignant de Paris, j'allais prouver une cruelle inquitude. Ma femme
de chambre,  ce moment sur le point d'accoucher, ne m'accompagna pas.
Je n'emmenai qu'un domestique et une petite chaise de poste  brancards,
car les calches n'taient pas encore connues alors.

Ma tante prit avec elle une jeune cousine qui sortait du couvent,
Pauline de Pully. Sa mre, cousine germaine de ma tante et de ma
belle-mre, avait une trs mauvaise conduite, et ma tante fit une chose
trs utile en se chargeant de la jeune fille, qui avait quinze ans et
tait trs distingue par l'esprit et par l'instruction. Elle savait
bien le latin et lisait Tacite, disait-elle avec simplicit, pendant
qu'on la coiffait. Jusque-l sa vie s'tait partage entre le couvent, 
Orlans, et un vieil oncle ecclsiastique qui habitait cette ville.
Aussi ignorait-elle tout de la vie actuelle. Elle croyait voir 
Lausanne la colonie questre dont parle Csar, et si elle se rjouissait
de visiter les Alpes; c'tait dans l'espoir d'y trouver encore les
traces des lphants d'Annibal. Son peu de connaissance des choses du
temps prsent, joint  beaucoup d'esprit et d'imagination, la rendait
trs amusante et trs originale. Assise entre ma tante et moi dans la
voiture, elle nous divertissait beaucoup, et, au second jour de notre
voyage, se croyait dj au bout de l'Europe. L'occasion se prsenta
bientt de lui persuader qu'elle tait en France, et en rvolution.

Nous tions munies de tous les passeports possibles, tant pour les
autorits civiles que pour les gardes nationales et les autorits
militaires. Une imprudence de ma tante faillit nanmoins nous coter
cher. La poste aux chevaux de Dle se trouvait hors de la ville, sur la
route de Besanon. Nous traversmes donc toute la ville par une rue
assez solitaire, et, sauf quelques injures lances par des passants qui
criaient: En voil encore qui s'en vont, de ces chiens d'aristocrates,
nous parvnmes  sortir de la ville sans encombre. Dans plusieurs
localits, nous avions dj t traites de la sorte, et nous y tions
accoutumes.

Arrives  la poste, ma tante s'informe auprs du matre de poste si
cette route mne  Genve. Il lui rpond que pour prendre la route de
cette ville, celle des Rousses, il faut retraverser la ville. Je
reprsente en vain  ma tante que nos passeports portent que nous devons
sortir de France par Pontarlier. Elle dit que cela importe peu et, les
chevaux attels, donne l'ordre de rtrograder et de retraverser la ville
pour gagner la route des Rousses, sous le prtexte qu'elle avait donn
rendez-vous  M. de Lally  Genve, o elle trouverait aussi M. Mounier.

Nous voil donc rentres dans la ville. Mais nous ignorions qu'il
fallait traverser le march qui se tenait sur une grande place. Obliges
d'aller au pas pour mnager la foule des paniers et des personnes, nous
sommes accueillies d'abord par des injures, puis, l'orage grossissant 
mesure que nous avancions, une voix soudain pousse l'exclamation: C'est
la reine! Aussitt on nous arrte, on dtelle les chevaux, on arrache
le courrier de dessus son cheval, en criant:  la lanterne! On ouvre
la portire et on nous ordonne de descendre, ce que nous faisons, non
sans crainte. Je me rclame du titre de fille du ministre de la guerre,
et je demande qu'on me mne chez le commandant de la place ou qu'on
aille le chercher. Ma tante dit qu'elle a une lettre de M. de La Fayette
pour le commandant de la garde nationale, M. de Malet. Voil sa
maison! s'crie une personne, et, en effet, nous voyons deux
sentinelles  une porte o flotte un vaste drapeau tricolore. Il n y
avait que deux pas  faire. J'entranai ma tante et Pauline, et nous
entrmes dans la maison o la foule du peuple n'osa pas nous suivre, par
respect pour le commandant populaire qui ne s'empressait pas; nanmoins,
de prendre notre dfense. Nous traversons une antichambre. Personne ne
s'y trouvait. De l, nous pntrons dans une salle  manger, garnie
d'une table bien servie, de sept  huit couverts, qu'on venait de
quitter prcipitamment. Deux ou trois chaises renverses tmoignaient de
la hte des convives  s'loigner. Une serviette tombe  terre, prs
d'une porte, nous indique la route des fuyards. Ma tante se refuse 
aller plus loin, mais elle dit d'une voix forte en parlant contre cette
porte qu'elle dsirait remettre une lettre de M. de La Fayette au
commandant Malet. Pas de rponse. Aucun bruit ne se fait entendre. Au
bout d'un quart d'heure, ma tante, apercevant une sonnette, s'en servit
dans l'espoir que quelqu'un paratrait. Repartir tait hors de question,
car nous voyions, sur la place, le peuple assembl autour de nos
voitures, sans pouvoir distinguer ce qui se passait. Pauline et moi,
nous n'avions pas djeun. Voyant que ma tante s'tait assise rsigne,
en disant Il faut attendre, nous nous assmes aussi, mais prs de la
table, et nous nous mmes  manger le dner qu'on avait abandonn. Une
excellente blanquette, un morceau de pt, des fruits admirables
assouvirent nos apptits de vingt et de quinze ans, pendant que de bon
coeur nous rions de notre aventure et de la poltronnerie du chef de la
milice nationale.

Enfin, aprs trois heures d'attente, et ayant aperu par la fentre que
nos voitures avaient t emmenes, nous entendons marcher au-dessus de
la pice que nous occupions, quoiqu'on n'et pas rpondu  la sonnette,
dont nous avions fait usage plusieurs fois. Bientt nous vmes entrer un
grave personnage, sorte de gros bourgeois, accompagne de deux ou trois
autres hommes d'un ge respectable, qui, s'adressant  ma tante, lui
demanda son nom, puis, me montrant, dit: C'est mademoiselle votre
fille? Elle leur rpondit que j'tais la belle-fille du ministre de la
guerre, que je savais qu'il y avait un rgiment de cavalerie en garnison
 Dle, que je dsirais parler  son commandant qui obtiendrait, sans
doute, du prsident de la commune--c'est ainsi qu'on nommait alors le
fonctionnaire depuis appel maire--notre mise en libert. Son
interlocuteur dclara  ce moment qu'il tait lui-mme le prsident de
la commune. Il ajouta que le peuple tait fort anim, que le nom de ma
tante lui paraissait un nom suppos, que beaucoup de personnes croyaient
qu'elle tait la reine, etc., etc., et cent autres sottises de ce genre.
Ma tante, constatant qu'on voulait nous retenir prisonnires, suggra le
moyen de tirer les choses au clair, en envoyant un de ses gens en
courrier  Paris, et demanda qu'en attendant son retour nous fussions
autorises  nous tablir dans une auberge. Un des membres de la commune
qui accompagnaient le prsident proposa de nous prendre chez lui.
L'asile serait plus sr qu' l'auberge, o nous pourrions tre insultes
par le peuple. Sur notre consentement, il m'offrit le bras pour me
conduire, car la pense que les officiers pourraient peut-tre se
dcider  prendre ma dfense lui faisait beaucoup d'impression et
peut-tre de peur.

Sortant donc de la maison inhospitalire du commandant de la garde
nationale, aprs avoir mang son dner sans son assentiment, nous fmes
conduites par notre hte dans sa maison, o il nous logea dans des
chambres fort communes, mais trs bonnes. L vinrent nous rejoindre la
femme de chambre et nos trois domestiques. Pendant que nous crivions 
Paris notre msaventure, ma tante  M. de La Fayette, moi  mon mari, et
que notre cuisinier, qui courait bien  franc trier, se prparait 
partir, on avait assembl la commune pour fabriquer  notre messager un
passeport qui assurt sa sret. On libella en mme temps un
procs-verbal, dans lequel on vantait le civisme des habitants de Dle,
qui n'avaient pas cru devoir laisser passer outre des personnes
suspectes, fortement souponnes d'tre toutes autres que ce qu'elles
prtendaient. Un homme qui avait t  Paris assurait que la plus ge
tait la reine, la plus jeune pouvait bien tre Mme Royale[129], et la
grande--c'tait moi--Mme Elisabeth[130]. Ce bel arrangement tait cru
de toute la ville.

Notre hte nous engagea  ne pas tenter de sortir, ce qui quivalait 
une dfense, et nous nous rsignmes  rester dans notre triste
logement, au rez-de-chausse sur un fort petit jardin, o pntrait 
peine le jour  midi.

Le lendemain matin, deux membres de la commune vinrent nous interroger.
Ils nous firent mille questions, visitrent nos papiers, nos critoires,
nos portefeuilles. Ils me demandrent compte de tout ce que j'avais dans
la chaise de poste, pourquoi j'avais tant de _souliers neufs_, si je ne
devais passer en Suisse que six semaines, comme je l'affirmais, et cent
autres absurdits semblables qui me faisaient leur rire au nez. Enfin
j'eus la pense de leur dire que les officiers de la ville envoys 
Paris  la Fdration, et qui devaient tre de retour  leur rgiment,
ayant probablement dn chez mon beau-pre, me reconnatraient. Cette
ide leur parut lumineuse, et ils partirent pour aller les chercher.

Vers la fin de notre premire journe de rclusion, arrivrent donc les
officiers de Royal-tranger, qui m'offrirent leurs services et leur
protection. Les plus jeunes taient tous prts  mettre le sabre au
clair pour la dfense d'une femme de vingt ans, fille de leur ministre.
Les plus gs voulaient m'emmener au quartier. Il y existait,
disaient-ils, un fort bel appartement o nous serions trs bien, en
attendant le retour de notre courrier.

Je les conjurai de dissimuler leur mcontentement, les assurant que mon
beau-pre m'en voudrait beaucoup si je permettais qu'ils s'engageassent
pour moi dans des dmarches qui compromettraient la tranquillit
publique. Mais je ne pus empcher que pendant toute la journe ces
officiers vinssent chez moi, les uns aprs les autres, et fissent si
bien qu'au bout du quatrime jour, les membres de la municipalit
trouvrent qu'ils avaient fait une sottise en nous arrtant et nous
donnrent la permission de partir. Il fallut quelques heures pour
recharger nos voitures, et comme nous voulions aller, coucher  Nyon,
nous rsolmes de ne partir que le lendemain matin  5 heures. Les
voitures, qui n'taient pas venues  la maison o on nous avait
retenues, nous attendaient hors de la ville, et j'esprais que nous
pourrions partir  pied, incognito,  cause de l'heure matinale. Mais,
comme je mettais mon chapeau, j'entendis, dans le vestibule, le bruit de
sabres tranant sur les dalles. Tous les officiers taient l et, bon
gr mal gr, il nous fallut accepter leur escorte jusqu' nos voitures.
Heureusement nous ne rencontrmes pas d'habitants. Je n'avais pas une
goutte de sang dans les veines, car quelques-uns de ces jeunes gens
taient si anims qu'au moindre regard hostile ils auraient mis le sabre
 la main. Aussi fus-je bien soulage, quand, aprs beaucoup de
remerciements et de politesses, nous nous mmes en route pour le Jura.

Notre triomphe arriva le soir mme. Le prsident de l'Assemble
nationale avait crit au maire ou prsident de la commune par le
courrier expdi pour le rprimander fortement sur notre arrestation. M.
de La Fayette envoyait un message au commandant de la garde nationale,
qui s'tait abstenu avec tant de prudence. Mon beau-pre recommandait
notre sret au lieutenant-colonel commandant de la place, et nous nous
flicitmes de nous tre soustraites, par une prompte fuite, aux
honneurs fort ennuyeux qu'on nous aurait rendus pour rparer une injuste
dtention.

Nous arrivmes  Nyon  minuit, aprs avoir pass la frontire sans
difficults. Ma tante n'y trouva pas M. de Lally. Il tait  Scheron,
o il fut convenu que nous irions le lendemain matin. On nous mit,
Pauline et moi, dans une petite chambre, et je me rveillai  la pointe,
du jour, dans l'impatience o j'tais de voir ce beau lac dont j'avais
lu tant de descriptions. Je courus  la fentre, et quand ouvrant le
contrevent j'aperus cette belle nappe d'eau claire par le soleil
levant, l'motion et l'admiration que j'prouvai ne sauraient
s'exprimer. En crivant ces lignes,  soixante et onze ans, sur les
bords de ce mme lac, aprs une vie si longue et si tourmente, que de
rflexions m'inspire sa beaut, toujours la mme, et combien je sens le
nant de l'existence de l'homme. Il n'y a de stable que les grandeurs de
la cration, et nous, pauvres tres, notre vie n'est que d'un moment!...
Ce moment, il faut seulement le bien employer pour l'ternit.


IV

Le lendemain nous arrivions  Scheron o nous trouvmes MM. de Lally et
Mounier. J'y reus des lettres de mon mari, qui me sembla inquiet de la
rvolte de plusieurs garnisons en Lorraine, en particulier de celle de
Nancy, dont faisait partie le rgiment du Roi-Infanterie et celui de
Chteauvieux-Suisse. Cela n'veilla pas alors ma sollicitude, M. Mounier
dcida ma tante  faire une course  Chamonix. Nous partmes le
lendemain et ne revnmes  Genve qu'au bout de cinq ou six jours.

De retour  Scheron, je trouvai une lettre de mon mari qu'on me
renvoyait de Lausanne, o il croyait que j'tais avec ma tante. Il
m'annonait son dpart pour Nancy, porteur des ordres du roi  M. de
Bouill. Leur teneur tait de runir quelques rgiments franais et
suisses, puis de marcher sur Nancy, o les rgiments du Roi et de
Chteauvieux s'taient enferms aprs avoir pill, leurs caisses et
arrt M. de Malseigne, commandant de la ville. Un rgiment de
cavalerie[131], appartenant  la garnison, s'tait joint aux rvolts
contre lesquels on tait rsolu d'agir avec rigueur,  titre d'exemple,
des nouvelles me causrent la plus vive inquitude, et j'exprimai le
dsir d'aller  Lausanne, o mes lettres taient adresses. Ma tante,
qui partageait mon apprhension, consentit aisment  s'y rendre, et
nous partmes avec des chevaux de louage, car il n'existait pas alors de
poste de Genve  Lausanne.

 Rolle, o nous nous arrtmes pour faire rafrachir les chevaux, on
nous apprit, dans l'auberge, que M. Plantamour, de Genve, se trouvait
l et qu'il allait  Nancy. Ma tante demanda  lui parler en
particulier. Au bout d'un moment, elle rentra dans la chambre o j'tais
reste avec Pauline, et je lui trouvai l'air fort troubl, ce qui
augmenta mes anxits. Elle me raconta qu'on s'tait battu  Nancy, mais
que les dtails manquaient, que M. Plantamour se rendait dans cette
ville, porteur de la somme d'argent qui avait t pille par le rgiment
de Chteauvieux dans la caisse du corps, somme que le vieux gnral,
dont le rgiment portait le nom, voulait remplacer de ses propres
deniers. Mais elle se garda bien de me rapporter que le bruit courait
que le fils du ministre de la Guerre avait t tu devant Nancy. La
chose lui paraissait invraisemblable. Elle pensait que si un tel malheur
tait arriv, on m'aurait envoy un courrier. Nanmoins son agitation
tait grande, et nous repartmes pour Lausanne sans qu'elle m'et fait
partager le tourment auquel elle tait en proie. Plus tard elle m'avoua
que jamais de sa vie elle n'avait autant souffert que pendant la route
de Rolle  Lausanne.

En arrivant dans cette dernire ville, M. de Lally, qui nous avait
prcdes, me remit plusieurs lettres crites par mon mari, depuis son
retour  Paris. Il me racontait tout ce qui s'tait pass  Nancy. Ces
dtails sont du domaine de l'histoire. Je relaterai nanmoins ceux qui
ont rapport  M. de La Tour du Pin. Il tait parti de Paris ayant reu
du roi l'ordre d'agir avec la plus grande svrit envers la garnison
rvolte, si, aprs avoir t somme  plusieurs reprises de se
soumettre, elle persistait dans sa rbellion.

M. le marquis de Bouill, qui avait acquis une grande rputation
militaire pendant la guerre d'Amrique, exerait le commandement gnral
en Lorraine et en Alsace. On lui prescrivit d'assembler ceux des
rgiments d'infanterie et de cavalerie sur lesquels il pouvait compter,
et de s'approcher de Nancy. M. de La Tour du Pin, envoy par lui en
parlementaire dans la ville, se rendit chez M. de Malseigne, commandait
de la place, retenu prisonnier par les rvolts, ainsi que les officiers
rests fidles  leurs devoirs. Mon mari, ayant puis tous les moyens
de conciliation, ressortit pour communiquer au gnral la mauvaise
nouvelle de la rsistance obstine des trois rgiments. Ceux-ci
n'osrent pas le retenir, soit qu'ils eussent t embarrasss de sa
personne, soit que, plus prudents, ils esprassent pouvoir obtenir plus
tard son intervention pour faire leur soumission, au cas o ils ne
seraient pas vainqueurs. M. de La Tour du Pin rejoignit M. de Bouill 
Toul, et l'on se disposa  marcher sur Nancy. La dtention de M. de
Malseigne dans cette ville donnait lieu  une vive apprhension. Je ne
me souviens plus comment il trouva le moyen de se procurer son cheval
tout sell, sans que ses gardiens s'en aperussent. Le fait est que
s'tant prsent  la porte, tranquillement, comme un paisible
promeneur, la sentinelle le laissa passer. Une fois dehors, il prit un
chemin de traverse qu'il connaissait et gagna la route de Nancy 
Lunville, o se trouvait en garnison son ancien rgiment de
cuirassiers. Cinq lieues de poste sparent Nancy de Lunville. Il fit
les trois premires au petit galop, mais s'apercevant alors qu'on le
poursuivait, il mit les perons dans le ventre de son cheval. Arriv
prs de Lunville, la crainte lui vint d'tre arrt au passage du pont.
Dcouvrant  ce moment, de l'autre ct de la rivire qu'il ctoyait,
les cuirassiers sur le champ de manoeuvres, il poussa son cheval dans
l'eau et traversa la rivire  la nage. Ceux qui le poursuivaient
n'osrent pas en faire autant et s'en retournrent fort confus  Nancy.

M. de Bouill, dbarrass de la crainte de compromettre la vie de M. de
Malseigne, marcha le lendemain sur Nancy. Un rgiment
suisse--Salis-Samade--formait l'avant-garde. En approchant de la porte,
constitue par un simple arc avec une grille, la troupe de tte aperut
une compagnie du rgiment du Roi qui gardait une pice de canon place
au milieu de la porte. En avant se tenait un jeune officier criant aux
siens: Ne tirez pas, et faisant signe qu'il voulait parler. M. de La
Tour du Pin s'avana. Mais, au mme instant, les soldats insurgs
tirrent, et les canonniers mirent le feu  leur pice, charge 
mitraille. La dcharge, en prenant la colonne du rgiment suisse dans sa
longueur, tua beaucoup de monde, principalement des officiers qui se
trouvaient presque tous en avant. M. de La Tour du Pin eut son cheval
tu et fit une chute terrible. Tout d'abord on le crut mort, jusqu'au
moment o son valet de chambre, qui tait l en amateur, l'eut rejoint
dans le champ o son cheval l'avait emport avant de tomber. Pendant ce
temps, le reste de la colonne forait la porte et entrait dans la ville.
Le jeune officier, M. Desilles, qui cherchait  empcher les mutins de
tirer, fut cribl de coups par la dcharge des siens. Il resta sur
place, atteint de dix-sept blessures. Cependant il ne mourut que six
semaines aprs, des suites d'une seule de ces blessures, dont on n'avait
pu extraire la balle.

Le rgiment de Chteauvieux, soumis, demanda  se faire justice
lui-mme, ainsi qu'il tait spcifi dans les capitulations des
rgiments suisses. Un conseil de guerre, compos d'officiers de trois de
ces corps, se tint en plein air le lendemain de l'affaire, et vingt-sept
des plus mutins furent condamns et excuts sans dsemparer. Les deux
rgiments franais furent casss et dissmins dans d'autres corps.
Quelques-uns des soldats rvolts furent fusills, un plus grand nombre
envoys aux galres, et tout cela n'arrta pas le mouvement
insurrectionnel des troupes. L'arme fut perdue pour la royaut le jour
o la pense de l'migration entra dans la tte des officiers, et
lorsqu'ils crurent pouvoir, sans dshonneur, abandonner leurs drapeaux
au lieu de faire tte  l'orage. Les sous-officiers se trouvrent l
tout prts  prendre leurs places, et ainsi se constitua le noyau de
l'arme qui a conquis l'Europe.

Mon mari, aussitt que la garnison de Nancy eut mis bas les armes,
revint en porter la nouvelle  Paris. Son pre le mena tout crott chez
le roi, et on drogea, pour cette fois-l,  l'tiquette qui dfendait
aux uniformes de se montrer  la cour.


V

Pendant ces vnements, j'tais  Lausanne, o je passai quinze jours en
m'amusant beaucoup. Plusieurs de Mlle de Laborde, mais on reniait un peu
ses parents. Le prince de Poix, son beau-pre, qui m'aimait beaucoup,
trouvait trs agrable de m'avoir pour accompagner sa belle-fille, dont
les seize ans s'inclinaient avec une sorte de considration devant mes
vingt ans. La princesse de Poix, de son ct, me tmoignait beaucoup
d'amiti et de bont, et voyait avec plaisir la femme de son fils sortir
avec moi dans le monde. J'ai toujours t compltement trangre  cette
petitesse d'me qui rend jalouse du succs des autres jeunes femmes, et
je jouissais trs sincrement de celui de Mme de Noailles. Nathalie
tait pour moi comme une jeune soeur, et nous tions souvent coiffes et
mises de mme.

Je ne puis me rappeler, cependant, pourquoi je ne suis jamais alle 
Mrville, magnifique habitation de M. de Laborde, dans la Beauce. Mais
je soupais souvent  l'htel de Laborde, rue d'Artois, avec Mme de Poix.
On y entendait toujours de trs bonne musique, excute par tous les
meilleurs artistes de Paris. Quant  mes amis de l'htel Rochechouart,
ils ne rentraient qu'assez tard  Paris de leur beau chteau de
Courteilles.

Mon beau-pre se dgotait chaque jour davantage du ministre. Tous les
rgiments de l'arme,  peu de chose prs, s'taient soulevs. La plus
grande partie des officiers, au lieu d'opposer une fermet constante aux
efforts des rvolutionnaires, envoyaient leur dmission et sortaient de
France. L'migration se transformait en un point d'honneur. Les
officiers rests dans leurs rgiments ou dans leurs provinces recevaient
des officiers jeunes gens, aprs avoir accompagn M. le comte d'Artois 
Turin, dj ennuys du Pimont, taient venus en Suisse. Parmi eux,
Archambauld de Prigord, pass subitement du pied de l'autel de la
Fdration  l'migration; le prince de Lon, depuis duc de Rohan; MM.
de Courtivron. Les uns et les autres ayant apport les airs et
l'impertinence de la haute socit de Paris au milieu des moeurs suisses,
 cette poque bien plus simples qu'elles ne le sont actuellement; se
moquant de tout, toujours surpris qu'il existt autre chose au monde
qu'eux et leurs manires; disant ces gens-l en parlant des habitants
du pays qui leur offrait un sr et honorable asile; persuads qu'on
tait trop heureux de les accueillir, et prenant en piti ceux qui ne
s'empressaient pas de les imiter.

J'espre que personnellement je n'tais pas aussi ridicule, sans
pourtant pouvoir affirmer de n'tre pas tombe parfois dans les mmes
travers, qui taient en somme ceux des personnes que je connaissais et
avec lesquelles je passais ma vie.

Heureusement je ne restai que trois ou quatre semaines  Genve ou, pour
mieux dire, aux Pquis. Mon mari vint me chercher et me ramena  Paris.
Comme il tait press et qu'il voulait passer par l'Alsace pour y
rencontrer M. de Bouill, nous quittmes Genve et traversmes la
Suisse, en partant de grand matin, afin d'avoir quelques heures de jour
pour visiter Berne, Soleure et Ble.

M. de Bouill vint au-devant de nous entre Huningue et Neuf-Brisach, et
j'attendis patiemment dans la voiture pendant que mon mari s'entretenait
avec lui en se promenant sur la route. Aprs une matine consacre 
Strasbourg, nous allmes coucher  Saverne, et de l  Nancy. En
parcourant cette ville au clair de lune, nous passmes devant le logis
du malheureux M. Desilles, qui tait mourant. On avait plac une
sentinelle  la porte pour empcher qu'on parlt sous sa fentre.
Quelques jours aprs il succombait. Nous fmes, sans nous arrter, le
trajet de Nancy  Paris, o je retrouvai mon cher enfant trs bien
portant et trs embelli. Il avait une excellente nourrice, et ma bonne
Marguerite veillait sur celle-ci et sur l'enfant avec une sollicitude
incomparable, qui ne s'est jamais dmentie chez cette brave fille.




CHAPITRE XII

I. Sjour  Paris.--Madame de Noailles.--Les migrs.--M. de La Tour du
Pin pre quitte le ministre de la Guerre.--Son fils refuse ce poste et
est nomm ministre plnipotentiaire en Hollande.--Installation rue de
Varenne.--Les Lameth font envahir l'htel de Castries.--Le duel de
Barnave et de Cazals.-- Hnencourt.--La fuite de Varennes.--Mmoire de
M. de La Tour du Pin pour engager le roi  refuser la Constitution.--II.
Dpart pour la Hollande.--La famille des Lameth.--Le mariage de
Malo.--La cocarde orange.--La famille Fagel.--Vie de plaisirs  la
Haye.--Rappel de M. de La Tour du Pin par Dumouriez.--III. M. de Maulde
lui succde.--Son secrtaire, frre de Fouquier-Tinville.--Une vente de
meubles.--Le prince de Starhemberg.--Nouvelle de la bataille de
Jemappes.--L'archiduchesse Marie-Christine quitte clandestinement
Bruxelles.--L'effroi et la fuite des migrs rfugis dans cette
ville.--IV. Dcret contre les migrs.--Fuite de MM. de la Fayette,
Alexandre de Lameth et de La Tour Maubourg.--Le ministre des tats-Unis
 la Haye, Short.--Mme de La Fayette  Olmutz.--Serment de fidlit au
roi d'Arthur Dillon.--V. Rentre en France de Mme de La Tour du Pin.--M.
Schnetz.-- Anvers.--Une ville livre  la soldatesque.--Accoutrement de
l'arme franaise devant Anvers.--Une vexation de M. de Moreton de
Chabrillan  Bruxelles.--Un djeuner imprvu.--La nuit  Mons.--douard,
le ngre du duc d'Orlans, et son escadron.--Fidlit de Zamore.


I

Je repris ma vie de Paris,  l'htel de la guerre. Presque tous les
matins je montais  cheval. Mon cousin Dominique Sheldon m'accompagnait.
J'allais souvent au spectacle avec la jeune Mme de Noailles, dont la
mre, Mme de Laborde, ne sortait pas. D'ailleurs la fiert des Mouchy,
des Poix et des Noailles ne se serait pas arrange d'un pareil chaperon.
On avait bien voulu des cus de Mlle de Laborde, mais on reniait un peu
ses parents. Le prince de Poix, son beau-pre, qui m'aimait beaucoup,
trouvait trs agrable de m'avoir pour accompagner sa belle-fille, dont
les seize ans s'inclinaient avec une sorte de considration devant mes
vingt ans. La princesse de Poix, de son ct, me tmoignait beaucoup
d'amiti et de bont, et voyait avec plaisir la femme de son fils sortir
avec moi dans le monde. J'ai toujours t compltement trangre  cette
petitesse d'me qui rend jalouse du succs des autres jeunes femmes, et
je jouissais trs sincrement de celui de Mme de Noailles. Nathalie
tait pour moi comme une jeune soeur, et nous tions souvent coiffes et
mises de mme.

Je ne puis me rappeler, cependant, pourquoi je ne suis jamais alle 
Mrville, magnifique habitation de M. de Laborde, dans la Beauce. Mais
je soupais souvent  l'htel de Laborde, rue d'Artois, avec Mme de Poix.
On y entendait toujours de trs bonne musique, excute par tous les
meilleurs artistes de Paris. Quant  mes amis de l'htel Rochechouart,
ils ne rentraient qu'assez tard  Paris de leur beau chteau de
Courteilles.

Mon beau-pre se dgotait chaque jour davantage du ministre. Tous les
rgiments de l'arme,  peu de chose prs, s'taient soulevs. La plus
grande partie des officiers, au lieu d'opposer une fermet constante aux
efforts des rvolutionnaires, envoyaient leur dmission et sortaient de
France. L'migration se transformait en un point d'honneur. Les
officiers rests dans leurs rgiments ou dans leurs provinces recevaient
des officiers migrs des lettres leur reprochant leur lchet, leur peu
d'attachement pour la famille royale. On envoyait par la poste aux vieux
gentilshommes rfugis dans leurs manoirs des paquets renfermant de
petites quenouilles, des caricatures insultantes. On cherchait  leur
imposer comme un devoir l'abandon de leur souverain. On leur promettait
l'intervention des innombrables armes de l'tranger. Le roi, dont la
faiblesse galait la bont, se serait fait un scrupule d'arrter ce
torrent. Aussi tous les jours pouvait-il constater le dpart de quelque
personne de son parti, et mme de sa maison.

Mon beau-pre, impuissant devant les intrigues de l'Assemble et ne
trouvant pas dans le roi la fermet qu'il tait en droit d'en attendre,
rsolut de quitter le ministre[132]. On proposa  mon mari de lui
succder. Il venait de terminer un plan d'organisation de l'arme qui
tait entirement son ouvrage. Le roi lui-mme trouvait que l'auteur du
plan tait capable de le mettre  excution. Mon mari refusa. Il ne
voulut pas succder  son pre, craignant que la chose ne ft mal
interprte.

C'est alors qu'on lui donna la place de ministre plnipotentiaire en
Hollande. On tait dans les derniers jours de dcembre 1790. Mais il fut
convenu qu'il ne rejoindrait son poste que lorsque le roi aurait accept
la Constitution,  laquelle l'Assemble nationale devait mettre la
dernire main avant la fin de l'hiver.

Ayant quitt l'htel de la guerre, nous allmes nous tablir dans la
maison de ma tante, Mme d'Hnin, rue de Varenne, prs de la rue du Bac.
Elle y avait fait transporter tous ses meubles de la rue de Verneuil,
dont elle avait cd la location. Cette maison tait fort commode. Nous
nous y tablmes avec ma belle-soeur, Mme de Lameth, ses deux enfants et
mon beau-pre. Mon mari conserva les chevaux de selle et un cheval de
cabriolet pour lui. Mon beau-pre ne voulut plus avoir de voiture. Il ne
garda que deux chevaux de carrosse pour ma belle-soeur et pour moi. Ma
belle-soeur de Lameth ne sortait presque jamais le soir. Mais elle se
rendait tous les matins aux sances de l'Assemble, dans une tribune que
M. de...--j'ai oubli son nom,--cuyer du roi, avait fait mnager dans
la salle, dont un des murs tait mitoyen avec son appartement, au mange
des Tuileries. On sait que c'est dans ce local que l'on avait install
la salle des sances, lorsque l'Assemble fut transfre  Paris.

J'assistais aussi, quelquefois aux sances qui pouvaient m'intresser,
mais pas rgulirement comme ma belle-soeur. Mes matines taient
employes plus utilement. J'avais un matre de dessin, un de chant, un
d'italien, et, si le temps le permettait, je montais  cheval  3 heures
jusqu' la nuit. Quand mon cousin Sheldon pouvait m'accompagner,
j'allais au bois de Boulogne; le plus souvent, je gagnais par la plaine
de Grenelle les bois de Meudon, et, ces jours-l, je montais un cheval
de race, extrmement vif, dont les allures me plaisaient beaucoup. Mais
il faisait mon tourment au bois de Boulogne, car il ne souffrait pas de
cheval devant lui, et tait alors toujours prt  s'emporter.

Je revenais un jour, vers le printemps de 1791, d'une longue promenade
solitaire, suivie seulement de mon palefrenier anglais. Comme je me
disposais  pntrer dans la rue de Varenne pour rentrer chez moi, vers
4 heures et demie, je la trouvai barre par un poste de garde nationale.
J'eus beau reprsenter que je demeurais dans la rue et demander des
explication sur les causes qui motivaient cette mesure, qui menaait de
me priver de dner, on se contenta de me rpondre qu'il y avait eu _du
train_  l'htel de Castries, et que toute circulation tait interdite.
Je me dirigeai alors vers la rue de Grenelle, dans l'espoir que le
poste, que j'y apercevais de loin, serait de meilleure composition. Il
fut tout aussi rcalcitrant. Celui de la rue Saint-Dominique ne me
traita pas mieux. Enfin,  la rue de l'Universit, je trouvai le passage
libre, et je parvins  passer par la rue de Bourgogne en affirmant  une
sentinelle place au coin de la rue de Varenne que je venais de chez M.
de La Fayette.

En arrivant devant l'htel de Castries, j'appris qu'une insurrection,
organise par MM. Charles et Alexandre de Lameth, et conduite par un
mauvais Italien nomm Cavalcanti, leur secrtaire, s'tait porte sur
l'htel de Castries,  la suite du duel qui avait eu lieu le matin mme
entre M. de Castries, dput du ct droit, et Charles de Lameth. Ce
dernier avait t lgrement bless au bras. Les deux Lameth, dans le
but de faire croire qu'ils taient les idoles du peuple, avaient
organis cette manifestation populaire moyennant un millier de francs et
quelques barriques de vin de Brie. On pntra dans l'appartement du duc
de Castries, alors seul dans la maison. Son pre, le marchal, ancien
ministre de la Marine, avait t un des premiers  quitter la France. Il
tait tabli  Lausanne, o je l'avais vu l't prcdent. La duchesse
de Castries, sa femme, se trouvait galement en Suisse avec son pre, le
duc de Guines, et avait emmen avec elle son fils, encore trs enfant.
Heureusement le pauvre duc n'tait pas chez lui. On jeta tous les
meubles de l'appartement par les fentres. Les glaces furent brises,
les fentres dcroches et jetes dans la cour. Il ne resta que les
quatre murs.

Ce dsastre aurait pu tre vit, sans la paresse de M. de La Fayette,
car je veux croire que son inaction n'eut pas d'autre motif. Un Anglais
de ma connaissance, le capitaine, depuis amiral Hardy, rencontra l'arme
des Lameth dans la rue de Svres. S'tant inform par pure curiosit du
but de leur expdition, il crut bien faire en courant chez M. de La
Fayette, qui demeurait sur la place du Palais-Bourbon, l mme o tait
tabli le quartier gnral de la garde nationale. Il y arriva au grand
galop, et, tant mont chez le gnralissime, il fut terriblement
scandalis du sang-froid avec lequel celui-ci reut la nouvelle du
danger dont la maison de M. de Castries tait menace. Il mit tant de
lenteur  donner les ordres ncessaires pour rprimer le dsordre, que
la garde nationale n'arriva sur les lieux que lorsque tout tait fini,
et on considra comme une drision la mesure de poster des sentinelles 
toutes les issues, alors que l'ennemi s'tait dj retir. Ma belle-soeur
avait vu, de sa fentre, Cavalcanti animant le peuple, et elle en retira
la conviction que ses beaux-frres talent les auteurs du dsordre. Elle
avait cess, ainsi que nous, de les voir, et nous ne nous saluions mme
plus quand nous nous rencontrions.

Quelque temps aprs, je descendais aux bains, prs du pont Royal,
lorsque je m'entendis appeler. Me retournant, quelle ne fut ma surprise
de voir derrire moi Alexandre de Lameth qui me dit, comme s'il m'avait
rencontre la veille et avec le mme ton de familiarit qu'il employait
autrefois en me parlant: Barnave vient de se battre avec Cazals et l'a
bless grivement. Je ne lui rpondis pas et continuai mon chemin. La
nouvelle tait vraie. Heureusement, la balle avait port sur le bouton
du chapeau  trois cornes de M. de Cazals, et il n'eut qu'une forte
contusion. J'ai demand depuis, bien des annes aprs,  M. de Lameth,
pourquoi, puisque nos relations avaient compltement cess depuis un an,
il m'avait adress la parole pour m'informer de ce duel. Il m'a avou
que c'tait par esprit de parti et dans l'intention de me causer de la
peine.

Au printemps de 1791, mon mari fit ses prparatifs de dpart pour la
Hollande. Nous emballmes nos effets et nos caisses furent envoyes 
Rotterdam par mer. Nous vendmes nos chevaux de selle et je partis avec
mon fils et sa nourrice pour Hnencourt, o se trouvait dj ma
belle-soeur. M. de La Tour du Pin vint y passer quelque temps et retourna
 Paris pour terminer ses affaires. Mais M. de Montmorin l'informa que
le roi dsirait qu'il ne partt que le lendemain du jour o la
Constitution, que l'on devait bientt lui prsenter, aurait reu la
sanction royale. M. de La Tour du Pin resta donc  Paris. J'allai l'y
rejoindre pendant quelques jours pour voir l'indcente parade du convoi
de Voltaire, dont on porta les restes au Panthon.

Je vivais  Hnencourt tranquillement avec ma belle-soeur, lorsque mon
ngre, Zamore, entra un matin vers 9 heures dans ma chambre, trs agit.
Il m'informa que deux hommes que personne ne connaissait venaient de
passer devant la grille en disant que la veille au soir, le roi, ses
enfants[133], la reine et Mme Elisabeth[134], avaient quitt Paris et
qu'on ignorait o ils taient alls. Cette nouvelle me troubla fort et
je voulus parler  ces hommes. Je courus  la grille de la cour, mais
ils avaient dj disparu et on ne savait ce qu'ils taient devenus. Mon
sentiment a toujours t qu'ils s'taient rfugis dans le village,
situ au milieu d'une des grandes plaines de la Picardie, et d'o ils ne
pouvaient par consquent sortir inaperus. Ils y restrent cachs
certainement jusqu'au soir.

Mon anxit fut trs grande. Je redoutai que mon mari ne ft compromis.
Aussi pris-je la rsolution d'envoyer Zamore  Paris en courrier, pour
savoir quelque chose de certain. Il partit une heure aprs, mais avant
son retour, je reus par la poste un mot de M. de La Tour du Pin qui
confirmait la nouvelle. Mon beau-frre revint d'Amiens, o il se
trouvait, et nous passmes deux jours dans une agitation que rien ne
peut dcrire. Ignorant la suite de l'aventure, les journes nous
semblaient des sicles. Mon beau-frre ne nous permettait pas d'aller 
Amiens, craignant qu'on ne fermt les portes et que nous ne pussions
plus revenir  la campagne. Nous esprions que le roi aurait pass la
frontire, mais nous n'osions calculer l'effet que cet vnement
causerait dans Paris. Mon inquitude pour mon mari tait  son comble,
et cependant je n'osais aller le rejoindre, car il me l'avait dfendu,
lorsque le troisime jour au soir nous apprmes par un homme venant
d'Amiens l'arrestation du roi et son retour comme prisonnier  Paris.
Une heure aprs Zamore arriva porteur d'une longue lettre de mon mari,
qui tait dsespr.

Je ne relaterai pas ici les dtails de cette malheureuse fuite, si
maladroitement organise. Les mmoires du temps en ont rapport toutes
Tes circonstances. Mais ce que j'ai su par Charles de Damas, c'est qu'au
moment de l'arrestation, il demanda  la reine de lui donner M. le
Dauphin sur son cheval, qu'il aurait pu le sauver et qu'elle ne le
voulut pas. Malheureuse princesse, qui se dfiait de ses serviteurs les
plus fidles!

On avait propos au roi,  Paris, de prendre deux fidles jeunes gens,
accoutums  courir la poste, au lieu des deux gardes du corps qu'il
emmena et qui n'avaient jamais mont que des chevaux d'escadron. Il
refusa. Toute cette fuite, organise par M. de Fersen, qui tait un sot,
fut une suite de maladresses et d'imprudences.

Monsieur et Madame[135] passrent par une autre route, conduits par M.
d'Avaray. Louis XVIII en a publi[136] le burlesque dtail.

Ce ne fut qu'aprs une rclusion de deux mois que le roi se dcida 
accepter[137] la Constitution qui lui avait t prsente. Mon mari
avait rdig un long mmoire pour l'engager  la refuser. Il tait en
entier crit de sa main, mais il n'tait pas sign. M. de La Tour du Pin
l'avait remis au roi de la main  la main. On le retrouva, aprs le 10
aot, dans la fameuse armoire de fer. Le roi avait crit en tte: Remis
par M. de G... pour m'engager  refuser la Constitution. Quelques amis
rpandirent le bruit que l'initiale tait celle de M. de Gouvion, tu au
premier combat de la guerre, et c'est sous ce nom, je crois, que parut
le mmoire lorsqu'on imprima les documents que contenait l'armoire de
fer.

Aprs l'acceptation de la Constitution, pendant la seconde Assemble,
dite lgislative[138], il y eut quelques mois de rpit, et je suis
persuade que, si la guerre n'avait pas t dclare, si les migrs
taient rentrs, comme le roi paraissait le dsirer, les excs de la
Rvolution se seraient arrts. Mais le roi et la reine crurent  la
bonne foi des puissances. Chaque parti se trompa mutuellement, et la
France vit et trouva la gloire dans la dfense de son territoire. Comme
Napolon le disait  Sieys: Si j'avais t  la place de La Fayette,
le roi serait encore sur le trne, et--ajoutait-il en lui frappant sur
l'paule--vous, l'abb, vous seriez trop heureux de me dire la messe.


II

Nous partmes pour La Haye au commencement d'octobre 1791. Ma belle-soeur
nous accompagna avec ses deux fils et leur gouverneur. Sa sant tait
bien mauvaise, et la consomption dont elle mourut l'anne suivante avait
dj fait beaucoup de progrs. Comme elle aimait beaucoup le monde, la
pense de passer l'hiver seule  Hnencourt lui tait insupportable.
Elle n'avait plus d'tablissement  Paris. Jusqu' la Rvolution, elle
habitait l'htel de Lameth, rue Notre-Dame-des-Champs, avec toute sa
famille. La mre des quatre Lameth, soeur du marchal de Broglie, avait
lev l ses enfants.  l'poque dont je parle c'tait une femme dj
ge, veuve depuis un grand nombre d'annes, puisque Alexandre, le plus
jeune de ses fils, n'avait pas connu son pre. Elle avait
prodigieusement d'esprit et de capacit. Le marchal, son frre, l'avait
aide  placer ses fils dans quatre rgiments diffrents, ce qui ne
reprsentait alors rien d'extraordinaire. Mais, avec l'injustice et
l'absurdit habituelles  l'esprit de parti, on a beaucoup accus les
Lameth d'avoir t trs ingrats envers la cour. On oubliait que, neveux
du seul marchal de France jouissant en ce temps-l d'une rputation
mrite et apte, en cas de guerre,  tre appel  commander les armes,
il tait fort naturel que ces jeunes gens eussent avanc rapidement dans
la carrire militaire. D'ailleurs, les trois cadets avaient pris part
avec distinction  toute la guerre d'Amrique, et l'un d'eux, Charles, y
avait t grivement bless. Mon beau-frre, l'an des quatre, se
retira  la campagne aprs avoir donn sa dmission de colonel du
rgiment de la Couronne-Infanterie, quand mon beau-pre quitta le
ministre. Le second, Thodore, abandonna aussi l'arme et vit encore,
au moment o j'cris, 1841. Le troisime, Charles, celui, que l'on
nommait _Malo_ dans notre jeunesse, avait pous Mlle Picot, fille
unique et hritire d'un planteur de Saint-Domingue, qui habitait
Bayonne.

L'histoire de ce mariage est assez originale.  son retour d'Amrique,
boitant encore de sa blessure au genou, pour laquelle on avait voulu lui
couper la cuisse, ce  quoi il n'avait pas consenti, et marchant encore
avec une bquille, Charles de Lameth entend parler de cette demoiselle
Picot, qui tait au couvent  Paris. On lui dit qu'elle a seize ans,
qu'elle est jolie et que les religieuses sont fort contentes d'elle.
Sans souffler un mot de ses projets  personne, il monte en voiture et
s'en va  Bayonne, muni d'une lettre de notre ami, M. de Brouquens,
administrateur des domaines, en relation avec M. Picot. Il se prsente
en uniforme et dit: Monsieur, regardez-moi. J'ai vingt-cinq ans je suis
colonel et neveu de M. le marchal de Broglie. J'ai fait toute la
guerre, j'ai eu une trs mince lgitime, comme tous les cadets de
Picardie, mais je n'en ai pas encore mang un sou. Si vous consentez 
m'agrer comme gendre, je crois que vous n'aurez pas  vous en
repentir. Cette franchise sduisit M. Picot. C'tait un ancien
militaire; il rpondit sur le mme ton: Si vous plaisez  ma fille,
l'affaire est conclue. Prsentez-vous  elle.

Aussitt il crit une lettre de quatre lignes  la suprieure du
couvent. Une demi-heure aprs, Malo se remettait en route pour Paris.
Monsieur Picot l'y suivit, et trouva sa fille ayant dj vu la charmante
figure de son original prtendu et toute dispose  l'pouser. Elle
tait fort jolie quoique petite. Mais aprs sa premire grossesse, elle
devint tout  coup d'une obsit extraordinaire qui n'a fait
qu'augmenter jusqu' sa mort.

Depuis que l'ambassade franaise avait t  peu prs chasse de la
Hollande et que le comte de Saint-Priest s'tait retir, en 1787, 
Anvers, o M. de La Tour du Pin avait t envoy auprs de lui, ainsi
que je l'ai dit, la France n'tait reprsente  La Haye que par un
charg d'affaires, M. Caillard. C'tait un diplomate consomm. Il fut
trs utile  mon mari, qui ne s'tait jamais, jusqu'alors, occup de
diplomatie autrement que par la lecture de l'histoire, son tude
favorite. Mais le caractre de M. Caillard sympathisait peu avec celui
de M. de La Tour du Pin. Prudent jusqu' la crainte, il ne s'tait
maintenu dans son emploi qu'en en exagrant les difficults dans ses
dpches et en persuadant ainsi  M. d'Osmond, nomm depuis deux ans,
par le crdit des tantes du roi, ministre en Hollande, qu'il y avait
danger de la vie pour un envoy franais  paratre  La Haye. Du jour
o le parti du stathouder[139], aid par l'or de l'Angleterre et par les
soldats de la Prusse, avait domin celui des patriotes, vainqueurs et
vaincus portaient un morceau de ruban orange soit  la boutonnire, soit
au chapeau. Les femmes s'en attachaient un trs petit bout  leur
ceinture ou  leur fichu, et les domestiques le portaient en cocarde. Le
ministre d'Espagne seul, par ordre de sa cour, s'tait refus  cette
condescendance ou, pour mieux dire,  cette bassesse. Mon mari dclara
au ministre qu'il suivrait l'exemple de la maison de Bourbon.
D'ailleurs, depuis que, par je ne sais quel dcret, on avait aboli les
livres en France, les ministres  l'tranger avaient t autoriss 
prendre la livre du roi, et nous l'avions adopte pour nos gens. Il
tait donc inadmissible que la livre royale de Bourbon s'affublt des
insignes d'un particulier, car le stathouder reprsentait, en somme, le
premier officier militaire de la Rpublique seulement, bien qu'il ft
assurment, de trs bonne maison, et que sa femme ft Altesse Royale.
Peut-tre mme un reste de rancune empchait-il la cour d'Espagne de
prendre la livre de la maison d'Orange. Quoi qu'il en soit, cette
lgation tait la seule qui n'et pas adopt le ruban orange. M. de
Montmorin, notre excellent et faible ministre des affaires trangres,
consult, avait rpondu  mon mari: Eh! bien, essayez,  vos risques et
prils.

Nous arrivons donc  La Haye  9 heures du soir, et, aprs le souper,
mon mari se rend, avec M. Caillard, chez le ministre d'Espagne. Il
l'informe qu' son exemple il ne portera pas de ruban orange et ses gens
encore moins. Ces derniers, d'ailleurs, dclare-t-il, n'auront pas mme
la cocarde franaise, car celle-ci tant absolument semblable aux
couleurs du parti patriote hollandais, cela pourrait irriter le peuple
de La Haye, entirement orangiste. La dcision plut au ministre
d'Espagne, le comte de Llano, homme d'un ferme caractre.

Le lendemain matin, la nourrice de mon fils sortit avec l'enfant pour le
mener  la promenade. Quelques gens du peuple se trouvaient  la grille
de la cour et regardrent si elle portait un ruban orange. Ne lui en
voyant pas, ils se mirent  profrer des injures en hollandais, que la
nourrice, dpourvue de toute connaissance de cette langue, ne comprit
pas. La peur la prit cependant et elle rentra aussitt. Quand les
voitures qui devaient mener M. de La Tour du Pin chez le Grand
Pensionnaire avancrent, il se forma bien un petit rassemblement d'une
cinquantaine de personnes, mais c'tait plutt pour admirer le beau
costume, fort lgant, de Zamore, notre ngre. M. Caillard avait port
de la couleur orange jusque-l. Il mourait de peur, et taxait
d'imprudence mon mari, qui s'amusa beaucoup de sa frayeur.

Les lettres de crance se remettaient au Grand Pensionnaire, premier
ministre des tats d'aprs la constitution du pays. Celui-ci les portait
aux tats-Gnraux, o elles taient enregistres par le greffier. Les
fonctions de greffier taient remplies par M. Fagel[140]. D'une illustre
famille qui occupait cet emploi depuis sa fondation, c'est--dire depuis
l'tablissement de la Rpublique, celui qui en avait alors la charge
tait l'an de cinq frres. Il devint plus tard ambassadeur du roi des
Pays-Bas qui le considrait comme un ami. De ces cinq frres, il ne
reste, au moment o j'cris ceci, en 1841, que le troisime,
Robert[141], ministre de Hollande  Paris, et un de ses neveux.

Le stathouder, quand nous arrivmes  La Haye, au mois d'octobre 1791,
tait  Berlin, venant de marier son fils an  la jeune princesse de
Prusse. Ils revinrent tous  La Haye quelques semaines aprs, et alors
commena une srie de ftes, de bals, de soupers et de divertissements
de toute espce, qui convenaient parfaitement  mes vingt et un ans.
J'avais apport beaucoup de choses lgantes de France. Bientt je
devins fort  la mode. On cherchait  me copier en toutes choses. Je
dansais trs bien, et mon succs au bal tait grand. J'en jouissais
comme un enfant. Aucune pense du lendemain ne me troublait. J'tais, la
premire en tte, de toutes les runions mondaines. La princesse
d'Orange ne ddaignait pas d'tre mise comme moi, de se faire coiffer
par mon valet de chambre. Enfin cette vie de succs, qui devait durer si
peu, m'enivrait.

Lorsque Dumouriez fut nomm ministre des affaires trangres, au mois de
mars 1792, son premier soin fut de se venger de je ne sais quel
mcontentement personnel, que lui avait caus mon beau-pre pendant son
ministre, en dplaant mon mari, sous le faux prtexte qu'il n'avait
pas mis assez de fermet  demander rparation d'une prtendue insulte
faite au pavillon national franais. M. de La Tour du Pin reut la
nouvelle de son rappel d'une manire assez originale. Dumouriez avait
nomm pour lui succder un M. Bonnecarre, rsident de France prs de
l'vque souverain de Lige. Le ministre lui annonait sa nomination
dans un billet ainsi conu: Enfin, mon cher Bonnecarre, nous avons mis
M. de La Tour du Pin  la porte, et je vous ai nomm  sa place. Or,
par une faute de secrtaire, ce billet, au lieu d'tre adress  son
destinataire,  Lige, fut envoy  mon mari,  La Haye. En ouvrant ses
dpches, arrives par le mme courrier, il y trouva son rappel, dont il
porta immdiatement la notification au Grand Pensionnaire van der
Spiegel.

Nous allmes tout de suite louer une jolie petite maison sans meubles
pour nous, ma belle-soeur et ses enfants. Elle ne voulait pas rentrer en
France et prfrait rester avec moi  La Haye. Dans la journe, tous les
meubles qui nous appartenaient et que nous ne voulions pas vendre furent
transports dans cette maison. Le reste du mobilier, ainsi que les vins,
les services de porcelaine, les chevaux, les voitures restrent 
l'htel de France pour tre mis en vente aprs l'arrive du nouveau
ministre, au cas o il ne voudrait pas nous les reprendre. Mon mari,
n'ayant pas de secrtaire de lgation, car M. Caillard venait d'tre
envoy  Ptersbourg comme charg d'affaires, remit les archives aux
mains de son secrtaire particulier, qui n'tait autre que M. Combes,
mon ancien instituteur, plus soucieux de nos intrts que nous ne
pouvions l'tre nous-mmes.

M. de La Tour du Pin se rendit ensuite en Angleterre, auprs de son pre
qui venait d'y arriver, pour l'engager  nous rejoindre  La Haye. De l
il se dirigea sur Paris, d'o il m'crivait tous les courriers des
lettres de plus en plus alarmantes.


III

M. Bonnecarre, nomm par Dumouriez ministre  La Haye, ne rejoignit pas
ce poste. On le remplaa par M. de Maulde. Il arriva vers le 10 aot et
fut mal reu. On ne lui rendit pas ses visites,  l'exception de
l'ambassadeur d'Angleterre, dont la puissance n'tait pas encore en
guerre avec la France. Il ne voulut rien prendre de nos effets et
m'envoya son secrtaire pour me signifier son refus de laisser faire
l'encan dans les salons du rez-de-chausse, de l'htel de France, dont
il n'occupait pourtant qu'un entresol avec une domestique qui lui
servait de gouvernante. Ce secrtaire, quoique s'tant montr fort
grossier, ne me causa pas alors toute l'horreur que son souvenir m'a
inspire depuis. C'tait le frre de Fouquier-Tinville.

Comme le temps tait trs beau, j'obtins la permission de faire la vente
de nos meubles sur le petit Voorhout, promenade charmante devant la
porte de l'ambassade. Cela fit vnement  La Haye. Tous mes amis
taient prsents; les moindres choses se vendirent des prix fous; il ne
resta pas le plus petit objet, et je recueillis une somme d'argent qui
se monta  plus du double de ce que le tout avait cot. Les fonds
furent verss entre les mains de M. Molire, respectable banquier
hollandais. Il me les garda et me les envoya plus tard en Amrique.

Mme d'Hnin, ma tante, migre en Angleterre, me pressait beaucoup de
venir l'y retrouver; mais la sant de ma belle-soeur dclinait si
visiblement que je ne voulais pas la quitter. D'un autre ct, mon
beau-pre songeait  nous rejoindre en Hollande. Mon mari passa quelques
journes  La Haye entre le 10 aot et les massacres de septembre 1792,
puis son pre le rappela  Londres auprs de lui.

Ayant eu occasion de connatre plusieurs particularits relatives  la
fuite des malheureux migrs en Belgique aprs la bataille de
Jemappes[142], je les rapporterai ici.

J'tais trs lie avec le prince de Starhemberg, ministre d'Autriche 
La Haye. Ce jeune homme, g de vingt-huit ans seulement, tait si
tourdi qu'il songeait plus  sa toilette et  ses chevaux qu'aux
affaires de sa lgation. Un courrier de Bruxelles lui apportait presque
tous les jours des dpches du prince de Metternich--pre de celui qui
_rgne_ encore maintenant en Autriche--accrdit auprs de
l'archiduchesse Marie-Christine, gouvernante des Pays-Bas. M. de
Starhemberg faisait passer ces dpches en Angleterre par
Hellevoetsluis. Ce jeune diplomate, sans dfiance, me confiait tout ce
qu'il apprenait de nouveau. Sa femme, Mlle d'Arenberg, me menait  la
cour de la princesse d'Orange toutes les fois qu'il y avait cercle, et
le corps diplomatique me traitait avec tant d'amiti et de prvenances,
qu'il semblait toujours que j'en fisse partie. Comme j'avais conserv
une grande richesse de toilettes, je pouvais aller partout sans trop de
dpense. Je n'avais plus auprs de moi alors que ma bonne Marguerite,
qui soignait mon fils, et mon fidle Zamore, qui me coiffait tant bien
que mal, car il tait difficile de le faire soi-mme. Quant  ma pauvre
belle-soeur, elle se couchait de bonne heure, et remontait dans ses
appartements avec ses enfants et leur abb aprs le dner.

Un jour donc il y avait cercle et les Starhemberg devaient venir me
chercher. J'tais tout habille dans ma chambre, lorsque le prince de
Starhemberg entre affol en me disant: Tout est perdu. Les Franais
nous ont battus  plate couture. Ils occupent maintenant Bruxelles. Il
me conte la nouvelle en montant en voiture et me recommande de n'en rien
laisser paratre  la cour, o personne ne savait encore rien de ces
graves vnements. Mais lorsque la princesse d'Orange entra et qu'elle
s'approcha de moi, je vis bien qu'elle en avait t informe. Elle me
demanda de mes nouvelles en appuyant son ventail sur ma main, et nos
regards, en se rencontrant, furent trs significatifs. Le sort que
l'avenir lui rservait, elle le prvoyait dj.

La fuite des migrs, rfugis  Bruxelles au nombre de plus de mille,
fut la chose du monde la plus triste et la plus dplorable. Rassurs par
les protestations des ministres de l'archiduchesse, qui leur
promettaient de les avertir de l'approche des Franais, ils vivaient l
sans aucune crainte. Avec cette insouciance et cette imprvoyance dont
ils ont t si souvent victimes, ils se croyaient parfaitement en sret
 Bruxelles, malgr la retraite des Prussiens en Champagne. M. de
Vauban, de qui je tiens ces dtails, se retirait chez lui vers minuit
lorsqu'en traversant la place Royale, il croit entendre le bruit des
fers d'un grand nombre de chevaux dans la cour du palais, situ alors o
est maintenant le muse. Il attendit, cach dans un renfoncement, et, au
bout d'un moment, il vit sortir toutes les voitures de la cour, des
fourgons, des chariots chargs de bagages, qui se dirigrent en silence
vers la porte de la ville dite de Namur. Persuad que l'archiduchesse
quittait Bruxelles clandestinement, il courut avertir les Franais les
plus rapprochs. Ceux qui avaient t le mme soir  la cour ne
voulaient pas croire  ce manque de foi. Cependant quelques instants
suffirent pour les convaincre. Il est difficile de donner une ide juste
du tumulte qui se produisit alors et de l'effroi qui s'empara de tous
ces malheureux dans leur hte de fuir. La nuit se passa  emballer le
peu d'effets que chacun possdait.  la pointe du jour, toutes les
barques, les voitures, les charrettes furent loues  des prix
exorbitants pour emmener les uns  Lige, d'autres  Mastricht. Les
plus sages, en mme temps que les mieux pourvus d'argent, rsolurent de
passer en Angleterre. Beaucoup de gens de ma connaissance se trouvaient
parmi les fuyards. Un grand nombre d'entre eux, conservant leurs anciens
airs de Paris et de Versailles, donnrent le dsolant spectacle du
manque de coeur le plus choquant envers leurs compagnons d'infortune. Je
me mis avec empressement au service des plus malheureux, mais m'occupai
fort peu des plus riches, ne leur cachant pas que lorsqu'on avait de
quoi se tirer d'affaire et qu'on ne pensait qu' soi, on ne devait pas
compter sur moi. Cette critique de leur attitude, je l'adressai en
particulier  M. et Mme de Chalais. Ils ne me l'ont jamais pardonn.


IV

Dans les derniers jours de novembre 1792, la Convention rendit un dcret
contre les migrs et leur fixa un court dlai pour rentrer, sous peine
de confiscation. Mon excellent beau-pre tait en Angleterre et pensait
 nous rejoindre  La Haye, o sa fille et moi l'attendions avec
impatience. La connaissance de ce dcret changea ses projets. Il nous
crit que pour aucune considration personnelle il ne voudrait faire
tort  ses enfants et qu'il retournait  Paris. Cette lettre, toute
paternelle, contenait des expressions empreintes d'une telle mlancolie,
qu'on aurait pu la croire inspire par des pressentiments, si mme
alors, aprs les massacres de septembre, il et sembl possible de
prvoir les excs auxquels la Rvolution devait se porter.

Je ne sais pourquoi j'ai omis de parler de la fuite de MM. de La
Fayette, Alexandre de Lameth et de La Tour Maubourg. Tous trois
quittrent furtivement le corps d'arme command par M. de La Fayette
pour passer en pays tranger, avec une niaiserie de confiance qui ne
saurait s'expliquer. S'tant prsents aux avant-postes autrichiens, ils
furent  l'instant arrts. On voulait se servir d'eux comme otages pour
garantir la sret du roi et de sa famille, enferms au Temple aprs la
journe du 10 aot. M. Alexandre de Lameth eut la permission d'crire 
sa belle-soeur, alors auprs de moi  La Haye, comme je l'ai dit, pour
lui demander de l'argent. M. de La Fayette, de son ct, crivit  M.
Short, ministre d'Amrique  La Haye. Je vis celui-ci le jour mme et
lui proposai d'avoir recours aux bons offices d'un homme dont,  ma
connaissance, l'adresse et l'habilet taient merveilleuses. Il se
nommait Dulong et se trouvait depuis de longues annes au service de la
lgation de France, dont il dpendait encore. Trs dvou  ma personne,
j'apprenais par lui toutes les nouvelles qui parvenaient au nouveau
ministre franais et presque le contenu de ses dpches. Dulong
s'engageait  faire chapper M. de La Fayette, retenu  Lige, mais il
fallait promptitude, secret et argent. Vingt mille francs au moins,
dit-il, seraient ncessaires pour entreprendre l'affaire. M. Short les
refusa. L'intrt que je portais  M. de La Fayette tait limit, mais
comme je le savais l'ami de Mme d'Hnin, le refus de M. Short
d'intervenir en faveur de l'ami de Washington m'indigna. M. Short par
lui-mme tait fort riche et aurait pu prlever cette somme sur sa
propre fortune. Il repoussa toutes les combinaisons proposes et en fut
trs blm par son gouvernement. On transfra M. de La Fayette et ses
deux compagnons dans les prisons d'Olmutz, o ils restrent jusqu'au
trait de Campo-Formio.

 la fin de la Terreur, Mme de La Fayette, chappe par une sorte de
miracle  l'chafaud sur lequel taient montes le mme jour, le 22
juillet 1794, sa grand'mre la marchale de Noailles, sa mre la
duchesse d'Ayen, sa soeur la vicomtesse de Noailles, mre d'Alexis, et o
les avaient prcdes, le 27 juin de la mme anne, le marchal de
Mouchy et sa femme, se rendit  Vienne accompagne de ses deux filles et
obtint de l'empereur d'Autriche d'tre enferme  Olmutz avec son mari
et de subir toutes les rigueurs de son sort. Elle montra dans cette
captivit volontaire une rsignation et un courage que la religion seule
lui inspira, n'ayant jamais t traite par son mari qu'avec la plus
cruelle indiffrence et n'ayant certes pu oublier les nombreuses
infidlits dont elle avait t abreuve.

Mon pre, qui commandait le corps d'arme tabli au camp de Famars,
entre le Quesnoy et Charleroi[143], ne suivit pas l'exemple de M. de La
Fayette.  la nouvelle des vnements de Paris du mois d'aot
1792--l'attaque des Tuileries et le renversement de la monarchie--il
adressa un ordre du jour  ses troupes, prescrivant de renouveler le
serment de fidlit au roi et le prtant  nouveau lui-mme. Le rsultat
de cette noble profession de foi fut sa destitution, 23 aot 1792, et
l'ordre de se rendre  Paris. Mes instances pour l'en empcher restrent
vaines et mes craintes ne furent que trop justifies. Je me suis
toujours reproch de ne l'avoir pas t chercher pour le ramener de
force avec moi  La Haye. Dieu en avait autrement dcid! Pauvre
pre[144].


V

Comme je possdais une maison  Paris, habite par l'ambassadeur de
Sude, et des rentes sur l'Etat ou sur la ville de Paris, mon mari
craignit que je ne fusse mise sur la liste des migrs qui venait de
paratre. Il m'envoya,  La Haye, un valet de chambre trs fidle pour
m'accompagner dans mon retour  Paris, et le chargea de me dire que je
trouverais  la frontire de Belgique,  quelques lieues d'Anvers, un
ancien aide de camp de mon pre, devenu un de ceux de Dumouriez, muni de
l'ordre de me faire respecter et mme escorter au besoin. J'adressai mes
adieux  ma pauvre belle-soeur--elle mourut deux mois aprs--et je partis
en compagnie de mon fils, g de deux ans et demi, de ma fidle
Marguerite, d'un valet de chambre et de Zamore. L'hiver, qui commenait
 se montrer trs rigoureux, rendit le voyage fort pnible. J'tais
encore,  cette poque, aussi peu aguerrie, aussi dlicate, aussi belle
dame et petite matresse qu'il est possible de l'tre. Flatte, encense
pendant mon sjour  La Haye, je pensais encore alors que j'avais
accept le plus grand sacrifice qu'on pt m'imposer en consentant  me
priver des services de mon lgante femme de chambre et de mon valet de
chambre-coiffeur. J'entrevoyais, il est vrai, qu'il se pourrait que je
n'eusse pas de voiture  Paris, que je n'allasse plus au bal, que je me
trouverais peut-tre mme oblige de passer l'hiver  la campagne. Je me
promettais de supporter ces revers avec courage et fermet, au contraire
des migrs de Paris avec lesquels je venais de passer deux mois et qui,
aprs s'tre _bien amuss  Bruxelles_, comme ils le disaient,
comptaient en faire autant  Londres, but de leur voyage. Mes faiblesses
et mes illusions, je les rapporte pour que mon fils[145] puisse juger,
connaissant mon point de dpart, si je m'en suis corrige.

Le 1er dcembre 1792, blottie au fond d'une excellente berline, bien
enveloppe de pelisses et de peaux d'ours, en compagnie de mon petit
Humbert, fourr comme un Lapon, et de ma bonne Marguerite, je quittai
donc La Haye pour aller coucher, je crois,  Gorkum. Pendant toute la
journe, nous entendmes le bruit du canon. Mon valet de chambre
prtendait que ce devaient tre les Franais qui faisaient le sige de
la citadelle d'Anvers, mais qu'ils ne la prendraient pas de longtemps,
car la garnison tait trs forte et la ville bien approvisionne. Le
lendemain,  Brda, ville situe encore sur les terres de Hollande, mme
bruit de canonnade. Comme aucune nouvelle alarmante n'tait publie, je
partis cependant sans crainte, et trouvai  la frontire des Pays-Bas
autrichiens M. Schnetz, brave militaire et ami de mon pre, dont la
prsence me fit grand plaisir.

Arriv l de la veille, il s'tonnait qu'aucune nouvelle ne ft parvenue
d'Anvers. Peut-tre la ville est prise, disait-il en riant, mais sans y
croire. Cependant, vers midi, le bruit du canon ayant cess, il dclara
alors, en termes assez militaires, que ce rempart de la puissance
autrichienne avait... capitul, ce qui tait vrai. En effet, un poste
franais,  la porte extrieure de la ville, nous prouva que nous tions
matres de la grande forteresse, et, en descendant  l'auberge du Bon
Laboureur[146], sur l'immense place de Meir, nous emes beaucoup de
peine  obtenir une chambre. Ce fut grce  l'intervention d'un gnral
dont le nom m'chappe, qu'un officier me cda celle o il tait dj
install, et dont il fit emporter son bagage d'assez mauvaise grce.
Comme je montais l'escalier, je rencontrai une foule d'officiers, jeunes
et vieux, qui me firent entendre des propos plus que lestes quant aux
causes de la protection que m'accordait leur gnral.

Ma bonne Marguerite et moi, une fois enfermes  clef dans cette
chambre, nous tchmes d'endormir le petit Humbert, trs effray du
bruit qu'il entendait dans la maison. M. Schnetz vint me proposer de
souper, et m'affirma que je ne devais avoir aucune crainte, le gnral,
ami de mon pre, ayant tabli une garde dans le corridor. Cette
prcaution mme, qu'il avait cru ncessaire, m'effraya encore davantage.
Cependant il fallait se soumettre. M. Schnetz, voyant que le souper ne
me tentait pas, s'en alla. Marguerite endormit Humbert, et je barricadai
la porte avec le lit et tout ce que je pus trouver dans la chambre.

 ce moment, je fus attire  la fentre, qui donnait sur la place, par
une grande lueur que je pensais provenir d'une illumination. Le
spectacle qui frappa mes yeux ne s'effacera jamais de ma mmoire. Au
milieu de la vaste place tait allum un feu dont les flammes
s'levaient  la hauteur du sommet des maisons. Une quantit de soldats,
ivres, titubants, chancelants, l'entouraient et l'alimentaient en y
prcipitant tous les objets mobiliers combustibles que peut contenir une
maison. Les uns y jetaient des bois de lit, des commodes, des buffets,
d'autres des paravents, des vtements, des paniers pleins de papiers,
puis une multitude de chaises, de tables, de fauteuils aux bois dors,
qui augmentaient la force et l'clat des flammes d'instant en instant.
Des femmes cheveles, dbrailles, horribles d'aspect se mlaient 
cette troupe de forcens, leur distribuant du vin, peut-tre exquis,
qu'elles allaient chercher dans les caves des riches habitants d'Anvers.
Des rires dsordonns, des imprcations grossires, des chants obscnes
ajoutaient  l'effroi de cette fte diabolique. Toutes les relations que
j'avais lues d'une ville prise d'assaut, du pillage, de l'affreux
dsordre qui en sont la consquence, s'incarnaient l devant moi dans
une vivante ralit. Je restai pendant toute la nuit fascine, terrifie
 cette fentre, dont je ne pouvais m'arracher, malgr l'horreur, que
j'prouvais d'une si effrayante vision.

Vers le matin, M. Schnetz m'informa qu'il fallait partir pour Mons, o
nous devions coucher, ainsi que l'avait rgl le gnral. J'tais si
bouleverse par les vnements auxquels je venais d'assister, que je
n'osai pas demander de passer la prochaine nuit  Bruxelles, ce qui
m'aurait permis de voir ma tante, lady Jerningham, alors dans cette
ville avec sa fille[147], depuis lady Bedingfeld. Il fut donc convenu
que nous ne ferions que changer de chevaux  Bruxelles.

En sortant d'Anvers, un nouveau spectacle devait me frapper par son
originalit. Entre la ligne avance des fortifications et la premire
poste, celle de Contich, nous traversmes toute l'arme franaise,
tablie au bivouac. Ces vainqueurs, qui faisaient dj trembler les
belles armes de l'Autriche et de la Prusse, avaient toutes les
apparences d'une horde de bandits, la plupart taient sans uniforme. La
Convention, aprs avoir rquisitionn tous les magasins de drap de Paris
et des grandes villes, avait fait fabriquer  la hte des capotes pour
les soldats avec des toffes de nuances les plus varies. Ce mli-mlo
de couleurs, vaste arc-en-ciel anim, se dtachait, en un singulier
contraste, sut la neige dont la terre tait couverte, et y figurait
comme un gigantesque parterre aux tons clatants, qu'on aurait pu
admirer si la vue du bonnet rouge, dont le plus grand nombre des soldats
taient coiffs, n'eut rappel tout ce qu'en avait  craindre d'eux. Les
officiers seuls portaient l'uniforme, mais dpourvu de ces brillantes
broderies dont Napolon fut depuis si prodigue.

Forcs d'aller presque toujours au pas, la route me parut longue. Les
chemins, dfoncs par l'artillerie, taient encombrs de fourgons, de
caissons, de canons. Nous avancions lentement au milieu des cris, des
jurements des charretiers et des plaisanteries grossires des soldats.
Je voyais bien que Schnetz tait inquiet et regrettait de n'avoir pas
pris une escorte. Enfin,  la chute du jour, nous atteignmes Malines,
o nous passmes une nuit plus tranquille qu' Anvers, quoiqu'il y et
encore beaucoup de troupes.

Le lendemain matin, dpart pour Bruxelles, que nous devions traverser
seulement. Mais M. de Moreton de Chabrillan, commandant de la place, en
jugea autrement. Au moment o les chevaux taient attels et o Schnetz
avait fait viser mon passeport, arriva un ordre du gnral prescrivant
de me retenir. On dtela, et comme je voulais descendre pour chercher un
abri dans la maison de poste, des sentinelles places aux deux portires
m'en empchrent. M. Schnetz s'tait aussitt rendu au quartier gnral
pour s'expliquer sur cette vexation. On permit cependant  mon fils, qui
rclamait son djeuner  grands cris, d'entrer avec sa bonne chez le
matre de poste, et je restai seule prisonnire dans la voiture.

Deux heures s'taient coules et je commenais  m'ennuyer, lorsque la
portire s'ouvrit, et une dame, dont je n'ai jamais pu dcouvrir le nom
lorsque j'habitais Bruxelles par la suite, dposa sur le devant de la
voiture un trs lgant cabaret portant un excellent et complet
djeuner: du beurre, du pt, des gteaux, du caf, le tout dans de la
belle porcelaine et de la fine argenterie. Aucune attention, dans ma
vie, ne m'a paru plus aimable et plus gracieuse. Une demi-heure plus
tard, la portire s'ouvrait de nouveau, et la dame mystrieuse, sans
dire un mot, reprit son cabaret et disparut dans la maison situe en
face de la poste. Bien des annes aprs, revenue  Bruxelles, j'ai tent
et provoqu toutes les dmarches possibles pour retrouver l'obligeante
dame, dont je n'avais pas mme vu la figure, mais mes recherches sont
restes infructueuses.

Enfin, au bout de trois heures, M. de Chabrillan autorisa mon dpart
sans avoir voulu s'expliquer sur sa singulire boutade d'autorit.
C'tait un homme du monde que j'avais rencontr cent fois sans lui avoir
jamais parl. Il avait la vue trs basse, et l'esprit fort
rvolutionnaire.

Je n'tais pas au bout de mes alarmes. Nous arrivmes tard  Mons, et
emes beaucoup de peine  trouver un logement. Toutes les auberges
taient pleines.  la fin, dans une d'entre elles, on nous proposa,  ma
bonne et  moi, deux petites chambres,  un premier trs bas, qui
donnaient sur la rue. Les officiers qui les occupaient venaient, nous
dit-on, de partir. M. Schnetz et mes deux hommes iraient coucher au fond
d'une trs grande cour, de sorte que ma bonne et moi nous nous
trouverions spares d'eux. Cet arrangement tait loin de me convenir.
Mais il fallut s'y soumettre. Mon enfant tait fatigu. Je le mis dans
mon lit et ne me dshabillai pas. Le sommeil, cependant, commenait  me
gagner, lorsque du bruit dans la rue, du ct de mes fentres,
m'veilla. On frappait  la porte de la maison  coups redoubls, avec
des jurements affreux. Bientt aprs, j'entendis l'htelier s'crier que
la femme d'un gnral couchait dans la chambre, et qu'un aide de camp,
dont elle tait accompagne, se trouvait dans l'auberge. Une voix
d'homme ivre rpondit qu'il allait s'en assurer. Beaucoup d'autres
individus, dans le mme tat, l'entouraient, et comme je me jetais  bas
du lit, je vis deux mains qui tenaient le balcon pour tcher de se
hisser dessus. Quoique glace de terreur, je ne perdis pas la tte.
Appelant ma bonne  grands cris, je me disposais  jeter sur
l'assaillant une grosse bche qui brlait dans la chemine.  ce moment,
je l'entendis retomber dans la rue, et, soit qu'il se ft bless, soit
que ses camarades craignissent d'tre punis, ils l'emmenrent, et ma
frayeur se calma.

Le lendemain, M. Schnetz alla porter sa plainte, chose bien loigne de
mes proccupations, mais c'tait, affirmait-il, ncessaire pour
sauvegarder sa propre responsabilit.

 notre dpart, nous rencontrmes un escadron exclusivement compos de
ngres, tous trs bien monts et parfaitement quips. Le beau ngre du
duc d'Orlans--galit--les commandait. Il se nommait douard, et
connaissait beaucoup mon ngre Zamore, qui sollicita la permission de
passer la journe avec ses congnres. La crainte me vint qu'on allait
l'embaucher et que je ne le reverrais jamais. Je me trompais. Ce brave
garon se laissa bien traiter par ses camarades toute la journe, mais
le soir il me rejoignit, non sans me raconter, dans son langage naf,
tout ce qu'on avait fait pour le sduire. Sa fidlit  ma personne
l'emporta, ce dont je lui fus trs reconnaissante.

Le reste de mon voyage se passa sans aucune circonstance qui soit digne
d'tre rapporte. M. Schnetz me quitta  Pronne, je crois, et je pris
la route d'Hnencourt, o je trouvai mon beau-frre, le marquis de
Lameth.




CHAPITRE XIII

I. Examen de conscience.--II. Les vexations de la route en
France.--Installation  Passy.--Les relations de M. Dillon avec les
Girondins et Dumouriez.--Le 21 janvier 1793.--III. M. de La Tour du Pin
pre  la Commune de Paris.--Portrait de M. Arthur Dillon.--Retraite au
Bouilh. Bonheur intrieur.--IV. Bordeaux et la Fdration.--La baronnie
de Cubzagus.--Arrestation de M. de La Tour du Pin pre.--Son fils et sa
belle-fille se rfugient  Canoles, chez M. de Brouquens.--Les Bordelais
et l'arme rvolutionnaire.--Atroce excution de M. de Lavessire  La
Role.--La guillotine  Bordeaux.--V. Naissance de Sraphine.--Fuite de
M. de La Tour du Pin.--Le mdecin accoucheur Dupouy.--Mme Dudon et le
reprsentant Ysabeau.--VI. Arrestation de M. de Brouquens. Sa garde et
sa cave.--Perquisition  Canoles.--O se loge la piti!--Passe-temps de
Mme de La Tour du Pin et de M. Dupouy  Canoles.--VII. La confrontation
de la reine et de l'ancien ministre de la guerre.--Dpart prcipit de
son fils du Bouilh.--Incident de route  Saint-Genis.--Trois mois de
retraite force  Mirambeau.


I

En Hollande, j'avais t gte, admire, encense.  ma rentre en
France, la frontire  peine franchie, la Rvolution avec tous ses
dangers m'tait apparue sombre et menaante.

C'tait, il est vrai, dans la mme chambre d'o j'tais partie quinze
mois auparavant, l'esprit libre de soucis, de proccupations, que je me
retrouvais aujourd'hui, mais combien mes sentiments diffraient
maintenant de ceux que j'prouvais alors!

Jetant un coup d'oeil svre sur les annes coules, je me reprochais
l'inutilit de ma vie passe, et, inspire pour ainsi dire par le
pressentiment que d'autres destines m'attendaient, je rsolus fermement
de rejeter loin de moi pour toujours les penses d'une jeunesse
insouciante, les flatteries intresses du monde et les succs trompeurs
que j'avais jadis ambitionns.

Une amre tristesse s'empara peu  peu de mon coeur quand je constatai la
frivolit de la vie que j'avais jusqu' ce moment mene. Il me sembla
que je possdais en moi de quoi fournir une carrire plus utile. Aussi,
loin de me dcourager, je sentis, au contraire, que, dans des temps si
dsastreux, mon tre devait chercher  se retremper,  se relever.

Je me plaisais  imaginer toutes les circonstances o je serais appele
 dployer un grand courage. Tous les dvouements, toutes les
entreprises hasardeuses se prsentrent  mon esprit. Je n'cartai
aucune de ces ventualits, estimant que leur ralisation rendrait ma
vie meilleure, en me permettant de la consacrer  l'accomplissement de
mes devoirs, quelque pnibles ou dangereux qu'ils fussent.

J'avais le sentiment de rentrer ainsi dans la voie qui m'avait t
trace par la Providence. Dieu, dans ces jours troubls, claira mon me
 mon insu. Mais, plus tard, quand il m'accorda la grce de me
rapprocher de Lui et de Le connatre, je me rappelai le changement que
provoqurent en moi ces heures de rflexions srieuses.  partir de ce
moment, ma vie fut autre, mes dispositions morales se transformrent.
Que Dieu soit bni pour m'avoir juge digne de le servir, pour m'avoir
donn ensuite la force et la constance de me soumettre toujours, sans
murmure,  sa volont!


II

J'arrivai trs tard  Hnencourt, o se trouvait mon beau-frre. Il
voyait fort en noir sa situation personnelle, et tait trs satisfait
que sa femme et ses enfants fussent hors de France. Il tait convenu que
je devais m'arrter vingt-quatre heures  Hnencourt, afin de prendre
des papiers me permettant de gagner Paris en sret, entre autres, une
attestation de mon sjour  Hnencourt depuis le rappel de M. de La Tour
du Pin. Mon espoir qu'il serait venu au-devant de moi chez M. de Lameth
fut du, car dj il tait aussi difficile que dangereux de voyager en
France. Il fallait non seulement un passeport, mais pour l'obtenir il
tait, de plus, ncessaire de se faire accompagner de rpondants qui,
sous leur responsabilit personnelle, tmoignaient que vous n'alliez pas
dans une direction autre que celle indique. En outre, pour pntrer
dans la banlieue de Paris, on devait tre muni d'une carte de sret
dont chaque poste de garde nationale avait le droit de demander
l'exhibition. Enfin, mille petites vexations, ajoutes aux grandes,
rendaient insupportable le sjour en France.

Je repartis donc d'Hnencourt seule, et j'arrivai le lendemain  Passy,
non sans difficults. Le matre de poste de Saint-Denis commena par
refuser premptoirement de me conduire  Passy, o je devais aller, sous
prtexte que mon passeport tant pour Paris il devait m'y conduire par
le plus court chemin. Aprs une heure de pourparlers et d'explications
au cours desquelles je craignais de me compromettre, tant peu aguerrie
 ces sortes de choses, mon valet de chambre imagina de montrer sa
propre carte de sret de Passy, et, en payant deux ou trois postes de
surrogation, on nous laissa partir.

Je rejoignis enfin  Passy mon mari, tabli dans une maison appartenant
 Mme de Poix. Comme elle tait trop grande pour notre mnage, nous
avions la facilit de tenir fermes toutes les fentres qui donnaient
sur la rue, laissant ainsi croire qu'elle tait inhabite. Nous y
entrions par la petite porte du concierge. Elle avait deux ou trois
autres issues et constituait donc un bon refuge, nous convenant d'autant
mieux qu'tant la dernire du village du ct d'Auteuil, nous
communiquions facilement avec mon beau-pre install dans cette dernire
localit, depuis son retour d'Angleterre, chez le marquis de
Gouvernet[148], son parent et son ami. La maison de ce dernier se
nommait _la Tuilerie_. Elle tait isole et situe entre Auteuil et
Passy. Nous pouvions heureusement nous y rendre par des sentiers o l'on
ne rencontrait jamais personne. Un vieux cabriolet et un assez mauvais
cheval, dont je n'ai jamais connu le vritable matre, nous menaient 
Paris sans que nous eussions  mettre tous les cochers de fiacre dans le
secret de notre retraite.

J'y allais tous les jours, aprs notre djeuner, avec mon mari, qui
avait  s'occuper des affaires de son pre et des siennes. Nous dnions
la plupart du temps  Paris, soit chez mon pre, soit chez Mme de
Montesson, dont la maison nous tait toujours ouverte.

Mon pre, log dans un htel garni de la Chausse-d'Antin, mettait tout
en oeuvre pour servir le roi, voyant ses juges, les runissant chez lui,
tchant d'organiser le parti qu'on nomma plus tard les _Girondins_, leur
faisant comprendre que leur propre intrt tait de conserver la vie du
roi, de le faire sortir de Paris, et de le garder comme otage dans
quelque citadelle de l'intrieur, o il ne pourrait communiquer ni avec
les puissances trangres, ni avec les royalistes qui commenaient alors
 s'organiser dans la Vende. Mais le parti des _Terroristes_, que mon
pre n'esprait pas convaincre, et surtout la commune de Paris, tout
entire orlaniste, taient trop puissants pour que des efforts humains
pussent rien changer  leurs affreuses intentions.

Mon malheureux pre tenta les dmarches les plus pressantes auprs de
Dumouriez, qui vint  Paris dans le milieu de janvier. Mais celui-ci le
trompa par de vaines promesses. Il tait tout entier acquis au parti
d'galit et de son fils, dont il se vantait d'tre le tuteur militaire.
Son voyage  Paris n'avait d'autre but que celui de les servir.

Je ne rapporterai pas toute la funeste srie d'inquitudes et de
dcouragements par laquelle nous passmes durant le mois de janvier
1793. Ces vnements sont du domaine de l'histoire, et chacun les a
raconts selon son opinion. Qu'il me soit permis seulement de venger ici
mon pre des odieuses imputations dont on n'a pas craint de ternir son
honorable caractre. Il ne voyait les juges de Louis XVI que dans la vue
de sauver, sinon la libert, du moins la vie du roi, et le matin mme du
jugement, il considrait comme certain que le vote de la rclusion
jusqu' la paix tait assur. Et, en effet, il en aurait t ainsi, sans
les lches abandons qui se produisirent au moment du scrutin. Pendant
cette mmorable sance, nous nous tenions chez lui, dans une anxit
qu'aucune expression ne peut rendre. Aprs avoir quitt mon pre, la
condamnation connue, nous esprions encore que l'insurrection dont il se
flattait allait clater. Tous ceux qui pensaient comme nous dans Paris
avaient projet, chacun individuellement, de se mler aux rangs de la
garde nationale pour l'entraner dans un mouvement favorable 
l'infortun souverain; mais cette dmarche, si elle a eu lieu, est
reste infructueuse.

Le matin du 21 janvier, les portes de Paris furent fermes, avec ordre
de ne pas rpondre  ceux qui en demanderaient la raison au travers des
grilles. Nous ne la devinmes que trop, et appuys, mon mari et moi, sur
la fentre de notre maison qui regardait Paris, nous coutions si le
bruit de la mousqueterie ne nous apporterait pas l'espoir qu'un si grand
crime ne se commettrait pas sans opposition. Frapps de stupeur, nous
osions  peine nous adresser la parole l'un  l'autre. Nous ne pouvions
croire  l'accomplissement d'un tel forfait, et mon mari se dsesprait
d'tre sorti de Paris et de ne pas avoir admis la possibilit d'une
semblable catastrophe. Hlas! le plus grand silence continua  rgner
dans la ville rgicide.  10 heures et demie, on ouvrit les portes, et
tout reprit son cours comme  l'ordinaire. Une grande nation venait de
souiller ses annales d'un crime que les sicles lui reprocheront!... et
pas une petite habitude n'tait drange.

Nous nous acheminmes  pied vers Paris, en tchant de composer nos
visages et en retenant nos paroles. Evitant de traverser la place Louis
XV, nous allmes chez mon pre, puis chez Mme de Montesson et chez Mme
de Poix. On se parlait  peine, tant on tait terrifi. Il semblait que
chacun portt le fardeau d'une partie du crime qui venait de se
commettre.

Rentrs de bonne heure  Passy, nous rencontrmes chez nous Mathieu de
Montmorency et l'abb de Damas. Tous deux s'taient trouvs sur le lieu
de l'excution dans leur bataillon de garde nationale. S'tant compromis
par quelques propos, ils avaient quitt Paris dans la crainte d'tre
arrts, et venaient nous demander de les cacher jusqu' ce qu'ils
pussent ou partir ou retourner chez eux. Ils redoutaient une visite
domiciliaire, premier genre de vexation qui prcda de quelques mois les
arrestations de personnes. Dans cette visite, on saisissait les papiers
de toute espce et on les portait  la section, o, souvent, les
correspondances les plus secrtes servaient de passe-temps aux jeunes
gardes nationaux de service ce jour-l.


III

Vers le milieu de mars, mon beau-pre fut arrt  la Tuilerie et men 
la Commune de Paris, avec le marchal de Mouchy et le marquis de
Gouvernet[149]. Il parat que l'identit de nom avait fait confondre ce
dernier avec mon mari. En effet, on interrogea le marquis de Gouvernet
sur l'affaire de Nancy, en lui reprochant d'avoir t l'auteur de la
mort de bons patriotes. Aprs bien des questions ils fuient relchs,
mais mon beau-pre, plus inquiet du sort de son fils que du sien propre,
dcida que nous devions nous retirer au Bouilh, d'o mon mari pourrait
passer en Vende ou gagner avec nous l'Espagne. Ce dernier parti
semblait d'autant le meilleur que notre excellent ami, M. de Brouquens,
habitait Bordeaux depuis un an. Maintenu dans sa charge de Directeur des
vivres, il l'exerait alors  l'arme qui faisait la guerre  l'Espagne
sous le gnral Dugommier.

Nous nous rsolmes donc  partir. Je quittai mon pre avec la plus
profonde peine, quoique je fusse encore bien loin de penser que je
l'embrassais pour la dernire fois. La diffrence d'ge entre nous, 
peine dix-neuf ans, tait si faible qu'il paraissait tre plutt mon
frre que mon pre. Il avait le nez aquilin, une trs petite bouche, de
grands yeux noirs, les cheveux chtain-clair. Mme de Boufflers
prtendait qu'il ressemblait  un perroquet mangeant une cerise. Sa
haute taille, son beau visage, sa superbe tournure lui conservaient
encore toutes les apparences de la jeunesse. On ne pouvait pas avoir de
plus nobles manires, ni l'air plus grand seigneur. L'originalit de son
esprit et la facilit de son humeur le rendaient du commerce le plus
agrable. Il tait mon meilleur ami, en mme temps que le camarade de
mon mari, qui ne parvenait pas  se dshabituer de le tutoyer. M. de La
Tour du Pin avait coutume de dire plaisamment, en visant la belle
prestance de mon pre, que le surnom de beau Dillon donn  douard
Dillon[150] constituait une double usurpation--de nom et de beaut
physique.

Mon beau-pre se montrait impatient de nous voir loin de Paris et nous
engagea  partir le plus tt possible. Le 1er avril 1793, nous nous
mmes en route. Aucun des petits ennuis en usage dans ce temps-l ne
nous fut pargn, quoique nous eussions des passeports couverts de
visas, renouvels presque  chaque relais. Mais nous voyagions en poste,
et ce mode aristocratique de transport nous nuisait dj dans l'esprit
des bons patriotes. Il avait t dcid que nous ferions de petites
journes, parce que j'tais grosse de deux mois, et qu'ayant t malade
d'une fausse couche  La Haye l'anne prcdente, je craignais de me
blesser de nouveau.

Enfin nous arrivmes au Bouilh vers le milieu d'avril, et j'prouvai une
grande joie de me trouver dans ce lieu, si chri de mon pauvre
beau-pre. Il avait mme drang sa fortune par les embellissements
qu'il y avait faits et par les btiments qu'il y avait construits. Sa
situation,  cette poque, lui permettait d'orner la retraite, o il
comptait finir tranquillement sa pure et honorable vie. Nanmoins, le
jour mme o il fut nomm ministre, il ordonna de renvoyer tous les
ouvriers travaillant au Bouilh, et ses instructions avaient t si
formelles qu'on nous montra encore les chafauds des maons et les
brouettes des terrassiers  la place mme o ils se trouvaient quand
l'ordre tait arriv.

Cette rsidence ne m'en plut pas moins parfaitement bien. Les quatre
mois que nous y passmes sont rests dans ma mmoire, et surtout dans
mon coeur, comme les plus doux de ma vie. Une bonne bibliothque
fournissait  nos soires, et mon mari, qui lisait pendant des heures
sans se fatiguer, les consacra  me faire un cours d'histoire et de
littrature aussi amusant qu'instructif. Je travaillais aussi  la
layette de mon enfant, et je reconnus alors l'utilit d'avoir appris,
dans ma jeunesse, tous les ouvrages que les femmes font d'habitude.
Notre bonheur intrieur tait sans mlange et plus complet qu' aucun
autre moment de notre vie commune passe. La parfaite galit d'humeur
de mon mari, son adorable caractre, l'agrment de son esprit, la
confiance mutuelle qui nous unissait, notre entier dvouement l'un pour
l'autre, nous rendaient heureux, en dpit de tous les dangers dont nous
tions entours. Aucun des coups qui nous menaaient ne nous effrayait,
du moment que nous devions tre frapps ensemble.

Ces jours favoriss de mon existence ont prcd bien des vicissitudes.
Depuis, de grandes infortunes m'ont accable. Au moment mme o j'cris,
dans ma vieillesse, je suis aussi malheureuse, plus encore peut-tre,
qu' toute autre poque de ma vie. Mais mes souffrances ne se
prolongeront plus longtemps. Puisse Dieu seulement, comme je l'en
supplie ardemment, m'accorder la seule grce qui me permette de
descendre en paix dans la tombe. Celui que je chris plus que toute
autre personne aime par moi en ce monde m'entend en lisant cette prire
de sa tendre mre[151].


IV

La ville de Bordeaux, anime par les Girondins qui n'avaient pas vot la
mort du roi, tait en tat de demi-rvolte contre la Convention.
Beaucoup de royalistes y avaient pris part, dans l'esprance d'entraner
les dpartements du Midi, et surtout celui de la Gironde,  se joindre
au mouvement qui venait de se dclarer dans les dpartements de l'Ouest.
Mais Bordeaux ne possdait pas, loin de l, l'nergique courage de la
Vende. Une troupe arme de 800 ou 1.000 jeunes gens des premires
familles de la ville s'tait pourtant organise. Ils faisaient
l'exercice sur les glacis du Chteau-Trompette, se montraient bruyants
le soir au thtre, mais aucun ne criait: Vive le roi! Les
instigateurs de ce parti visaient un seul but: celui de se rendre
indpendants de Paris et de la Convention, et d'tablir,  l'instar des
tats-Unis, un gouvernement fdratif dans tout le midi de la France. M.
de La Tour du Pin s'tait rendu  Bordeaux. Il avait vu tous les chefs
de cette fdration projete, et revint si dgot de ces entretiens
qu'il refusa de se rallier  des entreprises auxquelles devaient
participer mme des rgicides comme Fronfrde et Ducos.

 la fin de l't, pendant que j'avanais dans ma grossesse, nous
commenmes  tre inquits par la municipalit de
Saint-Andr-de-Cubzac. Un coquin de notaire, du nom de Surget, appel,
avant la Rvolution,  mettre en ordre les papiers de mon beau-pre, 
l'poque o on abattit le vieux chteau pour s'tablir dans le nouveau,
rpandit le bruit que la baronnie de Cubzagus tait un domaine engag,
depuis douard III, et que nous avions l'acte dans nos papiers. Il
disait vrai, mais ce n'tait pas un domaine royal. La baronnie avait t
change, en effet, contre la ville de Sainte-Bazeille, sur la Garonne,
la position militaire de cette dernire place inquitant les Anglais
dans leur nouvelle conqute. Le sire d'Albret, qui la possdait, avait
fait un excellent march en la cdant contre la baronnie de Cubzagus,
la premire de Guyenne, et qui possdait les plus beaux droits
seigneuriaux dans dix-neuf paroisses contigus.

Surget avait rdig un mmoire, et nous emes lieu de penser qu'il
l'avait envoy  Paris, puisque deux mois aprs, lorsque les
reprsentants du peuple en mission vinrent  Bordeaux, leur premier soin
fut de mettre le Bouilh sous squestre.

L'ventualit d'une visite domiciliaire ou de l'tablissement d'une
garnison dans le chteau, pendant mes couches, effraya mon mari. Il
dsirait d'ailleurs que j'eusse un bon accoucheur et une garde de
Bordeaux. Mon beau-pre venait d'tre arrt. On avait mis les scells
sur le chteau de Tesson, prs de Saintes, et le dpartement de la
Charente-Infrieure s'tait empar de vive force de la belle maison que
nous possdions  Saintes mme pour y tablir ses bureaux.

Il nous parut, dans ces conditions, prudent d'accepter la proposition de
notre excellent ami, M. de Brouquens, d'aller nous installer dans une
petite maison qu'il possdait  un quart de lieue de Bordeaux. Cette
maison, nomme Canoles, offrait tous les genres de scurit. Elle tait
isole, au milieu d'une vigne, entoure de trois cts par des chemins
vicinaux menant dans des directions diffrentes, et du quatrime par une
lande assez tendue. Aucun village ne se trouvait dans les environs, et
toute cette partie du pays, appele Haut-Brion, tait constitue par une
agglomration de proprits, plus ou moins considrables, plantes en
vignes, et presque toutes contigus. Nous allmes donc nous tablir 
Canoles le 1er septembre 1793, je crois, et M. de Brouquens, fix de sa
personne  Bordeaux pour surveiller son administration des vivres,
venait tous les jours dner avec nous.

Il runit un jour,  Canoles, les divers membres de la municipalit et
du dpartement. Les uns comme les autres ne parlrent que de leurs
prouesses projetes contre l'arme rvolutionnaire, qui s'avanait en
marquant sa route par les ttes qu'elle faisait tomber. Perdus dans des
abstractions, ils ne voulaient ni tre royalistes comme les Vendens, ni
rvolutionnaires comme la Convention. Oubliant le fait qui tait  leur
porte, les infortuns croyaient que Tallien et Ysabeau leur laisseraient
le temps de dbrouiller leurs ides, tandis qu'ils n'arrivaient que pour
abattre leurs ttes, chose qui fut faite trois jours aprs.

Cette arme de bourreaux, conduisant la guillotine dans ses rangs, tait
dj  La Role, o elle avait procd  plusieurs excutions. Je n'en
citerai qu'une pour exemple. Elle mrite d'tre rapporte pour son
atrocit. M. de Lavessire, oncle de Mme de Saluces, tait un homme
inoffensif, retir  la campagne depuis la destruction du parlement de
Bordeaux, dont il faisait partie. Sa femme tait la plus belle que l'on
et vue  Bordeaux, et ils avaient deux fils encore enfants. Tous sont
arrts. Le mari est condamn  mort et, pendant qu'on l'excute, sa
femme est mise au carcan, en face de la guillotine, ses deux fils
attachs  ct d'elle. Le bourreau, plus humain que les juges, se plaa
devant elle pour qu'elle ne vt pas tomber le fatal couteau. Voil les
gens sous l'autorit de qui nous allions tomber!

Si je n'avais pas t dans mon neuvime mois de grossesse, nous serions
peut-tre alors partis pour l'Espagne. En admettant mme que le dpart
et t possible, il nous aurait encore fallu traverser toute l'arme
franaise. Et puis, pouvait-on prsumer qu'une ville de 80.000 mes se
soumettrait sans rsistance  700 misrables, appuys par deux canons
seulement, tandis qu'une troupe d'lite, compose de tous les gens les
plus distingus de la ville, tait range derrire une nombreuse
batterie en avant de la porte. Ces misrables taient commands par le
gnral Brune, un des gorgeurs d'Avignon, qui, depuis, aprs des
annes, a pri dans cette ville, victime d'une juste vengeance.

Rfugie  Canoles, j'attendais impatiemment mes couches, car mon mari
avait rsolu de ne pas me quitter avant qu'elles n'eussent eu lieu, et
le danger de son sjour auprs de moi augmentait de jour en jour. Le
matin du 13 septembre, l'arme rvolutionnaire entra dans Bordeaux.
Moins d'une heure aprs, tous les chefs fdralistes taient arrts et
emprisonns. Le tribunal rvolutionnaire entra aussitt en sance et il
sigea pendant six mois, sans qu'il se passt un jour qui ne vt prir
quelque innocent.

La guillotine fut tablie en permanence sur la place Dauphine.

La petite troupe d'nergumnes qui l'escortait n'avait trouv personne
pour s'opposer  son entre  Bordeaux, alors que quelques coups de
canon, tirs sur la colonne serre qu'elle formait dans la rue du
Faubourg-Saint-Julien, par laquelle elle arrivait, l'auraient
certainement mise en droute. Mais les habitants qui, la veille,
juraient, en vrais Gascons, de rsister, ne parurent pas dans les rues
dsertes. Les plus audacieux fermrent leurs boutiques, les jeunes gens
se cachrent ou s'enfuirent, et le soir la terreur rgnait dans la
ville. Elle tait telle qu'un ordre ayant t placard prescrivant aux
dtenteurs d'armes, de quelque nature qu'elles fussent, de les porter,
avant midi du lendemain, sur la pelouse du Chteau-Trompette, sous peine
de mort, on vit passer dans les rues des charrettes o chacun allait
jeter furtivement celles qu'il possdait, parmi lesquelles on en
remarquait qui n'avaient peut-tre pas servi depuis deux gnrations. On
les empila toutes sur le lieu indiqu, mais il ne vint  personne la
pense qu'il et t plus courageux d'en faire usage pour se dfendre.


V

Au cours de ces vnements, j'tais accouche, la nuit, d'une petite
fille que je nommai Sraphine, du nom de son pre, dont elle eut  peine
le temps de recevoir la bndiction. Au moment o elle venait au monde,
on apprit l'arrestation de plusieurs personnes dans des maisons de
campagne environnantes. La servante de mon accoucheur tait arrive de
la ville pour l'informer qu'on le cherchait pour l'arrter et que les
scells avaient t mis chez lui. Pendant cette nuit, pour que
l'accoucheur et mon mari pussent se sauver par les vignes en cas de
danger, on avait apost une femme sre dans le chemin d'accs de la
maison, avec la mission de signaler tout bruit d'approche. Mes angoisses
taient plus vives que les douleurs qui donnrent naissance  la pauvre
enfant. Une heure aprs sa naissance, son pre nous quitta, et rien ne
permettait de prvoir quel sort nous rservait l'avenir  l'un ou 
l'autre, ni quand nous pourrions nous runir. Moment affreux! qui, dans
l'tat o je me trouvais, aurait d m'tre fatal, mais dont ma sant ne
se ressentit heureusement pas. J'prouvais un unique dsir: celui de
gurir le plus tt possible pour tre prte  tout vnement. Le pauvre
chirurgien, n'osant pas regagner son logis, se cacha dans la chambre du
nouveau-n. On installa pour lui une couchette au fond d'une espce
d'alcve abandonne, dissimule par le lit de la bonne et le berceau
d'Humbert.

Le troisime jour aprs ces vnements, M. de Brouquens, notre ami et
notre hte, retourna  Bordeaux, sa rsidence habituelle. Il tait trs
afflig de la mort de M. Saige, maire de Bordeaux, qui avait pri la
veille sur l'chafaud, premire victime du massacre de la municipalit,
comme il tait aussi le premier de la ville par sa richesse et la
considration.

Je dirai  cette occasion, qu'on avait dcid que MM. Dudon pre et
fils, anciens procureurs et avocats gnraux du Parlement, seraient
mens  Paris pour y tre excuts. La femme de M. Dudon fils, confiante
dans ses grces et dans sa grande beaut, alla, accompagne de ses deux
fils encore enfants, se jeter aux pieds du reprsentant Ysabeau,
ex-capucin, pour obtenir que son mari ne ft pas dirig sur Paris avec
son pre et qu'on le laisst s'vader et passer en Espagne. Le misrable
le lui promit moyennant le payement dans un dlai de quelques heures,
d'une somme de 25.000 francs en or. Ce n'tait pas chose aise, en ce
moment, que de runir une somme de cette importance en or dans un jour.
La Rpublique n'avait presque pas frapp encore de monnaie d'or, et il
tait dfendu, sous peine capitale, de garder des louis et surtout de
les faire circuler. Mme Dudon, perdue, dsespre, courut chez tous
ceux qu'elle connaissait dans toutes les classes, et parvint 
rassembler les 20,000 francs demands. Elle retourne chez Ysabeau avec
son trsor. Il la reoit et lui atteste que son mari sera le soir _hors
de la prison_. Cruelle drision! Le malheureux l'avait dj quitte, en
effet, une demi-heure auparavant, mais c'tait pour monter sur
l'chafaud.

On conoit combien de pareils dtails, que j'apprenais couche au fond
de mon lit et n'ayant pour socit que mon mdecin, frapp lui-mme de
terreur, devaient me bouleverser. Quelles craintes ne devais-je pas
avoir pour le sort de mon mari, dont j'tais sans aucune nouvelle. De
telles inquitudes, que rien ne venait apaiser, auraient pu me tourner
la tte, dans un moment o les suites de couches et les effets du lait
sont si dangereux pour les femmes. Dieu en avait ordonn autrement! Il
me rservait  toutes les douleurs qui peuvent atteindre une mre, comme
 toutes les jouissances maternelles, en me conservant l'excellent
fils[152] qui, je l'espre, me fermera les yeux.


VI

J'ai dit que M. de Brouquens tait retourn dans sa maison de Bordeaux.
 peine y fut-il entr qu'on vint pour l'arrter et le conduire en
prison. Il allgua que, charg de tous les dtails de l'administration
des vivres pour l'arme appele  combattre en Espagne, son arrestation
compromettrait fort ce service et serait, en consquence, trs
dsapprouve par le gnral en chef. Ces bonnes raisons, ou plutt la
crainte que les collgues de M. de Brouquens  la compagnie des vivres,
en rsidence  Paris, ne se plaignissent  la Convention, dterminrent
les reprsentants  le constituer en arrestation chez lui. C'tait bien
l'emprisonnement, puisqu'il ne pouvait sortir, mais il conservait sa
libert dans la maison, qui tait fort grande, et o il disposait de
plusieurs moyens de s'chapper en cas de danger trop imminent. Les 25
hommes de la garde bourgeoise tablis  sa porte taient presque tous de
son quartier et  peu prs tous lui avaient quelque obligation. Sa bont
et son obligeance, en effet, taient inpuisables, et il tait ador
dans Bordeaux.

Il lui fallut nourrir ces 25 hommes pendant tout le temps de son
arrestation, qui dura pendant une grande partie de l'hiver. Tous les
jours ses gardes taient relevs. On avait commis l'imprudence, dans le
premier moment d'effroi, de leur confier les clefs des caves et des
caveaux. Aussi ne laissrent-ils pas une bouteille de la belle provision
de vins rares et exquis amasse par M. de Brouquens depuis qu'il
possdait cette maison, et qu'il avait reue de tous les pays, soit en
prsents, soit par suite d'achats. Une des plaisanteries de ces fidles
gardiens tait de casser chaque bouteille vide dans un coin de la cour,
et j'ai vu l, avant mon dpart, au mois de mars suivant, un monceau de
dbris de verre tel que trois ou quatre grands tombereaux n'auraient pas
suffi  les emporter. Ces petits dtails, je ne les rapporte que pour
peindre les moeurs de ce temps si extraordinaire, et encore suis-je loin
de savoir tout ce qui pourrait le caractriser.

La nuit qui suivit l'arrestation de M. de Brouquens, au moment o il
allait se mettre au lit, vers minuit, un officier municipal suivi du
chef de sa section et de plusieurs gardes, se prsenta chez lui et le
somma de le suivre  Canoles, o l'on voulait procder  la visite de
ses papiers. Il eut beau faire valoir qu'il ne demeurait  Canoles que
quelques instants le matin pour visiter son jardin et faire soigner ses
vins, et que par consquent il n'avait pas l d'habitation fixe, rien
n'y fit, et il fallut marcher sans rpliquer. Sa peine et son embarras
taient extrmes. Il savait que mon nom, mon rang dans le monde, la
situation de mon beau-pre, dont la confrontation avec la reine dans le
procs de cette malheureuse princesse venait d'avoir lieu, taient
autant de motifs de proscription. Ma perte lui parut certaine, et il fut
au dsespoir en pensant  mon mari, qui m'avait confie  ses soins,
qu'il aimait tendrement, et en ne dcouvrant aucun moyen de me
soustraire au sort dont j'tais menace. Reculer, pourtant, tait hors
de question. Heureusement, parmi les hommes de sa garde, s'en trouvait
un qui lui tait trs attach; devinant sa perplexit, il prit les
devants et vint donner l'alarme.

Je dormais tranquillement, car on dort  vingt-trois ans, mme au pied
de l'chafaud. Tout  coup, je me sens secoue par une vieille femme de
charge, affide, qui, toute en larme et ple comme la mort, s'crie:
Voil les coupe-ttes qui viennent pour fouiller et mettre les scells.
Nous sommes tous perdus! Et, tout en disant cela, elle glisse un assez
gros paquet sous mon oreiller et disparat comme elle tait venue. Je
tte le paquet et je reconnais un sac contenant de 500  600 louis, dont
M. de Brouquens m'avait parl et qu'il rservait, en cas de ncessit
urgente, soit pour lui, soit pour M. de La Tour du Pin ou pour moi. Ce
dpt n'tait pas rassurant, et pourtant je n'osais, en le retirant de
sa cachette, le laisser voir  la fille qui soignait mon enfant. Non
seulement je me mfais d'elle, mais, de plus, le mdecin, M. Dupouy,
venait de dcouvrir qu'elle jouait auprs de moi le rle d'espion. Comme
cette femme lui avait personnellement de grandes obligations, il
esprait cependant qu'elle me mnagerait.

Ma bonne Marguerite avait la fivre tierce; elle ne couchait pas dans la
chambre des enfants, et occupait une autre partie de la maison. Je fis
donc placer ma petite fille de trois jours dans mon lit. La bonne poussa
le sien et celui d'Humbert contre l'alcve o tait blotti le pauvre
Dupouy, plus mort que vif et croyant sa dernire heure arrive. Ces
dispositions prises, je me recouchai, car je m'tais leve, quoique dans
mon troisime jour de couche seulement, et nous attendmes l'ennemi de
pied ferme. M. de Brouquens prtendait plus tard que j'avais concentr
toutes les ressources de ma dfense dans l'effet d'un certain mouchoir
de batiste rose dont j'tais coiffe. Malgr cette plaisanterie, je
crois que j'avais trs mauvais visage.

La chambre o je logeais, au rez-de-chausse, tait aux avant-postes.
Elle donnait dans le salon, o mon fidle Zamore prparait  la hte un
reste de pt, surtout du vin et des liqueurs, pour mettre nos
perscuteurs en bonne humeur. Enfin, aprs une demi-heure, ou, pour
mieux dire, un sicle d'attente, ils arrivrent. L'examen extrieur de
la position de la maison fut d'abord l'objet de leur attention; ils
entrrent ensuite dans le salon. J'entendis le bruit de leurs sabots--le
port de souliers et de bottes constituait une preuve d'incivisme--puis
leurs propos infmes. Le sang se glaait dans mes veines quand je
songeais  tous les dangers auxquels j'tais expose.  chaque instant,
il me semblait qu'on mettait la main sur la serrure de ma porte. Je
serrais mon pauvre enfant contre moi, et mes yeux se fixaient avec
horreur sur cette porte qui pouvait s'ouvrir soudainement pour laisser
entrer quelques-uns de ces tres froces. Enfin, j'entendis
distinctement l'un d'eux demander: Qu'est-ce qu'il y a dans cette
chambre? et M. de Brouquens faire: Chut! La suite des paroles
changes m'chappa. M. de Brouquens me rapporta plus tard la fin de
l'entretien. L'inspiration lui tait venue de leur raconter qu'une
jeune fille de ses amies s'tait confie  lui pour venir accoucher en
secret dans cette maison isole, qu'elle ne l'tait que depuis trois
jours, et qu'elle tait fort dlicate et trs malade.

Comment la piti put-elle trouver place dans ces mes sanguinaires? Ils
en ressentirent nanmoins, et les mmes hommes qui, dans la matine,
avaient vu tomber vingt ttes innocentes sans songer  les pargner,
trent leurs sabots pour viter tout bruit, lorsqu'en visitant le
premier tage, ils crurent se trouver au-dessus de ma chambre. Au bout
de deux heures, qui furent pour moi des heures de supplice, aprs avoir
bu et mang tout ce qu'il y avait dans la maison, ils s'en allrent
emmenant leur prisonnier et en faisant transmettre  l'accouche de
grossiers compliments.

Je restai seule  Canoles avec mon brave homme de mdecin, qui
commenait  se rassurer, bien que tout danger n'et pas disparu, au
contraire. Mais j'ai toujours constat que les gens qui s'effraient
facilement se rassurent de mme. Aussi le grand danger de la visite des
municipaux une fois pass, il reprit sa srnit. C'tait un homme
d'esprit, de vertus, de religion. Il avait fait d'excellentes tudes
dans son art, et, selon la rgle que j'avais adopte de ne jamais
rejeter aucune occasion de m'instruire, j'en profitai pour apprendre
beaucoup de choses en mdecine et en chirurgie. Comme nous ne disposions
d'aucun ouvrage traitant de ces matires, il me fit de vive voix un
petit cours d'accouchement et d'oprations. En change, je lui donnai
des leons de couture, de broderie et de tricot. Il tait trs adroit,
et ses progrs en travaux de ce genre furent rapides. Peu de temps
aprs, cach pendant plus de six mois, en sortant de Canoles, chez des
paysans dans les Landes, priv de tout livre et de tout lment de
travail, il serait mort d'ennui, m'a-t-il dit, si, grce 
l'enseignement que je lui avais donn, il ne s'tait trouv en mesure
d'occuper ses journes on confectionnant des bas et des chemises pour
toute la famille qui l'avait recueilli.


VII

Le soir, sur ma demande, le bon mdecin me lisait les gazettes. La
lecture en tait terrible alors. Elle le devint plus encore pour moi,
lorsque nous trouvmes un jour la relation de la confrontation de mon
respectable beau-pre avec la reine. On y dcrivait la colre de
Fouquier-Tinville quand M. de La Tour du Pin continua de la nommer la
reine ou Sa Majest, au lieu de femme Capet, comme l'aurait voulu
l'accusateur public. Mon pouvante fut  son comble lorsque j'appris
que, comme on lui demandait o tait son fils, M. de La Tour du Pin
avait rpondu avec simplicit qu'il se trouvait dans sa terre prs de
Bordeaux. Le rsultat de cette rponse trop vraie fut un ordre, expdi
le mme jour  Saint-Andr-de-Cubzac, d'arrter mon mari et de l'envoyer
 Paris.

Il tait au Bouilh et n'eut qu'une heure pour se sauver. Heureusement,
en prvision de cette ventualit et sous le prtexte de mtairie 
visiter, il tenait un assez bon cheval prt dans l'curie. Se dguisant
de son mieux, il partit avec l'intention de gagner la terre de Tesson,
prs de Saintes, et de se cacher dans le chteau, quoiqu'il ft sous le
squestre, mais o taient rests un excellent concierge et sa femme.
L'argent ne lui manquait pas: il avait de 10.000  12.000 francs en
assignats. Il marcha toute la nuit. Le temps tait affreux, la pluie
tombait  torrents, le tonnerre ne cessait de gronder. Les clats de la
foudre blouissaient et effrayaient son cheval, bte assez vive.

En sortant de Saint-Genis, poste sur la route de Blaye  Saintes, un
homme qui se tenait devant une maison de peu d'apparence l'interpelle:
Quel temps! citoyen. Voulez-vous entrer pour laisser un peu passer
l'orage? M. de La Tour du Pin y consent, descend de cheval et attache
sa monture sous un petit hangar situ, heureusement pour lui, ainsi
qu'on le verra par la suite, tout prs de la porte.

Vous liez vos boeufs de bien bonne heure, dit-il au vieux
paysan.--Vraiment oui, rpond l'hte de rencontre. Il n'est pas trois
heures, mais je veux arriver de bon matin.--Ah! vous allez  la foire
du Pons, rplique mon mari avec prsence d'esprit, et moi aussi: je
vais chercher des grains pour Bordeaux. En disant ces mots, ils entrent
dans la maison. Un homme g occupait le coin du feu et semblait
attendre le paysan. Un quart d'heure se passe en conversation sur la
chert des grains, des bestiaux.  ce moment, l'individu assis auprs du
feu sort de la maison et rentre dix minutes aprs ceint d'une charpe.
C'tait le maire. Vous avez sans doute un passeport, citoyen,
demande-t-il  mon mari.--Oh! certainement, riposte hardiment
celui-ci, on ne marche pas sans cela. Et, ce disant, il exhibe un
mauvais passeport, au nom de Gouvernet, dont il avait fait usage tout
l't dans ses alles et venues de Saint-Andr  Bordeaux. Mais,
dclare le maire aprs examen, votre passeport n'a pas de visa pour
aller dans la Charente-Infrieure. Restez ici jusqu'au matin. Je
consulterai le conseil municipal. Puis il reprend sa place.

Mon mari sentit qu'il tait perdu s'il ne payait pas d'audace. Pendant
ce colloque, le matre de la maison, qui paraissait en tre ennuy,
s'tait rapproch de la porte ouverte et dit  haute voix, comme en se
parlant  lui-mme: Oh! voil le temps tout clairci! Mon mari se leva
trs tranquillement.--Votre pre n'tait pas alors, mon cher fils[153],
comme vos souvenirs vous le reprsentent. Il avait trente-quatre ans,
tait extrmement leste et aurait pu rivaliser, en fait d'adresse, avec
les sauteurs de chevaux les plus habiles.--Insensiblement, et tout en
parlant de l'accalmie de l'orage, il s'approche de la porte demeure
ouverte, tend le bras au dehors dans l'obscurit et dcroche la bride
de son cheval. En un bond, il l'enfourche, lui met les perons au ventre
et est dj loin avant que le pauvre maire ait eu le temps de quitter
son sige, voisin du foyer, et d'atteindre l'issue de la maison. Le
passeport, il est vrai, resta entre ses mains comme gage, mais il n'en
parla pas, ce qui tait peut-tre prudent  cette poque, o tout tait
motif  soupons.

M. de La Tour du Pin n'osa pas traverser Pons, o il y avait foire
pendant le jour. Il s'arrta  Mirambeau, chez un ancien palefrenier de
son pre, dont il tait sr et qui habitait la localit. Cet homme
tenait une petite auberge et conduisait une patache qui allait  Saintes
une fois la semaine. Ttard, c'tait son nom, offrait de le cacher, mais
il avait de jeunes enfants dont il craignait l'indiscrtion. Il proposa
 mon mari de demander plutt asile  un sien beau-frre[154], bon et
riche serrurier, mari et sans enfants. Ce dernier le voulut bien
moyennant payement d'une somme assez forte, et, le march ayant t
conclu, il le mit en sret chez lui dans un bouge sans fentre
communiquant avec la chambre  coucher o se faisait aussi la cuisine.

J'ai visit, depuis, cet horrible trou. Un mince plancher le sparait
seul, de la boutique o travaillaient les garons et o taient la forge
et le soufflet. Quand le serrurier et sa femme quittaient leur chambre,
dont ils emportaient toujours la clef, mon mari devait rester tendu sur
son lit, afin d'viter le moindre bruit. On lui avait aussi bien
recommand de ne pas avoir de lumire, de peur qu'on ne s'en aperut de
l'atelier au-dessous. Mais, la boutique une fois ferme, il venait
souper avec le mari et la femme. Le palefrenier lui apportait souvent
des nouvelles, parfois des gazettes, ou bien des livres qu'il allait
chercher  Tesson.

C'est ainsi que mon pauvre mari passa les trois premiers mois de notre
sparation. Le matre de poste de Saintes, sur le dvouement duquel il
pouvait compter, lui dconseillait de passer en Vende, car, outre la
difficult extrme de traverser les lignes des troupes de la Rpublique,
qui cernaient la contre au midi, les opinions des royalistes avaient
atteint un tel degr d'exagration qu'il tait moins sr qu'un homme
rest au service du roi aprs l'acceptation de la Constitution--c'tait
le cas de M. de La Tour du Pin--ft admis dans leurs rangs. D'autre
part, mon mari ne pouvait s'y rendre que sous un nom suppos. En
rejoignant ouvertement les Vendens, il et par l dcid de la mort de
son pre et de la mienne.




CHAPITRE XIV

I. Un pensionnaire inconnu.--M. Ravez.--Les scells au Bouilh.--II. Un
refuge  Bordeaux chez Bonie.--Le maximum et le pain de la section.--Les
pancartes sur les maisons.--La queue  la porte des boulangers et des
bouchers.--Arrestation des Anglais et des Amricains.--Une belle
grisette.--III. Protection inattendue.--Mme Tallien.--Entrevue avec
Tallien.--Il est accus de protger les aristocrates.--IV. Un paysan
saintongeois.--M. de La Tour du Pin se rfugie  Tesson.--Nouvelle
fuite.--Abri momentan chez le matre de poste Boucher.--Retour 
Tesson.--V. Fte de la _Desse de la Raison_  Bordeaux.--M. Martell au
tribunal rvolutionnaire.--Les cartes de sret.--Les rafles.--M. de
Chambeau.--Un projet de fuite original.--M. de Morin.--De bonnes
omelettes.


I

La visite domiciliaire  Canoles, loin d'altrer ma sant, comme je l'ai
dj dit, ne fit qu'aviver mon dsir de me rtablir le plus tt
possible. Au bout de huit jours, je me promenais dans le jardin avec mon
Esculape. Comme nous passions prs d'un trs grand tas de sarments de
vigne amoncels contre une haie, qui bordait un sentier mitoyen avec la
proprit voisine, nous nous apermes que quelques-uns des fagots
appuys sur le sol avaient t arrachs et jets contre la haie et que
dans le trou ainsi form la terre paraissait frachement pitine. On y
voyait aussi des restes de crotes de pain, ce qui nous donna  supposer
que quoiqu'un se cachait dans ce trou pendant le jour et souffrait
peut-tre de la faim. Cette pense nous dcida,  y porter des vivres.
Ayant dpos l, le soir, une assiette bien garnie, un pain et une
bouteille de vin, le lendemain,  la nuit, M. Dupouy retrouva la
bouteille vide et les vivres consomms. Ce soin nous occupa avec un vif
intrt pendant plusieurs jours. Mais, au bout d'une semaine, un soir,
nos provisions taient demeures intactes, et nous en fmes affligs en
calculant tout ce qui pouvait tre arriv  notre pensionnaire inconnu.

Peu de temps aprs, tant parfaitement rtablie, je voulus aller
remercier ma plus proche voisine, avec laquelle je m'tais rencontre
avant mes couches, et qui m'avait tmoign beaucoup d'intrt. Elle
s'appelait Mme Beyermon et occupait,  cinquante pas de Canoles, une
jolie petite maison o je me rendis un soir. M. Beyermon, son mari, fort
effray de tout ce qui se passait  Bordeaux, et craignant surtout qu'on
ne ft bientt ce qu'on appelait _une rafle_ aux Chartrons, o il
demeurait, s'tait retir avec sa femme dans cette habitation isole. Au
moment o j'entrais chez eux, un jeune homme qui arrivait de Lyon,
parlait avec loquence et feu. Le son de sa voix, sa charmante figure me
frapprent. Je n'osai demander son nom, car, dans ces temps troubls,
une telle question et t une impardonnable indiscrtion. Depuis, j'ai
su que c'tait M. Ravez.

Comme on l'a vu plus haut, le notaire Surget avait prsent un mmoire 
la municipalit de Saint-Andr-de-Cubzac, tendant  prouver que la terre
du Bouilh tait un domaine royal chang. La municipalit, pour se faire
valoir, dnona le fait aux reprsentants du peuple, qui ordonnrent 
l'instant la saisie. Sans aucune information, on se rendit au Bouilh, o
l'on apposa les scells avec une telle prodigalit qu'il n'y eut pas une
porte qui n'en ft empreinte. Cependant une fille excellente, que
j'avais laisse au chteau, avait dj cach ce qu'il contenait de plus
prcieux en linge et en effets portatifs, et me les envoyait, chaque
semaine, par petits paquets,  Bordeaux.


II

Vers cette poque, je commenai  craindre que mon sjour prolong chez
M. de Brouquens n'attirt trop l'attention. Je redoutai surtout que ma
prsence chez lui ne fint par le compromettre, et jamais, je le savais,
il n'aurait consenti  me le laisser entendre.

Cette situation faisait souvent l'objet de mes conversations avec un
parent de M. de Brouquens, M. de Chambeau, lui-mme trs suspect et
oblig de se cacher. Il avait trouv un asile fort retir chez un
individu qui tenait un petit htel garni obscur, place Puy-Paulin. Cet
individu, jeune et actif, veuf avec un seul enfant qu'il avait confi 
sa belle-mre, habitait absolument seul son htel garni avec un vieux
domestique. Il s'occupait des affaires de M. de Sansac, migr, qu'on
faisait passer pour mort, et dont la soeur, non marie, tait suppose
avoir hrit. Bonie, c'tait son nom, se donnait pour un dmagogue
enrag. Il portait une veste de grosse peluche nomme _carmagnole_, des
sabots et un sabre. Il allait  la section, au club des Jacobins, et
tutoyait tout le monde.

M. de Chambeau lui parla de mes proccupations. Je ne savais o me
retirer: mon mari tait en fuite, mon pre et mon beau-pre taient
emprisonns, ma maison avait t saisie, et mon seul ami, M. de
Brouquens, se trouvait en tat d'arrestation chez lui.  vingt-quatre
ans, avec deux petits enfants, que devenir?

Bonis vint me voir  Canoles. Ma triste situation l'intressa. Il me
proposa de me rfugier chez lui. Sa maison tait vide, et M. de
Brouquens me conseillait de ne pas rejeter son offre. J'acceptai donc.
Il me donna un appartement fort triste et fort dlabr, ayant vue sur un
petit jardin. Je m'y installai avec mes deux enfants, leur bonne, et ma
chre Marguerite, toujours tourmente par une fivre dont rien ne
pouvait la gurir. Mon ngre Zamore passa pour un noir libre qui
attendait le moment de se rendre  l'arme. Mon cuisinier entra comme
aide au service des reprsentants du peuple, ce qui ne l'empchait pas
de loger chez Bonie et de prparer mon dner et mon souper. Deux
courriers de dpches pour Bayonne, qui pouvaient tre trs utiles  un
moment donn, occupaient galement des chambres dans la maison. En
somme, cette situation tait, je ne dirai pas la meilleure, mais la
moins mauvaise possible.

La disposition de l'appartement me permettait de faire de la musique
sans crainte d'tre entendue. Etant presque toujours seule, c'tait pour
moi une grande distraction. Je connaissais un trs bon matre de chant,
nomm Ferrari, d'origine italienne, qui m'avait avou et prouv tre
agent des princes. Il tait trs spirituel et original, et avait
beaucoup de talent.

On parvenait dans ma chambre, assez grande, par une sorte de magasin 
bois, dans lequel j'en avais fait entasser une grande provision, venue
du Bouilh,  l'insu des gardiens du squestre. Ce bois tait apport par
nos paysans, qui le volaient  mon intention. Une femme du pays,
commissionnaire, entirement dvoue  nos intrts, venait  Bordeaux
deux fois la semaine, comme marchande de lgumes. Elle conduisait un
ne, dont les paniers,  moiti pleins d'effets d'habillement et de
linge, taient ensuite recouverts de choux et de pommes de terre. Trs
adroitement, elle parvenait  faire croire aux employs de l'octroi que
ces objets avaient t enlevs  des ennemis du peuple. Parfois elle
leur en abandonnait quelque partie et me remettait le reste.

Mon mari trouvait le moyen de m'crire toutes les semaines par un jeune
garon qui venait  Bordeaux. La lettre, sans adresse, tait cache dans
un pain que l'enfant portait  l'htel Puy-Paulin, soi-disant pour la
nourrice. Comme il venait  jour fixe, le cuisinier l'attendait 
l'heure de la mare. Ce pauvre enfant, g de quinze ans, ignorait le
subterfuge. On lui avait dit simplement qu'il y avait dans la maison une
femme nourrice  laquelle le mdecin avait interdit de manger du pain de
la section. C'est ici le lieu de rapporter ce qu'on entendait par _pain
de la section_.

Le jour mme de l'entre des reprsentants du peuple, on avait publi et
affich ce que l'on nomma le _maximum_. C'tait une ordonnance en vertu
de laquelle toutes les denres, de quelque nature qu'elles fussent,
taient taxes  un taux trs bas, avec interdiction, sous peine de
mort, d'enfreindre cette ordonnance. Il en rsulta que les arrivages
cessrent  l'instant. Les marchands possesseurs de grains les cachrent
plutt que de les vendre  meilleur march qu'ils ne les avaient
achets, et la famine, consquence naturelle de cette interruption des
changes, fut impute  leur incivisme. On nomma alors, dans chaque
section, un ou plusieurs boulangers chargs de confectionner du pain, et
ils reurent l'ordre formel de n'en distribuer qu' ceux qui seraient
munis d'une carte dlivre  la section. Plusieurs boulangers
rcalcitrants subirent la peine de mort, les autres fermrent leurs
boutiques. Il en fut de mme pour les bouchers. On taxa la quantit de
viande, bonne ou mauvaise,  laquelle on avait droit quand on tait muni
d'une carte semblable  celle destine au boulanger. Les marchands de
poisson, d'oeufs, de fruits, de lgumes, abandonnrent les marchs. Les
piciers cachrent leurs marchandises, et l'on ne pouvait obtenir que
par protection une livre de caf ou de sucre.

Pour viter toute fraude dans la distribution des cartes, on ordonna que
dans chaque maison on placarderait sur la porte d'entre une affiche,
dlivre galement  la section, sur laquelle seraient inscrits les noms
de toutes les personnes habitant la maison. Cette feuille de papier,
entoure d'une bordure tricolore, portait, en tte: _Libert, galit,
fraternit, ou la mort_. Chacun s'efforait d'y porter les inscriptions
prescrites aussi peu lisiblement que possible. La ntre tait trace
d'une criture excessivement fine, et on l'avait colle trs haut, de
faon  en rendre la lecture difficile. Beaucoup taient crites avec
une encre si ple que la premire pluie les rendait illisibles. Les
cartes de pain taient individuelles, mais on autorisait la mme
personne  porter aux boutiques les cartes de toute une maison. Les
hommes recevaient une livre de pain, les enfants au-dessous de dix ans
une demi-livre seulement. Les nourrices avaient droit  deux livres, et
ce privilge, dont je profitais, augmentait la portion de mon pauvre
Zamore. On aura peine  croire  un tel degr d'absurdit et de cruaut,
et surtout qu'une grande ville tout entire se soit docilement soumise 
un pareil rgime.

Le pain de section, compos de toutes espces de farines, tait noir et
gluant, et l'on hsiterait maintenant  en donner  ses chiens. Il se
dlivrait sortant du four, et chacun se mettait _ la queue_, comme on
disait, pour l'obtenir. Chose bien singulire, cependant, le peuple
trouvait une sorte de plaisir  ce rassemblement. Comme la terreur dans
laquelle on vivait permettait  peine d'changer une parole lorsqu'on se
rencontrait dans la rue, _cette queue_ reprsentait pour ainsi dire un
rassemblement licite o les trembleurs pouvaient s'entretenir avec leurs
voisins ou apprendre des nouvelles, sans s'exposer  l'imprudence d'une
question.

Un autre trait caractristique des Franais, c'est leur facilit  se
soumettre  une autorit quelconque. Ainsi, quand deux ou trois cents
personnes, chacune attendant sa livre de viande, taient rassembles
devant la boucherie, les rangs s'ouvraient sans murmure, sans une
contestation, pour donner passage aux hommes porteurs de beaux morceaux
bien apptissants destins  la table des reprsentants du peuple, alors
que la plus grande partie de la foule ne pouvait prtendre qu'aux
rebuts. Mon cuisinier, charg quelquefois d'aller aux provisions pour
ces sclrats, me disait le soir qu'il ne pouvait concevoir comment on
ne l'assommait pas. Le spectacle tait le mme chez le boulanger, et si
des yeux d'envie se portaient sur la corbeille de petits pains blancs
destins  nos matres, aucune plainte du moins ne se faisait entendre.

Je ne me rappelle plus par suite de quelle circonstance politique on
arrta un jour tous les ngociants anglais et amricains en rsidence 
Bordeaux. Ils furent emprisonns, ainsi que toutes les personnes de ces
deux nations, ouvriers, domestiques ou autres, sur lesquels on parvint 
mettre la main. Cette mesure me donna la crainte bien fonde d'tre
prise pour une Anglaise, comme cela m'tait dj souvent arriv. Bonie
s'en alarma trs srieusement et me conseilla de ne plus porter de
chapeau lorsque je sortais dans la journe, mais de m'habiller comme les
filles de Bordeaux. Cette ide de dguisement me plut assez. Je me
commandai des brassires qui convenaient bien  ma taille, trs mince
alors, et qui, avec le mouchoir rouge sur la tte et sur le col, me
changrent si compltement que je rencontrais des gens de ma
connaissance sans tre reconnue. J'allais ainsi plus hardiment dans la
rue.

M. de Brouquens, toujours en rclusion, s'amusait fort des propos
tmraires que tenaient ses vingt-cinq hommes de garde sur les visites
journalires qu'il recevait de la _belle grisette_.


III

Nanmoins, ma situation  Bordeaux devenait de jour en jour plus
prilleuse, et je ne puis comprendre aujourd'hui comment j'ai chapp 
la mort. On me conseilla de tcher de faire lever le squestre du
Bouilh, mais toute manifestation de mon existence me semblait trop
dangereuse, et j'tais dans la plus dsolante incertitude, quand la
Providence m'envoya une protection spciale.

Mme de Fontenay, nomme alors la citoyenne _Thrsia Cabarrus_, arriva 
Bordeaux. Quatre ans auparavant, je m'tais rencontre une fois avec
elle  Paris. Mme Charles de Lameth, dont elle avait t la compagne au
couvent, me la montra un soir, au sortir du thtre. Elle me parut avoir
de quatorze  quinze ans, et ne m'avait laiss que le souvenir d'une
enfant. On disait qu'elle avait divorc pour conserver sa fortune, mais
c'tait plutt pour user et abuser de sa libert. Ayant rencontr
Tallien aux bains des Pyrnes, celui-ci lui avait rendu je ne sais quel
service, dont elle le rcompensa par un dvouement sans bornes, qu'elle
ne cherchait pas  dissimuler. Venue  Bordeaux pour le rejoindre, elle
se logea  l'htel d'Angleterre.

Le surlendemain du jour o elle y fut tablie, je lui crivit le billet
suivant: Une femme qui a rencontr  Paris Mme de Fontenay, et qui sait
qu'elle est aussi bonne qu'elle est belle, lui demande un moment
d'entretien. Elle rpondit verbalement que cette dame pouvait venir
quand elle le voudrait. Une demi-heure aprs, j'tais  sa porte. Quand
j'entrai, elle vint  moi, et, me regardant en face, s'cria: Grand
Dieu! madame de Gouvernet! Puis, m'ayant embrasse avec effusion, elle
se mit  mon service: ce fut son expression. Je lui dis ma situation.
Elle la jugea plus dangereuse encore que je ne le croyais moi-mme, et
me dclara qu'il fallait fuir, qu'elle ne voyait que ce moyen de me
sauver. Je lui rpondis que je ne saurais me rsoudre  partir sans mon
mari, et puis qu'en abandonnant la fortune de mes enfants je craignais
de la sacrifier srement. Elle me dit: Voyez Tallien. Il vous fera
connatre le parti  adopter. Vous serez en sret ds qu'il saura que
vous tes ici mon premier intrt. Je me dterminai  solliciter de lui
la leve du squestre du Bouilh, au nom de mes enfants, ainsi que la
permission de m'y retirer avec eux. Puis je la quittai, confiante dans
l'intrt qu'elle m'avait tmoign, et me demandant pourquoi elle le
ressentait.

Mme de Fontenay n'avait pas alors vingt ans. Aucun tre humain n'tait
sorti si beau des mains du Crateur. C'tait une femme accomplie. Tous
ses traits portaient l'empreinte de la rgularit artistique la plus
parfaite. Ses cheveux, d'un noir d'bne, semblaient faits de la plus
fine soie, et rien ne ternissait l'clat de son teint, d'une blancheur
unie sans gale. Un sourire enchanteur dcouvrait les plus admirables
dents. Sa haute taille rappelait celle de Diane chasseresse. Le moindre
de ses mouvements revtait une grce incomparable. Quant  sa voix,
harmonieuse, lgrement marque d'un accent tranger, elle exerait un
charme qu'aucune parole ne saurait exprimer. Un sentiment douloureux
vous pntrait quand on songeait que tant de jeunesse, de beaut, de
grce et d'esprit taient abandonns  un homme qui, tous les matins,
signait la mort de plusieurs innocents.

Le lendemain matin, je reus de Mme de Fontenay ce court message: Ce
soir,  10 heures. Je passai la journe dans une agitation difficile 
dcrire. Avais-je amlior ma position? m'tais-je perdue? devais-je me
prparer  la mort? devais-je fuir  l'instant mme? Toutes ces
questions se pressaient dans mon esprit et y causaient un affreux
trouble. Et mes pauvres enfants? que deviendraient-ils sans moi et sans
leur pre? Enfin Dieu prit piti de moi. Je m'armai de courage, et, 9
heures venant, je pris le bras de M. de Chambeau, plus alarm que moi
encore, sans qu'il ost me le tmoigner. Il me conduisit  la porte de
Mme de Fontenay, en me promettant de se promener sur le boulevard
jusqu'au moment o j'en sortirais.

Je montai. Tallien n'tait pas arriv. Le moment de l'attente fut
angoissant. Mme de Fontenay ne pouvait me parler. Il y avait plusieurs
personnes chez elle que je ne connaissais pas. Enfin, on entendit _la
voiture_, et l'on ne pouvait pas s'y tromper, car il n'y avait que
celle-l qui roult alors dans cette grande ville.

Mme de Fontenay sortit, et, rentrant au bout d'un moment, elle me prit
par la main en prononant ces mots: Il vous attend. Si elle m'avait
annonc que le bourreau tait l, je n'en aurais pas ressenti un autre
effet. Elle ouvrit une porte qui donnait dans un petit passage, au bout
duquel j'aperus une chambre claire. Je ne parle pas au figur en
dclarant que mes pieds taient colls au parquet. Involontairement, je
m'arrtai. Mme de Fontenay me poussa dans le dos, et dit: Allons donc!
ne faites pas l'enfant. Puis elle se retourna et s'en fut en fermant la
porte. Force me fut d'avancer. Je n'osais lever les yeux. Je marchai
nanmoins jusqu'au coin de la chemine, sur laquelle il y avait deux
bougies allumes. Sans le soutien du marbre, je serais tombe. Tallien
tait appuy sur l'autre coin. Il me dit alors, d'une voix assez douce:
Que me voulez-vous? Alors je balbutiai la demande d'aller  notre
campagne du Bouilh, et qu'on levt le squestre qui avait t mis, par
erreur, sur les biens de mon beau-pre, chez lequel je demeurais.
Brusquement, il me rpondit que cela ne le regardait pas. Puis,
s'interrompant: Mais vous tes donc la belle-fille de celui qui a t
confront avec la femme Capet?... Et avez-vous un pre?... Comment
s'appelle-t-il?... Ah! Dillon, le gnral?... Tous ces ennemis de la
Rpublique y passeront, ajouta-t-il, faisant en mme temps, avec la
main, le geste de trancher une tte. L'indignation me gagna et me rendit
alors tout mon courage. Hardiment, je levai les yeux sur ce monstre. Je
ne l'avais pas encore regard. Devant, moi, je vis un homme de
vingt-cinq  vingt-six ans, d'une jolie figure qu'il cherchait  rendre
svre. Une fort de boucles blondes s'chappait de tous cts sous un
grand chapeau militaire, couvert de toile cire, et surmont d'un
panache tricolore. Il tait vtu d'une longue redingote serre, de gros
drap bleu, par-dessus laquelle pendait un sabre en baudrier, crois
d'une longue charpe de soie aux trois couleurs.

Je ne suis pas venue ici, citoyen, lui dis-je, pour entendre l'arrt de
mort de mes parents, et puisque vous ne pouvez m'accorder ce que je
demande, je ne dois pas vous importuner davantage. En mme temps, je le
saluai lgrement de la tte. Il sourit, comme semblant dire: Vous tes
bien hardie de me parler ainsi. Puis je sortis par la porte par
laquelle il tait entr, sans rentrer dans le salon.

Revenue chez moi, je considrai ma situation comme plutt aggrave
qu'amliore. Si Tallien ne me protgeait pas, ma perte me paraissait
infaillible. Mme de Fontenay, ayant constat que j'avais fait une bonne
impression sur Tallien, ne se dcourageait cependant pas si aisment.
Elle lui chercha querelle pour ne m'avoir pas assez bien traite, et lui
dit que j'avais dcid de ne plus revenir chez elle dans la crainte de
l'y rencontrer. Il promit alors que je ne serais pas arrte, mais
apprit en mme temps  Mme de Fontenay qu'il savait que son collgue
Ysabeau le dnonait au Comit de Salut public,  Paris, comme modr et
protgeant les aristocrates.


IV

Vers le milieu de l'hiver, le serrurier chez lequel se cachait mon mari
arriva  Bordeaux pour y acheter du fer. Il vint chez moi, et je lui
tmoignai ma reconnaissance et ma confiance. Je lui fis voir mes
enfants, pour le mettre  mme de dire  leur pre qu'il les avait
trouvs bien portants. C'tait un bon paysan saintongeois, bien simple,
bien ignorant, ne comprenant rien  l'tat du pays, ni pourquoi,
lorsqu'il mangeait d'excellent pain blanc  Mirambeau, on lui en avait
donn ce matin-l,  Bordeaux, du si noir, que son chien l'aurait
refus. Il voyait avec surprise qu'au lieu des bons louis d'or qu'il
avait dans son coffre, on ne lui rclamait que du papier pour ses achats
de fers, et ne pouvait concevoir dans quel but les denres taient
taxes. En attendant l'heure de la mare pour s'en retourner  Blaye, il
se promena dans Bordeaux, et, par malheur, passa sur la place Dauphine,
o se faisaient les excutions. Une dame montait la fatale chelle. Il
demanda quel tait son crime: C'est une aristocrate, lui rpondit-on.
Cette excellente raison, qu'il ne comprit pas, lui parut suffisante.
Mais bientt il voit paratre un paysan comme lui, appel  subir le
mme sort. Tout tremblant, il se renseigne de nouveau: Et celui-l,
qu'a-t-il fait? On lui explique que cet homme ayant donn asile  un
noble, est condamn, pour ce seul fait,  mourir avec lui.

Alors, dans le sort de ce malheureux, il voit celui qui l'attend. Il
oublie ce qui l'a amen  Bordeaux. Il repart  pied, arrive chez lui
dans la nuit, et dclare  mon mari qu'il ne peut le garder une heure de
plus, que sa propre vie et celle de sa femme sont en jeu. Il court
rveiller son beau-frre le palefrenier, qui ne parvient pas  le
rassurer. Celui-ci, voyant son parent perdu, ayant d'autre part entendu
dire dans la journe que la guillotine devait faire ce que l'on nommait
un voyage patriotique et venir  Mirambeau dans quelques jours, se
dcida  atteler un cheval  une petite charrette. Il y met de la paille
dans laquelle se cache mon mari et se dirige par des chemins dtourns
sur Tesson, ce chteau de mon beau-pre o l'on avait mis les scells,
mais dont le concierge Grgoire et sa femme avaient une entre secrte.
Une des fentres du pavillon qu'ils occupaient donnait sur le chemin. Le
palefrenier frappe au volet. Il ne faisait pas encore jour. Mon mari
entre par cette fentre, et ces braves gens, qui lui taient tout
dvous, le reoivent avec joie. Ils l'installrent dans une chambre
touchant le leur et qui avait avec celle-ci une chemine commune. Cela
permettait de faire du feu toute la journe sans attirer l'attention du
dehors. Cette condition fut fort apprcie par mon mari, qui tait trs
frileux.

Tesson possdait une bonne bibliothque dont l'inventaire restait 
faire, ainsi que celui de tout le mobilier du chteau. Les scells
avaient t apposs sur les portes extrieures seulement, de manire
qu'on pouvait circuler dans tout l'intrieur, pourvu qu'on n'ouvrt pas
les jalousies. M. de La Tour du Pin disposait donc de livres  volont.
Il trouva mme le moyen de soustraire des papiers et des correspondances
anciennes de son pre dont la publicit aurait pu tre dsagrable.
Cependant, il n'tait pas destin  jouir de cette retraite,
comparativement agrable, sans trouble.

Au bout de sept ou huit jours, des ordres arrivrent  la municipalit
de Tesson, prescrivant de procder  l'inventaire de tout ce que
renfermait le chteau, qui tait considrable et parfaitement bien
meubl. Le pre de M. de La Tour du Pin en avait hrit de M. de
Monconseil, son beau-pre, qui y avait habit quarante ans, et y avait
apport toutes les nobles magnificences et l'lgance somptueuse du
rgne de Louis XIV. Cet inventaire devait durer deux jours, et les
dispositions bien connues des gens du pays ne permettaient pas d'esprer
qu'on y pargnt aucune rigueur ou qu'on laisst chapper le moindre
recoin sans le visiter.

Grgoire ne dguisa pas ses craintes au malheureux proscrit. Il lui
dclara qu'il ne connaissait pas un lieu quelconque o il pt le cacher,
ni aucune personne dans le village, ou aux environs, qui consentt  le
recevoir. D'un commun accord, ils convinrent alors que Grgoire irait 
Saintes, chez Boucher, le matre de poste, ancien cuyer de M. de
Monconseil, trs attach  mon mari, qu'il avait connu tout jeune chez
son grand-pre, pour lui demander soit de recevoir le fugitif chez lui,
soit de le faire passer dans les dpartements insurgs.

Grgoire partit de grand matin,  pied, par un temps affreux, quoiqu'il
et soixante-dix ans passs. Il ne trouva pas Boucher. Charg de la
conduite des charrois de l'arme qu'on rassemblait contre les Vendens,
il tait toujours en route. Mais sa soeur, galement dvoue  nos
intrts, consentit  accueillir mon mari et  le cacher pendant
l'absence de son frre, bien qu'elle ne se dissimult pas qu'il y allait
de leur vie et de leur fortune  tous deux. Grgoire revint donc 
Tesson sans avoir pris de repos.  la nuit, il repartit avec mon mari
pour Saintes, localit dpourvue d'enceinte et par consquent accessible
par des sentiers connus de Grgoire.

J'ai omis de dire que j'avais envoy  mon mari, pendant qu'il tait 
Mirambeau, un costume complet de demi-paysan rvolutionnaire dans
lequel, une fois sa petite taille affuble, il ne se reconnaissait pas
lui-mme.

Mlle Boucher le reut fort bien, mais avec une exagration de
prcautions dont il tira la conclusion que le moins il resterait dans
cette maison le mieux elle le trouverait. Grgoire s'en retourna 
Tesson. Il m'a rpt souvent depuis que de sa vie il n'avait prouv
une telle fatigue, et qu' la fin de son quatrime voyage, fait au
milieu de l'hiver, par un temps dtestable et dans un chemin qui tait
alors presque impraticable, il avait cru mourir sur la route.

L'inventaire de Tesson tant fini, au bout de trois jours, avec toutes
les rigueurs que Grgoire avait prvues, on fut tranquille pour quelque
temps. Le matin du quatrime jour, Mlle Boucher entra tout effare dans
la chambre, o elle avait cach mon mari et lui annona que son frre
arriverait le soir mme, accompagn de gnraux et de leurs
tats-majors, que toutes les chambres de la maison seraient occupes et
qu'elle ne pouvait plus le garder. Ne connaissant personne  Saintes qui
voult lui offrir asile, un prompt dpart pouvait seul assurer son
salut, affirmait-elle. M. de La Tour du Pin vit bien que la pauvre femme
tait sous le coup de la plus grande frayeur et qu'elle voulait,  tout
prix, se dbarrasser d'un hte si incommode. Accepter son malheureux
sort sans rplique tait l'unique parti  adopter.  la nuit il partit
donc seul. Le chemin lui tait parfaitement connu. Mais, en arrivant 
Tesson, il voulut prendre un sentier donnant dans le parc, ce qui lui
permettait d'viter le village. L'obscurit de la nuit tait telle qu'il
se trompa, et bientt les aboiements des chiens l'avertirent qu'il se
trouvait sur la place, devant l'glise. Pour entrer dans l'avenue du
chteau, il lui fallait trouver une planche jete sur le foss creus 
l'extrmit de l'avenue, et le bruit de ses ttonnements attira tous les
chiens du village  ses trousses. Il commenait dj  entendre quelques
volets s'ouvrir et des voix appeler les chiens, ou dire: Qui va l?
lorsqu'enfin il trouva le passage. Il s'loigna aussitt prcipitamment
et le silence se rtablit. Puis il parvint au volet de Grgoire, qui fut
heureux de le voir et le remit dans la chambre qu'il avait occupe
prcdemment. Deux mois durant, il sjourna l, recevant souvent de mes
nouvelles par des lettres que j'adressais  Grgoire. Chose bien
singulire pour l'poque, on n'a pas dit que le secret des lettres ft
viol  la poste, ou, du moins, qu'elles eussent cess de parvenir 
destination. J'en recevais souvent  Bordeaux de Mme de Valence, alors
dtenue  Paris, dans lesquelles elle me racontait tous les caquets de
la prison o elle tait enferme.


V

Cependant la Terreur tait  son comble  Bordeaux. Mme de Fontenay
commenait  s'inquiter pour elle-mme et  craindre que les
dnonciations d'Ysabeau ne fissent rappeler Tallien. Je m'unissais  ces
craintes, dont la ralisation et t notre perte  toutes deux.
L'horrible procession qui marqua la destruction, en un moment, de toutes
les choses prcieuses possdes par les glises de la ville, venait
d'avoir lieu. On rassembla toutes les filles publiques et les mauvais
sujets. On les affubla des plus beaux ornements trouvs dans les
sacristies de la cathdrale, de Saint-Seurin, de Saint-Michel, glises
aussi anciennes que la ville et dotes, depuis Gallien, des objets les
plus rares et les plus prcieux. Ces misrables parcoururent les quais
et les rues principales. Des chariots portaient ce qu'ils n'avaient pu
mettre sur eux. Ils arrivrent ainsi prcds par _la Desse de la
Raison_, reprsente par je ne sais quelle horrible crature, jusque sur
la place de la Comdie. L ils brlrent, sur un immense bcher, tous
ces magnifiques ornements. Et quelle ne fut pas mon pouvante lorsque,
le soir mme, Mme de Fontenay me raconta, comme une chose toute simple:
Savez-vous que Tallien me disait, ce matin, que vous feriez une belle
desse de la Raison? Lui ayant rpondu avec horreur que j'aurais mieux
aim mourir, elle fut toute surprime et leva les paules.

Cette femme tait cependant trs bonne, et j'en ai eu des preuves
positives. Un soir, je la trouvai seule, dans un trouble et une
agitation extrmes. Elle se promenait dans la chambre, et le moindre
bruit la faisait tressaillir. Elle me dit que M. Martell, ngociant de
Cognac, dont elle aimait beaucoup la femme et les enfants, tait au
tribunal de mort, et quoique Tallien lui et promis, sur sa propre tte,
de le sauver, elle craignait Ysabeau, qui voulait le faire prir. Enfin,
au bout d'une heure passe dans une impatience presque convulsive,
qu'elle avait fini par me faire partager, on entendit quelqu'un
s'approcher en courant. Une pleur mortelle envahit son visage. La porte
s'ouvrit, et un homme hors d'haleine s'cria: Il est acquitt! C'tait
Alexandre, autrefois secrtaire de M. de Narbonne, en ce moment celui de
Tallien. Alors, me saisissant par le bras, elle m'entrana
prcipitamment dans l'escalier sans prendre ni chapeau ni chle. Nous
courons dans la rue sans qu'elle m'et dit o nous allions en si grande
hte, car nous marchions  perdre haleine. Nous atteignons une maison
pour moi inconnue. Elle y pntra comme une folle en criant: il est
acquitt! Je la suis dans un salon o une femme entoure de deux ou
trois jeunes filles repose comme morte sur un canap. Ce cri la
rveille. Elle se jette  terre, aux genoux de Mme de Fontenay et lui
baise les pieds; les jeunes filles embrassent sa robe. Jamais scne si
pathtique n'a frapp mes regards. C'est en parlant de la comparution de
M. Martell devant le tribunal rvolutionnaire que son beau-frre me
disait, une heure auparavant, en vrai style de ngociant: Je ne
l'assurerais pas  90 pour 100!

Lorsque j'allais le soir chez Mme de Fontenay, je donnais le bras  mon
ngre parce qu'il avait une carte de sret et que pass une certaine
heure--7 heures, je crois--chaque patrouille rencontre avait le droit
de vous en demander l'exhibition. Je ne sortais plus moi-mme qu' la
nuit, afin d'viter le danger que ma figure et ma tournure anglaises me
faisaient courir. Un soir, je me promenais avec M. Brongniart, clbre
architecte de Paris, qui avait obtenu d'tre appel  Bordeaux pour la
construction d'une salle de spectacle. Quoique le connaissant beaucoup,
il ne venait cependant jamais chez moi, non plus que mon matre italien,
d'ailleurs, qu' la nuit close. Ce soir-l donc, tant avec M.
Brongniart sur le cours du Pav-des-Chartrons, lieu trs loign de mon
logis, il s'crie tout  coup en fouillant dans ses poches: Ah! ah!
j'ai oubli ma carte de sret! La peur de rencontrer une patrouille me
saisit, je quitte son bras pour retourner chez moi. On vous prendra,
dit-il en riant, pour... Mais rien ne put me rassurer, et il dut se
contenter de me suivre de loin tout en se moquant de mes craintes. Ces
petits dtails, je les cite pour montrer comment on tait parvenu 
faonner toute une population au respect des institutions de la Terreur.

Heureusement, dans notre obscure maison, il n'y avait pas de table
d'hte, sans quoi nous aurions couru le risque d'tre confondus dans
_une rafle_, genre d'opration qui se pratiquait alors, ainsi que je
l'ai dj dit. C'est la msaventure qui arriva  M. de Chambeau au cours
d'une visite  l'un de ses amis. Il est introduit dans l'htel habit
par cet ami au moment o vingt-sept personnes taient runies  table.
Parmi elles s'en trouvait une que l'on voulait arrter. Comme on ne la
connaissait pas, les agents de police entrent, ferment les portes,
appellent des fiacres et y font monter, six par six, tous les habitants
de la maison, qui sont conduits au fort du H. M. de Chambeau y resta
vingt-huit jours, sous crou, dans des anxits continuelles. Deux de
ses camarades de chambre qu'il ne connaissait pas, ayant t emmens un
matin pour tre interrogs et n'tant pas revenus, il en conclut qu'ils
sont monts sur l'chafaud. Aussi lui-mme attend-il la mort tous les
jours. Par bonheur, personne ne le reconnut. Au bout de vingt-huit
jours, on entra dans sa chambre et on lui dit: Vous pouvez sortir si
vous voulez. On pense s'il le voulut.

Ferrari, quoique porteur, bien cach et cousu dans la doublure de son
habit, du papier qui l'accrditait comme agent occulte du Rgent, depuis
Louis XVIII, n'en tait, pas moins, en sa qualit d'Italien, extrmement
poltron. Il avait t assez adroit pour se faufiler jusque chez les
reprsentants du peuple. L il parlait souvent de la ncessit o il se
trouvait de retourner on Italie _avec sa fille_. Nous avions, en effet,
parmi tant d'autres moyens imagins pour sortir de France, form le
projet de prendre un passeport pour Toulouse, lui et moi, avec mon mari
pour domestique. Je devais passer pour sa fille devenue veuve et
ramenant ses enfants dans la famille de son mari, en Italie. Dans les
principales villes situes sur notre route, comme Toulouse, Marseille,
nous aurions donn des concerts. Je chantais suffisamment bien pour
pouvoir, sans prtention ni contestation, passer pour une cantatrice.
Chaque jour nous rptions les diffrents morceaux que nous nous
proposions d'excuter, parmi lesquels je me rappelle particulirement le
duo de Paesiello: _Nei giorni tuoi felici_[155], appel, selon nous, 
avoir beaucoup de succs.

Un jeune homme plein de talent, M. de Morin, tait notre accompagnateur
pendant les rptitions. Il avait jou un rle marquant dans
l'association des jeunes gens de Bordeaux, qui avait eu des rsultats si
mdiocres, et tait, pour ce motif, fort compromis. Jamais il ne
couchait deux nuits de suite dans le mme lieu. Il sortait la nuit
tombe, en vitant avec soin les patrouilles, parce qu'il n'tait pas
muni d'une carte de sret. Je souponne bien que je ne le lui aie pas
demand, qu'il couchait quelquefois dans la maison. Quand il avait t
abrit pendant la journe par un mnage mal approvisionn, il arrivait
le soir chez moi mourant de faim. Je lui donnais les restes de mon dner
et de mon pain blanc de Saintonge, souvent aussi des oeufs, dont j'tais
toujours bien approvisionne par les paysans du Bouilh. On en faisait
d'excellentes omelettes avec les truffes que mon cuisinier prlevait sur
les provisions de cuisine des reprsentants du peuple. C'tait, dans
notre refuge, un sujet d'amusement et de rire.

Il fallait vritablement que nous fussions jeunes et de sang franais
pour conserver de la gaiet ayant, comme nous l'avions tous, le couteau
sur le cou, et  une poque o, quand on se disait bonsoir, on n'osait
ajouter:  demain! que sous condition.




CHAPITRE XV

I. La situation alarmante de Mme de La Tour du Pin  Bordeaux et celle
de son mari  Tesson.--Les certificats de rsidence  neuf tmoins.--Une
charmante nourrice.--Une reconnaissance dangereuse vite.--II. Comment
Mme de La Tour du Pin se dcide  partir pour l'Amrique.--Le navire
amricain la _Diane_.--Une mission prilleuse.--Prparatifs de
dpart.--III. Un djeuner  Canoles.--Visite imprvue.--Au bras de
Tallien.--La montre de M. Saige.--IV. Le passeport du citoyen
Latour.--Inquitudes de l'attente.--Le sans-culotte Bonie  Tesson.--Le
retour.--La runion.--Comment M. de La Tour du Pin revint de Tesson 
Bordeaux.


I

Cependant la situation devenait d'heure en heure plus alarmante. Il n'y
avait pas de jour qu'il ne se ft des excutions. Je logeais assez prs
de la place Dauphine pour entendre le tambour, dont un roulement
marquait chaque tte qui tombait. Je pouvais les compter, avant que le
journal du soir ne m'apprt les noms des victimes. Le fond du jardin sur
lequel donnait la fentre de ma chambre touchait  celui d'une ancienne
glise o s'tait tabli le club des _Amis du peuple_, et lorsque la
sance du soir tait anime, les cris, les applaudissements et les
vocifrations des misrables qui y assistaient parvenaient jusqu' moi.

Les nouvelles que je recevais de mon mari me peignaient sa position 
Tesson comme trs prcaire.  tous moments, on menaait Grgoire
d'tablir dans le chteau un corps de troupes, un hpital militaire, ou
autre tablissement analogue, ce qui aurait oblig mon mari  fuir de
nouveau. Je ne savais o le placer ailleurs avec la moindre scurit. Le
rappeler auprs de moi  Bordeaux, il ne fallait pas y songer,  cause
de la fille qui soignait mon enfant. Dupouy m'avait de nouveau fait
dire, du fond de sa cachette, que je devais me dfier d'elle. Je n'osais
pourtant la renvoyer, crainte de pis.

Une dernire circonstance m'avait prouv que je n'tais pas aussi
ignore  Bordeaux que je l'esprais. Mon homme d'affaires m'avait crit
de Paris que l'on venait d'tablir la loi des _certificats de
rsidence_,  neuf tmoins, appels  tre renouvels tous les trois
mois, sous peine de confiscation des proprits que l'on possdait dans
les communes o l'on ne rsidait pas. J'avais une maison  Paris occupe
par l'ambassade de Sude et des rentes sur l'Etat que l'on avait dj
rduites d'un tiers. Il me fallait donc aller chercher ce certificat.
Bonie se chargea de rassembler les neuf tmoins, dont aucun ne m'avait
vu de sa vie, mais qui le crurent sur sa parole. De concert, nous
allmes  la municipalit un matin, et ce ne fut pas sans une extrme
rpugnance que je pntrai dans une salle o se trouvaient une douzaine
d'employs tous coiffs du bonnet rouge. Je m'assis prs du feu, tandis
que Bonie faisait dresser l'acte et signer les tmoins. Il avait demand
qu'on ne me ft pas attendre, parce que _j'tais nourrice_, et la
philanthropie de ces buveurs de sang s'tait mue. L'un d'eux se
prcipita mme  mes pieds et, m'tant de force mes sabots, y passa de
la cendre chaude, ce qui est une politesse bordelaise parmi le peuple.
Puis, allant  une armoire, il en tira un joli petit pain blanc et me
l'offrit en m'appelant _charmante nourrice_. Un coup d'oeil de Bonie me
fit comprendre que je ne devais pas le refuser. Je le pris avec un
sentiment de honte, car mes regards taient tombs sur une pauvre
vieille dame,  l'autre coin de la chemine, enveloppe dans une pelisse
de satin bleu-clair borde de cygne et qui attendait peut-tre depuis
deux heures sans avoir djeun, maudissant certainement la jeune
grisette, son coquet mouchoir de madras nou sur l'oreille, sa brassire
rouge, son jupon court et ses sabots. Enfin le moment de signer arriva,
et le municipal, avec une sorte de respect qui m'tonna, me cda sa
chaise pour crire. Alors on lut,  mon grand chagrin, le certificat
d'un bout  l'autre  haute voix et, au nom de Dillon, un de ces coquins
interrompit en disant: Ah! ah! la citoyenne est apparemment soeur ou
nice de tous les migrs de ce nom que nous avons sur notre liste?
J'allais rpondre que non, lorsque le chef de bureau reprit brusquement:
Tu ne sais ce que tu dis. Elle n'est pas mme leur parente. Je le
regardai avec surprise, et il me dit  voix basse en me donnant sa plume
pour signer: Vous tes la nice de l'archevque de Narbonne. Je suis de
Sorze. Je le remerciai d'une lgre inclinaison de tte, mais je
pensai, en m'en allant, qu'il fallait quitter Bordeaux, puisqu'on m'y
connaissait si bien.


II

J'tais pousse  bout. Je voyais Bonie inquiet de mon sort. Plusieurs
moyens de fuite avaient t reconnus impossibles. Tous les jours on
excutait des gens qui pensaient tre en sret. Les malheureux jeunes
gens de l'Association, jusqu'au dernier, avaient t arrts ou dnoncs
les uns aprs les autres, puis excuts sans procs sur la seule
constatation de leur identit, tous ayant t mis en masse hors la loi.
Je passais les nuits sans sommeil, croyant,  chaque bruit, que l'on
venait m'arrter. Je n'osais presque plus sortir. Mon lait se tarissait,
et je craignais de tomber malade au moment o je n'avais jamais eu plus
de besoin de ma sant, afin de pouvoir agir si cela devenait ncessaire.
Enfin un matin, tant alle voir M. de Brouquens, toujours en dtention
chez lui, j'tais appuye pensive sur sa table, lorsque mes yeux se
portrent machinalement sur un journal du matin qui tait ouvert. J'y
lus, aux Nouvelles commerciales: Le navire _la Diane_, de Boston, 150
tonneaux, partira dans huit jours, sur son lest, avec autorisation du
ministre de la marine. Or, il y avait dans le port quatre-vingts
navires amricains qui y pourrissaient depuis un an sans pouvoir obtenir
la permission de mettre  la voile. Sans prononcer un mot, je me
redresse aussitt et je m'en allais, lorsque M. de Brouquens, occup 
crire, leva les yeux et me dit: O allez-vous donc si vite?--Je vais
en Amrique, lui rpondis-je, et je sortis.

Je me rendis tout droit chez Mme de Fontenay. Lui ayant fait part de ma
rsolution, elle l'approuva d'autant plus qu'elle avait de mauvaises
nouvelles de Paris. Tallien y tait dnonc par son collgue et pouvait
tre rappel d'un moment  l'autre. Ce rappel probable serait,
croyait-elle, le signal d'une recrudescence de cruaut  Bordeaux, o
elle-mme ne voulait pas rester, si Tallien partait. Il n'y avait donc
pas une minute  perdre, si nous voulions tre sauvs.

Je revins chez moi et j'appelai Bonie, en lui disant qu'il fallait me
trouver un homme dont il ft sr pour aller chercher mon mari. Il
n'hsita pas un moment: La commission est prilleuse, dit-il. Je ne
connais qu'un homme qui puisse l'entreprendre, et cet homme-l, c'est
moi. Il me rpondit du succs, et je me confiai  son zle et  son
intelligence. Il hasardait sa vie, qui aurait t sacrifie avec celle
de mon mari, s'ils avaient t dcouverts; mais, comme dans ce cas la
mienne n'et pas t pargne davantage, je n'prouvai aucun scrupule
d'accepter la proposition qui m'tait faite.

Je ne perdis pas un instant. J'allai trouver un vieil armateur, ami de
mon pre, et qui tait aussi courtier de navires. Il m'tait trs dvou
et se chargea d'aller arrter notre passage sur _la Diane_, pour moi,
mon mari et nos deux enfants. J'aurais voulu emmener ma bonne
Marguerite. Mais elle avait une fivre double tierce depuis six mois
dj et aucun remde ne parvenait  l'en dbarrasser. Je craignais qu'un
passage de mer dans une si mauvaise saison, nous tions dans les
derniers jours de fvrier, ne lui ft fatal. D'ailleurs, comment se
trouverait-elle dans ce pays dont elle ne savait pas la langue, dj
ge, et accoutume, plus que moi,  toutes les aisances de la vie! Je
rsolus donc de partir sans elle. Lorsque je revins chez M. de
Brouquens, ayant dj tout arrang, sa surprise fut grande. Il me dit
alors que, venant d'tre rendu  la libert sur un ordre de Paris, et
comptant lui-mme partir dans quelques jours, il me proposait d'aller le
lendemain djeuner  Canoles; o il n'tait pas retourn depuis la
visite domiciliaire.

Rentr de nouveau chez moi, je me confiai  mon bon Zamore, car le plus
difficile tait de pouvoir emballer nos effets  l'insu de la bonne, qui
et t tout aussitt nous dnoncer  la section. Elle couchait, avec ma
petite fille, alors ge de prs de six mois, dans une longue chambre
garnie d'armoires dans lesquelles j'avais enferm tous les effets qu'on
m'avait envoys du Bouilh et ceux que j'avais emports de l-bas
moi-mme en venant rinstaller  Canoles. Cette chambre donnait d'un
ct dans la mienne et de l'autre dans celle de Marguerite. Cette
dernire avait une issue sur un petit escalier qui aboutissait  la
cave. Bonie, toujours prvoyant, avait arrang depuis longtemps, sans
m'en parler, que, si on venait pour m'arrter, je descendrais dans cette
cave remplie de vieilles caisses et que je m'y cacherais pendant
quelques heures. Heureusement, me dfiant de la bonne, j'avais toujours
tenu toutes les armoires fermes. Je convins donc avec Zamore que le
lendemain matin, pendant que je serais  Canoles, o j'emmnerais la
bonne et les enfants, il sortirait tous les effets et les descendrait,
en passant par le petit escalier, dans la cave pour les emballer dans
les caisses qui s'y trouvaient. Je lui recommandai de ne pas laisser
traner le moindre bout de fil, dont la prsence pourrait dceler
l'ouverture rcente des armoires. Il excuta toute cette opration avec
son intelligence accoutume.


III

Le lendemain donc j'allai, accompagne de M. de Chambeau, djeuner 
Canoles, chez M. de Brouquens. Comme nous tions tous les trois  table,
la porte du jardin s'ouvrit, et nous vmes apparatre Mme de Fontenay,
donnant le bras  Tallien. Ma surprise fut grande, car elle ne m'avait
pas dit son projet. Brouquens fut stupfait, mais se remit bien vite.
Quant  moi, je cherchais  dominer mon motion encore accrue par la vue
d'un homme qui tait entr avec Tallien et derrire lui. Il avait mis un
doigt sur sa bouche en me regardant et je dtournai aussitt les yeux.
C'tait M. de Jumilhac, que je connaissais beaucoup, et qui, cach 
Bordeaux sous je ne sais quel nom d'employ, accompagnait le
reprsentant. Tallien, aprs un compliment poli  Brouquens sur la
libert qu'il avait prise de traverser son jardin pour se rendre chez le
consul de Sude, vint  moi, avec cette manire prvenante des seigneurs
de l'ancienne cour, et me dit de la faon la plus gracieuse: On
prtend, madame, que je puis rparer aujourd'hui mes torts envers vous,
et j'y suis tout  fait dispos. Alors, je me laissai flchir, et
quittant l'air froidement hautain que j'avais d'abord pour en prendre un
passablement poli, je lui expliquai qu'ayant des intrts pcuniaires 
la Martinique--la chose tait presque vraie--je dsirais y passer pour
m'en occuper, et que je lui demandais un passeport pour moi, mon mari et
mes enfants. Il rpliqua: Mais o donc est-il votre mari? Ce  quoi je
lui rpondis, en riant: Vous permettrez, citoyen reprsentant, que je
ne vous le dise pas.--Comme vous voudrez, fit-il gaiement. Le monstre
se faisait aimable. Sa belle matresse l'avait menac de ne plus le
revoir s'il ne me sauvait pas, et cette parole avait enchan un moment
sa cruaut.

Aprs quelques instants de conversation, on parla d'aller chez M.
Vanheimert, le consul de Sude. M. de Brouquens proposa de traverser une
petite lande qui sparait les deux proprits. Il avait envoy prvenir
le consul. Je m'excusai de n'y pas aller, sous le prtexte des soins 
donner  mon enfant, que la bonne avait amen  Canoles. Mais Mme de
Fontenay, fixant sur moi ses grands yeux noirs, me dit: Venez donc! et
je compris avec horreur ce qui allait arriver. Elle prit d'elle-mme le
bras de Brouquens, et Tallien m'offrit le sien!... Je ne saurais
exprimer ce que j'prouvai en ce moment. J'en frmis encore en crivant
ces lignes, au bout de cinquante ans. Si ma vie seule et t en cause,
et si celle de mon mari n'et pas dpendu du refus de ce bras qui
m'tait offert, je l'aurais repouss. Faisant effort sur moi-mme, je
l'acceptai donc, et je profitai de ce moment pour arranger
dfinitivement mon affaire. Aprs quoi, je lui parlai de la citoyenne
Thrsia Cabarrus--c'est ainsi qu'il la nommait--mais, oh! inconsquence
de l'esprit humain! je me serais bien garde de lui dire que, femme d'un
conseiller au Parlement, elle n'appartenait pas  la catgorie de celles
qui taient prsentes  cette reine que lui et les siens venaient de
faire prir sur un chafaud, car cela lui aurait dplu.

Le pauvre M. Vanheimert et sa charmante fille, depuis Mme Bethmann, de
Francfort, taient plus morts que vifs de cette _aimable visite_ du
reprsentant du peuple. Cependant ils firent bonne contenance, mais les
belles couleurs de Mlle Vanheimert avaient fait place  une pleur
mortelle. Je tenais fort  ne pas lui laisser croire que j'tais _de la
socit_ de Tallien, et j'eus  peine le temps de lui souffler un mot
pour l'clairer  ce sujet. On entra dans la salle de billard, o
Tallien fit deux ou trois parties, dont une avec le pauvre Brouquens,
qui manquait  toucher  tous coups, quoiqu'il ft trs fort joueur.

Enfin Tallien dclara qu'il avait un rendez-vous et qu'il tait oblig
de s'en aller. Il tira sa montre et regarda l'heure: Vous avez l une
belle montre, dit Mme de Fontenay.--Oui, rpliqua-t-il. C'est une de
ces montres nouvelles de Brguet, du prix de 7.000  8.000 francs, et
qui ne se montent jamais quand on a le soin de ne les pas laisser plus
de vingt-quatre heures sans les remuer. La voulez-vous? ajouta-t-il en
la lui tendant. Ah! merci! dit-elle comme s'il lui et offert une
fleur, et la prenant elle la mit dans son sac. Cet incident me causa une
horreur profonde, car c'tait l l'acte d'une courtisane corrompue.
Heureusement ses yeux n'taient pas fixs sur moi, car l'indignation
qu'elle et pu lire sur mon visage aurait peut-tre dtruit en un moment
toute sa bonne volont  mon gard. Dans ce temps, hlas! la vie d'une
famille dpendait du sourire d'une femme et du caprice d'un tre qui
vous apparaissait envelopp d'un voile teint de sang.

Cette visite finie--elle me semblait avoir dur un sicle--nous
retournmes, Brouquens et moi,  Canoles, car M. de Chambeau s'tait
cach ds l'arrive de Tallien. Quand nous nous retrouvmes seuls,
l'altration du visage de Brouquens me frappa. Il se jeta sur un canap
dans un tat d'agitation dont je fus toute saisie, et comme on est
toujours dispos  supposer, par un fond de personnalit, qu'il est
question de soi dans l'motion de ses amis, je m'informai de la cause de
son trouble avec une mortelle inquitude. Hlas! dit-il, vous avez vu
cette montre donne par Tallien  Mme de Fontenay. Eh! bien, c'est celle
de ce pauvre Saige!--le maire de Bordeaux, l'ami intime de Brouquens et
une des premires victimes de la Terreur  Bordeaux.--Lorsqu'il fut
condamn, il la posa sur le bureau du tribunal de sang, en disant:
_Tenez, je ne veux pas que le bourreau en profite_. Et Tallien la prit
et la mit dans sa poche.

On comprend la rpulsion que m'inspira ce rcit. J'aime  croire que la
citoyenne Thrsia ignorait la chose quand elle accepta le prsent.


IV

Deux heures aprs mon retour  Bordeaux, Alexandre, le secrtaire de
Tallien, m'apporta l'ordre par lequel il tait enjoint  la municipalit
de Bordeaux de dlivrer un passeport au citoyen Latour et  sa femme,
avec deux jeunes enfants, pour se rendre  la Martinique  bord du
navire _la Diane_. Une fois munie de ce prcieux papier, il ne me
restait plus qu' rappeler mon mari  Bordeaux, car le capitaine
amricain n'aurait pas voulu le prendre  son bord, si ces papiers
n'eussent pas t en rgle.

Ce voyage de Tesson  Bordeaux offrait autant de difficults que de
dangers. Bonie, comme je l'ai dit plus haut, ne recula pas un instant et
partit pour Blaye ds la mare descendante. Il s'tait dj procur un
passeport rgulier pour lui-mme, car on ne pouvait, sans cela, sortir
du dpartement ni pntrer dans celui de la Charente-Infrieure o se
trouvait Tesson,  dix lieues des frontires de la Gironde. Mais une
fois rentr dans la Gironde, une simple carte de sret, ne portant
aucun signalement, suffisait pour circuler dans tous les sens. Bonie
avait bien sa carte de sret personnelle; mais il en fallait une pour
mon mari. Il alla donc trouver un de ses amis, pour le moment malade et
alit, et sous prtexte qu'il avait gar sa propre carte, il lui
emprunta la sienne pour quelques jours. Le pauvre malade ne se douta
jamais au fond de son lit du danger qu'il avait couru; car, assurment,
si mon mari et t arrt nanti de cette carte, le vritable possesseur
serait mont avec lui sur l'chafaud. Le passeport de Bonie spcifiait
qu'il allait chercher des grains dont la Charente-Infrieure regorgeait,
tandis qu'on en manquait absolument  Bordeaux, o les boulangers
mettaient toutes espces de farines dans leur pain, farine d'avoine, de
fves, etc., etc.

Bonie partit dans la soire. Si j'ai un ennemi dans le monde, je ne lui
souhaiterais pas d'autre punition que d'prouver l'inquitude mortelle
que je ressentis pendant les trois jours qui suivirent.  une poque o
le sang coulait  flots tous les jours, o tant de malheureuses victimes
avaient pri par la trahison et la lchet de ceux dont ils taient les
bienfaiteurs, je venais de remettre la vie de ce que j'avais de plus
cher au monde entre les mains d'un homme que je connaissais depuis six
mois  peine. Le rle de rvolutionnaire qu'il jouait si bien, tait-ce
rellement un rle? n'tait-ce pas plutt ses bons sentiments qui
taient simuls? Je cherchais  repousser ces affreux soupons, mais
plus je me reprsentais le danger que courait la vie de Bonie, en allant
chercher le malheureux proscrit, danger auquel il s'exposait uniquement
pour moi, et moins je trouvais simple et explicable son dvouement, 
moins que ce ne ft pour le livrer. On m'a bien rapport depuis qu'un
sentiment violent et insurmontable, dont il ne m'a jamais laiss
concevoir le moindre soupon, et qu'il savait tre sans espoir, avait
lev son me au point de lui inspirer ce dvouement extraordinaire.
Rien ne me permet d'admettre une telle explication. On disait aussi
d'ailleurs qu'il tait trs attach  Mlle de Sansac, dont il grait les
affaires; mais celle-ci avait beaucoup d'annes de plus que lui, et sa
sant tait ruine. D'un autre cot il aimait passionnment sa jeune
femme, morte en couches  dix-huit ans, moins d'une anne auparavant, et
il ne semblait pas encore consol de l'avoir perdue.

Quoi qu'il en ft, j'avais calcul tous les instants qu'il mettrait 
accomplir ce prilleux voyage. J'en comptais les minutes avec anxit,
et le troisime jour au soir, vers 9 heures, je croyais pouvoir esprer
que le bateau de passage montant tous les jours de Blaye avec la mare
ramnerait le voyageur si ardemment attendu. La fivre d'impatience qui
me dvorait ne me permit pas de rester dans la maison. J'allai sur les
Chartrons,  la nuit, avec M. de Chambeau,  l'endroit o je savais
qu'arrivait le bateau de Blaye. L'obscurit tait si grande qu'on ne
distinguait pas l'eau de la rivire. Je n'osais demander aucun
renseignement, car je savais tous les points de la rivire o l'on
dbarquait garnis de nombreux espions de police. Enfin, aprs une longue
attente, nous entendmes sonner neuf heures et demie, et M. de Chambeau,
qui n'avait pas de carte de sret, m'observa que nous n'avions plus
qu'une demi-heure pour rentrer sans danger  la maison. Deux matelots
parlant anglais passaient  ce moment prs de moi. Je me hasardai  leur
demander, dans leur langue, l'tat de la mare. Ils rpondirent sans
hsiter qu'il y avait dj une heure _de descendant_. Perdant alors tout
espoir pour ce jour-l, je retournai dsole  la maison, o je passai
la nuit  imaginer avec angoisse tous les obstacles qui avaient pu
arrter Bonie et son malheureux compagnon. Assise sur mon lit,  ct de
mes deux chers enfants, je prtais l'oreille pour saisir le moindre
bruit qui pt ranimer mon espoir. Hlas! jamais la maison n'avait t
aussi silencieuse.

Pendant que je tremblais ainsi d'inquitude et d'impatience, pendant que
j'tais hante par la terrible vision de mon mari reconnu, arrt,
conduit au tribunal et de l tran sur l'chafaud, il dormait
tranquillement tendu sur un confortable lit, prpar  son intention,
dans une chambre inhabite et solitaire de la maison, par Bonie, avant
son dpart. Le matin, la bonne, venue pour habiller ma petite fille, me
dit d'un air indiffrent:  propos, madame, M. Bonie est l qui demande
si vous tes leve? Je fis un effort prodigieux sur moi-mme pour ne
pas jeter un cri, et l'on comprend que ma toilette ne fut pas longue.
Bonie entra alors et m'apprit qu'ils taient arrivs trop tard  Blaye
pour prendre le bateau ordinaire, sur lequel d'ailleurs mon mari aurait
pu tre reconnu. Il avait nolis une barque de pcheur, quoiqu'il y et
encore trois heures _de descendant_. Le vent tant favorable et trs
fort, ils avaient, son compagnon et lui, mis  la mer et bientt
regagn, puis dpass le bateau ordinaire. Aussi taient-ils dj
arrivs quand je les attendais et me dsesprais sur le bord de la
rivire.

Je mourais d'impatience de pntrer dans la chambre o se trouvait
l'tre que j'aimais le plus en ce monde. Mais Bonie me conseilla de
m'habiller comme si je devais sortir, afin de tromper ma berceuse, et
cette prcaution trs ncessaire me sembla un supplice. Enfin, une
demi-heure aprs, je sortis sous le prtexte de faire quelques
emplettes, et ayant t rejoindre Bonie, il me conduisit, par un
escalier drob, dans la chambre de mon mari. Enfin, nous nous
retrouvions, aprs six mois de la plus douloureuse absence!

La vie est marque de souvenirs lumineux qui brillent comme une belle
toile dans une nuit obscure. Le jour de notre runion est du nombre.
Nous n'tions pas sauvs. Un danger plus pressant, plus rapproch, plus
positif qu'aucun de ceux que nous avions courus nous menaait mme;
cependant nous tions heureux, et la mort, que nous pouvions entrevoir
toute proche, ne nous effrayait plus, depuis qu'il nous tait possible
d'esprer que, si elle devait nous frapper, elle nous frapperait
ensemble.

Je voulus savoir les dtails de ce voyage si prilleux. Mon mari me les
conta.

Bonie,  son arrive  Tesson, avait pouvant par son accoutrement de
sans-culotte, son bonnet rouge, son grand sabre, la bonne Mme Grgoire.
Elle nia effrontment le sjour de mon mari  Tesson. Bonie eut beau
prier, conjurer, parler de moi, de mes enfants, rien ne put la flchir.
 bout d'argument, il dchira la doublure de son gilet, un tira un petit
papier, le mit sur la table et sortit dans la cour. Ce petit papier
contenait ces seuls, mots crits de ma main: Fiez-vous au porteur. Dans
trois jours nous serons sauvs. La bonne Grgoire ne vit pas plutt ce
brigand, comme elle le nomma, hors de la chambre, qu'elle courut porter
le billet au pauvre reclus. Mon mari en ayant pris connaissance,
prescrivit de faire entrer Bonie. Mais ce n'est pas sans une grande
frayeur que Mme Grgoire introduisit dans la chambre, d'o M. de La Tour
du Pin n'tait pas sorti depuis deux mois, cet inconnu qu'elle ne
pouvait se dcider  considrer comme un sauveur.

 la nuit, mon mari se revtit des habits de paysan que je lui avais
envoys auparavant, et Bonie et lui partirent  pied, en prenant des
chemins que M. de La Tour du Pin connaissait. Ils atteignirent la grande
route de Blaye  la pointe du jour. Aprs avoir parcouru quelques lieues
sur cette grande route qui tait, comme toutes celles de France,  cette
poque, dans le dernier degr de destruction, mon mari se dclara hors
d'tat d'aller plus loin et se coucha sur le bord du chemin. Bonie, le
voyant ple et sans force, crut qu'il allait mourir, et son dsespoir
fut extrme. Heureusement un paysan, qui allait au march  Blaye avec
sa charrette, passa. Rassur par le costume de patriote de Bonie, il
consentit  faire monter les deux voyageurs auprs de lui, et ils
arrivrent  Blaye assez reposs pour gagner le port  pied. Dans ce
terrible temps, tout tait danger, et deux hommes, dont l'un avait les
apparences d'un mendiant, n'auraient pu proposer  un batelier de frter
une barque pour eux seuls sans veiller les soupons. Mais Bonie pensait
 tout. Il raconta qu'il avait t envoy par je ne sais quelle commune
au-dessus de Bordeaux avec la mission d'acheter des grains pour le
peuple. Personne ne s'tonna donc qu'il prt un bateau pour son service
particulier et qu'il donnt passage, par charit,  un pauvre citoyen
malade vad des dpartements insurgs. Cette dernire phrase tait
ncessaire pour viter le soupon qu'aurait pu faire natre dans
l'esprit du patron de la barque l'absence d'accent gascon chez M. de La
Tour du Pin.

Lorsqu'aprs de longues annes on rappelle  sa mmoire le degr de
soupon, d'absurdit, de draison et de crainte sous lequel les
intelligences taient comme enchanes en France,  cette poque bien
nomme de _la Terreur_, on ne le comprend pas. Les raisonnements les
plus simples,  la porte d'un enfant de dix ans, auraient suffi
cependant pour dissiper le trouble et la frayeur des gens rflchis. On
ne se demandait pas, par exemple: Comment meurt-on de faim  Bordeaux,
tandis que les denres de premire ncessit regorgent de l'autre ct
de la rivire? Personne ne pouvait l'expliquer, et certainement aucun
paysan de Blaye ou de Royan n'et os apporter deux sacs de farine  la
grande ville, sans courir le risque d'tre appel _accapareur_. Ces
faits n'ont t claircis par aucun des mmoires du temps. J'en laisse
le soin  l'Histoire et je reviens  la mienne.




CHAPITRE XVI

I. Dlivrance du passeport  la mairie.--Tallien tant rappel, Ysabeau
le vise sans s'en douter.--Julien de Toulouse et ses regrets.--M. de
Fontenay et les diamants de sa femme.--Derniers prparatifs.--II. Adieux
 Marguerite.--M. de Chambeau nous accompagne.--Embarquement sur le
canot de la _Diane_.--Les visites des navires de guerre.--Danger d'tre
reconnu vit  Pauillac.--III. La Diane et son quipage.--Installation
 bord.--Une manire de dormir peu commode.--Le capitaine Pease et les
Algriens.--L'_Atalante_.--La _Diane_ lui chappe.--Auprs des
Aores.--Refus providentiel du capitaine d'y dbarquer ses
passagers.--IV. Le sacrifice des boucles blondes et les frivolits de la
vie.--La cuisine de la _Diane_ et le cuisinier Boyd.--Craintes au sujet
des vivres.--Le chien du bord.--Le pilote.--La rade de Boston.--Joie de
l'arrive.


I

J'ai dj dit comment j'avais pris, deux mois auparavant, un certificat
de rsidence  neuf tmoins sous le nom de Dillon Gouvernet. Il fallait
maintenant aller chercher un passeport au nom de Latour, et viter celui
de Dillon, trop connu  Bordeaux. Je me dcidai  remplacer le nom de
Dillon par celui de Lee, que mon oncle, lord Dillon, ajoutait au sien,
depuis qu'il avait hrit de lord Lichfield[156], son grand-oncle et mon
arrire-grand-oncle. Il n'y avait pas  reculer. On fermait le bureau
des passeports  9 heures, et nous allmes,  8 h. 30  la commune. Il
faisait compltement nuit. C'tait le 8 mars 1794. Mon mari marchait
assez loin devant avec Bonie. Je suivais accompagne d'un ami de ce
dernier, portant dans mes bras ma fille ge de six mois et tenant par
la main mon fils, qui n'avait pas alors quatre ans.  cause du nom
anglais ou amricain que je voulais prendre, j'tais vtue en dame, mais
trs mal mise et coiffe d'un vieux chapeau de paille. Nous nous rendons
dans une salle de l'htel de ville, qui tait remplie de monde. C'tait
l que l'on vous remettait la carte ou permission sur le vu de laquelle
le bureau des passeports vous en dlivrait un. Je frmissais que quelque
habitant de Saint-Andr-de-Cubzac ou de Bordeaux ne nous reconnt. Nous
prenions donc soin, M. de La Tour du Pin et moi, de nous tenir loigns
l'un de l'autre et d'viter les parties claires de la salle.

Munis de cette carte nous montons au bureau des passeports, et comme
nous y entrions, nous entendons l'employ s'crier: Ah! ma foi, en
voil bien assez pour aujourd'hui: le reste  demain. Tout retard nous
et cot la vie, comme on va le voir. Bonie s'lance par dessus le
bureau en disant: Si tu es fatigu, citoyen, je vais crire pour toi.
L'autre y consent, et Bonie rdige le passeport collectif de la famille
Latour. Il y avait encore beaucoup de monde dans le bureau. Aussi,
lorsque le municipal, en bonnet rouge, dit: Citoyen Latour, te ton
chapeau qu'on fasse ton signalement, il me prit un battement de coeur si
violent que je fus sur le point de me trouver mal. Heureusement j'tais
assise dans un coin obscur du bureau. Au mme moment mon fils levant les
yeux se rejeta sur moi, cachant son visage dans ses petites mains. Mais
je pensai qu'il avait eu seulement peur de ces hommes en bonnet rouge et
ne lui dis rien.

Le passeport sign, nous l'emportmes avec une vive satisfaction,
quoique nous fussions pourtant bien loin d'tre sauvs. Il avait t
convenu que, pour ne pas nous trouver tous deux dans la mme maison, et
pour n'avoir pas  traverser Bordeaux le lendemain matin, en plein jour,
M. de La Tour du Pin coucherait chez le consul de Hollande, M. Meyer,
qui habitait la dernire maison des Chartrons et nous tait entirement
dvou. M. de Brouquens nous avait attendus dans la rue. Il l'y
conduisit. Quant  moi, aprs avoir ramen mes enfants  la maison, je
me rendis chez Mme de Fontenay, o je croyais rencontrer Tallien qui
devait viser notre passeport. Je la trouvai dans les larmes. Tallien
avait reu son ordre de rappel et il tait dj parti depuis deux
heures. Elle-mme devait se mettre en route le lendemain, et elle ne me
cacha pas ses craintes que le froce Ysabeau, collgue de Tallien, ne
refust de viser notre passeport. Mais Alexandre, le secrtaire de
Tallien, affirma, sur sa tte, qu'il le viserait. Comme il signait
toujours, disait-il,  10 heures, en sortant du thtre, il avait hte
de souper, et ne regardait gure les pices qu'on lui prsentait. La
Providence, dans sa bont, avait voulu qu'Ysabeau et demand  Tallien
de lui laisser Alexandre, son secrtaire, qui non seulement lui tait
trs utile mais avait mme eu l'adresse de se rendre ncessaire.

Au moment o j'entrais chez Mme de Fontenay, Alexandre en sortait pour
aller  la signature. Il prit le passeport et l'intercala au milieu de
beaucoup d'autres. Ysabeau, ce jour-l, trs proccup de l'arrive d'un
nouveau collgue attendu le lendemain, signa sans faire attention, et
ds qu'Alexandre fut libre de sortir, il accourut chez Mme de Fontenay
o j'attendais plus morte que vive. Je ne m'y trouvais, pas seule. Un
personnage que je ne connaissais pas et  l'aspect assez soucieux tait
l galement. Cet homme n'tait autre que M. de Fontenay. Faisant fi des
sentiments de dlicatesse les plus lmentaires, il venait demander  sa
femme de le sauver. Alexandre arriva, tenant le passeport dploy  la
main. Il tait tellement essouffl qu'il tomba sur un fauteuil sans
pouvoir articuler autre chose que ces mots: Le voil!

Mme de Fontenay l'embrassa de tout son coeur, moi de mme, car notre
sauveur, en ralit, c'tait lui. Jamais depuis je ne l'ai revu, et
peut-tre aura-t-il pay de sa tte les services rendus  beaucoup de
gens qui ne s'en sont pas souvenus.

Le jeune envoy de la Convention, qui arriva le lendemain, se nommait
Julien de Toulouse[157]. On l'envoyait  Bordeaux pour y ranimer le
patriotisme. Il avait dix-neuf ans, et sa cruaut a surpass tout ce que
ces temps affreux ont prsent de plus atroce. Nous emes l'honneur de
lui causer, par notre fuite, de cuisants regrets. Il s'arracha les
cheveux de rage, en apprenant que nous lui avions chapp, car,
dclarait-il, nous tions mentionns dans ses notes.

Alexandre se prparait  partir, et comme il tait prs de minuit, je me
levai pour sortir avec lui. Mme de Fontenay me retint en me disant
qu'elle me ferait reconduire, mais qu'auparavant elle dsirait me
montrer quelque chose de joli. Je la suivis dans sa chambre  coucher,
o M. de Fontenay, toujours silencieux, nous accompagna. D'un tiroir
elle tira un mouchoir et l'tendit sur une table. Puis ouvrant une belle
cassette formant crin, elle en sortit des parures de diamants de la
plus grande magnificence et les jeta ensuite,  mesure qu'elle me les
montrait, ple-mle sur le mouchoir. Lorsqu'elle eut ainsi vid toutes
les cases de la cassette, sans y laisser la moindre chose, elle noua les
coins du mouchoir et le tendit  M. de Fontenay avec ces mots: Prenez
tout. Et il le prit en effet, et sortit sans avoir ouvert la bouche. Je
me montrai fort surprise. Elle s'en aperut, et rpondant  ma pense,
me dit: Il m'en avait donn une partie; le reste venait de ma mre. Lui
aussi part demain pour l'Amrique.

Je n'aurais pas racont ce fait qui m'est tranger, si deux ans aprs,
me trouvant  Madrid, je n'eusse appris que M. de Fontenay, ayant voulu
y vendre des diamants, avait t souponn de complicit dans le vol de
ceux qui avaient t drobs au garde-meuble de Paris. Mon rcit
constate avec certitude que ce soupon tait injuste. Mais M. de
Fontenay honteux, parat-il, du mariage de sa femme avec Tallien, ne
voulut pas avouer qu'elle lui avait donn ces diamants, ni faire mention
de l'poque o il les avait accepts, de trs bonne volont et sans
compliment, en ma prsence.

Je passai la nuit  arranger quelques effets que Zamore emporta de bonne
heure. J'avais fait semblant de me dshabiller, et je me gardai de
rveiller ma bonne. Ds que nous fmes seuls, mon fils, couch dans un
lit voisin du mien, se leva sur son sant et m'appela. Grande fut ma
frayeur, car je craignis qu'il ne ft malade. Je m'approchai aussitt de
lui. Alors, jetant ses petits bras autour de mon cou et collant sa
bouche  mon oreille, il me dit: J'ai bien vu papa, mais je n'ai rien
dit  cause de ces mchantes gens! Ainsi la terreur, dans le bureau des
passeports, avait agi mme sur un enfant g de moins de quatre ans.


II

Tous nos bagages taient  bord depuis trois jours, sans que mon
espionne se ft doute que toutes les armoires et tous les tiroirs
avaient t vids. Je fis de tendres adieux  ma bonne Marguerite. Ne
pensant qu' moi, elle tait heureuse de me voir chapper aux dangers
qui me menaaient. Je la laissai sous la protection de M. de Brouquens,
bien au courant de mon attachement pour elle. Enfin, le 10 mars, prenant
ma fille[158] dans mes bras et mon fils[159] par la main, je dis  la
berceuse que je les menais sur les alles de Tourny,  cette poque
encore la promenade habituelle des enfants, et que je reviendrais dans
une heure ou deux.

Au lieu de, cela, je me dirigeai vers les glacis du Chteau-Trompette,
o je rejoignis M. de Chambeau,  qui j'avais donn rendez-vous. Il
avait galement obtenu un passage sur notre bateau. J'ai dit comment,
sous un nom suppos, M. de Chambeau se cachait  Bordeaux, o il courait
le danger imminent d'tre reconnu. La nouvelle venait de lui parvenir
que son pre, bon gentilhomme de Gascogne et habitant dans sa terre prs
d'Auch, dnonc par un valet de chambre  son service depuis trente ans,
avait t arrt et mis en prison. Par la lecture des papiers saisis
lors de l'arrestation, on sut que son fils, aprs avoir t pris pendant
la campagne de 1792, avait ensuite migr, puis qu'il tait rentr en
France et se cachait  Bordeaux.

M. de Chambeau devait donc quitter cette ville dans le plus court dlai.
Mais quel asile choisir? Dans la matine du jour o nous devions aller
chercher notre passeport, je me trouvais chez M. de Brouquens avec M. de
Chambeau. Comme je l'entretenais de sa situation, je lui dis en
plaisantant: Si je vous donnais une procuration pour aller grer mon
habitation  la Martinique, vous prendriez un passeport d'embarquement
sur la _Diane_. L'ide fut trouve meilleure que je ne pensais. M. de
Brouquens alla chez son notaire. La procuration fut dresse. Je la
signai de mon vritable nom, et une heure aprs, M. du Chambeau tenait
entre les mains un bon passeport, vis probablement, srement mme, par
le reprsentant Ysabeau. Ce passeport ne lui parvint qu' onze heures du
matin.  midi M. de Chambeau tait prt  partir, muni d'une douzaine de
chemises, pour tout bagage, la bourse garnie de vingt-cinq louis que lui
donna M. de Brouquens, ravi de s'chapper, et, avec ses vingt-cinq ans,
plein de bonne humeur, d'activit et d'adresse  tout faire. C'tait un
charmant et aimable compagnon d'infortune, l'amiti que lui inspira mon
mari devint un culte qui ne s'est jamais dmenti un seul instant.

Je le trouvai donc au Chteau-Trompette accompagn d'un gamin charg de
son portemanteau qui ne pesait gure. Il prit la main d'Humbert, et
quand, arrivs au bout des Chartrons, nous apermes le canot de la
_Diane_, nous prouvmes l'un et l'autre un sentiment de joie comme on
n'en ressent pas souvent dans sa vie.

M. Meyer, chez qui mon mari avait couch, nous attendait. Nous
trouvmes, dj installs  djeuner, le bon Brouquens, Mme de Fontenay
et trois ou quatre autres personnes, parmi lesquelles un conseiller au
Parlement de Paris que Brouquens avait cach dans la compagnie des
vivres et dont je n'ai jamais su le vritable nom. On le plaisantait
fort, parce que, charg de faire nos vivres, il n'avait, dans l'espace
de trois jours, trouv pour tout, approvisionnement qu'un agneau qu'il
amenait tout blant. En ralit, la famine tait telle que nous n'avions
rien pu nous procurer. Quelques pots de cuisses d'oie, quelques sacs de
pommes de terre ou de haricots, une petite caisse de pots de confitures
et cinquante bouteilles de vin de Bordeaux composaient toute notre
richesse. Le capitaine Pease possdait bien quelques barriques de
biscuits, mais il avait dix-huit mois de date et venait de Baltimore. M.
Meyer m'en donna un petit sac de frais que je conservai pour faire de la
soupe  ma petite fille. Mais qu'importait tout cela compar  ce
rsultat: la vie de mon mari sauve!

Mme de Fontenay jouissait de son oeuvre. Son beau visage tait baign de
larmes de joie quand, nous montmes dans le canot. Elle m'a dit depuis
que ce moment, grce aux expressions de notre reconnaissante, comptait
comme le plus doux dont elle et conserv le souvenir.

Quand le capitaine s'assit au gouvernail, et cria: Off![160], un
sentiment d'indicible bonheur me pntra. Assise en face de mon mari
dont je conservais la vie, avec mes deux enfants sur mes genoux, rien ne
me paraissait impossible. La pauvret, le travail, la misre, rien
n'tait difficile avec lui. Ah! sans contredit, ce coup d'aviron que le
matelot donna au rivage pour nous en loigner a marqu le plus heureux
moment de mon existence.

Le navire la _Diane_ tait descendu, avec la mare prcdente, jusqu'au
Bec d'Ambez, o nous devions le rejoindre. On tait soumis, par ordre
suprieur,  l'obligation d'accoster un btiment de guerre stationn au
milieu de la rivire,  l'entre du port, comme une sentinelle. Le
capitaine se prpara  soumettre  la visite ses papiers nos passeports.
Ce fut un mauvais moment. Nous n'osions parler franais ni regarder en
l'air vers le pont du bateau de guerre. Le capitaine monta seul  bord.
Il ne savait pas un mot de franais, quoiqu'il y eut un an qu'il tait
_en embargo_  Bordeaux. Une voix cria du pont: Faites monter la femme
pour servir d'interprte; puis quelques grossires paroles pour
demander si elle tait jeune ou vieille. Une frayeur mortelle m'envahit.
Notre capitaine se pencha sur la balustrade et dit: Don't answer[161].
Je ne levai pas les yeux. En ce moment un bateau franais trs press et
plein d'hommes en uniforme s'approcha. Le capitaine, profitant de
l'incident, reprit ses papiers, sauta dans le canot et nous nous
loignmes aussi vite que nous le pmes.

Enfin nous trouvmes notre petit navire la _Diane_ et nous nous
installmes tant bien que mal  son bord. La seconde mare descendante
nous mena devant Pauillac. L nous emes encore  supporter la visite de
deux autres vaisseaux de garde. Mon mari, dj atteint du mal de mer,
s'tait couch. Les officiers qui vinrent  bord furent fort polis,
quoique questionneurs. Ils prirent une trs grande fantaisie pour mon
agneau qui, malheureusement, tait encore en vie. Ils me le demandrent
sans faon, promettant de m'envoyer en change une chvre, dont j'aurais
t charme pour mes enfants. Mais ils emmenrent l'agneau et la chvre
ne vint pas, car nous levmes bientt l'ancre pour nous rapprocher de
Pauillac, o la mer tait moins houleuse. Mon mari s'en trouva mieux.

Comme le vent tait absolument contraire et qu'il ne paraissait pas
devoir changer, le capitaine nous proposa d'aller dner  terre, o nous
trouverions peut-tre quelque chose  acheter pour complter nos vivres.
Nous y consentmes, et aprs avoir envoy  bord quelques pains, nous
nous mmes  table.  la fin du dner, une servante qui n'avait pas
encore paru, servit le dessert. Au bout d'un moment, s'adressant  mon
mari, elle lui dit: Citoyen, votre figure ne m'est pas inconnue, mais
je ne sais plus o je vous ai vu. Et la voil qui se met  chercher en
se grattant le front: Ah! oui, c'est  la foire de Bourg. Je souffle
ces mots au capitaine: Allons-nous-en tout de suite. Il se lve et
nous l'accompagnons. Mais la maudite servante nous suit et s'crie: Oh!
je sais bien o c'est maintenant, c'est  la foire de
Saint-Andr-de-Cubzac. Mme on m'a dit votre nom, mais je ne m'en
souviens plus. Cette assertion pouvait paratre rassurante. Elle ne le
fut pas assez, nanmoins, pour m'empcher d'prouver un grand
soulagement lorsque je me retrouvai dans ma cabine de la _Diane_, jurant
de ne plus mettre le pied  terre, le vent dt-il tre contraire pendant
un mois. Heureusement il en fut autrement, et le lendemain nous
laissmes la tour de Cordouan loin derrire nous.


III

Le petit brick sur lequel nous tions embarqus n'tait que de cent
cinquante tonneaux, c'est--dire comme une grosse barque. Son unique mt
tait trs haut, analogue en cela  celui de tous les navires de
construction amricaine. Comme son chargement se composait uniquement de
nos vingt-cinq caisses ou malles, il roulait horriblement. Mon
apprentissage maritime fut donc des plus pnibles.

Nous avions fait accord avec le capitaine pour notre nourriture. Mais,
aussi peu favoris que nous, il n'avait pu se procurer de vivres en
dehors de ceux que son consignataire tait parvenu  lui fournir des
magasins de la marine.

Au dpart de Bordeaux, un des quatre matelots avait fait une chute
terrible du haut, du mt dans la cale. Il tait hors de service. Trois
seulement restaient donc pour faire la manoeuvre. En somme, l'quipage
comprenait ces trois matelots, un mousse qui servait de domestique, le
capitaine, jeune homme assez peu habile, son contrematre, qui tait
comme lui de Nantucket, enfin un vieux marin rempli d'exprience, nomm
Harper, tranger au navire il est vrai, mais que le capitaine consultait
en toute occasion.

La chambre o le capitaine seul entrait tait, comme on le pense bien,
trs petite. Il nous avait donn une cabine pour mon mari et moi et une
autre  M. de Chambeau. Lui-mme couchait, dans la chambre, sur une
sorte de coffre qui servait de banc dans la journe. Mon mari ne quitta
pas son lit pendant trente jours. Il souffrait horriblement du mal de
mer et aussi de la mauvaise nourriture. Les seuls aliments qu'il
supportait taient le th  l'eau et quelques morceaux de biscuit
grill, tremp dans du vin sucr. Pour moi, quand j'y pense aprs tant
d'annes, je ne conois pas comment je pus rsister  la fatigue et  la
faim. Nourrice, de plus ge de vingt-quatre ans seulement, mon apptit
ne pouvait tre qu'excellent, et dans cette vie si nouvelle je n'avais
pas mme le temps de manger.

Heureusement le mouvement du vaisseau berait ma pauvre petite fille.
Elle dormait presque toute la journe. Mais cela mme faisait que, quand
elle me sentait couche  ses cts pendant la nuit, elle ne me laissait
pas de repos, et je ne pouvais dormir une demi-heure de suite. Dans la
crainte de l'touffer en roulant sur elle pendant mon sommeil, j'avais
imagin de me faire attacher, avec une bande de toile qui m'entourait le
milieu du corps, contre la planche du bord du lit, de manire que je ne
pouvais ni me retourner ni changer de position. Ma petite fille avait
ainsi toute la place qui lui tait ncessaire. Au dbut, ce mode de
couchage reprsentait pour moi un vritable supplice auquel je
m'accoutumai bientt cependant, car quelques jours aprs il me semblait
n'avoir jamais couch autrement.

Les Amricains taient,  cette poque, en guerre avec les Algriens,
qui leur avaient pris dj plusieurs vaisseaux. Notre capitaine avait de
ces corsaires une si grande terreur qu' deux lieues de la tour de
Cordouan il mit le cap au Nord et dclara que rien au monde ne le
rassurerait avant qu'il ne ft au nord de l'Irlande. Il comptait peu sur
la marine franaise pour le garantir des pirates, mais entirement sur
celle de l'Angleterre,  laquelle, pensait-il, les Algriens n'osaient
pas courir le risque de dplaire.

Nous cinglions donc, par un temps affreux d'quinoxe,  une vingtaine de
lieues des ctes de France, ce qui ne nous laissait pas sans inquitude
pour nous-mmes. Nous avions appris,  Pauillac, qu'une frgate
franaise--_Atalante_, je crois--ayant rencontr  la sortie du port de
la Rochelle un navire amricain sur lequel plusieurs Franais avaient
pris passage, s'tait empare de ces derniers et les avait mens 
Brest, o tous avaient t guillotins.

Cette rjouissante anecdote me rendait le voisinage des ctes de France
fort peu agrable. Mais quelques instances que je fisse auprs du
capitaine pour le dterminer  mettre le cap sur sa patrie, il ne
pensait et ne rvait qu'Algriens et esclavage, et M. de La Tour du Pin,
d'ailleurs, de mme opinion que lui, l'encourageait aussi  conserver la
direction du Nord.

Un jour nous tions enferms dans la chambre avec de la lumire en plein
jour, parce que le vent poussait les vagues dans les hublots et qu'il
avait fallu fermer les coutilles, quand la voix altre du matelot en
vigie sur le pont ft entendre ces mots trs, effrayants pour nous:
French man of war ahead[162]. Le capitaine ne fit qu'un saut sur le
pont, en nous ordonnant de ne pas paratre. Un coup de canon se fit
entendre. C'tait le commencement de la conversation de vie ou de mort
pour nous que la frgate entamait. Elle s'annona pour tre franaise et
arbora son pavillon. Nous dploymes au plus vite le ntre, et aprs les
questions d'usage, nous entendmes notre capitaine rpondre, car nous ne
pouvions distinguer les questions parties du navire franais: No
passengers, no cargo[163].  quoi l'_Atalante_ rpliqua: Venez 
bord. Le capitaine dit que la mer tait trop grosse. Elle tait, en
effet, dmonte, et comme nous avions mis en panne, nous tions
ballotts  ne pouvoir nous tenir debout sans appui. Alors l'imposante
questionneuse termina la conversation par le seul mot: Follow[164], et
reprit sa route. Nous redploymes notre unique voile pour nous mettre
avec soumission dans son sillage.

Le capitaine, redescendant, nous dit gaiement: Dans une heure il fera
nuit, et voil la brume qui s'lve. Jamais brouillard ne fut accueilli
avec plus de joie. Bientt nous perdmes de vue la frgate dans
l'obscurit, et comme nous faisions aussi peu de voile que possible,
malgr un coup de canon qu'elle tira comme pour dire: Venez donc! elle
gagnait peu  peu sur nous. Elle nous avait signal qu'elle entrait dans
Brest et de l'y suivre. Ds qu'il ft nuit, nous prmes la route
directement contraire, et le vent, trs fort, nous tant favorable, nous
nous en fmes au Nord-Ouest, toutes voiles dehors, sans nous embarrasser
si c'tait ou non la route de Boston, o nous devions aller.

Cet incident nous jeta compltement en dehors de notre direction, et les
brouillards pais dont nous fmes environns n'ayant pas permis de
prendre la hauteur pendant douze ou quinze jours, la couleur de l'eau
seule indiqua que nous nous trouvions dans les parages du banc de
Terre-Neuve. Un fort vent d'ouest nous refoulait toujours. Les vivres
commenaient  manquer et l'on nous mit  la ration d'eau. Nous
rencontrmes un navire anglais qui venait d'Irlande. Le capitaine alla 
bord. Il revint avec un sac de pommes de terre et deux petits pots de
beurre pour moi et mes enfants. Ayant compar sa position avec, celle
prise par le capitaine anglais, il constata que nous tions  cinquante
lieues au nord des Aores. En effet, depuis quelques jours, se sentant
hors d'atteinte des Algriens, notre capitaine avait gouvern au
Sud-Ouest par un bon vent de nord-est.

En l'apprenant, mon mari le conjura de nous dbarquer aux Aores, d'o
nous aurions pu passer en Angleterre. Le capitaine ne voulut jamais y
consentir. La Providence en avait autrement dcid. Combien je l'en ai
remercie depuis! Cependant nous en murmurmes alors, aveugles humains
que nous sommes! Si nous avions t en Angleterre, nous y serions
arrivs au moment de l'expdition de Quiberon. Mon mari y aurait certes
pris part avec ses deux amis, M. d'Hervilly et M. de Kergaradec. Il
aurait pri avec eux.

Mais Dieu ne voulait pas me priver de toutes les annes de bonheur
domestique dont il m'a favorise par la suite sur cette terre. S'il m'a
repris les enfants que j'avais alors et ceux qui depuis avaient fait de
moi une mre si heureuse et si orgueilleuse, peut-tre me laissera-t-il
pour me fermer les yeux, je l'espre, celui de tous que j'ai le plus
aim, l'unique fils qui me reste[165], et aussi mes deux
petits-enfants[166] pour lesquels j'ai une vritable adoration. De ces
derniers l'un, une petite-fille, m'a t confie et je l'ai leve. Je
la considre comme mon propre enfant et en mme temps comme une amie
bien chre.


IV

Ma vie de bord, toute dure qu'elle ft, m'tait pourtant utile en ce
sens qu'elle avait forcment loign de moi toutes les petites
jouissances dont on ne connat pas le prix quand on les a toujours
possdes. En effet, prive de tout, sans un moment de loisir, entre les
soins  donner  mes enfants et  mon mari malade, non seulement je
n'avais pas fait ce que l'on appelle _sa toilette_ depuis que j'tais 
bord, mais je n'avais mme pu ter le mouchoir de madras qui me serrait
la tte. La mode tait encore alors  la superficialit de la poudre et
de la pommade. Un jour, aprs la rencontre de l'_Atalante_, je voulus me
coiffer pendant que ma fille dormait. Je trouvai mes cheveux, que
j'avais trs longs, tellement mls que, dsesprant de les remettre en
ordre et prvoyant apparemment la coiffure _ la Titus,_ je pris des
ciseaux et je les coupai tout  fait courts, ce dont mon mari fut fort
en colre. Puis je les jetai  la mer, et avec eux toutes les ides
frivoles que mes belles boucles blondes avaient pu faire natre en moi.

Mon temps de rcration  bord tait celui que je passais dans la
cuisine, espce de caisse de berline sans portires attache au mt. On
s'y tenait assis dans le fond et les marmites bouillaient sur une sorte
de fourneau qu'on allumait du dehors. Il arrivait bien parfois qu'un
faux coup de gouvernail nous gratifiait d'une vague qui nous arrosait,
mais nous y avions chaud, du moins aux pieds. Je dis nous, car je
n'tais pas seule dans cette charmante cuisine. Un matelot, qualifi du
nom de cuisinier, venait me chercher et m'installait  ct de lui dans
la place, o je restais une ou deux heures  faire cuire nos haricots
provenant de Baltimore et vieux dj d'une anne passe dans les
magasins de Bordeaux. Il s'appelait Boyd, avait vingt-six ans, et, sous
le masque de graisse et de goudron qui lui couvrait le visage, on
pouvait distinguer une trs belle figure. Fils d'un fermier des environs
de Boston, il possdait une ducation bien suprieure  celle qu'un
homme de sa classe aurait eue en France. Tout d'abord il avait compris
que j'tais une _lady_[167] dsireuse d'acqurir des connaissances sur
tout ce qui se faisait  la campagne dans son pays. C'est  lui que je
dois de n'avoir t trangre  aucune de mes occupations quand j'ai d
remplir l'emploi de fermire. Mon mari disait en riant: Les fves sont
en pure parce que ma femme s'est oublie avec Boyd.

Lorsqu'on nous mit  la ration d'eau, il me promit de ne pas nous en
laisser manquer, ce qui tait bien utile  mon mari qui ne pouvait boire
que du th, sous peine d'tre repris du mal de mer. Personnellement je
souffrais beaucoup du dfaut d'alimentation. Le biscuit avait acquis un
tel degr de duret que je ne pouvais plus le manger sans avoir les
gencives en sang. Quand je cherchais  l'attendrir en le mouillant il en
sortait des vers qui me dgotaient horriblement. Pour mes enfants je le
broyais et je leur en faisais une bouillie,  laquelle j'avais dj
consacr les deux petits pots de beurre que nous avait donns le
vaisseau anglais. Le manque de nourriture avait tari mon lait, et je
voyais ma fille dprir  vue d'oeil, tandis que mon fils me demandait en
pleurant une de nos pommes de terre dont il avait mang la dernire
depuis plusieurs jours. Cette situation tait affreuse. La crainte de
voir mourir de faim mes enfants ne me quittait plus.

Depuis dix jours nous n'avions pu prendre la hauteur, et la brume tait
si paisse que, mme sur notre petit vaisseau, on ne voyait pas le
beaupr. Le capitaine ne savait o il se trouvait. Le vieux Harper
assurait bien qu'il sentait les brises de terre, mais nous pensions
qu'il cherchait  nous rassurer.

Enfin, le 13 mai 1794,  la pointe du jour, le temps tant chaud et la
mer calme, nous montmes nous asseoir sur le pont avec les enfants, pour
nous distraire et respirer l'air. La brume tait toujours aussi paisse,
et le capitaine affirmait que, quelle que ft la terre o nous
aborderions, elle tait encore loigne de cinquante ou soixante lieues
au moins. Je remarquai nanmoins l'agitation du chien, un terrier noir,
que j'aimais beaucoup et qui m'avait pris en amiti,  la grande
impatience du capitaine, son propritaire. La pauvre bte allait 
l'avant, aboyait, revenait ensuite vers moi, lchait les mains et le
visage de mon fils, puis reprenait la mme course. Ce singulier mange
durait depuis une heure dj, lorsqu'un petit bateau
pont--_pilot-boat_[168]--passa prs de nous, et l'homme qui le montait
cria en anglais que si nous ne changions de direction, nous allions
nous perdre contre le cap. On lui jeta alors une corde et il sauta 
bord. Dire la joie que nous ressentmes en voyant ce pilote de Boston
est impossible.

Nous nous trouvions, sans le savoir,  l'entre de cette magnifique
rade, dont le plus beau lac de l'Europe ne peut donner aucune ide.
Quittant une mer dont les flots se brisent avec fureur sur des rochers,
on pntre par un goulet, o deux vaisseaux ne pourraient passer de
front, dans une eau paisible et unie comme un miroir. Un lger vent de
terre s'leva pour nous montrer, comme dans un changement de dcors au
thtre, la terre amie qui allait nous accueillir.

Les transports de mon fils ne peuvent se peindre. Il avait entendu
parler pendant soixante jours des dangers auxquels nous avions, grce au
Ciel, chapp. Sa raison de quatre ans lui laissait entrevoir qu'il
faudrait vivre dsormais priv de beaucoup de bonnes choses, pour viter
ces gens en bonnet rouge dont il avait eu si peur et qui menaaient de
tuer son pre. Le souvenir du pain bien blanc et du bon lait d'autrefois
venait troubler souvent sa jeune imagination. Il trouvait peu agrable
de n'en plus avoir, et cette vague rminiscence du pass le faisait
pleurer sans motif. Mais lorsqu'il aperut, de cet troit goulet o nous
entrions, les prs verts, les arbres en fleurs et toute la beaut de la
plus luxuriante des vgtations, sa joie fut sans gale.

La ntre, pour tre plus raisonnable, n'en tait pas moins vive.

FIN DE LA PREMIRE PARTIE




NOTES


[1: Humbert-Frdric, comte de la Tour du Pin de Gouvernet.]

[2: Ccile-Elisabeth-Charlotte de la Tour du Pin de Gouvernet.]

[3: Alix--dite Charlotte--de La Tour du Pin de Gouvernet.]

[4: Frdric-Claude-Aymar, comte de La Tour du Pin de Gouvernet, puis
marquis de La Tour du Pin et marquis de Gouvernet.]

[5: Extrait du _Supplment littraire du Petit Journal_, n du 4 janvier
1889.]

[6: N  Lige le 17 mars 1787, mort dans cette ville le 16 novembre
1879, tant archevque de Tyr.]

[7: Guillaume 1er, roi des Pays-Bas.]

[8: Domaine de Noisy, prs de Dinant, en Belgique, proprit  cette
poque du comte de Liedekerke Beaufort, beau-pre de l'auteur de la
lettre.]

[9: Le premier point.]

[10: Les vaillants seuls sont dignes des belles.]

[11: Guillaume Ier, roi des Pays-Bas.]

[12: Louis-Joseph-Xavier-Franois, n  Versailles, le 22 octobre 1781,
mort  Meudon, le 4 juin 1789.]

[13: L'auteur crit en 1820.]

[14: Charlotte Dillon.]

[15: Mlle Marie Rogier.]

[16: Auteur des mmoires.]

[17: Ensuite Comte de La Tour du Pin de Gouvernet, puis Marquis de La
Tour du Pin.]

[18: Robert Lec, quatrime et dernier Earl of Lichfield.]

[19: Henry Augustus XIIIe viscount Dillon.]

[20: Marie-Sophie-Dorothe, princesse de Wurtemberg, seconde femme de
l'empereur Paul Ier.]

[21: Honorable Catherine Dillon.]

[22: C. Caesari Augusti F. L. Caesari Augusti F. os Designato
Principibus Juventitus.

 Caus Csar, fils d'Auguste,  Lucius Csar, fils d'Auguste et Consul
dsign, Princes de la Jeunesse.]

[23: Caus et Lucius taient fils d'Agrippa et petits-fils d'Auguste qui
les avait adopts comme ses hritiers.]

[24: Marie-Josphine-Rose Tascher de La Pagerie, plus tard l'impratrice
Josphine.]

[25: Alexandre de La Touche et Betsy de La Touche, plus tard duchesse de
Fitz-James.]

[26: Frances Dillon, plus tard femme du gnral comte Bertrand.]

[27: Frdric-Sraphin, dit d'abord le comte de Gouvernet, puis le comte
de La Tour du Pin de Gouvernet; cr pair et marquis de La Tour du Pin,
par lettres patentes du 17 aot 1815 et du 13 mars 1820.]

[28: Jean-Charles de Fitz-James, 3e duc de Fitz-James.]

[29: Charles de Fitz-James, 2e duc de Fitz-James, marchal de France.]

[30:  cette poque M. le comte de Gouvernet.]

[31: Louis-Apollinaire de La Tour du Pin Montauban.]

[32: Claire-Suzanne de La Tour du Pin de Gouvernet. Devint par son
mariage marquise de Lameth.]

[33: Nom donn  l'administration spciale charge de rgler les
dpenses du roi consacres aux divertissements de tous genres qui
n'taient pas habituels.]

[34: pousa M. Permont.]

[35: La Folie-Joyeuse.]

[36: Chles.]

[37: Henry XIe viscount Dillon.]

[38: Une poigne de main.]

[39: Mme de Rothe.]

[40: Mgr Dillon, archevque de Narbonne.]

[41: Sir William Jerningham.]

[42: Miss Charlotte Jerningham, depuis Lady Bedlinfeld.]

[43: George-William Jerningham.]

[44: Charles Jerningham, frre de sir William Jerningham.]

[45: Charles, Alexandre et Thodore de Lameth.]

[46: Fils du marquis de Lameth.]

[47: Louise-Charlotte de Bthune pousa en 1778 le marquis de La Charce,
dit le marquis de La Tour du Pin.]

[48: Le comte de Provence, depuis Louis XVIII, et le comte d'Artois,
depuis Charles X.]

[49: Louis-Jean-Marie duc de Penthivre, fils du comte de Toulouse.]

[50: Louis-Henri-Joseph duc de Bourbon, fils du prince de Cond.]

[51: Louis-Antoine-Henri duc d'Enghien, fils du duc de Bourbon.]

[52: Une poigne de main.]

[53: Soeur de Louis XVI.]

[54: Marie Josphine-Louise de Savoie, femme du comte de Provence.]

[55: Comte de Provence.]

[56: Madame Marie-Adlade et Madame Marie-Louise-Thrse-Victoire.]

[57: Louis-Joseph-Xavier-Franois, 1er dauphin, n  Versailles le 22
octobre 1781, mort  Meudon le 4 juin 1789.]

[58: Guillaume V.]

[59: Frdric-Guillaume II.]

[60: Marie-Franois-Henri de Franquetot, marquis puis duc de Coigny,
pair et marchal de France. 1737-1821.]

[61: Mme de Genlis tait la nice et sa fille Mme de Valence, par
consquent, la petite nice de Mme de Montesson]

[62: Louis-Philippe, duc d'Orlans, n en 1725 mort en 1785 pre de
Philippe-galit.]

[63: Zare, tragdie de Voltaire, 1732.]

[64: Orosmane.]

[65: Tancrde, tragdie de Voltaire, 1760, acte V, scne V. Le texte
exact est le suivant:

     AMNADE.

      ces chants d'allgresse,
      ces voix que j'entends, il s'avance en ces lieux.

     ALDAMON.

     Ces chants vont se changer en des cris de tristesse.
]

[66: Trophime-Grard, marquis de Lally-Tollendal.]

[67: Thomas-Arthur, comte de Lally, baron de Tollendal, gouverneur
gnral des tablissements franais dans l'Inde.]

[68: Henry VIIIe viscount Dillon.]

[69: Richard IXe viscount Dillon.]

[70: Frances Dillon.]

[71: Charles Xe viscount Dillon, cousin et gendre de Richard IXe
viscount Dillon.]

[72: Henry XIe viscount Dillon, frre de Charles Xe viscount Dillon.]

[73: C'est le titre un peu insolite que le duc d'Orlans voulut lui
donner. En ayant demand l'autorisation au roi Louis XVI, celui-ci
rpondit en levant les paules et en lui tournant les talons:
Gouverneur ou Gouvernante! vous tes le matre de faire ce qu'il vous
plaira; d'ailleurs le comte d'Artois a des enfants.]

[74: Louis-Philippe, duc de Chartres; Antoine-Philippe, duc de
Montpensier; Alphonse-Lodgard, comte de Beaujolais.]

[75: Louise-Eugnie-Adlade d'Orlans.]

[76: Maison habite par Mme de la Tour du Pin pendant un certain nombre
d'annes.]

[77: Alors marquis de Srent. Sa femme, la marquise de Srent, tait 
la mme poque dame d'atours de Madame lisabeth, soeur du roi Louis
XVI.]

[78: Un ecclsiastique.]

[79: Irlandais-Unis.]

[80: Situe dans l'aile du chteau donnant sur le parterre du midi et
sur la terrasse de l'Orangerie, et comprise entre cette terrasse et la
rue de la Sur-Intendance.]

[81: La Mnagerie, petit chteau isol, situ dans le grand parc, 
l'extrmit d'un des bras du canal et en face de Trianon.]

[82: Saint-Louis, rue Satory et Notre-Dame, rue de la Paroisse.]

[83: L'Assemble tait installe dans la salle des Menus-Plaisirs, au
coin de l'avenue de Paris et de la rue Saint-Martin.]

[84: Il y a ici erreur de nom de la part de l'auteur des mmoires. Le
comte de Puysgur, Pierre-Louis de Chastenet, lieutenant gnral, quitta
le ministre de la Guerre le 13 juillet 1789. Il eut pour successeurs:
du 13 juillet au 3 aot 1789, le duc de Broglie, Victor-Franois,
marchal de France; intrim du 15 juillet au 3 aot 1789, comte de
Saint-Priest, ministre de l'Intrieur; du 4 aot 1789 au 15 novembre
1790, comte de La Tour du Pin de Gouvernet, Jean-Frdric, lieutenant
gnral.]

[85: Bourg  deux lieues de Forges.]

[86: S'il vous plat, Madame, que font-ils donc tous?]

[87: Le dpartement de la Guerre tait install dans une partie du
btiment formant l'aile sud de la cour des ministres.]

[88: Le comte d'Artois quitta en ralit Paris dans la nuit du 16 au 17
juillet 1789.]

[89: Victor-Amde III, roi de Sardaigne.]

[90: Quartier de Constantinople habit par les descendants des Grecs qui
restrent  Constantinople aprs la prise de cette ville par Mahomet II
en 1453.]

[91: Csar-Henri comte de La Luzerne.]

[92: tait chef d'tat-major ou major gnral de la garde nationale.]

[93: Appele  cette poque: Salle des spectacles de la Cour.]

[94: Femme du ministre des Affaires trangres.]

[95: De la rue de la Sur-Intendance dans laquelle venait aboutir  angle
droit la rue de l'Orangerie.]

[96: Terrasse de l'Orangerie sous les fentres des appartements de la
reine Marie-Antoinette.]

[97: Le petit parc tait situ  l'ouest du chteau et comprenait dans
son enceinte les jardins, les bosquets et les bassins.]

[98: La Mnagerie: voir la note 2 de la page 179.]

[99: Cette porte ouvrait sur la rue du Grand-Commun--prolongement de la
rue de la Chancellerie--qui passait entre le btiment de l'aile sud de
la cour des ministres et le grand commun.]

[100: Le ministre de la Guerre tait install dans une partie du
btiment qui formait l'aile sud de la cour des ministres et non de la
cour royale, comme le dit Mme de La Tour du Pin.]

[101: La grande galerie du chteau de Versailles.]

[102: Soeur de Louis XVI.]

[103: Marie-Josphine-Louise de Savoie, femme du comte de Provence.]

[104: Il est plus exact de dire: de la cour des ministres.]

[105: Appartement de la princesse d'Henin, situ au-dessus de la galerie
des princes, tout en haut des btiments formant l'aile sud du chteau,
btiments qui donnaient, d'un ct sur la terrasse de l'Orangerie et de
l'autre sur la rue de la Sur-Intendance.]

[106: Ministre de la Guerre, install dans une partie du btiment qui
formait l'aile sud de la cour des ministres.]

[107: La rue du Grand-Commun passait entre le btiment de l'aile sud de
la cour des ministres et le grand commun.]

[108: Erreur de l'auteur. Il faut lire de la rue de la Sur-Intendance.
La rue de l'Orangerie tait situe plus loin au sud et aboutissait
perpendiculairement dans la rue de la Sur-Intendance.]

[109: Ou cour des ministres.]

[110: La plupart des documents qui relatent les vnements des journes
des 5 et 6 octobre 1789, donnent  ce garde du corps le nom de
Varicourt.]

[111: Du nom de Deshuttes.]

[112: M. de Miomandre de Sainte-Marie.]

[113: La rue de la Sur-Intendance.]

[114: Plus exactement le parterre du Midi.]

[115: Nicolas Jourdan, surnomm dans la suite le coupe-tte, servait de
modle dans les ateliers de peinture.]

[116: Le garde du corps Deshuttes.]

[117: De la rue de la Sur-Intendance.]

[118: M. de Vallori ou de Varicourt. Voir la note 110.]

[119: Voir la note 33.]

[120: Humbert-Frdric, comte de La Tour du Pin de Gouvernet.]

[121: Entreprise en 1786.]

[122: Situ alors rue de l'Universit.]

[123: Actuellement rue Laffite.]

[124: L'auteur habitait alors chez son beau-pre, le comte de La Tour du
Pin de Gouvernet, au ministre de la Guerre install dans l'htel de
Choiseul, rue de la Grange-Batelire.]

[125: Marie-Thrse-Charlotte, duchesse d'Angoulme.]

[126: Louis-Charles, dauphin, depuis Louis XVII, et
Marie-Thrse-Charlotte, depuis duchesse d'Angoulme.]

[127: Soeur de Louis XVI.]

[128: Comte et comtesse de Provence.]

[129: Marie-Thrse-Charlotte, fille du Louis XVI, depuis duchesse
d'Angoulme.]

[130: Soeur de Louis XVI.]

[131: Le rgiment Mestre de camp gnral.]

[132: Le 15 novembre 1790.]

[133: Louis-Charles, dauphin, depuis Louis XVII, et
Marie-Thrse-Charlotte depuis duchesse d'Angoulme.]

[134: Soeur de Louis XVI.]

[135: Comte de Provence, depuis Louis XVIII, et comtesse de Provence.]

[136: Relation d'un voyage  Bruxelles et  Coblentz, 1791. Mmoires
relatifs  l'histoire de France pendant le XVIII sicle; tome XXXIII:
Mmoires sur l'migration, 1791-1800. Paris, Firmin-Didot, 1877.]

[137: Le 13 septembre 1791: le roi accepte la Constitution. Le 14
septembre 1791: sance de l'Assemble nationale o le roi signe la
Constitution et jure de la maintenir et de la faire excuter.]

[138: Le 1er octobre 1791: premire sance de l'Assemble lgislative.]

[139: Guillaume V, prince d'Orange.]

[140: Baron Henri Fagel.]

[141: Gnral baron Robert Fagel.]

[142: 6 novembre 1792.]

[143: C'est par erreur que Mme de La Tour du Pin place le camp de Famars
entre le Quesnoy et Charleroi; il tait situ entre le Quesnoy et
Valenciennes.]

[144: Il prit sur l'chafaud le 13 avril 1794.]

[145: Frdric-Claude-Aymar, comte de La Tour du Pin de Gouvernet, puis
marquis de La Tour du Pin et marquis de Gouvernet, le seul enfant qui
survcut  ses parents.]

[146: L'auteur dsigne sans doute sous ce nom l'htel actuel du Grand
Laboureur.]

[147: Charlotte Jerningham.]

[148: Philippe-Antoine-Gabriel-Victor-Charles de La Tour du Pin la
Charce, dit le marquis de La Tour du Pin, et, en 1775, comme hritier du
dernier marquis de Gouvernet, le marquis de Gouvernet.]

[149: Voir la note 148.]

[150: Le second fils de la famille Dillon dont il a t parl chapitre
II section VI.]

[151: Les souvenirs rassembls dans ces Mmoires par Mme de La Tour du
Pin taient, dans son esprit, destins  l'unique fils qui lui restait,
 Frdric-Claude-Aymar, comte de La Tour du Pin de Gouvernet, puis
marquis de La Tour du Pin et marquis de Gouvernet, n au Bouilh, le 18
octobre 1806, dcd  Fontainebleau le 4 mars 1867.]

[152: Frdric-Claude-Aymar, le seul enfant qui survcut  ses parents.]

[153: _Ib._.]

[154: Nomm Potier. Voyez vol. II, chapitre VI.  IV.]

[155: Dans tes jours heureux...]

[156: Robert Lee, quatrime et dernier Earl of Lichfield.]

[157: Madame de La Tour du Pin commet une erreur en disant que le
conventionnel, Julien de Toulouse, qui aurait eu  cette poque
trente-quatre ans, avait succd  Tallien  Bordeaux, comme commissaire
de la Convention. Robespierre, de sa propre initiative, envoya dans
cette ville, pour remplacer Tallien et contrler les actes d'Ysabeau, un
jeune homme  opinions trs exaltes, membre du club des jacobins, g
de dix-neuf ans seulement, Jullien de Paris, fils an du conventionnel
Jullien de la Drme.]

[158: Sraphine.]

[159: Humbert.]

[160: Au large!]

[161: Ne rpondez pas.]

[162: Vaisseau de guerre franais  l'avant.]

[163: Pas de passager, pas de cargaison.]

[164: Suivez.]

[165: Frdric-Claude-Aymar, le seul enfant qui survcut  ses parents.]

[166: Enfants de Florent-Charles-Auguste, comte de Liedekerke Beaufort,
et de Alix, dite Charlotte, de La Tour du Pin de Gouvernet.

De ce mariage naquirent:

1 Hadelin-Stanislas-Humbert, comte de Liedekerke Beaufort, n 
Bruxelles le 11 mars 1816, mort  Bruxelles le 3 janvier 1890;

2 Ccile-Claire-Sraphine de Liedekerke Beaufort, ne  la Haye le 24
aot 1818, morte  Paris le 19 aot 1893; pousa  Bruxelles, le 28
dcembre 1841, Ferdinand-Joseph-Ghislain, baron de Beeckman.]

[167: Une dame.]

[168: Bateau pilote.]






End of the Project Gutenberg EBook of Journal d'une femme de cinquante ans
(1/2), by Lucy de La Tour du Pin

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your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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