The Project Gutenberg EBook of Mmoires du marchal Marmont, duc de
Raguse, (2/9), by Auguste Frdric Louis Viesse de, duc de Raguse

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Title: Mmoires du marchal Marmont, duc de Raguse, (2/9)

Author: Auguste Frdric Louis Viesse de, duc de Raguse

Release Date: February 3, 2009 [EBook #27976]

Language: French

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MMOIRES

DU MARCHAL MARMONT

DUC DE RAGUSE

DE 1792 A 1841

IMPRIMS SUR LE MANUSCRIT ORIGINAL DE L'AUTEUR

AVEC

LE PORTRAIT DU DUC DE REISCHSTADT

CELUI DU DUC DE RAGUSE

ET QUATRE FAC-SIMILE DE CHARLES X, DU DUC D'ANGOULME, DE L'EMPEREUR
NICOLAS ET DU DUC DE RAGUSE

TROISIME DITION

TOME DEUXIME

PARIS

PERROTIN, LIBRAIRE-DITEUR

41, RUE FONTAINE-MOLIRE, 41

L'diteur se rserve tous droits de traduction et de reproduction.

1857



MMOIRES

DU MARCHAL

DUC DE RAGUSE




LIVRE QUATRIME

1799--1800

SOMMAIRE.--Expdition de Syrie.--Confrence avec le gnral
Menou.--Alexandrie fortifie.--Flottille envoye au corps
expditionnaire en Syrie--Consquences de l'insuccs 
Saint-Jean-d'Acre.--Les pestifrs el les
prisonniers.--Insurrection dans la province de Bahir.--Flotte turque 
Aboukir (12 juillet 1799).--Bonaparte  Alexandrie (22
juillet).--Bataille d'Aboukir (25 juillet) .--Le gnral en chef prend
la rsolution de rentrer en France.--Son dpart.--M. Blanc.--Navigation
dangereuse.--Dbarquement  Frjus.--Anecdote.--Bonaparte se rend 
Paris (octobre 1799).


On a vu quelles taient nos misres d'Alexandrie. Nous avions de grands
embarras de subsistances, peu ou point d'argent, la peste et un
bombardement: c'taient tous les flaux runis  la fois, et je me
rappelle avec plaisir que, malgr ma fort grande jeunesse, je sus les
surmonter et les vaincre.

A cette poque, on s'occupa des prparatifs de l'expdition de Syrie.
Quelle que ft l'importance de mon poste, je ne pouvais me consoler de
rester tranger  de nouvelles entreprises. Les vrais soldats me
comprendront: voir une campagne s'ouvrir, et ne pas y prendre part, est
un horrible supplice. Notre mtier veut des aventures et des hasards;
on aime les motions produites par les dangers et les chances de la
guerre. Comme l'a si bien dit Louis XIV, on est indigne des faveurs
accordes par la gloire quand on s'en rassasie; et on devinera ce que
je devais prouver alors, presque au dbut de ma carrire, moi qui,
plus tard, en 1814, aprs vingt campagnes, avais encore la ferveur d'un
novice. J'tais donc au dsespoir de rester en gypte; je remuai ciel
et terre pour tre appel  l'arme active, mais inutilement. J'eus
l'enfantillage de croire  une disgrce, quand je recevais, au
contraire, un tmoignage de haute confiance. Il fallut donc prendre mon
parti et employer de mon mieux cette brlante activit qui ne s'est
presque pas ralentie pendant le cours de ma vie.

Le gnral Bonaparte, en partant, fit les dispositions suivantes: il
appela au Caire le gnral Menou pour lui en laisser le commandement,
me donna  sa place celui du deuxime arrondissement, compos des
provinces d'Alexandrie, de Rosette et Bahir: il tait assez naturel de
les mettre toutes les trois sous l'autorit du gnral commandant 
Alexandrie, plus intress qu'un autre  en exploiter les ressources
destines  satisfaire  ses propres besoins. Bonaparte ordonna  Menou
de venir par terre, si le vent n'tait pas favorable, afin d'arriver 
poque fixe: il l'attendit trois jours. Ne pouvant cependant suspendre
davantage son dpart, les colonnes tant en plein mouvement, il laissa
provisoirement le commandement au gnral Dugua, charg de le lui
remettre  son arrive; mais Menou, fidle  son caractre, se disposa
 partir, m'annona son voyage, m'crivit qu'il allait me remettre le
commandement, puis resta et garda ce commandement. Une fois le gnral
en chef en route, il se mit  son aise; et, bien qu'il parlt toujours
de dpart, il ne pensa plus  l'effectuer. C'est  cette poque qu'il
conut l'extravagante ide de se marier  une musulmane: il crut ce
mariage politique; il supposa qu'il influerait sur l'esprit des
habitants et les rapprocherait de nous: le contraire arriva, et ce
mariage ridicule le rendit mprisable aux yeux de tout le monde. Menou
choisit pour femme la fille d'un misrable baigneur de Rosette; elle
n'tait plus jeune, elle n'tait pas belle: ainsi ce ne fut pas
l'entranement des passions qui agit sur lui; mais elle tait fille de
chrif et descendante de Mahomet. Les crmonies bizarres auxquelles il
se soumit, les humiliations qu'il lui fallut supporter, imposes par sa
nouvelle famille, furent publiques; elles le rendirent la fable de
l'arme. Il choisit le nom d'Abdallah (serviteur de Dieu) et chappa
heureusement  la circoncision, qui n'est que de conseil et non de
dogme, son ge tant d'ailleurs un titre suffisant pour l'en faire
dispenser.

Le gnral Bonaparte partit du Caire pour la Syrie dans le courant de
pluvise, aprs avoir laiss le gnral Desaix dans la Haute-gypte,
destin le Caire au gnral Menou, et m'avoir choisi pour commander et
administrer toute cette partie de la Basse-gypte connue sous le nom du
deuxime arrondissement.

Le gnral Bonaparte avait quitt l'gypte depuis quinze jours; il
avait pris le fort d'El-Arich, travers le dsert de Syrie; et le
gnral Menou restait  Rosette. Il ne s'occupait ni de me remettre le
commandement, ni de satisfaire  mes besoins; mes lettres cependant les
lui faisaient connatre chaque jour et renouvelaient mes demandes
toujours plus vives. Fatigu  la fin de tant d'apathie, de tant de
promesses dilatoires, je me dterminai  me rendre moi-mme  Rosette,
afin d'avoir avec lui une explication et de sortir de cet tat de
manire ou d'autre. La peste d'Alexandrie m'empchant d'entrer 
Rosette, o cette maladie ne rgnait pas, je campai  la porte de la
ville et priai le gnral Menou de venir  une confrence. Je lui
dclarai que les besoins d'Alexandrie taient arrivs au plus grand
point d'urgence; tout dlai tait devenu impossible, et je le sommai
d'y pourvoir sur-le-champ. Le gnral en chef, en partant, avait cru
leur affecter les ressources ncessaires, et je venais rclamer
l'excution de ses ordres. Je l'assurai que je ne dsirais nullement
m'affranchir de son commandement, mais  la condition qu'il
s'occuperait d'Alexandrie d'une manire efficace. Je reconnaissais lui
devoir obissance; mais cette obissance, volontaire de ma part,
l'obligeait  ne rien ngliger pour assurer les services; ainsi il
devait, dans la journe mme, prendre les dispositions rclames par
les circonstances, ou me remettre un commandement qui m'tait dvolu.
Ma dmarche m'tait dicte par un devoir rigoureux, et j'ajoutais que
je connaissais trop le gnral en chef pour croire qu'il me pardonnt
jamais, si tout priclitait  Alexandrie par suite d'une dfrence qui
deviendrait coupable: ainsi la rgle de ma conduite devait tre, avant
tout, de faire mon mtier et de remplir ma tche, dj bien difficile.
Je terminai enfin en lui demandant d'arrter dans la journe mme les
mesures ncessaires pour me procurer deux cent mille francs, des bls,
etc., etc., ou de me remettre l'autorit. Aprs une discussion d'une
heure et quelques moments de rflexion, il se dcida pour le dernier
parti, et me remit le commandement. Sa bizarrerie tait si grande, que,
dpouill de tout pouvoir et sans occupation, appel au commandement
important du Caire, il resta pendant quatre mois  Rosette, sans
autorit et sans fonctions quelconques. Trois jours  Rosette me
suffirent pour lever, par voie extraordinaire, un emprunt de deux cent
mille francs,  valoir sur les contributions de la province. Je
reconnus en mme temps la possibilit d'une opration dont l'ide
m'tait venue  l'esprit pour assurer enfin d'une manire complte
l'approvisionnement en bl, toujours insuffisant, toujours incertain 
Alexandrie. Aprs cela, je rentrai  Alexandrie, fort content du
rsultat de mon voyage.

J'avais toujours espr l'loignement momentan des Anglais; j'avais
compt en profiter pour assurer, par mer, et par un grand convoi de
barques, l'arrive d'une quantit considrable de grains. Ils
persistaient  rester sur la cte et  nous bloquer immdiatement, et,
les consommations n'tant point alimentes, nous allions bientt
retomber dans la position dont j'tais sorti avec tant de peine. Je me
dterminai  risquer sans plus de retard, et malgr la prsence de
l'ennemi, l'opration conue. Je fis rassembler avec un grand soin tous
les bateaux du port d'Alexandrie, et ces bateaux, barques, etc.,
s'levrent  plus de quatre-vingts. Au milieu de la nuit, ils furent
tous jets au travers de l'escadre anglaise. Le vent tant bon et le
trajet court, cinq ou six bateaux seulement furent arrts par l'ennemi,
et tout le reste arriva dans le Nil. Ces bateaux furent chargs; on
attendit des circonstances favorables; on brusqua de mme leur retour
pendant la nuit, et,  un trs-petit nombre prs, ils arrivrent
heureusement. Alexandrie eut enfin pour plus de quatre mois
d'approvisionnements. Le moyen  employer tait ds lors connu, et je
pouvais tre tranquille sur l'avenir.

Quels que fussent mes efforts, il y avait des choses bien difficiles 
faire: trouver de l'argent pour payer la solde des troupes; en trouver
galement pour payer les travaux des fortifications; runir assez de
bras pour terminer promptement ces travaux importants, indispensables
pour assurer la conservation de cette ville, port unique de l'gypte et
immense dpt de l'arme. On devait croire  une tentative prochaine de
l'ennemi pour s'en emparer, et l'loignement de l'arme empchait de
compter sur un secours prompt. Aprs avoir rassembl tout ce qui aurait
pu contribuer  la dfense, en employant le dernier homme de la marine,
on ne pouvait runir plus de trois mille cinq cents combattants de
toute espce, de tout ge; de bonnes fortifications taient donc
ncessaires pour donner  un si faible corps les moyens de dfendre une
place d'un aussi grand dveloppement, pouvant tre attaque d'un jour 
l'autre par des forces imposantes. Comme nos moyens financiers taient
trs-incomplets et trs-insuffisants, je me dterminai  employer de
prfrence l'argent dont je pouvais disposer aux travaux et aux
hpitaux, et  ne consacrer  la solde que ce qui ne serait pas
indispensable  ces objets; mais les troupes souffraient, et un grand
mcontentement en tait la suite. On forma des projets de rvolte, et
j'en fus inform. On devait battre la gnrale pendant la nuit,
s'emparer des hauteurs et exiger ce qu'il tait bien loin de mes
facults de pouvoir accorder. Le pillage de la ville aurait t sans
doute le rsultat d'un pareil dsordre; les Anglais, bientt mls 
ces vnements, auraient propos aux troupes de les ramener en Europe;
et l'on ne peut sans effroi calculer les consquences probables d'un
pareil dsordre: l'arme et t perdue.

Je pourvus  tout en mme temps. Le parti pris alors russira toujours
avec des Franais dans les circonstances difficiles. J'en appelai au
courage,  la gnrosit, au patriotisme des soldats; je fis, par un
ordre du jour, le tableau de nos devoirs, de nos besoins, de nos moyens,
et j'annonai que, connaissant bien l'esprit des soldats, je ne
doutais pas de leur empressement  m'aider  sortir de la position
difficile o nous tions placs. Nous rpondions  l'arme,  la France,
de l'importante place d'Alexandrie, et chacun des individus de la
garnison devait se consacrer  la construction des fortifications, que
sans doute nous serions appels  dfendre plus tard. C'tait aux
officiers  donner l'exemple, et, moi le premier, avec mon tat-major,
je prendrais ma tche. En consquence, chaque matin,  la pointe du
jour, les troupes devaient prendre les armes, se rendre, drapeau
dploy, sur le terrain, et l on formerait les faisceaux et on
travaillerait, les ateliers tant forms par chaque compagnie. La
journe entire se passerait sur les travaux, et chaque soldat
recevrait une ration de vin et une indemnit en argent pour son
travail. Mon atelier, des plus actifs, donnait l'exemple; il en tait
de mme de ceux des officiers. Ce mouvement patriotique se soutint
constamment et sans murmure. Il en rsulta trois choses extrmement
utiles: 1 les fortifications se firent comme par enchantement et 
trs-bon march; 2 le mouvement des soldats et leur sjour continuel
au grand air furent favorables  leur sant, et les accidents de peste
diminurent sensiblement; 3 enfin, les soldats fatigus, dormant la
nuit, ne pouvaient pas comploter; et, quoique la solde ne ft pas paye,
il n'en fut plus question. Je dirai mme qu'aucun mcontentement ne se
manifesta plus. Le coeur des soldats est lev et noble; cette classe
d'hommes est accoutume aux souffrances, et, lorsque des chefs estims
s'y associent de bonne foi et les partagent, ces chefs peuvent tout
obtenir d'eux.

Ainsi, successivement, ma situation changeait. Nous tions bien
approvisionns, la sant des troupes s'amliorait, et la ville ouverte
d'Alexandrie tait transforme en une place forte.

Sur ces entrefaites, j'avais prpar une flottille pour porter 
l'arme, en Syrie, un petit quipage de sige. Elle mit  la voile sous
les ordres du contre-amiral Perre, et fut prise sur la cte de
Damiette. Cet vnement changea toute la campagne et le sort de l'arme;
car,  Saint-Jean-d'Acre, elle trouva le terme de ses succs; et elle
a chou faute d'avoir six pices de gros calibre. Si Saint-Jean-d'Acre
et t pris, si Djezzar-Pacha et pri, cette nombreuse population des
montagnes de la Syrie qui professe la religion chrtienne se serait
runie  nous. Alors la conqute de cette province tout entire tait
assure, et une rvolution en Orient en et t la consquence. C'tait
au moins la pense du gnral en chef, qui me l'a exprime plusieurs
fois depuis; et la hardiesse d'une semblable conception ne dpasse pas
les limites des choses possibles. Cet clat de l'Orient aurait ragi
sur nos oprations, nous aurait grandis aux yeux des peuples, et nous
serions apparus au monde avec la puissance du destin.

L'arme partit pour la Syrie forte de douze mille hommes environ; elle
avait successivement pris El-Arich, Gaza, Jaffa, et ouvert la tranche
devant Saint-Jean-d'Acre. N'ayant pas eu le bonheur de faire cette
campagne, je n'en raconterai pas les dtails, d'autres s'en
acquitteront mieux que moi; toutefois il m'est dmontr que le sige de
Saint-Jean-d'Acre aurait encore russi, malgr la perte de l'artillerie
de sige, si les oprations eussent t mieux conduites. On montra
d'abord une confiance aveugle et beaucoup de lgret; une division
coupable, une lutte scandaleuse, s'tablit entre l'artillerie et le
gnie, et il en rsulta un mauvais emploi des faibles moyens auxquels
on tait rduit. Un premier chec changea tous les rapports moraux,
encouragea les uns, abattit les autres; cependant les troupes
montrrent une constante valeur.  l'affaire du mont Thabor, le 17
avril, le grand vizir,  la tte de vingt mille hommes, fut battu et
mis en fuite par moins de quatre mille hommes. Cette affaire sera bien
comprise par les militaires qui ont combattu les Turcs. Il faut, pour
vaincre les Orientaux en rase campagne, trs-peu, mais d'excellentes
troupes. Cela est assez vrai partout, il vaut mieux la qualit que la
quantit; cependant dans notre Europe, comme on suit la mme tactique,
que les machines, dont l'effet est si grand, ont partout et entre toutes
les mains  peu prs la mme valeur, il y a des proportions rigoureuses
qu'il est sage de ne point dpasser pour conserver quelques chances de
succs; mais, chez les Orientaux, c'est sans limites.

On a souvent reproch au gnral Bonaparte deux actions:
l'empoisonnement de quelques pestifrs abandonns lors de sa retraite,
et le massacre des prisonniers faits  Jaffa. Je prends bien
gratuitement la dfense de ces deux actes, auxquels je suis
compltement tranger; mais ils me paraissent si simples, que je me
laisse entraner par la conviction, dans l'esprance de les justifier.
Des hommes anims d'une fausse philanthropie ont gar l'opinion  cet
gard. Si on rflchit  ce qu'est la guerre et aux consquences
qu'elle entrane, consquences variables suivant le pays, les temps,
les moeurs, les circonstances, on ne peut blmer des actions qui, j'ose
le dire, ont t commandes par l'humanit et la raison: par l'humanit,
car chacun de nous, plac dans la situation o taient les pestifrs,
ne pouvant tre emports, devant tre abandonns, au moment mme, entre
les mains de barbares qui devaient les faire mourir dans des tourments
horribles; chacun de nous, dis-je, plac dans de pareilles
circonstances, serait satisfait de finir quelques heures plus tt, et
d'chapper  de pareils tourments; par la raison: car quels reproches
n'aurait-on pas  faire  un gnral si, par un faux motif d'humanit
envers ses ennemis, il compromettait le salut de son arme et la vie de
ses soldats. En Europe, il y a des cartels d'change; afin de ravoir
ses soldats prisonniers et leur sauver la vie, on a soin de ceux qu'on
fait. Mais, avec des barbares qui massacrent, on n'a rien de mieux 
faire que de tuer. Tout doit tre rciproque  la guerre, et si, par un
sentiment gnreux, on n'agit pas toujours  la rigueur, il faut se
borner aux circonstances qui n'offrent aucun inconvnient; or ici ce
n'est pas le cas. Un gnral ne serait-il pas criminel de faire vivre
des ennemis aux dpens de ses troupes manquant de pain, ou de rendre la
libert  ses prisonniers pour qu'ils viennent de nouveau combattre? Le
premier devoir d'un gnral est de conserver ses troupes, aprs avoir
assur le succs de ses oprations; le sang d'un de ses soldats, aux
yeux d'un gnral pntr de ses devoirs et faisant son mtier, vaut
mieux que celui de mille ennemis, mme dsarms. La guerre n'est pas un
jeu d'enfants, et malheur aux vaincus!

Je ne puis donc comprendre comment des gens senss ont pu faire de la
conduite tenue en cette circonstance par le gnral Bonaparte l'objet
d'une accusation. L'incendie du Palatinat sous Louis XIV est bien autre
chose, et cependant, s'il tait utile au but qu'on se proposait, il
tait lgitime. Il faut seulement s'attendre  la reprsaille, si les
circonstances en fournissent l'occasion, et voir si, par un calcul faux,
on ne risque pas de perdre plus qu'on n'a gagn d'abord: voil toute
la rgle de conduite dans une pareille affaire. Quant  ce qui se passa
alors, et aux faits dont il est question, il ne peut pas y avoir deux
opinions parmi les gens de guerre. Je suis aussi philanthrope qu'un
autre, plus humain que beaucoup de gens, et je n'hsiterais pas  agir
de la mme manire en circonstance semblable.

Pendant que l'arme tait encore occupe en Syrie, une insurrection,
promptement rprime, fit soulever toute la population du Bahir. Voici
 quelle occasion: un Africain, venu des ctes de Barbarie, parut tout
 coup au milieu des Arabes de la frontire, s'annonant comme envoy
par l'ange Elmodi et par Mahomet pour chasser les Franais d'gypte; il
savait escamoter, et particulirement avait le don de paratre tirer du
feu de sa barbe. Un prodige semblable suffit pour donner crdit  cette
mission cleste; aussi toute la population de Bahir se souleva. Les
habitants de Damanhour, la capitale, tombrent  l'improviste sur une
faible garnison de soixante Franais: un poste fortifi devait leur
servir d'asile; mais ces soldats, surpris, furent presque tous gorgs.
L'envoy, aprs ce succs, crut tout possible. Tout ce qui pouvait
combattre, au nombre d'environ vingt-cinq mille hommes, dont trois
mille  cheval, se runit  lui; quatre ou cinq cents seulement avaient
des fusils.  la premire nouvelle, je fis partir un dtachement de la
garnison d'Alexandrie, fort de quatre cents hommes et de deux pices de
canon; et, en mme temps, le colonel Lefvre, commandant la province et
rsidant  Ramanieh, marcha, de son ct, avec pareille force et quatre
pices de canon. Les insurgs se jetrent sur lui, mais sans pouvoir
lui faire aucun mal. Ses quatre cents hommes, forms en carr, reurent
l'attaque de ces malheureux, qui vinrent isolment et successivement se
faire tuer: ainsi quatre cents hommes se battaient toujours, pour ainsi
dire, contre un seul ou un trs-petit nombre. L'envoy, pour donner du
courage  ses troupes, avait annonc qu'il pouvait tre tu, mais pas
bless; il aurait d dire le contraire. Constamment  la tte des
rvolts, ceux-ci ne se rebutrent pas; mais, une balle l'ayant frapp
au bras, et sa prdiction se trouvant ainsi dmentie, tout se dbanda,
aprs avoir eu plus de deux mille hommes tus ou blesss. En se
retirant, ils mirent le feu aux moissons au vent de la colonne
franaise, qui courut les plus grands dangers. S'loignant constamment
de l'incendie, elle allait en tre atteinte, quand un champ d'oignons
lui servit d'asile et la sauva. Il appartient donc aux oignons d'gypte
d'avoir, dans tous les sicles, de la clbrit! L'ordre et l'obissance
se rtablirent dans la province, et ne furent plus troubls.

Le retour des chaleurs et d'une rose abondante avait rendu les
accidents de peste beaucoup plus rares, mais l'hiver nous avait cot
beaucoup de monde. Le relev des hpitaux nous donna une perte totale
de dix-sept cents hommes morts: c'tait  peu prs le tiers des
Franais runis  Alexandrie. Dans l'okel de France, mon habitation, il
mourut onze personnes. Avant de quitter ce triste sujet de la peste, je
veux citer un fait curieux pour l'histoire de cette maladie. La ville de
Damanhour, dont la population, de vingt-cinq mille mes, est entirement
compose de cultivateurs, n'a jamais t soumise  son action. Les
habitants de cette ville communiquent librement et impunment avec
Alexandrie; dans tous les temps ils viennent y chercher les toffes dont
ils ont besoin, et jamais cette maladie funeste ne les accompagne  leur
retour.  l'poque o cette maladie faisait le plus de ravages, je
m'tais mis en route pour faire une inspection  Damanhour, et j'avais
pris pour escorte une compagnie de carabiniers de la quatrime lgre.
 quatre lieues d'Alexandrie, deux carabiniers furent attaqus de la
peste. Pour les renvoyer  Alexandrie, il leur fallait une escorte, et
je n'avais avec moi que le strict ncessaire; je pris le parti de les
faire transporter  ma suite. Arriv  Damanhour, et, faute d'hpital,
on les plaa dans une mosque; on leur donna du pain et de l'eau; aucun
autre secours ne put leur tre administr, et, en huit jours, ils se
trouvrent guris. Il est vident, d'aprs cela, que si, comme on ne
peut pas en douter, cette maladie est minemment contagieuse, l'air
cependant joue un grand rle dans ses consquences, dans son intensit,
sa propagation et sa dure.

J'ai fait le tableau des difficults rsultant pour moi, pendant tout
l'hiver, du commandement d'Alexandrie: elles furent encore augmentes
par un conflit de pouvoirs entre moi et le gnral Dugua.
L'administration d'Alexandrie avait t dclare indpendante 
l'poque du dpart du gnral en chef pour la Syrie: on m'avait dot
d'un territoire dont les revenus m'taient entirement consacrs, et on
m'avait laiss le matre d'en ordonner l'emploi; mais le gnral Dugua,
commandant au Caire, son ordonnateur, son payeur, etc., le trouvrent
mauvais, et se mirent en mesure de me contrarier. Il fallut toute ma
force de volont pour rsister; si j'avais cd, tout tait dit 
Alexandrie: tous les services tombaient  la fois. Ces obstacles d'une
nouvelle nature me contrarirent beaucoup, car je ne connais rien de
plus dcourageant au monde que de rencontrer des embarras l o l'on
devrait trouver des secours; et cette circonstance se renouvelle sans
cesse dans la vie publique.

Enfin le gnral Bonaparte, aprs une campagne de cinq mois
trs-pnible, mais trs-glorieuse, ramena l'arme en gypte. Chaque pas
avait t marqu par des actions hroques et des souffrances inoues;
except  Saint-Jean-d'Acre, o nos armes avaient chou, partout
ailleurs elles avaient triomph. Des combats si multiplis, des marches
si pnibles, une peste opinitre, avaient beaucoup affaibli l'arme;
rduite d'un tiers, elle ne comptait pas huit mille combattants  son
retour. Des gnraux distingus avaient pri, entre autres
Caffarelli-Dufalgua. Ce gnral avait dj perdu une jambe  l'arme de
Sambre-et-Meuse, et n'en avait pas moins d'activit. Un esprit
suprieur, une instruction varie et tendue, un coeur droit, lui
donnaient un caractre antique; rempli de bont, il chrissait la
jeunesse. Ce fut une grande perte pour l'arme, pour ses amis et pour
la France. Une blessure au bras,  l'articulation, rendit l'amputation
ncessaire, et il mourut peu aprs. C'est lui qui, aprs la reddition
de Malte, et aprs avoir fait, en sa qualit de commandant du gnie de
l'arme, le tour de la place et l'inspection des fortifications, dit ce
mot remarquable: Nous avons t bien heureux de trouver ici quelqu'un
pour ouvrir la porte, sans cela je ne sais pas comment nous y serions
entrs.

Le gnral de division Bon, sous les ordres duquel j'avais servi, fut
tu. Trs-brave homme, sa perte cependant tait mdiocre. Un aide de
camp, plac par moi prs du gnral en chef en Italie, officier
distingu, Croisier, prit galement. Duroc fut bless. Lannes fut
regard comme mort, aprs un coup de feu reu  la tte. Ses os avaient
la singulire proprit de ne pas tre rompus par le choc des balles;
elles s'aplatissaient, et, dans leur mouvement, contournaient l'os
qu'elles avaient atteint. Une balle l'avait frapp auprs de la tempe;
aprs avoir fait un long trajet, elle tait venue se loger au-dessus de
la partie du crne, o est plac le cervelet; un coup de bistouri la fit
sortir, et il fut guri.

Il arriva  ce sige de Saint-Jean d'Acre un vnement trs-touchant.
Un homme d'une bonne maison, Mailly de Chateaurenaud, servait 
l'tat-major de l'arme. Charg du commandement de vingt-cinq hommes
choisis pour tre placs en tte des troupes lors du premier assaut, il
avait parfaitement reconnu la brche, et savait qu'elle n'tait pas
praticable; mais le gnral en chef, impatient, dsirait l'assaut, et
se persuada  tort qu'on pouvait russir. Les courtisans le soutenaient
dans son opinion, et les courtisans,  l'arme, flattent les opinions
et les caprices du chef, tout comme  la cour, et ces courtisans-l
sont pires que les autres, car c'est le sang des soldats qui paye leur
infamie; pour le leur, ils savent en tre avares. Toutefois Mailly
raisonna froidement sur sa fin prochaine, et donna rendez-vous dans
l'autre monde  ses camarades, sans montrer la plus lgre faiblesse.
Il connaissait le sort qui lui tait rserv, n'en marcha pas moins
avec la plus grande rsolution, et fut tu; mais cette mort eut quelque
chose de remarquable et d'extraordinaire par une circonstance
singulire. Un de ses frres, jeune homme fort distingu, avait voyag
en Asie avec M. Beauchamp, dans l'intrt des sciences, et se trouvait
alors prisonnier de Djezzar-Pacha. Eh bien, le jour mme o le ntre
tait tu, l'autre tait mis dans un sac et jet  la mer. Les vagues
le jetrent sur le rivage, tandis qu'on rapportait dans la tranche le
corps de son malheureux frre. trange destine de deux frres,
tendrement unis, suivant des carrires diffrentes! Ils semblaient
s'tre donn rendez-vous pour mourir ensemble, loin de leur patrie, le
mme jour, sur une terre barbare.

J'ai parl de ces courtisans d'arme  l'occasion du premier assaut de
Saint-Jean-d'Acre. Ils me fournissent l'occasion de rpter un mot
spirituel de Klber, o, dans cette circonstance, il donna avec finesse
et modration une leon au gnral en chef; mais celui-ci n'en profita
pas. Le gnral Bonaparte cherchait des approbateurs de cette
disposition intempestive qui ordonnait de monter  l'assaut. La brche
prtendue consistait en un trou de quelques pieds de diamtre, fait
dans un mur non terrass; mais ce trou n'arrivait pas jusqu' la terre,
et il y avait encore six pieds de mur jusqu'au fond du foss. Les gens
qui poussaient  l'assaut, et qui ne devaient pas y monter, avaient
reconnu fort superficiellement les localits; ils rptaient, 
l'imitation du gnral en chef: Certainement la brche est praticable.
Klber tait prsent, et son silence paraissait dsapprobateur. Le
gnral en chef provoqua son opinion dans l'esprance de la trouver
favorable, et celui-ci rpondit: Sans doute, mon gnral, la brche est
praticable, un chat pourrait bien y passer. Cette phrase ne fait-elle
pas image, et ne voit-on pas un chat sauter du parquet d'une chambre sur
la fentre? L'assaut, excut, eut le rsultat le plus funeste.

L'arme revint au Caire dans les premiers jours de juin. J'en fus fort
aise, car son retour m'assurait les secours qui m'taient ncessaires.
Malgr l'urgence de mes besoins, le gnral en chef ne se hta pas d'y
pourvoir; faute de troupes, la province du Bahir, ayant t
constamment occupe et parcourue par les Arabes, n'avait  peu prs
rien pay.

La paix faite avec deux tribus, ainsi que je l'ai dit, celle des Frates
et des Anadis, m'avait cependant t assez profitable. Elles rsidaient
habituellement sur la frontire de Bahir, et taient autorises 
jouir de quelques pturages: j'avais prs de moi le cheik Mosbach pour
leur transmettre mes ordres. Ces Arabes fournissaient quelquefois des
escortes  des officiers ou  des transports; mais ces deux tribus
n'avaient  elles deux que mille combattants, et nous avions  redouter
deux autres tribus, leurs ennemies, et beaucoup plus puissantes, celle
des Ouladalis, pouvant mettre plus de mille hommes  cheval, dont la
station habituelle est sur la cte de Barbarie, et celle des Guiates,
qui rside ordinairement dans le Sad. Le gnral Dugua avait ngoci
avec celle-ci, mais sans avoir obtenu rien de durable. Les deux
premires, dont j'avais reu des otages, nous furent utiles et
combinrent quelquefois leurs oprations avec nos troupes. Je leur avais
distribu, pour tre reconnues, cinquante petits drapeaux tricolores,
dont chacun de leurs dtachements tait porteur: leurs avis taient fort
exacts. Cependant tout cela tait insuffisant pour assurer la jouissance
des ressources de la province. Enfin, aprs beaucoup de lettres et
d'instances, le gnral en chef envoya Murat et Destains dans le Bahir,
avec trois cents chevaux et cinq  six cents hommes d'infanterie, pour
balayer tout le pays et rejeter dans le dsert les Arabes ennemis. Plus
tard arriva le corps des dromadaires, qui rendit les plus minents
services: six cents hommes, monts sur six cents chameaux, le
composaient. Chaque soldat tant pourvu de munitions et de vivres pour
lui et sa monture, le tout pour une semaine, des excursions de plusieurs
jours dans le dsert devinrent faciles. Quand ce corps avait joint
l'ennemi, les soldats combattaient  pied. Jamais troupe n'a t plus
approprie aux circonstances et aux localits et n'a rendu de plus
grands services: elle seule a pu contenir les Arabes. L'unique
inconvnient de ce genre de service tait de dtruire la sant des
soldats: presque tous ont t,  la longue, attaqus de maladies de
poitrine.

Le gnral en chef, occup des soins de l'administration et de la
rorganisation de l'arme, en fut bientt distrait par l'ennemi: tout 
coup il fallut de nouveau courir aux armes. Le 23 messidor (12 juillet),
une flotte turque de soixante-dix voiles parut avec le jour devant
Alexandrie; aprs avoir reconnu la ville, elle longea la cte et se
porta sur Aboukir. Je ne perdis pas un instant pour envoyer au fort
d'Aboukir cent hommes de renfort, ncessaires  sa dfense; et, comme
la redoute et le fort taient bien arms, je crus pouvoir compter sur
leur rsistance.

Un chef de bataillon, nomm Godart, en avait le commandement. Tous les
postes de la garnison d'Alexandrie furent relevs par des hommes de la
marine, afin de rendre disponibles les troupes de ligne et de pouvoir
les porter l o il serait ncessaire. Les quatre bataillons de la
garnison formaient une force de mille hommes, officiers compris.
J'crivis six lettres successivement pour rappeler  moi le gnral
Destains, occup,  la tte d'une colonne mobile,  lever des
contributions dans le Bahir, et j'attendis les vnements. Le soir, une
autre flotte de vingt-huit btiments fit son atterrage  l'ouest
d'Alexandrie, vint sur la ville, et continua son mouvement sur Aboukir.
Tous les calculs et les apparences faisaient monter environ  quinze
mille hommes les forces de l'arme  bord. Je ne pouvais, dans la
circonstance, aller  Aboukir, pour dfendre la cte, avec plus de mille
hommes; et encore je ne laissais  Alexandrie que des troupes sans
organisation, composes presque en totalit de vieillards ou
d'estropis, tout ce qu'il y avait de valide sur la flotte et
appartenant  tous les pays ayant t depuis longtemps envoy au Caire
et incorpor dans l'arme. M'loigner dans la circonstance, avec tout ce
que j'avais de bon, et donc compromis la place, et j'attendis l'arrive
du dtachement du gnral Destains pour me mettre en mouvement: elle
eut lieu le 26 messidor (15 juillet),  dix heures du soir. Le
lendemain 27 (16),  deux heures du matin, j'tais en marche.  une
lieue d'Alexandrie, je reus une dpche du commandant Godart,
m'annonant que toute l'arme ennemie avait opr un dbarquement et
occupait la montagne de sable et les positions en face de la redoute.
Avec moins de douze cents hommes, je ne pouvais pas livrer bataille 
l'arme turque, et, puisque le dbarquement tait opr, je devais
attendre une augmentation de forces ou que l'ennemi et commenc le
sige du fort d'Aboukir. Je rentrai donc  Alexandrie, toujours en
mesure d'agir suivant les circonstances. J'crivais trois fois par jour
au gnral en chef pour lui rendre compte de notre situation et lui
donner des nouvelles de l'ennemi.

Le 27, j'entendis un grand bruit de mousqueterie et de canon: le feu de
mousqueterie fut court, celui du canon se prolongea davantage; une
attaque me parut avoir t tente et repousse. Le fort et la redoute
avaient trois cents hommes et douze pices de canon, des vivres et des
munitions en abondance, et la redoute tait palissade. Je croyais
pouvoir compter sur une dfense de quelques jours; il en fut cependant
tout autrement. Le commandant Godart s'tant plac dans la redoute pour
animer ses troupes, et tant fort expos, fut tu; bientt le dsordre
se mit partout. La garnison du fort, sans commandant, avait ouvert ses
portes, et, en deux heures de temps, l'ennemi s'en tait empar.
J'esprais qu'aprs cet vnement, enorgueilli de son succs, il
marcherait sans retard contre Alexandrie. Nous tions en mesure de le
bien recevoir, et cette combinaison et t trs-favorable au mouvement
de l'arme, conduite par le gnral en chef en personne. Mais l'ennemi
resta  Aboukir, et voulut s'organiser compltement avant de marcher en
avant. Il agissait avec plus de calcul et de prudence qu' lui ne
semblait appartenir. Pendant tous ces vnements, dont le gnral en
chef avait t inform chaque jour exactement, il n'avait pas perdu un
moment pour rassembler le plus de troupes possible. Il fit descendre de
la Haute-gypte, pour lui servir de rserve au besoin, le gnral
Desaix, mais ne l'attendit pas pour oprer son mouvement.

Il arriva  Alexandrie le 3 thermidor (22 juillet), amenant avec lui
cinq mille hommes d'infanterie et mille chevaux, vit Alexandrie en
dtail le lendemain, et fut trs-satisfait de l'tat de dfense dans
lequel je l'avais mise; il joignit  l'arme un dtachement de la
garnison, command par le gnral Destains, et, le 5, marcha sur
Aboukir. Malgr mes prires, il me refusa de le suivre. J'en eus un
vritable chagrin; mais, les circonstances tant trs-graves, il ne
fallait pas, au moment o Alexandrie pouvait tre appele  jouer un
grand rle, en loigner celui qui, l'ayant cre, en connaissait les
ressources. Mon devoir m'ordonnait de faire ce sacrifice, et je me
rsignai.

Le 6 (25), on livra bataille. L'ennemi, adoss  l'isthme, ayant sa
gauche et sa droite couvertes de retranchements, appuyes  la mer,
occupait la redoute par son centre. Une premire tentative pour
emporter la position choua; mais, l'ennemi sur notre gauche tant
sorti pour nous poursuivre, une rserve chargea  propos, le culbuta,
le poursuivit et entra avec lui dans la redoute. Pendant ce temps, la
cavalerie fit une charge vigoureuse, sabra tout ce qui se retirait, et
l'imperfection des retranchements lui permit d'y pntrer. Une partie
des Turcs se jeta dans les maisons du village, d'autres s'entassrent
dans le fort. La masse se prcipita dans la mer; mais, comme sur ce
point de la rade il y a peu de profondeur, les fuyards furent obligs
de s'loigner beaucoup en mer pour avoir le corps dans l'eau. On les
fusilla  plaisir, on les mitrailla. Il y eut un spectacle hideux que
l'ignorance et la barbarie seules peuvent expliquer: les chaloupes de
la flotte, au lieu de recueillir ces malheureux, vinrent tirer du canon
pour les forcer  sortir de l'eau et  retourner au combat; comme si des
troupes battues, disperses, jetes dans la mer, et sans armes, avaient
encore quelques moyens d'affronter l'ennemi. Environ trois mille
prisonniers tombrent entre nos mains; et tout ce corps, d'une force
d'environ quinze mille hommes, fut ainsi dtruit et massacr. Murat fit
prisonnier de sa main le pacha srasquier, et reut de lui, en mme
temps, un coup de pistolet dont la balle lui traversa la mchoire, prs
de l'articulation. Cette blessure grave ne lui laissa aucune trace
dsagrable.

On s'occupa sur-le-champ de faire le sige du village, o les Turcs se
dfendirent de maison en maison; toutes sautrent successivement. La
dernire maison du village se dfendit comme la premire. On chemina
ensuite contre le fort. Une douzaine de bouches  feu de gros calibre
avaient t envoyes d'Alexandrie, et le fort se rendit aprs une
rsistance de huit jours. Plus de quinze cents hommes s'taient jets
dans un rduit que cinquante auraient dfendu, et o trois cents
auraient t gns. Entasss de manire  souffrir beaucoup, ils
sortirent puiss par la faim, se prcipitrent sur les vivres qu'on
leur donna et moururent presque tous  l'instant mme.

Le gnral Lannes, encore bless  ce sige, donna de nouveau l'exemple
de cette organisation singulire dont j'ai parl. Une balle tire de
trs-prs le frappa au tibia, s'aplatit, tourna autour de l'os et alla
se loger  la partie postrieure de la jambe.

Le gnral en chef avait dfendu, pendant l'expdition de Syrie, de
communiquer avec Sydney-Smith, et donn l'ordre de renvoyer tous les
parlementaires. L'excution de cette mesure, jointe  la rigueur du
blocus, nous avait privs des nouvelles d'Europe; il y avait six mois
que nous n'avions rien reu. Cette privation, loin de la patrie, est un
vritable supplice, et il tait encore accru par la gravit des
circonstances. Nous savions vaguement que la guerre avait recommenc en
Europe; mais nous en ignorions l'issue. Pendant que nous cherchions 
dfendre les branches de l'arbre, peut-tre le tronc allait-il tre
coup. On comprend aussi quelle importance il y avait pour le gnral
Bonaparte  ne pas laisser grandir de nouvelles rputations; son
intrt personnel voulait donc qu'il ft inform de la situation des
affaires de l'Europe. Je fus charg d'entrer en pourparler avec
Sydney-Smith, commandant la division anglaise unie  la flotte turque.
La chose tait facile, car Sydney-Smith saisissait comme une bonne
fortune l'occasion de parlementer et de faire des phrases. Quoiqu'il
soit connu de tout le monde, j'en dirai cependant un mot. Sydney-Smith
tient  la fois du chevalier et du charlatan. Homme d'esprit et frisant
la folie, avec la capacit d'un chef, il a cru honorer sa carrire en
faisant souvent des crneries sans aucun but d'utilit, mais uniquement
pour faire parler de lui. Chacun s'en moque avec raison, parce qu'il
est,  la longue; fatigant et ennuyeux, quoique trs-original. Toujours
anim de sentiments levs, dlicats, gnreux, sa _fuite du Temple_,
sa vie aventureuse et l'influence qu'il a eue sur la rsistance de
Saint-Jean-d'Acre, qui, de quelque manire qu'on l'envisage a t un
trs-grand vnement pour l'Europe, lui ont donn une sorte de
clbrit. Ce fut donc  Sydney-Smith que je m'adressai. Je lui crivis
une lettre extrmement polie pour lui donner des nouvelles du pacha
prisonnier; je lui proposai d'tablir avec les Turcs un cartel
d'change, et, en mme temps, d'changer, homme pour homme, quelques
Anglais, prisonniers chez nous, contre les officiers, sous-officiers et
soldats pris au fort d'Aboukir. Cette proposition, simple prtexte,
masquait le but vritable d'avoir des nouvelles. En consquence, je
choisis, pour porter ma lettre, un officier intelligent, parlant
anglais et agrable de conversation, le jeune Descorches, officier de
marine, attach au commandant de la marine,  Alexandrie. Sir Sydney
reut Descorches  merveille, causa longuement avec lui, lui parla de
nos revers d'Italie, et les exagra encore dans son rcit. Il lui remit
toutes ses gazettes en ajoutant: Je suis inform par l'amiral Nelson
de l'ordre envoy par le Directoire au gnral Bonaparte de revenir en
Europe. Charg d'y mettre obstacle s'il entreprend cette prilleuse
traverse, j'espre lui donner de mes nouvelles.

L-dessus Descorches revint: il avait rempli sa mission  souhait. Le
gnral Bonaparte s'enferma quatre heures avec Berthier pour lire les
gazettes et parler de sa situation. Au bout de ce temps, son parti pris
de retourner en France, il fit appeler Gantheaume. Quand je l'entendis
demander Gantheaume, j'en devinai le motif. Aussitt je dis en riant 
Duroc: C'est Vignou qu'il demande. Vignou tait l'homme charg de ses
quipages et de ses voitures. Il dcida avec l'amiral qu'il prendrait
les deux frgates vnitiennes, seuls btiments de guerre, dans le port,
en tat de naviguer, les frgates la _Muiron_ et la _Carrre_. Me
faisant appeler ensuite, il me mit dans le secret de ses projets et me
dit: Marmont, je me dcide  partir pour retourner en France, et je
compte vous emmener avec moi. L'tat des choses en Europe me force 
prendre ce grand parti; des revers accablent nos armes, et Dieu sait
jusqu'o l'ennemi aura pntr. L'Italie est perdue, et le prix de tant
d'efforts, de tant de sang vers, nous chappe. Aussi que peuvent les
gens incapables placs  la tte des affaires? Tout est ignorance,
sottise ou corruption chez eux. C'est moi, moi seul, qui ai support le
fardeau, et, par des succs continuels, donn de la consistance  ce
gouvernement, qui, sans moi, n'aurait jamais pu s'lever et se
maintenir. Moi absent, tout devait crouler. N'attendons pas que la
destruction soit complte: le mal serait sans remde. La traverse pour
retourner en France est chanceuse, difficile, hasardeuse; mais elle
l'est moins que ne l'tait notre navigation en venant ici, et la
fortune, qui m'a soutenu jusqu' prsent, ne m'abandonnera pas en ce
moment. Au surplus, il faut savoir oser  propos; qui ne se soumet 
aucun risque n'a aucune chance de gain. Je mettrai l'arme en des mains
capables; je la laisse en bon tat et aprs une victoire qui ajourne 
une poque indtermine le moment o l'on formera de nouvelles
entreprises contre elle. On apprendra en France presque en mme temps
et la destruction de l'arme turque  Aboukir et mon arrive. Ma
prsence, en exaltant les esprits, rendra  l'arme la confiance qui
lui manque, et aux bons citoyens l'espoir d'un meilleur avenir. Il y
aura un mouvement dans l'opinion tout au profit de la France. Il faut
tenter d'arriver, et nous arriverons. Gardez un profond secret, vous en
sentez l'importance; secondez Gantheaume et Dumanoir dans les
dispositions qu'ils vont faire pour prparer mon embarquement.
J'emmnerai peu de monde avec moi; mais, je le rpte, vous tes du
nombre de ceux que je compte choisir. Informez-moi journellement des
progrs des travaux de la croisire ennemie; et, quand le moment de
partir sera arriv, j'arriverai ici comme une bombe.

J'excutai de grand coeur, comme on se l'imagine, les ordres qui
m'taient donns; d'abord c'tait mon devoir, et ensuite mon avantage.
On travailla  ces deux frgates sous divers prtextes, et le projet de
dpart ne s'bruita pas. L'une de ces frgates tait dans le port vieux,
l'autre dans le port neuf; il fallait les runir toutes les deux dans
ce dernier bassin pour appareiller plus facilement. Mais, pour doubler
la presqu'le, il est ncessaire de s'lever en mer, et le voisinage des
Anglais y mettait obstacle. L'escadre turque, tout entire  l'ancre
dans la rade d'Aboukir, ne nous prsentait aucun embarras; mais
Sidney-Smith ne nous perdait pas de vue et nous observait de prs. Je
continuai  correspondre avec lui, et je reus chez moi plusieurs fois
son homme de confiance, son secrtaire, M. Keit, homme fort
recommandable et fort distingu, depuis noy par accident dans le Nil.
Nous signmes une convention pour tablir le mode de nos changes avec
les Turcs, dont M. Keit tait le fond de pouvoirs. Comme je dsirais
loigner les Anglais d'Alexandrie, je prtextai des devoirs de service
me forant d'aller pour quelques jours  Aboukir, et je campai prs de
la cte. Comme nos communications taient trs-frquentes, Sidney
trouva plus commode de se rapprocher; il vint mouiller avec son
vaisseau dans la rade d'Aboukir; c'tait dans cet espoir que je m'tais
dplac. La frgate la _Carrre_ profita immdiatement de son absence
et se runit  la _Muiron_ dans le port neuf. Pendant ce temps-l, le
gnral en chef tait retourn au Caire, il annona un prochain voyage
dans l'intrieur des provinces. Quelques bruits sourds sur son dpart
pour l'Europe circulrent, mais les bruits ne prirent pas assez de
consistance pour y faire croire. Cependant sa sortie du Caire tait
dlicate; si l'on avait cru  un embarquement prochain, sans doute un
mouvement aurait eu lieu dans l'arme. Nous en tions aux politesses
continuelles, sir Sidney et moi, aux bons procds rciproques,  nous
faire des cadeaux mme, quand tout  coup il disparut. M. Keit tait
venu dans ma tente la veille au soir, et, en arrivant, il me dit qu'un
aviso avait t signal venant d'Europe,  l'instant o il quittait le
vaisseau. Cette disparition si subite me fit croire dans le temps 
l'arrive d'une escadre franaise dans la Mditerrane, et effectivement
l'escadre franaise et espagnole, commande par l'amiral Bruix, tait
venue  cette poque jusqu' Malte; mais elle avait rtrograd. Sir
Sidney m'a dit depuis que, ne supposant pas notre dpart si prompt, il
tait all  Chypre faire de l'eau, avec l'intention de revenir
immdiatement et de ne plus quitter sa croisire.

Gantheaume et moi nous nous htmes d'informer le gnral en chef de
l'tat des choses. Tout tant prpar pour nous rejoindre, il arriva
sans retard, amenant avec lui Berthier, Androssi, Bourrienne, ses
aides de camp; Monge, Berthollet, Denon et Parceval-Grandmaison. Les
autres compagnons de voyage taient  Alexandrie, et parmi eux Lannes
et Murat, rests dans cette ville pour soigner leurs blessures. Le
gnral Bonaparte, comme chacun le sait, choisit Klber pour le
remplacer; c'tait sans contredit le plus digne et le plus capable des
gnraux. Il rappela en mme temps en Europe le gnral Desaix,
compagnon et mule de Klber, afin de prvenir une rivalit dangereuse.
Son dpart eut lieu sans confrence ni entrevue avec Klber, voulant
viter les obstacles que celui-ci aurait pu y mettre, et craignant de
le voir refuser le commandement; car cet homme vraiment suprieur avait
cependant autant de rpugnance  commander que de difficult  obir.
Il se contenta de lui donner des instructions dtailles; tout le monde
les a lues; et il s'en rapporta pour le surplus  son esprit et  sa
haute capacit. Enfin le gnral en chef donna rendez-vous au gnral
Menou sur la plage,  peu de distance d'Alexandrie, s'entretint
quelques moments avec lui, et le chargea de me remplacer dans mon
commandement.

Si j'avais su que la condition de mon dpart tait l'arrive de Menou,
j'aurais prouv beaucoup d'inquitudes, car je connaissais l'homme et
sa manire d'agir; mais cette fois, unique, je crois, dans le cours de
sa vie, il fut exact, et se trouva au rendez-vous. Enfin le 23
fructidor (10 septembre),  cinq heures du matin, les frgates et les
avisos sortirent du port, et nous nous trouvmes livrs  de nouvelles
destines. Ces destines semblaient prcaires, incertaines, elles
pouvaient  chaque instant se terminer d'une manire funeste, et elles
devaient remplir le monde. C'est ici l'occasion de raconter un
vnement peignant bien Bonaparte, et qui le justifie de l'accusation
d'insensibilit dont il a t souvent l'objet. J'ai dj combattu cette
prvention par des faits, celui-ci ajoute encore une nouvelle preuve.
Bonaparte cachait sa sensibilit, en cela bien diffrent des autres
hommes, qui souvent affectent d'en montrer sans en avoir. Jamais un
sentiment vrai n'a t exprim en vain devant lui et sans le toucher
vivement.

J'tais li avec un ngociant de Marseille, nomm Blanc, homme
estimable, actif, intelligent; sous mes auspices il avait connu le
gnral Bonaparte. Le maximum l'avait ruin, et il s'occupait  refaire
sa fortune. L'expdition d'gypte lui parut devoir offrir des chances
favorables, et il dsira en faire partie. Je le conduisis chez le
gnral en chef, qui l'agra. Dans le grand mouvement de la marche des
armes, dans cette confusion apparente, o cependant l'ordre existe, et
o un certain gosme est ncessaire, car c'est l'lment de la
conservation, les besoins de chacun sont si pressants, qu'on est peu
port  s'occuper de ceux des autres.  l'arme, quiconque est sans un
titre, sans un emploi, sans une fonction dtermins, est fort
malheureux: tout lui est refus.

On imagina de donner  Blanc celui d'ordonnateur des lazarets; il
fallait s'occuper de la sant de l'arme; il tait familiaris avec les
mesures consacres par l'exprience sur nos ctes, parce que, comme
tous les ngociants de Marseille, il avait t  son tour  la tte de
l'administration de la sant de cette ville, o ce service est un
service d'honneur. Il justifia la confiance mise en lui; partout o la
chose fut possible et utile, on construisit des lazarets, et sa place
d'ordonnateur ne fut pas une sincure. Mais Blanc s'aperut bientt que
l'gypte, dans la circonstance, n'offrait pas les moyens de l'enrichir;
il fut dvor du dsir de retourner en Europe: on ne permettait presque
 personne de partir, et, pendant longtemps, ses voeux furent
impuissants. Il vint me confier ses chagrins et ses dsirs: il
souponna, aux prparatifs dont il tait tmoin, le projet qui nous
occupait; il m'en parla; j'en convins avec lui sous le plus grand
secret, en lui exprimant mon voeu de le voir du voyage. Le moyen le plus
simple tait de le dguiser en matelot, et de l'embarquer sur une des
frgates, moyen employ souvent dans la marine pour avoir un passage
refus: une fois en pleine mer, l'homme cach se montre; on appelle ces
hommes-l des enfants trouvs. J'en entretins le commandant de la
marine, Dumanoir; mais il trouva des difficults pour le laisser
embarquer sur une frgate: il existe,  bord de ces btiments, un ordre
et une surveillance qui feraient supposer de la connivence de la part
des officiers et les compromettraient; il y avait trois avisos dsigns
pour partir avec nous: il fut convenu que, habill en matelot, il
monterait sur l'un d'eux. La chose excute, nous voil hors du port;
mais un des trois avisos reoit l'ordre de rentrer, et c'est
prcisment celui sur lequel Blanc est embarqu. La tte de ce
malheureux s'gare, il ne calcule plus rien, et, comme il n'y avait
presque pas de vent, que les frgates taient trs-rapproches, il se
jette dans une barque et monte prcipitamment sur la _Muiron_, qui
tait la plus voisine, et sur laquelle tait le gnral en chef. Il y
entre de force, malgr la rsistance des gardes, et court se cacher 
fond de cale. Son entre cause du tumulte et du bruit; le gnral en
chef sort de sa chambre, vient sur le pont demander ce que c'est: on le
lui dit; on cherche le coupable, et on l'amne devant lui plus mort que
vif. Bonaparte le traita de misrable qui abandonnait son poste, et lui
manifesta l'intention de le livrer  un conseil de guerre pour servir
d'exemple; il ajouta: Je pars, en vertu des ordres du gouvernement,
pour aller combattre l'ennemi victorieux et secourir la France attaque;
je m'expose aux plus grands dangers par devoir et par dvouement, tandis
que vous, vous n'tes qu'un lche dserteur.

Blanc, confondu, retrouva cependant la parole pour lui rpondre: il lui
parla de sa famille dans le besoin, de ses enfants laisss  l'abandon,
de l'impossibilit o il tait, en gypte, de venir  leur secours, et
il ajouta que l'excs de ses maux lui avait donn le dsir de les
rejoindre et le courage de tout risquer pour y parvenir. Ces paroles,
prononces avec feu, avec vrit, avec une profonde expression de
douleur, murent Bonaparte: Blanc fut renvoy  Alexandrie; mais, deux
mois et demi aprs, cette scne tait encore tellement prsente 
l'esprit du gnral, qu'au milieu de toute la proccupation d'une
rvolution et de l'arrive au pouvoir suprme, le premier acte qu'il
ait sign au Luxembourg, le 20 brumaire, comme consul provisoire, fut
le rappel de Blanc, et le second sa nomination de consul gnral 
Naples, chose  peine croyable, mais exacte. Je n'eus pas le mrite de
lui rappeler ce malheureux: je l'aurais fait sans doute plus tard; mais
j'avoue que moi, son ami, je ne pensais pas  lui dans ce moment: le
bienfait de Bonaparte le rappela seul  ma mmoire.

Je le demande, n'est-ce pas l un souvenir du coeur, de la vritable
bienfaisance? et, j'en doute fort, ceux qui font mtier de la
sensibilit peuvent rarement prsenter des actions  mettre en parallle
avec celle-ci.

Je reviens  notre dpart. Il tait difficile d'prouver une joie plus
vive que la ntre: nous avions de grandes chances contre nous; mais
nous tions  cet ge o l'esprance est vive, o l'on a une foi sans
bornes dans l'avenir: aussi les obstacles disparaissaient-ils  nos
yeux. Nous nous sentions d'ailleurs associs  une destine
toute-puissante: Si jamais homme a pu croire  la protection d'une main
divine,  une autorit tutlaire veillant sur lui et prparant tout ce
qui tait ncessaire aux succs de ses entreprises, c'est Bonaparte.
Sans doute il savait oser, et cette facult est la premire de toutes
pour faire de grandes choses. Il osa beaucoup, il osa  propos, et, si
les circonstances ne lui manqurent pas, jamais il ne manqua aux
circonstances: tout cela est vrai; mais n'est-il pas permis de s'lever
 de plus hautes penses, quand on le voit se soumettre quelquefois
volontairement  des combinaisons presque toutes contre lui, dont une
seule lui est favorable, et que l'on voit constamment cette seule
chance venir le tirer de la crise o il s'est plac de propos dlibr?
Ne peut-on pas croire  une espce de prdestination, quand on remarque
que, souvent, les rsultats les plus favorables sont la consquence
ncessaire d'vnements qui d'abord le contrarient et paraissent
l'loigner de ses vues? N'offre-t-il pas le spectacle d'un homme soumis
 une puissance irrsistible, conduit par la main, en aveugle, dans une
route meilleure que celle qu'il a d'abord choisie, et forc ainsi
d'atteindre plus tt le but, l'objet de ses voeux?

Je l'ai dj montr sous cet aspect, quand on lui retira le
commandement de l'artillerie  la premire arme d'Italie; les
circonstances de sa traverse vont reproduire le mme spectacle. Je le
rpte, jamais homme ne fut autant autoris  se croire l'agent spcial
d'un pouvoir suprieur et irrsistible, et il le crut effectivement;
c'est, d'ailleurs, une chose assez flatteuse pour l'amour-propre que de
se considrer comme une exception aux lois qui rgissent l'univers.

J'avais des motifs de joie particuliers; j'tais parti fort amoureux,
j'avais emport avec moi des ides de bonheur domestique, de fidlit,
et je revenais digne, par l'tat de mon coeur et par ma conduite, des
sentiments les plus tendres. Je dirai plus tard comment toutes ces
illusions se dissiprent et se changrent en douleurs.

Nous tions ainsi diviss sur les deux frgates; sur la _Muiron_:
Bonaparte, Berthier, Androssi, Monge, Berthollet, Bourrienne, les aides
de camp du gnral en chef, et Gantheaume, commandant la division. Sur
la _Carrre_: Lannes, Murat, moi, Denon, Parceval-Grandmaison, nos
officiers et Dumanoir, chef de division commandant la frgate. On avait
embarqu sur chaque frgate cent hommes des guides du gnral en chef,
qui en faisaient la garnison; nous avions en outre deux avisos bons
marcheurs.

La route  prendre pour revenir en Europe fut l'objet d'une grande
discussion; les vents de nord-ouest sont constants en t et durent
jusqu' l'quinoxe d'automne; ces vents sont prcisment opposs  la
direction que nous devions suivre. Dans les circonstances ordinaires,
l't est la saison choisie par les btiments de commerce pour aller en
gypte; ils attendent l'hiver pour revenir, et, quand ils veulent
retourner plus tt en Europe, ils vont chercher les vents variables de
l'Archipel. Dans ces parages, des vents de terre, soufflant toutes les
nuits, et les courants portant  l'ouest, sont favorables. Mais sur
cette cte, trs-habite, il y a une navigation active; on pouvait y
rencontrer l'ennemi, on y trouverait srement des btiments de commerce
qui pourraient nous signaler, et plus srement encore les voiles
rencontres nous feraient faire souvent fausse route. On se dcida 
suivre la cte d'Afrique, cte dserte, hors de toute direction, et
offrant les plus grandes difficults pour la navigation; des courants
trs-forts portent de l'ouest  l'est, et nous taient prcisment
contraires; ainsi nous avions  lutter  la fois contre le vent et
contre le courant; quelques brises de terre pendant les nuits taient 
esprer; l'arrive de l'quinoxe, poque du changement des vents
dominants, n'tant pas loigne, devait nous tirer d'affaire et nous
sauver; enfin, pour rendre en un mot la pense de l'amiral, nous
allmes nous cacher pendant trois semaines sur cette cte, en attendant
les vents favorables. Notre navigation fut prcisment telle que les
calculs l'avaient fait prvoir, extrmement pnible pendant vingt jours
et meilleure ensuite; il y a quatre-vingts lieues d'Alexandrie au cap
d'Ocre, pointe est du golfe de la Syrte, et nous mmes vingt jours pour
parvenir  la doubler. Un vent constant et toujours contraire nous
faisait quelquefois perdre jusqu' dix lieues dans le jour; mais, la
nuit, la brise de terre nous soutenait, et nous faisait rparer nos
pertes; on peut juger de notre impatience, de nos tourments; je ne
rpondrais pas qu'il n'y ait eu parfois quelques murmures contre la
direction suivie et contre l'amiral qui l'avait fait adopter avec tant
de sagesse. Aprs vingt jours, nous arrivmes  l'entre du golfe de la
Syrte; un calme plat nous prit;  ce calme succda un vent d'est
extrmement faible, qui se renfora par degrs et ne varia plus. Les
effets de notre marche furent tels, qu'aprs vingt-quatre heures de
navigation nous arrivmes, au coucher du soleil, en vue du cap Bon; on
put trs-bien le reconnatre. Ce cap, fort lev, se voit d'assez loin;
il forme, avec la Sicile, un dtroit qui tait gard par une croisire
ennemie; il fallait le franchir. La combinaison de notre marche, due au
hasard, nous en donna heureusement le moyen. Effectivement, si le vent
d'est se ft lev plus tt ou qu'il et t plus fort, nous serions
arrivs de meilleure heure; vus par la croisire, elle nous aurait
donn chasse; nos frgates vnitiennes marchant trs-mdiocrement, nous
aurions couru de grands dangers. En arrivant plus tard, notre marche
aurait t incertaine, nous aurions peut-tre hsit  donner la nuit
dans le dtroit. Au lieu de cela, nous arrivmes assez tard pour ne pas
tre vus, d'assez bonne heure pour bien reconnatre notre position et
naviguer avec confiance; nous fmes donc route pendant la nuit et force
de voiles. Aprs avoir teint nos feux, nous reconnmes la croisire
ennemie aux siens qui taient allums, nous la traversmes sans tre
aperus, et, le lendemain, nous tions hors de vue, en face des ruines
de Carthage. Dans la navigation de cette nuit, la frgate la _Carrre_,
sur laquelle j'tais embarqu, faillit prir. Prcdant la _Muiron_,
toutes voiles dehors, le vent tant bon frais, la nuit claire, on
aperut la terre  deux encblures de la proue.  peine eut-on le temps
d'abattre sur bbord pour l'viter. C'tait un cueil voisin de la
petite le de Lampedouze, contre lequel nous allions nous briser, et
nous l'vitmes heureusement. Nous reconnmes l'le Saint-Pierre au sud
de la Sardaigne; l nous apermes une voile de guerre, que nous
vitmes aussi, et nous continumes notre route sur la Corse, en portant
sur Ajaccio. Le gnral en chef rsolut d'y prendre langue. Le dbut de
la guerre en Italie avait t accompagn de tant de dsastres, qu'on
pouvait redouter de trouver l'ennemi sur les ctes de Gnes, et mme
sur celles de la Provence. La Corse pouvait tre occupe; il tait bon
de savoir, au moment de l'atterrage, sur quel point on pouvait se jeter
avec sret. On envoya donc un de nos avisos  Ajaccio. Il rendit
compte qu'il n'y avait aucun ennemi en Corse, et que les ctes de la
France et de Gnes taient libres; le vent tant devenu contraire, nous
relchmes  Ajaccio. Notre arrive, comme on peut le supposer, fut un
grand vnement; nous passmes l quatre jours. Dans tous les pays, un
homme illustre et puissant trouve facilement de nombreux parents; mais
en Corse et dans les pays d'une civilisation arrire, la famille
devant sa puissance  son tendue, parce qu'elle forme une agrgation
plus redoutable, on reconnat les parents  un degr fort loign.
Aussi une multitude de cousins, paysans en veste, vint-elle remplir la
maison du gnral Bonaparte. Nous fmes quelques courses dans les
environs et nous chassmes dans ce pays sauvage. Bonaparte n'a jamais
revu la Corse depuis. On le conoit aisment; mais, chose tonnante! il
n'a jamais rien fait pour l'amliorer, la civiliser et l'enrichir; il
n'a rien fait non plus pour les individus en particulier, et cela par
systme. Je lui ai souvent entendu dire que faire du bien  un Corse,
c'tait un moyen infaillible d'irriter les autres; et, ne pouvant pas
donner  tous, il aimait mieux ne donner  personne. Jamais il ne s'est
cart de cette doctrine commode.

Le coup de vent du nord-ouest, cause de notre entre  Ajaccio, s'tant
calm, nous partmes pour achever notre traverse, et nous nous
dirigemes sur Toulon. Une nouvelle circonstance fait reconnatre
l'action de cette main puissante et cache qui conduisait Bonaparte. De
mme qu' l'entre du golfe de la Syrte, le vent favorable se fit
dsirer, attendre, et vint, mais faible d'abord. S'il et t plus fort,
comme nous le souhaitions, nous aurions couru de grands risques; au lieu
de cela, il nous conduisit de manire  nous faire arriver le lendemain
soir en vue des les d'Hyres. En reconnaissant l'le du Levant, nous
distingumes sept voiles de guerre prcisment sur notre route; nous
amenmes vivement nos perroquets. L'ennemi cependant nous avait vus, et
sur-le-champ il nous donna la chasse. Mais c'tait au moment du soleil
couchant: l'ennemi tait plac dans le soleil; nous pouvions le voir
distinctement, tandis que nous, au contraire, placs  l'est, au milieu
de la brume, nous ne lui prsentions qu'une image confuse. Il ne put
juger de la manire dont nos voiles taient orientes, et cette
circonstance fit notre salut. La situation tait grave et critique.
Gantheaume proposa  Bonaparte de retourner en Corse, et l'assura qu'il
y arriverait sans danger: nous avions assez d'avance sur l'ennemi pour
lui chapper. Mais Bonaparte, aprs un moment de rflexion, rejeta sa
proposition: sa prsence y serait bientt connue; chaque jour les
difficults pour en sortir augmenteraient, et il calcula qu'il valait
mieux continuer sa route, s'abandonner  la fortune, et seulement
modifier sa direction et prendre un autre point d'atterrage. Il donna
donc ordre  l'amiral, en laissant arriver de deux quarts, de se diriger
sur Frjus. Une trs-grande et trs-belle felouque, prise en Corse, le
suivait; il s'y serait jet dans le cas d'un combat disproportionn et
dont l'issue aurait d tre funeste. Mais ce moyen de salut ne fut pas
mis en usage, et l'erreur de l'ennemi nous dispensa de nous en servir.
Effectivement, les Anglais, jugeant nos deux frgates sorties de Toulon,
nous donnrent chasse au large tandis que nous courions  terre: nous
en fmes bientt informs.  la nuit close, l'ennemi tira sept coups de
canon de signaux; ils se firent entendre de l'avant  nous par le
bossoir de bbord: c'tait une position menaante. Une demi-heure aprs,
les mmes coups de canon furent rpts; leur direction tait par le
travers du btiment, et alors nous tions sauvs! Nous avions couru des
bords opposs, et rien ne pouvait nous empcher de prendre terre. Un de
nos avisos, rest en arrire, se trouva pendant la nuit au milieu de
l'escadre anglaise; il baissa ses voiles, et elle passa sans le prendre.
Nous approchmes de la cte  toucher terre, et, au jour, nous nous
trouvmes en face de Saint-Raphael, port de Frjus: notre joie ne peut
s'exprimer, mais elle peut se comprendre.

Nous venions d'chapper  un danger pressant, immdiat, terrible; nous
avions eu trente-quatre jours d'angoisses et d'esprances. Chaque matin
nous tions sur le pont avant le jour, inquiets de savoir quel
changement la nuit avait apport  notre sort. Chaque journe tait un
succs, mais il devait tre suivi de tant d'autres succs pareils, qu'il
tait  peine senti et apprci. Enfin, aprs avoir couru un si grand
nombre de chances, au moment de recueillir le fruit de tant de hardiesse
et de tant de bonheur, nous voil en face d'une escadre anglaise,
prcisment sur notre route. tait-ce donc pour arriver  cette fin que
nous avions dsir si ardemment de quitter l'gypte et veill par notre
dpart l'envie de nos camarades rests en Orient? Nous allions
probablement tre jets dans les prisons d'Angleterre, et la guerre se
continuerait sans nous, aprs tre venus la chercher au milieu de tant
de prils! Mais non; ces dangers sont un songe; ils ont disparu, ils
sont venus pour orner notre triomphe et pour complter nos destines.
En effet, sans la rencontre de cette escadre, nous arrivions  Toulon,
et l nous faisions une longue et bonne quarantaine; ceux qui
redoutaient les projets de Bonaparte auraient eu le temps de se
prcautionner; ses ennemis se seraient rallis, et la correspondance
accusatrice de Klber aurait eu le temps d'arriver et de leur donner
des armes puissantes. Au lieu de cela, c'est en chappant  un grand
danger que nous atteignons le sol de la patrie; et cet vnement
encadre dignement ce retour miraculeux; il nous force  nous jeter sur
Frjus, o des transports de joie et d'ivresse s'emparent de la
population. On accourt de tous cts; des barques nous entourent; on
veut voir le gnral Bonaparte; on veut toucher cet homme, envoy par
la Providence pour sauver la France et rappeler la victoire. On veut
loigner les enthousiastes, on parle de sant, de peste; on rpond que
le gnral Bonaparte ne peut rien apporter de fcheux avec lui. Aucune
autorit n'est l pour modrer leurs transports; ils s'lancent,
montent  l'abordage, et les frgates sont envahies par la foule. Ds
lors nous avons l'entre, ou bien il aurait fallu mettre tout le pays
en quarantaine. Nous entrons donc  Frjus, et, aprs deux heures de
prparatifs, le gnral Bonaparte, qui connat le prix du temps, est
dj en route pour Paris.  la fin du djeuner, un homme de Frjus, une
espce d'orateur de club,  figure commune, mais expressive, vint lui
faire son compliment et lui parla avec une sorte d'autorit. Il termina
sa harangue ainsi: Allez, gnral, allez battre et chasser l'ennemi, et
ensuite nous vous ferons roi, si vous le voulez. Le gnral Bonaparte
reut ce compliment avec embarras; il n'y rpondit pas, il eut mme
l'air de le repousser; mais certainement il l'entendit avec plaisir.

Avant de se mettre en route, il me dit les paroles suivantes: Arrivez
promptement et suivez-moi de prs. J'aurais prfr aller faire une
apparition  l'arme d'Italie, et, aprs avoir battu l'ennemi, me rendre
ensuite  Paris; mais Dieu sait dans quel tat se trouve cette arme et
quels sont les moyens d'offensive qu'elle possde. Il faudrait sans
doute beaucoup de temps avant de pouvoir rien entreprendre de srieux,
et l'effet de mon arrive s'affaiblirait. Il vaut mieux aller tout de
suite au centre des affaires juger sur place du vritable tat des
choses et de la nature des remdes  employer. Ainsi je pars pour Paris;
soyez-y bientt.

Je n'essayerai pas de peindre les transports de joie de toute la France:
cette tincelle, partie de Frjus, s'tait communique au pays tout
entier; partout on voyait en Bonaparte le gage de la victoire et du
salut public. De grands revers nous avaient accabls, et, si l'tat
n'avait pas encore croul, on le devait uniquement  la victoire de
Zurich, qui, momentanment, en avait suspendu la chute; mais avec les
hommes incapables, placs  la tte des affaires, avec la faiblesse et
la corruption rpandues partout; avec les divisions, avec les partis, ce
prodige ne pouvait plus se renouveler.

La loi des suspects rendue, tous les malheurs intrieurs dont la
Rvolution avait accabl la France taient au moment de renatre: voil
ce que tout le monde contemplait avec effroi. Le retour de Bonaparte,
la supriorit de son gnie, son caractre connu, semblaient mettre 
l'abri de tous ces dangers et remplacer l'horizon le plus sombre par
l'aurore d'un beau jour; j'en appelle  ceux de cette poque qui vivent
encore; ils trouveront ce rcit bien faible; jamais mouvement d'opinion
ne s'opra avec plus d'nergie en faveur d'un homme, et ne provoqua et
ne justifia davantage son ambition. L'tat rel du pays, menac de sa
ruine, et cette disposition des esprits, rendirent lgitime un pouvoir
qui venait d'chapper  tant de mains dbiles, car Bonaparte en
rclamait la possession au nom du salut de l'tat, que lui seul, au dire
de tous, pouvait sauver.

Le gnral Bonaparte, en route pour Paris, emmena avec lui ses aides de
camp, et Bourrienne, Androssi, Monge et Berthollet. Murat, Lannes,
Gantheaume et moi, ayant nos voitures  Toulon, nous nous y rendmes
pour les prendre. Les deux cents hommes du corps des guides, revenus de
l'gypte, et formant la garnison des frgates, dbarqurent galement 
Frjus, et se mirent en route pour Paris.

Nous quittmes Frjus en mme temps que le gnral Bonaparte, et nous
allmes coucher  Vidauban:  peine arrivs dans cette ville, un grand
fracas de voitures se fit entendre: c'taient des commissaires de la
sant, venant de Toulon, et allant mettre en quarantaine tout ce qui
avait dbarqu  Frjus. Gantheaume se hta de sauter au cou d'un de
ces administrateurs, de sa connaissance, afin de nous garantir ainsi
des mesures dont nous aurions pu tre l'objet. Mais il fallait que la
colre de l'administration s'exert sur quelqu'un: nos btiments se
rendirent  Toulon, et les quipages firent une quarantaine de trente
jours, et cependant plus de deux cent cinquante individus taient sortis
de ces mmes frgates et parcouraient librement la France. Je ne fis pas
un long sjour  Toulon, j'allai embrasser mon pre et ma mre, combls
de bonheur par mon retour, et je me rendis  Paris.




CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS

RELATIFS AU LIVRE QUATRIME


BERTHIER  MARMONT.

    Gaza, 29 dcembre 1798.

Nous voil  Gaza, mon cher gnral, aprs avoir travers soixante
lieues de dsert et pris le fort d'El-Arich, dans lequel Djezzar-Pacha
avait eu la btise de laisser quinze cents hommes, que nous avons pris
en usant environ quatre cents boulets, que nous avons retrouvs dans la
brche. Ils nous ont laiss galement de la poudre et des vivres.
Arrivs  Gaza, environ six cents hommes de cavalerie et quelques hommes
d'infanterie de Djezzar se sont retirs aussitt que nos dispositions de
les attaquer ont t faites et que nos tirailleurs les ont joints. Il y
a eu trois ou quatre hommes blesss de part et d'autre, trois tus 
eux, et un  nous.

Nous avons,  Gaza, un trs-bon fort dans lequel taient cent
cinquante mille rations de biscuit, du riz, trente mille milliers de
poudre, des boulets, des balles, et beaucoup d'obus ensabots.

Nous trouvons ici un pays qui ressemble  la Provence, et le climat 
celui d'Europe.

Vous avez d recevoir, par le gnral Androssi, les relations de
toutes nos affaires.

Donnez-nous de vos nouvelles, mon cher gnral, et croyez  l'amiti
et au dsir que j'ai de vous revoir. J'espre que nos affaires iront
bien ici.

On dit que les troupes de Djezzar nous attendent  Jaffa. Nous le
dsirons plus que nous ne le croyons.


MARMONT  BONAPARTE.

    Alexandrie, 15 janvier 1799.

Je viens de recevoir, mon cher gnral, votre lettre du 18 nivse;
vous tes instruit maintenant des ravages que la peste continue  faire
ici. Nous avons perdu dj cent trente hommes. Le bataillon de la
quatrime est extrmement maltrait: il a quarante hommes ou morts ou
malades de la peste. Ce matin encore, six hommes sont tombe tout 
coup: un est mort dans une heure. Le bataillon de la
quatre-vingt-cinquime est privilgi; il est encore intact. Les
grenadiers qui font le service de la ville, et qui sont dans un camp 
part, n'ont perdu encore qu'un homme: je ne sais  quoi attribuer cette
diffrence.

Les camps sont bien placs, bien ars, bien diviss; les soldats ont
un vaste espace pour se promener et ne sont point abandonns 
eux-mmes, et cependant le nombre des malades va toujours en augmentant.

J'ai fait augmenter le nombre des hpitaux; je fais vacuer un local
ds qu'il est entach de peste, afin de le purifier: tout cela ne sert
 rien; la terreur que la peste rpand chez les officiers de sant est
telle, que les malades attaqus de maladie ordinaire courraient risque
de mourir faute de soins. Je dois cependant rendre justice au citoyen
Masquelet, chirurgien en chef, qui montre beaucoup de zle; il serait
bien ncessaire que vous m'envoyiez ici quelqu'un pour le seconder. Le
commissaire des guerres Michaud, que l'ordonnateur en chef a envoy ici,
a rendu des services par son activit et son zle; il a fort bien
organis les services, et particulirement celui des hpitaux; mais ses
moyens viennent d'tre paralyss par le malheur qu'il vient d'prouver:
son secrtaire et son domestique viennent de mourir de la peste.
L'administration sanitaire vient de le mettre en quarantaine. J'ai
tabli, pour le remplacer momentanment, et charg du service le
commissaire de Ramanieh, qui tait traduit au conseil de guerre, mais
que je crois honnte homme, et qui, probablement, n'est pas coupable.

Personne ne sort plus d'Alexandrie sans faire quarantaine. Cette
institution est sans doute indispensable; il me parat aussi ncessaire
de la modifier. Mes relations avec l'intrieur sont extrmement
difficiles; les plus petites choses rencontrent les plus grands
obstacles, et, si cela durait, nous risquerions bientt de mourir de
faim. L'administration sanitaire ne voit que la peste, et n'aperoit pas
les autres branches de service qui sont aussi importantes; et, comme
votre ordre du jour du 18 frimaire est trs-prcis, je ne puis pas le
contrarier. Je vous demanderai donc, tout en laissant la quarantaine
tablie  Alexandrie pour les relations ordinaires, de m'autoriser  y
droger dans les occasions importantes, et notamment pour mes relations
avec Damanhour, en prenant toutes les prcautions imaginables pour qu'il
n'y ait pas de rsultat fcheux, et ensuite ordonner qu' Ramanieh il
soit tabli une quarantaine svre pour tout ce qui viendra de
Damanhour, pour que l'intrieur de l'gypte soit entirement prserv.

Je n'ose vous envoyer aujourd'hui les quatre ou cinq cents matelots que
je vous ai annoncs. Si je les faisais mettre en quarantaine dans un
jardin,  Alexandrie, au bout de huit jours la moiti aurait chapp. Si
vous adoptez la mesure que je vous propose plus haut, je les enverrai 
Damanhour, o on les mettra  part pour faire quarantaine; l il leur
sera impossible de dserter.

Il n'y a pas encore eu un seul accident de peste parmi les habitants
du pays.

Nous sommes toujours sans argent; nous n'avons pas un seul acheteur
pour le vin. J'attends la rponse du gnral Menou sur la mesure que je
lui ai propose; s'il l'adopte et qu'il russisse, nous serons au-dessus
de nos besoins.

Le capitaine Ravaud, ingnieur des ponts et chausses, a cherch, dans
la ville d'Alexandrie, de l'eau douce; s'il n'a pas entirement rempli
son but, il en a du moins beaucoup approch. Il a trouv, dans la
presqu'le des Figuiers, de l'eau potable; il a fait faire un puits
d'assez grande dimension: il peut fournir, en raison des remplacements,
qui se font trs-vite,  une consommation de soixante-dix mille pintes
d'eau par jour. Chose bizarre! il y a un puits d'eau sale  quinze
pieds de l.

Il a trouv, sur la place d'Alexandrie, de l'eau moins bonne que celle
du Nil, mais meilleure que celle dont je vous ai parl; il s'occupe d'en
tirer parti.

Il y a un bruit populaire qu'il existe, aux environs de la batterie des
Bains, une source d'eau vive souterraine: on la recherche, et nous
esprons la dcouvrir.

Depuis huit jours les Anglais ont disparu; le gros temps les a forcs
de s'loigner. S'il y et eu un jour de beau temps, la caravelle serait
sortie facilement; hier, on l'avait conduite jusqu' la passe,
lorsqu'un coup de vent a forc de mouiller: ce matin, les Anglais
paraissent, et l'on est oblig de la ramener dans le port. Je ne pense
pas qu'ils l'aient aperue.


BERTHIER  MARMONT.

    9 mars 1799.

Nous voil matres de Jaffa, mon cher Marmont, ville dans une position
militaire assez bonne, entoure de murs et flanque de tours: environ
quatre mille hommes, dont dix-huit cents canonniers turcs. Nous avons
tabli nos batteries; ils n'ont fait aucune rponse  deux sommations.
La barbarie, l'ignorance de ces hommes nous a mis dans le cas de faire
la brche et de prendre la ville d'assaut. Presque tout a t pass au
fil de l'pe; le pillage a dur vingt-quatre heures, malgr tous les
efforts que nous avons faits pour l'arrter: les lois de la guerre le
permettaient. Nous avons trouv dans cette ville une vingtaine de pices
de campagne toutes neuves, environ soixante pices garnissant les
remparts, beaucoup de munitions et de vivres. Le port est assez bon: les
frgates peuvent mouiller en rade. Nous y avons trouv plusieurs
btiments qui nous seront fort utiles; depuis que nous sommes matres de
Jaffa, nous en avons dj pris trois de Djezzar, arrivant d'Acre,
portant des vivres et des munitions.

Nous avons eu environ trente hommes tus et environ cent cinquante
blesss. Nous avions le plus grand besoin d'entrer dans cette place; nos
troupes et nos chevaux avaient beaucoup souffert par les pluies
continuelles que nous avons eues  la sortie du dsert. Nous nous
disposons  poursuivre notre ennemi, et bientt nous serons devant Acre.

Vous acqurez aussi une gloire particulire et qui a des droits bien
rels  la reconnaissance, dans le poste si difficile et si pnible que
vous occupez.

Je dsire que les vnements politiques nous runissent dans le pays o
nous avons des intrts si chers.


BERTHIER  MARMONT

    29 mars 1799.

Nous sommes devant Saint-Jean-d'Acre, mon cher Marmont, place qui a une
assez bonne enceinte et un bon foss; nous sommes sur le glacis, et
bientt nous serons dans la place. Nous habitons un pays trs sain et o
les subsistances abondent de tous les cts. Nous avons reu avec grand
plaisir des nouvelles de France; la rvolution de Naples est
trs-importante relativement  notre position dans ce pays.

Nous avons perdu, dans la tranche, les adjudants gnraux Laugier et
Lescalle, et l'adjoint Mailly; ce sont de braves gens que nous
regrettons.


MARMONT  BONAPARTE.

    30 avril 1799.

Nous venons d'prouver, mon gnral, un vnement extrmement
malheureux: la garnison de Damanhour, compose de cent quatorze hommes,
vient d'tre surprise et gorge par les Arabes et un corps de
Maugrebins. Voici les dtails que je viens de recueillir:

Le 3, le chef de brigade Lefvre s'est mis en route pour lever les
contributions: il avait avec lui environ deux cents hommes. Ce voyage 
Damanhour avait produit un bon effet: les villages taient disposs 
payer. La province jouissait de la plus complte tranquillit; cent
hommes et une pice de huit taient plus que suffisants pour se soutenir
 Damanhour: on tait loin d'prouver la plus lgre inquitude.

J'avais profit de l'instant d'absence du lieutenant Lefvre pour
envoyer cinquante hommes protger les travaux du canal,  une petite
distance de cette ville, afin de tirer un double parti de cette
augmentation de force. Le 5,  deux heures du matin, trois cents
Ouladalis et quatre-vingts Maugrebins se portrent sur le camp,
trouvrent tout le monde endormi, et gorgrent tous les soldats sans
piti.

Dans la journe du 5, un cheik de Damanhour avait averti trois fois le
citoyen Martin, lieutenant de la lgion, de se tenir sur ses gardes: il
ngligea ou mprisa ses avis. Il coucha chez lui, et, aprs une
rsistance de quatre heures, il a pri comme les autres, avec le
commissaire des guerres, le payeur et quelques employs.

Le 6,  midi, le lieutenant Lefvre fut instruit de ce qui se passait
par des lettres des cheiks de Damanhour. Il y retourna sur-le-champ, fit
huit lieues en quatre heures; mais il trouva seulement les cadavres des
malheureux soldats:--l'ennemi s'tait retir depuis longtemps.--Le
lieutenant Lefvre se porta alors sur Ramanieh.--Au premier bruit de ce
malheureux vnement, je fis partir le bataillon de la quatrime, trois
compagnies de grenadiers, et deux pices de canon, sous les ordres du
chef de bataillon Redon, pour se rendre  Damanhour et se joindre avec
le chef de brigade Lefvre, et marcher sur les Arabes ou les rvolts,
car j'ignorais alors quels taient nos ennemis.  une lieue en de de
Damanhour, il a t attaqu par environ trois cents hommes  cheval et
six mille hommes  pied. Il s'est battu pendant cinq heures, leur a tu
ou bless trois cents hommes; mais, au lieu de se rapprocher du citoyen
Lefvre, il est rest en place, et, voyant les munitions tirer  leur
fin, il a fait sa retraite sur Alexandrie. Il en rsulte une chose
trs-fcheuse: c'est que ce mouvement rtrograde leur laisse l'opinion
de la victoire lorsqu'ils n'ont rsist nulle part et que, dans le fait,
ils ont t battus; tandis que, s'il et t jusqu' Ramanieh, ou au
moins  porte d'en tre entendu, le citoyen Lefvre se serait runi 
lui, et tout rentrait dans l'ordre. Il parat qu'une partie des
habitants de Damanhour et des villages circonvoisins se sont arms et
joints aux Arabes aprs le malheur du 6. Un village ou deux brls
auraient suffi pour rprimer tous ces dsordres, au lieu qu'aujourd'hui
on y trouvera peut-tre plus de difficults.

J'ai t sur le point,  l'instant du retour du commandant Redon, de
partir moi-mme avec les trois quarts de la garnison; mais les bruits
ritrs de l'approche d'une arme de Maugrebins, bruits qui chaque jour
acquirent plus de vraisemblance, l'extrme faiblesse de la garnison,
qui est rduite  cinq cents soldats, l'inconvnient mille fois plus
grand de compromettre Alexandrie, enfin la possibilit de l'arrive
subite des escadres, la longueur de cette expdition, qui exigeait au
moins six jours pour remplir le but propos, toutes ces raisons m'ont
dtermin  prendre un autre parti.

J'ai donn l'ordre  l'adjudant gnral Jullien d'envoyer sur-le-champ
trois cents hommes et quatre pices de canon  Ramanieh, en passant par
le Delta; j'ai crit au gnral Fugires pour le prier de prter aussi,
pour quelques jours, une partie de ses troupes au citoyen Lefvre. J'ai
ordonn  l'adjudant Jullien de se retirer dans le fort, s'il le croit
ncessaire;  cause de la trs-petite quantit de troupes qui lui reste;
enfin je donne l'ordre au citoyen Lefvre de balayer, avec ces troupes
runies et quatre pices de canon, tout ce qu'il trouvera devant lui; de
s'occuper particulirement de couvrir Rosette, de brler, pour
l'exemple, un ou deux villages, et de ne pas donner de relche aux
rvolts qu'ils ne soient entirement disperss ou perdus dans les
dserts.--Dans le cas o il s'appprocherait  six heures de marche
d'Alexandrie, j'irais  leur rencontre.

Je reviens  la nouvelle que je vous ai donne des Maugrebins. Il y a
environ dix jours qu'il en est arriv quatre-vingts chez les Ouladalis.
Le bruit se rpandit aussitt qu'ils taient suivis par une grande
arme. J'ai mpris ces rapports, qui m'ont paru absurdes. Depuis, ils
se sont tellement multiplis, qu'ils ont acquis de la vraisemblance.
J'ai questionn un homme arrivant de l'oasis de Jupiter-Ammon, qui me
les a confirms, et qui m'a dit avoir vu un corps de quatre  cinq mille
hommes, occups  faire des puits pour l'arme qui les suivait, et que
cette arme tait, il y a trente jours, en de du Boghaz, et, 
l'avant-garde qu'il a vue, il l'a laisse  dix jours de marche
d'Alexandrie.--Il porte cette arme trs-haut; en la rduisant des trois
quarts, si elle se prsente de dix mille hommes, ce sera beaucoup.

Si ces bruits se ralisent, quoique ces hommes soient sans doute
exalts par le fanatisme, je ne prsume pas qu'ils soient fort
dangereux, et nous n'aurons pas grande gloire  les vaincre;--mais,
s'ils se dispersaient dans le Bahir, ils pourraient y faire bien du
mal.

Dans ce cas, il me faudrait de la cavalerie: 1 pour en imposer aux
Arabes; 2 pour contenir les habitants et parcourir rapidement une
langue de terre troite.--Cette province ne ressemble en rien 
l'intrieur de l'gypte. Vous connaissez notre pauvret; aujourd'hui
elle est extrme. Les contributions du Bahir allaient nous soulager,
l'affaire de Damanhour renverse tous mes calculs et loigne mes
esprances. Je dois  tout le monde, j'ai emprunt partout, et nos
caisses sont vides. Nos travaux auraient t suspendus si je n'avais
employ un moyen exceptionnel pour les soutenir: chaque jour je me rends
sur les travaux avant le soleil,  la tte des officiers, des soldats,
des membres de l'administration, et nous travaillons tous avec ardeur.

Je reois  l'instant le courrier que vous m'avez envoy. Je vous
remercie, mon gnral, de la confiance que vous me tmoignez en me
destinant  dfendre Alexandrie.--C'est la plus belle rcompense que je
puisse obtenir; je crois pourtant pouvoir vous demander d'ajouter
quelque chose  mes moyens en troupes.

Si j'eusse eu la permission de recruter les bataillons qui sont ici
dans la marine, ils seraient aujourd'hui les plus forts de l'arme; mais
le contre-amiral Perre a presque tout emmen. Le lieutenant Dumanoir a
arm ses frgates, et il ne reste plus rien.--Je vais cependant chercher
encore  trouver quelques hommes.


MARMONT  BONAPARTE.

    Alexandrie, 6 mai 1799.

J'ai eu l'honneur, mon gnral, de vous rendre compte des vnements
qui se sont passs dans la province du Bahir. J'esprais que les
dsastres dont elle tait le thtre taient au point de finir, je me
suis tromp: l'incendie a pris rapidement et menace de s'augmenter
encore.

Le 10, je donnai l'ordre  l'adjudant gnral Jullien d'envoyer au
citoyen Lefvre trois cents hommes de renfort et quatre pices de canon.
Le 14 au matin, le chef de brigade Lefvre se mit en route pour
Damanhour avec quatre cents hommes d'infanterie et quatre pices de
canon. Il rencontra l'ennemi aprs le village des Annhour; le combat
s'engagea et fut extrmement vif; il dura sept heures. Le citoyen
Lefvre, aprs avoir eu huit hommes tus et quarante blesss, se retira
 Ramanieh. L'ennemi, pendant le combat, mit le feu aux bls qui
environnaient Ramanieh; de manire que, sans un champ d'oignons qui n'a
pu tre embras, il aurait t dans la position la plus horrible. Il y
a eu au moins quinze cents feddams de brls.

Le citoyen Lefvre estime ce rassemblement  vingt ou vingt-cinq mille
hommes, dont trois mille cavaliers. Il ne doit pas tre exagr, car
tout le Bahir est en armes et en insurrection, et la nombreuse tribu
des Ouladalis lui est runie. Le citoyen Lefvre croit avoir tu dans ce
combat seize cents  deux mille hommes. Ce rapport est conforme  celui
des Turcs. Les rvolts se sont battus avec un acharnement inconcevable.
Les boulets et les balles en ont dtruit une partie sans effrayer
l'autre. Le saint Maugrebin avec ses aptres, accompagn de Selim-Kachef
et Abdallah-Baschi, en rpandant partout des firmans du Grand Seigneur,
les ont fanatiss d'une manire horrible.

Il me parat dmontr, aprs les deux combats qui viennent d'avoir
lieu, que je suis dans l'impossibilit, avec les troupes qui sont  ma
disposition, de rtablir l'ordre dans la province du Bahir. Encore
deux ou trois combats semblables, aprs avoir tu douze mille hommes, il
ne me resterait plus un soldat pour dfendre Alexandrie. Il faut, pour
anantir ces rassemblements, un corps de troupes assez considrable pour
se diviser en plusieurs colonnes et occuper beaucoup de terrain. Il faut
en outre de la cavalerie, car celle qu'ils ont n'empcherait pas d'agir
utilement un corps de trois cents cavaliers, qui serait soutenu par de
l'infanterie et de l'artillerie. Enfin un corps d'infanterie, tel que je
peux le mettre en campagne au milieu de cette multitude, est dans la
mme position que Crassus au milieu des Parthes.

Je ne crois pas que le gnral Dugua soit  mme de m'envoyer des
secours puissants. Votre retour seul, ou celui du gnral Desaix, peut
rtablir l'ordre. Ces secours seront lents; il a fallu pourtant prendre
un parti; voici celui auquel je me suis arrt:

J'ai donn ordre au chef de brigade Lefvre de se rendre  Rosette, en
laissant cent ou cent cinquante hommes d'infanterie, six pices de
canon, des munitions et des vivres pour plus de deux mois dans le fort
de Ramanieh, qui, par ce moyen, est en sret.

Le secours que l'adjudant gnral Jullien avait envoy  Ramanieh avait
laiss Rosette entirement dgarnie. L'arrive du chef de brigade
Lefvre couvrira bien cette place, qu'il est pour nous de la plus haute
importance de protger.

S'il y a des troubles dans le Delta, il sera bien situ pour aller
brler le premier village qui aurait suivi l'exemple des rvolts.
Enfin, si l'adjudant gnral Jullien et le chef de bataillon Lefvre,
par des vnements que je ne puis que difficilement supposer, se
trouvaient dans l'impossibilit de dfendre Rosette, ou si une flotte se
prsentait devant la ville d'Alexandrie, ils jetteraient cent cinquante
hommes dans le fort et se retireraient ici.

Le fort de Rosette est parfaitement approvisionn et compltement arm;
j'ai ordonn d'y transporter tous les effets appartenant aux Franais,
et enfin tous les vivres existant  Rosette.

J'ai ordonn de rassembler devant les forts de Ramanieh et de Rosette
toutes les barques des environs, afin d'avoir des moyens de passage et
de les ter aux ennemis pour pntrer dans le Delta.

J'ai crit aux gnraux Lanusse et Fugires, pour les prvenir de tout
ce qui se passe. Je les ai engags  se runir et  se porter sur la
rive droite du Nil, et  s'y promener en descendant jusqu' Fouh, pour
punir le premier village qui se rvolterait, ou tomber sur le premier
dtachement d'Arabes, Maugrebins ou rvolts qui voudrait y pntrer.
Voil, mon gnral, ce que j'ai cru devoir faire. Si la place
d'Alexandrie tait moins importante, plus facile  garder, si j'avais
plus de troupes, enfin si je n'tais pas certain de compromettre le
dpt qui m'est confi, en m'en loignant, j'aurais march avec toute ma
garnison sur les rvolts; mais quinze lieues de dsert me sparent
d'eux, et la peste ne m'a pas laiss cinq cents soldats; les bruits sur
les Maugrebins sont toujours les mmes, et une escadre peut paratre
d'un jour  l'autre.

J'ai eu quelques inquitudes sur les habitants d'Alexandrie. J'espre
cependant qu'ils continueront  se bien conduire. Nous devrons leur
tranquillit  l'tat menaant de nos forts, et aux soins du cheik El
Messiri et du commandant turc.

Nos travaux avancent  vue d'oeil; tous les Europens ont mis la main 
l'ouvrage. Je suis tous les jours avant le soleil aux travaux, et je
n'en reviens qu' la nuit. Mon exemple a produit un bon effet; j'ai
trouv chez tout le monde zle et patriotisme, et, malgr la pauvret de
tous les individus et la certitude de ne pas sortir de la misre de
longtemps, officiers, soldats, administrateurs, habitants, tous
travaillent avec autant de gaiet que les Parisiens  l'poque de la
fdration de 1790.


MARMONT  BONAPARTE.

    Alexandrie, 7 mai 1799.

Je n'ose encore crier victoire, mon gnral, car nous avons encore
quinze jours critiques  passer; mais tout va pour le mieux, et la peste
est toujours  son minimum; les accidents nouveaux sont rares et les
morts peu frquentes. La maladie se traite fort rgulirement, et le
citoyen Valdony nous rend journellement de grands services. Nous n'avons
point encore eu d'accidents parmi les Turcs; deux maisons cophtes
seulement ont t atteintes, mais elles sont en quarantaine. Si, aprs
les premiers jours du vent chaud qui va souffler, la peste ne se
dveloppe pas davantage, nous sommes sauvs. Je serai pay amplement de
mes inquitudes et de mes peines si je suis assez heureux pour obtenir
ce rsultat.

Nous n'avons pas eu de nouvelles de l'arme depuis l'affaire
d'El-Arich. Quoique nous ne mettions pas en doute vos succs, nous
sommes impatients de les apprendre; et, ce qui nous donne quelques
inquitudes, c'est la pnurie qui a d se trouver  l'arme par la
contrarit qu'a prouve la flottille de Damiette.

Les deux divisions anglaises sont de retour, et nous avons toujours nos
dix btiments devant le port et quelques bombes de temps en temps.

Je presse la rentre des contributions des provinces de Rosette et de
Bahir. J'ai deux colonnes mobiles en mouvement, et j'espre qu'elle
sera effectue dans quinze jours.

Les travaux du gnie sont dans la plus grande activit, et, afin qu'ils
ne soient pas suspendus, j'ai emprunt  deux ou trois particuliers une
somme de dix-huit mille francs en mon nom, que je ferai rembourser sur
les premiers fonds des contributions.

Je suis dans l'impossibilit de mettre en activit les travaux du
canal, au moins pour le moment; les troupes sont en course, et l'argent
qui doit rentrer a d'avance une destination qu'on ne peut pas changer;
vous ne m'avez pas donn d'ordre  ce sujet; le gnral Caffarelli seul
m'a fait part de vos intentions. Si vous y attachez quelque importance,
il serait ncessaire que vous augmentassiez les moyens d'excution.

Je viens d'tre oblig de faire de nouveaux actes de svrit contre
les administrations d'Alexandrie. Aprs avoir bien servi pendant
quelque temps, elles s'taient relches  l'excs. J'ai fait mettre au
phare le garde-magasin des vivres de terre, et je fais chercher parmi
les administrations de la marine les coupables qui, quoique nombreux,
ont beaucoup de facilit  se cacher dans ce labyrinthe obscur.

Vous avez sans doute appris le mariage du gnral Menou et son
changement de nom.

Tout va fort bien, et nous nous apprtons  clbrer dignement la fte
du Bahiram.

Le citoyen Dolomieu et le gnral Mauscourt partent ce soir.


MARMONT  BONAPARTE.

    Alexandrie, 14 mai 1799.

J'ai eu l'honneur de vous instruire, mon gnral, de l'insurrection de
la province de Bahir, du combat que le citoyen Lefvre leur avait
livr, du fanatisme des insurgs, et des difficults qui restaient 
surmonter pour les faire rentrer dans l'ordre.

Les choses ont tourn diffremment que nous ne l'avions craint; les
rvolts, au milieu du combat, n'ont point t accessibles  la crainte;
mais, lorsque le lendemain ils ont compt leurs morts et leurs blesss,
lorsqu'ils ont vu de belles maisons brles, lorsque enfin ils ont
ouvert les yeux, beaucoup se sont dgots de la guerre et sont
retourns chez eux.

J'avais crit aux gnraux Lanusse et Fugires pour les prier de se
runir et de se rapprocher de Ramanieh; le premier y vint aussitt
lui-mme avec trois cents hommes, le second en envoya cent, qui, joints
 ce que j'avais envoy de Rosette et  ce qui assistait  Ramanieh,
formait au moins neuf cents hommes. Le 20, le gnral Lanusse marcha
avec ces troupes et huit pices de canon. Il ne trouva que quelques
Arabes des habitants de Damanhour qui s'taient arms, et mit le feu 
plusieurs maisons. Il et t plus utile et plus convenable de fusiller
dix ou douze des principaux, et faire acheter aux autres leur grce par
une forte contribution; mais la chose est faite, et il n'en faut plus
parler.

Enfin aujourd'hui la tranquillit est rtablie, et je ne perds pas un
instant pour vous rassurer sur un vnement qui pouvait avoir des suites
graves.

Depuis presque un mois, nous n'avons pas aperu une seule voile en mer.

La peste avait presque cess il y a quelque temps. Elle vient de se
remontrer. Ses ravages sont cependant fort peu de chose, et nous
approchons du moment o nous n'aurons plus  redouter ses poursuites.


MARMONT  BONAPARTE.

    Alexandrie, 24 juin 1799.

J'ai reu hier au soir, mon gnral, votre lettre du 29. Je vous
demande la permission de rpondre  tous les articles qu'elle contient.
Vous me condamnez de m'tre isol pendant votre absence, et de n'avoir
pas voulu reconnatre l'autorit de l'ordonnateur Laigle. J'y tais
autoris formellement par la lettre que vous m'avez crite le 21
pluvise, la veille de votre dpart pour la Syrie; ensuite je ne l'ai
fait que parce que les faibles secours que m'a donns Rosette, et que
j'ai consacrs aux fortifications, auraient pris une autre direction,
et, au lieu de venir ici, auraient t au Caire: je ne me suis enfin
dcid  ce parti qu'aprs que la ville de Rosette a t inonde
d'ordonnances manes du Caire. L'adjudant gnral Jullien peut attester
ce fait.

La vritable cause de la discontinuation de l'envoi des
approvisionnements n'est pas la brouillerie qui a exist entre le
citoyen Laigle et le citoyen Michaud; c'est la difficult de la
navigation du Nil, et la prsence continuelle des Arabes sur ses bords.
Depuis six semaines, il n'est pas arriv une seule barque  Rosette.
Plusieurs, charges de bl, expdies par le gnral Dugua, ont t
pilles en route.

Enfin, mon gnral, je ne vois pas qu'il soit possible d'interprter de
deux manires diffrentes la troisime phrase de votre lettre du 21
pluvise, elle est ainsi conue: _Le commissaire Michaud est investi de
toute l'autorit de l'ordonnateur en chef sur les administrations des
trois provinces_. Et, puisque je n'ai fait que parcourir le cercle
d'autorit que vous m'avez trac, je ne crois pas avoir mrit de
reproches.

On n'a point fait chasser le brick anglais qui s'est prsent devant
Alexandrie par deux autres bricks, parce qu'il n'en existe pas un seul
dans le port. On ne l'a pas fait chasser par une frgate, parce que le
citoyen Dumanoir n'a reu aucun ordre qui l'autorise  faire sortir une
frgate. Nous avons regrett souvent qu'il n'en et pas la permission.

Les officiers de sant et les employs qui sont partis l'ont fait avec
tant d'adresse, qu'il a t impossible de les arrter. Jamais un
btiment n'est parti sans que, pralablement, le commandant des armes ne
l'ait fait visiter: le contre-amiral Perre le faisait galement avant
qu'il ft sorti de la rade; et mme il m'est arriv plusieurs fois de
faire arrter un btiment  la voile, afin de le faire visiter par un
officier de terre, et m'assurer s'il n'y avait pas de supercherie. Tout
ce que j'ai pu faire a t d'effrayer les individus qui avaient le
projet de partir, et les capitaines qui devaient les recevoir. Aussi
ai-je fait condamner  cinq ans de fers, comme dserteurs, les premiers
qui taient partis; et j'ai fait rentrer et arrter un capitaine
marchand qui avait permission de partir, et qui emmenait avec lui un
homme qui n'tait pas en rgle. Ce malheureux est mort de la peste.

Je vous ai fait plusieurs fois, mon gnral, la peinture vraie de la
position o nous nous trouvons; je vous ai demand des secours en argent
et en troupes: vous me refusez les uns et les autres, vous diminuez mme
le nombre de nos troupes, quoiqu'il soit bien reconnu qu'elles sont
insuffisantes pour lever les impositions; le bataillon de la
dix-neuvime est de trois cents hommes; la lgion nautique, de prs de
quatre cents, et le dtachement de la vingt-cinquime est d'environ
quatre-vingts hommes: total, au moins sept cents hommes; et vous
remplacez ces corps par un bataillon de la soixante et unime de quatre
cents hommes, et un bataillon de la quatrime, de cent vingt:
c'est--dire que votre intention est qu'environ cinq cents hommes
gardent le fort de Rosette, la ville de Rosette, chassent les Arabes et
les mameluks du Bahir, lvent les impositions dans ces deux provinces
et protgent les travaux du canal!

Vous me dites de faire soutenir le gnral d'Estaing par des
dtachements de la garnison d'Alexandrie; j'ai fourni cent hommes 
Ramanieh, cent cinquante  Aboukir, et quarante au Marabout; dduction
faite, la garnison se trouve rduite, en grenadiers et en soldats,  six
cent dix hommes, nombre  peine suffisant pour faire relever les gardes
et fournir les dtachements des fourrages et des caravanes, quoique
j'aie rduit le nombre des hommes de garde autant que possible, et qu'il
n'y en ait pas un de plus que la stricte ncessit.

En analysant tout ce que je viens de dire, il rsulte que, dans le cas
o Alexandrie serait attaque, il faudrait laisser cent cinquante
hommes ou environ au fort de Rosette,  peu prs autant au fort de
Ramanieh, augmenter de cinquante la garnison d'Aboukir; il resterait
donc pour Alexandrie un secours de deux cent cinquante hommes; il
faudrait donc dfendre cette ville avec huit cent soixante hommes. Mon
gnral, je vous dois beaucoup, et je ne calculerai jamais les
sacrifices que je suis prt  faire; mais vous ne pouvez pas exiger que
je me dshonore. La reddition prompte d'une place est l'opprobre de
celui qui la dfend. Si donc votre intention est de laisser le deuxime
arrondissement dans l'tat o il est aujourd'hui, et que je n'aie pas
les moyens de faire une dfense honorable et utile  l'arme,
permettez-moi de me dcharger d'un fardeau qui entranerait avec lui une
tache ineffaable. Personne n'a plus tudi la ville d'Alexandrie que
moi; personne ne dsire davantage en faire valoir les ouvrages: ils sont
le rsultat de mes travaux et de mes soins; mais personne ne sait mieux
que moi qu'il est impossible de dfendre avec huit cents hommes une
place qui n'est point acheve, dont les ouvrages sont pars, et qui a un
dveloppement militaire de deux lieues. Si Alexandrie n'est pas
attaque, et que vous ne consentiez pas  augmenter les troupes du
Bahir, comme je connais l'impossibilit de remplir la tche que vous
m'avez impose, je vous prie de me permettre de me soustraire  vos
reproches et de ne pas me charger de l'odieux qui rejaillirait sur moi,
en faisant prouver des souffrances extrmes  des soldats, des matelots
et des officiers qui manquent de solde depuis huit mois, et qui n'ont
plus l'espoir d'en recevoir, si les moyens de percevoir les sommes dues
ne sont pas promptement augments.

Je vous demande, mon gnral, de rpondre  cette lettre. Si vous
augmentez mes forces, personne ne sera plus heureux que moi d'avoir 
dfendre Alexandrie, et  amliorer son sort: si, au contraire, vous ne
croyez pas convenable de changer ma position, je vous supplie encore de
me dbarrasser d'un commandement qui me prpare des dsagrments de
toute espce et des malheurs que je n'aurai pas mrits.


MARMONT  BONAPARTE.

    Alexandrie, 11 juillet 1799.

Il parat  l'instant, mon gnral, une flotte turque de sept
vaisseaux, cinq frgates et de cinquante-huit btiments d'un ordre
infrieur, en tout soixante-neuf ou soixante-dix btiments.--On estime
qu'elle porte dix  douze mille hommes. Avant que le dbarquement soit
effectu, j'aurai le temps de recevoir toutes mes troupes.--Nous sommes
bien disposs, et nous recevrons bien les ennemis.

Je fais porter la garnison d'Aboukir  deux cents hommes. Nos magasins
de vins sont en partie puiss; mais j'en trouverai chez les habitants;
nous sommes d'ailleurs riches en riz. Ainsi vous pouvez tre
parfaitement tranquille.

 huit heures, l'ennemi parat se diriger sur Aboukir; ds ce soir j'en
ai la certitude.--J'irai avec toute ma garnison, en laissant les marins
dans les forts, certain que l'ennemi est dans l'impossibilit de revenir
promptement devant Alexandrie,  cause des vents de nord-ouest.

Dans tous les cas, mon gnral, comptez sur moi, sur mon zle et mon
dvouement sans bornes.


MARMONT  BONAPARTE.

    11 juillet 1799.

Je vous ai rendu compte ce matin, mon gnral, de l'arrive de la
flotte turque; elle s'est rendue  Aboukir, o elle a mouill.

J'ai sur-le-champ fait relever les troupes par des marins, et je me
suis dispos  aller avec les quatre bataillons m'opposer au
dbarquement. Ce mouvement, excut avec promptitude, pouvait avoir du
succs. Cependant il avait aussi de grands inconvnients.

Les quatre bataillons ne forment que mille vingt combattants, compris
les officiers, en faisant tout marcher sans exception. J'y ajoutai trois
cents marins; je me trouvais donc  la tte de treize cents hommes.

Les calculs de tous les marins portent le nombre des hommes de
dbarquement que doivent contenir ces btiments  dix-huit mille hommes.
Je crois qu'arrivant sur les lieux avec treize cents hommes je mettais
beaucoup d'obstacle  leur dbarquement; que je l'empchais peut-tre
entre le fort et le lac, mais non entre le fort et Alexandrie: car,
pendant une nuit obscure, l'ennemi m'amuserait sur un point avec mille
hommes, tandis qu'il en jetterait dix mille  une lieue derrire moi. Je
me trouverais fort mal dans mes affaires le lendemain, puisqu'il
faudrait leur passer sur le corps pour rentrer  Alexandrie; enfin, que
je serais dans l'impossibilit de connatre leurs mouvements, n'ayant
pour toute cavalerie que quatre dragons.

Les calculs du gnral Gantheaume et de tous les marins est que,
l'escadre ennemie ayant mouill  midi, le temps tant extrmement
favorable et la rade d'Aboukir trs commode, l'ennemi peut avoir mis
toutes ses troupes  terre  minuit.--Je ne puis partir que dans une
heure ou deux,  cause de mille arrangements de troupes qui sont
ncessaires; je ne puis arriver  Aboukir avec de l'artillerie qu' six
heures du matin. Je cours donc la chance de n'arriver, pour empcher le
dbarquement, qu'aprs qu'il sera fait; et pourrait-il y avoir de la
sagesse  attaquer avec treize cents hommes, dont mille soldats
seulement, fatigus, douze mille hommes placs sur de belles positions
qu'occupait autrefois la lgion nautique, soutenus par trente petits
btiments? Et, si je suis battu, que deviennent mes treize cents hommes,
sans doute suivis par l'arme qui les aura combattus, ayant une retraite
de cinq lieues  faire dans les sables, et dj harasss de fatigue? que
devient surtout Alexandrie, qui est le point important, et dans lequel
je n'ai laiss que des vieillards et des estropis, mme en petit
nombre?--Malgr tous ces motifs, j'avais le dsir bien ferme d'aller
porter secours  Aboukir; mais ce qui me dcide  changer d'avis, c'est
le rapport que l'on me fait  l'instant. On signale du phare une flotte
dans l'ouest; elle est loigne; il ne parat encore que vingt
btiments. Seront-ils suivis d'un grand nombre? iront-ils mouiller au
Marabout? C'est ce que j'ignore et qui m'empche de quitter Alexandrie.
Alors le seul parti qui me reste  prendre est de mettre Aboukir en tat
de rsister par lui-mme et de l'abandonner  ses propres forces. Je lui
ai envoy dj cent hommes, c'est--dire que j'ai port sa garnison 
deux cent cinquante hommes. Elle a douze bouches  feu bien
approvisionnes; des vivres pour deux mois, une redoute bien faite et
bien palissade, un fort  l'abri d'un coup de main, un commandant
brave; et on peut raisonnablement esprer une dfense assez longue pour
donner le temps aux secours d'arriver, et jamais trois mille hommes
disponibles n'hsiteront un instant  attaquer les douze mille que nous
supposons.

Nous organisons tout ce qui est marin, de manire  en tirer parti pour
la dfense de terre: j'ai  me louer du zle et de la bonne volont de
tout le monde. La garnison est contente, et le plus beau de tous nos
moments sera celui o l'ennemi nous attaquera. Je n'ai pas de nouvelles
du gnral Destains; mais je pense que bientt il nous aura
rejoints.--Je vous rpte, mon gnral, que nous n'avons d'autre crainte
que d'imposer trop  l'ennemi et de ne pas tre attaqus.


MARMONT  BONAPARTE

    20 juillet 1799.

Je reois  l'instant, mon gnral, la lettre que le gnral Androssi
m'crit de votre part.

L'ennemi n'a point encore fait de mouvement; il a t occup, jusqu'
hier,  dbarquer des vivres et de l'artillerie. Son camp est tabli sur
l'amphithtre qui domine la presqu'le. Il est appuy, la droite  la
mer et la gauche au lac.--Son front est couvert de beaucoup de pices de
canon.

Les bruits du camp sont qu'il doit bientt venir ici: il me semble que
c'est la chance la plus heureuse que nous courons.--Nous sommes en
mesure, ici, de l'arrter longtemps, et il est difficile de vous faire
une juste ide du dsir que nous avons de le voir arriver. Nos forts
sont arms et approvisionns; on travaille toujours avec vigueur, et
nous ne quitterons la pioche que pour prendre le fusil; j'ai quinze
cents hommes d'infanterie, cent vingt hommes  cheval qui sont
aujourd'hui  pousser des dcouvertes, et qui, pendant un sige, nous
rendraient des services incalculables pour la dfense intrieure de
l'enceinte.

Nos approvisionnements en bls sont peu considrables; mais nous avons
beaucoup de biscuit et une norme quantit de riz. Nos
approvisionnements en fves, en orge, foin, paille, sont extrmement
faibles, et peuvent suffire  peine pendant trois semaines ou un mois 
nourrir les chevaux de dragons et d'artillerie.

La ville est tranquille, et le soldat content.

Voil, mon gnral, quelle est notre position: vous voyez qu'elle est
rassurante. Il parat certain que l'ennemi n'a point opr de
dbarquement convenable de l'autre ct du lac, car il ne peut pas
prendre d'autre route que celle-ci.




LIVRE CINQUIME

1799--1800

Sommaire.--Bonaparte  Paris.--Les directeurs.--18
brumaire.--Consulat.--Mesures administratives.--1800. Campagne
d'Italie.--Runion de l'arme de rserve  Dijon.--Situation des armes
franaise et autrichienne.--Passage du Saint-Bernard.--Le fort de
Bard.--Difficults immenses.--Entre  Milan.--Passage du P.--Les
troupes franaises sur les bords de la
Bormida.--Desaix.--Novi.--Bataille de Marengo (14 juin 1800).--Charge de
Kellermann.--Rflexions sur cette bataille.--Mort de Desaix et de
Klber.--gypte.--Consquences de la victoire de
Marengo.--Desaix.--Armistice d'Alexandrie (16 juin).


 l'arrive du gnral Bonaparte, toutes les ambitions se mirent en
mouvement; c'tait le soleil levant; tous les regards se tournaient vers
lui; on ne pouvait se mprendre sur le rle immense qu'il allait jouer.
Aux yeux de tout homme sens, il ne devait pas se borner au commandement
des armes, mais une grande part  la direction des affaires devait lui
tre accorde, et il ne me fit aucun mystre de ses intentions  cet
gard. Malgr son dsir de voir un succs militaire marquant suivre
immdiatement son retour en Europe, projet qui l'avait occup pendant la
traverse, il y renona. Je le lui rappelai  Paris; il me rpondit: 
quoi cela servirait-il? que faire avec ces gens-ci? Aprs avoir excut
des prodiges, nous ne pourrions compter sur aucun appui. Quand la maison
croule, est-ce le moment de s'occuper du terrain qui l'environne? Un
changement ici est indispensable.

Murat, dont les vues politiques taient peu tendues, ne portait pas son
ambition, pour le gnral Bonaparte, au del d'une dispense d'ge pour
tre directeur. Quant  moi, je ne mis jamais en doute, aprs notre
arrive, qu'un changement politique entier et l'tablissement d'un ordre
compltement nouveau pouvaient seuls placer convenablement Bonaparte et
le satisfaire; c'tait mon opinion mme au moment o nous partions pour
l'gypte. Je dis  Junot, dans une conversation de confiance, un jour,
au Palais-Royal: Tu verras, mon ami, qu' son retour il prendra la
couronne.

Le Directoire tait alors compos de Gohier, Moulin, Sieys, Barras et
Roger-Ducos. Le premier, son prsident, n'tait pas sans esprit; je l'ai
beaucoup connu depuis comme consul gnral en Hollande: homme priv, il
avait quelques qualits; mais, homme public, il tait naf, simple et
tout  fait au-dessous des affaires du gouvernement; on ne conoit pas
comment on avait pu penser  l'en charger. Il en tait de mme de
Roger-Ducos. Moulin tait le plus misrable des gnraux franais, et
son nom ne se rattachait pas  une seule de nos victoires. Restait donc
Barras et Sieys. Sieys, homme d'un esprit profond,  ides abstraites,
aimant, comme tous les idologues, les formules gnrales, et croyant la
socit faite pour se plier au systme qu'on lui impose, tandis que la
lgislation doit tre seulement l'expression de ses besoins. Il avait le
coeur sec, aimait l'argent, et s'est cr une immense rputation
d'esprit et de profondeur sans avoir jamais parl et sans avoir jamais
fait un seul ouvrage remarquable. Mieux que tout autre, il avait jug la
situation du pays et les changements devenus indispensables pendant
l'absence de Bonaparte. Il avait rv l'tablissement d'une monarchie
tempre et l'avait place dans une dynastie trangre. Son sjour 
Berlin, comme ministre de la Rpublique, lui avait fait penser  un
prince prussien; mais il fallait une autre position que la sienne pour
excuter un pareil projet, une main plus forte et des moyens d'action 
la porte seulement d'un homme de guerre. Cependant avoir senti toute
l'tendue du mal prsent tait beaucoup, et ds lors Sieys devait se
runir  celui entre les mains duquel tait le seul remde.

Barras tait la corruption personnifie; il ne manquait pas d'esprit, et
surtout d'esprit d'intrigue; sans lvation, de moeurs abjectes et
dissolues, il avait usurp une sorte de rputation, de rsolution et de
caractre. Barras avait les vices des temps nouveaux et des temps
anciens.

Aprs quelques pourparlers, Bonaparte s'entendit avec Sieys. Sieys
gouvernait l'esprit de Roger-Ducos; ainsi deux directeurs adoptaient
dj ses projets. Des ngociations furent ouvertes avec Barras, mais de
part et d'autre elles taient sans bonne foi. Bonaparte rpugnait 
s'associer au nom et  la personne de Barras; Barras redoutait le
caractre, la volont et l'ambition de Bonaparte: et tous les deux
avaient raison.

Barras exprima ses craintes avec navet, et proposa de confier le
nouveau pouvoir au gnral Hdouville, honnte homme, mais incapable et
faible, dont il croyait pouvoir disposer  son gr. Et Bonaparte, en
ngociant avec Barras, n'a jamais eu une autre pense que de lui
inspirer une vaine scurit. Les civils qui se groupaient autour du
gnral Bonaparte et travaillaient efficacement au changement projet
furent: Roederer, Regnault de Saint-Jean d'Angly, Cambacrs,
Talleyrand, et plus que tout autre Lucien Bonaparte, appel  jouer le
premier rle dans la crise, et dont l'influence fut immense sur le
succs de l'entreprise. Mais le besoin d'un changement, si gnralement
senti, si universellement souhait, disposait tout le monde  suivre la
premire impulsion donne. Le gnral Bonaparte, ayant reconnu la
possibilit de l'tablissement d'un nouvel ordre de choses, disposa tout
pour soutenir par la force l'excution de ses projets. En consquence,
il chargea chacun de nous de se mettre en rapport avec les officiers de
son arme, d'tablir des liaisons avec eux, afin de savoir o les prendre
quand on aurait besoin de leur concours. Berthier fut charg des
officiers gnraux, Murat des officiers de cavalerie, Lannes des
officiers d'infanterie, moi des officiers d'artillerie. Je dus
m'informer du lieu o taient le matriel et les chevaux, o taient les
casernes des canonniers, le logement de ceux qui les commandaient, etc.

Cette rvolution commena par un dcret du conseil des Anciens,
ordonnant la translation des Chambres  Saint-Cloud, et investissant le
gnral Bonaparte du commandement militaire; il fallait mettre un assez
grand nombre de membres de cette Assemble dans la confidence, pour tre
assur de la majorit; des retards apports dans l'excution des mesures
prparatoires ajournrent au 18 la rvolution, qui devait clater
d'abord le 17 brumaire. Dans des circonstances semblables, un dlai est
chose fcheuse, il effraye beaucoup de gens, en montrant une sorte
d'imprvoyance et d'indcision; la rflexion fait natre la terreur chez
les hommes faibles, et amne des dlations et des trahisons; j'augurai
assez mal de ce contre-temps. Cependant l'opinion tait si favorable, et
le besoin d'un changement si universellement senti, que cent cinquante
personnes, mises dans la confidence pendant quarante-huit heures,
gardrent inviolablement le secret; il n'y eut aucun avis donn au
Directoire.

Berthier, Lannes, Murat et moi, nous avions invit, d'abord pour le 17,
et ensuite pour le 18 au matin, plusieurs de nos camarades  djeuner:
j'en avais huit dans une petite maison que j'occupais rue Saint-Lazare.
Au milieu de notre djeuner, Duroc arrive en uniforme, et me dit:
Gnral, le gnral Bonaparte vient de monter  cheval: il se rend au
pont tournant; il me charge de vous porter l'ordre de venir l'y
joindre.

En peu de mots j'expliquai  mes camarades ce dont il s'agissait; mon
allocution fut vive et courte; je la finis en leur exprimant la
conviction o j'tais de leur empressement  l'aider dans sa louable
entreprise. Plusieurs m'objectrent qu'ils taient sans chevaux: la
difficult fut rsolue en faisant sortir de mon curie huit chevaux
lous  un mange. Le colonel Alix, un de mes convives, et un autre dont
le nom m'chappe, refusrent; les autres montrent  cheval et me
suivirent. Nous atteignmes le gnral Bonaparte sur le boulevard de la
Madeleine. Murat, Lannes et Berthier avaient chacun agi de mme, et le
gnral Bonaparte se trouva ainsi entour d'un nombreux tat-major
formant son escorte.

Le 9e rgiment de dragons, un de nos rgiments d'Italie, se trouva sur
la place Louis XV; Sbastiani, colonel, mis dans le secret, avait fait
monter  cheval son rgiment, sans ordre du gnral Lefebvre, commandant
 Paris. Ainsi nous avions dj une force imposante, runie  l'appui
d'un nom bien plus imposant encore. Nous nous rendmes au conseil des
Anciens, o le gnral Bonaparte reut le dcret qui lui confrait le
commandement.

Il prta serment  cette constitution contre laquelle il venait de
s'armer et qu'on allait dtruire: triste, pnible et ridicule formalit,
renouvele si souvent chez nous et fltrie par un vain usage. Le serment
devrait tre sacr parmi les hommes, car c'est le seul lien moral qui
les unisse. Ainsi pourvu de l'autorit, Bonaparte envoya l'ordre 
toutes les troupes de se rendre dans le jardin des Tuileries; il les
passa en revue et en fut partout bien accueilli. La garde du Directoire
mme reut, comme les autres troupes, l'ordre de se joindre  la
garnison, et le colonel Jub, prvenu, ne se fit pas attendre. Gohier,
prsident du Directoire, le voyant partir, lui demanda o il conduisait
la garde; il lui dit qu'il allait la faire manoeuvrer. Gohier, chef du
gouvernement, log au Luxembourg, ignorait la runion du conseil des
Anciens, rassembl de grand matin,  une heure inusite; il ignorait
aussi l'existence d'un dcret important, ordonnant la translation du
gouvernement, et le mouvement de la garnison de Paris, qui se
rassemblait aux Tuileries,  laquelle sa garde mme allait se joindre.
Il faut en convenir, le pouvoir tait confi  des hommes peu vigilants
et peu habiles! Tout s'opra, tout ce projet s'excuta sans produire
dans Paris le plus lger drangement. Chacun tait occup de ses
affaires; les barrires restrent ouvertes; les courriers partirent
comme  l'ordinaire: rien ne changea l'ordre accoutum. Nulle part on ne
prvoyait la plus lgre rsistance. On alla demander  Barras sa
dmission; Botot, son secrtaire et son homme de confiance, vint trouver
le gnral Bonaparte. Celui-ci le reut en public avec hauteur et une
colre feinte, et lui adressa cette belle allocution qui, dans le temps,
eut un grand succs. Il lui dit: J'avais laiss la France paisible et
triomphante, et je la trouve humilie et divise; j'avais laiss de
nombreuses et redoutables armes: elles sont dtruites ou vaincues. Que
sont devenus les cent mille hommes, compagnons de mes travaux? Ils sont
morts, ils ont tous pri misrablement! Ceux qui ont t les artisans de
pareils dsastres, de semblables malheurs, ne peuvent plus mler leurs
noms aux affaires publiques: ils doivent vivre dans la retraite et dans
l'oubli.

Botot, terrifi, se retira, et Barras envoya sa dmission.

Certes, ce discours, si convenable alors, ces reproches si justes et si
mrits, auraient pu tre adresss  Bonaparte, lorsque, quinze ans plus
tard, il assistait aux funrailles de l'Empire. Ce n'tait plus la perte
de quelque cent mille hommes qu'il fallait lui reprocher; c'tait celle
de millions d'hommes sacrifis volontairement; ce n'tait plus
l'humiliation de l'tat, c'tait sa destruction; ce n'taient plus des
malheurs partiels, rsultats de fausses mesures et d'impritie, qu'il
fallait dplorer: c'taient des malheurs accumuls sans mesure, par une
suite non interrompue d'entreprises folles. Mais n'anticipons pas; je
n'aurai que trop occasion de dplorer les carts, causes de sa perte,
son enivrement, l'influence funeste de la flatterie, sa volont
nergique de fermer constamment les yeux  la vrit. J'aurai  traiter
ce triste sujet  mesure que j'approcherai de l'poque des malheurs
publics. Aujourd'hui j'ai  parler d'une gloire pure, clatante, d'un
gnie brillant de jeunesse, alors l'esprance et l'honneur de la patrie;
c'est le grand homme qui m'occupe aujourd'hui: l'homme dchu aura son
tour.

Presque tous les gnraux vinrent successivement joindre Bonaparte: les
gnraux Jourdan et Augereau, tant membres du conseil des Cinq-Cents,
restrent  leur poste. Bernadotte avait t tenu hors du secret; mais,
le matin du 18, Bonaparte le fit appeler, lui dit tout ce qui allait
avoir lieu: il vint, quoique d'assez mauvaise grce, se runir  lui.
Moreau, tout  fait donn  cette rvolution, dont il tait un des
auteurs, reut le commandement des troupes destines  occuper le
Luxembourg, et fut ainsi le gelier de la portion du Directoire qui
n'avait pas donn sa dmission.

Macdonald alla occuper Versailles. Le vieux Serrurier, notre camarade
d'Italie, reut le commandement de la garde du Corps lgislatif et de
quelques autres troupes, et partit pour Saint-Cloud. Lannes s'tablit
aux Tuileries, et fut charg de commander dans Paris: j'eus l'ordre d'y
rester aussi pour commander l'artillerie; ainsi ni Lannes, ni moi, nous
n'avons t tmoins des scnes de Saint-Cloud. Le 19 brumaire, Paris
tait dans la tranquillit la plus profonde, et l'opinion publique avait
sanctionn le changement qu'elle avait provoqu, et dont on voyait les
effets. Mais il y avait dans les Conseils des dispositions  la
rsistance; leur vie touchait  son terme, et videmment ils allaient
disparatre: on tait fatigu de ce parlage continuel et de ces mesures
violentes qui avaient fort rembruni l'avenir.

Les Conseils tant transfrs  Saint-Cloud, Bonaparte s'y rendit avec
deux directeurs, les premiers dmissionnaires, Sieys et Roger-Ducos. On
a lu partout les dtails: Bonaparte, peu accoutum  la rsistance, tout
 fait tranger au spectacle imposant qu'offre toujours une assemble
runie et constitue d'aprs les lois du pays, fut peut-tre plus frapp
alors qu'il ne l'avait t au dbut, de la hardiesse de son entreprise
et de son irrgularit; il hsita, balbutia, et joua un rle peu digne
de son esprit, de son courage et de sa renomme. Si on et rendu
sur-le-champ le dcret de mise hors la loi, Dieu sait ce qui serait
arriv, tant les moyens lgaux sont puissants, tant leur force est
magique; mais les Conseils furent surpris. Lucien, saisissant habilement
l'indcision qui se manifestait dans les Cinq-Cents, en profita pour
sauver son frre; il gagna du temps; et, pendant ce temps, on anima les
troupes; on rpandit le bruit d'un assassinat tent contre le gnral
Bonaparte, et ce bruit lui fut favorable: l'assassinat, en France,
discrditerait les meilleures causes. Le vieux Serrurier s'y prit
habilement: se promenant l'pe  la main devant le front des troupes,
il rptait tout seul: Les misrables! ils ont voulu tuer le gnral
Bonaparte; ne bougez pas, soldats, restez tranquilles, attendez qu'on
vous donne des ordres. (Les soldats ne faisaient aucun mouvement, et ne
montraient pas l'envie d'en faire, mais ce langage tait le plus sr
moyen de les chauffer.) Les malheureux!!!.... ajoutait-il; et il
recommenait son exclamation.

Aprs quelques moments de cette comdie, les amis de Bonaparte, le
voyant perdu si l'Assemble dlibrait, eurent recours  l'emploi de la
force: on dispersa cette Chambre en battant la charge. Murat et Leclerc
appelrent les soldats, se mirent  leur tte et entrrent les premiers
dans la salle. La peur s'empara des hommes en toques et en toges, la
droute se mit parmi eux, et leurs vtements bizarres furent abandonns
 et l dans les alles du parc de Saint-Cloud. Il ne resta que les
hommes favorables  cette rvolution: on eut grand'peine  en rassembler
un nombre suffisant pour donner encore quelque apparence de vie aux deux
Conseils. On nomma dans chacun une commission de vingt-cinq membres,
charge de proposer les changements ncessits par la situation des
choses.

On connut assez tard,  Paris, la fin de cette crise. Les premires
nouvelles nous avaient donn quelques alarmes, mais les rsultats ne
nous laissrent plus d'inquitudes. Les reprsentants disperss, faisant
les trois quarts des Conseils, n'imaginrent pas de se runir ailleurs:
il n'y avait en eux ni courage ni grandeur. Peut-tre mme avaient-ils
le sentiment intime des besoins publics, et partageaient-ils
instinctivement le voeu d'un changement si fortement exprim partout.
D'ailleurs, une assemble cesse d'tre quelque chose quand l'opinion
publique, base de sa puissance, ne la soutient plus; on peut alors en
disperser les membres et dtruire ainsi le peu de prestige qui lui
reste. Bonaparte, de retour  Paris trs-tard, alla coucher pour la
dernire fois de sa vie dans sa maison, rue de la Victoire: le lendemain
il tait tabli au Luxembourg.

L'effet de cette rvolution fut immense dans l'opinion: il en rsulta
une grande confiance dans l'avenir, une esprance sans bornes, et la
conviction qu'un gouvernement rparateur et fort allait succder 
l'ordre politique faible et mprisable que nous avions dtruit. Ce
gouvernement a tenu longtemps tout ce qu'il avait promis, et ralis ces
belles esprances. Mais, hlas! comme il arrive souvent dans les choses
qui ne sont ni dans les moeurs ni dans les institutions, comme il arrive
dans les crations qui tiennent seulement  la volont d'un homme, quand
Bonaparte changea, tout changea. L'esprit qui avait prsid  la
naissance de son pouvoir s'teignant, ce pouvoir, devenu infidle  son
origine, dut crouler; quand, au lieu de voir dans le but de ses travaux
le bonheur et la prosprit des Franais, il a vu seulement dans la
puissance de la France un moyen de satisfaire ses passions, ds ce
moment son difice n'avait plus de solidit. Certes, les peuples ne sont
pas appels, dans leur intrt,  trop entrer dans les affaires du
gouvernement; mais il faut qu'ils aient la conscience des lumires et
des intentions des dpositaires du pouvoir. Les souverains doivent se le
rpter souvent s'ils veulent jouir paisiblement de la position minente
o la Providence les a placs: la tche difficile de gouverner les
peuples leur prescrit des rgles fixes dont ils ne peuvent s'carter
sans pril, et leur intrt bien entendu leur commande de respecter les
droits et les opinions de leurs sujets, et mme, jusqu' un certain
point, leurs prjugs.

On peut apprcier le changement survenu dans les esprits par le
mouvement prodigieux des fonds publics: les cinq pour cent, avilis au
dernier degr, et cots  sept francs, montrent en peu de jours 
trente francs. Six semaines environ furent employes  rdiger la
nouvelle constitution. Sieys, dont la vie avait t remplie de
mditations politiques et d'abstractions, prsenta un projet bizarre, le
plus loign de toute excution possible; on eut l une nouvelle preuve
de la distance immense qui existe entre le rveur, occup de
spculations dans la solitude, et l'homme form par les affaires et
l'exercice du pouvoir. La machine politique de Sieys n'aurait pas pu
marcher trois mois: c'tait une conception extravagante; elle consistait
principalement, autant que je puis me le rappeler, en un prsident, sous
le nom de grand lecteur, et deux consuls, l'un pour la guerre et la
politique, et l'autre pour les finances et la justice; le grand lecteur
ayant le seul pouvoir de nommer les consuls, les consuls, indpendants
l'un de l'autre et de lui, pouvaient tre absorbs par un snat, qui les
appellerait dans son sein, et les dpouillerait de leur pouvoir. Or,
comme le consul de l'intrieur devait avoir pour but principal de
diminuer les charges du peuple, et l'autre d'augmenter la puissance
extrieure du pays, on ne peut comprendre comment ils auraient pu
s'entendre et s'arranger. On relgua de pareils projets dans le pays des
chimres, et le gnral Bonaparte fit l'organisation politique connue
sous le nom de Constitution de l'an VIII. Les pouvoirs du premier consul
reurent un grand dveloppement, et l'influence des Assembles fut
restreinte jusqu' les rendre presque ridicules; elles devinrent une
ombre de reprsentation, tant par le mode d'lection que par les
conditions attaches  l'exercice de leurs fonctions.

Ce qui montre le changement survenu dans l'opinion, c'est que, dans le
comit de constitution, compos de cinquante personnes, qui toutes
devaient leur situation politique aux assembles, aucune d'elles ne
rclama contre ces dispositions; on tait tellement fatigu de la
manire dont les assembles avaient abus de leur pouvoir, on tait
tellement effray des dangers auxquels on venait d'chapper, que tout ce
parlage, si fort  la mode autrefois, n'tait plus dans le got de
personne. Il a fallu tous les carts de l'Empereur, tous les maux de la
fin de l'Empire et l'abus continuel d'une autorit sans frein et sans
contrle, pour modifier les opinions et les sentiments publics  cet
gard, et faire revenir la France  l'ide d'un rgime diffrent.

Nous sommes encore en ce moment dans l'ignorance de ce qui nous
convient, car les hommes sages redoutent tout  la fois l'envahissement
du pouvoir par les Chambres, et l'influence des courtisans, si funeste
souvent au matre lui-mme, dont ils flattent et caressent les passions.
Le temps, il faut l'esprer, tablira un quilibre dsirable, et lui
seul en a la facult; il y a entre nos pouvoirs tant de points de
contact, et ils possdent tant de droits fonds, reconnus, consacrs,
dont l'exercice, pouss  l'excs, amnerait un si grand bouleversement,
que chacun doit se convaincre de la ncessit de prendre pour base, dans
sa marche, la raison et un sage esprit de conciliation, pour rendre
possible le succs de l'ordre politique [1].

[1] crit en 1829.

Le premier consul se plaa bientt  une grande distance de ses deux
collgues; ils ne furent l que pour la forme, le titre seul paraissait
les rapprocher. Ils n'taient pas de caractre  lui rien disputer, et
le gouvernement consistait en lui seul.

Lors de l'organisation du nouvel ordre de choses, il me donna  choisir
entre le commandement de l'artillerie de la garde et une place de
conseiller d'tat. Je ne sais trop pourquoi je ne choisis pas le
commandement de l'artillerie; ce fut, je crois, pour ne pas tre sous
les ordres de Lannes, plac  la tte de cette garde; je n'tais pas
fch ensuite d'tre  mme d'tudier la lgislation et
l'administration; peut-tre aussi ce titre pompeux me sduisit-il;
j'tais d'ailleurs certain qu'au moment o le canon tirerait le premier
consul ne me laisserait pas  Paris autour d'un tapis vert. Je fus donc
nomm conseiller d'tat  la section de la guerre. Mon premier travail
eut pour objet l'organisation du train d'artillerie, que je provoquai.
Jusqu' cette poque, les attelages de l'artillerie avaient toujours
appartenu  un entrepreneur; les conducteurs des pices taient des
charretiers pays par lui, et ce service si important, toujours
compromis, n'avait aucune garantie de son excution. Et cependant la
premire condition d'une bonne artillerie est la mobilit; tout doit
tendre  la lui assurer; une artillerie stationnaire et immobile ne rend
presque aucun service un jour de bataille. Le matriel, le personnel et
les attelages, doivent tre combins de manire que l'artillerie puisse
suivre les troupes partout et sans jamais se faire attendre.  cette
poque, l'artillerie de Gribeauval,  tort tant vante et trane par
des chevaux d'entreprise, avait mille dfauts. On est arriv
successivement, et seulement dans ces derniers temps,  la perfection
sous ces divers rapports. Le premier pas  faire alors tait de rendre
les attelages _militaires_; je le proposai, et ce changement fut
excut. L'organisation consacra des compagnies du train; et, comme ce
service est essentiellement secondaire et subordonn, je fis commander
ces compagnies par des sous-officiers, pour viter l'inconvnient de
faire obir des officiers d'un grade suprieur  des officiers
d'artillerie d'un grade infrieur, et de bouleverser ainsi la hirarchie
militaire. On reconnut plus tard que l'administration de cent cinquante
chevaux exigeait un grade plus lev, et l'on fit commander les
compagnies par des lieutenants; enfin on en est venu  fondre le train
dans le personnel des compagnies, et  charger les officiers
d'artillerie, comme les canonniers, de la double fonction de servir et
de conduire les pices. C'est l, sans doute, la perfection.

L'tat sortait du chaos; les amliorations taient rapides. Le premier
consul s'tait entour de ministres capables et portant des noms
honorables.  la tte des finances, M. Gaudin, ancien premier commis sous
Turgot; Talleyrand aux affaires trangres, Berthier  la guerre. On
revint aux vrais principes de l'administration: une caisse
d'amortissement fut institue, et le crdit s'tablit avec rapidit. La
Banque de France, fonde, donna au commerce les secours dont il avait
besoin pour faciliter ses escomptes. On se dbarrassa de ces traitants
qui dvoraient les ressources de l'tat. Peu  peu d'honntes ngociants
se chargrent,  un prix raisonnable, des fournitures. L'ordre revint
partout, et avec lui les ressources: le dsordre et le gaspillage seuls
peuvent ruiner un pays comme la France. Au moment o Bonaparte s'empara
du pouvoir, le trsor public tait vide: les premiers secours dont il
put disposer lui furent apports par un ancien fournisseur enrichi 
l'arme d'Italie; il prta huit cent mille francs  l'avnement du
premier consul.

L'extrme urgence des besoins donna l'ide de faire un emprunt en
Hollande, et le premier consul imagina de m'en charger. On n'tait pas
alors accoutum aux centaines de millions et aux milliards; une somme de
douze millions de francs tait ncessaire pour pouvoir entrer en
campagne: on donnait pour gages des coupes de bois vendues dont les
payements devaient se faire  la fin de l'anne; le procs-verbal
d'adjudication tait remis en nantissement, et on prenait l'engagement
de remplir les formalits ncessaires pour donner  ce gage toute sa
valeur. J'avais aussi le diamant le _Rgent_  offrir comme supplment
et  mettre en dpt. Muni de pleins pouvoirs et d'une lettre de crance
auprs de la municipalit d'Amsterdam, j'tais second par le ministre
de France, M. de Smonville, un des hommes les plus spirituels de notre
poque. Les ngociants assembls, je leur fis un beau discours pour leur
expliquer de mon mieux la nature du gage offert et sa sret. Mais des
coupes de bois de la valeur de douze millions pour des gens habitant un
pays o il n'y a que des bosquets, et une ngociation d'argent entame
par un jeune gnral, parurent choses bizarres, et vainement je remuai
ciel et terre pour russir. Les ngociants me firent d'abord un bon
accueil, nommrent trois commissaires pour s'entendre avec moi:
l'opposition du gouvernement batave et des intrigues trangres mirent
mes efforts  nant. Il faut convenir que la manire de procder tait
insolite: j'aurais eu plus de chances de succs si j'tais venu comme
gendre de M. Perregaux avec des pouvoirs de lui prs de ses
correspondants. Le premier consul apprcia mon zle, et garda toujours
rancune aux Hollandais.

Je revins  Paris aprs avoir travers une partie de ce pays curieux
conquis sur les eaux et alors couvert par des glaces. Je me rserve de
parler avec dtail de ce thtre de la grandeur de l'homme, o sa main
se montre partout, o son gnie et sa volont persvrante luttent avec
une admirable constance contre la puissance de la nature.

Dans ce voyage, j'eus l'occasion de voir combien les hommes ordinaires
se laissent prendre facilement aux mots: enfants et niais  tout ge. Un
vieil officier d'artillerie, le gnral de division Macors, commandait 
cette poque l'artillerie de l'arme en Hollande; en ma qualit de
camarade de la mme arme, j'allai le voir. Il me parla beaucoup des
changements politiques survenus et de la rvolution du 18 brumaire.
L'inquitude avait t grande dans l'arme, me dit-il. Imaginez-vous,
gnral, qu'on avait fait courir le bruit que le gnral Bonaparte avait
t nomm dictateur!  cette nouvelle, tout le monde avait t au
dsespoir: il n'en et pas fallu peut-tre davantage pour causer un
soulvement; mais enfin le tlgraphe vint  notre secours; il nous fit
connatre que le gnral Bonaparte tait premier consul, et nous
respirmes  l'aise.

Des mots, des mots et un peu d'adresse, et l'on peut tromper les hommes
tant qu'on le veut; mais il vaut mieux les conduire par les voies de la
raison, de leur intrt bien entendu et de la vrit.

L'hiver s'coulait, et le moment de l'entre en campagne approchait. Le
gnral Bonaparte avait utilement employ le temps de la mauvaise saison
 pacifier la Vende. Le gnral Brune, charg du commandement de ce
pays, y avait ramen la tranquillit. La masse des troupes qui y avait
t envoye devint disponible; on l'augmenta de vingt mille conscrits
incorpors, et on en composa l'arme de rserve.

Cette arme se runit  Dijon, l'un des meilleurs points stratgiques de
notre frontire: le premier consul se rservait de la commander en
personne. Il avait d'abord eu la pense de commander l'arme du Rhin,
mais il comptait y aller comme premier consul, laissant sous lui Moreau
gnral en chef titulaire. Il put s'apercevoir bientt que leur runion
n'aurait rien d'agrable ni pour l'un ni pour l'autre. Il s'en tint donc
pour lui  cette arme de rserve, dont la destine tait de faire une
campagne clatante. Un article de la constitution de l'an VIII dfendant
au premier consul de commander les armes, il nomma Berthier gnral en
chef: c'tait, sous un autre nom, le conserver comme son chef
d'tat-major.

Les commandements furent distribus de la manire suivante: Massna
commandait l'arme d'Italie rfugie dans le pays de Gnes, et occupant
toutes les positions d'o la premire arme d'Italie s'tait lance
pour conqurir la Pninsule, et, de plus, la ville de Gnes. Personne ne
connaissait mieux le pays que lui: l'ayant parcouru dans tous les sens,
il y avait combattu pendant plusieurs annes. Son arme ne s'levait pas
 plus de trente mille hommes. L'arme du Rhin, toute rassemble prs du
lac de Constance, commande par Moreau, formait la grande arme; sa
force tait de quatre-vingt mille hommes au moins. L'arme gallo-batave,
forte de vingt-cinq mille hommes disponibles, commande par Augereau,
devait flanquer l'arme du Rhin en oprant en Franconie. Enfin l'arme
de rserve, de cinquante  soixante mille hommes, se rassembla  Dijon.

Le premier consul me proposa le commandement de l'artillerie de cette
arme. J'avais abjur les prjugs de l'artillerie, et je prfrais un
commandement de troupes, le seul qui forme  la conduite des armes et
mne  la grande gloire. Mon grade ne comportait pour le moment que le
commandement d'une brigade, mais cette brigade me conduisait
naturellement  commander plus tard une division; or le commandement
d'une division est l'cole de la grande guerre; on est assez lev pour
voir et juger l'ensemble des oprations, et on apprend  bien manier les
troupes en s'exerant sur huit  dix mille hommes. Le premier consul
combattit mes observations et ma rpugnance; il me fit remarquer, avec
raison, la diffrence de l'importance des fonctions du gnral
commandant une brigade et de celles du commandant de l'artillerie d'une
arme: il n'y avait aucune parit; et il ajouta: En servant dans la
ligne, vous courez les chances de vous trouver sous les ordres de Murat
ou de tout autre gnral aussi dpourvu de talent, ce qui sans doute ne
doit pas vous convenir; en commandant l'artillerie, vous serez sous les
miens seuls. D'ailleurs, la nature de l'opration, consistant d'abord 
franchir les Alpes par le Simplon pour prendre  revers tout le Pimont,
prsentera de grandes difficults, spcialement pour l'artillerie; j'ai
confiance dans votre activit, les ressources de votre esprit et la
force de votre volont, et je dsire que vous acceptiez. C'tait un
ordre pour moi, et je restai dans cette arme de l'artillerie, bien
dcid  l'abandonner de nouveau au moment o je trouverais une
circonstance favorable. Des ordres prparatoires avaient dj t donns
 Auxonne pour disposer les objets ncessaires  l'expdition projete;
j'en pris connaissance, et je les compltai. J'avais, pour directeur des
parcs d'artillerie, un officier admirable, minemment propre  ces
fonctions, Gassendi, auteur de l'_Aide-mmoire_. Je m'entourai de bons
officiers, actifs, intelligents, zls; de ce nombre tait le colonel
Alix, malheureusement clbre depuis par sa folie et le drangement de
ses facults. Tout fut dispos avec une promptitude dont il est
difficile de se faire une ide.

Le premier consul attendit pour agir l'ouverture de la campagne en
Allemagne et en Italie: les ennemis devaient avoir d'abord dessin leurs
oprations pour nous mettre  mme d'agir avec connaissance de cause et
d'une manire dcisive.

On put bientt reconnatre l'influence des Anglais dans le plan de
campagne des ennemis; la direction donne aux oprations, contraire 
tous les calculs raisonnables, leur fut funeste. L'arme autrichienne,
forte de quatre-vingt mille hommes, la mme qui nous avait chasss de
l'Italie la campagne prcdente, tait une bonne et redoutable arme.
Impatients d'amener les oprations vers les ctes pour s'emparer de
Gnes et envahir ensuite le littoral de la Provence, les Anglais ne
voulurent pas attendre l'ouverture de la campagne sur le Rhin pour
connatre, avant d'agir, le rsultat des premires oprations. Ce
systme, contre-sens manifeste, adopt et excut, les oprations furent
diriges par Mlas, ou plutt par son quartier-matre gnral de Zach,
avec plus d'ensemble, plus de vigueur et plus de talent qu'elles ne
l'avaient t sur le mme terrain par Beaulieu. Aprs quelques combats,
o les troupes se battirent avec courage et opinitret, les Autrichiens
couprent en deux notre immense ligne, dont Gnes tait la tte, et
pntrrent  Savone. L'arme franaise fut ainsi divise en deux
parties: la premire, avec Massna, ayant sa retraite sur Gnes, et
l'autre, sous les ordres de Suchet, sur Nice. De brillants faits d'armes
tinrent pendant quelque temps les Autrichiens  une certaine distance de
Gnes; mais la disproportion des forces tait telle, que Massna, oblig
de chercher un abri derrire les remparts, fut bloqu par une aile de
l'arme autrichienne commande par le gnral Ott, tandis qu'une escadre
anglaise, aux ordres de l'amiral Keith, bloquait la ville par mer.

Suchet rallia les autres troupes, fit sa retraite en bon ordre Sur Nice,
repassa le Var, et tablit une bonne dfensive sur cette rivire.
Pendant ces vnements en Italie, Moreau avait pris l'offensive, pass
le Rhin, et battu l'ennemi  Stokach et  Mskirch. Ses succs taient
de nature  assurer  notre arme une supriorit dcide; ds lors les
oprations de l'arme de rserve ne devaient plus tre incertaines.
L'Italie tait le thtre o cette arme devait agir, et, en oprant
avec promptitude, rien ne pouvait l'empcher de russir.

Si les Autrichiens eussent procd avec mthode, ils auraient d d'abord
runir assez de moyens pour avoir un succs en Suisse; une fois ce
succs obtenu, ils taient les matres d'agir comme ils l'auraient
voulu; mais, s'tant jets sur les ctes de la Mditerrane, et ainsi
avancs, du moment o nos succs en Suisse nous donnaient le moyen de
prendre toute l'Italie  revers, leur position devenait prilleuse, et
leurs succs phmres n'aboutissaient  rien.

Toutes les troupes et le matriel de l'arme se mirent en marche pour
Genve; Massna, bloqu dans Gnes, n'tait pas riche en subsistances,
et la certitude des besoins qu'il prouvait, ou qu'il tait au moment
d'prouver, dcidrent le premier consul  modifier son plan de campagne
et  presser ses oprations. Sa premire pense avait t de remonter le
Valais et de dboucher par le Simplon.

Il tournait ainsi tout le Pimont, et, aprs avoir dbouch des
montagnes, il entrait  Milan. Mais cette opration devait tre assez
longue, et le premier effet s'en faire sentir assez tard sur l'arme
autrichienne, et, par consquent, aux dpens de notre arme d'Italie. Il
se dcida  oprer son passage par le grand Saint-Bernard; cette
direction avait, sur celle du Simplon, le double avantage d'entrer plus
tt en opration, et de ne prsenter que cinq lieues de chemin non
praticable aux voitures; par le Simplon, au contraire, il y en avait le
double.

Toute l'artillerie fut dirige sur Lausanne, Villeneuve, Martigny et
Saint-Pierre;  ce dernier point commencrent ces travaux si
remarquables et si dignes de leur clbrit. Je m'tais fait accompagner
par un grand nombre d'officiers d'artillerie zls et intelligents.
Jeune, actif, et dj convaincu que le mot impossible n'est, dans les
trois quarts des circonstances, que l'excuse de la faiblesse, je ne
doutai pas de russir. Une division, commande par Lannes, passa le col
du Saint-Bernard et s'empara de Chtillon, dont elle chassa quelques
postes ennemis. Les Autrichiens n'avaient laiss, dans le Pimont, que
de la cavalerie, des dpts et quelques postes d'observation, il n'y eut
donc aucune rsistance; nous nous trouvmes couverts, et nous pmes
commencer nos oprations.

Je fis dmonter toute l'artillerie et diviser toutes les parties qui
composent les affts, de manire  tre portes  bras, et chaque
rgiment, en passant, reut une quantit de matriel proportionne  son
effectif. Des officiers d'artillerie, rpandus dans les colonnes,
surveillaient ces transports, et empchaient la dgradation des objets.

J'avais fait faire  Auxonne des traneaux  roulettes, pour transporter
les bouches  feu; mais, quoique de la plus petite voie, ils furent d'un
service difficile et dangereux en passant sur le bord de quelques
prcipices; je les fis abandonner et remplacer par des arbres de sapin,
creuss de manire  servir comme d'tuis  ces pices.

La partie infrieure et extrieure tait aplatie, et l'extrmit
antrieure arrondie de manire  pouvoir tre trane sans ficher en
terre; un levier de direction courbe, tenu par un canonnier et plac
dans la bouche de la pice, la maintenait et l'empchait de faire la
culbute. Toutes nos bouches  feu passrent ainsi, et en trs-peu de
jours tout l'quipage eut franchi les Alpes. On s'occupa ensuite de tout
remonter et de tout recomposer; le matriel tait fort altr, quoique
cependant encore en tat de servir, malgr la plus grande surveillance,
on n'avait pu empcher beaucoup de dgradations. L'opinion de l'arme me
rcompensa dignement de ce succs; mais des obstacles bien suprieurs
nous restaient  surmonter.

Le gnral Lannes, aprs avoir descendu dans la valle et tre entr 
Aoste, reut l'ordre de se porter sur Ivre,  l'entre des plaines du
Pimont. Il rencontra en route un obstacle qui, certes, n'avait pas t
prvu, car jamais le premier consul ne m'en avait dit un mot; aucun
prparatif n'avait donc t fait pour le vaincre. Cet obstacle et t
insurmontable, sans un moyen extraordinaire dont l'ide me vint 
l'esprit, que j'excutai, et dont le succs fut une espce de miracle.

Au village de Bard,  huit lieues d'Aoste, en descendant le chemin
d'Ivre, un monticule, situ un peu en arrire du village, ferme presque
hermtiquement la valle. La Doire coule entre la montagne de droite et
ce monticule, et remplit tout l'intervalle. La montagne de gauche est
spare seulement par un espace semblable, occup par la grande route,
et le fort de Bard embrasse le monticule depuis sa sommit jusqu' la
moiti de son lvation. Bien arm, et sa garnison tant de deux cents
hommes, il se trouvait dans un tat de dfense complet.

Le dfil tant infranchissable en apparence au matriel de l'arme tant
qu'on ne serait pas matre du fort, il devenait indispensable d'en
entreprendre le sige. On tablit quelques pices de campagne: nous n'en
avions pas d'autres; mais ces pices ne pouvaient faire et ne firent
aucun effet. On tailla un sentier dans la montagne pour tourner le fort,
hors de la porte du canon, et l'infanterie et la cavalerie le suivirent
pour se rendre  Ivre. Dans cette circonstance, j'arrivai du
Saint-Bernard, et je rejoignis le premier consul. Celui-ci me dit qu'il
fallait de nouveau dmonter l'artillerie et la transporter  bras par le
sentier pratiqu; je le parcourus et lui dclarai la chose impraticable.
Ce sentier prsentait encore plus de sinuosits, et, par consquent,
beaucoup plus de difficults que celui du Saint-Bernard pour faire
excuter le transport par les troupes, et j'ajoutai: Si,  force de
soins, on peut y parvenir, on ne devra pas compter sur ce matriel, dj
fort mauvais, beaucoup de parties se trouvant disjointes et peu solides
par suite des oprations dj excutes; s'il est disloqu de nouveau,
il ne sera plus bon  rien.

Sur cette observation, le premier consul fit tenter un assaut par
escalade: des colonnes formes dans le village, et munies d'chelles, se
prsentrent en plusieurs endroits, notamment  la porte o est un
pont-levis mal flanqu. Si l'affaire et t conduite avec plus
d'intelligence, elle pouvait russir; mais un certain colonel Dufour,
commandant une colonne, au lieu de chercher  surprendre les gardes
endormis, seule chance de russite, fit battre la charge; il se porta
bravement au point d'attaque, fut repouss avec une grande perte, et
reut lui-mme un coup de fusil  travers le corps.

Cependant Lannes allait rencontrer l'ennemi: des canons et des munitions
lui taient absolument ncessaires; il fallait pourvoir  ses besoins.
J'eus l'ide la plus hardie, la plus audacieuse, et sur-le-champ j'en
entrepris l'excution avec l'autorisation du premier consul: j'essayai
de faire passer l'artillerie par la grande route, la nuit, malgr la
proximit du fort. Je commenai mon preuve avec six pices et six
caissons, en prenant les prcautions suivantes: je fis envelopper les
roues, les chanes et toutes les parties sonnantes des voitures avec du
foin tordu, rpandre sur la route le fumier et les matelas que l'on
trouva dans le village, dteler les voitures et remplacer les chevaux
par cinquante hommes placs en galres; des chevaux se seraient fait
entendre, un cheval tu aurait arrt tout le convoi, tandis que des
hommes ne feraient point de bruit, et, tus ou blesss, ne tenant pas 
la voiture, ils n'arrteraient pas la marche.

Je mis  la tte de chaque voiture un officier ou sous-officier
d'artillerie; je promis six cents francs pour le transport de chaque
voiture hors de la vue du fort, et je prsidai moi-mme  cette premire
opration. Elle russit au del de mes esprances: un orage avait rendu
la nuit fort obscure; les six pices et les six caissons arrivrent 
leur destination sans avoir prouv ni perte ni accident. Ce succs nous
tirait d'un grand embarras, et me fit prouver une des joies les plus
vives que j'aie eues dans ma vie. Le sort de la campagne tait l; sans
cela elle avortait. Si nous avions perdu le temps ncessaire  prendre
la place par un sige avec nos faibles moyens, l'ennemi aurait t
ncessairement inform de nos mouvements, et nous aurait combattus avec
avantage. Au lieu de cela, mal inform par ses espions de la force du
rassemblement de Dijon, il fut compltement surpris, et nous profitmes,
en gens habiles, de son erreur.

Une fois la possibilit du passage dmontre, le transport de
l'artillerie fut un service command comme un autre, et les soldats s'y
prtrent de la meilleure grce du monde; seulement ce qui s'tait fait
sans perte le premier jour fut ensuite accompagn de dangers. L'ennemi,
inform enfin, tirait beaucoup de coups de canon et de fusil, et jetait
des pots  feu pour clairer notre marche; nous bravmes son feu;
l'lvation du fort en diminuait le danger. Le moment le plus critique
tait  une certaine distance du fort, au dernier tournant de la route;
mais enfin tout fut surmont, et, au moyen d'une perte qu'on peut
valuer  cinq ou six hommes tus ou blesss par voiture, tout
l'quipage franchit cet obstacle et put suivre l'arme. Quelques jours
aprs, deux pices de douze ayant fait brche, le fort se rendit.

Je dois faire remarquer ici que les plus grands gnraux eux-mmes se
rendent souvent coupables d'imprvoyance; cependant c'est dans la
prvoyance que se trouve une de leurs plus grandes qualits. Le fort de
Bard tait venu compliquer notre position d'une manire fcheuse. Si on
avait prpar une artillerie particulire en fondant des pices de gros
calibre d'un poids lger, en un jour il se serait rendu. D'un autre
ct, tout cet immense travail du matriel dmont au grand
Saint-Bernard aurait pu s'viter: le col du petit Saint-Bernard tait
ds lors praticable aux voitures, et six pices de douze, envoyes
depuis de Chambry, le traversrent sur leurs affts. On ignorait l'tat
de ce passage, et, dans une circonstance aussi importante, c'tait une
chose impardonnable.

L'arme traversa les plaines du Pimont sans rencontrer d'obstacle. Les
succs de l'arme du Rhin avaient permis au premier consul d'ordonner au
gnral Moreau de faire sur l'arme d'Italie un dtachement d'environ
douze mille hommes, sous les ordres du gnral Moncey; ce dtachement se
composait de deux divisions, commandes par les gnraux Lorge et
Lapoype. Il dboucha par le Saint-Gothard, fit sa jonction sur le
Tessin, et nous entrmes  Milan sans coup frir. Notre retour causa une
grande joie aux Milanais: nous ramenions beaucoup de leurs compatriotes
rfugis, et nous dfendions l'indpendance de l'Italie; ils se
rappelaient bien les sacrifices et les dsordres occasionns par la
premire conqute; mais, avec nous, ils avaient toujours l'esprance de
voir ces sacrifices pays par la formation d'un tat indpendant du nord
de l'Italie, tandis que, avec les Autrichiens, l'Italie redevenait
toujours une province autrichienne.

Le gouvernement autrichien, si doux, si paternel, a toujours t accus,
mais  tort, par les Italiens d'tre dur et fiscal pour l'Italie. C'est
un fait dont depuis j'ai constat la fausset; mais le peu de sympathie
existant entre le caractre des Allemands et celui des Italiens suffit
pour expliquer l'injustice et la mauvaise foi de leurs plaintes.

Je me rendis sans dlai  Pavie, o les Autrichiens avaient plac leur
grand dpt d'artillerie. Je trouvai dans le chteau des ressources
immenses en munitions, en approvisionnements de tout genre, et un
certain nombre de bouches  feu. Je tirai un bon parti de ces
ressources, et j'organisai une batterie de cinq bouches  feu
autrichiennes, dont je renforai l'artillerie de l'arme. Les troupes
entres les premires  Pavie interceptrent une lettre crite par le
prince de Hohenzollern, employ devant Gnes: elle tait adresse au
gnral commandant  Milan; le prince mandait que, Massna tant sans
vivres, la rsistance de Gnes tirait  sa fin; on avait appris,
disait-il, la dmonstration faite par les Franais dans la valle
d'Aoste et dans celle du Tessin; mais on n'tait pas la dupe de ces
manoeuvres sans importance, uniquement excutes dans le but de dranger
les oprations commences et de faire diversion. On voit de quelle
manire ils taient informs, et pendant combien de temps ils furent
incrdules.

Cependant notre entre  Milan retentit dans toute l'Italie. Mlas, dont
l'avant-garde tait sur le Var, avec l'arme derrire elle en chelons
jusqu' Tende, ne pouvant plus douter de notre marche et de nos succs,
fit faire demi-tour  ses troupes et porta ses rserves avec rapidit
sur le P, pour en dfendre le passage; mais il tait trop tard. Le
corps d'arme, command par le gnral Ott, dtach de Gnes, n'arriva 
Montebello qu'aprs le passage effectu par notre avant-garde. Lannes,
qui la commandait, marcha  lui, le trouva en position  Montebello,
l'attaqua, le battit et le poursuivit jusqu' Voghera. C'est ce succs
dont plus tard l'Empereur a voulu consacrer le souvenir en donnant 
Lannes le titre de duc de Montebello.

Le passage du P, toujours fort difficile, fut contrari par des
circonstances naturelles: pendant cette campagne, des orages frquents
se succdaient, et une alternative de pluie et de beau temps faisait
sans cesse varier l'lvation des eaux; ce fleuve, sur ce point encore
si prs de sa source, et recevant de nombreux affluents, aliments par
les vastes coupes des montagnes,  la moindre pluie lve son niveau,
qui ensuite s'abaisse en un moment.

J'avais runi sur le P tous les moyens de passage  ma porte, et fait
construire deux grands ponts volants; la rivire fut si capricieuse,
elle baissa et monta si vite, que, pour pouvoir les faire aborder, il
fallut, dans l'espace de trois jours, les changer deux fois de place, ce
qui causa un assez grand retard.

L'arme se composait de dix divisions, sans compter la division
italienne et la garde des consuls. Cette dernire, fort peu de chose
alors, ne s'levait pas au del de deux bataillons d'infanterie et de
deux rgiments de cavalerie. Presque toutes les divisions taient
trs-faibles; la force totale de l'arme ne dpassait pas soixante mille
hommes.

Le premier consul franchit le P avec cinq divisions, savoir: les
divisions Gardanne et Chamberlhac, formant un corps command par Victor;
les divisions Watrin et Monnier, runies de mme, sous le commandement
du gnral Lannes, et la division Boudet, faisant partie du corps
destin  Desaix, et que la division Loison, dtache sur l'Adda, devait
complter. Le gnral Moncey, avec les divisions Lorge et Lapoype, avait
pris position sur le Tessin, tandis que la division Chabran observait la
rive gauche du P. Le gnral Moncey devait combattre sur le Tessin, si
l'ennemi voulait oprer sa retraite par cette partie du Pimont et de la
Lombardie, et donner ainsi le temps au premier consul d'accourir; enfin
le gnral Thureau, avec une faible division, dbouchait de Suze et
marchait sur Turin.

On peut reprocher au premier consul d'avoir divis ses forces au moment
o l'ennemi rassemblait ncessairement les siennes, et de s'tre ainsi
volontairement soumis aux chances d'un combat trs-ingal. Le talent
d'un gnral en chef est de mouvoir ses troupes de manire  donner des
inquitudes  l'ennemi sur plusieurs points, dans le but de l'affaiblir
sur celui o il a l'intention d'agir. Aussitt qu'il a obtenu ce
rsultat, il rassemble brusquement les siennes sur le point o il veut
combattre, et, de cette manire, il se trouve suprieur en forces  son
ennemi sur le champ de bataille qu'il a choisi. Le premier consul, qui,
jusque-l, avait toujours agi ainsi, fit en cette circonstance tout le
contraire, et il s'occupa de prendre l'ennemi, en s'emparant de toutes
ses communications avant de l'avoir battu. Il et t plus prudent de
s'assurer d'abord les moyens de le vaincre avant de le faire prisonnier,
mais,  cette poque, tout devait nous russir.

L'artillerie de cette portion de l'arme, sur la rive droite du P,
s'levait  quarante et une bouches  feu, savoir: trente-six attaches
aux divisions, et cinq bouches  feu de rserve. L'arme se runit avant
de passer la Scrivia; traversant cette rivire  gu, elle se prsenta
toute forme dans la plaine de San Giuliano. Nous nous attendions  une
bataille, car nous tions informs de la marche rapide de l'arme
autrichienne, accourant  notre rencontre, et de son arrive 
Alexandrie. Nous trouvmes seulement une avant-garde de quatre  cinq
mille hommes, qui, aprs un lger engagement, vacua le village de
Marengo; nous la chassmes devant nous en changeant quelques centaines
de coups de canon. La division du gnral Gardanne formait notre
avant-garde. Une grande pluie interrompit momentanment le combat; mais
il reprit ensuite, et l'ennemi repassa la Bormida. Voulant connatre par
moi-mme l'tat des choses, j'avais suivi les troupes engages, et je
dirigeais leur artillerie. Arriv prs de la Bormida, je reconnus une
tte de pont construite sur la rive droite, et occupe par l'ennemi; la
rivire,  ce point, fait un coude, et, contre tous les principes, la
tte de pont tant place  un saillant de la rivire, je pouvais la
prendre de revers en m'enfonant dans le rentrant. Je crus que nous
ferions une attaque prochaine de cette tte de pont, et, pour la
favoriser, je pris avec moi huit pices de canon, afin d'en battre
obliquement la gorge; mais je fus reu par le feu d'une batterie 
embrasure, construite sur la rive gauche, qui m'obligea  me retirer,
aprs avoir perdu quelques hommes et avoir eu plusieurs pices
dmontes. Ayant pris position en arrire, j'allai trouver le gnral
Gardanne pour savoir ce qu'il comptait entreprendre. Je le trouvai dans
un foss, et n'ayant pris aucune mesure ni pour attaquer la tte de pont
ni pour empcher l'ennemi d'en sortir et de dboucher. L-dessus je le
quittai, n'ayant aucun ordre  lui donner, et la nuit tant voisine. Je
me mis en route pour rejoindre le quartier gnral, tabli au village de
Garofolo,  plus de deux lieues en arrire. Un nouvel orage survint: la
nuit tait obscure, les chemins trs-mauvais; je m'tablis dans une
ferme situe  quelque distance, et,  la pointe du jour, je me mis en
marche pour rejoindre le premier consul.  peine tais-je prs de lui, 
six heures du matin, que le canon se fit entendre. Peu aprs, un
officier du gnral Victor arriva et lui rendit compte d'une attaque
gnrale de l'ennemi. Le premier consul, tonn de cette nouvelle, dit
qu'elle lui paraissait impossible. Le gnral Gardanne m'a rendu
compte, ajouta-t-il, de son arrive sur la Bormida, dont il avait coup
le pont.--Le gnral Gardanne, lui rpondis-je, vous a fait un faux
rapport; j'ai t hier au soir plus prs que lui de la tte de pont, et
je lui ai propos de tenter de s'en emparer; mais il s'y est refus,
quoique j'eusse dispos du canon pour le soutenir; et, la tte de pont
n'ayant pas t enleve ni bloque par nos postes, l'ennemi a pu
dboucher  son aise pendant cette nuit, sans tre aperu: ainsi vous
pouvez hardiment croire  la bataille.

Le premier consul, sur le faux rapport du gnral Gardanne, avait cru
que l'ennemi, refusant de combattre, se retirait sur Gnes, et il avait
envoy, dans la direction de Novi, la division Boudet,  la tte de
laquelle se trouvait le gnral Desaix, pour lui disputer le passage. Il
envoya en toute hte un officier pour la rappeler, chose facile, car le
gnral Desaix, ayant entendu le bruit de la bataille, s'tait arrt
dans son mouvement, en attendant les ordres qui probablement lui
seraient expdis, puisque l'ennemi n'oprait pas sa retraite comme on
l'avait suppos. Le premier consul accourut  ses troupes, et nous les
trouvmes aux prises.

 une trs-petite distance et en avant de la Bormida, il existe un
ruisseau appel la Fontanone, coulant dans un foss profond: ce ruisseau
suit d'abord une direction  peu prs parallle  la rivire, puis s'en
carte, puis s'en rapproche, puis finit, en reprenant sa premire
direction, par se jeter dans des marais prs du Tanaro et du P; il
traverse le village de Marengo au moment o il fait un coude en retour.
L'intervalle compris entre la Bormida, la Fontanone et Marengo, forme le
champ de bataille. Victor, avec ses deux divisions et la cavalerie de
Kellermann, se trouva charg de la dfense de la premire partie,
jusques et y compris le village de Marengo: la ferme dite de
Stortigliana, situe entre la Bormida et le ruisseau, tait un point
solide de cette ligne. Lannes, avec les divisions Monnier et Watrin, et
la cavalerie du gnral Champeaux, eut  dfendre la deuxime partie,
c'est--dire le ruisseau de Marengo: ainsi notre ligne tait en querre
et formait  son centre, au village de Marengo, un angle  peu prs
droit. Une brigade de la division Monnier, commande par le gnral
Carra Saint-Cyr, fut charge d'occuper et de dfendre le village de
Castel-Ceriolo, formant notre extrme droite: elle tait appuye par la
cavalerie du gnral Champeaux. La brigade de cavalerie du gnral
Rivaud, cantonne  Salo, parut avoir t oublie, et ne reut pas
d'ordre pendant toute la matine.

L'ennemi attaqua simultanment Marengo et tout l'espace compris entre le
village et la Bormida, ainsi que la ferme de Stortigliana; mais il le
fit avec mollesse et lenteur. Un seul coup de collier vigoureux de sa
part dcidait la question et lui assurait le gain de la bataille. Victor
rsista longtemps, et, pendant plusieurs heures, repoussa toutes les
attaques. Lannes entra en ligne; l'ennemi tenta de tourner sa droite en
franchissant le foss  sa partie infrieure. Castel-Ceriolo ayant t
emport, Lannes, pour couvrir sa droite, fut oblig de placer ses
rserves en potence; il fit reprendre ce village, mais le reperdit
bientt.

Le ruisseau en avant du front de l'arme franaise avait t un grand
obstacle au dploiement de l'ennemi. Il n'avait rien prpar d'avance
pour le passer facilement, et se trouva pendant longtemps enferm dans
cet espace troit dont il ne pouvait sortir; mais enfin il y parvint.
D'un autre ct, il enleva la ferme de Stortigliana, tourna notre
gauche, et cette partie de l'arme franaise fut mise dans un grand
dsordre. Nos troupes renoncrent alors  la dfense du foss, se
rapprochrent de Marengo, et, se trouvant menaces sur les deux flancs,
se mirent en mesure d'vacuer le village et de commencer leur retraite,
qui s'opra avec lenteur et en bon ordre: la direction fut prise sur San
Giuliano et en marchant paralllement  la grande route. Ce combat
meurtrier avait rduit les bataillons au quart de leurs forces.
L'artillerie avait produit de grands effets; mais, accable par une
artillerie trs-suprieure, presque toutes nos pices avaient t
dmontes: il n'en restait que cinq, pendant la retraite, en tat de
faire feu.

La soixante-douzime demi-brigade de la division Monnier prsenta un
beau spectacle dans le moment de cette retraite: forme en bataille dans
cette plaine entirement unie, charge par un gros corps de cavalerie,
et compltement enveloppe, elle ne montra pas la moindre crainte: les
deux premiers rangs firent feu sur leur front, tandis que le troisime
fit demi-tour et feu en arrire; et la cavalerie ennemie se retira sans
l'avoir entame.

Il tait prs de cinq heures, et la division Boudet, sur laquelle
reposaient notre salut et nos esprances, n'tait pas arrive. Enfin,
peu aprs elle nous rejoignit. Le gnral Desaix la prcda de quelques
moments, et vint rejoindre le premier consul. Il trouvait l'affaire dans
ce fcheux tat, il en avait mauvaise opinion. On tint  cheval une
espce de conseil auquel j'assistai; il dit au premier consul: Il faut
qu'un feu vif d'artillerie impose  l'ennemi, avant de tenter une
nouvelle charge; sans quoi elle ne russira pas: c'est ainsi, gnral,
que l'on perd les batailles. Il nous faut absolument un bon feu de
canon.

Je lui dis que j'allais tablir une batterie avec les pices encore
intactes et au nombre de cinq; en y joignant cinq pices restes sur la
Scrivia, et venant d'arriver, et, de plus, les huit pices de sa
division, j'avais une batterie de dix-huit pices. C'est bien, me dit
Desaix; voyez, mon cher Marmont, du canon, du canon, et faites-en le
meilleur usage possible. Les dix-huit pices furent bientt mises en
batterie. Elles occupaient la moiti de droite du front de l'arme, tant
ce front tait rduit. Les pices de gauche taient  la droite du
chemin de San Giuliano. Un feu vif et subit causa d'abord de
l'hsitation  l'ennemi, et ensuite l'arrta. Pendant ce temps, la
division Boudet se formait, partie en colonne d'attaque par bataillon,
et partie dploye. Quand le moment fut venu, le premier consul la
parcourut, et l'lectrisa par sa prsence et quelques paroles: aprs
environ vingt minutes de feu de cette artillerie, l'arme se porta en
avant. Ma batterie fut bientt dpasse, et je donnai l'ordre de suivre
le mouvement. Je fis faire demi-tour  mes pices pour marcher, mais
j'avais peine  l'obtenir. Les canonniers tiraient, malgr moi, par les
grands intervalles de nos petits bataillons. Enfin le mouvement gnral
s'tait successivement tabli pice par pice, et j'tais arriv  la
gauche prs du chemin o taient trois bouches  feu, deux pices de
huit, et un obusier servi par des canonniers de la garde des consuls; 
force de menaces, je les mettais en mouvement, et les chevaux taient 
la hauteur des pices,  la prolonge, pour faire le demi-tour, quand
tout  coup je vis en avant de moi et  gauche la trentime
demi-brigade en dsordre et en fuite. Je fis remettre promptement les
trois bouches  feu en batterie et charger  mitraille; mais j'attendis
pour faire tirer. J'aperus  cinquante pas de la trentime, au milieu
d'une fume paisse et de la poussire, une masse en bon ordre; d'abord
je la crus franaise, bientt je reconnus que c'tait la tte d'une
grosse colonne de grenadiers autrichiens. Nous emes le temps de tirer
sur elle quatre coups  mitraille avec nos trois bouches  feu, et,
immdiatement aprs, Kellermann, avec quatre cents chevaux, reste de sa
brigade, passa devant mes pices, et fit une charge vigoureuse sur le
flanc gauche de la colonne ennemie, qui mit bas les armes. Si la charge
et t faite trois minutes plus tard, nos pices taient prises ou
retires; et peut-tre que, n'tant plus sous l'influence de la surprise
cause par les coups de canon  mitraille, la colonne ennemie aurait
mieux reu la cavalerie. Il en aurait peut-tre t de mme si la charge
et prcd la salve; ainsi il a fallu cette combinaison prcise pour
assurer un succs aussi complet, et, il faut le dire, inespr. Jamais
la fortune n'intervint d'une manire plus dcisive; jamais gnral ne
montra plus de coup d'oeil, plus de vigueur et d'-propos que Kellermann
dans cette circonstance. Trois mille grenadiers autrichiens,  la tte
desquels se trouvait le gnral Zach, quartier-matre gnral, chef
vritable de l'arme, furent sabrs ou pris. Cette rserve de l'arme
avait t mise en mouvement  l'instant o notre nouvelle rsistance
avait exig un nouvel effort. Deux mille hommes de cavalerie
autrichienne, placs  une demi-porte de canon, virent tout ce dsordre
sans tenter d'y remdier. En chargeant les quatre cents chevaux
franais, ils pouvaient facilement reprendre leurs prisonniers et tout
rparer; leur repos couvrit de honte leur commandant.

Voil les circonstances exactes de la crise de la bataille de Marengo.
C'est sous mes yeux mmes et  quelques pas de moi que tout cela s'est
pass. On a beaucoup discut sur cet vnement; mais les choses furent
telles que je viens de les raconter. Kellermann avait t mis aux ordres
du gnral Desaix; il avait pour instruction de suivre le mouvement des
troupes et de charger quand il verrait l'ennemi en dsordre et
l'occasion favorable. Il a reconnu, en homme habile, l'urgence des
circonstances, car c'est quand le dsordre commenait chez nous, et non
pas chez l'ennemi, qu'il a charg et qu'il a excut sa rsolution avec
une vigueur incomparable. Il est absurde et injuste de lui contester la
gloire acquise dans cette mmorable circonstance et l'immense service
qu'il a rendu. Les trois mille prisonniers faits  la fin de la journe
dcidrent la question: la bataille tait gagne. L'ennemi se replia
rapidement sur la Bormida; et, comme la brigade Saint-Cyr, aprs avoir
vacu le village de Castel-Ceriolo, s'y reporta, vivement appuye par
la garde, l'ennemi, craignant de perdre les ponts ncessaires  sa
retraite, acclra sa marche pour les couvrir. Redoutant de voir tomber
son canon entre nos mains, il prcipita son mouvement rtrograde; et
moi, avec une artillerie si infrieure en nombre, aprs avoir t
accabl pendant toute la journe par le feu de l'ennemi, j'eus la
consolation d'exercer  mon tour mes poursuites avec mes dix-huit
bouches  feu contre une seule batterie reste  son arrire-garde. La
nuit tant venue, et la Bormida repasse, le combat fut termin.

Telle fut la bataille de Marengo. Les troupes se conduisirent avec
bravoure et constance, les gnraux avec habilet et prsence d'esprit,
les Autrichiens avec lenteur et mollesse; mais tout ce que l'on a dit et
crit du changement de front en arrire,  gauche, de ce poste de
Castel-Ceriolo conserv pendant toute la bataille, pour de l dboucher
sur les derrires de l'ennemi au moment de la retraite, est pure
supposition et invention faite aprs coup [2]. On se retira par o l'on
tait venu, en suivant la direction de la grande route et en bon ordre.
Il aurait t beau effectivement, avec une arme infrieure en nombre,
si affaiblie, se composant,  quatre heures du soir,  peine de quinze
mille hommes, qui commenait un mouvement rtrograde dont on ne pouvait
prvoir le terme, mouvement rtrograde de plus d'une lieue; il aurait
t beau, dis-je, de laisser dans un poste ouvert comme le village de
Castel-Ceriolo deux mille hommes qui se seraient trouvs spars de
l'arme par trois mille toises! Ces deux mille hommes auraient t pris,
et bien plus facilement que les vingt-sept bataillons de Blenheim ne le
furent  la journe de Hochstett. Il y aurait eu de la dmence dans une
pareille disposition, et personne, dans l'arme, n'tait capable d'en
avoir la pense.

[2]  cette occasion, je conterai un fait curieux.

Le rcit de cette bataille, publi dans le bulletin officiel, tait, 
quelques circonstances prs, assez vrai. Le dpartement de la guerre
reut l'ordre de dvelopper cette narration et d'y joindre les plans.
Cinq ans plus tard, l'Empereur se fit reprsenter ce travail; il en fut
mcontent, le biffa, et dicta une autre relation, dans laquelle la
moiti  peine tait vraie, et prescrivit au Dpt de prparer pour le
_Mmorial_ le rcit d'aprs ces donnes. Enfin, trois ans aprs,
l'Empereur voulut encore revoir ce travail: il lui dplut, et eut le
sort du premier; enfin il en rdigea un autre, o tous les faits sont
faux. Un ingnieur gographe, ayant gard par devers lui les deux
premires relations, les a publies pendant la Restauration, et toutes
les trois se trouvent dans le mme volume du _Mmorial_, avec les
planches. Ce document est fort curieux.

(_Note du duc de Raguse._)

Comme toutes les batailles longtemps disputes, perdue pendant une
partie de la journe, un dernier coup de vigueur, aprs tant d'heures
de lassitude, vers le soir, a ramen  nous la fortune et la victoire.
Ce succs nous cota le gnral Desaix: c'tait le payer aussi cher que
possible. Desaix ne pronona point les belles paroles qu'on a mises dans
sa bouche: il reut une balle au coeur et tomba roide mort sans profrer
un mot. La douleur fut grande dans l'arme. On lui a attribu des
pressentiments sur sa fin prochaine. Il avait dit quelques jours
auparavant: Je crains que les boulets d'Europe ne me reconnaissent
plus.

Le gnral Desaix tait un homme bien n. Fort pauvre, lve du roi 
l'cole militaire d'Effiat, il n'avait pas montr dans son enfance le
germe des qualits qui se sont dveloppes chez lui. Timide et craintif
en commenant sa carrire, il parut mme manquer d'une sorte d'lvation
et ne pas sentir le feu sacr qui le dvora plus tard, car il demanda et
obtint une place d'adjoint aux commissaires des guerres, qu'il changea
contre l'paulette, en quittant le rgiment d'infanterie de Bretagne, o
il tait officier. Son peu de fortune en fut cause. Mais bientt les
qualits qui devaient le distinguer si minemment se dvelopprent, et
il revint au mtier pour lequel la nature l'avait form. Il montra
activit, intelligence et bravoure, et son avancement fut rapide. Plus
il s'leva, plus il se trouva  sa place. Il tait dj gnral de
division quand je l'ai connu.

Il aimait la gloire avec passion; son me pure, son coeur droit, taient
capables d'en connatre le prix; mais il voulait qu'elle ft dignement
acquise et mrite. Il tait dou de la plus haute intelligence de la
guerre et d'une activit constante; sobre et simple, sa simplicit tait
souvent pousse jusqu' la ngligence; d'un commerce doux, gal, ses
manires polies sans affectation et sa politesse venaient du coeur.

Une locution facile, assez d'instruction, et le got d'en acqurir
toujours, rendaient sa conversation agrable; il avait l'esprit
observateur, un grand calme habituel et quelque chose de mlancolique
dans le caractre et dans la figure; sa taille tait haute et lance.
Personne n'tait plus brave que lui, et de cette bravoure modeste qui
n'attache pas de prix  tre remarque. Homme de conscience avant tout,
homme de devoir, svre pour lui, homme de rgle pour les autres, sa
bont temprait sa svrit; d'une grande dlicatesse sous le rapport de
l'argent, mais d'une conomie allant jusqu' l'avarice; estim de tout
ce qui l'approchait, sa mort a t une grande perte pour la France.
Comme il tait vritablement modeste et sans ambition, il et t entre
les mains de Bonaparte un instrument utile, dont il ne se serait jamais
dfi; et peut-tre, par la sagesse de son esprit, par la position
leve qu'il aurait eue prs de lui, aurait-il exerc, dans quelques
circonstances, une influence utile; mais il devait nous tre enlev  la
fleur de l'ge: il avait trente-deux ans quand la mort le frappa. Une
circonstance singulire a marqu sa destine: mule du gnral Klber,
tous les deux, avec des facults et des caractres si diffrents, ont
brill en mme temps d'un semblable clat. On pouvait comparer leurs
actions et leur gloire; leurs deux noms contemporains taient prononcs
avec le mme respect, et ces deux mules, ces deux rivaux, spars
depuis peu, sont morts tous les deux le mme jour et  la mme heure, 
huit cents lieues de distance, l'un en Europe et l'autre en Afrique. Le
premier consul regretta sincrement le gnral Desaix.

Deux officiers, qui, depuis, ont eu diffrente clbrit, servaient prs
de lui, Savary et Rapp. Par gard pour sa mmoire, le premier consul les
attacha  sa personne, et les fit ses aides de camp. J'eus l'occasion de
reconnatre, en cette circonstance, le degr de sensibilit de coeur de
Savary.  la fin de la bataille, au milieu de ma grande batterie, il me
demanda o tait le gnral Kellermann, auquel il portait des ordres, et
je le lui indiquai. Le lendemain, causant avec lui de la mort du gnral
Desaix: C'tait pendant que je vous parlais hier que cela s'est pass,
me dit-il; quand je suis revenu et que je l'ai trouv mort, jugez quelle
a t ma sensation; et je me suis dit tout de suite: Qu'est-ce que tu
vas devenir?

Quelle navet et quelle candeur dans l'gosme! C'est  l'instant o il
voit mourir son gnral, son protecteur, son pre adoptif, son ami, un
homme dj illustre, c'est alors que toutes ses penses et ses
sensations se concentrent sur lui-mme. L'impression que je reus dans
ce moment ne s'est jamais efface, et je n'ai pas pu me refuser  la
consigner ici.

L'arme autrichienne a combattu  Marengo avec quarante-cinq mille
hommes, et l'arme franaise ne s'levait pas au del de vingt-huit
mille. Ainsi cette bataille est, pour les temps modernes, une des plus
petites, eu gard au nombre des combattants, tandis qu'elle est une des
plus importantes par ses rsultats. Nous avions perdu beaucoup de monde,
et les Autrichiens taient plus en mesure que nous de recommencer; mais
l'opinion tait reste en notre faveur, et l'opinion, pendant un temps
donn, fait souvent plus que le positif sur les affaires humaines. Une
bataille bien dispute est ordinairement perdue deux ou trois fois avant
d'tre gagne; le dernier moment est le moment capital, c'est la fin de
la partie, et presque toujours le vainqueur a employ tous ses moyens.
Ainsi, dans ce cas, et quand une arme battue a encore des ressources,
quand elle a le sentiment de ses forces et surtout du courage dont elle
a fait preuve et de ce qu'elle vaut, rien n'est plus sage que de tenter
la fortune de nouveau le lendemain; c'est un parti auquel on se rsout
rarement, parce que les chefs mmes sont subjugus par la crainte; mais,
s'ils savaient se mettre au-dessus de ce sentiment, ils s'en
trouveraient bien et triompheraient souvent. Si les Autrichiens avaient
appel  eux toutes leurs garnisons (et elles pouvaient arriver assez 
temps pour leur servir au moins de rserve), ils auraient pu livrer une
seconde bataille, et nous n'tions pas en tat de la soutenir. L'arrive
successive des corps de Suchet et de Massna nous donnait, il est vrai,
des chances favorables; mais, pour s'en garantir, il fallait se presser.
Je doute que ces considrations aient frapp les gnraux autrichiens.
Toutefois leurs moyens, sur place, taient de beaucoup suprieurs aux
ntres: ils avaient un matriel complet et en bon ordre, le ntre tait
dtruit, nous tions sans munitions, et les corps taient rduits 
presque rien. Attaqus de nouveau, nous aurions certainement t battus.

Et cependant, je dois en convenir, dans les intrts gnraux de
l'Autriche, ils firent une chose raisonnable; ils suivirent un bon
principe de guerre, celui de tout sacrifier pour se mettre en
communication avec sa frontire, et pour retrouver sa ligne d'opration
naturelle quand on l'a perdue. Mais ce principe est subordonn  la
facult de rtablir soi-mme cette ligne, et ils le pouvaient. D'un
autre ct, il tait si important pour nous de retrouver toutes les
places du Pimont, et si incertain de battre de nouveau l'arme
autrichienne, qu'une transaction qui devait remettre chacun  sa place
tait particulirement avantageuse  l'arme franaise. Aussi, aux
premires propositions faites, je vis quel en serait le rsultat. La
ngociation fut courte, on convint d'un armistice; le chemin du Mincio
serait ouvert  l'arme autrichienne, et les quatorze places ou forts
occups par les Autrichiens nous seraient remis. Cette convention nous
rendait matres de la moiti de l'Italie, et nous assurait les moyens
de conqurir plus tard le reste. On peut juger de l'effet produit dans
l'arme, en Italie, en France et dans toute l'Europe, par ce trait,
ralisant des avantages si complets, si prompts, si tendus, que
l'esprit n'avait pu ni les deviner ni les concevoir d'avance. La France
avait retrouv son rang en Europe, l'Italie son indpendance,
c'est--dire son titre d'tat indpendant; et le gnral Bonaparte, dans
une campagne si courte et si heureuse, s'tait surpass lui-mme, et
couvert d'un nouvel clat sur cette terre si fconde pour lui, le
berceau de sa gloire et de sa grandeur.

Les Autrichiens crurent tellement  la victoire, que, vers les quatre
heures, le gnral Mlas quitta le champ de bataille et abandonna la
poursuite  ses lieutenants. Il rentra  Alexandrie, d'o il expdia
partout des courriers avec des cris de victoire, destins  se changer
promptement en rcits funestes. Sa faute fut impardonnable: il devait
bien penser qu'un homme du caractre, de la rputation de Bonaparte, ne
pouvait pas laisser la journe entire s'couler sans tenter un nouvel
effort. Malgr les succs obtenus depuis le matin, il ne lui tait pas
encore permis de regarder la bataille comme gagne. Les vnements de la
guerre ont presque toujours pour cause les mouvements du coeur humain:
un gnral habile doit toujours avoir prsent  l'esprit le caractre de
son ennemi et en tirer les inductions convenables pour rgler sa
conduite et sa manire d'agir.

L'arme autrichienne retourne sur le Mincio, les places du Pimont
remises aux troupes franaises, le premier consul s'occupa du
rtablissement de la Rpublique italienne: il donna une nouvelle vie 
ce pays. Toute cette population prouva une profonde joie et un
vritable bonheur d'tre dlivre des Autrichiens: l'avenir semblait lui
promettre les plus belles et les plus vastes destines. Le premier
consul, en se refusant  les remplir, s'est t un appui qui, dans le
malheur, ne lui aurait jamais manqu. En calculant toujours froidement
les intrts de son orgueil et leur sacrifiant tout, il s'est procur
momentanment des jouissances, mais il les a payes cher. Il a compt
pour rien le voeu lgitime des peuples, et plus qu'un autre il en
connaissait l'efficacit; car primitivement sa puissance n'avait pas eu
d'autre base. Les Italiens, si remarquables par leurs lumires, par leur
esprit, par la douceur de leurs moeurs, si riches par la possession du
sol le plus fertile de l'Europe, si favoriss par le plus dlicieux
climat, si grands par le souvenir de ce qu'ils ont t, ne formaient
alors, ne forment encore qu'un voeu, qu'un dsir, n'ont qu'un besoin:
c'est de devenir une nation, de retrouver l'indpendance politique
qu'ils ont perdue depuis tant de sicles d'oppression, et de voir runi
en un tout compact tant de parties homognes. Leur langue est la mme;
les plus hautes montagnes ou la mer les environnent de toutes parts, et
ils possdent tous les moyens ncessaires  leur conservation,  leur
dfense,  leurs besoins. Si Bonaparte, s'levant au-dessus d'une
politique vulgaire et d'une ambition commune, avait rempli ce voeu,
avait fond sans arrire-pense, et dans l'intrt propre de ce pays, un
grand tat en Italie, la France et trouv en cette puissance un alli
fidle, contribuant puissamment  maintenir sa suprmatie en Europe et
le repos du monde. C'est dans l'intrt et l'honneur des peuples que
sont les bases vritables d'une politique durable: mais c'est un langage
que Bonaparte n'a jamais compris.

En abordant ainsi d'avance cette grande question, peut-tre est-ce le
lieu de l'approfondir davantage et de voir quelles sont les raisons,
drivant de la nature des choses, qui s'opposent  l'excution des voeux
que forment beaucoup d'Italiens.

La division de ce pays, si ancienne, donne aux Italiens en gnral un
esprit de localit dont le reste de l'Europe n'offre pas d'exemple au
mme degr. Cet esprit est un grand obstacle, on ne peut pas en
disconvenir, et l'existence de plusieurs grandes villes riches,
populeuses et toutes ayant des droits  peu prs gaux  la suprmatie
et  devenir capitales, ajoute encore aux embarras. Si l'obstacle est
vraiment invincible, la solution la plus raisonnable aurait peut-tre
t celle-ci: diviser toute l'Italie en quatre ou cinq tats, de manire
 en faire des portions compactes et ayant de la consistance; placer 
la tte de chacun d'eux une des grandes villes que le pays possde, et
lier tous les tats par des devoirs politiques et une communaut
d'intrts permanents; faire ainsi de l'Italie une confdration  la
tte de laquelle un protecteur se serait plac comme chef suprme, avec
un titre quelconque; enfin faire quelque chose d'analogue, soit au
Saint-Empire romain, soit  la Confdration germanique. Il est probable
que les Italiens auraient t satisfaits: et peut-tre que ce systme
et men avec le temps  l'unit. Mais il aurait fallu que le chef
suprme respectt cette indpendance devenue son ouvrage, que son
pouvoir n'et rien de tyrannique et devnt essentiellement protecteur.

Le plus grand mouvement fut imprim aux choses militaires; on s'occupa
de donner  cette arme de rserve, forme  la hte, une bonne
organisation. L'arme d'Italie, qui avait dfendu Gnes et le Var, entra
dans la composition de la nouvelle. On ordonna la destruction des places
du Pimont, destines  dfendre le passage des Alpes du ct de la
France, et, par consquent,  nous empcher de dboucher en Italie.
Cette mesure tait sage et prudente. Chasss d'Italie, ces places nous
taient d'une faible utilit, parce que leur rsistance prsume ne
pouvait pas galer le temps ncessaire tout  la fois pour rtablir nos
pertes et atteindre la saison favorable pour traverser les montagnes. 
chaque vacuation de l'Italie, elles devaient donc tomber au pouvoir de
l'ennemi et mettre ensuite obstacle  chacune de nos invasions. Aprs
une discussion approfondie dans un conseil o j'assistai,  Milan, chez
le premier consul, leur destruction fut rsolue. On se contenta de
former des projets pour Alexandrie et de s'occuper de rendre cette place
d'une force telle, qu'on ft oblig de runir des moyens immenses pour
en entreprendre le sige, de lui donner la capacit ncessaire pour
renfermer de trs-grands approvisionnements de toute espce et servir
d'asile  une arme infrieure et battue. Ces bases poses, le gnral
Chasseloup, l'ingnieur de cette grande poque, fut charg de faire les
projets et de diriger les travaux. J'aurai l'occasion de revenir sur
cette vaste et belle conception militaire.




LIVRE SIXIME

1800-1804

Sommaire.--Massna commande l'arme d'Italie.--Fte du 14 juillet 
Paris.--Brune remplace Massna.--Reprise des hostilits.--Campagne de
1800  1801 en Italie.--Retraite des Autrichiens.--Passage du Mincio
(26 dcembre).--Davoust et Brune.--L'arme sur l'Adige (31 dcembre
1800).--Entre  Vrone.--Macdonald dbouche du Splgen.--Armistice de
Trvise.--Visite au gnral en chef.--Le colonel Sbastiani--Dmolition
des places fortes.--Fnestrelles.--Mantoue.--Paix de
Lunville.--Davoust.--Retour de Marmont  Paris.--Rtablissement du
culte catholique (1802).--Le Code civil.--Institution de la Lgion
d'honneur.--Marmont inspecteur gnral d'artillerie.--Message du roi
d'Angleterre.--Dclaration de guerre.--Distribution de l'arme sur les
ctes.--L'Amricain Fulton.--Polmique concernant les bateaux
plats.--Stratgie navale.--Villeneuve et Calder.--Confiance de
l'Empereur dans le succs de l'expdition en Angleterre.--Entretien
d'Augsbourg.--Le gnral Foy.--Marmont au camp d'Utrecht.


Le gnral Massna fut nomm gnral en chef de la nouvelle arme. Ce
commandement lui tait d  tous les titres. Sa dfense de Gnes avait
t belle; il n'avait cd qu' la plus imprieuse ncessit et en
faisant une capitulation conforme  l'intrt public. Les troupes
avaient prouv une disette vritable. Quoique le premier consul ait
voulu rabaisser le mrite de la dfense en disant que jamais les
distributions n'avaient manqu, il n'est pas moins vrai que les troupes
avaient beaucoup souffert. On ne pouvait pas aller plus loin; il tait
trs-avantageux d'obtenir, dans la circonstance, que les troupes ne
fussent pas prisonnires de guerre. Le gnral Massna, en prenant le
commandement de l'arme, conserva son gnral d'artillerie, le gnral
de division la Martillire, homme trs-estim et trs-considr dans
l'arme, mais fort appesanti par l'ge. Cette prfrence sur moi tait
juste, et j'y souscrivis sans regret. Nomm gnral de division, je
retournai en France reprendre ma place au conseil d'tat. Toutefois,
avant de partir, j'ordonnai  l'arsenal de Turin de grands travaux. Cet
tablissement, sans doute l'un des plus beaux de l'Europe, offre
d'immenses ressources, et, en peu de temps, il suffit aux plus grandes
crations. J'avais depuis longtemps la pense de faire adopter en France
d'autres calibres et de substituer les pices de six aux pices de huit
et de quatre. Ce calibre tant en usage en Pimont, je profitai de la
circonstance pour faire un essai, et j'ordonnai de fondre et de couler
cent pices de six dans les dimensions et d'aprs les tables de
l'artillerie pimontaise, et de construire tous les caissons et les
voitures ncessaires  cet quipage. Cette prvoyance me fut trs-utile.
J'en recueillis les fruits; car, revenu plus tard  l'arme, j'eus  ma
disposition ce magnifique matriel, qui me servit puissamment dans la
campagne suivante.

La bataille de Marengo avait eu lieu le 14 juin:  cette poque encore,
et pendant quelques annes depuis, on clbrait la fte du 14 juillet.
Ds le commencement du Consulat, on avait proscrit toutes ces ftes
infmes qui rappelaient les crimes et les malheurs de la Rvolution,
comme le 10 aot, le 21 janvier, etc. Mais on regardait le 14 juillet
comme le jour o les institutions anciennes, la fodalit, les
privilges, avaient t renverss, et o les ides nouvelles avaient
triomph. Il tait raisonnable, dans la nuance politique d'alors, d'en
consacrer le souvenir et de regarder ce jour comme un jour de triomphe;
aussi Bonaparte s'est-il bien gard de s'loigner trop tt en apparence
de cette doctrine. Le 14 juillet, depuis l'tablissement du Consulat,
fut donc ft d'une manire solennelle. On se rendit au Champ de Mars en
grand cortge, et une circonstance, mnage avec habilet, rehaussa
beaucoup l'clat de cette fte. Les drapeaux pris sur les Autrichiens 
Marengo avaient t confis  la garde des consuls: la marche de cette
garde fut calcule de manire  arriver ce jour-l mme. Aprs avoir
couch  deux lieues de Paris, elle entra au Champ de Mars au milieu de
la crmonie, en belle tenue, mais encore couverte de la poussire de
la bataille, portant ses trophes dploys, aux acclamations
universelles. L'arrive de cette belle troupe, venant de combattre il y
avait si peu de temps,  une si grande distance, prsentant l'image
d'une dputation de l'arme victorieuse, produisit sur les esprits le
plus grand effet. J'assistais  cette fte en qualit de conseiller
d'tat. Une circonstance me montra combien souvent les gens les plus
distingus, trangers aux choses qu'ils n'ont pas apprises, sont
ridicules en en parlant. Plac au balcon de l'cole militaire,  ct
d'un de mes collgues, M. Devaisnes, homme qui a eu une des plus grandes
rputations d'esprit de son temps, et qui a t premier commis sous M.
Turgot, et un des chefs marquants de la Socit des conomistes, me fit
beaucoup de questions sur la bataille de Marengo, et finit par me
demander si la plaine o nous avions combattu tait plus grande que le
Champ de Mars. Cette ineptie si forte est  peine croyable; mais, sans
tomber dans une aussi grande erreur, combien de fois ne m'est-il pas
arriv d'entendre des hommes revtus du pouvoir, gens de mrite et de
capacit, trancher des questions militaires de la manire la plus
dcide et la plus absurde; et jamais on n'est parvenu  leur inspirer
plus de modestie et de dfiance d'eux-mmes. L'habitude de la parole,
qui leur est propre, et dont les gens de guerre sont en gnral
dpourvus, leur fait supposer ceux-ci trs-infrieurs en intelligence,
tandis que les facults ncessaires au commandement des armes sont,
sans contredit, les plus grandes, les plus sublimes; elles doivent tre
disponibles dans un temps donn; elles supposent ce mlange d'esprit et
de caractre, base de la puissance de l'homme: l'esprit pour voir, la
volont pour agir. Ces fonctions sont si difficiles, que jamais gnral
illustre ne fut exempt de commettre des fautes; les plus clbres et les
meilleurs gnraux s'en rendent moins souvent coupables; leurs qualits,
au surplus, ne sont compltes que lorsqu'ils runissent le positif du
mtier avec une profonde connaissance du coeur humain. Par l'exercice de
ces hautes fonctions, les peuples reposent en paix, et leur salut est le
prix des sacrifices que font de leur sang et de leur vie les gens de
guerre. Le prix de pareils services doit tout  la fois consister dans
la considration accorde  l'esprit suprieur, et dans la
reconnaissance mrite par le dvouement. Une classe nombreuse,
influente, se refuse aujourd'hui  reconnatre ces vrits; mais le
sentiment des peuples est plus d'accord avec la justice.

Je passai deux mois  Paris, occup des travaux du conseil d'tat; mais
bientt je fus rappel  des fonctions qui taient plus de mon got: je
fus renvoy  l'arme. Massna, dplac pour quelques torts
d'administration, fut remplac par le gnral Brune, dont le nom, par le
plus singulier caprice de la fortune, se rattachait aux victoires
remportes sur les Russes et les Anglais dans la Nord-Hollande. C'tait
un homme mdiocre et incapable; j'aurai bientt l'occasion de le faire
connatre. Il ne trouva rien de prt en arrivant  l'arme, et cependant
l'armistice conclu avec les Autrichiens tait au moment de finir;
l'artillerie n'avait reu aucune organisation; tout tait dans l'tat o
je l'avais laiss. Le gnral la Martillire n'ayant plus aucune
activit, son remplacement parut indispensable, et le choix de son
successeur tomba sur moi: je me rendis sans retard en Italie;
l'armistice tant prolong, je mis  profit le temps qui m'tait
accord.

Je me flicitai beaucoup alors de ma prvoyance. Les ordres donns en
partant de Turin ayant t excuts, j'y trouvai les lments d'un
quipage de cent bouches  feu tout neuf. En redoublant d'activit et de
moyens, il fut termin au bout d'un mois dans son ensemble et dans ses
dtails: je multipliai les ateliers de rparation, et, deux mois aprs,
l'arme d'Italie avait cent soixante bouches  feu atteles, avec
doubles approvisionnements, aussi attels: un grand parc, des dpts de
munitions en chelons, cinq millions de cartouches, enfin tout ce qui
est ncessaire pour livrer plusieurs grandes batailles et fournir aux
consommations de la campagne la plus active. J'organisai avec le mme
soin un quipage de sige de cent vingt bouches  feu, command par le
gnral Lacombe-Saint-Michel. Enfin je donnai  cette artillerie un tel
dveloppement, qu'aprs avoir pourvu aux besoins des divisions je formai
une rserve de cinquante-quatre bouches  feu, vingt-quatre servies par
l'artillerie  pied, et composes par moiti de pices de douze; et
trente autres servies par l'artillerie  cheval. Cette rserve,
habituellement sous les ordres du clbre Laclos, alors gnral de
brigade d'artillerie, formait mon commandement personnel. C'tait ma
division, la troupe  la tte de laquelle je me rservais de combattre
et d'arriver rapidement au milieu d'un engagement gnral, pour craser
le point contre lequel elle serait dirige et assurer la victoire. Cette
artillerie tait la plus nombreuse, la plus belle et la mieux outille
qu'aucune arme franaise et eue depuis le commencement de la guerre.

L'arme tait organise en quatre corps et une rserve; chaque corps
compos de deux divisions assez faibles. L'artillerie de chaque division
tait servie par l'artillerie  pied, et la rserve du corps,
indpendante de la grande rserve, se composait d'une compagnie
d'artillerie  cheval, d'aprs ce principe que l'artillerie  cheval,
pouvant se mouvoir rapidement, peut tre charge de remplir divers
objets.

Il y avait deux belles divisions de cavalerie, auxquelles tait attache
aussi une nombreuse artillerie. Enfin l'arme, forte, belle,
admirablement bien pourvue de toutes choses, compose de soldats
aguerris, dont le courage et la confiance taient soutenus par le
souvenir de Gnes et de Marengo, n'avait besoin que d'un chef. Mais ce
chef lui manquait.

Brune n'avait jamais servi quand la Rvolution clata. Prote
d'imprimerie et membre du club des Jacobins, ensuite du club des
Cordeliers, il se lia avec Danton.  l'poque de l'invasion des
Prussiens, Paris fournit troupes, chevaux et moyens de toute espce.
Brune fut employ  la rquisition des chevaux. Comme  cette poque les
moyens les plus prompts et les plus violents taient prfrs, on le
chargea d'arrter les voitures dans les rues et de les faire dteler. On
le nomma adjudant gnral pour lui donner une sorte d'autorit; et le
voil en fonctions avec sa grande taille et ses grands bras, barrant le
boulevard et mettant les chevaux entre les mains des employs des
quipages. Tels furent son dbut et son premier fait d'armes. Sa liaison
avec Danton le fit choisir pour commander une arme rvolutionnaire; il
reut  cette occasion le grade de gnral de brigade et fut envoy 
Bordeaux avec trois mille hommes, servant d'escorte aux reprsentants et
au terrible instrument de mort qui les accompagnait. On doit dire ici,
par esprit de justice et de vrit, qu'il ne fut nullement sanguinaire
dans cette horrible mission; il contribua, au contraire,  diminuer les
maux redouts  son arrive: les habitants de Bordeaux en ont, longtemps
aprs, conserv le souvenir. De retour  Paris, il fut employ  l'arme
de l'intrieur, se trouva au 13 vendmiaire, et de cette poque date sa
connaissance avec Bonaparte. Il tait l'un des courtisans et des
familiers de Barras, il fut envoy  l'arme d'Italie  la fin de notre
immortelle campagne de 1796, et servit, comme gnral de brigade,  la
division Massna.  l'occasion d'une petite affaire  Saint-Michel, on
lui fit une rputation de bravoure dont jamais il ne fut digne. Le
gnral Bonaparte s'en engoua, on ne sait pourquoi: il cda sans doute
pour celui-ci, comme pour Gardanne et pour tant d'autres mauvais
officiers,  l'effet toujours produit sur lui par une grande taille. Il
devint gnral de division, reut plus tard le commandement du corps
d'arme dirig contre la Suisse, et prit Berne. De l il eut le
commandement de l'arme gallo-batave, et se trouvait dans ce pays lors
du dbarquement des Anglais et des Russes en 1799. Il battit l'ennemi,
ou plutt ses troupes le battirent par miracle, car il fut tranger 
leurs succs (ainsi que je le raconterai quand je parlerai de la
Hollande), et passa dans l'Ouest, qu'il pacifia, vint commander la
deuxime arme de rserve,  Dijon, devenue plus tard l'arme des
Grisons, et enfin arriva en Italie au commencement de septembre 1800,
pour remplacer Massna et commander cette belle arme d'Italie, alors
forte de soixante mille hommes d'infanterie, dix mille chevaux et cent
soixante bouches  feu atteles.

Brune tait alors g de trente-sept ans; il avait beaucoup lu, mais il
avait mal digr ses lectures, et tous ses souvenirs taient confus: sa
tte ressemblait  une bibliothque dont les volumes sont mal rangs.
Sans manquer d'esprit et de finesse, il tait obscur et embrouill dans
son langage; tout  fait sans courage et sans caractre, son coeur tait
sans mchancet: on pouvait mme le dire bon homme. Il aimait l'argent,
prenait volontiers, mais donnait de mme; souvent prodigue dans ses
dons, il n'a presque rien laiss en mourant. La fortune l'a favoris au
del de toute expression dans le cours de sa carrire; car, sans
talents, sans courage, sans aptitude et sans instruction militaire, il a
attach son nom  d'assez grands succs. Les souvenirs et les hommes de
la Rvolution avaient beaucoup d'attraits pour lui.

Voil le chef qui nous fut donn. Le gnral Oudinot tait son chef
d'tat-major; Davoust commandait la cavalerie; Chasseloup, le gnie. Il
s'tablit une parfaite harmonie, entre nous quatre. Ds ce moment, nous
rsolmes de conduire l'arme et d'agir toujours dans le mme sens, sur
l'esprit du gnral en chef, et,  cet effet, de ne le perdre jamais de
vue. Mais, malgr cet accord et nos soins, nous ne pmes jamais le
dcider  entreprendre des oprations dont le succs tait certain et
qui auraient rendu cette campagne trs-brillante: il nous chappait tout
 coup, et, aprs avoir tendu le ressort pniblement, la moindre
circonstance le remettait au point de faiblesse et d'atonie dont nous
l'avions tir.

L'armistice fut dnonc, et les troupes sortirent de leurs cantonnements
pour entrer en campagne. Le quartier gnral fut tabli  Brescia. Une
simple dmonstration fit repasser le Mincio  l'arme autrichienne, dont
une grande partie s'tait tablie, pour vivre, en avant de cette
rivire, et les deux armes furent places sur leur terrain naturel pour
oprer et pour combattre. L'arme autrichienne, trs-belle et
trs-bonne, dpassait soixante-dix mille hommes. Les souvenirs de la
campagne de l'anne prcdente taient prsents  son esprit: elle avait
vaincu devant Vrone,  la Trbia et  Novi, pris Mantoue, et chaque pas
avait t marqu par un succs;  la bataille de Marengo, elle avait
soutenu sa rputation, quoique le sort des armes lui et t contraire.
Repose et augmente par des renforts, elle se prsentait au combat avec
confiance. Elle tait commande par le gnral de cavalerie comte de
Bellegarde, homme d'un esprit trs-distingu et qui avait pour
quartier-matre gnral le mme baron de Zach, pris  Marengo, l'un des
meilleurs gnraux de l'arme autrichienne. Cette formidable arme tait
appuye  deux places, Mantoue et Peschiera, ses flancs couverts par le
lac de Garda et le P, et son front par le Mincio. Elle avait donc 
dfendre une bonne ligne, fort courte, dont les flancs sont bien
appuys, et qui se prte merveilleusement aux manoeuvres. Ainsi nous
avions devant nous des obstacles matriels et une brave arme, bien
commande,  combattre. Eh bien! malgr l'incapacit de notre chef, des
succs constants ont couronn toutes nos entreprises, et il n'a tenu 
rien que l'arme autrichienne ne ft dtruite. Mais le gnral franais
fut son sauveur, en se refusant  profiter des occasions favorables
offertes par la fortune plusieurs fois pendant cette courte campagne.

Le Mincio, formant la ligne des Autrichiens, sort du lac de Garda,
traverse Peschiera, o existe un petit port pour recevoir la marine du
lac, et se rend  Mantoue, en faisant diverses sinuosits dans son
cours: une des rives est presque constamment plus leve que l'autre;
tantt la rive droite domine, tantt la rive gauche. Les longs dtours
du fleuve forment des coudes trs-favorables aux passages de vive force.
Ainsi, pour oprer un passage de l'arme franaise, il y a deux points
indiqus: ceux de Monzambano et de Molino, prs de la Volta;  tous les
deux, la rive droite domine la rive gauche, et un grand rentrant donne
le moyen d'tablir des batteries, dont le feu embrasse, de l'autre ct,
un grand espace que l'ennemi ne peut pas disputer. Le premier point est
 trois lieues au-dessous de Peschiera et  une lieue et demie de
Valeggio; le second entre Valeggio et Goto, en descendant le Mincio. De
son ct, l'ennemi a un point de passage offrant les mmes avantages:
c'est  Valeggio, situ entre les deux points qui nous sont favorables.
Nous nous runmes chez le gnral en chef, et nous discutmes sur la
manire d'oprer; je remis un projet, qu'on approuva, et qui russit,
quoiqu'il ne ft pas excut avec prcision, ni mme compltement dans
l'esprit dans lequel il avait t form. Au lieu de nous servir des deux
points de passage favorables, Monzambano et Molino, je proposai de n'en
adopter qu'un seul vritable. Mes motifs taient ceux-ci: en en prenant
deux, nous divisions nos forces, compromettions l'ensemble des
oprations, d'autant mieux que le point de passage des ennemis, s'ils
voulaient manoeuvrer contre nous, leur donnait, par Valeggio, le moyen
de nous sparer en deux, et par consquent de nous combattre
partiellement. Restait  savoir s'il fallait choisir Monzambano ou
Molino; ce dernier point est d'un accs plus facile, avantage assez
grand; l'ennemi pouvait dboucher, mais il tait plus loign de
Peschiera et assez loin de Mantoue. Malgr ces considrations, je
conclus pour Monzambano: le passage, une fois opr sur ce point,
menace la retraite de l'ennemi sur l'Adige, dont on est plus prs que
lui. En menaant l'ennemi vers la Volta, au moyen d'une fausse attaque
pendant le moment de l'opration de Monzambano, on contiendrait toutes
les troupes destines  former la garnison de Mantoue, et on les
empcherait de prendre une part active  la bataille, car les troupes
ne s'loigneraient jamais assez de cette place pour courir le risque de
ne pouvoir s'y jeter aussitt aprs le passage effectu, et ainsi nous
aurions dix mille hommes de moins  combattre.

Nos moyens de passage taient considrables: nous avions assez de
bateaux pour faire plusieurs ponts  la fois. Il fut convenu qu'
Monzambano on en ferait deux pour dboucher,  la Volta un seul pour
tromper l'ennemi, et qu'on agirait de la manire suivante: aprs avoir
prsent plusieurs ttes de colonne sur diffrents points du Mincio, le
corps de droite, command par le gnral Dupont, se prsenterait devant
Goto, y donnerait l'alarme et ferait mine de vouloir s'en emparer de
vive force; pendant la nuit, il viendrait s'tablir  Molino, jetterait
son pont, ferait passer quelques troupes sous la protection des
batteries de la rive droite, tandis que le gnral Suchet, avec le
centre, se placerait devant le dbouch de Valeggio pour contenir
l'ennemi. Delmas, avec l'avant-garde, se porterait sur Monzambano et
passerait, soutenu par la gauche, commande par Moncey, qui, aprs avoir
masqu Peschiera, viendrait  Monzambano et suivrait Delmas en seconde
ligne, au fur et  mesure de la disponibilit des moyens de passage.
Suchet viendrait passer aprs Moncey et serait remplac par Dupont;
celui-ci, pour pouvoir agir avec plus de promptitude, coulerait son
pont, viendrait se mettre en bataille devant Valeggio et oprerait enfin
son passage aprs Suchet, sur le pont de Monzambano. Ma rserve
d'artillerie devait tre place sur les hauteurs de Monzambano, protger
les troupes dans leurs mouvements et leur assurer la possession de
l'espace ncessaire  leur dploiement. Tel fut le projet que je
prsentai; il fut converti en ordre gnral pour l'arme. L'opration
commena  s'excuter comme il avait t convenu, mais le caractre du
gnral Brune y apporta des modifications; heureusement elles ne furent
pas funestes.

Il arrive presque toujours,  la guerre, mille contre-temps: les chemins
naturellement trs-difficiles conduisant  Monzambano furent encore
gts par la pluie, et l'quipage de pont, au lieu d'arriver  cinq
heures du matin, le 4 nivse, n'arriva qu' neuf heures. Celui qui tait
destin  servir  la fausse attaque de Molino avait joint  l'heure
indique: le gnral Brune, constern de ce retard, crut devoir remettre
le passage au lendemain, comme si l'inconvnient d'tre vu dans ses
premiers travaux n'tait pas beaucoup moindre que la remise d'une
opration sur laquelle l'ennemi aurait le temps et les moyens de
connatre nos vritables intentions. En ajournant le passage 
Monzambano, il fallait aussi le suspendre  Molino; mais, au lieu
d'envoyer en toute hte un officier de sa confiance au gnral Dupont,
il chargea un officier du gnral Suchet, retournant prs de son
gnral, de transmettre ce contre-ordre. Soit que cet ordre ne parvnt
pas, ou que la manire dont il fut envoy ne part pas de nature 
changer des ordres crits et des instructions positives et
circonstancies, il ne fut pas excut; peut-tre aussi, et cela est
probable, le gnral Dupont voulut forcer le gnral en chef  combattre
sur-le-champ: chose semblable arrive souvent dans les armes dont les
chefs ne sont ni craints, ni obis, ni considrs. En consquence, le
gnral Dupont passa et s'loigna mme de la rivire beaucoup plus qu'il
n'aurait d le faire d'aprs le plan gnral: les ennemis accoururent et
le forcrent  se replier, et, dans la poursuite, ils vinrent se faire
craser par le canon plac sur la rive droite. Davoust, commandant la
cavalerie, s'y tant rendu, fit passer quelques escadrons et garnit la
rive droite de son artillerie: je m'y portai aussi et vis toute la
bagarre. Cette chauffoure tait sans objet, puisque les trois quarts
de l'arme taient au repos et ne prenaient pas part au combat.
L'affaire se composa d'une srie de mouvements en avant  la poursuite
de l'ennemi, quand le feu de l'artillerie de la rive droite le forait
dj  se retirer, et de mouvements de retraite quand on avait pouss
l'ennemi hors de la porte de notre artillerie. L'ennemi perdit beaucoup
de monde, plus que nous,  cause de l'indiscrtion de ses poursuites. Le
corps le plus maltrait fut une rserve de onze bataillons de
grenadiers, commande par le gnral de Bellegarde, frre du gnral en
chef, campe en vue de Villafranca; elle fut la premire  accourir. La
nuit arriva et mit fin  ce combat.

Le gnral Brune avait entendu tranquillement cette canonnade qui
faisait frmir la terre, et il resta  Monzambano avec une incroyable
impassibilit. Cette circonstance donna lieu, le lendemain,  la scne
la plus plaisante et la plus ridicule du monde.

Revenu le soir au quartier gnral et trouvant le gnral en chef 
table, Davoust, brutal et grossier, s'cria en entrant: Comment,
gnral, pendant que la moiti de votre arme est engage, vous restez
ici occup  manger! Brune garda le silence  cette insolente
apostrophe; mais, le lendemain, voici exactement ce qu'il lui dit:
Quand hier vous m'avez reproch de ne m'tre pas rendu au corps de
Dupont, je ne vous ai pas dit mes raisons; maintenant je vous ferai
connatre ce qui m'y a dtermin. Aussitt aprs avoir reu le rapport
du passage de Dupont, et en entendant le canon, mon premier mouvement a
t de demander mon cheval; vous le sentez, je suis Franais, et il n'en
faut pas davantage. Mais je me suis dit: Tu vas aller l-bas, tu verras
les soldats marcher en avant et crier: En avant! tu ne pourras pas te
contenir; tu te mettras  leur tte et tu crieras plus fort qu'eux: En
avant! en avant! et tu sortiras de ton grand plan. Alors la rflexion
m'a fait rester ici.

Voil mot pour mot le beau discours de Brune, le lendemain matin, au
gnral Davoust. Jamais chose plus ridicule et plus ridiculement
plaisante n'est sortie de la bouche d'un gnral en chef: il y a l une
lchet niaise et une niaiserie de pense et d'expression sans exemple.
J'avais envie d'en faire une caricature o l'on reprsenterait l'acteur
Brunet assis au milieu d'un grand plan, et ne voulant pas en sortir.

Le lendemain, 5 nivse (26 dcembre), notre opration s'excuta par
Monzambano. L'ennemi avait tabli sur la rive gauche du Mincio, mais 
une certaine distance, des redoutes appuyant sa droite prs du village
de Salionze. L'ennemi chass du bord de la rivire et mes deux ponts
tablis en vingt minutes, l'arme dfila. Delmas dboucha  la tte de
l'avant-garde, culbuta la ligne oppose et poussa sur Valeggio. Moncey
le soutint, prit position  sa gauche, enleva une redoute et masqua les
autres. Les divisions de cavalerie passrent et assurrent un succs
complet. Le gnral Oudinot, incapable de rester tranquille spectateur
auprs de son pacifique gnral en chef, chargea  la tte des premires
troupes qu'il rencontra et prit une pice de canon. Dupont, apprenant
nos succs dcisifs, s'avana sur Valeggio et fit sa jonction avec
Delmas. L'ennemi vacua la position et le fort de Valeggio. Les
Autrichiens jetrent dans Mantoue et dans Peschiera les troupes
destines  dfendre ces deux places et se retirrent sur l'Adige, o
nous les suivmes sans avoir avec eux de nouvel engagement.

Malgr les fautes commises dans la conduite de cette opration, elle
avait russi. L'ennemi, compltement battu, avait fait de grandes pertes
en tus, blesss et prisonniers. Les garnisons l'affaiblissaient, et
chaque jour nos avantages relatifs augmentaient. Nous allons voir
combien peu nous smes en profiter.

Le 31 dcembre, nous prmes position sur l'Adige: la droite de l'arme
observait Vrone. Je reconnus et choisis le point de passage le plus
avantageux. Au-dessus de Bussolengo, l'Adige fait un coude extrmement
prononc, sous un grand commandement de la rive droite; un ravin rendait
assez facile le transport des bateaux jusqu'au bord de la rivire, et un
petit village en face devait, aussitt aprs avoir t occup, nous
servir de tte de pont. Ma belle rserve d'artillerie fut tablie des
deux cts du passage pour l'assurer, et il s'opra le 1er janvier,  la
pointe du jour. En une demi-heure le pont fut jet, et, immdiatement
aprs, les troupes dbouchrent. Nous fmes, moi et ceux qui
m'entouraient, une petite plaisanterie qui tenait  notre ge.

Nous avions remarqu, sur la rive gauche de l'Adige, une trs-belle et
trs-grande maison. Une garde d'honneur et deux factionnaires nous
indiquaient qu'elle tait occupe par un lieutenant gnral. L'lvation
de la rive droite empchait de voir les mouvements qui s'y opraient.
Nous tions au premier de l'an 1801, et nous pensmes qu'il tait
convenable de souhaiter la bonne anne au gnral autrichien en lui
envoyant les premires drages. En consquence,  la petite pointe du
jour, six pices de douze lancrent  la fois leurs boulets sur la
maison, o tout fut immdiatement dans un grand dsordre. Ce spectacle
nous amusa beaucoup.

L'ennemi opra sa retraite, prit position  une lieue en arrire de
Vrone, et nous entrmes dans cette ville. Il avait laiss garnison dans
le chteau Saint-Pierre. Une de ses divisions remonta l'Adige, et Moncey
fut charg de la suivre. Tout le reste de l'arme, except ce que l'on
avait dtach pour masquer la place de Mantoue et pour assiger
Peschiera et le chteau de Vrone, fut runi en avant de Vrone, sur la
rive gauche. De ce moment, l'ennemi opra sa retraite mthodiquement,
lentement, et nous rglmes honteusement nos mouvements sur les siens.

Pendant nos oprations en Italie, Macdonald,  la tte de la deuxime
arme de rserve, forte d'environ quinze mille hommes, avait dbouch
par les Grisons, pass le Splgen, et marchait sur Trente. L'arrive de
Moncey  Trente compromettait puissamment les troupes autrichiennes
venant des Grisons qui se dirigeaient sur cette ville, et les troupes
qu'il avait devant lui n'taient pas assez fortes pour l'arrter. S'il
et agi avec vigueur et rapidit, il et pu concourir, avec Macdonald,
 des rsultats importants, au moins retarder leur runion avec l'arme;
mais le gnral Niepperg, le mme qui a pous depuis secrtement
l'archiduchesse Marie-Louise, lui fut envoy et le bera de la nouvelle
d'un armistice. Moncey donna dans le pige, s'arrta, et les Autrichiens
furent libres dans leurs oprations. Tout ce qui avait fait sa retraite
devant Macdonald ou qui s'tait retir devant Moncey continua son
mouvement rtrograde par la Brenta. En cette circonstance surtout, Brune
manqua  sa destine. Il avait sous la main le succs le plus assur, le
plus complet, s'il et voulu combattre. Je le perscutai, mes camarades
firent les mmes efforts, et nous croyions l'avoir dcid quand sa
faiblesse l'emporta.

Voici quelle tait notre position. L'arme autrichienne, aprs avoir
fait son dtachement du Tyrol et ses garnisons, n'avait pas en ligne
devant nous plus de trente et quelques mille hommes (et nous, nous en
avions quarante-cinq mille). Elle tait embarrasse de quatre mille
chariots d'quipages, de vivres et d'artillerie, et se retirait par une
seule route. La lenteur de sa marche et la difficult de ses mouvements
taient extrmes; une bataille l'aurait perdue. Si nous eussions t
vainqueurs, son dsastre et t complet; et, avec la supriorit de nos
forces, la confiance qui rgnait dans l'arme, augmente par les succs
rcents, on ne pouvait pas mettre en doute la victoire. Les consquences
en auraient t immenses. Il fallait tomber avec vigueur sur
l'arrire-garde, faire un mouvement de flanc entre les montagnes et la
grande route; et, une fois la bataille gagne, arriver en deux jours 
Bassano et occuper le dbouch de la Brenta. Vukassovich, se retirant
par cette valle avec dix-huit mille hommes, et pris en tte et en
queue, devait mettre bas les armes. Alors nous n'avions plus personne
devant nous, et nous pouvions traverser le Frioul, entrer dans les tats
hrditaires et marcher sur Vienne. Une seule action, dont, je le
rpte, le succs tait certain, suffisait; et, si, par une fatalit
impossible  prvoir, nous eussions t battus, aucune consquence grave
n'en rsultait pour nous. Jamais la fortune n'a prsent une chance plus
belle  un gnral d'arme; mais il est vrai que jamais elle ne l'a
faite  un homme moins digne d'une semblable faveur. Rien ne put dcider
Brune. Nous rglmes, comme je l'ai dj dit, notre marche sur celle de
l'ennemi; nous n'entammes pas une seule fois son arrire-garde. Nos
fautes, bientt juges par le dernier de nos soldats, furent l'objet de
la critique de tout le monde. Brune, perdant sa considration, devint un
sujet de moquerie; et, comme l'ennemi marchait  pas de tortue, qu'il
partait tard, que nous partions plus tard encore, nous marchions
toujours une partie de la soire, les soldats disaient en plaisantant
que c'tait _marcher  la Brune_. Vukassovich tant arriv  Bassano, sa
jonction faite avec Bellegarde, l'arme autrichienne se trouva forte de
cinquante mille hommes, et ainsi plus nombreuse que la ntre.

J'tais vivement afflig de voir tourner aussi mal cette campagne.
J'avais compt que ma belle artillerie ferait un bruit retentissant en
Europe; et, dans mon dsespoir de ne rien faire de grand, je cherchais
l'occasion de m'en servir, ne ft-ce qu' de petites choses. Je
m'arrangeais toujours pour la faire marcher aprs l'avant-garde, chose
assez ridicule, mais, avec Brune, on tait  peu prs libre d'agir  son
gr, rien n'tant rgl. Au passage de la Brenta,  Fontaniva, j'eus
l'occasion de l'employer plutt  un divertissement qu' une chose
srieuse. L'ennemi, avait fait une petite flche pour couvrir le passage
de la rivire; six pices de canon, que soutenaient des troupes
d'infanterie et de cavalerie, formaient son arrire-garde. Je marchai de
ma personne avec les premires troupes de l'avant-garde; nos claireurs
occupaient des broussailles voisines de l'ennemi et couvrant un grand
espace. J'obtins du gnral commandant l'avant-garde qu'il s'arrtt et
laisst passer mon artillerie; j'tablis vingt-cinq pices de canon en
demi-cercle autour de la malheureuse batterie ennemie, o tout le monde
tait dans la plus grande confiance et le plus profond repos. Quand mes
prparatifs furent achevs, le feu commena. Au premier coup de canon,
les canonniers autrichiens coururent  leurs pices et ripostrent;
mais, quand ils virent  qui ils avaient affaire, ils s'enfuirent si
brusquement, qu'ils abandonnrent quatre de leurs pices, dont deux
taient dj dmontes. Nous marchmes sur Cittadella et ensuite sur
Castelfranco, o nous entrmes le 22. Pendant notre marche, l'quipage
de sige avait t transport, partie devant Peschiera, partie devant
Vrone: le 16, la tranche fut ouverte devant le chteau de Vrone; le
feu commena le 22, et le 26 le fort s'tait rendu.

On ouvrit la tranche devant Peschiera le 24,  cent vingt toises de la
place; le feu allait commencer quand l'armistice de Trvise ouvrit les
portes de cette ville. Il y eut, aux environs de Castelfranco, une
affaire  l'avant-garde, o le colonel Mossel, mon chef d'tat-major, et
deux de mes aides de camp firent un coup de main fort brillant.
Remarquant un corps de hussards autrichiens spar de leurs troupes par
des obstacles et des fosss, ils prirent avec eux cinquante chevaux du
15e chasseurs, et, aprs l'avoir tourn et somm de se rendre, ils le
firent prisonnier. Ce corps se composait de deux cent trente-cinq
hommes.

L'ennemi, aprs avoir runi ses forces, nous les montra et eut l'air de
vouloir livrer bataille. Ce n'tait certes pas notre affaire, avec un
chef tel que le ntre, dans une pareille circonstance, aprs avoir
laiss chapper comme  plaisir toutes les occasions qui s'taient
prsentes de dtruire l'ennemi sans risque. En ce moment, o les forces
taient au moins gales le succs tait incertain; et puis  quoi menait
un succs (s'il et pu tre obtenu), la guerre tant suspendue en
Allemagne, et tout s'acheminant vers la paix? Aprs ces dmonstrations,
le gnral Brune crivit au gnral Bellegarde pour lui proposer un
armistice, motivant sa proposition sur celui qui venait d'tre conclu en
Allemagne. Le gnral autrichien, en rponse, envoya au quartier gnral
son quartier-matre gnral le baron de Zach. Le gnral Brune
l'accueillit avec empressement, causa sur les conditions, consentit 
suspendre sa marche et les hostilits si on lui remettait la place de
Peschiera, les chteaux de Vrone et de Ferrare, et si l'ennemi se
retirait derrire la Piave, qui servirait de dlimitation entre les deux
armes. Il renvoya, pour le surplus des conditions, aux confrences qui
auraient lieu entre les plnipotentiaires nomms de part et d'autre. On
convint de se runir  Trvise, o nous allions entrer. Les
plnipotentiaires furent moi et le colonel Sbastiani; ceux des
Autrichiens, le baron de Zach et le prince de Hohenzollern, commandant
de l'arrire-garde pendant la retraite. Le gnral Brune me fit part des
conditions qu'il avait accordes. Je lui fis observer qu'elles taient
beaucoup trop favorables  l'ennemi; je lui demandai la permission de
les changer, afin de les rendre plus avantageuses. Il me le permit,
comme on l'imagine bien, mais sans avoir grande foi dans le succs de
mes efforts. Nous n'avions pas eu sur l'ennemi des avantages assez
signals pour lui imposer de trop rudes conditions. L'opinion gagne par
le passage des deux fleuves, nous l'avions perdue par la lenteur de
notre marche, la faiblesse de notre poursuite. L'ennemi avait fait une
belle retraite, il n'avait pas abandonn une roue de voiture: ainsi il
s'tait grandi  ses yeux et aux ntres. C'tait bien notre ouvrage,
mais le fait n'en existait pas moins. Son arme, aprs la runion des
troupes du Tyrol, tait au moins aussi nombreuse que la ntre; on ne
pouvait donc pas lui faire la loi, on pouvait seulement profiter des
circonstances favorables rsultant de la position avance de l'arme
d'Allemagne, qui occupait la Haute-Styrie, et se trouvait, pour ainsi
dire, aux portes de Vienne.

Except Mantoue, dont la cession consacrait l'abandon de l'Italie, on
pouvait tout obtenir, et c'est avec cette ide que j'entamai cette
affaire. J'annonai aux gnraux autrichiens que les conditions
consenties par le gnral Brune ne pouvaient pas tre admises comme
bases du trait, par suite des nouvelles dispositions arrtes par le
gouvernement; que des ordres venaient de parvenir au gnral en chef et
lui prescrivaient la marche  suivre. Les gnraux autrichiens furent
fort mcontents; cependant ils avaient jug, comme moi, les premires
conditions trop avantageuses, car le prince de Hohenzollern dit
sur-le-champ: Je m'attendais  cette dclaration. Ce mot,
indiscrtement prononc, me donna grande confiance dans le succs de mes
demandes. Je convins des droits de l'arme autrichienne  conserver
Mantoue; mais, tout en reconnaissant que nous ne pouvions pas exiger
cette place, j'tablis que nous ne pouvions pas renoncer  l'ide de
nous crer une bonne ligne de dfense par les conditions de l'armistice,
attendu que la guerre pouvait recommencer. Mantoue et Porto-Legnago
tant entre les mains des Autrichiens, il n'y avait pour nous ni ligne
de l'Adige ni ligne du Mincio, et ainsi, pour avoir la premire de ces
deux lignes, il fallait nous cder Porto-Legnago; qu'au surplus la
cession du chteau de Vrone n'tait rien, il tait au moment de se
rendre; et celle de Peschiera peu de chose, puisque le sige de cette
place tait dj commenc. Les intrts de l'arme d'Orient, dis-je
ensuite, sont trop chers au premier consul pour qu'il ne cherche pas 
avoir en sa puissance les points favorables  la communication avec
l'gypte, et Ancne est merveilleusement plac pour remplir cet objet.
Enfin il fallait que l'armistice nous donnt du terrain et une ligne de
dmarcation bien trace: l'arme autrichienne passerait sur la rive
gauche du Tagliamento, et tablirait sa communication par mer avec
Venise, ou au moyen d'une ligne de postes suivant les lagunes en partant
de l'embouchure du Tagliamento. Ces conditions, aprs vingt-quatre
heures de discussion conscutives, furent acceptes, rdiges et
signes; j'envoyai, immdiatement aprs, le colonel Sbastiani en
informer le gnral Brune. Il tait cinq heures du matin; il eut des
transports de joie, sauta au cou de Sbastiani, reconnut ce service
signal, dont il ne perdrait, disait-il, jamais le souvenir, et qu'il
ferait valoir comme je le mritais: il me confirma toutes ces belles
paroles lorsque quelques heures aprs j'allai le voir. L'excution
suivit immdiatement: les Autrichiens repassrent le Tagliamento, et nos
troupes reurent des ordres de cantonnement dans le pays conquis, de
manire  y bien vivre et  s'y reposer.

J'avais fait une course devant Venise, et, arriv  Padoue, j'allai voir
le gnral en chef. Depuis mon dpart de Trvise, il avait reu un
courrier du premier consul qui lui dfendait de faire un armistice sans
obtenir Mantoue, et je venais d'en tre inform: je trouvai sa
conversation embarrasse et plus embrouille encore qu' l'ordinaire. Il
parla de l'armistice d'une manire quivoque, dit qu'il n'tait pas bien
sr de le tenir, etc. Je lui rpondis que ce n'tait pas le moment de
parler ainsi: il avait d rflchir avant de l'accepter, et ce n'tait
pas au moment o les Autrichiens tenaient leurs engagements qu'il
fallait penser  ne pas remplir les ntres. Au reste, dit-il tout 
coup, cet armistice n'a pas t rgl conformment  mes instructions.

--Comment! repris-je avec la chaleur de l'indignation, vos instructions
n'ont pas t suivies?... Vous avez raison, vous m'aviez donn pour
rgle d'obtenir des avantages que j'ai doubls. Vous aviez promis
l'armistice pour trois places, j'en ai obtenu cinq; vous laissiez
l'arme autrichienne sur la Piave, et je l'ai fait repasser derrire le
Tagliamento. Rappelez-vous votre tonnement et les expressions de votre
reconnaissance quand tout a t termin: elles ont t publiques, elles
sont connues de toute l'arme, et c'est en m'accusant ainsi que vous me
rcompensez! Le premier consul demande une chose impossible  obtenir:
s'il avait fait connatre plus tt ses intentions, nous nous y serions
conforms, et il n'y aurait pas eu d'armistice; mais il les a fait
connatre trop tard, c'est un mal sans remde, et c'est tant pis pour
lui; quant  nous, nous avons fait ce qu'il tait possible de faire. Les
transactions conclues loyalement et de bonne foi doivent tre
respectes; c'tait quand on tirait le canon qu'il fallait faire le
brave, et ne pas attendre le moment o l'on est dans des voies
pacifiques. Au surplus, faites vos affaires vous-mme, et, aprs ce que
vous venez de dire, je dclare renoncer  tous rapports personnels avec
vous.

L-dessus je me retirai. Il courut aprs moi, me fit mille
protestations, mille rparations; mais j'y fus sourd, et je rentrai chez
moi. Je m'abstins de mettre les pieds chez lui, et mes relations
devinrent purement officielles, par crit, et se bornrent aux affaires
de l'artillerie. Il renouvela ses dmarches, m'envoya plusieurs
personnes, et vint lui-mme: je rtablis alors avec lui des rapports
moins hostiles; mais je jurai de ne jamais oublier ce qui s'tait pass,
et mes manires restrent constamment froides avec lui.

Quant  Sbastiani, en bon Corse, il conserva des rapports meilleurs
avec le gnral en chef, quoiqu'il et bien jur sa perte: il servit
d'intermdiaire entre nous. Il soutint au gnral Brune qu'on pouvait
dmontrer au premier consul l'impossibilit o nous avions t d'obtenir
des conditions plus avantageuses, et s'offrit de se rendre  Paris pour
le convaincre. Cette proposition avait pour but de trouver l'occasion
d'informer avec dtail le premier consul des sottises sans nombre du
gnral Brune pendant la campagne, de son incapacit, de sa
dconsidration et de l'abjection dans laquelle il tait tomb aux yeux
de tous. Brune donna dans le pige, ordonna le dpart de Sbastiani, et
fournit les frais de poste  cet officier, sur l'appui duquel il croyait
pouvoir compter, et qui cependant n'allait  Paris que pour le perdre;
je munis notre envoy d'un long rapport dont il fit valoir toutes les
parties et toutes les expressions. Peu aprs, Brune fut rappel et
remplac par le gnral Moncey, homme g et d'un caractre honorable,
mais d'une capacit peu tendue. Les circonstances n'en demandaient pas
une suprieure; il fallait seulement un esprit d'ordre, de la probit et
un caractre modr, qualits dont il tait pourvu. Le premier consul,
voulant Mantoue  toute force, se fit cder cette place; mais il avait,
pour l'obtenir, des moyens dont nous ne pouvions pas disposer: il fit
dnoncer l'armistice  Lunville, o se tenaient les confrences pour la
paix, non pour la seule arme d'Italie, mais pour toutes les autres en
mme temps. C'tait le renouvellement de la guerre, au moment o l'arme
d'Allemagne occupait Bruck, en Styrie, et tait  six marches de Vienne,
quand l'arme oppose avait t anantie. Le rsultat tait infaillible,
et Mantoue nous fut remis.

De retour  Milan, je m'occupai de presser les dmolitions des places
dsignes prcdemment, de complter l'armement de celles qui devaient
tre conserves, et de les mettre dans un ordre satisfaisant. Ce travail
me donna lieu de rflchir sur la valeur et l'objet de toutes ces
places, et je crus utile la conservation de Fenestrelle, comprise dans
le nombre de celles qui devaient tre dtruites. On connat l'axiome
fort ancien, que l'Italie est le tombeau des Franais; je ne trouve
d'explication raisonnable qu'en l'appliquant aux difficults que
rencontre, pour sortir intacte de l'Italie, une arme franaise battue.
S'il tait question de l'influence du climat, pourquoi les effets n'en
seraient-ils pas les mmes sur les Allemands, qui, par leur
organisation, sont bien plus loigns des Italiens que les Franais? Une
arme franaise battue en Italie, et force d'vacuer le pays, tait
anantie en repassant les Alpes, parce qu'elle tait oblige de dtruire
son matriel, impossible  emmener. Ds lors les difficults pour
l'offensive devenaient immenses, car le matriel manquait, et, si on en
fournissait un nouveau, on ne savait comment lui faire franchir les
montagnes. Quand les Autrichiens, au contraire, taient battus, ils se
retiraient dans le Tyrol par une belle route; leur arme conservait son
matriel, son organisation; les Alpes Noriques ou les Alpes Juliennes
leur servaient de forteresses; ils se rorganisaient et recevaient des
renforts. Quand les renforts leur taient parvenus, ils rentraient en
campagne, comme ils le feraient partout, et ils combattaient  armes
gales, et avec beaucoup de chances de succs. Il fallait donc, pour
mettre les Franais dans la condition des Autrichiens, percer les Alpes
de routes sur plusieurs points, et c'est ce que Napolon a senti et fait
excuter. Mais, en attendant l'excution de cet immense travail de
routes, n'y avait-il pas quelque chose de transitoire  adopter? Si,
toujours dans cette hypothse et en se reportant  l'poque dont je
parle, on trouve au pied des Alpes, en Pimont, une place dont la force
soit telle, que le temps de la rsistance soit plus long que celui que
l'on mettrait  l'assiger, n'est-il pas utile aux intrts de l'arme
franaise de la conserver, de l'amliorer, d'y mettre des
approvisionnements immenses, et de la consacrer  recevoir et garder
tout le matriel d'une arme battue qui repasse les Alpes? Si le temps
ncessaire  la prendre est plus long que le temps o la saison permet
d'en faire le sige, on peut la regarder comme imprenable. Ds lors le
matriel qu'elle renferme est en sret. Quand l'arme, couverte par les
hautes montagnes et la mauvaise saison, s'est refaite, elle dbouche au
printemps, reprend son matriel, et, en quatre jours, elle est
convenablement outille pour faire la guerre en plaine. Une place
semblable joue le rle d'une tte de pont en avant d'un grand fleuve,
celui d'une place sur la cte,  la disposition d'une puissance
maritime; enfin c'est une place de dpt, un point de runion et de
dpart.

Je fis part de ces rflexions au gnral Chasseloup, dont c'tait plus
particulirement l'affaire. Il crivit au premier consul pour lui
proposer la conservation de Fenestrelle: il prsenta sans doute mal la
question, car, pour rponse, on lui donna l'ordre de commencer les
dmolitions _par cette place_. Je ne me dcourageai pas: je fis un
mmoire d'une douzaine de pages, bas sur les principes que j'ai exposs
plus haut, et le premier consul fut si frapp de mes raisonnements, que,
craignant l'excution trop prompte de ses ordres, il m'envoya, par un
courrier extraordinaire, la rponse telle que je l'avais sollicite. Je
reus l'ordre en mme temps de rarmer avec le plus grand soin, et de la
manire la plus complte, cette place,  laquelle on attacha, ds ce
moment, un trs-grand prix, d'y placer des approvisionnements, des
dpts, etc., etc. Fenestrelle fut conserv; ce succs d'amour-propre me
fit grand plaisir. Voil tout le secret des circonstances qui ont fait
chapper cette place seule  la destruction gnrale de toutes celles
que le roi de Sardaigne avait fait construire en un si grand nombre
d'annes, au prix de si fortes dpenses. Elles avaient fait jouer  ce
souverain un rle important  l'occasion de toutes les guerres d'Italie,
et lui avaient valu le surnom de portier des Alpes. Les places dmolies
furent: le fort de la Brunette, prs de Suze, Dmont, dans la valle de
la Stura, Coni et Tortone, Turin, dont on ne garda que la citadelle,
enfin le chteau de Milan: il ne resta pas trace de toutes ces
fortifications. D'un autre ct, de nouvelles places furent entreprises
et d'anciennes furent rpares et amliores. La citadelle d'Alexandrie,
dj forte  cette poque, fut destine  tre le rduit d'un grand
systme: on entreprit de rendre la place capable d'une longue
rsistance, au moyen d'une bonne enceinte et d'un systme de grandes
contre-gardes ou de grandes lunettes jetes fort en avant, et donnant
ainsi un vaste dveloppement et une grande tendue  l'espace occup. On
fit aussi un superbe pont cluse sur le Tanaro, dont la destruction ne
pouvait avoir lieu, et qui, en tendant autour de la citadelle des
inondations qu'on ne pouvait pas saigner, lui assurait une rsistance de
quatre mois au moins de tranche ouverte. Cette citadelle, place dans
des conditions aussi favorables et avec des magasins casemates, devait
renfermer tous les approvisionnements et tous les dpts.

Cette place pouvait contenir trente mille hommes  l'aise, et tre
dfendue convenablement par six  sept mille. Sa cration avait rsolu
un grand problme de fortification, et nous aurait assur la
conservation de l'Italie aprs de grands revers, si le cataclysme de
1814 n'avait pas tout fait crouler et remis en question, jusqu'
l'existence mme de la France.

On s'occupa de mettre Gnes en bon tat de dfense, sans y rien faire de
nouveau. La force de cette place est principalement dans les difficults
du pays qui l'environne. On s'occupa de Pizzighettone, bonne place de
manoeuvres sur l'Adda; on couvrit Peschiera par des ouvrages avancs,
afin de la rendre capable de soutenir un long sige; mais les moyens
principaux furent consacrs  rendre Mantoue presque imprenable, en
profitant des avantages offerts par les localits et en l'assainissant.

On construisit un grand fort  Pietole pour couvrir le barrage destin
 lever les eaux du lac infrieur au niveau de celles du lac suprieur;
et ce fort devint ainsi la clef de Mantoue. Sa force s'augmenta d'abord
de toute la rsistance dont est capable ce fort de Pietole; car ce n'est
qu'en baissant les eaux que l'on peut approcher de la place, et on ne
peut oprer cette baisse des eaux qu'aprs avoir pris le fort qui coupe
la digue; elle s'augmenta ensuite de tout le temps ncessaire 
l'coulement des eaux et au desschement des terres qu'elles ont
couvertes.

La salubrit se trouva amliore par ces travaux; elle serait mme
compltement amliore si les eaux restaient toujours  la mme hauteur
dans toutes les saisons. La baisse des eaux, laissant  dcouvert des
matires animales et vgtales que la grande chaleur et l'humidit
livrent  la fermentation et  la dcomposition, cause les maladies de
l't et de l'automne. Quand on est garanti contre cette variation de la
hauteur des eaux, il n'y a plus de cause particulire de mphitisme, et
les travaux admirables commencs par le gnral Chasseloup, s'ils
taient achevs, atteindraient infailliblement cet objet. Il faudrait
seulement faire, entre Saint-Georges et Mantoue, un barrage pour
soutenir les eaux de ce ct comme de l'autre, et achever la digue 
moiti faite dans ce but. On mit galement en bon tat la citadelle de
Ferrare et la place d'Ancne. On s'occupa de mme du chteau de Vrone
et de la ville de Legnago. Enfin on conut le projet, bientt abandonn,
de grossir le Mincio au moyen d'cluses et de forts pour les protger.

La paix survint, et nous enleva Vronette, le fort Saint-Pierre et la
moiti de Porto-Legnago, dont on dtruisit le mieux possible les
fortifications. Je parcourus toutes les places pour les visiter avec
soin; je donnai, pour le service dont j'tais charg, les ordres
ncessaires, et j'en assurai l'excution. Je m'occupai aussi d'un grand
tablissement d'artillerie pour la Rpublique cisalpine, et je le fixai
 Pavie. Le chteau offre des localits favorables; il pouvait tre mis
 l'abri d'un coup de main, et sa proximit de Milan tait avantageuse,
sans avoir les inconvnients d'un tablissement  Milan mme. Le
voisinagne du P et du Tessin donne la facult d'y faire arriver et d'en
faire partir les approvisionnements et le matriel construit. Pavie fut
donc choisi, et devint, avec l'approbation du premier consul, l'arsenal
de construction de la Rpublique cisalpine. Enfin, comme les armes
portatives ne pouvaient tre construites que l o la population se
livre  cette industrie, une manufacture d'armes fut tablie  Brescia
et dans le val Sabbia. Ainsi tous les besoins rclams par le prsent et
l'avenir furent l'objet de ma sollicitude et de mes soins pendant le
temps que je sjournai encore en Italie.

Cette campagne m'avait t favorable: j'avais rendu des services que
chacun voulait bien reconnatre; mais elle m'avait donn bien des
sollicitudes et des tourments. On me supposait avec raison investi de la
confiance du premier consul; ma qualit de conseiller d'tat me donnait
d'autant plus de relief, que le gnral en chef et moi nous en tions
seuls revtus  cette arme. L'importance de mon commandement, la
brillante organisation de l'artillerie, la manire dont elle avait
servi, le parti qu'on aurait pu en tirer si on se ft battu, enfin ma
position journalire auprs du gnral en chef, en raison de mes
fonctions, tout cela avait fix sur moi les yeux de l'arme. Ma grande
activit et mon zle m'avaient fait attribuer  tort une trs grande
influence, et des fautes vivement senties par moi, que j'avais tout fait
pour viter, me furent quelquefois attribues; en un mot, je passais
pour le conseiller du gnral en chef. J'ai vu par exprience le rle
dtestable que ce mtier vous fait jouer  l'arme; c'est le mtier le
plus ingrat possible. On ne conseille pas un gnral en chef; il peut
chercher des lumires sur des questions spciales, mais il doit s'en
rapporter  ses inspirations. Si les oprations vont bien, c'est au
gnral en chef qu'en appartient la gloire; si elles vont mal, on les
reproche  son conseil. La guerre, o tout est du moment, ne peut se
conduire par des discussions continuelles; ce qui est bon, utile,
sublime aujourd'hui, peut tre funeste demain, et, si l'on a pris, pour
convaincre, le temps o il aurait fallu agir, tout est perdu. La guerre,
dans son positif, se rduit toujours  un calcul de temps et de
distance; mais, dans sa partie morale, dans celle qui fait les grands
gnraux, dans celle qui drive de la connaissance du coeur humain, elle
tient  des inspirations,  un je ne sais quoi donn par la nature,
qu'elle accorde rarement, mais que personne ne saurait enseigner.
L'exprience de cette campagne, cependant sans aucun rsultat fcheux,
m'a fait renoncer pour toujours  jouer ce rle mixte et btard, amen
alors par la force des choses; il faut s'en tenir  obir ou 
commander, suivant sa position, et, autant que je l'ai pu, j'ai rduit
mes fonctions  cette alternative; quand j'ai t forc de m'en carter,
comme on le verra par la suite, je m'en suis toujours mal trouv.

Davoust commandait la cavalerie de l'arme; ma position lui avait
impos, et, comme il tait trs-ambitieux, il s'occupa d'une manire
soutenue  me plaire pendant cette campagne; c'tait le courtisan le
plus assidu et le plus bas flatteur. Il venait deux fois par jour chez
moi, ne pouvant vivre sans moi; lorsque depuis il a vol de ses propres
ailes, quand sa position lui a paru assure, il a pay mon amiti
d'alors par beaucoup d'ingratitude et par autant de morgue que nos
positions respectives et mon propre caractre pouvaient le comporter.

Le rle jou depuis par Davoust m'engage  le faire connatre, et je
vais le peindre tel qu'il a t pendant sa faveur et  l'apoge de son
existence politique. On a dit trop de mal et trop de bien de lui; je
tcherai d'tre juste  son gard.

Davoust tait bien n; sa famille, fort ancienne et appartenant  la
province de Bourgogne, est tablie dans mon voisinage; lve du roi 
l'cole militaire de Brienne, il entra comme sous-lieutenant dans le
rgiment de Royal-Champagne cavalerie, fut rvolutionnaire ardent et se
mit  la tte des insurrections qui chassrent les officiers de son
rgiment. On ne sait pas pourquoi, tant un trs-bon et trs-ancien
gentilhomme, il a eu toute sa vie le plus grand loignement pour les
individus de sa caste. Nomm chef d'un bataillon de volontaires du
dpartement de l'Yonne, il servit en cette qualit dans l'arme de
Dumouriez; ce bataillon tira sur Dumouriez au moment o il fut oblig de
se rfugier chez l'ennemi.

Davoust servit  l'arme du Rhin d'une manire honorable, mais obscure;
plus tard il fit partie de l'arme d'gypte, et,  cette poque, il
tait sans aucune rputation. Aprs avoir servi dans la Haute-gypte
avec le gnral Desaix, et command sa cavalerie, il rejoignit le
gnral Bonaparte  son retour de Syrie, quand celui-ci marcha sur
Aboukir; la manire dont il fut employ lui dplut: laiss en arrire
avec un dtachement, il ne fut pas appel  la bataille; il se plaignit
avec aigreur au gnral Bonaparte, lui montra du mcontentement, de
l'humeur, et,  cette occasion, fut trait de la manire la plus
humiliante; il n'avait jamais t encore en rapport direct avec lui, et
ce dbut n'annonait pas ce qui devait arriver. De ce moment date
cependant son dvouement sans bornes, et souvent port jusqu' la
bassesse. Bonaparte parti pour retourner en France, l'arme d'gypte se
divisa en deux factions: la premire eut  sa tte le gnral en chef
Klber, accusant le gnral Bonaparte et prenant  tche de fltrir sa
gloire; l'autre, ayant le gnral Menou pour chef, et dont faisaient
partie plus particulirement les officiers venant d'Italie, lui fut
fidle et le dfendait contre toutes les accusations dont il tait
l'objet.

Les uns taient favorables  l'vacuation de l'gypte, les autres  sa
conservation.

Davoust fut un des plus ardents parmi les amis de Bonaparte, quoique les
injures reues fussent encore toutes rcentes. De retour en France avec
Desaix, le premier consul le traita bien et sembla vouloir le ddommager
de ce qu'il avait souffert; bientt il le combla, et, aprs l'avoir fait
gnral de division, il lui donna le commandement de la superbe
cavalerie de l'arme d'Italie. Il lui fit pouser la soeur du gnral
Leclerc, son beau-frre, l'admettant ainsi dans une espce d'alliance,
et l'attacha  sa garde en lui donnant le commandement des grenadiers 
pied. Plus tard, au dbut de la guerre avec l'Angleterre, il eut le
commandement du troisime corps de la grande arme, et toujours, depuis,
de grands commandements, et des commandements de choix, lui ont t
confis; espce de proconsul en Allemagne pendant l'intervalle qui
s'coula entre la paix de Tilsitt et la guerre de 1812, il servit les
passions de l'Empereur avec ardeur, exagra tout ce qui tait relatif au
systme du blocus continental, systme devenu promptement la cause et le
prtexte de toutes les infamies qui rendirent le nom franais odieux en
Allemagne  cette poque.

Davoust s'tait institu de lui-mme l'espion de l'Empereur, et chaque
jour il lui faisait des rapports. La police d'affection selon lui, tant
la seule vritable, il travestissait les conversations les plus
innocentes. Plus d'un homme frapp dans sa carrire et son avenir n'a
connu que fort tard la cause de sa perte. Davoust avait de la probit;
mais l'Empereur dpassait tellement par ses dons les limites de ses
besoins possibles, qu'il et t plus qu'un autre coupable de s'enrichir
par des moyens illicites. Ses revenus, en dotation, se sont monts
jusqu' un million cinq cent mille francs. Homme d'ordre, maintenant la
discipline dans ses troupes, pourvoyant  leurs besoins avec
sollicitude, il tait juste, mais dur envers les officiers, et n'en
tait pas aim. Il ne manquait pas de bravoure, avait une intelligence
mdiocre, peu d'esprit, peu d'instruction et de talent, mais une grande
persvrance, un grand zle, une grande surveillance, et ne craignait ni
les peines ni les fatigues. D'un caractre froce, sous le plus lger
prtexte et sans la moindre forme, il faisait pendre les habitants des
pays conquis. J'ai vu, aux environs de Vienne et de Presbourg, les
chemins et les arbres garnis de ses victimes.

En rsum, son commerce tait peu sr. Tout  fait insensible 
l'amiti, il n'avait aucune dlicatesse sociale; tous les chemins lui
taient bons pour aller  la faveur, et rien ne lui rpugnait pour la
conqurir. C'tait un mameluk dans toute la force du terme, vantant sans
cesse son dvouement. Il reut une fois une bonne rponse de Junot, qui,
jaloux des biens sans nombre dont l'Empereur le comblait, lui dit: Mais
dites donc, au contraire, que c'est l'Empereur qui vous est dvou. Ce
dvouement, dont il faisait toujours parade, il le portait dans ses
expressions jusqu' l'abjection. Nous tions  Vienne, en 1809; l'on
causait dans un moment perdu, comme il y en a tant  l'arme, et le
dvouement tait le texte de la conversation. Davoust, suivant son
usage, parlait du sien et le mettait au-dessus de tous les autres.
Certainement, dit-il, on croit, avec raison, que Maret est dvou 
l'Empereur; eh bien, il ne l'est pas au mme degr que moi. Si
l'Empereur nous disait  tous les deux: Il importe aux intrts de ma
politique de dtruire Paris sans que personne n'en sorte et ne s'en
chappe, Maret garderait le secret, j'en suis sr; mais il ne pourrait
pas s'empcher de le compromettre cependant en faisant sortir sa
famille; eh bien, moi, de peur de le laisser deviner, j'y laisserais ma
femme et mes enfants. Voil quel tait Davoust.

Je retournai  Paris dans le courant de floral (mai) pour siger au
conseil d'tat, o je rentrai en service ordinaire.

Je fis en route une pouvantable chute, mais elle n'eut aucune suite
fcheuse. Je voyageais, la nuit, entre Turin et Suze, dans une grande
berline, avec ma femme et deux aides de camp. Le Pimont tant infest
de brigands, la voiture tait remplie d'armes.  deux lieues de Suze,
passant sur un pont tabli sur le lit d'un torrent, la roue droite
s'enfona jusqu'au moyeu; le poids de la caisse fit rompre la roue; la
voiture tomba sur l'impriale,  sept pieds de profondeur, et dans tout
ce fracas un pistolet partit de lui-mme et pera la voiture. Personne
n'eut la plus lgre blessure.

Arriv  Paris, je fus bien trait par le premier consul. Il me tmoigna
sa satisfaction de ce que j'avais fait en Italie. Les occupations de
l'artillerie, auxquelles je venais de me livrer, m'avaient rendu du got
pour cette arme. Elle avait grand besoin,  cette poque, de
perfectionnements. Aprs avoir beaucoup rflchi aux changements dont
elle tait susceptible, j'en entretins le premier consul, qui fut frapp
de mes observations. Il me chargea de mettre mes ides par crit et de
les lui soumettre. Je fis un mmoire fort dvelopp, qui eut un succs
complet auprs de lui.

J'tablis le principe que la meilleure artillerie est la plus simple. En
appliquant ce principe au choix et  la dtermination des calibres, il
fallait d'abord reconnatre quels sont les diffrents effets de
l'artillerie  la guerre, car les diffrents calibres n'ont d'autre
objet que de produire des effets divers. S'il y a deux calibres employs
au mme usage, il est vident qu'il y en a un de trop, et ds lors,
non-seulement il est inutile, mais encore il est nuisible, puisqu'il
apporte une complication fcheuse. Or l'artillerie de campagne a deux
objets  remplir: suivre les troupes partout, et ensuite armer des
positions dtermines, des redoutes, ou les combattre. Il faut de la
lgret dans le premier cas, avec un calibre suffisant; il faut, dans
l'autre, un calibre plus fort, afin d'avoir plus de porte et de plus
grands effets. Dans l'artillerie de place ou de sige, il faut deux
choses: des pices de canon pour dtruire les affts et tuer les hommes,
etc., etc., et des bouches  feu qui ouvrent les remparts. Celles-ci
doivent avoir assez de puissance pour faire tomber les murailles et
faciliter la construction d'un chemin pour pntrer dans l'intrieur de
la place. Dans l'artillerie de campagne, des pices de quatre, de huit,
de douze, et des obusiers de six pouces; dans l'artillerie de sige, des
pices de douze, de seize, de vingt-quatre, et des obusiers de huit
pouces, taient en usage. Je proposai de substituer au huit et au quatre
le six, qui produit presque l'effet du huit, et est trs-suprieur au
quatre; de prendre des obusiers de cinq pouces cinq lignes, calibre de
vingt-quatre, de manire  n'avoir plus de projectiles que de trois
calibres pour tous les services de six, douze et vingt-quatre, au lieu
d'en avoir de sept, comme je viens de l'indiquer. Le choix du calibre de
six avait aussi un autre objet: le calibre de six est celui des
trangers. La France, par sa puissance, sa prpondrance et ses
alliances, est appele  faire la guerre presque toujours hors de chez
elle, et quelquefois  de trs-grandes distances. Dans ce cas, il est
important de pouvoir remplacer ses munitions par celles prises 
l'ennemi, ou par celles qu'on peut faire faire dans les tablissements
dont on s'est empar. J'avais fix le calibre au six un peu fort pour
empcher la rciprocit, afin de pouvoir nous servir des munitions de
l'ennemi, sans que l'ennemi se servt des ntres.

Les mmes ides de simplification se portrent sur la construction des
voitures, et je parvins  rduire  huit modles diffrents les
vingt-deux espces de roues que l'artillerie de Gribeauval avait
consacres. Ne faisant pas ici un trait d'artillerie, je ne donnerai
pas d'autres dtails; mais ceux-ci suffiront pour indiquer l'esprit qui
prsidait aux changements proposs.

Le premier consul, aprs avoir lu, discut et modifi mon mmoire, le
renvoya  l'examen d'un comit d'artillerie, compos de la runion de
tous les gnraux qui avaient command l'artillerie aux armes; je fus
le rapporteur, et chacune de mes propositions y fut discute  fond: une
discussion remarquable dmontra avec vidence les avantages de mes
principales propositions; mais, comme des choses de cette importance,
touchant de si prs  la sret du pays, ne doivent pas tre faites
lgrement, on ordonna une srie d'expriences dont je dressai le
programme: elles eurent lieu simultanment  la Fre,  Douai,  Metz et
 Strasbourg: les rsultats compars, toutes les questions furent
rsolues ou claircies, et on put conclure avec certitude et
connaissance de cause: on rdigea une ordonnance tablissant les
principes consacrs, et appuye de tables de construction; elle devint
la nouvelle loi de l'artillerie.

 cette poque, le premier consul s'occupa du rtablissement du culte;
il vit mieux et de plus haut que tout le monde, car son succs fut
complet, et cependant il fut presque seul de son avis; tout ce qui avait
marqu dans la Rvolution, et les militaires en particulier, reurent
fort mal le projet; mais rien n'en arrta l'excution. Le premier consul
avait jug le culte public dans le got et les besoins de la nation:
quoique je n'aie jamais t port  l'irrligion, que j'aie souvent mme
envi le bonheur de ceux dont la croyance est profonde,  cause des
consolations qu'ils en tirent, j'avais t frapp de l'irritation de
quelques-uns de mes camarades et je partageais leur prvention.
L'tablissement d'un clerg comme corps, avec sa puissance, sa
hirarchie et ses distinctions, tait si loign de tout ce qui avait
prcd et paraissait une chose si nouvelle, que j'en parlai au premier
consul et lui exprimai mes doutes. Il eut avec moi une conversation fort
longue sous les grands arbres de la Malmaison; il me dmontra que la
France tait religieuse et catholique, que la seule manire d'tre
matre du clerg et de diriger son influence tait de le rtablir, de
l'organiser, de l'honorer et de pourvoir  ses besoins; il ajouta:
Quand cela sera fait, mon pouvoir sera doubl en France, et j'aurai
pris racine dans le coeur du peuple.

Je me rabattis dans la discussion sur l'inconvnient grave rsultant
pour les pays catholiques du grand nombre de ftes, autant de jours
enlevs au travail et  l'industrie. Le premier consul, s'tant peu
occup d'conomie politique, ne crut pas  cet inconvnient; j'ajoutai,
je ne sais plus d'aprs quelle autorit, que le temps perdu par les
ftes expliquait la diffrence de prosprit des pays catholiques et des
pays protestants; et on le comprend quand on rflchit qu'il y a dans
ceux-l jusqu' soixante-dix jours, c'est--dire le cinquime de l'anne
employ  consommer sans produire. La rflexion le convainquit, car le
concordat supprima toutes les ftes, except les quatre pour lesquelles
l'glise a une dvotion particulire. Ce que m'avait annonc le premier
consul se vrifia, les murmures d'un petit nombre de mcontents
passrent, et les quatre-vingt-dix-neuf centimes de la nation furent
satisfaits d'avoir la possibilit et la libert de remplir les devoirs
de leur religion; ils bnirent le premier consul. La crmonie qui eut
lieu  Notre-Dame fut grave, auguste et solennelle, et le cardinal de
Boisgelin pronona un beau discours en cette circonstance.

Tout prenait un caractre d'utilit sous une direction claire, tout
s'excutait avec rapidit par la main puissante qui tenait le pouvoir.
Cette poque est remarquable par les tablissements utiles qui furent
crs; l'administration acquit en peu de temps une rgularit, une
conomie inconnues jusqu'alors, et l'on sentait d'autant plus vivement
le bien dont on jouissait, qu'on tait parti de plus loin pour
l'acqurir. Temps d'esprances, elles semblaient devoir tre sans
bornes, car les progrs du bien taient rapides, et la plus haute
sagesse marquait chaque pas de l'autorit.

Alors on conut l'ide de mettre de l'uniformit dans notre lgislation
civile: on commena la rdaction de ce Code immortel destin  tre,
dans les sicles les plus reculs, une des gloires de cette poque.

Le premier consul choisit trois jurisconsultes clbres: Tronchet,
dfenseur de Louis XVI; Portalis et Malleville, pour en faire le projet.
Le travail imprim, distribu aux tribunaux, on provoqua les
observations de tout le monde. Ces observations de mme imprimes et
distribues au conseil d'tat, on ouvrit une discussion solennelle. J'y
ai assist rgulirement, et, quoique tranger  la matire, j'coutai
avec l'intrt le plus vif les matres en lgislation dveloppant avec
clart les besoins de la socit et les moyens d'y pourvoir. Le premier
consul tait toujours prsent  la discussion et y prit souvent la plus
grande part. Il gardait d'abord le silence, et attendait ordinairement
que les Cambacrs, les Portalis, Tronchet, etc., eussent tabli leurs
doctrines et dvelopp leur opinion; ensuite il prenait la parole,
prsentait souvent la question sous un nouveau jour, et montrait une
sagacit, une profondeur prodigieuses; il portait la conviction dans les
esprits, et faisait souvent modifier les projets de la manire la plus
sage. Bonaparte n'avait pas d'loquence, mais une locution facile, une
dialectique puissante, une grande force de raisonnement. Sa tte tait
abondante, fertile, productive; il y avait dans ses paroles une richesse
d'expressions, dans ses penses une profondeur que je n'ai vues chez
personne: son esprit prodigieux a brill du plus vif clat dans cette
discussion, o tant de questions lui avaient t toujours trangres. M.
Locr, secrtaire gnral du conseil d'tat, tenait le procs-verbal de
ces discussions: c'est un modle de clart et d'exactitude. Ce
procs-verbal dmontre toute la vrit de mes assertions.

Le Code, adopt maintenant par une grande partie de l'Europe, a t
l'objet de quelques critiques fondes, et ne les aurait pas mrites
s'il avait t fait plus tard. Mais Bonaparte, naturellement press de
faire, y a consacr le premier moment de repos dont il a pu disposer. Le
Code pche par quelques dsaccords entre les dispositions qu'il prsente
et le principe de notre ordre politique; on l'a fait sous une
rpublique, et il devait servir  une monarchie: si on l'et fait trois
ans plus tard, il serait parfait. Tel qu'il est, c'est encore un des
plus beaux ouvrages sortis de la main des hommes.

La paix avait t signe  Lunville avec l'Autriche, et les meilleurs
rapports taient tablis avec toutes les puissances continentales. Un
seul ennemi restait, l'Angleterre: la paix avec cette puissance fut
enfin signe  Amiens le 1er octobre. Dans toute la France on prouva
une grande joie, et le premier consul, en particulier, une plus grande
encore. J'tais  un conseil chez lui, aux Tuileries,  l'instant o le
courrier, porteur du trait sign, arriva. Le conseil interrompu, M. de
Talleyrand nous en fit la lecture  l'instant mme. Ce ne devait tre
qu'une courte trve: il tait dans l'intrt comme dans les dsirs du
premier consul de la faire durer plus longtemps, et ce n'est certes pas
lui qui l'a rompue. Il avait  satisfaire, avant tout, aux besoins
intrieurs de la France, et c'est  ces travaux qu'il voulait consacrer
cette poque de sa carrire. Peu aprs, il cra la Lgion d'honneur. Il
devana encore alors l'opinion dans cette circonstance: les hommes
suprieurs reconnaissent, avant les autres, le vritable tat de la
socit, ce qu'il exige, et savent hter, par leurs efforts, l'arrive
du moment o chacun le voit galement. Cette institution, devenue la
cause d'une si vive mulation, destine  inspirer de si gnreux
sentiments,  faire faire de si belles actions; cette institution,
devenue si populaire, fut alors mal accueillie par l'opinion, et,
pendant assez longtemps, un objet de critique et de censure. Une loi
l'tablit, et le Corps lgislatif, malgr sa composition et son habitude
d'obissance, ne la vota qu' une faible majorit. Je fus un des
orateurs du gouvernement chargs de prsenter et de soutenir le projet
de loi, et je prononai un discours au Corps lgislatif  cette
occasion. Quelque temps aprs, je fus charg d'aller prsider le collge
lectoral du dpartement de la Cte-d'Or, circonstance favorable pour
voir mon pre et ma mre, et je pris mes arrangements en consquence. Je
partis avec une suite assez nombreuse. Arriv tard  Troyes, les mauvais
chemins qui toujours, dans l'arrire-saison, existent entre cette ville
et Chtillon devant m'empcher d'arriver avec ma voiture avant le
lendemain matin, et craignant que mes parents ne passassent la nuit 
attendre et ne fussent inquiets, je partis avec mon premier aide de camp
 franc trier, et j'arrivai  dix heures du soir, couvert d'une crote
de boue, ramasse dans une chute faite avec mon cheval. Mon pre fut
transport de joie de me voir dans cet tat, touch de mon attention,
mais surtout satisfait de voir que les grandeurs ne m'avaient pas
amolli.

Je reus  Dijon l'accueil le plus flatteur et le plus aimable. Mes
compatriotes me montrrent un intrt et une affection dont le souvenir
ne s'est pas effac de ma mmoire.

Mon travail sur l'artillerie, aprs avoir t discut et modifi par le
comit, et adopt par le gouvernement, devait tre excut. Il tait
naturel d'en charger son auteur. Le premier consul mit au snat M. le
gnral d'Aboville, premier inspecteur de l'artillerie, et me nomma 
sa place. Il tait sans exemple d'occuper,  vingt-huit ans, le premier
poste d'un corps aussi recommandable, aussi distingu, aussi savant que
celui de l'artillerie; de remplir la place o,  la fin de leur
carrire, MM. de Vallire et Gribeauval taient arrivs. Le corps m'y
vit cependant avec plaisir: j'tais actif, entreprenant, dsireux de
laisser des souvenirs du bien que j'aurais fait; j'avais l'oreille du
premier consul, et j'tais sr de trouver appui et facilit prs de
lui. Je me chargeai de ces fonctions avec une grande joie; ce sont les
plus belles et les plus intressantes que l'on puisse exercer pendant
la paix.

Il faut en convenir, la fortune est bien capricieuse, et, tandis qu'elle
accable les uns de ses rigueurs, elle comble les autres de ses faveurs:
je vais citer un exemple de ces disparates.

J'avais t fort li,  l'cole des lves, avec un jeune homme appel
Tardy de Montravel. Ce jeune officier avait migr avec son pre,
officier suprieur du corps, et servi  l'arme de Cond jusqu' sa
dissolution: rentr alors, il demanda du service dans l'artillerie;
ayant quitt ce corps comme lve sous-lieutenant, il ne pouvait y
rentrer qu'en la mme qualit, et je le fis admettre: il devint ainsi
le dernier officier de ce corps nombreux, lorsque moi, son camarade et
son condisciple, je me trouvais en tre le premier.

Je m'occupai avec soin de la construction du nouveau matriel; mais,
comme il importait de procder avec ordre, il fut dcid que
l'artillerie de campagne ancienne serait conserve, rpare et mise en
dpt jusqu'au moment o la nouvelle serait faite et complte, ensuite
elle serait consacre  l'armement de la frontire des Pyrnes. Une
guerre de ce ct tait alors peu probable; mais, dans tous les cas,
elle se trouvait bien place, puisque les Espagnols ont le mme calibre
et des constructions semblables; si jamais on devait entrer en Espagne,
on y trouverait donc des approvisionnements et des rechanges d'une
nature conforme  nos besoins. Je m'occupai de fondre les nouveaux
canons avec du bronze nouveau ou avec des pices hors de service et des
pices trangres; ce travail fut conduit avec diligence. Deux fois par
semaine je rendais compte au premier consul des dispositions prises, et
je recevais ses ordres.

Je m'occupai de l'instruction du personnel et du soin de lui donner un
bon esprit; j'aurais voulu pouvoir runir l'artillerie entire dans la
mme garnison: j'y aurais tabli ma rsidence; mais les tablissements
anciens avaient donn comme des droits aux diffrentes villes qui les
possdaient, et l'on cda ainsi  de petites considrations. De grandes
garnisons sont ncessaires  l'artillerie pour faire participer plus de
troupes  la fois aux soins et aux frais qu'exige l'instruction, et
rendre celle-ci uniforme. Ne pouvant dtruire ce qui existait, j'y
supplai en partie en tablissant une utile rivalit et une grande
mulation entre tous les corps;  cet effet, des dtachements composs
d'hommes choisis se rendirent de leurs garnisons respectives  la Fre,
o tait la grande cole, le grand concours, et o je tenais pour ainsi
dire les _tats_ de l'artillerie. Des travaux, des coles, furent faits
concurremment, et les soldats les plus instruits et les plus adroits
eurent des rcompenses. Plusieurs officiers gnraux s'y taient rendus,
et ajoutaient, par leur prsence,  la solennit de cette circonstance.
Il serait  dsirer que cette excellente institution ft rtablie; c'est
le meilleur moyen de rendre les divers corps de l'artillerie galement
instruits et homognes.

J'tais occup  tous ces dtails quand le roi d'Angleterre fit un
message au Parlement o il jetait l'alarme, accusait d'intentions
hostiles le premier consul, et demandait des subsides. Cette vritable
querelle d'Allemand fut reue avec hauteur, et on se disposa  la
guerre.  cette poque, Bonaparte ne voulait pas la rupture de la paix.
Rien n'tait prt pour entrer en campagne, les rgiments taient loin
d'tre au complet, la cavalerie manquait de chevaux, et on vient de voir
que l'artillerie n'tait pas dans un tat satisfaisant; vu les
changements arrts, rien n'tait plus convenable qu'un dlai d'un ou de
deux ans. Ainsi le duc de Rovigo, dans la rapsodie qui porte le nom de
ses Mmoires, a raison d'tablir que le premier consul fut surpris et
contrari; mais je ne sais o il a invent l'histoire d'un dsarmement
complet, par l'envoi de nos canons aux fonderies, de la colre du
premier consul, de son tonnement quand il l'apprit, de notre embarras
et de la confusion o nous fmes, Berthier et moi. On a vu quelles
taient les dispositions arrtes et leur excution: rien n'avait t
dtruit; tout, au contraire, s'amliorait. En vrit, le premier consul
tait bien homme  laisser ainsi un de ses gnraux et son ministre de
la guerre changer, modifier, dtruire et refaire les quipages
d'artillerie sans son ordre et sans son approbation! Il connaissait
journellement la marche de mes travaux, et ne put tre surpris; au
surplus, la dclaration de guerre ne changea rien  la marche adopte:
on continua de construire sur le nouveau modle, et c'est avec ce
matriel que la campagne fut ouverte en 1803, et qu'eut lieu la
mmorable campagne de 1805.

La guerre avec l'Angleterre dclare, Bonaparte mit son arme sur pied,
forma des divisions, des corps d'arme, et les tablit sur la cte, en
face de l'Angleterre. Il me donna des ordres trs-tendus pour crer un
immense matriel destin  l'armement des ctes, ainsi qu' celui de la
flottille; la construction des bateaux plats fut ordonne dans tous les
ports de Hollande et de la Manche, et sur tous les fleuves affluents.
Jamais les arsenaux ne reurent une pareille impulsion, n'eurent une
semblable activit. Mon ge, mon zle ardent, servaient merveilleusement
les intentions du premier consul. La cte, depuis la Zlande jusqu'
l'embouchure de la Seine, devint une cte de fer et de bronze. Entre
Calais et Boulogne, au cap Grisnez, o la navigation prsentait le plus
de dangers, les batteries se touchaient. Des mortiers  grande porte,
d'un modle de mon invention, qui portent mon nom, furent placs 
profusion devant les anses et les ports faits et  faire; des
excavations immenses, creuses, formrent des ports  taples, 
Boulogne,  Ambleteuse, pour donner refuge  nos bateaux. Cinquante
mille ouvriers taient chaque jour occups  ces travaux, excuts comme
par enchantement. On construisit des cluses de chasse pour entretenir
les ports et empcher les sables de les combler. Le premier consul
venait frquemment diriger, encourager et visiter ces travaux, et
animait tout par sa prsence et par sa volont. Les troupes rassembles
d'abord furent cinquante mille hommes  Boulogne, commands par le
gnral Soult; trente mille  taples, commands par le gnral Ney, et
trente mille  Ostende, commands par le gnral Davoust. Des rserves
de toute espce furent runies  Arras, Amiens, Saint-Omer, etc., en
attendant d'autres combinaisons pour les troupes places en Hollande, en
Hanovre et en Bretagne. Enfin les prparatifs d'un dbarquement en
Angleterre furent excuts de la manire la plus vaste, les projets
annoncs de la manire la plus solennelle; et, de son ct,
l'Angleterre, menace, courut aux armes et se transforma en un camp
immense. En ce moment, Fulton, Amricain, avait eu la pense (aprs
plusieurs personnes, qui, depuis cinquante ans, l'avaient imagin sans
y donner suite) et vint proposer d'appliquer  la navigation la machine
 vapeur comme puissance motrice. La machine  vapeur, invention sublime
qui donne la vie  la matire, et dont la puissance quivaut 
l'existence de millions d'hommes, a dj beaucoup chang l'tat de la
socit et modifiera encore puissamment tous ses rapports; mais,
applique  la navigation, ses consquences taient incalculables.
Bonaparte, que ses prjugs rendaient oppos aux innovations, rejeta les
propositions de Fulton. Cette rpugnance pour les choses nouvelles, il
la devait  son ducation de l'artillerie. Dans un corps semblable, un
esprit conservateur doit garantir des changements non motivs; sans
cela, tant de faiseurs de projets extravagants feraient bientt tomber
dans la confusion. Mais une sage rserve n'est pas le ddain des
amliorations et des perfectionnements. Toutefois j'ai vu Fulton
solliciter des expriences, demander de prouver les effets de ce qu'il
appelait son invention. Le premier consul traita Fulton de charlatan et
ne voulut entendre  rien. J'intervins deux fois sans pouvoir faire
pntrer le doute dans l'esprit de Bonaparte. Il est impossible de
calculer ce qui serait arriv s'il et consenti  se laisser clairer,
et si, avec les moyens immenses  sa disposition, une flottille  vapeur
et fait partie des lments de la descente projete. C'tait le bon
gnie de la France qui nous envoyait Fulton. Le premier consul, sourd 
sa voix, manqua ainsi  sa fortune. On tablit une polmique sur la
possibilit de combattre des vaisseaux de guerre avec des bateaux plats,
arms de pices de vingt-quatre et de trente-six, avec des prames, etc.,
et sur la question de savoir si, avec une flottille de plusieurs
milliers de btiments, on pouvait attaquer une escadre. La controverse
fut universelle. On chercha  tablir l'opinion d'un succs possible, et
quelques officiers de marine, sans tre convaincus, consentirent 
l'accrditer; mais, malgr l'assurance avec laquelle Bonaparte la
soutint, il ne l'a pas partage un seul instant.

On a souvent discut pour savoir si Bonaparte a jamais eu l'intention
srieuse de faire l'expdition d'Angleterre; je rpondrai avec
certitude, avec assurance: _Oui_, cette expdition a t le dsir le
plus ardent de sa vie, et sa plus chre esprance pendant longtemps.
Mais, certes, il ne voulait pas la faire d'une manire hasardeuse; il ne
voulait l'entreprendre qu'avec des moyens convenables, c'est--dire
tant matre de la mer et sous la protection d'une bonne escadre, et il
a dmontr que, malgr l'infriorit numrique de sa marine, il pouvait
l'excuter. La prtention manifeste de se servir de la flottille pour
combattre tait un moyen de distraire l'ennemi et de lui faire perdre de
vue le vritable projet; jamais il n'a vu dans sa flottille autre chose
que le moyen de transporter l'arme. C'tait le pont destin  servir au
passage; l'embarquement pouvait se faire en peu d'heures, le
dbarquement de mme, le trajet tant court: le seul temps un peu
considrable tait celui qu'exige la sortie du port (il fallait deux
mares). Rien n'tait plus facile que de se servir de cette flottille
pour cet objet; et, comme chacun de ces bateaux devait porter avec lui
une organisation complte en troupes, vivres, munitions, artillerie de
terre, etc., l'arme avait les moyens de combattre aussitt qu'elle
aurait touch le sol britannique. Avec une marine infrieure en nombre
de vaisseaux, les combinaisons avaient t faites de manire  nous
rendre trs-suprieurs dans la Manche pendant un temps donn, et les
faits en ont dmontr la possibilit. Quand tous les prparatifs furent
avancs, l'amiral Villeneuve reut l'ordre de partir de Toulon avec
quinze vaisseaux. Les quipages furent renforcs par des dtachements
de l'arme de terre, aux ordres du gnral Lauriston. Cette escadre eut
pour destination les les du Vent; son objet tait d'abord de donner de
l'inquitude aux Anglais, de faire autant de mal que possible  leur
commerce, de ravitailler nos colonies; et, aprs avoir ralli l'escadre
de Rochefort, forte de cinq vaisseaux,  bord desquels taient aussi des
troupes de terre et le gnral Lagrange, de revenir en Europe en se
dirigeant sur Cadix. Par un malentendu, l'escadre de Rochefort ne
rencontra pas l'escadre de l'amiral Villeneuve, mais elle rentra
heureusement  Rochefort, d'o elle tait partie.

L'amiral Villeneuve arriva devant Cadix sans accident. Il y rallia une
grosse escadre espagnole et le vaisseau franais l'_Aigle_, qui l'y
attendaient. De l il se porta aux Antilles. Aprs s'y tre arrt
quelque temps, il y fut rejoint par l'amiral Magon, qui venait de
Rochefort et lui apportait d'itratives et pressantes instructions.
Villeneuve traversa de nouveau l'Ocan, et se porta sur le Ferrol, o
l'attendait une autre escadre espagnole prte  mettre  la voile. Notre
flotte approchait de cette premire destination lorsqu'elle rencontra,
au cap Ortegal, l'amiral Calder avec vingt et une voiles, dont dix-sept
vaisseaux. La flotte franaise venait de faire une longue navigation;
ses quipages taient nombreux, bien exercs et pleins de confiance. Si
l'amiral et voulu se battre, nul doute que l'escadre anglaise, si
infrieure en nombre, et t dtruite. Au lieu de cela, Villeneuve se
borna  manoeuvrer. Tout l'engagement se rduisit  une canonnade
insignifiante. Deux vaisseaux espagnols tant tombs sous le vent, on ne
fit rien pour les couvrir ni pour les dgager; on les abandonna, et ils
furent pris par l'ennemi  la vue mme de notre flotte. Le lendemain,
Villeneuve toucha au Ferrol; mais, en quittant ce port, au lieu de se
diriger sur les ctes de France, comme il lui tait ordonn par ses
instructions, il hsita, et enfin il remonta au sud et retourna  Cadix.
Une conduite semblable tait hors de tous les calculs humains. Si cette
escadre et fait son devoir, aprs avoir dispers, dtruit ou mis en
fuite Calder, elle ralliait trois vaisseaux au Ferrol, cinq  Rochefort,
prts  sortir; ainsi forte de trente-cinq vaisseaux, elle arrivait
devant Brest et faisait lever le blocus: rejointe par vingt-quatre
vaisseaux qui s'y trouvaient, ainsi que par deux ou trois vaisseaux de
Lorient, elle avait soixante-trois vaisseaux; enfin, les neuf vaisseaux
hollandais arrivs dans la mer du Nord, stationns dans la Meuse et au
Texel, s'y runissaient encore, et l'escadre franaise dans la Manche se
composait alors de soixante-douze vaisseaux de ligne, tandis que, par la
dispersion de leur flotte, les Anglais n'auraient pu, pendant un certain
temps, lui opposer que l'escadre des Dunes, augmente des dbris de
Calder, en tout environ quarante et quelques vaisseaux. Nous aurions
donc t forcment matres de la Manche jusqu' l'arrive de l'amiral
Nelson, et  la sortie des escadres nouvellement formes. La Manche nous
aurait appartenu sans discussion pendant plus d'un mois, et la flottille
charge de l'arme de terre l'aurait transporte sur la cte
d'Angleterre sans pril, et tout organise pour combattre. Voil quels
ont t les calculs de Bonaparte, voil quels taient son projet et ses
esprances; la faiblesse de Villeneuve, son irrsolution, ont tout fait
manquer. Ce que je dis est le rsultat de ma profonde conviction: la
possibilit de l'expdition se trouve dmontre, et les dtails dans
lesquels je viens d'entrer, Bonaparte les a plusieurs fois dvelopps
devant moi: il voulait craser de feu le chteau de Douvres, et le
forcer  se rendre en un moment.

La manire dont toute cette affaire a t conue et conduite, l'ardeur
dont Bonaparte tait anim pour son excution, ardeur qui ne s'est
jamais ralentie, sa profonde douleur et son accs de fureur quand il
apprit le combat d'Ortegal, prouvent et de reste qu'il agissait
srieusement. Lorsque plus tard ses projets ont t abandonns, et qu'il
a port la guerre en Allemagne, causant avec lui  Augsbourg, o je
l'avais rejoint avec mon corps d'arme, je lui dis que,  tout prendre,
il tait heureux que l'expdition n'et pas t entreprise au moment o
les Autrichiens entraient en campagne contre nous avec des forces aussi
considrables; que notre frontire, dgarnie de troupes, n'aurait pu les
arrter; il me rpondit ces propres paroles: Si nous eussions dbarqu
en Angleterre et que nous fussions entrs  Londres, comme cela aurait
incontestablement eu lieu, les femmes de Strasbourg auraient suffi pour
dfendre la frontire. Ainsi la guerre continentale, recommenant avec
promptitude et vigueur, sans que nous y fussions prpars, n'tait point
pour lui un motif de crainte et d'inquitude, et ne lui paraissait pas
un obstacle  l'excution de ses projets contre l'Angleterre. Que l'on
juge, d'aprs cela, s'il voulait srieusement l'expdition. Quand
l'Europe paraissait tranquille, il n'a jamais rien tant dsir au monde.

J'ai d faire cette digression pour clairer une question importante,
objet de beaucoup de dbats, mais jamais pour moi l'objet du plus lger
doute. Maintenant je reviens en arrire, et je retourne  l'poque o
j'tais encore  la tte de l'artillerie.

Un soir, tant all travailler aux Tuileries avec le premier consul, il
me dit brusquement: Que fait  Paris le colonel Foy? Je lui rpondis:
Mon gnral, il est en cong, et s'occupe, je crois, de ses plaisirs.
Il me dit: Non, il intrigue avec Moreau, et je viens de donner l'ordre
de l'arrter; il le sera cette nuit mme.

J'avais une vritable amiti pour Foy; je connaissais son
mcontentement, mais je savais qu'il ne pouvait lui inspirer rien de
criminel. J'avais l'exprience de sa lgret, de l'indiscrtion de ses
propos; mais ceux qui se plaignent tout haut ne sont pas ceux qui
conspirent. Une fois arrt, sa carrire tait perdue, et je rsolus de
le sauver. En sortant de chez le premier consul, j'allai le trouver: je
lui annonai ce dont il tait menac; je le fis cacher pendant quelques
jours pour avoir le temps d'arranger son affaire; je me rendis garant de
sa conduite  l'avenir, et, huit jours aprs, j'avais obtenu qu'il
m'accompagnerait  l'arme.

Je n'avais pas renonc  l'esprance de commander des troupes  la
guerre; et, quelle que ft pour moi la sduction du service de
l'artillerie, de la direction de ces grands travaux, pour laquelle j'ai
un si vif attrait, la gloire du champ de bataille avait toujours,  mes
yeux, la prfrence, et on ne l'obtient qu'en commandant des soldats. Le
service de l'artillerie, si important, mais toujours secondaire, est,
pour les chefs, terne et sans clat. Et cependant que de soucis, de
tourments, d'angoisses, l'accompagnent,  cause des difficults de son
administration! Le premier consul connaissait mes voeux, me savait
dvor de ce feu sacr sans lequel on ne fait rien de grand; il crut
reconnatre en moi les qualits ncessaires aux grands commandements, et
il me proposa celui de l'arme de Hollande, destine  prendre rang
parmi les corps qui concourraient  l'expdition.

J'aurais bien dsir conserver cette place de premier inspecteur
gnral, dont j'aurais repris les fonctions en temps de paix; mais il me
dit qu'il fallait opter. Cette place me donnait une existence toute
faite, un avenir lev et assur,  l'abri de tout accident... Je
n'hsitai pas un moment, et j'acceptai le commandement qui m'tait
offert. C'tait au mois de mars 1804: je fus nomm gnral en chef du
camp d'Utrecht, et je n'avais pas encore trente ans.




LIVRE SEPTIME

1804-1805

SOMMAIRE.--Le gnral Victor en Hollande.--Le Directoire
batave.--Inspection gnrale.--tablissement du camp.--Conditions
locales.--Pichegru.--rection de l'Empire.--Nomination des
marchaux.--Pourquoi est-il marchal?--Retour au
camp.--Facilits.--Choix de l'emplacement.--tat
sanitaire.--Instruction des troupes.--Grand concours
d'trangers.--Dputation des magistrats
d'Amsterdam.--Ftes.--Marmontberg.--Conditions des mouvements
d'arme.--Quartiers d'hiver.--Couronnement de l'Empereur.--Plus rien de
grand  faire.--Joseph Bonaparte.--Le _vilain_ titre de roi.--Affaire
des marchandises anglaises.--Mauvais vouloir du Directoire
hollandais.--Il est remplac par le grand pensionnaire.--Visite des
provinces.--tat physique de la Hollande.--Les digues.--Leur
conservation.--Leur forme.--Visite dans l'le de Valcheren et de
Gore.--Accidents des digues.--Inondations des fleuves.--Activit des
habitants contre leurs ravages.--Remdes indiqus.--Voyage dans la
Nord-Hollande.--Retour au camp.--Sa leve.--Prparatifs
d'embarquement.--Nouvelle du combat d'Ortgal.--L'arme dbarque.--Elle
est dirige sur le Rhin.


Le commandement que je reus tait fort important et prsentait quelques
difficults. En arrivant en Hollande, je trouvai tout dans un dsordre
et dans un tat dont il est difficile de se faire une juste ide: les
troupes abandonnes et dans le plus grand dlabrement; les hpitaux
encombrs et renfermant plus de six mille malades.

Le gnral Victor commandait alors dans ce pays. Charg d'aller occuper
la Louisiane, et au moment de partir, il tait rest par suite de la
cession de ce pays aux tats-Unis d'Amrique. Il tait de beaucoup mon
ancien, et ne pouvait tre plac sous mes ordres. On divisa le
commandement, et on lui donna celui du territoire, tandis que je
commandais les troupes d'expdition. Un mois aprs, il reut une autre
destination, et je restai chef unique. Mes troupes se composaient de six
rgiments d'infanterie franaise, bientt rduits  cinq, de deux
rgiments de cavalerie franaise et de toute l'arme batave. Le total
formait une force d'environ trente-cinq mille hommes, diviss en deux
parties: la premire, destine  l'expdition, et nomme le camp
d'Utrecht, consistait en treize bataillons et six escadrons franais,
douze bataillons et quatre escadrons bataves, et s'levait  vingt-deux
mille hommes; la seconde, destine  la garde du territoire, forme des
garnisons et des dpts, tait rpartie dans les provinces, divises en
huit arrondissements, savoir: la Zlande, la Nord-Hollande, la Meuse, la
Frise et Groningue, la Haye, Utrecht, la Gueldre, enfin le Brabant. Sa
force tait de treize mille hommes environ. La marine, aussi  mes
ordres, se composait de neuf vaisseaux de ligne, d'un nombre
proportionn de btiments lgers, et devait tre augmente des btiments
de transport ncessaires  l'embarquement de vingt-cinq mille hommes et
de deux mille cinq cents chevaux.

J'avais affaire au Directoire batave, existant alors, et compos de gens
d'une grande mdiocrit, et  l'ambassadeur de France, M. de Smonville.
J'arrivais sous de bons auspices. On me supposait de la capacit et de
la fermet; mon zle et mon dsintressement taient connus, et je
trouvai tout le monde empress  m'obir. Les dpositaires du pouvoir,
sentant d'ailleurs que l'tat des troupes m'autorisait  leur faire des
reproches fonds, crurent, avec raison, obtenir le pardon de leurs torts
en s'occupant activement  les rparer. Je n'avais pas autre chose en
vue, et, ne demandant rien pour moi, nous fmes bientt d'accord.

Je commenai par faire l'inspection de mes garnisons. Je trouvai les
troupes tablies de la manire la plus misrable, dans les casernes les
plus divises et les moins saines. Je fis l'inspection dans chaque
ville, chambre par chambre, accompagn des magistrats. Les occasions de
reproches tant frquentes, je ne mnageai pas, en prsence des troupes,
les expressions de mon mcontentement. Il en rsulta chez elles une
confiance et une satisfaction trs-grandes; beaucoup d'humiliations et
d'inquitude parmi les magistrats. Je n'exagrai rien dans mes demandes;
mais elles furent faites de faon  ne pas tre refuses. Toutes les
fois que je vis les troupes loges d'une manire malsaine, je les fis
sortir de leurs casernes et loger chez l'habitant, jusqu' ce que des
quartiers convenables fussent prpars. Rien au monde n'est plus
antipathique aux Hollandais que le logement militaire, et j'tais bien
sr de les voir redoubler d'efforts pour s'en garantir ou s'en dlivrer.
L'habillement, qui tait en retard ou en mauvais tat, fut remplac et
mis  neuf. On n'tait pas dans l'usage de donner des capotes aux
troupes, conomie absurde et barbare: en un mois, toute l'arme en
reut. Enfin les vivres, qui, gnralement, taient mdiocres, devinrent
partout de premire qualit. Ainsi toutes les parties du service
reurent une rgnration complte.

La dispersion des troupes avait nui  leur instruction et  leur esprit
militaire; je rsolus de les runir et de les faire camper. J'avais
aussi un autre motif: je voulais, non-seulement veiller d'une manire
immdiate  leur instruction et  leur bien-tre, mais encore en tre
connu et m'exercer  les manier, enfin arriver  faire de ce tout un
corps homogne, robuste, satisfait et dvou. Je parvins  tous ces
rsultats de la manire la plus complte.

Il y avait eu, l'anne prcdente, des camps de sret pour les ctes,
et non des camps d'instruction; les effets en avaient t funestes,
aucun discernement n'avait prsid au choix des localits. Les ctes
tant menaces, on y avait plac les troupes; or tout le monde sait que
la Zlande et les ctes de Hollande sont malsaines en t et en automne;
quelques-unes mmes sont pestilentielles; les occuper avant l'arrive de
l'ennemi est fort draisonnable, car, lorsqu'il se prsente, on n'a plus
personne  lui opposer. Quand l'ennemi est l, il faut bien risquer de
prendre la fivre, comme de recevoir des boulets; mais alors on est 
deux de jeu, car il est soumis aux mmes conditions. La raison commande
donc, en cas pareil, de prendre un camp parfaitement sain, une position
centrale, et de tout prparer pour se rendre promptement sur le point
attaqu, quand l'ennemi s'y prsente.

 cette poque eut lieu la conspiration de Pichegru, dans laquelle fut
englob Moreau; assez d'autres ont parl avec dtail de cet vnement,
et je ne pourrais y porter aucune lumire; je dirai seulement que
Bourrienne est tomb dans de grossires erreurs, dans ses Mmoires, au
sujet de cette conspiration. En gnral, ces Mmoires sont d'une grande
vrit et d'un puissant intrt, tant qu'ils traitent de ce que l'auteur
a vu et entendu; mais, quand l'auteur parle d'aprs les _autres_, son
ouvrage n'est qu'un assemblage informe de suppositions gratuites, de
faits mensongers tablis dans des vues particulires.

Il y a de la folie  prtendre que cette conspiration a t provoque
par Fouch et n'a t que le rsultat de ses intrigues. Un nomm
Lajolais fut arrt  Rouen, et amen devant le prfet, M. Beugnot.
Lajolais tait d'une nature faible, M. Beugnot comprit que la peur
l'amnerait  faire des rvlations; il en donna avis, et on le fit
condamner  mort. Arriv au lieu de l'excution, Lajolais demanda  tre
entendu; ses dpositions donnrent les premires lumires sur la
conspiration ourdie; on fut bientt sur la voie, et alors les
dcouvertes arrivrent en foule. Une erreur funeste cependant fut mle
 ces vnements: on crut  la prsence du duc d'Enghien  Paris, en
confondant Pichegru avec lui.

Le premier consul se servit habilement de cette conspiration pour hter
l'excution de ses projets pour monter sur le trne; mais, certes, la
conspiration tait relle, flagrante. Elle lui a fait courir les plus
grands risques, et il n'y eut point de fantasmagorie dans cette
circonstance. Si la conspiration et russi, elle n'aurait pas t au
profit de ceux qui l'avaient ourdie: la confusion, le dsordre, eussent
t la suite immdiate de la mort de Bonaparte, qui, seul, par sa force
et sa position, pouvait alors soulever la couronne et la mettre sur sa
tte sans en tre cras. Les Bourbons, moins que tous autres  cette
poque, taient capables d'en ceindre leurs fronts; leur nom n'avait
rien de populaire, et bien des malheurs publics devaient prcder le
moment o ils le deviendraient. Il fallait pour cela qu'un gouvernement,
longtemps sage et clair, et perdu tout son prestige et cess
d'inspirer la confiance.

L'rection de l'Empire fut vue avec plaisir par l'arme; le nouvel ordre
de choses ne pouvait que lui devenir toujours plus favorable, et les
troupes, surtout celles du camp de Boulogne, que le premier consul avait
vues trs-frquemment, montrrent la plus grande satisfaction. Tous les
commandants de corps d'arme furent faits marchaux d'Empire, moi seul
except: j'en prouvai un vritable chagrin. Il est toujours pnible
d'tre l'objet d'une exclusion; chacun juge sa position en la comparant
 celle des autres, et il me sembla que j'tais humili. Mon
mcontentement n'tait ni juste ni raisonnable: si j'avais occup des
postes importants, je n'avais cependant pas encore eu de commandement 
la guerre qui me donnt des droits  cet avancement; et, si le choix de
Bessires autorisait les prtentions de tout le monde, la faveur dont il
tait l'objet pouvait tre explique par son emploi dans la garde. Et
puis, en vrit, pour un homme qui se sentait quelque capacit, il
valait mieux attendre, et entendre plutt dire, comme cela m'est arriv:
_Pourquoi n'est-il pas marchal?_ que d'entendre rpter, comme on n'a
cess de le faire pour Bessires: _Pourquoi l'est-il?_ Mes rflexions me
calmrent bientt. Je me dis souvent que cette dernire dignit, le
comble de la fortune d'un homme de guerre, doit rappeler une grande
action, et devenir ainsi un monument lev  sa gloire. Ce sont les
occasions et le moyen d'y arriver dont un homme de coeur doit tre
jaloux; puisque j'avais le commandement d'un beau corps d'arme, destin
 faire partie de l'expdition, je ne devais rien dsirer de plus,
c'tait  moi  faire le reste. Je fis ce raisonnement si souvent, que
j'tais devenu presque insensible  l'ide d'tre fait marchal, et que,
lorsque je fus lev  cette dignit, je n'en prouvai pas d'abord une
grande joie; quelques jours plus tard seulement je sentis le prix de cet
avancement, en reconnaissant la diffrence des manires des gnraux
envers moi.

Dans le courant de l't, l'Empereur fut  Ostende. Il ne voulut pas
venir en Hollande, ses vues sur ce pays ne pouvant encore tre
dclares; mais j'allai le voir. Il me fit sur mon avenir et sur
l'exception dont j'avais t l'objet les mmes rflexions que mon esprit
m'avait dj suggres, et me dit: Si Bessires n'avait pas t nomm
en cette circonstance, il n'en aurait jamais eu l'occasion; vous n'en
tes pas l, et vous serez bien plus grand quand votre lvation sera le
prix de vos actions. C'tait un langage qui m'allait droit au coeur.

Je vais raconter une chose peut-tre un peu niaise, mais qui cependant
peint l'tat de la socit d'alors. L'Empire tait tabli depuis
plusieurs mois; nous tions faits aux titres qu'il consacre: eh bien,
l'Empereur, en causant avec moi de la Hollande et de ses destines, me
dit: Il n'y a que deux choses  faire: ou la runion  l'Empire, ou lui
donner un prince franais. Cette expression nouvelle me frappa, et je
fus un instant  me demander ce que c'tait qu'un prince franais. Il
faut du temps pour qu'aprs un tel changement toutes les sensations se
mettent en harmonie.

Je reviens  l'tablissement de mon camp. Tout le monde y apporta la
plus grande opposition: j'en prouvai de la part de l'Empereur mme, qui
se rappelait les maladies de l'anne prcdente et ne s'tait pas
suffisamment rendu compte des causes qui les avaient produites; j'en
prouvai du gouvernement batave, qui prvoyait pour lui une occasion de
dpenses: j'en prouvai des gnraux, des chefs de corps, qui
regrettaient d'avance de quitter de bonnes villes. Je fus seul de mon
avis; et, comme j'y trouvais de grands avantages, je m'occupai sans
relche de l'excution. Je jetai les yeux sur les bruyres de Zeist,
pays sec et sain, adoss  un territoire fertile et rempli de
ressources. La province d'Utrecht, tant centrale, donne aux troupes la
facult de se rendre rapidement partout; enfin l'tendue des bruyres
prsente de grands terrains de manoeuvre et facilite l'instruction. On
m'objecta qu'il n'y avait pas d'eau, et je rpondis que je trouverais de
l'eau en abondance et de bonne qualit. Je fis faire un puits: l'eau fut
analyse, et se trouva excellente. Je fis creuser immdiatement une
trentaine de puits, de manire que chaque partie de l'arme et un puits
 porte: leur profondeur variait de trente  quarante-cinq pieds: tout
cela fut excut en moins de quinze jours. Les effets de campement
rendus sur place, les manutentions tablies  Zeist et  Utrecht,
quatorze bataillons franais, huit bataillons bataves avec un quipage
de soixante bouches  feu, vinrent s'y tablir et former le plus beau
camp du monde; douze escadrons furent cantonns dans les environs. Enfin
je vins m'tablir de ma personne au centre de ce camp, dans une belle
tente faite exprs pour moi par les soins du gouvernement batave, et
chaque gnral reut l'ordre de camper derrire sa division ou sa
brigade.

 peine camps depuis quelques jours, d'pouvantables pluies survinrent.
En trois jours, quatre cents hommes allrent  l'hpital, et une grande
inquitude s'empara de mon esprit. Quand on a t seul de son avis, il
faut russir; sans cela, on a doublement tort. Je m'tais mis au-dessus
de toutes les reprsentations, et, ds lors, tout le monde tait dispos
 la critique et  la plainte: je sentais aussi quelles consquences
aurait pour moi une faute au dbut d'un grand commandement. Au bout de
cinq jours, le nombre des malades n'augmenta plus; ceux qui taient
arrivs ainsi en foule aux hpitaux taient des hommes malingres, mal
remis encore des maladies de l'anne prcdente: des tablissements de
convalescence, faits pour les hommes sortant des hpitaux, o des soins
particuliers leur taient donns, prvinrent les rechutes. Les rsultats
de cette vie nouvelle, de l'activit qui l'accompagna et du bon rgime
de l'arme, furent prodigieux: les mmes troupes qui, au commencement de
la campagne, avaient plus de cinq mille malades et beaucoup d'hommes
faibles, ne comptaient plus,  la fin de cette campagne, que trois cents
hommes aux hpitaux, et pas un homme prsent au corps qui ne ft fort et
robuste. Tous ces corps ayant pendant longtemps t extrmement
ngligs, il fallut reprendre leur instruction. On consacra un mois au
dtail; au bout de ce temps, deux jours par semaine furent constamment
employs  l'cole de bataillon, et trois jours de la semaine  faire
manoeuvrer une division. Le corps d'arme, form en trois divisions,
manoeuvrait le dimanche, et tous les quinze jours il y avait grande
manoeuvre et exercice  feu: un polygone fut tabli pour les troupes
d'artillerie. La cavalerie, indpendamment des grandes manoeuvres
auxquelles elle prenait part, avait ses jours particuliers pour
s'exercer. Ainsi tous les jours de la semaine taient remplis, et les
troupes en repos taient occupes  voir manoeuvrer les autres.

Les troupes arrivrent trs-promptement  un degr d'instruction dont il
est impossible de se faire l'ide. Je ne l'ai jamais vu atteint au mme
point dans les troupes franaises; et les rgiments qui l'ont reue ont
conserv toujours, mme aprs nos longues guerres, des traces de leur
sjour dans ce camp; leur excellent esprit et leur zle  remplir leur
devoir les ont constamment distingus. Jamais troupes ne furent mieux
traites et plus heureuses: on imagine bien qu'ainsi sous mes yeux
toutes les fournitures furent d'excellente qualit; la salubrit du
lieu, cette activit constante, si utile au soldat; la bonne humeur,
rsultat habituel de la runion d'un corps considrable; enfin le
mouvement d'esprance, de gloire et d'avenir que j'avais imprim chez
tout le monde, avaient fait de ces soldats les hommes les plus contents,
les mieux disposs et les plus disponibles. Chacun s'occupa  orner sa
tente et son camp, et la plus grande mulation s'tablit  cet gard
entre les colonels et les gnraux. La rputation des troupes, et la
beaut de leurs manoeuvres attirrent des trangers curieux de les voir.
On sait combien les Hollandais, si laborieux habituellement, mettent de
prix  s'amuser le dimanche et  faire des parties de campagne; ils
affluaient de toutes parts, et se dirigeaient sur le camp de Zeist,
venant d'Amsterdam, de la Haye, de la Nord-Hollande, de la Gueldre, de
la Frise, du Brabant; les jours des grandes manoeuvres  feu, j'ai vu
jusqu' quatre mille curieux, arrivs dans de beaux quipages, passer la
journe entire dans notre camp. La ncessit de pourvoir  leurs
besoins et l'industrie des cantiniers crrent bientt de vritables
villages dans le voisinage, o ils trouvaient tout ce qui leur tait
ncessaire. Des comdiens s'tablirent et btirent une salle de
spectacle en planches avec des loges, pouvant contenir quinze cents
spectateurs; j'obtins, moyennant quelques sacrifices, deux
reprsentations par semaine pour les sous-officiers et soldats: ils y
venaient en ordre, commands ce jour-l comme pour une corve, mais en
bonne tenue, les sous-officiers en tte, chaque corps  son tour.

Un spectacle d'quitation vint aussi s'tablir et donner ses
reprsentations dans un cirque de bois: les soldats regrettaient de ne
pouvoir en jouir, et je leur procurai ce plaisir. Je fis choix, dans les
dunes qui taient derrire le camp, d'un espace circulaire assez
resserr, et je fis rgler la pente des montagnes de sable qui
l'entouraient; on y fit des gradins o tout mon corps d'arme put
trouver place, et les exercices les plus complets et les plus beaux
eurent lieu devant lui. Ce spectacle rappelait, par le nombre des
assistants et la disposition du lieu, les spectacles des Romains. On
juge du bonheur que ressentaient des soldats vivant constamment ainsi
avec leurs chefs, et devenus l'objet de pareils soins.

Les magistrats d'Amsterdam, voyant l'importance que j'avais prise dans
leur pays, m'envoyrent une dputation pour me demander de venir faire
un voyage  Amsterdam avec ma femme, afin de lui montrer ce que cette
ville avait de curieux. Je me rendis  cette invitation, et on nous
donna pendant trois jours les ftes les plus remarquables, o la
galanterie tait unie  la plus grande magnificence. La population
entire de la ville et des environs s'y associa. Un grand bal  l'htel
de ville, la visite du port et de l'arsenal, une navigation avec une
flotte nombreuse et pavoise pour se rendre  Saardam et visiter ce lieu
clbre, une course  Bruk; enfin les attentions les plus dlicates
transformrent, pour un moment, ces graves ngociants en aimables et
empresss courtisans, et le plus beau temps du monde contribua  rendre
ces ftes comparables  ce que j'ai vu de plus beau dans le cours de ma
vie.

J'engageai les magistrats d'Amsterdam  venir voir le camp et les
manoeuvres, et ils s'y rendirent avec empressement: une fte militaire
fort belle leur fut donne, mais un temps horrible la contraria; comme
la vanit est dans la nature de ces bons bourgeois hollandais, et
quoique en ralit la peine et dpass de beaucoup le plaisir, ils en
furent tous dans le plus grand enchantement. Ils me demandrent comme
une grce de choisir Amsterdam pour tablir mon quartier gnral pendant
l'hiver, et m'assurrent qu'ils feraient tous leurs efforts pour m'en
rendre le sjour agrable. Je le leur promis, et ils tinrent parole; il
est incroyable quels soins ils employrent et quelles dpenses ils
firent pour me bien traiter pendant cinq mois que je demeurai chez eux.

La saison avanait, mais il restait encore plus d'un mois de beau temps.
Nous tions si heureux dans le camp, que je ne voulais pas en abrger la
dure, bien que les troupes eussent atteint le plus haut degr
d'instruction. La fatigue des manoeuvres, quand l'instruction est
complte, ne m'a jamais paru utile; cependant je ne voulais pas renoncer
 une activit qui devait conserver aux soldats leurs forces, leur sant
et leur vigueur.

J'eus l'ide de faire construire un monument durable qui rappelt aux
sicles futurs notre sjour dans cette plaine, le but de notre station,
et qui perptut le souvenir des victoires dont la France et son chef
avaient dj illustr les armes franaises. Mais de quelle nature devait
tre ce monument? voil quel fut l'objet de la discussion.

Un monument lev par une arme doit avoir un caractre particulier qui
indique son origine: et d'abord il doit tre le rsultat de l'effort
simultan d'un grand nombre d'individus; il faut qu'une arme seule ait
pu l'excuter; ensuite il doit n'avoir rien cot  ses auteurs: en
gnral, les gens de guerre sont pauvres; quand on leur parle d'argent,
ce doit tre pour leur en donner; leur en demander est un contre-sens:
telle est ma doctrine. Des travaux, des efforts, des dangers, sont la
monnaie dont les gens de guerre disposent, et qui compose leur richesse.
Le monument doit donc tre remarquable par sa masse, et non par des
objets d'art. Enfin il doit lever l'me et la porter  des ides
d'avenir et de postrit. Pour cela, je pensai qu'il fallait y renfermer
les noms de tous les officiers et soldats du corps d'arme qui auraient
concouru  sa construction.

L'application de ces principes se trouva naturellement dans la
construction d'une pyramide en terre, revtue en gazon, et ayant des
angles de quarante-cinq degrs.

Cette construction, tout  la fois la plus simple et la plus durable,
est  l'abri des ravages du temps; il faudrait mettre les passions des
hommes en jeu pour la dtruire. Elle est approprie aux localits: dans
un pays de plaines aussi rases que la Hollande, une pyramide d'aussi
grande dimension devait paratre une vritable montagne.

Aprs avoir calcul le temps  y consacrer, le nombre de bras qui
devaient y concourir, et les moyens de toute espce  notre porte, je
trouvai, en la faisant aussi grande que possible, mais avec la certitude
de pouvoir l'achever, qu'elle devait tre carre, de cent cinquante
pieds de ct, et de soixante-quinze pieds de hauteur. Je fis circuler
ce projet dans l'arme, et il reut l'approbation gnrale. Alors je
donnai l'ordre de son excution, et j'en rglai les dtails. Chaque
gnral, chaque officier suprieur, et moi le premier, nous tions munis
d'outils et nous travaillions comme le dernier soldat: ces travaux
durrent vingt-sept jours, et ce furent vingt-sept jours de fte. Je
voulus consacrer ce monument par la premire crmonie de la
distribution des dcorations de la Lgion d'honneur, et ce fut sur
l'emplacement mme o elle devait tre construite que cette distribution
eut lieu. Les troupes, formes en colonnes par division et par brigade,
les ttes de colonnes rapproches et dans trois directions diffrentes,
formaient un fer  cheval. Aprs la distribution, et en prsence des
troupes, le trac fut excut, et le lendemain on tait  la besogne. On
conserva, jusqu' la moiti de la construction, un puits au milieu; et,
lorsque l'on fut arriv  ce terme, les troupes furent formes de
nouveau comme le jour de la distribution des dcorations. On lut devant
elles un expos historique crit sur parchemin; on y joignit les
contrles nominatifs de chaque rgiment, crits galement sur parchemin;
on mit le tout avec des monnaies dans une bote de plomb, scelle et
soude, et l'on descendit solennellement cette bote dans le puits, qui
fut combl immdiatement. On continua les travaux avec plus de
satisfaction et d'activit que jamais. Les ides de postrit, si
frivoles aux yeux de tant de gens, ne sont pas au-dessus de la porte de
nos soldats; j'en entendis plus d'un alors dire et rpter: Mon nom est
l, et un jour on parlera de moi. Les grandes ides de l'avenir et
d'immortalit, dont l'action tait si puissante chez les anciens, ne
seraient pas sans effet chez les modernes, et surtout chez les Franais:
on n'en fait pas assez souvent usage.

J'avais le dsir de fonder un village  ct de la pyramide. Pour y
parvenir je fis btir trois maisons rurales pour trois soldats du camp
maris avec des filles du pays. Je donnai  ces soldats des terres, des
instruments aratoires et des pensions. D'autres terres furent achetes
pour tre distribues  tous ceux qui voudraient s'tablir dans ce lieu
et btir  ct de ces trois maisons. Cet tablissement, mis sous la
tutelle des magistrats de la ville d'Amsterdam, a paru d'abord devoir
prosprer; mais les vnements de la Restauration l'ont ensuite dtruit.
Il ne reste de tout cela que la pyramide dont la dure sera ternelle,
et que les habitants ont appele de mon nom: elle est connue aujourd'hui
dans le pays sous celui de _Marmontberg_.

J'eus  cette poque une grande satisfaction, une des plus vives de
toute ma vie: je reus dans ce camp mme la visite de mon pre. Je
l'aimais beaucoup, et j'en tais ador. Mon pre avait fait la guerre,
il y avait cinquante-sept ans, presque sur ce mme thtre, en Belgique
et au sige de Bergop-Zoom. Ce voyage lui donnait des souvenirs de
jeunesse et de gloire, et semblait crer pour lui une nouvelle vie.
Aprs avoir plac depuis longtemps toute son existence et son avenir
dans les succs de son fils, il trouvait celui-ci brillant de jeunesse
et d'esprance,  la tte d'une arme superbe dont il tait aim. tabli
au camp, dans ma tente, reu et trait avec gard et respect par tous
les officiers, mon pre passa quinze jours prs de moi, et ce furent
quinze jours d'un bonheur sans mlange. Il a, je crois, prouv dans
cette circonstance les plus douces jouissances qu'un vieillard de son
ge et de sa position puisse ressentir. Il me semblait en ce moment
m'acquitter en partie des dettes que j'avais contractes envers lui
pendant le cours de ma jeunesse.--Un an aprs, il n'tait plus, et
j'avais jet ainsi quelques fleurs sur sa tombe.

La saison tant devenue trs-rigoureuse, les troupes quittrent le camp
de Zeist et se rendirent dans leurs quartiers,  Utrecht,  Harlem, 
Amsterdam, Rotterdam, Arnhem, Nimgue et Deventer. Arrivant dans leurs
garnisons, elles n'taient occupes que de leur retour au camp au
printemps suivant, tant ce sjour les avait rendues heureuses; et cette
disposition d'esprit tait partage par les officiers, et mme par les
gnraux.

Le quartier gnral resta  Ulrecht, mais je m'tablis de ma personne 
Amsterdam. Je me rendis d'abord d'Utrecht  Paris pour assister au
couronnement de Napolon, aprs avoir visit les troupes dans leurs
quartiers et m'tre assur par moi-mme que, pendant l'hiver, rien ne
manquerait  leur bien-tre. Un mois de sjour  Paris me rendit tmoin
de ce grand et magnifique spectacle d'un hros montant sur le trne aux
acclamations d'un grand peuple; d'un pays dont l'organisation se
compltait et se mettait en harmonie avec ses besoins et les moeurs de
l'Europe, et dont la prosprit, se dveloppant chaque jour davantage,
promettait d'arriver aux limites du possible. Au moment o l'Empire fut
proclam, peut-tre cette forme de gouvernement n'tait-elle pas
populaire; mais un temps trs-court suffit pour y habituer les esprits;
et, quoique cet Empire, venu brusquement, et t prcd de
circonstances tristes et sinistres, ds l'poque dont je parle, et dj
 la fin de cette anne, il existait dans tous les esprits une sincre
admiration pour le gnie qui avait prpar et amen un ordre de choses
destin  prvenir le retour de rvolutions, dont le souvenir si rcent
effrayait encore. Cet ordre de choses mettait d'accord les ides
nouvelles, les intrts nouveaux, et les droits de la raison avec les
principes que le temps, les souvenirs et les habitudes de l'Europe ont
consacrs; enfin l'arrive du pape pour sacrer Napolon donnait  cette
poque une gravit et une grandeur auxquelles on n'tait pas accoutum.
Le plus grand nom du moyen ge se prsentait naturellement  tous les
esprits et prtait aux comparaisons.

Le 2 dcembre eut lieu le couronnement. Rien de plus majestueux, rien de
plus imposant: cette runion des grands corps de l'tat, cette assemble
de tout ce que la France possdait d'illustre et de puissant, cette
lite de la nation, compose de toutes les capacits, de toutes les
gloires,  la tte de laquelle se trouvait l'homme le plus marquant des
temps modernes, prsentaient le spectacle le plus auguste qui ft
jamais. Rien ne manquait  la crmonie: j'en ai vu depuis deux autres
du mme genre; elles taient belles; mais, dans celles-ci, la gloire des
armes, le triomphe de la civilisation et l'intrt de l'humanit en
faisaient  la fois l'clat et l'ornement. J'assistai  cette solennit
parmi les officiers gnraux; je n'avais aucune place distincte. Mes
camarades commandant les corps d'arme taient marchaux et portaient
les honneurs; mon successeur dans l'artillerie tait grand officier de
l'Empire. Je n'tais rien de tout cela. J'aurais pu siger parmi les
conseillers d'tat; mais un habit civil me dplaisait dans la
circonstance, et je prfrai me placer parmi mes camarades officiers
gnraux.

L'Empereur me ddommagea peu aprs, en me nommant colonel gnral des
chasseurs: Eugne, tant lev  la dignit de prince franais, cette
place devint vacante, et je reus ainsi le titre et le rang de grand
officier de l'Empire.

Cette grande circonstance du couronnement, cette solennit si imposante
 l'occasion de l'lection d'un trne, devait faire une impression
profonde sur Napolon. Il semblait que son me ardente dt prouver sa
plus grande expansion, tre enfin dans la plnitude de ses jouissances.
Eh bien, il en tait autrement. Son ambition tait si vaste, que dj il
trouvait la terre trop petite pour lui; ce sentiment, manifest  cette
occasion, n'a jamais cess d'agir sur son esprit avec une nouvelle force
et au point de finir par lui inspirer quelque croyance  une origine
cleste.

Le lendemain de son couronnement, il dit  Decrs, ministre de la
marine, en causant familirement avec lui (et celui-ci me l'a rpt peu
aprs), ces paroles: Je suis venu trop tard; les hommes sont trop
clairs: il n'y a plus rien  faire de grand!--Comment, Sire! votre
destine me semble avoir assez d'clat: quoi de plus grand que d'occuper
le premier trne du monde, quand on est parti du rang de simple officier
d'artillerie?--Oui, rpondit-il, ma carrire est belle, j'en conviens,
j'ai fait un beau chemin; mais quelle diffrence avec l'antiquit! Voyez
Alexandre: aprs avoir conquis l'Asie et s'tre annonc aux peuples
comme fils de Jupiter,  l'exception d'Olympias, qui savait  quoi s'en
tenir,  l'exception d'Aristote et de quelques pdants d'Athnes, tout
l'Orient le crut. Eh bien, moi, si je me dclarais aujourd'hui fils du
Pre ternel et que j'annonasse que je vais lui rendre grce  ce
titre, il n'y a pas de poissarde qui ne me sifflt sur mon passage: les
peuples sont trop clairs aujourd'hui, il n'y a plus rien de grand 
faire. Tout commentaire est superflu aprs un semblable rcit.

Je m'tais fort li, pendant le Consulat, avec Joseph Bonaparte: homme
de moeurs douces, d'un esprit aimable et cultiv, sensible aux charmes
de la littrature et des beaux-arts, il tait fait pour l'amiti et peu
propre aux grandes affaires. Avec beaucoup de simplicit, il eut dans le
cours de sa vie d'tranges illusions dont son esprit aurait d le
garantir. Mais il en est de l'ordre moral comme de l'ordre physique: la
tte tourne  une certaine lvation; on ne voit rien que d'une manire
confuse, incertaine, et on porte souvent des jugements faux et
quelquefois absurdes. Je n'en suis pas arriv l pour Joseph: j'aurai
plus tard l'occasion de le peindre sous cet aspect; je veux seulement
ici citer de lui une trange niaiserie propre  peindre l'poque.

Joseph me parlait souvent de ses affaires personnelles et de ses
discussions avec son frre, avec lequel il avait t le plus tendrement
li jusqu'au moment de sa grandeur. L'rection du trne imprial rendait
naturel et indispensable de changer la Rpublique italienne en royaume.
Mais il s'levait la question de savoir  qui appartiendrait cette
couronne, si elle serait mise sur la tte de Napolon ou sur celle d'un
de ses frres. L'Autriche aurait dsir la voir spare de celle de
France, et le choix de Joseph lui convenait. Napolon y consentait, mais
il y mettait une condition propre  faire suspecter sa sincrit. Il
voulait,  cette occasion, exiger de Joseph de renoncer  ses droits au
trne imprial, lui qui venait, peu de mois auparavant, de faire
accepter par la nation l'ordre de succession qui mettait Joseph en
premire ligne  dfaut d'enfants lgitimes, et lorsque le bruit de
cette publication retentissait, pour ainsi dire, encore aux oreilles.

Il est arriv souvent  Napolon, dans le cours de sa vie, d'altrer
trs promptement son propre ouvrage et de le modifier de manire  en
compromettre la dure; il avait dans le caractre quelque chose de vague
et d'indtermin qui l'empchait de rien finir. Personne, plus que lui,
n'a t grand dans ses dons, et cependant souvent, au moment o il
venait de donner, il prouvait le dsir de reprendre. C'est le cas de le
remarquer ici; cependant il est possible qu'il voult seulement, dans
cette circonstance, se faire refuser et avoir un prtexte de garder pour
lui ce qu'il ne voulait pas donner  d'autres.

Joseph me parla de son embarras et de l'trange condition impose par
l'Empereur, de son incertitude, et il me demanda mon avis. Je le lui
donnai en conscience; et, en cela, trs-probablement, je servis le
projet de l'Empereur. Je lui dis qu'il devait, sans hsiter, refuser la
couronne d'Italie, pour ne pas renoncer  ses droits  la couronne de
France. Si, comme tout le faisait prsumer, l'Empereur n'avait pas
d'enfants, il tait notre avenir et notre scurit: aucun de ses frres
ne pouvait lui tre compar, ni en capacit ni en rputation. La
succession politique, dans une nouvelle dynastie, offre d'assez grandes
difficults; il ne faut pas l'embarrasser par des renonciations et des
actes de nature  faire mettre le droit en question. Roi d'Italie, son
existence serait plus que prcaire si l'ordre politique tait boulevers
en France, et il n'y avait de sret pour lui et pour nous que d'y
rester pour servir l'Empereur, servir la France, se placer
avantageusement dans l'opinion, et faire valoir ses droits si les
circonstances l'appelaient  les rclamer. Il tait vivement bless de
cette exclusion, que rien ne semblait motiver; il accusait l'affection
de l'Empereur pour lui, et, dans ses griefs, il dit ces propres paroles,
dont la singularit m'a assez frapp pour tre restes graves dans ma
mmoire:  tous ses mauvais procds, dit-il, il veut ajouter celui de
me faire prendre le vilain titre de roi, si odieux aux Franais. Je ne
pus m'empcher,  cette exclamation, de lui rire au nez. Certes, la
rflexion de Joseph semble indiquer peu de porte d'esprit, et cependant
il en a beaucoup; mais ce mot ne dmontre-t-il pas aussi combien la
Rvolution tait encore voisine, et  quel point l'atmosphre tait
remplie des ides qu'elle avait dveloppes, puisque c'est  celui
auquel on offrait une couronne qu'une pareille pense est arrive? Il
fut consquent avec ses ides, il refusa pour le moment le _vilain_
titre de roi, et l'Empereur, moins scrupuleux et moins timide, le prit
pour lui.

J'avais reu, ds l'anne prcdente, les ordres les plus rigoureux
contre le commerce de la Hollande avec l'Angleterre; je les excutai
avec douceur et les fis publier, afin de mettre les ngociants en
mesure de s'y conformer. Ce fut d'abord aux marchandises fabriques en
Angleterre que l'Empereur dclara la guerre, les marchandises coloniales
trouvant grce devant lui. L'Empereur en vint  m'ordonner de faire
prendre toutes les marchandises de fabrique anglaise existant en
Hollande, de les faire vendre, et d'en employer le produit au profit de
l'arme. Dans son langage, c'tait m'autoriser  en donner une partie en
gratifications et  en prendre les trois quarts pour moi: il y en avait
pour plus de douze millions. Je me refusai  excuter cette mesure
odieuse, d'une injustice rvoltante. Ces marchandises taient devenues
proprits hollandaises; c'et donc t un pillage exerc chez nos amis,
chez nos allis. Le nom franais en et t entach d'une manire
ternelle, car les populations qui tiennent le plus  leur argent sont
souvent plus sensibles encore au mode employ pour le leur arracher. Il
y avait dans celui-ci une injustice capricieuse, une violence
mprisante, dont les Hollandais auraient t plus irrits que de la
perte prouve. Mais, comme la politique de l'Empereur voulait frapper
l'industrie anglaise, je pensai atteindre son but, en mettant obstacle
au commerce au moyen de mesures de rigueur pour l'avenir: tout alors
tait juste et conforme  mes devoirs. Je fis donc publier la dfense de
recevoir des marchandises de fabrique anglaise, en annonant la
confiscation de celles qui arriveraient. J'tablis une grande
surveillance dans tous les ports. Quelques btiments, malgr la dfense,
s'tant prsents, furent saisis et vendus, et le commerce prohib cessa
compltement. Le produit de la confiscation fut distribu  l'arme, et
les soldats, dont les masses furent ainsi augmentes, devinrent riches
pour plusieurs campagnes.

Ces mesures, malgr les adoucissements, blessaient profondment le
gouvernement hollandais; et cependant, chose remarquable! les ngociants
se rsignrent. La ville d'Amsterdam se conforma aux dispositions
prescrites, et le commerce, frapp dans son intrt, sembla reconnatre
qu'il tait redevable d'une diminution de souffrances  l'agent de la
svrit de l'Empereur; car, au milieu de toutes ces tribulations, il me
donna frquemment des tmoignages d'estime et de confiance. Le
Directoire, au contraire, semblait m'attribuer tout le mal. J'tais peu
soutenu par l'ambassadeur de France. Aussi ce gouvernement faible et
caduc fut-il plus d'une fois tent d'tablir une lutte avec moi; mais il
n'osa jamais le faire en ma prsence et se contenta de se rpandre en
plaintes. Une fois qu'il me vit loign du pays, il s'abandonna 
l'excution du projet mdit depuis longtemps, et prit un arrt pour
dfendre aux troupes bataves de m'obir dans tout ce qui tenait 
l'excution des ordres relatifs  la surveillance du commerce.
L'anarchie tait tablie du moment o les officiers bataves taient
appels  juger les cas o ils devaient refuser l'obissance.

Cette mesure, dont la connaissance me fut apporte par un courrier
extraordinaire que m'expdia le gnral Vignolle, mon chef d'tat-major,
me blessa vivement. J'en rendis compte  l'Empereur, et je fus autoris
 exiger la plus ample rparation. Elle consista dans le rapport de
l'arrt et dans la dmission de quatre des cinq membres du gouvernement
qui avaient sign la rsolution. Cette dsorganisation du pouvoir amena
naturellement l'excution des changements politiques projets, et dont
l'objet tait de rapprocher du principe de l'unit le gouvernement des
pays allis. Le Directoire dut tre remplac par un magistrat unique,
avec le titre de grand pensionnaire. Le choix tomba sur M.
Schimmelpenning, depuis plusieurs annes ambassadeur  Paris, autrefois
avocat clbre. C'tait un homme d'un esprit tendu, loquent, plein de
vertu et de candeur, mais peut-tre un peu crdule pour le temps et les
circonstances o il a vcu. Il eut le tort de ne pas reconnatre, dans
le changement auquel il attachait son nom, un tablissement transitoire,
dont le but tait de se servir de lui comme d'un instrument pour arriver
 un tablissement dfinitif, destin, ds cette poque,  un des frres
de l'Empereur. Au surplus, les Hollandais ne s'y mprirent pas.
L'administration de Schimmelpenning, quoique douce et paternelle, eut
toujours, aux yeux des gens du pays, le sceau de la rprobation.

Ces changements furent excuts peu aprs mon retour. Schimmelpenning
trouva le pays dans un grand tat de souffrance, et il tait au-dessus
de ses forces d'y remdier. Il aurait fallu rduire les dpenses et
rouvrir les canaux uniques de la reproduction dans ce pays, le commerce
et la navigation. L'un et l'autre taient empchs par la guerre et par
nos dispositions prohibitives. Le mal tait au coeur et semblait sans
remde. Indpendamment des impts ordinaires trs-pesants, on faisait
chaque anne un appel aux capitaux pour combler le dficit.  l'poque
o j'ai quitt la Hollande, on avait dj impos quarante-quatre pour
cent des capitaux; et, chose admirable et tenant du prodige! c'tait
d'aprs la dclaration des ngociants que leur quote-part de l'impt
tait fixe. On dclarait, sous serment, sa fortune; et la foi du
serment est telle que,  l'exception d'un trs-petit nombre d'hommes
tars et connus, jamais les dclarations n'ont t fausses. Cette bonne
foi, cette loyaut, base du commerce et du crdit, est la premire vertu
des Hollandais. Elle s'exprime mme quelquefois avec une candeur
ridicule. Un jour, un M. Serrurier, magistrat distingu d'Amsterdam, me
disait, aprs avoir racont d'une manire lamentable les malheurs de son
pays: Et, pour combler nos maux et nous en laisser le souvenir, aprs
avoir demand l'argent, on est six mois  venir le chercher. Cet argent,
tout prpar et dispos pour tre remis, nous rappelle chaque jour, par
sa prsence, les malheurs publics, et, ainsi sans emploi, il ne produit
rien.

Je retournai promptement  Amsterdam, o j'achevai mon hiver. On excuta
le changement de gouvernement dont j'ai parl plus haut, et
Schimmelpenning fut revtu du pouvoir. J'avais, pendant l'anne
prcdente, fait quelques inspections sur les ctes de la Rpublique
batave; je rsolus, cette anne, de visiter les provinces dans le plus
grand dtail, et de voir par moi-mme tous les lments de dfense que
ce pays comporte dans les diffrentes hypothses o il peut tre plac.

Je fis faire un beau travail qui dterminait toutes les inondations
possibles, prvues, ou faciles et sans inconvnient, avec l'indication
du moyen de les assurer. Ces quatre questions rsolues donnent la
solution de tout le problme. Je visitai donc d'une manire complte
tout ce pays, si curieux, rsultat de la persvrance de l'homme et de
ses soins de tous les moments pour l'enlever  l'lment le plus
redoutable et le plus menaant. Il est impossible, en parcourant la
Zlande et la Nord-Hollande, de ne pas prouver un sentiment d'orgueil
en voyant cette cration, et de ne pas reconnatre en mme temps qu'avec
les divers degrs de capacit dont nous sommes dous nous ne sommes,
pour ainsi dire, que le reflet des objets qui nous environnent. De nos
facults, modifies  l'infini par les circonstances et par les besoins
que nous impose la nature, dcoulent les moeurs ncessaires au maintien
de la socit; et, si des soins de tous les moments ont cr ce pays, il
cesserait bientt d'exister si des soins de mme nature lui taient
refuss pour le conserver. De l l'ordre, la mthode, l'exactitude des
Hollandais, de l leur esprit d'conomie, de conservation et de
rparation, qui s'tend  tout. Un paysan franais parcourt une route:
il voit un arbre nouvellement plant qu'un accident a dracin  moiti,
il achve de le dtruire; un Hollandais arrte sa voiture, le replante
et lui donne un appui, quoiqu'il ne lui appartienne pas.

Les digues sont la sret du pays, et elles n'atteindraient pas ce but
si chaque jour on ne les rparait. Ce fait seul suffit pour fixer les
rgles de l'administration. Dans un pays pareil, les pouvoirs
administratifs doivent tre trs-prs de leurs administrs, car il faut
qu'ils puissent,  l'instant mme, pourvoir aux besoins. De petites
divisions trs-multiplies, ayant  leur tte des chefs investis d'une
puissance convenable, sont donc ncessaires. Mettez  la place notre
systme de centralisation, et vous verrez ce qu'il deviendra.

Ainsi les moeurs et le mode d'administration de la Hollande sont les
consquences de son tat physique. Le mode d'administration produit
l'habitude d'une certaine indpendance; la possibilit de se dfendre
au moyen d'inondations faciles  crer donne une certaine confiance en
ses forces, et par consquent de la fiert. L'esprit de localit fait
natre le dsir d'embellir le lieu qu'on habite, et en mme temps la
rigueur d'un climat destructeur force  prendre un soin constant des
habitations,  les peindre sans cesse, et accoutume  les orner. Enfin,
le voisinage de la mer,  l'embouchure de grands fleuves, donne la
facult et le got du commerce et de la navigation.

Si l'on veut rflchir aux indications prcdentes, et qui mriteraient
un plus grand dveloppement, on se convaincra que la nature et les
circonstances physiques de la Hollande ont fait le caractre, les moeurs
et la lgislation de ce pays. L'tude de ces rapports est du plus grand
intrt, et il est curieux d'en tablir les circonstances, et, pour
ainsi dire, les lois.

Je fis mon voyage dans cet esprit; je trouvai galement difficile de
connatre et la constitution matrielle du pays d'une part, et le
caractre des habitants de l'autre. Rien cependant de plus digne des
mditations d'un esprit observateur.

La conservation des digues est un objet trs-remarquable, et prsente un
phnomne singulier. Le moyen de rsister  la puissance de la mer
semblerait devoir consister  lui opposer de grands obstacles; complte
erreur! Il en est de la rsistance  l'action physique comme de la
rsistance  l'action morale: ce sont les petites rsistances
multiplies, et leur dure, qui parviennent  dtruire l'effet des plus
grandes forces.

Lors des travaux du port de Boulogne, on avait rsolu de construire un
fort aussi avanc que possible dans la mer pour protger et dfendre le
mouillage. On choisit pour emplacement un rocher, laiss  dcouvert par
la basse mer, et couvert de quinze  vingt pieds  la mare. Le fort
devait tre circulaire, et construit en pierres de taille normes, de
dix ou douze pieds cubes chacune. On travaillait avec une prodigieuse
activit et de grands moyens. Souvent dans l'intervalle de deux mares
on parvenait  poser une assise entire. La saison mauvaise et les coups
de vent frquents contrariaient les travaux. Lorsque la mer tait
grosse, elle dtruisait une grande partie de ce qui avait t fait
pendant la basse mer prcdente, et dix, douze et quinze pierres taient
renverses. On imagina, pour prsenter plus de rsistance  la mer, de
sceller les pierres d'une mme assise et de les lier entre elles par des
crampons en fer, souds au moment mme o ils taient placs; le
rsultat fut qu' chaque coup de mer l'ouvrage entier tait dtruit, et
toute l'assise renverse, au lieu de l'tre partiellement. On en revint
alors  la premire mthode: une portion des travaux tait dtruite;
mais, comme l'autre restait intacte, et qu'il y avait toujours plus de
construction que de destruction,  force de temps et de patience, on
s'leva au-dessus des plus hautes eaux, et alors le travail fut bientt
complet. Chose singulire et digne de remarque, les pierres renverses
n'taient pas jetes dans l'intrieur de l'ouvrage, et pousses dans la
direction de la force de la mer; elles tombaient au pied de la tour, et
cdaient  l'action du retour de la vague.

En Hollande, les digues de mer sont construites avec une grande
inclinaison, de manire que l'eau s'lve sans prouver de rsistance
vive, et sans qu'il y ait de choc rude; elles sont garnies de brins de
paille se touchant comme les crins d'une brosse: l'eau pntre partout,
mais partout est lgrement retenue, et cette rsistance si faible en
apparence, mais si multiplie, dtruit toute sa violence et sa force.

Au surplus, l'effet de ce moyen est tellement certain, que, avec le soin
des Hollandais, il n'y a pas d'exemple de digue de mer renverse
directement par l'effort des vagues. J'expliquerai comment cependant il
arrive que ces digues sont quelquefois dtruites.

Je visitai l'le de Valcheren et la Zlande, et cette ville de
Middelbourg, berceau de la libert batave, et qui joua un si grand rle
dans la rvolution de Hollande: rien de plus frais, de plus dlicieux
que ces campagnes et ces les, mais rien d'aussi malsain.

On entreprenait alors les travaux ncessaires pour faire de Flessingue
une bonne place; la faiblesse du gnral Monet les a rendus plus tard
inutiles. Flessingue, comprise dans le systme adopt d'un grand
tablissement maritime  Anvers, en tait le complment. C'est en rade
de Flessingue seulement que l'armement des vaisseaux de ligne pouvait
tre achev. L'Escaut,  cette poque, paraissait appel  jouer un jour
le plus grand rle dans les destines de l'Europe et du monde: le
dveloppement des projets conus pour ce fleuve et pour Anvers, et dj
excuts lors de notre grande catastrophe en 1814, est une des choses
les plus remarquables de ce temps de grandeur, aujourd'hui seulement un
songe.

De Valcheren je passai dans l'le de Gore, o, peu de temps auparavant,
avait eu lieu un de ces accidents rares, mais effrayants, la destruction
subite d'une portion de digue de mer, vnement tonnant par sa
promptitude et ses effets, quoique sans danger pour le pays, parce que,
embrassant toujours peu d'tendue, il est tout  fait local: les digues
intrieures, dont la construction a prcd celles qui sont sur le bord
de la mer, tant constamment conserves, font la sret de l'intrieur
quand il arrive aux premires d'tre englouties dans les eaux.

Lorsque la mer est extrmement basse et trs-calme, une portion de digue
s'enfonce quelquefois et disparat dans un gouffre form  l'instant
mme dans le terrain sur lequel elle a t construite: un morceau de
digue, de la longueur de quatre-vingts toises environ, avait ainsi,
depuis peu, disparu dans l'le de Gore. Voici l'explication de ce
phnomne: des bancs de tourbe, rpandus dans tout le pays, se trouvent
 diverses profondeurs; quand la mer est extrmement basse, les eaux qui
ont pntr dans ces bancs de tourbe, venant  se retirer, cessent d'en
remplir les interstices et d'en soutenir les parois: ces bancs
s'affaissent alors, et les constructions qu'ils soutiennent
s'engloutissent et disparaissent. Les seuls phnomnes qui prcdent ces
catastrophes sont toujours un grand calme et une baisse des eaux hors de
coutume. Avec les soins constants des Hollandais, c'est l le seul
danger que la mer fasse courir au pays.

Les fleuves, au contraire, menacent constamment la Hollande: ils doivent
un jour la faire prir. Le pril de chaque anne se montre au grand jour
 chaque dbcle, et prsente le spectacle le plus imposant et le plus
effrayant. Cet immense amas d'eau que le Rhin et la Meuse conduisent en
Hollande traverse des pays trs-fertiles. Les riverains ont
inconsidrment voulu conserver  la culture le plus de terrain
possible: de l la construction de ces digues faites avec tant
d'imprudence, resserrant sans mesure ces fleuves dans leur cours, et
leur donnant un lit trop troit.

De cet tat de choses il rsulte deux inconvnients. Au moment des
grandes crues, des dbcles, etc., les eaux, ayant une surface mdiocre
pour s'tendre, s'lvent beaucoup plus qu'elles ne le feraient si
l'espace tait plus grand: si elles s'levaient sur une largeur double,
l'augmentation de hauteur, toutes choses gales, ne serait que de
moiti; ensuite, le dpt amen par les eaux et laiss sur leur passage,
se faisant sur un petit espace, lve le fond du fleuve davantage,
c'est--dire en raison inverse de la largeur de son lit: ainsi le pril
augmente chaque anne.

Les digues des fleuves ont, dans beaucoup de points, une telle
lvation, qu'il est difficile d'y ajouter; et cependant leur lvation
doit ncessairement suivre celle du lit des fleuves, qui va toujours
croissant. Il est incontestable que, sans un remde puissant appliqu
d'avance, il y a un terme o l'quilibre n'existera plus. La catastrophe
dont ce pays est menac est prcisment la mme que celle que redoute
tout le pays travers par le P dans son cours infrieur: pendant
vingt-cinq lieues de cours, dans la Polsine deRovigo et le pays de
Ferrare, etc., le fond du lit du fleuve est de dix  douze pieds plus
lev que la campagne  quinze lieues  la ronde. Aussi voyez quel
spectacle prsente la population en Italie aprs les grandes pluies, en
Hollande au moment du dgel! Les eaux s'lvent, elles menacent de
passer par-dessus les digues; la population qui est  porte accourt
tout entire et sacrifie tout au salut du moment. Quand les eaux sont
arrives  deux ou trois pouces au-dessous de la crte de la digue, tout
le monde est  la besogne pour donner momentanment  la digue une
hauteur plus grande; car, si l'eau dborde et tombe au del avec la
force qui rsulte de la chute, c'en est fait de la digue et du pays.
J'ai vu les habitants, pntrs de terreur, apporter  cette dfense
contre les eaux les meubles de leurs maisons, des tables, des matelas,
et tout ce qui pouvait faciliter des travaux d'exhaussement.

La faute commise dans des temps loigns est d'avoir trop resserr les
fleuves dans leurs digues de dfense, et de n'avoir pas adopt un
systme de doubles digues, qui, en conservant  la culture tout le pays
possible, le garantisse cependant des ravages des grandes eaux.

Le danger d'tre englouti par les eaux ne menace que dans
l'arrire-saison.  cette poque, il n'y a ni culture  protger ni
rcolte  conserver; on devrait donc mettre les digues, que j'appellerai
digues de dfense,  une si grande distance, que les eaux ne pussent
jamais s'lever de manire  menacer le pays, et que les alluvions, se
dposant sur une grande surface, ne pussent jamais lever le sol d'une
manire sensible. Cela fait, le pays est en sret. Mais, pour donner 
la culture le plus de terres possible, et pour conserver les rcoltes,
on doit faire d'autres digues trs-prs du fleuve; celles-ci remplissent
leur but en t et au commencement de l'automne. Plus tard elles sont
franchies par les eaux, alors contenues seulement par les grandes
digues, ou digues de dfense. Ce qu'on a nglig autrefois, il faut le
faire aujourd'hui, si on veut fonder la scurit de l'avenir et prvenir
la destruction invitable de ces pays constamment menacs; pour preuve
de la bont du systme que je viens de dvelopper, je citerai les
travaux qui ont t faits dans le duch de Modne.

Une rivire, le Panaro, tait prcisment dans ces conditions, et
menaait tout le pays qu'elle traversait; le duc de Modne lui a fait
ouvrir un nouveau lit, l'a fait diguer doublement;  prsent cette
rivire fertilise la contre et ne la menace plus de ses ravages.

J'allai, de la Zlande, voir de nouveau la Nord-Hollande et inspecter
les prparatifs maritimes qui s'y faisaient. L'escadre tait compose de
neuf vaisseaux de ligne, sept dans le port de Nieur-Dipe et la rade de
Texel, deux dans la Meuse,  Helvotsluys, et, de plus, le nombre de
frgates et de btiments lgers convenable. Une flotte de transport,
rassemble dans la rade de Texel, se composait de quatre-vingts
btiments, chacun de quatre cents tonneaux au moins, et tout tait
dispos pour y embarquer vingt-cinq mille hommes et deux mille cinq
cents chevaux.

L'entretien de ces moyens maritimes, cause d'un grand fardeau pour le
pays, tait ncessaire, et je tins la main avec rigueur  ce que les
prparatifs fussent toujours au complet.

On m'avait donn d'abord, pour commander cette escadre, l'amiral
Kikkert, vieux et brave matelot, dcor d'une mdaille mrite au combat
de Dogger-Bank, dernier combat inscrit dans les fastes glorieux de la
marine hollandaise, sous le clbre amiral Klingsberg. Ce commandement
tait au-dessus de ses forces. On lui donna plus tard pour chef, sur ma
demande, le vice-amiral de Winter: cet amiral avait combattu avec
beaucoup de courage quelques annes auparavant contre l'amiral Duncan,
et avait t pris; mais sa rputation de capacit n'avait reu aucun
chec. Comme tous les marins, l'amiral de Winter avait des prtentions
qui lui rendaient pnible son obissance envers un gnral de terre;
mais, en peu de temps, je ramenai  une obissance passive. Je ne doute
pas que devant l'ennemi je n'eusse eu beaucoup  m'en louer.

Mon got pour la marine a toujours t prononc; je n'tais pas tout 
fait tranger  ce service, ayant cherch  le connatre pendant ma
navigation, en allant en gypte et en en revenant. En Hollande, j'en
avais fait une tude spciale. Prs de moi, d'ailleurs, et employ
comme aide de camp, tait un capitaine de frgate franais, nomm Novel,
bon navigateur; je le consultais d'avance sur la possibilit d'excution
des ordres que je projetais de donner; j'en tais venu au point de faire
manoeuvrer l'escadre dans la rade du Texel, et l'escadre lgre en
dehors de la passe et  l'entre de la mer du Nord, sans trouver, de la
part de l'amiral de Winter, ni observation ni rsistance.

Aprs avoir sjourn quelque temps au Helder, je traversai le Zuyderze,
pour aller en Frise, dans le pays de Groningue,  Delfsil, et je revins
 mon camp en visitant les provinces d'Over-Issel et de Gueldre.

Les plaisirs de l'anne prcdente avaient tellement attach les troupes
 ce sjour, que chacun l'avait orn avec mulation. Afin de rendre
durable un tablissement d'un succs si complet, j'avais propos au
gouvernement batave, qui y avait consenti, de remplacer les tentes par
des baraques de grande dimension, faites avec de bons matriaux. Des
bois ayant t mis  ma disposition, les soldats firent sur un plan
rgulier, arrt d'avance, de trs-belles constructions. Les officiers
et les gnraux se piqurent d'honneur, et btirent des baraques qui, en
rsultat, furent de charmantes maisons: telle baraque cota six mille
francs. Enfin cette station  la manire des Romains prit un tel
caractre de permanence, qu'elle a servi, pendant toute la dure de
l'Empire,  former des troupes; et, il y a peu de temps encore, elle
tait employe  l'instruction et  la runion des troupes du royaume
des Pays-Bas.

Il existait  l'arme un ingnieur gographe appel Rousseau. Une
facult que je n'ai vue  personne autre au mme degr lui donnait le
moyen d'imiter les critures de toute espce, les signatures,
impressions, etc. Notre ge comportait mille plaisanteries; nous nous
servmes de son talent pour faire des mystifications qui, pendant huit
jours, firent le bonheur de tout l'tat-major.

Le gnral de division Boudet, commandant la premire division, et
l'ordonnateur en chef Aubernon, avaient t passer quelques jours 
Amsterdam, et je savais qu'ils taient alls dans un mauvais lieu. D'un
autre ct, un aide de camp, nomm Dubois, parlait sans cesse de son
dsir d'tre attach aux affaires trangres pour tre employ en
Amrique auprs du gnral Rey, consul gnral  New-York, qui,
disait-il, l'avait demand. Ces trois individus furent le sujet de nos
plaisanteries.

Pour les deux premiers, on supposa qu'une lettre du ministre de la
guerre m'avait t adresse pour me tmoigner le mcontentement de
l'Empereur touchant la conduite prive du gnral et de l'ordonnateur,
le dsordre de leur vie et sa publicit: elle leur enjoignait de se
conduire mieux  l'avenir. Je les fis venir chez moi, et la leur
communiquai; l'impression qu'ils en reurent fut trs-singulire: Boudet
accusait Aubernon d'avoir port par vanit, sous sa redingote, un
uniforme qui l'avait fait reconnatre; Aubernon accusait le bonhomme
Gohier, consul gnral de France  Amsterdam, de faire le mtier
d'espion et d'avoir envoy des rapports. Tous les deux taient au
dsespoir. Boudet voulait crire  l'Empereur pour se justifier; mais je
l'en dissuadai, l'assurant que dj c'tait chose oublie de sa part.

Pour le troisime, on imagina de lui faire arriver une lettre du
ministre annonant sa nomination  un emploi auprs du gnral Rey, aux
appointements de quinze cents dollars. L'ordre lui tait donn de partir
immdiatement pour s'embarquer au port de Farcinola, en Portugal, sur le
navire la _Betzi_. Sa joie fut inexprimable; je lui fis l'observation
que, devant nous battre bientt, il serait louable  lui de remettre son
dpart jusqu'aprs l'expdition. Fort brave jeune homme, il me rpondit
que, si l'expdition tait immdiate, il n'hsiterait pas; mais qu'tant
encore loigne, et cet emploi tant fort au-dessus de ses esprances,
il ne voulait pas renoncer  une nomination qui faisait le destin de sa
vie. Au bout de quelques jours, il se dispose  se mettre en route, et
s'occupe de la vente de ses chevaux; je l'claire enfin, et sa
mystification devient publique.

Boudet devine alors qu'il a t, lui aussi, l'objet d'une plaisanterie,
et veut me mystifier  son tour; il vient chez moi, et me dit avec un
grand srieux: Rflexion faite, j'ai cru devoir crire  l'Empereur une
lettre trs-forte pour me justifier et lui faire sentir que cette
affaire est hors du domaine de son pouvoir.

Tout contrari, je lui reproche son peu de confiance en moi. J'tais
vritablement inquiet; je craignais que l'Empereur ne se fcht de ce
qu'on avait fait intervenir son nom. Quand il me vit bien tourment, il
clata de rire, se moqua de moi  son tour, me dit qu'il n'avait pas
crit, mais que, l'histoire de Dubois l'ayant clair, il avait voulu,
 son tour, se venger.

Telle tait notre humeur au camp de Zeist. Cette plaisanterie me donna
l'occasion de voir et de constater  quel point on peut parvenir 
imiter les critures, et j'en tirai la conclusion que des ordres
importants doivent toujours tre envoys par des officiers ou des
courriers exprs, garantie vivante de leur lgitimit. Sur une lettre
contrefaite par Rousseau, je n'aurais pas hsit un moment  mettre en
mouvement mes troupes.

L'poque fixe par l'Empereur pour faire l'expdition annonce et si
dsire approchait. L'immense flottille runie  Boulogne,  taples et
 Ostende, donnait des moyens surabondants pour transporter toute
l'arme en Angleterre. L'escadre de l'amiral Villeneuve, dirige sur les
Antilles, devait sous peu reparatre en Europe; et, aprs avoir ralli
les escadres de la Pninsule, celles de Rochefort et de Brest, entrer
dans la Manche, la balayer, dtruire l'escadre anglaise, infrieure de
vingt-cinq vaisseaux, ou la bloquer dans les ports, et protger ainsi
notre sortie, notre navigation et notre dbarquement.

Je m'occupai, d'aprs les ordres de l'Empereur, de l'embarquement du
deuxime corps. Les motifs pour s'y prendre ainsi d'avance taient de
diverse nature. D'abord il devait tre plac sur des btiments de guerre
ou de gros btiments de transport, et une opration semblable est
toujours assez longue, tandis que sur une flottille elle est prompte et
facile, l'loignement du Texel devant d'ailleurs nous faire toujours
oprer plus tard que ce qui partirait de Boulogne et des ports de la
Manche. Il fallait donc tre prt  mettre  la voile au premier signal.
Ensuite l'Empereur, voulant oprer une diversion au profit de l'escadre
attendue et forcer l'ennemi  augmenter sa croisire devant nous, me
prescrivit, lorsque j'aurais tout dispos pour l'embarquement de mon
corps d'arme entier, de feindre une expdition lointaine et de placer 
bord de l'escadre, approvisionne pour six mois, quatre  cinq mille
hommes avec un gnral de division. Enfin Napolon m'crivit de Parme,
le 8 messidor (27 juin 1805), aprs son couronnement comme roi d'Italie,
pour me faire connatre ses dernires intentions de dtail.

Je choisis le gnral Boudet avec sa division pour le premier
embarquement. Je fis armer la cte auprs de Kerdune, afin de favoriser
notre sortie et protger notre station en dehors de la passe. Cette
premire opration tait termine le 20 messidor (9 juillet). Mon camp
fut lev au commencement de thermidor, et le 10 (29 juillet), toute
l'arme tait embarque. J'avais, avec affectation, runi des pilotes
pratiques des mers d'Ecosse pour faire supposer ma destination pour
l'Irlande en doublant l'cosse. L'Empereur m'annonait son arrive 
Boulogne pour le 25 (13 aot), et nous tions  cette poque sur les
ctes depuis quinze jours, prts  partir. Je m'tais embarqu sur le
vaisseau de Hersteller; j'y hissai le pavillon d'amiral franais, et
l'amiral de Winter celui de vice-amiral hollandais.

Nous passmes ainsi cinq semaines embarqus, attendant chaque jour la
nouvelle de l'arrive, dans la Manche, de l'escadre franaise et l'ordre
de sortir  son apparition. Tout avait t dispos pour faciliter la
sortie, et diminuer, autant que possible, les difficults qu'offre la
passe troite. Une autre, ouverte depuis peu, devait servir aux
btiments de transport. Le fond de ce dtroit, entre le Helder et la
pointe du Texel, est trs-variable et change d'une anne, d'un mois 
l'autre, la passe principale s'loignant ou se rapprochant de la terre
ferme. Lorsqu'un atterrissement l'obstrue, les courants en ouvrent une
autre ailleurs.  l'poque dont je parle, la passe tait  toucher la
grande digue du Helder. Je faisais souvent appareiller l'escadre et
excuter quelques volutions, et nous reprenions ensuite notre mouillage
habituel.

Enfin l'Empereur reut la nouvelle du combat d'Ortgal, dans lequel
Calder, avec une escadre infrieure de dix vaisseaux, et sans qu'il y
et d'engagement srieux, prit deux vaisseaux espagnols abandonns par
Villeneuve. Napolon espra d'abord que la faute commise serait
promptement rpare; il croyait apprendre sans retard la dfaite et la
fuite de Calder; mais il en fut tout autrement, et la nouvelle lui
parvint de la rentre de l'escadre de Villeneuve dans la rade de Cadix.

Cet vnement drangeait tous ses calculs, dtruisait toutes les
combinaisons sur lesquelles l'expdition tait base.

Napolon apprit en mme temps la marche des Autrichiens sur la Bavire.
Dans la circonstance, cette leve de boucliers des Autrichiens, qui
autorisait et motivait le dpart des ctes, o nous ne pouvions plus
rien entreprendre, tait un grand bonheur. Aussi l'Empereur prit-il son
parti sur-le-champ, non cependant sans avoir eu un violent accs de
colre contre Villeneuve, car la faible conduite de cet amiral lui
enlevait en un moment les esprances dont il s'tait nourri depuis deux
ans, et qui avaient t l'occasion de grands travaux et de grandes
dpenses, esprances dont la ralisation avait sembl prochaine et
assure.

L'arme reut ordre de quitter ses barques et ses vaisseaux, et chaque
corps, dirig sur le Rhin, se rendit,  marches forces, en Allemagne
pour secourir l'lecteur de Bavire. Ce souverain, aprs avoir vacu sa
capitale, s'tait rfugi  Wurtzbourg. Tremblant, plein d'effroi, il
aurait peut-tre abandonn les intrts de la France s'il ft rest
quelques jours encore livr  lui-mme. En quarante-huit heures, mon
dbarquement ayant t compltement effectu, je me mis aussitt en
marche sur Mayence, et nous entreprmes cette campagne immortelle, si
brillante et si rapide. Le succs dpassa de beaucoup les esprances
dont les imaginations les plus prvenues et les plus vives avaient pu se
pntrer.

Nous nous tions embarqus avec plaisir et confiance; nous dbarqumes
anims des mmes sentiments, car, par des routes diffrentes, nous
allions au mme but: nous allions chercher de la gloire.




CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS

RELATIFS AU LIVRE SEPTIME



LE MINISTRE DE LA GUERRE  MARMONT.

    Paris, le 2 mars 1804.

Je vous prviens, citoyen gnral, que, d'aprs les observations que
vous m'avez faites par votre lettre du 4 ventse, prsent mois, sur la
ncessit de pourvoir promptement  la fourniture de la seconde paire de
souliers que le premier consul a accorde  chaque soldat, et  celle
des capotes qui manquent encore pour complter les besoins des troupes
qui sont en Batavie, j'ai invit de suite le directeur de
l'administration de la guerre  prendre toutes les mesures qu'il jugera
convenables pour faire oprer la livraison de ces objets: je l'ai
galement invit  vous faire part des ordres qu'il aura donns dans
cette vue.


LE MINISTRE DE LA GUERRE  MARMONT.

    Paris, le 7 avril 1804

Le premier consul n'a point approuv, citoyen gnral, la manire dont
les troupes franaises en Batavie ont t places l'anne dernire; leur
rpartition tait telle, que tous les corps ont considrablement
souffert par la maladie.

Faites les dispositions ncessaires pour prvenir un semblable
inconvnient, et,  cet effet, placez le plus de troupes bataves qu'il
sera possible dans l'le de Walcheren, et n'y laissez que trs-peu de
Franais.

Instruisez-moi des ordres que vous aurez donns pour remplir  cet
gard les intentions du premier consul.


LE MINISTRE DE LA GUERRE  MARMONT.

Paris, le 15 mai 1804.

J'ai rendu compte au premier consul, citoyen gnral, de la situation
dans laquelle j'ai trouv l'arme que vous commandez. Je lui ai dit
qu'en trois mois vous avez fait tout ce qu'on devait attendre de celui
qui, avec des qualits distingues, avait t  la grande cole de
Bonaparte.

Il savait qu' votre arrive vous n'aviez rien trouv de dispos pour
l'expdition.

Je lui ai fait connatre que la flottille du Texel tait prte  mettre
 la voile; qu'une division de troupes bataves bien organise occupait
Alkmar et Harlem, et que j'avais t satisfait de son instruction; que
la division franaise aux ordres du gnral Boudet, occupant Utrecht,
tait galement bien instruite et discipline; que celle qui est dans
Arnhem, aux ordres du gnral Grouchy, offrait des rsultats galement
satisfaisants, et que j'y avais surtout remarqu la prcision des
manoeuvres du 24e rgiment; qu'enfin la cavalerie, aux ordres du gnral
Gurin, mritait les mmes loges.

Je lui ai prsent le sort du soldat amlior par vos soins, des salles
de convalescents tablies, les casernes assainies, les subsistances
meilleures, et les hpitaux mieux tenus. Je lui ai fait connatre aussi
l'enthousiasme avec lequel l'arme  vos ordres s'est unie au voeu du
peuple qui porte Napolon  la magistrature suprme de l'Empire, en
tablissant l'hrdit dans sa famille. Il a prouv la jouissance la
plus vive en voyant l'arme pntre de reconnaissance pour la
sollicitude qu'il a montre  tout ce qui intresse son bien-tre et sa
gloire.

Le premier consul, citoyen gnral, me charge de vous tmoigner sa
satisfaction particulire: vous transmettrez les mmes sentiments aux
officiers et soldats.


LE GRAND CHANCELIER DE LA LGION D'HONNEUR  MARMONT.

    Paris, le 27 septembre 1804.

J'ai reu, monsieur le gnral et cher confrre, la lettre que vous
m'avez fait l'honneur de m'crire le 29 fructidor.

La solennit, l'ordre et la magnificence que vous avez mis dans la
distribution que Sa Majest Impriale vous avait charg de faire sont un
nouveau tmoignage de votre amour pour la patrie et de votre dvouement
 l'Empereur. Il tait beau de voir une arme, compose de Franais et
de Bataves, rassemble sous les ordres de son gnral, sur la place mme
o elle va lever un monument  Napolon, couter attentivement le
discours nergique que vous avez prononc, et applaudir, tout entire,
aux militaires franais que vos mains dcoraient de l'aigle de la
Lgion. J'aurai l'honneur de rendre compte  Sa Majest du zle avec
lequel vous avez rempli la mission qu'elle vous avait confie: de
pareilles ftes rcompensent et font natre les hros.

Je m'empresse de vous envoyer les neuf grands et les sept petits aigles
dont vous avez besoin et que vous rclamez.

    De Lacpde.


L'AMBASSADEUR SMONVILLE  MARMONT.

    La Haye, 3 novembre 1804.

Monsieur le gnral, j'ai l'honneur de vous prvenir que je reois
l'ordre de me concerter avec vous pour prendre, relativement aux
communications de ce pays-ci avec l'Angleterre, toutes les mesures que
nous avions dj jug convenable d'adopter. Ainsi, non-seulement nous ne
pouvons plus former aucun doute sur l'approbation de Sa Majest, mais
encore nous aurons la satisfaction de lui annoncer que nous avions
prvenu la totalit de ses ordres.

Sa Majest en a tellement senti la ncessit, qu'elle y ajoute ceux de
faire saisir, dans toute l'tendue du territoire batave, les
marchandises anglaises qui peuvent s'y trouver, et de contraindre le
gouvernement batave  prendre des dispositions de tout point analogues
 celles prescrites en France contre les navires neutres qui auraient
touch dans les ports d'Angleterre et seraient chargs de marchandises
anglaises.

Nous ne pouvons nous flatter de faire excuter strictement cette
seconde partie des ordres de Sa Majest; le gouvernement batave parat
plus que jamais dispos  persister dans son systme d'inertie et 
paralyser vos dispositions, par la dfense faite  ses agents de
concourir  leur excution.

Je viens cependant de lui notifier les volonts de Sa Majest, en lui
annonant qu'il sera seul responsable des suites que son fol enttement
pourra entraner.

Quant  l'acte de prhension des marchandises anglaises, les moyens de
le mettre  excution sont en votre pouvoir, et je ne puis, monsieur le
gnral, que m'en rfrer  ce que votre prudence vous suggrera pour
rgulariser, par les formes dont vous prescrirez l'emploi, la rigueur
d'une mesure qui ne ft jamais devenue ncessaire si le gouvernement
batave et moins obstinment ferm l'oreille  nos reprsentations et 
nos plaintes.

Son Excellence le ministre des relations extrieures m'adresse la liste
de plusieurs maisons (treize d'Amsterdam et quatre de Rotterdam) qui,
d'aprs le dpouillement de la correspondance saisie  Helvot, ont paru
faciliter l'entre des marchandises anglaises sur le continent.

Cette liste n'est rien moins que complte; on n'y lit mme pas les noms
des maisons les plus connues pour entretenir des relations habituelles
avec nos ennemis.--Le sjour que vous avez fait en Batavie a, au
surplus, d vous convaincre, monsieur le gnral, qu'aucune maison de
commerce ne serait, pour ainsi dire,  l'abri de reproches, si toutes ne
pouvaient prsenter pour excuse la tolrance coupable de leur
gouvernement.

Cette tolrance est telle, que les expditions de beurre et de fromage
sont devenues plus actives depuis la connaissance donne au commerce du
concours des forces franaises pour empcher la contrebande. On s'est
empress de profiter du temps qui devait naturellement s'couler jusqu'
l'arrive des forces distribues par vos ordres sur les diffrents
points de la cte, et j'ai la certitude que des crdits sont mme encore
donns par des maisons de Londres sur des ngociants d'Amsterdam pour
des achats considrables de beurre dans la province de Frise, o il est
plus facile que sur tout autre point d'chapper  la surveillance des
troupes.

Dans un tel tat de choses, peut-tre jugerez-vous, monsieur le
gnral, devoir charger une personne investie de toute votre confiance
de se rendre  la Haye pour m'y faire connatre vos intentions et
prparer, de concert avec elle, les instructions dfinitives des agents,
tant civils que militaires, tablis sur les ctes.


LE MINISTRE DE LA GUERRE  MARMONT.

    Paris, le 11 novembre 1804.

Son Excellence le ministre de la marine m'a prvenu, gnral, que,
d'aprs la demande que vous en avez faite, il avait donn des ordres
pour faire stationner,  l'embouchure de la Meuse, les deux bricks le
_Phaton_ et le _Voltigeur_,  l'effet d'empcher les communications et
la contrebande qui ont lieu entre la Hollande et l'Angleterre.

Le ministre de la marine m'annonce en mme temps que, si ces deux
btiments vous paraissaient insuffisants pour le service auquel ils sont
affects, il ferait en sorte d'y destiner en outre quelques canonnires
ou bateaux canonniers.


LE MINISTRE DE LA GUERRE  MARMONT.

    Paris, le 11 novembre 1804.

Je vous adresse, gnral, les lettres de Sa Majest Impriale, qui vous
appellent  assister  la crmonie de son couronnement et du sacre, qui
aura lieu le 2 dcembre.

L'intention de l'Empereur tant que l'un des gnraux de division et
deux des gnraux de brigade employs  l'arme franaise en Batavie
viennent assister  cette auguste crmonie, vous voudrez bien dsigner
ces gnraux  votre choix, leur faire tenir les lettres ci-jointes qui
leur sont destines, et me faire connatre, par le retour de mon
courrier, les noms de ceux que vous aurez choisis.

Vous remettrez, pendant votre absence, le commandement de l'arme au
gnral de division Vignole, auquel vous laisserez les instructions que
vous jugerez tre ncessaires.


M. DE SMONVILLE  MARMONT.

    La Haye, le 8 dcembre 1804.

Mon cher gnral, votre courrier m'a remis, avant hier soir, la lettre
que vous m'avez fait l'honneur de m'crire; le gnral Vignole a reu la
sienne quelques heures aprs, et est accouru de suite. Pendant qu'il est
chez Peyman, je commence  m'entretenir avec vous. Je veux rpondre 
votre confiance en vous exposant ce que je sais des causes de ce qui se
passe ici, les effets qui en sont rsults et que je crois qui en
rsulteront, et enfin les remdes qui me semblent appropris aux maux
que ce damn de gouvernement semble s'efforcer d'attirer sur son pays.

Votre arme l'occupe: votre gloire est intresse maintenant  la
tranquillit intrieure, comme elle le sera un jour  l'expdition: j'en
conclus que, fuss-je un peu verbeux, vous ne m'en saurez point mauvais
gr.

Ces gens-ci ne sont point simplement des fous: ce sont des poltrons
rvolts qui perdent toute mesure; et qui cherchent un clat pour venger
leur orgueil humili.

Au retour de Cologne, M. Schimmelpenning a fait connatre les
intentions de l'Empereur sur les choses (on ne pouvait s'en dispenser);
peut-tre et-il t prudent d'attendre  se prononcer sur les personnes
l'instant o elles seraient prives d'un reste de pouvoir.

Lors de la premire confrence de M. Schimmelpenning, la stupeur a
command l'obissance. D'ailleurs, chacun tait incertain si le collgue
 ct duquel il tait assis n'obirait point, s'il n'avait point son
march fait pour rester en place ou en prendre une autre: on a donc
donn tous les pouvoirs  M. Schimmelpenning pour cder aux volonts de
Sa Majest Impriale.

Mais peu  peu le gouvernement est revenu de son tonnement; on s'est
expliqu, chaque membre s'est assur que la disgrce atteindrait  peu
prs l'universalit des membres.

La premire rsolution avait t d'obir; la seconde fut de laisser
faire; la troisime, d'adopter petit  petit les dispositions propres 
se faire proscrire plutt que chasser, parce que la proscription est
accompagne de quelque renomme, et que la honte, au contraire, est la
compagne fidle de ceux qui souffrent qu'on les mette  la porte sans
mot dire.

C'est ainsi, mon cher gnral, que le gouvernement s'est successivement
mont  ce point de dmence o vous le voyez aujourd'hui. Les dlais qui
se sont couls, la maladie de Schimmelpenning, le retard du
couronnement, ceux que l'on prvoit encore pour son retour, tout a
merveilleusement servi cette marche. Elle a t celle de tous les corps
constitus  qui on a laiss le temps de se reconnatre avant d'excuter
leur destruction prononce; et, ainsi que je le mandais au ministre, on
peut reconnatre l ce qu'ont fait, il y a douze ans, le clerg, les
parlements, la noblesse, et les plus petits bailliages de province.

Depuis trois semaines je m'aperois de ces progrs, et j'ai crit 
diffrentes reprises au ministre pour presser de tous mes moyens le
retour de M. Schimmelpenning. Cependant, lorsque le fameux arrt
dsorganisateur a paru, j'tais encore bien loin de le craindre, et en
voici les raisons: si je ne les disais pas, vous penseriez que
l'ambassadeur n'est qu'un sot, et je ne veux point vous laisser cette
ide.

Le fait est que j'avais meilleure opinion du caractre de Peyman, et
que je lui supposais un peu plus d'nergie.

Je pensais donc qu'il agirait  votre gard comme le sous-secrtaire
Boscha avait agi avec moi pour les affaires trangres.

Lorsque ce dernier s'est aperu que son gouvernement entrait en dlire,
il a pris la rsolution de supprimer toutes les paperasses,
protestations, arrts qui devaient m'tre remis. Il s'est born  les
adresser  l'ambassadeur Schimmelpenning, d'abord officiellement, puis
avec des lettres confidentielles, qui le prvenaient qu'usage n'en avait
point t fait, et que, l'envoi n'tant que pour la forme, M.
Schimmelpenning devait seulement en prendre lecture pour juger l'tat du
pays et la ncessit de son prompt retour.

Cette conduite de Boscha fait honneur  ses bonnes intentions, surtout
dans la position secondaire o il est plac. Je devais penser que Peyman
en adopterait une semblable, ou que, en qualit de ministre, il la
porterait plus loin et refuserait l'obissance en offrant sa dmission.
La seule menace et empch une pareille dlibration.

Quel a t mon tonnement lorsque j'ai appris que l'arrt tenu secret
par Boscha devait tre expdi le matin par Peyman! J'ai couru chez lui:
la sottise tait faite. J'ai demand alors l'arrt  Boscha, et me suis
empress de l'envoyer  Paris par courrier, en priant le ministre de me
transmettre ses ordres; car, en pareille matire, il me semblait que
nulle rponse officielle n'tait assez forte, et qu'on devait garder le
silence ou dclarer au gouvernement qu'il tait en hostilit, et
qu'ainsi on allait les commencer.

Ma dpche, expdie par un courrier de Boscha, porteur des mmes
nouvelles  M. Schimmelpenning, a d arriver  Paris le jour o vous me
faisiez l'honneur de m'crire.

Tels sont, mon cher gnral, les antcdents dont je voulais vous
rendre compte et les causes de ce qui s'est pass.

Quels que soient leurs effets, il vous importait de les connatre en
dtail, et vous en tirerez la consquence que, si le changement arrt
dans la pense de l'Empereur tait ncessaire  Cologne, il est devenu
indispensable du moment que le projet a t connu, et qu'aujourd'hui il
ne saurait tre trop prompt.

Que fera le gouvernement? Je n'oserais encore vous le dire. Nous venons
de le provoquer, le gnral Vignole et moi, aprs une confrence avec
Peyman; aprs avoir fait agir Boscha de son mieux auprs de ces entts.
Nous nous sommes runis chez le prsident avec deux de ses collgues.
L, les bonnes raisons ne nous ont point manqu pour confondre leur
absurdit. Nous nous sommes annoncs comme des hommes mus par le seul
intrt du pays o nous exercions de grandes fonctions, aucun motif
personnel ne pouvant dicter nos instances, puisque, consentement btard
ou refus, la volont de l'Empereur n'en sera pas moins excute.--On
s'est retir pour dlibrer; nous ne pouvons vous dire encore quel sera
le rsultat, et je vous cris en l'attendant, afin de ne point retarder
le dpart de votre courrier.

En tout tat de cause, le gouvernement s'adressera directement 
l'Empereur.  cela nous n'avions aucune objection  faire, et nous ne
nous y sommes point opposs.

Mais, provisoirement, les troupes bataves auront-elles l'ordre d'obir?
Voil ce qui est en dlibration.

Leur grande majorit, ainsi que vous le savez, ne demande pas mieux que
de renverser le gouvernement. Ainsi vous n'avez rien  craindre pour la
tranquillit publique sur le rsultat des ordres qu'on pourrait leur
donner. Mais cette disposition  l'insubordination, tout avantageuse
qu'elle soit  notre cause, n'en est pas moins un mal, et je prfre,
sous tous les rapports, que l'obstination du gouvernement ne les place
point dans cette position.

Si cependant elle se ralisait, je vous supplierais, mon cher gnral,
d'acclrer de tout votre pouvoir les dcisions de Sa Majest
relativement  l'organisation dfinitive de ce pays, car, si une mesure
violente, comme l'occupation militaire de la Haye et le brusque renvoi
du gouvernement, devait avoir lieu, ncessit serait qu'il ft
immdiatement remplac. Tous les interrgnes sont funestes, et l'on ne
peut prvoir les terribles rsultats de celui-ci dans un pays artificiel
qui ne subsiste que par une surveillance de toutes les heures.

Le temps ncessaire pour cette organisation peut tre court si elle
succde  une organisation existante; mais, dans la supposition d'une
cessation absolue de pouvoirs, l'autorit mme de Sa Majest Impriale
serait entrave par une multitude de difficults, toutes source des
plus grands malheurs.--Les prvoir, mon cher gnral, c'est vous mettre
 porte de les prvenir. Vous tes,  Paris, investi de la confiance de
Sa Majest; elle daigne accorder le mme sentiment  M.
Schimmelpenning.--Les vues de cet ambassadeur ne peuvent tre
contraries par la commission batave,  qui je connais peu de caractre
et  laquelle je suppose peu de crdit. Les ftes du couronnement seront
dj loin pour celui qui ne s'occupe que de la postrit. Efforcez-vous
de fixer un moment ses regards sur un pays bien-petit auprs de ses
grandes destines, mais dont l'importance commerciale est encore assez
grande pour la prosprit franaise.

Surtout veuillez, je vous supplie, prvenir Sa Majest, avant votre
dpart, sur la ncessit de profiter ici de l'installation du nouveau
gouvernement pour assurer aux Franais, dans ces contres, divers
avantages dont ils ont t privs malgr la conqute.

Veuillez ne pas oublier que, quant aux institutions, nous vivons encore
ici sous le rgime stathoudrien, et que pas une d'elles n'a t change
depuis cent trente ans.

Lorsque je me suis rendu  Paris, il y a deux ans, j'avais cru que les
approches de la paix taient le temps propre  faire dcider ces
questions politiques. Les occupations des ministres les ont empchs
d'examiner les travaux que je voulais leur soumettre sur ces divers
objets. Si nous laissons passer l'poque prsente, nous courons risque
de trouver encore des obstacles, soit de la part du gouvernement batave
aprs qu'il sera tabli, soit de la part de l'Angleterre si la paix
devait nous obliger ici  ngocier au lieu de commander.

Ces considrations sortent un peu, je le sais, de vos occupations
habituelles. Je ne vous en parlerais point si vous n'tiez que gnral
d'arme; mais vous aimez l'Empereur et votre pays; vous tes en tat de
les servir tous deux sous plus d'un rapport; et, si le gnral rejette
ces dtails, le conseiller d'tat m'entendra.

_P. S._ Ma lettre finie, mon cher gnral, je m'empresse de vous
annoncer que le gouvernement a cd; mais, pour conserver une sorte de
libert dans ses dlibrations, il a demand que je lui adressasse une
note  l'effet de lui dclarer:

1 Que c'est la volont expresse de Sa Majest.

Assurment il ne pouvait pas en douter; je le lui ai crit et dit assez
de fois.

2 Que l'arrt entrane l'insubordination de l'arme, etc., etc.

La chose tait vidente sans ma dclaration.

N'importe; je vais la faire dans des termes convenables  la dignit de
mon gouvernement, et l'arrt sera retir jusqu' la dcision de Sa
Majest, laquelle bien certainement ne l'approuvera point.

 quoi bon ces notes? direz-vous.-- trouver un moyen de dlibrer sans
avoir l'air de cder  la lettre dans laquelle vous parlez de votre
voyage  la Haye avec une _assistance convenable_.

C'est cette menace d'assistance qui a produit son effet; mais on ne
veut point l'avoir vue, et on demande note officielle  l'ambassadeur.


M. DE SMONVILLE  MARMONT.

    La Haye, le 13 dcembre 1804.

Mon cher gnral, lorsque la lettre que vous m'avez fait l'honneur de
m'crire m'est parvenue, j'tais dj inform, par le gnral Vignole,
qui m'avait envoy son aide de camp Meynadier, du mcontentement de
l'Empereur et de sa rsolution d'exiger le rapport de l'indcent arrt
du 23 novembre dernier.

Je vous avais marqu que le gouvernement batave, en se dterminant 
suspendre son excution, s'tait propos d'adresser des reprsentations
 Sa Majest Impriale. Quelques gens sages sont parvenus  le faire
renoncer  ce projet, qui ne pouvait avoir aucun bon rsultat; et,
lorsque M. Meynadier est arriv, j'ai promptement obtenu, par le
concours des mmes personnes, la rvocation formelle de l'arrt. Elle
vient de m'tre officiellement annonce par le sous-secrtaire d'tat
pour les affaires trangres, et le gnral Vignole pourra, dans son
ordre du jour de demain, donner  cette rtractation toute la publicit
que vous avez juge convenable.

Je n'ai eu nul besoin d'employer de nouvelles menaces pour
l'obtenir.--On n'tait point encore revenu de l'effroi caus par votre
lettre au ministre Peyman, et, si j'eusse reu du ministre des relations
extrieures l'ordre d'exiger le renvoi des plus mutins, dans le cas o
l'arrt ne serait pas rvoqu, ils ne se seraient pas montrs plus
soumis. Ces gens-ci ne rsistent jamais qu' demi; ils deviennent
souples ds qu'on se montre prt  excuter la menace.--C'est une
observation que j'ai eu occasion de renouveler mille fois depuis cinq
ans.

J'ai crit  Paris le 8 frimaire, et, le 10, j'exposais la situation,
des choses et des esprits, et demandais des ordres.--Peut-tre ne
s'est-on pas press de les expdier, parce que je rpondais du maintien
de la tranquillit. Le 18, j'ai marqu que le gouvernement s'tait
amend.--Tout cela est arriv  Paris avant, pendant ou depuis l'poque
 laquelle vous criviez. N'ayant rien reu du ministre des relations
extrieures, je suppose que M. Schimmelpenning, dont l'opinion est
extrmement prononce en notre faveur, et qui a expdi un courrier 
cet effet le samedi, aura obtenu qu'on attendt la rponse du vtre.

Nous ne serions pas exposs  de telles incartades de la part du
gouvernement, si l'on avait adopt la mesure que j'ai propose avec les
plus vives instances dans les premiers moments de la dclaration de
guerre. J'avais dsir qu'on m'autorist  faire concentrer, dans une
commission de deux ou trois membres dsigns par nous dans le
gouvernement, la direction de toutes les affaires relatives  l'arme, 
la marine et  la dfense. La troupe du gouvernement se serait alors
trouve rduite  dlibrer  volont sur les matires d'intrieur qui
eussent t sans intrt pour nous.--J'ai mme joint  ce projet un
travail par lequel j'ai dmontr  M. de Talleyrand que, dans un espace
de cent vingt ans, l'Angleterre, durant son alliance, avait exig  peu
prs les mmes choses, son ambassadeur ayant droit de prsence aux
sances du conseil d'tat; les circonstances taient les mmes: nous
pouvions tablir la parit.

Mon opinion n'a pas t suivie.--Le gouvernement fit des protestations
sans nombre  Bruxelles. Sa Majest me fit l'honneur de me demander,
aprs les avoir reues, si je croyais qu'on tiendrait ses engagements:
je n'hsitai point  lui rpondre que la chose tait mme impossible en
vertu de l'organisation vicieuse. Alors elle me dit qu'elle tait
cependant dtermine  en essayer et  attendre au mois de dcembre
avant de prendre un parti.--Un an s'est coul; vous voyez comme nous
l'avons pass  remorquer cette mauvaise galre qui fait eau de toutes
parts. Si les circonstances politiques avaient permis  Sa Majest de
prendre plus tt une dlibration, nous aurions vit au gouvernement
bien des fautes, au pays bien des malheurs,  vous bien de l'ennui, et
 moi bien du tourment.


M. DE SMONVILLE  MARMONT.

    La Haye, le 15 dcembre 1804.

Mon cher gnral, ne voulant point retarder le dpart du courrier, je
ne prends, aprs avoir rendu compte au ministre, que le temps ncessaire
pour vous prvenir que tout est termin ici, et, j'espre,  votre
satisfaction. Les quatre membres dsigns se retirent du gouvernement et
ne prendront plus aucune part, ni directe ni indirecte,  ses
dlibrations, jusqu' l'installation du nouveau. Quant au fameux
arrt, vous avez dj t prvenu, par ma correspondance, qu'il avait
t totalement et publiquement rtract la veille du jour que j'ai reu
les ordres de Sa Majest. Je me flatte donc de vous revoir bientt ici,
sans que vous ayez besoin d'y dvelopper aucune force active pour faire
excuter les ordres de notre gouvernement. Tout est rentr dans le
calme, et bientt ceci ne sera plus que la matire des conversations de
quelques oisifs de la Haye ou d'Amsterdam. J'attends avec impatience
l'instant de votre retour pour vous renouveler l'assurance de mes
sentiments d'amiti et de haute considration.


BERTHIER  MARMONT.

    Paris, le 26 janvier 1805.

Je vous prviens, gnral, que l'intention de l'Empereur est que vous
vous rendiez, le plus promptement possible,  la tte de votre arme.

J'annule toute autorisation, cong ou permission donns aux officiers
employs  l'arme franaise en Hollande; en consquence, donnez-leur
vos ordres pour qu'ils aient  rejoindre sur-le-champ, leur poste
respectif.

Vous devez vous prsenter ce soir ou demain matin chez l'Empereur pour
prendre cong de lui.

Si Sa Majest ne juge pas devoir vous entretenir de vos instructions,
vous les recevrez par la voie de ses ministres quand vous serez  votre
poste.

Le prochain dpart de l'expdition du Texel vous fera sentir la
ncessit de faire rejoindre promptement tous vos gnraux.


BERTHIER  MARMONT.

    Boulogne, le 3 aot 1805

Je vous prviens, gnral, que l'Empereur vient d'arriver  son
quartier gnral du Pont-de-Brique, prs Boulogne, et que Sa Majest a
pris le commandement, en personne, de ses armes.

Sa Majest me charge de vous demander si votre arme est embarque et
si votre escadre a fait la sortie qui lui avait t ordonne.

Faites-moi connatre tous les jours la reconnaissance que l'on peut
avoir faite des btiments ennemis qui se trouvent devant le Texel et
devant Helvotsluys; envoyez-moi exactement vos tats de situation, et
enfin des nouvelles que vous pouvez avoir des ennemis, et dpchez-moi
des courriers quand cela sera ncessaire. Toutes les nouvelles
deviennent du plus grand intrt pour l'Empereur. Ne ngligez donc aucun
moyen, gnral, pour m'instruire de tout ce qu'il y aurait de nouveau.


BERTHIER  MARMONT.

    Boulogne, le 8 aot 1805.

Je vous envoie, mon cher Marmont, l'ordre du jour de l'arme des ctes
de l'Ocan, qui vous fera connatre les dtails du combat qui a eu lieu
le 3 thermidor.

Si l'escadre de l'amiral Villeneuve n'avait pas t contrarie douze
jours par les vents, tous les projets de l'Empereur russissaient; mais
ce qui est diffr de quelques jours n'en sera que plus dcisif.

Je vous renouvelle, mon cher Marmont, l'assurance de mon amiti.

Soyez exact  envoyer  l'Empereur toutes les nouvelles que vous
pourriez avoir des Anglais en mer, et de l'Angleterre.


BERTHIER  MARMONT.

    Boulogne, le 23 aot 1805.

Je vous prviens, gnral, que l'escadre de l'Empereur est partie du
Frol le 26 thermidor avec l'escadre espagnole. Si ces escadres
combines arrivent dans la Manche, l'Empereur fait de suite l'expdition
d'Angleterre; mais, si, par des circonstances de vents contraires, ou
enfin par le peu d'audace de nos amiraux, elles ne peuvent se rendre
dans la Manche, l'Empereur et roi ajournera l'expdition  une autre
anne, parce qu'elle n'est plus possible. Mais je dois vous prvenir
que, dans la situation actuelle o s'est place l'Europe, l'Empereur
sera oblig de dissoudre les rassemblements que l'Autriche fait dans le
Tyrol avant de faire l'expdition en Angleterre. Dans ce cas,
l'intention de Sa Majest est que, _vingt-quatre heures aprs que vous
aurez reu un nouvel ordre de moi_, vous puissiez dbarquer, et, sous le
prtexte de vous mettre en marche pour prendre vos cantonnements, vous
gagniez plusieurs jours de marche sans qu'on sache ce que vous voudrez
faire; mais, dans le fait, vous devez gagner Mayence.

L'intention de l'Empereur est que, par le retour de mon courrier, que
vous retiendrez le moins de temps possible, vous me fassiez connatre
comment sera compos votre corps; Sa Majest dsire qu'il reste fort de
vingt mille hommes; que vous emmeniez avec vous le plus d'attelage qu'il
vous sera possible.

Envoyez-moi galement les dispositions que vous comptez faire pour le
reste de vos troupes. La saison est trop avance et l'hiver est trop
prochain pour rien craindre des Anglais, et au printemps vous serez de
retour avec votre arme en Hollande. Il suffit que les frontires soient
gardes.

Je vous recommande sur tout cela le secret le plus impntrable; car,
si le cas arrive, l'Empereur veut se trouver dans le coeur de
l'Allemagne avec trois cent mille hommes sans qu'on s'en doute.


BERTHIER  MARMONT.

    Boulogne, le 28 aot 1805.

Je vous ai fait connatre, gnral, par une dpche date
d'aujourd'hui, que l'intention de Sa Majest l'Empereur et roi est que
vous vous mettiez en marche avec le corps d'arme que vous commandez
pour vous rendre  Mayence.

Faites toutes vos dispositions pour ce mouvement, qui devra s'oprer
successivement par division.

Runissez de suite vos trois divisions  Alckmaer et faites partir la
premire sous les ordres du gnral Boudet, le 15 fructidor.

Vous ferez partir la seconde, commande par le gnral Grouchy, le
lendemain.

Et la troisime division, compose de troupes bataves, sous les ordres
du gnral Dumonceau, le ...

Vous ferez mettre en mouvement, le ... vos troupes d'artillerie et du
gnie, le 8e rgiment de chasseurs et le 6e rgiment de hussards, et
gnralement tout le reste du corps d'arme que vous commandez. Vous
aurez soin de faire rentrer  leurs corps tous les dtachements, avant
le dpart.

Les divisions doivent partir avec armes et bagages, et compltement
organises. Chaque division doit marcher ensemble et militairement en
ordre de guerre. Chaque officier doit tre  son poste.

Je joins ici un itinraire pour chacune de vos divisions, et un
itinraire gnral qui les comprend toutes.

J'ai fix un sjour  Cologne; cependant vous pourrez le supprimer si
vous jugez pouvoir le faire sans trop fatiguer les troupes.

Vous ferez connatre aux gnraux commandant les divisions que
l'intention expresse de Sa Majest est qu'ils prennent toutes les
prcautions ncessaires pour empcher la dsertion, ainsi que pour
maintenir la discipline la plus exacte en route.

Ils doivent avoir le plus grand soin d'envoyer  l'avance des officiers
d'tat-major pour prparer leurs cantonnements, et un commissaire des
guerres pour faire assurer les subsistances.

Recommandez-leur aussi d'viter aux troupes toute fatigue inutile, en
ne faisant arriver dans le chef-lieu d'tape que les corps qui devront
y loger, et en envoyant les autres dans leur cantonnement respectif par
le chemin le plus court. De mme au dpart, la division ne doit se
runir que dans le cantonnement le plus avanc sur la route qu'on a 
faire dans la journe.

Vous rglerez de la manire que vous jugerez la plus utile au service
la marche de votre tat-major gnral.

Je donne avis du passage du corps d'arme que vous commandez dans les
vingt-cinquime et vingt-sixime divisions militaires qu'il doit
parcourir, afin qu'il soit pris des mesures pour assurer le service dans
toutes ses parties.

Instruisez-moi, gnral, des dispositions que vous aurez faites pour
l'excution de ce mouvement.

_P.S._ Vous pouvez changer ce que vous voulez pour remplir les
dispositions de votre mutation particulire.




LIVRE HUITIME

1805

SOMMAIRE.--L'arme dirige sur Mayence.--Le capitaine Leclerc et
l'lecteur de Bavire.--Arrive  Wurtzbourg.--Le territoire
d'Anspach.--L'arme autrichienne.--Dtails.--Mack.--L'esprit et le
caractre.--Disposition de l'arme.--Obstination de Mack.--Combat de
Wertingen: Lannes et Murat.--Ney au pont de Gunzbourg.--L'Empereur 
Augsbourg.--Position de Pfuld.--L'ennemi cern.--L'archiduc
Ferdinand.--Description de la place d'Ulm.--Les nouvelles
fourches.--Valeur compare des troupes franaises et
trangres.--L'arme sur l'Inn.--Marmont dirig sur Lambach, sur
Steyer.--Une partie de l'arme sur la rive gauche du Danube, 
Passau.--Combat d'Amstetten.--Mortier  Drrenstein.--Marmont  Leoben
 la rencontre de l'arme de l'archiduc Charles.--Bataille de Caldiero:
Massna contre l'archiduc.--Marche de Marmont en Styrie.--Le capitaine
Onakten.--Le capitaine Testot-Ferry: brillant fait
d'armes.--Incertitudes sur la direction de l'archiduc Charles.--Marmont
prend position  Gratz.--Scurit de l'Empereur  l'gard de l'archiduc
Charles.--Le hasard, la bravoure, la prsence d'esprit, et le pont du
Thabor: Lannes et Murat.--La surprise du pont dcide la direction de la
campagne.--Bataille d'Austerlitz.--Les sacs russes.--Retraite de Marmont
sur Vienne.--L'armistice.


Le 5 fructidor (24 aot) le marchal Berthier, major gnral de l'arme,
m'crivit pour me prvenir de tout disposer pour dbarquer mon corps,
les vnements de l'escadre de l'amiral Villeneuve devant faire
probablement ajourner l'expdition d'Angleterre tandis que le mouvement
des Autrichiens, qui avaient pass l'Inn, nous appellerait en Allemagne.

Le 10 (29), je reus l'ordre de dbarquer et de me mettre en route sur
Mayence; et, le 12 (31), toutes mes troupes, artillerie, cavalerie,
matriel, personnel et chevaux, taient en plein mouvement pour ma
nouvelle destination.

Mon corps d'arme se composait de vingt-cinq bataillons, savoir: treize
franais et douze bataves; de onze escadrons, sept franais et quatre
bataves; quarante pices de canon, le tout faisant vingt et un mille
cinq cents hommes et trois mille chevaux. Il formait trois divisions,
deux franaises, la deuxime complte par un rgiment batave, et une
hollandaise; les deux premires commandes par les gnraux Boudet et
Grouchy, et la troisime par le gnral Dumonceau.

Je reus l'ordre d'assurer la conservation de l'escadre et de la flotte
de transport, et de pourvoir  la dfense de la Hollande. J'y laissai,
pour cet objet, quatorze mille hommes convenablement rpartis.

Le major gnral me prescrivit de me rendre en poste  Mayence, aussitt
aprs avoir tout dispos et mis mes troupes en mouvement; de prendre le
commandement de cette place, et de donner tous les ordres ncessaires 
son armement et aux travaux  faire  Cassel; d'entrer en communication
avec le marchal Bernadotte, en marche pour se rendre  Wurtzbourg; de
chercher  connatre le mouvement des Autrichiens sur le Danube, et tout
ce qui se passait en Allemagne; enfin de mettre, autant que possible, la
frontire en tat de dfense, et de tenir au courant l'Empereur de tout
ce que j'apprendrais d'important.

Tous les corps d'arme partirent simultanment, se dirigeant ainsi sur
le Rhin. L'arme des ctes prit le nom de grande arme, et fut divise
en sept corps, qui prirent les numros suivants:

L'arme de Hanovre, commande par le marchal Bernadotte, prit le numro
un; mon corps d'arme le numro deux; le camp de Bruges, command par le
marchal Davoust, le numro trois; le camp de Boulogne, command par le
marchal Soult, le numro quatre; le corps compos de rserves de
grenadiers, command par le marchal Lannes, le numro cinq; le camp de
Montreuil, command par le marchal Ney, le numro six; enfin le corps
d'embarquement, qui tait en Bretagne, et command par le marchal
Augereau, le numro sept.

Ainsi six corps d'arme, faisant environ cent soixante-dix mille hommes,
se trouvrent, en peu de jours, runis, manoeuvrant dans le mme systme
et pouvant se mettre en ligne.

Cette arme, la plus belle qu'on ait jamais vue, tait moins redoutable
encore par le nombre de ses soldats que par leur nature: presque tous
avaient fait la guerre et remport des victoires. Il y avait un reste du
mouvement et de l'exaltation des campagnes de la Rvolution; mais ce
mouvement tait rgularis; depuis le chef suprme, les chefs de corps
d'arme, et les commandants des divisions jusqu'aux simples officiers et
aux soldats, tout le monde tait aguerri. Le sjour de dix huit mois
dans de beaux camps avait donn une instruction, un ensemble qui n'a
jamais exist depuis au mme degr, et une confiance sans bornes. Cette
arme tait probablement la meilleure et la plus redoutable qu'aient vue
les temps modernes.

 mon arrive  Mayence, je me mis en rapport avec nos divers ministres
et rsidents. J'envoyai le capitaine Leclerc, un de mes aides de camp,
auprs de l'lecteur de Bavire,  Wurtzbourg, pour lui annoncer ma
prochaine arrive et le rassurer. Ce prince, effray de sa position,
avait si peur de se compromettre, que, n'osant pas le recevoir comme
officier franais, au milieu des espions dont il tait entour, il lui
fit dire de venir en redingote chez lui, en s'annonant comme un
marchand de dentelles. Cet officier, trs-spirituel et trs-distingu,
qui, bien des annes aprs, est mort des suites de ses blessures reues
 la bataille de Salamanque, lui annona mon prochain passage du Rhin
avec trente mille hommes, nombre exagr de prs de moiti; l'lecteur
trouva ce secours bien faible, et demanda combien de monde amenait
Bernadotte. Ce marchal avait seize mille hommes; Leclerc lui en donna
vingt-cinq mille. Alors l'lecteur se crut perdu; il ne parlait que de
la force des Autrichiens, de leur arme immense. En peu de temps il put
tre convaincu qu'il ne nous fallait pas autant de monde qu'il croyait
pour obtenir la victoire.

Mes troupes arrives  Mayence, le passage du Rhin s'opra aussitt, et,
le deuxime jour complmentaire (20 septembre) je quittai cette ville
pour me rendre  Wurtzbourg.

Le prince de Hesse-Darmstadt avait d runir quatre mille hommes de ses
troupes  mon corps, et de nombreux moyens de transport; mais il manqua
de parole et diffra l'excution. Le prince de Nassau fut plus exact.
L'avenir n'tait pas suffisamment clair aux yeux de ces petits princes;
et ceux qui pouvaient gagner du temps avant de se dclarer hautement ne
ngligrent rien pour y parvenir. Ainsi les secours promis et annoncs
se rduisirent  peu de chose.

Un mois plus tard tout le monde tait  nos pieds et ne parlait que de
dvouement.

Pendant mon mouvement sur Wurtzbourg, le troisime corps passait le
Rhin, le 4,  Manheim, le quatrime  Spire, le sixime en face de
Durlach, le cinquime  Kehl.

Le premier corps, aprs avoir opr sa jonction  Wurtzbourg avec le
deuxime, marcha par Anspach pour se porter sur le Danube: les troupes
bavaroises se runirent  lui. Mon corps, le deuxime, marcha
paralllement  peu de distance et passa par Rotenbourg, Treuslingen,
Pappenheim, Eichstadt et Neubourg. Le troisime, en communication avec
moi, passa par Heidelberg et Dinkelsbhl, et vint  Neubourg; le
quatrime par Heilbronn, Hall, Rosenberg, Nordlingen et Goppingen; le
cinquime par Louisbourg, Stuttgard, Esslingen. Tout cet admirable
mouvement stratgique tant effectu, le 16, l'arme se trouvait sur le
flanc et les derrires de l'ennemi,  six lieues du Danube.

Les premier, deuxime et troisime corps avaient viol le territoire
prussien compris dans la ligne de neutralit; les autorits prussiennes
firent des protestations, sans opposer aucun obstacle; mais le roi de
Prusse, qui avait rsolu de conserver une exacte neutralit et de la
faire respecter, se dcida, ds ce moment,  se joindre  nos ennemis.
La bataille d'Austerlitz et les vnements qui suivirent en suspendirent
momentanment les effets.

Les dtails des circonstances qui changrent les dispositions du roi de
Prusse sont venus plus tard  ma connaissance; et, comme ils sont
authentiques et que je les tiens de la bouche mme du prince de
Metternich, ils mritent d'tre consigns ici.

Le roi avait formellement annonc son intention de rester neutre; mais
l'empereur Alexandre, qui comptait sur la faiblesse du roi et sur les
auxiliaires qu'il avait  cette cour, ne doutait pas de parvenir 
l'entraner; aussi dirigea-t-il sans hsiter des colonnes sur la Pologne
prussienne, qu'elles devaient traverser pour entrer sur le territoire
autrichien. Le prince Dolgorouki, aide de camp de l'empereur de Russie
et un de ses faiseurs, fut envoy  Berlin pour annoncer au roi que les
troupes russes entreraient tel jour sur le territoire prussien. Le comte
Alopeus, ministre de Russie  Berlin, conduisit aussitt Dolgorouki 
l'audience du roi, pour lui faire cette communication. Il tait
accompagn du comte de Metternich, ministre d'Autriche. Le roi rpondit
avec emportement, et dclara que l'oubli de ses droits et cette insulte
le forceraient  se jeter dans les bras des Franais; il dit au premier
(Dolgorouki) que le seul remde tait de repartir immdiatement pour
arrter les colonnes russes avant leur entre sur le territoire
prussien, ce qui tait, faute de temps,  peu prs impossible. Cette
orageuse confrence tirait  sa fin et tout semblait sans remde, quand
on gratta  la porte du roi: un ministre entre et apporte le rapport
officiel de la marche des troupes franaises et de leur entre sur le
territoire d'Anspach.

Le roi se calma sur-le-champ et dit au prince Dolgorouki: Ds ce
moment, mes rsolutions sont changes, et dsormais je deviens l'alli
de l'empereur de Russie et de l'empereur d'Autriche. Et il est rest
fidle  ce parti, que l'honneur lui commandait de suivre, mais qui
d'abord a t si funeste pour lui.

Telles sont les circonstances de cette crise. La rsolution de la Prusse
fut la consquence de ce mpris du droit des gens dont Napolon se
rendit souvent coupable quand il se croyait le plus fort. En respectant
le territoire prussien, et la chose lui tait facile, Napolon avait un
alli au lieu d'un ardent ennemi.

Pendant ce temps, l'Autriche avait runi son arme d'Allemagne  Ulm,
noeud des routes d'o on peut se porter dans plusieurs directions, et
bon point stratgique. Une partie de l'arme occupait les dbouchs de
la fort Noire, et voyait pour ainsi dire la valle du Rhin. L'arme
autrichienne, dj forte de soixante-dix mille hommes, tait destine 
tre renforce par l'arme russe en marche, mais encore loigne. Cette
combinaison avait fait jeter en Italie la plus grande partie des forces
autrichiennes, et l'archiduc Charles, qui les commandait, runissait
sous ses ordres cent vingt mille combattants.

L'archiduc Ferdinand commandait nominalement l'arme d'Allemagne; le
gnral Mack avait le pouvoir positif. Cet arrangement rappelait les
dispositions faites du temps de Louis XIV, et toujours funestes. Il
porta les mmes fruits en cette circonstance: et il en sera constamment
de mme. Il est contre la nature des choses de multiplier inutilement
les rouages du commandement; d'affaiblir l'autorit en la divisant; de
rendre l'obissance incertaine en donnant  l'un le pouvoir,  l'autre
les honneurs; en admettant des conseils, des discussions, le concours de
plusieurs personnes, l o il ne peut et doit y avoir qu'une tte, un
bras, une volont. Il faut bien choisir le chef, l'investir de pouvoir
et de confiance, lui donner la gloire du succs avec la responsabilit
tout entire des vnements, et s'abandonner  son gnie et  sa
fortune.

L'organisation autrichienne tait donc mauvaise; le choix de Mack, de
plus, tait malheureux: dj cet officier gnral avait vu fondre entre
ses mains, sans combattre, l'arme napolitaine dans la prcdente
guerre; mais on avait mis cet vnement sur le compte des soldats
napolitains, et leur rputation donnait beau jeu  ses partisans pour le
dfendre. Mais Mack, homme incomplet, d'une imagination vive et d'un
caractre faible, tait peu propre au commandement: une proportion
inverse des facults est ncessaire pour occuper convenablement ce poste
lev.

Le caractre doit dominer l'esprit, car il vaut mieux excuter avec
vigueur ce qu'on a projet avec plus ou moins de talent que de se perdre
dans des conceptions toujours nouvelles, et d'excuter faiblement et
d'une manire incertaine des projets habilement conus. Cette manire
d'oprer enlve ncessairement les chances favorables et prsente 
l'ennemi des occasions faciles  saisir au milieu d'une espce de chaos
amenant presque toujours une catastrophe. Mack aurait pu tre un bon
instrument entre les mains d'un gnral habile; mais, devenu chef, il
perdit le sens et le jugement ds que la fortune lui fut contraire.

Notre mouvement fut ignor par Mack, ou il n'en eut qu'une faible ide.
Cependant il lui tait facile de faire explorer l'Allemagne par ses
officiers. Il ne voulut croire  notre marche qu'au moment o il tait
trop tard pour s'y opposer; et, quand la crise arriva, il ne sut pas, 
force d'nergie, rparer ses fautes et sauver au moins une portion de
son arme. La seule chose raisonnable, dans tout ce dsastre, fut tente
par l'archiduc Ferdinand, et contre la volont formelle de Mack.

Le 16 vendmiaire (8 octobre), toute l'arme tait en ligne, et place
de la manire suivante: le premier et le deuxime corps  Eichstadt, le
troisime  Monheim, le quatrime  Goppingen, le cinquime  Neresheim;
et le sixime, le 15  Heidenheim.

L'obstination de Mack  garder sa position venait de l'exemple que lui
avait donn le gnral Kray en 1796. Mais il n'y avait aucune similitude
dans les deux situations: Moreau n'avait pas franchi l'Iller, et Jourdan
n'avait pas dpass Bamberg, o il avait t battu. Dans une situation
semblable, Ulm tait le noeud naturel des armes autrichiennes. Ici il
en tait tout autrement: des ttes de colonne s'taient montres 
dessein vers Stuttgard, pour masquer le mouvement gnral qui s'oprait
sur le flanc et les derrires de l'arme autrichienne.

L'arrive de toute l'arme franaise aux points indiqus fit sentir
enfin au gnral Mack la ncessit de changer ses dispositions. Soit
qu'il se rsolt  effectuer sa retraite, soit qu'il s'abandonnt 
l'trange ide de dfendre l'espace, compris entre l'Iller, le Danube et
le Lech jusqu' l'arrive des Russes, il fallait garder le Danube,
depuis Donauwerth jusqu' Ulm, et tenir en force Donauwerth, ainsi que
les points intermdiaires, tels que Gunzbourg. En consquence, il donna
l'ordre  une rserve de douze bataillons de grenadiers et du rgiment
de cuirassiers du duc Albert, commande par le gnral Auffenberg, et
qui venait du Tyrol, de se porter,  marches forces, sur Donauwerth.
Mais, sur ces entrefaites, Murat avait pass le Danube  Donauwerth mme
avec une nombreuse cavalerie. Soutenu par le cinquime corps de Lannes,
il rencontra cette colonne  Wertingen, l'attaqua avec vigueur et
l'enveloppa. Elle fut disperse, prise ou dtruite. Les dbris de
l'infanterie se jetrent dans les marais du Danube,  Dillingen; les
dbris de la cavalerie se sauvrent derrire le Lech.

Le gnral Mack avait rassembl la masse de ses forces autour d'Ulm. Une
partie sur la rive gauche, en vue des hauteurs d'Albeck, occupait le
couvent d'Elchingen; dix mille taient  Gunzbourg et se liaient avec
les derrires par la rive gauche.

Pendant ce temps, le marchal Ney, avec le sixime corps, occupait
Albeck, tenait en chec la partie de l'arme autrichienne place sur la
rive gauche, et couvrait ainsi le pont de Donauwerth. Soult, avec le
quatrime corps, avait pass  Donauwerth et remont le Lech sur les
deux rives, et occup Augsbourg et Friedberg.

Le premier corps et les Bavarois avaient pass le Danube  Ingolstadt,
tandis que le troisime et le deuxime, l'ayant franchi  Neubourg,
s'taient dirigs sur Aichach. Le troisime corps continua son mouvement
sur Munich  l'appui du premier. Mais, les nouvelles des Russes tant
rassurantes, je reus l'ordre, le 19 (11 octobre), de me rendre 
Augsbourg, o je m'tablis dans le magnifique faubourg Lechhausen. La
division batave fut charge d'entrer dans la ville pour y faire le
service: chose heureuse pour elle, car, si elle m'avait suivi dans le
mouvement que j'excutai par une nuit obscure et des chemins de traverse
trs-difficiles, il est probable qu'elle s'y serait fondue en entier,
ainsi qu'il advint  un rgiment batave attach  ma seconde division.

Par suite de ces divers mouvements, et grce  l'incroyable et stupide
apathie de Mack, l'arme autrichienne tait entirement tourne, prise
 revers dans toutes ses lignes de retraite, depuis le Tyrol et
l'Autriche jusqu'en Bohme.

Aprs l'affaire de Wertingen, Murat et Lannes marchrent sur Ulm par la
rive droite. Mais, pendant ce temps, Ney, qui voulait prendre part aux
vnements, tomba sur le flanc de l'ennemi; et, aprs avoir chass tout
ce qu'il avait devant lui, passa le pont de Gunzbourg de vive force, mit
en droute le corps charg de le dfendre, et prit le gnral d'Aspre,
qui le commandait. Le 59e rgiment eut la gloire de franchir le pont
sous le feu de l'ennemi; mais il acheta l'honneur de ce succs par la
mort de son colonel, officier d'une grande esprance, Grard Lacue,
aide de camp de l'Empereur. Ce fait d'armes rappelait Lodi et nos beaux
jours d'Italie.

Aprs le combat de Gunzbourg, le marchal Ney donna ordre au gnral
Dupont, rest  Albeck, de resserrer davantage l'ennemi sur Ulm.
Celui-ci y marcha directement et soutint contre des forces quadruples
un combat o il fut presque toujours victorieux. Il fit  l'ennemi
autant de prisonniers qu'il avait de soldats.  la nuit il reprit sa
position d'Albeck. L'ennemi avait pris les quipages de la division, et
cette perte causa une diversion utile au gnral Dupont.

Je trouvai le quartier gnral  Augsbourg, et j'y revis l'Empereur.
Cette ouverture de campagne lui prsageait des succs qui ne tardrent
pas  se raliser, et il m'en entretint avec une grande satisfaction. Il
me parla avec indignation de la conduite de l'amiral Villeneuve et
exprima de vifs regrets des obstacles qu'il avait apports  la descente
en Angleterre. Ceux qui ne croient pas  la ralit du projet auraient
bien vite chang d'opinion s'ils l'avaient entendu en ce moment. Il me
tint ce jour-l le propos que j'ai rapport prcdemment, et qui dcle
toute sa pense sur les consquences de l'expdition d'Angleterre.

Je reus l'ordre, le 20 vendmiaire (12 octobre), de partir avec mes
deux divisions franaises, ma cavalerie et vingt-quatre bouches  feu,
pour me porter,  marches forces et par le chemin le plus direct, sur
l'Iller,  Illertiessen, en passant par Usterbach et Taimanhain, afin de
couper la route qui conduit d'Ulm  Memmingen. Je me rapprochai ensuite
d'Ulm, et relevai sur cette rive du Danube le corps de Lannes et la
cavalerie de Murat, qui, ayant continu leur mouvement et rejet
l'ennemi sur la rive gauche, repassrent le Danube et vinrent se joindre
au sixime corps, command par le marchal Ney.

Mon camp fut plac au village et  la position Pfuld, mes postes tablis
dans le petit faubourg, en face de la ville, dont le pont de
communication tait rompu. D'un autre ct, le marchal Soult, avec le
quatrime corps, aprs avoir march sur Memmingen, qui avait capitul,
et dtruit quelques corps isols dont il avait fait la rencontre,
s'tait port sur Biberach. Il gardait ainsi tous les dbouchs de la
Haute Souabe.

De quelque ct que l'ennemi voult se porter, il avait d'abord deux
corps d'arme  combattre, et ensuite presque toute l'arme.

Mais, avant l'excution entire de ces mouvements, le marchal Ney tait
rest seul sur la rive gauche et avait mme une partie de ses troupes
sur la rive droite. L'ennemi voulut tenter de s'ouvrir un passage en
marchant sur lui. L'ennemi tenait en force le pont d'Elchingen et
l'abbaye qui le domine; la possession de ce poste aurait couvert son
flanc droit et protg son mouvement projet sur Nordlingen. L'archiduc,
ayant form les vingt mille hommes de troupes qu'il conduisait en deux
divisions commandes par le gnral Werneck et le prince de
Hohenzollern, attaqua nos troupes brusquement  Albeck, les en chassa,
et rendit ainsi libre le chemin de la Bohme. Dans le mme temps, le
marchal Ney, avec la majeure partie de son corps d'arme, attaquait
l'abbaye d'Elchingen, dfendue par le gnral Laudon, et passait le pont
sous le feu de l'ennemi, tandis que, d'un autre ct, le marchal Lannes
et Murat balayaient la rive droite et foraient le corps ennemi qui s'y
trouvait  rentrer dans la place. Aussitt le chemin de retraite ouvert,
l'archiduc avait march avec sa cavalerie  tire-d'aile. L'infanterie le
suivit pesamment; mais la division Dupont, revenue de son
tourdissement, attaqua de nouveau l'ennemi, le culbuta, reprit la
position qu'elle avait perdue, et coupa ainsi en deux l'arme
autrichienne.

Mack aurait d faire combattre  outrance pour rouvrir le passage et
suivre le mouvement avec ce qui lui restait de troupes. L'archiduc,
aprs avoir attendu vainement deux jours, instruit que nous avions
rejet Mack dans la place, continua sa marche; mais dj il tait bien
tard. Murat, ds le 23 vendmiaire (15 octobre) au soir, misa sa
poursuite avec sa cavalerie et la division Dupont, joignit et attaqua
l'arrire-garde du gnral Werneck, qu'il culbuta  Langenau, prs de
Neresheim, et fit quatre  cinq mille prisonniers.

Une partie du corps de Lannes fut envoye dans la direction de
Nordlingen. L'ennemi, dont la marche tait ralentie par cinq cents
chariots, atteint, battu, cern, mit bas les armes par capitulation,
ainsi que le gnral Werneck. Le prince de Hohenzollern et l'archiduc se
sparrent de cette colonne avec deux ou trois mille chevaux qui leur
restaient et atteignirent heureusement la Bohme.

Le 23 au matin, le corps du marchal Lannes occupait Elchingen et
Albeck, et le marchal Ney se mettait en mouvement pour attaquer le
Michelsberg et enlever les positions occupes par l'ennemi. La garde
impriale et deux divisions de cavalerie taient  l'abbaye d'Elchingen.

J'occupais, ainsi que je l'ai dj dit, la rive droite pour contenir
l'ennemi de ce ct. S'il et voulu marcher sur Memmingen, je serais
tomb sur son flanc et je me serais attach  sa poursuite, tandis que
le marchal Soult lui aurait barr le passage; et, si, au lieu de
prendre cette direction, il et voulu descendre le fleuve par la rive
droite, je lui aurais aussi barr le passage, et j'aurais combattu
jusqu' extinction pour conserver les ponts qui servaient  ma
communication avec l'Empereur et les corps de Lannes et de Ney.

La division de dragons du gnral Beaumont fut ajoute  mes troupes et
mise sous mes ordres; l'ennemi ne tenta rien et attendit stupidement
l'attaque qu'on dirigea contre lui.

La place d'Ulm est petite et ne vaut rien; elle est domine et en fort
mauvais tat. Elle n'tait capable d'aucune dfense, surtout dans l'tat
o elle se trouvait alors.

Le Michelsberg, position immense que cent mille hommes pourraient
occuper, n'a rien de particulier. Quelques travaux y avaient t
excuts, mais des postes,  dfaut de corps de troupes, y figuraient
des bataillons.

Attaquer la position et en chasser l'ennemi fut l'affaire d'un moment:
les Autrichiens, crass, rentrrent confusment dans la place. Il ne
leur restait plus qu' se rendre, et ils s'y rsignrent promptement. On
leur accorda quatre jours de rpit, aprs lesquels ils devaient ouvrir
les portes de la ville et mettre bas les armes. Ils eurent ce qu'on est
convenu d'appeler les honneurs de la guerre, honneurs ressemblant plutt
 l'excution d'une condamnation et  un supplice solennel: ils
dfilrent devant leurs vainqueurs. Jamais spectacle plus imposant ne
s'tait offert  mes yeux: le soleil le plus brillant clairait cette
crmonie, et le terrain le plus favorable ajoutait  la beaut du coup
d'oeil.

La ville d'Ulm, situe sur la rive gauche du Danube, a un dveloppement
assez petit. Une plaine parfaitement horizontale, de trois  quatre
cents toises de longueur environ, l'enveloppe, et cette plaine est
entoure elle-mme par des montagnes qui s'lvent rgulirement en
amphithtre. Au tiers de ce demi-cercle s'avance un rocher escarp haut
de trente pieds.

Les troupes franaises bordaient la plaine, formes en colonnes, par
division et par brigade, ayant la tte de chaque colonne au bas de
l'amphithtre, et la queue plus leve: l'artillerie de chaque division
entre les brigades.

Le corps de Lannes tant en route pour Munich, le mien et celui du
marchal Ney, seuls prsents, formrent huit colonnes ainsi disposes
en pente.

L'Empereur tait plac  l'extrmit du rocher dont j'ai parl, ayant
derrire lui son tat-major, et, plus en arrire, sa garde. La colonne
autrichienne, sortie par la porte d'aval et en suivant circulairement
une ligne parallle  celle qu'indiquait la tte de nos colonnes,
dfilait devant l'Empereur, et,  cent pas de l, dposait ses armes.
Les hommes dsarms rentraient ensuite dans Ulm par la porte d'amont:
vingt-huit mille hommes passrent ainsi sous de nouvelles Fourches
Caudines.

Un pareil spectacle ne peut se rendre, et la sensation en est encore
prsente  mon souvenir. De quelle ivresse nos soldats n'taient-ils pas
transports! Quel prix pour un mois de travaux! Quelle ardeur, quelle
confiance n'inspire pas  une arme un pareil rsultat! Aussi, avec
cette arme, il n'y avait rien qu'on ne pt entreprendre, rien  quoi on
ne pt russir.

Toutefois je rflchis avec une sorte de compassion au sort de braves
soldats, mal commands, dont la mauvaise direction a tromp la bravoure.
Personne ne doit leur reprocher un malheur dont ils sont victimes;
tandis que ce malheur est une faute, et peut-tre un crime, de la part
de leur chef. Ces rflexions me vinrent, et elles furent inspires par
le dsespoir peint sur la figure de quelques officiers suprieurs et
subalternes. Mais elles furent remplaces par une sorte d'indignation en
remarquant un des principaux gnraux, le gnral Giulay, dont l'air
tait satisfait, et dont la proccupation semblait n'avoir d'autre objet
que d'assurer une marche rgulire et la correction dans les
alignements. Au fond, le dsespoir dont je supposais toute cette arme
remplie tait ressenti par peu de gens. Au milieu de la crmonie, je me
rendis au lieu o les soldats mettaient les armes aux faisceaux; je dois
le dire ici: ils montraient une joie indcente en se dbarrassant de
leur attirail de guerre.

Tel fut le rsultat de cette campagne si courte et si dcisive, o
l'habilet de nos mouvements fut admirablement seconde par l'ineptie du
gnral ennemi. Cette circonstance, au surplus, est une condition
ncessaire aux trs-grands succs, mme pour les plus grands gnraux.

Je veux raconter deux faits qui, chacun dans son genre, ne sont pas
dpourvus d'intrt. Le premier a pour objet de montrer combien est
grande la supriorit qu'ont sur les troupes mercenaires, enrles 
prix d'argent, des troupes franaises, et, en gnral, des troupes
nationales, leves comme les ntres. J'avais complt ma seconde
division par un rgiment hollandais. Ce rgiment, aprs avoir camp 
Zeist pendant dix-huit mois, et reu les mmes soins que toutes mes
autres troupes, valait ce que la Hollande a jamais eu de meilleur. Il
tait command par un nomm Pitcairn, excellent officier. Voici
cependant ce qui lui arriva. Dans la marche pnible effectue pendant la
nuit, d'Augsbourg  Ulm, les troupes eurent beaucoup  souffrir: la
rigueur du temps, l'obscurit de la nuit, les mauvais chemins, la
longueur de la marche, parpillrent beaucoup de soldats. En arrivant
devant Ulm, j'avais  peine la moiti de mon monde; mais, en
vingt-quatre heures, tous les soldats franais,  l'exception d'une
centaine peut-tre, rejoignirent leurs rgiments. Le 8e rgiment batave,
fort de plus de mille hommes en partant d'Augsbourg, avait, en arrivant
devant Ulm, trente-sept hommes  son drapeau. Au bout de huit jours, il
avait quatre-vingts hommes; et jamais, pendant le reste de la campagne,
son effectif ne s'est lev au del de cent trente hommes. Tous les
soldats disperss s'tablirent dans des fermes en sauvegarde, et n'en
sortirent pas de toute la guerre. Comparez de pareilles troupes  celles
qui ont pour mobile l'honneur, le devoir, l'amour de la gloire et de la
patrie!

L'autre fait est celui-ci: j'avais plus de douze mille hommes camps sur
la hauteur de Pfuld. Ce village n'a pas quarante maisons. Nous y
restmes cinq jours. L'ordre maintenu, les ressources furent consacres
aux besoins de mes troupes, et elles ne manqurent de rien.

Quel pays pour faire la guerre que celui o l'on trouve de pareils
produits, des hommes pour les conserver et des magasins ainsi tout
faits, dont on dispose sans contestation! car les Allemands, gens
minemment raisonnables, savent d'avance et reconnaissent que les
soldats doivent tre nourris. Quand ce qu'on leur enlve reoit une
destination utile, ils s'en consolent. Le dsordre seul les blesse et
les mcontente.

L'arme autrichienne en Souabe avait disparu. Le premier corps, soutenu
par le troisime, tait entr  Munich. Les faibles dbris de l'arme
autrichienne, consistant dans les corps de Kienmayer et de Merfeldt et
quelques autres dtachements, ne faisant pas en tout vingt-cinq mille
hommes, taient seuls en prsence. Aprs avoir choisi pour sa base
d'opration le Lech, et Augsbourg pour sa place de dpt, l'Empereur
porta toute son arme sur l'Inn.

Le sixime corps, rest  Ulm et affaibli de la division Dupont, reut
l'ordre d'entrer dans le Tyrol. Aprs avoir pntr par Kuffstein, il se
dirigea sur Inspruck, et fut charg de chasser du Tyrol l'archiduc Jean,
qui s'y trouvait, mais dont la retraite tait ncessite par celle de
toutes les armes autrichiennes, et spcialement par le mouvement
qu'allait commencer incessamment l'archiduc Charles.

Le premier corps reut l'ordre de se porter sur Wasserbourg et d'y
passer la rivire. Je reus celui de prendre la mme direction avec le
deuxime corps et de l'appuyer. Le troisime se porta entre Freising et
Mhldorf. Murat, avec la cavalerie et le cinquime corps, se dirigea sur
Haag et Braunau, et le quatrime sur le mme point, par la grande route
de Hohenlinden. Le passage fut disput, mais il s'effectua simultanment
sur tous les points.

Quoique les troupes russes, commandes par Koutousoff, fussent arrives
sur les bords de l'Inn, les corps autrichiens de Kienmayer et de
Merfeldt combattirent seuls; il en fut de mme pendant toute la retraite
jusqu' Amstetten. Le dsordre tait tel en ce moment chez les
Autrichiens, que la place de Braunau, seule forteresse de cette
frontire, fut abandonne. Sans garnison, arme et approvisionne,
remplie de grands magasins de subsistances, pas un soldat ne s'y
trouvait: aussi les habitants ouvrirent-ils les portes aux premiers
Franais qui se prsentrent.

Bernadotte continua son mouvement sur Salzbourg. Je fus d'abord charg
de le soutenir; ensuite je reus l'ordre de me porter sur Lambach.
Davoust, de Mhldorf, s'tait port sur Lambach, tandis que Murat,
soutenu par Soult, avait march sur Wels, et Lannes sur Schoerding et
Lintz. Davoust chassa l'ennemi de Lambach, passa la Traun et se dirigea
sur Kremsmnster. Je marchais derrire lui en seconde ligne. Bernadotte
reut l'ordre de se porter de Salzbourg sur Lambach. Par ces
dispositions, la droite tait bien claire, et cependant toute l'arme
pouvait se runir, si une bataille devenait ncessaire.

Les Russes firent leur retraite sur Ens par la route directe de Vienne;
mais les dbris de l'arme autrichienne, manoeuvrant avec eux, taient
trop peu de chose pour livrer bataille avec quelque esprance de succs,
et les armes du Tyrol et d'Italie trop loignes pour venir sauver
Vienne. Koutousoff se dcida donc  repasser brusquement le Danube sur
le pont de Krems,  dtruire ensuite les moyens de passage, et  aller
ainsi au-devant des autres armes russes, en marche pour le joindre.
Mais je ne dois pas anticiper sur les vnements.

Pendant ce temps, le marchal Davoust s'avana sur Steyer et passa l'Ens
de vive force. Je m'y portai galement, et je l'y remplaai. Le marchal
Soult passa la mme rivire  Ens,  la suite du corps de Lannes, qui
lui-mme tait prcd par la cavalerie de Murat.

D'un autre ct, l'Empereur avait donn l'ordre au gnral Dupont de
suivre la rive gauche du Danube depuis Passau, soutenu par la division
Dumonceau. Lannes reut aussi l'ordre de faire passer la division Gazan
sur des barques pour faire, avec la division de dragons du gnral
Klein, l'avant-garde de ce nouveau corps, mis sous les ordres du
marchal Mortier. Celui-ci reut l'ordre de se mettre en mouvement avant
d'avoir opr la runion de toutes ses troupes.

Nous supposions aux Russes l'intention de livrer bataille dans la
position de Saint-Plten; mais, aprs avoir ralli tout ce qui tait 
leur porte, ils avaient ralenti leur marche. On trouva une forte
arrire-garde  Amstetten. Un combat sanglant, o l'infanterie franaise
et l'infanterie russe s'abordrent pour la premire fois dans cette
guerre, fut livr. La victoire nous resta, et le mouvement rtrograde
des Russes fut acclr.

Les Russes, ayant repass le Danube  Krems et brl le pont, se
trouvrent spars de la masse de nos troupes, et n'ayant devant eux que
le corps command par Mortier, dont les divisions n'taient mme pas
rassembles. Mortier, parti de Linz avec la seule division Gazan, trouva
l'ennemi occupant en force Stein et Drrenstein, situs dans un horrible
dfil au pied du chteau de Drrenstein, dont les ruines couronnent
cette position, lieu clbre pour avoir servi de prison  Richard
Coeur-de-Lion,  son retour de Palestine. Koutousoff, oprant sa
retraite sur la Moravie, et allant, par consquent, faire une marche de
flanc devant le corps de Mortier, devait  tout prix tenir le dfil,
pour tre couvert. Par la raison contraire, Mortier devait le forcer:
aussi y alla-t-il tte baisse. Mais Koutousoff, forc de combattre, fit
passer une forte colonne par les hauteurs, et prit ainsi en flanc et en
queue la division Gazan. On se battit de la manire la plus vigoureuse
dans les rues mmes de Drrenstein; on fit dix fois usage de la
baonnette. La division Gazan combattit un contre six, et, malgr des
prodiges de valeur, elle allait succomber quand la division Dupont vint
la dgager et la sauver.

Murat, dont l'Empereur avait d'abord arrt le mouvement sur Vienne, se
dirigea sur cette ville. Mais je dois rendre compte du mouvement opr
par les autres corps sur la Styrie.

Davoust, aprs le passage de l'Ens  Steyer, reut l'ordre de suivre
Merfeldt, qui se retirait par Waidhofen, Gaming et Mariazell. Dans ce
dernier lieu, il le joignit et le battit. Aprs ce succs, il changea sa
direction, se rapprocha de l'arme et marcha sur Vienne.

Je reus l'ordre, le 16 brumaire (7 novembre), de partir galement de
Steyer, de remonter l'Ens  marches forces, de culbuter et prendre tout
ce que j'avais devant moi, et de me diriger ainsi sur Leoben, afin de
couvrir l'arme de ce ct et de connatre les mouvements de l'arme
autrichienne d'Italie.

Pendant les vnements d'Ulm et depuis, les armes franaise et
autrichienne, en Italie, en taient venues aux mains. Il existait une
grande disproportion dans les forces. L'arme autrichienne se composait
de cent vingt mille hommes des plus belles troupes, et Massna n'avait
pas au del de cinquante-cinq mille hommes. Il parvint cependant 
passer l'Adige et  s'emparer de Vronette. L'ennemi rassembla toutes
ses forces dans la position de Caldiero, barrant ainsi la valle, des
montagnes  la rivire. Il y tablit de bons retranchements.

Les projets,  l'ouverture de la campagne, avaient t sans doute d'une
autre nature; et la cour de Vienne, ainsi que l'archiduc, comptaient sur
la conqute de toute l'Italie. L'loignement de l'arme franaise sur
les ctes de l'Ocan, l'invasion et la conqute de la Souabe, sans coup
frir, par une arme place aux dbouchs de la valle du Rhin,
l'arrive prochaine de quatre-vingt mille Russes venant se joindre 
l'arme autrichienne, tout semblait devoir rassurer sur le sort de
l'Allemagne: alors plus d'obstacles pour l'Italie. La disproportion des
forces, devenue bien plus sensible aprs avoir fait les garnisons des
places, assurait  l'archiduc des succs faciles. Mais il en fut tout
autrement. La catastrophe si prompte, si entire, si imprvue d'Ulm,
changea tout. Les oprations de l'Italie ne pouvaient plus tre que
secondaires. L'Allemagne envahie, le Tyrol conquis, l'archiduc ne
pouvait songer  s'avancer davantage, la prudence le forait  attendre,
 se rapprocher mme. Bientt le salut de la monarchie lui commanda de
rentrer dans les tats hrditaires avec autant de promptitude que le
maintien du bon ordre et la conservation de son arme pouvaient le lui
permettre.

Toutefois il lui tait utile, avant de commencer son mouvement, d'avoir
sur l'arme franaise un succs dcid, pour tre assur de ne pas tre
inquit trop vivement dans sa marche. Massna, de son ct, voulait,
par des mouvements offensifs, lui imposer et le retenir. Cette double
combinaison amena la bataille de Caldiero, o nous ne pouvions pas tre
vainqueurs. Massna la perdit; et, par suite, elle remplit le but de
l'archiduc, en lui assurant une paisible et facile retraite. La bataille
fut livre le 30 octobre (8 brumaire), et le 2 novembre l'arme
autrichienne commena son mouvement.

Je partis de Steyer immdiatement aprs en avoir reu l'ordre. La marche
que j'entreprenais n'tait pas sans difficults. L'Ens coule au milieu
de trs-hautes montagnes; ses eaux sont encaisses; la valle est
troite; des ponts en bois, impossibles  rtablir s'ils taient
dtruits, doivent ncessairement tre franchis; ainsi on peut se trouver
arrt par des obstacles insurmontables dans cette valle strile, au
milieu de dfils  dfendre. La saison ajoutait encore aux difficults.
Nous tions au fort de l'hiver. On sait  quel point cette saison est
rigoureuse dans ces hautes montagnes, et combien les chemins glacs
qu'il faut parcourir retardent et contrarient la marche. Un mouvement
extraordinaire, rapide, tait cependant ncessaire pour pouvoir esprer
de russir.

 six lieues de Steyer, je rencontrai d'abord un premier obstacle
imprvu; il semblait de mauvais augure. Dans un lieu o la valle est
fort resserre, une portion de montagne qui s'tait croule la veille
barrait le chemin et bouchait toute la valle. Il fallut faire un
passage par-dessus le rocher et les boulements qui l'avaient
accompagn. On y employa presque toute une journe.

 Steyer, je rencontrai une faible division en position: elle flanquait
la gauche du corps de Merfeldt, suivi par Davoust. Je l'attaquai, la
dtruisis, et pris deux bataillons du rgiment Giulay-infanterie.

Je continuai ma marche avec rapidit, en suivant la rive droite de
l'Ens, poussant toujours devant moi, dans cette valle partout
resserre et o la rivire est trs-encaisse, quelque cavalerie que
j'avais. La route passe, sur la rive gauche,  quelque distance au del
du bourg Altenmarkt; et,  trois quarts de lieue plus loin, au village
de Reifling, elle repasse sur la rive droite, qu'elle ne quitte plus. La
destruction de ces ponts si levs, si longs, impossibles  reconstruire
avec mes moyens, tait de nature  m'inquiter beaucoup. Nous ne
pouvions franchir la rivire sans eux, et je devais m'attendre  y
trouver quelque infanterie.

Je chargeai le capitaine Onakten, du 6e rgiment de hussards, de prendre
cent hommes de choix, et de se prcipiter sur les ponts quand il serait
 porte. Onakten, officier d'une bravoure  toute preuve,
entreprenant, vigoureux, ne doutait de rien. Le rgiment de hussards le
suivait de prs, et quelques compagnies de voltigeurs marchaient avec
lui. Les choses se passrent le plus heureusement du monde. Les
escadrons autrichiens, vivement presss dans leur retraite, tant
arrivs prs du premier pont, Onakten tomba sur eux comme la foudre et
le passa en mme temps qu'eux, sabrant aussi deux compagnies
d'infanterie charges de mettre, aprs le passage de la cavalerie
autrichienne, le feu  un amas de combustibles prpar d'avance. Il
continua sa charge abandonne jusqu'au del du second pont; il le
traversa de mme, et le grand obstacle  craindre dans cette marche fut
ainsi surmont.

Arriv  Reifling, je voulus avoir des nouvelles du mouvement des
troupes ennemies qui se retiraient par les montagnes. J'envoyai en
reconnaissance le capitaine Testot-Ferry, un de mes aides de camp, bon
soldat et homme de guerre trs-distingu, avec deux cents chevaux du 8e
de chasseurs, et je le chargerai de remonter la Salza. Arriv  une
lieue de la grande route, des paysans l'informrent qu'un bataillon
autrichien venait d'arriver et de camper  une lieue plus loin. Voulant
le reconnatre avant de rentrer, il passa la revue de la ferrure de ses
chevaux, et ne prit que ceux qui pouvaient marcher plus facilement sur
le terrain couvert de glace. Il laissa en arrire le reste pour lui
servir de rserve, et se mit en route avec cent vingt chevaux. Arriv
prs du lieu o on lui avait annonc le camp de ce bataillon, il
traversa seul un bois pour observer sans tre aperu, et il vit le
bataillon sans dfiance, n'ayant plac aucun poste de sret,
entirement occup  son tablissement. Il rejoignit son dtachement,
laissa ses trompettes  la lisire du bois, o elles sonnrent la charge
au moment mme o il se prcipitait sur le camp avec sa troupe,
renversant et brisant les fusils. Il fit runir immdiatement le
bataillon sans armes, et me l'amena prisonnier  mon quartier gnral.
Ce bataillon tait fort de quatre cent cinquante hommes et de dix-neuf
officiers. Ce trait est certainement une des actions de troupes lgres
les plus jolies qu'on puisse citer.

Je quittai les bords de l'Ens, dont les sources sont beaucoup plus 
droite, et places dans le Tyrol. Je franchis la montagne d'Eisenerz
avec la plus grande difficult, la saison l'ayant rendue presque
impraticable. Je dbouchai dans la valle de la Muhr, et j'arrivai 
Leoben, encore rempli, pour moi, des souvenirs les plus vifs: l, huit
ans et demi plus tt, s'taient termins les immortels travaux de
l'arme d'Italie.

Dtach  une grande distance, charg d'clairer une immense tendue de
pays, je devais pourvoir  ma sret en conservant toujours ma
communication avec l'arme, et retarder l'arrive de l'ennemi sur Vienne
autant que la proportion de mes forces avec les siennes pouvait le
permettre.

J'envoyai des partis sur Iudenbourg, Unzmarkt et Knittelfeld, afin
d'avoir des nouvelles; j'appris qu'aucune troupe ennemie n'avait paru
sur ce point. Le prince Charles tait encore en Italie, mais en
mouvement rtrograde. On disait que sa retraite se faisait sur la
Croatie, chose peu probable; mais au moins sur la Hongrie. L'archiduc
Jean, vacuant le Tyrol, se portait sur Klagenfurth. Aprs avoir runi
toutes ses troupes, il ne les diviserait sans doute pas de nouveau; il
se retirerait avec toute l'arme d'Italie par la Carniole et la Styrie,
et non portion par la Styrie et portion par la Carinthie; car, s'il et
march sur Vienne par la route d'Unzmarkt et d'Iudenbourg, il pouvait
tre atteint et coup par le marchal Ney, dbouchant du Tyrol par les
sources de la valle de la Muhr, et arrivant avant lui ou en mme temps
que lui  Neumarkt, point de jonction de la grande route de Villach 
Vienne. L'arrive des troupes du Tyrol  Klagenfurth dessinait
d'ailleurs leurs mouvements. C'et t de Villach qu'elles se seraient
portes sur la Muhr, si elles avaient d prendre cette direction.

Le vritable point d'observation me parut donc tre Grtz, et je me mis
en marche pour m'y rendre, aprs avoir dtruit tous les ponts sur la
Muhr et tabli des dtachements lgers chargs de me donner frquemment
des nouvelles de ce ct. La possession de Grtz, d'un bon effet
d'opinion, tait d'ailleurs d'une grande ressource pour l'arme.

Arriv  Grtz, j'y tablis mon quartier gnral; je plaai  Vildon une
forte avant-garde charge de pousser tous les jours des partis sur
Ehrenhausen: d'autres reconnaissances exploraient journellement la
frontire de la Hongrie par la route de Grtz  Frstenfeld.

L'archiduc Charles, aprs avoir livr la bataille de Caldiero, le 30
octobre (8 brumaire), ne perdit pas de temps pour commencer sa retraite.
Mais une arme aussi nombreuse, ayant une marche aussi longue 
excuter, et dont le but tait, non d'aller au secours d'une autre
arme, mais d'aller livrer bataille avec ses propres moyens, ne pouvait
marcher qu'avec lenteur. Aussi fus-je quelques jours  Grtz sans avoir
aucune connaissance prcise de l'ennemi. Les bruits populaires, par leur
incertitude et leur contradiction, taient une preuve suffisante de son
loignement.

Cet tat de choses donna une grande scurit  l'Empereur pour les
oprations que les circonstances lui firent entreprendre. Toutefois la
division batave de mon corps d'arme, dj  Vienne, fut envoye 
Neustadt pour me soutenir et me servir d'intermdiaire entre Vienne et
l'arme.

L'arme tait entre  Vienne le 21 novembre. On ne pouvait prvoir que
le pont du Danube nous serait livr; et on devait croire  la prochaine
arrive de l'archiduc Charles. Dans cette supposition, l'Empereur
comptait, aprs la prise de Vienne, laisser seulement un corps pour
dfendre le Danube et faire tte de colonne  droite pour marcher  la
rencontre de l'arme d'Italie et l'craser. Mais la fortune en dcida
autrement et donna une tout autre direction  la campagne.

Un hasard hors de tous les calculs nous rendit matres du pont de
Thabor. L'archiduc tant loin, une seule chose restait  faire, battre
et accabler l'arme russe, s'avanant  grandes marches par la Moravie.

Avec plus d'habilet, l'arme russe aurait rgl son mouvement sur celui
de la grande arme autrichienne, et recul, s'il et fallu, jusqu'
l'arrive de ce puissant secours, dont la coopration devait tre si
utile. Mais les troupes russes taient confiantes et nous voyaient pour
la premire fois: un jeune empereur, entour d'un tat-major
prsomptueux, tait  leur tte. Un amour-propre dplac remplaa les
calculs de la raison, seule rgle  suivre dans la conduite d'une guerre
et le commandement des armes; on rsolut inconsidrment de courir sans
retard les chances d'un combat immdiat, et la bataille d'Austerlitz fut
livre.

La surprise si singulire du pont du Thabor mrite d'tre raconte.
Aprs la prise de possession de Vienne par capitulation, les troupes
franaises se portrent sur les bords du Danube. L, le fleuve a une
grande largeur. Les Autrichiens avaient tout prpar pour en dfendre le
passage et pour dtruire le pont sur pilotis existant et servant  la
communication de la capitale avec la Moravie et la Bohme. Des batteries
formidables, places sur la rive gauche, le pont couvert de matires
combustibles, rendaient la dfense facile: une tincelle pouvait le
dtruire, quand les troupes franaises se prsentrent  l'entre; 
leur tte se trouvaient Murat, Lannes et Oudinot.

La remise de la place avait fait cesser les hostilits et produit une de
ces suspensions d'armes en usage  la guerre dans des circonstances
semblables. Les pourparlers pour l'vacuation de Vienne avaient amen
plusieurs fois des officiers gnraux autrichiens dans le camp franais.
Le bruit d'un armistice se rpandit; les Autrichiens le dsiraient
ardemment, et on croit volontiers ce qu'on dsire. Ce bruit accrdit
contribua sans doute  faire suspendre la destruction du pont.

Les Allemands sont, de leur nature, conservateurs, conomes; et un pont
comme celui-l est d'un grand prix. Murat et Lannes, tous les deux
Gascons, imaginrent de profiter de cette disposition des esprits et
d'en abuser. Ils mirent en mouvement leurs troupes, sans paratre
hsiter. On leur cria de s'arrter; elles le firent, mais elles
rpondirent qu'il y avait un armistice, et que cet armistice nous
donnait le passage du fleuve.

Les deux marchaux, se dtachant des troupes, vinrent seuls sur la rive
gauche pour parler au prince Auersperg, qui y commandait, en donnant
l'ordre  la colonne d'avancer insensiblement. La conversation s'entama;
mille sornettes furent dbites  ce stupide prince Auersperg, et,
pendant ce temps, les troupes gagnaient du terrain et jetaient sans
affectation dans le Danube la poudre et les matires combustibles dont
le pont tait couvert. Les plus minces officiers, les derniers soldats
autrichiens, jugeaient l'vnement; ils voyaient la fraude et le
mensonge, et les esprits commenaient  s'chauffer.

Un vieux sergent d'artillerie s'approche brusquement du prince et lui
dit avec impatience et colre: Mon gnral, on se moque de vous, on
vous trompe, et je vais mettre le feu aux pices. Le moment tait
critique; tout allait tre perdu, lorsque Lannes, avec cette prsence
d'esprit qui ne l'abandonnait jamais, et cette finesse, cet instinct du
coeur humain, apanage particulier des Mridionaux, appelle  son secours
la pdanterie autrichienne, et s'crie: Comment, gnral, vous vous
laissez traiter ainsi! Qu'est donc devenue la discipline autrichienne,
si vante en Europe? L'argument produisit son effet. L'imbcile prince,
piqu d'honneur, se fcha contre le sergent, le fit arrter. Les
troupes, arrivant, prirent canons, gnraux, soldats, et le Danube fut
pass. Jamais chose semblable n'est arrive dans des circonstances tout
 la fois aussi importantes et aussi difficiles.

Cet vnement dcida la direction de la campagne, et amena les immenses
succs qui la couronnrent. Si le pont et t brl, l'Empereur,
manoeuvrant contre l'archiduc, et celui-ci tant encore loign, et d
peut-tre sortir du bassin du Danube suprieur. Les Russes auraient pu
 leur aise, si le passage de vive force  Vienne leur et paru trop
difficile, marcher sur Presbourg ou plus bas. L'archiduc, que la sotte
confiance des Russes n'animait pas, et refus la bataille. Il aurait
manoeuvr de manire  oprer sa jonction avec eux avant le combat.
Alors c'tait une grande bataille contre deux cent mille hommes, au fond
de la Hongrie, loin de nos ressources et de nos points d'appui. La
campagne et pu avoir des rsultats tout diffrents.

Mais le danger et t bien plus grand pour nous encore si les deux
armes eussent opr en arrire en se rapprochant et port le thtre de
la guerre au-dessus de Vienne. Au lieu de cela, l'Empereur, n'ayant
aucun obstacle devant lui, poursuivit le corps de Koutousoff, qu'il
battit  Hollabrnn, et marcha  la rencontre de la grande arme russe.
L'ayant jointe aux environs de Brnn, et aprs avoir runi le corps de
Lannes, celui de Soult, de Bernadotte, une division de Davoust, la
cavalerie de Murat et la garde impriale, faisant ensemble au moins cent
mille hommes, il attaqua l'arme ennemie, compose de quatre-vingt mille
Russes et de quinze mille Autrichiens.

N'ayant pas assist  la bataille d'Austerlitz, je n'en ferai pas la
description. Tout le monde en connat les rsultats. L'affaire fut
courte; les Russes s'y battirent avec courage, mais sans intelligence,
et nous fmes vingt mille prisonniers. Ds le lendemain, l'empereur
Alexandre commena sa retraite sur la Pologne; et, une entrevue ayant eu
lieu entre l'empereur d'Autriche et Napolon, un armistice en fut la
suite.

 cette bataille d'Austerlitz, les Russes pratiqurent, pour la dernire
fois, un usage fort singulier, qu'ils avaient suivi constamment
jusque-l. Avant de charger l'ennemi, et pour le faire avec plus de
promptitude et de vigueur, on faisait mettre les sacs  terre  toute la
ligne, et ils y restaient pendant le combat. Tous les militaires savent
de quelle importance il est pour le soldat de conserver son petit
quipage. Les souliers, la chemise, renferms dans son sac, les
cartouches qui y sont places, etc., tout cela est intimement li  sa
conservation et  la facult de combattre, de se mouvoir,  sa sant, 
son bien-tre. Eh bien, comment comprendre l'usage russe?

De deux choses l'une: ou l'on est vainqueur, ou l'on est vaincu: vaincu,
les sacs sont perdus et l'arme dsorganise; mme vainqueur, si la
victoire a t prcde de quelques mouvements rtrogrades, et cela
arrive souvent dans les grandes batailles, il en est presque de mme;
et, si on a culbut d'abord l'ennemi et qu'on le poursuive, on
s'loigne, et alors il faut ncessairement s'arrter  une ou deux
lieues, le laisser en repos, faire mme un mouvement rtrograde et
perdre un temps prcieux pour venir chercher les sacs abandonns.
L'arme franaise,  Austerlitz, trouva et prit plus de dix mille sacs
rangs en ordre et laisss  la place que les corps russes avaient
occupe. Cet usage, hors la circonstance de l'assaut d'une place ou de
l'attaque d'un poste retranch, aprs lesquels on rentre ncessairement
au camp, est tout ce qu'il y a de plus absurde, et les Russes y ont
renonc.

Pendant que l'Empereur oprait en Moravie et prparait la bataille
d'Austerlitz, j'tais, comme on le sait, en Styrie.  l'approche de
l'archiduc, j'avais port mon quartier gnral  Vildon, afin d'tre
inform plus tt. Je m'avanai avec ma cavalerie jusqu' Ehrenhausen, o
j'eus un combat.

L'archiduc, en marchant sur Vienne, avait  choisir entre deux routes:
la route directe par Grtz, Bruck et le Semmering, ou la route de
Hongrie, passant par Krmnd et aboutissant  Neustadt. La premire,
plus courte de sept  huit marches, tait dfendue; l'autre, libre. En
prenant la premire, il serait retard dans sa marche par les obstacles
crs  chaque pas; notre rsistance se renouvellerait chaque fois
qu'elle serait possible, et la valle de la Muhr s'y prtait beaucoup.
En prenant cette route, rien ne pourrait tre prpar pour faire face
aux besoins de ses troupes pour arriver ensemble, en bon tat et prtes
 combattre. Il se dcida donc avec raison pour la route de Hongrie;
quoique plus longue, elle ne le ferait pas arriver plus tard, et le
ferait arriver en meilleur tat. Un corps de troupes, command par le
gnral Chasteler, plac d'abord  Marbourg, puis  Mureck et
Radkersbourg, ensuite  Frstenfeld, couvrit tout son mouvement. Je
n'avais, dans ce systme, d'autre rle  jouer que de garder Grtz le
plus longtemps possible, pour forcer l'ennemi  pivoter autour de cette
ville, et d'en partir pour me rendre lestement  Vienne, au moment o la
tte de son infanterie serait arrive  ma hauteur. Chaque jour, des
prisonniers faits sur Ehrenhausen et sur Frstenfeld m'apprenaient la
position de l'arme, et j'tais admirablement bien servi par un systme
d'espionnage trs-bien organis.

Le gnral Grouchy, fait prisonnier  la bataille de Novi, et conduit 
Grtz, y avait rsid assez longtemps et beaucoup connu un nomm Haas,
plac  la tte d'une administration de bienfaisance et d'un hpital.
Cet homme, ennemi de la maison d'Autriche et rvolutionnaire dcid,
s'abandonnait  des rves politiques et souhaitait un changement. Ses
fonctions le mettaient en rapport journalier avec beaucoup de gens de
la campagne; par son intermdiaire je fus instruit, chaque jour, du
lieu o tait le quartier gnral de l'archiduc et de la masse de ses
troupes.

Aprs avoir tout prpar pour une marche lgre et rapide, vacu
d'avance mes malades et mes blesss, fait disposer des vivres toujours
prts  Bruck,  Murzzuschlag et sur toute cette route, le 14 frimaire
(5 dcembre), les rapports m'ayant fait supposer la position de l'ennemi
telle que je n'avais plus que juste le temps ncessaire pour le devancer
 Vienne, je me mis en marche, et le troisime jour mon avant-garde
entrait  Neustadt, quand les coureurs de l'archiduc s'y prsentaient de
leur ct.

Nous fmes l une rencontre trs-affligeante: celle d'un officier
d'tat-major apportant la nouvelle de l'armistice conclu et sign 
Austerlitz le 15 frimaire (6 dcembre). Sans cet vnement, j'aurais t
le lendemain prs de Vienne, soutenu par tout ce qui se trouvait dans
cette ville. Deux jours aprs, la plus grande partie de l'arme
victorieuse  Austerlitz serait arrive, et nous aurions eu une grande
bataille, sous les murs mmes de cette capitale, o j'aurais jou un
rle important, me trouvant  l'avant-garde, et mes troupes tant toutes
fraches et remplies d'ardeur.

 cette nouvelle, tout le monde s'arrta: amis et ennemis, chacun resta
en place. Les conditions de l'armistice connues officiellement, je
rtrogradai sur Grtz pour occuper la province de Styrie, destine 
pourvoir aux besoins de mon corps d'arme. Huit jours aprs en tre
sorti, j'y tais de retour.





CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS
RELATIFS AU LIVRE HUITIME


BERTHIER  MARMONT.

    Paris, le 14 septembre 1805.

Je vous prviens, gnral, qu'incessamment vous allez recevoir l'ordre
de passer le Rhin  Cassel pour vous rendre  Wurtzbourg et vous joindre
au marchal Bernadotte. Un corps de huit mille hommes de
Hesse-Darmstadt, mais qui, au premier moment, ne sera que de quatre
mille, se rendra sous vos ordres. Vous recevrez une instruction qui vous
fera connatre tous les princes des pays que vous traverserez, qui sont
nos amis, ainsi que ceux qui sont du parti de l'Autriche.

Le prince de Nassau vous enverra un capitaine avec cent voitures qui
vous serviront  porter des munitions d'artillerie. Le prince de
Hesse-Darmstadt doit aussi vous en envoyer. Il faut en profiter pour
porter des munitions de toute espce; car vous ne sauriez trop en avoir.

L'Empereur me charge de vous dire que tout ceci doit tre dans le plus
grand secret; que votre langage doit mme tre pacifique; mais en mme
temps vous devez augmenter votre artillerie autant que vos moyens de
transport pourront le permettre. Nous trouverons des chevaux dans les
pays que nous traverserons. Il suffit que les pices et un caisson par
pice soient attels par le train. Les autres caissons seront attels
par les chevaux du pays, comme on pourra.


BERTHIER  MARMONT.

    Paris, le 15 septembre 1805.

Je dois vous prvenir, gnral, qu'en examinant la carte j'ai vu que la
route que je vous ai trace passe  Siemmeven, ce qui est la vieille
route. Il y en a une beaucoup plus courte le long du Rhin, et qui peut
abrger de deux journes de marche. Quoique j'imagine que, pour faire ce
changement, vous n'ayez pas besoin d'ordre de moi, j'ai pens que je
devais vous faire connatre l'avantage qu'il y avait de suivre cette
nouvelle route, puisque votre arme au lieu d'arriver  Mayence le
cinquime jour complmentaire, pourra y arriver le troisime. Je vous
prviens que l'lecteur de Bavire est arriv  Wurtzbourg le 25, et que
l cet lecteur runit toutes ses troupes. Vous devez lui envoyer un de
vos officiers pour lui faire connatre que vous tes avec un corps de
trente mille hommes  Mayence pour marcher sur Wurtzbourg et vous y
runir  son arme et au corps du marchal Bernadotte.

J'cris  M. Otto  Wurtzbourg.

J'attends de vos nouvelles, gnral, et je vous engage  me donner
toutes celles que vous apprendrez.


BERTHIER  MARMONT.

    Paris, le 19 septembre 1805.

Je vous dpche un courrier, monsieur le gnral Marmont, pour vous
faire connatre que vous et l'arme que vous commandez devez vous
diriger le plus promptement possible sur Wurtzbourg sans attendre de
nouveaux ordres de moi. L'Empereur dsirerait que vous pussiez y tre
rendu au plus tard le 8 vendmiaire.


BERTHIER  MARMONT.

    Strasbourg, le 28 septembre 1805.

Je vous envoie, gnral, la copie de la lettre que j'cris  M. le
marchal Bernadotte. Votre corps d'arme reste dans toute son intgrit
sous vos ordres, compos comme il l'est aujourd'hui; mais, comme vous
tes runi  M. le marchal Bernadotte, vous vous trouvez sous ses
ordres, et il vous indiquera la route que vous aurez  tenir pour former
une seconde colonne  deux, trois ou quatre lieues au plus sur sa
droite. Vous aurez soin de vous mettre en communication frquente avec
le corps de M. le marchal Davoust, qui marche aussi  votre droite.

Indpendamment des comptes que vous rendrez  M. le marchal
Bernadotte, vous devez m'crire journellement.


BERTHIER  MARMONT.

    Ettlingen, le 2 octobre 1805.

Je vous envoie, gnral, un croquis qui vous fera connatre la
direction que prennent dans leur marche les diffrents corps d'arme.

L'Empereur compte que, d'aprs ses intentions, que je vous ai fait
connatre ainsi qu' M. le marchal Bernadotte, vous vous serez mis en
marche aujourd'hui, d'aprs les ordres et la direction que vous aura
donns ce marchal.

Tous les corps de l'arme se mettent galement en mouvement, et passent
le Necker.

J'cris  M. le marchal Bernadotte qu'ayant d voir, par la
proclamation qui lui a t adresse, ainsi qu' vous, que nous sommes en
pleine guerre, il doit attaquer tout ce qui se rencontrera devant lui,
et que, dans tous ces mouvements, vous devez maintenir votre
communication avec M. le marchal Davoust.

Je l'informe que l'Empereur sera ce soir  Stuttgard; que Sa Majest
suivra ainsi le mouvement des deux corps de droite, parce qu'il serait
possible que l'ennemi voult dboucher par Ulm.

Le corps qui a dbouch de la Bohme sur la Rednitz n'est compos que
d'un ou de deux rgiments de cavalerie, et de quelques bataillons
d'infanterie.

Si l'ennemi passait le Danube pour se porter sur M. le marchal
Bernadotte, l'intention de Sa Majest est qu'il l'attaque et que vous
mainteniez toujours votre communication. Dans ce cas, toute l'arme
ferait un mouvement sur les deux premiers corps.

Du moment o notre droite aura pass Heidenheim, l'Empereur se portera
de sa personne aux deux premiers corps d'arme, dont Sa Majest sera
fort aise de voir les troupes.

Il n'est point dans l'intention de l'Empereur de faire des magasins,
except ceux qu'il fait prparer en cas d'vnement. L'arme doit vivre
par rquisition, en laissant des bons en rgle que l'Empereur fera
rembourser.

Tous les pays qui sont amis de l'Autriche sont nos ennemis et doivent
tre traits ainsi. Je vous en enverrai la note; et, dans ce moment, il
faut s'occuper d'craser les Autrichiens avant l'arrive des Russes.

Je pense que vous avez eu, du gouvernement batave, la solde de votre
arme pour tout le mois de vendmiaire.

Quant aux troupes du landgrave de Hesse-Darmstadt que vous deviez
avoir, vous ne devez pas y compter pour le moment.


BERTHIER  MARMONT.

    Donauwert, le 8 octobre 1805.

L'intention de l'Empereur, monsieur le gnral Marmont, est que vous
vous empariez d'Ingolstadt aujourd'hui, si vous pouvez le faire plus
promptement que M. le marchal Bernadotte, qui a ordre de l'occuper
demain.

L'Empereur imagine que vous tes en mesure de passer le Danube 
Neubourg, ou entre Neubourg et Ingolstadt.

Vous devez passer ce fleuve sans dlai, si M. le marchal Bernadotte
n'a personne devant lui; et, immdiatement aprs que vous aurez pass le
Danube, vous vous porteriez sur Ingolstadt afin d'en faire rparer les
ponts, et rendre le passage facile au marchal Bernadotte et au corps
bavarois.

Je vous rappelle l'ordre de m'envoyer, tous les soirs, un aide de camp
ou officier d'tat-major, et de me faire connatre ce qu'il y aura de
nouveau.


BERTHIER  MARMONT.

    9 octobre 1805.

Les moments sont prcieux, gnral, chaque heure perdue nous te une
partie des succs que notre marche nous a donns.

Rendez-vous avec votre corps d'arme, ce soir,  l'intersection des
routes d'Augsbourg  Neubourg, et de Munich  Rain, c'est--dire au
village ou dans les environs de Gundelsdorff; tirez des vivres partout
o vous pourrez, car il y aura bien de la peine  vivre  Augsbourg.

Le quartier gnral imprial sera ce soir  Augsbourg.

Je vous prviens que, ds aujourd'hui, votre corps d'arme ne recevra
des ordres que du grand tat-major gnral.


BERTHIER  MARMONT.

    Augsbourg, le 12 octobre 1805.

M. le gnral Marmont partira, aussitt la rception du prsent ordre,
avec toute sa cavalerie, ses deux divisions franaises et vingt-quatre
pices de canon bien atteles et bien approvisionnes, ses cartouches,
ses ambulances, pour se rendre sur Babenhausen, passant par Steepach,
Untergossenhausen, Usterbach, Zumershausen, Tainhausen, Edewheffen,
Krumbach.

Le gnral Marmont se trouvera avoir neuf lieues  faire.

Deux cents de ses meilleurs chevaux de cavalerie devront arriver ce
soir  Babenhausen, et se mettre, aussitt leur arrive, en
communication avec les postes du prince Murat, qui occupe Weissenhorn.
Le reste de sa cavalerie arrivera ce soir aussi loin qu'elle pourra,
mais au moins sur la Mindelheim, au village de Tainhausen, o M. le
gnral Marmont se trouvera de sa personne. Il y fera rendre galement
deux mille hommes d'infanterie de son avant-garde.

Le reste de ses deux divisions d'infanterie pourra coucher ce soir, une
division  Usterbach,  quatre lieues, et l'autre  Zumershausen, qui
est environ  cinq lieues et demie.

Demain,  six heures du matin, tout le corps de M. le gnral Marmont
se mettra en marche. Sa cavalerie se portera sur l'Iller, pour
intercepter la route de Weissenhorn  Memmingen au village
d'Hohenhausen.

M. le gnral Marmont, avec son corps d'arme, se portera au village
d'Illertiessen, o il est ncessaire que demain, avant onze heures du
matin, il soit en position sur les hauteurs du village d'Illertiessen,
et que sa cavalerie soit rpandue le long de Piller, communiquant par sa
droite avec le prince Murat, et par sa gauche avec le marchal
Soult.--Si le chemin tait trop difficile pour son artillerie, il la
fera passer par la chausse qui, de Babenhausen, va  Weissenhorn (trois
lieues); et, de cette ville  Illertiessen, il y a deux lieues.

Le principal but de M. le gnral Marmont est de se trouver sur la
droite de Weissenhorn, avec tout ce qu'il pourra de monde, le plus tt
possible, dans la journe de demain 21, la bataille devant avoir lieu
dans la journe du 22.

Aprs avoir donn tous ses ordres de dpart, le gnral Marmont viendra
prendre lui-mme ceux de l'Empereur.


BERTHIER  MARMONT.

    Oberfullen, le 15 octobre 1805.

Je vous prviens gnral, que l'Empereur restera toute la journe 
l'abbaye d'Elchingen. Son intention est que vous vous teniez de votre
personne sur la petite hauteur du village de Pfuld; que vous ayez l une
de vos divisions; que l'autre s'y trouve  porte, prs d'Ulm; que votre
cavalerie soit entre l'une et l'autre de ces divisions.

La division de dragons  pied du gnral Baraguey-d'Hilliers, qui se
trouve en position  son bivac, gardera les ponts d'Elchingen et de
Talfingen; le gnral Baraguey-d'Hilliers placera sur chacun de ces deux
ponts deux pices de canon.

Le gnral Beaumont, avec sa division de dragons, se placera pour
fortifier votre ligne.

Votre principal but, gnral, doit tre d'empcher l'ennemi de
s'chapper d'Ulm, ou le retarder suffisamment pour que, des hauteurs,
nous puissions revenir pour l'atteindre.

Si cependant il vous tait impossible d'empcher l'ennemi de passer, le
principal chemin qu'il faut toujours garder est le chemin qui va 
Gunzbourg. Il vaudrait mieux laisser chapper l'ennemi par le chemin qui
va  Memmingen, sauf  vous mettre, le plus tt possible,  sa
poursuite.

Lorsque l'attaque sera fortement engage sur les hauteurs, ou si vous
vous apercevez que l'ennemi se dgarnit trop devant vous, vous ferez ce
que vous voudrez pour l'attaquer de votre ct et produire tout l'effet
d'une fausse attaque.

Vous resterez pendant toute l'affaire en bataille, et de manire 
produire le plus d'effet qu'il sera possible  l'ennemi, qui vous verra
des hauteurs.

Enfin, gnral, vous tiendrez des postes le long du Danube, depuis le
pont de Talfingen jusque le plus prs possible d'Ulm, et vous ferez
reconnatre, sur la rive gauche, en passant au village de Talfingen, et
en longeant le Danube, si on ne pourrait pas, de ce ct, faire une
attaque relle sur l'enceinte d'Ulm du moment o nous nous serons
empars des hauteurs.

Du moment o vous serez arriv sur les hauteurs de Pfuld, vous enverrez
un de vos aides de camp  l'Empereur, qui sera  l'abbaye d'Elchingen.


BERTHIER  MARMONT.

    Munich, le 27 octobre 1805.

Il est ordonn  M. le gnral Marmont de partir, aujourd'hui 5, de
Munich avec son corps d'arme, pour se rendre et prendre position entre
Munich et Obersdorf; son avant-garde suivant l'arrire-garde de M. le
marchal Bernadotte, qui marche sur Wasserbourg, o son avant-garde est
dj arrive.

M. le gnral Marmont ne fera aucune espce de rquisition sur sa
gauche; il se nourrira par sa droite aussi loin que cela sera
ncessaire.

M. le gnral Marmont occupera Wasserbourg du moment que M. le marchal
Bernadotte aura pass l'Inn pour se diriger sur Saltzbourg.

Pour cela, il se mettra en communication avec M. le marchal
Bernadotte; il poussera des reconnaissances sur Kraiburg et Mhldorf. Il
attendra de nouveaux ordres  Wasserbourg, dans le cas o il s'y
rendrait, si le marchal Bernadotte passe l'Inn pour se diriger sur
Saltzbourg.

Le gnral Marmont prendra du pain pour deux jours.

Le marchal Soult prend position  Hohenlinden, ayant en avant, au del
de Haag, la cavalerie du prince Murat.


BERTHIER  MARMONT.

    Braunau, 31 octobre 1805.

Je vous prviens, gnral, que le prince Murat et le marchal Davoust
sont dj  Haag,  quatre lieues au del du Ried, sur la route de
Lambach, d'o il n'est plus qu' six lieues. Vous devez donc vous
dpcher d'arriver  Strasswalthen, et le plus rapidement que vous
pourrez  Vacklabruck.

L'ennemi nous a abandonn la place de Braunau, et srement il a cru la
laisser  un corps de son arme. Nous avons trouv quarante pices de
canon en batterie, chaque pice avec tous ses ustensiles, prte  tirer,
dix-huit fours avec leurs ustensiles, cent mille rations de pain, une
quantit immense de poudre et de projectiles, des bombes, des farines,
etc., etc.

Le prince Murat vient de joindre leur arrire-garde  Ried; il a pris
quatre pices de canon et fait six cents prisonniers.


BERTHIER  MARMONT.

    Laynbach, le 4 novembre 1805, neuf heures du matin.

Le marchal Davoust, gnral, se porte aujourd'hui sur Steyer; ayez un
aide de camp prs de lui, afin d'tre instruit promptement s'il avait
besoin de vous.

Portez votre quartier gnral cette nuit  Kremsmunster, et runissez-y
votre corps d'arme du moment que vous serez instruit que le marchal
Davoust se sera empar de Steyer et en aura rapproch son arme.

L'Empereur dsire que le marchal Davoust ait une tte de pont sur
l'Ens le plus tt possible.

Concertez avec lui les mouvements qu'il serait ncessaire de faire pour
arriver  ce but; dans tous les cas, soyez toujours prt  soutenir
l'arme de ce marchal.

Sa Majest dsire aussi que votre cavalerie tienne des patrouilles sur
la route de Knedorf  Rottenmann, tout comme lorsque l'Ens sera pass et
qu'il sera constat que l'ennemi ne peut plus prendre l'offensive. Votre
cavalerie claire le chemin de Steyer  Leoben, et celle de M. le
marchal Davoust le chemin de Steyer  Waadhofen  Annaberg et
Lilienfeld.

Le marchal Bernadotte doit tre demain  Laynbach.


BERTHIER  MARMONT.

    Lintz, le 7 novembre 1805.

Il est ordonn  M. le gnral Marmont de partir de la position qu'il
occupe avec tout le corps  ses ordres, pour se porter  grandes marches
 Leoben, prendre et culbuter tout ce qu'il y aura devant lui. Il aura
soin de se faire prcder d'une avant-garde qui poussera des
reconnaissances en avant de lui.

Le gnral Marmont aura galement soin de laisser, depuis Steyer, des
petits postes de cavalerie de cinq en cinq lieues, afin de pouvoir
correspondre facilement avec le quartier gnral imprial. Cet article
est important, afin que l'Empereur sache promptement ce qui se passera
dans la valle de l'Ens, de la Muhr et en Italie.

Du moment que la grande arme sera arrive  la position de
Saint-Plten, le gnral Marmont communiquera et placera ses petits
postes de cavalerie par la route de Mariazzell.

Le gnral Marmont se conduira suivant les circonstances. L'Empereur ne
voit pas qu'il puisse rien craindre dans l'tat o se trouve l'ennemi;
cependant il mettra beaucoup de prudence dans sa marche. Je lui rpte
qu'il doit effectuer son mouvement en faisant les plus grandes marches
qu'il lui sera possible.

Il doit me faire connatre, par le retour de l'officier, les endroits
o il compte coucher jusqu' Leoben.

Il est trs-important que, de l'endroit o le gnral Marmont couchera
chaque soir, il prenne des renseignements pour savoir comment, de cet
endroit, il pourrait rejoindre directement la grande arme sur
Saint-Plten s'il en recevait l'ordre. Il sentira combien il est
important que je reoive souvent de ses nouvelles.




LIVRE NEUVIME

1805-1806

SOMMAIRE.--Marmont  Grtz jusqu' la paix.--Massna en Illyrie.--Le
fort de Grtz.--Coup d'oeil sur la campagne qui vient de
finir.--Consquences de la violation du territoire prussien:
dtails.--Grtz.--Ordre d'occuper le Frioul.--Les Autrichiens livrent
Caltaro aux Russes.--Sjour  Trieste.--Mort du pre de Marmont.--Les
faux illyriennes.--Les enclaves du Frioul.--Les Fourlous parlent
languedocien.--Le corps d'arme de Marmont  Monfalcone et 
Sacile.--Trombe de Palmanova.--Systme de dfense de la frontire
italienne contre l'invasion des Allemands.--Forts  Malborghetto, 
Caporetto,  Canale.--Le coffre-fort d'Osopo.--Visite  Udine et 
Milan.--Eugne Beauharnais.--Passion de Marmont pour
l'Italie.--Perspicacit des Italiens.--Les conscrits
parisiens.--Lauriston en Dalmatie.--Il prend possession de Raguse.--Le
Montenegro: son organisation.--Le systme constitutionnel se soulve
contre Lauriston.--Description de la place de Raguse.--Lauriston
assig.--Molitor et Marmont viennent  son secours.--tonnement de
Lauriston.--Molitor oblig de s'arrter  la porte.--Le gnral Thiars;
anecdote.--Dandolo  Zara: son importance affecte.--Ftes et visites 
madame Dandolo.


Je restai  Grtz jusqu' la paix, dont la signature eut lieu le 6
nivse (28 dcembre).

L'archiduc prit ses cantonnements en Hongrie. Le marchal Massna, avec
l'arme d'Italie, occupa Laybach, la Carniole, et poussa ses troupes
lgres sur la Drave et Marbourg, o se faisait la jonction de nos
territoires. Mes troupes, aprs avoir fait de belles marches et des
mouvements rapides, se reposrent dans l'abondance.

Je rgularisai les grandes ressources de cette province et maintins un
ordre svre. Les habitants furent mnags autant que possible; ils le
mritaient par leur excellent esprit, leur douceur et leur bonhomie.

Pendant l'armistice, je reus l'ordre de me disposer  marcher,
l'intention de l'Empereur tant de rentrer brusquement en campagne si on
tardait  s'entendre sur les conditions de la paix. Dans le cas de la
reprise des hostilits, le fort de Grtz, mis en tat de dfense,
pouvait m'tre utile. Plac sur une montagne isole, dominant la ville,
il fut construit autrefois pour la protger. Arm convenablement, il
tait susceptible, par sa position, d'une longue rsistance. Mais alors
il tait consacr seulement  la garde de malfaiteurs et de condamns.
J'eus l'ide de le rendre  sa premire destination. J'en fis mon
rapport  l'Empereur, et, sur son approbation, dix jours aprs, ceux qui
l'habitaient en sortirent. Des canons, envoys de Vienne, furent mis sur
les remparts; les magasins furent remplis de vivres, et les dpts de
mes rgiments en habitrent les casernes.

Les habitants voyaient avec beaucoup de peine ces dispositions,
destines  appeler un jour chez eux les malheurs de la guerre. Plus
tard, j'eus l'occasion de partager leurs regrets. La paix rendit
inutiles ces prparatifs de dfense; mais les Autrichiens profitrent
des travaux faits, et laissrent cette forteresse dans l'tat o je
l'avais mise. Quand, en 1809, j'entrai  Grtz, elle m'incommoda
beaucoup et rendit difficiles tous mes mouvements.

Je jetterai un coup d'oeil rapide sur cette campagne si prompte et dont
les rsultats furent si heureux. Nous les dmes sans doute  la rapidit
des mouvements,  la vigueur des attaques,  la bont des troupes, mais
aussi  l'incroyable confiance des Russes. Leur conduite fut contraire 
tous les calculs de la raison; j'en ai dj tabli la preuve. Mais la
chose sera plus vidente quand on saura dans quelle disposition taient
les Prussiens.

La violation de son territoire avait dcid le roi de Prusse  nous
faire la guerre, et son arme tait au moment d'entrer en campagne;
plusieurs corps avaient dj quitt leurs garnisons quand la bataille
d'Austerlitz fut livre.

On a vu dans quelle situation difficile l'arme franaise se serait
trouve, malgr les succs d'Ulm, si les Russes avaient agi avec
prudence et mthode, et attendu l'arrive de l'arme de l'archiduc
Charles avant de combattre. Mais on peut juger de ce qui serait arriv,
si  ces difficults on ajoute la prsence de cent cinquante mille
Prussiens vers Ingolstadt, barrant la valle du Danube, s'emparant de
notre ligne d'opration et prenant l'arme  revers: il et fallu plus
qu'un miracle pour nous tirer d'affaire; enfin, si Vienne, dont les
fortifications taient alors intactes, qui renfermait d'immenses
approvisionnements d'artillerie, avait ferm ses portes et se ft
dfendue quinze jours contre un simple blocus, car l'arme franaise
n'avait aucun moyen de sige avec elle, ni  porte, on se demande ce
qui serait advenu: il est plus que probable que la campagne aurait fini
par notre destruction ou une retraite prcipite, et non par des
triomphes.

Je reviens  ce qui me concerne.

La ville de Grtz est une des plus agrables rsidences des tats
autrichiens; elle est fort belle et habite par une noblesse aise. Sa
physionomie se ressent du voisinage de l'Italie, et les moeurs des
habitants ont encore le caractre de bont de l'Allemagne. Elle
participe de la nature des deux pays. La rivire de la Muhr, qui la
traverse, coule d'abord dans des gorges troites et pittoresques, et
ensuite au milieu d'un bassin large et bien cultiv, o est place la
ville. J'y trouvai beaucoup d'migrs, appartenant  la maison de
madame la comtesse d'Artois; ils furent protgs, et rien ne troubla
leur repos.

L'Empereur ayant dcid que mon corps d'arme ne reviendrait point en
Hollande, toutes les troupes bataves me furent retires, et se mirent
sur-le-champ en marche pour retourner sur les ctes de la mer du Nord.
Je reus, le 7 janvier, l'ordre de relever successivement, avec mes deux
divisions franaises et ma cavalerie, les troupes de l'arme d'Italie;
de rentrer  l'poque fixe pour l'vacuation totale du pays sur la rive
droite de l'Isonzo, et d'occuper le Frioul.

L'arme avait trouv des approvisionnements immenses dans l'arsenal de
Vienne, un des plus grands et des plus beaux dpts d'artillerie qui
aient jamais exist. On vacua tout ce qu'il renfermait, soit sur la
Bavire, soit sur l'Italie. Les immenses ressources en attelages des
provinces de Carinthie et de Styrie furent consacres  ces transports,
et je parvins  tout enlever dans l'espace de temps trs-court que la
disposition du trait de paix avait fix.

Aprs avoir vacu la Styrie, j'occupai encore, pendant deux mois, la
Carinthie, la Carniole et Trieste. J'tais autoris  rapprocher
l'poque de l'vacuation, si les Autrichiens remettaient plus tt aux
troupes franaises les provinces d'Istrie, de Dalmatie et les bouches
de Cattaro, l'un tant subordonn  l'autre. Mais, loin d'en agir ainsi,
les troupes autrichiennes remirent, contre la teneur des traits, les
bouches de Cattaro  l'amiral russe Siniavin, qui s'y prsenta avec une
escadre et des troupes de terre. Le commandant autrichien de Castelnovo
rejeta d'abord sa sommation; mais le commissaire du gouvernement,
marquis de Ghisilieri, se rendit sur les lieux, leva toutes les
difficults, et, motivant sa rsolution sur ce que le dlai fix pour
remettre les bouches de Cattaro aux Franais tait expir sans qu'ils se
fussent prsents pour en prendre possession, il y fit recevoir les
troupes russes. Cette affaire retentit alors dans toute l'Europe et
devint l'objet des plus vives discussions.

 l'occasion de ce manque de foi, je prolongeai d'abord mon sjour 
Trieste; mais, quelques jours plus tard, je quittai cette ville,
conformment  de nouveaux ordres de l'Empereur, qui se contenta, en
change, de garder Braunau. Je conclus aussi, avec le gnral de
Bellegarde, un arrangement qui nous donnait passage libre par Trieste
et la Croatie, avec des troupes, jusqu'au moment o Cattaro nous serait
rendu.

J'achevai donc l'vacuation des provinces encore occupes par mes
troupes, et je repassai l'Isonzo. Le 4 mars, j'entrai dans le Frioul, et
j'tablis mon quartier gnral  Udine, ville charmante et bien habite
o je passai tout le printemps.

Mon sjour  Trieste avait t accompagn des plus vifs chagrins pour
moi. La nouvelle de la mort de mon pre, mort d'apoplexie, le 1er
janvier, m'y tait parvenue. La certitude de ne jamais revoir un tre
que l'on aime beaucoup est, sans doute, ce qui rappelle le plus
pniblement  notre esprit la faiblesse de notre nature et le vague de
notre avenir.

Pendant mon sjour en Carniole et  Trieste, le ministre de l'intrieur
avait demand  l'Empereur de faire envoyer en France quelques-uns des
ouvriers employs, dans les forges de ce pays,  la fabrication des faux
qu'elles sont en possession de fournir  toute l'Europe. Cette
fabrication, source de richesses pour ce pays, tait  cette poque sa
proprit exclusive. Les faux fabriques en France, partie en fer,
partie en acier, aprs avoir servi quelque temps, n'taient plus bonnes
 rien; tandis que celles de Carinthie, entirement d'acier, restent
toujours les mmes. Cette circonstance tient  la nature du minerai: ce
pays renferme des mines carbonates; traites comme les autres, elles
donnent, au lieu de fer, de l'acier naturel. Si on voulait en tirer du
fer, il faudrait lui faire subir une opration dispendieuse: au lieu de
cela, on a de premire fusion un acier ductile qui se forge comme le
fer, et dont on fait des faux, des faucilles, des scies, et tous les
instruments tranchants employs aux usages domestiques. On exportait
autrefois de France, pour ces objets, quatre millions de francs
annuellement, afin de satisfaire aux besoins de l'agriculture.

Depuis l'envoi des ouvriers en France, dont le nombre a t augment,
lorsque plus tard j'ai t gouverneur des provinces illyriennes, on a
dcouvert, dans le dpartement de l'Arige, des minerais analogues 
ceux de Carinthie; et la France est affranchie du tribut qu'elle payait
 l'tranger.

Le Frioul vnitien avait des enclaves sur la rive droite de l'Isonzo, et
le Frioul autrichien des enclaves sur la rive gauche. Ce pays,
dpendant, de temps immmorial, d'administrations dont le langage est
diffrent, avait conserv le type de son origine d'une manire
extraordinaire. On peut y reconnatre la puissance des habitudes et de
l'administration: sur la rive, droite, les habitants ne parlaient pas
italien, et ne connaissaient que l'allemand et le _vindisch_, langage
driv de la langue slave; sur la rive gauche, l'italien tait seul en
usage. Et puis prtendez changer en vingt-quatre heures, comme tant de
nos faiseurs modernes, les habitudes, les opinions, les moeurs, les
prjugs des peuples! Le temps et des institutions qui rgularisent et
appliquent son action peuvent seuls excuter un pareil ouvrage.

J'ai un autre exemple  citer de la manire extraordinaire dont le
langage se perptue quelquefois. Je me promenais un jour aux environs
d'Udine avec le gnral Vignole, mon chef d'tat-major. Vignole tait
Languedocien et savait le patois de son pays. Tout  coup il se
retourne, croyant entendre causer des paysans de sa province: c'taient
des habitants du Frioul. Grand tonnement de notre part: quelques
recherches nous apprirent que, sous l'empire romain, une lgion dont le
recrutement se faisait constamment dans la Gaule Narbonnaise avait t
pendant un grand nombre d'annes  Udine.

Mon corps d'arme fut tabli dans le Frioul, depuis Monfalcone jusqu'
Sacile. Mes rgiments furent renforcs des dpts laisss en Hollande;
le quatrime bataillon du 92e rgiment, fort de mille hommes, et
entirement compose de conscrits du dpartement de la Cte-d'Or, ne
laissa pas, en traversant la Bourgogne, un seul soldat en arrire: tant
les habitants de cette province sont de fidles et valeureux soldats!

Deux nouveaux rgiments furent ajouts  mon corps d'arme, le 9e et le
13e. Je m'occupai avec succs, l comme partout, du bien-tre de mes
troupes. J'en employai une partie aux travaux de Palmanova, tte de
notre ligne, dont on parvint  faire une assez bonne place. Il arriva
presque sous mes yeux un phnomne naturel extraordinaire, digne d'tre
racont. On avait construit une demi-lune en terre sur un des fronts de
Palmanova; il n'y avait encore aucun revtement, mais les terre-pleins
avaient tout leur relief: il ne restait plus que les parapets 
terminer. L'ouvrage tant dj trs-avanc, on se disposait  l'armer,
et les madriers destins  la construction des plates-formes taient
dj sur place, quand une trombe de terre s'leva  peu de distance de
Palmanova et se porta sur la demi-lune nouvellement construite, et
l'effaa compltement, en dispersant la terre  une grande distance: les
madriers mmes furent enlevs et jets  quelques centaines de toises.

Je reus de l'Empereur l'ordre de reconnatre avec soin la frontire et
de proposer un systme de dfense. Je m'en occupai, et je proposai des
travaux que l'Italie devra faire excuter un jour si jamais elle devient
une puissance et veut assurer sa frontire contre l'Autriche.

Je vais les indiquer sommairement.

Je n'ai pas sous les yeux le mmoire que je rdigeai alors, et dont les
dtails, aprs tant d'annes, sont sortis de ma mmoire; mais j'en ferai
connatre l'esprit.

La sret d'une arme appuye  Palmanova, charge de dfendre l'Isonzo,
tient  la possession des montagnes. Si l'ennemi trouve le moyen de
dboucher de ce ct, il faut se retirer sur le Tagliamento. Mais les
montagnes sont d'un accs difficile; elles ne prsentent que des
passages troits et susceptibles d'tre ferms avec des forts ou des
places. Le plus important de ces dbouchs, mais aussi le plus difficile
 dfendre, est celui qui de Tarvis conduit dans la valle du
Tagliamento. Vient ensuite celui de l'Isonzo: il faut que chacun ait sa
dfense propre. Le lieu le plus favorable pour couvrir le Tagliamento
est situ en arrire de Tarvis,  moiti chemin de la Ponteba, prs de
Malborghetto. Une place de cinq  six bastions prsenterait au passage
un assez grand obstacle.

Le second dbouch est celui qui de Tarvis vient dans la valle du
Natisone, et sur la rive droite de l'Isonzo. Un emplacement admirable
existe  Caporetto; on y ferait une petite place imprenable et qui
aurait le double avantage de fermer compltement la gorge et les chemins
venant de Pletz et de Krafred, et de dfendre aussi le passage qui, de
la valle de l'Isonzo, conduit dans celle du Natisone.

Tout le pays compris entre les sources du Natisone, except le passage
de l'Isonzo, est absolument impraticable jusqu' la hauteur de Canale.
Resterait  construire un fort  Canale; il fermerait la valle et
rendrait matre de la grande route qui suit la rivire, et du pont.
Ainsi la dfense de la frontire avec une arme serait rduite  une
assez petite tendue, au cours de l'Isonzo, depuis Canale jusqu'
Monfalcone et la mer.

Avec ces trois places, c'est--dire une place  Malborghetto, un grand
fort ou une petite place  Caporetto, et un petit fort  Canale, la
frontire deviendrait trs-forte.

On a construit, dans la valle du Tagliamento, un fort inexpugnable,
celui d'Osopo. La force de la position a sduit; mais ce fort ne remplit
que trs-imparfaitement son objet: la valle est trop large sur ce point
pour tre ferme. Ce fort peut servir  conserver des magasins, 
recevoir des dpts: c'est un coffre-fort o on peut mettre en sret
des trsors; mais, sous le rapport stratgique, il n'est qu'une gne, et
non un vritable obstacle, au mouvement d'une arme ennemie.

J'allai, pendant mon sjour  Udine, revoir Venise, o j'avais t
plusieurs fois pendant ma premire jeunesse. Le gnral Miollis y
commandait: On ne pouvait pas en confier la garde et la conservation 
de meilleures mains.

Je fus de l,  Milan, voir Eugne Beauharnais, qui y exerait les
fonctions de vice-roi d'Italie. Il venait d'pouser une princesse de
Bavire de la plus grande beaut, modle de douceur et de vertu. Il faut
tre l'objet de la prdilection du ciel pour rencontrer une pareille
femme, aussi accomplie de toutes les manires, quand on est mari par
les combinaisons de la politique. Eugne se livrait avec ardeur 
l'excution de ses devoirs. Bon jeune homme, d'un esprit peu tendu,
mais ayant du sens, sa capacit militaire tait mdiocre: il ne manquait
pas de bravoure. Son contact avec l'Empereur avait dvelopp ses
facults; il avait acquis ce que donnent presque toujours de grandes et
d'importantes fonctions exerces de bonne heure, mais il a toujours t
loin de possder le talent ncessaire au rle dont il tait charg.

On l'a beaucoup trop vant; on a surtout vant son dvouement et sa
fidlit dans la crise de 1814. Ces talents prtendus se sont borns 
faire alors une campagne fort mdiocre, et cette fidlit tant proclame
a eu pour rsultat de faire tout juste le contraire de ce qui lui avait
t prescrit, et prcisment ce qu'il fallait pour assurer la chute de
l'difice qui a croul avec tant d'clat. Il s'tait fait illusion sur
sa position; il avait cru  la possibilit d'une existence souveraine
indpendante, mais peu de jours suffirent alors pour le dtromper. Il
avait bti sur des nuages. Je reparlerai de lui avec dtail et de
manire  fixer l'opinion de la postrit sur son compte.

Je passais mon temps de mon mieux dans cette dlicieuse Italie. Je ne
l'ai jamais habite ou mme traverse sans prouver un sentiment de
bonheur. Son beau soleil, les grands souvenirs qu'elle rappelle, ont
constamment agi sur moi d'une manire puissante. L'esprit prompt et
l'intelligence suprieure de ses habitants m'ont toujours frapp, et
plus encore en cette circonstance qu'en toute autre. Je venais de passer
deux ans avec les Hollandais et les Allemands. Si la nature a donn 
ces peuples de grandes facults, la promptitude de la comprhension n'en
fait pas partie. Cette facilit  concevoir, notre apanage aussi,  nous
autres Franais, leur est refuse. Pour pouvoir esprer d'tre bien
compris d'un Allemand, il faut lui rpter la mme chose plusieurs fois
et de diffrentes manires. En quittant l'Autriche, je continuai
machinalement la mme mthode. Je m'aperus bientt combien cela tait
inutile. Ceux auxquels je parlais m'avaient compris mme avant que mes
premires explications fussent acheves, et souvent mme ils en avaient
tir des consquences qui m'avaient chapp  moi-mme.

Pour ajouter aux agrments du sjour d'Udine, nous imaginmes de faire
jouer la comdie. Un de mes rgiments, le 9e, se recrutait  Paris.
Parmi les soldats de ce corps se trouvaient beaucoup de jeunes acteurs,
envoys par la conscription. On monta une troupe; des spectacles publics
furent donns au thtre, et firent accourir toute la province.

Le souvenir de ce rgiment m'engage  dire un mot sur l'esprit
militaire. Qui croirait, au premier aperu, qu'un rgiment, entirement
recrut  Paris, dans une population en gnral faible et souvent
nerve par la dbauche, ft bon  la guerre et brave devant l'ennemi?
Qui n'imaginerait qu'un rgiment, recrut par des paysans en Alsace, en
Franche-Comt, en Bourgogne, ne ft prfrable? Eh bien, il n'en est
rien. Un pareil rgiment pourra mieux supporter les fatigues de la
guerre, tre plus disciplin; mais il ne se battra pas avec plus de
courage, et souvent se battra moins bien. Notre mtier est un mtier
d'amour-propre, et les Parisiens en ont beaucoup. Voil l'explication.
Rien de plus difficile  conduire habituellement que de pareils soldats,
 cause de mille prtentions, de rclamations incessantes, etc.; mais
aussi rien de plus rsolu devant l'ennemi. Ils se sentent tous capables
de fonctions suprieures  celles de soldat; de l leur mcontentement
et leurs demandes continuelles.

Pour mettre plus en rapport leurs facults avec leurs prtentions, il me
paratrait juste, quitable et conforme aux intrts du service de
rpartir dans tous les rgiments les conscrits des grandes villes. Leur
nombre tant peu considrable dans chaque corps, ils trouveraient plus
facilement un dbouch et auraient plus de chances de fortune. Les corps
manquent souvent de sujets capables d'avancement; ils en seraient
abondamment pourvus, et tout le monde se trouverait bien de cet
arrangement.

On avait envoy en Dalmatie le gnral Lauriston, comme commissaire,
pour la remise des places, et le gnral Molitor, avec une division,
pour en prendre possession. Sa marche fut lente, beaucoup de temps fut
perdu, et le commissaire autrichien, ainsi que je l'ai dj dit, fit
ouvrir les portes de Castelnovo et de Cattaro aux Russes, sous prtexte
que les Autrichiens n'taient tenus de garder les villes et de les
dfendre que jusqu'au 15 fvrier. Cette poque tant passe, ils ne
devaient pas se battre pour nous, qui n'tions pas leurs allis:
raisonnement d'une mauvaise foi manifeste. Mais les Russes taient en
possession, et il n'tait pas facile de les chasser.

L'Empereur donna l'ordre,  cette occasion, au gnral Lauriston, de
prendre possession de Raguse, c'est--dire d'occuper cette place, comme
compensation et comme moyen d'observer les bouches de Cattaro. Ce petit
pays, qui jouissait du plus grand bonheur, dont les habitants sont doux,
industrieux, intelligents; oasis de civilisation au milieu de la
barbarie, vit disparatre tout son bien-tre par ce conflit, dans lequel
la fatalit vint le mler. Je n'en dirai pas davantage en ce moment sur
lui, me rservant d'entrer plus tard dans de plus grands dtails sur ce
qui le concerne.

Prs de Cattaro est le Montngro, pays de hautes montagnes, de l'accs
le plus difficile; sa population est d'origine slave, et professe la
religion grecque. De temps immmorial, elle s'est affranchie de la
domination de la Porte Ottomane, et le pacha de Scutari n'a Jamais pu
parvenir  l'asservir. Le pre du pacha actuel a t tu en combattant
contre elle. La Russie, dont les vues sur l'Orient datent de loin, et
dont la politique n'a jamais dvi un moment, a tabli, depuis longues
annes, des relations avec ce pays, et communique habituellement avec
lui par la Servie. Un archevque, chef de la religion, reconnat la
suprmatie de l'autocrate de toutes les Russies. L'archevque Petrovich,
homme d'un esprit suprieur et d'un fort grand caractre, vivait alors;
il tait dcor du chapeau blanc, la plus haute dignit ecclsiastique
de cette glise.

Le territoire des Montngrins se divise en six comts, dont deux
suprieurs et quatre infrieurs. Ces quatre derniers comptent
quarante-cinq mille habitants; les six donnent une population totale de
soixante mille mes. Tout le monde est arm, et cette population peut
mettre environ six mille fusils en campagne. Le Vladika (archevque)
gouverne ce pays par son influence, mais lgalement. Un ordre politique,
dont il est seulement une partie, une assemble nationale, dcide toutes
les choses importantes, et nomme le gouverneur chaque anne. Le Vladika
prside cette assemble. Elle se runit souvent et se compose d'un
dput par famille. Voil un gouvernement reprsentatif, dans un pays
encore barbare, et, si l'on tudie l'histoire, on voit que tous les
peuples ont commenc ainsi. Les assembles, chez les Francs, le champ de
mai sous la seconde race, ne sont pas autre chose. Tous les hommes
marquants de la socit taient appels  concourir  la dcision des
choses importantes; il est donc dans la destine des peuples d'adopter
cette forme de gouvernement  l'origine des socits, et d'y revenir
ensuite, quand des fautes et des souffrances les portent  chercher un
tat meilleur. Ainsi les dfenseurs des anciens usages devraient
pardonner  ceux qui aiment ces institutions, en raison de ce qu'ils
rtablissent d'une manire plus rgulire ce qui exista un peu
confusment autrefois.

Dans les tribus arabes mmes, le chef de la tribu se fait assister des
anciens. C'est dans la famille seule que l'on trouve l'exemple de
l'unit de pouvoir. Mais quel caractre a ce pouvoir-l! et quel
contre-poids contre son abus la nature a plac dans le coeur des
pres!...

Je reviens aux Montngrins. On comprend quelle sensation produisit
parmi eux la cession des bouches de Cattaro aux Russes, et l'arrive des
troupes russes de terre et de mer. Les anciennes relations se
resserrrent, et le gnral russe eut une arme  ses ordres. Un moyen
d'action de plus se trouvait aussi dans la similitude du langage, les
Montngrins parlant la langue slave dans toute sa puret.

L'isolement dans lequel ils ont vcu depuis la conqute (douze ou treize
sicles), l'ignorance dans laquelle ils sont de nos besoins et de nos
arts, leur a rendu superflu de modifier leur langage, et la langue des
paysans montngrins est reste stationnaire; elle est la mme que celle
dans laquelle la Rible russe est crite. Si l'on ajoute que
l'loignement de la Russie la met dans l'impossibilit d'opprimer ce
pays, quoiqu'elle puisse le protger, on conoit l'union et l'obissance
que ces circonstances tablirent promptement de la part des Montngrins
en faveur des Russes; de plus, les habitants de Cattaro, aux deux tiers
de la religion grecque, et presque tous livrs  la navigation,
n'esprant rien de favorable sous notre autorit, devinrent promptement
aussi les auxiliaires des Russes.

Le gnral Lauriston trouva dans les Ragusais une population soumise et
confiante. Les forces qu'il amenait n'taient pas trs-considrables,
mais elles suffisaient  la sret du pays s'il avait su en faire un
meilleur usage. Brave et honnte homme, mais d'une grande mdiocrit, il
n'a jamais justifi, mme un seul jour, sa fortune. Les Montngrins
firent une irruption dans les canali dpendant de Raguse. De petits
dtachements, ayant t envoys sans prcaution, furent battus, et des
ttes coupes, selon l'usage de l'Orient. Nos soldats furent intimids;
deux mille quatre cents Russes suivirent les bandes qui descendaient de
la montagne, tandis que l'escadre venait canonner la place, et tout fut
mis dans le plus grand dsordre. Les quatre  cinq mille hommes de
Lauriston, rejets dans la place, y restrent bloqus.

La ville de Raguse a une bonne enceinte en maonnerie d'un relief
trs-grand, flanque par de grosses tours susceptibles d'tre armes de
canons; la dfense maritime est facile, ses remparts tant construits
de manire  tre couverts d'artillerie. Lauriston ajouta  cette
dfense l'occupation de la petite le de la Croma, qui couvre le port;
il la fit retrancher et armer. L'ennemi y dbarqua, mais l'attaqua
vainement.

Les fortifications de Raguse sont adosses  la montagne dite de San
Sergio, haute de quatre cents toises au moins, trs-raide et dominant
immdiatement le port. La ville elle-mme est dfile par la pente
rapide du terrain sur lequel elle est btie, par la hauteur des maisons
et par celle des remparts. Le sommet de cette montagne aurait d tre
occup immdiatement par une redoute. Mais Lauriston n'avait rien
prpar  cet effet. Aprs avoir essay d'y combattre sans appui, ainsi
que dans une premire position, il fut chass de partout. L'ennemi,
matre du plateau et des pentes, put bloquer la ville avec facilit; il
l'assigea, mais sans intelligence; et, au lieu d'tablir des batteries
sur le flanc et au pied de la montagne, pour ouvrir les fortifications,
il amena tout en haut, et avec beaucoup de peine, une douzaine de
bouches  feu, canons et mortiers, avec lesquels il canonna et bombarda
Raguse. Ce feu ne pouvait effrayer que les enfants, et ne devait mener
 aucun rsultat.

Cependant ce blocus, qu'on appelait le sige de Raguse, retentissait
dans toute l'Europe. Molitor avait peu de troupes, et elles taient
dissmines dans cette immense Dalmatie; les communications
incroyablement difficiles de ce pays mettaient obstacle  un prompt
rassemblement et  une opration rgulire, avec des moyens organiss
pour dlivrer Lauriston.

L'Empereur, dans son impatience et son inquitude, me donna l'ordre de
partir du Frioul pour la Dalmatie, dont il organisa les troupes en
arme. Il m'autorisa  emmener avec moi trois rgiments d'infanterie 
mon choix; je pris le 18e, le 11e et le 35e de ligne, trois corps du
camp d'Utrecht.

Les ordres de l'Empereur m'tant parvenus le 14 juillet, j'tais en
route le 15 au soir. Une compagnie de voltigeurs, embarque avec moi 
Fiume, forma mon escorte, et j'arrivai  Zara aussi promptement que
l'tat de la mer le permit.  mon arrive  Zara, j'appris que le sige
de Raguse tait lev. Molitor avait dgag Lauriston. Aprs avoir
rassembl tout ce qu'il avait de disponible, c'est--dire deux
rgiments, les 81e et 79e, deux excellents corps, et quelques centaines
de Pandours, milice employe dans ce pays, fait tout ce que la
prvoyance la plus minutieuse lui avait suggr pour faciliter son
entreprise, pourvu ses troupes de vivres, de moyens de pansement et de
nombreux chevaux de bt, dont la Dalmatie est fort riche, afin d'assurer
la conservation et le transport des blesss, Molitor entra en opration.
Il exagra ses forces et les annona trs-suprieures  ce qu'elles
taient rellement. Parti de Stagno en cheminant d'abord sur le bord de
la mer, il se porta, avant d'arriver au val d'Ombla, sur les crtes qui
le contournent, et, les suivant constamment, il dboucha dans la plaine
de rochers qui forme le plateau de San Sergio.

Les commandants turcs sur la frontire correspondaient avec Molitor et
lui donnaient des nouvelles. Hadgi, bey d'Uttovo, fort dvou aux
Franais, lui crivit pour lui annoncer que, grce  Dieu, l'ennemi
n'avait pas plus de vingt-cinq mille hommes. Cet avis peu rassurant
n'effraya pas le gnral, qui savait bien dans quelle erreur les gens
trangers au mtier de la guerre, et en particulier les Turcs, tombent
dans l'valuation des troupes qu'ils voient. Il y avait deux mille
quatre cents Russes et quatre  cinq mille Montngrins ou Bocquais.
C'tait dj beaucoup pour moins de trois mille hommes qu'il amenait
avec lui.  son approche, il y eut un lger engagement avec les
Montngrins; mais, ceux-ci s'tant retirs, les Russes en firent autant
sans combattre, et Molitor arriva, le 5 juillet, avec sa colonne, sur la
hauteur qui domine Raguse.

On a lou, avec raison, cette opration de Molitor; mais, certes, il ne
pouvait pas voir tomber Raguse faute de vivres et faire prisonnier un
gnral franais, avec plus de quatre mille cinq cents soldats, sans
avoir tent de les dlivrer. Il avait peu de monde, il est vrai; et
cependant son opration, conduite tout  la fois avec prudence et
vigueur, obtint le succs le plus complet. La garnison de Raguse fut
dbloque par une troupe de beaucoup infrieure  sa force.

Lauriston, fort surpris de voir disparatre les Russes des positions
qu'ils occupaient et de les y voir remplacs par des soldats portant des
uniformes franais, eut la simplicit de dire que peut-tre c'tait un
pige de l'ennemi: des soldats russes habills en Franais, dans le but
de lui faire ouvrir la ville et de le surprendre. La vue de Molitor en
personne fut presque ncessaire pour le convaincre.

Mais Molitor dut rester hors des murs pendant quelque temps. Les portes
de Raguse sont couvertes par un foss et un pont-levis. Lauriston, par
un excs de timidit, les avait fait murer et garnir de terre; et
cependant, une porte, place dans un rentrant, se trouve le point le
moins attaquable de la fortification.

On se mit  la besogne pour ouvrir. Un certain M. de Thiars, depuis si
marquant par l'opposition la plus hostile aux Bourbons, ancien migr et
aide de camp du duc d'Enghien, alors chambellan de l'Empereur, rempli de
prtentions que rien ne justifiait, se hta d'aller au-devant du gnral
Molitor, le suppliant de ne pas l'oublier dans son rapport.

J'ai fait, lui dit-il, peu de chose; mais enfin je suis le premier
officier que vous ayez rencontr. Les soldats, en entrant, l'ayant
trouv  la porte, et voyant la clef de chambellan  son habit,
l'appelaient le portier de l'Empereur.

Instruit,  mon arrive  Zara, du succs de la marche de Molitor,
j'envoyai, suivant mes instructions, au 35e rgiment (un des rgiments
en route pour me joindre) l'ordre de rtrograder et de rentrer dans le
Frioul.

Je trouvai  Zara M. Dandolo, exerant, pour le roi d'Italie, les
fonctions de provditeur gnral ou de gouverneur civil. On le connat
dj; il avait fait partie du gouvernement provisoire de Venise en 1797,
et aussi de la dputation de Venise qui se rendait  Paris dans
l'intention de corrompre les directeurs, et d'obtenir d'eux le rejet du
trait de Campo-Formio. J'ai racont en son lieu la scne remarquable
qui se passa  cette occasion sous mes yeux, dans le cabinet du gnral
Bonaparte,  Milan.

Ce Dandolo, l'homme le plus vain du monde, n'imagina-t-il pas d'lever
des prtentions  mon gard et de disputer le rang avec moi, gnral en
chef, grand officier de l'Empire! etc. Il prtendait presque trancher du
souverain. Quoique logs dans le mme palais, nous nous vmes seulement
par ambassadeur. Je continuai, le lendemain, ma route pour Raguse. Il
porta les plaintes les plus vives sur le prtendu manque d'gards dont
il avait t l'objet, fut tanc en rponse, et reut l'ordre de rparer
ses torts en venant me voir  mon quartier gnral, ordre qu'il excuta
quand je fus rentr  Spalatro, o je m'tablis pour l'hiver.

J'allai  Zara pour lui rendre sa visite  mon tour. Sa femme, charmante
personne, me plut beaucoup. Je lui donnai des ftes et prolongeai mon
sjour  Zara. Dandolo tait jaloux comme un Italien du moyen ge. Alors
M. le provditeur gnral ne pouvait plus m'accuser de manquer de soins
et de compter mes visites avec lui.




CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS
RELATIFS AU LIVRE NEUVIME


BERTHIER  MARMONT.

    Braun, le 8 dcembre 1805.

L'Empereur ordonne, monsieur le gnral Marmont, que vous preniez le
commandement de la Styrie, et que vous y cantonniez votre corps d'arme
de la manire la plus avantageuse pendant le cours de l'armistice. Vous
ferez fournir les subsistances, les fourrages et tout ce qui sera
ncessaire  votre troupe par la province que vous occuperez. Vous ferez
les dispositions ncessaires pour refaire vos troupes et les mettre le
plus promptement possible en tat de faire la guerre. Envoyez-moi le
plus tt que vous pourrez l'tat des cantonnements que vous aurez
choisis.


BERTHIER  MARMONT.

    Schoenbrunn, le 14 dcembre 1805.

L'Empereur dsire, monsieur le gnral Marmont, que votre
correspondance avec moi soit plus dtaille; que vous me fassiez
connatre le rapport de tous vos espions; car il est de la dernire
importance que je sache tout ce qui se passe dans le pays que vous
occupez, ainsi que tout ce qu'on peut connatre de la position et des
mouvements de l'ennemi.

Correspondez avec le marchal Ney et avec le marchal Massna.

Tout en laissant reposer vos troupes, occupez-vous de les mettre
promptement en tat de rentrer en campagne; car, de vous  moi, il est
probable que nous reprendrons incessamment les hostilits.


BERTHIER  MARMONT.

    Schoenbrunn, le 16 dcembre 1805.

L'Empereur, gnral, me charge de vous demander o est le dpt des
deux cents caissons que vous lui avez crit avoir dans votre
commandement.

Sa Majest dsire que vous rdigiez un mmoire sur la citadelle de
Grtz. Combien de canons faudrait-il pour l'armer? Y a-t-il de l'eau,
des btiments? Combien d'hommes peut-elle contenir? Pourrait-on y loger
les dpts, y tablir des fours, des magasins de vivres, un arsenal pour
les munitions, enfin des emplacements pour y dposer les bagages d'un
corps d'arme de trente  quarante mille hommes? Combien il faudrait
d'hommes pour la dfendre?

Si la citadelle de Grtz peut remplir l'objet dont je viens de vous
parler, vous devez la faire armer et approvisionner de suite, et mme y
mettre un hpital. L'opinion de l'Empereur est que, dans le genre de
guerre que nous faisons, les hpitaux de maladies graves ne peuvent sans
inconvnient tre placs de manire  les laisser prendre  l'ennemi.

Vous vous tes dj trouv dans le cas, gnral, o cette citadelle
pouvait tre utile, comme sagement vous l'avez fait en vous portant sur
Vienne en manoeuvrant de manire  ce que le prince Charles ne pt s'y
porter avant vous.

Faites connatre si la citadelle de Grtz, sous les rapports dont il
est question ci-dessus, peut, dans douze ou quinze jours de travail,
servir  garder les magasins et les bagages d'un corps d'arme de trente
 quarante mille hommes pendant huit  dix jours, tant dfendue par
trois ou quatre cents hommes, temps ncessaire pour que l'arme qui
agirait pt venir prendre sa position.

L'Empereur dsire encore que vous fassiez reconnatre et prendre tous
les renseignements pour avoir l'itinraire bien exact de la route que
devrait suivre une arme de trente  quarante mille hommes pour se
rendre de Grtz  Pesth. Vous devez faire connatre l'tendue, la nature
de la route, les dfils, les ravins, enfin la position que pourrait
prendre l'arme. Vous m'enverrez le plus promptement possible ce
travail, afin que je le mette sous les yeux de l'Empereur.


BERTHIER  MARMONT.

    Schoenbrunn, le 18 dcembre 1805.

Je vous prviens, gnral, que je viens de donner l'ordre au gnral
Dumonceau de partir demain de Vienne avec sa division pour se rendre 
Neustadt et rentrer dans le corps d'arme que vous commandez.

L'intention de l'Empereur, gnral, est que vous teniez une division 
Bruck, de manire  vous porter le plus rapidement possible  Neustadt
au secours du gnral Dumonceau, qui s'y trouvera, et dans le cas o il
y aurait lieu.

Je donne l'ordre  M. le marchal Massna d'envoyer une division de
dragons  Marbourg et une division de cuirassiers  Cilli. L'intention
de l'Empereur est que vous preniez les mesures ncessaires pour leur
nourriture. Vous en prviendrez M. le marchal Massna.

_P. S._ Vous devez garder la frontire d'armistice depuis Neustadt
jusqu' Neubourg.


BERTHIER  MARMONT.

    Schoenbrunn, le 28 dcembre 1805.

Vous avez vu par ma lettre d'hier, gnral, que la paix est signe.

L'intention de l'Empereur est que, avec vos deux divisions franaises,
vous preniez possession du Frioul et de la ligne de l'Isonzo, en
attendant de nouveaux ordres. Mais, avant de vous y rendre, Sa Majest
ordonne que vous occupiez le comt de Grtz, Trieste et la Carniole,
jusqu' ce que la division franaise qui doit occuper la Dalmatie et
l'Istrie en soit en possession.

Par le trait de paix, les Autrichiens ont deux mois pour rendre la
Dalmatie et l'Istrie; mais le moyen d'avoir ces deux provinces tout de
suite, ce serait d'occuper Grtz, Trieste et la Carniole avec beaucoup
de troupes pendant le mois que nous avons pour vacuer cette partie, et
en disant aux Autrichiens que nous vacuerions sur-le-champ ces pays,
qui leur tiennent tant  coeur, parce que cela gne leur commerce, au
moment o eux-mmes vacueraient la Dalmatie et l'Istrie.

Je joins ici les articles du trait de paix qui concernent l'vacuation
respective des pays qu'on doit rendre.


BERTHIER  MARMONT.

    Schoenbrunn, le 31 dcembre 1805.

L'Empereur, gnral, a donn des ordres directs au gnral Songis pour
vacuer beaucoup d'artillerie sur Palmanova.

Il parat que vous vous trouvez contrari par le dpart de l'artillerie
batave.

Vous ne devez renvoyer de chevaux bataves que ce qui sera strictement
ncessaire pour mener l'artillerie: s'il y a des chevaux haut-le-pied,
gardez-les, et nous en compterons ensuite avec la Rpublique batave.

Employez sur-le-champ tous les chevaux de votre artillerie, tous ceux
que vous pourrez avoir par rquisition pour faire sortir le plus tt
possible de la Styrie l'artillerie et les fusils envoys par le gnral
Songis (quand je dis les fusils, il n'y aura aucun embarras  leur
gard, puisqu'ils vont par la voie du commerce). Pour vous donner plus
de temps, je n'ai point encore fait l'change des ratifications: il
n'aura lieu que demain. Ainsi calculez que vous aurez encore dix jours
pour vacuer la Styrie; mais vous ne devez commencer aucun mouvement
sans un ordre de moi.

C'est dans la Carinthie et  Trieste que je vous laisserai, jusqu'au
moment o les Autrichiens nous auront cd la Dalmatie et l'Istrie: vous
recevrez une instruction  cet gard demain ou aprs.

Il rsulte du trait que les troupes franaises doivent vacuer la
Styrie dix jours aprs l'change des ratifications, et que nous devons
vacuer, dans deux mois, la Carinthie et la Carniole pour la partie
occupe par vos troupes ou par celles du marchal Massna; et le
marchal Massna n'aura srement pas fait vacuer Trieste que ses
troupes n'aient t releves par les vtres. crivez-lui  cet gard.

Ma prcdente lettre n'tait pas claire, n'ayant pas encore vu le
trait; mais celle-ci vous met au fait.

En rsum, quand vous aurez reu l'ordre d'vacuer toute la Styrie,
vous mettrez vos troupes dans la partie de la Carniole et de Carinthie
que nous occupons, et surtout  Trieste, afin de gner tellement les
Autrichiens, qu'ils nous proposent de nous mettre en possession de
l'Istrie et de la Dalmatie avant les deux mois de rigueur, et alors je
consentirai  vacuer la Carniole et la Carinthie du mme jour o ils
cderont l'Istrie et la Dalmatie; mais, dans ce moment, il est question
de faire promptement traverser la Styrie  l'artillerie que vous envoie
le gnral Songis.


BERTHIER  MARMONT.

    Lintz, le 26 janvier 1806.

Je reois, gnral, par M. le colonel Axamitouski, votre lettre du 18
janvier seulement aujourd'hui 25. Le retard que les plnipotentiaires
ont mis  me faire connatre que l'intention de l'empereur d'Allemagne
serait de rendre la Dalmatie plus tt si nous vacuons la Haute-Autriche
rend cette mesure sans effet, puisque M. de Lichtenstein me propose de
nous remettre la Dalmatie et l'Istrie le 10 fvrier, si nous vacuons 
cette poque la Haute-Autriche, Trieste, etc. Vous verrez, par la copie
de la note ci-jointe, ma rponse; si les plnipotentiaires approuvent
quelque chose, vous en serez prvenu par le gnral Androssi.

Le gnral Lauriston et les troupes d'Italie devant prendre possession
de la Dalmatie, vous n'aurez rien  faire  cet gard.

Je vous recommande, gnral, de correspondre journellement avec moi
par la poste, et, quand vous le jugerez ncessaire, par des officiers.
Mon quartier gnral sera  Munich le 1er fvrier.


BERTHIER  MARMONT.

    Lintz, le 28 janvier 1806.

Gnral, je vous autorise, dans le cas o les Autrichiens auraient
remis  l'arme franaise, le 10 fvrier, l'Istrie, la Dalmatie, les
bouches de Cattaro, les les vnitiennes et toutes les villes et forts
qu'elles renferment,  vacuer Trieste, Goritz et tout ce que vous
occupez des tats de l'empereur d'Allemagne, c'est--dire  commencer
votre mouvement le jour o vous apprendrez officiellement, par les
commissaires Bellegarde et Lauriston, que nos troupes occupent l'Istrie,
la Dalmatie, les les vnitiennes, les places et forts qu'elles
renferment, et les bouches de Cattaro. Alors vous vous rendrez en Italie
avec vos deux divisions franaises, et vous prendrez possession du
Frioul et de la ligne de l'Isonzo. Vous aurez soin de m'instruire de
votre marche et des positions que vous occuperez.

Si cela a lieu, je prsume que vous pourriez partir vers le 10
fvrier.


LE PRINCE EUGNE  MARMONT.

    Vrone, le 30 janvier 1806.

J'ai reu, monsieur le gnral, votre lettre du 26 janvier. Le gnral
Molitor est parti pour prendre possession de la Dalmatie: le gnral
Seras partira sous peu de jours pour occuper l'Istrie. Il est probable
que vous ne tarderez pas  faire votre mouvement sur l'Italie; cependant
je prsume que vous attendrez peut-tre l'avis du gnral Lauriston 
cet effet. Quant  l'officier que vous me recommandez, je lui porte
depuis longtemps des sentiments d'amiti; ainsi je compte l'employer au
service du royaume d'Italie: j'attendrai pour cela votre arrive, ne
pouvant dans le moment mme lui donner une place.

Je vous renouvelle, monsieur le gnral, l'assurance de mes sentiments
distingus.


BERTHIER  MARMONT.

    Munich, le 5 fvrier 1806.

Je ne vois point d'inconvnient, gnral,  ce que, du moment o vous
serez instruit officiellement par le commissaire de Sa Majest, le
gnral Lauriston, que nos troupes sont en possession de l'Istrie et de
la Dalmatie, vous vacuiez Trieste, le comt de Goritz et toute la
partie des tats de l'empereur d'Allemagne o vous avez des troupes,
pour entrer dans le Frioul. Mais, comme je vous l'ai mand, vous aurez
soin d'avoir une avant-garde  Monfalcone et d'occuper Udine, afin de
faciliter votre communication avec l'Istrie et la Dalmatie.

J'aurais dsir que vous eussiez joint au travail que vous m'avez
envoy pour la Lgion d'honneur les pices  l'appui, c'est--dire les
demandes faites par les corps, ces tats devant tre annexs au travail
gnral.

_P.S._ Du moment que vous serez dans le pays vnitien, vous devrez
rendre compte des ordres que vous recevrez de moi  Son Altesse le
prince Eugne Napolon; mais, comme je vous le dis, occupez Monfalcone
et Udine.

J'ai des nouvelles de l'Empereur du 30. Sa Majest se portait bien.

J'vacuerai successivement les tats d'Autriche, aux termes fixs par
le trait: du reste, rien de nouveau.


BERTHIER  MARMONT.

    Munich, le 10 fvrier 1806.

Je ne puis qu'approuver, gnral, toutes les mesures que vous avez
prises pour hter la remise de la Dalmatie et de l'Istrie; tout ce que
vous avez fait  cet gard est conforme aux intentions de l'Empereur:
vous devez tre dans ce moment dans le Frioul vnitien, en occupant
Udine et Monfalcone.

J'ai fait connatre  l'Empereur le dsir que vous avez d'tre employ
d'une manire active, et de trouver les occasions de dployer et votre
zle et vos talents; mais, gnral, toutes les dispositions de Sa
Majest tiennent tellement  la marche politique des affaires, qu'on ne
peut rien prvoir, et c'est quand l'occasion se prsente  l'Empereur,
et au moment o on s'y attend le moins, qu'il donne les marques les plus
clatantes de sa confiance.


LE PRINCE EUGNE  MARMONT.

    Milan, le 26 fvrier 1806.

Je vous prviens, monsieur le gnral Marmont, que Sa Majest, par sa
lettre du 11 fvrier, me prvient que vous faites partie de l'arme
d'Italie, avec le corps sous vos ordres; votre quartier gnral doit
tre  Udine, et le projet de cantonnement que vous m'avez envoy cadre
avec les intentions de l'Empereur, qui tient galement  conserver 
Monfalcone un bataillon et un escadron. L'intention formelle de Sa
Majest est qu'aucune troupe autrichienne, aucun soldat, aucun officier,
ne passe l'Isonzo. Comme il y a, le long de l'Isonzo, quelques villes ou
villages appartenant aux Autrichiens, vous en ferez prendre possession
avant qu'aucune troupe autrichienne arrive; il serait mme ncessaire
d'y envoyer sur-le-champ des postes, soit d'infanterie ou de cavalerie;
seulement pour le premier moment, car il faudra des postes de cavalerie
partout, d'aprs les ordres de Sa Majest, qui tient tellement  cette
occupation et conservation de cette limite, dans toute son intgrit,
qu'elle me rend responsable, ainsi que vous, de l'excution stricte de
ses ordres  cet gard. En un mot, la limite du royaume d'Italie est
l'Isonzo, et de plus Monfalcone; et, s'il y a des rclamations, vous
tiendrez ferme; vous pouvez rpondre que c'est par ordre de Sa Majest,
qui s'en entendra avec l'empereur d'Autriche.

Je vous adresse cette lettre par mon aide de camp, le chef d'escadron
Delacroix; vous voudrez bien, par son retour, me faire part des
dispositions que vous aurez prises, afin que je puisse en rendre compte
sur-le-champ  Sa Majest, qui exige une rponse prompte  cet gard.

Dans le cas o vous ne seriez pas encore dans le cas de faire passer
l'Isonzo  quelques-unes de vos troupes, je vous prie de faire le projet
des dtachements pour les diffrentes villes ou villages autrichiens sur
la rive droite de l'Isonzo; et je donne des ordres  mon aide de camp
pour faire excuter les vtres  ce sujet par le 15e rgiment de
chasseurs, qui est  Udine.

Je vous serais oblig de m'envoyer l'tat exact des possessions
autrichiennes sur la rive droite de l'Isonzo.


LE GNRAL MOLITOR  MARMONT.

    Macarsca, le 8 mars 1806.

Les Autrichiens m'ont cd la majeure partie des places et ports de la
Dalmatie dans le dsarmement le plus complet. Non-seulement ils en ont
vacu leurs munitions, mais mme les munitions ex-vnitiennes, qui, aux
termes du trait de paix, appartenaient au royaume d'Italie. Ce qui
pourra vous surprendre davantage, c'est qu'aprs avoir vaincu des
difficults dont aucun pays du monde n'offre d'exemples pour porter mes
troupes en Albanie, et tre parvenu aux frontires de Raguse, les
troupes autrichiennes, l'lite du rgiment de Thurn, sans avoir t
attaques, sans avoir manqu de vivres, sans avoir t inquites par
les habitants de leurs garnisons (qui nous attendaient  bras ouverts),
sans avoir tir un coup de fusil enfin, ont reu l'ordre de cder et ont
cd le 5 de ce mois aux troupes russes toutes les places des bouches de
Cattaro, dont la principale tait en tat de soutenir un sige avec
moins de troupes qu'elle n'en contenait.

Le prince Eugne m'ayant interdit de commencer aucune hostilit, je
m'empresse de rendre compte  Son Altesse de toutes ces circonstances;
elles vous confirmeront sans doute, mon gnral, dans la ncessit de
garder Trieste et la Carniole, pourvu que ces provinces soient encore en
votre pouvoir.

Veuillez bien agrer l'assurance de la trs-haute considration avec
laquelle j'ai l'honneur d'tre, etc.


EXTRAIT DUNE LETTRE DE S. M. L'EMPEREUR  S. A. I. LE VICE-ROI.

    13 mars 1806.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

crivez  Marmont qu'il fasse des reconnaissances depuis Palmanova
jusqu' Cividale et Caporetto. J'ai perdu de vue les localits que j'ai
cependant bien connues; mais, autant que je puis m'en souvenir, du
moment qu'on sort de Goritz et qu'on a mont la valle de l'isonzo, il
devient impossible de se porter sur Udine. Il n'y a aueun chemin de
voitures. Ainsi, dans toute la valle de l'Isonzo, on ne peut arriver 
Udine que par Caporetto, par le grand chemin de Cividale, qui part
d'Isonzo, c'est--dire par Osopo, et enfin par Gradisca, c'est--dire
par Palmanova. S'il en tait ainsi, mon intention serait d'avoir, sur le
chemin d'Udine  Caporetto, une place forte. Il faut donc que Marmont
fasse la reconnaissance du pays et qu'il choisisse le lieu. Ce n'est
point une place de dpt. Ce serait une place qui renfermerait tout le
systme dfensif  tablir dans la valle; mais, pour cela, il faut des
localits faites exprs. S'il tait impossible de trouver un site qui
fermt la valle qui conduit de Caporetto  Cividale, alors un simple
fort dans une belle position, le plus prs possible de la frontire
ennemie, pourrait suffire. Ce fort, matrisant la grande route, gnerait
toujours d'autant les oprations de l'ennemi, les surveillerait et
servirait de magasin naturel aux corps qui seraient placs pour dfendre
le dbouch de Caporetto. Il serait ncessaire de reconnatre la Chiusa
vnitienne, qui se trouve situe entre la Ponteba et Osopo.
Existe-t-elle? est-elle en bon tat? Que faut-il faire pour la mettre
dans le cas de fermer tout  fait la valle et de servir d'avant-poste
 Osopo? . . . . . . . . . . . . . . . . . .


LE PRINCE EUGNE  MARMONT.

    Milan, le 18 mars 1806.

Je vous envoie, monsieur le colonel gnral, l'extrait d'une lettre de
Sa Majest l'Empereur et roi, en date du 13 de ce mois. Elle dsire que
ses ordres soient remplis le plus tt possible. Il sera ncessaire que
vous fassiez un mmoire bien dtaill sur l'objet des demandes de Sa
Majest, et vous me l'adresserez pour que je le lui transmette,
conformment  ses ordres.

Je serais bien aise, monsieur le colonel gnral, que vous profitiez de
votre sjour  Udine pour surveiller les travaux qui ont t ordonns 
Palmanova et Osopo. Vous m'enverriez, chaque semaine, un petit rapport
sur ces travaux, auxquels Sa Majest met beaucoup de prix, et je
trouverais ainsi l'occasion de multiplier mes rapports avec vous. Sur
ce, monsieur le colonel gnral, je prie Dieu qu'il vous ait en sa
sainte garde.


BERTHIER  MARMONT.

    Munich, le 17 avril 1806.

Je profite, gnral, d'un courrier que M. la Bouillerie me demande pour
envoyer  votre corps d'arme pour faire excuter un ordre de l'Empereur
que lui transmet le ministre du Trsor public, ainsi que vous la verrez
par la lettre ci-incluse.

Je saisis cette occasion, mon cher Marmont, pour vous inviter 
m'crire toutes les semaines par la poste, par Vrone et Trente, et  me
donner des dtails, tant sur votre position que sur votre corps d'arme;
car vous n'tes que dtach sous les ordres du vice-roi, et vous faites
toujours partie de la grande arme. D'ailleurs, mon cher Marmont,
l'amiti que j'ai pour vous me rend prcieuse votre correspondance.

Je viens de recevoir un courrier de M. de la Rochefoucauld,
relativement  nos affaires avec la cour de Vienne.  la fin de sa
lettre est le paragraphe suivant: voyez si ce que l'on dit est fond.

Les diffrents dcasteres sont effrays des rapports qu'ils reoivent
sur les propos que les agents autrichiens attribuent  l'tat-major du
gnral Marmont et aux gnraux qui composent son arme. Ces propos
annoncent la prochaine entre de nos troupes dans la Carniole. Je ne
vous fais part, etc.

C'est  vous seul, mon cher gnral,  juger si cela a quelque
fondement. Nous sommes  la vrit sur nos gardes; je conserve Braunau.
Nous gardons nos positions, mais nous ne sommes point en guerre.


BERTHIER  MARMONT.

    Munich, le 22 avril 1806.

Une note que je reois de M. de la Rochefoucauld, gnral, m'oblige 
vous expdier de nouveau un de mes courriers.

Il me demande: 1 _Le gnral Marmont a-t-il l'ordre d'occuper la
partie des tats hrditaires autrichiens situs entre l'ancienne
frontire et la rive droite de l'Isonzo?_

2 _Les intentions de Sa Majest Impriale et Royale sont-elles que
l'on frappe de rquisitions ce pays?_

J'ai d provisoirement rpondre que je ne savais pas que vous eussiez
l'ordre d'occuper les pays appartenant  l'Autriche, sur la rive droite
de l'Isonzo.

Vous verrez, par la copie de trois lettres que je vous envoie, que l'on
continue  faire des rquisitions sur le territoire autrichien, ce que
le cabinet de Vienne rclame comme une contravention  l'article 22 du
trait de paix.

Je vous prie, gnral, de me faire connatre les ordres que vous
pourriez avoir reus de l'Empereur directement, et qui seraient
contraires aux dispositions du trait: je vous demanderai galement
quelques dtails sur votre position  l'gard du territoire autrichien
et de la ligne militaire que vous devez occuper conformment au trait.

Les trois lettres dont je vous envoie copie prouveraient que l'on
frappe encore des rquisitions sur le territoire autrichien, ce qui est
videmment contraire au trait. Je vous prie de me donner des
claircissements sur cet objet, afin que je puisse rpondre  M. de la
Rochefoucauld.


LE PRINCE EUGNE  MARMONT.

    Varze, le 2 juillet 1806.

Vous aurez sans doute t prvenu que le gnral Lauriston, attaqu par
des forces suprieures, a cru devoir se renfermer dans Raguse. Le
gnral Molitor marche pour tourner l'ennemi, et j'envoie de l'Istrie
par mer le 60e rgiment. En consquence, vous voudrez bien envoyer en
Istrie le 18e rgiment d'infanterie lgre, en gardant son dpt et les
hommes qui ne sont point  l'cole de bataillon  Pardenone, o se
trouve en ce moment le rgiment. Aussitt que les vnements deviendront
plus tranquilles de ce ct, ce rgiment vous rentrera probablement.

Je rends compte du prsent ordre  Sa Majest.

Sur ce, monsieur le colonel gnral, je prie Dieu qu'il vous ait en sa
sainte garde.


LE PRINCE EUGNE  MARMONT.

    Monza, le 12 juillet 1806.

Je m'empresse de vous adresser, monsieur le gnral Marmont, avec une
lettre de Sa Majest, la copie d'un dcret qui vous nomme gnral en
chef de l'arme de Dalmatie. L'intention de Sa Majest est que vous
partiez vingt-quatre heures aprs la rception de sa lettre. Votre
premier soin sera de dgager le gnral Lauriston. Vous vous ferez
suivre par deux bons bataillons de guerre du 18e rgiment d'infanterie
lgre, et, si vous le jugez convenable, par deux bataillons d'un autre
rgiment. Je dis _si vous le jugez convenable_, car vous allez avoir 
Zara le 60e rgiment, qui est port  trois bataillons, mais qui,
d'aprs les ordres de Sa Majest, doit tre rduit  deux bataillons de
guerre, et les troisime et quatrime bataillons doivent tre renvoys
en Istrie. Le troisime bataillon de dpt du 18e rgiment d'infanterie
lgre reviendra dans le Frioul. Vous emmnerez avec vous votre chef
d'tat-major, votre gnral d'artillerie, votre commissaire ordonnateur
en chef. Il y a en Dalmatie un gnral du gnie, mais vous ferez bien
d'emmener le colonel qui commande en ce moment le gnie du deuxime
corps sous vos ordres, et deux officiers du gnie. Vous pourrez emmener,
si vous le jugez ncessaire, deux officiers suprieurs d'artillerie et
quatre capitaines en second; vous pouvez emmener une compagnie de
canonniers au grand complet et six ou huit pices de campagne. Je vous
engage  les prendre des calibres de six, et obus de cinq pouces six
lignes. Ce sont les calibres que vous trouverez en Dalmatie. Vous
emmnerez vos diffrents chefs de service, et surtout ce qui concerne
les hpitaux et beaucoup d'infirmiers. Il faut que les troupes que vous
emmnerez aient, s'il est possible, trois paires de souliers par homme;
le cuir et la toile manquent en Dalmatie. Sa Majest dsire que vous
pressiez le plus possible ce mouvement. Vous allez donc avoir, en sus
de ce que le gnral Molitor avait en Dalmatie, deux bons bataillons de
guerre du 60e rgiment, deux bataillons de guerre du 18e lger, un des
chasseurs brescians, deux bataillons de la garde italienne, qui sont en
marche, et enfin, si vous le jugez convenable, deux autres bataillons.
Cependant l'intention bien formelle de Sa Majest est que, lors de votre
arrive  Zara, si vous apprenez que Raguse a t dgag par le gnral
Molitor, alors vous devez renvoyer ces deux derniers bataillons. Vous
verrez, d'aprs la copie des instructions que vous enverra l'tat-major
gnral, et que j'avais donne par ordre de l'Empereur, que les deux
bataillons de la garde et les chasseurs brescians sont destins pour le
corps d'arme du gnral Lauriston. Sa Majest ne me dit pas que vous
devez emmener des gnraux, parce qu'elle sait qu'il y en a beaucoup en
Dalmatie; cependant vous pouvez emmener avec vous un gnral de division
ou un gnral de brigade, suivant que vous le jugerez convenable.

Sa Majest ayant nomm le gnral Lauriston gouverneur de l'Albanie et
de Raguse, et ne m'en parlant pas dans sa dernire lettre, il continue
 ne pas faire partie de l'arme de Dalmatie. Cependant, pour le bien du
service, il est indispensable que vous correspondiez ensemble.

Vous voudrez bien me faire envoyer, avant votre dpart, par votre chef
d'tat-major, l'tat de situation bien dtaill du corps d'arme que
vous laissez dans le Frioul.

Le chef d'tat-major gnral vous adressera la situation des troupes en
Dalmatie.

FIN DU TOME DEUXIME.




TABLE DES MATIRES

LIVRE QUATRIME.--1799-1800.


Expdition de Syrie.--Confrence avec le gnral Menou.--Alexandrie
fortifie.--Flottille envoye au corps expditionnaire en
Syrie--Consquences de l'insuccs  Saint-Jean-d'Acre.

Les pestifrs et les prisonniers.--Insurrection dans la province de
Bahir.--Flotte turque  Aboukir (12 juillet 1799).--Bonaparte 
Alexandrie (22 juillet).--Bataille d'Aboukir (25 juillet).

Le gnral en chef prend la rsolution de rentrer en France.--Son
dpart.--M. Blanc.--Navigation dangereuse.--Dbarquement 
Frjus.--Anecdote.--Bonaparte se rend  Paris (octobre 1799).


CORRESPONDANCE DU LIVRE QUATRIME.

Berthier  Marmont, de Gaza.

Marmont  Bonaparte, d'Alexandrie.

Berthier  Marmont, de Jaffa.

  --        --      de Saint-Jean-d'Acre.

Marmont  Bonaparte, d'Alexandrie.

  --        --      d'Alexandrie.

  --        --      d'Alexandrie.

  --        --      d'Alexandrie.

  --        --      d'Alexandrie.

  --        --      d'Alexandrie.

  --        --      d'Alexandrie.

  --        --      d'Alexandrie.


LIVRE CINQUIME.--1799-1800.

Bonaparte  Paris.--Les directeurs.--18 brumaire.--Consulat.--Mesures
administratives.--1800. Campagne d'Italie.--Runion de l'arme de
rserve  Dijon.--Situation des armes franaise et autrichienne.

Passage du Saint-Bernard.--Le fort de Bard.--Difficults
immenses.--Entre  Milan.--Passage du P.--Les troupes franaises sur
les bords de la Bormida.--Desaix.--Novi.--Bataille de Marengo (14 juin
1800).--Charge de Kellermann.

Rflexions sur cette bataille.--Mort de Desaix et de
Klber.--gypte.--Consquences de la victoire de
Marengo.--Desaix.--Armistice d'Alexandrie (16 juin).


LIVRE SIXIME.--1800-1804.

Massna commande l'arme d'Italie.--Fte du 14 juillet  Paris.--Brune
remplace Massna.--Reprise des hostilits.--Campagne de 1800  1801 en
Italie.--Retraite des Autrichiens.--Passage du Mincio (26
dcembre).--Davoust et Brune.--L'arme sur l'Adige (31 dcembre
1800).--Entre  Vrone.

Macdonald dbouche du Splgen.--Armistice de Trvise.--Visite au
gnral en chef.--Le colonel Sbastiani.--Dmolition des places
fortes.--Fnestrelles.--Mantoue.--Paix de Lunville.--Davoust.

Retour de Marmont  Paris.--Rtablissement du culte catholique
(1802).--Le Code civil.--Institution de la Lgion d'honneur.--Marmont
inspecteur gnral d'artillerie.--Message du roi
d'Angleterre.--Dclaration de guerre.--Distribution de l'arme sur les
ctes.--L'Amricain Fulton.--Polmique concernant les bateaux plats.

Stratgie navale.--Villeneuve et Calder.--Confiance de l'Empereur dans
le succs de l'expdition en Angleterre.--Entretien d'Augsbourg.--Le
gnral Foy.--Marmont au camp d'Utrecht.


LIVRE SEPTIME.--1804-1805.

Le gnral Victor en Hollande.--Le Directoire batave.--Inspection
gnrale.--tablissement du camp.--Conditions
locales.--Pichegru.--rection de l'Empire.--Nomination des
marchaux.--Pourquoi est-il marchal?

Retour au camp.--Facilits.--Choix de l'emplacement.--tat
sanitaire.--Instruction des troupes.--Grand concours
d'trangers.--Dputation des magistrats
d'Amsterdam.--Ftes.--Marmontberg.--Conditions des mouvements d'arme.

Quartiers d'hiver.--Couronnement de l'Empereur.--Plus rien de grand 
faire.--Joseph Bonaparte.--Le _vilain_ titre de roi.--Affaire des
marchandises anglaises.--Mauvais vouloir du Directoire hollandais.--Il
est remplac par le grand pensionnaire.

Visite des provinces.--tat physique de la Hollande.--Les digues.--Leur
conservation.--Leur forme.--Visite dans l'le de Valcheren et de
Gore.--Accidents des digues.--Inondations des fleuves.--Activit des
habitants contre leurs ravages.--Remdes indiqus.

Voyage dans la Nord-Hollande.--Retour au camp.--Sa leve.--Prparatifs
d'embarquement.--Nouvelle du combat d'Ortegal.--L'arme dbarque.--Elle
est dirige sur le Rhin.


CORRESPONDANCE DU LIVRE SEPTIME.

Le ministre de la guerre  Marmont, de Paris.

  --                         --     de Paris.

  --                         --     de Paris.

Le grand chancelier de la Lgion d'honneur  Marmont, de Paris.

L'ambassadeur de Smonville  Marmont, de la Haye.

Le ministre de la guerre  Marmont, de Paris.

  --                         --     de Paris.

M. de Smonville  Marmont, de la Haye.

  --                 --     de la Haye.

  --                 --     de la Haye.

Berthier  Marmont, de Paris.

  --         --     de Boulogne.

  --         --     de Boulogne.

  --         --     de Boulogne.

  --         --     de Boulogne.


LIVRE HUITIME.--1805.

L'arme dirige sur Mayence.--Le capitaine Leclerc et l'lecteur de
Bavire.--Arrive  Wurtzbourg.--Le territoire d'Anspach.--L'arme
autrichienne.--Dtails.--Mack.--L'esprit et le caractre.--Disposition
de l'arme.--Obstination de Mack.--Combat de Wertingen: Lannes et
Murat--Ney au pont de Gunzbourg.

L'Empereur  Augsbourg.--Position de Pfuld.--L'ennemi
cern.--L'archiduc Ferdinand.--Description de la place d'Ulm.--Les
nouvelles fourches.--Valeur compare des troupes franaises et
trangres.--L'arme sur l'Inn.

Marmont dirig sur Lambach, sur Steyer.--Une partie de l'arme sur la
rive gauche du Danube,  Passau.--Combat d'Amstetten.--Mortier 
Drrenstein.--Marmont  Leoben  la rencontre de l'arme de l'archiduc
Charles.--Bataille de Caldiero: Massna contre l'archiduc.

Marche de Marmont en Styrie.--Le capitaine Onakten.--Le capitaine
Testot-Ferry: brillant fait d'armes.--Incertitudes sur la direction de
l'archiduc Charles.

Marmont prend position  Gratz.--Scurit de l'Empereur  l'gard de
l'archiduc Charles.--Le hasard, la bravoure, la prsence d'esprit, et
le pont du Thabor: Lannes et Murat.

La surprise du pont dcide la direction de la campagne.--Bataille
d'Austerlitz.--Les sacs russes.--Retraite de Marmont sur Vienne.
L'armistice.


CORRESPONDANCE DU LIVRE HUITIME.

Berthier  Marmont, de Paris.

  --         --     de Paris.

  --         --     de Paris.

  --         --     de Strasbourg.

  --         --     d'Ettlingen.

  --         --     de Donauwert.

  --         --     de Donauwert.

  --         --     d'Augsbourg.

  --         --     d'Oberfullen.

  --         --     de Munich.

  --         --     de Braunau.

  --         --     de Laynbach.

  --         --     de Lintz.


LIVRE NEUVIME.--1805-1806.

Marmont  Grtz jusqu' la paix.--Massna en Illyrie.--Le fort de
Grtz.--Coup d'oeil sur la campagne qui vient de finir.--Consquences
de la violation du territoire prussien: dtails.--Grtz.--Ordre
d'occuper le Frioul.--Les Autrichiens livrent Cattaro aux Russes.

Sjour  Trieste.--Mort du pre de Marmont.--Les faux illyriennes.--Les
enclaves du Frioul.--Les Fourlous parlent languedocien.--Le corps
d'arme de Marmont  Monfalcone et  Sacile.

Trombe de Palmanova.--Systme de dfense de la frontire italienne
contre l'invasion des Allemands.--Forts  Malborghetto,  Caporetto, 
Canale.--Le coffre-fort d'Osopo.--Visite  Udine et  Milan.

Eugne Beauharnais.--Passion de Marmont pour l'Italie.--Perspicacit
des Italiens.--Les conscrits parisiens.--Laurislon en Dalmatie.--Il
prend possession de Raguse.--Le Montngro: son organisation.

Le systme constitutionnel se soulve contre Lauriston.--Description de
la place de Raguse.--Lauriston assig.--Molitor et Marmont viennent 
son secours.--tonnement de Lauriston.--Molitor oblig de s'arrter 
la porte.

Le gnral Thiars; anecdote.--Dandolo  Zara: son importance
affecte.--Ftes et visites  madame Dandolo.


CORRESPONDANCE DU LIVRE NEUVIME.

Berthier  Marmont, de Braun.

  --         --     de Schoenbrunn.

  --         --     de Schoenbrunn.

  --         --     de Schoenbrunn.

  --         --     de Schoenbrunn.

  --         --     de Schoenbrunn.

  --         --     de Lintz.

  --         --     de Lintz.

Le prince Eugne  Marmont, de Vrone.

Berthier  Marmont, de Munich.

  --         --     de Munich.

Le prince Eugne  Marmont, de Milan.

Le gnral Molitor  Marmont, de Macarsa.

Extrait d'une lettre de S. M. l'Empereur  S. A. I. le vice-roi.

Le prince Eugne  Marmont, de Milan.

Berthier  Marmont, de Munich.

  --         --     de Munich.

Le prince Eugne  Marmont, de Varze.

      --             --     de Monza.


FIN DE LA TABLE DES MATIERES DU TOME DEUXIME.







End of the Project Gutenberg EBook of Mmoires du marchal Marmont, duc de
Raguse, (2/9), by Auguste Frdric Louis Viesse de, duc de Raguse

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DUC DE RAGUSE ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
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Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

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     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


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Literary Archive Foundation

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