The Project Gutenberg EBook of Aventures Extraordinaires d'un Savant
Russe; III. Les Plantes Gantes et les Comtes, by Georges Le Faure and Henri de  Graffigny

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Title: Aventures Extraordinaires d'un Savant Russe; III. Les Plantes Gantes et les Comtes

Author: Georges Le Faure
        Henri de  Graffigny

Illustrator: J. Cayron et d'Henriot

Release Date: July 15, 2007 [EBook #22078]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES EXTRAORDINAIRES ***




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[Note du transcripteur: l'orthographie de l'original est conserve.]




               G. LE FAURE et H. DE GRAFFIGNY

      Aventures Extraordinaires D'UN SAVANT RUSSE;

        III. LES PLANTES GANTES ET LES COMTES

          _500 Dessins de J. CAYRON et d'HENRIOT_

                       [Illustration]

                           PARIS

DINGER, DITEUR, 34, RUE DE LA MONTAGNE-SAINTE-GENEVIVE, 34

                            1891

   Tous droits de traduction et de reproduction rservs.

                Notre pense se sent en communication
                latente avec ces mondes inaccessibles.

                     Camille Flammarion.
                    _Les Terres du Ciel_.

[Illustration 003:
Et durant des semaines, Ossipoff s'enthousiasmait, Fricoulet inventait,
Farenheit rageait, Gontran et Slna causaient de leur mariage.]

* * *

Aventures Extraordinaires

D'UN

SAVANT RUSSE

* * *




CHAPITRE PREMIER

LES NAUFRAGS DE MARS


[Illustration]

Nuit pouvantable, terrifiante, que celle pendant laquelle Ossipoff et
ses compagnons, cramponns  l'pave qui les portait, roulrent avec
elle  travers les eaux en dmence.

Inonds par les vagues, fouetts par le vent qui hurlait  travers
l'espace, les malheureux sentaient trembler sous eux le sol fragile qui
leur servait de radeau; leurs yeux, dont la frayeur pourtant dcuplait
l'acuit, ne pouvaient parvenir  percer l'ombre paisse qui les
enveloppait ainsi qu'un suaire noir; mais ils avaient conscience que les
flots rongeaient l'le neigeuse, l'attaquaient avec rage, comme des
monstres carnassiers attachs  un cadavre auquel chaque coup de dent
arrache un lambeau.

 tout moment, ils s'attendaient  voir leur fragile radeau se
disloquer, s'mietter et les livrer au gouffre.

Soudain, Farenheit, qui avait pu se traner jusqu' une anfractuosit de
rocher dans laquelle il se tenait tapi, sentit une main se poser sur son
bras.

[Illustration]

Il fit un brusque mouvement, pris de peur: cet homme flegmatique,
imperturbable, que rien auparavant ne parvenait  mouvoir, avait les
nerfs tellement surexcits par l'trange aventure  laquelle il se
trouvait ml, que cet attouchement le terrifia.

--Qui va l? grommela-t-il d'une voix trangle.

--Eh! c'est moi, mon cher sir Jonathan! cria-t-on  son oreille.

--Qui a, vous? hurla l'Amricain qui ne reconnaissait pas l'accent de
celui qui lui parlait.

--Moi, Fricoulet, pardieu! Qui voudriez-vous que ce ft?

--Je n'en sais, ma foi, rien, rpliqua Farenheit dont les dents
claquaient, en dpit des efforts qu'il faisait pour triompher de son
inconsciente terreur.

Il ajouta:

--Je suis bien content que vous ne soyez pas mort, mon cher monsieur
Fricoulet.

Sa main chercha dans l'ombre celle de l'ingnieur et la serra avec
nergie.

--Merci du bon sentiment qui vous dicte ces paroles, riposta le jeune
homme; j'aime  croire qu'il s'applique galement  nos compagnons.

--Vivants aussi! s'cria l'Amricain.

--Tout comme moi;... mais, pardon, au milieu de cette dbcle, avez-vous
conserv votre chronomtre?

Farenheit se palpa avec anxit: ce chronomtre tait un merveilleux
instrument indiquant, en mme temps que les heures et les secondes, le
jour de la semaine, le quantime du mois, les saisons, les changements
de lune: il l'avait achet, ds le dbut de ses oprations sur les
suifs, avec les premiers bnfices raliss, et il ne l'avait pas pay
moins de quatre cent cinquante dollars.

[Illustration: CARTE DE LA PLANTE MARS]

La question de l'ingnieur lui avait caus une motion bien naturelle,
car il tenait  ce chronomtre duquel, depuis bien des annes, il ne
s'tait jamais spar et qu'il s'tait accoutum  considrer comme un
ftiche.

Aussi, poussa-t-il un soupir de satisfaction en le sentant  sa place,
dans la poche de son vtement.

--Oui, rpondit-il, je l'ai toujours;... mais en quoi cela peut-il bien
vous intresser?

--Vous allez comprendre... voudriez-vous bien faire sonner votre
chronomtre?

L'Amricain tira l'instrument de sa poche, l'approcha tout prs de son
oreille et pressa sur le ressort de la sonnerie.

[Illustration]

Un coup tinta faiblement.

--C'est le quart, dit-il.

--Le quart de quoi? bougonna Fricoulet.

--C'est juste,... j'ai la tte tellement perdue que je ne pensais plus 
l'heure.

Il pressa sur un autre ressort et, cette fois, le chronomtre fit
entendre trois petits coups  peine distincts.

--Trois heures, dit l'Amricain.

--Trois heures et quart, murmura Fricoulet comme se parlant 
lui-mme... encore deux heures  attendre.

-- attendre quoi?

--Le jour, parbleu.

Et l'ingnieur ajouta d'un ton plein de satisfaction:

--Dans deux heures, nous y verrons clair.

--La belle avance! grommela Farenheit... Qu'il fasse jour ou qu'il fasse
nuit, la situation ne changera pas.

--Assurment que le soleil ne peut avoir aucune influence sur le
cataclysme qui bouleverse la plante,... cependant, comme il est
inadmissible que les choses se poursuivent longtemps ainsi, peut-tre y
aura-t-il moyen d'aviser.

--Mais d'aviser  quoi?...

--Eh! vous en demandez trop! s'cria l'ingnieur impatient,... le
sais-je moi-mme?... et quand la lumire du jour n'aurait d'autre
consquence que de nous permettre de nous voir les uns les autres, il me
semble que ce serait l un rsultat apprciable;... on se sentira moins
seul.

Sur ces mots, Fricoulet, que le langage aigri de l'Amricain nervait
sensiblement, regagna, en rampant, la place qu'il occupait auparavant
auprs de M. de Flammermont.

--Gontran! fit-il.

--Qu'y a-t-il? demanda le comte d'une voix morne.

--Il fera jour dans deux heures.

--Que m'importe! rpliqua l'autre sur le mme ton.

--Alors, toi aussi! bougonna l'ingnieur,... le jour ou la nuit te sont
galement indiffrents!... tu ne rflchis donc pas au parti que nous
pouvons tirer du soleil?

Gontran riposta avec amertume:

--Penses-tu donc que le soleil puisse nous sortir d'ici?

--Qui sait?... peut-tre!

M. de Flammermont eut un haussement d'paules que l'obscurit droba aux
yeux de Fricoulet;  la suite de quoi, il retomba dans son mutisme
dsespr. Serre sur sa poitrine, il tenait la tte de Slna.

L'pouvante avait fait tomber l'infortune jeune fille dans un tat
comateux si complet, si absolu, que Gontran l'et cru morte s'il n'et
senti, sous ses doigts, le faible battement du coeur; depuis de longues
heures, elle n'avait ni fait un mouvement, ni prononc une parole.

Quant  Ossipoff, toute la nuit M. de Flammermont et Fricoulet l'avaient
entendu monologuer  haute voix.

Que disait le vieillard?

Ni l'ingnieur, ni son ami ne connaissaient le russe, et c'est dans sa
langue natale que s'exprimait l'astronome.

* * *

Cependant, depuis quelque temps, la pluie torrentielle qui s'tait mise
 tomber ds le commencement de la tempte, avait cess; le vent, ne
hurlant plus d'aussi sinistre faon que prcdemment, avait diminu de
violence, et les vagues, plus douces, ne dferlaient plus voracement
contre l'le qui servait de refuge aux naufrags.

[Illustration: Ce pic, haut de plusieurs kilomtres, s'tait effrit
dans l'Ocan.]

Fricoulet constata, par contre, un mouvement de balancement assez
comparable au roulis d'un btiment, mais dont il ne put s'expliquer la
cause.

En admettant, en effet, que l'le neigeuse, arrache des assises qui la
reliaient primitivement au fond de l'Ocan, s'en allt  la drive, sa
superficie tait telle que, tout en glissant  la surface des eaux,
celles-ci ne devaient avoir aucune influence sur son centre de gravit.

Au surplus, l'ingnieur ne s'arrta pas longtemps  cette ide, se
rservant d'lucider la question ds qu'il ferait jour.

Les deux heures qui sparaient encore les Terriens du lever du soleil
leur parurent longues comme deux sicles; et cependant, sauf Fricoulet,
nul d'entre eux n'esprait que la clart du jour pt apporter quelque
amlioration  leur situation.

Enfin, comme un voile de gaze qui se lve, l'pais brouillard qui les
enveloppait se dissipa, faisant succder  l'ombre de la nuit la lueur
indcise et sale de l'aube.

Puis, l-bas, tout l-bas, une ligne d'un rose ple raya l'horizon et,
avec une rapidit surprenante, l'orient s'enflamma sous les feux d'un
soleil tincelant.

Un profond soupir s'chappa des poitrines de nos amis; Slna sembla,
comme par enchantement, revenir  la vie en apercevant l'astre radieux
qu'elle et ses compagnons dsespraient de revoir jamais.

Au-dessus de leur tte, le ciel arrondissait sa coupole bleue, pure et
sans tache, pique de mille toiles blanchissantes  la lumire du
soleil.

Tout autour d'eux, aussi loin que leur vue pouvait s'tendre, une mer,
une mer immense talait sa nappe liquide, subitement plane et unie comme
un miroir; c'est  peine si le vent qui continuait de souffler, en
ridait lgrement la surface.

En jetant alors un regard sur le sol qui les portait, Fricoulet eut
l'explication de ce balancement que la superficie de l'le neigeuse
rendait pour lui inexplicable...

En une nuit, l'le avait t presque entirement dvore par les vagues
acharnes  sa destruction.

L'immense pic couvert de neiges ternelles qui la dominait et lui avait
valu le nom dont l'avaient baptise les astronomes terrestres, ce pic,
haut de plusieurs kilomtres, s'tait effondr dans l'Ocan; les bords
de l'le, dchiquets, effrits, mietts, s'en taient alls en
lambeaux, si bien que l'ingnieur et ses compagnons se trouvaient
maintenant emports sur un lot d'une superficie d' peine quelques
cents mtres carrs.

[Illustration]

Seul de tous ses compagnons, Fricoulet avait conserv assez de
sang-froid pour faire cette constatation qu'il conserva par devers lui,
jugeant ses amis assez dprims dj, pour qu'il ne chercht point 
augmenter encore leur dsespoir.

Farenheit, cependant, tait sorti de son atonie et, s'approchant du
vieux savant, lui demandait, la voix grondante d'une colre
difficilement contenue:

--Eh bien! monsieur Ossipoff, depuis bientt six mois que vous nous
tranez  votre suite, avec l'espoir de nous mettre dans une situation
inextricable, cette fois vous devez tre satisfait,... car du diable si
vous allez pouvoir nous tirer d'ici.

[Illustration]

Le vieillard se contenta de hausser les paules et ne rpondit pas.

--Si encore vous pouviez nous dire o nous sommes, bougonna l'Amricain!
mais  voir les regards interrogateurs que vous lancez de tous cts, il
est facile de deviner qu' ce point de vue-l, vous tes aussi ignorant
que nous...

--Dame! a manque de points de repre, ricana Gontran.

--Peuh!

Et il ajouta:

--Ce n'est point de savoir o nous sommes qui m'intresse, mais de
savoir o nous allons.

Fricoulet dit alors en s'adressant  l'Amricain:

--Sir Jonathan, si ce peut tre un adoucissement  votre chagrin que de
connatre la contre martienne en laquelle la fatalit vous condamne 
terminer une existence consacre jusqu' prsent au commerce des suifs,
soyez satisfait: nous devons nous trouver, en ce moment, au milieu de
l'Ocan Kepler, appel, par Schiaparelli, mer Erythre et--voyez si je
prcise--dans l'endroit dsign par lui sous le nom de Rgion de
Pyrrhus.

Slna qui, avec les rayons du soleil, avait repris son courage et sa
bonne humeur, sortit alors du silence dans lequel elle s'tait renferme
jusque-l.

--Monsieur Fricoulet, demanda-t-elle, vous seriez bien aimable de
rsoudre pour moi un problme que je me pose inutilement depuis un quart
d'heure.

--Parlez, mademoiselle; et s'il est en mon pouvoir de rpondre, je
rpondrai; autrement, je vous renverrai aux lumires de mon ami Gontran.

[Illustration]

M. de Flammermont hocha la tte, d'un air mcontent, du ct d'Ossipoff.

Mais le vieillard tait occup  dvisser, pour la nettoyer, la lunette
marine qu'il portait en bandoulire, et il tait bien trop absorb par
ce travail pour songer  couter ce qui se disait autour de lui.

--Monsieur Fricoulet, dit Slna, le sol sur lequel reposent nos pieds
en ce moment est, n'est-ce pas, de mme composition que le sol
terrestre?

--Absolument oui, mademoiselle, du moins c'est ce qu'il me semble 
premire vue.

--Cependant, il serait impossible, sur notre plante natale, de faire
flotter  la surface de l'eau un carr de terre ou un quartier de roche.

--Effectivement.

--D'o vient alors que ce lambeau d'le puisse nous servir de radeau?

--De ceci, mademoiselle: que, dans le monde o nous sommes, la densit
moyenne des matriaux est d'un tiers infrieure  celle des matriaux
terrestres, et que la pesanteur y est trois fois plus faible... Il est
donc  prsumer que l'lot qui nous porte a une densit un peu
infrieure  celle de cet Ocan,... tenez, peut-tre une densit gale 
celle de la glace...

En ce moment, le visage de la jeune fille se contracta pniblement, puis
elle porta, dans un geste douloureux, les mains  sa poitrine, en mme
temps qu'elle devenait toute ple.

[Illustration]

--Qu'avez-vous, ma chre Slna? s'cria Gontran en avanant les bras
pour la soutenir.

--Je ne sais, balbutia-t-elle, mais je ressens l... une souffrance
intolrable,... c'est peut-tre la faim.

 peine Mlle Ossipoff et-elle prononc ces mots que Farenheit poussa
un formidable juron.

--Eh! _by God_! grommela-t-il,... c'est cela, c'est bien cela!... voil
un quart d'heure que, sans en rien dire, j'prouve un malaise
inexprimable, incomprhensible,... j'ai faim.

Et il promena autour de lui des regards avides, semblables  ceux que
roule un fauve affam.

Fricoulet frona les sourcils.

--Mon pauvre sir Jonathan, rpliqua-t-il, votre apptit tombe mal, car
le garde-manger est vide... ou  peu prs...

--Ou  peu prs, rpta l'Amricain en se rapprochant.

[Illustration]

L'ingnieur tira de sa poche une petite fiole.

--Mes amis, dit-il, il y a l-dedans douze doses de liquide nutritif que
ma prvoyance m'avait fait emporter.

Farenheit fit mine de s'emparer de la bouteille; Gontran se jeta,
menaant, devant lui.

--Mlle Ossipoff, d'abord, dclara-t-il.

--Soit, riposta l'Amricain; mais qu'elle se hte, alors, car je
dfaille.

Comme M. de Flammermont tendait la main vers le prcieux flacon.

--Un moment encore, dit l'ingnieur, entendons-nous bien pour qu'il n'y
ait point ensuite de disputes entre nous: pour bien faire, il nous
faudrait  chacun deux doses par jour; or, la fiole n'en contenant que
douze, cela rduirait notre alimentation  vingt-quatre heures.

--Fort bien calcul, grommela Gontran, mais, de grce, hte-toi...

--Je propose, en consquence, de nous contenter, pour aujourd'hui, d'une
dose seulement,... de faon  pouvoir rsister demain encore...

--La belle avance, gronda Farenheit,... cela ne servira qu' prolonger
notre agonie.

--En ce cas, ricana l'ingnieur, abandonnez ds  prsent votre part aux
autres, renoncez aux chances de sauvetage qui peuvent se prsenter
pendant quarante-huit heures, dcidez-vous  trpasser de suite et
fichez-nous la paix.

Ce langage logique, nergique, en mme temps que peu parlementaire,
produisit sur l'Amricain un salutaire effet.

[Illustration]

--Mais, dit-il d'une voix radoucie, en nous rduisant  une dose par
jour pendant quarante-huit heures, cela ne fait que dix doses et, tout 
l'heure, vous avez dit que cette fiole en contenait douze, que
faites-vous des deux autres?

--Permettez, reprit Fricoulet en tendant le flacon  Gontran, je ne
compte pas dans la rduction Mlle Slna qui, plus faible de
constitution, doit, moins que nous, souffrir des privations que nous
sommes obligs de nous imposer.

D'un coup d'oeil reconnaissant, M. de Flammermont remercia l'ingnieur de
cette bonne pense; puis, aprs avoir vers dans un gobelet la ration de
Mlle Ossipoff, il la lui fit boire avec mille difficults; la jeune
fille mourait littralement de faim et, sous l'empire de la souffrance,
ses dents contractes refusaient de livrer passage au liquide.

Enfin, il y parvint et, peu  peu, le visage ple de Slna reprit ses
couleurs.

Quant  Farenheit, ses crampes d'estomac taient telles qu'il se
prcipita vers Fricoulet dans le but de s'emparer du prcieux flacon.

Mais l'ingnieur, qui n'avait dans la dlicatesse de l'Amricain affam
qu'une mdiocre confiance et qui craignait de le voir engloutir d'une
seule lampe la nourriture de tous ses compagnons, le repoussa, disant:

--Allons-y doucement, mon cher sir Jonathan, j'ai lu dans des relations
de voyage que des malheureux taient trpasss pour avoir, mourants de
faim, absorb trop gloutonnement la nourriture que leur donnait leur
sauveur... Gare aux indigestions.

Farenheit eut un haussement d'paules formidable et, se saisissant du
gobelet que lui tendait l'ingnieur, en fit lestement disparatre le
contenu dans son gosier.

Quelques secondes, il demeura immobile, semblant jouir des sensations
agrables produites par l'absorption de ce liquide rgnrateur; mais
soudain, une grimace tordit sa bouche, sa face s'apoplectisa, ses yeux
roulrent dsesprment dans leur orbite, et les veines de son cou se
gonflrent sous une pousse de sang.

[Illustration]

Ce que Fricoulet avait craint arrivait; la voracit de l'Amricain
produisait, non une indigestion, mais une mauvaise digestion.

--Marchez un peu, sir Jonathan, lui dit l'ingnieur, cela vous fera du
bien.

Gontran prit Fricoulet  part.

--Qu'allons-nous faire, maintenant? demanda-t-il;... tout  l'heure tu
as parl des circonstances favorables qui pouvaient se prsenter en
quarante-huit heures,... comptes-tu vritablement que nous pouvons
sortir d'ici?

Avant de rpondre, l'ingnieur porta son index  sa bouche, l'y plongea
tout entier et, ainsi humect, l'leva au-dessus de sa tte.

--Toujours du Nord, murmura-t-il.

Et son visage exprima une satisfaction profonde.

--Que fais-tu donc? demanda Gontran.

--Je vois d'o vient le vent.

--Et c'est cela qui parat te causer un si sensible plaisir?

--Dame! je constate que le vent n'a pas chang et souffle toujours du
Nord.

--Alors?

--Alors, le courant qui nous entrane, se dirigeant toujours du mme
ct, je me dis que nous finirons bien par aborder quelque part.

--Raisonnement fort logique,... seulement tu oublies que dans
quarante-huit heures, si nous n'avons pas rencontr quelque terre
hospitalire, nous serons morts de faim...

Fricoulet fouilla dans ses poches, tira son invitable petit carnet,
l'ouvrit et, sur l'une des pages, traa  la hte quelques calculs;
ensuite, posant sa main sur l'paule de son ami:

--Rassure-toi, dit-il en souriant, ce n'est pas encore cette fois-ci que
nous irons dner chez Pluton.

M. de Flammermont lui saisit les mains.

--En es-tu certain?

-- moins que quelque circonstance imprvue ne vienne nous barrer la
route.

--Quelle route?

--Celle du continent de Secchi qui, ainsi que tu le sais, se trouve dans
l'hmisphre austral de Mars et dont les rivages sont bords par l'ocan
Kepler.

--L'ocan qui nous porte! s'cria Gontran.

[Illustration]

--Lui-mme... Or, en supposant au courant qui nous entrane une force de
300 mtres  la minute, cela nous donne 18 kilomtres  l'heure.

--Eh bien?

--Eh bien! ne sais-tu pas que, de l'le Neigeuse au continent de Secchi
ou _Noachis_ de Schiaparelli, l'ocan Kepler mesure neuf cents
kilomtres; admettons que, par suite de l'invasion des eaux, une
certaine portion de cette dernire contre ait disparu, mettons, si tu
veux, huit cents kilomtres; tu vois bien qu'en quarante-huit heures,
nous pouvons tre sauvs...

--Pour cela, il ne faut pas que le courant diminue de vitesse, ni que
quelque avarie survienne  notre lot.

--Quelque avarie, rpta Fricoulet en regardant curieusement M. de
Flammermont, que veux-tu dire?

Et il ajouta, en frappant du talon le sol de l'le neigeuse:

--Nous ne sommes point, comme de vulgaires naufrags, sur un radeau de
planches et de cordes que les vagues peuvent disloquer, mais sur un amas
de terre et de rochers.

En ce moment, Farenheit revenait vers eux, aprs avoir fait, autour du
fragment d'le qui les portait, une petite promenade hyginique.

--Eh bien! sir Jonathan, demanda l'ingnieur, comment va?

--Mieux... beaucoup mieux, rpondit l'Amricain.

Il se remit en marche, disant:

--Je vais faire encore un tour... alors, a ira tout  fait bien.

Et il avait fait dj plusieurs enjambes, lorsqu'il s'arrta et fit
volte-face, en s'entendant appeler par Fricoulet.

[Illustration]

--Sir Jonathan, questionna celui-ci, quelle heure avez-vous?

L'Amricain tira son chronomtre.

--Quatre heures, rpondit-il.

L'ingnieur sursauta.

--Quatre heures! s'cria-t-il, quatre heures du matin ou du soir?

--Du matin... je pense...

Fricoulet parut pensif; puis, relevant la tte qu'il avait laiss tomber
sur sa poitrine, il demanda encore:

--Quand avez-vous remont votre chronomtre?

-- la Ville-Lumire; je l'ai remont et mis  l'heure.

--C'est bien, sir Jonathan, je vous remercie.

L'Amricain s'loigna et les deux jeunes gens demeurrent seuls, l'un en
face de l'autre, Fricoulet rflchissant, et Gontran le regardant avec
curiosit.

Enfin, il entendit l'ingnieur, se parlant  lui-mme, murmurer:

--Ville-Lumire... 270 degrs de longitude... quatre heures... hum!...
hum!...

Il releva la tte et fixa un instant les yeux sur le soleil qui, dj
haut  l'horizon, laissait tomber sur les eaux resplendissantes, une
pluie de rayons enflamms.

Ensuite, l'ingnieur reporta ses regards sur l'lot.

Tout  coup, il dit  Gontran:

--Ne bouge pas.

L'autre s'immobilisa et Fricoulet le considra attentivement.

--C'est bien cela, c'est bien cela, bougonna-t-il encore; les ombres,
qui ont diminu depuis ce matin, deviennent stationnaires  prsent...
Il n'y aurait rien d'tonnant  ce que, pour la contre o nous nous
trouvons, il ft midi... ou  peu prs...

Il saisit les mains de M. de Flammermont et s'cria:

--Comprends-tu... hein? Comprends-tu?

Le jeune comte secoua la tte et, jetant un regard dfiant vers
Ossipoff, il rpondit  voix basse:

--Pas un mot.

--C'est bien simple, cependant: le chronomtre de sir Jonathan marque,
pour la Ville-Lumire, quatre heures et, pour cette contre, le soleil
marque midi... C'est donc une diffrence de huit heures entre la contre
ou nous sommes et la Ville-Lumire... soit 120 degrs environ de
longitude.

Il s'interrompit et demanda brusquement:

-- propos, n'est-ce pas  toi, qu'avant de partir, Ossipoff avait
confi une carte de Mars?

--C'est bien possible... Je ne m'en souviens pas.

--Cherche dans tes poches, peut-tre bien l'y auras-tu glisse au moment
de la dbcle.

Le jeune comte suivit le conseil de son ami et tira en effet, de son
vtement, une feuille de papier fripe, mouille, dans un pitoyable
tat.

--Baste! fit l'ingnieur pour rpondre  la mine piteuse de son ami,
telle qu'elle est, elle nous rendra encore bien des services.

Il dplia la carte avec mille prcautions, l'tendit sur le sol et,
s'agenouillant, promena son doigt sur les indications, un peu confuses
et brouilles par l'eau, qu'elle contenait.

--Tu vois, dit-il  Gontran qui s'tait agenouill  ct de lui, tu
vois qu'il nous est impossible de supposer que le courant nous ait
entrans  l'ouest de la Ville-Lumire.

--Non, je ne vois pas cela...

[Illustration]

--Comment! ne t'ai-je pas dit que nous nous trouvions  environ 120
degrs de longitude du 270 degr? et ne vois-tu pas qu' cette distance,
la carte de Mars ne porte trace d'aucun ocan?

--Ah! si... je vois bien cela; seulement, permets-moi de te dire que
cela ne prouve rien, car nous pouvons parfaitement bien naviguer, en ce
moment, sur les terres traces ici par Schiaparelli et inondes depuis.

Fricoulet rflchit un moment et rpondit:

[Illustration]

--Si ton raisonnement, dont je reconnais la logique, tait juste en
l'espce, nous aurions, depuis le temps que nous sommes entrans  la
drive, abord sur quelque terre; en outre, la violence du courant me
pousse  supposer une grande profondeur  la masse liquide qui nous
porte, profondeur non admissible si nous naviguions simplement sur des
continents submergs... Je reprends donc mon raisonnement... ne pouvant
nous trouver  l'ouest du 270 degr, c'est forcment  l'est que nous
nous trouvons. Voil pour la longitude; quant  la latitude, la hauteur
du soleil, au-dessus de l'horizon,  midi, me la donne...
malheureusement, je n'ai pas de sextant.

--Un sextant! Qu'est-ce que cela?

--L'instrument qui sert  mesurer la hauteur du soleil...

Tout en parlant, il pivotait sur ses talons, cherchant videmment,
autour de lui, de quoi remplacer l'instrument qui lui manquait.

Tout  coup, il avisa Ossipoff qui, renvers sur le dos, tudiait dans
le ciel bleu, des astres invisibles pour ses compagnons, mais que sa
lunette lui permettait sans doute d'apercevoir.

L'ingnieur s'avana vers lui.

--Pardon, monsieur Ossipoff, dit-il d'un ton fort aimable, pourriez-vous
me prter votre lunette quelques instants?

--Pourquoi faire? grommela le vieillard, furieux d'tre drang dans ses
tudes.

--Monsieur de Flammermont en aurait besoin pour remplacer un sextant.

Et, rpondant au regard interrogateur que le vieux savant attachait sur
lui, l'ingnieur ajouta:

--Il dsire mesurer la hauteur du soleil, pour tre fix sur la
latitude.

Le visage d'Ossipoff se drida, comme toutes les fois qu'il tait admis
 constater les connaissances scientifiques de son futur gendre.

--C'est trs bien, dit-il en tendant  Fricoulet la lunette demande.

L'ingnieur revint vers le jeune comte en lui disant, assez haut pour
tre entendu du vieillard:

--Voici ce que tu dsires.

Gontran prit machinalement l'instrument.

--Qu'est-ce que tu yeux que je fasse de cela? demanda-t-il  voix basse.

--Que tu mesures le soleil, rpondit Fricoulet sur le mme ton.

--Comment cela?

--Vise le Soleil avec la lunette, et l'angle form par l'instrument et
par l'horizontale te donnera la hauteur du Soleil... tout simplement.

Docilement, le jeune comte braqua l'instrument sur l'astre du jour,
pendant que Fricoulet, sans en rien laisser paratre, prenait les
mesures ncessaires.

Enfin, il lui murmura  l'oreille:

--La hauteur du Soleil est de 65 degrs.

--C'est donc par le 65e degr de latitude que nous nous trouvons, fit
Gontran.

L'ingnieur eut un tressaut formidable.

--Malheureux, dit-il, tu veux donc te faire trangler par le digne
monsieur Ossipoff.

M. de Flammermont fixa un regard tellement ahuri sur son ami, que
celui-ci ne put s'empcher de sourire.

--Voici notre situation exacte, dit-il: 20 degrs de latitude sud et 30
degrs de longitude ouest... en prenant, comme point de repre, le
mridien de la Ville-Lumire... Si tu veux communiquer ces rsultats 
M. Ossipoff, cela lui fera certainement plaisir, en mme temps que cela
te permettra de faire parade de tes connaissances scientifiques.

Gontran accueillit la moquerie de son ami par un haussement d'paules;
il allait cependant se diriger vers le vieillard, lorsque, se ravisant,
il demanda:

--S'il lui prenait fantaisie de me questionner au sujet de ce que je
pense de la situation?

[Illustration]

--Tu lui rpondrais que le vent souffle du Nord et que le Soleil semble
indiquer que nous drivons vers le Sud-Est.

--Alors, je puis dire hardiment que nous aborderons vers cette terre de
_Noachis_ dont tu parlais tout  l'heure.

--Absolument...  moins d'accidents imprvus.

--Et vous avez bien raison d'ajouter cela, monsieur Fricoulet, dclara
Farenheit qui arrivait derrire les jeunes gens.

Tous les deux, d'un mme mouvement, se retournrent et poussrent un cri
de surprise.

Le visage de l'Amricain exprimait une violente motion, ses lvres
tremblaient et, sous les sourcils pais, hrisss, les yeux brillaient
d'un clat singulier.

--Qu'avez-vous, sir Jonathan, fit M. de Flammermont, et que signifient
les paroles que vous venez de prononcer?

--Cela signifie que, si cela continue de la sorte, nous n'aurons bientt
plus rien sous la plante des pieds pour nous porter jusqu' cette terre
promise.

Fricoulet regarda l'Amricain d'un air qui signifiait clairement qu'il
commenait  concevoir des doutes srieux sur le bon quilibre de sa
cervelle.

[Illustration]

Quant  Gontran, il demanda:

--Si cela continue, venez-vous de dire..., de quoi parlez-vous?

--De l'le sur laquelle nous sommes et qui va diminuant de surface.

Les yeux du comte s'arrondirent, il considra Farenheit un moment, puis,
se penchant  l'oreille de Fricoulet:

--Je crois que le pauvre homme devient fou, murmura-t-il.

--C'est galement mon avis, rpondit l'ingnieur sur le mme ton.

Ensuite, s'adressant  l'Amricain:

--Alors, fit-il, l'le neigeuse diminue?

--On dirait qu'elle fond.

--Nous serions sur un iceberg que cela pourrait s'admettre; mais des
pierres, des roches et de la terre, cela ne fond pas.

--Non,... mais a s'effrite.

--Et sur quoi vous basez-vous pour parler ainsi?

--Tout  l'heure, lorsque m'a pris ce singulier malaise que vous m'avez
conseill de combattre par une promenade hyginique, j'ai march jusqu'
ce que j'aie fait le tour complet de l'le.

--Nous savons cela,... nous vous avons vu.

--Mais ce que vous ne savez pas... c'est que, tout en marchant, je
comptais mes enjambes.

--C'est la preuve d'un esprit mticuleux, fit plaisamment M. de
Flammermont... et combien d'enjambes vous a donn ce tour complet de
l'le neigeuse?

--Cinq cent vingt enjambes... plus deux de mes pieds, le talon de l'un
mis  la pointe de l'autre.

[Illustration: Les Terriens finirent par se trouver serrs, coude 
coude, sur une sorte de promontoire.]

--Eh bien?

--Comme vous l'avez vu galement, j'ai fait un second tour; par
curiosit, j'ai compt comme la premire fois et...

--Vous avez trouv moins d'enjambes?

--Non, j'ai trouv le mme nombre... cinq cents.

--Alors, qu'est-ce qui vous inquite?

--Ce sont mes deux pieds qui manquent.

Fricoulet clata de rire.

[Illustration]

--En vrit! s'cria-t-il, voil bien de quoi vous mettre la cervelle 
l'envers! Vous ayez fait les enjambes plus longues au second tour qu'au
premier,... voil tout.

Farenheit secoua gravement la tte.

--Monsieur Fricoulet, dclara-t-il, avant d'entreprendre le commerce des
suifs, j'tais arpenteur dans le Far-West; c'est moi qui ai mesur la
plupart des terrains occups actuellement, dans le Nouveau-Monde, par
les migrants que nous envoie chaque anne l'Ancien continent,... c'est
vous dire que mes jambes se sont, depuis longtemps, rompues  un
cartement qui ne varie pas d'une ligne... quatre-vingt-quinze
centimtres... d'un talon  l'autre, j'en donnerais ma tte  couper.

--Je ne dis pas le contraire, monsieur Farenheit, riposta l'ingnieur,
et loin de moi la pense de vouloir nier la longueur constante de vos
enjambes; seulement il peut parfaitement y avoir erreur dans votre
compte, tant donn que la diffrence consiste seulement dans une
longueur de deux pieds.

L'Amricain dsigna ses jambes.

--Savez-vous, monsieur, dit-il d'un air digne, que chacun de mes pieds
ne mesure pas moins de trente-sept centimtres, ce qui, en les mettant
bout  bout, donne une longueur de soixante-quatorze centimtres. Eh
bien! jamais!... vous entendez bien!... jamais, dans ma vie d'arpenteur,
je n'ai fait une erreur si considrable,... donc, du moment o je
n'admets pas m'tre tromp, c'est la surface qui a diminu.

Gontran haussa les paules.

--C'est trs logique, comme raisonnement, dit-il; mais c'est votre
infaillibilit que je ne puis admettre.

Farenheit devint rouge de colre.

--Contrlez mon calcul, dit-il, vous dciderez ensuite; quant  moi, je
veux en avoir le coeur net.

Sur ces mots, il tourna les talons et se remit en marche.

[Illustration]

Derrire lui, lui embotant exactement le pas, s'avana Gontran, puis
Fricoulet; et tous les trois,  la queue leu leu, firent lentement le
tour de l'le, s'ingniant  faire les plus rgulires possibles leurs
enjambes qu'ils comptaient  voix basse.

Une fois arrivs  leur point de dpart, ils s'arrtrent et l'Amricain
s'cria triomphalement:

--Quand je vous le disais! je n'en trouve plus que quatre cent
quatre-vingt-dix-huit; c'est donc deux enjambes et deux pieds de moins
qu'au tour prcdent.

--Moi! j'en ai compt cinq cent trente-cinq, dit M. de Flammermont.

--Ah! moi! fit l'ingnieur en montrant ses petites jambes, si grand que
j'aie pu ouvrir mon compas naturel, je n'ai pu faire moins de cinq cent
soixante-dix enjambes...

Fricoulet avait tir son carnet et inscrit sur une page blanche les
chiffres fournis par ses deux compagnons et par lui-mme; puis il dit:

--Maintenant, recommenons.

Et ils repartirent, mais en sens contraire; Gontran ayant affirm qu'il
devait en tre de cette preuve comme de la preuve de l'addition qui se
fait  rebours.

Au fur et  mesure que les deux amis avanaient dans cette seconde
promenade, leur nez s'allongeait sensiblement et leurs traits
exprimaient une inquitude profonde.

Enfin, quand ils furent arrivs et qu'ils se regardrent, Gontran
s'cria:

--Toi aussi, hein!... tu as constat une diminution.

Fricoulet rpondit affirmativement par un signe de tte.

--Oui, dit-il, une diminution sensible; au lieu de cinq cent
soixante-dix enjambes que me donnait le premier tour, je n'en trouve
plus que cinq cent cinquante-neuf... et je suis certain de les avoir
faites aussi longues que les autres.

--C'est comme moi, rpondit Gontran, j'en ai compt seulement cinq cent
vingt-huit.

--Et moi quatre cent quatre-vingt-dix-sept, dit Farenheit.

Les trois hommes se regardrent longtemps en silence: leur face tait
grave et les plis profonds qui sillonnaient leur front prouvaient
l'angoisse horrible qui leur treignait le coeur.

La surface de l'le diminuait d'heure en heure; battu constamment par
les vagues, branl, disloqu par les horribles secousses de la tempte,
le sol s'effritait peu  peu et il fallait envisager le moment o l'le
neigeuse ne prsenterait mme plus assez de surface pour continuer 
jouer ce rle de radeau sauveur, grce auquel les Terriens avaient
chapp au cataclysme.

--Que faire? murmura Gontran dont, instinctivement, les yeux se
dirigrent vers Slna pour l'envelopper d'un regard de tendresse.

--Rien, rpondit Fricoulet; contre ce qui se passe, nous sommes
impuissants; attendons et souhaitons que la rapidit du courant
l'emporte sur l'miettement de l'lot.

--Mais plus le courant est fort et plus il me semble que les vagues
doivent ronger le rivage avec violence.

--C'est parfaitement exact, riposta l'ingnieur; ne souhaitons donc rien
et attendons... Mais surtout pas un mot de tout ceci  ce vieillard ni 
cette jeune fille; il est inutile de les pouvanter  l'avance; il sera
toujours temps de les prvenir lorsque le pril sera imminent.

Gontran et Farenheit indiqurent, d'un mouvement de tte, qu'ils taient
d'accord sur ce point avec Fricoulet; puis chacun d'eux s'carta pour se
livrer en paix aux rflexions que lui suggrait son propre temprament.

Fricoulet calculait, Farenheit rageait, Gontran se lamentait.

Et toute la journe se passa ainsi sans que rien vnt troubler la
dsesprante monotonie de cette navigation trange; pas un tre vivant
ni dans l'air, ni dans l'eau;  l'horizon pas une voile, pas un vestige
de terre qui pt donner espoir aux malheureux naufrags.

[Illustration]

Ces rgions paraissaient compltement dsertes et, lorsqu'au soir, le
soleil se coucha  l'Occident, le radeau semblait immobile, fig au
centre d'une circonfrence liquide infinie.

Fricoulet, cependant, estima que l'on avait parcouru une cinquantaine de
lieues vers le Sud-Est; mais une nouvelle promenade autour de l'lot lui
dmontra galement que le nombre des enjambes avait diminu de prs de
cent.

[Illustration]

--Fichtre! pensa-t-il, voil qui devient inquitant... Si cela continue
dans les mmes proportions, la journe de demain ne s'coulera pas sans
catastrophe.

Et il ajouta avec philosophie:

--Aprs tout,  quoi bon s'inquiter? S'il est crit l-haut que je ne
dois point revoir le boulevard Montparnasse et que mes jours doivent se
terminer au fond d'un ocan martien... j'aurai beau dire et beau faire,
il faudra bien que ma destine s'accomplisse.

Et, sur cette belle pense, il s'allongea aux cts de Gontran et de
Farenheit qui, accabls de fatigue, ronflaient dj, insouciants du
pril qui les menaait.

D'ailleurs, n'tait-il point sage  eux de mettre en pratique le
proverbe d'aprs lequel qui dort dne; la pnurie du garde-manger leur
faisait un devoir de chercher dans le sommeil l'oubli de leurs
tiraillements d'estomac.

* * *

Ils furent rveills par un cri que poussa tout  coup Ossipoff.

--Terre! terre!

En un clin d'oeil, ils furent sur pied et coururent au vieillard qui se
tenait immobile, la lunette braque sur l'horizon.

L'aube se levait et, au loin,  travers la brume lgre qui flottait 
la surface des eaux, une ligne gristre, indcise, barrait l'horizon.

--Sauvs!... nous sommes sauvs! hurla Farenheit en se jetant dans les
bras de Fricoulet.

Celui-ci, peu sensible  l'treinte formidable de l'Amricain, le
repoussa rudement, en disant d'un ton de mauvaise humeur:

--Vous me semblez vendre la peau de l'ours avant de l'avoir jet 
terre, mon cher sir Jonathan... la contre que vous apercevez l-bas et
qui ne peut tre que le continent de Noachis, se trouve encore  une
quarantaine de kilomtres d'ici.

--Et avant que nous ne l'ayons atteint, continua Gontran qui arrivait
aprs s'tre livr  un nouvel arpentage, l'lot sera rduit  sa plus
simple expression.

--Combien d'enjambes? demanda Fricoulet.

--Cent vingt-quatre, rpondit le jeune comte.

--Et il n'est que cinq heures du matin, murmura l'ingnieur d'un ton
accabl.

On absorba une dose de liquide nutritif, la dernire, puis on demeura
immobile, fig dans une muette contemplation de cette terre vers
laquelle on drivait avec une dsesprante lenteur.

Vers midi, on avait fait une vingtaine de kilomtres et dj,  l'aide
de la lunette d'Ossipoff, on distinguait vaguement la cte basse et
dchiquete du continent tant dsir.

--Il me semble que nous avanons plus rapidement, dit Farenheit.

--Preuve que notre lot diminue de surface, rpondit l'ingnieur.

Maintenant, en effet, les Terriens se trouvaient runis sur une
plate-forme rocailleuse qui ne mesurait pas plus de dix mtres de long
sur quatre mtres de large.

--N'y aurait-il aucun moyen d'activer notre marche? demanda M. de
Flammermont, une voile par exemple?

--Et avec quoi voudrais-tu fabriquer une voile? dit Fricoulet.

--Avec nos habits, notre linge...

--Il faudrait pouvoir les runir les uns aux autres; et puis, le sol qui
nous porte est encore trop lourd pour pouvoir obir  l'impulsion du
vent.

Farenheit frappa du pied avec fureur.

--Alors... quoi? gronda-t-il, il nous faut mourir, sans rien tenter pour
nous sauver.

[Illustration]

Et il dressait son poing ferm vers cette terre qui reprsentait la vie
et  laquelle il semblait impossible d'aborder.

Fricoulet, tout  coup, se toucha le front du doigt et dit tout bas en
s'adressant  Gontran et  Farenheit:

--J'ai une ide.

Ils s'empressrent autour de lui.

--Une ide!... une ide qui peut nous sauver? demandrent-ils.

--Qui peut nous sauver, rpondit l'ingnieur avec assurance.

--Laquelle?

--Laissez-moi rflchir encore... attendez et, lorsque le moment sera
venu, je vous ferai part de mon projet.

Trois heures s'coulrent encore pendant lesquelles l'Amricain mesura
l'lot plus de dix fois.

--Vous savez qu'il diminue toujours, revenait-il dire  Fricoulet.

Celui-ci haussait les paules et rpondait avec calme:

--C'est bon, laissez-le diminuer.

Enfin, vers cinq heures du soir, les Terriens finirent par se trouver
serrs, coude  coude, sur une sorte de promontoire en roche grise, de
deux mtres carrs tout au plus.

Fricoulet alors se dcida  parler.

--Mes amis, dit-il, j'ai pens  un moyen qui, tout en imprimant  notre
radeau une vitesse plus grande, l'allgerait en mme temps.

Farenheit ouvrit des yeux normes et Gontran s'cria:

--Songerais-tu  adapter  notre lot un moteur de ton invention?

--Prcisment.

--Est-ce que?...

Et le jeune comte appuya l'extrmit de son index sur le front de son
ami.

[Illustration]

L'ingnieur secoua la tte en riant.

--Rassure-toi, rpliqua-t-il, je ne suis pas fou.

--En ce cas, explique-toi... en quoi consiste ce moteur?

--Dans nos bras et dans nos jambes.

--Tu perds la tte!

--Non pas: Sir Jonathan, ainsi que nous en avons pu juger maintes fois,
est un nageur mrite... moi-mme, sans avoir la prtention d'galer
lord Byron, le plus fort nageur du sicle, je me tire d'affaire  mon
honneur... Si donc, sir Jonathan n'y voit aucun inconvnient, il va se
mettre  l'eau avec moi et tous les deux nous pousserons l'lot.

--Mais c'est de l'insanit! s'crirent ensemble tous les Terriens...

--Une insanit qui diminuera de cinquante pour cent le poids du radeau
et qui, par cela seul, augmentera sa rapidit dans les mmes
proportions, sans compter la vitesse que nous pourrons lui imprimer...

[Illustration]

Les voyageurs se regardaient, ne sachant  quoi se rsoudre.

Voyant leur indcision, Fricoulet s'cria:

--Essayons toujours... la tentative ne nous fera courir aucun risque;
quant  sir Jonathan, je crois qu'il se soucie autant que moi de prendre
un bain.

[Illustration]

L'Amricain examina d'un regard attrist ses vtements que toute la
journe prcdente et toute la nuit avaient  peine suffi  scher.

--Allons, bougonna-t-il enfin, si vous croyez que cela puisse tre de
quelque utilit...

Comme il achevait ces mots, un bruit se fit entendre derrire eux et, se
retournant, ils constatrent qu'un pan de l'lot, min sourdement par
les vagues, venait de tomber  l'eau.

[Illustration]

En mme temps, le sol sembla s'abaisser sous la surface liquide et les
voyageurs se trouvrent avoir de l'eau jusqu'aux chevilles.

Slna jeta un cri d'pouvante, Gontran courut  elle pour la rassurer
et la prendre dans ses bras; mais, dans le brusque mouvement qu'il fit,
il imprima  l'pave un balancement tel qu'elle faillit chavirer.

--Eh bien! demanda Fricoulet narquoisement, il est temps, je crois, de
jeter du lest... allons, sir Jonathan...

Sur ces mots, il allongea les bras au-dessus de sa tte et, les mains
runies, piqua une tte dans l'Ocan.

L'eau rejaillit en cume argente; puis, la tte de l'ingnieur reparut
presque aussitt  la surface.

--Eh bien! demanda-t-il, constatez-vous un allgement?

--Nous avons les pieds presque  sec, rpondit Ossipoff.

Farenheit hsitait toujours, promenant ses regards de ses vtements secs
 la nappe liquide dans laquelle il lui fallait s'immerger.

Dj Fricoulet avait pass  l'arrire de l'lot et, nageant d'un bras,
le poussait de l'autre.

Alors, l'Amricain eut honte de ses hsitations et, tout en mchonnant
entre ses dents un juron de mauvaise humeur, il fit comme l'ingnieur et
se jeta  l'eau.

--Hurrah! s'cria Gontran, nous remontons de deux pieds.

--Parbleu! riposta gament Fricoulet, juste le poids de ceux de sir
Jonathan... des pieds de trente-huit centimtres!

On navigua ainsi pendant trois heures; les deux nageurs se reposaient
alternativement, l'un faisant la planche et se laissant traner  la
remorque, pendant que l'autre faisait fonctionner ses moteurs naturels,
ainsi que l'ingnieur appelait ses bras et ses jambes.

La nuit, heureusement, tait claire, bien que de lgers nuages flottant
au ciel empchassent d'apercevoir les toiles; Phobos n'avait point
encore paru  l'horizon; Deimos seul clairait Mars.

Perdue dans la brume,  quelques kilomtres  peine, la terre de Noachis
apparaissait vaguement.

Mais, maintenant, l'pave semblait ne plus avancer, Fricoulet et son
compagnon taient puiss de fatigue et mouraient de faim; tout ce
qu'ils pouvaient faire tait de lutter contre un courant dans lequel ils
taient tombs et qui tendait  les faire driver vers l'Ouest.

--Je crois bien que nous sommes perdus, murmura l'ingnieur  l'oreille
de l'Amricain.

--Perdus... grommela celui-ci,... perdus, lorsque la terre est l... si
prs de nous! C'est sombrer au port, _By God!_

Puis, tout  coup, il poussa un gmissement et balbutia:

-- moi!--Monsieur Fricoulet,--il me semble que je m'vanouis.

Mais avant que l'ingnieur eut pu le saisir par le bras pour le
soutenir, la tte de l'Amricain avait disparu.

--Fichtre! grommela Fricoulet, est-ce qu'il va tourner de l'oeil ainsi,
sans dire gare.

Et il s'apprtait  plonger, lorsque, de l'autre ct de l'lot, 
l'avant, une voix s'cria, vibrante de joie.

--Sauvs! nous sommes sauvs!

Cette voix tait celle de l'Amricain.

--On a pied ici, continua-t-il... arrivez donc.

En quelques brasses, l'ingnieur eut rejoint son compagnon et le vit qui
se tenait debout, avec de l'eau jusqu' la poitrine; doucement il se
laissa couler et fut fort surpris de sentir le sol sous ses pieds; par
exemple, comme il tait plus petit que l'Amricain, l'eau lui venait
jusqu'au menton.

[Illustration]

--Victoire!--victoire! s'cria-t-il.

Et s'adressant  Gontran et  Ossipoff.

--Si vous m'en croyez, vous ferez comme nous et vous vous mettrez 
l'eau... c'est, je crois, le moyen d'arriver le plus tt possible  la
terre ferme.

[Illustration]

Une discussion clata entre le vieux savant et sa fille.

Slna voulait faire comme ses compagnons, et quitter, elle aussi,
l'pave.

--Je suis honteuse, disait-elle, d'augmenter encore la fatigue de ces
braves amis... Je ne suis pas en sucre et je ne fondrai certainement pas
en suivant votre exemple.

Ossipoff ne voulait pas entendre de cette oreille-l et exigeait que la
jeune fille demeurt sur l'lot.

--Mon Dieu, monsieur Ossipoff, dit alors Fricoulet, nous perdons l un
temps prcieux; quant  moi, je trouve que mademoiselle a raison, non
pas tant  cause du surcrot de fatigue que nous cause la traction de ce
bloc de terre, qu' cause du retard que cela nous occasionne.

--Vous voyez, cher pre, que j'ai raison! fit la jeune fille.

--Possible, gronda le vieillard, mais je ne veux point que tu te mettes
 l'eau quand je devrais,  moi tout seul, tirer cette pave.

--Eh! mon cher monsieur, s'exclama Fricoulet, qui vous parle de mettre
Mlle Slna  l'eau.

--Alors, je ne comprends plus.

--Donnez-moi votre redingote.

Bien que continuant  ne pas comprendre, Ossipoff se dpouilla
docilement de son vtement.

Alors, l'ingnieur s'cria:

--Vous, sir Jonathan, empoignez-moi cette redingote par ici, et toi,
Gontran, prends-la par l... Eh bien! est-ce que cela ne forme pas un
confortable hamac dans lequel Mlle Slna va pouvoir s'asseoir
commodment?

Malgr ses rpugnances  augmenter la fatigue de ses compagnons, la
jeune fille dut prendre place sur ce brancard improvis et la petite
caravane se mit en marche, prcde de Fricoulet qui sondait prudemment
le terrain; Ossipoff suivait, prt  relayer celui des porteurs qui se
sentirait fatigu le premier.

[Illustration]

Ils avancrent ainsi avec rapidit, pendant une demi-heure, le niveau de
l'eau s'abaissant progressivement; tout  coup Fricoulet poussa un cri
et s'arrta, les autres, croyant  un accident, le rejoignirent au pas
de course.

Ils aperurent alors, dans l'espace,  quelque distance, noys un peu
dans les brumes de la nuit, une multitude d'astres brillants dont la
lueur clairait le sol.

--C'est  croire que la voie lacte tout entire s'est dcroche du ciel
et est tombe sur Mars, ricana Gontran.

--Ne trouves-tu pas que cela donne la mme impression que l'approche
d'une grande ville terrestre? dit  son tour Fricoulet; si l'on ne
jurerait pas voir l,  quelques centaines de mtres, le panorama
nocturne de Paris, avec ses milliers de becs de gaz dont la
rverbration fait rougeoyer le ciel sur une tendue de plusieurs
lieues.

--Avec cette diffrence, fit Ossipoff, qu'ici la rverbration se
produit de haut en bas.

--Allons! en route, reprit l'ingnieur; je ne sais pourquoi, mais un
pressentiment me dit que cette grande lueur va tre pour nous ce que
fut, pour le petit Poucet, la lumire du charbonnier qu'il aperut tout
 coup dans la fort.

[Illustration]

[Illustration: D'immenses caissons mtalliques, remplis d'un gaz plus
lger que l'air...]




CHAPITRE II

O LE GNIE DE GONTRAN SAUVE ENCORE LA SITUATION


[Illustration]

Les Terriens s'taient remis en marche, foulant avec volupt ce sol
martien sur lequel ils avaient dsespr, durant de si longues heures,
de jamais poser le pied; ils avaient oubli leurs membres briss par la
fatigue, leur estomac dtraqu par la faim, leur cerveau alourdi par
l'angoisse.

Ils se sentaient revivre et aspiraient avec volupt l'air frais et
vivifiant de la nuit.

Prenant comme phare, pour se diriger dans leur course, cette lueur
nigmatique qui augmentait d'intensit  mesure qu'ils avanaient, ils
suivaient le bord d'une nappe liquide qui s'enfonait, ainsi qu'une baie
troite ou l'estuaire d'un fleuve, dans l'intrieur des terres.

--Penses-tu, rellement, que ce soit l une ville? demanda Gontran 
l'oreille de son ami;... tout insipide que soit le mode d'alimentation
en usage sur cette plante, j'ai hte de me restaurer... voil les
tiraillements d'estomac qui recommencent.

--Que veux-tu que je te dise? mon pauvre vieux, rpliqua l'ingnieur;
sur ce sujet, je suis aussi ignorant que toi et j'en suis rduit  des
suppositions.

Tout  coup Slna s'cria:

--Tiens! une toile filante!

Tous levrent la tte et aperurent, en effet, un point lumineux qui,
d'un rayon enflamm, zbrait l'espace assombri.

Ce point paraissait s'tre dtach de cette agglomration brillante que
M. de Flammermont avait pris tout d'abord pour la voie lacte; en outre,
on et dit qu'il se dirigeait vers les Terriens.

En entendant l'exclamation de sa fille, Ossipoff haussa les paules.

--Une toile! grommela-t-il; mais ma pauvre enfant, tu n'aurais pas eu
le temps de la signaler, que dj elle aurait disparu.

--Et non seulement elle ne disparat pas, mais encore elle devient de
plus en plus brillante, dclara Farenheit.

--Ne vous semble-t-il pas apercevoir une masse sombre qui se meut dans
le sillage de ce point lumineux? demanda Gontran.

Fricoulet frappa joyeusement ses mains l'une contre l'autre.

--Bravo! s'cria-t-il,--cette toile n'est autre chose que la lampe
lectrique d'un Martien.

--Puissiez-vous dire vrai, Monsieur Fricoulet, fit Slna,  laquelle il
tardait, comme  ses compagnons, de se reposer enfin d'aussi longues
fatigues.

Comme elle achevait ces mots, un sifflement se fit entendre, assez
semblable  un bruit d'ailes fendant l'espace et, presque aussitt, un
corps s'abattit prs des voyageurs.

Ainsi que l'avait pronostiqu Fricoulet, c'tait, en effet, un Martien
qui dirigeait sur eux la lumire de la minuscule, mais clatante
lanterne fixe  son front.

Quand il les eut considrs attentivement, il poussa deux ou trois sons
gutturaux.

L'ingnieur qui, on se le rappelle, avait servi jusqu'alors d'interprte
 ses compagnons, s'avana vers l'indigne et changea avec lui quelques
monosyllables rapides.

Puis, le Martien reprit son vol et disparut, lger comme une flche,
dans la nuit.

Gontran poussa une exclamation dsappointe.

--Eh bien! quoi, fit-il, il s'en va, comme a!... et nous?

--Tranquillise-toi, dit alors Fricoulet, il va revenir avec un vhicule
qui, dans la situation o nous nous trouvons, sera, je pense, accueilli
joyeusement...

--Mais ces lumires?... demanda Ossipoff.

--... Sont celles d'une ville arienne o nous allons nous rendre.

--Une ville arienne! rpta Gontran... ah a! dans ce maudit pays,
c'est de plus fort en plus fort... comme chez Nicolet.

--Vous ne savez pas de quelle faon est construite cette ville? demanda
Ossipoff.

[Illustration]

--Je vous avouerai, mon cher Monsieur, rpliqua l'ingnieur, que je n'ai
point pris le temps de demander des explications  ce sujet,... d'autant
plus que, pour le moment, cela m'intresse fort peu.

[Illustration]

--Pourvu que nous trouvions de quoi nous sustenter  notre suffisance et
nous reposer en toute scurit, le reste importe peu, dclara Farenheit.

Le vieux savant lui lana un regard de travers.

--Sauvage! grommela-t-il entre ses dents.

Sans doute la faim dcuplait-elle les facults acoustiques de
l'Amricain, car l'pithte lui frappa les oreilles et il allait la
relever de faon certainement peu agrable pour Ossipoff,
lorsqu'au-dessus de leur tte, l'ombre s'illumina soudain de lueurs
vives et, presque aussitt, tombant de l'espace aussi lgrement qu'un
oiseau, vint se poser sur le sol, un appareil en tous points semblable 
celui qui avait dj transport nos voyageurs  la Ville-Lumire.

 peine y eurent-ils pris place que cette sorte d'hlicoptre s'leva
avec une vlocit incroyable et, fendant les airs, vint, au bout de
quelques minutes, s'arrter sur une vaste plate-forme toute tincelante
de lumires et autour de laquelle s'levaient, assises sur des
fondations invisibles, des habitations d'un type identique  celles que
nos voyageurs avaient dj rencontres sur la plante.

Une fois dbarqus, leur guide les conduisit dans un vaste btiment o,
aprs leur avoir remis des fioles de liquide nutritif et leur avoir
dsign un amas de duvet tendu sur le sol, leur souhaita le bonsoir et
se retira.

 son rveil, qui fut bien tonn? ce fut Fricoulet en voyant Aotah
qui, debout auprs de son chevet, le considrait en souriant.

D'un bond il fut debout, enchant de retrouver ce brave Martien qui
s'tait montr si complaisant pour lui et ses compagnons, depuis leur
sjour sur la plante; et tout de suite il engagea la conversation.

Il apprit alors que la Ville-Lumire, entrane par le grand courant
quatorial, et aprs avoir travers la mer rythre, avait abord, deux
jours auparavant,  l'endroit o les Terriens, emports par le mme
courant, avaient atterri la veille.

Les habitants de Touh, la ville arienne, prvenus par voie
tlgraphique du cataclysme qui s'tait produit  la suite de la
bataille dans les plaines de la Lybie et aviss de la route suivie par
la Ville-Lumire, arrache de ses fondations, avaient mis  la
disposition de ses compatriotes les moteurs ncessaires pour les
remorquer eux et leurs habitations jusqu' l'emplacement qu'ils
occupaient primitivement dans la rgion de l'quateur.

--Mais vous, demanda Fricoulet  Aotah, lorsque le rcit de celui-ci
fut termin, comment se fait-il que vous soyez encore ici.

--Je me prparais  aller  votre recherche, rpondit simplement le
Martien.

[Illustration]

Aprs l'avoir remerci chaudement de cette bonne intention, Fricoulet
demanda des explications sur le lieu singulier en lequel il se trouvait
ainsi que ses amis; et le Martien lui fournit complaisamment tous les
renseignements capables de satisfaire la curiosit du Terrien.

Cette terre de Noachis tant, plus que toutes les autres contres de la
plante, sujette  des inondations formidables susceptibles de durer
pendant plusieurs annes, les habitants avaient song  utiliser les
progrs tonnants raliss par la science, pour se mettre  l'abri de ce
flau terrible.

Une seconde raison les empchait d'asseoir les assises de leurs maisons
sur le sol mme: les miasmes pestilentiels qui se dgageaient des
terrains marcageux de cette le immense.

Aussi avaient-ils suspendu leur ville dans l'espace par un moyen des
plus simples: d'immenses caissons mtalliques, remplis d'un gaz plus
lger que l'air, jouaient le rle de ballons et servaient de fondations
aux maisons; quant aux matriaux employs  la construction, ils
taient, presque tous, composs de cellulose pure, rendue, par des
procds spciaux, aussi dure que l'acier, quoique demeurant trs mince
et impermable.

Le gaz qui remplissait les caissons tait produit par la raction de
substances chimiques les unes sur les autres; au moyen des cbles
rattachant la cit arienne  la terre ferme et contenant intrieurement
des fils mtalliques, l'lectricit produite  terre arrivait jusqu'aux
habitations pour fournir la lumire, la chaleur et la force motrice,
indispensables aux besoins journaliers.

[Illustration]

Les Terriens auxquels Fricoulet merveill transmettait les explications
du Martien sur ces admirables travaux, demeuraient immobiles
d'bahissement.

Farenheit lui-mme, qui coutait sans comprendre grand chose, tait
stupfait de tant d'ingniosit; au fond, bien qu'il n'en laisst rien
paratre, il tait quelque peu humili dans son amour-propre national;
les Amricains lui semblaient bien petits et bien arrirs auprs de ces
gens-l.

Aussi se promit-il, si la Providence lui faisait remettre les pieds sur
les tats-Unis, de ne jamais toucher un mot de la plante Mars  ceux
qui lui demanderaient le rcit de ses extraordinaires voyages.

--Ce serait, assurment, le meilleur moyen de me faire blackbouler  la
rlection prsidentielle de l'_Excentric-Club_, pensait-il.

En ce moment, Aotah dsigna de la main une machine singulire amarre
au ponton arien sur lequel reposait l'habitation o se trouvaient les
Terriens.

--Qu'est-ce que cela? demanda Fricoulet.

[Illustration]

--Le vhicule qui doit nous transporter dans les rgions de l'quateur.

--a? exclama Gontran auquel l'ingnieur venait de traduire la rponse
du Martien.

L'exclamation stupfaite et quelque peu mprisante du jeune comte,
s'expliquait par la forme bizarre du vhicule?

C'tait une sorte de cigare mtallique, long d'environ trente mtres,
termin en pointe  chaque extrmit et paraissant avoir,  son plus
fort renflement, un diamtre de quatre  cinq mtres.

 chacun de ses flancs et perpendiculairement  l'horizontale se
dressait une manire de mt mtallique lui aussi, servant de support 
de vastes plans de toile et termin par une double hlice;  l'avant et
 l'arrire de ce vhicule se trouvaient des propulseurs actionns par
des moteurs invisibles.

Fricoulet s'tait approch et examinait cet appareil avec un intrt
considrable.

--Singulire machine, hein! fit-il  Gontran.

--Si je n'avais dj expriment la civilisation extraordinaire de ces
gens-l, rpondit M. de Flammermont, j'hsiterais  monter l-dedans, ma
parole d'honneur.

Ossipoff, sa fille et Farenheit avaient dj embarqu; l'ingnieur fit
comme eux et, tout en bougonnant, le jeune comte suivit son ami.

Alors, une sorte de sonnerie lectrique retentit, les attaches furent
largues, et les propulseurs furent mis en mouvement.

Aprs s'tre lev dans l'espace, droit comme une flche, le bateau
arien fila un instant horizontalement; puis,  un signal, les deux mts
s'inclinrent vers l'arrire, prsentant  l'air une vaste surface de
plans inclins.

--Eh! parbleu! s'cria Fricoulet, c'est tout simplement une faon
d'aroplane  plusieurs plans superposs.

Ossipoff, en ce moment, serra nergiquement les mains de M. de
Flammermont.

--Eh! qu'avez-vous donc, mon cher monsieur? demanda le jeune homme tout
surpris de ce brusque attendrissement.

--Ce vhicule me rappelle mon vasion d'Ekaterimbourg, rpondit le
vieillard.

Et il ajouta:

--N'tes-vous pas fier, mon cher enfant, de vous tre rencontr, dans
l'invention de cet ingnieux aroplane auquel je dois ma libert et
peut-tre ma vie, avec ces Martiens, les plus civiliss et les plus
instruits de l'Univers.

Gontran eut un petit haussement d'paules insouciant.

--Mon Dieu! rpondit-il, pas plus fier que cela, je vous assure,
monsieur Ossipoff.

Le vieux savant l'enveloppa d'un regard attendri.

--Quelle modestie, murmura-t-il.

Au-dessous d'eux, les nuages filaient avec une rapidit vertigineuse,
laissant apercevoir, par leurs dchirures, le sol de Mars uniformment
plat, avec ses canaux miroitant au soleil qui semblaient former autour
de la plante une rsille de mtal tincelant.

[Illustration]

Par moments, des points sombres, d'ingale dimension, apparaissaient;
c'taient des villages, des bourgs, des villes; mais la hauteur 
laquelle planait l'appareil empchait de les distinguer bien nettement;
Ossipoff, seul, pouvait en apercevoir les dtails, grce  la lunette de
l'Amricain qu'il avait accapare et  laquelle son oeil demeura viss
toute la journe.

Lorsque le Soleil se coucha, on arriva  une ville arienne en tous
points semblable  Touh et que Ossipoff dclara tre situe au centre
de la Terre de Secchi, appele aussi Hellade par Schiaparelli.

Au point du jour, on se remit en marche; on longea, pendant quelques
heures, le canal Alphe, on s'engagea au-dessus de l'ocan Newton, et
l'on coupa l'quateur  midi prcis.

Le cap fut alors mis sur l'Est et les Terriens se trouvrent au-dessus
de la Lybie; mais de la mer du Sablier au lac Moerjs, les eaux avaient
envahi le continent, et jusqu'aux confins de l'horizon l'oeil des
voyageurs n'aperut, pendant de longues heures, qu'une nappe liquide,
tincelant au soleil comme un immense miroir d'acier.

Cependant, la marche du navire arien avait t active et Fricoulet
calcula que l'on ne faisait pas moins de 200 kilomtres  l'heure--la
vitesse de la tempte sur terre; mais, malgr le prodigieux dplacement
d'air produit par cette course vertigineuse, ni lui, ni Gontran ne
voulurent quitter le pont suprieur de l'appareil, ce qui leur permit
d'apercevoir,  plusieurs centaines de mtres au-dessous d'eux, les
quatorze canaux signals par Schiaparelli entre le 200e et 250e
degr de longitude.

Successivement, l'ingnieur les nommait  son ami qui, pench sur la
rambarde, la tte entre ses deux mains, faisait d'incroyables efforts
pour contraindre sa mmoire  retenir ces noms bizarres: Leth,
Amenths, Aethiops, Fainestos, Cyclops, Hephaestis, Galaxias, Cerberus.

Arriv  ce dernier, le navire dvia de sa route, suivant, dans
l'espace, le trac du canal jusqu'au Trivium Charontis; puis,
brusquement au loin, un faisceau de feux tincelants illumina la nuit:
c'tait la Ville-Lumire.

--Eh bien! sir Jonathan, dit Fricoulet en dbarquant, savez-vous quelle
distance nous avons parcourue depuis hier?

L'Amricain secoua ngativement la tte.

--Deux mille cinq cents kilomtres; pas un de plus, pas un de moins; en
quarante-huit heures, c'est assez gentil. Voil qui laisse bien loin en
arrire vos fameux railroad!... qu'en pensez-vous?

Farenheit rpondit par un grognement; toutes les fois qu'il tait oblig
de convenir d'une infriorit des tats-Unis, son amour-propre national
ressentait une souffrance aigu.

[Illustration]

Plusieurs jours s'taient couls depuis le retour des Terriens  la
Ville-Lumire: Ossipoff s'tait plong dans une suite d'tudes
astronomiques, que lui facilitaient les merveilleux instruments
d'optique runis dans l'observatoire martien; Fricoulet suivait de prs
les travaux des indignes, prenant des notes, enregistrant chaque jour,
avec un surprise croissante, les progrs raliss sur la plante, par
l'art de la mcanique; Slna et Gontran, livrs  eux-mmes, passaient
des heures entires  parler de l'avenir,  btir des chteaux en
Espagne pour loger leur amour; et  cette occupation, les heures
paraissaient fuir avec une vertigineuse rapidit: le soir arrivait
qu'ils ne s'taient point dit le quart de ce qu'ils avaient  se dire en
se levant.

[Illustration]

Quand on s'aime, la conversation n'est qu'un continuel recommencement.

Seul, Jonathan Farenheit ne savait  quoi employer ses journes et, 
dfaut d'autres occupations, il passait son temps  maugrer contre Mars
et les explorateurs de plantes.

Ce retour vers la cinquime avenue, auquel il aspirait depuis si
longtemps, devenait de plus en plus problmatique et une fureur
pouvantable s'emparait de lui  la pense que, depuis le 31 aot
dernier, jour de la liquidation semestrielle, les actionnaires de la
Moon's diamantal Company le considraient comme un voleur.

Si ses regards eussent t des revolvers, Mickhal Ossipoff ft mort
depuis longtemps, car, toutes les fois que l'Amricain se rencontrait
avec le savant, sa haine lui jaillissait par les yeux.

Mais heureusement pour le vieillard, le regard humain est inoffensif et
Ossipoff continuait paisiblement ses tudes.

Restaient Fricoulet et Gontran, avec lesquels Farenheit et pu
s'entendre pour concerter un retour vers la Terre; mais le premier tait
presque tout le temps par monts et par vaux,  l'afft de quelque
trange application scientifique et il tait peu facile de lui mettre la
main dessus; en outre, au point de vue astronomique, l'Amricain n'avait
qu'une confiance limite dans l'ingnieur.

Il n'y avait donc plus que M. de Flammermont, sur lequel sir Jonathan
pt compter: celui-l tait un savant vritable, et il offrait, sur ses
autres compagnons, cet incomparable avantage d'avoir un intrt direct 
rejoindre sa plante natale.

Mais, avec celui-l non plus, il n'tait gure commode d'avoir une
conversation secrte: il ne lchait pas d'une semelle Mlle Ossipoff
et, sitt qu'il s'loignait un peu, tout de suite elle accourait lui
prendre le bras pour continuer le duo interrompu, toujours le mme et
toujours plein de charme pour eux.

Un soir, cependant, que Slna appele brusquement par M. Ossipoff avait
quitt Gontran, l'Amricain, aux aguets, tomba sur sa proie.

[Illustration]

--Monsieur de Flammermont, dit-il  voix basse, j'aurais quelques mots 
vous dire.

Surpris du ton tragique de Farenheit, le jeune homme s'cria:

--Eh! parlez, mon cher sir Jonathan, de quoi s'agit-il?

--Pas si haut, je vous prie, monsieur de Flammermont, fit l'autre en
posant la main sur le bras du jeune comte, et tirons  l'cart, s'il
vous plat; nul ne doit entendre ce que j'ai  vous confier.

--Savez-vous que vous m'inquitez vritablement, rpliqua Gontran en
suivant cependant, avec docilit, son compagnon.

Celui-ci enfin, s'arrta et, plantant ses regards dans ceux du jeune
homme, il demanda, de ce mme ton tragique que prit don Digue 
demander  Rodrigue s'il avait du coeur:

[Illustration: C'tait une sorte de cigare mtallique, long
d'environ trente mtres.]

--Monsieur le comte de Flammermont, quelle valeur a votre parole quand
vous la donnez?

Gontran fixa sur l'Amricain un regard stupfait.

--Est-ce que vous parlez srieusement? demanda-t-il, doutant encore
qu'il et bien entendu.

--Ai-je donc l'air de plaisanter? rpliqua Farenheit.

Les sourcils du jeune comte se froncrent.

--C'est que, dit-il lentement, votre question constitue, par elle-mme,
une insulte grave.

--N'y voyez point autre chose que ce que j'ai voulu y mettre, riposta
l'Amricain, et rpondez-moi par un oui ou par un non...

--Si nous tions sur terre, gronda M. de Flammermont, je ne vous
rpondrais que par l'envoi d'une paire d'amis...

--Chargs de demander rparation ou rtractation, n'est-ce pas?...
heureusement nous ne sommes pas sur terre, car le moyen dont vous parlez
n'a jamais servi  lucider aucune question.

--Enfin, me direz-vous au moins o vous voulez en venir?

-- savoir, tout simplement, si vous vous rappelez certaine phrase
prononce par vous, dans un lan de reconnaissance, lorsque, croyant
votre fiance  jamais perdue, vous l'avez retrouve, sur l'le
Neigeuse, saine et sauve par mes soins.

[Illustration]

--Je me souviens, sir Jonathan, que vous m'avez rendu le plus grand
service qu'un homme puisse rendre  un autre et que ma reconnaissance
sera ternelle.

--Je sais,... je sais... rpliqua Farenheit, mais nous autres, fils du
Nouveau-Monde, nous sommes gens pratiques et, comme vous m'avez promis
que votre reconnaissance se traduirait par autre chose que par des
paroles...

--Moi! s'cria le jeune homme surpris.

--Sir Jonathan, m'avez-vous dit, vous avez sauv la vie de ma fiance
et vous venez de sauver la mienne; c'est moi qui me chargerai
d'acquitter la dette de reconnaissance de M. Ossipoff en mme temps que
la mienne... vous rappelez-vous ces paroles?

Gontran prit la main de l'Amricain et, la serrant avec nergie:

--Si je me les rappelle! s'cria-t-il,... elles sont graves dans mon
coeur.

--Vous souvenez-vous aussi que je vous rpondis: Si vous croyez me
devoir un peu de reconnaissance, vous pourrez vous acquitter en me
rendant, le plus tt possible,  mon pays natal.

Le visage de M. de Flammermont s'assombrit, car il prvoyait la suite,
et il garda le silence.

--Ce  quoi, poursuivit Farenheit, vous rpondtes: Je ferai tout ce
qui dpendra de moi.

[Illustration]

Le jeune homme inclina,  plusieurs reprises, la tte de haut en bas.

--Oui,... oui... je me souviens maintenant.

L'Amricain poussa un profond soupir, en mme temps, les traits de son
visage se dtendirent et exprimrent une satisfaction trs vive.

--En ce cas, dit-il, quand comptez-vous mettre votre promesse 
excution?

Gontran tressaillit.

--Ma promesse,... ma promesse,... grommela-t-il; ma promesse consiste 
faire tout ce qui dpendra de moi.

Farenheit lui frappa amicalement sur l'paule.

--En ce cas, dit-il avec un sourire aimable, je foulerai bientt du pied
le sol des tats-Unis; car, du moment qu'un savant tel que vous...

--Permettez,... voulut dire le jeune homme.

--Du moment qu'un savant tel que vous se met en tte de russir, il
russit.

Il ajouta en faisant claquer ses doigts d'un air de souverain mpris.

--D'ailleurs, si je me souviens bien de ce que j'ai entendu dire par M.
Ossipoff, il n'y a pas plus, entre la Terre et Mars qu'une distance de
15 millions de lieues... et pour des gens comme nous...

--Pardon, fit Gontran,... c'tait il y a deux mois que la distance entre
les deux plantes n'tait que de 15 millions de lieues, mais, depuis ce
temps-l, chacune d'elle a couru sur son orbite, et maintenant... c'est
une fire enjambe qu'il faudrait faire pour passer de l'une sur
l'autre.

[Illustration]

C'est subitement que cet argument s'tait prsent  l'esprit du jeune
comte pour le tirer de la situation difficile o venait de le mettre
Farenheit et il considrait, d'un air trs satisfait, le nez visiblement
allong de l'Amricain.

--Alors, grommela ce dernier, rien  faire?

--Pour le moment, pas grand chose, rpondit M. de Flammermont en
secouant la tte.

--Savez-vous bien que j'ai peur de devenir enrag! hurla Farenheit en
secouant les bras de son compagnon  les lui briser.

Puis, soudain, se penchant vers lui et le regardant avec des yeux
furieux.

--Savez-vous une chose? dit-il,... eh bien! je commence  croire que,
vous aussi, vous n'tes qu'un faux savant... comme votre ami Fricoulet.

Et il ajouta avec un soupir de regret.

--Ah! si Fdor Sharp tait ici!

Gontran tressaillit et le regarda avec stupfaction.

--C'tait un savant, celui-l, un vrai savant, murmura Farenheit;
d'ailleurs, pour tre nomm secrtaire perptuel de l'Acadmie des
sciences de Ptersbourg, il ne faut pas tre un crtin... comme cet
Ossipoff de malheur qui n'a jamais eu aucun titre.

--Except  votre ressentiment, dit M. de Flammermont en plaisantant.

--Oh! celui-l, rugit l'Amricain, je l'tranglerai un jour ou l'autre.

--Est-ce de moi que vous parlez? demanda une voix joyeuse derrire les
deux causeurs.

Ils se retournrent et virent Fricoulet qui avait disparu depuis deux
jours, pour aller, en compagnie de son ami _Aotah_, visiter des
chantiers o l'on construisait des vhicules ariens d'un nouveau modle
et dans lesquels l'lectricit jouait un rle surprenant.

[Illustration]

Il rpta sa question; Farenheit lui rpondit d'un ton bourru:

--Vous, je ne puis vous en vouloir,... car vous n'tes point cause si je
me trouve aujourd'hui si loin de mon pays natal.

--Je puis mme vous apprendre, articula Fricoulet que, s'il n'avait tenu
qu' moi, vous seriez rest dans le Cotopaxi.

Farenheit le regarda d'un air interrogateur.

--Oui, rpta l'ingnieur, le matin mme de notre dpart, je suis venu
trouver M. Ossipoff et l'ai vivement encourag  ne point vous donner
place dans notre obus... Je craignais que cette surcharge n'entrant
des difficults... Il a trait mes craintes de puriles... et vous tes
parti.

--Ah! plt au ciel qu'il vous et cout! s'cria l'Amricain, je ne
serais pas ici  me morfondre, si loin de mon pays natal.

Fricoulet haussa les paules pour indiquer qu' cela il ne pouvait rien,
et il allait rejoindre sa couchette, lorsque l'espace, assombri par les
voiles de la nuit, se trouva soudain ray d'une fuse lumineuse qui
s'vanouit presque aussi rapidement qu'elle avait apparu.

--Une toile filante! s'cria l'ingnieur.

Et, s'adressant  Slna qui tait accourue, il lui dit en plaisantant:

--Faites un voeu, mademoiselle.

--Un voeu, rpta-t-elle surprise.

--Les jeunes filles russes n'ont-elles donc point, comme nos jeunes
filles franaises, cette charmante superstition qui leur fait former un
voeu, lorsque brille au ciel une toile filante... on prtend que le voeu
se ralise rapidement.

Slna rpondit en souriant:

--Non, monsieur Fricoulet; nous ne connaissons point cela en Russie;
mais ne suis-je pas, depuis longtemps, Franaise par le coeur?

--Formez donc vite un voeu, dit Gontran.

--C'est dj fait, rpondit-elle.

--Et sans indiscrtion, demanda le jeune homme, pourrais-je savoir?

La jeune fille le menaa du doigt:

--Ne vous en doutez-vous pas un peu? dit-elle.

--Monsieur Fricoulet, fit Farenheit en s'adressant  l'ingnieur,
avez-vous entendu dire que des voeux forms, en de semblables
circonstances par des hommes, se fussent raliss.

--Je vous avouerai, mon cher sir Jonathan, que je ne possde aucun
renseignement  ce sujet... mais, pour ce que cela cote, vous pouvez
toujours essayer.

Et il ajouta:

--Je n'ai pas besoin de vous demander...

--Certes non; je le dis bien haut: je souhaite de revoir les tats-Unis
le plus tt possible.

Comme il achevait ces mots, l'ombre se trouva zbre soudain d'une,
vritable pluie de feu, sans cesse teinte et sans cesse renaissante,
qui dura plusieurs secondes.

--Eh! s'cria Fricoulet, ce doit tre aujourd'hui, sur Terre, le 24
novembre.

Il tira de sa poche un vieux calendrier qu'il avait emport dans son
portefeuille, et, aprs l'avoir consult, il murmura:

--Oui, c'est bien cela.

Alors, se tournant vers l'Amricain.

--Mon cher sir Jonathan, votre voeu est exauc.

Farenheit regarda l'ingnieur d'un air incrdule.

--Vous vous moquez de moi, murmurait-il.

--Non pas.

[Illustration]

Et, tendant la main vers un nouveau rayon lumineux qui venait de
traverser l'espace.

--Enfourchez une de ces toiles filantes et vous avez beaucoup de chance
de revoir les tats-Unis.

L'Amricain haussa les paules:

--Je pense  des choses srieuses, maugra-t-il, et vous me parlez de
choses absurdes.

--Pas si absurdes que cela, rpondit Fricoulet; ne savez-vous donc pas
qu'un savant compatriote  vous, Simon Newcomb, a calcul que, par an,
il ne tombe pas moins de quarante-six milliards d'toiles filantes sur
la Terre.

[Illustration: L'ombre se trouva zbre soudain d'une vritable pluie de
feu.]

--Quarante-six milliards! rptrent les compagnons de l'ingnieur,
vritablement ahuris par ce chiffre.

--Pour vous prouver que cela n'a rien d'exagr, sachez qu'en 1883, un
astronome qui observait,  Boston, une pluie d'toiles, les a assimiles
 la moiti du nombre de flocons qu'on aperoit dans l'air pendant une
averse de neige ordinaire; en un quart d'heure, et, bien qu'il eut
limit son observation au dixime de l'horizon, il n'en compta pas moins
de six cent cinquante, ce qui, pour tout l'hmisphre visible, donnait
un total de huit mille six cent soixante, soit, pour une heure,
trente-quatre mille six cent quarante toiles... le phnomne ayant dur
plus de sept heures, c'est donc deux cent quarante mille toiles qui se
montrrent  Boston.

--Mais, monsieur Fricoulet, demanda Slna, sait-on, au juste, ce que
c'est qu'une toile filante?

--Tout d'abord, on prtendait que c'tait un corps gazeux, une sorte de
nbuleuse; mais on a t amen  conclure que, pour avoir la force de
pntrer dans notre atmosphre, il fallait que ce corps ft solide.

--_By God!_ s'exclama l'Amricain, et vous croyez que cent quarante-six
milliards de corps solides peuvent ainsi tomber sur la terre sans
occasionner aucun dgt?

--Permettez-moi de vous demander, sir Jonathan, ce qui arriverait d'un
essaim de moucherons travers par un boulet de canon?

Farenheit se contenta de rire en haussant les paules.

--Il n'y aurait pas  craindre, n'est-ce pas, que le boulet de canon ft
endommag... de mme, si un lphant s'amusait  pitiner sur une
fourmilire; ce n'est assurment pas la vie du pachyderme qui vous
inspirerait aucune crainte... Eh bien! ces deux comparaisons sont la
meilleure rponse que je puisse faire  ce que vous venez de dire.

--Cependant, objecta Gontran, sans vouloir pousser, comme sir Jonathan,
les choses  l'extrme, la rencontre de la Terre avec une toile filante
doit lui occasionner un choc quelconque.

--Quand je parle de la Terre, j'entends la Terre et son atmosphre; or,
lorsqu'une toile pntre dans notre atmosphre, sa vitesse est telle
que, son mouvement se transformant en chaleur, elle s'enflamme, se
volatilise pour ainsi dire, et n'arrive  la surface du sol que sous
forme de poussire.

--Comment peut-on savoir alors, demanda Slna, que les toiles sont des
corps solides?... car, tout  l'heure, vous m'avez dit que c'taient des
corps solides.

[Illustration]

--Et je ne m'en ddis pas, mademoiselle, car c'est la vrit; mais ce
phnomne d'inflammation et de volatilisation se produit seulement pour
les astrodes minuscules; ceux, au contraire, dont le poids varie de
quelques hectogrammes jusqu' des milliers de kilos, ceux-l rsistent;
mais sous l'influence de la chaleur, leur surface se fond et se couvre
d'une couche de vernis et cette mme chaleur les retardant dans leur
course, ils n'arrivent sur Terre qu'avec une vitesse insignifiante.

--Mais cela doit finir par augmenter le volume de notre plante natale,
fit observer Slna.

--Oh! si peu et surtout si lentement; songez qu'en donnant  tous ces
astrodes une dimension moyenne de un millimtre cube environ, nos
quarante-six milliards d'toiles annuels, reprsentent 146 mtres cubes
et 8,760 kilos; en une srie de cent sicles, cet accroissement de
volume serait de 1,460,000 mtres cubes, lesquels, rpandus  la surface
de notre globe qui ne mesure pas moins de 510,000 kilomtres carrs,
formeraient une couche de 1 centimtre d'paisseur... vous voyez que ce
n'est vraiment pas la peine d'en parler.

Il se tut et se prit  considrer les rayons lumineux qui recommenaient
 zbrer le manteau sombre de la nuit.

Gontran, qui se trouvait  ct de lui, se pencha  son oreille.

--Pourquoi donc, tout  l'heure, en te frappant le front, t'es-tu cri
que ce devait tre aujourd'hui, sur Terre, le 24 novembre?

-- cause de cette pluie d'toiles...

--Elle se produit donc  dates fixes?

--Parbleu!... tu n'avais jamais remarqu cela?

--Je dois t'avouer que non... jusqu' ce que je fisse la rencontre de M.
Ossipoff, toute mon attention tait porte vers la diplomatie, et le
concert europen...

--... T'intressait beaucoup plus que l'harmonie des mondes: je conois
cela. Mais, pour le moment, bnis Ossipoff que ses tudes astronomiques
maintiennent cramponn  son tlescope; autrement, tu peux tre certain
qu'il t'aurait dj pouss une colle.

--Au lieu de m'adresser ce petit discours, fit Gontran d'un ton
maussade, tu ferais bien mieux de me donner quelques explications.

--Eh bien! en deux mots, voici la chose: jusqu'en ces dernires annes,
on attribuait aux toiles filantes une origine plantaire; c'est--dire
qu'on supposait qu'elles formaient des anneaux circulant autour du
Soleil avec une vitesse presque gale  celle de la Terre et suivant des
orbites  peu prs circulaires... mais tout rcemment, Schiaparelli,
frapp de leur vitesse analogue  celle des comtes, souponna que,
comme ces dernires, elles devaient avoir une vitesse parabolique et,
consquemment, appartenir  un systme cleste tranger  notre systme
solaire; en outre,...

Gontran, qui coutait son ami avec une profonde attention, l'interrompit
brusquement.

--Si je te comprends bien, dit-il, ce serait une faon de comte dont le
noyau, au lieu d'tre comme celui de la comte de Halley, Bila et
autres, form d'un corps unique, considrable, serait compos par la
runion d'infinits de corpuscules, dtachs les uns des autres et
circulant de conserve dans l'immensit?

Fricoulet secoua la tte.

--Tu n'y es pas, rpondit-il; la thorie de Schiaparelli tablit que
cette agglomration de corpuscules forme une chane non interrompue qui
court, suivant une forme parabolique, dans un plan perpendiculaire 
celui dans lequel se meut la Terre...

--Mais alors, s'cria Gontran dont le visage exprima tout  coup une
agitation extrme, il arrive un moment o la Terre traverse cette
chane?

--Parfaitement logique; cette sorte de fleuve corpusculaire est mme si
considrable, que la Terre, bien que le traversant perpendiculairement,
met quatre ou cinq jours  s'en dgager.

M. de Flammermont poussa un cri de joie qui fit accourir Farenheit et
Slna qui, voyant les deux jeunes gens causer  voix basse, s'taient
retirs un peu  l'cart.

--Ah! ma chre Slna, dit le jeune comte en pressant dans les siennes,
les mains de la jeune fille, le voeu que vous avez form tout  l'heure
va peut-tre pouvoir se raliser.

--Que voulez-vous dire? exclama Mlle Ossipoff en attachant sur son
fianc un regard plein de curiosit.

--Je veux dire que la Terre nous reverra sans doute plus tt que nous le
pensions.

L'Amricain ne trouva pas d'autre moyen, pour manifester sa joie, que de
jeter en l'air sa casquette de voyage.

--Hurrah! s'cria-t-il, hurrah pour le comte de Flammermont.

Slna regarda Fricoulet pour lui demander s'il comprenait quelque chose
au langage de son ami; mais le jeune ingnieur, secouant la tte, mit
son index sur son front, pour indiquer qu'il n'tait pas sans concevoir
des doutes srieux concernant la raison de Gontran.

Celui-ci aperut le geste de l'ingnieur et souriant d'un sourire
indfinissable.

--Non, dit-il, je ne suis pas fl... mais avant de vous exposer le plan
qui vient de se former soudainement dans mon cerveau, j'ai besoin de
coordonner mes ides et c'est  quoi je vais employer la nuit.

Sur ce, il souhaita le bonsoir  Mlle Ossipoff, serra la main de
Farenheit et se retira dans le logement qu'il partageait avec Fricoulet.

[Illustration]




CHAPITRE III

O FRICOULET SE SOUVIENT QU'IL EST MCANICIEN-CONSTRUCTEUR


[Illustration]

Toute la nuit, l'ingnieur entendit Gontran qui se remuait, sur sa
couchette, ainsi que font les gens obsds par une ide fixe.

 l'aube, enfin, voyant son ami assis sur son sant, les yeux vagues et
la mine pensive.

-- quoi songes-tu? demanda-t-il.

Comme sortant d'un rve, M. de Flammermont tressaillit, passa la main
sur son front et rpondit:

--Je songe  quitter Mars et  rejoindre la Terre.

--Ah! c'est ton ide d'hier qui te reprend?

--Elle ne m'a pas quitt.

--C'est donc srieux?

--Tout ce qu'il y a de plus srieux.

--Et Ossipoff, tu le planteras l?

Gontran tressauta:

--Y penses-tu? demanda-t-il... n'aurai-je pas besoin de lui, une fois
l-bas,... pour donner son consentement.

--Mais, jamais il ne consentira  interrompre sa circumnavigation
cleste!

--Aussi, pour viter toute discussion, toute rcrimination, ne le
prviendrons-nous pas; nous lui assurerons qu'il s'agit de continuer le
voyage plantaire entrepris et, une fois en vue de la Terre...

[Illustration]

Gontran complta sa phrase par un geste signifiant clairement qu' ce
moment-l il se soucierait peu de la colre du vieux savant.

--Mais, s'il se base sur cette trahison de ta part pour refuser son
consentement.

--Baste! tu es assez mon ami pour prendre cette trahison  ton compte.

Fricoulet serra plaisamment la main de son ami.

--Merci d'avoir pens  moi, rpondit-il.

Puis, affectant un srieux qui tait loin de sa pense:

--Alors, tu as rellement un moyen de nous emmener d'ici?

--Oui, un moyen merveilleux et cependant d'une simplicit... Je m'tonne
qu'un garon intelligent comme toi n'y ait pas pens.

--On ne saurait penser  tout, rpliqua l'ingnieur avec un petit
sourire,... voyons ce moyen.

Gontran prit un air grave.

--Avant de te rpondre, je te demanderai d'ajouter quelques explications
 celles que tu m'as fournies hier au sujet de ce grand courant
d'astrodes qui circule dans l'espace et que la Terre traverse, as-tu
dit,  certaines poques dtermines.

--Parle.

--Ce sont ces poques dtermines que je ne puis concilier avec la
chane non interrompue se droulant dans l'espace... faut-il comprendre
que, par moments, cette chane a des brisures?

--Pas le moins du monde; je me suis mal expliqu... Ce fleuve
d'astrodes coule sans interruption... mais  certaines poques, il a,
comme un vritable fleuve, des crues formidables et ce sont de celles-l
que je parlais hier en disant que notre plante mettait plus de cinq
jours  passer d'une rive  l'autre.

--Et quelle est la priodicit de ces crues?

--Trente-trois ans!

M. de Flammermont tressaillit.

--Oui, ajouta Fricoulet, tous les trente-trois ans, au mois de novembre,
il y a une mare gigantesque d'toiles...

Le visage de Gontran exprima un abattement profond.

--Qu'as-tu donc? demanda l'ingnieur surpris du changement subit survenu
dans la physionomie de son ami.

--J'ai,... que ces trente-trois ans dtruisent tout mon plan.

--Parce que?...

--Parce que c'est cette mare que je comptais utiliser pour regagner la
Terre et que, maintenant, il va nous falloir attendre la prochaine.

--Pardon, rpliqua Fricoulet, le phnomne qui se produit sur Terre au
mois de novembre, ne se produit ici que plus tard; la pluie d'toiles
que nous avons aperue hier n'est que l'avant-garde de la grande mare
qui va envahir Mars prochainement.

[Illustration]

Gontran sauta au cou de son ami.

--Ah! mon cher Alcide, tu me sauves la vie, dit-il.

Aprs s'tre dgag de cette cordiale treinte, l'ingnieur reprit:

--Tu sais que tu ne m'as encore rien dit et que je ne serais pas fch
de connatre ce plan merveilleux grce auquel je cours chance de revoir
enfin mon cher boulevard Montparnasse.

Tout en disant cela, il attachait sur Gontran ses petits yeux gris
allums d'une lueur un peu moqueuse.

--Mon cher ami, fit alors M. de Flammermont, j'ai lu, cette nuit, trs
attentivement les _Continents clestes_ et j'y ai retrouv, longuement
dtaills, les quelques renseignements que tu m'as donns hier. Une
chose surtout m'a caus un plaisir extrme: c'est cette dclaration d'un
certain Vorman Lockyer, astronome terrestre qui s'est beaucoup occup
des pierres mtoriques: Dans le plan o se meut l'anneau des
astrodes du 20 novembre, le vide de l'espace a disparu et il est
remplac par le plein mtorique.

--Oui, rpondit Fricoulet en approuvant d'un signe de tte, la densit
de cet anneau est plus de mille fois suprieure  celle de l'espace
intersidral, je sais cela... et aprs?...

Gontran leva les bras au-dessus de sa tte et les agita dsesprment.

--Comment! et aprs?... s'cria-t-il; ne comprends-tu donc pas que nous
avons l,  notre disposition, un fleuve... un vritable fleuve et qu'il
nous suffira de nous abandonner  son courant...

--Tu oublies une chose, c'est que ce fleuve coule de la Terre vers Mars,
pour n'y revenir qu'aprs avoir pass par Saturne, Uranus et autres
lieux...

--Eh bien! rpondit le jeune comte nullement dconcert, nous
remonterons le courant,... ce sera un peu plus long, voil tout.

--Tu parles srieusement?

--Tout ce qu'il y a de plus srieusement... que vois-tu d'impossible 
cela?... qu'est-ce qui s'oppose  ce qu'on navigue dans l'espace? c'est
le vide, n'est-ce pas, le vide absolu... eh bien! voil une route dont
la densit, dis-tu, est mille fois suprieure  celle de l'espace, le
hasard veut que, prcisment, cette route passe par la Terre, o nous
voulons nous rendre...

Il suspendit sa phrase et regarda fixement Fricoulet, attendant son
avis...

--Soit, dit l'ingnieur aprs un assez long silence, je t'accorde la
praticabilit de cette route... en principe; mais tu n'as pas, que je
pense, l'intention de t'y engager en touriste, la canne  la main et le
sac sur l'paule?

--Bien entendu,... il faut un vhicule,... mais cette partie-l te
regarde.

--Moi! exclama Fricoulet en roulant des yeux normes.

--Dame! rpondit tranquillement M. de Flammermont, ce n'est pas mon
affaire  moi... je suis inventeur, ce qui demande du gnie;... je ne
suis pas ingnieur, ce qui ne demande que des tudes spciales.

Le pauvre Fricoulet tait littralement abasourdi par l'aplomb de son
ami.

--Comment! murmura-t-il, tu veux que je construise...

--Quelle impossibilit vois-tu  cela? n'as-tu pas construit l'obus qui
nous a emports vers la Lune?... la sphre de slnium grce  laquelle
nous avons abord sur Mercure n'est-elle pas ton fait, comme aussi le
ballon mtallique qui nous a amens ici?... ton effroi provient
seulement de ta modestie extrme; moi j'ai le ferme espoir qu'en te
torturant la cervelle, tu trouveras quelque chose...

--Ma parole d'honneur! s'cria l'ingnieur, il n'y a que les ignorants
pour ne douter de rien.

--Et pour donner confiance aux savants, riposta Gontran.

[Illustration]

--Mais, malheureux! dit Fricoulet, tu ne sais donc pas que cette arme
d'astrodes dont nous avons aperu hier l'avant-garde, va dfiler
devant Mars dans trois semaines.

--Raison de plus pour mettre les bouches doubles, rpliqua le jeune
comte, et ne pas perdre de temps;... je te laisse  tes calculs.

Et, tournant les talons, il s'en fut rejoindre Slna,  laquelle
Farenheit voulait absolument arracher des dtails sur le plan de son
fianc.

La jeune fille avait beau lui assurer qu'elle n'tait au courant de
rien, l'Amricain n'en persistait pas moins  l'interwiever.

--Ah! ma chre me, dit Gontran en pressant la main de sa fiance, je
crois que nous touchons enfin au bonheur.

--Serait-il possible! murmura-t-elle en fixant sur lui des regards noys
de tendresse.

--C'est comme je vous l'affirme, rpondit-il, dans quinze jours nous
partons d'ici?

Un flot de sang empourpra le visage de Farenheit qui demanda:

--Et dans combien de temps pensez-vous que je serai  New-York?

M. de Flammermont parut rflchir, puis enfin il rpliqua:

--Un mois aprs notre dpart.

--Mais, mon pre? interrogea timidement Slna.

--Ah! votre pre, fit Gontran d'un ton plein de dsinvolture,... nous
lui ferons croire qu'on file sur Jupiter, Saturne et compagnie, tout en
leur tournant le dos. Il se consolera de n'avoir pas vu les Mondes
Gants, en contemplant le bonheur de ses enfants.

* * *

Aussitt que M. de Flammermont l'et quitt, Fricoulet tira son carnet
et se mit  le noircir de chiffres et de croquis, pendant prs d'une
demi-journe; aprs avoir recommenc plus de vingt fois ses calculs et
ses plans, il s'en fut trouver le complaisant Aotah avec lequel il eut
une confrence qui dura jusqu'au soir.

[Illustration]

Le lendemain, au point du jour, nouvel entretien entre l'ingnieur et le
Martien, dont la consquence fut le plan de construction d'une sorte de
navire destin  transporter, sur le fleuve astrodal, Fricoulet et ses
compagnons de voyage.

Suivant les conseils d'Aotah, le jeune ingnieur avait adopt, comme
propulseur, l'hlice, et comme force motrice l'lectricit, dont
l'application tait des plus communes  la surface de la plante Mars.

Mais l'hlice n'tait pas destine  agir directement sur les
corpuscules cosmiques, c'est--dire  prendre sur eux son point d'appui,
suivant le rle jou par l'hlice dans un vritable navire.

Dans l'appareil de Fricoulet, elle devait agir seulement comme
intermdiaire: c'est--dire qu'elle aspirait les astrodes par un tube
de faible diamtre et les refoulait  l'arrire par une ouverture plus
large.

La forme extrieure adopte tait celle d'un cylindre de cinq mtres de
diamtre et de six mtres de long; ce cylindre tait intrieurement
travers, dans le sens de sa longueur, par un tuyau concentrique d'un
mtre et demi de diamtre et de longueur triple, dans lequel se mouvait
la vis d'Archimde  trois filets, jouant le rle d'hlice propulsive.

 l'extrmit antrieure, ce tuyau se terminait en tronc de cne;
l'autre extrmit affectait la forme vase d'un tuyau de chemine de
locomotive.

Le logement des voyageurs devait tre form par l'espace annulaire
sparant le tuyau intrieur du grand cylindre qui constituait la coque
mme du navire. Cet espace fut divis, en deux parties gales, dans le
sens de la hauteur, par une cloison horizontale tenant lieu de plancher,
et aussi dans le sens de la longueur, par une autre cloison perce d'une
porte; de cette faon, l'appareil se trouvait compos de quatre cabines,
accouples deux par deux et superposes.

Celles du premier tage furent consacres, l'une au _carr_,
c'est--dire  la salle commune, et l'autre, divise en deux parties, 
Ossipoff et  sa fille; l'une des deux de l'tage infrieur devait tre
partage entre Farenheit et Gontran; l'autre devait servir tout  la
fois de cuisine, de logement pour le moteur, de rserve, de soute; en
outre, Fricoulet se proposait de s'organiser une petite encoignure, tout
contre le moteur, afin de le surveiller de plus prs.

Une fois ce plan bien examin et bien discut entre Fricoulet et Aotah,
ce dernier ce chargea de la mise en oeuvre, et le jeune ingnieur eut le
loisir de s'extasier  son aise sur les merveilles de l'industrie
martienne.

Il avait t dcid que tout l'appareil serait en mtal.

Le cylindre extrieur, d'abord fait en bois, fut moul dans le sable,
suivant les procds mtallurgiques en usage sur la Terre; puis, le
moule une fois termin, et l'_me_ mise en place, on fondit du mme coup
tout le cylindre.

Pendant que le mtal refroidissait, une autre quipe de Martiens
fabriquait, au moyen d'un immense tour fonctionnant  l'lectricit, le
tuyau du milieu destin  servir d'enveloppe  la vis; quant  l'hlice,
on la construisait en enfonant, dans une rainure hlicodale trace sur
l'arbre du moteur, de minces tiges mtalliques runies ensuite les unes
aux autres par des plaques galement mtalliques.

[Illustration]

Cependant, le cylindre refroidi avait t dmoul et tourn.

Alors, il fallut procder  l'_ajustage_.

Plus de neuf jours avaient t employs  ces diffrents travaux; ce
qui, avec trois jours consacrs  l'tude prparatoire de l'appareil, ne
laissait plus que trois jours de rpit avant l'arrive, dans la rgion
de Mars, de la grande arme d'astrodes avec laquelle devait concider
le dpart des Terriens.

Trois jours! et Fricoulet calculait qu'il faudrait au moins ce laps de
temps rien que pour boulonner les planchers et les cloisons.

Mais cette mthode primitive n'tait point celle en usage chez les
Martiens, et la surprise du jeune ingnieur fut aussi grande que sa
joie, lorsqu'il put se rendre compte du moyen expditif employ par les
habitants de la plante pour ajuster les pices entre elles.

Aussitt tournes, les pices  rejoindre furent mises en contact,
chauffes  blanc par un chalumeau voltaque d'une puissance norme et
soudes, sans le secours d'aucune _brasure_; en moins de quelques
heures, les diffrentes parties de l'appareil furent mises en place.

Plus de deux jours restaient pour l'installation du moteur lectrique,
et c'tait largement suffisant.

Alors, on s'occupa de transporter l'appareil dans une des grandes sales
de l'observatoire de la Ville-Lumire; c'est de l que les hardis
voyageurs devaient s'lancer de nouveau  la conqute de l'espace, en
prsence de toutes les sommits scientifiques de la plante, convoques
 cette occasion.

D'un avis unanime, Ossipoff avait t laiss dans une ignorance absolue
des projets de ses compagnons; on craignait de sa part une rsistance
base sur ses observations astronomiques non termines et que ce dpart
allait brusquement interrompre.

[Illustration]

En le prvenant seulement au dernier moment, on avait cet avantage
d'empcher d'abord que la lutte s'ternist, ensuite, d'enlever le vieux
savant en faisant miroiter  ses yeux la perspective de Jupiter, de
Saturne, d'Uranus, de Neptune, qu'une occasion unique s'offrait de
pouvoir visiter.

[Illustration]

Il tait comme toujours, plong dans ses tudes tlescopiques, lorsque
Gontran, lui touchant l'paule, le fora  quitter son instrument et 
le regarder.

--Eh bien! mon cher monsieur, demanda le jeune homme, avancez-vous un
peu et pensez-vous avoir fini bientt vos observations?

Ossipoff secoua la tte d'un air dsespr.

--C'est vritablement effrayant, mon cher ami, rpondit-il, plus je vais
et plus je me rends compte de la tche gigantesque que j'ai entreprise.

Il se fit un silence aprs lequel M. de Flammermont reprit:

--Mais, savez-vous bien que de ce train-l, nous risquons fort de nous
terniser ici.

--Vous y trouvez-vous donc mal? demanda le vieillard surpris.

--Non pas,... mais la vie est un peu monotone,... et puis...

--Et puis? questionna Ossipoff.

--Il avait t convenu que nous ne nous arrterions, sur chaque plante,
que le temps de reprendre haleine,... et dame, je ne serais pas fch
d'aller voir sur Jupiter ce qui s'y passe,... Vous n'oubliez pas que
d'ici  Jupiter, nous avons un nombre respectable de lieues  parcourir.

Le vieux savant leva les bras en l'air.

--Jupiter! s'cria-t-il avec un clair dans les yeux, le gant des
mondes! oh! voir!... contempler!... tudier de prs l'ossature de ce
monstre!...

Mais l'clair de son regard s'teignit, et il murmura tristement:

--Malheureusement,... c'est un rve, et Mars est bien notre dernire
tape dans ce grand voyage que nous avons entrepris.

--Notre dernire tape! s'exclama M. de Flammermont, plaisantez-vous,
monsieur Ossipoff? Vous nous avez promis de nous faire visiter tout le
systme solaire,... il faut tenir votre promesse... Voir Jupiter!...
mais c'est notre rve  tous,  Mlle Slna,  Fricoulet, jusqu'
Farenheit lui-mme...

Et il ajouta:

--Vous ne pouvez vous drober ainsi  vos engagements...

--Mais le moyen de les tenir?... vous l'avez dit vous-mme tout 
l'heure,... ce sont des millions et des millions de lieues qui nous
sparent de Jupiter!... comment franchir une si effroyable distance?...

--Retournons sur la Terre, en ce cas, insinua Gontran.

Le vieux savant tressaillit et rpliqua d'une voix nette:

--Pour cela, rien ne presse,... nous avons, pour y songer, tout le temps
qu'il nous plaira.

Le jeune comte dissimula le sourire qui, malgr lui, venait plisser ses
lvres, et rpondit:

--Je plaisantais, mon cher monsieur Ossipoff;... ma devise, vous le
savez bien, depuis que j'ai entrepris ce grand voyage, est en avant
toujours en avant,... eh bien! je viens vous dire aujourd'hui, fidle 
cette devise: monsieur Ossipoff, ne nous immobilisons pas ici,... en
avant!

Le jeune homme avait prononc ces mots d'une voix vibrante qui parut
faire sur Ossipoff une profonde impression; ses lvres s'agitrent dans
un tremblement nerveux, et ses regards s'attachrent avec curiosit sur
Gontran.

Celui-ci ajouta:

--Savez-vous quel jour marque le calendrier terrestre, monsieur
Ossipoff?

Le vieillard secoua la tte ngativement.

--La Saint-Michel, repondit Gontran; c'est--dire, monsieur Ossipoff,
que c'est aujourd'hui votre fte...

[Illustration]

--C'est ma foi vrai, murmura le savant, c'est ma fte; absorb dans ces
intressantes tudes, je l'avais compltement oubli!

Puis, aprs un moment, il demanda, tout tonn:

--Pourquoi me dites-vous cela?

--Parce que, si vous l'aviez oubli, vous, nous nous en sommes
souvenus... pour vous la souhaiter...

Un air de contentement se rpandit sur le visage du vieillard.

--a, c'est gentil, dit-il.

Et il serra cordialement la main du jeune comte.

--Devinez un peu, fit celui-ci d'un ton mystrieux, ce que nous vous
offrons?

--Vous tes donc plusieurs?

--Pour le cadeau dont il s'agit, il a fallu nous cotiser; Mlle Slna
s'est rappel que c'tait aujourd'hui votre fte.

--Chre enfant, murmura le vieillard attendri.

--Farenheit a dclar qu'il fallait vous la souhaiter.

--C'est un brave homme, au fond, cet Amricain, quoique violent.

--Moi, j'ai trouv le cadeau qu'il fallait vous faire.

Une nouvelle poigne de main remercia le jeune homme de ses paroles.

--Quant  Fricoulet, termina Gontran, il m'a aid.

--Peuh!... aid  quoi?

-- vous faire le cadeau en question.

Le vieillard hocha la tte d'un air qui montrait en quelle pitre estime
il avait l'aide de Fricoulet; puis il demanda:

--Et ce cadeau, qu'est-ce que c'est?

--Jupiter!

Ossipoff fit un bond en arrire, fixant sur son futur gendre un regard
un peu inquiet.

--Vous dites? s'cria-t-il.

--Je dis: Jupiter.

--Vous m'offrez Jupiter en cadeau?

--Mais oui,... Jupiter lui-mme,... _et ipse_, comme disait le bon
proviseur du lyce Henri IV.

--Vous perdez la tte, riposta le vieillard dont l'inquitude allait
croissant.

Comme Gontran allait rpondre, une nue de Martiens envahit
l'observatoire au milieu d'un bruit d'ailes assourdissants: c'tait
l'appareil que l'on apportait sous la direction de Fricoulet.

Ossipoff examinait d'un oeil bahi ce singulier instrument.

--Qu'est-ce que cela? murmura-t-il.

--Le vhicule qui va nous transporter dans Jupiter.

--Est-ce possible? balbutia Ossipoff,... mais par quel moyen?

--Par le moyen du courant parabolique d'astrodes qui forme un fleuve
naturel sur lequel nous allons naviguer...

Le vieillard poussa une exclamation indfinissable et, se prcipitant
sur M. de Flammermont, le saisit dans ses bras et le tint longtemps
serr sur sa poitrine.

--Ah! mon enfant!... mon cher enfant! balbutia-t-il tout mu, il y en a
dont les statues de bronze se dressent sur les places publiques, qui
l'ont moins mrit que vous.

Pendant que le jeune comte faisait visiter en dtail l'appareil au vieux
savant, Farenheit exprimait  Fricoulet la stupfaction profonde en
laquelle venait de le jeter la lgret de l'appareil.

--Il est pourtant construit tout entier en mtal? observa-t-il.

--Tout entier...

--Si je ne me trompe,... il y a l au moins quinze cents kilos de fonte?

Fricoulet se mit  rire.

-- peine six cents... sur terre; car ici, en vertu des lois
particulires de la pesanteur, ces six cents kilos sont rduits  deux
cents seulement.

L'Amricain tournait et retournait autour de l'appareil, ne pouvant se
convaincre que l'ingnieur lui disait la vrit.

--Quel est donc le mtal dont le poids est si faible?

--Le lithium.

--Le lithium, rpta l'Amricain,... je ne connais pas a.

--Il y a bien d'autres choses que vous ne connaissez pas, rpliqua
plaisamment Fricoulet.

Puis, tout  coup, il se mit  rire.

--Qu'avez-vous donc? demanda Farenheit d'un ton sec, car il croyait que
l'autre se moquait de lui.

--Je pense  votre quartier de diamant que j'ai t oblig de jeter
comme un vulgaire sac de lest, lors de mon brusque dpart de Phobos,...
et dont la perte vous a tant dsespr.

--Et c'est cela qui vous fait rire? grommela l'Amricain, il n'y a
vraiment pas de quoi...

--Quand vous saurez ce qui m'gaye ainsi, vous partagerez mon
hilarit,... j'en suis certain.

--En ce cas, htez-vous de parler...

[Illustration]

--Vous croyiez remporter une fortune, n'est-ce pas, avec votre morceau
de carbone cristallis?

--Dame! un million environ.

Les lvres de Fricoulet s'allongrent dans une moue ddaigneuse.

--Peuh! fit-il, un million, la belle affaire!

--Cela vaut toujours mieux que de revenir gueux comme Job.

D'un hochement de tte, l'ingnieur indiqua l'appareil.

--Savez-vous, dit-il, ce que vaut ceci?

--a... a n'a pas d'autre valeur que le prix de la fonte.

--Quel prix, selon vous?

--Eh! comment voulez-vous que je sache cela? Je n'ai jamais t dans la
ferraille, moi... je ne me connais que dans les suifs...

[Illustration]

Fricoulet insista, en riant.

--Mais, enfin,  votre avis, quelle valeur cela peut-il avoir?

Farenheit rflchit quelques secondes.

--Je crois, dit-il, tre au-dessus de la vrit en estimant le kilog.
... ...

Et, se grattant le bout du nez, hsitant  citer un chiffre.

--Allons, s'cria l'ingnieur, dites-le donc...  soixante-dix-sept
mille francs.

L'Amricain fit un bond formidable.

--Soixante-dix-sept mille francs! rpta-t-il... le kilog!

--Oui,... le kilog... c'est le prix du lithium en Europe.

--Mais alors, il y a l une fortune gigantesque!

--Oui...  peu prs quarante-six millions.

Farenheit n'en pouvait croire ses oreilles.

--Vous tes bien sr de ce que vous dites? demanda-t-il.

--Vous verrez l-bas  notre arrive, rpondit l'ingnieur que
l'ahurissement de son compagnon amusait beaucoup.

L'Amricain tournait autour de l'appareil, l'enveloppant d'un regard
attendri, passant, avec la volupt d'un avare, sa main sur le mtal poli
et brillant.

Soudain une ombre inquite assombrit son front.

--Savez-vous, dit-il en s'arrtant devant Fricoulet, que c'est une belle
chose que d'tre savant.

--Pourquoi cela?

--Dame! c'est une vritable fortune que vous allez remporter en
France...

--Je parie que, dans toute votre vie, rpondit l'ingnieur en
plaisantant, vous n'avez pas fait une seule opration sur les suifs
aussi avantageuse.

--Quarante-six millions! rpta l'Amricain sur un ton de regret.

[Illustration]

Fricoulet crut comprendre le sentiment qui attristait son compagnon, et
il dit en lui frappant amicalement sur l'paule.

--Bien que partag en cinq morceaux, l'_clair_,--car c'est ainsi que
j'ai baptis l'appareil--l'_clair_ reprsentera encore, pour chacun de
nous, une jolie somme.

--En cinq morceaux! s'cria Farenheit... quoi! vous seriez assez
gnreux pour...

--Il n'y a, de ma part, aucune gnrosit, mais de la justice
simplement... nous sommes ici cinq individus qui avons partag et
partagerons encore--c'est  craindre--bien de la mauvaise fortune; ne
devons-nous pas partager la bonne?

L'Amricain se prcipita sur les mains de l'ingnieur.

--Mais quarante-six millions, diviss par cinq, cela donne pour chaque
part un peu plus de neuf millions, dit-il d'une voix vibrante.

--Mon cher sir Jonathan, vous calculez  merveille, dclara Fricoulet.

Et se dbarrassant de l'treinte de son compagnon, il se dirigea vers
Ossipoff qui sortait de l'_clair_ suivi de Gontran et de Slna.

--Eh bien! demanda l'ingnieur, tes-vous satisfait, monsieur Ossipoff.

Le vieillard jeta sur son futur gendre un regard plein d'orgueil.

--Avouez, dit-il  Fricoulet, que c'est l un des cerveaux les plus
admirablement organiss de notre poque... Cet appareil est un pur
chef-d'oeuvre.

Puis, tout  coup, se souvenant d'un dtail qu'il avait nglig de
demander.

--Pendant combien de temps, mon cher enfant, dit-il, ce moteur peut-il
fonctionner?

Gontran, qui avait parfaitement bien entendu, mais qui tait incapable
de rpondre  cette question, fit mine de redoubler d'animation dans sa
conversation avec Slna.

Fricoulet comprit l'embarras de son ami, et aussitt:

--Le moteur peut fonctionner pendant six mois, sans interruption,
dit-il; il y a galement, dans les soutes, pour six mois d'air
respirable et de vivres.

Le visage du vieux savant tait radieux.

--Dans combien de temps le dpart? interrogea-t-il.

Fricoulet se tourna vers Farenheit.

--Quelle heure a votre chronomtre, sir Jonathan? demanda-t-il.

--Onze heures quarante-cinq minutes.

--Monsieur Ossipoff, dit alors l'ingnieur, nous avons encore un quart
d'heure  rester ici,... le dpart est pour midi prcis...

Depuis quelque temps l'espace tait ray en tous sens de longues
tranes de Martiens qui, prvenus du dpart des tranges voyageurs,
accouraient de tous les points de la rgion de l'quateur.

Dj, la grande salle de l'Observatoire tait pleine de notabilits
scientifiques runies en congrs et, au dehors, on entendait le
bruissement d'ailes de la foule qui s'impatientait.

 un signal d'Aotah, la coupole de l'Observatoire se spara en deux et
se rabattit de chaque ct, formant ainsi une large baie par laquelle
l'_clair_ pt prendre son essor.

--Midi moins cinq, monsieur Fricoulet, dit Farenheit qui avait conserv
son chronomtre  la main.

--Mes amis, dit l'ingnieur en se tournant vers ses compagnons, il est
temps d'embarquer.

L'appareil avait t dress verticalement, son extrmit conique pointe
vers le ciel, en sorte que c'taient les cloisons sparant les cabines
qui servaient de plancher.

--Y sommes-nous? demanda Fricoulet aprs avoir jet autour de lui un
regard rapide pour s'assurer que tout tait par.

--_All right!_ rpondit Farenheit d'une voix vibrante.

Et il ajouta, sans songer  Ossipoff qui pouvait l'entendre.

--_Go ahead for the United States!_

En route, pour les tats-Unis!

[Illustration]




CHAPITRE IV

COMME QUOI SIR JONATHAN PERDIT LA RAISON


[Illustration]

 l'aide d'un sextant, Fricoulet mesurait exactement la hauteur du
soleil, pendant que Gontran et Ossipoff s'empressaient de fermer le
trou d'homme par lequel les voyageurs avaient pntr dans l'appareil.

Tout  coup, l'ingnieur murmura:

--Midi!

En mme temps un petit timbre argentin rsonna dans le silence: c'tait
le chronomtre de Farenheit qui sonnait l'heure.

--Nous partons, dit simplement Fricoulet.

Il poussa un commutateur: aussitt un crpitement se fit entendre, suivi
presque immdiatement d'une lgre vibration qui branla les parois
intrieures du cylindre et l'ingnieur ajouta:

--Nous sommes partis.

--Farceur! s'exclama l'Amricain en se prcipitant  l'un des hublots.

Mais, aussitt, il poussa un retentissant _By God_ qui attira auprs de
lui les autres voyageurs.

On tait parti et l'_clair_ justifiait  merveille le nom dont il avait
t baptis, car dj, en moins de quelques secondes, il avait emport
ceux qui le montaient  plusieurs milliers de mtres au-dessus de la
surface martienne qui s'tendait au-dessous de lui comme une immense
carte gographique.

[Illustration]

Les canaux, dont les eaux miroitaient aux rayons du soleil, formaient
comme une rsille tincelante dont et t enveloppe la plante tout
entire et les ocans semblaient de gigantesques miroirs d'argent bruni
qui renvoyaient jusqu'aux voyageurs la lueur intense que dardait sur eux
le soleil, alors au Znith.

Et, de seconde en seconde, l'_clair_ poursuivant sa marche rapide ainsi
qu'une flche lance par un arc monstrueux, filait  travers l'espace,
emportant ses voyageurs plus haut, toujours plus haut.

Farenheit, dont les enthousiasmes duraient peu et dont le caractre
bougon trouvait toujours matire  rcriminations, dit tout  coup:

--Savez-vous bien, mon cher monsieur Fricoulet, que cette position
verticale de l'appareil n'a rien d'agrable,... l'homme n'est pas bti
pour marcher  la faon des mouches sur les cloisons,... les planchers
ne sont pas faits pour les chiens...

[Illustration]

--Baste! rpliqua Gontran, tout cela n'est qu'une question de
principe... car, en ce moment, je voudrais bien savoir quelle diffrence
vous trouvez entre les murs et le plancher?... une bote carre,
parfaitement identique sur toutes les faces, n'a ni haut... ni bas...

--Au surplus, cher sir Jonathan, ce n'est qu'une question d'heures; du
train dont marche l'_clair_, nous pourrons, avant dix heures, reprendre
la position horizontale qui vous est si chre.

--Avant dix heures! rpta Ossipoff en fronant lgrement les sourcils.

--Alcide a raison, mon cher monsieur, dit alors Gontran d'un ton
dgag... il ne nous faudra certainement pas plus pour atteindre le
grand courant astrodal dont nous voulons nous servir pour rejoindre...
pour atteindre, veux-je dire, les autres mondes vers lesquels nous
entrane notre curiosit.

Il avait prononc ces mots avec un si imperturbable srieux que
l'Amricain s'y laissa prendre et, tirant l'ingnieur  part, il lui
grommela  l'oreille ces mots d'une voix menaante:

--_By God!_ monsieur Fricoulet, il avait t convenu que nous tentions
de regagner la Terre et voil M. de Flammermont qui parle de continuer
ce maudit voyage!--Qui trompe-t-on ici?

Fricoulet lui frappa amicalement sur l'paule et rpondit d'un ton
gouailleur:

--Que vous importe, du moment que ce n'est pas vous?

Et il souligna sa phrase d'un coup d'oeil  l'adresse du vieux savant.

Cette rponse drida Farenheit qui laissa entendre un petit ricanement
moqueur suivi bientt d'un pauvre homme rempli de commisration.

--Et, dites-moi, mon cher monsieur Alcide--lorsqu'il tait content,
l'Amricain appelait volontiers l'ingnieur par son petit
nom--dites-moi, savez-vous avec quelle vitesse nous allons naviguer sur
ce fleuve cleste vers lequel nous nous dirigeons, en ce moment?

--C'est l une question  laquelle il m'est impossible de rpondre, en
ce moment du moins, mon cher sir Jonathan, rpliqua l'ingnieur; notre
vitesse dpendra de la rapidit mme de ce fleuve arien; je vous ai dit
qu'il nous fallait remonter le courant et vous comprendrez sans peine
que, plus la vitesse en sera grande, plus lente sera notre marche
puisque une partie de notre force sera employe  lutter contre ce
courant qui tendra  nous emporter dans une direction oppose  celle
dans laquelle nous voulons aller.

L'Amricain hocha la tte d'un air approbatif.

--Je comprends, dit-il,... mais, encore une question,... cette force,
dont vous venez de parler, tes-vous certain de la possder en quantit
suffisante pour faire le voyage?... Cette hlice, qui nous pousse en
avant, quel est le moteur qui la fait tourner? et ce moteur pourra-t-il
la faire tourner jusqu' ce que nous soyons arrivs?

Fricoulet se mit  rire.

--Votre question en contient plusieurs, dit-il; quoi qu'il en soit, je
vais tenter d'y rpondre... Vous avez remarqu, n'est-ce pas, ou tout au
moins vous avez t, comme moi,  mme de remarquer que les Martiens
sont parvenus  un tat intellectuel bien suprieur  celui auquel nous
sommes arrivs nous-mmes; ils ont perfectionn  un haut degr les
moyens que nous connaissons d'utiliser la puissance presque infinie des
forces naturelles... Bien plus, ils ont arrach leur secret  certaines
de ces forces dont nous connaissons l'existence, tout en ignorant leur
nature intime, par exemple la lumire, le son, l'lectricit, les vents,
les courants...

Se laissant emporter par ce sujet qui lui tait si familier, Fricoulet
menaait de s'y tendre longuement et d'entrer dans des dtails dont
l'Amricain billait  l'avance.

--Mais, en ce qui concerne plus particulirement le vhicule qui nous
transporte, dit-il pour couper court aux explications qu'il pressentait,
quel procd avez-vous appliqu?

--Le principe de l'lectricit.

Farenheit parut tonn.

--J'ai cependant visit l'_clair_ en dtail, murmura-t-il, et je n'ai
aperu ni machines, ni piles...

Fricoulet sourit.

--C'est que les Martiens, rpondit-il, gens expditifs en toutes choses,
au lieu de fabriquer le fluide, se contentent de recueillir
l'lectricit naturelle, toujours en action dans la nature, et de
l'emmagasiner dans des sortes de rservoirs d'o ils la tirent 
volont, au fur et  mesure de leurs besoins...

[Illustration]

L'Amricain secoua la tte.

--Je n'ai pas vu de rservoir semblable, ici, dit-il.

--L'lectricit nous est fournie par une sorte de batterie
d'accumulateurs,... c'est le seul nom que je puisse donner  cet
appareil; seulement, au lieu de lames de plomb, plongeant dans des
dissolutions acidules, ce sont des sortes de cartouches qui se
dissolvent par un effet molculaire.

--Mais alors, c'est de l'lectricit solidifie.

--En quelque sorte;... ce qui nous permet de disposer, sous un fort
petit volume, d'une formidable quantit de fluide... du reste, si vous
voulez me suivre, vous allez vous rendre compte, par vos yeux, du
fonctionnement de l'appareil.

--Vous suivre! ricana l'Amricain... c'est fort joli  dire,... mais la
porte se trouve au plafond et, pour y atteindre...

--Pour y atteindre, riposta Fricoulet, vous n'avez qu' m'imiter...

Ce disant, il plia lgrement sur les jarrets et, sans effort apparent,
s'leva jusqu' la porte qu'il ouvrit et par laquelle il disparut.

--Toujours l'effet de la pesanteur qui diminue  mesure qu'on s'loigne
du centre d'attraction, cria-t-il en passant sa tte par l'ouverture et
en riant  la vue de la mine stupfaite de l'Amricain.

Celui-ci, revenu de sa surprise, imita l'ingnieur et, au bout de
quelques minutes, tous les deux se trouvaient dans un compartiment
spcial de l'_clair_, arrts devant une range de tubes tablis dans
un coffre et que l'ingnieur dclara tre remplis d'lectricit.

 la sortie du coffre, tous les courants produits taient mesurs et
rgulariss pour, de l, tre dirigs, par des conducteurs ordinaires,
vers un moteur actionnant, au moyen d'une transmission de leviers, l'axe
de l'hlice.

Ce moteur, rduit  la dernire puissance, comme volume et simplicit,
tait, en mme temps, un transformateur, car il multipliait la puissance
de l'lectricit,  la manire d'une bobine d'induction de Rhumkorff,
tout en utilisant cette lectricit par l'attraction que des aimants
artificiels d'une grande force--des lectro-aimants, pour tre
juste--exeraient sur des pices disposes  cet effet.

[Illustration]

L'Amricain coutait en silence toutes les explications que lui
fournissait l'ingnieur.

--Savez-vous bien, dit-il, quand Fricoulet eut termin, qu'il y a toute
une fortune dans ce systme si simple et si puissant... _By God!_ si
nous sommes revenus  temps pour la grande Exposition de Philadelphie,
le diable m'emporte si nous n'obtenons pas, avec a, la grande mdaille
d'or...

Et, supputant  l'avance les sommes considrables que pouvait rapporter
l'exploitation de ce moteur nouveau modle, l'Amricain se frottait les
mains.

--Eh bien! sir Jonathan, lui dit Fricoulet, tes-vous toujours fch
d'avoir entrepris cette petite prgrination arienne?

--Je vous rpondrai lorsque j'aurai rintgr mon domicile de la
cinquime avenue, rpliqua Farenheit;... car, voyez-vous, je crains
toujours un accident qui recule le moment o je mettrai le pied sur la
libre Amrique...

[Illustration]

--J'aime  croire que, cette fois, vos craintes sont vaines, cher sir
Jonathan, et qu'avant un mois vous pourrez tre rendu aux douceurs du
commerce des suifs et aux honneurs de l'_Excentric-Club_.

--Que le Seigneur vous entende! rpondit gravement l'Amricain en
soulevant sa casquette.

Ils regagnrent la grande salle o se trouvaient leurs compagnons:
Ossipoff, install  l'un des hublots, examinait,  l'aide d'un
tlescope, Mars dont la surface diminuait avec une tonnante rapidit;
dans un coin,  l'cart, Gontran et Slna, assis cte  cte, causaient
 voix basse, la main dans la main.

[Illustration: Slna et Gontran, assis dans un coin, causaient  voix
basse.]

Fricoulet, une lunette  la main, alla se poster  un hublot vacant,
pendant que, pour passer le temps, Farenheit rdigeait un projet d'acte
de socit entre lui et l'ingnieur, tendant  l'exploitation du fameux
moteur.

[Illustration]

Les heures s'enfuirent ainsi, rapides pour les voyageurs, et l'Amricain
s'aperut tout  coup que le temps avait march,  sa tte lourde de
sommeil et  ses yeux tout gonfls.

--_By God!_ grommela-t-il avec un billement sonore, est-ce qu'il n'est
pas bientt l'heure de se coucher.

--Pour se coucher, riposta Gontran, il faudrait pouvoir tendre les
hamacs et tant que nous serons dans la position verticale...

--Un peu de patience, que diable! dit Fricoulet, nous approchons...

Et il dsignait l'espace d'un noir intense que rayaient mille traits de
feu.

--Le fameux anneau, n'est-ce pas? lui demanda Gontran tout bas 
l'oreille.

--Que veux-tu que ce soit? rpondit l'ingnieur sur le mme ton.

Et,  l'Amricain:

--Quelle heure avez-vous, sir Jonathan? demanda-t-il.

--Onze heure cinquante-cinq minutes, monsieur Fricoulet.

--C'est bien, dans cinq minutes vous pourrez dire deux mots  votre
oreiller.

--Sommes-nous donc dj dans le fleuve d'astrodes? questionna Mlle
Ossipoff.

--Oui, mademoiselle,... mais j'attends que nous y soyons entrs plus
avant pour nous laisser aller au courant et reprendre notre position
normale...

Il s'lana vers la salle des machines et, la main sur le levier,
attendit.

--Quelle heure? cria-t-il de nouveau  Farenheit.

--Minuit! rpondit celui-ci.

Fricoulet arrta le propulseur et l'_clair_, abandonn  la seule force
du courant mtorique, en travers duquel il se trouvait, volua
lentement sur lui-mme, comme fait une barque place en travers d'un
fleuve et que le courant replace dans le fil de l'eau; l'effroyable
distance, qui sparait maintenant de Mars le vhicule des Terriens,
annulait toute pesanteur, si bien que l'_clair_ tait devenu un nouvel
astre de l'infini, et non plus un appareil inerte comme l'tait l'obus,
au sortir du Cotopaxi.

[Illustration]

En quelques minutes, l'volution fut accomplie et le moteur remis en
action, l'_clair_ fila avec le courant.

[Illustration]

--Sapristi, murmura Gontran  l'oreille de l'ingnieur, qu'est-ce que tu
viens de faire l?

--Tu le vois bien, ce me semble.

--C'est prcisment parce que je le vois que je te demande si tu n'es
pas fou?

--Pourquoi cette question?

Le jeune comte amena son ami  l'arrire du bateau et lui montrant, par
le hublot, un astre lumineux dont les rayons irradiaient l'espace.

--Qu'est-ce que c'est que cela? fit-il.

--Tiens,... cette question!... mais c'est le Soleil.

--Trs bien, et ce petit point  peine perceptible qui semble une tache
sur le disque solaire,... qu'est-ce que c'est?

[Illustration]

--La Terre.

--De mieux en mieux... et dans quel sens marchons-nous, je te prie?

Fricoulet tendit le bras vers l'avant du bateau.

--Dans ce sens-ci, rpondit-il.

--C'est--dire qu'au lieu de nous diriger vers la Terre, comme il avait
t convenu,... nous lui tournons le dos... Ai-je raison de te demander
si tu sais ce que tu fais.

Fricoulet haussa les paules et, enveloppant son ami d'un regard plein
de commisration.

--Et voil un garon qui se prtend n pour la diplomatie! ricana-t-il.

--Rponds; tu te moqueras de moi aprs.

--Penses-tu, demanda l'ingnieur, que M. Ossipoff soit tellement absorb
par la contemplation des choses clestes, qu'il ne puisse se rendre
compte de la direction que nous suivons? et penses-tu que, lui voulant
se rendre sur Jupiter, il ne se serait pas aperu que nous n'en prenons
pas le chemin?

--Alors?...

--Alors, j'ai mis le cap sur Jupiter, mais en mme temps j'ai mis le
moteur en petite vitesse afin de ne pas faire trop de chemin inutile, et
sitt que l'honnte et crdule vieillard,--de la confiance duquel nous
abusons outrageusement,--sera plong dans les douceurs du sommeil, je
vire de bord, donne au moteur toute sa force, nous nous lanons vers
notre plante natale, et demain,  son rveil, lorsque ton futur
beau-pre s'apercevra de ce changement de route, il sera trop tard pour
revenir sur nos pas...

Et, _in petto_, le jeune ingnieur ajouta:

--Si, aprs une farce semblable, Ossipoff persiste  vouloir donner la
main de sa fille  Gontran, je veux que le diable me croque.

M. de Flammermont serra nergiquement la main de son ami.

--En effet, dit-il, voil ce qui s'appelle de la diplomatie.

--Mais ce n'est pas tout, ajouta Fricoulet, tu vas voir.

Et quittant le petit coin dans lequel tous deux chuchotaient si
mystrieusement depuis quelques minutes, l'ingnieur s'approcha des
autres voyageurs.

--Mes amis, dit-il, nous allons, si vous le voulez bien, tablir les
_quarts_; nous avons tous besoin de repos et maintenant que nous voici
dans la bonne route, nous pouvons, sans danger, prendre quelques heures
de sommeil; donc, tendez-vous sur vos hamacs, quant  moi, je prends le
quart immdiatement.

--Pourquoi vous plutt que moi? demanda Ossipoff.

--Parce que j'ai besoin d'tudier le moteur, de voir s'il fonctionne
avec rgularit, de noter sa dpense de forces.

Ce disant, il adressait  Gontran un coup d'oeil d'intelligence.

[Illustration]

--Je demande  prendre le _quart_ aprs toi, fit le jeune comte.

--C'est entendu...  toi le numro deux... le numro trois sera pour sir
Jonathan... Quant  M. Ossipoff, il prendra le _quart_ avec la fin de la
nuit.

Sur ce, l'ingnieur se retira dans la machinerie, tandis que Gontran et
Farenheit, aprs avoir souhait une bonne nuit  Ossipoff et  sa fille,
regagnaient leur hamac respectif.

L'Amricain n'eut pas plutt la tte sur l'oreiller qu'il s'endormit
profondment comme le tmoigna un ronflement sonore et semblable  un
soufflet de forge.

Fut-ce ce ronflement, fut-ce pas plutt l'inquitude qui empcha le
jeune comte d'imiter son compagnon; toujours est-il qu'il ne put fermer
l'oeil.

 la fin, lass de se tourner sur son matelas comme une carpe dans une
pole  frire, furieux de voir le sommeil le fuir obstinment, M. de
Flammermont se leva doucement et, sans bruit, se dirigea vers la
machinerie.

--Puisque je ne dors pas, pensa-t-il, mieux vaut que je prenne le
_quart_ tout de suite, et que Fricoulet aille se coucher; sans doute
aura-t-il plus de chance que moi.

[Illustration]

Il ouvrit la porte, mais l'ingnieur, pench sur une feuille de papier
qu'il noircissait de chiffres, tait tellement absorb dans ses calculs
qu'il n'entendit point entrer son ami.

Gontran s'avana jusqu' lui et, sans mot dire, lui mit la main sur
l'paule.

Fricoulet tressaillit et, relevant la tte, montra au jeune comte son
visage, qu'un voile d'inquitude assombrissait.

--Ah! c'est toi! fit-il d'un ton singulier.

--Oui,... c'est moi... pas moyen de dormir... alors je viens te
relever... mais qu'as-tu donc?... ce front pliss... ces sourcils
froncs... qu'arrive-t-il?

L'ingnieur haussa furieusement les paules.

--Il arrive, grommela-t-il entre ses dents, que le fleuve dans lequel
nous sommes immergs, marche dans un sens tout  fait contraire  la
direction que nous voulons suivre; au lieu de couler vers la Terre, il
en vient.

[Illustration]

--Tu ne m'apprends rien de nouveau,... je sais cela tout comme toi; mais
c'tait prvu cela, il tait convenu que nous remonterions le courant.

--Seulement il n'tait pas prvu que la vitesse de ce courant serait
gale  notre vitesse propre.

--En sorte?

--En sorte que, depuis plus d'une heure que l'_clair_ a vir de bord,
il est aussi immobile qu'une pierre... il ne recule pas, c'est vrai,
mais il n'a pas avanc d'un millimtre.

--Je croyais cependant que ce moteur pouvait imprimer  notre bateau une
vitesse considrable.

[Illustration]

--En effet, 42,570 mtres par seconde, ce n'est pas peu de chose,
j'imagine, riposta l'ingnieur avec amertume.

--Mais quelle est donc la rapidit des corpuscules qui nous environnent?

--Elle est gale  la vitesse de la translation de la Terre multiplie
par la racine carre de 2.

--Pourquoi? demanda Gontran qui n'avait conserv que des rminiscences
trs vagues des cours de cosmographie suivis autrefois au Lyce Henri
IV.

--Pourquoi?... pourquoi?... fit l'ingnieur impatient; te l'expliquer
nous entranerait trop loin... Qu'il te suffise de savoir que la vitesse
orbitale de la Terre est de 29 kilomtres et demi par seconde, que la
racine carre de 2 est 1,414 et que ces deux nombres, multiplis l'un
par l'autre, donnent un total de 42,570 mtres par secondes... As-tu
compris, maintenant?

Le jeune comte agita ses bras en l'air dsesprment.

--Ah! dit-il, pourquoi ce maudit courant ne tourne-t-il pas aussi bien
en sens contraire?

--Il nous aurait fallu quinze jours  peine pour gagner la Terre.

--Tu avais dit un mois?

--Oui, en nous abandonnant au courant, comme un train de bois; mais en
ajoutant notre propre vitesse  celle du fleuve arien dans lequel nous
nous trouvons... la dure du voyage se trouvait diminue de moiti.

Puis, montrant  son ami les calculs au milieu desquels il venait d'tre
interrompu, il lui dit:

--Je viens de relever notre route depuis que nous avons quitt Mars;
nous n'avons pas franchi plus de douze cents lieues... cent lieues 
l'heure! quelle drision!... Sais-tu combien de temps, de ce train-l,
nous mettrions  gagner la Terre?... trois cent mille heures,... et
sais-tu combien cela fait, trois cent mille heures?... Non, n'est-ce
pas? eh bien! cela fait un peu plus de mille ans.

Un poids de mille kilos se serait soudainement abattu sur la tte du
malheureux Gontran, qu'il n'eut certainement pas paru plus dprim.

--Mille ans!... rpta-t-il, mille ans!... jamais je ne vivrai assez
pour pouser Slna.

--C'est peu probable, ricana Fricoulet, une semblable longvit n'est
plus de nos jours, et Mathusalem lui-mme n'a gure vcu plus de sept
cents et quelques annes.

--Mais alors, nous sommes perdus.

--Qui sait? peut-tre y a-t-il un moyen de sauver la situation.

M. de Flammermont se jeta sur la main de son ami.

--Ah! ce moyen, supplia-t-il, trouve-le, Alcide, je t'en conjure.

--Pas en ce moment, par exemple, je tombe de sommeil et mes yeux
papillotent tellement que tout danse devant moi;... demain, j'aurai la
vue plus nette et les ides aussi.

--Mais d'ici demain, que va-t-il se passer?

--Absolument rien... La force du courant tant neutralise exactement
par notre propre force, l'_clair_ va demeurer aussi immobile que s'il
tait  l'ancre.

Tout en parlant, l'ingnieur donnait un dernier coup d'oeil au moteur,
assujettissait solidement le levier qui correspondait avec le
gouvernail; puis, souhaitant le bonsoir  son ami, gagna le petit
logement qu'il s'tait amnag dans un coin de la machinerie.

Force fut bien  M. de Flammermont de rejoindre, lui aussi, son hamac o
le sommeil se dcida enfin  le visiter, en dpit des proccupations
terribles que venait de faire natre dans son esprit la rvlation de
Fricoulet.

* * *

Pntrant par les hublots, les rayons du soleil emplissaient dj la
machinerie d'une lueur clatante, lorsque l'ingnieur se rveilla en
sursaut.

--Parbleu! fit-il en se frottant les paupires encore toutes gonfles de
sommeil, voil qui est singulier,... j'aurais jur que je venais
d'entendre rire...

[Illustration]

Et il demeurait l, assis sur son sant, tout hbt de ce brusque
rveil, lorsqu'en effet, derrire lui, un clat de rire moqueur
retentit.

Il se retourna et vit,  la tte de sa couchette, debout, les bras
croiss sur la poitrine et le considrant d'un air railleur, Mickhal
Ossipoff.

--Bonjour, monsieur Ossipoff, dit-il; il est tard, hein?

--Quelque chose comme neuf heures du matin.

En un bond, Fricoulet fut  bas de sa couchette murmurant:

--Je suis vritablement honteux de m'tre attard ainsi.

--Il est autre chose dont vous auriez plus raison d'tre honteux,
monsieur Fricoulet, rpliqua railleusement le vieillard.

--Et de quoi donc, je vous prie? demanda le jeune homme.

--Mais... de votre tourderie inqualifiable.

L'ingnieur attacha sur Ossipoff un regard interrogateur.

--Pouvez-vous qualifier autrement, demanda le savant, l'action d'un
pilote qui dirige le btiment,  lui confi, dans une direction
diamtralement oppose  celle qu'il doit suivre.

Fricoulet eut un geste effar:

--Que voulez-vous dire? murmura-t-il, tout en ayant cependant le
pressentiment de ce qu'allait lui rpondre le vieillard.

--Il avait t convenu hier soir, n'est-ce pas, que je prenais le
quatrime _quart_, c'est--dire que je devais m'veiller vers six heures
du matin; or, vous savez, n'est-ce pas, que lorsqu'on s'endort avec
l'ide bien arrte de s'veiller  heure fixe, il est bien rare que le
sommeil ne vous abandonne pas prcisment vers cette heure-l... C'est
ce qui m'est arriv  moi;--il tait cinq heures et demie environ
lorsque je suis sorti de ma couchette.. et bien m'en a pris, car en
passant par la cabine de nos amis, je les ai vus ronflant tous les deux,
 qui mieux mieux,... quant  vous, vous dormiez non moins profondment
qu'eux...

--Les forces humaines ont des limites, dit Fricoulet en manire
d'excuse.

Ossipoff haussa les paules et continua:

--Cela, d'ailleurs, n'avait pas une grande importance, et je pris la
direction de la machine... mais, alors, savez-vous de quoi je
m'aperus?...

L'ingnieur ne rpondit pas, mais il lana au vieillard un regard
inquiet.

--Je m'aperus, poursuivit Ossipoff triomphant, que la proue de notre
appareil tait dirige vers la Terre... ah! pour un pilote, vous tes un
bon pilote, monsieur Fricoulet.

Et il se prit  ricaner.

--Alors, qu'avez-vous fait? demanda l'ingnieur d'une voix tremblante.

[Illustration]

--Vous le demandez!--mais ce que vous eussiez fait  ma place en vous
apercevant d'une si complte mprise... J'ai chang notre direction,
bord pour bord... j'ai forc le moteur  donner toute sa puissance et,
en quelques heures, nous avons regagn tout le temps que votre incurie
nous avait fait perdre... en ce moment, nous sommes  plus d'un million
de lieues de Mars... Fricoulet se croisa les bras sur la poitrine et,
enveloppant le vieillard d'un regard mi-furieux, mi-railleur.

--Eh bien! dit-il, vous avez fait de la belle besogne.

Ces mots plongrent Ossipoff dans un ahurissement profond.

[Illustration]

--Que voulez-vous dire par l? demanda-t-il.

 peine avait-il prononc ces paroles que Fricoulet le regretta; mais il
tait trop tard.

Sans rpondre  la question du vieillard, l'ingnieur s'cria:

--Alors, vous nous emmenez sur Jupiter?

--Assurment... et de l sur Saturne,... sur Uranus,... sur Neptune.

--C'est de la folie,... il nous faudra des annes pour parvenir
jusqu'aux dernires plantes du systme solaire?

--Des annes!... pourquoi cela?--nous franchissons 85,000 mtres par
seconde, soit 76,620 lieues  l'heure, ou 1,850,000 lieues par 24
heures... Allez, dans deux mois, nous serons sur Jupiter et, avant cinq
mois, nous atteindrons Saturne.

Comme il achevait ces mots, Farenheit apparut sur le seuil de la
machinerie, il tait tout ple et ses joues tremblaient de colre.

--Monsieur Ossipoff, dit-il d'une voix o l'on devinait une colre
difficilement contenue, j'aime  croire que ce que je viens d'entendre
n'est qu'une plaisanterie.

--Une plaisanterie!... et pourquoi cela?

--Parce que je me moque de Saturne et de Jupiter autant qu'un poisson
d'une pomme... s'cria-t-il;... parce que j'entends rejoindre au plus
tt la cinquime avenue... et que vos plantes du diable n'en sont
nullement le chemin.

Ce disant, il s'tait avanc et se tenait devant le vieillard, menaant,
les poings convulsivement serrs.

--Mon cher sir Jonathan, rpliqua Ossipoff avec beaucoup de calme, je
suis vritablement fch de ce qui arrive; mais ce que vous demandez est
de toute impossibilit.

L'Amricain se tourna vers Fricoulet.

--Vous m'avez donc tromp? grommela-t-il furieusement.

L'ingnieur haussa les paules.

--Pouvais-je prvoir, rpondit-il, que la vitesse de l'_clair_ serait
gale  celle de ce maudit courant.

--On ne promet pas, quand on n'est pas sr de tenir, rpliqua Farenheit.

--Eh! je ne vous ai rien promis, moi, s'cria l'ingnieur, que
l'enttement de Farenheit commenait  nerver, adressez-vous 
Gontran...

Celui-ci, attir par les clats de voix, entrait dans la machinerie.

--Pourquoi mon nom? demanda-t-il.

--Ah! vous voil! hurla Farenheit en se prcipitant vers lui,...
m'avez-vous, oui ou non, promis de me faire rejoindre la Terre?

Stupfait, le jeune comte demeura un moment sans rpondre; puis, d'un
coup d'oeil il dsigna Ossipoff  l'Amricain.

Mais celui-ci s'cria:

--Eh!  quoi bon tant de mystre?... il sait tout maintenant; on peut
parler devant lui.

Les sourcils du vieillard se froncrent.

--Alors, c'tait un complot? demanda-t-il, en promenant autour de lui un
regard inquisiteur.

Gontran courba la tte.

--Nous voulions faire votre bonheur malgr vous, murmura-t-il; il ne
faut pas nous en vouloir.

--Mon bonheur,  moi, c'est de satisfaire ma curiosit scientifique.

--Vous tes un mauvais pre... vous n'aimez pas votre fille, rpliqua
Gontran,... vous la sacrifiez froidement  votre gosme de savant.

--C'est--dire que si elle tait votre complice en cette circonstance,
c'est elle qui se conduirait comme une mauvaise fille;... elle a, pour
tre heureuse, toute sa vie devant elle: moi, quelques annes  peine me
restent,... je suis condamn  mourir bientt.

Fricoulet que, mme dans les cas graves, sa manie de plaisanter
n'abandonnait jamais, ajouta:

--Et l'usage est d'accorder aux condamns  mort tout ce qu'ils
demandent... sauf la vie, bien entendu...

Slna accourut, et, le visage tout en larmes, se jeta au cou du
vieillard en murmurant:

--Pardon, pre... mais je l'aime tant!

--L'aimes-tu donc plus que moi? rpliqua Ossipoff dans le coeur duquel
venait de se glisser subitement un sentiment de jalousie paternelle.

[Illustration]

Cependant Farenheit ne devait pas tenir Gontran quitte  si bon compte.

--Vous m'avez dit que vous tiez un homme d'honneur! gronda-t-il: ce
serait, je crois, le moment de le prouver,... vous m'avez promis de me
reconduire  la Terre--reconduisez-m'y et allez ensuite au diable... si
cela vous convient.

--Mon cher sir Jonathan, rpliqua le jeune comte, je vous ai fait, il
est vrai, cette promesse... mais je l'ai faite un peu  la lgre.

--_By God_!... un homme de votre valeur ne s'engage pas  la lgre--je
vous somme de tenir votre promesse.

--Je ne m'y refuse pas, rpliqua M. de Flammermont, mais je vous demande
un dlai.

L'Amricain respira et demanda, d'un air un peu plus satisfait:

--Un dlai de combien?

--De mille  douze cents ans.

 peine Gontran avait-il prononc ces mots, que Farenheit poussant un
rugissement terrible, se prcipita sur lui, les mains grandes ouvertes,
prtes  la strangulation.

Mais, tout  coup, il s'arrta net, fixa, sur le jeune homme, des yeux
dmesurment agrandis; puis l'expression farouche du visage disparut
pour faire place  une expression niaise.

--_By God_! dit-il, tandis que sa bouche se fendait dans un large clat
de rire,... Jupiter,... Saturne,... voil de belles plantes,... des
mondes nouveaux, o il doit y avoir beaucoup  faire au point de vue
industriel et commercial,... qu'en pensez-vous, mon cher Gontran?...

Et il s'avanait, la main tendue vers M. de Flammermont qui ne
comprenait rien  ce brusque revirement.

Fricoulet appuya le doigt sur son front, pour indiquer qu' son avis
l'quilibre crbral de l'Amricain venait de se dranger soudainement.

--Vous pourrez dire que celui-l est bien une de vos victimes,
murmura-t-il  l'oreille d'Ossipoff.

--Pourquoi cela? demanda le vieillard.

--Parce que c'est assurment la rage qui lui a dtraqu la cervelle.

Comme il achevait ces mots, Farenheit poussa un cri strident, et portant
ses deux mains  son front, recula jusqu' la cloison, avec tous les
signes de la plus profonde terreur; en mme temps, ses yeux, injects de
sang, paraissaient vouloir sortir de sa tte, une lgre cume
blanchtre frangeait ses lvres, et tous les muscles de sa face taient
agits de tressaillements convulsifs.

[Illustration]

Enfin, il s'affaissa sur le plancher o il demeura tendu sans
connaissance.

--Vite, dit Fricoulet  Gontran, prenons-le, moi par les pieds, toi par
les paules et enfermons-le dans sa cabine,... qui sait si ce n'est
point un cas de folie furieuse.

[Illustration:--Qui sait si ce n'est pas un cas de folie furieuse?]




CHAPITRE V

 TRAVERS LA ZONE 28


[Illustration]

Depuis la scne raconte dans le prcdent chapitre, l'existence  bord
avait subi une transformation complte: chacun vivait de son ct,
n'adressant la parole  ses compagnons que dans les cas d'extrme
ncessit et s'empressant, ds que cela se pouvait, de retomber dans son
mutisme et de retourner  sa solitude.

L'chec de la tentative suprme faite par Fricoulet pour rejoindre la
Terre, avait port un coup terrible aux voyageurs qui, sans mme se
rendre un compte exact du pourquoi, se rejetaient rciproquement la
responsabilit de cet chec, imputable  la seule fatalit.

Cependant, sans qu'ils eussent eu occasion de se communiquer leurs
sentiments, il y avait, entre eux, communaut d'ide en ce qui
concernait Ossipoff.

Le vieux savant tait pour eux:

    LE PEL, LE GALEUX, D'O VENAIT TOUT LE MAL.

Aussi vivait-il plus  l'cart encore que ses autres compagnons, dans
une sorte de quarantaine rigoureusement observe, sauf par Slna qui
venait, de temps  autre, passer quelques minutes avec lui.

Mais, entre le pre et la fille, aucune conversation, mme pas l'change
du bonjour banal, seulement un baiser indiffrent dpos par le
vieillard sur le front de sa fille.

Puis, sans se soucier aucunement de sa prsence, il se remettait  la
besogne: depuis son dpart de Mars, le vieillard avait entrepris de
mettre au net les observations recueillies par lui, ds le jour o il
avait mis le pied dans le cratre du Cotopaxi et il comptait employer 
terminer cette lourde tche les deux mois de captivit imposs par le
voyage de Jupiter.

Au fond, il se rendait parfaitement compte de l'odieux du rle qu'il
jouait; il comprenait  merveille la haine qu'il avait inspire  ses
compagnons, il excusait mme les reproches contenus dans l'attitude
rsigne et dans les regards navrs de Slna.

[Illustration]

Oui, pouss par cet irrsistible vent de folie scientifique, il courait
 sa perte, entranant  sa suite sa fille qu'il adorait cependant, et
trois hommes pour lesquels il n'avait d'autres sentiments que ceux de la
sympathie.

Mais cet amour incommensurable pour la science, cette curiosit toujours
inassouvie de l'inconnu, lui avaient dessch le coeur et chass de son
esprit toute autre ide que celle ayant trait  cet infini immense qu'il
avait rsolu de parcourir d'un bout  l'autre.

Il opposait donc un front serein et un calme imperturbable aux regards
furieux de Gontran, aux sourires sarcastiques de Fricoulet et aux
hurlements menaants de Farenheit.

Celui-ci avait t dfinitivement dclar, par Fricoulet, comme atteint
d'une alination mentale parfaitement caractrise: depuis de longs mois
dj, l'Amricain ne drageait pas; il vivait dans un tat de
surexcitation non interrompue, et ce dernier effondrement de ses
esprances lui avait port un coup si terrible, qu'une fissure crbrale
s'en tait suivie.

Dans l'intrt de tous les voyageurs, le sien y compris, on avait
dcid,  l'unanimit, d'enfermer Farenheit dans sa cabine o il ne
cessait de vocifrer contre ses compagnons et contre Ossipoff, plus
particulirement, les plus terribles menaces.

Gontran, lui, boudait Slna, la pauvre!

Mais la nature humaine est ainsi faite, que lorsque la dsesprance
s'empare de nous, les tres les plus chers vous deviennent indiffrents,
odieux mme, et que l'gosme, de sa griffe aigu, transforme tous nos
sentiments.

Certes, pour avoir fait ce qu'il avait fait, pour renoncer  sa
carrire, dilapider sa fortune, abandonner sa famille et sa patrie, pour
s'engager en d'aussi invraisemblables aventures que celles o il avait
suivi Slna, il fallait que M. de Flammermont et pour la jeune fille
une vritable, une profonde adoration.

Et cette adoration avait rsist  tous les dboires dont il tait
abreuv depuis de si longs mois.

Mais, cette fois-ci, les choses dpassaient par trop la mesure: ce
n'tait plus par semaines ni par mois que se chiffrait le retard apport
au mariage! Il fallait compter par annes; et combien d'annes? Un
minimum de trente ans?

[Illustration]

Mais dans trente ans, Gontran en aurait cinquante-sept et Slna bien
prs de quarante-huit.

Cent cinq ans  eux deux! plus d'un sicle!

En vrit! cela serait du dernier grotesque!

Sans compter qu'il y avait quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent, pour
que leur affection ne rsistt pas  un stage d'aussi longue dure.

La prudence des parents restreint autant que possible la priode pendant
laquelle le fianc fait la cour  sa fiance;  s'tudier trop
longtemps, on finit par s'apercevoir de ses dfauts mutuels, on remarque
que ce minois si frais, emprunte quelque agrment  la veloutine Fay, et
que le corset de la clbre faiseuse n'est peut-tre pas pour rien dans
la sveltesse de la taille; comme aussi, d'autre part, on constate que
les cheveux laissent apercevoir le crne, indice d'une calvitie
prochaine, et que la patte d'oie, aux fils tout d'abord invisibles
trahit une fatigue prcoce. Au moral, il en va de mme; mademoiselle est
coquette, monsieur est joueur; mademoiselle est colre, monsieur est
emport, etc., etc.

Si quelques semaines suffisent pour porter atteinte  un amour, que
restera-t-il donc, au bout de trente ans, d'une affection, si profonde
soit-elle?

Voil ce que s'tait demand tout d'abord M. de Flammermont.

Et puis, il y avait ce diable de sicle qu'il leur faudrait faire bnir
 leur arrive sur la terre.

Il est vrai qu'ils taient deux pour le porter, ce sicle; mais, enfin,
ce n'en tait pas moins ridicule, et le ridicule tue, mme l'amour.

Slna, dont le coeur ne raisonnait pas, s'apercevait bien du changement
survenu chez son fianc, changement qui allait, chaque jour,
s'accentuant et dont elle n'expliquait pas la cause.

Cette fois-ci, l'attitude de Gontran n'tait plus la mme, ce n'tait
pas de la tristesse, c'tait une sorte d'indiffrence, de dtachement.

La pauvre enfant avait trop de dignit pour demander une explication,
pour faire entendre une plainte; mais quand elle tait seule, elle
pleurait et maintenant elle avait constamment les paupires gonfles et
rougies.

[Illustration]

Seul de toute la bande, Fricoulet conservait son inaltrable bonne
humeur; en dehors de la grande dose de philosophie qui lui dmontrait
l'inutilit de se mettre en fureur contre la fatalit, il n'avait point
les mmes raisons que Farenheit et Gontran de pester contre les
vnements.

Rien ne le rappelait sur la Terre; il n'avait pas, comme l'Amricain,
des actionnaires auxquels il lui fallait rendre des comptes, ni comme
Gontran, un bonheur sur lequel il avait hte d'appeler les bndictions
d'un maire et d'un cur.

En outre, son propritaire, un homme grincheux, avare et  cheval sur la
question du terme, devait avoir, depuis longtemps, vendu son pauvre
mobilier du boulevard Montparnasse.

Le coeur de l'ingnieur se serrait bien un peu  la pense de ses beaux
instruments et de ses chers bouquins disperss, par autorit de justice,
aux quatre coins de Paris.

Mais  cela quel remde? aucun; donc il tait prfrable de prendre le
temps comme il venait et de ne point se faire sauter la cervelle.

[Illustration]

Enfin,  ct de cette incertitude de savoir o il irait reposer sa
tte--les hospitalits de nuit ne lui souriant gure--il y avait encore
une autre cause au peu d'enthousiasme qu'prouvait Fricoulet de
retourner sur la Terre.

Instruit par ses prgrinations clestes, le jeune ingnieur comparait
sa plante natale aux diffrents mondes qu'il venait de visiter, il la
voyait reprendre, dans l'chelle des civilisations astrales, son rang
infime et il rougissait presque pour elle, en songeant aux humanits de
Vnus et de Mars.

Aussi, loin de maudire Mickjal Ossipoff, ce Christophe Colomb des
Terres du Ciel, qui l'associait, malgr lui,  la ralisation de sa
sublime chimre, lui tait-il, au contraire, reconnaissant de l'arracher
aux spectacles dsolants qui l'attendaient sur la Terre, o la lutte
pour la vie pousse le fort  triompher du faible, o l'injustice
l'emporte, la plupart du temps, sur l'quit, o l'argent est tout, o
la vertu compte si peu et o surtout la science de la mcanique est
encore dans l'enfance...

Mais Fricoulet se contentait de penser ainsi; pour rien au monde, il
n'et fait part de ces sentiments  ses compagnons de voyage; au point
de vue du principe, il trouvait que ceux-ci avaient raison d'en vouloir
 Ossipoff, et que celui-ci, paternellement parlant, tait d'un gosme
pouvantable.

Nanmoins, il tentait de jouer le plus consciencieusement possible le
rle de conciliateur qu'il avait adopt; mais, jusqu'alors il n'avait
obtenu aucun rsultat, ce qui ne l'empchait pas de conserver l'espoir
de ramener, parmi les membres de la petite colonie, la concorde des
beaux jours.

Telle tait l'attitude rciproque des voyageurs, depuis le fameux jour
o l'on avait d s'incliner devant la terrible ralit qui emportait les
Terriens vers Saturne, au lieu de les ramener vers leur plante natale,
comme ils en avaient conu l'espoir.

Depuis prs de deux semaines qu'on avait quitt Mars, l'_clair_
poursuivait sa marche rapide  travers l'espace et son propulseur
fonctionnait sans arrt, sous l'effort de l'lectricit emmagasine dans
les accumulateurs.

Tout d'abord, la lumire perptuelle au milieu de laquelle ils
naviguaient avait fort incommod les voyageurs et boulevers toutes
leurs habitudes.

Mais Fricoulet, qui s'tait accapar le chronomtre de Farenheit,
s'tait charg de rgler le temps  sa faon: toutes les douze heures,
il fermait les hublots par lesquels pntrait la lumire extrieure,
allumait les lampes et effaait un jour sur le vieux calendrier contenu
dans son portefeuille.

De la sorte, les Terriens avaient une notion exacte du temps et
pouvaient rgler leurs occupations.

[Illustration: Sa main droite brandissait l'oculaire d'une lunette,
tandis que sa main gauche...]

Un matin, comme l'ingnieur prenait le _quart_, pour remplacer Gontran
qui venait de s'tendre sur son hamac, la porte du rduit dans lequel
Ossipoff s'tait enferm avec ses papiers et ses instruments, s'ouvrit
brusquement et le vieillard apparut sur le seuil; sa main droite
brandissait l'oculaire d'une lunette, tandis que sa main gauche serrait
fivreusement un micromtre.

--Eh! parbleu, mon cher monsieur, s'cria Fricoulet, auriez-vous, par
hasard, dcouvert un astre nouveau, que vous voil si joyeux?

Le visage du vieillard tait, en effet, radieux, et ses yeux brillaient
d'un clat singulier.

[Illustration]

--Nous pntrons dans la zone des petites plantes, rpondit-il d'une
voix un peu trangle par l'motion.

--Dj! fit l'ingnieur, tout d'abord surpris de cette nouvelle,... en
tes-vous bien certain?...

Le vieux savant frappa sur sa lunette.

--Voil qui ne trompe pas, rpliqua-t-il, et puis, pour peu que vous
ayez enregistr le nombre de kilomtres parcourus depuis notre dpart de
Mars, il vous sera facile de constater que nous devons tre parvenus 
la distance 28, tablie par la loi de Titius et de Bode.

--Je vous crois, monsieur Ossipoff, je vous crois, dit Fricoulet
nullement soucieux d'entamer une discussion sur ce point qui,
d'ailleurs, lui importait peu.

Voyant le vieillard qui s'apprtait  poursuivre sa route dans la
direction des cabines, il lui demanda:

--Mais o allez-vous ainsi?

--Trouver M. de Flammermont;... bien que son attitude,  mon gard, ne
soit pas tout  fait ce que j'avais le droit d'esprer, je ne puis pas,
cependant, le laisser dans l'ignorance d'un fait scientifique aussi
important et qui doit avoir, pour lui, un intrt capital.

--C'est que M. de Flammermont vient de se coucher seulement, insinua
Fricoulet,... cette veille l'a, parat-il, extrmement fatigu et il m'a
pri, tout  l'heure, en s'tendant sur son hamac, de le laisser reposer
le plus longtemps possible.

--Cependant, riposta Ossipoff avec un peu d'humeur, un vnement de
cette nature mrite bien qu'on s'arrache au sommeil.

Fricoulet rpondit.

--Je serais d'accord avec vous sur ce point, mon cher monsieur, si nous
n'avions pas le temps devant nous pour tudier  loisir ces petits
mondes; mais songez que la zone o gravitent les petites plantes ne
mesure pas moins de soixante-sept millions de lieues de largeur et que
nous couperons deux cent trente-quatre orbites de plantes;... donc,
vous pouvez laisser reposer Gontran tout  son aise, sans aucun
scrupule, puisqu'il aura tout un mois pour savourer ce rgal
astronomique.

Le vieillard allait se cabrer sous l'ironie que contenaient les
dernires paroles du jeune ingnieur; mais celui-ci le calma aussitt:

-- quoi avez-vous reconnu, demanda-t-il, que nous avions pntr dans
cette fameuse zone?... auriez-vous aperu quelques-uns de ces
mondicules?

--Non, ce sont les calculs seulement qui m'ont amen  cette conclusion
que nous venions de couper l'orbite de la premire des petites plantes,
Mduse.

--Vous ne l'avez pas vue?

--Non... sans doute est-elle trop loigne encore.

Le visage de Fricoulet exprima la plus profonde stupfaction.

--En ce cas, dit-il, que vouliez-vous faire voir  M. de Flammermont?

--Rien, je voulais lui communiquer cette nouvelle et, en mme temps,
tudier l'espace avec lui.

L'ingnieur retint  grand peine un sourire moqueur et rpliqua:

--Sans doute, cela eut-il t pour lui un maigre rgal... attendez au
moins que ce que vous voulez lui montrer soit visible.

Et il ajoutait _in petto_:

--De la sorte, ce cher Gontran aura le temps de repasser un peu ses
_Continents clestes_.

Un peu dconcert, M. Ossipoff avait tourn les talons pour rejoindre
son rduit, lorsque l'ingnieur le rappela.

[Illustration]

--Dites-moi, fit-il, avec le plus grand srieux, avez-vous l'intention
d'aborder sur chacune des deux cent trente-quatre plantes que nous
allons rencontrer en route?

Ossipoff examina attentivement l'ingnieur pour se bien persuader qu'il
n'tait pas le jouet d'une mauvaise plaisanterie; puis il rpondit d'une
voix bougonnante:

--Les lunettes ne sont pas, que je suppose, faites pour les chiens, et
si vous n'y voyez pas d'inconvnient; nous nous contenterons d'examiner
de loin ces petits mondes.

--Pour ma part, je n'y vois aucun inconvnient; c'est affaire  vous,
rpondit Fricoulet,  vous et  M. de Flammermont.

Il avait ajout ces mots d'un ton grave qui fit hocher approbativement
la tte de M. Ossipoff.

Aprs quoi, le vieillard rentra dans son rduit.

--Si je ne me trompe, murmura Fricoulet en souriant, voil de la
tablature qui se prpare pour ce cher Gontran.

Et il se frottait les mains, songeant que c'tait peut-tre l
l'occasion tant attendue par lui qui ferait enfin rompre un mariage
qu'il considrait comme devant tre le malheur de son ami.

Puis il rflchit qu'aprs tout un mariage remis  trente ans avait
beaucoup de chance de ne jamais se faire et il estima qu'il serait plus
habile de sa part de ne point contrecarrer Gontran dans ses projets
matrimoniaux et de paratre, au contraire, lui aplanir le chemin
conduisant  l'autel.

[Illustration]

Il attendit quelques heures et lorsqu'il lui sembla que M. de
Flammermont s'tait suffisamment repos, il entra dans la cabine et,
s'approchant du hamac, posa sa main sur l'paule du dormeur.

Celui-ci ouvrit paresseusement les yeux, les referma, les ouvrit de
nouveau, s'tira longuement les membres, billa, rebilla et dit:

--Tiens! c'est toi!... tu m'as coup en deux un bien joli rve.

--Lequel! demanda Fricoulet.

[Illustration]

--C'tait le jour de mon mariage et le maire du VIIIe arrondissement
nous adressait,  Slna et  moi, un petit discours fort bien russi,
ma foi, il nous appelait: Les fiancs de l'espace. Il allait conclure,
lorsque tu l'as interrompu...

Il se redressa sur un coude.

--Au fait, dit-il, pourquoi m'as-tu veill?

--Aprs le rve, la ralit, rpondit gravement l'ingnieur.

Le jeune comte tressauta sur son hamac.

--Tu m'pouvantes, balbutia-t-il,... de quoi s'agit-il?

--Des Petites Plantes.

Gontran clata de rire.

--Quelle est cette mauvaise plaisanterie?

Fricoulet secoua la tte.

--Ce n'est point une plaisanterie,... je parle trs srieusement.

Et, avec une gravit comique:

--Malheureux! s'cria-t-il, pendant que tu dors paisiblement, le flot
astrodal qui nous emporte, pntre dans la zone n 28! nous avons dj
coup l'orbite de Mduse.

--Eh bien! qu'est-ce que tu veux que cela me fasse? demanda placidement
M. de Flammermont.

Fricoulet jeta les bras au plafond.

--Et ce digne Ossipoff qui voulait venir t'veiller, il y a plusieurs
heures, pour t'annoncer cette bonne nouvelle.

[Illustration]

--Je l'aurais bien reu, gronda le jeune comte,... qu'il me laisse
tranquille avec ses toiles, ses plantes, ses soleils et tout le
reste,... maintenant, je me moque de l'astronomie comme de a...

Et il fit, bruyamment, claquer l'ongle de son pouce contre ses dents.

--Mais, malheureux, s'cria Fricoulet, oublies-tu donc que Slna est 
ce prix.

--Oh! Slna!... murmura Gontran en hochant la tte,... d'ici trente
ans, elle a le temps de mourir, et moi aussi.

L'ingnieur prit la main de son ami.

--Tu as tort de parler ainsi, dit-il,... trente ans, en l'espce, n'est
qu'un maximum... et le hasard est si grand.

--Que veux-tu dire?

--Qu'il serait prudent  toi de te garder  carreau, comme on dit, et de
ne pas compromettre, par un coup de tte, la bonne opinion qu'a de toi
M. Ossipoff.

--Que faut-il faire, alors?

--Jouer ton rle en conscience et feindre, pour les Petites Plantes, un
de ces enthousiasmes...

--Comment veux-tu que je m'enthousiasme pour une chose que je ne connais
mme pas?

--Je te renvoie aux _Continents clestes_.

Gontran fit entendre un billement sonore et prolong.

--C'est bon, dit-il, on verra cela... plus tard.

[Illustration]

--C'est tout de suite, au contraire,... Ossipoff peut te tomber sur le
dos d'un moment  l'autre.

--Mais nous sommes en froid!

--Les Petites Plantes l'ont rchauff.

Gontran paraissait atterr.

--Eh! mon Dieu! s'cria Fricoulet, rappelle-toi la conversation que nous
avons eue,  ce sujet,  l'observatoire de la Ville-Lumire: en 1801,
l'astronome Piazzi dcouvre,  Palerme, la premire petite plante,
qu'il baptise du nom de Crs... En 1802, un astronome de Brme, Olbers,
dcouvre la seconde, Pallas... Puis, plusieurs annes aprs, la
quatrime, Vesta; la troisime, Junon, avait t trouve, entre temps,
par un nomm Harding;... Ensuite, on resta pendant trente-huit ans sans
plus s'occuper de la zone n 28, quand, tout  coup, le got des
recherches se rveilla, et l'on en dcouvrit 234.

M. de Flammermont coutait attentivement.

--Je crois, dit-il enfin, que je ferai mieux de prendre les _Continents
clestes_; tu me racontes cela trop en abrg...

--C'est aussi mon avis, fit l'ingnieur.

Le jeune comte poussa un norme soupir, attira  lui le prcieux
ouvrage, cach sous le matelas mme de son hamac, et, aprs l'avoir
feuillet, l'ouvrit au chapitre des Petites Plantes.

--Va, dit-il d'une voix de victime  Fricoulet, ferme ma porte, et, si
Ossipoff t'interroge  mon sujet, dis-lui que je continue de dormir.

* * *

Depuis le moment o l'_clair_ avait franchi l'orbite de Mduse, le
voyage se poursuivait sans encombre, n'offrant aux Terriens, pour rompre
la dsesprante monotonie des heures, que la constatation de la
diminution quotidienne du disque solaire.

Dj, sur Mars, les voyageurs avaient t  mme de remarquer une
diffrence notable entre la chaleur et la lumire reues par la plante,
et celles que reoit la Terre;  ce moment, ils arrivaient, en droite
ligne, du Soleil, aux abords duquel ils avaient eu  supporter une
temprature colossale, dpassant celle de l'eau bouillante, et ils
avaient vu cette chaleur et cette lumire dcrotre progressivement et
d'une manire proportionnelle au disque mme de l'astre.

Lorsque la comte qui les emportait avait pass  son prihlie, le
diamtre solaire accusait plus d'un degr, exactement 1,44; en coupant
l'orbite terrestre, ce mme diamtre ne mesurait plus que 32', et, sur
Mars, il avait diminu encore et tait descendu  21'.

Maintenant, au centre de l'essaim des astrodes, il n'accusait plus que
15' de largeur, et allait se rtrcissant chaque jour davantage.

D'aprs les calculs d'Ossipoff, l'appareil avait franchi,  travers
l'immensit stellaire, en un mois, 216 millions de kilomtres, et sa
distance du Soleil pouvait s'valuer  110 millions de lieues.

Il traversait alors la rgion o se croisent le plus grand nombre des
orbites des petites plantes, et le vieux savant estimait qu'avant
quatre semaines, il couperait l'orbite de Jupiter; on serait alors
arriv  198 millions de lieues de l'astre central.

[Illustration]

Il ne se passait gure de jour que l'oeil vigilant d'Ossipoff ne signalt
quelqu'astre nouveau, au sujet duquel il fallait que Gontran subt un
interrogatoire, auquel il rpondait victorieusement d'ailleurs.

Fricoulet connaissait l'ordre dans lequel les petites plantes se
prsentaient, et le jeune comte tudiait d'avance sa leon dans les
_Continents clestes_.

Aprs Mduse, on avait rencontr Flore, Ariane, Harmonia, Melpomne,
Victoria, Zlia, Uranie, Athor, Baucis, Iris.

--Demain, dit un soir Gontran, nous apercevrons sans doute Barbara.

Il avait dit cela d'un ton si singulier, que Mlle Ossipoff ne put
s'empcher de demander:

--Et qu'est-ce que cette plante a de si remarquable, pour que vous nous
la signaliez ainsi?... sans doute, est-elle plus importante que celles
qu'il nous a t donn de voir jusqu'ici.

M. de Flammermont secoua la tte:

--Cette plante est une des plus petites du systme, car elle ne mesure
pas plus de 50 kilomtres de diamtre; mais elle a ce ct original
d'avoir t dcouverte exprs...

--Exprs! s'cria la jeune fille en souriant.

[Illustration]

--Oui, mademoiselle; gnralement, lorsqu'un fianc fait sa cour, il
offre,  celle que son coeur a choisie, des fleurs comme emblme de son
affection... L'astronome amricain Peters trouva cela par trop banal. Il
tait, malgr ses soixante-dix-huit ans, tomb amoureux de la fille du
clbre opticien Merz, et, pour lui prouver combien son amour diffrait
de celui des autres hommes, il chercha, pendant deux ans, un astre
indit assez brillant, qui ft digne d'tre offert  celle qu'il
aimait... Cet astre, il le baptisa de son nom, Barbara.

--C'est l une attention dlicate, murmura la jeune fille.

--Je regrette, croyez-le bien, rpondit Gontran, de n'avoir encore rien
dcouvert,... mais, pour une marraine telle que vous, ce serait trop peu
d'une toile, c'est un soleil qu'il faudrait...

[Illustration]

Aprs Barbara, on demeura prs d'une semaine sans rencontrer aucun
astrode, puis l'_clair_ arriva  une rgion richement peuple; il
passa d'abord  100 lieues  peine de thra, qui parut aux voyageurs
n'tre qu'un rocher de forme irrgulire, mesurant  peine 30 kilomtres
suivant son plus grand diamtre, et qu'une lgre atmosphre entourait.

Ensuite, ils aperurent ve, Maa, Proserpine, Lumen, Frigga, Clotho et
Junon; ces deux dernires plantes semblaient naviguer de conserve, et
Ossipoff dclara qu'en vertu de la faible masse de ces astres, la
pesanteur tait si peu sensible  leur surface, que les matriaux d'un
volcan de Clotho pouvaient parfaitement bien retomber sur Junon.

Successivement furent signales Yanthe, Brunhilda, Rodope, Flicit,
rinice, Pompa et Dynamne.

Une nuit, la petite colonie eut une frayeur affreuse. L'_clair_ avait
failli heurter au passage la plante Lamberte, et, sans la prsence
d'esprit de Fricoulet qui, d'un violent coup de barre fit dvier
l'appareil, c'en tait fait des Terriens.

Quelques jours plus tard, on put constater que Crs et Pallas, les deux
premires petites plantes dcouvertes, taient de vritables mondes, de
forme sphrique et entours d'une atmosphre, tout comme Ltitia et
Bellonne, qu'on aperut quelques jours plus tard.

On avait laiss en arrire les orbites enchevtres d'Isabelle, Eudora,
Antigone, Agla, Calliope, Sylla, Psych, Vindabona, Clytemnestre,
Hesprie, Palls et Europe, lorsque Gontran qui prparait, ainsi qu'il
le disait plaisamment, sa leon du lendemain, interpella Fricoulet:

[Illustration]

--Dis donc, fit-il, dans quelques heures, nous allons tre en vue de
deux plantes qui n'ont point de nom de baptme, je ne les trouve
catalogues que sous deux numros d'ordre, 222 et 223; n'y a-t-il pas l
une erreur ou un oubli?

L'ingnieur se mit  rire.

--Mon cher, rpondit-il, si tu as des conomies  placer dans les
terrains et que tu aies le moins du monde le dsir d'tre propritaire,
ces deux plantes sont  vendre.

--Quelle est cette plaisanterie?

--Ce n'est point une plaisanterie, c'est l'exacte vrit; aussi, prenant
comme exemple l'astronome amricain dont tu parlais l'autre jour, tu
devrais offrir ces deux plantes  ta fiance, au lieu de lui acheter un
petit htel entre cour et jardin.

--M'expliqueras-tu ce que cela signifie?

--Tout simplement que, pour vivre dans les toiles, l'astronome Palisa,
l'inventeur des deux plantes en question, n'en est pas moins un homme
pratique, et qu'il a fix  la somme de 1,250 francs l'honneur et le
plaisir de tenir ces deux astres sur les fonts baptismaux. Si le coeur
t'en dit...

Enfin, aprs quarante-huit jours de voyage, Hilda, la dernire plante
du groupe, fut laisse en arrire; la zone, large de 67 millions de
lieues, o gravitent ces mondicules, tait traverse, et l'_clair_ se
trouvait maintenant  90 millions de lieues de Mars qui, depuis
longtemps, avait disparu dans l'infini.

Quarante-six millions de lieues restaient encore  franchir, avant
d'arriver  l'orbite de Jupiter; d'aprs Fricoulet, cela reprsentait
encore vingt-cinq jours de voyage.

[Illustration]




CHAPITRE VI

JONATHAN FARENHEIT FAIT ENCORE DES SIENNES


[Illustration]

Gontran!... eh!... Gontran!

Depuis cinq minutes, Fricoulet secouait son ami qui, tendu sur son
hamac, dormait  poings ferms.

--Il ne se rveillera donc pas... l'animal! maugra l'ingnieur; ma foi,
tant pis!

Il prit dans ses bras le dormeur, l'enleva de sa couchette et le planta
sur ses pieds.

--Hein!... quoi!... qu'arrive-t-il? gronda M. de Flammermont, en
carquillant dmesurment ses yeux, pleins de sommeil encore et tout
vagues.

Puis, apercevant Fricoulet qui le regardait en riant:

--Ah!... c'est toi, Alcide... bgaya-t-il; qu'est-ce que tu fais l?

--Tu le vois, je viens de t'veiller.

--C'est dj mon tour? murmura le jeune comte avec un accent de regret.

--Minuit viennent de sonner... c'est  toi de prendre le quart.

Gontran haussa les paules:

--Le quart,... le quart... bougonna-t-il; en vrit, quel intrt
vois-tu  morceler ainsi nos nuits, au dtriment de notre sant, et sans
aucun profit pour notre scurit... laquelle ne court aucun risque...

--Tu crois cela, riposta l'ingnieur.

--Dame! depuis prs de deux mois que dure notre voyage, ce qui n'est pas
loin de faire une soixantaine de nuits, est-il survenu un incident, si
petit ft-il, qui lgitimt notre faction?

Fricoulet saisit la main de son ami:

--Mais, malheureux! en ce moment, plus que jamais, notre faction est
utile... songe que nous ne sommes plus qu' quinze cent mille lieues de
Jupiter, et qu'il suffirait de la moindre fausse manoeuvre, du moindre
arrt de la machine, pour nous jeter contre ce gant,... comme une
chauve-souris contre un mur...

--Ah!  quinze cent mille lieues, tu exagres! si tu penses que Jupiter
puisse exercer sur nous la moindre attraction...

Fricoulet fit entendre un petit ricanement plein de raillerie.

--Gontran, mon ami, dit-il, tu ngliges ton _vade mecum_ et tu as tort;
les _Continents clestes_ ont du bon.

M. de Flammermont eut un mouvement de tte dcourag:

-- quoi bon, murmura-t-il, me casser la tte avec toutes ces
machines-l?... tant que j'ai conserv quelque espoir de voir se
raliser le rve de bonheur que j'avais form, j'ai pu consentir  jouer
cette comdie... mais, maintenant que j'ai comme perspective une attente
de trente ans, avant de pouvoir pouser Slna,... car c'est bien trente
ans, n'est-ce pas, qu'il nous faudra pour atteindre la Terre, en suivant
le cours de ce fleuve qui nous emporte?

--Oui, trente ans...  quelques mois prs, rpondit l'ingnieur.

Puis, mu malgr lui par l'accablement de son ami, il lui posa la main
sur l'paule:

--Corbleu! mon vieux... est-ce toi que je vois ainsi dcourag?... un
homme vraiment fort ne perd jamais espoir... qui sait? il peut se
prsenter telle circonstance...

Un clair rapide brilla dans l'oeil du comte.

--Vraiment, fit-il, penses-tu qu'il puisse y avoir un moyen quelconque
d'abrger cette excursion?

L'ingnieur allongea les lvres.

--Quand on navigue, comme nous, en plein inconnu, rpondit-il, on ne
sait jamais... je te conseille donc, si tu tiens toujours  Slna de
rouvrir les _Continents clestes_, et d'y lire, attentivement, ce qui
concerne Jupiter.

--Pour en revenir  ce que tu disais tout  l'heure, dit M. de
Flammermont, tu crois qu' quinze cent mille lieues...

[Illustration]

--Ah! riposta Fricoulet, c'est Ossipoff qui ferait un nez, s'il
t'entendait parler de la sorte... Mais, malheureux, ne te rappelles-tu
donc plus cet axiome fondamental qui dit que l'attraction exerce par un
corps est en raison directe de sa masse... or, Jupiter et la Terre sont
de la mme proportion qu'une orange et un pois... Si un gant pouvait
ptrir ensemble une quantit considrable de Terres, il n'en faudrait
pas moins de 1,230, pour galer le volume de ce monde formidable; quant
au poids, 800 Terres, places dans le plateau d'une titanesque balance,
quilibreraient  peine la masse jovienne... Songe que son diamtre
surpasse de plus de onze fois celui de notre plante natale, il atteint
141,600 kilomtres, et la circonfrence,  l'quateur, n'est pas moins
de 111,100 lieues.

--Tu viens de dire:  l'quateur, objecta M. de Flammermont; la
circonfrence n'est donc pas la mme partout?

--Pas prcisment: l'axe vertical, qui passe par les ples de Jupiter,
est de 8,000 kilomtres plus court que le diamtre horizontal, ce qui
correspond  un aplatissement de 1,17.

--Voil qui est singulier,... et sait-on d'o provient cet
aplatissement?

--Tout simplement de la rapidit avec laquelle Jupiter tourne sur son
axe; tu sais que la dure de la rotation est de 9 heures, 55 minutes, 45
secondes, si bien que les jours et les nuits sont de moins de cinq
heures; or, cette vitesse de rotation est telle qu'un point de
l'quateur court  raison de 12 kilomtres par seconde, vingt-quatre
fois plus vite qu'un point de l'quateur terrestre; en outre, la force
centrifuge dveloppe diminue d'un douzime la pesanteur  l'quateur:
un objet qui pse 12 kilogrammes aux ples n'en pse pas plus de 11 
l'quateur...

[Illustration: En apercevant Farenheit, qui sortait avec prcaution de
la cabine dans laquelle on l'avait enferm...]

--Eh bien! riposta Gontran avec insouciance, si nous devons tomber,
tchons que ce soit sur l'quateur, la chute sera moins rude.

L'ingnieur haussa les paules avec piti.

--Mon pauvre Gontran, murmura-t-il, tu ne sais rien de rien.

--Possible,... mais je me rappelle parfaitement que la densit des
matriaux qui constituent Jupiter est le quart de celle des matriaux
terrestres, donc...

--Donc, ricana Fricoulet, la pesanteur y est moindre, n'est-ce pas?
c'est l ce que tu veux dire,... eh bien! tu es dans la plus complte
erreur; sur Jupiter, la pesanteur est deux fois et demie plus
considrable que sur la Terre,... un kilogramme terrestre pse, l-bas,
deux kilos cinq cents grammes,... si bien que toi, dont le poids est de
75 kilos, tu en pseras 175, et qu'une pierre abandonne  elle-mme
parcourra 12 mtres dans la premire seconde, au lieu de 4m 90 comme
sur Terre.

Et pour complter l'ahurissement de son ami, il ajouta d'un ton fort
naturel:

--Ceci tant pos, si tu multiplies notre poids total, qui serait sur
Jupiter de six mille kilos, par la hauteur de notre chute, tu arriveras
au joli total de 46,000 mtres qui est la rapidit avec laquelle nous
rencontrerions le sol de Jupiter,... si cette rencontre, effectue dans
de semblables conditions, te convient, tu n'as qu' te recoucher dans
ton hamac et  reprendre le somme que j'ai si malencontreusement,  ton
gr, interrompu;... quant  moi, je suis bris,... je vais me coucher...

Et, sur ces mots, Fricoulet tourna les talons pour gagner la couchette
de Farenheit, qu'il avait adopte depuis que l'Amricain vivait 
part...

La perspective peu sduisante que les dernires paroles de l'ingnieur
venaient d'voquer aux yeux de Gontran le rveilla tout  fait, en mme
temps qu'elle chassa toute vellit de paresse.

Il gagna la machinerie et s'assit, la main sur le levier qui commandait
le gouvernail, les regards fixs sur les batteries d'accumulateurs.

--Fichtre! murmura-t-il en plaisantant, une chute de quinze cent mille
lieues de haut,... mais nous serions rduits en poussire, en vapeur,
avant que d'arriver en bas...

Un lger grincement se fit entendre, en ce moment, derrire lui; il se
retourna et poussa un cri de surprise en apercevant Farenheit qui
sortait avec prcaution de la cabine dans laquelle on l'avait enferm.

--Vous! s'cria Gontran en se levant.

Se voyant dcouvert, l'Amricain s'avana vers le jeune homme, et la
lumire du falot, qui tombait en plein sur lui, claira un visage hve,
dcharn, dans lequel les yeux, luisant d'un clat fivreux, mettaient
deux points lumineux, farouches; l'arte du nez, amincie en lame de
couteau, se recourbait sur la bouche aux lvres dcolores; les cheveux
et la barbe avaient cr prodigieusement et taient presque entirement
blancs.

[Illustration]

La marche tait hsitante et le jeu des articulations saccad.

--Peste, pensa Gontran, la captivit ne lui est pas favorable,... mais
comment diable a-t-il fait pour sortir de l?... c'est au moins cet
animal de Fricoulet qui aura oubli de bien fermer la porte.

Du temps que le jeune comte monologuait ainsi mentalement, l'Amricain,
arrt  deux pas de lui, les bras sur la poitrine et les paupires
mi-closes, laissant filtrer un regard mauvais, le considrait en hochant
la tte.

Enfin, comme s'il et devin les penses de Gontran.

--Oui, c'est moi, monsieur de Flammermont, dit-il d'une voix rauque,...
cela vous surprend de me voir en libert,... mais avec de la patience,
on arrive  tout... Depuis plus d'un mois que je vis enferm l-dedans
comme une bte malfaisante dans sa cage, je n'ai eu qu'un but: recouvrer
ma libert et me venger. Libre, je le suis; quant  la vengeance, tout 
l'heure, je l'aurai...

--Allons, pensa Gontran, la solitude ne l'a pas calm,... il est
toujours sous le coup du mme vent de folie qui a souffl sur lui voici
cinq semaines,... tchons de le ramener par la douceur.

Et tout haut, avec un accent plein d'amnit:

--Vous venger, mon cher sir Jonathan, dit-il, mais de qui?

--De vous tous, misrables que vous tes, qui me bernez depuis des mois
et auxquels j'ai assez longtemps servi de jouet!

Le jeune homme comprit qu'il serait dangereux d'entamer une discussion 
ce sujet;... il prfra dire comme l'Amricain, esprant, de la sorte,
l'amener  rintgrer en douceur la cabine qui lui servait de cabanon.

--Eh bien! dit-il en baissant la voix mystrieusement, vous avez
raison,... oui, l'on vous a bern,... et moi avec;... il est certain que
cet Ossipoff est un grand farceur et que l'on en a guillotin sur terre
qui ne le mritaient pas autant que lui,... mais, que voulez-vous?...
pour le moment, il n'y a rien  faire... qu' attendre patiemment
l'heure de la vengeance.

Et il ajouta:

--Voyez moi,... est-ce que je n'ai pas, autant que vous, sujet de me
plaindre?... est-ce que ce rle d'ternel soupirant, auquel je suis
condamn, ne devient pas affolant?... eh bien! mais cela ne m'empche
pas de conserver mon sang-froid et de dissimuler ma rage sous des
sourires,... faites comme moi...

Il sembla au jeune homme que ce petit discours produisait un salutaire
effet; les traits contracts de Farenheit se dtendaient, l'oeil perdait
sa fixit farouche, et les lvres crispes devenaient presque
souriantes.

--coutez, dit-il quand le jeune homme eut fini de parler, c'est Dieu,
sans doute, qui vous a fait veiller cette nuit, pendant votre
_quart_,... si je vous avais trouv endormi, comme la nuit dernire,
c'en tait fait de vous.

--Comme la nuit dernire! s'cria Gontran.

--Je vous ai dit tout  l'heure que, depuis ma captivit, toutes les
forces vives de mon esprit s'taient concentres sur une seule ide:
sortir de ma prison... Or, quand un Amricain veut une chose, il est
rare qu'il ne parvienne point  la conqurir,... je voulais ma libert
et je l'ai,... voici cinq nuits que je guette le moment o M. Fricoulet
vous cde la place,... puis, lorsque je vous vois profondment endormi,
je me glisse hors de ma cabine...

--Et que faites-vous, alors? demanda le jeune homme qui commenait 
trouver que, pour un fou, Farenheit raisonnait  merveille.

--Je travaille  ma vengeance, rpondit l'Amricain dont les lvres se
tordirent dans un mauvais sourire.

--Votre vengeance! rpta Gontran,... mais vous tes fou.

--Oui, gronda l'Amricain, je suis fou,... mais non pas comme vous
l'entendez,... je suis fou de rage,... car, non content de m'entraner 
votre suite, dans cette aventure chaque jour plus insense, vous
m'enfermez comme une bte malfaisante,... Eh bien! coutez ceci.... vous
tes tous perdus,... le bateau est min,... j'ai confectionn, avec la
poudre que j'ai retir des cartouches de mon revolver, une gargousse
dispose de telle faon qu'en clatant elle fera sauter en miettes
l'_clair_ et ceux qu'il contient.

--Mais, de ceux-l, vous en tes aussi, rpliqua M. de Flammermont qui
ne pouvait se convaincre que Farenheit parlt srieusement.

[Illustration]

--Mourir ainsi, rapidement et tout de suite, n'est-il pas cent fois
prfrable que languir, durant des annes? non, voyez-vous, j'ai
mrement pes le pour et le contre,... et le parti auquel je me suis
arrt est encore le plus raisonnable.

--Savez-vous bien qu'en agissant ainsi, vous lseriez les intrts de
vos actionnaires.

--Comment l'entendez-vous?

--Au dire de Fricoulet, ce bateau reprsente une fortune considrable
sur laquelle une part vous revient et vous permet de combler le dficit
creus dans la caisse de votre compagnie par ce coquin de Sharp.

L'Amricain secoua la tte.

--Dans trente ans, rpondit-il, je serai mort et, par consquent, dans
l'impossibilit de faire usage de cette fortune; non, ma rsolution est
bien prise, et je la mettrai  excution,  moins que...

[Illustration]

Gontran fixa sur lui un regard interrogateur.

--Tout  l'heure, je vous ai dit que la Providence veillait, sans doute,
sur vous, puisqu'elle vous avait empch de dormir cette nuit, comme les
nuits prcdentes.

--Pour me permettre de m'opposer  votre odieux projet! gronda le jeune
homme,... car, pour qu'une gargousse clate, il y faut mettre le feu,
et, moi vivant, vous n'y russirez pas...

Il s'avanait menaant vers Farenheit.

[Illustration]

--N'ayez crainte, fit celui-ci, mes prcautions sont prises et bien
prises; vous aurez beau vous dbattre, vous aurez beau me ligotter,
m'enfermer, l'_clair_ sautera, si je le veux,... Mais, coutez-moi,...
je vous tiens pour un homme suprieur et dont l'intelligence dpasse de
cent coudes celle de ce misrable Ossipoff et de ce gringalet
d'ingnieur; et avec vous, il y a de la ressource...

--En vrit, mon cher sir Jonathan, vous me flattez...

--Non pas,... bien qu'ayant pass la plus grande partie de mon existence
dans le commerce des suifs, je sais, tout comme un autre, juger les
hommes  leur juste valeur,... dites-moi, o sommes-nous, en ce moment?

-- proximit de la plante Jupiter.

--Votre rponse n'en est pas une,... Jupiter, je ne connais pas a,...
dites-moi si nous sommes loin de la Terre?

-- plus de cent cinquante millions de lieues.

--Et, quand on aura dpass ce... Jupiter, o vous proposez-vous
d'aller?

--Mais, on parle de pousser jusqu' Saturne,... environ douze cent
millions de kilomtres...

L'Amricain se croisa les bras sur la poitrine et, d'une voix toute
vibrante de rage difficilement contenue:

--Monsieur de Flammermont, dit-il, persistez-vous  ne point vouloir
remplir vos engagements?... persistez-vous  nier la possibilit de
regagner la Terre, ainsi que vous me l'aviez promis,... persistez-vous 
vouloir continuer  jouer le rle ridicule que vous jouez?

[Illustration]

--Sir Farenheit, rpondit le jeune homme, l'impossible a t tent,...
c'est tout ce que je pouvais faire,... j'ai ma conscience pour moi.

--C'est votre dernier mot?

--Je n'ai rien de plus  vous dire.

--C'est bien,... je sais ce qui me reste  faire.

Et avant que Gontran et pu s'y opposer, l'Amricain s'approcha de la
cloison et appuya le doigt sur un commutateur qui commandait aux fils du
gouvernail; aussitt, une tincelle jaillit qui se mit  courir le long
du plancher comme un feu follet.

Seulement alors, M. de Flammermont remarqua une imperceptible mche de
mine qui serpentait sur le sol et semblait aboutir au moteur.

--Misrable! s'cria le jeune homme.

[Illustration: En clatant, elle fera sauter en miettes l'_clair_ et
ceux qu'il contient.]

Et il se prcipita vers la mche pour l'teindre.

Mais, d'un bond formidable, l'Amricain se jeta sur lui, l'enlaa de ses
deux bras avec une force que la rage dcuplait et, le renversant sur le
plancher, l'immobilisa.

-- moi!  moi! hurla Gontran... Fricoulet! Fricoulet!

Farenheit lui posa sur la bouche sa large main pour touffer ses cris,
en mme temps qu'il lui crasait la poitrine sous ses genoux.

Mais les appels du jeune homme avaient t cependant entendus; il se
fit, dans l'intrieur du bateau, un remue-mnage au milieu duquel les
voix d'Ossipoff, de Fricoulet, de Slna se mlaient dans des questions
peures et des rponses brves.

[Illustration]

En mme temps, un bruit de pas prcipits retentit.

--_By God!_ gronda Farenheit, auraient-ils donc le temps d'arriver avant
que tout soit fini!

Et, l'oreille aux coutes, il tenait ses yeux ardents fixs sur la mche
qui flambait.

Les marches de l'escalier de fer qui conduisaient  la machinerie
gmirent sous une dgringolade de pas.

--Les voil,... les voil! rugit l'Amricain d'une voix dsespre.

Mais au moment o la porte s'ouvrait, la flamme atteignait le moteur;
une dtonation sourde se fit entendre, un jet de flamme fusa jusqu'au
plafond, en mme temps que Farenheit et Gontran taient projets en
avant au milieu d'une grle de dbris arrachs  la pice par la force
de l'explosion.

M. de Flammermont fut le premier qui revint  lui, grce aux soins
empresss que ses compagnons lui prodigurent.

[Illustration]

En quelques mots, il raconta ce qui s'tait pass, et aussitt l'on
s'empressa de transporter l'Amricain, encore vanoui, dans sa cellule
o on l'enferma soigneusement, chargeant la Providence de veiller sur
lui et de le rappeler  la vie.

On avait autre chose  faire, pour le moment, que de s'occuper de cet
insens criminel; il fallait soigner l'_clair_ avant tout.

Aprs un examen minutieux de l'appareil en son entier, on reconnut que,
en dpit de la secousse formidable qui l'avait branl dans toute sa
membrure, l'_clair_ n'avait aucunement souffert.

Quant  la machinerie, les dgts qu'y avait causs l'inflammation de la
cartouche taient moins grands que Fricoulet ne l'avait craint tout
d'abord.

La cartouche ayant t place sous le socle mme du moteur, celui-ci
avait t arrach, plusieurs bielles taient tordues et deux batteries
d'accumulateurs se trouvaient hors de service.

[Illustration]

Les parois de lithium avaient heureusement rsist, ainsi que les
cloisons, et c'tait l le principal, car par la moindre fissure, tout
l'air contenu dans le wagon se ft chapp, et les voyageurs eussent t
perdus sans rmission.

--Eh bien! monsieur le mcanicien? demanda Ossipoff  Fricoulet, quand
celui-ci eut termin entirement son inspection.

--Eh bien! monsieur Ossipoff, il y a l pour dix heures de travail;
aprs quoi, il n'y paratra plus.

--Dix heures de travail! s'cria le vieux savant, si j'entends bien,
cela veut dire dix heures pendant lesquelles nous cesserons d'avancer.

--Non pas, nous continuerons  suivre le courant.

--Oui, mais notre vhicule n'aura plus aucune force propre.

--Bien entendu, puisque le moteur ne fonctionnera plus.

Un pli profond se creusa dans le front du vieillard qui sortit en
courant de la pice.

--O va-t-il donc? demanda Gontran en l'entendant qui s'lanait dans
l'escalier.

Fricoulet haussa les paules, ce qui signifiait qu'il n'en savait pas
plus que son ami.

--Voyons, ajouta-t-il en jetant autour de lui un regard circulaire, par
o allons-nous commencer?

Comme il rflchissait, Ossipoff rentra, les sourcils froncs sous
l'empire d'une inquitude grave.

--Qu'y a-t-il donc, pre? demanda Slna.

--Il y a que la situation est terrible.

--Pas plus terrible qu'il y a cinq minutes, reprit Fricoulet.

--Assurment si, car il y a cinq minutes, je ne savais pas ce que je
sais.

[Illustration]

Et que savez-vous?

--Que Jupiter, dont nous ne sommes plus loigns que de douze cent mille
lieues, agit sur nous et nous attire!

--Il fallait s'y attendre, murmura Gontran; mais que rsulte-t-il de
cela?

--Si, avant deux heures, nous n'avons pas remis le propulseur en marche,
la force attractive de la plante l'emportera sur la violence du courant
d'astrodes qui nous soutient, nous arrachera au fleuve qui nous
emporte, et, une fois que nous serons dans le vide, nous tomberons sur
Jupiter,  la surface duquel un calcul trs simple dmontre que nous
arriverons en vingt-deux heures trente-deux minutes.

[Illustration]

--Eh bien! dit Slna, qu'y a-t-il l de si terrible, mon cher papa?
Aprs la Lune, Vnus, Mercure et Mars, n'est-il pas tout naturel que
nous visitions Jupiter.

--Mademoiselle a raison, dit  son tour l'ingnieur; tant qu' faire le
voyage, autant le faire complet,... ngliger d'tudier Jupiter, dans les
circonstances o nous nous trouvons, c'est comme si, parcourant
l'Italie, nous ngligions de visiter Rome.

M. Ossipoff eut un petit clappement de langue impatient.

--Mon cher monsieur Fricoulet, rpondit-il, en mcanique vous pouvez
avoir une certaine comptence, mais, pour Dieu, je vous en conjure,
abstenez-vous de parler des choses que vous ne connaissez pas. Or, les
questions astronomiques vous sont  peu prs trangres... et, chose
singulire, vous avez la manie d'en parler.

Tout tonn de cette apostrophe, l'ingnieur fixait sur le vieillard des
yeux tout ronds.

[Illustration]

--Y aurait-il indiscrtion  vous demander, cher monsieur, fit-il, 
propos de quoi vous me tenez ce langage?

Ossipoff croisa les bras:

--Vous parlez, comme d'une chose toute simple, d'une visite 
Jupiter,... savez-vous seulement si Jupiter est habitable et si nous
pourrons vivre  sa surface?

--Oh! ce n'est pas moi qui puis avoir l-dessus une opinion quelconque,
rpliqua l'ingnieur avec une feinte modestie; quoique vous en disiez,
je ne me pose pas en savant et je me fie  vous pour savoir ce qu'il y a
 faire.

Ce disant, il se courba vers le moteur dont il examina avec soin les
parties dtriores.

Gontran, s'adressant  Ossipoff, s'cria:

--Mais pourquoi Jupiter ne serait-il pas habitable?... la base de toute
atmosphre n'est-elle pas la vapeur d'eau?... or, n'a-t-on pas constat,
 la surface de la plante, des nuages,... et des nuages de cent
soixante kilomtres d'paisseur,... ce qui semblerait indiquer une
atmosphre srieuse?

--Trop srieuse mme, rpliqua le vieillard; car, si vous admettez,
comme il est logique de l'admettre, que cette atmosphre soit compose
des mmes lments que l'atmosphre terrestre,-- la densit qu'elle a 
dix kilomtres au-dessus du niveau de la mer,--un calcul des plus
simples vous prouvera que la densit de l'air,  la surface de Jupiter,
surpasserait de dix mille millions de millions de fois la densit du
platine.

--Ce qui est absurde, dclara Fricoulet.

--Il faut donc supposer  cette atmosphre une composition toute autre,
dit  son tour Gontran.

-- moins d'admettre, poursuivit l'ingnieur, une temprature trs
leve, permettant de conserver,  l'tat gazeux, une semblable
atmosphre.

Il avait prononc ces paroles sans y paratre attacher la moindre
importance.

Mais Ossipoff avait tressailli et il le regarda curieusement.

--O avez-vous appris cela? demanda-t-il.

--En causant, cette nuit, avec Gontran.

Le vieillard se tourna vers le jeune homme; mais Slna devina, sans
doute, que son pre se disposait  poser  son fianc quelque question
embarrassante peut-tre, car elle demanda:

--Cependant, d'o Jupiter tirerait-il une semblable chaleur?... pas du
Soleil, assurment, puisqu'il en est cinq fois plus loign que la
Terre... Ne m'avez-vous pas dit, mon pre, que la surface du Soleil, vu
de Jupiter,--tant vingt-sept fois plus petite--il s'ensuit que
l'intensit de la chaleur et de la lumire reue par la plante y est
rduite au trente-six millime de l'intensit de la chaleur et de la
lumire reue par la Terre.

En coutant parler sa fille, le visage du vieillard devint radieux.

--Ah! fillette, fillette, murmura-t-il d'une voix attendrie, tu es la
joie et l'orgueil de mes vieux jours.

Il l'embrassa sur les deux joues, puis, emport par son temprament qui,
malgr lui, le poussait  parler de cette science qu'il aimait par
dessus tout, il ajouta d'un ton doctoral.

[Illustration]

--Non, ce n'est pas du Soleil que Jupiter pourrait recevoir cette
chaleur,... autrement, il faudrait admettre que ce monde gant a ou n'a
pas d'atmosphre, suivant qu'il est prs ou loin de l'astre central...
Songe, en effet, que son orbite est d'une excentricit telle qu'il est
plus loign de 20 millions de lieues du Soleil  son aphlie qu' son
prihlie, o sa distance est de 183 millions de lieues.

--Peste! murmura Gontran, mais pour parcourir un orbite comme celui-l,
il doit falloir des annes d'une longueur prodigieuse.

--Vous dites? fit brusquement le vieillard, aux oreilles duquel les
paroles de Gontran taient arrives, mais un peu confuses.

Le jeune homme ne rpondit pas tout de suite, en sorte que Fricoulet eut
le temps de prendre la parole.

--Gontran me disait, fit-il, que cette diffrence dans les distances de
Jupiter au Soleil forme les vritables saisons de Jupiter, qui ne met
pas moins,--parat-il,--de onze ans, dix mois et dix-sept jours pour
parcourir son orbite.

Ossipoff fit de la tte une approbation muette; nanmoins, son regard
demeura un peu souponneux, et il s'apprtait  poursuivre plus loin son
investigation, lorsque Slna, s'adressant  l'ingnieur, l'en empcha.

--Ne venez-vous pas de dire: les vritables saisons, monsieur Fricoulet?
demanda-t-elle.

--Oui, mademoiselle, vous avez bien entendu.

--Y a-t-il donc, sur Jupiter, deux sortes de saisons?

[Illustration: Le visage grave, les sourcils froncs, il tudiait
l'espace.]

--Non, il n'y en a qu'une seule, celle dont j'ai parl: car Jupiter a
son axe presque perpendiculaire  l'cliptique, si bien qu'il parcourt
son orbite, dans une position verticale, au lieu d'tre inclin comme la
Terre; si, au lieu de parcourir une ellipse autour du Soleil, Jupiter
dcrivait une circonfrence parfaite, il n'y aurait aucune trace de
saison, et la plante jouirait d'un printemps ternel. Malheureusement,
cette diffrence de vingt millions entre les distances prihlie et
aphlie est l, qui dtruit l'harmonie rsultant de la position mme de
la plante.

[Illustration]

Tout en parlant, Fricoulet n'avait pas cess de travailler, et Gaston,
qui comprenait combien son silence tait dangereux, paraissait
concentrer tous ses efforts et toute son attention sur l'une des bielles
que l'ingnieur lui avait donn  rparer.

Mais Ossipoff s'tait approch d'un hublot et, le visage grave, les
sourcils froncs, il tudiait l'espace.

[Illustration]

Brusquement, il abandonna son poste d'observation, quitta la machinerie
et on l'entendit qui montait quatre  quatre le petit escalier
conduisant  la cabine o il avait install tous ses instruments.

Aussitt qu'il ft parti, M. de Flammermont abandonna sa besogne et,
poussant un formidable soupir.

--Ouf! fit-il, encore un cueil de franchi... j'ai eu une peur terrible.

--Je t'avais conseill de repasser tes _Continents clestes_, rpliqua
Fricoulet.

--Eh! l'ai-je pu?... avec cet animal de Farenheit...

Il s'approcha de l'ingnieur et, d'une voix calme.

--Voyons, dit-il, pendant que nous sommes seuls, donne-moi quelques
dtails... de manire  ce qu' la premire question, je ne demeure pas
le bec dans l'eau.

--Des dtails,... sur quoi?

--Sur Jupiter, parbleu!

--Mais tu sais dj,  peu prs, tout ce qu'il y a  savoir;... on ne
t'en demanderait certainement pas plus si tu passais ton bachot.

--Tu crois?

--Feuillette le livre de ton homonyme... si tu doutes.

--Et les satellites, murmura Slna en souriant...

Fricoulet se frappa le front.

--C'est ma foi vrai! s'exclama-t-il,... ce diable de moteur m'a fait
perdre la tte... mais oui, il y a les satellites.

Gontran se croisa les bras avec une indignation comique.

--Comment, s'cria-t-il, Jupiter a des satellites et tu ne le disais
pas! aprs tout, sans doute, sont-ils tellement minuscules qu'on peut
les considrer comme ngligeables.

L'ingnieur leva les bras au plafond.

[Illustration]

--Ngligeables!... des mondes qui ont des diamtres de 3,800, 3,400,
5,800, 4,400 kilomtres... peste! mais que te faut-il donc  toi?...
songe que le plus gros gale le double de Mercure, une vritable
plante... Ah bien! si Ossipoff t'entendait parler de la sorte... En
vrit, l'ignorance est une belle chose!

--Voyons... voyons, dit Gontran impatient, au lieu de m'objurguer
ainsi, tu ferais mieux de me donner quelques dtails sur ces mondes
intressants... et, d'abord, comment se nomment-ils? importants tels que
tu les prsentes, ils n'ont pas t en peine de trouver des parrains
pour les tenir sur les fonts baptismaux...

--Nous avons d'abord Io,  107,500 lieues du centre de la plante;
ensuite Europe  470,700, puis Ganymde  270,000 et enfin Callisto 
478,500; maintenant tu connatras leur tat civil en son entier, quand
tu sauras que ces satellites tournent respectivement autour de leur
plante en un jour et dix-huit heures terrestres, trois jours et treize
heures, sept jours et trois heures, seize jours et seize heures; enfin
leur densit et la pesanteur  leur surface sont  peu prs semblables 
ce qui existe sur Mars; on sait encore que ces satellites paraissent
anims d'un mouvement de rotation sur leur axe, en sorte qu'ils ne
prsentent pas toujours la mme face  la plante, comme font les
satellites de la Terre et de Mars... Quant  leur constitution physique
et  leur gographie, on n'en connat encore rien.

[Illustration]

--Tant mieux! fit Gontran.

--Pourquoi, tant mieux?

--Parce que c'est un effort de mmoire de moins pour moi... ainsi pas de
montagnes, pas de cratres, pas de canaux?

--Non,... rien de rien.

--Oh! les charmants satellites!

Slna et Fricoulet riaient encore du contentement de M. de Flammermont,
lorsque Ossipoff apparut.

--Nous avons abandonn le milieu du courant, dit-il, nous nous en allons
 la drive.

--Qu'y voulez-vous faire? riposta l'ingnieur... au lieu de passer votre
temps l'oeil viss  vos lunettes, vous feriez bien mieux d'empoigner une
pince et de nous aider vous aussi.

Sans relever le ton un peu nerv dont taient prononces ces paroles,
justes au fond, le vieillard se joignit  ses compagnons et tous les
trois, pendant des heures, ne cessrent de clouer, de visser, de limer.

Enfin, lorsque le chronomtre du bord marqua midi, les transmissions
taient rtablies, le moteur rpar, les accumulateurs remis en charge
et Fricoulet dclara qu'on pouvait de nouveau essayer de marcher.

Mais alors, comme l'avait prvu Ossipoff, il tait trop tard.

Sous l'influence de l'attraction jovienne, le wagon avait franchi plus
de cinq cent mille lieues; il venait d'abandonner le courant de
corpuscules cosmiques qui l'avait entran jusqu' ce moment et il
tombait en droite ligne,  travers le vide, vers la plante dont le
disque immense s'tendait jusqu' l'horizon.

--Monsieur Fricoulet, dit alors le vieillard, avez-vous une ide de la
vitesse avec laquelle s'oprera notre atterrissage sur Jupiter.

--Oh! mon Dieu, monsieur Ossipoff, rpondit l'ingnieur avec un calme
tonnant, ce doit tre quelque chose comme vingt-neuf mille mtres dans
les dernires secondes... je ne crois pas,--si je me trompe,--me tromper
de beaucoup...

--En effet, nous tombons  raison de 27,650 lieues  l'heure.

[Illustration]

Gontran et Slna eurent un geste effar.

Fricoulet, lui, haussa lgrement les paules avec une indiffrence
superbe.

--Baste! fit-il, au point o nous en sommes, quelques milliers de lieues
en plus ou en moins...

--Je crois, balbutia le vieillard en courbant la tte, que nous sommes
perdus...

Il attira  lui sa fille qu'il serra contre sa poitrine.

--Ma pauvre enfant, murmura-t-il.

Et  Gontran, en lui tendant la main.

--Me pardonnerez-vous?

--Minute, s'cria Fricoulet dont le visage s'claira d'un sourire
nigmatique, minute,... monsieur Ossipoff; rservez votre motion pour
plus tard et toi, Gontran, attends, pour pardonner, que notre perte soit
irrvocable.

Et comme ils le regardaient tous avec stupfaction.

--J'ai ide, ajouta-t-il, que cette fois-ci, encore, nous nous en
tirerons.

[Illustration]




CHAPITRE VII

 TRAVERS L'ATMOSPHRE JOVIENNE


[Illustration]

Ossipoff avait rejoint sa lunette et repris ses observations
astronomiques; du moment que tout danger immdiat tait cart, le
vieillard jugeait inutile de perdre, dans l'angoisse, un temps qu'il
pouvait employer  satisfaire l'ardente curiosit qui le dvorait.

Fricoulet avait dit qu'on pouvait tre sauv, c'tait l, pour lui, le
principal. Quant aux moyens employs pour cela, il s'en rapportait
entirement  M. de Flammermont du soin de les examiner, de les
discuter, d'en vrifier la valeur.

Pour le moment, Gontran se tenait  ct de Slna, et tous les deux
considraient, avec une curiosit inquite, l'ingnieur occup  aligner
des chiffres.

Enfin Fricoulet suspendit son crayon, ferma son carnet et poussa un ouf!
de satisfaction.

--Eh bien? demandrent d'une mme voix les deux jeunes gens.

--Eh bien!... a marchera comme a... du moins, il y a tout lieu de
l'esprer.

Et, en faisant cette rponse encourageante, l'ingnieur se frottait
nergiquement les mains.

--Y aurait-il indiscrtion  te demander quelques explications? fit
Gontran.

[Illustration: Le diamtre de Jupiter est de 142,000 kilomtres plus
grand que le diamtre terrestre.]

--Aucune indiscrtion... mais tu ne comprendrais pas.

[Illustration]

--Je suis si bte... riposta le jeune comte avec aigreur.

--Je ne dis pas a,... loin de l,... fichtre! Pour soutenir, depuis de
si longs mois, un rle aussi difficile que le tien, il ne faut pas tre
le premier venu... mais, quand on ne sait pas...

--Dites tout de mme, insinua Slna avec un petit sourire,  nous deux,
nous comprendrons... ou, du moins, nous ferons tout ce qu'il faudra pour
cela.

Fricoulet eut un mouvement de tte qui indiquait combien sa confiance
tait limite; cependant, il se leva, s'approcha d'un hublot et appela
les deux jeunes gens auprs de lui.

--Tenez, dit-il en tendant la main vers le disque norme de Jupiter qui
apparaissait au loin, rayonnant dans l'immensit sombre des cieux; nous
sommes, en ce moment,  environ six cent mille lieues de la plante sur
laquelle nous allons arriver,  la faon d'un arolithe pesant dix mille
livres, avec une vitesse de trente mille mtres dans la dernire
seconde.

[Illustration]

Slna joignit les mains avec un geste d'pouvante, et Gontran poussa un
oh! qui indiquait une certaine motion.

--Et c'est de l, balbutia-t-il, que tu espres nous sauver?

L'ingnieur se frappa le front, rouvrit son carnet, vrifia ses calculs,
refit quelques chiffres, et dit avec un sourire railleur:

--Je fais erreur... notre vitesse, dans la premire seconde, sera
suprieure... ou infrieure  trente mille mtres.

--Suprieure!... s'exclama Gontran; mais nous n'arriverons mme pas 
Jupiter... nous serons volatiliss avant.

--Tu dis juste...  moins que l'on ne parvienne  rduire  son minimum
la vitesse de notre chute.

Gontran leva les bras au plafond:

--Rsister  la puissance d'attraction d'un semblable gant!...
s'cria-t-il; mais c'est de la folie.

--Dites-nous toujours votre projet, monsieur Fricoulet, fit Slna.

[Illustration]

--Voici en quoi il consiste: mais, d'abord, il faut que vous sachiez que
Jupiter roule sur son orbite avec une rapidit de 12,600 mtres par
seconde, et tourne sur lui-mme de telle faon qu'un point de son
quateur parcourt, dans le mme temps, une distance presque gale;... il
en rsulte qu' minuit,  l'oppos du Soleil, un point situ  son
quateur se dplace avec une vitesse de 12,600 + 12,500, soit 25,100
mtres par seconde, tandis que le point situ dans un sens
diamtralement contraire,  midi, en face le Soleil, ne vogue qu'
raison de 12,600-12,500 ou 100 mtres seulement par seconde,
c'est--dire qu'il est presque stationnaire.

Fricoulet fit une pause, regardant ses auditeurs pour leur demander
s'ils le suivaient bien dans son raisonnement.

Tous deux inclinrent la tte affirmativement, alors l'ingnieur
poursuivit:

--Dans le premier cas, cette vitesse de 25,000 kilomtres est  ajouter
 celle du mobile qui nous porte, si bien que nous arriverions  toucher
le sol jovien avec une rapidit de 53,250 mtres dans la dernire
seconde.

Slna poussa un cri d'effroi.

--En sorte, continua Fricoulet, que nous serions non seulement rduits
en poussire, mais volatiliss comme une simple toile filante, un
semblable mouvement se transformant instantanment en chaleur... Dans le
second cas, au contraire, nous n'avons plus qu' considrer notre
vitesse propre, et non celle de Jupiter, laquelle n'est plus que de 100
mtres par seconde; si bien qu'en faisant machine en arrire, au moment
o nous arriverions dans l'paisse atmosphre jovienne, nous pourrions
annuler, ou  peu prs, notre vitesse propre, et parvenir, sans
secousse, jusqu'au sol qui nous attire.

D'un mouvement spontan, les mains de Slna saisirent celles de
Fricoulet et les pressrent avec nergie.

--Ah! mon ami, dit-elle, vous nous sauvez encore une fois...

Gontran ne disait rien, mais un certain hochement de tte trahissait des
proccupations qu'accentuait encore un nergique froncement des
sourcils.

--Qu'as-tu donc? demanda l'ingnieur, tu ne parais pas tout  fait
convaincu?

-- parler franchement, rpondit le comte, je t'avouerai que je ne le
suis pas.

--Ah! bah! Et pourquoi?

--Parce que tout ton raisonnement est bas sur la rapidit de rotation
de Jupiter, et que c'est l un point sur lequel il me semble impossible
que l'on soit fix.

Fricoulet haussa les paules:

--Ah! ces ignorants! bougonna-t-il, tous plus incrdules les uns que les
autres!

Il prit Gontran par le bras et le contraignit  coller son visage au
hublot.

--Tu vois, dit-il, cette tache blanchtre que l'on distingue sur le
disque de la plante?

--Parfaitement, je l'ai dj remarque tout  l'heure; seulement, je
constate qu'elle a chang de place... car, du bord du disque, elle est
alle vers le centre.

--Eh bien! mon cher ami, c'est en tudiant la marche de cette tache que
les astronomes sont parvenus  tablir la vitesse de rotation de la
plante.

M. de Flammermont fit entendre un petit ricanement railleur, puis se
croisant les bras:

--En ce cas, dit-il d'une voix amre, mes craintes taient fondes, et
je flicite les astronomes terrestres de la justesse de leurs travaux,
si c'est ainsi qu'ils procdent.

--Je dclare, fit l'ingnieur, ne pas comprendre un mot  ce que tu dis.

--Cette tache, rpliqua Gontran, fait partie, n'est-ce pas, de
l'atmosphre de Jupiter?... or, qui dit atmosphre dit vent,...
consquemment, comme la marche du vent ne peut tre rgle comme celle
d'un train ou d'un omnibus, il me semble que l'on doit tre rduit, en
ce qui concerne la dure de rotation de Jupiter,  de simples
conjectures, puisqu'on n'a, sous les yeux, que des masses nuageuses
allant plus ou moins vite, suivant qu'elles sont pousses par un vent
d'est ou un vent d'ouest...

L'ingnieur avait cout, avec le plus grand srieux, parler le comte de
Flammermont; lorsque celui-ci eut fini, il rpondit:

--En l'espce, ton raisonnement ne manque pas de justesse, mais, o tu
te trompes, c'est lorsque tu attribues au corps scientifique une
semblable lgret; plus que qui que ce soit, les astronomes savent
qu'il ne faut pas se fier aux apparences, et les phnomnes que tu
signales, ils en ont tenu compte... Ah! cela n'a pas t facile de
dterminer exactement la dure du jour jovien, et cette tude, commence
au XVIIe sicle, a t termine il y a quelques annes seulement.

--Au XVIIe sicle! s'exclama Gontran.

[Illustration]

--Oui, mon cher; c'est en 1665 que, pour la premire fois, Dominique
Cassini a song  s'occuper de la dure de rotation du Jupiter; ses
premires observations lui donnrent une priode de 9 heures, 56 minutes
et quelques secondes; mais, ayant recommenc ses tudes en 1691 et en
1692, en prenant toujours pour base une des taches caractristiques du
disque jovien, il ne trouva plus que 9 heures 50 minutes, soit une
diffrence de 6 minutes, diffrence norme que nul ne put expliquer.

M. de Flammermont haussa les paules.

--Six minutes! dit-il railleusement; en vrit, cela valait-il la peine
que le pauvre Cassini se mit la tte  l'envers.

--Pendant plus de cent ans, on dlaissa un peu Jupiter; puis, en 1773,
Jacques de Sylvabelle commena une srie d'observations qu'il poursuivit
pendant plusieurs mois, et qui le conduisit au chiffre de 9 heures 56
minutes; en 1778, Herschel trouve une priode variant de 9 heures 50  9
heures 54 minutes; en 1785, Schroeter de Lilienthal se prononce pour une
priode de 9 heures 55.

[Illustration]

--Tous ces gens n'avaient donc rien  faire pour ergoter ainsi sur
quelques secondes de diffrence? demanda Gontran.

--Il faut croire, mon cher, que ces quelques secondes avaient, au point
de vue astronomique, une importance capitale, puisque de clbres
savants tels que Beer et Mdler, Airy de Greenwich, Jules Schmidt,
Marth, Hough, et bien d'autres encore, consacrrent  cette question de
longues tudes.

--Et ont-ils fini par obtenir un rsultat qui les satisft tous?

--Ils ont fini par conclure que Cassini avait raison et que l'quateur
de l'immense plante jovienne accomplit son tour complet en 9 heures 54
minutes 30 secondes, et les ples en 9 heures 56 minutes environ.

L'loignement du malheureux Gontran, pour tout ce qui avait une allure
scientifique, tait tel que ces explications de Fricoulet l'ennuyaient
fortement, quelque importance qu'il y dt attacher cependant.

--En ce cas, dit-il, lorsque l'ingnieur eut fini, souhaitons que toute
cette kyrielle d'astronomes ne se soient pas tromps en dclarant que
Cassini avait raison, puisque c'est sur cette donne que tu as bas
notre sauvetage problmatique.

Tout en parlant, il s'tait approch d'un hublot, le regard
invinciblement attir vers ce monde gant o la mort les attendait
peut-tre, lui et ses compagnons.

Mais, aussitt, il poussa un cri d'effroi et fit un lger bond en
arrire.

--Qu'y a-t-il donc? demanda Fricoulet en le rejoignant.

--Il y a qu'au lieu de tomber sur Jupiter, nous nous en loignons!

--Quelle bonne plaisanterie.

--Le disque est plus petit maintenant que tout  l'heure.

L'ingnieur haussa imperceptiblement les paules, jeta un coup d'oeil 
travers le hublot et se mit  rire.

--a, Jupiter! dclara-t-il... Eh! mon pauvre ami, ce n'est que
Callisto, le satellite le plus loign de la plante.

--Mais alors, c'est sur lui que nous allons tomber...

--Peuh!... Que nous ayons dans notre chute dvi de la ligne
perpendiculaire, soit... l'attraction de Callisto peut tre assez grande
pour cela,... mais, sois tranquille, nous passerons  plus de vingt
mille lieues de ce satellite.

[Illustration]

Gontran eut une moue d'incrdulit.

--Tiens, fit l'ingnieur pour le convaincre, veux-tu que je te dise dans
combien de temps nous aborderons sur le sol jovien?...

Il aligna quelques chiffres sur son carnet.

--Sachant que Callisto trace son orbite  478,500 lieues du centre
mathmatique de Jupiter, dont le rayon est de 17,750 lieues, je sais
consquemment qu'actuellement, nous nous trouvons  460,750 lieues du
sol de la plante... c'est--dire que notre chute, qui va croissant de
vitesse  chaque seconde, prendra fin dans douze heures ou  peu prs.

L'assurance de l'ingnieur impressionna vivement Slna.

--Ne pourriez-vous nous dire galement, cher monsieur Fricoulet,
demanda-t-elle, en quel point de la plante nous aborderons.

Gontran, croyant  une plaisanterie, se mit  rire; mais l'ingnieur
rpondit avec un imperturbable srieux.

--Tout  l'heure, dit-il, je vous eusse rpondu et je me serais tromp,
car je n'aurais pas tenu compte des perturbations que nous feront subir
les quatre satellites joviens; actuellement, je vous demanderai de
rserver ma rponse jusqu' ce que quelques calculs m'aient renseign 
ce sujet;... en tout cas, si les circonstances dans lesquelles va
s'oprer notre descente le permettent, je ferai tout mon possible pour
que le point de contact entre notre vhicule et Jupiter ait lieu par le
45 parallle nord. Et alors...

[Illustration: L'appareil venait de pntrer dans le cne d'ombre que
Callisto projette derrire lui.]

Cependant Callisto avait normment grossi et son disque, violemment
clair par les rayons solaires, remplissait une grande partie de
l'horizon.

Pour passer le temps, M. de Flammermont avait pris une lunette et
examinait le satellite.

Tout  coup il poussa une lgre exclamation de surprise.

--Parbleu! dit-il  Fricoulet qui l'interrogeait, voil qui est bizarre;
la nuit vient de se faire brusquement pendant une seconde  peine et le
disque s'est fondu dans le noir de l'espace pour reparatre ensuite
aussi brillant.

Tout en parlant, son oeil ne quittait pas l'objectif et un nouveau cri
annona la constatation d'un nouveau phnomne.

--Voil que a recommence, dit-il, mais moins violemment; cela ressemble
aux fluctuations d'clat de l'clairage lectrique; sait-on  quoi
attribuer cette bizarrerie?

Fricoulet haussa les paules:

--Sur ce sujet comme sur bien d'autres, rpondit-il, on se perd en
conjectures; non seulement Callisto parat quelquefois absolument noir,
lorsqu'il passe devant la plante, mais il semble parfois perdre sa
forme sphrique pour offrir une figure polydrique.

--Un monde camlon, alors, murmura Gontran.

[Illustration]

--Pour te donner une ide de la brusquerie de ces transformations
inexplicables, le 30 dcembre 1871, l'astronome anglais Burton, qui
avait remarqu une fois ou deux Callisto comme irrgulirement sombre et
bord au sud par un croissant brillant, le trouva tout  fait rond; par
contre, le 8 avril 1872, il le trouva allong dans le sens des bandes de
Jupiter et plus aigu du ct de l'est qu' l'ouest; en outre, il tait
entirement noir. M. Erch fit la mme remarque le 4 fvrier 1872; il
aperut Callisto allong dans la direction des bandes joviennes et d'une
couleur gris fonc, tandis que son ombre tait ronde et noire; le 26
mars 1873, l'astre tait trs sombre, mais pourtant plus clair que
l'ombre et offrait une forme polydrique.

--Et comment explique-t-on ces transformations? demanda Slna.

--On ne les explique pas, Mademoiselle, on se contente de les constater.

--Ce qui est infiniment plus commode, ricana Gontran.

--Ce mme 26 mars 1873, poursuivit l'ingnieur, un autre astronome, M.
W. Roberts, qui examinait, lui aussi, le satellite jovien, mais d'un
autre observatoire, fut frapp de son obscurit et de sa forme. Il le
dessina galement; ce n'est pas exactement la forme vue par
l'observateur prcdent, mais elle concorde cependant par ce fait
capital que le ct oriental de Callisto tait plus aigu que le ct
occidental. Je pourrais encore...

L'ingnieur s'arrta brusquement; sans transition aucune, l'obscurit la
plus profonde venait d'envelopper le vhicule qui, jusqu'alors, avait
flott dans l'espace irradi.

--Sapristi! grommela Gontran, encore quelque chose de cass!

 ttons, l'ingnieur se dirigea vers le commutateur et aussitt
l'clairage lectrique fonctionna.

En voyant la mine dconfite de M. de Flammermont et de Slna, Fricoulet
partit d'un large clat de rire.

--Au lieu de te moquer de nous, grommela le jeune comte, tu ferais bien
de nous expliquer...

--... Que nous venons, tout simplement, de pntrer dans le cne d'ombre
que Callisto projette  500,000 lieues derrire lui,  l'oppos du
Soleil.

--Une ombre de cinq cent mille lieues!

--Eh! il faut bien qu'elle ait cette dimension pour que les astronomes
terrestres aient pu constater sa projection sur le disque mme de
Jupiter.

--Comme j'ignorais ce dtail... murmura Gontran.

Mlle Ossipoff demanda:

--Combien allons-nous mettre de temps  traverser cette ombre?

--Dix minutes environ.

Ce laps de temps coul, l'_clair_ navigua de nouveau en pleine
lumire; mais Gontran constata que Callisto diminuait de volume
rapidement, tandis que le disque de Jupiter croissait formidablement.

--Tiens! Ganymde! fit tout  coup Fricoulet.

Et son bras tendu vers l'Orient indiquait  ses compagnons un point
brillant qui roulait dans l'espace.

--Ganymde... murmura M. de Flammermont, en se grattant le front d'un
doigt proccup, Ganymde... voil un nom que je connais...

--Parbleu! c'est celui du troisime satellite de Jupiter.

--Ce point  peine perceptible!... l-bas... tout l-bas!... je veux que
le diable me croque si cela ressemble  un satellite.

--Eh! c'est prcisment parce qu'il est l-bas... tout l-bas, qu'on ne
peut le distinguer... ce qui n'empche pas Ganymde d'tre presque aussi
gros que Mars et de dpasser, de prs du double, le volume de Mercure.

--Mais alors, observa Slna, cet astre-l doit tre habit.

--Pourquoi ne le serait-il pas, Mademoiselle? La Lune l'est bien et ces
mondes que vous avez sous les yeux sont autrement organiss que le
satellite terrestre pour recevoir la vie.

[Illustration]

--Qu'en sais-tu? demanda narquoisement Gontran.

--Je ne fais qu'mettre l'opinion de ton clbre homonyme.

--En tout cas, dit Mlle Ossipoff, les habitants de ces satellites, en
admettant qu'il en existe, doivent jouir d'un spectacle ferique.
Jupiter doit tre, pour eux, un astre bien autrement magnifique que
n'est le Soleil pour nous autres Terriens.

--En cela, vos suppositions sont absolument justes, rpliqua Fricoulet,
songez que cette plante prsente un disque dont la grandeur surpasse de
35,000 fois celle du Soleil et qui parat aux habitants de ces
satellites 1,400 fois plus norme que ne parat la leur aux Terriens.
Mais, en dehors mme de ses dimensions vritablement gigantesques,
Jupiter offre encore une multiplicit rellement magique de colorations
ardentes, depuis l'orange et le rouge jusqu'au violet et  la pourpre,
sans compter les variations rapides d'aspect dues  son mouvement de
rotation.

Et s'adressant  Gontran:

--L'expression de camlon s'adresse bien plus exactement  Jupiter qu'
son satellite... qu'en penses-tu?

Le jeune comte ne rpondit pas--et pour cause; il s'tait endormi.

--Ah! mademoiselle, murmura comiquement l'ingnieur, j'ai bien peur que
notre ami ne morde jamais aux choses astronomiques.

Slna eut un sourire qui semblait indiquer que de cela elle se souciait
peu; puis elle s'assit prs d'un hublot par lequel elle regarda
curieusement l'espace, pendant que Fricoulet reprenait ses calculs.

* * *

--Eh! Gontran!

Le jeune homme sursauta et regarda autour de lui de l'air effar qu'a
tout dormeur brusquement veill.

Il parut tout surpris en apercevant ses compagnons de voyage groups 
ses cts.

Il se redressa vivement, honteux de s'tre laiss dompter par la fatigue
et demanda:

--Qu'arrive-t-il?

[Illustration]

--Que l'instant critique approche, rpondit Fricoulet avec une pointe de
raillerie dans la voix et que je me serais fait un cas de conscience de
te laisser passer sans transition du sommeil  la mort.

M. de Flammermont eut un prodigieux haussement de sourcils.

-- la mort! balbutia-t-il, mais je croyais que tu avais trouv un
moyen...

--Certainement... cependant comme nul n'est infaillible, il faut tout
prvoir, aussi ai-je prfr que tu mourusses debout--si tu dois
mourir--pour pouvoir serrer la main  tes amis.

--Tu plaisantes, n'est-ce pas? demanda le jeune comte.

[Illustration]

--Eh! oui... du moins, je l'espre; je n'ai qu' rtablir le courant et
le propulseur se mettra en marche  toute vitesse... mieux que cela,
j'ai dj choisi le point o nous atterrirons et, si mes nouveaux
calculs sont justes, je crois que nous pourrons toucher le sol avec une
vitesse de mille mtres  peine dans la dernire seconde.

Gontran touffa, derrire sa main, un billement formidable.

--Ai-je donc dormi aussi longtemps que cela? murmura-t-il  voix basse.

--Regarde, dit simplement Fricoulet.

L'espace s'tait assombri; Europe et Ganymde, en quadrature, ne
jetaient qu'une faible lueur et sous le vhicule le disque immense de
Jupiter avait envahi tout l'horizon, se creusant comme un entonnoir
formidable, prt  engloutir les voyageurs.

--Je crois, dit Ossipoff qui tudiait la plante avec sa lunette, je
crois que c'est le moment.

Le vieillard avait prononc ces paroles d'une voix grave et solennelle,
et il ajouta en se tournant vers le jeune comte.

--N'est-ce point votre avis, monsieur de Flammermont?

Celui-ci regarda Fricoulet lequel lui fit, de la tte, un imperceptible
signe affirmatif.

--Je pense exactement comme vous, monsieur Ossipoff, rpondit-il.

Comme il achevait ces mots, l'ingnieur poussa la tige du commutateur;
aussitt une violente trpidation branla l'appareil, prouvant que le
propulseur fonctionnait  toute vitesse.

--Pensez-vous que nous soyons dj dans l'atmosphre jovienne? demanda
Fricoulet.

--Nous y pntrons en cet instant mme, rpliqua le vieillard, et si
vous m'en croyez, nous prendrons nos prcautions.

Les hamacs furent dresss cte  cte, par les soins de Fricoulet et de
Gontran, et chaque voyageur, s'tendant sur le sien, attendit, immobile
et silencieux, que le choc d'atterrissage se produisit.

* * *

--Monsieur Ossipoff, dit tout  coup Fricoulet, combien de temps doit
durer la chute, d'aprs vous?

--Une vingtaine de minutes.

--Savez-vous bien que voici une demi-heure que nous avons pntr dans
l'atmosphre de Jupiter...

--En tes-vous certain? fit brusquement le vieux savant.

--Je n'ai pas quitt de l'oeil mon chronomtre... voici dix minutes que
nous devrions tre arrivs.

--Ou volatiliss, murmura Slna.

--Mais, fit observer Gontran, je crois que nous en prenons le chemin, de
la volatilisation;... il fait ici une chaleur touffante, je parie que
le thermomtre marque au moins 60 degrs...

--Et mme moins, rpta Fricoulet.

--Cela me rappelle la temprature que nous avons subie aux abords du
Soleil, dit  son tour Slna.

--Je vous rponds, mademoiselle, fit l'ingnieur, que vous et Gontran
exagrez beaucoup;... il fait chaud,... mme trs chaud; mais de l  la
chaleur de la zone solaire... d'ailleurs, nous allons en avoir le coeur
net...

Et, avant qu'on n'eut pu le retenir, il avait saut hors de son hamac.

--Imprudent! s'cria Ossipoff, si le choc avait lieu...

Sans couter le vieillard, l'ingnieur avait couru au thermomtre...

[Illustration: L'_clair_ fut pris dans un vertigineux tourbillon et,
pirouettant comme un tonton...]

--Quand je vous le disais! s'cria-t-il d'une voix triomphante, 40
degrs seulement!

[Illustration]

--Seulement! bougonna Gontran, tu trouves que ce n'est pas suffisant!

Il s'lana par les degrs qui conduisaient  la machinerie: le moteur
fonctionnait  merveille et l'hlice tournait  toute vitesse.

Il remonta dans la chambre commune, jeta un coup d'oeil par l'un des
hublots et poussa un cri:

--Nous sommes arrts! fit-il d'une voix sourde.

Ses compagnons furent debout aussitt.

--O cela, demanda Slna, sur une montagne... dans un fleuve?

--Mais nous aurions ressenti un choc, dit Gontran.

--Et puis, nous ne pouvons tre arrts, fit  son tour Ossipoff,
puisque le moteur fonctionne toujours.

--Je vous affirme que nous sommes immobiles dans le sens
perpendiculaire.

Les voyageurs avaient coll leur visage aux hublots, mais ils taient
envelopps d'un brouillard tellement pais qu'il tait impossible de
rien distinguer; les instruments qu'avait consult Fricoulet indiquaient
seuls la faon dont se comportait le vhicule.

L'_clair_ ne tombait plus; il allait de l'avant avec une surprenante
rapidit, comme si, au lieu de peser des milliers de kilogrammes, il eut
t rempli de gaz et eut possd la lgret d'un ballon; il flottait
vritablement dans l'atmosphre.

Ossipoff, immobile devant son hublot, les sourcils contracts et les
lvres fronces dans une moue soucieuse, regardait au dehors avec une
persistante attention.

Quant  Gontran et  Slna, les mains unies, ils attendaient.

Quoi? la catastrophe finale que leur ignorance leur faisait redouter.

--Ah! elle est bien bonne! s'cria tout  coup Fricoulet.

Tous se retournrent et fixrent sur l'ingnieur leurs yeux pleins
d'interrogations muettes.

--Ce phnomne inexplicable, dit-il, voulez-vous que je vous l'explique?
eh bien! comme vous le savez d'ailleurs, l'atmosphre de Jupiter est
d'une prodigieuse densit, si prodigieuse mme que notre vhicule,
malgr son poids, joue en ce moment, le rle d'un vritable arostat.

[Illustration]

Puis,  Gaston:

--N'as-tu jamais fait, demanda-t-il, une exprience qui consiste 
jeter, dans un vase d'eau, un bouchon lest d'un clou.

--Non, rpondit M. de Flammermont, j'avoue, en toute sincrit, n'avoir
jamais fait cette exprience.

--Tant pis, parce que tu aurais compris tout de suite ce qui nous
arrive... le bouchon, ainsi lest, descend jusqu' ce qu'il soit parvenu
 une profondeur qui quilibre son poids; alors il s'arrte et il
flotte... Il en est de mme pour l'_clair_ qui navigue dans une zone de
densit gale  la sienne...

--Alors?...

--Alors, il nous sera impossible d'atteindre jamais le sol de Jupiter.

Ossipoff assna, sur le plancher, un coup de talon violent.

--Que faire, alors? gronda-t-il.

Il vint vers Gontran, lui prit les mains et, d'une voix suppliante:

--Mon cher ami, dit-il, mon cher enfant, il faut que vous trouviez un
moyen de nous faire aborder...

--Mon pauvre monsieur Ossipoff, rpondit le jeune homme, contre les lois
de la nature, le gnie de l'homme est impuissant.

Le vieillard s'tait laiss tomber sur un sige et, le visage enfoui
dans ses mains, il paraissait en proie  un dsespoir profond.

[Illustration]

--Bien rpondu, chuchota Fricoulet  l'oreille de son ami: c'est vrai
d'abord, et ensuite, c'est peu compromettant.

En ce moment, en dehors du vhicule, un brusque changement se produisit.

Le voile lourd que faisaient les nuages autour de l'_clair_ s'tait
dchir soudain, sous l'effort d'une brise titanesque qui en emportait
les effilochures par del l'horizon, et  quelques kilomtres  peine,
le sol jovien apparaissait dans toute son horreur et toute sa terrible
splendeur.

C'tait comme un immense ocan de fer en fusion, envoyant, dans
l'espace, des lueurs d'incendie et des vapeurs d'une chaleur touffante;
par moments, une pousse se produisait du centre mme de la plante; les
vagues se gonflaient, montaient, s'levaient dans l'atmosphre en jets
formidables, pour retomber en une pluie d'tincelles.

Puis, comme souffles par le cratre de quelque invisible volcan, des
volutes noirtres se tordaient, ainsi que d'immenses fumes volcaniques,
pour se condenser en stries liquides, qui tantt s'levaient dans
l'espace, volatilises par la chaleur, tantt retombaient en torrents
d'eau sous lesquels, durant quelques secondes, l'ocan mtallique en
ignition, bouillonnait formidablement.

Les Terriens, muets de stupeur et d'admiration, assistaient  cette
lutte titanesque des forces naturelles.

[Illustration]

Puis soudain, les nues accourant de l'horizon, comme un escadron
formidable de chevaux au galop, envahirent de nouveau l'espace et, se
runissant, s'enchevtrant, se soudant les unes aux autres, s'tendirent
comme un impntrable rideau sur la gense grandiose de ce monde en
formation.

L'_clair_, jusque-l bien en quilibre, fut pris dans un vertigineux
tourbillon et, pirouettant comme un tonton autour de son axe vertical,
fut entran par l'ouragan.

--Une tempte! dit Fricoulet avec un calme imperturbable.

Sa voix se perdit au milieu du fracas des lments dchans.

Aussi impassible qu'il l'tait sur la plate-forme de son aroplane, le
jeune ingnieur suivait, par un hublot, la marche du cataclysme, la main
sur les manettes commandant le moteur et le gouvernail, l'oeil sur la
boussole.

Ossipoff tudiait l'espace et prenait des notes.

Gontran et Slna, assis l'un prs de l'autre, se taisaient.

Profitant d'une accalmie, Fricoulet leur jeta ces mots:

--Nous faisons plus de dix mille lieues  l'heure,... dans vingt
minutes, nous serons dans la nuit.

--Qu'y a-t-il  faire? demanda le comte.

--Rien; on ne peut lutter contre un ouragan 1,100 fois plus rapide que
les plus violents cyclones terrestres... Nous n'avons qu' obir, en
nous estimant heureux de n'avoir pas  craindre la rencontre de quelque
montagne contre laquelle nous nous briserions comme verre.

Ossipoff, en ce moment, quitta sa lunette, et s'adressant  M. de
Flammermont.

--Je me rappelle, dit-il, que l'un de vos compatriotes, l'astronome
franais Trouvelot, a assist, en 1856,  un bouleversement semblable 
celui-ci; depuis l'quateur jusqu'aux ples, Jupiter tait en proie 
une rvolution gnrale: les bandes et les taches que, de la Terre, l'on
aperoit sur son disque, se transportaient de l'Est  l'Ouest,
parcourant le diamtre entier en l'espace d'une heure, tandis que la
bande quatoriale, dont l'existence est constante, s'tendait vers le
Sud, de deux fois sa largeur primitive. En analysant ces mouvements si
rapides, Trouvelot arriva  ce rsultat,  peine croyable, que ces
nuages emports par l'ouragan couraient avec la vitesse de 178,000
kilomtres par heure.

--Allons! s'cria Gontran, qu'arrive-t-il encore.

Brusquement, l'obscurit s'tait faite, et c'est ce qui avait provoqu
cette exclamation surprise du jeune comte.

--Ce n'est rien, rpondit Fricoulet, nous venons d'entrer sur le ct
obscur du disque.

Alors, le spectacle auquel, pendant plusieurs heures, assistrent les
Terriens, emports par la course vertigineuse de leur vhicule, fut
vritablement merveilleux et terrifiant tout  la fois.

Au milieu de l'obscurit, la lueur rougeoyante des continents en
formation crevaient les nuages, et l'on apercevait des volcans aux
cratres immenses, vomissant des fleuves incandescents, des ocans d'eau
bouillante et des geysers aux jets brlants, empanachs de vapeurs
sanglantes.

Par moments, des clairs rayaient l'ombre sur une tendue de plusieurs
milliers de kilomtres; puis, tout retombait dans une obscurit plus
pouvantable encore, au milieu de laquelle retentissait le fracas non
interrompu de la lutte des lments; parfois lugubre, assourdissante, la
foudre clatait.

 l'intrieur de l'appareil, la chaleur avait encore augment, et les
voyageurs avaient d quitter, l'un aprs l'autre, toutes les pices de
leurs vtements, ne conservant que le strict ncessaire.

Le thermomtre marquait 58 degrs centigrade et Fricoulet dclarait
qu'il ne s'en tiendrait pas l.

 la rverbration de ces foyers, qui rayonnaient leurs flammes de sang
 travers l'atmosphre embrase, les parois de lithium s'taient
chauffes terriblement et une vapeur paisse emplissait la cabine o
les Terriens taient runis.

Slna, tendue sur son hamac, semblait vanouie; assis  son chevet,
Gontran, ananti, les yeux sanglants, la gorge sche, la poitrine en
feu, lui tenait la main pour lui donner du courage.

Ossipoff, auquel son amour de la science, faisait oublier les
souffrances physiques comme les douleurs morales, continuait ses tudes
tlescopiques, et l'ingnieur surveillait la marche de l'appareil.

Tout  coup, un cri d'horrible souffrance retentit: c'tait Farenheit
qui, oubli dans la cabine qui lui servait de prison, tait en train de
rtir, ni plus ni moins qu'un simple gigot.

Mais chacun tait trop proccup de lui-mme pour songer  porter
secours au malheureux Amricain, qui continua de hurler pendant toute la
nuit.

Enfin, on revit le jour, aprs avoir fait, en deux heures, les trois
quarts du tour de Jupiter, soit 25,000 lieues environ.

Les voyageurs salurent par un hurrah! la rapparition du Soleil; comme
si les rayons de l'astre central avaient pu apporter un remde  leur
situation.

Le thermomtre marquait 70 degrs.

Ossipoff, vaincu lui aussi, avait abandonn ses instruments, et se
tranant jusqu' son hamac, s'tait tendu sur ses matelas brlants.

Fricoulet, le visage en feu, les veines du cou gonfles  clater, la
respiration sifflante, les yeux voils de sang, ne tenait plus que d'une
main vacillante le levier du gouvernail.

[Illustration]

Quant  Slna et  Gontran, ils ne donnaient plus signe de vie.

En quelques minutes, le thermomtre avait encore mont, et marquait 80
degrs.

Quelques degrs encore et c'tait la mort.

On sait qu'il est possible  l'organisme humain de rsister  des
tempratures qui paraissent excessives; le nombre est grand des
personnes qui endurent impunment la chaleur d'un four ordinaire
c'est--dire plus de 100 degrs, et la chronique a enregistr les hauts
faits de plusieurs prtendus hommes incombustibles prenant place dans un
four et y demeurant jusqu' la cuisson complte de la viande place 
ct d'eux.

 ceux de nos lecteurs qui trouveraient surprenant que Ossipoff et ses
compagnons eussent pu s'acclimater  la grande varit des tempratures
rencontres par eux, depuis la banlieue du Soleil jusqu' prs de deux
cent mille lieues de cet astre, nous ferons remarquer que l'on a, sur
Terre, de continuels exemples de cette lasticit de l'organisme.

[Illustration]

Ainsi, en Afrique, les tempratures maxima observes, sont de 55
centigrades au-dessus de la glace; en Sibrie, le plus grand froid
remarqu est de 60 au-dessous de zro. C'est donc une diffrence de
115, et cependant quantit d'individus se plient  ces normes
variations de climats et de temprature.

C'est ce qui explique comment, en dpit de la proximit de Jupiter,
Ossipoff et ses compagnons ne devaient pas encore prir.

Cependant, la position devenait critique, et l'ingnieur prvoyait
l'instant o l'intrieur de l'appareil serait  la temprature de l'eau
bouillante... et mme la dpasserait.

Tout  coup, rapide comme l'clair, une pense lui traversa l'esprit; il
se prcipita vers les leviers de la machine sur lesquels il pesa de
toutes ses forces.

[Illustration]

--Au diable! murmura-t-il en mme temps, mourir ainsi ou autrement...

Une vibration intense secoua l'appareil par toute sa charpente, les
parois intrieures craqurent, le plancher gmit, il sembla que tout
allait voler en clats.

Une pousse nergique parut se produire.

Plusieurs minutes se passrent, pendant lesquelles, pench sur le
thermomtre, l'ingnieur tudiait, avec angoisse, la marche du mercure
dans le tube de verre.

Bientt, il poussa un cri de joie: le mercure descendait.

--Victoire!... victoire!... nous sommes sauvs!

Ces mots firent sortir Ossipoff et Gontran de la prostration dans
laquelle ils taient tombs.

--Sauvs!!! articula pniblement le vieillard en tournant, vers
l'ingnieur, un regard atone.

--Oui, sauvs!... rpta Fricoulet, nous nous loignons de Jupiter.

 ces mots, le savant secoua entirement sa torpeur et se prcipitant
vers le jeune homme.

--Nous nous loignons de Jupiter! gronda-t-il.

--Nous sommes dj sortis de son atmosphre.

Ossipoff leva les bras au plafond.

--Sans essayer d'y atterrir.

--Nous y serions arrivs compltement calcins...

--Mais tout au moins, y aurait-il eu moyen de complter nos tudes...

Fricoulet haussa les paules.

[Illustration]

--Quelques minutes de plus, ricana-t-il, et vous n'auriez plus eu besoin
de l'_clair_ pour vous transporter sur Jupiter--votre me s'y ft
envole toute seule.

Le vieillard parut accabl.

Ce fut au tour de Gontran d'interroger son ami.

--Nous sommes sortis de l'atmosphre jovienne? as-tu dit tout  l'heure.

--Effectivement.

--Mais nous ne pouvons flotter dans le vide, et nous allons
infailliblement retomber.

--Pas le moins du monde! j'ai imprim  notre vhicule, une vitesse
initiale telle que, de ce seul lan, nous pouvons rejoindre l'anneau
cosmique et continuer notre voyage.

M. de Flammermont fixait sur l'ingnieur des regards incrdules.

--Tu ne me crois pas, dit Fricoulet, regarde le thermomtre.

Le mercure, en effet, tait descendu  45.

--Si cela ne te suffit pas, poursuivit l'ingnieur, jette un regard au
dehors.

Le disque de la plante diminuait  vue d'oeil.

--Hurrah! pour Fricoulet s'cria Gontran en se jetant sur les mains de
son ami.

--Peuh! fit celui-ci avec modestie, je n'ai gure de mrite  ce
sauvetage; et si tu n'avais eu la tte toute remplie du danger que
courait ta fiance, tu aurais certainement song  cela.

-- quoi?...

--Ne sais-tu pas, tout comme moi, rpondit l'ingnieur, que la chaleur
diminue la rsistance intrieure des piles primaires et secondaires,
augmentant, par suite, dans une notable proportion, le dbit
lectrique... Le souvenir de cette loi physique m'est revenu soudain 
l'esprit, et j'ai song  utiliser, pour dcupler notre force motrice,
cette chaleur mortelle... je risquais de faire sauter l'appareil, c'est
vrai, mais la mort tait l qui nous guettait, alors, j'ai prfr
donner  l'_clair_ la plus grande vitesse possible et, prenant comme
point d'appui l'atmosphre mme de la plante, j'ai gouvern droit sur
le courant astrodal, chappant par la tangente  l'attraction
jovienne.

Gontran considrait son ami avec une admiration sincre.

--C'est merveilleux! balbutia-t-il.

--Mais non, c'est de la physique, tout simplement.

[Illustration]




CHAPITRE VIII

DANS LEQUEL, GRCE  SLENA, GONTRAN PEUT AUGMENTER SES CONNAISSANCES
ASTRONOMIQUES


[Illustration]

Un mois s'tait coul depuis que l'ingniosit de Fricoulet avait, une
fois encore, sauv la petite colonie.

Emport par le courant astrodal, l'_clair_ avait repris sa vitesse
initiale de dix-huit cent mille lieues par jour.

L-bas, tout l-bas, le Soleil apparaissait avec son disque, dont le
diamtre diminuait de plus en plus sensiblement, absorbant dans son
rayonnement, trs ple cependant, la Terre, Vnus et Mercure.

On distinguait encore,  l'oeil nu, Mars qui, semblable  une toile de
premire grandeur, oscillait de droite  gauche du disque solaire,
jouant alternativement le rle d'toile du matin et du soir.

 l'avant apparaissait dj au-dessus de l'horizon, Saturne, lune d'un
bleu ple, aurole d'argent.

Et dans le noir de l'infini, tincelant comme des diamants sur un crin
de velours, brillaient Orion, la Grande-Ourse, Pgase, Andromde, la
Petite-Ourse, les Gmeaux.

Cet aspect du ciel, semblable  celui qu'elle avait eu de la Terre,
n'tait pas pour peu dans l'tonnement non interrompu de Mlle
Ossipoff.

--Cependant, dit-elle un jour  Fricoulet, nous nous trouvons  prs de
deux cent cinquante millions de lieues de l'observatoire de Poulkowa.

--Ce qui vous prouve, mademoiselle, rpondit le jeune ingnieur, que
lorsqu'il s'agit d'infini, la distance ne compte pas plus que le temps,
lorsqu'il s'agit d'ternit.

--La belle phrase! fit Gontran avec un petit ricanement moqueur.

--Je ne m'en attribue nullement la paternit, rpliqua en riant
Fricoulet; je l'ai trouve dans les _Continents clestes_... que,--soit
dit entre nous,--tu m'as l'air de joliment ngliger.

M. de Flammermont eut un mouvement d'paules plein de mauvaise humeur.

[Illustration]

--Parlons-en des _Continents_, bougonna-t-il.

--Qu'as-tu contre eux?

--J'ai, qu'ils sont cause d'une scne pouvantable entre M. Ossipoff et
moi.

--Hier soir, n'est-ce pas? fit l'ingnieur en souriant; je vous ai
entendus, la conversation paraissait vive.

--Ce n'tait point une conversation,... c'tait une discussion.

Fricoulet haussa les paules.

--Toujours  propos de notre retour, n'est-ce pas?

--Erreur!... il s'agissait de Jupiter.

L'ingnieur regarda son ami avec des yeux pleins d'bahissement.

--Oui, poursuivit Gontran, je faisais mon _quart_, bien tranquillement,
sans songer  mal, lorsque, tout  coup, la porte de la machinerie
s'entr'ouvrant, je vis paratre Ossipoff.

--C'tait pendant l'horreur d'une profonde nuit, dclama narquoisement
Fricoulet.

--Si tu m'interromps  chaque instant, grommela Gontran, je n'arriverai
jamais  la fin de mon rcit; donc, je vis apparatre Ossipoff, il
tenait  la main un rouleau de papier, et son visage portait toutes les
traces d'une vidente satisfaction.

--Qu'est-ce que c'tait que ce rouleau de papier? demanda
l'ingnieur,... un projet de contrat de mariage, je parie.

M. de Flammermont frappa du pied avec impatience.

--Alcide, dclara-t-il, tu es assommant,... ce que M. Ossipoff
m'apportait, c'tait des notes crites par lui sur la plante
Jupiter,... tu vois cela d'ici!

--Que voulait-il que tu fisses de cela?

--Il voulait que je lui donne mon avis.

--Eh bien! tu n'avais qu' approuver.

--C'est ce que j'aurais fait, s'il avait commenc par me faire connatre
son opinion; malheureusement, il a dbut en me demandant la mienne...

--Ae!... voil qui tait dangereux!

--Parbleu!... je me suis emball sur une fausse piste; pour lui faire
plaisir, pour flatter son amour-propre national, je lui ai dclar que
je partageais entirement l'opinion mise sur Jupiter par M. Brdichin,
directeur de l'Observatoire de Moscou; d'aprs M. Brdichin, la plante
serait dj solidifie; il y aurait, prs de l'quateur, une zone solide
trs leve, ne dpassant cependant pas les limites de l'atmosphre et
l'corce de l'hmisphre austral transmettrait dans l'atmosphre plus de
chaleur que celle de l'hmisphre boral. Cet tat de choses exercerait
une grande influence sur la direction des courants d'air et de vapeur
qui passent d'un hmisphre sur l'autre. Quant  la tache rouge, elle ne
serait autre chose que la surface mme de la plante, vue  travers
l'atmosphre brumeuse, trace par un courant ascendant d'air chaud...

--Tu as une mmoire prodigieuse, dclara Fricoulet; eh bien! qu'a-t-il
rpondu  cela?

--Il est entr dans une colre pouvantable, dclarant que Brdichin
tait un ne et que je ne valais gure mieux que lui, que la vrit,
c'tait M. Hough, directeur de l'Observatoire de Dearborn (Chicago) qui
l'avait proclame: que la surface jovienne est couverte d'une masse
liquide semi-incandescente; que les bandes, la tache rouge et les autres
endroits foncs sont composs d'une matire relativement refroidie, que
les calottes polaires blanchtres sont des ouvertures dans la crote
semi-fluide, et que les taches blanches quatoriales sont des nuages en
suspension dans l'atmosphre, que,... bref, il m'a accabl, pendant une
demi-heure, sous une avalanche d'arguments, de preuves irrfutables
selon lui.

[Illustration]

--Et toi, que disais-tu?

--Moi! je paraphrasais les thories du directeur de l'Observatoire de
Moscou, les augmentant de mes observations personnelles; mais il
soutenait que Hough et lui avaient seuls raison.

Fricoulet haussa les paules.

[Illustration]

--Il est fcheux, dit-il, que je n'aie point assist  cette discussion;
car j'aurais pu prtendre avec Russell, directeur de l'Observatoire de
Sidney, que Jupiter, en dpit de ses zones nuageuses et de sa tache
rouge, est une plante analogue  la Terre qui, vue de loin dans
l'espace, doit offrir le mme aspect que Jupiter, avec des zones
claires et vides atmosphriques plus ou moins sombres...

Slna qui, jusqu'alors n'avait rien dit, demanda:

--Comment se fait-il que vous ne puissiez tomber d'accord, aprs vous
tre approchs si prs de la plante? n'avez-vous donc rien vu?

-- vous dire vrai, ma chre Slna, rpondit Gontran, je n'y ai vu que
du feu...

Il ajouta, en s'adressant  Fricoulet:

[Illustration]

--Cependant, je crois que la thorie que tu viens d'exposer doit tre
carte; il est impossible, en effet, que notre plante natale offre, 
celui qui l'examinerait de quelques kilomtres de haut, le spectacle
fantastique auquel nous avons assist.

--Crois-tu, rpliqua Fricoulet, que l'observateur qui aurait plan
au-dessus de l'Amrique centrale, au moment de notre dpart du Cotopaxi,
n'aurait pas vu quelque chose d'approchant?

--Je te l'accorde; mais il est peu probable que Jupiter ait, jusqu'
prsent, donn naissance  des tres assez hardis pour faire ce que nous
avons fait.

--D'abord, dit Slna, Jupiter n'est pas habit.

--Ce n'est pas l'opinion de l'astronome autrichien Litrow, dit
Fricoulet.

--Il croit  l'habitabilit de Jupiter? s'cria la jeune fille.

--Non seulement, il y croyait, mais il avait supput quelles diffrences
profondes devaient exister entre leur vie et la ntre, par suite de la
succession rapide des jours et des nuits. Selon lui, les Joviens
devaient possder une singulire lasticit d'esprit et de corps.
Combien peu de nous, dit-il, seraient satisfaits si les nuits ne
duraient que cinq heures et si nous devions nous veiller aussi
rapidement. Les gourmets, surtout, doivent tre fort embarrasss si,
dans l'espace de cinq heures, ils sont obligs de prendre trois  quatre
repas. Et nos femmes, donc, combien n'auraient-elles pas  se plaindre
de ces nuits si courtes, et des bals plus courts encore! elles qui
demandent, pour les prparatifs de leur toilette, presque le double
d'une nuit de Jupiter! Mais, par contre, les astronomes officiels des
observatoires de ce monde doivent tre enchants--si mme l'atmosphre
jovienne leur permet de travailler;--ils ne doivent jamais tre
fatigus!

--Est-ce que vous croyez  cela? demanda navement Mlle Ossipoff.

--Non, mademoiselle, s'empressa de rpondre en riant le jeune ingnieur;
et Litrow lui-mme, s'il vivait de nos jours, ne l'crirait plus; car
depuis lui, la science astronomique a fait des progrs et l'on sait
aujourd'hui bien des choses que l'on ignorait il y a quelques annes.

--Ce qui n'empche pas M. Victorien Sardou d'avoir dcrit les habitants
de Jupiter! riposta Gontran.

--L'auteur de _Patrie_ a non seulement dpeint l'humanit jovienne, dit
Fricoulet avec un srieux imperturbable, mais en neuf heures, bien que
ne sachant pas dessiner, il a grav,  l'eau-forte, une vue de la
plante avec ses habitants et ses animaux.

[Illustration]

Slna regardait fixement l'ingnieur, doutant qu'il parlt
srieusement.

--Voil ce que c'est que d'tre _mdium_, ajouta-t-il.

Il se fit un silence; puis Gontran s'cria:

--En tout cas, si la plante elle-mme est inhabite, ses satellites
doivent tre peupls!... des globes aussi gros que Mars et Mercure.

--Leur dimension ne serait pas une raison suffisante, rpondit
Fricoulet, et tu devrais faire attention  la diffrence norme de
situation qui existe entre les plantes que tu cites et les quatre
satellites joviens,... songe que ces derniers sont dix fois plus
loigns du Soleil que ne l'est Mercure.

--Je te prends en flagrant dlit de contradiction! riposta M. de
Flammermont; ne m'as-tu pas dit, rcemment, qu'il y a une analogie
indniable entre les distances et les volumes relatifs de Jupiter et de
ses quatre satellites d'une part, et les quatre premires plantes et le
Soleil?... tu m'as bien dit aussi--et je ne l'ai pas rv--que Jupiter
est le vritable Soleil de ses quatre satellites, lesquels reoivent de
lui un supplment de chaleur non  ddaigner, vu le peu de calorique que
leur envoie le Soleil?

[Illustration]

--Assurment, rpondit l'ingnieur, je t'ai dit cela, et, en le disant,
je n'ai fait que t'exposer les thories de la plupart des savants. Il
n'est pas douteux que Jupiter est beaucoup plus utile  ses satellites
que ceux-ci ne peuvent lui tre utiles  lui-mme, en raison du peu de
lumire qu'ils lui envoient. D'ailleurs, les conjonctions suprieures de
ces trois astres s'oprant dans le cne d'ombre que Jupiter projette
derrire lui, sont entirement perdues pour lui; en outre, comme les
lunes tournent dans le plan de l'quateur, les rgions polaires qui
auraient le plus besoin de lumire, ne les voient jamais, et jusqu'au
80e degr parallle Nord et Sud, on ne peut voir ni le lever, ni le
coucher de ces satellites.

Gontran haussa les paules.

--Alors, que voit-on? ricana-t-il,... rien!

Et il ajouta, bougonnant:

--C'tait bien la peine que Galile se donnt tant de mal pour dcouvrir
des mondes qui ne servent  rien.

--Pardon, rpondit en riant Fricoulet, ils servent tout au moins  ceux
qui les habitent.

Slna s'tait leve et avait pris dans un tiroir un carton qu'elle
apporta mystrieusement aux jeunes gens.

--Je vais vous montrer quelque chose d'intressant, dit-elle.

Elle dfit les cordons qui fermaient le carton et en tira une feuille
parchemine qu'elle dplia soigneusement; alors apparut une preuve
photographique jaunie, passe, qu'elle prit du bout des doigts, avec
mille prcautions.

--Qu'est-ce que c'est que a? demanda Gontran.

--a, rpliqua la jeune fille en appuyant  dessein sur cette syllabe
prononce trop ddaigneusement  son avis, par le comte, a fait partie
du petit muse de mon pre. C'est dans ce carton, qu'avant de quitter
notre petite maison de Ptersbourg, j'ai serr toutes les choses
auxquelles il tient plus qu' sa vie peut-tre.

--Mais ceci, plus particulirement, fit M. de Flammermont, qu'est-ce que
a reprsente?

--a a l'air d'une lunette, dit Fricoulet; oh! mais par exemple, d'une
lunette primitive.

La jeune fille sourit.

--Mon pre a achet cette preuve trs cher,  un Anglais qui visitait
en mme temps que lui le muse de Venise et qui,  l'insu des gardiens,
avec un appareil de dimensions microscopiques, photographiait tous les
objets dignes d'attention.

--Et ceci, rpta Gontran, sans prendre la peine de dissimuler sa
surprise, ceci reprsente quelque chose digne d'attention?

--Mon Dieu! rpondit la jeune fille d'un ton d'indiffrence trs
affect,... il parat que c'est la premire lunette dont usa Galile, et
qu'il se fabriqua lui-mme...

M. de Flammermont hocha la tte d'un air entendu.

--En ce cas, murmura-t-il avec un srieux imperturbable, je comprends
que cette preuve ait un intrt considrable aux yeux de votre pre.

--Je ne sais comment l'Anglais qui lui servait de compagnon de voyage
s'y est pris,... mais il parat qu'il avait russi  gratter avec son
canif une petite parcelle de la lunette et qu'il l'avait mise dans le
mdaillon pendu  sa chane de montre.

Les deux jeunes gens ouvraient des yeux normes.

--C'tait un fou, cet Anglais...

--Non, c'tait simplement un astronome qui avait fait le voyage, de
Londres  Venise, dans l'unique but de venir contempler la lunette de
Galile... Mon pre lui a propos des sommes relativement considrables
pour partager avec lui la parcelle de plomb qu'il avait drobe...
L'autre n'a jamais voulu y consentir.

--Une parcelle de plomb! avez-vous dit, s'cria Gontran; c'tait donc
une lunette en plomb?

--Mais oui, dit Fricoulet; c'tait un tube de plomb au bout duquel il
adapta une lentille plano-convexe et une lentille plano-concave;...
c'tait rudimentaire, mais il faut songer que Galile fabriqua cet
instrument sur le simple ou-dire d'une invention faite par un Belge
tendant  rapprocher les objets.

--Mais comment arriva-t-il  ce rsultat?

--Il supposa que ce rapprochement devait rsulter de l'agrandissement
caus par la rfraction de l'image  travers la lentille.

Et Fricoulet ajouta, en examinant d'un oeil attendri l'preuve
photographique qu'il avait prise des mains de Slna.

--Dire que c'est avec cet instrument informe que ce grand savant a fait
la plupart des dcouvertes clestes!

--Parbleu! riposta Gontran quelque peu narquois,... tout tait 
dcouvrir dans le ciel.

Puis se penchant vers l'preuve:

[Illustration]

--Qu'est-ce que c'est que cette date que je vois l, dans un coin,
inscrite  l'encre: 7 janvier 1610.

--C'est la date  laquelle Galile, grce  cette lunette rudimentaire,
aperut, pour la premire fois, les satellites de Jupiter.

--Comment! murmura Gontran, les satellites de Jupiter datent de cette
poque-l?

Voyant Fricoulet sourire, il reprit:

--Je veux dire que je croyais leur dcouverte plus rcente.

--Non pas, le 7 janvier 1610 Galile remarqua,  gauche de Jupiter, deux
petites toiles et une  droite; il crut, tout d'abord, qu'il s'agissait
simplement l d'toiles fixes; mais, le lendemain, les trois toiles
taient passes  droite; le surlendemain, il n'en vit plus que deux, et
toutes les deux  gauche; enfin, le 13, c'est--dire six jours aprs sa
premire observation, il fut donn  Galile d'apercevoir les quatre
satellites.  partir de ce moment, ses tudes marchrent rapidement, et
bientt aprs, les mouvements des satellites joviens taient rgls et
leurs orbites calculs... Hein! qu'en penses-tu?

[Illustration]

M. de Flammermont rpliqua:

--Je pense, tout simplement, que si Galile n'avait point fait ce que tu
dis l,... il ne serait pas Galile.

Fricoulet leva les paules.

--Et s'il n'avait fait que cela, s'cria-t-il.

Puis, frappant de la main le carton dans lequel Slna avait dj
resserr la prcieuse relique.

--Dire que c'est grce  ce bout de plomb que la science astronomique
fit si soudainement et si rapidement un pas de gant;... car, dans cette
mme anne, Galile, aprs avoir dcouvert les satellites de Jupiter,
dcouvrit galement les anneaux de Saturne.

Slna se prit  sourire.

--Je crois, dit-elle doucement, que vous faites erreur, monsieur
Fricoulet.

L'ingnieur regarda la jeune fille avec surprise.

--Comment, rpta-t-il, ce n'est pas pendant l't de cette mme anne
de 1610 que Galile...

D'un geste de la main, Mlle Ossipoff l'arrta:

--Excusez-moi, fit-elle, si je me permets de vous interrompre, mais
c'est dans l'intrt de mon bonheur que je vous parle.

--Mon Dieu! mademoiselle, rpliqua Fricoulet de plus en plus bahi, je
vous serais trs reconnaissant de vouloir bien me dire quelle relation
il peut bien y avoir entre Saturne et votre bonheur.

--C'est bien simple, mon bonheur est tout entier suspendu aux lvres de
M. de Flammermont; que mon pre ait seulement des soupons sur les
connaissances scientifiques de mon fianc, et voil tout mon rve
dtruit;... il importe donc que ce cher Gontran n'entende rien qui
puisse l'induire en erreur et, prcisment, il me semble que vous vous
trompez lorsque vous attribuez  Galile la dcouverte des anneaux de
Saturne...

Fricoulet fit un bond sur lui-mme.

--Comment! s'exclama-t-il.

--Vous comprenez, reprenait Slna souriant toujours avec son mme
calme, que j'ai maintes fois entendu mon pre parler de Saturne.  son
retour d'Italie, il a mme fait une confrence sur Galile et ses
dcouvertes... cette confrence, c'est moi qui en ai mis les notes au
net... il a mme fallu que je serve d'auditoire  mon pre avant qu'il
se dcide  parler en public... car il est aussi timide que savant...

--Mademoiselle, rpondit respectueusement Fricoulet, tout ceci est fort
bien, mais...

--Vous ne vous rappelez donc plus ceci?

[Illustration]

Et Mlle Ossipoff, prenant sur la table un carr de papier, y
inscrivit rapidement la ligne suivante.

_Smaismrmilmepoetaleumibunenugttaoiras_.

Et elle tendit le papier  l'ingnieur qui s'cria:

--Vous avez raison... ou, du moins, c'est moi qui me suis mal expliqu;
j'ai voulu dire simplement que Galile avait, le premier, dcouvert que
Saturne n'tait point une plante ordinaire et isole, comme on l'avait
cru jusqu'alors.

--En ce cas, nous sommes d'accord, murmura la jeune fille.

Cependant Gontran avait jet les yeux, lui aussi, sur le papier.

--Qu'est-ce que c'est que ce galimatias? demanda-t-il, on dirait un
logogriphe.

--C'en est un aussi... Galile tait de nature cachotire et lorsqu'il
n'avait pas l'explication bien nette d'un phnomne scientifique, il en
prenait note de faon  ce que personne ne pt se servir de ses premiers
travaux pour marcher sur ses brises.

--Tout cela ne me dit pas ce que signifie ce chaos de lettres, fit M. de
Flammermont.

--Dans la pense de leur auteur, il signifiait que la plante lui tait
apparue ayant, de chaque ct, un appendice lumineux; c'est pourquoi il
la dsignait sous la dnomination de tricorbs... Aprs avoir, pendant
fort longtemps, cherch  dcouvrir le secret cach sous cette nigme,
Kepler crut avoir trouv et assembla les lettres brouilles de la
manire suivante: _Salve umbistineum geminatum Martia Proles!_ Ce qui
veut dire: Saluez les Gmeaux qui sont la progniture de Mars... et il
annona urbi et orbi que Galile venait de dcouvrir  Mars deux
satellites.

[Illustration]

Aussitt l'astronome de Florence dmentit cette fausse nouvelle en
donnant  ce chaos alphabtique sa forme vritable: _altissimum planetam
tergeminum observavi_. Traduction: j'ai observ que la plante la plus
leve est trijumelle.

--Ce qui est faux, dclara Gontran; je m'tonne qu'un grand savant comme
Galile...

--Mon cher, rpondit l'ingnieur, il ne faut pas accuser les hommes sans
bien connatre les faits. Or, tu ne sais sans doute pas que, par suite
des mouvements de Saturne et de la Terre, les anneaux se prsentent 
nous par la tranche, tous les 15 ans et deviennent invisibles. C'est ce
qui arriva en l'anne 1612, o Galile vit soudainement disparatre ses
deux toiles... il en chercha vainement l'explication, et, dcourag,
cessa de s'occuper de ce problme.

--Il n'avait qu' supposer, dit plaisamment Gontran, que Saturne, fidle
aux traditions mythologiques, avait dvor ses enfants.

Et il ajouta:

--Tu m'induisais donc en erreur, tout  l'heure, en prtendant que
Galile tait l'inventeur des anneaux de Saturne.

[Illustration]

--Je l'ai reconnu, rpondit schement l'ingnieur; tu ne contestes pas,
je suppose, l'_errare humanum est_?

--Bref,... quel est le vritable inventeur?

--C'est Huygens qui, en 1659, publia la vrit sur les mystres de
Saturne; mais, trouvant sans doute que Galile avait t trop clair dans
son mode de publication, il adopta celui-ci.

Et Fricoulet traa, sur le mme papier o se trouvait dj l'anagramme
de Galile, les bizarres assemblages de lettres qui suivent:

_aaaaaaa, ccccc, d, eeeee, g, h, iiiiiiii, llll, mm, nnnnnnnnn; oooo,
pp, q, rr, s, ttttt, uuuuu_.

Les yeux de Gontran s'agrandirent, pouvants:

[Illustration]

--Et cela veut dire? balbutia-t-il.

--_Annulo cingitur, tenui, plano, nusquam cohoerente, ad eclipticam
inclinato_,... tu saisis?

M. de Flammermont ricana:

--Je n'ai pas encore tellement perdu le souvenir de Molire que je ne
puisse comprendre son latin! ton galimatias signifie simplement: il est
entour d'un anneau lger, n'adhrant  l'astre en aucun point et
inclin sur l'cliptique.

--Mon cher Gontran, dit alors Slna, voulez-vous me permettre de vous
donner un conseil?

--Parlez fit le jeune homme avec empressement.

--Vous devriez vous mettre un peu au courant de la question, de faon 
pouvoir soutenir victorieusement, avec mon pre, la conversation qui,
d'un moment  l'autre, ne peut tarder  tomber sur Saturne.

M. de Flammermont regarda sa fiance d'un air piteux.

--Vous croyez, balbutia-t-il, que c'est bien utile?

--C'est plus qu'utile, c'est indispensable.

Le jeune comte ne put retenir un formidable billement.

Fricoulet se mit  rire et s'adressant  Mlle Ossipoff.

--Vous le rendrez fou, ce pauvre Gontran, dit-il, avec toutes ces
plantes et tous ces satellites.

--Sans compter, riposta le fianc de Slna, que mon _vade mecum_--les
_Continents clestes_--s'tend longuement sur ce sujet et que, d'un
moment  l'autre, votre pre peut arriver, me _pousser une colle_, et
alors...

Il eut un geste qui signifiait qu'alors c'tait le rve de bonheur
dtruit.

La jeune fille demeura un moment pensive; puis un sourire effleura ses
lvres, et elle dit:

--Attendez un moment.

Lgre comme un oiseau, elle sortit de la machinerie, gravit les degrs
qui conduisaient aux cabines suprieures et revint, au bout de cinq
minutes, tenant  la main un mince rouleau de papier qu'elle tendit  M.
de Flammermont, avec ces mots:

--Voici votre affaire.

--Qu'est-ce que cela? demanda le jeune homme en dtachant une faveur
bleue, fane, fripe, qui servait d'attache aux papiers.  peine y
et-il jet les yeux qu'il s'cria:

--Votre criture.

Et aussitt, lisant les lignes crites en tte des premiers feuillets.

   CONFRENCE FAITE PAR M. MICKHAIL OSSIPOFF

         SUR LE SYSTME DE SATURNE

        _le 15 fvrier 1878_.

--Oui, dit Slna, c'est la fameuse confrence dont je vous parlais tout
 l'heure, et que mon pre a faite  son retour d'Italie: leurs Altesses
Impriales, les grands-ducs, y assistaient. C'est mme  cette occasion
que mon pre a t dcor de l'ordre de l'Aigle rouge.

[Illustration]

Et elle ajouta:

--Vous trouverez l-dedans tout ce qu'il est indispensable de savoir:
car mon pre ne m'y a fait crire que les points principaux qui devaient
lui servir de points de repre dans ses dveloppements scientifiques et
philosophiques;... en moins de vingt minutes, vous pouvez avoir lu et
relu ces quelques feuillets suffisamment pour vous en assimiler le
contenu.

Docilement, M. de Flammermont tait all s'asseoir dans un coin de la
machinerie; puis il ouvrit le registre et commena sa lecture.

Ossipoff dbutait par un rsum historique; il tablissait que, des cinq
plantes connues des anciens, Saturne tait celle qui avait d tre
dcouverte une des dernires  cause de son clat infrieur  celui de
Vnus, de Jupiter et de Mars. Mercure venait aprs; il passait ensuite
en revue le rle jou par cet astre chez les diffrents peuples de
l'antiquit suivant leur religion, il rptait l'opinion de l'astronome
Purtos, d'aprs lequel l'anneau de Saturne tait connu des anciens,
parce qu'on aurait retrouv dans les ruines de Ninive le dieu assyrien
Nisroch (Saturne) envelopp d'un anneau.

[Illustration]

[Illustration]

Gontran passa rapidement l-dessus pour arriver  ce qui avait pour lui
un intrt immdiat.

Saturne, disaient les notes du savant russe, constitue, avec ses
anneaux multiples et ses huit lunes tournant autour de lui en des
priodes diverses, un vritable univers.

Cette plante se meut autour du Soleil, suivant un orbite de 720
millions de lieues de diamtre et de 2 milliards 215 millions de tour,
c'est--dire presque dix fois plus longue que l'orbite terrestre. Pour
parcourir cette distance immense, Saturne, qui ne franchit que 9,500
mettes  la seconde, met 29 annes terrestres et 67 jours; quant 
l'orbite parcourue, elle est d'une excentricit telle qu' son
prihlie, Saturne est plus rapproch du Soleil de quarante millions de
lieues qu' son aphlie.

De l'observatoire de Poulkowa, poursuivait Ossipoff, j'ai mesur l'arc
sous-tendu par Saturne et cet arc, suivant les distances de la plante,
varie de quinze  vingt secondes, ce qui me permet d'attribuer  Saturne
un diamtre dix fois plus long que celui de la Terre, soit 30,000
lieues. Saturne est donc d'un volume  peu prs gal  celui de Jupiter:
sa circonfrence,  l'quateur, est de 100,000 lieues, ce qui constitue
une surface quatre-vingt-dix fois plus considrable et un volume sept
cent vingt fois plus grand que la surface et le volume terrestres.

Mais, tandis que le diamtre quatorial est de 30,500 lieues, l'axe
vertical n'en mesure que 27,450, si bien que la plante est encore plus
aplatie aux ples que Jupiter; et l'on peut tablir, en ce qui concerne
l'aplatissement polaire, la proportion suivante:

Terre: 1/289.--Jupiter: 1/15.--Saturne: 1/10.

De tout ce qui prcde, il rsulte que les conditions physiques,  la
surface de Saturne, sont totalement diffrentes de ce qu'elles sont sur
la Terre; elles se rapprochent plutt de celles de Jupiter. Ainsi, non
seulement la pesanteur y est plus faible que sur notre plante, mais
encore cette pesanteur varie du ple  l'quateur par suite de la force
centrifuge dveloppe par le mouvement rapide de rotation, dans de
telles proportions que, si la plante tournait seulement deux fois plus
vite, les objets ne pseraient plus rien dans les rgions quatoriales.

Gontran suspendit sa lecture et s'adressant  Fricoulet, lui dit:

--Voil une chose que je ne comprends pas.

Et il lui rpta le paragraphe prcdent.

--Tu as d voir, rpondit-il, qu'il y a une grande diffrence entre le
diamtre quatorial et le diamtre polaire?

--Oui, quelque chose comme 3,000 lieues.

--Eh bien! c'est ce qui produit cette diffrence dans la pesanteur;
ajoute  cela l'attraction contraire de l'anneau qui contribue encore 
diminuer la pesanteur; d'ailleurs, si tu veux en avoir une preuve...

Il prit Gontran par le bras, l'amena devant le tlescope braqu sur le
disque saturnien et lui dit:

--Aperois-tu des bandes nuageuses analogues  celles de Jupiter qui
coupent le disque, paralllement  l'quateur.

--Oui, rpondit le comte aprs quelques secondes d'observation.

--Maintenant, aperois-tu, le long de l'quateur mme, une bande un peu
plus forte et un peu plus fonce?

Sur un grognement affirmatif de M. de Flammermont, l'ingnieur ajouta:

--Ceci est une preuve de l'attraction considrable exerce par l'anneau
sur la plante, car on suppose fortement cette bande de n'tre pas autre
chose qu'un bourrelet, un gonflement nuageux norme,... il doit exister,
sur ce monde trange, des mares atmosphriques et maritimes
prodigieuses.

[Illustration]

--Mais, objecta M. de Flammermont, je viens de voir que la rotation de
Saturne tait extrmement rapide; comment le sait-on?

--Ossipoff n'en parle-t-il donc pas?

--Il a mis simplement, soulign au crayon rouge: dure de rotation 10
heures 16 minutes... et c'est tout.

--On a opr pour Saturne comme pour d'autres plantes, en suivant, d'un
bord  l'autre du diamtre, une tache de l'atmosphre. Cette dure de 10
heures 16 minutes a t tablie en 1793 par Herschell et confirme plus
rcemment, en 1877, par l'astronome Hall, de Washington.

--Mais, fit observer M. de Flammermont, s'il existe des Saturniens, ils
doivent avoir un nombre considrable de saints et de saintes.

--Pourquoi?

--Dame! avec un calendrier comme le leur: 25,215 jours par an.

--C'est juste, dit en souriant Fricoulet.

Slna demanda:

--Eh bien! avancez-vous?

--Cela ne va pas vite, rpondit Gontran; si ce que je lis n'tait pas
crit de votre charmante criture, je crois bien que je m'endormirais.

--O en tes-vous? fit la jeune fille.

--Aux saisons.

Il allait reprendre sa lecture; l'ingnieur lui dit:

--Tu peux passer les feuillets qui traitent de cela, si tu veux te
rappeler ceci: axe de rotation inclin sur le plan de l'orbite de 64
18' ce qui donne  l'obliquit de Saturne sur l'cliptique 25 42', 
peu prs la mme chose que pour la Terre: saisons saturniennes et
saisons terrestres se ressemblent donc quant  la division des zones;
pour ce qui est de la dure, c'est une autre paire de manches. Sur
Saturne, le printemps, l't, l'automne et l'hiver durent chacun sept
ans: chaque ple et chaque ct de l'anneau restent, durant quatorze ans
et huit mois, sans soleil!

--Eh bien! s'cria M. de Flammermont, voil des latitudes qui ne me
plairaient gure  habiter.

--Parce que?...

--Parce qu'il me faut la chaleur  moi... et que...

L'ingnieur se mit  sourire..

[Illustration]

--Ce n'est pas le Soleil qu'aperoivent les habitants de l'quateur
saturnien, rpondit-il, qui doit leur brler la peau... tant
quatre-vingt-dix fois moins tendu en surface, il envoie forcment 
Saturne quatre-vingt-dix fois moins de chaleur.

--Alors,... on doit grelotter...

--Non, car il faut supposer que la plante dont l'norme volume a
retard le refroidissement, tire d'elle-mme la chaleur qui lui est
ncessaire...

--a, ricana M. de Flammermont, c'est une supposition due  ton
imagination fertile.

--Non pas, c'est une dduction logique des faits scientifiques reconnus.

--Et ces faits scientifiques sont?...

--L'existence indubitablement constate de la vapeur d'eau dans
l'atmosphre saturnienne.

--Eh bien! en quoi cela prouve-t-il qu'il fasse l-bas une temprature
supportable?

--Crois-tu donc que, si le monde de Saturne ne recevait que la chaleur
solaire, l'eau pourrait y subsister autrement qu' l'tat solide de la
glace? partant, plus de vapeur d'eau, plus de nuages, consquemment plus
de ces variations mtorologiques remarques dans Saturne et semblables
 celles observes sur Jupiter, quoique moins intenses.

--Et dans l'anneau, demande Slna, existe-t-il aussi de la vapeur
d'eau?

--Jusqu' prsent, la spectroscopie n'en a relev aucune trace, ce qui
fait supposer que les anneaux n'ont point d'atmosphre, ou du moins une
si faible qu'elle n'impressionne pas les instruments terrestres.

--Ce qui n'empchera pas Ossipoff, bougonna le jeune comte, de nous
proposer--et au besoin--de nous imposer une promenade dans les anneaux,
si la fantaisie lui en prend.

Et il retourna dans son coin, reprendre sa lecture interrompue.

[Illustration]




CHAPITRE IX

EN ROUTE POUR SATURNE


[Illustration]

Dix-huit millions de lieues restaient  franchir avant d'arriver 
Saturne dont le disque,  prsent, ne mesurait pas moins de quatre
degrs, et allait grossissant, d'heure en heure, dtachant sa face d'un
bleu ple sur l'obscurit veloute de la vote cleste.

C'tait encore une dizaine de jours de navigation, et Gontran s'amusait,
comme un enfant,  effacer d'une sorte d'horaire qu'il s'tait fabriqu,
chaque centaine de mille lieues parcourues, qui le rapprochaient
d'autant du moment o il lui serait possible de sortir de sa cage en
lithium et de s'tirer un peu les membres.

--Il me semble que je me racornis! disait-il en plaisantant 
Fricoulet,... j'ai mme une crainte srieuse, c'est de ne plus savoir me
servir de mes membres--songe donc, cinq mois de captivit!... il n'en
faut pas davantage pour perdre l'usage des bras et des jambes.

--Tu plaisantes, n'est-ce pas? rpondit l'ingnieur.

--Non pas; je parle srieusement. Est-ce que tu ne penses pas, toi
aussi...

--Je pense que l'histoire est l pour nous prouver que des individus,
aprs avoir pourri durant, non des mois, mais des annes  la Bastille,
au Chtelet ou en tout autre lieu de dlices de mme nature, en sont
sortis aussi ingambes que lorsqu'ils y taient entrs.

[Illustration]

M. de Flammermont se frappa la poitrine.

--Et mes poumons, dit-il, penses-tu que cela leur fera du mal de
respirer un peu d'air naturel? depuis si longtemps qu'ils se nourrissent
d'air frelat.

Fricoulet frona comiquement les sourcils.

--Eh! dis donc, rpliqua-t-il,... tu me la bailles belle avec ton air
frelat! tu oublies que je suis le fabricant de cet air-l!... ensuite,
depuis cinq mois que tu l'absorbes, tu me parais te porter  merveille.

Le jeune comte hocha la tte.

--Oui, murmura-t-il, le coffre est bon... mais c'est ceci qui est
malade.

Et son doigt se posait sur le ct gauche de la poitrine.

--Le coeur! ricana l'ingnieur.

Gontran poussa un soupir formidable.

--C'est long,... diablement long ces fianailles.

--Mon cher, rpondit gravement l'ingnieur, il est des nations chez
lesquelles les fianailles durent des annes...

--Mais c'est que voil prcisment des annes que Slna et moi sommes
fiancs... et moi je n'appartiens pas aux nations dont tu parles,... si
bien que j'endure le supplice de Tantale.

[Illustration]

Il prit la main de l'ingnieur, et, la serrant avec nergie:

--Voyons, dit-il avec un accent navrant, mets-toi  ma place; crois-tu
que ce soit gai de vivre cte  cte avec une jeune fille aussi adorable
que Mlle Ossipoff, dont la main vous est promise, qui doit tre un
jour votre femme, et de n'avoir pas mme le droit de la baiser au
front!...

[Illustration: Le globe des Saturniens est trs vieux, puisque sa
cration se perd dans la nuit des temps.]

Et s'animant soudain:

--Ah! non, fit-il d'une voix courrouce, j'en ai assez, moi, de cette
existence-l... il faut que a cesse ou, sinon...

Fricoulet haussa philosophiquement les paules.

--Mon cher, rpondit-il, ce n'est pas  moi qu'il faut dire cela,...
c'est  M. Ossipoff.

--Eh! je le sais bien... Mais, voyons, toi qui connais tant de choses,
ne peux-tu trouver un moyen d'abrger ce voyage,... de me faire
entrevoir,  plus brve chance, cette conclusion  laquelle j'aspire
si ardemment?

--Mon cher, rpliqua l'ingnieur, je ne suis pas sorcier et ne puis
faire que ce que me permettent les faibles connaissances scientifiques
que j'ai acquises. Or, nous sommes dans une impasse; ou bien nous
arrter sur Saturne pour nous ravitailler, c'est--dire voir l'usage que
l'on peut tirer des forces physiques existant  la surface de ce monde;
ou bien, passer outre et continuer le voyage. Dans le premier cas, nous
perdons du temps, mais nous avons de fortes probabilits pour trouver
l-bas des moyens de satisfaire nos poumons et notre estomac. Dans le
second cas, nous abrgeons la dure du voyage, c'est vrai, mais alors,
c'est la mort, la mort certaine, la mort par l'asphyxie qui nous attend.

[Illustration]

Et alors l'ingnieur mit Gontran au courant de la situation: Pour ce qui
concernait les vivres, il restait une provision d'azote liqufi et de
liquides martiens suffisante pour nourrir et abreuver les cinq voyageurs
pendant cinq mois encore.

Les matires pour la fabrication de l'air respirable taient en assez
grande quantit pour permettre de n'envisager les probabilits
d'asphyxie qu'aprs une priode de temps semblable.

Mais ce dont on pouvait manquer, d'un jour  l'autre, c'tait
d'lectricit.

Les accumulateurs ne cessaient de fonctionner; depuis quelque temps, on
leur demandait non seulement la force ncessaire pour actionner le
propulseur, mais encore de la lumire et de la chaleur, cette dernire,
indispensable pour compenser l'abaissement de la temprature:  la
distance  laquelle ils se trouvaient du Soleil, les rayons qu'ils en
recevaient ne leur apportaient plus qu'une lueur douce, assez semblable
 un clair de lune affaibli; quand au calorique, il n'existait pour
ainsi dire pas.

[Illustration]

Si bien que les accumulateurs, surmens, ne contenaient plus que pour
quinze jours de fluide, en admettant que des circonstances imprvues
n'obligeassent pas les voyageurs  leur demander un nouvel effort.

--Tu le vois, mon cher, dit Fricoulet aprs avoir termin cet expos, la
situation est fort nette: ou nous arrter pour nous ravitailler, et Dieu
sait quand nous serons de retour, ou continuer  aller de l'avant, et
alors chaque lieue nous rapproche de la famine et de l'asphyxie.

--Oh! c'est  se casser la tte, grommela Gontran.

Et il ajouta:

--En ce qui me concerne, je prfrerais continuer le voyage sans arrt.

--Sans arrt! rpta derrire les deux jeunes gens une voix courrouce.

Ils se retournrent: Ossipoff tait l, immobile, les bras croiss, les
couvant d'un regard plein d'indignation.

--Ainsi, dit-il, nous nous serons propos un but grandiose: parcourir
l'immensit cleste! Ce but, nous l'avons atteint en partie, et nous
nous arrterions en si beau chemin!... Ah a! monsieur de Flammermont,
tes-vous bien certain d'avoir toute votre raison? Comment! vous
renonceriez de gaiet de coeur  toutes les merveilles que nous promet la
visite de ce monde trange que l'on appelle Saturne?... Mais songez donc
que tout ce que vous avez vu jusqu' prsent n'est rien en comparaison
de ce que nous promet l'avenir.

--De gaiet de coeur! repartit Gontran, non, monsieur Ossipoff. Vous vous
trompez, si vous croyez que j'abandonne ainsi les rves merveilleux qui
m'avaient hant... Cependant, il est un autre rve, bien antrieur 
tous ceux-l, dont la ralisation est le but de ma vie...

Ossipoff, devinant que le jeune homme allait lui parler de son mariage,
lui coupa la parole.

--D'ailleurs, M. Fricoulet a d vous dmontrer qu'un arrt sur Saturne
tait indispensable pour nous permettre de continuer notre voyage.

Gontran, irrit de n'avoir pu achever sa phrase, haussa lgrement les
paules.

--Srieusement! monsieur Ossipoff, s'cria-t-il, comptez-vous trouver,
sur Saturne, tout ce dont vous aurez besoin?

--En douteriez-vous? demanda le vieillard qui tressaillit.

--Oui, j'en doute,... et il me semble imprudent de spculer sur des
probabilits aussi hasardeuses que celles-l.

Le vieux savant poussa un petit ricanement railleur.

--En vrit!... eh bien! moi, vous m'entendez bien, je vous affirme que
l'univers de Saturne est habit et habit par une race probablement
beaucoup mieux conforme et beaucoup plus intelligente que la ntre.
C'est dans cette sphre suprieure que doit exister le vrai bonheur.

--Ce n'est pas une raison pour qu'il y existe les lments,... qui nous
sont indispensables. Ce n'est pas au vrai bonheur que nous aspirons,...
c'est  de l'lectricit et  de l'air respirable.

Ces paroles parurent suffoquer Ossipoff qui, dans un geste de
stupfaction indigne, jeta ses bras au plafond.

Puis il se pencha vers Fricoulet et lui murmura  l'oreille:

[Illustration]

--Le pauvre garon n'a pas sa raison.

--Pourquoi cela? rpondit  haute voix l'ingnieur; je trouve, au
contraire, qu'il raisonne fort juste; et, quant  moi, je ne cache pas
que je serais curieux de savoir si, en effet, ces messieurs les
Saturniens rpondent au portrait que vous nous en faites, s'ils sont, en
ralit, autant suprieurs aux Martiens que les Martiens sont suprieurs
 la majeure partie de l'humanit terrestre.

-- en croire M. Ossipoff, ricana irrvrencieusement M. de Flammermont,
ce serait, dans l'Univers cleste, comme chez Nicolet: toujours de plus
fort en plus fort!

--Vous me direz, continua l'ingnieur, que le globe des Saturniens est
trs vieux; c'est trs vrai, puisque l'poque de sa cration se perd
dans la nuit des temps, poque  laquelle notre plante, pas plus que
Jupiter ni Mars n'existaient encore... Reste  savoir comment nous
parviendrons  nous entendre avec ces philosophes extra-humains.

Ossipoff secoua la tte d'un air confiant.

--Ce qui nous est arriv sur la Lune, Vnus et Mars devrait vous donner
espoir pour la manire dont nous nous tirerons d'affaire en ces
circonstances nouvelles, rpondit-il.

Gontran haussa les sourcils d'un air effar.

--Mais rflchissez-vous, rpliqua-t-il, au temps qu'il nous a fallu
pour surprendre la clef du langage des Slnites, des Vnusiens et des
habitants de Mars, et avez-vous l'intention de prolonger votre sjour
indfiniment?

[Illustration]

--Non pas... Le chemin que nous avons parcouru depuis le Soleil n'est
rien en comparaison de celui qui nous reste  parcourir pour accomplir,
en son entier, notre voyage interplantaire!... Songez qu'il nous faut
visiter, aprs Saturne, les trois derniers mondes de notre systme
solaire: Uranus, Neptune et la plante transneptunienne de Babinet. Il
faut donc nous hter...

--Si nous ne voulons pas mourir en route, acheva Fricoulet avec un rire
ironique.

Et comme le vieillard s'tait brusquement tourn vers lui avec un regard
interrogateur:

--Avez-vous rflchi  ceci, mon cher monsieur Ossipoff? demanda
tranquillement l'ingnieur: En donnant  notre appareil toute la vitesse
dont il est capable, et en utilisant le courant cosmique qui nous sert
de point d'appui, nous pouvons obtenir une rapidit de 81,000 mtres par
seconde, soit 72,000 lieues  l'heure ou, en nombre rond, 1,800,000
lieues par jour. Or, je ne vous apprendrai rien de nouveau en vous
disant que, si Saturne gravite  une distance moyenne de 355 millions de
lieues du Soleil, Uranus se trouve  700 millions de lieues, Neptune 
un milliard cent millions et la plante transneptunienne  un milliard
850 millions de lieues du centre du systme plantaire...

--Aprs? aprs? bougonna le vieillard,... vous n'avez pas, que je pense,
l'intention de nous faire un cours d'astronomie,  M. de Flammermont et
 moi?

[Illustration]

-- Dieu ne plaise! riposta Fricoulet avec un imperturbable srieux;
seulement, vous autres savants, qui vivez continuellement dans les
nuages, vous vous emballez sur la thorie, sans vous proccuper le moins
du monde de la pratique. Voil pourquoi je me permets, moi, humble
mcanicien-constructeur, qui ne connais rien aux toiles, mais auquel
ces questions terre  terre de la pratique sont familires, d'attirer
votre attention sur certains dtails.

M. Ossipoff donnait des marques non quivoques d'impatience.

--Au fait, dit-il.

--Si donc, poursuivit l'ingnieur, nous avons mis 166 jours ou cinq mois
et demi pour venir de Mars  Saturne, il est facile de calculer et de se
rendre compte que, pour atteindre Uranus--et en raison de la situation
astronomique de cette plante,--il nous faudra 300 jours, c'est--dire
dix mois entiers; reste Neptune  laquelle nous arriverons en 218 jours
ou sept autres mois. Quant  la plante transneptunienne, je n'en parle
pas, et pour cause; sa situation tant absolument inconnue.

Gontran paraissait positivement atterr.

--Pour me rsumer, continua Fricoulet, et pour rcapituler tout ce
voyage, nous avons mis vingt mois pour visiter les plantes infrieures
et atteindre Mars; voici cinq mois que nous sommes enferms dans ce
vhicule pour atteindre la zone saturnienne; cela fait un peu plus de
deux ans que nous avons quitt la Terre... Eh bien! franchement,
monsieur Ossipoff, croyez-vous qu'il soit possible de demeurer dix-huit
mois encore clotrs dans ces cloisons de mtal, surtout si vous voulez
bien rflchir  ceci: c'est que, dans dix-huit mois, nous serons  plus
d'un milliard de lieues de la Terre et qu'il nous faudra encore nous
rsigner  une existence semblable pendant 611 jours, soit un an et huit
mois, pour regagner notre plante natale.

--Cela fera un total de cinq annes et plus! gmit Gontran.

Ossipoff haussa les paules, et, jetant sur son futur gendre un regard
de piti:

--En vrit! dit-il, est-ce bien vous que je vois en un semblable tat
d'abattement, vous, mon collaborateur de la premire heure, vous qui
devez partager avec moi la gloire de ce voyage merveilleux... Cinq ans!

Il se croisa les bras, et, d'une voix vibrante:

--Qu'est-ce que cela, en comparaison de ce que nous avons dj vu, de
tout ce que nous verrons encore!... Combien de savants envieraient notre
situation et passeraient sur les lgers inconvnients qu'elle comporte,
pour avoir l'ineffable joie de soulever, ainsi que nous le faisons, le
voile mystrieux qui drobe  la vue et  la comprhension terrestres,
les secrets impntrables des mondes et des humanits clestes...

Le vieillard s'animait au fur et  mesure qu'il parlait:

--Vous citerai-je un exemple? Voyez Sharp qui a t jusqu'au vol,
jusqu' la trahison, jusqu'au crime pour pouvoir entreprendre et
poursuivre ce voyage! et vous tes l  vous dsoler, vous qui avez la
chance d'excuter, le premier et le seul d'entre les humains, ce voyage
prodigieux, de plante en plante.

[Illustration]

--Eh! riposta M. de Flammermont, si j'avais rencontr seulement sur
l'une de ces plantes un officier de l'tat civil, ou mme un consul de
ma nationalit, qui pt m'unir  votre fille vous me verriez rire au
contraire, et je serais le premier  souhaiter que cette excursion
s'ternist... Un voyage de noces ne dure jamais assez longtemps,...
mais pour un voyage de fianailles... c'est trop, monsieur Ossipoff, je
vous le dis,... c'est trop... Et puis, avez-vous rflchi qu' notre
retour sur la Terre, mademoiselle Ossipoff, que j'esprais pouser jeune
fille, aura coiff sainte Catherine... Eh bien! voyons, je vous le
demande, est-ce drle?

Le vieillard avait baiss la tte, comme cras sous la logique de ces
paroles.

--Mon Dieu! dit Fricoulet, il faut convenir que mon ami Gontran n'a pas
tout  fait tort. S'il ne s'agissait que de moi,--bien que, comme vous
le rptez souvent, je ne sois pas un savant, un initi aux beauts
astronomiques,--je ne me plaindrais pas...

[Illustration]

De ma nature, je suis curieux, et il me semble que le plaisir de rendre
visite  tous ces mondes et de constater _de visu_ toutes les btises
que savants et philosophes ont crit  leur sujet, que ce plaisir-l
n'est point trop pay par quelques mois de rclusion. D'ailleurs, moi,
je suis seul, je n'ai ni parents qui me pleurent, ni fiance qui
soupire, ni carrire qui me rclame, et je ne sens aucune hte de
retourner sur cette misrable plante o j'ai vu le jour, o j'ai vcu
vingt annes durant, et o la premire carte de visite que je recevrai,
 mon retour, sera celle de mon propritaire, transforme en papier
timbr, me rclamant quinze termes chus et impays.

-- la bonne heure, murmura Ossipoff, voil qui est parl.

[Illustration]

--Malheureusement, poursuivit l'ingnieur, je ne suis pas seul, ou
plutt, nous ne sommes pas seuls, mon cher monsieur Ossipoff, et nous
n'avons pas le droit d'enchaner  notre existence celles de nos
compagnons de voyage. Gontran et Farenheit ont leurs raisons--raisons
qui sont, en somme, assez plausibles pour vouloir, au plus tt, rentrer
dans leurs foyers;--et en ce qui me concerne, je vous le dclare trs
net, ma conscience ne serait pas tranquille si, tant chef de
l'expdition, j'avais rduit, par mon enttement, un de mes compagnons 
la folie, et l'autre au dsespoir!

Fricoulet avait prononc ces derniers mots d'une voix ferme; M. de
Flammermont lui prit la main et, la secouant avec nergie:

-- la bonne heure! dit-il  son tour, voil qui est parl!

Ossipoff s'cria, en frappant du pied avec impatience:

--Et puis,  quoi aboutit ce beau langage? Quelle conclusion donnez-vous
 ce beau raisonnement? Proposez-vous de reconduire M. de Flammermont et
l'Amricain sur la Terre avant que nous ayons termin notre voyage?

Il marchait  longues enjambes,  travers la machinerie, en proie  une
perplexit profonde; on sentait qu'un violent combat se livrait en lui.

[Illustration]

Tout  coup il s'arrta net, et jetant sur Gontran un regard courrouc:

--Monsieur de Flammermont, dit-il, je ne vous cacherai pas combien je
suis navr de votre attitude et de votre langage; votre seule excuse, 
mes yeux, est la passion  laquelle vous obissez.

Et il ajouta d'une voix sourde:

--Fatale passion!

Gontran haussa prodigieusement les sourcils.

--Eh! quoi, monsieur Ossipoff, est-ce vous qui me reprochez l'affection
que je porte  votre fille?

-- Dieu ne plaise! riposta vivement le vieillard; mais, en moi,
voyez-vous, il y a deux tres bien distincts: le pre qui s'applaudit du
choix qu'il a fait d'un gendre tel que vous, et le savant qui dplore de
s'tre adjoint un collaborateur dont le feu sacr va s'teignant de jour
en jour, un collaborateur qui se transforme en obstacle,... un
collaborateur...

D'un geste nergique de la main, M. de Flammermont l'interrompit:

--Un collaborateur, reprit-il d'un air pein, dont vous me paraissez par
trop oublier les services...  la fin du compte, si vous tes ici, c'est
grce  moi, mon cher monsieur--sans moi, sans mon imagination si
prodigieusement fconde, jamais vous n'auriez trouv le moyen de
remplacer le systme de locomotion que vous avait drob ce gredin de
Sharp, pour vous rendre de la Terre  la Lune. Et pour gagner Vnus, qui
donc a pu amliorer le systme de locomotion slnite? moi. C'est encore
grce  moi que nous avons pu nous lancer de Vnus dans la direction de
Mercure et, toujours grce  moi, que nous avons voyag sur la plante
mercurienne.--Dois-je vous rappeler que, sans moi, qui, le premier ai
song  utiliser notre sphre de slnium, vous seriez encore sur la
comte de Tuttle? enfin que si prsentement vous naviguez dans ce fleuve
cosmique qui vous a port dans l'atmosphre de Jupiter et vous porte
vers Saturne, c'est parce que j'ai trouv, dans ma cervelle, le moyen de
locomotion dont nous usons depuis plus de cinq mois?...

[Illustration]

Et aprs avoir prononc tout cela d'une seule traite, Gontran,  bout de
souffle, eut cependant la force d'ajouter:

--Dcidment, vous n'tes qu'un ingrat.

Sous cette accusation, qu'au fond il savait mrite, le vieillard bondit
comme s'il eut t soudainement cingl par la lanire d'un fouet.

--Eh bien! vous vous trompez, rpliqua-t-il; non, je ne suis pas un
ingrat, et la preuve, c'est qu'en considration de tous les services que
vous venez d'numrer, je me rsigne  ne point aborder sur Saturne ni
sur aucun de ses satellites, je me contenterai de les tudier au
passage, et, aprs avoir vu Neptune, je prends l'engagement solennel de
virer de bord et de revenir  toute vitesse.

Attendri par ce sacrifice dont il sentait toute l'tendue, M. de
Flammermont se prcipita vers les mains du vieillard.

--Vous tes bon! murmura-t-il.

--Mais peu srieux, reprit Fricoulet; vous-mme, tout  l'heure, avez
reconnu qu'il tait indispensable d'aborder sur Saturne pour nous
ravitailler, et voil que, maintenant, vous venez dire tout le
contraire... Quant  moi, je le dclare, je ne prends plus la
responsabilit de la manoeuvre du bateau si l'on ne me fournit pas
l'lectricit ncessaire au moteur...

[Illustration]

-- quoi voulez-vous en venir? demanda Ossipoff, non sans aigreur.

-- ceci: Que votre combinaison, tout en tant inspire par un bon
naturel, n'est cependant pas suffisante.

--Que concluez-vous donc?

--Je conclus qu'il faut aborder sur Saturne, y remplir nos soutes
d'lectricit, d'air respirable, d'aliments, liquides ou solides, 
votre choix, et ensuite de reprendre directement la route de notre
patrie terrestre...

 mesure que l'ingnieur parlait, le visage d'Ossipoff s'empourprait
sous le coup d'une violente colre; ses lvres tremblaient,
blmissantes, et, dans ses yeux, brillaient de fulgurants clairs.

Il marcha droit  Fricoulet, les poings serrs, comme s'il le voulait
battre:

--Arrter mon voyage interplantaire en son milieu! s'cria-t-il d'une
voix rauque, voir les esprances de toute ma vie prs de se raliser, et
y renoncer de moi-mme, briser en plein essor mon rve sublime pour
revenir sur ce mondicule grotesque que je mprise! Mais vous tes fou,
monsieur Fricoulet, oui, vous tes fou!... Demandez-moi tout ce que vous
voudrez, demandez-moi ma vie,... mais un pareil renoncement!...
jamais,... tuez-moi plutt!

--Vous m'accusez de folie! riposta l'ingnieur; n'est-ce pas plutt vous
qu'il en faut accuser?... La lumire et la chaleur solaires vont sans
cesse diminuant, et bientt nous serons soumis  la temprature mme de
l'espace, c'est--dire quelque chose comme cent trente ou cent quarante
degrs au-dessous de zro... Poursuivre cette exploration, c'est courir
au devant d'une mort aussi certaine qu'pouvantable,... je sais que
votre me de savant est assez vaillante pour tout supporter; aussi,
est-ce  votre coeur de pre que je fais appel, et je vous demande si
vous aurez la cruaut de voir votre fille expirer dans ces terribles
souffrances que vous-mme aurez provoques?

[Illustration]

Ossipoff ne rpondit pas: il avait cach son visage dans ses mains, et,
 certains mouvements convulsifs, on pouvait deviner qu'il pleurait.

Fricoulet poursuivit:

--En outre, le fleuve cosmique dans lequel nous naviguons ne s'tend pas
jusqu' Neptune, vous le savez bien; son aphlie correspond seulement 
l'orbite d'Uranus, et son appui nous fera dfaut bien avant que vous
n'ayez atteint le but vers lequel vous tendez... C'est encore une
considration--toute matrielle, celle-l--et qui vaut bien les
considrations morales.

Nouveau silence de la part d'Ossipoff.

L'ingnieur lana  Gontran un regard qui signifiait:

--Nous le tenons!

Le jeune comte remercia d'un coup d'oeil son ami, pour le fier coup de
main qu'il venait de lui donner.

Le vieillard s'cria soudain, montrant aux deux jeunes gens son visage
sillonn par les larmes qu'il avait verses, mais anim d'une volont
indomptable:

--Messieurs, vous pouvez avoir raison; aussi, je ne discute pas vos
arguments,... mais je crois n'avoir pas tort. Ne me demandez pas sur
quoi je base ma croyance, je ne saurais vous rpondre,--il s'agit de
pressentiments.

Et comme il voyait Gontran hausser lgrement les paules, tandis qu'il
surprenait sur les lvres de Fricoulet un sourire railleur, il ajouta:

--Des pressentiments!... oui, moi, l'homme des sciences exactes, je
crois aux pressentiments... Oh! vous pouvez vous moquer, vous pouvez me
traiter de fou, rien n'branlera ma rsolution; je suis dcid  pousser
de l'avant, toujours et quand mme.

Sur ces mots, il tourna les talons et quitta la machinerie, en fermant
avec violence la porte derrire lui.

[Illustration]

Une fois seuls, Gontran et Fricoulet se regardrent un moment
silencieux, littralement abasourdis.

--Eh bien? fit le premier.

--Eh bien? rpta le second.

--Je trouve qu'il nous traite un peu trop par dessous la jambe.

--Il nous considre absolument comme des zros.

--Libre  lui, grommela le comte de Flammermont; mais, comme je trouve
que, dans le plateau de la balance, ma peau a le mme poids que la
sienne, nous nous passerons de sa permission pour faire ce que la raison
nous commande de faire...

--Si je ne me retenais, ajouta Fricoulet, je l'enfermerais avec ce fou
de Farenheit.

Et il ajouta:

--Alors, que dcidons-nous?

--Ce que nous avons dcid tout d'abord; aborder sur Saturne, et ensuite
mettre le cap sur la Terre.

--Sur Saturne, ce sera bien le diable si je ne trouve pas moyen de tirer
parti des forces naturelles qui doivent exister sur cette plante comme
sur les autres mondes,... et, une fois ravitaills...

Gontran paraissait pensif.

-- quoi songes-tu? demanda l'ingnieur.

--Je me demande en ce moment si l'atmosphre de Saturne est de la mme
composition chimique que l'atmosphre terrestre... Je t'avoue qu'il me
serait fort pnible d'tre oblig, pour aller et venir sur cette
plante, d'endosser nos maudits respirols.

Fricoulet leva les bras au ciel dans un geste de complte ignorance.

--Je ne pourrai te renseigner  ce sujet, rpondit-il, que lorsque nous
y serons.... tout ce que je puis te dire, c'est que je souponne fort ce
monde annulaire de nous rserver bien des surprises.

--Le fait est, ajouta M. de Flammermont, qu'avec une densit semblable
et une atmosphre aussi paisse que celle de Jupiter, nous allons encore
en voir de grises...

[Illustration]

Il haussa les paules.

--Enfin! murmura-t-il sur un ton rempli de philosophie,  la grce de
Dieu!

Ce fut sur ce mot que se termina la conversation.

Fricoulet retourna  son moteur et Gontran s'en fut sur son hamac o il
se mit  feuilleter avec ardeur les _Continents clestes_, cherchant 
lire entre les lignes et  deviner ce que le clbre astronome, son
homonyme, pensait du monde nouveau o la ncessit de la situation les
contraignait d'aborder.

* * *

Plusieurs jours s'taient couls depuis la scne regrettable que nous
avons rapporte plus haut.

Saturne, qui grossissait, pour ainsi dire,  vue d'oeil, prsentait
maintenant un disque norme.

Gontran l'ayant mesur au micromtre, lui trouva un diamtre double de
celui qu'offre le disque lunaire aux regards des Terriens.

Bien que ce rle de savant, impos par les circonstances, lui pest fort
et l'et dgot entirement du penchant qu'il et pu avoir pour
l'astronomie, il ne pouvait cependant, malgr toutes ses proccupations,
malgr tous ses dboires, se dsintresser tout  fait des merveilles
clestes qui l'entouraient.

[Illustration]

Et de toutes ces merveilles, Saturne, sur lequel il venait de lire, dans
les _Continents_, des dtails surprenants, Saturne l'intriguait
beaucoup; il lui tait possible de distinguer maintenant, avec assez de
nettet, les anneaux qui entourent la plante, et  chaque instant il
interrogeait Fricoulet.

Celui-ci lui ayant dit, un jour, que ces anneaux prsentaient tour 
tour l'une et l'autre face aux rayons solaires, le jeune comte, bahi,
demanda:

--Comment entends-tu cela?... je dois t'avouer que je ne comprends pas
trs bien.

--C'est fort simple, cependant; l'anne saturnienne est gale 
vingt-neuf annes terrestres, il en rsulte que chaque face de l'anneau
se trouve plonge dans la nuit durant quatorze ans et six mois.

Slna, qui tait occupe  un travail de couture, dit alors:

--Monsieur Fricoulet, ces anneaux ne sont pas transparents, n'est-ce
pas?

--Non, mademoiselle; on suppose,--car le monde scientifique n'a jusqu'
prsent,  ce sujet, que des donnes fort vagues--on suppose que ces
anneaux sont forms d'une infinit de corpuscules, peu spars les uns
des autres et arrivant, vu leur loignement,  former, aux yeux des
habitants de la plante, une masse compacte.

[Illustration: La face obscure de l'anneau venait de paratre
phosphorescente; on et dit un gigantesque incendie.]

Et l'ingnieur ajouta avec un sourire:

--Mais cela vous intresse-t-il beaucoup, mademoiselle?

--Oh! seulement  ce point de vue: du moment que ces anneaux sont
compactes, ils doivent intercepter la lumire du soleil aux contres qui
se trouvent au-dessous d'eux.

--Vous avez parfaitement raison, et non seulement ils empchent les
rayons solaires de parvenir jusqu' ces contres, mais encore ils
projettent derrire eux une ombre porte telle que ces contres se
trouvent plonges dans la nuit.

--Ce doit tre une nuit d'une certaine dure? fit Gontran qui
rflchissait.

--Cela dpend des latitudes, car l'ombre projete sur la plante est
d'autant plus large que la latitude est plus leve; ainsi, les contres
saturniennes dont la latitude correspond  celle de Madrid subissent une
clipse totale de Soleil qui dure plus de sept ans, tandis que celles
dont la latitude correspond  celle de Paris, la subissent pendant cinq
ans seulement... Pour l'quateur, cette clipse est moins longue et ne
se renouvelle que tous les quinze ans. Mais il y a, toutes les nuits,
des clipses de lunes les unes par les autres et par les anneaux, si
bien que ces tranges pays demeurent plongs dans une obscurit profonde
et de laquelle il nous est impossible,  nous autres Terriens, de nous
faire la moindre ide.

Pour passer le temps, M. de Flammermont avait entrepris de se livrer 
une tude approfondie des huit satellites saturniens qui scintillaient
avec une clart douce et mystrieuse sur le fond obscur du ciel.

Fricoulet, auquel le jeune comte fit part de son projet, sourit
imperceptiblement, le regardant d'un air sceptique faire ses prparatifs
d'observation; lorsque Gontran eut descendu, de la chambre du haut dans
la machinerie, le tlescope qui lui tait ncessaire, ajust ce
tlescope dans l'embrasure de l'un des hublots, apport un sige,
dispos, sur une table, une plume et du papier pour jeter ses
impressions, l'ingnieur lui dit d'un ton narquois:

--Te voici bien avanc!

[Illustration]

--Que veux-tu dire?

--Que tu agis toujours avant de rflchir;... il en faudrait de plus
malins que toi, pour arriver  dbrouiller quelque chose dans
l'impntrable mystre qui enveloppe ces mondes.

--S'ils sont aussi considrables que tu l'as prtendu, qu'ils le
veuillent ou non, il faudra bien qu'ils se laissent prendre, de profil
ou de face, dans l'objectif.

Fricoulet haussa les paules.

--Mon pauvre ami, dit-il, tu parles comme un tourneau! ce n'est
cependant pas la premire fois que pareil cas se prsente, et toujours
je t'ai donn la mme explication: la visibilit d'un corps dpend non
pas tant de sa dimension que de la manire plus ou moins vive dont sa
face est claire; or, les satellites saturniens ne reoivent,  surface
gale, que la quatre-vingt-dixime partie de la lumire solaire reue
par notre lune  nous; il en rsulte que tous ces satellites tant aussi
voisins que possible de la pleine phase, et tous au-dessus d'un mme
horizon, ne reoivent pas la centime partie de la lumire lunaire.

Gontran fit la grimace.

--En effet, murmura-t-il, pour distinguer quoi que ce soit, il faudrait
avoir des yeux de lynx.

--Ou suppler  l'acuit de la vue par la profondeur des connaissances.

[Illustration]

--Mon cher, bougonna M. de Flammermont,  chacun son mtier; tu es
savant, moi je suis diplomate, et permets-moi de croire, sans aucune
fatuit d'ailleurs, que si les circonstances s'taient prsentes pour
toi comme elles se sont prsentes pour moi, tu n'aurais peut-tre pas
jou ton personnage avec autant de dsinvolture que j'ai jou le mien.

--Parbleu! riposta l'ingnieur, avec un souffleur tel que moi!

Il ajouta sur un ton comiquement inspir:

--Et puis, l'amour est un divin matre, grce auquel on acquiert
rapidement l'omniscience!

Gontran tait rest debout, prs de son tlescope qu'il considrait d'un
air indcis.

--Tu aurais bien d me dire tout cela, fit-il, avant mon amnagement...
M. Ossipoff m'a vu, m'a interrog sur mes intentions...

--Tu lui as rpondu que tu voulais tudier les anneaux de Saturne?...

--Et il s'est frott les mains, ajouta Gontran, en disant: Bonne
affaire... je descendrai, dans la journe, voir o vous en tes.

Fricoulet frappa impatiemment du pied.

[Illustration]

--Tu es toujours le mme, gronda-t-il; tu ne sais pas nager, tu te
lances  l'aveuglette dans un fleuve que tu ne connais pas, et, lorsque
tu perds pied, lorsque tu barbotes, il faut que je fasse le terre-neuve
et que je me jette  l'eau pour te tirer de l...

Gontran lui serra nergiquement les mains.

--Cher ami, dit-il.

--Oui,... oui,... je sais bien, dit l'ingnieur en hochant la tte.

Puis, brusquement:

--Allons, retire-toi, fit-il en poussant de ct M. de Flammermont; va
rejoindre ton hamac... pendant ce temps-l, j'observerai  ta place.

--Et si Ossipoff arrive?...

--Je lui dirai que tu m'as charg de quelques tudes prliminaires sans
importance.

Gontran fit la moue.

--Si cela t'es gal, dit-il, je prfre rester ici.

-- ton aise.

Et, pendant que le jeune comte allait s'tendre dans un coin, rvassant,
la paupire baisse, mais l'oreille au guet, afin de ne point se laisser
surprendre par le vieux savant, Fricoulet s'apprtait  jouer en
conscience son rle de sauveteur.

De temps en temps, il abandonnait l'oculaire de la lunette, jetait
quelques notes sur le papier et reprenait son poste d'observation,
silencieusement, sans prononcer une syllabe.

De temps en temps aussi, Gontran demandait:

--Eh bien?

--a marche, rpondait laconiquement l'ingnieur.

Cependant l'heure du repos arrivait, et Fricoulet ne faisait pas mine de
gagner son hamac.

[Illustration]

--Dis donc, demanda M. de Flammermont, est-ce que tu n'as pas
l'intention de te coucher?

--Nullement, il faut que j'achve mes observations sur la seconde
lune,... j'ai encore deux heures  attendre.

--Deux heures! murmura Gontran avec un formidable billement.

--Tu n'es pas oblig d'attendre,... au contraire; puisque je travaille
pour toi, le moins que tu puisses faire est d'aller dormir pour moi...

Le jeune comte s'tait lev.

--O en es-tu? demanda-t-il.

--J'ai dj constat, d'une faon gnrale, que les satellites
saturniens sont, comme les satellites joviens, anims d'un rapide
mouvement de rotation autour de leur plante et prsentent, en peu de
temps, des phases successives... Comme je te le disais  l'instant, j'ai
achev d'tudier le mouvement de Mimas...

--Mimas, rpta Gontran d'un air profondment tonn, qu'est-ce que
c'est que cela?

--La lune la plus rapproche de Saturne; eh bien! sais-tu combien elle a
mis de temps pour passer de l'tat de croissant le plus faible  celui
de demi-lune?... non, n'est-ce pas?... eh bien! elle a mis cinq heures
et demie.

[Illustration]

Il ajouta:

--Tu as eu bien tort de me cder ta place, rien n'est curieux comme de
suivre cette transformation, aussi visible que la marche de l'aiguille
sur un cadran.

--Baste! ce n'est pas mon mtier.

--Mais c'est le tien, maintenant, puisque tu as abandonn la diplomatie,
rpliqua en riant l'ingnieur.

--Abandonn,... abandonn... bougonna M. de Flammermont, ce n'est point
l'expression exacte;... j'ai demand un cong...

--Comptes-tu donc rendosser jamais l'habit brod des ambassadeurs?

Le jeune comte hocha la tte.

--Qui peut se vanter de connatre l'avenir? murmura-t-il.

Puis, changeant de ton:

--Alors, tu ne viens pas te coucher?

--Non... pas encore; dans deux heures...

--Pourquoi, dans deux heures?

--Parce que, si mes calculs sont exacts, j'aurai achev mon tude sur la
seconde lune, laquelle doit arriver  la quadrature en huit heures...

--Trois heures de plus que la premire.

--Du moment que son loignement de la plante est plus grand, sa
rapidit est moindre... comprends-tu?

--Oui, je comprends;... mais, as-tu l'intention d'tudier,
successivement, les huit satellites de Saturne?

--Nullement,... les deux premiers me serviront de bases pour tablir une
proportion entre l'loignement et la rapidit des six autres, voil
tout...

--Eh bien! je te laisse, murmura Gontran,...  demain.

-- demain, rpondit l'ingnieur, en retournant  son tlescope.

* * *

En s'veillant, M. de Flammermont trouva pass, dans une des mailles de
son hamac, un petit papier soigneusement roul, sur lequel il s'empressa
de jeter les yeux.

Il haussa les paules en riant.

--Satan Fricoulet! murmura-t-il.

--Voici ce qu'avait lu le jeune comte:

[Illustration]

_Rsultats des tudes astronomiques de M. de Flammermont sur les
satellites de Saturne_.

Ces satellites, au nombre de huit, arrivent  la pleine lune
respectivement, en 5, 8, 22, 32, 53 heures, et 8, 11 et 40 jours
terrestres.

Mais les clipses ne doivent pas tre aussi frquentes que dans
Jupiter, car l'quateur de Saturne s'inclinant sur son orbite de manire
 former un angle de 27 degrs, il s'ensuit qu'aux solstices, le Soleil
doit paratre s'loigner de l'quateur, o est confin le mouvement des
satellites, sauf pour le huitime, et que les Lunes s'loignent du cne
d'ombre projet par leur plante, au lieu d'y pntrer et de s'y
clipser.

S'il existe une humanit saturnienne, ce mouvement des satellites doit
engendrer pour elle huit espces de mois, variant depuis onze heures
jusqu' soixante-dix-neuf jours, c'est--dire depuis un jour saturnien
environ, jusqu' 167... C'est assurment ce dernier qui doit tre le
plus employ comme division du temps, car l'anne saturnienne, qui se
compose de 25,217 jours, ne compte pas moins de 151 mois de cette
longueur.

Fricoulet ajoutait:

_Nota bene_.--Ne pas oublier que ces satellites tournent, autour de la
plante, de la mme faon que la Lune, c'est--dire lui prsentent
toujours la mme face.

_Deuxime nota bene_.--Si M. le comte de Flammermont constatait, un
jour, la disparition soudaine des satellites saturniens, qu'il n'en
manifeste aucun tonnement, surtout en prsence de M. Ossipoff; par
suite de la position occupe dans le ciel par notre vhicule, les
satellites doivent s'clipser en perspective.

_Troisime nota bene_.--Prire  M. de Flammermont de dchirer le
prsent billet, aprs en avoir digr le contenu.

Est-il utile de dire que Gontran, aprs avoir, de point en point suivi
les recommandations de son ami, transcrivit, de sa propre main, la note
ci-dessus, et que cette note augmenta davantage encore, si possible,
l'estime scientifique en laquelle Ossipoff tenait son futur gendre.

* * *

Cependant l'_clair_ poursuivait impassiblement sa route  travers
l'espace, dvorant des milliers de lieues avec une vertigineuse
rapidit, dchirant, d'heure en heure, le voile mystrieux qui masquait
aux Terriens l'univers merveilleux vers lequel ils couraient.

Un soir,--on se trouvait alors  deux millions de lieues  peine de
Saturne--Fricoulet, l'oeil au tlescope, s'amusait  regarder tomber, 
travers l'atmosphre saturnienne, o ils s'enflammaient, suivant la loi
qui veut que le mouvement se transforme en chaleur, les corpuscules
composant le courant astrodal dans lequel l'_clair_ naviguait.

[Illustration]

Et c'tait d'un merveilleux effet, cette pluie d'toiles filantes sur
cette Lune gigantesque, dont le bleu ple se distinguait  peine du noir
velout de l'espace.

Tout  coup, l'ingnieur poussa une exclamation de surprise telle, que
ses compagnons accoururent.

Ossipoff lui-mme abandonna son observatoire et descendit quatre 
quatre l'escalier qui conduisait  la machinerie, balbutiant, tout mu:

--Qu'arrive-t-il?

En entrant, il aperut le visage boulevers de Fricoulet, et, croyant 
un malheur, s'lana vers lui, demandant:

--Par grce, parlez!... que voyez-vous?

--La face obscure de l'anneau vient de me paratre toute
phosphorescente,... rpondit l'ingnieur; on dirait un formidable
incendie.

Le vieux savant assna sur le plancher un coup de talon furieux.

--En vrit, mon pauvre monsieur Fricoulet, dit-il, on voit bien que,
malgr toutes vos prtentions scientifiques, vous n'entendez pas un
tratre mot  cette belle science de l'astronomie; autrement vous ne
trouveriez nullement extraordinaire un phnomne aussi simple et ne
resteriez pas, bouche be, devant des arolithes qui rayent l'atmosphre
saturnienne.

Et il ajouta, en haussant les paules avec mpris:

--Il y a beau temps que l'on a vu cette phosphorescence que vous croyez
avoir dcouverte.

L'ingnieur se permit de ricaner.

--En vrit, dit-il... et pourriez-vous me citer le nom de l'astronome 
qui est due cette trouvaille?

--Mais, intervint timidement Gontran, n'est-ce point l'avis de l'auteur
des _Continents clestes_?

--Prcisment, rpliqua le vieillard; c'est  votre clbre homonyme que
je faisais allusion.

--Pardon, pardon... fit l'ingnieur, l'auteur des _Continents clestes_
n'est point aussi affirmatif que vous le prtendez... et, quoique vous
en puissiez dire, je demeure convaincu que je suis le premier  avoir
aperu, _de visu_, cette phosphorescence.

--Parbleu! bougonna le vieillard, si mon tlescope et t dirig de ce
ct, je l'eusse aperue tout comme vous.

--D'accord... aussi, je n'en tire pas autrement de vanit, mais
seulement cette consquence que la chaleur qui rgne  la surface de
Saturne est tout simplement due  l'anneau qui, expos pendant quinze
annes conscutives  la chaleur solaire, doit, alors mme que ses
particules constitutives tourneraient sur elles-mmes, s'chauffer
sensiblement et renvoyer, sur la plante voisine, une partie de cette
chaleur emmagasine.

--Possible,... possible... bougonna le vieux savant;... du reste,  quoi
bon pronostiquer, nous le verrons bien quand nous y serons.

Et sur ces mots, prononcs d'une voix rageuse, il quitta la machinerie.

[Illustration]




CHAPITRE X

O NOS HROS BRLENT SATURNE


[Illustration]

Chaque jour, la distance qui sparait l'_clair_ de la plante
saturnienne allait diminuant et les voyageurs, Gontran lui-mme,
empoigns par la majest du spectacle qui s'offrait  eux,
s'immobilisaient, durant des heures entires, devant les tlescopes.

Ossipoff ne pouvait contenir son admiration qui se trahissait par des
exclamations brusques lances d'une voix brve au milieu du silence.

Par prudence et pour tenter d'esquiver les questions dangereuses, M. de
Flammermont s'tait install tout  l'autre bout de la pice, le plus
loin possible du vieux savant,  ct de son ami Fricoulet, sur l'aide
duquel il comptait pour sortir d'embarras.

Les heures cependant s'coulaient et Ossipoff, absorb dans sa
contemplation, semblait avoir oubli la prsence de ses compagnons
lorsque, tout  coup, repoussant son tlescope il se leva et jetant ses
bras au plafond dans un geste de satisfaction profonde.

--Parbleu! s'cria-t-il, cela, je le savais bien.

Gontran eut un serrement de coeur et baissa la tte; Fricoulet, au
contraire, redressa la sienne et demanda:

--Qu'est-ce que vous saviez bien, monsieur Ossipoff?

Celui-ci jeta, sur l'ingnieur, un regard mprisant et rpondit,
s'adressant  M. de Flammermont:

--Mon cher Gontran, vous rendez-vous compte exactement de la
constitution des anneaux?

--Mais ils me semblent tre gazeux, rpliqua le jeune comte avec une
certaine hsitation dans la voix.

Ossipoff tressaillit et ses sourcils eurent un froncement significatif,
tandis qu'il prononait ces deux mots d'un ton agressif:

[Illustration]

--Pourquoi, gazeux?

--Parce que le dernier anneau permet d'apercevoir le disque de la
plante.

--D'abord, qu'appelez-vous le dernier anneau?

Gontran jeta un regard suppliant sur Fricoulet qui arriva  la
rescousse.

--Le dernier anneau, dit-il, est l'anneau intrieur, celui qui est le
plus rapproch de la plante et qui a t dcouvert par l'astronome
amricain Bond en 1850.

--Je suis fch de vous donner un dmenti sur ce dernier point, repliqua
schement Ossipoff, l'anneau intrieur de Saturne, obscur et transparent
tout  la fois, a t dcouvert par un astronome allemand, Galle, de
Berlin; et ce, en 1838.

[Illustration]

--Cela se peut, rpondit Fricoulet nerv par cet acharnement du
vieillard  le prendre en dfaut.

--Comment! cela se peut... je vous dis, moi, que cela est.

L'ingnieur haussa les paules.

--Pardon, nous ne sommes pas ici pour faire un cours d'histoire
astronomique; donc, que cet anneau ait t dcouvert en 1850 ou en 1838,
cela ne change rien  sa transparence.

Ossipoff eut un ricanement railleur.

--Eh bien! voyez comme vous tes dans l'erreur, dit-il, depuis sa
dcouverte, l'anneau a chang d'aspect; au lieu d'tre entirement
transparent comme en 1850, il ne l'est plus que dans sa moiti
intrieure.

[Illustration]

--Peut-tre, objecta Gontran, sont-ce les premiers observateurs qui se
sont tromps.

Ossipoff sursauta.

--Pourquoi supposer cela, fit-il, alors que tous les observateurs
constatent dans le systme saturnien des changements surprenants... Ne
vous rappelez-vous plus cette analyse faite en 1852 par M. O. Strune,
d'aprs laquelle le bord intrieur des anneaux parat s'approcher peu 
peu de la plante, tandis que leur largeur totale s'accrot...

--Dites donc, monsieur Ossipoff, s'cria Gontran, il n'y aurait rien
d'impossible  ce que nous assistassions, un de ses jours,  la
dislocation des anneaux et  leur chute sur la plante.

Le vieillard fit la moue.

--Un de ces jours!... comme vous y allez!...

--C'est une faon de parler... il est certain qu'un semblable spectacle
ne pourra avoir pour spectateurs que nos arrire-petits-neveux.

--En admettant que notre mondicule existe encore  cette poque,
grommela Ossipoff, avec le pessimisme qui lui tait habituel. Puis,
changeant de ton:

--Mais pour en revenir  notre point de dpart, dit-il, vous supposez
que ces anneaux sont gazeux.

--Je suppose... oui,... c'est--dire qu'il me semblait,  cause de la
transparence de ce dernier...

--Et c'est prcisment parce que ce dernier seul est transparent que
vous ne pouvez attribuer cette transparence  un tat gazeux, car les
autres sont assurment de la mme matire que celui-l et ils sont
opaques.

--Les croyez-vous donc liquides? murmura M. de Flammermont.

--Vous oubliez que le mouvement se transformerait en chaleur et que, le
mouvement venant  diminuer, les anneaux ne tarderaient pas  tomber sur
la plante.

Slna qui, jusqu'alors n'avait pas pris part  la discussion, demanda:

--Mais, pourquoi chercher si loin?... n'est-il pas plus naturel de
supposer ces anneaux de la mme constitution que la plante mme,...
c'est--dire solides.

Pour le coup, Ossipoff clata.

[Illustration]

--Comment! s'cria-t-il, c'est toi qui parles ainsi, toi que j'ai leve
au milieu de mon laboratoire, entoure de mes livres, de mes
instruments, toi qui m'as entendu traiter toutes ces questions, vingt,
cinquante, cent fois peut-tre!... tu as donc perdu la mmoire?

Slna courba la tte, honteuse; le vieillard poursuivit:

--Mais, malheureuse enfant, si ces anneaux taient solides, il y a beau
jour que les variations constantes de l'attraction de la plante
combines avec celle des huit satellites, les auraient disloqus,
pulvriss, jets aux quatre coins de l'espace;... et d'abord, elles
auraient commenc par les empcher de se former... Non, ces anneaux sont
lastiques--ou ils ne seraient pas.

[Illustration: M. Ossipoff, muni d'une paire d'ailes, comme les anges,
et arm d'un tlescope.]

--Dame! grommela Fricoulet,  moins de les supposer en caoutchouc, je ne
vois pas trop comment...

Le vieillard haussa les paules.

[Illustration]

--Vous ne voyez pas comment! rpliqua-t-il, cela prouve que la nature ne
vous a pas dou d'une grande dose d'observation et de rflexion... Et si
ces anneaux taient composs d'un nombre infini de particules
distinctes, tournant autour de la plante avec des vitesses diffrentes,
selon leurs distances respectives--verriez-vous comment?...

--Oui, je verrais comment ces anneaux ont assez d'lasticit pour se
prter aux exigences des attractions diverses qui les sollicitent,...
mais je ne verrais pas comment l'un d'eux peut permettre d'apercevoir le
disque de la plante, alors que les autres s'y opposent.

Ossipoff eut un sourire de piti.

--Pour une raison toute simple: c'est que les deux anneaux extrieurs
sont composs de particules en assez grand nombre pour que, serres les
unes contre les autres, ces particules empchent toute transparence.

--Vous avez rponse  tout, monsieur Ossipoff, dclara Fricoulet, et je
me dclare satisfait.

--Si j'ai bien compris, dit Slna, ces anneaux seraient comparables,
par leur composition, au courant astrodal dans lequel nous naviguons?

--Absolument.

--Sauf, fit la jeune fille, que notre agglomration des molcules est
toujours en mouvement... tandis que les anneaux...

Ossipoff bondit, la main en avant:

--Pas un mot de plus! s'cria-t-il, tu vas dire une normit!

Et comme Slna le regardait stupfaite...

--Comment! petite malheureuse! s'cria-t-il, comment voudrais-tu que ces
anneaux se tinssent en quilibre s'ils taient immobiles?... mais, ce
n'est qu' condition de tourner, et mme de tourner plus vite que la
plante elle-mme, que tous ces astrodes dont sont forms les anneaux,
arrivent  lutter victorieusement contre l'attraction saturnienne.

--Or, commena Gontran, le globe de Saturne tourne sur lui-mme en 10
heures 16 minutes.

--L'anneau intrieur, poursuivit le vieillard, tourne donc sur lui-mme
en une priode qui varie de 5 heures 50  7 heures 11; la rotation de
l'anneau central s'effectue entre 7 heures 11 et 11 heures 9 et celle de
l'anneau extrieur entre 11 heures 36 et 12 heures 5.

Slna, qui avait baiss la tte, pensive, la releva tout  coup,
demandant:

--Mais ces anneaux, quelle est leur origine?

--La plante mme; ils se sont chapps de l'quateur saturnien comme
s'en sont chapps les satellites... et  proprement parler, ils nous
sont une image de la formation des mondes.

--Alors interrogea Slna, d'o vient que ces corpuscules ont conserv
cette forme annulaire, au lieu de se condenser en des globes comme les
satellites?

--Parce que les huit satellites, dj forms avant eux, changent 
chaque instant, par leurs rvolutions, l'quilibre de ces corpuscules,
et s'opposent  tout travail continu d'agrgation.

Ossipoff se tut un moment, attendant de Gontran une approbation
quelconque; mais le jeune comte, qui fuyait  dessein ce terrain de
discussion, avait repris position devant sa lunette et paraissait
absorb dans sa contemplation.

[Illustration]

Ce que voyant, le vieillard rejoignit son tlescope et reprit la suite
de ses tudes.

Alors M. de Flammermont se pencha  l'oreille de Fricoulet:

--Il est toujours convenu, n'est-ce pas, que nous nous arrtons sur
Saturne? lui dit-il tout bas.

--Avant quarante-huit heures nous foulerons le sol saturnien, rpondit
l'ingnieur.

--Et, dis-moi, crois-tu que nous ayons chance de rencontrer sur ce monde
une humanit quelconque?

--Mon cher ami, rpondit l'ingnieur, mes principes, en matire de
philosophie gnrale, me poussent  croire que toute cration a t
faite dans un seul but: la vie. Supposer que l'Univers cleste soit
peupl d'astres qui sont autant de mondes et que ces mondes soient
dserts, est aussi loign de mon esprit que l'_clair_ est, en ce
moment-ci, loign de notre plante natale.

--Alors, tu crois  une humanit saturnienne?

--Certes, oui; mais ne va pas augurer de ma rponse que nous nous
trouverons, l-bas, face  face avec des tres similaires aux
Terriens,... la constitution de Saturne est tellement diffrente de
celle de la Terre que les tres auxquels cette merveilleuse plante a
donn naissance,--que ce soit dans le rgne animal ou dans le rgne
vgtal,--que ces tres doivent n'avoir, avec nous, aucun point de
ressemblance; pour moi, je considre la lgret spcifique des
substances saturniennes et la densit de l'atmosphre comme deux causes
primordiales pour que l'organisation vitale se soit faite dans des
conditions extra-terrestres; c'est pourquoi je ne crois pas possible 
l'esprit humain d'imaginer les formes sous lesquelles la vie se sera
manifeste.

--Il se pourrait alors, fit observer Gontran, que nous nous trouvions,
sans nous en douter, en prsence de spcimen de l'humanit saturnienne.

[Illustration]

--Cette supposition est absolument logique; admets, pour un moment, que
la loi qui rgit cette plante soit l'instabilit, qu' sa surface il
n'y ait rien de fixe, que cette surface soit liquide, que la plante
elle-mme n'ait pas de squelette, et que toutes les manifestations de
vie soient glatineuses...

--Cette supposition est du domaine de la fantaisie pure, rpondit
Gontran.

--Pas autant que tu pourrais le croire, mon cher ami; considre, en
effet, que sur ce monde trange, non seulement les conditions de
pesanteur sont tout autres que sur la Terre, mais encore qu'elles
varient d'une latitude  l'autre.

--J'ai lu, dans les _Continents clestes_, certains dtails sur les
Saturniens et leur mode d'existence.

Fricoulet se prit  sourire.

[Illustration]

--Ah! oui, dit-il, je me rappelle: les Saturniens seraient des tres 
corps transparents, au travers duquel on voit circuler la vie; ils ne
sentiraient pas le poids de la matire et voleraient, sans air, au sein
d'une atmosphre nutritive qui les dispenserait de la grossiret de
l'alimentation terrestre et de ses grossires consquences.

-- posie! s'cria plaisamment M. de Flammermont, l'auteur ne
suppose-t-il pas aussi que les Saturniens jouiraient, dans un tat quasi
anglique, d'une longvit qui rendrait des points  celle de
Mathusalem, naissant avec la science infuse et passant leur temps 
tudier les mystres des mondes et des cieux.

--Tu as une mmoire excellente, risposta l'ingnieur.

Puis, tout  coup:

--Crois-tu  la mtempsycose?

--C'est selon la faon dont tu la comprends.

--Je la comprends comme l'existence sur un nouveau monde, d'un tre qui
a dj vcu sur une autre plante...

--Eh bien?

--Eh bien! j'imagine que, si le Crateur est juste, il doit envoyer dans
Saturne l'me de tous les humains frus d'astronomie...

Et, clatant de rire:

--Vois-tu d'ici M. Ossipoff, muni d'une paire d'ailes comme les anges et
arm d'un tlescope.

--Sans compter que de l-bas, on doit jouir d'un panorama ferique...
les _Continents clestes_ contiennent des dtails qui vous font venir
l'eau  la bouche.

Fricoulet hocha la tte.

--Eh! eh! fit-il, je ne sais si l'ensemble des suppositions de ton
clbre homonyme est exact, en ce qui concerne le spectacle cleste
auquel assistent les Saturniens; mais je sais que je me mtempsycoserais
volontiers pour en voir seulement la moiti...

Le jeune comte regarda son ami, doutant qu'il parlt srieusement.

--Oui, oui, fit l'ingnieur, c'est comme je te le dis.

Puis changeant de ton.

--Mais, malheureux ignorant que tu es, fit-il, songe donc que l-bas
durant l't, l'anneau apparat sous la forme d'un gigantesque
arc-en-ciel dont le sommet est sur le mridien et dont les extrmits
reposent sur l'horizon,  des points galement distants du mridien.

--Ce doit ressembler  un gigantesque pont suspendu, dit M. de
Flammermont.

--Oui, quelque chose comme le pont jet par l'ingnieur Eiffel sur le
Douro; seulement le pont saturnien, au lieu de mesurer, comme le pont
portugais, 166 mtres d'cartement, mesure plusieurs centaines de
kilomtres; en outre, au lieu d'tre construit en fer, il parat tre
bti en argent, puisqu'il offre, aux yeux saturniens, une teinte assez
semblable  celle de la face lunaire.

[Illustration]

M. de Flammermont se passa, d'un air gourmand, la langue sur les lvres.

--Et dire que c'est grce  nous que M. Ossipoff jouira d'un semblable
spectacle; aprs avoir vu cela, il pourra se consoler de ne pas visiter
Uranus et Neptune.

L'ingnieur eut un petit claquement de langue.

--Reste  savoir, murmura-t-il, si nous pourrons le lui faire voir ce
merveilleux spectacle.

Gontran regarda son ami tout bahi.

--Mais, puisqu'il est convenu que nous abordons sur Saturne,
objecta-t-il.

--Tout dpend du point o aura lieu notre descente.

--Qu'importe?

--Il importe tellement que si, au lieu d'aborder sur l'quateur, nous
abordons dans les parages de l'un ou de l'autre ple, par exemple, vers
le 63e degr de latitude nord ou sud, bonsoir le pont suspendu!

--Ah! bah!... et pourquoi cela?

--Parce que c'est  l'quateur seulement que les anneaux apparaissent
ainsi, semblables  un arc gigantesque, ayant son point culminant le
plus large au znith, et s'abaissant vers l'est et vers l'ouest, en
diminuant progressivement de largeur, suivant les lois de la
perspective.

Si tu quittes l'quateur pour aller vers l'un ou l'autre ple, tu sors
du plan des anneaux dont le sommet s'abaisse vers l'horizon
progressivement jusqu' ce qu'il se trouve au mme niveau et disparaisse
totalement du ciel. Comprends-tu?

[Illustration]

-- merveille, c'est simple comme tout; mais alors, ceux des Saturniens
qui habitent les rgions polaires et que la nature n'a pas dous du got
des voyages, ignorent jusqu' l'existence de cette merveille?

--Bien entendu, et ils se trouvent en savoir moins sur leur propre
plante que nous n'en savons nous, placs  un million de lieues de
Saturne.

L'entretien se termina l; Fricoulet reprit ses observations
tlescopiques et Gontran alla s'tendre sur son hamac o maintenant il
passait la plus grande partie de son temps.

Quand il s'veilla, quelques heures plus tard, il vit l'ingnieur debout
 ct de lui.

[Illustration: L'anneau apparat sous la forme d'un gigantesque
arc-en-ciel.]

Surpris, il s'lana hors de sa couchette, mais,  sa grande surprise,
il tomba lourdement sur le plancher, et son tonnement fut si
considrable, qu'il demeura dans la position o il se trouvait, sans
mme songer  se relever.

--T'es-tu fait mal? demanda Fricoulet.

--Non, balbutia-t-il, mais je me sens lourd comme du plomb, et puis
cette chute... mais d'o cela vient-il?

--Tout simplement que pendant ton sommeil nous avons pntr dans la
zone d'attraction de Saturne et que la puissance de cette plante gante
se fait sentir sur le fleuve cosmique dans lequel nous naviguons, et sur
le morceau de mtal qui nous porte. Voil pourquoi la pesanteur qui
tait nulle depuis notre dpart de Jupiter, est redevenue subitement
aussi forte qu' la surface de la Terre.

--Ah! dit Gontran, encore tout tourdi de sa chute, nous avons pntr
dans la zone d'attraction de Saturne?

--Oui, rpondit flegmatiquement l'ingnieur; c'est mme  ce sujet que
je t'ai veill;... nous allons probablement toucher le sol saturnien
avec une vitesse de quatorze kilomtres dans la dernire seconde.

--Tu dis! s'exclama Gontran en tressaillant.

--Je dis: quatorze kilomtres dans la dernire seconde.

Ces mots firent, sur le jeune comte, l'effet d'un coup de fouet. Il
bondit et considrant son ami avec une inquitude visible:

--J'espre, dit-il, que tu trouveras le moyen d'attnuer le choc.

L'ingnieur ne put s'empcher de rire de la mine effare de M. de
Flammermont.

--Tu oublies que nous pouvons faire machine en arrire, rpondit-il, et,
par consquent, ralentir notre chute jusqu' ce qu'elle devienne presque
insensible.

[Illustration]

Et il ajouta:

--Encore l'espace d'un jour et nous respirerons l'air pur des campagnes
saturniennes.

--Campagnes liquides,  t'en croire, riposta Gontran; mais peu
m'importe,... du moment que c'est le point _terminus_ de notre voyage,
je suis dcid  tout trouver charmant.

Fricoulet lui posa la main sur le bras.

--Parle moins haut, lui murmura-t-il  l'oreille; si ce pauvre Ossipoff
t'entendait...

[Illustration]

--C'est juste,... mais ne m'as-tu pas veill parce que tu avais besoin
de moi?

--En effet; il devient indispensable, vu notre proximit de la plante,
de surveiller attentivement la marche de l'appareil.

--Alors, tu veux que je prenne le quart?

--Dame! tu viens de te reposer,... tandis que moi, je ne te cacherai pas
que je me sens trs fatigu.

En prononant ces mots, l'ingnieur se dirigea droit vers le hamac que
venait de quitter son ami, tandis que celui-ci, sortant de la cabine,
gagnait la machinerie.

Une fois install devant le moteur, il appliqua son oeil au tlescope de
vigie, saisit d'une main les commutateurs de la machine, et se mit 
surveiller attentivement le fleuve blanchtre au sein duquel l'_clair_
naviguait depuis tant de mois.

Devant l'appareil, circulant  travers l'espace assombri comme une
gigantesque coule de lave, le fleuve coupait au loin l'orbite de
Saturne, pour s'enfoncer ensuite dans les noires profondeurs de
l'infini.

N'ayant rien de mieux  faire, et pour se tenir veill, Gontran
remarqua que le courant astrodal englobait tout entire la plante
gante, ses multiples anneaux et jusqu' sa constellation de satellites.

Saturne, maintenant, avait envahi la moiti du ciel de son disque aux
teintes bleutres, et, malgr lui, le jeune comte ne pouvait s'empcher
d'admirer les volutions multiples et varies des huit satellites qui
passaient et repassaient  l'horizon saturnien, enchevtrant leurs
routes, ainsi que les balles avec lesquelles jouent les jongleurs, pour
le grand bahissement des badauds.

Et l'admiration de M. de Flammermont tait si profonde qu'il en oubliait
et l'_clair_ et la mission qui lui tait confie.

Subitement, et sans qu'il s'en apert, le ciel s'obscurcit, ou plutt
prit une apparence laiteuse qu'il n'avait pas eu jusqu'alors, une pluie
de feu zbra l'atmosphre saturnienne, en mme temps que le courant
cosmique parut avoir doubl de compacit.

Le soleil avait encore diminu d'clat et ses rayons ne donnaient plus
qu'une faible lueur que combattait l'irradiation de la plante
elle-mme.

Mais, tout  son tude des satellites saturniens, Gontran ne remarquait
aucun de ces changements surprenants. Autrement, en dpit de son
ignorance, il et eu le pressentiment que quelque chose d'anormal venait
de se passer.

--Dj, fit-il, en entendant entrer dans la machinerie Fricoulet qui
venait le remplacer.

--C'est donc bien intressant? demanda l'ingnieur.

--Tu vas en juger toi-mme, rpondit le jeune comte, en abandonnant 
regret son tlescope.

--Et rien de nouveau? fit Fricoulet, qui s'approcha pour appliquer son
oeil  l'oculaire.

--Absolument rien.

Il achevait  peine cette rponse que l'ingnieur, jetant une
exclamation stupfaite, bondit en arrire:

Un coup d'oeil lui avait suffi pour constater la brusque transformation
de l'horizon sidral.

--Les anneaux! s'cria-t-il en secouant M. de Flammermont, o sont les
anneaux?

Tout interloqu par cette brusque et brutale interrogation, le jeune
comte riposta:

[Illustration]

--Tu me la bailles belle avec tes anneaux!--est-ce que tu me les avais
donns  garder?

--Non, rpondit d'une voix ferme l'ingnieur, mais ce sont nos
existences  nous que je t'avais donn  garder!

--Eh bien?

--Eh bien! Dieu veuille que par ta coupable ngligence, elles ne se
trouvent srieusement compromises.

Gontran plit.

--Que veux-tu dire?

--Que tu t'es endormi et que, pendant ton sommeil, le wagon s'est gar.

--Je le jure sur ce que j'ai de plus sacr, riposta gravement Gontran,
que mon oeil n'a pas quitt un seul instant l'oculaire du tlescope.

--Alors, tu n'as pas remarqu ce qui se passait autour de nous?

Le jeune comte secoua ngativement la tte.

Fricoulet se croisa les bras.

--Sais-tu ou nous sommes?

--Ma foi!... je n'en sais rien.

--Eh bien! tu as laiss tout simplement l'_clair_ dvier de la route
qu'il devait suivre.

--C'est--dire?...

[Illustration]

--Que nous ne sommes plus dans le courant cosmique.

Gontran jeta un cri d'effroi.

--Grand Dieu! fit-il,... et o sommes-nous donc?

--Dans les anneaux de Saturne! cria l'ingnieur d'une voix furieuse.

Au moment o il prononait ces mots, Ossipoff apparut sur le seuil de la
machinerie.

Il avait le visage tout ple, tout boulevers; ses yeux brillaient d'un
feu trange, et ses lvres tremblantes balbutiaient d'incomprhensibles
exclamations...

--Ah! mes amis, dit-il, mes enfants!

Les deux jeunes gens s'approchrent du vieux savant, ne comprenant rien
 ces paroles.

Il saisit les mains de Fricoulet et les serra avec nergie, en disant:

--Quel bien vous venez de me faire!

--Moi? riposta l'ingnieur, bahi.

--Ne venez-vous pas de dire que nous tions dans les anneaux de Saturne?
demanda le vieillard.

--En effet,... mais je ne comprends pas...

--Comment! vous ne comprenez pas que de la sorte nous allons pouvoir
tudier, dans son ensemble, la configuration de la plante, bien mieux
que nous n'eussions pu le faire, en demeurant dans le courant
astrodal.

L'ingnieur lana  Gontran un regard d'intelligence.

--Eh bien! monsieur Ossipoff, dit-il, ce n'est pas moi qu'il faut
remercier.

Et dsignant Gontran.

--C'est lui,... oui, c'est lui qui, tant de quart cette nuit, a eu
cette excellente ide.

Ossipoff se prcipita, prit le jeune homme entre ses bras et le pressa
sur sa poitrine, en disant:

--Oh! mon fils,... mon fils!... seul, un savant tel que vous pouvait
avoir cette sublime inspiration et l'audace ncessaire pour
l'excuter...

Tout confus, Gontran se drobait aux remerciements chaleureux du
vieillard.

Celui-ci, enthousiasm, s'cria:

--Ne trouvez-vous pas que ce serait un crime que de passer ainsi 
porte de ce monde merveilleux et de n'y point aborder?

[Illustration]

Gontran jeta  Fricoulet un regard qui voulait dire:

Eh! eh! ma bvue n'est dj pas si blmable, puisqu'elle a pour
rsultat de faire changer d'avis ce vieil entt.

Mais, comprenant que pour mieux engager le vieux savant dans cette voie,
le mieux tait de lui faire un peu d'opposition, le jeune homme
rpliqua:

--Certes, mon cher monsieur Ossipoff, ce serait mon plus ardent dsir;
mais comment ferions-nous pour gagner le sol saturnien, entre les
anneaux et la plante?...

--Il existe une atmosphre dans laquelle nous pourrons naviguer  notre
fantaisie, rpondit triomphalement le vieillard; ainsi donc rien ne
s'oppose  ce que nous mettions un si beau projet  excution.

--Rien, en effet, rpondit Fricoulet, rien, except votre propre
parole...

Le savant se recula.

--Ma parole! dit-il.

--Oui, rpondit l'ingnieur; avez-vous oubli dj notre dernire
discussion au sujet de notre voyage, discussion qui s'est termine par
l'engagement formel, pris par vous, de ne plus nous arrter sur aucun
monde nouveau et de revenir vers notre plante natale en suivant le
courant cosmique...

[Illustration]

-- moins, dit M. de Flammermont, que vous ne prfriez faire une halte
sur Saturne et regagner la Terre immdiatement aprs...

--Sans avoir vu ni Uranus ni Neptune? gmit le vieillard.

Fricoulet leva les bras au plafond.

--Ce sont les termes mmes de votre engagement, rpondit-il.

--Mais, puisque nous avons abandonn le fleuve cosmique...

--Baste! dit l'ingnieur, ne vous tourmentez pas outre mesure;... du
train dont nous marchons, nous aurons fait le tour de la plante en cinq
heures; c'est--dire que dans une vingtaine de minutes nous arriverons
au point d'intersection des anneaux et du fleuve cosmique...

Il ajouta:

--Au lieu de gmir, vous auriez mieux fait d'employer votre temps 
tudier la configuration de la plante.

--Malheureusement, fit Gontran, qui regardait par un hublot, il y a une
telle paisseur de nuages qu'il est impossible de rien distinguer.

Ossipoff, en proie  un dsespoir profond, s'arrachait vritablement les
cheveux.

--Pre, implora Slna, je vous en supplie, ne vous chagrinez pas ainsi.

--Eh! gmit le vieillard, tu ne peux comprendre cela, toi!... passer si
prs...

Et se tournant vers Gontran, auquel il lana un regard charg de
reproche.

--Mais vous, un savant! oh! c'est un crime!

M. de Flammermont prit la main de Slna.

--Voici prs de quatre ans que je la dlaisse pour l'astronomie... Je
trouve juste qu'aujourd'hui l'astronomie cde le pas  l'amour.

Ossipoff courba la tte.

--Allons, dit Fricoulet, qui, l'oeil au tlescope de vigie, surveillait
l'espace, il faut prendre une dcision, monsieur Ossipoff: ou brler
Saturne et continuer notre voyage par le fleuve cosmique,... ou bien
aborder sur Saturne et nous en retourner directement vers la Terre.

Et il ajouta en consultant sa montre.

--Vous avez cinq minutes pour vous dcider.

Le vieux savant hsita, puis,  voix basse, avec un accent plein de
regret, il rpondit:

--Continuons le voyage!

[Illustration]




CHAPITRE XI

FDOR SHARP EN VUE


[Illustration]

Alors, fit l'ingnieur en jetant sur ceux qui l'entouraient un regard
circulaire, alors c'est bien dcid, nous brlons Saturne?

--Oui, dclara Gontran avec fermet.

--Oui, rpta Slna d'une voix plus douce, mais non moins assure.

--Oui, dit  son tour Ossipoff en poussant un profond soupir.

--Et il courut s'enfermer dans sa cabine pour cacher sa rage et son
dsespoir.

[Illustration]

--Pauvre pre, murmura la jeune fille en le suivant d'un oeil attendri.

M. de Flammermont eut un haussement d'paules significatif.

--Il est encore temps, dit Fricoulet, de revenir sur notre dcision.

--Et sur nos pas, bougonna Gontran.

--C'est ce que je voulais dire.

Slna secoua la tte.

--Non, monsieur Fricoulet, rpondit-elle, poursuivons notre route...
puisque c'est la volont du plus grand nombre. Elle soupira et s'en fut
s'asseoir, toute triste, dans un coin de la machinerie.

--Allons, c'est fait, dclara l'ingnieur en pesant de toutes ses forces
sur les commutateurs.

Le vhicule frmit dans toute son ossature et sembla bondir en avant.

--Tu ne crains pas de tout faire sauter? demanda le jeune comte, un peu
mu de la trpidation terrible qui agitait l'_clair_.

[Illustration]

--Baste! nous en avons vu bien d'autres, lorsqu'il s'est agi de sortir
de l'atmosphre jovienne, riposta insoucieusement l'ingnieur.

Il avait ses regards attachs sur la boussole, tenant d'une main ferme
la barre du gouvernail.

--Nous quittons les anneaux, dclara-t-il au bout d'un quart d'heure de
silence.

--Alors, tout va bien? nous sommes en bonne route? demanda le jeune
comte.

Fricoulet ne rpondit pas; pench sur les accumulateurs, il les
considrait attentivement, les sourcils froncs et les lvres
contractes d'une faon qui lui tait familire lorsque se produisait un
incident incomprhensible.

--Gontran! fit-il d'une voix brve.

Le jeune comte s'approcha.

--Tiens un moment la barre du gouvernail.

Et il alla rapidement vers l'arrire, colla son visage  un hublot et
demeura quelques minutes, examinant attentivement le fonctionnement de
l'hlice.

Il revint ensuite et pesa de nouveau sur les leviers des accumulateurs.

--Que fais-tu donc? demanda M. de Flammermont.

--Je cherche  parer aux consquences de ton erreur d'hier, rpondit
schement l'ingnieur.

--Et ces consquences... quelles sont-elles?

--Pendant que nous faisions le tour de Saturne, le gros du bataillon des
astrodes dfilait avec sa rapidit ordinaire,... si bien que les
corpuscules, qui nous servent de point d'appui se font plus rares et
que, si nous avions tard seulement de quelques heures, nous nous
trouvions dans le vide.

--Alors? demanda Gontran.

--Alors, tu le vois; je force d'lectricit pour rattraper le temps
perdu et rejoindre, si possible, le centre du fleuve cosmique dans
lequel nous avons navigu jusqu' prsent.

Puis, voyant que son ami dissimulait avec peine sa formidable envie de
dormir.

--Tiens! tu me fais de la peine, dit-il... va-t-en te coucher.

--Mais, c'est mon tour de quart.

Fricoulet, malgr son inquitude, se mit  rire.

--Merci bien, fit-il, pour que tu commettes quelque nouvelle erreur, ou
que tu t'endormes, le nez sur le levier du gouvernail; non, je prfre
veiller toute cette nuit s'il le faut; comme cela, je serai certain de
la marche de l'_clair_.

--Si tu prfres cela, bougonna le jeune comte d'un ton un peu piqu,
moi aussi.

Et, sans serrer la main de son ami, il tourna les talons et fut
s'tendre sur son hamac o le sommeil ne tarda pas  s'emparer de lui.

* * *

Lorsque M. de Flammermont s'veilla le lendemain, son chronomtre
marquait dix heures.

Il se prcipita hors de sa cabine, honteux de sa paresse, mais esprant
que les motions et les fatigues de la veille avaient prolong dans les
mmes proportions, le sommeil de ses compagnons de voyage.

[Illustration]

Quand il entra dans la machinerie, il trouva Ossipoff et Fricoulet,
debout devant l'un des hublots et discutant avec animation.

--Je vous affirme que si, disait le vieillard.

--Je ne nie point la chose, ripostait l'ingnieur, mais je ne puis, en
conscience, vous dire que je vois, lorsque je ne vois pas.

 cette rponse, le vieux savant frappa du pied avec impatience et
s'cria, en apercevant Gontran.

--Ah! monsieur de Flammermont, vous ne pouvez arriver plus  propos!

Et lui tendant la lunette qu'il tenait  la main.

--Examinez avec soin la constellation de Cassiope!

Une lgre grimace crispa les lvres du jeune comte.

--Vous voulez, balbutia-t-il, que je...

--Que vous vrifiiez, lequel a raison, de M. Fricoulet ou de moi?

[Illustration]

L'ingnieur se rcria.

--Permettez, mon cher monsieur, fit-il, je ne prtends point que vous
ayez tort; je dis seulement que je ne vois pas... Et s'adressant au
jeune comte:

--M. Ossipoff, dit-il, prtend apercevoir, dans la constellation de
Cassiope, un astre nouveau, non marqu sur les cartes clestes, et dont
il ignore la nature.

--Je ne prtends pas, monsieur, gronda le vieillard, tout rouge de
colre, j'affirme...

--En ce cas, murmura Gontran, il n'est nullement besoin que je contrle
le bien fond de votre affirmation.

[Illustration]

Et il rendait la lunette  Ossipoff qui la repoussa en disant:

--Permettez: de savant  savant, ces choses-l se font, surtout en
astronomie, o l'on est si souvent victime d'illusions d'optique.

Force fut bien au jeune homme d'obir  l'injonction du vieux savant; il
prit la lunette et, absolument ignorant de la situation occupe dans le
ciel par Cassiope, il braqua son instrument sur un point quelconque de
l'espace.

--Je ne vois rien, dclara-t-il hardiment, aprs quelques instants
d'examen.

Ossipoff se mit  ricaner.

--Cela ne m'tonne pas, dit-il, je vous parle de Cassiope et vous
cherchez dans le baudrier d'Orion.

Gontran se frappa le front.

--Je ne sais vraiment o j'ai la tte, murmura-t-il.

Et, tout de suite, il ajouta:

--D'ailleurs, l'oculaire n'est pas  mon point, et je ne distingue que
trs vaguement.

Fricoulet, une fois encore, se dvoua.

[Illustration]

--Eusses-tu le grand tlescope de l'observatoire de Nice, dit-il en
riant, que cela ne t'avancerait pas beaucoup; l o il n'y a rien, les
lunettes les plus puissantes ne peuvent rien faire apercevoir.

Ossipoff lana au jeune ingnieur un regard furieux et, arrachant
l'instrument des mains du comte:

--Nous verrons dans quelques heures, grommela-t-il.

Et il reprit sa place au hublot, duquel il lui tait permis de
contempler, en toute facilit, la fameuse constellation.

[Illustration]

Fricoulet retourna  son gouvernail.

--Eh bien! lui demanda Gontran  voix basse, o en sommes-nous? Nous
avons march un train d'enfer toute cette nuit et nous avons rejoint la
grande mare astrodale; aussi, tu le vois, l'_clair_ a repris son
allure normale.

Le jeune comte se pencha  l'oreille de son ami.

--Et cet astre nouveau qu'il prtend avoir dcouvert, qu'y a-t-il de
vrai l-dedans?

Fricoulet hocha la tte.

--Je n'en sais trop rien, rpondit-il; on a de si singulires surprises
avec ces satanes toiles.

--Si vous, des savants, vous vous laissez surprendre, comment
voulez-vous qu'un ignorant comme moi...

Fricoulet se mit  rire:

--Il y a une chose trs simple  faire, dit-il; rends  Ossipoff ton
tablier astronomique.

[Illustration]

--Et il me rpondra, comme dans le _Chapeau de paille d'Italie_: Mon
gendre, reprenez votre myrte, tout est rompu.

L'ingnieur fixa sur son ami un regard singulier.

--Franchement, cela te ferait-il grand peine, s'il te rendait ton myrte?

Gontran coula vers Slna un regard rapide; puis, se penchant encore
davantage  l'oreille de son ami.

--Ce que c'est que la nature humaine, murmura-t-il; il y a quelques
mois, tu m'eusses pos cette question que, pour toute rponse, je
t'aurais saut  la gorge!

[Illustration]

--Tandis qu'aujourd'hui... rpliqua l'ingnieur avec un petit sourire.

--Tandis qu'aujourd'hui, sans tre affirmatif...

--Tu es dubitatif, n'est-ce pas? continua Fricoulet.

Et posant sa main sur l'paule de son ami.

--Mais sois tranquille, ajouta-t-il, avant quelques semaines, tu ne
conserveras plus aucun doute  ce sujet et, de toi-mme, si cela est
possible, tu restitueras ton myrte...

Gontran prit un air offens.

--Alcide, dclara-t-il, c'est l une chose que je ne ferai jamais; j'ai
engag ma parole et,  moins qu'on ne me la rende... Je suis
gentilhomme, mon cher...

--Tu ferais bien mieux d'tre astronome, mon vieux, riposta l'ingnieur,
car, si je ne me trompe, voici Ossipoff qui va te retomber sur le dos.

Le vieillard, en effet, qui, depuis quelques secondes, donnait toutes
les marques d'une agitation extrme, quitta tout  coup le hublot auprs
duquel il tait install et, brandissant triomphalement sa lunette,
s'cria d'une voix vibrante:

--Victoire... Victoire!... je la tiens!

--Qui a? demanda Fricoulet.

--Eh! mon toile, parbleu!... ma plante nouvelle!... celle que j'avais
aperue tout  l'heure, dj, dans la constellation de Cassiope et dont
vous avez ni l'existence.

[Illustration]

--Permettez, dit l'ingnieur, je n'ai rien ni,... j'ai dclar,
simplement, que je ne voyais pas...

Et s'emparant de la lunette que le vieux savant offrait  M. de
Flammermont, il la braqua dans l'espace.

--Quelle est sa situation? demanda-t-il.

--Par XII heures d'ascension droite et 30 degrs de dclinaison borale,
rpliqua l'astronome.

Tout aussitt Fricoulet s'orienta.

Mais, aprs quelques instants d'observation, il eut un brusque
haut-le-corps et murmura:

--Certes, voil quelque chose de trs curieux.

Il quitta le hublot, et courut  une carte cleste pendue  l'une des
cloisons de la machinerie; puis, aprs l'avoir consulte attentivement,
il revint au hublot et, de nouveau, examina le ciel.

--Eh bien! avais-je raison? demanda Ossipoff en se croisant les bras et
en laissant tomber sur l'ingnieur un regard ddaigneux.

--Assurment, rpondit Fricoulet, il y a quelque chose, mais quoi?

--Eh! que voulez-vous que ce soit, sinon une toile?

[Illustration]

--Ce pourrait tre une plante, dclara Gontran, qui crut prudent de
placer son mot dans la conversation.

Le vieillard hocha la tte.

--C'est douteux, murmura-t-il.

--Parce que?...

--Parce qu'il ne me parat pas qu'une plante puisse exister au point de
l'espace o nous nous trouvons,  une si grande proximit de Saturne.

Ossipoff regardait M. de Flammermont.

Celui-ci crut bien faire en paraissant ne pas partager l'opinion du
vieux savant, sans doute pour lui faire supposer qu'il en avait une
personnelle.

Il allongea les lvres dans une moue dubitative.

--Peuh! fit-il laconiquement.

--Vous en penserez ce que vous voudrez, rpondit le vieillard d'un ton
un peu sec, comme toutes les fois qu'il rencontrait une contradiction;
quant  moi, je persiste  croire que Saturne et empch la formation
d'un semblable monde; en outre, en admettant mme qu'il ne s'y ft pas
oppos, il y a longtemps que les astronomes connatraient cette plante.

--En ce cas, que supposez-vous?

Ossipoff leva les bras au plafond.

--Jusqu' prsent, je ne suppose rien,... j'attends...

--Vous attendez! quoi?

--Que nous nous soyons assez rapprochs de cet astre pour pouvoir
l'tudier plus en dtail.

--Voici une ide sage, dclara Fricoulet, et si tous les savants de la
Terre raisonnaient ainsi, il y aurait bien moins de temps perdu en
discussions oiseuses.

--Avant quelques heures, nous saurons  quoi nous en tenir, monsieur
Ossipoff.

-Si nous les consacrions  baptiser cet astre nouveau, proposa Gontran.

--Voil une bonne ide, dit Slna en intervenant.

--Eh bien! demanda Fricoulet, puisque tu as eu l'ide, c'est  toi que
doit revenir l'honneur de dsigner le nom dont on va affubler le
nouveau-n...

--Ce nom ne doit-il pas tre celui du savant qui l'a dcouvert?

Ossipoff, tout mu, serra les mains du jeune homme.

--Merci, mon cher Gontran, balbutia le vieillard, mais je n'accepte pas
le grand honneur que vous me faites...

Il ajouta avec un sourire:

--Il y a dj, sur les cartes du ciel, une quantit assez grande de noms
difficiles  crire et  retenir, sans en mettre un de plus; dsignons
tout simplement cet astre, et jusqu' plus ample inform, par une lettre
de l'alphabet grec.

--Soit, dit Gontran, va pour _Omicron_.

--Ou _Omga_, ajouta Fricoulet.

Le vieux savant secoua la tte.

--Cela n'est pas possible, rpondit-il; vous oubliez que des toiles de
cette mme constellation de Cassiope portent dj ces noms sur les
cartes astronomiques.

[Illustration]

--C'est juste, observa l'ingnieur.

--Mais rien ne prouve que ce corps brillant appartienne  la
constellation de Cassiope, fit observer Gontran qui en revenait  son
ide premire.

Ossipoff haussa les paules et retourna  son hublot; Fricoulet
rejoignit ses leviers; quant  Gontran, il fut s'tendre dans un coin et
les yeux mi-clos, il se mit  rvasser, tout en sifflotant une
rminiscence de la dernire oprette  laquelle il avait assist avant
son dpart de la Terre.

Un cri pouss par Ossipoff l'arracha aux douceurs de son farniente; il
bondit sur ses pieds et se prcipita vers le savant.

Celui-ci avait le visage tout boulevers.

--Vous aviez raison, dit-il d'une voix rauque au jeune comte.

--Raison!... moi!...  quel sujet?

--Au sujet de ce corps nouveau dcouvert par moi dans la constellation
de Cassiope.

--Il n'existe pas?... une illusion d'optique?

--Il existe parfaitement, seulement...

--Seulement?

--Il n'appartient pas  la constellation.

Le jeune comte eut un sourire victorieux.

--Quand je vous le disais? s'cria-t-il,... c'est une plante!

--Jamais de la vie...

--Alors... quoi?

--C'est un bolide.

Fricoulet et Slna accoururent et s'crirent en mme temps.

--Un bolide!

--Qui traverse l'infini et se dirige vers le Soleil.

--Eh bien! demanda M. de Flammermont, je ne vois l rien qui vous puisse
causer une semblable motion.

--Mais songez donc que c'est la premire fois, depuis nos voyages
successifs, qu'il nous est donn d'tudier ces corps tranges.

Gontran sentit qu'il pourrait, par une trop grande indiffrence,
veiller les soupons de son futur beau-pre: il tendit donc la main
vers la lunette en disant:

--Puis-je voir aussi?

Ossipoff changea l'oculaire de l'instrument.

--Regardez, dit-il aprs avoir termin cette petite opration.

L'ancien diplomate commenait  avoir l'habitude des instruments, il
rgla donc la lunette suivant sa vue et augmenta le grossissement de
l'objet encadr dans l'oculaire jusqu' ce qu'il en distingut nettement
les contours.

Alors, intress malgr lui, par le spectacle qui s'offrait  sa vue, il
poussa un cri de surprise.

--En effet, murmura-t-il; ce n'est pas une toile,... mais pas une
plante non plus,... c'est un morceau, un dbris,... tiens, vois plutt.

Et il s'apprtait  se retirer pour cder sa place  Fricoulet; mais la
main d'Ossipoff, s'appuyant sur son paule, le maintint immobile.

--Attendez quelques instants encore, dit le vieux savant.

Le bloc rocheux, qui scintillait comme une toile, sur le fond noir du
ciel, pivotait rapidement autour d'un axe qui paraissait fortement
inclin et le jeune homme distinguait  merveille les irrgularits de
ce polydre lanc dans l'infini, comme une flche.

[Illustration]

--Si j'ai bien vu, disait Ossipoff, cet astrode doit mesurer, suivant
son grand axe, prs d'un kilomtre et demi de large et un kilomtre
suivant sa plus petite dimension... n'est-ce pas votre avis?

--Cela dpend de sa rotation sur lui-mme, rpondit Gontran.

--Elle est d'une heure et demie,... je l'ai calcule grce  une tache
extrmement lumineuse qui s'aperoit presque au ple boral.

--Une tache lumineuse? murmura M. de Flammermont qui carquillait
vainement les yeux.

--Ne la cherchez pas inutilement, rpondit Ossipoff,... elle se trouve
sur la face actuellement invisible.

--Avez-vous remarqu la rapidit avec laquelle marche ce corpuscule?
demanda Gontran au bout de quelques minutes.

--J'ai calcul que nous nous prcipitions au devant l'un de l'autre avec
une vitesse de 130,000 mtres par seconde.

--130,000 mtres! s'cria Slna.

--Dame! ma chre enfant, le calcul est simple  faire; notre vitesse 
nous est de 85,000 mtres, la sienne est de 45,000,... cela nous donne
plus de 40,000 lieues  l'heure.

M. de Flammermont s'tant cart, Fricoulet prit sa place  l'oculaire
de la lunette pour examiner, lui aussi, ce monde trange.

Tout  coup, il poussa une exclamation touffe.

Ossipoff, qui rdigeait ses observations, releva la tte et demanda d'un
ton narquois:

--Auriez-vous fait, par hasard, quelque constatation intressante?

L'ingnieur ne rpondit pas tout de suite; il tait plong dans une
attentive contemplation.

--Il se pourrait, dit-il enfin avec une lgre motion dans la voix.

--Et quel est votre avis? fit Ossipoff, toujours narquois... sommes-nous
en prsence d'une toile,... d'une plante,... ou d'un bolide?

--D'un bolide, assurment.

--Ah! vous me voyez tout joyeux de me rencontrer avec vous,... et, sur
la nature de ce bolide, avez-vous quelque opinion?

L'ingnieur, qui feignait de ne pas s'apercevoir du ton de persifflage
qu'employait, pour lui parler, le vieux savant, rpondit avec un grand
calme.

[Illustration]

--D'une nature comtaire.

Le vieillard clata de rire.

--En vrit,... et pourriez-vous prciser, s'il vous plat?

--Qu'entendez-vous par prciser?

--Mais... indiquer, par exemple,  quelle comte appartiendrait, selon
vous, ce fragment?

-- la comte de Tuttle, rpondit l'ingnieur sans hsiter.

Ossipoff haussa les paules.

[Illustration]

--Quoi d'impossible  cela? riposta Fricoulet; serait-ce le premier
exemple que nous aurions d'une fragmentation comtaire?... pareille
aventure n'est-elle pas arrive, en 1846,  la comte de Bila? la
comte se brisa en deux parties qui navigurent pendant quelques temps
de conserve, mais qui ne revinrent jamais au prihlie, depuis l'poque
de la catastrophe;... il n'y aurait rien d'extraordinaire  ce que
semblable accident ft survenu  la comte de Tuttle.

Le vieux savant frappa du pied avec impatience.

--L'imagination vous emporte, mon cher monsieur Fricoulet, dit-il,... en
admettant que votre supposition ft exacte, comment expliqueriez-vous
que nous rencontrions ici un fragment de Tuttle?

--Mais de la manire la plus simple du monde, mon cher monsieur
Ossipoff!... l'aphlie de Tuttle ne se trouve-t-il pas prcisment au
del de Saturne et juste au point de l'espace o nous sommes
actuellement?

--D'accord, vous oubliez seulement que la comte n'y parviendra que dans
plusieurs annes, la dure de sa rvolution tant de treize ans,... elle
ne passera  son aphlie qu'en 1890; ce ne peut donc tre elle...

Et, certain d'avoir cras l'ingnieur sous cet argument sans rplique,
Ossipoff enveloppait Fricoulet d'un regard triomphant.

Fricoulet se redressa et regardant le vieillard bien en face.

--Quant  moi, dit-il, sans avoir la prtention de vouloir vous
expliquer comment, ni  quel point de l'espace a pu avoir lieu la
fragmentation, je vous affirme que c'est bien un fragment de la comte
Tuttle que nous avons l sous les yeux.

Ossipoff ricana.

--Une affirmation de vous ou rien, dit-il, c'est  peu prs la mme
chose.

--Et si je vous donnais une preuve?

--Une preuve! fit le vieux savant en carquillant les yeux,... et
laquelle?

--Ce point brillant qui vous a servi  tablir la dure de rotation de
ce mondicule, savez-vous ce que c'est?

--Quelque pic neigeux, sans doute!...

Fricoulet secoua la tte.

--Erreur, monsieur Ossipoff, erreur, rpondit-il, c'est... l'obus que
nous avait vol Sharp sur la Lune.

--L'obus! s'crirent plusieurs voix.

--Oui, rpta l'ingnieur, l'obus qui nous a servi d'habitation pendant
les longs mois que nous avons vcus sur la plante.

Ossipoff s'tait prcipit vers la lunette et l'avait braque sur le
bolide.

Longtemps il demeura immobile, comme ptrifi, le visage coll 
l'oculaire, les membres agits d'un tremblement nerveux.

--C'est vrai, murmura-t-il enfin.

Puis, aprs un nouveau silence.

[Illustration]

--Mais comment se peut-il faire?

Fricoulet leva les bras au plafond, en signe d'ignorance complte.

--Il suffit que cela soit, rpondit-il.

Gontran poussa un cri.

--Mais si l'obus se trouve l, dit-il, il n'y aurait aucune
impossibilit  ce que Fdor Sharp s'y trouvt galement.

Ossipoff eut un haussement d'paules significatif.

--Il doit tre mort depuis longtemps, rpondit-il.

L'ingnieur avait sorti son carnet de sa poche et, rapidement, sur une
page blanche, avait jet quelques calculs.

--Je ne sais, dit-il en s'adressant  Ossipoff, si vous avez raison en
ce qui concerne le dcs--probable, en effet--de Fdor Sharp; mais, en
tout cas, vos calculs sont exacts.

--Avaient-ils donc besoin d'tre vrifis? demanda railleusement le
vieillard.

--Je ne pense pas,... en tout cas, j'ai pens, moi,  une chose 
laquelle vous n'avez pas pens, vous!

--Laquelle?

--C'est que ce bolide coupe notre route en biais.

--Et aprs?

--Aprs!... mais que diriez-vous, s'il nous heurtait au passage?

--Peuh!... c'est improbable...

[Illustration]

--Si peu improbable, mon cher monsieur, que nous sommes, en ce moment,
loigns de lui de six cent mille lieues et que, comme nous courons l'un
sur l'autre,  raison de 460,000 lieues  l'heure, le choc aura lieu
dans une heure vingt minutes.

Gontran touffa un juron, Slna poussa une exclamation et Ossipoff
plit lgrement.

--Mais nous serons rduits en miettes! murmura M. de Flammermont.

L'ingnieur secoua la tte.

--Je crois, plutt, rpondit-il avec un imperturbable sang-froid, que
nous nous en irons en fume, tout simplement.

Il se frotta les mains et ajouta, avec une satisfaction admirablement
simule:

[Illustration: L'Amricain avait entrebill la porte de sa cabine.]

--Le mouvement brusquement ananti et transform en chaleur fera de nous
un petit soleil.

[Illustration]

Gontran se tourna vers Ossipoff dont le visage avait repris sa placidit
accoutume:

--Vous avez entendu, monsieur? demanda-t-il.

--M. Fricoulet a parfaitement raison, rpondit le vieillard; mais il
oublie que nous avons un moyen bien simple d'viter la mort.

--Et ce moyen, dit le comte, c'est?...

--C'est de ne pas aller au devant d'elle; rpondit l'ingnieur, nous
n'avons qu' stopper et  laisser passer devant nous ce train express
dont la rencontre ne laisserait pas que de nous endommager radicalement!

--On peut encore forcer d'lectricit et devancer l'astrode, suggra
Ossipoff.

--Ce serait dangereux; les accumulateurs dbitent le maximum
d'lectricit, et nous ne pouvons aller plus vite, dclara l'ingnieur.
Le propulseur est lanc  toute vitesse, nous franchissons 80 kilomtres
par seconde, soit la largeur de l'Atlantique en une minute, 72,000
lieues  l'heure.

--En ce cas, s'cria Gontran, nous n'avons qu' faire ce que tu disais
tout  l'heure,... c'est--dire  stopper.

Ossipoff murmura d'un air rsign:

--Stoppons, quoique, cependant, cela m'et fait un sensible plaisir de
m'approcher de ce bolide le plus prs possible.

--Au risque de nous casser le nez,... comme une chauve-souris qui
s'aplatit contre un mur.

[Illustration]

--Ou encore de nous transformer en Soleil, reprit gaiement Fricoulet.

--Je ne sais si Mlle Slna aspire beaucoup au rle d'toile, dit le
comte, quant  moi, je n'ai aucun got pour celui que me rserve une
rencontre avec Fdor Sharp.

--Alors, dit l'ingnieur,... c'est bien dcid, nous stoppons?

Il promena un regard circulaire autour de lui, pour interroger ses
compagnons.

--- Une fois,... deux fois,... trois fois,... ajouta-t-il,... rien ne va
plus?... Eh bien! stoppons.

Et pendant qu'Ossipoff, suivi de Slna et de Gontran, quittaient la
machinerie et remontaient sur le carr, Fricoulet se dirigea vers le
moteur.

--C'est dommage, dit-il  mi-voix, j'eusse prouv un grand plaisir 
revoir ce coquin de Sharp,... seulement pour savoir comment il faisait
pour vivre...

Pench sur l'appareil, le jeune ingnieur ne s'apercevait pas que,
derrire lui, une porte s'entr'ouvrait imperceptiblement.

Cette porte tait celle de la cabine dans laquelle tait enferm
Jonathan Farenheit.

[Illustration]




CHAPITRE XII

UN ABORDAGE DANS L'ESPACE


[Illustration]

Depuis plus d'un mois, c'est--dire depuis sa tentative folle et
criminelle pour faire sauter l'_clair_ et ceux qu'il portait,
l'Amricain vivait enferm dans une cabine de l'arrire, o ses
compagnons lui portaient rgulirement la dose de liquide nutritif
indispensable  sa misrable existence. Misrable, en effet, que la vie
de cet homme, encag ainsi qu'une bte fauve, respirant  peine, et
condamn  ne revoir jamais, avant sa mort, la lumire du Soleil et
l'espace toil.

En souffrait-il? C'tait peu probable.

Il tait tomb dans un tat physique quasi-comateux, et il semblait que
son intelligence et sombr dans un anantissement complet, o ne
survivraient que les seuls instincts de la brute.

La plupart du temps, il demeurait accroupi dans un coin--le plus sombre
de sa cellule,--il y demeurait des journes entires sans faire un
mouvement, comme s'il tait mort.

Puis, brusquement, il se levait et arpentait sa cabine  grandes
enjambes, marchant sans discontinuer durant de longues heures en
poussant des cris rauques et des gmissements; aprs quoi, puis par la
fatigue de cet exercice inaccoutum, il se jetait sur son hamac o il
restait tendu plusieurs jours de suite, sans faire un geste, sans
profrer une parole.

[Illustration]

La veille du jour o Ossipoff croyait avoir dcouvert une nouvelle
toile dans la constellation de Cassiope, Farenheit avait fait, autour
de son logement, une promenade acharne qui l'avait jet, au bout de
quelques heures, harass sur son hamac, et il somnolait, lorsque tout 
coup le nom de Fdor Sharp, prononc  quelques pas de lui, derrire la
porte de sa cellule, l'avait fait tressaillir.

Il sembla que le nom de son ennemi, frappant soudainement ses oreilles,
et galvanis son intelligence. Il passa la main sur son front d'un air
gar.

--Sharp! balbutia-t-il. Sharp!

Ce nom voquait, dans son esprit, tout un monde de souvenirs; peu  peu
son visage perdit l'expression de bestialit qu'il avait depuis
plusieurs semaines, le regard devint moins fixe, moins terne, la bouche,
continuellement tordue dans un tiraillement nerveux, reprit son
immobilit premire.

[Illustration]

Il se redressa sur son coude et prta l'oreille. Pour la premire fois,
depuis longtemps, il coutait et il comprenait.

--_By God!_ grommela-t-il, que se passe-t-il donc?... il me semble que
je m'veille d'un long sommeil... Si je n'ai point t fou, je n'ai pas
d en tre loin.

Les voix, dans la cabine  ct, s'levaient un peu, et maintenant le
bruit de la conversation parvenait presque distinctement  l'Amricain.

Tout  coup, il se coula hors de son hamac et rampant sur le plancher,
vint coller son oreille contre la porte.

--Oui, murmura-t-il au bout d'un instant, je ne m'tais pas tromp, ils
parlent de Sharp,... mais  quel sujet?

Tout  coup un rire muet lui fendit largement la bouche.

--Eh! eh! fit-il, ils le voient... il est prs de nous.

[Illustration]

Et il se frottait les mains l'une contre l'autre avec une vidente
satisfaction.

Mais presque aussitt son visage se rembrunit subitement et ses sourcils
se froncrent.

--_By God!_ grommela-t-il, le laisser passer devant!... Nous arrter!
Mais ces gens de l'Ancien continent n'ont dcidment pas de sang dans
les veines!...

Ses joues tremblaient de colre et un feu sombre brlait au fond de ses
prunelles.

--Ah! _by God!_ ajouta-t-il avec un hochement de tte furieux, ils ont
peur de mourir!... Comme si l'existence que nous menons depuis plusieurs
mois tait une existence... Comme si la mort n'tait pas cent fois
prfrable  cette rclusion idiotisante!... et puis mourir en se
vengeant... mais c'est vivre en quelques instants tout ce qui vous reste
 vivre... Ah! _by God!_ non, il ne s'chappera pas, et,
dussions-nous...

De nouveau, il se mit  ricaner.

--Oui, oui... continua-t-il d'une voix sifflante, stoppez tant que vous
voudrez, de peur de culbuter cet honorable coquin!... Vous le culbuterez
quand mme, et que vous le veuillez ou non, je vengerai, sur la peau de
ce misrable, toutes mes tribulations, tous mes dboires...

Il prta l'oreille, et ses joues, hves et dcaves, se colorrent d'un
flot de sang.

--En Soleil, murmura-t-il, ce Fricoulet dit que nous pourrions nous
transformer en Soleil.

Il fit claquer ses doigts avec impatience et grommela:

--C'est cela qui assurerait mon lection  la prsidence de
l'Excentric-Club, si l'on savait,  New-York, que sir Farenheit est un
de ces astres devant lesquels les savants de la Terre se pment
d'admiration! En ce moment, la conversation avait cess entre les
voyageurs, puis Ossipoff ayant quitt la machinerie avec Slna et
Gontran, le silence s'tait fait.

C'est alors que l'Amricain avait entrebill la porte de sa cabine, que
l'on ngligeait de fermer depuis qu'il tait tomb dans cet tat
comateux qui le rendait inoffensif, et, sans que l'ingnieur s'en
doutt, il surveilla tous ses mouvements.

Il le vit s'approcher des appareils producteurs de l'lectricit et du
systme qui composait le moteur, puis consulter attentivement les
indications de dbit du gnrateur, calculer la vitesse du propulseur,
examiner les divers instruments de prcision; aprs quoi, il se dirigea
vers l'appareil moteur.

Contre des tablettes se trouvaient disposes une srie de poignes, se
mouvant  la faon de leviers ordinaires.

L'ingnieur repoussa une de ces poignes et abaissa verticalement un
levier horizontal qui commandait la distribution de force motrice.

Aussitt la vibration continue du propulseur dans son tambour diminua
d'intensit, alors Fricoulet repoussa successivement toutes les poignes
et progressivement le moteur se ralentit jusqu'au moment o il s'arrta
tout  fait.

[Illustration]

Aprs quoi, l'ingnieur donna  l'ensemble de l'appareil un dernier coup
d'oeil et sortit de la machinerie.

En haut, Ossipoff, l'oeil de nouveau viss  sa lunette, examinait
l'astrode qui s'avanait dans l'espace avec une rapidit vertigineuse.

--Eh bien! mon cher monsieur, demanda Fricoulet, avez-vous fait
d'intressantes dcouvertes? demanda l'ingnieur.

--Mon pre cherche Sharp, dit Slna.

L'ingnieur eut un petit sourire.

--Cette recherche est peut-tre prmature, rpondit-il; songez que nous
sommes  quatre cent mille lieues...

--D'autant plus, dit  son tour Gontran, que la prsence de notre obus
sur ce caillou n'implique nullement la prsence de ce coquin!

--En tout cas, observa Fricoulet, ce doit tre un sjour bien singulier
que cet astrode dont l'quateur mesure  peine trois quarts de lieues
de tour...

Il ajouta:

--Si j'ai bien calcul, les mridiens ne doivent pas avoir plus de cinq
kilomtres d'un ple  l'autre.

--Un caillou, quoi! ajouta M. de Flammermont avec ddain.

--Eh! eh! riposta Ossipoff en se retournant vers eux, un caillou qui a
une surface de vingt kilomtres carrs et cube plusieurs centaines de
mille mtres, est un caillou encore fort respectable.

--Peuh! rpliqua le jeune comte avec une moue fort accentue, la dixime
partie de Phobos.

--La millionnime de la Lune, ajouta Fricoulet.

--Pour un homme seul, cela me parat suffisant, rpliqua le vieillard.

Et il reprit ses observations.

--Une chose qu'il m'intresserait de savoir, dit Slna, ce sont les
moyens employs par Sharp pour prolonger sa misrable existence.

--Au moment o nous avons abandonn la Comte, poursuivit Fricoulet, les
soutes du wagon taient  peu prs vides; quant aux rserves d'air
respirable, il s'en fallait de peu qu'elles ne fussent puises.

--Eh! rpliqua le comte, Sharp n'est pas un imbcile, et s'il est
l-dessus, c'est qu'il a certainement trouv le moyen d'y subsister.

Fricoulet clata de rire.

--Voil, o je ne m'y connais pas, une vrit de La Palisse: si Sharp
n'est pas mort, c'est qu'il a russi  vivre.

L'hilarit devint gnrale; l'ingnieur ajouta:

--En ce qui concerne Sharp, je suis entirement de l'avis de Gontran. Je
vais mme plus loin, je dclare que c'est un homme suprieur.
Malheureusement, si son intelligence est vaste, sa conscience est nulle
et ses scrupules sont en raison absolument inverse de ses capacits.
Aussi, si dans le cataclysme qui a engendr la fragmentation comtaire
de Tuttle, il n'a pas pri, je parierais ma tte qu'il vit encore,...
C'est un gaillard nergique et d'un enttement dont rien n'approche,
comme nous avons pu le constater d'ailleurs... S'il a mis dans sa tte
de rejoindre la Terre et de dposer, avant M. Ossipoff, sur le bureau de
l'Acadmie des sciences de Ptersbourg, la relation de ses voyages, rien
ne l'en empchera...

[Illustration]

 ces dernires paroles prononces par l'ingnieur, le vieux savant se
redressa et, faisant brusquement volte-face, montra  ses compagnons son
visage tout ple et tout boulevers.

--Je n'avais point song  cela, dit-il d'une voix rauque.

-- quoi n'aviez-vous pas song, pre? demanda Slna qui, la premire,
fut frappe de l'altration des traits du vieillard.

--Que le bolide que nous apercevons et qui, dans moins d'une heure, va
couper notre route, atteindra l'atmosphre terrestre avant cinq mois, en
sorte que si Fdor Sharp a trouv le moyen d'chapper  la mort...

--Il sera le premier  recueillir la gloire de ce voyage merveilleux
dont j'ai eu la pense, et dont il m'a vol les moyens d'excution...

Fricoulet haussa les paules.

-- cela il n'y avait qu'un remde, dit-il.

--Lequel?

--Risquer le tout pour le tout et poursuivre notre route; nous heurtions
le bolide, c'est vrai, et nous courrions la chance d'tre mis en pices,
volatilis mme, mais nous risquions aussi de disloquer le monticule sur
lequel nous supposons notre ennemi, et peut-tre la Providence et-elle
permis le triomphe de la justice...

[Illustration]

Gontran hocha la tte.

--Tu es bon, toi! murmura-t-il, j'estime ma vie un peu plus que la vaine
gloriole terrestre, et je ne donnerais pas le bout de mon petit doigt
pour le rapport d'un secrtaire, fut-il aussi perptuel que tu
voudras...

--Cependant, murmura Slna avec un regard suppliant du ct du jeune
comte.

Ossipoff saisit la main de sa fille.

--Brave petite, dit-il, tu te dvouerais, toi, tu te sacrifierais;...
mais je serais un monstre d'ingratitude si j'acceptais...

[Illustration]

Il poussa un profond soupir, et, se retournant, remit son oeil 
l'oculaire de la lunette.

--Dvouement filial et abngation paternelle tout platoniques murmura
Fricoulet gouailleur, le voult-on que, maintenant, il serait trop tard
pour tenter de rencontrer ce fragment de Tuttle.

Et il ajouta, aprs un instant de silence:

--Il n'y a plus qu'une chose  souhaiter.

--Laquelle?

--Que Sharp ait rendu sa vilaine me au diable.

--_Amen_, dit Gontran.

[Illustration]

--D'ailleurs, poursuivit l'ingnieur, le bolide va passer  une assez
courte distance, pour que rien de ce qui se trouvera  sa surface
n'chappe aux investigations de M. Ossipoff.

Il tira sa montre.

--Dans quatre heures et vingt minutes, il coupera exactement notre
route, dit-il.

-- combien de kilomtres sera-t-il alors? demanda Slna.

-- huit cents environ, mademoiselle, soit deux cents lieues; la lunette
de votre pre ramnera cette distance  moins de deux kilomtres.

--Pensez-vous que, si Sharp existe, interrogea Mlle Ossipoff, il
puisse nous apercevoir?

L'ingnieur allongea les lvres dans une moue dubitative.

--Voil qui est moins que certain, rpondit-il; nous marchons  l'oppos
du Soleil et nous nous en loignons, tandis que le bolide s'en rapproche
en suivant une direction absolument contraire. Si nous le distinguons
aussi parfaitement, c'est parce qu'il est clair en plein par la
lumire solaire: pour lui, au contraire, notre appareil se confond avec
l'obscurit de l'espace, puisque la face claire n'est pas tourne de
son ct: Si Sharp est l-bas, il est probable, il est mme certain
qu'il ne s'est aucunement aperu de la prsence de notre wagon.

--C'est gal, rpliqua Gontran en secouant la tte, j'aurai bien de la
peine  admettre qu'un tre humain puisse exister  la surface d'un
corps aussi microscopique.

--Il est certain, fit l'ingnieur, que ce doit tre l, pour un tre
humain, un sjour des plus singuliers et que la vie, sur un si petit
monde, ne doit pas marcher sans des particularits tranges. La
pesanteur y doit tre infiniment plus faible que sur les satellites de
Mars; et tu sais cependant si elle s'y fait peu sentir. Sharp ne doit
pas peser, l-dessus, plus de quelques grammes et il doit s'abstenir du
moindre mouvement un peu trop brusque, qui l'enverrait en dehors de la
zone d'attraction de sa plante. Au besoin, si cette fantaisie le
prenait, il pourrait jongler avec le wagon-obus qui lui sert
d'habitation.

--Mais pour vivre, il faut respirer, et un morceau de roche tel que
celui-l doit manquer totalement d'atmosphre.

--Totalement! non, mais il doit y en avoir fort peu, aussi, s'il
s'aventure hors de l'obus, ne peut-il le faire que casqu d'un respirol.

--Par exemple, dit Slna, une chose  laquelle je ne pourrais
m'habituer, c'est  la courte dure des jours et des nuits.

--En effet, leur dure est  peu prs dix fois moindre de celle qu'elle
est sur Terre, mais, s'il veut se donner le luxe des nuits et des jours
terrestres, rien n'est plus facile  Sharp.

--Ah bah! et de quelle faon?

[Illustration]

--En habitant prs du ple, et en se dplaant au fur et  mesure que la
rotation s'accomplit; il a mme ce grand avantage de pouvoir rgler, 
sa fantaisie, la longueur de ses jours et de ses nuits.

Pendant cet entretien, Ossipoff avait gard le plus profond silence.

--Eh bien! lui demanda tout  coup Gontran, apercevez-vous quelque
vestige humain?

Le vieillard secoua ngativement la tte.

--Tu es par trop impatient, fit alors Fricoulet; nous ne sommes point
encore assez prs;... songe, qu' cette distance, le bolide ne doit pas
mesurer plus de 15  20'.

Comme si ces mots l'eussent rappel  la ralit, le vieux savant
s'cria:

--Vous tes dans l'erreur, monsieur Fricoulet, l'arc sous-tendu mesure
au moins le double.

--Ce n'est pas possible!

--Si vous voulez vous en convaincre par vous-mme, murmura le vieillard,
un peu piqu que l'on se permt de mettre en doute une affirmation de
lui.

Et il s'carta de la lunette pour donner sa place au jeune ingnieur.

 peine celui-ci eut-il appliqu son oeil  l'oculaire, qu'il fit un bond
en arrire, en poussant une exclamation de surprise.

--Fichtre! dit-il, voil qui est singulier.

--Si singulier que cela? demanda Gontran...

--Dame!  moins que je n'aie la berlue... et M. Ossipoff galement!

[Illustration]

Il fouilla dans sa poche, prit un micromtre qu'il ajusta  l'instrument
et dit  M. de Flammermont:

--Mets-toi l, vise le bolide, et fais jouer la vis du micromtre.

Au bout de quelques minutes, Gontran s'carta en disant:

--C'est fait...

Fricoulet examina le micromtre et son visage, soucieux dj, se
rembrunit davantage encore.

--Trente-trois minutes, dit-il.

--Eh bien! demandrent ses compagnons?

--Je n'y comprends rien, j'ai fait machine en arrire, et la force du
moteur neutralisant la force du courant, nous maintient immobile dans
l'espace, en sorte que ce bolide, marchant avec une vitesse normale
devrait tre  200 kilomtres encore de nous,... or, le micromtre
marquant 31', il en faut conclure que nous ne sommes spars que par une
distance moiti moindre de celle qui devrait exister.

Il rflchit quelques secondes et murmura:

--C'est absolument comme si le moteur fonctionnait  toute vitesse.

--Peut-tre, insinua Mlle Ossipoff, vos calculs sont-ils faux?

--Qu'entendez-vous par l, mademoiselle?

--J'entends que, peut-tre, le bolide marche plus rapidement que vous ne
l'aviez tabli tout d'abord.

Le vieux savant secoua la tte.

--Si les calculs avaient t faits par M. Fricoulet seulement, dit-il,
on pourrait mettre en doute leur exactitude...

--Mais du moment que vous les avez contrls,... ajouta l'ingnieur
aucune erreur ne peut s'y tre glisse; l'_errare humanum est_ ne vous
est pas applicable.

Alors, Gontran qui, de nouveau, avait appliqu son oeil  l'oculaire
s'cria:

--Si les calculs sont exacts et si l'on fait bien machine en arrire, il
se produit un phnomne inexplicable.

Et il ajouta d'une voix un peu mue:

--Le bolide a grossi prodigieusement depuis cinq minutes, il semble que
nous nous prcipitions dessus.

Un clair de joie passa dans la prunelle d'Ossipoff.

--Si cela pouvait tre vrai! murmura-t-il entre ses dents, nous aurions
au moins la chance d'empcher ce misrable Sharp d'arriver avant nous
sur Terre et de dflorer la gloire qui nous attend...

Mais secouant la tte:

--Hlas! ajouta-t-il avec un accent de regret dans la voix; nous sommes
certainement victimes d'une illusion d'optique.

--Vous tes, en vrit, d'un gosme froce, mon cher monsieur Ossipoff,
gronda Gontran;... pour satisfaire votre futile amour-propre de savant,
vous prfrez nous briser les os!...

[Illustration]

Slna, qui s'tait approche d'un hublot, joignit les mains dans un
geste terrifi.

--Messieurs, implora-t-elle, c'est effrayant!... monsieur Fricoulet,...
mon pre,... je vous en supplie, sauvez-nous, sauvez-moi!..

Et se prcipitant vers son pre, elle l'enlaa de ses bras, gmissante
et tremblante.

--J'ai peur,... j'ai peur de mourir!...

M. de Flammermont, mu par cet appel dsespr de sa fiance, s'lana
hors de la cabine et, se prcipitant par la petite chelle qui reliait
l'un  l'autre les deux tages du vhicule, arriva  la porte de la
machinerie.

Il voulut l'ouvrir, elle rsista.

--Morbleu! gronda-t-il, que se passe-t-il donc?

Il fit un nouvel effort qui rencontra la mme rsistance.

Alors, comme un clair rapide, une ide subite traversa la cervelle du
jeune homme.

--C'est ce damn Amricain, murmura-t-il.

Puis se ruant contre la porte avec toute la violence du dsespoir, il
tenta de l'enfoncer.

Mais la cloison de lithium ne bougea pas; Gontran ne fit que se meurtrir
inutilement.

--Farenheit! rugit-il, Farenheit.

De l'autre ct de la porte, une voix calme demanda.

--Que me voulez-vous?

--Ouvrez... au nom de Dieu!... ouvrez sans perdre un instant.

Farenheit eut un sourire moqueur.

--En vrit! fit-il, vous tes si press que cela?

--Sir Jonathan, je vous en supplie, coutez-moi!... comprenez-moi, il y
va de votre vie,... de notre vie  tous... ouvrez, ouvrez! vous ne savez
pas que chaque minute de retard nous rapproche de la mort!

Gontran eut un cri de dsespoir.

--Je ne sais qu'une chose, c'est que chaque minute nous rapproche de ce
gredin de Sharp!

--Ah! gronda-t-il,... nous sommes perdus!... sa folie n'a pas cess!

--Pardon, riposta trs flegmatiquement Farenheit, je ne suis plus
fou,... j'ai parfaitement compris que ce misrable qui, aprs m'avoir
vol, a tent de m'assommer, que ce gredin de Sharp est prs de nous et
je veux le rejoindre...

[Illustration]

--Mais vous n'y pensez pas,... si vous avez entendu cela, vous avez
entendu galement que nous serions briss, si l'_clair_ venait  se
rencontrer avec ce bolide! et d'ailleurs, rien ne prouve que Sharp s'y
trouve,... vous risquez donc votre vie,... la ntre, pour une vengeance
chimrique... et d'ailleurs, cette vengeance, vous n'avez plus le droit
de l'exercer, nous avons pardonn...

--Vous peut-tre, rpliqua Farenheit,... mais moi, non pas...

Gontran ne savait plus quel argument invoquer.

--Sir Jonathan! implora-t-il, sir Jonathan,... ouvrez, je vous en
conjure,... le bolide est  moins de quarante lieues de nous,... chaque
minute coule nous rapproche de deux lieues, au nom du ciel, ouvrez...

[Illustration: mme instant, un craquement formidable se fit entendre,
secouant,  le briser, le wagon de lithium.]

--Ce serait au nom du diable que je n'ouvrirais pas, rpondit
l'Amricain.

En ce moment, Fricoulet et Ossipoff, tonns de la longue absence de M.
de Flammermont, apparurent en haut de l'escalier.

-- moi, Fricoulet!  moi! cria Gontran... Farenheit a ferm la porte de
la machinerie.

--C'est lui qui a touch aux leviers! hurla l'ingnieur.

Et, en deux bonds il fut prs de son ami.

--Mais il faut enfoncer la porte, dit-il.

--Enfoncer, riposta Gontran... je l'ai tent.

L'ingnieur regardait autour de lui, semblant chercher un instrument
quelconque,... un outil,... mais rien.

Tout  coup, il poussa un cri de joie, tira son revolver et, ajustant
les gonds, fit feu successivement trois fois...

[Illustration]

-- nous, maintenant, cria-t-il.

Et il se rua, en mme temps que Gontran, sur la porte qui, cdant sous
le choc, se rabattit brusquement dans l'intrieur de la pice.

Farenheit avait bondi en arrire et se tenait devant le moteur, repli
sur lui-mme, les poings en avant, prt  repousser celui qui oserait
s'avancer.

--Gontran!... monsieur Fricoulet, cria Mlle Ossipoff, reste seule
dans la pice du haut,... htez-vous!... htez-vous!... le bolide se
prcipite sur nous!...

Et, vritablement affole, elle cria d'une voix trangle:

--Au secours!... au secours!...

Il est, dans la vie, certains moments critiques, o la parole est
inutile pour communiquer la pense, un regard suffit.

Ce regard, Fricoulet le jeta sur Gontran et sur Ossipoff; puis, il se
prcipita sur l'Amricain.

Celui-ci l'attendait et, tandis que sa main gauche empoignait
l'ingnieur par le collet de son vtement, le poing droit se levait et
terrible comme un maillet, s'abattait. Mais Fricoulet, entre autres
qualits physiques, possdait une tonnante souplesse; d'un mouvement du
torse, il vitait le coup qui allait lui fracasser le crne et aussitt,
avant que le poing se ft relev, il s'y cramponnait des deux mains.

[Illustration]

 ce moment, Ossipoff arriva  la rescousse et se suspendit au bras
gauche, pendant que Gontran, passant lestement derrire l'Amricain, lui
jetait au cou sa ceinture de cuir et lui faisait le coup du pre
Franois si connu des voleurs  la tire; c'est--dire qu'il se
suspendait de tout son poids au licol improvis.

L'effet fut instantan, un flot de sang empourpra le visage de
Farenheit, les yeux semblrent sortir de l'orbite, la bouche se tordit,
cumante.

D'un effort surhumain, il envoya rouler,  l'autre bout de la pice,
Ossipoff et Fricoulet; mais trangl,  demi asphyxi, il dressa ses
bras au-dessus de sa tte, battit l'air dsesprment, comme cherchant
quelque point d'appui auquel se raccrocher, puis ses genoux se drobant
sous lui, il s'abattit en arrire, rlant.

Fricoulet, qui s'tait relev, enjamba le corps de l'Amricain, arriva
au moteur et abattit les leviers; toute trpidation cessa aussitt.

[Illustration]

--Il tait temps, dit-il.

Gontran et Ossipoff avaient tendu Farenheit sur son hamac, et, aprs
lui avoir enlev la courroie qui l'tranglait, s'occupaient  lui faire
reprendre connaissance.

--Mon cher Gontran, dit l'ingnieur en souriant, toutes mes
flicitations... ton coup du pre Franois nous a sauvs!

[Illustration]

En ce moment Slna arriva toute dfaillante:

--Nous sommes perdus, gmit-elle,... le bolide est sur nous!

Gontran se prcipita vers un hublot.

--Tonnerre! gronda-t-il.

En ce moment, par les hublots, la lumire que refltait l'astrode
entrait  flots dans la machinerie, jetant des panaches bleutres, d'un
sublime, mais sinistre effet.

Le rocher semblait se prcipiter avec une rapidit vertigineuse sur
l'_clair_ qui, bien qu'ayant son moteur arrt, tremblait dans toute
son ossature, comme aspir par un souffle de gant.

Fricoulet ne perdit pas la tte: il bondit vers le moteur et mit les
leviers sur la marche en arrire, forant d'lectricit pour que le
vhicule pt tenir tte un instant au courant astrodal qui
l'emportait.

--Si nous pouvons demeurer immobiles pendant deux minutes, cria-t-il,
nous sommes sauvs!

Anxieux, immobiles  leur place, se regardant avec des regards pleins de
terreur, les Terriens attendaient.

Mais l'lan du vhicule tait trop grand pour pouvoir tre enray par la
manoeuvre dsespre de l'ingnieur.

Comme ces papillons qui, pendant les soires d't, pntrent par les
fentres dans les appartements clairs et viennent, dans une course
folle, se brler les ailes  la flamme des bougies et des lampes,
l'_clair_, emport dans une vitesse vertigineuse, se prcipitait 
travers l'espace, sur la masse rocheuse qui l'attirait.

--Perdus! dit Fricoulet, qui avait jet un rapide coup d'oeil au dehors.

Au mme instant, un craquement formidable se fit entendre, secouant  le
briser, le wagon de lithium: les ferrures des cloisons volrent en
clats, le moteur et le gnrateur furent projets dans toutes les
directions et les Terriens, renverss par la violence du choc,
demeurrent tendus sur le plancher mtallique, sans mouvements,
peut-tre bien sans vie.

Pendant une seconde, une lumire trange, totalement diffrente de celle
rayonne par le bolide claira le wagon; puis, brusquement, sans
transition, comme un rideau qui s'abaisse, la nuit se fit, intense,
absolue, la nuit de la mort et du nant, en mme temps qu'une odeur
singulire envahissait la machinerie.

Durant plusieurs minutes, un silence profond rgna dans la cabine; puis,
un bruit imperceptible se fit entendre: c'tait comme le grattement
d'une allumette que l'on frotte contre un corps dur; enfin, une faible
lueur rompit l'obscurit et Fricoulet apparut, tendu sur le sol, le
buste relev sur une main, l'autre main dresse au-dessus de sa tte et
brandissant un bton de magnsium.

[Illustration]

--Ah! ah!... balbutia-t-il d'une voix pteuse, aprs avoir jet autour
de lui un regard circulaire, tous ces gens-l paraissent bien malades!

Il fit un effort et russit  se mettre sur ses pieds.

--Pourvu, ajouta-t-il, en se tranant le long des cloisons, que
l'_clair_ ait pu rsister!... mais, d'abord, o sommes-nous?

Il s'approcha d'un hublot, mais il eut beau carquiller les yeux, il ne
vit que du noir... rien que du noir... le noir le plus prodigieux qu'il
et jamais aperu...

--trange! murmura-t-il laconiquement.

Il porta les mains  son front, chancela, s'appuya contre une paroi.

--On touffe ici,... balbutia-t-il... l'air ne manque pas,... mais on se
croirait dans un four...

Intrigu et pouss par son naturel investigateur, il revint au hublot,
fit flamber une nouvelle allumette, l'approcha tout contre la vitre et
recula tout surpris en constatant, au dehors, une sorte de scintillement
produit par la lumire sur des corps paraissant appartenir au rgne
minral ou vgtal.

Quelques secondes de rflexions suffirent  l'ingnieur pour approfondir
ce mystre.

--Parbleu! fit-il, l'_clair_, emport par sa prodigieuse vitesse, aura
donn de l'avant contre le bolide et aura perfor sa masse friable, sans
doute, comme une aiguille pntre dans une motte de beurre, seulement...

[Illustration]

Fricoulet n'acheva pas sa phrase: mais il fit entendre un Brrr!
singulier qui eut certainement communiqu quelques apprhensions  M. de
Flammermont, s'il et t en mesure d'entendre quoi que ce ft.

L'ingnieur hocha la tte.

--Malheureusement, murmura-t-il, notre force n'a pas t suffisante pour
nous faire traverser de part en part le bolide sur lequel chevauche ce
coquin de Sharp et nous nous trouvons ensevelis dans sa masse, ni plus
ni moins qu'un fossile antdiluvien.

Il eut un ricanement qui n'avait rien d'humain, et ajouta:

--Cette fois, nous sommes bien perdus.

Il se reprit et poursuivit, avec un regard jet sur ses compagnons:

--Quand je dis nous, j'ai tort, car ceux-l me paraissent avoir dj
accompli le grand voyage... donc, je suis...

Il s'interrompit, se toucha le front du doigt et murmura:

--Mais comment se fait-il que je n'aie pas suivi leur exemple?... un
mchant gnie m'aurait-il condamn  vivre ternellement ici, en
compagnie de ces cadavres?... que je suis bte!... est-ce que a existe,
les gnies?... non, il n'y a pas de miracles, il n'y a que les
consquences naturelles de faits...

Il s'interrompit, se trana jusqu' Ossipoff qui se trouvait tre le
plus prs de lui, posa la main sur sa poitrine; le coeur du vieux savant
battait d'une faon normale.

L'ingnieur examina successivement Gontran, Slna, Farenheit.

Tous les trois semblaient, comme le vieillard, dormir d'un sommeil calme
et paisible.

--a, c'est trop fort! s'exclama Fricoulet,... mais comment font-ils
pour respirer?

Alors, seulement, il constata la singulire odeur qui rgnait dans la
machinerie.

--Ah! ah! fit-il, voil qui est bizarre!

Il frotta une troisime allumette, la dernire, et inspecta
minutieusement les parois de la cabine.

L'une de ces parois, celle de la soute o se trouvait emmagasin le
liquide nutritif emport de la plante Mars, avait, dans sa partie
suprieure, une large fissure qui faisait communiquer cette soute avec
le rservoir d'air respirable.

L'ingnieur laissa chapper un petit rire.

--Parbleu! fit-il, nous sommes dans une atmosphre nutritive, et nous
allons vivre, respirer et manger par la peau, jusqu' ce que...

Il s'arrta, se saisit la tte  deux mains et balbutia:

--Eh! eh! que me prend-il donc?... on dirait que j'touffe!... est-ce
que je m'en vais faire comme ces braves amis?... est-ce que...

La voix lui manqua, il tomba sur les genoux, la face lgrement
convulse, les membres agits dans un tremblement nerveux.

Nanmoins, par l'horreur instinctive des moribonds pour les tnbres, il
tenait, dans ses doigts crisps, l'allumette de magnsium, dont la lueur
vacillante jetait une clart sinistre.

[Illustration: Au milieu de plaines, dont le sol moins aride se veloute
en une mousse d'un vert sombre.]

Mais, bientt, Fricoulet n'eut mme plus la force de se tenir sur les
genoux, il tomba  la renverse et lcha l'allumette qui continua de
brler sur le plancher, clairant, comme un cierge funraire, la
machinerie de l'_clair_, semblable  un caveau emportant, dans les
profondeurs sidrales, les cadavres des hardis explorateurs des contres
plantaires.

[Illustration]




CHAPITRE XIII

O FDOR SHARP A PLUS DE CHANCE QU'IL NE MRITE


[Illustration]

 la surface du bolide, dans l'ombre vague qui enveloppe ce mondicule,
un tre trange se meut, lentement, pniblement, rampant sur le sol
qu'il inspecte minutieusement.

Courb en deux, difforme, gonfl comme ces bonshommes de baudruche que
lchent les aronautes, pour la plus grande joie des badauds de ftes
foraines, cet tre parat avoir des formes humaines: ses jambes,
longues, sont couvertes de guenilles; les bras, longs galement, sont
termins par des mains aux doigts osseux; l'une tient une lampe
bizarre--petite ampoule de verre dans laquelle brille une blanche,
tincelante lumire, semblable  une toile--l'autre se crispe sur un
levier d'acier, qui parat servir  assurer la marche de cet tre
innommable.

Est-ce un homme?... fait-il partie de cette humanit bizarre dont
l'imagination des potes et la philosophie des penseurs se sont plues 
peupler ces mondes tincelants qui parsment l'azur profond des cieux?

Il va, vient, s'arrte, repart, pour s'arrter plus loin encore, il se
meut sans bruit et ses pieds, qui semblent ne pas toucher le sol,
n'veillent aucun cho dans le froid silence de la nuit.

Par moments, il se courbe, penchant vers le sol, comme pour l'examiner
plus attentivement, sa tte norme, monstrueuse, faite d'un cuir
rugueux, et dont la face s'claire de deux points scintillants  la
lueur de la lampe; il brandit le levier mtallique qu'il tient  la
main, en frappe vigoureusement le sol qui s'caille sous le choc,
s'effrite en impalpable poussire ou jaillit dans l'espace en blocs
normes, qui semblent aussi lgers que des flocons de neige.

[Illustration]

L'tre secoue la tte, et, se tranant, va plus loin faire une nouvelle
halte et recommencer le mme mange.

L'astrode qui lui sert d'habitation est nu, dsert, morne, dsol; pas
un souffle de vent ne court  travers son atmosphre rarfie; pas un
animal n'anime du bruit de ses pas ou de son vol cette solitude plus
sombre, plus dsesprante que celle dont sont enveloppes les plaines
lunaires.

Par moments, cependant, l'tre traverse des contres couvertes d'une
vgtation luxuriante, et au milieu de plaines dont le sol, moins aride,
se veloute en une mousse d'un vert sombre, des arbres majestueux, d'une
essence inconnue et d'un aspect bizarre, dressent vers le ciel noir leur
tte chevelue, d'o tombent des rameaux flexibles.

Mais, chose singulire, incomprhensible, cette apparence de vie est
plus attristante, plus terrifiante encore que les contres dsoles de
tout  l'heure, car elle semble avoir t frappe de mort par la main
d'un malfaisant gnie.

Ces arbres, dont les troncs paraissent de marbre, rpandent sur le sol
une ombre glace, et leur feuillage immobile a une rigidit mtallique.

Un ruisseau a trac son lit  travers la plaine, mais aucun susurrement
ne s'lve de ses rives, on dirait que ses eaux ont t soudain
ptrifies au milieu de leur course.

Peu  peu, cependant, le soleil a merg de l'horizon, dissipant, sous
ses rayons empourprs, les tnbres de la nuit; en quelques minutes, le
jour a fait place  l'aube, et, maintenant, le sol entier de l'astrode
est baign d'une clart douce et lumineuse.

L'tre a teint sa lampe;  prsent, on distingue  merveille les
moindres dtails de son costume et de son individu.

Il parat de haute taille, mais aucune proportion n'existe entre les
diffrentes parties de son corps: le buste, norme, comme boursoufl,
est mont sur des jambes, longues il est vrai, mais sches et grles;
aux paules, monstrueuses, sont attachs des bras qui ressemblent, par
leur maigreur, aux pattes d'un gigantesque faucheux; ce qui, dans
l'ombre, semblait tre sa tte, apparat maintenant comme un casque de
peau dans lequel,  la partie faciale, se trouvent encastres deux
plaques transparentes.

Il va toujours, s'arrtant  chaque protubrance du sol, creusant avec
acharnement et reprenant chaque fois sa course, avec des marques
videntes de dcouragement.

Sa marche est de plus en plus lente, ses haltes de plus en plus
frquentes et de plus en plus longues, il semble ne se traner qu'avec
peine, et, par moments, ses mains s'appuient sur sa poitrine, dans un
geste d'indicible souffrance.

Tout  coup, au sommet d'une sorte de colline boise, apparat,
tincelant sous les rayons du soleil, lev dans le ciel maintenant, une
chose trange: c'est un cne mtallique, haut de plusieurs mtres et
brillant comme de l'argent.

[Illustration]

C'est le point lumineux dont s'est servi Mickhal Ossipoff pour tablir
les coordonnes du bolide, et sur la prsence duquel Fricoulet s'est
bas pour affirmer audit bolide une origine comtaire.

Ce point brillant, ce cne mtallique, c'est l'obus qui a transport, de
la Terre  la Lune, Ossipoff et ses compagnons, celui-l mme que Fdor
Sharp leur a vol et dans lequel il a abord sur la comte de Tuttle,
aprs ses prgrinations autour du Soleil.

En l'apercevant, l'tre a eu comme un mouvement de joie, il a dress ses
bras dans l'espace et sa marche a paru se prcipiter.

Il fait cinq cents pas encore, il est  mi-chemin du fate de la
colline; mais il s'arrte brusquement, chancelle et tombe sur les
genoux.

Alors, s'aidant des pieds et des mains, il se trane encore, s'arrtant,
presque  chaque pas, gratignant le sol de ses doigts qui s'corchent,
s'ensanglantent, mais se rapprochant avec une incroyable nergie du but
de sa course.

Soudain, il tombe sur le flanc et demeure tendu, sans mouvements.

Dans cette lutte de la vie contre la mort, cette dernire l'a-t-elle
donc emport?

Mais non, l'instinct de la conservation, soutenu par une indomptable
nergie, triomphe.

L'tre rampe de nouveau--oh! lentement, bien lentement; le soleil,
maintenant, a dcrit dans l'espace sa course presque entire, son disque
touche presque  l'horizon et, dans quelques minutes, la nuit va
demeurer seule matresse du mondicule.

Dix mtres encore sparent l'tre de l'obus dont le rayonnement s'est
teint et dont les contours s'estompent dj dans les brouillards du
soir.

L'tre rle, il se tord dans d'pouvantables convulsions, il pousse des
gmissements dsesprs, mais il avance, il avance toujours--la mort le
tient dj--il avance encore.

Enfin, il touche  l'obus, ses doigts, dans une convulsion suprme, se
crispent sur le levier qui commande au trou d'homme qui sert d'entre.

Le trou d'homme s'entr'ouvre, d'un lan dsespr, l'tre se prcipite 
l'intrieur et, d'un coup de pied violent, referme la porte.

Il est l sur le plancher, agonisant, terrass par l'asphysie; il
retrouve, dans son indomptable volont, la force suffisante pour
dvisser, de ses doigts tremblants, le casque de cuir qui emprisonne sa
tte.

Le casque roule  terre et la tte de Sharp apparat, ple, d'une pleur
mortelle, les yeux sanguinolants et hors de la tte, mais aspirant par
ses lvres violettes dj, le bienfaisant oxygne dont est plein l'obus.

Cette fois encore, le Terrien l'emporte; la mort est vaincue.

[Illustration]

Pour que le lecteur puisse comprendre comment se trouvaient si
exactement justes les dductions d'Alcide Fricoulet concernant le bolide
comtaire, contre lequel tait venu se briser l'_clair_, il faut qu'il
consente  revenir de quelques mois en arrire, c'est--dire au moment
o Farenheit, coupant  l'improviste le cble qui retenait le ballon
mtallique  la comte Tuttle, abandonnait sur cette dernire son ennemi
Fdor Sharp.

[Illustration]

Le secrtaire perptuel de l'Acadmie des sciences avait roul comme une
boule jusqu'en bas de la colline mercurienne, o un tronc d'arbre avait
mis fin  sa dgringolade, un peu rudement, peut-tre, car il demeura un
bon moment, tendu sur le dos, les paupires closes et la bouche grande
ouverte.

Heureusement pour lui, ce Slave mlang de tudesque, tait d'une
complexion robuste et, aprs un vanouissement un peu long, il revint 
lui, fort contusionn sans doute, mais les membres intacts et la
cervelle bien en quilibre.

Tout d'abord, il fut fort tonn de se trouver l, couch dans la
poussire charbonneuse de la comte, il regarda tout autour de lui,
cherchant ses compagnons pour leur demander l'explication de cette
situation trange.

Puis, soudain, ses ides, un peu brouilles par la chute qu'il venait de
faire, se remirent en ordre et le souvenir de ce qui s'tait pass lui
revint.

Alors, surexcit par la colre, il se redressa d'un bond et, toujours
courant, gravit la pente douce de la colline jusqu'au fate que
couronnait l'obus.

Quatre  quatre, il monta les marches du petit escalier qui conduisait 
la partie ogivale du vhicule et, une fois-l, braqua sur l'espace la
grande lunette qu'Ossipoff y avait install.

Le coeur battant  coups prcipits, la poitrine crase sous une
anxit profonde, il fouilla, d'un oeil ardent, l'immensit radieuse,
esprant y dcouvrir quelque trace de ses compagnons.

Mais rien, absolument rien que le bleu dsesprment uniforme des
profondeurs clestes dans lequel le soleil mettait un embrasement
magique.

L-bas, cependant, tout l-bas,  des milliers de lieues dj, un point,
un simple point tincelait, tout blanc dans l'irradiation dore.

--Ce sont eux! gronda Sharp.

Et, fou de rage, il lana, vers le ciel, son poing ferm, menaant, mais
impuissant aussi, heureusement pour nos amis.

Pendant prs d'une heure, l'ex-secrtaire perptuel de l'Acadmie des
sciences s'abandonna  sa rage, allant et venant  travers l'obus,
montant, descendant, ne cessant de profrer les plus horribles
blasphmes et de faire les plus terribles serments.

Ah! si jamais Ossipoff et ses amis lui tombaient sous la main!

trange chose que la nature humaine!

Cet homme abandonn, seul et sans ressources, sur ce monde vagabond,
errant dans l'espace, soumis  toutes les perturbations des grosses
plantes, ne suivant mme pas de route rgulire, cet homme, que la mort
guettait  chaque minute de son existence, cet homme ne songeait qu'
une seule chose: la vengeance.

[Illustration]

Peu lui importaient les millions de lieues qui le sparaient de la
Terre; qu'il ne dt jamais revoir sa plante natale, voil qui ne le
proccupait aucunement.

Ce que son me mauvaise souhaitait de toutes ses forces, ce  quoi il
aspirait, c'tait qu'un jour, dans des semaines, dans des mois, dans des
annes mmes, en quelque endroit de l'infini que ce ft, il se trouvt
face  face avec ces misrables tratres qui l'avaient indignement jou
et abandonn sans piti.

Et ce malheureux, dont l'existence n'avait t, jusqu' prsent, qu'une
suite non interrompue de fourberie et de trahison, trouvait, dans son
coeur, des pithtes pouvantables pour qualifier la conduite des autres
 son gard.

Cependant, quand il eut bien jur, bien tempt, bien cri, la nature
rclama ses droits et, bris de fatigue et d'motion, il s'assit sur le
divan circulaire qui courait autour du wagon.

Peu  peu, le calme revint dans son esprit et il comprit la ncessit
d'aviser, le plus tt possible, aux moyens de vivre sur cette parcelle
de terre mercurienne o le hasard l'avait jet.

Son premier soin fut de dresser l'inventaire des ressources sur
lesquelles il pouvait compter.

On se rappelle que Gontran et Fricoulet avaient fait un dnombrement
trs exact de l'humanit comestible qui les avait suivis de la plante
Mercure sur la comte; cette humanit tait de deux sortes ou, du moins,
appartenait  deux espces: volatiles et lporodes.

Il suffit  Sharp de jeter un coup d'oeil sur une sorte de tableau o
Slna enregistrait chaque hcatombe de ces tres intressants, pour se
savoir  la tte de 53 reprsentants de la race  poils, et 29
reprsentants de la race  plumes.

C'tait peu... mais cela lui reprsentait toujours quelques mois de
vivres assurs, sans compter les cas de reproduction qui auraient pu se
produire et augmenter,  l'insu mme des Terriens, la colonie
mercurienne.

 cela, il fallait ajouter une bonbonne entire de la pte nutritive
fabrique par Ossipoff, avant son dpart de la Lune, et une soute
presque pleine d'eau distille.

Les voyageurs, comme on le sait, n'avaient emport avec eux que le
strict ncessaire en vtements, armes, instruments, de peur de
surcharger par trop la sphre mtallique qui les vhiculait; Sharp
trouva donc une garde-robe des plus compltes et des plus varies, un
laboratoire de physique et de chimie trs bien mont; seuls, tous les
objets ayant trait  l'astronomie avaient t emports par Ossipoff, 
l'exception de la grosse lunette de la partie suprieure du wagon, trop
lourde et trop embarrassante pour avoir pu pouvoir prendre place dans la
nacelle du ballon, une jumelle marine, un sextant, un micromtre; dans
la bibliothque, une collection complte de tous les ouvrages traitant
d'astronomie que Mickhal Ossipoff connaissait par coeur et qui eussent
alourdi inutilement le ballon.

[Illustration]

Jusqu' ce jour, Fdor Sharp avait vcu sans se proccuper grandement de
tous ces dtails; maintenant, chaque objet nouveau qu'il dcouvrait lui
arrachait un cri de joie; il le prenait, l'examinait comme s'il ne l'eut
jamais vu, s'attendrissait mme en le plaant avec soin en un endroit o
il ne pt ni se gter, ni se dtriorer.

--Allons! Allons! murmura-t-il en se frottant les mains avec
satisfaction, si aucun incident nouveau ne se produit, je pourrai vivre
encore passablement.

Cependant, une vive dception l'attendait au rservoir  air, et il
poussa une exclamation presque terrifie, lorsque, consultant le
manomtre indicateur, il constata que le rservoir tait  peu prs
vide.

Il courut aux soutes, esprant y dcouvrir quelques-uns de ces petits
barils d'acier remplis d'oxygne liquide qu'Ossipoff avait emports de
la Terre; il en restait exactement une demi-douzaine.

C'tait une quinzaine de jours  vivre et encore fallait-il ne point
faire de prodigalits, c'est--dire n'excuter aucun travail fatigant
exigeant une respiration plus abondante et, consquemment, une
surabondance d'oxygne.

 la grande rigueur, Sharp et pu, avec cette provision, vivre pendant
un mois, six semaines peut-tre, mais  la condition de demeurer tendu
sur son hamac et d'employer son temps  des lectures, sorte de travail
qui ne fatigue pas les poumons et ne les force pas  une consommation
extraordinaire.

Mais l'immobilit ne pouvait convenir  un temprament comme Sharp dont
l'esprit, toujours en mouvement, exigeait une activit corporelle que
condamnait la minime rserve d'air sur laquelle il pouvait compter.

Il secoua la tte pour chasser jusqu' la pense de cette existence de
moine que venaient de lui suggrer les six bidons d'oxygne liquide.

--Il faudra trouver autre chose, murmura-t-il d'une voix ferme,... car
je veux vivre...

Oh! oui, il voulait vivre, il le voulait ardemment, et cela pour
satisfaire les deux seules passions que se partageassent son me; la
vengeance et la gloire.

Vivre assez pour mettre la main sur Ossipoff!

Vivre assez pour revenir sur Terre et tre, ne ft-ce que durant
quelques heures, l'objet de l'admiration de ses contemporains.

Il se coucha et s'endormit profondment, l'esprit aussi calme, aussi
dispos que s'il et t dans le petit appartement qu'il occupait sous
les combles,  l'institut de Saint-Ptersbourg.

[Illustration]

Quand il se rveilla, le lendemain, sa premire pense fut pour cette
question d'air qui tait, pour lui, une question de vie ou de mort, et
qui l'avait tourment pendant son sommeil.

Il se munit d'prouvettes dans lesquelles il avait fait le vide, endossa
son respirole, et descendit la colline mercurienne.

Arriv sur le sol mme de la comte, il s'agenouilla, dboucha l'une des
prouvettes et la reboucha aussitt; puis, se relevant, il fit la mme
opration, et ainsi cinq fois de suite, en gravissant la croupe de la
colline,  diffrentes hauteurs.

[Illustration]

Aprs quoi, regagnant l'obus, il s'enferma dans le laboratoire et
analysa, avec le plus grand soin, les chantillons d'air rcolts par
lui; il constata alors, comme l'avait fait Ossipoff, avant lui, qu'il
rgnait au niveau du sol comtaire, et jusqu' une hauteur de quatre 
cinq mtres, une couche dense de gaz acide carbonique irrespirable;
au-dessus de cinq mtres, l'oxygne pur, plus lger, surnageait.

Il s'agissait donc d'emmagasiner cet oxygne pur, de faon  pouvoir
s'en faire une rserve et constituer une atmosphre artificielle.

Heureusement, Sharp avait  sa disposition la pompe  compression et
tous les ustensiles dont on s'tait servi pour remplir de gaz la sphre
mtallique.

Il prit les longs tuyaux qui avaient fait communiquer entre eux, pour la
fabrication du gaz, les normes tonneaux construits par Gontran et par
Farenheit, et les conduisit  la couche d'oxygne pur qui flottait  une
vingtaine de mtres au-dessous du wagon; leur extrmit aboutissait  la
soute infrieure, dans laquelle il avait rsolu d'emmagasiner cet
oxygne en aussi grande quantit que possible.

 l'aide de la pompe, il poussa la compression aussi loin que la
prudence le lui permettait; du reste, il ne s'arrta que lorsque ses
forces musculaires devinrent insuffisantes pour vaincre la rsistance de
l'air comprim. Tout ce qu'il avait pu obtenir tait une pression
d'environ vingt atmosphres et il jugea qu'il avait d emmagasiner une
centaine de mtres cubes: c'tait une provision d'air qui pouvait, tant
conomise trs parcimonieusement, durer plusieurs mois.

Cette rserve constitue pour parer aux ventualits les plus
improbables, il tablit, communiquant avec la partie ogivale de l'obus,
un conduit qui, plongeant dans la couche d'oxygne pur, fournissait,
grce  un systme de ventilation des plus simples, l'air respirable
ncessaire  son existence.

Mais ce n'tait pas suffisant que d'assurer le bon fonctionnement des
poumons au moyen de cet air pur, il fallait encore se dbarrasser des
rsidus mphitiques de la respiration et de la combustion pulmonaire;
or, le wagon tait pauvre en soude caustique; c'est  peine si, dans le
laboratoire, il en restait un demi-sac. Force fut donc  Sharp de s'en
contenter et, pour cela, il dut se rsoudre  n'purer son air de
l'acide carbonique qu'il contenait, que lorsque la dose devenant trop
forte en constituait un toxique vritablement mortel.

Peu  peu, il s'habitua  respirer impunment un mlange de 90 parties
d'oxygne pour 10 d'acide carbonique, au lieu d'un air compos, comme
sur Terre, de 79 parties d'azote pour 21 d'oxygne.

 ce singulier rgime, lorsqu'il s'y fut acclimat, Fdor Sharp
constata, non sans un certain tonnement, que sa sant s'amliorait,
loin de se dtraquer, comme il l'avait craint tout d'abord.

[Illustration]

Il engraissa rapidement, il devint mme bouffi, gonfl d'une graisse
jauntre et molle, lui dont les os crevaient les pommettes et dont on
eut pu compter les ctes. Chose singulire, par exemple, son visage et
son buste seuls subirent cette transformation; les bras et les jambes
conservaient la scheresse de squelette qui leur tait naturelle.

Sans s'expliquer cette diffrence de transformation entre les parties de
son corps, Sharp attribua la transformation graisseuse de son visage et
de son buste  son mode de respiration.

Pendant que l'ex-secrtaire de l'Acadmie des sciences de Ptersbourg se
livrait  ces travaux d'installation, la comte qui le portait
poursuivait invariablement, mais avec une vitesse dcroissante, son
chemin vers l'aphlie.

Mars s'tait perdu au fond des cieux et n'tait plus, pour l'unique
habitant du noyau comtaire, qu'une belle toile du soir et du matin; la
Terre, Vnus, Mercure n'existaient plus pour lui, noys qu'ils taient
dans l'irradiation solaire; quant  l'astre central, l'arc sous-tendu
par son disque allait diminuant de jour en jour.

Au moment mme o Ossipoff et ses compagnons taient emports vers le
ple austral de Mars, par l'pouvantable tempte qui ravageait la
plante rouge, Fdor Sharp traversait la zone des petites plantes et se
dirigeait sur Jupiter dont la masse titanesque perturbait la marche de
la comte de Tuttle.

[Illustration]

Et, loin de s'pouvanter de la dviation formidable exerce sur
l'ellipse de Tuttle par l'attraction de la plante gante, Sharp en
conut, au contraire, une satisfaction intense.

--Eh! eh! dit-il en se frottant les mains, un soir que son micromtre
accusait une augmentation prodigieuse du disque jovien, encore quelques
jours et je saurai  quoi m'en tenir sur les mystres du titan de notre
univers.

Et son contentement se doublait de cette pense qu'Ossipoff et ses
compagnons, si toutefois ils avaient pu atteindre le but de leur voyage,
taient enchans sur le sol de Mars, sans aucun espoir de retour vers
leur plante natale.

Lui, au contraire, allait, dans peu de temps, arriver  l'aphlie de la
comte, contourner,  quelques millions de lieues  peine, Saturne, et
reprendre, avec une vitesse croissante, le chemin du Soleil... et de la
Terre.

La Terre!... atteindre la Terre!... voil quel tait l'objet de toutes
ses penses, le sujet de tous les rves qui, durant ses longues nuits,
troublaient son sommeil.

[Illustration]

Quel moyen emploierait-il pour quitter le noyau comtaire qui lui
servait de monture?

Cela, il ne le savait pas, il ne pouvait le savoir; tout dpendrait des
circonstances dans lesquelles sa plante natale passerait  proximit;
mais il tait, ds  prsent, rsolu  tout tenter pour aller jouir, ne
ft-ce que quelques mois, quelques heures mme, de la grande aurole de
gloire dont devait l'entourer le merveilleux voyage qu'il avait
entrepris.

Une seule chose l'inquitait, c'tait le temps que mettrait la comte 
parcourir dans l'espace les millions de lieues qui la sparaient de
l'orbite terrestre.

Prs de dix ans, Sharp devait demeurer sur le noyau de Tuttle, avant
d'arriver en vue de la Terre!

Dix ans! Trouverait-il le moyen de prolonger son existence pendant aussi
longtemps? Aurait-il la patience d'attendre?

Un moment, un projet insens lui avait travers la cervelle: augmenter
la rapidit de sa course en diminuant le volume du corps qui le portait.

C'tait risquer le tout pour le tout.

Mais ce moyen, admissible en thorie, tait impraticable, vu que Sharp
n'avait,  sa disposition, aucun explosif capable de disloquer le noyau
comtaire.

Ah! s'il avait eu  sa disposition son laboratoire de Ptersbourg, il
n'et pas t embarrass pour fabriquer, en quelques jours, une centaine
de kilogr. de cette poudre dont il avait drob la formule  Ossipoff et
qui lui avait permis d'excuter son voyage cleste!

En dsespoir de cause, il avait abandonn cette ide, remettant  une
poque ultrieure le soin de chercher quelque autre combinaison.

Pendant qu'il se creusait ainsi la tte, il ne se doutait pas que
Jupiter se chargeait de mettre  excution ce projet que lui-mme taxait
d'impossibilit.

Dessch par l'intense chaleur qu'il avait reue lors de son passage 
l'aphlie, pierreux jusqu' son centre, le noyau comtaire de Tuttle
n'tait plus qu'un sphrode compos d'lments simplement juxtaposs et
relis les uns aux autres par la simple attraction du centre.

Peu  peu, par une attraction continue, augmentant lentement, au fur et
 mesure que la comte de Tuttle se rapprochait d'elle, la plante
gante exerait sur ces lments une action de dissociation; c'tait
comme un craquellement gnral dont Sharp se ft certainement aperu
s'il n'eut pass son temps enferm dans la partie ogivale de l'obus qui
lui servait de cabinet de travail: l, il rdigeait ses notes, il
observait les astres.

Bientt l'attraction de Jupiter fut telle que les diffrents lments
constitutifs de Tuttle ne furent plus relis entre eux que par un
miracle d'quilibre, quilibre que devait dtruire un rapprochement, si
petit fut-il, de la plante gante.

[Illustration: L, o la veille encore se dressaient des arbres gants,
un ravin profond se creusait.]

Ce fut un soir, pendant que Sharp reposait tranquillement dans son
hamac, que se produisit une catastrophe, semblable  celle qui amena, il
y a quelques annes, la dislocation de la comte de Bila.

Tout  coup il se fit un dchirement pouvantable dans l'enveloppe
extrieure, et des craquements stridents branlrent les lourdes couches
atmosphriques.

Le noyau comtaire, semblable  l'enveloppe mtallique d'une bombe qui
clate sous la pousse violente de l'explosif qu'elle renferme, fendu,
disloqu, se dissminait dans toutes les directions et, tandis qu'une
partie de ses dbris tombait avec une rapidit vertigineuse sur le
disque jovien, le fragment qui portait Sharp tait repouss, avec une
force inimaginable vers les noires profondeurs de l'espace.

Fdor Sharp,  la premire secousse de ce tremblement de comte, avait
t jet hors de son hamac sur le plancher du laboratoire; une fois l,
il roula, pendant quelques secondes, de droite et de gauche, sous
l'impulsion d'un roulis semblable  celui d'un navire que battent les
flots furieux.

Il russit enfin  s'accrocher  une paroi et, durant prs d'un quart
d'heure il demeura dans la mme position,  genoux sur le plancher, la
tte courbe, meurtri par le choc des meubles et des instruments qui
roulaient sur lui, l'me remplie d'un indicible effroi, ayant  peine
assez de prsence d'esprit pour se recommander  saint Serge, son
patron.

Enfin, tout redevint calme, les convulsions qui agitaient le sol
cessrent en mme temps que les sifflements qui remplissaient l'espace,
et, peu  peu, Sharp reprit son sang-froid.

Avec mille prcautions, il se mit sur ses jambes et, d'un pas prudent se
dirigea vers l'un des hublots; malheureusement, au dehors, il faisait
noir comme dans un four et il lui fut impossible de se faire aucune ide
de ce qui avait pu se produire.

[Illustration]

Il tira sa montre: elle marquait trois heures.

--Dans cinq minutes il fera jour, murmura-t-il, attendons.

[Illustration]

Tout  coup, en effet, les rayons du soleil pntrrent dans le wagon
et, de nouveau, Sharp se prcipita au hublot.

Rien n'avait chang autour de lui; l'obus se dressait toujours au sommet
de la colline mercurienne dont la croupe boise descendait, en pente
incline, jusqu'au sol mme de la comte.

Alors, pris de curiosit, il endossa son respirole et sortit, dcid 
aller  la dcouverte.

Il n'avait pas atteint le bas de la colline, sur la rive du petit
ruisseau qui roulait ses eaux noires et charbonneuses, qu'il s'arrta
stupfait, terrifi, une sueur froide au front et les cheveux hrisss
sur la tte.

La lisire de la fort mercurienne avait disparu: l, o la veille
encore se dressaient des arbres gants, un ravin profond se creusait;
Sharp se pencha sur le bord et se rejeta en arrire, frapp de vertige;
son regard aigu, pntrant, n'avait pu sonder la profondeur de l'abme;
il semblait qu'une hache de gant eut entam le sol comtaire, si
compltement, que le fragment sur lequel il se trouvait, fut prt  se
dtacher du noyau lui-mme.

Bien que cette crevasse mesurt prs de quinze mtres, Sharp la traversa
d'un bond, d'un simple appel de pied, aussi lgrement qu'un oiseau.

Cette lgret mme lui sembla surprenante et il y trouva l'indice d'une
transformation radicale du monde qui le portait.

En effet, lorsqu'il eut march pendant une heure  peine, constatant 
chaque pas les changements produits sur la surface de la plante par le
cataclysme de la nuit, il s'arrta de nouveau et poussa un cri de
terreur.

L-bas, miroitant au soleil, un point brillant lui apparut, et bien
qu'il ft trop loin pour le distinguer nettement, il eut cependant le
pressentiment que c'tait l'obus qu'il voyait.

L'obus qu'il avait quitt depuis une heure et qu'il retrouvait dj! il
avait donc mis,  parcourir le noyau comtaire, une heure, alors que,
prcdemment, ses compagnons et lui avaient mis plus de deux jours  en
faire le tour!

Qu'est-ce que cela signifiait?

Il revint toujours courant au wagon, monta quatre  quatre l'escalier du
laboratoire et se jeta sur la lunette qu'il braqua sur Jupiter: le
micromtre accusait une diminution sensible du disque jovien.

Donc, la comte s'loignait: Sharp tait de plus en plus perplexe.

Pendant qu'il examinait l'espace, voil qu'il aperut comme une pluie de
corpuscules qui tombait sur Jupiter et tout de suite il songea que
c'taient peut-tre des fragments comtaires qu'attirait la plante.

Il se livra alors, sur plusieurs de ces astrodes,  des observations
spectrales qui le convainquirent de la justesse de ses pressentiments.

[Illustration]

Oui, ces atomes infinis qu'il avait l devant les yeux taient bien des
fragments de la comte de Tuttle.

Mais alors, la comte elle-mme, qu'tait-elle devenue?

Brise, pulvrise, anantie sans doute.

Et l'pave qui le portait, cette pave d'une lieue de tour, sans force
attractive sensible et qui pirouettait sur elle-mme avec une
extraordinaire rapidit, quel allait tre son sort?

Elle s'loignait de Jupiter, ainsi que le dmontrait le micromtre; mais
o allait-elle tre jete, quel chemin allait-elle suivre?

Plusieurs jours se passrent,--et pour l'habitant de l'obus, le jour
comptait seulement deux heures--pendant lesquels Sharp vcut en proie 
une angoisse terrible.

S'il n'et t d'une nature lche et pusillanime, il et renonc  cette
existence, pleine d'incertitudes et de prils, o la mort, une mort
effroyable, le menaait  tous moments.

Mais il avait trop peur de la mort, pour se la donner lui-mme.

Il attendit.

Un soir, comme il scrutait la profondeur noire de l'espace, un
rayonnement passa soudain dans le champ de sa lunette et,  sa grande
surprise, ce rayonnement lui parut tre celui de la comte.

Tout d'abord, il n'en crut pas ses yeux; dans sa pense, l'pave qui le
portait tait tout ce qui restait du noyau comtaire de Tuttle; force
lui fut cependant de se rendre  l'vidence, lorsqu'un examen attentif
lui eut fait reconnatre que cette tte empanache suivie d'une queue
lumineuse qui zbrait l'espace, occupait bien,  angle droit avec le
Soleil, la place que devait occuper la comte de Tuttle.

Plusieurs jours et plusieurs nuits, il demeura l'oeil soud  sa lunette,
tudiant l'astre errant avec une attention profonde, relevant
minutieusement sa marche dans le ciel, et bientt il acquit la
persuation que le bloc qui le portait, lanc en avant de la comte avec
une vertigineuse rapidit, suivait avec une prcision mathmatique
l'orbite trac par elle au milieu des espaces clestes.

[Illustration]

Quand il eut constat, puis contrl  diverses reprises cette
circonstance, Sharp fut pris d'une fivre dlirante, folle, il se mit 
danser au milieu de son laboratoire, criant, chantant, pleurant,
adressant  saint Serge, son patron, les remerciements les plus
chaleureux, les plus extravagants.

Songez donc: ce plan que son imagination affole par le dsir qu'il
avait de revoir la Terre, ce plan, Jupiter venait de le mettre 
excution: le fragment comtaire qui le portait filait dans l'espace 
raison de mille lieues  la seconde, ce qui ajournait  six mois
seulement, l'poque  laquelle il couperait l'orbite terrestre. Six
mois! mais c'tait la vie assure, c'tait la perspective,  brve
chance, de rcolter cette moisson glorieuse que lui promettaient ses
extraordinaires aventures.

Oh! oui, Sharp tait bien en dlire.

Et pour donner  sa joie une manifestation en rapport avec certaine
passion qu'il n'avait pu satisfaire depuis longtemps, il alla chercher,
dans la soute aux provisions, une bouteille de rhum, avec laquelle il
confectionna un punch gigantesque, qu'il absorba.

[Illustration]

Lorsque, aprs plusieurs jours employs  cuver son ivresse, Sharp
revint  lui, son premier soin fut de chercher la comte.

Elle avait disparu.

Alors il se frotta les mains avec nergie: cette disparition tait la
meilleure preuve qu'il pt avoir de la rapidit avec laquelle roulait,
dans l'espace, l'pave qui le portait.

En quelques semaines, cette pave parvint  l'orbite de Saturne; alors
Sharp s'apprta  examiner avec soin et dans tous ses dtails, ce monde
que l'on a pu, sans exagration, qualifier de merveille cleste.

Malheureusement, il avait sans doute oubli de donner rendez-vous 
Saturne, qui se trouvait prcisment  30 millions de lieues de celui
qui le voulait observer, si bien que celui-ci, mme  l'aide de son
tlescope, n'en pt distinguer autre chose que ce que les astronomes
terrestres en peuvent voir, sans quitter leurs observatoires.

Une chose vint faire diversion  la mauvaise humeur du savant: la route
suivie par l'pave comtaire s'arrondissait autour d'un foyer invisible,
tout en se rapprochant d'Uranus qui apparaissait, maintenant, comme un
disque bleutre, d'une minute de diamtre environ.

Le froid tait devenu trs vif; au dehors, le thermomtre  dversement
de Walferdin indiquait dix degrs centigrades au-dessous de glace au
soleil, et 75 degrs  l'ombre. L'atmosphre semblait se condenser, se
solidifier et se troublait, comme envahie par des vapeurs laiteuses se
dgageant des fissures du sol.

[Illustration]

Sharp, en dpit de la rigueur excessive de la temprature, se
contraignait  faire, tous les jours, le tour entier du monde qui le
portait; un peu d'exercice lui paraissait indispensable  maintenir sa
sant dans un tat  peu prs satisfaisant, il endossait par dessus son
respirol, toutes les fourrures qu'il avait trouves dans la garde-robe
du vhicule et marchant lentement, pas  pas, il donnait  ses membres
l'lasticit suffisante  les empcher de s'ankyloser.

De mme, pris de la crainte terrible de devenir muet,  force de vivre
dans la solitude, il s'astreignait, chaque jour,  une lecture  haute
voix.

Triste existence, en somme, que celle de ce malheureux.

Dans son laboratoire, il lui tait impossible de se chauffer,
l'atmosphre torrifiene contenait plus que de l'acide carbonique
impropre  entretenir la combustion.

Bientt mme, il dut renoncer  ses promenades quotidiennes, qui avaient
le grave inconvnient de donner trop de jeu  ses poumons, et, par
suite, puisaient plus rapidement sa provision d'oxygne.

Pendant trois semaines il demeura donc tendu sur son hamac, tapis sous
ses fourrures, dans un tat comateux assez semblable  celui des Lapons
pendant les longues nuits borales, aspirant au moment o l'astrode
qui le portait reprendrait le chemin du prihlie.

Enfin, ce moment arriva, et Sharp, oubliant dans sa joie, et l'intensit
du froid et la rarfaction de l'air, sauta  bas de son hamac pour
suivre, dans l'espace, le changement de direction du fragment comtaire.

En moins de cent heures, le bolide s'inclina, dcrivit une courbe
accentue et reprit le chemin du Soleil.

Pour la seconde fois, depuis qu'il avait t abandonn par ses
compagnons, Fdor Sharp tira de la soute aux vivres un flacon
d'eau-de-vie  l'aide duquel il se livra  de copieuses libations; il
but au Soleil, source de vie et de lumire,  la Terre, sa plante
natale, que bientt il reverrait sans doute,  la gloire qui l'attendait
et,... ivre-mort, il roula sur le plancher.

[Illustration]




CHAPITRE XIV

LE ROBINSON COMTAIRE


[Illustration]

Quelle que fut sa joie de reprendre enfin le chemin du bercail,
c'est--dire de sa plante natale, Fdor Sharp tait inconsolable de
n'avoir pu se livrer, sur le monde de Saturne,  l'tude approfondie
qu'il mditait; c'tait l une lacune profonde dans la srie
d'observations qu'il rapportait de son voyage intersidral et il
sentait, par avance, la rougeur lui monter au front en pensant que dans
l'ouvrage qu'il se proposait de publier, il lui faudrait mettre,  la
place du chapitre relatif  la merveille cleste, Saturne, ces simples
mots:

_L'auteur ayant pass  trente millions de lieues, n'a rien pu
distinguer._

Quelle honte!

Et ces regrets, le poursuivant dans son sommeil, lui occasionnaient
d'pouvantables cauchemars, toujours les mmes, dans lesquels il se
voyait, revenu sur la Terre, reu triomphalement par un Congrs de
toutes les gloires scientifiques du globe; il parlait, et chacune de ses
phrases soulevait des tonnerres d'applaudissements.

[Illustration]

Tout  coup, devant lui, se dressait une sorte de spectre, aux formes
d'abord indcises mais s'accusant peu  peu pour devenir bientt
Mickhal Ossipoff.

Et son ennemi lui disait ces simples mots:

--Fdor Sharp, parle-nous de Saturne?

Alors, il balbutiait, se troublait, demeurait muet et quittait le
Congrs couvert de honte, accompagn jusqu' la porte par les hues des
assistants.

Invariablement, c'est  ce moment de son cauchemar que l'ex-secrtaire
perptuel de l'Acadmie des Sciences s'veillait, les membres tremblants
et couverts d'une sueur glace. Il se dressait sur son sant, regardait
autour de lui d'un air vague, l'oreille encore bourdonnante des rires
satiriques et des sifflets moqueurs; puis, il reconnaissait son wagon et
poussait un profond soupir de satisfaction, souriant  chacun des objets
qui lui taient familiers, heureux de ce grand silence qui
l'enveloppait.

[Illustration]

Bientt  cette hallucination vint s'en ajouter une autre; aprs le
regret de n'avoir pu tudier Saturne, la terreur le prit de ne pouvoir
tudier Uranus.

Alors, bien que plusieurs jours dussent s'couler avant que le bolide
qui le portait pt couper l'orbite de la plante, Sharp se livra  de
fantastiques calculs pour savoir, par avance,  quelle distance il
passerait d'Uranus.

Cette distance il parvint  l'valuer  trois cents millions de lieues
environ et, comme son tlescope grossissait trois cents fois, c'tait
donc  un million de lieues seulement qu'il se trouverait pour faire ses
tudes.

Ce rsultat le combla de joie et, ds lors, ses nuits furent plus
calmes. Cependant il se produisait en lui une singulire transformation:
lui, jadis si froid, si indiffrent, si impassible, il devenait
enthousiaste, s'motionnant au souvenir des grandes dcouvertes
scientifiques dont s'enorgueillissent les sicles passs, vibrant  la
pense des choses sublimes que rservent aux gnrations qui viendront
aprs nous, les sicles futurs.

[Illustration]

Un soir que, pour passer le temps, il feuilletait un des traits
philosophiques qui se trouvaient dans la bibliothque parmi les livres
d'astronomie, il ferma violemment le bouquin, l'envoya rouler dans un
coin de la salle, en proie  une colre froide.

--Les insenss! s'cria-t-il en haussant furieusement les paules,
prtendre assigner des limites  l'Univers! n'ont-ils donc jamais lu
l'histoire de la science pour poser, comme principe, que telle ou telle
plante sert de borne au systme solaire? Borne mobile alors, et
provisoire, puisque chaque anne qui s'coule emporte une partie des
errements de la prcdente anne, tendant plus loin encore le champ des
connaissances humaines!

Il eut un ricanement strident, se leva et arpenta  grandes enjambes,
l'troit laboratoire dans lequel il se trouvait; sa fureur, loin de se
calmer, allait grandissant; au point que, passant  proximit du
malheureux bouquin, il lui envoya un coup de pied qui le fit voltiger
jusqu' plafond.

--crire des choses semblables en 1880,  la fin de ce XIXe sicle
qui a vu se dchirer un si large pan du voile qui cache la nature 
l'esprit humain!... les misrables! mais s'ils eussent vcu au sicle
dernier, ils eussent fait brler Herschell pour avoir recul de 320
millions de lieues les limites du systme solaire.

Il s'arrta, croisa les bras et s'adressant  un auditoire invisible.

--Oui, messieurs, depuis l'antiquit jusqu' la fin du XVIIIe sicle,
Saturne tait rest, pour le monde des astronomes, ce qu'taient les
colonnes d'Hercule pour les premiers navigateurs, la limite extrme de
l'Univers cleste; c'est  peine si au del de cette distance
vertigineuse, dj dix fois suprieure  celle qui spare la Terre du
Soleil, quelques esprits audacieux osaient placer des toiles... Tout 
coup, cette quitude au milieu de laquelle vivait le monde savant
convaincu de la non-existence d'un _au del_, est trouble,
bouleverse... les routines astronomiques sont dmolies... une plante
nouvelle vient d'tre dcouverte  733 millions de lieues du Soleil.

[Illustration]

Ah! ne croyez pas, messieurs, que le premier mouvement des savants fut
un mouvement d'admiration et d'enthousiasme pour celui dont le
persistant travail et le gnie hardi venaient de rvolutionner ainsi le
monde; loin de l, William Herschell dut lutter et publier rapport sur
rapport concernant la petite toile qu'il avait dcouverte et qui, selon
lui, prsentait un disque plantaire sensible.

De leur ct, tous les astronomes cherchrent et observrent le nouveau
corps. Chose singulire, tous, ils voulurent que ce corps nouveau ft
une comte et qu'en cette qualit, il suivt une courbe trs allonge
dont le sommet arrivait prs du Soleil.

Mais tous les calculs faits  cet gard taient sans cesse 
recommencer; on ne parvenait jamais  reprsenter l'ensemble de ses
positions, quoique l'astre marcht avec une grande lenteur.

Les observations d'un mois se trouvaient en contradiction flagrante
avec celles du mois prcdent.

C'tait  devenir fou.

Et cette situation dura plusieurs mois, durant lesquels personne ne se
douta qu'il s'agissait l, non pas d'une comte mais d'une vritable
plante.

Enfin, lorsqu'on eut reconnu que toutes les orbites ellipsodales,
dtermines comme suivies par la comte, taient toutes aussi fausses
les unes que les autres, lorsqu'il fut dment constat qu'on avait sous
les yeux une orbite circulaire beaucoup plus loigne du Soleil que
celle de Saturne, alors il fallut bien se rendre  l'vidence et
consentir--encore, ne fut-ce que provisoirement et en attendant
mieux,-- regarder cette toile comme une vritable plante, tournant, 
l'instar de la Terre, autour du foyer central du systme.

Le provisoire, sur Terre, est ce qui dure le plus;--c'est pourquoi,
messieurs, plus d'un sicle aprs la dcouverte sublime de William
Herschell, la plante Uranus est toujours de ce monde.

[Illustration]

Fdor Sharp s'arrta net, passa d'un mouvement nerveux la main sur ses
yeux, regarda autour de lui, se regarda lui-mme, parut tout tonn de
se voir l, debout, appuy au dossier de son fauteuil, prorant  haute
voix.

Alors, il eut conscience de son garement, eut un petit rire sec et
continua sa promenade en murmurant:

--Les philosophes ont bien raison d'appeler l'imagination: la folle du
logis.--Je me croyais dj  Ptersbourg, faisant, au monde savant, la
confrence prliminaire sur l'historique des plantes, qui doit prcder
le rcit de mes voyages.

Il s'arrta prs de son tlescope, colla son visage  l'oculaire et
anxieusement fouilla l'espace, cherchant la plante tant dsire.

--Oh! Uranus!... Uranus! rpta-t-il par deux fois.

[Illustration]

Mais l'astre en quadrature demeurait invisible, alors l'ex-secrtaire
perptuel regagna son fauteuil et, le coude sur sa table de travail, le
front dans la main, il se laissa emporter au courant de ses souvenirs.

Il se vit  l'observatoire de Poulkowa, passant des jours, des semaines,
des mois,  la recherche de cette incomprhensible plante, toujours sur
le point de l'atteindre et toujours la manquant d'une minute, mme d'une
seconde.

Enfin, il avait pu la saisir, grce  un quatorial grossissant
quatre-vingt-dix fois et il se rappelait, encore maintenant, l'motion
profonde qui s'tait empare de lui, lorsque son me, glissant dans le
rayon visuel, s'tait envole  travers l'espace jusqu' sept cent
millions de lieues du Soleil, sur le confin de cet infini peupl
d'astres tincelants, mille fois plus considrables et plus
resplendissants encore que ceux de notre systme solaire.

Et quand il songeait que cette plante merveilleuse, il allait dans
quelques jours dans quelques heures, peut-tre, la voir l,  sa porte,
dans toute sa splendeur mystrieuse, il lui semblait, tellement sa joie
tait grande, que son coeur cessait de battre et que son sang s'arrtait
dans ses veines.

[Illustration]

Pendant plusieurs jours, accroupi contre un hublot, l'oeil  l'oculaire
de son tlescope, il demeura aux aguets, surveillant l'espace comme le
chat qui, tapi dans un coin, guette la souris qu'il sait tre dans le
voisinage et que son instinct lui indique comme devant passer  porte
de sa griffe.

De temps en temps, pour se dlasser, il lisait les ouvrages traitant
plus spcialement d'Uranus et prenait des notes en vue de cette grande
confrence sur l'histoire des mondes clestes qu'il se proposait de
donner comme prologue au rcit de ses propres aventures et  l'expos
des nouvelles thories bases sur ses constatations personnelles.

C'est ainsi qu'il trouva, en feuilletant un ouvrage hindou traitant de
l'astronomie, la mention d'une huitime plante nomme _Rahu_ et qu'il
tablit que cette huitime plante, connue dans les temps les plus
reculs, ne pouvait tre autre chose que celle dcouverte par Herschell;
seulement, pour les savants hindous, ce _Rahu_ n'tait nullement une
plante lointaine, mais bien un monstre cleste qui avait pour mission
de produire les clipses.

Il nota encore le nom des astronomes qui, suivant les errements hindous
concernant la nature plantaire d'Uranus, en avaient cependant,  une
poque plus rapproche, constat l'existence et trouva que de 1690 
1771, l'intressante plante avait occup la vie de quatre astronomes.

Peu s'en fallut mme que le dernier, Lemonnier, n'enlevt  William
Herschell la gloire de sa dcouverte; cela et mme t, si l'astronome
et eu un caractre plus ordonn, et s'il et transcrit rgulirement
ses observations; mais il avait une si singulire faon de tenir ses
critures que l'on retrouva,  l'Observatoire, une de ses observations
crite sur un sac en papier qui avait contenu auparavant de la poudre de
riz.

_Sic transit gloria mundi!_

Un matin, Fdor Sharp ayant, suivant sa coutume en sautant en bas du
divan qui lui servait de couchette, couru  son tlescope, poussa un cri
de joie.

[Illustration]

Uranus tait l,  la place que lui-mme, par ses calculs, lui avait
assigne, offrant  l'oeil ravi du savant son disque auquel le micromtre
accusait un diamtre de 58 secondes, prs d'une minute.

Connaissant la distance exacte qui le sparait de l'astre, ce diamtre
apparent lui suffit pour obtenir les dimensions du diamtre rel et il
nota sur son carnet le chiffre de 53,000 qui se trouva tre exactement
celui de Herschell et de ses successeurs.

Pour valuer la distance du fragment comtaire  Uranus, il lui avait
suffi d'tablir un rapport proportionnel entre le diamtre visible de la
Terre qui est de 4", la distance de la plante  la Terre et ce diamtre
de 58" sous lequel lui apparaissait maintenant le disque d'Uranus.

Rien de plus simple, comme on voit.

Un diamtre de 53,000 kilomtres.

Uranus, bien que la plus petite des plantes extrieures, avait
cependant bien droit de prendre place parmi les mondes gants, puisqu'
elle seule, elle l'emportait sur le diamtre qu'on eut obtenu en mettant
cte  cte les quatre plantes intrieures: Vnus, Mars, Mercure et la
Terre.

De la place qu'il occupait dans le ciel, Sharp ne pouvait apercevoir
Neptune; il lui fut donc impossible de dterminer, d'aprs les
perturbations exerces sur cette plante par Uranus, la masse de cette
dernire.

Mais une ressource lui restait, c'tait d'tudier la vitesse de rotation
imprime  ses quatre satellites par la plante elle-mme.

D'abord quatre, tait-il bien le nombre des satellites uraniens?

Herschell, en effet, en avait dcouvert six et, plus rcemment, en 1851,
Lassell en avait dcouvert deux autres, plus rapprochs que ceux de
Herschell; cela en faisait donc huit.

Il est vrai que, sur les six de Herschell, Lassell, en dpit de ses
recherches les plus assidues, n'avait pu en dcouvrir que deux, ce qui,
avec les deux siens propres, portait  quatre seulement les satellites
d'Uranus.

[Illustration: ...S'il avait l, sous les yeux, des chanes de montagnes
ou bien des ocans.]

Ce nombre avait t confirm, en 1875, par les astronomes de Washington;
mais, bien que cette confirmation eut t adopte par la suite comme
l'expression de la vrit, Sharp, comme saint Thomas, ne croyait que ce
qu'il voyait de ses propres yeux.

Cependant, aprs de longues heures d'examen, il dut se rendre 
l'vidence et reconnatre que les astronomes de Washington avaient vu
juste dans leur grand quatorial de 66 centimtres.

Il inscrivit donc sur son carnet l'tat civil de ces quatre satellites,
leur conservant le nom,  eux donn, par les astronomes terrestres et
tablit leur distance  la plante en prenant, comme points extrmes,
leur centre propre et celui d'Uranus. Ariel: 49,000 lieues--Umbriel:
69,000--Titania: 112,500--Obron: 150,000.

Cela fait, rien ne lui fut plus facile que de calculer la dure de leur
rvolution autour de la plante, et voici les rsultats qu'il obtint en
jours terrestres de vingt-quatre heures:

  Ariel..... 2 jours 12 heures 29 min. 21 secondes.
  Umbriel... 4        3        28       7
  Titania... 8       16        56      26
  Obron.... 13      11         6      55

Un des cts nouveaux et surtout intressants que prsenta cette tude
fut la dimension de ces satellites.

[Illustration]

Si Sharp, de l'observatoire de Poulkowa, avait prouv de relles
difficults  saisir, dans le champ de sa lunette, la plante elle-mme,
 plus forte raison lui avait-il t, pour ainsi dire impossible,
d'avoir la perception exacte des quatre points mathmatiques que
reprsentaient ces satellites.

Ce n'avait t qu'aprs des mois entiers d'observation patiente,
acharne, entte, qu'il avait pu parvenir  tablir les donnes
prcdentes contrles  coup sr, de son fragment comtaire.

Une folie l'avait prise ensuite; augmenter ces donnes de la dimension
et du poids des satellites uraniens.

Mais  cette tche insense, il avait perdu son temps et us ses yeux
vainement.

Rapproch comme il l'tait du systme uranien, cette besogne ne devenait
plus qu'un jeu d'enfant et il lui fallut dix minutes  peine pour
reconnatre  Ariel un diamtre de 500 kilomtres; quant au dernier, qui
lui parut tre aussi le plus gros, il sous-tendait un arc de 1,200
kilomtres: sans tre de dimensions phnomnales, ces quatre globes
l'emportaient donc encore sur un grand nombre de petites plantes
gravitant entre Mars et Jupiter.

tait-ce grce  sa grosseur ou grce  sa construction spciale, Obron
lui parut prsenter une topographie particulire, parseme, de ci, de
l, de points lumineux dont il s'effora de reconnatre la nature.

Pendant des jours, il demeura les yeux fixs, avec une intense
curiosit, sur le satellite uranien; mais le fragment comtaire qui le
portait, filait avec une telle rapidit, que l'observation tait des
plus difficiles et que Sharp ne put arriver  distinguer s'il avait l,
sous les yeux, des chanes de montagnes ou bien des ocans.

Quand Sharp eut irrfutablement tabli ces donnes concernant les
satellites d'Uranus: distance, rotation et poids, il revint  la plante
elle-mme pour continuer l'tude qu'il en avait commence.

Allant du connu  l'inconnu, il put alors, se servant comme bases de ce
qu'il connaissait sur les satellites, tablir rigoureusement la masse de
la plante qui lui parut tre de quinze fois suprieure  celle de la
Terre, ce qui donne aux matriaux constituant son corce une densit
cinq fois moindre de celle des matriaux terrestres.

Aprs avoir vrifi les calculs des astronomes relatifs  l'orbite
parcouru par Uranus dans l'espace et avoir reconnu l'exactitude de ces
calculs, il posa les chiffres suivants:

  Plus petite distance du Soleil (ou prihlie). 675 millions de lieues.
  Distance moyenne                               710   --          --
  Plus grand loignement (ou aphlie)            742   --          --

Et, bien que ces observations rcentes ne lui apprissent rien de
nouveau, confirment seulement ce qu'il savait dj de la plante, ces
chiffres le plongrent en un tonnement profond.

Ainsi Uranus tait bien de 67 millions de lieues plus prs du Soleil, 
son prihlie qu' son aphlie, ce qui faisait varier sa distance  la
Terre de 638  705 millions de lieues.

67 millions de lieues de diffrence! quelle existence singulire devait
tre celle de l'humanit uranienne, en admettant que la plante
d'Herschell en ft arrive au point suffisant pour tre le sjour d'une
humanit quelconque!

[Illustration]

Et l'ex-secrtaire perptuel supputait, en de longues rveries, la
bizarre conformation de ces imaginaires habitants d'Uranus, contraints
de passer par de si terribles et de si profonds changements de
temprature.

Il est vrai que ces changements ne s'oprent pas sans transition, comme
sur la Lune; bien au contraire.

Sharp constata, avec une surprise toujours croissante--bien qu'il st
dj  quoi s'en tenir sur ce sujet--la lenteur du mouvement d'Uranus
sur son orbite.

Quelques minutes d'observation lui suffirent pour tablir que la marche
de la plante s'effectue  raison de 7,500 mtres par seconde, soit
144,700 lieues par jour.

Si bien que, pour parcourir son orbite dont le diamtre gale 1,500
millions de lieues et la longueur 400 millions, la plante n'emploie pas
moins de 40,668 jours terrestres, soit quatre-vingt-quatre de nos
annes.

Quatre-vingt-quatre annes pour passer de 675 millions de lieues  742
millions!

En vrit, les Uraniens ont largement le temps de s'acclimater aux
nouvelles saisons!

Et puis, existe-t-il rellement des saisons sur Uranus? ou, du moins, si
elles existent, est-ce bien vritablement la chaleur solaire qui les
produit?

La chaleur solaire! Que doit-elle tre  une semblable distance?

Il prit fantaisie  Sharp de rsoudre cette question plus intressante
pour sa curiosit propre que pour la science.

C'tait fort simple  rsoudre, d'ailleurs; Uranus se trouvant, dix-neuf
fois plus que la Terre, loign du Soleil, il s'ensuit logiquement que
le diamtre du Soleil, vu d'Uranus, est dix-neuf fois plus petit que vu
de la Terre, en sorte que l'astre central offre  la premire de ces
plantes un disque 390 fois plus petit qu' la seconde.

Il en rsulte forcment que la chaleur solaire est 390 fois plus faible.

Mesur au micromtre par Fdor Sharp, le disque solaire offrit un
diamtre de 1'40" et l'ex-secrtaire perptuel inscrivit sur son cahier
de notes que les Uraniens recevraient de l'astre central une lumire
gale  celle que leur eussent envoye 1,584 lunes.

Cette chaleur est-elle suffisante pour dvelopper et entretenir la vie 
la surface de la plante? tel est le problme,  la fois scientifique et
philosophique que se posait Sharp.

N'est-il pas plus logique d'admettre qu'Uranus, ainsi que d'autres
contres clestes, tire de lui-mme la chaleur ncessaire  son
humanit? Pour lucider ce point, l'ex-secrtaire perptuel de
l'Acadmie des Sciences se livra  une tude approfondie sur
l'atmosphre uranienne.

[Illustration]

Au moyen de son spectroscope, il tenta d'analyser cette atmosphre et,
tout d'abord, ses observations marchrent  merveille: successivement il
trouva la trace de certains lments constitutifs reconnus par lui dans
l'atmosphre de Jupiter.

Mais, tout  coup, alors qu'il croyait toucher au but, il dcouvrit des
raies qu'il lui fut impossible d'assimiler  aucune de celles fournies
par la spectroscopie terrestre.

C'taient des nuances inconnues, rsultant de combinaisons nouvelles que
ses connaissances, approfondies cependant en physique, ne le mettaient
pas  mme d'lucider.

Il pensa tout d'abord que les tudes acharnes auxquelles il venait de
se livrer, durant plusieurs jours conscutifs, lui avaient affaibli la
vue; et il se condamna  un repos absolu de plusieurs heures.

Il lui en cota assurment de perdre ainsi, de gaiet de coeur, un temps
aussi prcieux; mais il se rsigna, songeant combien il serait
rcompens de ce sacrifice, s'il parvenait  lucider une question aussi
intressante pour l'astronomie.

Il laissa passer plusieurs jours--plusieurs jours des siens s'entend,
qui, on se le rappelle, ne mesuraient que deux heures vingt-six minutes.

Ensuite, se sentant l'esprit plus calme et les yeux bien reposs, il
recommena ses observations, mais sans plus de succs, hlas! que
prcdemment.

Toujours, dans le spectre uranien, les mmes raies dconcertantes.

Cinq fois, dix fois, vingt fois, il recommena et toujours le mme
rsultat.

De dpit, alors, il renona  ses tudes spectroscopiques, et inscrivit
sur son carnet que l'atmosphre d'Uranus contient des gaz qui n'existent
pas sur notre plante.

Il tait temps d'ailleurs qu'il passt  d'autres observations, s'il
voulait remporter un travail  peu prs complet concernant la plante.

[Illustration]

Le fragment comtaire qui le portait poursuivait,  travers l'espace, sa
course rapide, semblable  une pierre lance par la fronde de quelque
gant, et, de son ct, Uranus courait sur son orbite dans un sens
oppos  celui du bolide; si bien que chaque jour le micromtre accusait
une diminution sensible du diamtre de la plante et qu'avant peu
celle-ci se serait perdue au fond des cieux.

 force de tnacit patiente et d'attention scrupuleuse, l'ex-secrtaire
perptuel de l'Acadmie des Sciences de Ptersbourg avait russi 
dcouvrir, sur le disque uranien, quelques petites taches.

Tout d'abord, il avait cru  des nuages flottant dans l'atmosphre, mais
bientt il put se convaincre que ce qu'il apercevait appartenait au sol
mme de la plante.

Et sa joie fut grande; car, grce  cette circonstance, il allait lui
tre possible d'tablir exactement la dure du jour uranien; et, ce
calcul n'ayant pu tre fait avec exactitude ni avec prcision par aucun
astronome terrestre, il pensait devoir en retirer, une fois de retour
sur sa plante natale, grand profit et grande gloire.

Deux jours d'observations non interrompues lui permirent d'ajouter  ses
notes que le jour uranien comptait 10 heures 40 minutes 58 secondes.

Avons-nous dit qu'entre temps, Sharp avait contrl l'exactitude de la
donne scientifique concernant l'orbite d'Uranus, qui se confond avec le
plan de l'cliptique suivant lequel la Terre se meut elle-mme?

Les deux grandes singularits d'Uranus, singularits qui distinguent
cette plante de toutes ses soeurs du ciel, sont l'inclinaison de son axe
de rotation et la marche de ses satellites.

[Illustration]

L'axe autour duquel se meut Uranus n'est pas inclin sur le plan de
l'cliptique de moins de 76 degrs, alors que celui de la Terre n'est
inclin que de 29 degrs et celui de Vnus de 55.

Et dans une page vritablement bien inspire, Fdor Sharp partit de
cette constatation pour se lancer dans des considrations astronomiques
et philosophiques, remplies de profondeur sur ce qu'il appelait un
monde renvers.

Le lecteur nous saura gr de ne point le faire descendre dans les
profondeurs de la philosophie de Fdor Sharp; mieux vaudrait pour lui,
descendre sans lampe dans un puits de mine; il s'y reconnatrait
certainement avec plus de facilit qu'au milieu du pathos alambiqu et
incomprhensible de l'ex-secrtaire de l'Acadmie des Sciences.

Mais, nous qui avons le don d'ubiquit, nous lisons par dessus l'paule
du savant et, dans les lignes dont il noircit son carnet, nous
choisissons celles dont la substance scientifique peut intresser le
lecteur:

75 degrs d'inclinaison!... que de choses tranges contenues dans ces
quelques mots!... Aspect singulier que celui du Soleil, vu de la
plante!... Pour l'humanit uranienne, l'astre central parat tourner
d'Occident en Orient, au lieu de tourner d'Orient en Occident...

[Illustration: Si le Soleil abandonnait les tropiques pour aller fondre
les glaces du Gronland.]

Plusieurs lignes consacres aux consquences morales d'un semblable tat
de choses; puis:

[Illustration]

Le Soleil, pendant le cours de la longue anne uranienne, doit
s'loigner jusqu' la latitude du 76e degr... Que diraient les
Terriens si le Soleil abandonnait subitement l'Afrique et les Tropiques
pour aller fondre les glaces du Gronland!... et vous, Parisiens,
seriez-vous assez tonns, si le Soleil dsertant vos rgions tempres,
migrait vers le ple pour y tourner sans se coucher jamais; pendant un
t de 21 ans, et demeurer ensuite invisible, pendant un hiver de mme
dure?

Passant ensuite aux Satellites, Fdor Sharp crivit:

Ils tournent dans le sens de l'quateur; mais en raison de
l'inclinaison de cet quateur sur le plan de l'orbite, ils voguent dans
un plan  peu prs perpendiculaire  celui o se meut la plante, et,
contrairement  tous les autres satellites du systme plantaire,
tournent de l'Est  l'Ouest.

Et emport par l'enthousiasme, Sharp ajoutait:

Ah! pourquoi n'existe-t-il plus de gnies,... bons ou mauvais, qui
puissent m'enlever sur leurs ailes et me faire aborder sur ce monde
trange!

Certes, dans cette invocation, il entrait pour une bonne partie de
curiosit.

[Illustration]

Sharp, nous l'avons dit, tait un savant, et ses actes avaient, en
grande partie, pour but de soulever le voile mystrieux enveloppant les
mondes.

Mais tandis que, chez Ossipoff, cette curiosit tait sans mlange,
purement scientifique et que le pre de Slna eut donn volontiers sa
vie pour la possession, durant cinq minutes seulement, de l'omniscience,
chez Sharp, au contraire, cette curiosit avait un but pratique.

Il ne se serait pas cri, comme son collgue de l'Acadmie des
Sciences.

--Savoir et mourir aprs s'il le faut!

Il pensait qu'il tait prfrable de savoir, parce que de la science
dcoulent le profit et la gloire.

Aussi, aprs avoir trac le voeu enthousiaste dont nous avons parl plus
haut, posa-t-il sa plume et, se croisant les bras, la tte renverse sur
le dossier de son fauteuil, se prit-il  rflchir.

Ses rflexions ne furent pas longues et leur rsultat se traduisit par
une grimace.

Non, dcidment, le sjour d'Uranus ne lui souriait qu' moiti: un
calendrier de soixante mille jours, un soleil presque invisible et
marchant  rebours  travers les pais nuages d'une atmosphre inconnue,
des lunes d'allure trange et incorrecte, non, dcidment, tout cela ne
ferait pas son bonheur.

Mieux valait la Terre, avec le triomphe qui l'y attendait.

Et sous l'empire de cette pense, il se leva, prit son tlescope, le
changea de place et le braqua sur l'espace pour y chercher sa plante
natale.

Cela, il l'avait fait machinalement; aussi haussa-t-il les paules en
souriant de cet oubli.

[Illustration]

Pouvait-il apercevoir la Terre, si petite qu'elle tait forcment
invisible, et ensuite, si rapproche du Soleil, qu'elle tait perdue
dans son rayonnement?

De mme pour Mercure, Vnus et Mars; quant  Jupiter, aprs bien des
recherches, Sharp le dcouvrit, mais il eut peine  le reconnatre,
tellement son disque tait petit et faible sa clart!...

Il en fut de mme pour Saturne qu'il distingua des autres toiles,
uniquement  cause de sa pleur; car, ne prsentant qu'un demi-disque,
la merveille cleste n'envoyait aux Uraniens que le huitime de la
clart que lui connat la Terre.

Neptune lui-mme, si l'astronome ne ft arriv par une srie de calculs
 tablir mathmatiquement sa place, ne se ft en rien distingu des
autres toiles dont scintillait l'espace.

Quand Sharp braqua de nouveau son tlescope sur Uranus, la plante avait
disparu.

Alors il poussa un profond soupir, songeant avec effroi au voyage plein
de monotonie qui lui restait  accomplir, car maintenant il allait
sillonner le dsert sidral sans ctoyer la moindre oasis stellaire o
rafrachir et reposer sa pense.

Les jours s'coulaient pour lui en une lenteur dsesprante; il
partageait son temps entre la lecture de volumes qu'il savait par coeur,
la rdaction de ses notes de voyage et des promenades que l'exiguit du
mondicule sur lequel il vivait rendait ncessairement fort courtes.

La nuit, il dormait peu et encore tait-il contraint, pour forcer le
sommeil  engourdir ses membres et sa pense, d'user d'une boisson
opiace.

Et il appelait, de toutes ses forces, un vnement quelconque, ft-il
dangereux, qui pt l'arracher  l'espce de catalepsie crbrale et
morale dans laquelle menaait de sombrer son intelligence.

Comme si Dieu eut cout son appel, il fit tomber sous la main du savant
une _Revue astronomique_ qu'il avait nglige jusque-l et qu'un soir,
par dsoeuvrement, il se mit  feuilleter.

Tout  coup, il poussa un cri et se redressa, le visage anim, l'oeil
vibrant, la pommette enflamme.

Cette revue contenait un long article sur le courant astrodal qui
trace dans l'espace son immense orbite touchant  Neptune et  la Terre.

Mais ce courant, il fallait que le fragment comtaire le traverst pour
gagner la Terre et dans cette traverse, quelque chose pouvait se
produire. C'tait un danger,... c'tait la mort peut-tre!

Mais en mme temps, pour Fdor Sharp, c'tait un motif de sortir de
cette lthargie dans laquelle il s'endormait; et,  partir de ce
moment-l, il se plongea dans des calculs fantastiques pour arriver 
prvoir le moment exact o il pntrerait dans le courant.

Et c'est au milieu mme de ses calculs qu'un choc formidable avait eu
lieu, faisant osciller l'obus sur le sommet de la colline mercurienne
qui lui servait de base.

Une seconde, Sharp avait eu la sensation d'une catastrophe finale
rsultant de la rencontre du mondicule qui le portait avec l'un des
corpuscules du fleuve astrodal; puis, presque aussitt, sous
l'influence du choc en retour, il avait t arrach de son fauteuil et
projet sur le plancher o il tait demeur tourdi pendant plusieurs
minutes.

[Illustration]

Revenu  lui, son premier mouvement fut de courir au hublot pour
constater les dsastres occasionns par ce tamponnement formidable.

Rien ne lui parut chang.

Il consulta ses instruments: l'pave comtaire poursuivait
invariablement sa route vers l'orbite terrestre: elle n'avait pas dvi
d'une ligne.

Cela parut prodigieux  Fdor Sharp, qui se frotta nergiquement les
yeux pour se bien convaincre qu'il n'avait pas rv.

Son fauteuil renvers, sa table bouscule, la bibliothque sens dessus
dessous taient l pour lui prouver qu'il n'tait pas le jouet d'une
hallucination.

Certainement, un choc s'tait produit, et peut-tre, en parcourant le
fragment comtaire, en aurait-il une preuve vidente.

C'est alors que, bien qu'il ft nuit encore, il avait endoss son
respirole et tait parti en toute hte  la dcouverte.

Nous avons vu, dans le chapitre prcdent, quel avait t le rsultat
absolument ngatif de ses recherches, et comment, presque asphyxi,
Fdor Sharp avait pu,  grand'peine, regagner son habitation mtallique.

Quand il eut repris ses sens, l'ex-secrtaire perptuel de l'Acadmie
des Sciences tomba en une mditation profonde, absorb par ce problme
insoluble tout d'abord:

[Illustration]

Un choc avait eu lieu, cela tait indniable; comment avait-il pu se
produire sans laisser aucune trace?

Depuis le temps qu'il vivait sur cette minuscule pave, il l'avait assez
parcourue pour en connatre tous les coins et recoins, et si un
changement, quelque petit ft-il, s'tait produit  sa surface, il s'en
serait aussitt aperu.

Mais, rien,... rien,... absolument rien.

Et il arpentait rageusement son troit laboratoire, tournant et
retournant sur lui-mme, comme il tournait et retournait dans son esprit
cette question:

Comment cela se peut-il faire?

Soudain, il s'arrta net dans sa course, poussa une sourde exclamation,
se frappa le front et s'cria:

--Eurka!

Il venait de se rappeler ce principe de physique d'aprs lequel l'arrt
instantan du mouvement engendre la chaleur.

Il courut  sa table de travail et inscrivit, sur son carnet de notes,
ces lignes traces d'une main fbrile:

Aujourd'hui, 5 fvrier du calendrier terrestre: rveill par forte
secousse rsultant d'un abordage contre l'un des corpuscules du courant
astrodal.--Recherches sur pave compltement inutiles.--Prsume que le
bolide rencontr a pntr assez profondment dans le fragment qui me
porte pour que l'corce comtaire, vitrifie par la chaleur, se soit
referme sur lui ainsi que le vernis qui enduit les arolithes.

Et il ajoutait ces mots qui prouvaient combien tait enracin, dans son
me, l'espoir de regagner sain et sauf sa plante natale.

 vrifier ds mon retour sur la Terre.

[Illustration]

[Illustration: Lorsque, du fond de l'espace est accouru un corps norme,
monstrueux.]




CHAPITRE XV

COMME LA LUMIRE


[Illustration]

Ah!

 cette exclamation, pousse d'une voix angoisse, dchirante, Fricoulet
se redressa sur son hamac et aperut le comte de Flammermont assis sur
le bord du sien. L'oeil hagard, la face ple et inonde de sueur, les
membres tout frmissants.

--Qu'y a-t-il? demanda l'ingnieur pris d'inquitude, en accourant au
chevet de son ami,... es-tu malade?

Le jeune comte secoua la tte, regarda Fricoulet comme s'il ne le
reconnaissait pas ds l'abord, puis son regard se promena autour de lui,
examinant chaque chose avec un tonnement croissant.

Enfin, il passa ses deux mains sur son front, comme pour rassembler ses
souvenirs, et partit d'un large clat de rire.

--Dieu! fit-il en sautant sur les planches, quel bte de rve je viens
de faire!

La face soucieuse de Fricoulet se drida.

--Alors, ce cri?... fit-il.

--J'ai cri? demanda Gontran... cela ne m'tonne pas,... j'ai eu assez
peur pour cela.

Et il ajouta:

--C'est si bte... les rves...

--Je ne suis pas de ton avis,... il en est de fort agrables;... ainsi,
durant que tu t'encauchemardais, moi, de mon ct, je rvais,... mais
d'une faon pas dsagrable du tout,... et tu m'as interrompu au plus
beau moment.

* * *

Ici, nous demandons la permission d'ouvrir une parenthse indispensable
 la comprhension du prsent chapitre.

Qu'est-ce que le rve?

C'est la facult que possde l'esprit humain de se ddoubler, pour ainsi
dire, et de vivre d'une vie spciale, la vritable vie spirituelle,
dgage de l'enveloppe charnelle, dbarrasse des liens de la matire
qui l'alourdit.

[Illustration]

Pendant le sommeil, l'esprit continue le travail commenc  l'tat de
veille, ou reprend la suite des ides dont le cours a t momentanment
interrompu par l'assoupissement du corps. C'est l'existence qui se
poursuit vritablement, sans solution de continuit, et le dormeur, dont
le cerveau dgag de toute proccupation physique, est, en quelque
sorte, affin, ou, pour mieux dire, a sa force et son acuit pousses
jusqu' l'ultime puissance, trouve parfois,  l'tat de sommeil, la
solution d'importantes questions insolubles  l'tat de veille, et met
aussi  excution d'irralisables projets conus et dclars par lui
impossibles, quelques heures auparavant.

C'est sous l'empire de ce phnomne mystrieux et magique du rve que
nos hros taient tombs, alors qu'ils demeuraient tendus cte  cte
sur le plancher de leur vhicule, dans un tat lthargique voisin de la
mort.

Et tandis que, sans qu'ils pussent en avoir conscience, leur catalepsie
charnelle reprenait, avec le fragment comtaire dans lequel elle tait
pour ainsi dire ensevelie, le chemin de la plante natale, leur esprit,
dgag des liens de la matire, poursuivait le voyage tel qu'il se ft
logiquement accompli sans l'accident qui avait, d'une faon si
inattendue, arrt dans sa course le wagon l'_clair_.

Cela une fois bien tabli, nous fermons la parenthse ouverte quelques
lignes plus haut, et nous reprenons le dialogue des deux voyageurs
endormis, l o nous l'avions interrompu.

* * *

--Ma foi! mon cher Alcide, dit le comte de Flammermont, je te dois mille
excuses; l'existence que nous menons dans cette cage de lithium est si
dsesprment triste et monotone, qu'en vrit, lorsque la Providence
vous envoie un rve quelque peu rjouissant...

--Plus que rjouissant, mon cher, merveilleux, rellement merveilleux...

--Tu ne m'en veux pas?

--Tu plaisantes,... mais, tu m'as fait une fire peur avec ton cri...

--Si tu avais t  ma place, tu aurais cri sans doute, tout comme moi.

Et, secouant les paules:

--Brrr,... fit-il, je frissonne encore en y pensant.

--Mais, enfin, qu'est-il arriv?

--Figure-toi que j'tais de quart et que, pour me distraire, je
regardais par l'un des hublots de la machinerie, lorsque tout  coup, du
fond de l'espace, arrivant sur nous avec la rapidit de la foudre, est
accouru un corps norme, monstrueux... Alors, je me prcipitai vers le
levier du gouvernail sur lequel je pesai de toutes mes forces;... mais
j'avais beau faire, le vhicule suivait la droite ligne, refusant
d'obir, filant, avec la rapidit d'une flche, dans la direction de ce
bolide, comme s'il et t attir par un aimant invisible.

En faisant ce rcit, le jeune comte repassait de nouveau par toutes les
angoisses de son pouvantable cauchemar, car ses traits taient
contracts et une lgre sueur perlait sur son front.

--Ce qu'il y avait de plus horrible, poursuivit-il, c'est qu'en dpit de
tous mes efforts, je ne pouvais sortir de la machinerie; j'tais comme
clou prs des appareils, incapable de faire un pas; je voulais appeler
au secours,... mes lvres s'ouvraient, mais ma gorge tait tellement
contracte par la terreur, qu'aucun cri n'en pouvait sortir,... et nous
avancions,... nous avancions toujours... Soudain, le contact eut lieu
avec un bruit pouvantable,... l'appareil s'aplatit contre le bolide,
comme un hanneton qui, dans son vol affol, s'crase contre un arbre,...
puis tout devint noir... C'est alors, sans doute, que j'ai pouss le cri
qui t'a veill.

Fricoulet se mit  rire en voyant M. de Flammermont se palper avec
inquitude et murmurer:

--J'ai tellement eu l'impression de la catastrophe, que je me sens
courbatur par tout le corps et que je suis stupfait de trouver mes
membres au complet.

--Eh bien! moi, dit  son tour l'ingnieur, j'ai rv tout le contraire
de toi; pendant que tu assistais  la destruction de l'_clair_, je
trouvais le moyen d'acclrer sa marche.

--La mcanique!... toujours la mcanique! dit Gontran en plaisantant.

--La mcanique, mon cher, est la plus belle conqute de l'homme.

Et comme le jeune comte haussait les paules.

--En tout cas, poursuivit-il, si quelqu'un doit la ddaigner, ce n'est
pas toi.

M. de Flammermont rpondit avec un ricanement:

--Je doute que tu sois d'accord sur ce point avec M. Ossipoff, aux yeux
duquel l'astronomie l'emporte sur toutes les autres connaissances
humaines.

--Peu m'importe l'opinion de M. Ossipoff; mais, en ce qui te concerne,
je te ferai remarquer que ton ddain pour la mcanique me parat
rsulter d'un caractre enclin  l'ingratitude.

--Parce que?...

--Parce que c'est la mcanique qui t'a tir de tous les mauvais pas o
t'a mis, jusqu' prsent, l'astronomie, parce que c'est encore la
mcanique qui va te sauver...

--Comment cela?

--En me permettant, comme je te l'ai dit tout  l'heure, d'augmenter
dans des proportions notables la marche de notre appareil.

--Mais, mon pauvre ami, fit Gontran incrdule, tu oublies que ce systme
merveilleux, tu l'as rv.

--Mon cher, rpliqua l'ingnieur, le rve confine, plus que tu ne crois,
 la ralit,... et la preuve...

Fricoulet s'interrompit pour jeter rapidement sur son carnet quelques
calculs, qu'il tendit ensuite narquoisement  son ami.

[Illustration]

--Qu'est-ce que c'est que a? bougonna M. de Flammermont, en repoussant
de la main le carnet de l'ingnieur.

Celui-ci rpondit:

--C'est la preuve que les quatre-vingt mille mtres que nous parcourons
par seconde--soit soixante-quinze mille lieues  l'heure--peuvent se
transformer en soixante-quinze mille lieues... par seconde...

--Mais c'est de la folie pure! s'cria une voix derrire Fricoulet.

Celui-ci se retourna et se trouva nez  nez avec M. Ossipoff, qui
sortait de sa cabine.

--C'est de la folie! rpta le vieux savant.

Fricoulet le regarda d'un air gouailleur.

--Vous tes bien certain de ce que vous avancez l? demanda-t-il.

--Il me semble que nous avons atteint le maximum de vitesse que pouvait
nous donner l'lectricit.

--Il vous semble bien, mon cher monsieur, rpliqua l'ingnieur, et cela
pour deux raisons: la premire, c'est que, comme vous venez de le dire
fort justement, l'lectricit nous a donn le maximum de rapidit qu'il
lui est possible de nous donner; la seconde raison,... c'est que notre
provision d'lectricit est puise.

Ces mots furent accueillis par la mme exclamation terrifie, sortie en
mme temps de la bouche de M. Ossipoff et de Gontran.

[Illustration]

--Mais nous sommes perdus!

--C'est--dire que nous le serions, si je n'avais trouv ce moyen.

Le vieux savant enveloppa l'ingnieur d'un regard incrdule.

--Et ce moyen merveilleux vous permet de vous passer d'lectricit?

--Absolument.

--En ce cas, quelle force actionne votre moteur?

--Je supprime le moteur.

--Mais l'hlice?...

--Je supprime l'hlice...

Ossipoff recula d'un pas en poussant un oh! d'ahurissement. Quant 
Gontran, il n'avait pas les yeux assez grands pour considrer son ami.

--J'avais bien raison, murmura le vieillard, c'est de la folie!

--C'est de la folie, en effet, ne put s'empcher de dire  son tour M.
de Flammermont.

--Si vous me laissiez m'expliquer, riposta l'ingnieur avec calme,
alors, vous pourriez me qualifier en toute connaissance de cause. En
deux mots, voici la chose: je mets en communication, avec le tube
central dans lequel tourne actuellement l'hlice, un de nos rservoirs 
air comprim, dont la dtente nous procurera une rapidit suprieure 
celle de la foudre.

Gontran tirait ses moustaches d'un air pensif et Ossipoff caressait sa
barbe avec nergie, ce qui tait, chez lui, l'indice d'une mditation
profonde.

--Alors, murmura-t-il  mi-voix, comme se parlant  lui-mme, nous
avancerions par la force de raction.

--Prcisment... Eh bien! que pensez-vous de mon moyen?...

Avant que le vieillard eut eu le temps de rpondre, M. de Flammermont
s'cria:

--Je pense, moi, qu'il est impraticable.

--Parce que?

--Parce que, avant de songer  aller de l'avant, il faut songer  vivre.

--Eh bien?

--Eh bien! si l'on emploie  actionner notre vhicule notre provision
d'air, qu'est-ce qui actionnera nos poumons?

L'ingnieur sourit d'un air triomphant, et, posant sa main sur l'paule
du jeune comte:

--Ne crains rien, fit-il, tes poumons auront, quand mme, de quoi se
sustenter largement. Je vais plus loin, je veux qu'une fois revenus sur
Terre, nous puissions faire respirer,  raison d'un mtre cube par
personne, tous les auditeurs curieux de nous entendre raconter nos
aventures.

[Illustration]

Ossipoff avait pris le carnet de Fricoulet et s'tait enfonc dans une
longue srie de calculs o les quations s'entassaient les unes sur les
autres.

--Si je ne me trompe pas, dit-il, nous pourrions, en deux heures,
atteindre Uranus.

--Dame!...  raison de soixante-quinze mille lieues  la seconde...

--Et nous serions en quatre heures  Neptune.

Voyant que le vieux savant examinait srieusement l'inexcutable projet
que faisait entrevoir l'ingnieur, M. de Flammermont ouvrait de grands
yeux.

--Mais, en ce cas, demanda-t-il, combien, dans ces conditions, nous
faudra-t-il de temps pour regagner la Terre?

Avant que Fricoulet n'eut ouvert la bouche, Ossipoff rpondit:

--Pas plus de sept heures.

M. de Flammermont jeta sur le vieillard un regard ahuri, se demandant
s'il tait subitement devenu fou... ou s'il se moquait de lui.

Mais, au visage grave d'Ossipoff, il fut bien oblig de se rendre 
l'vidence et de se persuader que l'autre parlait srieusement.

--Sept heures!... murmura-t-il, sept heures...

Fricoulet avait repris son carnet des mains du vieux savant, et, aprs y
avoir jet un coup d'oeil:

--Je crois que vous faites erreur, monsieur Ossipoff, dit-il.

--Comment cela?

--C'est cinq heures seulement qu'il nous faudrait, car la distance de
Neptune  la Terre n'est que de plus d'un milliard de lieues... or, 
raison de soixante-quinze mille lieues  la seconde...

--D'accord; mais, dans les sept heures dont je parle, je compte le temps
ncessaire  la recherche et  l'tude d'Hyprion.

 ce nom, Gontran ouvrit de grands yeux, et, malgr lui, il allait
pousser une exclamation tonne, lorsqu'une voix lui chuchota doucement
 l'oreille:

--C'est la dernire plante du systme solaire.

La dernire plante du systme solaire!

En entendant ces mots, Gontran fut sur le point de se rcrier; de ses
lectures rapides et distraites des _Continents clestes_, il avait
retenu que les limites du systme solaire taient traces par l'orbite
de Neptune, et voil que, maintenant, on lui parlait d'Hyprion!

Mais, en vrit, il s'agissait bien d'astronomie!

Foin d'Hyprion et du reste!

Dans douze jours, il allait revoir la Terre, dans douze jours il ferait
afficher,  la mairie du VIIIe arrondissement, la publication des
bans, et, deux semaines plus tard...

Et cette perspective si proche d'un bonheur qui, depuis si longtemps,
s'vanouissait au moment o il croyait le toucher du doigt, chassait,
loin de son esprit, tous les dcouragements, tous les dboires, tous les
dpits, toutes les amertumes dont sa vie avait t pleine depuis
quelques mois.

Il ne songeait plus qu' une seule chose: c'est que ces ternelles
fianailles allaient prendre fin, c'est que le jour du mariage tait
proche, c'est qu'il aimait Slna plus que jamais, et que Slna allait
enfin devenir sa femme. Il s'tait retourn, avait saisi entre les
siennes les mains de la jeune fille, et, l'enveloppant d'un regard plein
de tendresse:

[Illustration]

--Oh! mon aime! murmura-t-il.

Ce furent les seuls mots que son motion lui permit de prononcer tout
d'abord.

[Illustration]

Mlle Ossipoff, qui n'avait point entendu les rvlations de
Fricoulet, ne comprenait ncessairement rien au trouble de son fianc,
et le considrait avec un tonnement d'autant plus grand que,--comme
nous l'avons dit dans les prcdents chapitres,--l'humeur du jeune comte
s'aigrissait de chaque nouveau retard apport au retour par la curiosit
sans cesse inassouvie d'Ossipoff, et, irrit contre le pre, se
dtachait peu  peu de la fille.

Elle tait donc trs tonne, mais, au fond, une grande joie gonflait
son coeur; il y avait si longtemps que son fianc ne lui avait si
tendrement serr les mains, si longtemps que sa voix n'avait eu de si
affectueuses intonations.

Mme, une larme perla  la pointe de ses longs cils, larme de bonheur
dont M. de Flammermont surprit le scintillement, dont il comprit la
cause, et qui fit natre, en son me, un cruel remords de son attitude
sche et rancuneuse, depuis plusieurs semaines.

--Qu'arrive-t-il donc, Gontran? demanda Mlle Ossipoff avec un sourire
qui trahissait sa joie et pardonnait  l'ingrat.

Il lui pressa les mains avec plus d'motion encore, et murmura:

--Il arrive, ma chre Slna, que le bonheur, qui nous fuit depuis si
longtemps, veut bien enfin se laisser atteindre.

--Que voulez-vous dire?

-Je veux dire qu'avant un mois vous serez comtesse de Flammermont.

La jeune fille regarda son fianc comme elle eut regard un fou, puis
ses yeux se portrent sur son pre pour l'interroger.

Mais M. Ossipoff tait, en ce moment, bien trop occup  vrifier les
calculs de Fricoulet pour faire attention  sa fille.

Alors Slna, s'adressant  l'ingnieur lui-mme, qui considrait les
deux fiancs d'un air narquois:

--Que me dit Gontran, fit-elle, que nous allons revoir la Terre?...

--Gontran a raison, mademoiselle, rpondit Fricoulet d'un ton
gouailleur. Tout comme Jeanne d'Arc, j'ai eu, cette nuit, une vision,...
et c'est cette vision qui nous sauvera.

Mlle Ossipoff tendit gentiment sa main  l'ingnieur:

--Monsieur Fricoulet, dit-elle, c'est  vous que nous devrons notre
bonheur.

Le jeune homme frona lgrement les sourcils.

--Si c'est  ce point de vue-l que vous me remerciez, rpondit-il d'un
ton bourru, vous avez bien tort, mademoiselle,... car j'ai bien peur que
vous ne me reprochiez, plus tard, de vous avoir arrache au dsert
sidral pour vous ramener sur votre plante natale...

--Toujours tes ides sur le mariage? riposta le comte.

Fricoulet secoua la tte.

--Le bonheur, en matire conjugale, pronona-t-il sentencieusement, ne
peut rsulter que d'un absolu assortiment des poux.

--Mais,... s'cria M. de Flammermont, que nous manque-t-il donc?

--Mon cher, l'astronomie et la diplomatie ne pourront jamais marcher du
mme pas.

Et, se penchant  l'oreille de Gontran, il lui dsigna, d'un geste
tragico-comique, Ossipoff qui griffonnait toujours.

--Mais regarde-le donc, malheureux, dit-il; crois-tu, franchement, que
tu sois le gendre qu'il faut  un homme comme celui-l?

Gontran se mit  rire.

--Comme gendre, rpondit-il, je suis peut-tre dfectueux; mais j'ai la
prtention d'avoir en moi l'toffe d'un poux admirable.

Fricoulet haussa les paules.

--Thories dangereuses, grommela-t-il; imprudent celui qui, dans une
loterie comme celle du mariage, fait la part de l'imprvu;... si j'tais
un vritable ami...

[Illustration]

Il s'arrta et fixa sur le comte un regard singulier.

--Eh bien! dit Gontran, si tu tais un vritable ami, que ferais-tu?

--J'exigerais, avant de mettre  excution ma combinaison, que tu fisses
voeu de clibat;... comme cela, je n'aurais pas  me reprocher, plus
tard, d'tre la cause de ton malheur.

M. de Flammermont haussa les paules.

--Tu es fou! dit-il.

L'ingnieur allait sans doute rpliquer, lorsqu'un vacarme pouvantable
se fit entendre dans la cabine qui servait de cellule  Farenheit.

--Allons, bon! gronda le jeune comte, voil ce Yankee du diable qui va
recommencer  faire des siennes.

Et il s'approcha de la porte pour imposer silence au prisonnier par le
procd qui lui tait familier, c'est--dire  grands coups de pied
appliqus dans la porte.

Mais,  sa grande surprise, le vacarme cessa tout  coup, et la voix de
l'Amricain s'leva, demandant avec douceur:

--Est-ce vous, monsieur Fricoulet?

Gontran se tourna vers son ami:

--Entends-tu? chuchota-t-il, il te parle.

L'ingnieur s'avana  son tour.

--C'est  moi que vous en avez, sir Jonathan? fit-il.

--Oui, je voudrais vous dire un mot.

--Parlez,... je vous coute...

--Non... je ne puis parler comme cela,... ouvrez la porte.

--Jamais de la vie, s'cria M. de Flammermont, pour que vous
recommenciez vos btises...

--Je ne suis plus malade, riposta l'Amricain d'une voix douce; je vous
jure que je serai raisonnable.

Gontran se pencha  l'oreille de Fricoulet:

--Il n'y a de pires fous, chuchota-t-il, que ceux qui prtendent ne pas
l'tre.

--Cependant, s'il tait guri, murmura Mlle Ossipoff prise de
piti... c'est bien triste d'tre enferm l-dedans, comme une bte
froce dans sa cage...

[Illustration]

--Je ne dis pas le contraire,... mais songez que notre apitoiement
pourrait nous coter la vie...

--Baste!... quand on est prvenu, dit l'ingnieur.

Et, faisant signe aux deux jeunes gens de s'carter un peu, il ouvrit la
porte.

Aussitt, le prisonnier s'lana hors de la cabine, se prcipita sur
Fricoulet qui, surpris par le choc, roula  terre, l'entranant dans sa
chute.

N'coutant que son courage, M. de Flammermont sauta sur l'Amricain, et
avec l'aide de Fricoulet qui, d'un bond, s'tait relev, le maintint en
respect.

Ils n'eurent, d'ailleurs, aucune peine  cela, Farenheit ne faisait pas
un mouvement, leur abandonnant, sans rsistance, ses deux poignets
auxquels ils se cramponnaient.

--C'est cela que vous appelez tre raisonnable! grommela Fricoulet.

--Je ne voulais pas vous faire de mal, rpondit l'Amricain d'un air
tout confus.

--Au contraire, n'est-ce pas? riposta gouailleusement l'ingnieur.

--Je voulais vous embrasser.

Fricoulet eut un haut-le-corps de surprise, tandis que, s'adressant 
Slna, Gontran mettait son index sur son front pour montrer que, selon
lui, le Yankee avait toujours la cervelle dsquilibre.

D'un clignement d'yeux, Fricoulet recommanda la douceur au comte, qui
s'apprtait  rintgrer l'Amricain dans son cabanon.

--Certainement, dit-il, je suis trs touch de cette manifestation de
tendresse, mon cher sir Jonathan; mais pour quelle raison vouliez-vous
m'embrasser?

--Parce que vous tes un grand homme...

--Un grand homme!... moi!...

--Oui, un grand homme... le plus grand que je connaisse, non seulement
dans le monde entier, mais dans les tats-Unis! s'cria Farenheit en
s'animant.

--Expliquez-moi au moins pourquoi?...

--Parce que vous avez trouv le moyen de me faire revoir New-York, alors
que celui-l voulait me faire traner mes misrables os  travers ses
plantes du diable!...

Et, d'un hochement de tte expressif, il dsignait Ossipoff.

[Illustration]

Puis, se dgageant brusquement de l'treinte de Gontran, il sauta au cou
de l'ingnieur qu'il embrassa sur les deux joues, avant qu'il et le
temps de se reconnatre.

Ensuite, d'une voix vibrante et attendrie.

--Quand je pense, dit-il, que grce  vous je m'en vais voir les
trottoirs de la cinquime avenue, et mes actionnaires, et l'_Excentric
club_, et...--ah! je vous jure bien que mon premier soin sera de vous
lever une statue en bronze sur la principale place de New-York...

--Vous tes trop bon, sir Jonathan... un aussi mince service que
celui-l ne vaut pas la peine que vous vous lanciez dans des dpenses.

--Quel malheur! poursuivit l'Amricain, que le ciel n'ait point bni mon
union avec mistress Farenheit!

Fricoulet haussa les sourcils en signe de stupfaction.

[Illustration]

--Si j'avais une fille, ajouta le Yankee, c'est avec la joie la plus
grande que je vous donnerais sa main.

L'ingnieur fit la grimace.

--Et c'est avec la joie la plus grande que je la refuserais, pensa-t-il.

Puis, tout haut:

--Vous avez donc entendu notre conversation de tout  l'heure?
demanda-t-il  Farenheit.

--Tout d'abord, je n'ai fait que de l'entendre; depuis plusieurs jours
je me sentais moins mal... ma tte me semblait plus libre, les ides
plus nettes, s'enchanaient avec plus de logique, en mme temps, la
mmoire me revenait;... puis, soudain, certains mots de votre
conversation ont frapp mes oreilles d'une faon singulire, le
brouillard qui obscurcissait mon cerveau s'est dissip comme par
enchantement et j'ai compris... Vous parliez de la possibilit de revoir
la Terre dans quelques jours et la lucidit m'est compltement revenue.

Puis, saisissant de nouveau les mains de l'ingnieur, il les secoua avec
force, en rptant:

--Vous tes un grand homme!...

Fricoulet hocha la tte.

--C'est bon... c'est bon, dit-il en riant, vous me direz cela 
New-York; pour le moment, il faudrait agir.

Et s'approchant d'Ossipoff, toujours enfonc dans la vrification des
calculs de l'ingnieur.

--Eh bien! demanda-t-il, a va-t-il ainsi?

-- mon avis, oui... voulez-vous voir, mon cher Gontran?

[Illustration: L'_clair_ semble s'lancer dans l'espace d'un bond
formidable.]

Et il tendit le carnet au jeune comte, qui le repoussa avec un geste
trs digne en disant:

--Je ne me permettrai certainement pas de contrler aprs vous.

--En ce cas, s'cria l'ingnieur,  la besogne.

--Que faut-il faire?

--Nous dbarrasser de l'hlice et du moteur; ensuite, nous installerons
les conduites d'air comprim.

Ossipoff hocha la tte.

--Nous dbarrasser de l'hlice, bougonna-t-il, c'est fort facile  dire,
mais le moyen.

--Trs simple, rpondit l'ingnieur.

Il alla au levier qui commandait le gouvernail.

--Attention, dit-il, je vais manoeuvrer de faon  dresser verticalement
l'appareil; donc, prparez-vous  changer de position.

Peu  peu, il manoeuvrait le levier et l'_clair_, quittant la position
horizontale, se levait sur son arrire, comme un cheval qui se cabre.

--L, dit l'ingnieur au bout de quelques instants, voil qui est fait;
maintenant, au moyen de cet autre levier qui communique avec le tube
central, je vais dvisser les pivots de l'arbre du propulseur, et
l'hlice tombera tout d'une pice dans le vide... Quant au moteur, il
nous suffira d'entr'ouvrir le trou d'homme pour le jeter hors du
wagon--ce sera une perte d'air de quelques mtres cubes... mais nous les
rattraperons largement par la lgret que nous acquerrons.

--Et ensuite?

--Ensuite, nous ajusterons les tuyaux qui conduiront l'air comprim
jusqu'au tube central.

Tout en parlant, Fricoulet manoeuvrait un levier plac dans un coin de la
machinerie, et les voyageurs entendaient distinctement une sorte de
grincement dans le centre mme du vhicule.

Tout  coup, l'_clair_ frmit dans sa coque et sembla s'lancer dans
l'espace d'un bond formidable.

--_By God!_ grommela Farenheit en se cramponnant  la cloison,
qu'arrive-t-il donc?

--Tout simplement ce qui arrive  un ballon dlest.

--Quoi!... l'hlice?...

--L'hlice s'est transforme dj en corpuscule nouveau modle;
maintenant, passons au moteur.

Et Fricoulet s'armant d'un levier allait attaquer l'appareil, lorsque
Gontran lui posa la main sur le bras.

--As-tu pens  une chose?

--Laquelle?

--C'est que cette surprenante vitesse dont tu parles pourrait bien tre
impossible au sein de l'anneau corpusculaire o nous sommes; les
astrodes vont nous opposer peut-tre une rsistance considrable,...
qui sait mme si cette rsistance ne sera pas suffisante pour annuler
notre lan?

Fricoulet allongea les lvres dans une moue dubitative.

--C'est douteux, murmura-t-il.

--Mais, enfin, si cela se produisait?...

--Eh bien! si cela se produisait, nous en serions quittes tout
simplement pour abandonner le courant astrodal qui deviendrait plus
nuisible qu'utile.

Gontran jeta les bras au plafond.

--Et naviguer dans le vide!... mais ce n'est pas possible!...

--Il faudra cependant que cela le devienne... possible; au surplus, avec
une aussi grande vitesse, l'espace sera assez dense pour nous fournir un
point d'appui.

Et voyant que le jeune comte paraissait ne pas comprendre.

--Tu sais bien, poursuivit-il, que le vide des espaces n'est pas le vide
absolu, lequel, d'ailleurs, impossible  produire, n'est qu'un vain mot;
l'espace est sillonn en tous sens, par une quantit d'atomes cosmiques,
dbris de mondes dtruits, et ces atomes peuvent devenir un point
d'appui efficace... mais,  condition que notre vitesse soit
excessive...

Ossipoff, en entendant ces mots, tressaillit, et s'approchant de
l'ingnieur:

--Ainsi, demanda-t-il avec une certaine anxit dans la voix, vous
croyez que l'_clair_ pourrait filer assez rapidement pour pouvoir
quitter le fleuve corpusculaire?

--Je ne le crois pas... j'en suis certain.

Le visage du vieux savant s'illumina.

--Alors, s'cria-t-il, tout  l'heure, lorsque je parlais d'aller
visiter Hyprion, je disais la vrit--sans m'en douter.

Fricoulet ricana.

--Assurment, rpondit-il, rien ne serait plus facile que d'aller
visiter Hyprion; mais de mme que pour faire un civet il faut un
livre, de mme, pour visiter une plante il faut qu'elle existe.

[Illustration]

Un flot de sang empourpra les joues du vieillard qui, croisant les bras
sur sa poitrine, demanda d'une voix indigne:

--Oseriez-vous prtendre que Neptune soit le point extrme du systme
solaire?

--Je ne prtends rien, s'empressa de rpliquer Fricoulet, je suis
ingnieur, moi, et non astronome;... seulement j'avais entendu dire que
Neptune tait la dernire plante qu'il avait t donn  l'homme
d'apercevoir.

--Alors,  quoi attribuez-vous les perturbations remarques dans la
marche de Neptune, si ce n'est  la prsence d'un autre monde, invisible
pour nous, qui retarde ou avance la course de la plante suivant qu'il
est en avant ou en arrire et que son attraction s'exerce d'un ct ou
de l'autre?

--Je vous rpte, rpondit encore l'ingnieur, que je ne puis entamer
une discussion  ce sujet; seulement je vous serais trs oblig de me
dire sur quel point du ciel vous vous dirigerez pour la trouver... cette
fameuse plante transneptunienne.

Le vieillard hsita avant de rpondre.

--La vrit, dit-il aprs quelques secondes de silence, c'est que,
jusqu' prsent, on n'a, sur Hyprion, que des donnes trs vagues.

L'ingnieur dissimula un sourire moqueur.

--Cela tant, au moment o il s'agira de mettre le cap sur Hyprion, je
vous confierai la barre et vous dirigerez l'_clair_ o bon vous
semblera;... on ne peut pas mieux faire.

Ossipoff ne rpondit pas, mais fixa sur l'ingnieur un regard furieux.

M. de Flammermont qui, jusque-l, tait demeur silencieux, prit la
parole:

--Il me semble, dit-il, que cette discussion est tout  fait platonique.

--Parce que? interrogea Fricoulet.

--Parce que le fleuve corpusculaire dont nous descendons le courant ne
va pas au del de la sphre d'Uranus.

--Mais, puisque M. Fricoulet prtend qu'en imprimant au vhicule une
vitesse spciale, on pourra se passer du fleuve d'astrodes et trouver
un point d'appui dans le vide, rien ne nous empche de dpasser l'orbite
de Neptune et de chercher  percer le voile mystrieux qui enveloppe la
plante transneptunienne.

Et, d'une voix vibrante:

--Songez, mon fils, quelle gloire serait la ntre si nous parvenions 
rsoudre ce grand problme scientifique,...  rpondre  ce point
d'interrogation norme qui se dresse devant tous les astronomes
terrestres!

[Illustration]

--Je ne dis pas non,... je ne dis pas non,... balbutia M. de Flammermont
d'un ton qui laissait supposer combien peu il partageait l'enthousiasme
du vieux savant.

Celui-ci continua:

--Et par del Hyprion, ne sentez-vous pas l'infini qui vous attire? ne
dsirez-vous pas?...

Ce fut Slna qui l'interrompit.

--Mais, cher pre, dit-elle, l'infini n'tait point inscrit sur notre
itinraire...

--Eh! quoi! s'cria Ossipoff, pourrions-nous passer indiffrents  ct
de toutes ces merveilles qui remplissent l'infini? et les toiles, les
systmes stellaires, doubles, triples, les nbuleuses...

Farenheit eut un haut-le-corps vritablement pouvant; Fricoulet secoua
les paules.

Gontran rpliqua:

--Mais, mon cher monsieur, votre soif de curiosit vous fait oublier la
ralit des choses... Mon ami Alcide vous a dit tout  l'heure qu'il lui
tait possible de communiquer  notre wagon une vitesse de
soixante-quinze mille lieues par seconde; or, c'est prcisment l
l'espace franchi, dans le mme laps de temps, par un rayon de lumire...

--Je sais cela tout aussi bien que vous, mon cher enfant, rpondit le
vieillard d'un ton un peu sec; o voulez-vous en venir?

--Tout simplement  ceci: que l'toile la plus rapproche de nous est
situe  une distance 7,400 fois plus grande que celle qui spare
Neptune du Soleil; or, le rayon de lumire parti de cette mme toile et
voguant avec une vlocit de soixante-quinze mille lieues par seconde...

[Illustration]

--Mettrait, pour nous parvenir, trois ans et six mois, dit Fricoulet en
achevant la phrase de son ami.

--Quant aux autres toiles, nbuleuses, etc., elles sont
incomparablement plus loignes encore... C'est donc, selon moi, de la
folie que de songer  les atteindre.

Les lvres d'Ossipoff se pincrent dans une grimace de mauvaise humeur.

--Ce ne serait pas une folie, grommela-t-il, si M. Fricoulet
pouvait--comme il s'en est vant tout  l'heure--nous donner une vitesse
infinie.

--Infinie!... permettez, se rcria l'ingnieur, je n'ai point parl de
cela; j'ai dit que je pensais pouvoir arriver, dans le vide,  cinq cent
mille lieues par seconde; avec une vitesse semblable, il ne nous
faudrait pas plus de temps pour nous rendre  _Alpha_ de Centaure que
nous n'en avons mis pour aller de Mars  Saturne.

--Ce serait prodigieux! murmura Ossipoff, qui fut s'asseoir dans un
coin, o il ne tarda pas  tomber en de profondes mditations.

--Belle ide que tu lui as fourre en tte, avec tes vitesses insenses,
grommela Gontran  l'oreille de Fricoulet;... tu vas voir qu'il nous
emmnera au diable.

--Baste! nous ne sommes pas des enfants, riposta l'ingnieur, et il ne
fera que ce que nous voudrons.

--Que le Ciel t'entende, riposta M. de Flammermont en hochant la tte
d'un air peu convaincu.

Cependant, tout en causant et en discutant, on avait travaill; le
moteur et ses appareils, une fois lancs dans le vide par
l'entrebillement du trou d'homme, on avait mis en place les tuyaux
destins  faire parvenir l'air comprim dans le tube central, qui
servait primitivement d'enveloppe  l'hlice.

--Puis, Fricoulet avait replac le vhicule dans la position
horizontale; ensuite de quoi il avait ouvert tout grand le robinet du
rservoir  air comprim.

Comme un cheval de course auquel le jockey applique un coup de cravache,
l'_clair_ s'lana.

[Illustration]

--Eh bien? demanda Ossipoff trs anxieux.

--Eh bien! mes prvisions taient justes; nous avons nos soixante-quinze
mille lieues  la seconde;... si vous m'en croyez, maintenant, tout le
monde ira prendre un peu de repos.

Tout le monde, y compris Ossipoff, s'empressa de suivre ce conseil et,
quelques minutes aprs, chacun, tendu sur son hamac, ronflait  poings
ferms,--mme Slna.

Le lendemain, les voyageurs furent veills par un cri de dsespoir;
croyant  un malheur, ils sautrent  bas de leur hamac et coururent 
la machinerie.

Debout devant son tlescope, Ossipoff s'arrachait les cheveux.

--Pre! cher pre, qu'avez-vous? demanda Slna tout anxieuse.

--Uranus,... rpondit le vieillard.

--Eh bien! quoi!... Uranus? fit Farenheit.

--Disparue, rpliqua Ossipoff.

Durant les quelques heures que les Terriens taient demeurs tendus sur
leur hamac, l'orbite de la plante avait t franchie, et c'est cette
constatation qui plongeait le vieux savant dans une si profonde douleur.

C'tait le malheur irrparable, et Ossipoff se ft arrach tous les
cheveux qui lui restaient, que les choses n'eussent point chang d'un
_iota_.

D'ailleurs, un incident important vint faire diversion  sa dsolation.

[Illustration]

Les corpuscules devenaient de plus en plus rares et dissmins dans le
grand courant mtorique qui allait, obliquant d'une manire
considrable. Avant peu, ou bien l'_clair_ serait sorti du courant, ou
bien celui-ci, tari, n'aurait pas plus la force de jouer un rle de
point d'appui que ne l'avait le vide ambiant.

--Mes amis, dit tout  coup Fricoulet qui, depuis quelques heures,
suivait avec attention la marche de l'appareil, le moment est venu de
prendre une dcision.

--Qu'arrive-t-il donc? demandrent  la fois les Terriens runis autour
de l'ingnieur.

--Le courant mtorique a des interruptions;... dans quelques instants,
nous aurons atteint son aphlie.

Farenheit jeta en l'air sa casquette de voyage.

[Illustration]

--En route pour la Terre, alors! s'cria-t-il.

Le visage d'Ossipoff s'assombrit.

-- l'aphlie, murmura-t-il.

--Je puis mme ajouter, dclara Fricoulet, qui avait march vers un
hublot, au travers duquel il examinait l'espace, que nous arrivons dans
une solution de continuit de l'anneau cosmique, mais que nous sommes
sur le bord confinant au dsert stellaire... Que dcidons-nous?

--Allons de l'avant, implora Ossipoff.

--Droit sur la Terre! dirent ensemble Gontran et Farenheit.

--Htons-nous! insista l'ingnieur; dans notre situation, les secondes
valent des annes.

--Mes amis, mes chers amis, fit le vieux savant d'une voix suppliante,
aurez-vous le courage de vous en retourner sans avoir vu Neptune et
Hyprion... Gontran, mon ami, mon fils, faites-moi encore ce
sacrifice;... et vous, cher sir Jonathan, voulez-vous qu'il soit dit, 
votre retour, qu'un Amricain a recul devant la perspective d'un voyage
 travers le vide?

[Illustration]

--Recul! s'cria Farenheit piqu au vif dans son amour-propre.

--Et vous, monsieur Fricoulet, ne tiendrez-vous pas  faire la preuve de
la thorie de votre air comprim sur l'espace?

--Htons-nous! htons-nous,... grommela l'ingnieur pour toute rponse.

--C'est un retard, fit Gontran.

--Oh! de quelques jours  peine.

--C'est un dtour, dit  son tour l'Amricain.

--D'environ quinze cents millions de lieues, riposta le vieillard, une
misre.

Fricoulet frappa du pied.

--Eh bien! demanda-t-il, que dcidez-vous?

Il promena autour de lui un regard circulaire, vit toutes les
physionomies indcises, except celle d'Ossipoff, qui portait les traces
de la plus grande anxit.

Il eut piti du vieillard et s'cria:

--En avant!

Il pesa sur le levier du gouvernail, le wagon vibra une seconde, puis,
voluant, sortit du fleuve astrodal.

Une seconde encore, il flottait dans le vide, en route pour Neptune!

[Illustration]




CHAPITRE XVI

DANS LEQUEL NOS VOYAGEURS, CROYANT REVENIR SUR TERRE, PARTENT POUR
L'INFINI


[Illustration]

Eh! je te rpte, moi, que ce n'est plus de l'astronomie.

Fricoulet regarda son ami avec stupfaction.

--Alors, comment appelles-tu cela?

--De tous les noms qu'il te plaira, hormis de celui-l; l'astronomie
consiste  examiner l'univers cleste,  tudier les mondes dont il est
rempli,... au besoin,  fouiller l'espace pour y dcouvrir des terres
inconnues.

[Illustration]

--Eh bien! Leverrier n'a pas fait autre chose.

--Jamais de la vie!... je ne sais mme pas s'il a mis son oeil au
tlescope pour chercher Neptune... Quelqu'un a dit de lui qu'il avait
trouv Neptune au bout de sa plume... c'est l une expression des plus
heureuses...

L'ingnieur rpliqua:

--Il n'en a eu que plus de mrite.

--Comme mathmaticien peut-tre, mais comme astronome, c'est diffrent.

Fricoulet se mit  rire.

--Alors, selon toi, n'est astronome que celui qui passe toute son
existence avec l'oeil viss  l'oculaire d'une mridienne ou d'un
quatorial?

--Dame! si dans ce fait de rechercher sur le papier la place exacte
d'une plante, tu trouves quoique ce soit qui ait trait 
l'astronomie!... cela prouve que Leverrier tait d'une force remarquable
en mathmatiques,... qu'il jonglait avec les chiffres d'une manire
tonnante...

[Illustration]

--C'est bien heureux que tu lui concdes cela, riposta narquoisement
l'ingnieur.

--Mais, poursuivit Gontran; il n'tait nullement besoin qu'il ft
astronome pour se livrer  ses prodigieuses dductions mathmatiques...
Tout autre savant, assez patient pour demeurer, comme lui, quinze annes
durant en quilibre sur des colonnes de chiffres, en et fait autant.

--Alors, pour toi, Leverrier n'est pas un astronome?

--Je ne veux pas te chicaner l-dessus,... ni enlever au docte corps
auquel appartient M. Ossipoff, une gloire dont il s'enorgueillit;... je
trouve, quant  moi, que le vritable inventeur de Neptune est, non pas
celui qui lui a assign une place dans le ciel, mais bien celui qui
affirma son existence.

L'ingnieur eut un petit mouvement d'paules qui prouvait que, tout en
ne partageant pas cette opinion, il ne la trouvait cependant pas
draisonnable.

--Il est certain, rpondit-il, qu'une bonne partie de la paternit de
Neptune revient  Bouvard qui, le premier, en 1821, remarqua dans le
mouvement d'Uranus certaines irrgularits.

--Et, de mme que les irrgularits de Saturne avaient fait conclure 
l'existence d'Uranus, de mme, la marche singulire de cette dernire
plante amena Bouvard  dcrter qu'au del des 733 millions de lieues
o gravite Uranus, il y avait encore autre chose.

Ces mots avaient t prononcs par Ossipoff, qui avait quitt sa cabine,
attir par la discussion des deux jeunes gens.

--Oui, dclara Gontran, poursuivant toujours son ide, ce Bouvard tait
un grand homme, et je m'tonne que les astronomes lui aient fait
l'injustice flagrante d'attribuer  Leverrier la gloire qui lui
revenait.

Ossipoff releva ses lunettes sur son front, geste qui, chez lui, tait
l'indice d'une grande surprise.

--Un grand homme,... fit-il, pour avoir dduit, des irrgularits
d'Uranus, que Neptune devait exister! Peuh!

[Illustration]

--Mais, rpliqua Gontran, ces irrgularits pouvaient parfaitement
provenir d'une autre cause que de Neptune.

Le vieux savant secoua la tte.

--Impossible, dclara-t-il.

--Parce que?

--Vous oubliez la loi de Titius, mon cher ami.

--La loi de Titius, balbutia Gontran,... la loi de Titius!...

Fricoulet lui chuchota  l'oreille.

--Tu sais bien: la thorie des petites plantes, 4, 7, 10, 16, etc.

M. de Flammermont fit un brusque mouvement.

--Parbleu! rpondit-il aussitt avec un sang-froid merveilleux, la
besogne de Leverrier tait, en ce cas, simplifie de beaucoup, puisqu'il
lui suffisait de chercher la plante vers la rgion correspondant  la
distance 36 de la progression.

--C'est ce qu'il fit, rpondit Fricoulet; mais bien que sa besogne ait
t peut-tre simplifie par cette circonstance, elle n'en est pas moins
effrayante, tellement effrayante que, lorsque le 31 aot 1846 il en
annona le rsultat  l'Acadmie des Sciences de Paris, les doctes
acadmiciens hsitrent tout d'abord  ajouter foi  cette dclaration.

[Illustration]

--Un mois aprs, poursuivit Ossipoff, le docteur Galle, de
l'observatoire de Berlin, invit par Leverrier lui-mme  rechercher sa
fameuse plante, trouvait,  la place indique, une toile qui offrait 
l'oeil un disque plantaire sensible, et qui n'tait pas marque sur la
carte: c'tait Neptune.

--Je me permettrai, dit l'ingnieur, une petite rectification  ce que
vous venez de dire.

Le masque d'Ossipoff se frona.

--Laquelle? demanda-t-il schement.

--En prenant pour base de ses calculs la distance 36 de la loi de
Titius, Leverrier s'tait tromp; ce qui lui fit assigner  la plante
un emplacement qui n'est pas le sien; Galle le constata  ses dpens,
car aprs avoir cherch durant un mois Neptune par le 326e degr de
longitude, il l'aperut par le 327e ce qui la mettait, en ralit, 
la distance de 30.

--Peuh! fit Gontran en levant les paules, c'est l une erreur de peu
d'importance.

Les yeux d'Ossipoff s'arrondirent derrire les verres de ses lunettes.

--Mon cher Gontran, rpliqua-t-il sur un ton un peu nerveux, je
comprends que les aventures par lesquelles vous tes pass vous aient,
peu  peu, fait perdre la notion des temps et des distances; cependant,
une diffrence de prs de soixante ans dans la priode d'une plante...

[Illustration]

--Soixante ans!

--Assurment; les calculs de Leverrier, bass sur la distance 36,
donnaient  Neptune un orbite tel qu'il lui fallait 217 ans terrestres
pour le parcourir;... se trouvant  la distance 30, la plante ne met
plus que 165 ans  effectuer sa rvolution. Ce qui est encore une jolie
priode.

Farenheit, qui dormait tendu sur un divan, se souleva sur son coude.

--Neptune n'est pas une plante franaise, mais bien anglaise.

Fricoulet se redressa.

--Pourquoi pas amricaine, pendant que vous y tes? grommela-t-il.

--Parce qu'elle est anglaise, ayant t dcouverte par un Anglais.

--Lequel, s'il vous plat? demanda l'ingnieur.

Farenheit haussa les paules.

--Vous m'en demandez trop, rpondit-il.

Fricoulet se mit  rire.

--Vous voyez bien, fit-il, vous ne savez mme pas le nom de l'inventeur.

--Sir Jonathan a raison, dit alors Ossipoff, pendant que Leverrier
travaillait  la recherche de Neptune, de l'autre ct de la Manche, 
Cambridge, un tudiant de l'Universit, Adams, travaillait aussi  la
solution du mme problme et, huit mois avant que l'astronome franais
ft sa dclaration  l'Acadmie des Sciences, l'tudiant anglais crivit
au directeur de l'Observatoire national de Londres, pour lui faire part
de sa dcouverte.

[Illustration]

--Et pourquoi donc, demanda Fricoulet, le directeur de l'Observatoire
national ne s'empressa-t-il pas d'annoncer une si importante nouvelle au
monde savant?

Ossipoff leva les bras au ciel pour dclarer qu'il lui tait impossible
de rpondre  cette question.

L'ingnieur fit entendre un petit claquement de langue significatif.

--J'ai ide, dit-il, que la lumire ne devait pas tre fort brillante
pour avoir t ainsi tenue sous le boisseau...

La conversation que nous venons de rapporter avait lieu dans la
machinerie, o Fricoulet faisait son quart, l'oeil  l'oculaire du
tlescope de vigie, la main sur la roue qui commandait le gouvernail.

L'_clair_ courait toujours dans l'espace avec sa rapidit vertigineuse
et, d'heure en heure, les voyageurs pouvaient constater un
agrandissement du disque neptunien qui barrait, de sa masse norme,
l'horizon cleste.

Maintenant, on pouvait apercevoir, bien que vaguement encore, estomps
dans une atmosphre laiteuse et fort paisse, un nombre assez
considrable de corpuscules se mouvant autour de la plante, suivant un
plan extrmement inclin sur l'cliptique et dans un sens rtrograde,
tout comme les satellites d'Uranus.

Ossipoff, qui avait signal depuis longtemps ces corpuscules--grce 
son tlescope qui tait le plus fort du bord--avait dclar que
c'taient l les satellites de Neptune.

--Les satellites de Neptune! s'cria Fricoulet, auquel le vieux savant
fit part de cette dcouverte... mais je n'en connaissais qu'un, celui
que Lassell a dcouvert et que l'on aperoit de la Terre sous l'aspect
d'une toile de 14e grandeur.

[Illustration]

--Rien ne servirait d'avoir fait un pareil voyage, bougonna le
vieillard, si nous ne devions pas, en avanant, soulever de plus en plus
le voile qui cache aux yeux terrestres les merveilles mystrieuses de
l'infini... Songez que Neptune est loign du Soleil d'une distance
gale  trente fois celle de la Terre au Soleil, c'est--dire d'un
milliard 112 millions de lieues; or, nous sommes maintenant  moins de
vingt millions de lieues de la plante... donc...

Fricoulet l'interrompit.

--Vous tes bien certain de cette distance?

Ossipoff le prit par le bras et l'amena prs d'un tlescope braqu, 
l'arrire, sur le systme solaire que les voyageurs venaient de mettre
tant de mois  traverser.

--J'ai mesur le Soleil tout  l'heure, dit-il, et j'ai trouv 64" de
diamtre. Voyez si je me suis tromp; vous vrifierez ensuite si mes
calculs sont exacts.

Le jeune homme appliqua son oeil  l'oculaire et aperut alors l-bas,
tout l-bas, perdu dans l'obscurit de l'infini, un astre scintillant
avec un clat prodigieux, clipsant celui de tous les astres
environnants: c'tait le Soleil.

Un moment, il se sentit singulirement mu  l'aspect de cet astre
merveilleux qui s'offrait  lui sous un disque trente fois plus petit
que celui sous lequel, dans le mme instant, il apparaissait  ses
compatriotes, et en sondant, par la pense, l'abme titanesque qui le
sparait de sa plante natale, et qui reprsentait cet amoindrissement.

Involontairement, avant de s'loigner, il jeta les yeux sur le cahier de
notes pos tout ouvert sur une tablette  ct du tlescope, et y lut
ces lignes:

Vu de Neptune, disque solaire offre surface 900 fois plus petite que
celle apparente pour la Terre--lumire correspondante  l'intensit de
687 pleines lunes--ou encore  celle de quarante millions d'toiles,
gales en clat au brillant Sirius.

[Illustration: Le disque neptunien qui barrait, de sa masse norme,
l'horizon cleste.]

L'ingnieur haussa imperceptiblement les paules.

[Illustration]

-- quoi servent de semblables calculs? pensa-t-il.

Et il alla rejoindre Gontran qu'il voyait assis dans un coin, ayant  la
main un papier qu'il paraissait fort occup  noircir de calculs.

--Que fais-tu donc l? demanda Fricoulet.

Le jeune comte touffa un billement.

--Je m'ennuie tellement, dit-il, que je cherche  me distraire.

--En faisant des chiffres? s'cria l'ingnieur bahi.

--Je cherche  rsoudre une devinette que je me suis pose.

--Laquelle?

--Sachant que l'orbite de Neptune est de 6,987 millions de lieues et
que, cet orbite, il met 165 ans  le parcourir, je cherche quelle est la
rapidit de sa marche.

Fricoulet se mit  rire.

--C'est une simple division  faire, dit-il.

--Oui, rpondit le jeune comte; mais une division o il y a des
milliards, a fait joliment de chiffres au quotient.

--Et alors?

--Alors, je n'ai pas encore fini.

--Eh bien! dit l'ingnieur, sache tout de suite que Neptune marche 
raison de 5,370 mtres par seconde, 322 kilomtres par minute, 5,000
lieues par heure, 115,000 par jour, ce qui fait qu'au bout de 60,151 de
nos jours, il a accompli sa rvolution tout entire.

Et il ajouta:

--C'est le plus lent des mondes connus;... il se meut, ou plutt il se
trane sur son orbite comme une colossale tortue; par contre, il tourne
sur lui-mme avec une rapidit considrable.

--Comment sait-on cela? demanda M. de Flammermont.

Puis, aussitt il ajouta:

--Il est vrai que peut-tre on a calcul sa vitesse de rotation au moyen
de quelque observation faite sur son disque...

L'ingnieur hocha la tte.

--Mon cher, aux yeux des astronomes terrestres, qui savent le trouver l
o il est, Neptune offre tout au plus l'aspect d'une toile de huitime
grandeur, dont le disque, lgrement teint de bleu, n'a pas plus de 3
secondes de diamtre. Comment, diable! veux-tu que l'on fasse des
observations l-dessus?

--Alors, riposta Gontran, comment s'y est-on pris pour valuer cette
vitesse?

--De la manire la plus simple du monde; Lassell, aprs avoir dcouvert
le satellite neptunien, tablit que sa distance moyenne  la plante est
de 13 rayons neptuniens, ou 100,000 lieues environ, et que sa rvolution
s'effectue en une priode de cinq jours terrestres plus 21 heures. La
consquence logique de cette rapidit du satellite est la rapidit de la
plante elle-mme, dont la rotation doit tre assimilable  la rotation
de Jupiter, de Saturne, d'Uranus... Ce n'est pas d'ailleurs le seul
point de ressemblance que Neptune ait avec Uranus; outre encore cette
similitude de vitesse de rotation et celle de l'inclinaison de l'orbite
des satellites et de la marche rtrograde de ceux-ci, les deux dernires
plantes connues de notre systme solaire ont encore, ou  peu de chose
prs, la mme masse, la mme densit, la mme intensit de pesanteur et
leurs atmosphres sont chimiquement de mme composition, ainsi que l'a
dmontr l'analyse spectrale.

--Ce sont des jumeaux, alors? ricana Gontran.

--Sans t'en douter, tu viens de leur donner le mme nom dont plusieurs
astronomes se servent pour les dsigner;... de plus,--tu peux t'en
convaincre en le regardant un moment dans le tlescope,--Neptune a,
comme Uranus, son axe fortement inclin et ses deux ples trs aplatis.

En ce moment, Slna, qui avait quitt la machinerie  la suite de son
pre, rentra dans la salle.

Son visage paraissait tout boulevers et ses joues portaient les traces
de larmes rcentes.

Gontran alla vers elle.

--Qu'arrive-t-il, ma chre Slna, demanda-t-il, que vous voici toute
contriste?

Elle baissa la tte et rpondit tout bas, comme honteuse.

[Illustration]

--Je quitte mon pre!

--Eh bien?

La jeune fille touffa un gros soupir.

--Si vous l'aviez vu pleurer, balbutia-t-elle.

Le comte eut un mouvement de surprise.

--Pleurer, rpta-t-il... et pourquoi?

--Parce qu'il va en tre de Neptune comme d'Uranus, et qu'il n'en pourra
rien connatre--n'en pouvant rien voir.

Fricoulet eut un hochement de tte.

-- cela, rpondit-il, nous ne pouvons rien, mais, en vrit, M.
Ossipoff n'est pas raisonnable.

Slna jeta  l'ingnieur un regard charg de reproches.

--Il est vrai, dit-elle, que M. Ossipoff ne vous est rien; monsieur
Fricoulet, mais, vraiment, vous avez le coeur bien dur.

--Oui, rpta machinalement Gontran qui, fascin par la prsence de la
jeune fille, n'avait mme pas conscience de ce qu'il disait, oui, tu as
le coeur bien dur.

L'ingnieur promena de l'un  l'autre ses regards pleins d'ahurissement.

[Illustration]

--Eh! s'cria-t-il, nerv, que voulez-vous faire  cela? dpend-il de
moi, ou de Gontran, ou de vous, mademoiselle, que l'atmosphre opaque de
Neptune devienne transparente soudainement? non, n'est-ce pas... alors?

Et il les considrait, presque furieux.

--J'avais pens, murmura Slna en s'adressant  Gontran, que peut-tre
serait-il possible de s'approcher plus prs encore de la plante.

Fricoulet secoua les paules.

--Eh! pour distinguer quelque chose du sol neptunien, s'approcher ne
serait pas suffisant.

--En ce cas, dit  son tour M. de Flammermont, mu de l'attitude navre
de sa fiance, ne pourrait-on tenter d'aborder?

--Oh! Gontran.

Ces deux mots s'chapprent des lvres de Mlle Ossipoff avec un
accent si profond de reconnaissance et de remerciements, que Fricoulet
lui-mme ne put s'empcher de tressaillir.

Cependant il s'cria:

--Mais ce serait de la folie!

--Ah! mon cher, riposta le comte, combien n'en avons-nous dj pas
faites, de folies.

--Je croyais que la srie tait close, fit l'ingnieur.

Il y avait sans doute, dans la voix de Fricoulet, quelque chose qui
trahissait son motion, car Slna s'approcha de lui et lui prenant la
main:

[Illustration]

--Monsieur Fricoulet! implora-t-elle.

L'ingnieur haussa les paules.

--Soit! grommela-t-il.

Et il se dirigea vers les leviers qui commandaient le gouvernail.

Slna courut  la porte de la machinerie.

--Pre! pre! cria-t-elle, descendez vite... nous abordons sur
Neptune...

Les marches grincrent sous les pas dgringolants d'Ossipoff, qui entra
dans la pice comme une bombe.

--Est-il possible! balbutia-t-il, n'en pouvant croire ses oreilles.

--Regardez, dit simplement Fricoulet.

Le vieillard se prcipita vers un hublot.

--Nous arrivons!... nous arrivons!... cria-t-il... attention au choc.

Farenheit courut  son hamac et s'y tendit.

Gontran saisit Slna par la taille.

Quant  Fricoulet, immobile  son poste, les mains rives aux leviers,
les muscles tendus  se rompre, il attendait le moment o l'attraction
neptunienne se ferait sentir pour virer de bord et amortir la chute,
grce au refoulement de l'air comprim.

Mais le vieux savant poussa soudain un cri de dtresse.

--Nous nous loignons! dit-il d'une voix rauque.

--Ce n'est pas possible, riposta l'ingnieur.

--Je vous jure que nous nous loignons, rpta le vieillard.

Fricoulet consulta sa montre et son visage exprima un indicible
tonnement.

--Depuis le temps que nous tombons, murmura-t-il, le contact aurait d
avoir lieu.

--Ah! dit Ossipoff qui ne quittait pas des yeux le disque de la plante,
voici que nous nous rapprochons.

Et, quelques secondes aprs:

--Nous nous loignons de nouveau.

Les sourcils froncs, la face violemment contracte, les bras croiss
sur la poitrine, le savant cherchait  rsoudre ce stupfiant problme.

On eut dit qu'un phnomne de rpulsion chassait loin de la plante le
wagon mtallique et l'empchait, malgr son poids, d'arriver jusqu'au
sol.

Soudain il poussa une exclamation et, secouant la tte:

--Monsieur Fricoulet, dit-il, cessez vos efforts; ils sont inutiles.

--Parce que?

--Parce que nous sommes sous le coup de la loi qui rgit, assurment,
dans ce monde inconnu, le mouvement rtrograde des satellites.

--Et cette loi?

--Est une loi d'lectricit qui, agissant par la rpulsion, sur les
satellites de Neptune, les maintient  la distance qu'ils occupent,
contre-balanant la force attractive monstrueuse de la plante.

Farenheit se frottait les mains.

--Qu'avez-vous donc  paratre si satisfait? lui demanda  voix basse M.
de Flammermont... on dirait que cette impossibilit o l'on est
d'aborder Neptune vous fait plaisir?

--Et l'on ne se tromperait pas;... je suis, en effet, fort content; car
le temps que l'on et pass sur ce monde peu intressant, peut tre plus
utilement employ  revenir sur Terre; n'est-ce pas votre avis?

--En doutez-vous? rpliqua le comte.

Fricoulet demanda, en s'adressant  Ossipoff.

--Maintenant, que faisons-nous?

--_By God!_ s'exclama l'Amricain, vous le demandez!... mais ce qui a
t convenu, c'est--dire que nous mettons le cap sur New-York... et
sans escales... n'est-ce pas, papa Ossipoff?

[Illustration]

Et, dans la joie du retour, sir Jonathan s'oublia jusqu' frapper
familirement sur le ventre du vieux savant.

Celui-ci, plong dj dans ses rflexions, tressaillit comme fait le
dormeur que l'on rveille en sursaut:

--Pardon, murmura-t-il, je n'ai pas entendu.

--M. Fricoulet vous demandait ce qu'il fallait faire et je lui rpondais
qu'il n'y avait qu'une chose  faire: virer de bord.

Ossipoff poussa un profond soupir.

--Hlas! dit-il d'un ton navr, puisque vous le voulez...

--Pardon, riposta schement Fricoulet, c'est convenu.

--Oui... oui... balbutia le savant.

Et, faisant un effort sur lui-mme, il ajouta avec un sourire 
l'adresse de sa fille.

--Et puis, il est temps que le pre remplace le savant... n'est-ce pas,
fillette?

La jeune fille sauta au cou du vieillard.

Fricoulet dclama railleusement:

    Et vous aurez bientt des petits-fils ingambes
    Pour vous tirer la barbe et vous grimper aux jambes.

--Cet animal d'Alcide sait tout, grommela M. de Flammermont; les vers de
Victor Hugo lui sont aussi familiers que les _Continents clestes_, de
mon clbre homonyme, ou les traits de mcanique de M. X.

Le visage d'Ossipoff s'tait fait soudainement grave.

--Gontran, dit-il d'une voix pntre, en prenant entre les siennes les
mains du jeune homme, il faut que vous me fassiez une promesse.

[Illustration:
    Et vous aurez bientt des petits-fils ingambes
    Pour vous tirer la barbe et vous grimper aux jambes.]

--S'il est en mon pouvoir de tenir ce que vous voulez que je vous
promette, balbutia le jeune homme.

--coutez-moi bien, mon cher enfant, poursuivit le vieillard... je ne
vous cacherai pas que c'est la mort dans l'me que je consens 
retourner en arrire... Au fur et  mesure que j'ai appris toutes ces
choses merveilleuses que j'ignorais, une pre curiosit s'est empare de
moi de savoir ce que j'ignore encore... Je serais seul que j'irais de
l'avant, toujours de l'avant... l'infini m'attire et je m'arrache  lui
avec douleur, avec dsespoir...

--Pre, murmura Slna, navre de ces paroles...

Un geste bref du vieillard imposa silence  la jeune fille.

--Songez que, par del cet horizon mystrieux qui borne notre vue,  des
millions de millions de lieues, gravite assurment, indubitablement, un
autre monde, invisible aux astronomes terrestres, mais dont l'existence
s'affirme indubitablement par les perturbations observes dans la marche
de Neptune...

--Eh! interrompit Fricoulet, nous revoici au fameux Hyprion, dont nous
parlions l'autre jour.

Le savant laissa tomber sur l'ingnieur un regard de piti.

--Oui, continua-t-il, c'est d'Hyprion qu'il s'agit, d'Hyprion, sur
lequel j'aurais voulu rapporter  terre des renseignements certains...
Mais ce que ne peuvent faire les instruments humains, le gnie de
l'homme le peut accomplir. Tmoin Leverrier qui, par le simple calcul et
la force du raisonnement, arrive  trouver dans le ciel la place d'une
plante invisible. Eh bien! j'ai consacr de longues annes de ma vie
aux tudes prliminaires concernant Hyprion;... mais le peu de temps
qu'il me reste  vivre ne suffira pas  me permettre de mener  bien ce
grand et important travail.

--Mais, mon cher monsieur, s'empressa de dire Gontran, vous tes bien
portant et Dieu vous conservera longtemps  l'affection de votre
famille.

Le vieillard secoua la tte.

--Duss-je vivre cent ans, rpondit-il, que cela ne suffirait pas;
songez que la marche d'Hyprion dans l'espace doit tre si lente qu'elle
ne doit pas employer,  parcourir son orbite, moins de trois  quatre
sicles.

Les sourcils de M. de Flammermont se haussrent prodigieusement.

--Je vous lgue donc, mon cher enfant, poursuivit le vieillard avec
motion, les tudes que j'ai faites pendant ma vie au sujet de cette
plante; vous les continuerez durant votre existence.

--Oh! cher pre, interrompit Slna plore, craignez-vous donc de
mourir?

--Non, mon enfant, rpondit le vieux savant, mais en ce moment solennel,
moment o, arrivs au point terminus de notre voyage, nous allons nous
diriger vers notre plante natale, j'estime que la promesse de ton
fianc sera plus solennelle encore... Et cette promesse, mon cher
Gontran, c'est de lguer  votre premier fils, lequel sera lui aussi
astronome, comme son pre, comme son grand-pre--bon sang ne peut
mentir--de lui lguer, dis-je, la charge d'achever les travaux sur
Hyprion, travaux commencs par moi, continus par vous, et auxquels il
attachera, lui troisime, son nom, comme nous y aurons attach les
ntres... Ce ne sera pas trop de trois vies humaines pour arriver 
soulever ce voile derrire lequel se cache l'Inconnu.

[Illustration]

Aprs avoir prononc ces dernires paroles d'une voix vibrante et pleine
d'motion, le vieillard se tut, attendant la rponse qu'il demandait.

M. de Flammermont hsita deux ou trois secondes; le rle qu'il jouait
depuis si longtemps commenait  lui peser fort et il se demandait s'il
ne vaudrait pas mieux jeter le masque et avouer franchement au vieux
savant ce qui en tait.

C'et t briser  tout jamais le rve de bonheur qu'il avait form;
mais, outre que la ralisation sans cesse recule de ce rve en avait
diminu la valeur, maintenant qu'il tait plus de sang-froid, le jeune
homme commenait  trouver que son affection pour Slna l'avait
peut-tre entran au del des bornes permises par la franchise et par
la loyaut.

Sans doute allait-il parler, tout avouer; mais ses regards se portrent
vers Slna et le visage de la jeune fille lui apparut si gracieux, si
charmant, si adorable que Gontran, oubliant tous ses dboires, tous ses
tourments, rejeta bien loin de son esprit les vellits de franchise
qu'il venait d'avoir, et, reconquis tout entier par son amour, s'cria:

--Je vous le promets!

En mme temps il eut un imperceptible mouvement de tte que Fricoulet
interprta ainsi Baste! qu'est-ce que je risque?

[Illustration]

Les mains du futur gendre et du futur beau-pre s'unirent dans une
cordiale treinte.

Aprs quoi, Slna se jeta dans les bras de son pre, qui l'embrassa
avec effusion.

--Et maintenant, dclara Fricoulet, je propose que tout le monde aille
faire un somme. Aprs tant d'motions, nous avons tous besoin de repos.
D'ailleurs, sir Jonathan nous a donn l'exemple.

L'Amricain, homme pratique, voyant poindre  l'horizon une scne
d'attendrissement, avait quitt furtivement la machinerie et l'on
entendait, dans la cabine voisine, ses ronflements sonores qui faisaient
trembler les parois de lithium.

Le conseil de l'ingnieur fut jug bon et l'on s'empressa de le suivre;
cinq minutes ne s'taient pas coules que Fricoulet et Gontran, retirs
dans leur cabine, dormaient  poings ferms et que le sommeil tait venu
clore les paupires de Slna, tendue sur sa couchette.

Seul, Ossipoff veillait encore.

Seul, dans la cabine qui lui servait de laboratoire, la face colle  un
hublot, il tenait ses regards attachs sur l'insondable infini dont il
avait rv l'exploration et qu'il lui fallait abandonner.

Ses mains se crispaient nerveusement contre la paroi du vhicule o ses
ongles s'ensanglantaient et, sur son visage boulevers se lisaient les
traces de l'pouvantable combat qui se livrait dans son me.

Abandonner ce rve, ce rve insens, mais sublime!

Certes, tout  l'heure, il tait de bonne foi, quand il s'tait rsign,
sacrifiant  son amour pour sa fille, sa curiosit folle.

Mais, maintenant...

Ah! non, maintenant qu'il tait seul, dlivr de toute motion, de toute
influence, sa passion de l'Inconnu l'emportait, et, il le sentait, il
tait inutile qu'il luttt; il tait vaincu  l'avance.

Longtemps, cependant, il rsista; mais,  la fin, il n'y put tenir.

Pour gagner l'escalier conduisant  la machinerie, il lui fallait
traverser la pice o sa fille dormait.

Un moment, il s'arrta, la contemplant dans son repos calme et souriant;
puis une larme roula de sa paupire et, se baissant, il effleura de ses
lvres le front de la jeune fille.

--Pardon! murmura-t-il.

Ensuite, sans bruit, il se glissa hors de la pice, descendit, lger
comme une ombre, les marches de l'escalier et entra dans la machinerie.

S'il se ft vu, en ce moment, le vieillard eut recul: son visage tait
livide, ses lvres se tordaient dans une grimace douloureuse et, dans
son masque convuls, les yeux luisaient d'un clat fivreux, diabolique.

Comme dans un accs de somnambulisme, Ossipoff marcha droit aux leviers
qui commandaient au gouvernail, les saisit et les rabattit brusquement.

Docile  cet ordre, l'_clair_ volua dans l'espace et vira bord pour
bord.

Mickhal Ossipoff et ses compagnons taient en route pour l'Infini.

[Illustration]



TABLE DES MATIRES


   I. Les naufrags de Mars
  II. O le gnie de Gontran sauve encore la situation
 III. O Fricoulet se souvient qu'il est mcanicien-constructeur
  IV. Comme quoi sir Jonathan perdit la raison
   V.  travers la zone 28
  VI. Jonathan Farenheit fait encore des siennes
 VII.  travers l'atmosphre jovienne
VIII. Dans lequel, grce  Slna,
      Gontran peut augmenter ses connaissances astronomiques
  IX. En route pour Neptune
   X. O nos hros brlent Saturne
  XI. Fdor Sharp en vue
 XII. Un abordage dans l'espace
XIII. O Fdor Sharp a plus de chance qu'il ne mrite
 XIV. Le Robinson comtaire
  XV. Comme la lumire!
 XVI. Dans lequel nos voyageurs, croyant revenir sur Terre,
      partent pour l'Infini

* *

_Achev d'imprimer_

le dix dcembre mil huit cent quatre-vingt-dix

PAR CH. UNSINGER

83, rue du Bac,

POUR

G. DINGER, DITEUR,

34, rue de la Montagne-Sainte-Genevive, 34,

_ PARIS_

DU MME AUTEUR

* * *

VIENT DE PARAITRE

Les Aventures de Sidi Froussard. (Ha-Dzuong, Hano, Sontay, Bac-Ninh,
Hong-Hoa).

Un vol. in-8 de 500 pages, avec 200 compositions indites de F. Fau et
de L. Vallet.--_Prface_ de PAUL BONNETAIN.

* * *

OUVRAGES DJ PARUS

Aventures extraordinaires d'un Savant Russe.--Tome I. LA LUNE. Un vol.
in-8 de 500 pages avec 400 compositions indites de L. Vallet. _Prface_
de CAMILLE FLAMMARION....56e mille

Tome II. LE SOLEIL ET LES PLANTES. Un volume in-8 de 500 pages avec
400 compositions indites d'Henriot..........43e mille

Marthe. (Nouvelles militaires.) Un vol. in-18 avec 150 dessins de L.
Vallet..........puis

Le Volontaire de 1815. Un vol. in-18 avec couverture en couleur de L.
Vallet.......9e mille

* * *

EN PREPARATION

La guerre sous l'eau.

Aventures extraordinaires d'un Savant Russe.--Tome IV. LES MONDES
STELLAIRES.





End of the Project Gutenberg EBook of Aventures Extraordinaires d'un Savant
Russe; III. Les Plantes Gantes et les Comtes, by Georges Le Faure and Henri de  Graffigny

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