Project Gutenberg's Expditions autour de ma tente, by Ch. Des Ecores

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Title: Expditions autour de ma tente
       Boutades militaires

Author: Ch. Des Ecores

Release Date: November 17, 2006 [EBook #19854]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EXPDITIONS AUTOUR DE MA TENTE ***




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                             EXPDITIONS
                         AUTOUR DE MA TENTE

                        BOUTADES MILITAIRES

                                PAR

                          CH. DES ECORES


                               PARIS
                          LIBRAIRIE PLON
            E. PLON, NOURRIT ET CIE, IMPRIMEURS-DITEURS
                        10, RUE GANANCIRE




                              PRFACE


J'entreprends d'crire un livre. Le titre dit assez que je veux imiter
Xavier de Maistre.

Il est indiscutablement prouv maintenant, malgr mes dsirs, que je ne
ressemble en rien  Alfred de Musset, lequel se dfendit en diable
d'avoir imit Byron. Eh bien! moi, il me serait permis d'tre fier, si
je pouvais suivre les traces de mon modle.

D'ailleurs, de grands traits de ressemblance existent entre Xavier de
Maistre et moi: c'tait un soldat; je le suis. Il avait trente jours
d'arrts; j'ai dj plus de onze fois trente jours de colonne. Il tait
Franais; je suis Canadien-Franais--(en cela je l'emporte sur
lui)--Aprs mr examen, je trouve ces rapprochement suffisants, et je
m'autorise  intituler ainsi mon livre.

Ceci pos, je brle du dsir d'avoir termin cette prface pour me
plonger dans mon sujet.

Mon livre sera-t-il intressant?... J'ose le croire, car le but que
j'essayerai d'atteindre est digne d'un grand travail: je veux faire
biller le lecteur.

Ne vous rcriez pas trop  l'ide d'un dsir aussi louable. Biller
n'est pas ce qu'un malin lecteur pourrait croire. Je le prouve tout de
suite par une finesse de raisonnement qui vous convaincra
infailliblement.

Quelque peu vers dans les tudes physiologiques, j'ai remarqu que ceux
qui billent sont des gens ou dgots de tout, ou bien repus, ou
fatigus physiquement. Or, les dgots de tout trouvent un grand
plaisir  se dsarticuler la mchoire, car si le contraire tait vrai,
peut-tre ne le feraient-ils pas.

Quant aux bien repus et aux fatigus physiquement, je les runirai dans
un mme raisonnement. Ces deux catgories d'individus billent en
souhaitant de dormir le plus tt possible. Or, les dsirs, avant-got
des jouissances,--la philosophie et l'exprience l'ont maintes fois
prouv,--sont tout dans les plaisirs, la satisfaction amenant la
satit. Partant, je conclus que ceux-ci jouissent en attendant la
ralisation de leurs dsirs.

Ce raisonnement me semble crasant de clart, et, c'est drle mais 
l'instar d'autres crivains, qui aussi ont eu cette prtention, je
voudrais tre compris.

Je conclus donc: je me propose de faire biller, et j'affirme que
biller est une jouissance.

Quoi qu'il en soit, j'empoigne mon sujet et je vous dveloppe le plan de
mon livre.

Je suis en colonne et je m'y ennuie. Ayant eu trois mois de repos, le
premier jour, je dormis profondment; le deuxime, je fumai
d'interminables pipes, et le troisime, je complotai contre la
tranquillit de certains lecteurs, en arrtant le plan d'un livre bas
sur le _Voyage autour de ma chambre_, de Xavier de Maistre.

Comme le sien, mon livre aura plusieurs chapitres; contrairement au
sien, il sera ennuyeux, et comme mon modle, j'aurai atteint un but
utile.

Je prdis un rsultat tonnant  ceux qui auront le courage de le lire
jusqu'au mot _fin_ inclus. Certains chapitres surtout sont infaillibles
pour la gurison des insomnies.

A ceux qui me dsapprouvent, je donne les explications suivantes: tant
de choses senses et spirituelles ont t crites depuis que le monde
existe, que je veux faire contraste et dire des niaiseries, ce qui, vous
l'avouerez, n'est pas toujours trs-facile.

Ceci fini, je me hte d'ouvrir le premier chapitre, car certains
symptmes naturels m'annoncent que cette prface fait son effet sur moi,
et, baillant,--(ce qui mnage une transition spirituelle),--je vous
prsente ma tente.




                                   I

                               MA TENTE


Elle n'est pas prtentieuse et n'a que trs-peu de place dans l'histoire
de la terre. Sa gnalogie date de sa propre naissance, et elle ne peut
se vanter de ses anctres.

Ses formes sont peu dveloppes, et l'architecte qui l'a btie n'a pas,
que je sache, voulu en faire un chef-d'oeuvre. C'est ma tente, et l
s'arrtent ses plus grandes prtentions.

Beaucoup de tentes affectent de airs plus ou moins mrits. Celle de nos
suprieurs se distinguent gnralement par une taille dmesure. Elle
sont coniques, ou pyramidales, ou tailles en comble effil.

Elles peuvent contenir un lit, une table, une cantine et quantit
d'autres objets dont la ncessit parat discutable en campagne.

Ma tente ne contient rien d'lgant et se contente d'offrir
l'hospitalit  son propritaire et  ses accessoires.

Elle se moque des tentes d'administration ou des barils, flanqus de
tonneaux d'eau-de-vie, talent leurs rondeurs engageantes. A l'abri de
ma modeste toile, mon bidon seul reprsente le contenant des liquides,
et il en est digne.

Dans ces belles tentes des subsistances et des ambulances, aux
rceptacles arrondis dcrits plus haut, s'ajoutent des caisses de
biscuit de provenance et de qualits diverses; des cantines mdicales,
cachant dans leurs vastes profondeurs des remdes varis et quelquefois
utiles. On y trouve aussi des instruments compliqus et parfois
ncessaires  dompter une digestion en rvolte. En poussant plus loin,
on rencontre de beaux petits couteaux, bien brillants, qui aident
puissamment certains individus, mal partags du sort,  se sparer d'un
membre rcalcitrant.

Je le rpte, ma tente n'a rien de tout cela. Un sac, en peau de veau,
ancien modle, maintenant rform, est la seule cachette de mon biscuit
de rserve. Mon quart se permet quelquefois de contenir un peu de th ou
de caf. Quant aux clysopompes, je leur en dfends l'entr pour des
raisons que la pudeur m'empche d'crire. Le lecteur soucieux des
convenances comprendra d'ailleurs cette rpugnance sans explications.

Certaines tentes ont aussi de formidables attaches qui les tient au sol
avec des piquets en mtal battu. D'autres possdent de somptueux auvents
que de solides supports protgent des temptes. Enfin, plusieurs
poussent le raffinement jusqu' se laisser percer d'oeils-de-boeuf, qui
alimentent leur intrieur d'un air pur et souvent renouvel.

La mienne n'a que des piquets en bois, une mince fente pour porte, et
l'oeil-de-boeuf n'a jamais pu s'y fixer.

Des ornements varis, des coutures colores, des bourrelets bleus,
blancs et rouges, des petits drapeaux aux couleurs nationales, des
zbrages fantastiques accots  de larges bandes voyantes brillent
souvent sur les tentes d'officiers.

Sur la mienne, une cravate d'ordonnance, paye cinquante-cinq centimes
sur la masse, autrefois bleu fonc et maintenant incolore, cingle, sans
prtention, le faite pointu de mon logis de campagne.

Nos suprieurs possdent des lits.

Quelques-uns de ces objets, dont on a reconnu l'utilit en certaines
circonstances, se piquent d'tre, soit un matelas en crin juch sur une
charpente habilement dtaille, soit une toile supporte par deux
traverses de bois appuyes sur des cantines. On entoure le tout de draps
et de couvertures confortables.

Chez moi, dans mon intrieur, une forte brasse de paille ou d'alfa,
presse sous mon couvre-pied de campement, suffit pleinement  me
satisfaire dans mon repos.

Quand il pleut, l'eau a peu de chance de s'introduire dans les tentes de
haute lignes.

Par contre, la pluie a pleine et entire libert d'inonder mon refuge,
si elle arrive en brillante quantit.

Enfin, tout ceci se rsume  dire, ce que j'aurais peut-tre d faire
plus tt, que ma tente est petite, serviable, insignifiante, et que je
l'aime.

Elle m'a courageusement servi et suivi pendant mes onze fois trente
jours de colonne. Je mriterais donc l'opprobre des braves gens, si je
ne lui en conservais une grande rserve de reconnaissance, que je vous
mets  nu, sous la forme d'une description dtaille.

Ma tente naquit des mains du couturier le 2 avril 1881. Elle voulait, en
naissant, vivre pour faire la lutte kronmirienne, mais, hlas! le
destin, se moquant de ses voeux, la lana  la poursuite de Bou-Amema.

Elle prit donc naissance le 2 avril, au quartier d'infanterie, dans le
pavillon de droite. Une chambre, perce de deux croises regardant,
l'une, l'infirmerie rgimentaire des chevaux de spahis, l'autre, les
baraques du gnie, fut le thtre de sa fabrication.

Cette chambre est assez vaste pour que ma tente put y taler  l'aise
ses premiers moments, puisque l'enseigne, au haut et en dehors de la
porte, indique: Chambre Q pour huit hommes.

Le jeune homme qui dota le monde de ma tente mriterait une mention
honorable dans ce livre, mais le cadre restreint que je me suis impos
ds le dbut de cette oeuvre m'ordonne de ngliger les dtails
biographiques.

Divers matriaux furent employs  difier le meuble, objet de cette
tude. Deux sacs-tentes-abri, marqus: _Campement militaire_, et deux
sacs  distribution timbrs: 3e _trimestre_ 1880, furent les plus
remarquables. D'autres accessoires tels que piquets, vieilles boucles et
courroies de rebut, toile d'emballage, soustraites frauduleusement au
garde-magasin, viennent en second lieu. On peut aussi ajouter des
cordeaux de tirage, des supports, du fil et une cravate d'ordonnance.

Un torchon de cuisine, dont j'ignore la date de la mise en service, y
joua aussi un certain rle, mais ceci sous toute rserve. Mme
actuellement, les preuves me manquent,  l'appui de ce que je pourrais
avancer.

J'ai cependant interrog le tailleur l-dessus, et ses rponses louches
et vasives m'ont fait douter de ce fait contestable. Enfin, j'en suis
dsol, mais cette question devra rester en litige dans l'esprit du
lecteur, malgr mon intention honnte de l'clairer en tout.

Laissant donc  regret ce malheureux incident sans tre vid, j'explique
les procds du rattachement en un seul tout des divers lments dcrits
plus haut.

Prendre les deux toiles de tente et les unir ensemble par une solide
couture, semble tre un simple jeu pour l'habile tailleur. Ceci termin,
 l'aide de ciseaux, effils, il hache, il coupe, il dcoupe les deux
sacs  distribution, les place sur le plancher en forme de triangles et
les rattache aussitt aux tentes-abris.

Vient ensuite le tour de la toile d'emballage. Le tailleur la saisit, en
fait une longue bande de vingt centimtres de largeur et l'emploie pour
orner utilement le bas de son travail comme chasse-poussire.

Pour terminer l'oeuvre, il ne reste plus que la cravate d'ordonnance,
prise sur ma masse  raison de cinquante-cinq centimes. Le tailleur
n'hsite pas. Il la prend, la perce de son aiguille et en pare le sommet
de ma tente.

Il est utile maintenant de raconter les oprations de seconde
importance.

Il fallait une porte. Un violent coup de ciseau accomplit cet acte. Un
bourrelet, vivement enlev donne un solide point d'appui aux vieilles
boucles et courroies, dues  la gnrosit du matre cordonnier, et la
porte fut.

Le tailleur se lance ensuite sur les cordeaux de piquets.

Perant de petits trous,  gales distances, sur tout le pourtour du
bas, il y introduit des cordeaux, ayant pour mission de s'accrocher aux
piquets, dans les moments opportuns.

C'est fini. Le couturier, la sueur au front et le sourire aux lvres, me
prsente ma tente, et je fus boulevers.

J'ai toujours admir le courage et l'adresse de ce jeune ouvrier,  qui
je persiste  refuser toute notice biographique. Quoique confondu de son
savoir-faire, je ne l'en remerciai pas moins, avec cent sous de
pourboire, de m'avoir construit un abri, appel plus tard 
m'accompagner dans ma poursuite de cet insaisissable Bou-Amema.

L'existence est parseme de faits aussi tonnants, et il faut que l'me
humaine soit bien ferre pour rsister aux chocs que la brutalit des
choses lui fait si souvent prouver.

Trve de rflexions philosophiques. C'en tait donc fait. L, sur le
plancher de la chambre Q pour huit hommes, gisait l'amas de toile qui
devait me drober aux temptes. Je me livrais entirement  la joie.

Mais,  dception! comment faire tenir cette tente debout?... Quels
piliers pourraient tre dignes de soutenir dans les airs le fruit de
tant de travail?...

Les supports ordinaires ne suffiraient jamais,--leurs minces contours
leur tant la force d'accomplir une telle besogne.--Il faut donc trouver
autre chose...

Pench  la croise, ayant  l'oeil cette tnacit rveuse qui
s'accroche  un objet sans le voir, je me plonge dans de lugubres
rveries...

Mon esprit se perd de plus en plus dans les difficults du dilemme que
j'avais jur de rsoudre... Tout  coup retentit un cri sourd, inhumain,
froce.

Je tourne la tte et vois mon ordonnance. Il y a quelque chose de fatal
dans son regard avide, obstinment fix sur un objet appuy contre les
baraques du gnie.

Sauv! m'criai-je... mais comment m'en emparer?... Le gnie ne rend
jamais son bien... Ce morceau de bois sera  moi, affirmai-je en
rugissant. Et ds cet instant, le gnie dut trembler.

Il fait nuit. L'orage, second par de noirs nuages, fait entendre, dans
l'immensit du lointain, le glas funbre de son approche. Le vide noir
enveloppe la terre et l'espace de son linceul de nuit.

Quelques grosses gouttes de pluie, tombant mthodiquement, font gmir
les feuilles affoles. La ville est dserte, ses habitants renferms.

Seul, un homme aux allures mystrieuses et portant  la bouche le
sinistre rictus des criminels, marche  pas lents, dans le sentier du
mal.

Arriv prs du mur o doit se commettre le crime, un sourire sardonique
illumine son visage,  la vue de l'isolement que l'entoure, et... cinq
minutes aprs, il rentrait dans la chambre Q pour huit hommes: la pice
de bois tait conquise.

Le lendemain, le menuisier la coupe en trois longueurs.

Deux, mesurant un mtre, servent de piliers et portent des tenons 
leurs extrmits suprieures. La traverse, mortaise aux deux bouts,
relie les montants, et ma tente avait des supports.

Il me semble superflu de suivre ma tente dans ses nombreuses
prgrinations.

Lance dans une campagne aventureuse, elle visita maints endroits et dut
se dplacer souvent.

Les paysages qui lui donnrent l'hospitalit prsentent peu de varits.
Tantt, fiche au sol, dans quelque endroit sablonneux, elle devait
faire d'hroques efforts pour rsister aux vents en furie; tantt,
accroche aux flancs d'une montagne  pic, elle prenait les airs penchs
trs-intressants  analyser.

L'alfa et le thym lui firent souvent un entourage pais et odorifrant;
par contre, le salptre des schotts lui tmoignait bien peu de
sympathie.

Elle eut maintes fois  maugrer contre les rochers qui se refusaient
obstinment  lui accorder droit de demeure, et elle ne se trouva
rellement solide au poste qu'au lieu o elle vient d'lire domicile
pour trois mois.

En cela, elle rivalise de satisfaction avec son propritaire, qui
souvent fut trs-ennuy d'avoir  l'arracher au gte  des heures
indues.

Ma tente se prsente donc au lecteur avec une installation de trois
mois.

J'en profite pour livrer  la postrit un voyage d'exploration
descriptive dans ses parages extrieurs et intrieurs.

Une installation de trois mois ncessite quelques difficults dans le
choix du terrain. Aussi n'est-ce qu' la suite de profondes tudes qu'un
rsultat satisfaisant put tre obtenu.

La porte est au sud, ce qui est assez dire que la face oppos est au
nord. Croyant alors qu'il est inutile d'orienter les autres cts,
j'ajouterai que le terrain, au sud, s'affaisse lentement vers une riante
et boueuse rivire qui coule  cent pas d'ici.




                                 II

                              L'AUTEUR


Le _moi_ est hassable, dit Balzac, et il a dit vrai. J'ignore s'il
existe quelque chose de plus lourdement bte que le _moi_, et j'ajoute,
avec nergie, que la fatuit et l'gosme sont deux malins compres, qui
conspirent contre la tranquillit des humains.

Pas n'est besoin, comme vous le voyez, d'avoir recours  M. de la
Palisse pour trouver ces graves vrits. Mais, grand Dieu! ce tribut
pay  d'honntes maximes ne me permet pourtant pas de faire ici le
portrait de mon voisin.

Il faut bien, pour la clart des vnements de ce voyage, que je me
prsente au public, et, au risque d'ennuyer Balzac, je parlerai un peu
de moi dans ce chapitre. Aussi, m'y voil.

Je suis n comme tout le monde d'un pre et d'une mre. Ils n'taient ni
riches ni pauvres, et de plus rsidaient  Saint-Vincent de Paul.

Aucun vnement remarquable ne signala mon entre en cette vie, si ce
n'est le grand cholra de 1852. Je n'en fus probablement pas cause.

Mon enfance ne se distingua par aucune qualit caractristique, sauf un
got prononc pour la pche  la ligne, et une passion pour le latin.
Des nuits entires je fus la terreur des barbues et anguilles de l'anse
 Bleury, et  quinze ans j'tais en rhtorique.

L s'arrtrent mes succs de collge, et aprs quelques autres
triomphes  la ligne, je songeai  me crer une position. J'y ai bien
russi: je suis soldat.

Quant  mon physique, sachez donc tous que j'ai vingt-huit ans et cinq
pieds dix pouces. Je porte moustache et barbe au menton. J'ai l'oeil
brun le soir et gris le jour. Je n'ai ni taches de rousseur, ni grains
de beaut nulle part. Je monte mdiocrement  cheval, je tire mal de
l'pe et trs bien au pistolet. Je suis robuste et je ne sais pas
danser. J'ai les cheveux trs-noirs, un nez drle et beaucoup de dettes.

J'tudie l'allemand et l'arabe. Je connais bien l'anglais, et j'habite
l'Algrie. J'aime beaucoup le Canada, et je loge au troisime tage. Je
raffole de la chaleur, et je sais un peu parler franais.

tant en outre afflig d'un petit talent de joueur de flte, je file des
sons si doux, si doux,--et je ne me gonfle certainement pas les joues.

Dernier dtail, non le moins important, je me nomme Joseph, et je ne
m'en rjouis pas. Ce nom m'a suivi jusqu' ce jour, et je me suis
toujours efforc de ne pas en avoir l'air.

L-dessus je me lche, et vous emmne  ma suite sur les hauts plateaux
algriens.

Assis au milieu de ma tente, je fais face au sud-est, et, suivant cette
direction du regard, on y voit mon bidon. Je l'empoigne.




                                   III

                                LE BIDON


Je voudrais connatre le gaillard qui a fait mon bidon. Je lui donnerais
une partie de ma pension de retraite, pour le rcompenser des services
que son oeuvre m'a rendus.

Le bidon est un monde, et ceux qui n'ont jamais apprci ses qualits
aprs la grande halte sont  plaindre. Tout est dans le bidon, et le
mien est fameux.

Son gouffre de deux litres servit  bien des htes. A l'eau boueuses des
_Rdirs_ succda l'eau sale des schotts. Celle-ci se laissa facilement
remplacer par une boisson claire et limpide, mais pas souvent.

L'absinthe, le vin, le marc de caf, la cerisette y jourent aussi un
certain rle dans les bons moments; mais, grand Dieu! que ces bons
moments furent clairsems!

A l'instant o j'cris, mon bidon n'a pas du tout l'air intressant, et,
avant de vous dire en quoi il pche, je vous narre les dtails de son
physique.

Ovale d'aspect et arrondi de flancs, mon bidon a deux entres: une
petite et une grande. Ces entres font saillie en forme de goulots. Deux
bouchons de lige empchent le contenu de sortir du contenant.

Le fer-blanc est le mtal de sa confection. Deux oreillettes, scelles
de chaque ct, reoivent une banderole qui permet de le suspendre aux
paules.

Le bien-tre et les ordres exigent que le bidon soit recouvert de
l'toffe de vareuse hors de service. Le mien a double couvert, et, pour
ce, je veux que son contenu ait une double fracheur.

Son physique examin, je vous dis pourquoi il est actuellement dnu
d'intrt palpitant.

Plac dans la partie sud-est de ma tente--chose que j'ai eu l'honneur de
dire plus haut,--mon bidon penche du ct de la riante et boueuse
rivire, et apparat au voyageur avec une oreillette en moins et le
bouchon du grand goulot perdu.

L'oreillette disparut au fond d'un puits sal, et j'ignore les dtails
de la perte du bouchon.

Un arrangement spcial de courroies compliques remplaa l'oreillette,
et au bouchon de lige succda un chiffon roul.

Ces dtails sont navrants pour l'honneur de mon bidon; mais je ne puis
les omettre sans manquer  la vrit, apanage de tout voyageur honnte.

Il n'est pas impossible de comprendre que le pauvre diable, affubl
d'appareils aussi tranges, n'ait pas du tout le petit air fin de
circonstance.

Certainement qu'il serait impardonnable, s'il ne contenait pas, en ce
moment, un bon litre de vin que le Juif de l-bas vient d'y verser.

Aussi, je prie ceux qui s'intressent  mon bidon de glisser lgrement
sur ses peccadilles. Faisons ensuite un petit mouvement vers le sud-est,
et lanons nos regards sur mes godillots. Je ne les lcherai pas avant
la fin du chapitre suivant.




                                   IV

                              LES GODILLOTS


Alexis!  Alexis! as-tu pu fabriquer mes 28, et vivre encore!

Bien des travaux fameux furent abattus dans les temps homriques!
Hercule nettoya les classiques curies d'Augias et vainquit l'hydre de
Lerne; Achille fit des prodiges devant Troie, Alexandre conquit l'Asie;
Csar, les Gaules, et Annibald se maintint quatorze ans en Italie.

Mais toi, seul d'entre tous les Alexis, tu fis mes godillots, ce qui est
bigrement fort, je te le jure!

Ils dbutrent  mon service le 11 juin 1879,  dix heures du matin, et
deux fois depuis le cordonnier eut  leur donner du coeur au ventre, 
raison de trois francs chaque fois.

Ces dtails carts, je me plais  constater qu'ils se conduisirent
consciencieusement.

En tout temps ils restrent attachs  mes pas, et ce septime jour,
dj dit, les trouve aussi fermes que jamais, si ce n'est un peu
fatigus.

Quelle pope que leur existence! Un exemple seul dmontrera
l'importance de leurs fonctions: pendant onze mois ils firent cent
soixante-quatorze tapes, ce qui, avec une moyenne de trente kilomtres
par tapes, leur donne un actif de cinq mille deux cent vingt
kilomtres, soit prs de quinze cents lieues.

Aussi, je serais embarrass s'il me fallait crire leur histoire en un
seul volume. Je prfre leur accorder un chapitre unique, dont le
laconisme donnera plus de poids aux quelques lignes que je leur
consacrerai.

On a os attaquer la valeur du godillot. On a t jusqu' lui opposer le
brodequin napolitain, que les dcisions ministrielles appellent  lui
succder.

O ingratitude militaire, o descends-tu te loger! quel est le vieux
troupier qui aura le courage de conspirer contre toi, lgendaire soulier
de France! Il faut avoir l'me bien mal quilibre pour oublier le
bonheur que tout soldat prouve  la vue d'un godillot, par d'une
gutre,  laquelle il ne manque pas mme un bouton.

Je sens une profonde motion s'emparer de mon me. Et je jure ici, par
les milliers de kilomtres fouls par eux, par les innombrables
corchures qu'ils engendrrent, par leur air bte, enfin par tout ce
qu'il y a de plus sacr chez une nave chaussure, je jure donc que, tant
qu'une goutte d'un sang pur et clair colorera mes veines, je dfendrai
les godillots.

Aprs cette exclamation passionne, je redeviens calme, et je continue.

Dans un moment d'humeur noire, je pourrais leur reprocher d'avoir trop
facilement offert l'hospitalit aux sables du dsert et aux boues des
marais.

Mais, revenant  de plus tendres sentiments, je leur pardonne pour ne me
rappeler que les brillants jours de revue.

Alors, comme mes souliers se paraient d'une aurole pure et sans tache!

Reluisant d'un cirage glac, entours de gutres bien blanches, il me
semble encore entendre la musique de leurs clous, battant allgrement le
pav.

Hlas! ces agrables visions sont dj loin dans l'oubli des sicles,
car les dernires phases de notre liaison viennent de se drouler dans
l'alfa des hauts plateaux.

Depuis mon installation de trois mois, ils prennent un repos bien
acquis, mais certains signes caractristiques annoncent chez eux un
ennui remarquable.

Devenus durs et tordus par suite d'une non-activit aide du soleil, ils
rechignent  couvrir mes pieds pour de simples promenades.

Un peu de suif de chandelle les ramne vite au sentiment du devoir, mais
ils retombent bientt dans une apathie malsante.

Ce qui prouve que les godillots sont dignes de chausser nos braves
militaires, et que les longues routes peuvent seules les satisfaire.

Je rpte encore: En moi,  insparables compagnons de mes courses, vous
trouverez toujours un admirateur, outr de voir le brodequin dsign
pour vous remplacer!

Il me rpugne beaucoup de faire ces tristes pronostics. Que voulez-vous
cependant, ces braves chaussures vont disparatre des traditions, et,
fidle aux principes de la chevalerie franaise, je salue ceux qui
tombent.

Rpondront-ils: _Morituri te salutant?_ Hlas! je ne sais!




                                   V

                                LE KPI


Du soulier passer au kpi, sans transition aucune, est quelque peu
illogique, et je laisse la responsabilit de ce fait aux vnements qui
permirent  mon kpi de s'accoler  mes godillots.

En voyageant autour de ma tente, le sort a voulu qu'un rapprochement
aussi baroque qu'un soulier fraternisant avec un kpi se produisit.

En effet, presque  l'est de l'auteur, repose son kpi, recouvert du
couvre-nuque traditionnel.

Le kpi a du bon. Malgr la sagesse des commissions d'habillement,
aucune dcision grave n'est encore venue le troubler. On l'a bien orn
d'une visire laide et excellente, mais enfin rien encore pour sa
suppression.

On a parl du casque allemand comme devant lui succder; quelques
rgiments seuls eurent le plaisir de l'essayer.

Le casque indo-anglais montra quelque temps des vellits de vouloir
couronner la tte de nos troupiers, mais il ne tint pas ferme.

Le shako franais a aussi t fortement branl dans ses bases.

A l'heure o j'cris cependant, je ne sais encore rien de positif sur
son sort futur.

Enfin, sans arrire-pense, le kpi existe, et j'en ai un.

Je me rappelle toujours, avec une certaine horreur, le premier jour de
mon installation militaire. On me conduisit au magasin d'habillements.

Ma tenue comportait le kpi qui, couvrant consciencieusement ma tte,
l'aurait entirement fait disparatre sous sa large structure, si mes
oreilles, naturellement bien dveloppes, ne l'avaient arrt dans sa
marche descendante.

Ma malheureuse tte, orne d'un pareil appendice, prsentait une piteuse
apparence. Le bas du visage et le nez seuls taient visibles. Quant aux
yeux, il tait permis de prsumer qu'ils existaient; mais l'norme
abat-jour qui me servait de visire empchait tout oeil indiscret de les
voir.

En entrant dans la chambre, mon premier soin fut d'ter mon kpi et de
l'examiner avec un intrt bien lgitime.

J'tais pein de le voir si grand, et je me disais que le diamtre de
son ouverture aurait pu satisfaire une tte de gant de bonne famille.

Un troupier, bien intentionn sauva la situation en trempant mon kpi
dans l'eau, et je fus fort tonn, quand il fut sec, de le voir
prsentable.

De l date mon attachement pour ce mmorable couvre-chef.

Lui aussi m'accompagna partout, et s'il n'empcha pas le soleil de me
cuire le visage, du moins fit-il son possible.

Dans nos dernires excursions, il ne marchait jamais seul. Toujours il
rclamait,--aid en cela des ordres du colonel,--le couvre-nuque, qui
jadis tait blanc.

Un endroit quelconque de la tente le satisfait la nuit, et jamais il ne
fut nuisible.

Depuis que j'ai entrepris le rcit de mon voyage circulaire, une
tendance marque de se loger  l'est s'annonce chez lui. Ce qui explique
sa proximit de rapport avec mes godillots.

La provenance de cette estimable coiffure est encore incertaine dans ma
pense. Cependant, je la souponne,  certains airs maladroits de sortir
des ateliers d'Alburac.

Ce dernier monsieur est un excellent tailleur militaire, et, comme
spcialiste, il est fort.

Dans le genre kpi, sauf un crasement particulier des parois, il ne se
distingue que mdiocrement. Quelques trous inutiles, prpos 
introduire l'air au crne, semblent bien tre percs sur les cts. Mais
cela demande l'oeil d'un scrutateur convaincu pour le constater.

Des passe-poils, bleus dans leur dbut, parent le kpi; mais ils
manquent vite  leur mission, et ils ne deviennent pas bleus du tout au
bout d'un mois de service.

Le couvre-nuque, tout en faisant fonction de protecteur contre le
soleil, russit normment  bosseler le kpi.

Enfin, tout conspire pour le rendre insignifiant, et le mien, plus que
tous, est mal partag.

Je ne lui en veux pas pour cela. Sa carrire est dj longue, et dans
quelques jours on le verra retourner au nant. _Alea jacta est._




                                  VI

                              LA MUSETTE


Je suis triste comme une feuille d'automne.

Mon installation de trois mois n'tait qu'une vague mystification.
Demain, la plaine me verra de nouveau engendrer des triangles de mes
jambes fatigues.

C'tait crit que ce Bou-Amema introuvable serait partout au mme
moment.

Poussant une pointe  l'ouest; la rumeur l'annonce  l'est, et le petit
journal *** contredit ces deux donnes, et le place aux antipodes.

C'est un rude Bou-Amema que ce rvolt-l, et la multiplication des
pains de l'vangile devrait bien se voiler la face devant lui.

Plus nous marchons, plus il se sauve, en cela rside toute la guerre que
nous faisons ici.

Le mode d'agir de ce guerrier est quelque peu original. Je me permets de
vous instruire l-dessus.

Il arrive prs d'une de nos tribus fidles:

--Voulez-vous me suivre?...

--Hein!... vous refusez?... psitt... ttes coupes.

--Vous venez?... trs-bien... troupeaux razzis.

Aimable alternative! cous hachs d'un ct et pillage de l'autre. Voil
o en sont nos Arabes fidles.

Vis--vis des Europens, il est plus et mme trop galant.

Il fusille les hommes, embrasse et viole les femmes, enlve les enfants,
se moque des colonnes lances  sa poursuite, et va tranquillement faire
sa sieste dans ses utiles Ksours du Sahara.

Nous, les Franais, nous sommes bons, archibons,--je ne dirai pas
btes,--pour ce garon-l, et je conseillerais de le fusiller et de le
refusiller, si nous le pinons, ce qui est problmatique.

Enfin, vogue la galre, et va pour la poursuite!

Cela ne m'empchera morbleu pas de continuer  difier le chef-d'oeuvre
du _Voyage autour de ma tente_, cote que cote.

Et moi qui voyageais si doucement! J'tais bien heureux dans ma
tranquillit de sybarite! Que l'alfa de ma couche me semblait tendre!

Sauf les quelques milliers de puces qui me stimulaient, je passais de si
belles nuits sans sommeil!

Les jours, se succdant, accumulaient dans mon me une si abondante dose
d'un ennui bienfaisant!

Comme la riante et boueuse rivire chantait bien, en courant gaiement,
entre les roseaux de ses rives vaseuses!

Quelles luttes n'ai-je pas eu  soutenir contre les moustiques, assidus
visiteurs de mes pnates!

Quel... Mais j'tais sur le point d'oublier le siroco du dsert, le
classique siroco du Sahara, le seul siroco qui existe.

Ingrat! j'allais oublier ses passages quotidiens.

Fidle au rendez-vous, le siroco annonait chaque soir son arrive par
un je ne sais quoi qui nous faisait immdiatement entrer sous la tente
et fermer tout.

Et les scorpions! familiers du voisinage, ils habitaient les sacs, les
couvertures, les habits et exigeaient une hospitalit soutenue qu'ils
payaient d'un coup de dard!

Le majestueux cafard, grave, inoffensif et ne demandant que la vie
sauve, venait aussi rouler sa boule dans notre camp!

Et les araignes! Et les tarentules! Et les mouches! Et les coloptres
de tous grades et de toutes espces, camarades,  effets gradus
d'embtement, dont la prsence savait si bien charmer mon rduit! Hlas!
je vous quitte tous, et demain je pars!

J'implore votre sensibilit, cher lecteur, car c'est ici, je vous le dis
en vrit, l'endroit o vous devez la faire entrer en scne.

Versez donc deux pleurs au moins, et ma musette vous en sera
reconnaissante.

Ma musette est voisine de mon kpi. Elle inflchit vers le nord-est.

Son ventre regorge d'un monde que je mettrai  dcouvert plus tard.

Je l'ai un peu nglige dans ce chapitre, mais j'ai des retours
touchants, et je saurai bien me faire pardonner cet oubli apparent.

Je ne sais d'o vient la musette. Ds les temps les plus reculs, la
musette existait. On l'appelait besace ou de tout autre nom.

La musette remplace avantageusement, chez l'humble militaire, l'lgante
sacoche de nos officiers.

Les billets de banque et quelques luxueux articles de toilette
encombrent la sacoche. Un morceau de pain, plus souvent un biscuit,
accompagn de quelques grains de riz et de caf, composent toute la
cargaison d'une musette ordinaire.

On y ajoute cependant, dans certaines circonstances rares, du lard, des
oignons, de l'ail; mais c'est du dernier luxe.

Quelques troupiers, trs-belliqueux, arrangent leur musette en un tui
long et effil, dans lequel ils faufilent leurs cartouches.

La proximit de l'ennemi recommande cette mesure. Cependant, j'en suis
encore  m'en demander l'urgence en face de Bou-Amema, qui ne nous a pas
gts de son voisinage.

La musette se porte en bandoulire au moyen d'une banderole d'paule.
Trente centimtres de long sur vingt de hauteur sont les calculs de ses
dimensions les plus en vogue.

La partie intrieure dpasse la partie extrieure d'une certaine
longueur, qui se rabat et s'attache  deux boutons.

La toile est l'toffe de sa confection. Voil la musette.

La mienne n'entre pas dans la catgorie des musettes ordinaires, et je
cache dans ses replis une longue liste d'objets, que je tcherai de
dchiffrer plus tard.

Il me faut, pour cela, un peu de recueillement. L-dessus, croyez-m'en,
passons au havre-sac.




                                  VII

                             LE HAVRE-SAC


Ce meuble occupe le nord de ma tente.

A propos, je vous demande pardon de parcourir ainsi la rosette des
vents. Cela entre dans la clart du rcit.

Ma tente est presque circulaire dans sa base, et, pour l'intelligence
des vnements, il me faut la boussole.

Sans elle, aucune donne ne pourrait russir dans ce travail.

Aussi, c'est entendu, on ne me reprochera ni les points cardinaux, ni
les points intermdiaires, et cette concession accorde aux grincheux
m'autorise  revenir  mon sac.

Il est au nord, c'est--dire vis--vis de la porte de ma tente.

Son utilit, en station, rside dans les services qu'il me rend pendant
mon repos: il me sert d'oreiller.

J'avouerai, pour tre vridique en tout, qu'il est un peu dur, mais
l'habitude mousse les sensations, et ma tte se porte un peu moins bien
pour cela.

En route, il prend sa revanche et se fait sentir par un attachement
variant de vingt-cinq  trente kilogrammes de poids.

Une tape, d'une vingtaine de kilomtres, permet encore de ddaigner le
sac, mais trente-cinq l'alourdissent, et en approchant de la
cinquantaine, il devient tout  fait exigeant.

J'cris un peu d'aprs mon exprience personnelle. Cependant, toute
abstraction faite du sentiment goste, je ne crois pas mentir en
affirmant que j'exprime,  peu de chose prs, l'opinion gnrale.

Le soldat s'est moqu, se moque encore et se moquera toujours du sac, 
qui il applique toutes sortes de noms drisoires: empltre, as de
carreau, Azor, etc.

Quelquefois, un troupier bien fatigu l'interpelle pendant une halte.
Mettant le pied dessus, il lui demande, d'un petit air engageant:
Veux-tu me porter maintenant? Il y a bien assez longtemps que je le
fais. A ton tour.

Le sac, restant calme et digne, ne rpond pas, comme vous le pensez
bien, du reste.

A la halte suivante, un autre soldat factieux dit aux camarades qui
l'entourent: Ce n'est pas le sac qui me fait mal, ce sont les
bretelles.

Cette farce, lance je ne sais combien de fois, trouve toujours cho
chez les auditeurs, qui rient jaune. Bien entendu, le sac reste digne et
ne rpond toujours pas.

L'pithte pharmaceutique s'applique quand on veut runir le camarade et
son sac dans une mme insulte:

Regardez-moi donc ce type, il doit tre rudement malade, quel empltre
dans le dos!

Le soldat interpell se charge de rpondre pour lui et pour son sac. Je
vous fais grce de ses rpliques.

L'as de carreau nous vient des _Joyeux_, d'aprs la lgende.

Ils firent une chanson l-dessus, et le refrain se termine par ceci:

      Portons gaiement _(bis)_ l'as de carreau _(bis)_,
      Portons gaiement l'as de carreau.

Je l'ai dit plus haut, le sac se venge au centuple des quolibets et
surnoms dont on le gratifie.

Le havre-sac est ancien, et je ne me rappelle pas quand il fut introduit
dans l'arme.

Il se divise ne plusieurs modles, et les habiles directeurs de
l'quipement militaire ne cessent de l'amliorer.

Le dernier paru est fait de toile noire. Il porte d'inextricables
courroies, ornementes de boucles nombreuses et d'anneaux de toutes
espces.

Ce sac peut avoir du bon, mais ce qui me chatouille agrablement, c'est
que tout le monde le trouve commode, except ceux qui le portent.

Cela entrait peut-tre dans l'ide de l'inventeur.

Bien d'autres sacs sont en usage. Le meilleur est celui en peau de veau,
avec deux simples bretelles.

Celles-ci, attaches au haut du sac, enlacent les paules du soldat, et,
passant sous les bras, viennent se boucler au bas. Il est simple, ce
sac-l, et peut tre charg sans l'aide du camarade.

Si un crivain intelligent pouvait saisir et traduire les motions et
sensations que le sac causa, depuis qu'il existe, il n'y aurait pas
assez de papier, dans l'univers connu pour les imprimer.

Chaque individu a ses ides l-dessus, et, comme tel, je vais essayer de
faire connatre ce que mon vieux sac, en peau de veau, m'a appris
pendant notre accointance.

La premire chose par laquelle il se fit connatre fut la fatigue, et
celle-ci, il me la prodigua ferme.

Dans le commencement de mon apprentissage militaire, un engourdissement
grave me saisissait aux paules. Puis venait le manque de circulation du
sang, que me faisait enfler les mains et leur donnait des dimensions 
faire rougir n'importe quel gant.

A cela s'ajoutaient de srieuses crampes dans les reins, accompagnes de
dsordres dans la respiration.

Peu  peu, l'habitude finit par faire disparatre ces lgers
dsagrments, et bientt,  l'arrive  l'tape, il ne restait plus
qu'une vague fatigue, facilement secoue.

Ces ennuis physiques carts, mon sac me laissa les loisirs de faire
quelques remarques philosophiques sur ses agissements.

C'est alors que j'appris jusqu' quel point la fatigue est capricieuse
et facile  oublier.

Ainsi, en marche, si la pluie arrose une colonne, l'homme ddaigne tout
de suite le sac pour ne jurer que contre l'eau et la boue qui
l'ennuient.

Ou bien, aprs une longue journe de route, quand les jambes ont  peine
la force de traner le corps, tout est oubli, soif, maladie, fatigues,
etc., enfin tout, si l'ennemi est signal.

Le troupier, quelque fourbu qu'il soit, reprend vigueur au moment du
combat et se bat douze heures sans boire ni manger.

Le sac est compltement dans l'ombre pendant ce temps. On n'y pense pas.

J'ai aussi remarqu que l'homme se remonte comme une horloge.

La veille au soir, on annonce, pour le lendemain une tape de quarante
kilomtres. Tout de suite, le soldat se stimule pour les quarante
kilomtres en question.

Gare le sac, si, par malheur, le hasard veuille que l'tape soit plus
longue que celle annonce! Pendant les dernier kilomtres non prvus, il
rgne en matre et reinte le malheureux soldat, qui se dit, en perdant
courage, qu'on l'a indignement tromp.

La morale de ceci est que l'on doit toujours un peu exagrer la distance
 parcourir le lendemain.

Quelle joie quand le soldat s'aperoit qu'il est  destination avant le
moment fix dans son imagination, le sac ne s'tant pas fait sentir!

Tout ceci prouve que le sac n'est pas une petite affaire.

Actuellement assis en face de lui, dans ma tente, je ne puis lire dans
sa physionomie rien qui fasse penser aux drames dont il est souvent la
cause.

Ainsi, je sais beaucoup de suicides dus au sac.

En campagne, en Afrique surtout, le tranard met son sac par terre,
s'assied dessus, regarde les camarades disparatre dans les brumes
lointaines de l'horizon, pense  ce qu'il a de plus cher, arme son fusil
et se fait sauter la cervelle.

A l'appel du soir:

--Un tel?

--Manque.

Encore un suicide probablement, et l'on n'y pense plus.

Voil des coups du sac.

Il ne faut pas trop lui en vouloir cependant, car le diable m'emporte si
je le crois responsable des ses actes.

Quoi qu'il en soit, ajoutons  ce qui prcde: les dsirs de quitter
l'arme, les pleurs parfois arrachs au conscrit, les regrets d'avoir
quitt le tablier de la maman, les dsirs ardents de retourner auprs
d'une fiance, les rsolutions d'abandonner les aventures guerrires,
les souvenirs cuisants d'un pass heureux, les projets de mieux se
conduire en rentrant chez soi, les ides de suicide, etc.: ajoutons tout
cela dis-je, et quantits incalculables d'autres choses, et l'on aura
une bien faible ide de l'importance du sac.

Je le vante peut-tre un peu trop, car je m'aperois que ma vieille pipe
s'est teinte, sur ces derniers mots. Est-ce de jalousie? Je ne le crois
pas.

Pour nous en rendre compte, lisons le chapitre suivant.




                               VIII

                             LA PIPE


La pipe fait intgralement partie de tout troupier qui se vante d'tre
bien mont en campagne.

Elle est aussi ncessaire que le biscuit, voire mme le biscuit de
rserve.

Elle est de toutes les sauces. Elle prend part aux joies et aux
douleurs. Fidle jusqu' la tmrit, elle se permet de brler mme
pendant le combat.

Elle se place partout et n'encombre jamais.

La pipe est fort rpandue dans les armes de terre et de mer. C'est
surtout dans cette dernire qu'elle domine en matresse.

Dans l'arme de terre, elle est actuellement quelque peu en guerre avec
la cigarette, qui menace de la dtrner.

Je ne cite pas le cigare, que les guerriers gommeux seuls utilisent.

Cependant, toute chose considre, la pipe occupe encore un trs-haut
rang, et ceux qui la connaissent en artistes ddaignent compltement les
autres articles.

Enfin la pipe est l'apanage du vrai brave, et, partant, j'en ai une.

Grande est la varit des pipes patronnes.

La _Gambier_ est sduisante, de bon got, mais, fragile, elle demande
beaucoup de soin.

Le _Meerschaum_ est du plus parfait _pschutt_, et il faut tre bien
bourr de billets de banque pour arborer un pareil luxe.

Le bois est solide et plus pratique que les autres substances. Aussi
est-il trs-rpandu comme matriel en usage.

La corne sert  orner utilement les tuyaux conducteurs, et s'introduit
dans la bouche.

Les pices d'ambre ne s'adaptent gnralement qu'aux tuyaux de luxe, et
bien peu figurent parmi les pipes de la menue soldatesque.

Les bols varient de grandeur. Les plus usits peuvent s'offrir de deux 
trois grammes de tabac,  chaque feu.

On est peu difficile sur la qualit du tabac.

En France, la fantaisie appelle le tabac d'Algrie, et ici le tabac
franais fait prime: question de caprice pour le plus grand nombre et de
got pour les fumeurs raffins.

Le plus familier des tabacs est celui qui se vend le moins cher, et pour
cause. La Rgie nous expdie ici le tabac gris qui se conserve mieux au
soleil et tient plus ferme que le _Maryland_, lequel s'miette en
poudre.

Quant  moi, j'ai un _Meerschaum_ de grande taille, un tuyau de petite
taille et une provision de tabac gris.

Quelques botes d'allumettes _Azema_, d'Alger, compltent mon trousseau
de fumeur.

Ne nous tonnons pas trop du _Meerschaum_ chez un simple troupier. J'ai
autrefois connu les grandeurs du fumoir, et ma pipe seule m'est reste
des splendeurs passes.

Vieille dans l'histoire actuelle, elle entr'ouvrait mes lvres pour la
premire fois en 1870.

Qu'elle tait belle  cette poque! Et quel tuyau, mes amis, quel tuyau!
Son merisier odorifrant avait un si dlicieux parfum!

Et l'ambre, comme il tait bien fum et doux au toucher!

Hlas! fragilit des choses! Un soir, j'agite ma pipe pour en secouer
les cendres, et l'ambre, rencontrant un corps dur, au choc, s'grne en
mille pices.

Depuis, par mesure d'conomie force, cet ambre ne fut jamais remplac.

Effilant,  l'aide d'un canif, ce qui restait du tuyau, je le taillai en
biseau, et avec un peu de bonne volont, je voulus bien m'en satisfaire.

Cette pipe est le plus ancien objet de tout mon matriel de guerre.

Seule du pass, elle est reste stoque au poste en ma possession.

Achete au Texas, d'un marchand mexicain, elle combattit les Indiens du
Nord et du Sud, fit campagne aux montagnes Rocheuses, dans le Manitoba,
m'accompagna dans un court et brillant plerinage  Paris,--o elle fut
quelque peu dlaisse,--et vint consommer son sacrifice de fidlit dans
les dserts d'Afrique.

Elle passa par toutes les couleurs connues.

Elle devint rouge, noire et grise, et de nouveau noire, grise et rouge.

Enfin, elle a un dsir bien arrt de filer encore de longs jours dans
son rle d'abngation.

Des brches, assez srieuses, l'affaiblirent maintes fois, mais,
reprenant courage, elle se maintint toujours dans un bon tat de
vigueur.

Cette pipe possde videmment l'ambition des antiquits. Elle doit se
destiner  orner, un jour, quelque muse historique.

S'il lui tait accord de raconter ce dont elle fut tmoin dans sa
longue existence, elle aussi ferait un livre.

Le naufrage seul, o elle faillit disparatre au fond du lac de la
Pluie, prs du fort Francis, lui fournirait assez de matires pour faire
couler des torrents de larmes attendries.

Une chute terrible, qu'elle fit d'un quatrime, lui permettrait aussi,
avec du pathtique  la clef, de raconter la gravit d'une blessure dont
elle porte les marques au ct droit.

tonnantes sensations que celles d'une chute! J'en fis une un jour de
quinze mtres.

Je divise les impressions que j'prouvai en six priodes distinctes de
un vingtime de seconde chacune.

1 En tombant, je m'aperut  l'instant que quelque chose allait mal.

2 Je continuai  m'apercevoir que cela allait bigrement mal.

3 Je pensai fortement que la chose n'tait pas du tout claire.

4 Rencontrant un chafaudage qui m'enfona trois ctes, je fus
convaincu que mon affaire tait totalement embrouille.

5 Au contact d'un boulon qui me caressa l'chine, je lchai mon
histoire et abandonnai le raisonnement de la situation.

6 Arriv au but, la ralit me fit rechercher ma respiration, gare
pendant le trajet, et, ceci fait, je me retirai, avec aide, dans mon
logement.

Raccommodant mes os endommags, je pensai amrement qu'il devait exister
sur terre quelque chose de moins assommant qu'une chute de quinze
mtres.

Et ma pipe, quelles sensations prouva-t-elle...? Son mutisme nous
empche de la sonder, mais quelles rvlations si elle voulait s'ouvrir
 moi!

Voil o nous en sommes, pauvres motels! Notre gnie reste confondu
devant le silence et se perd dans des conjectures plus ou moins
raisonnables.

Elle gurit cependant de sa profonde blessure, grce  un bandeau forg
par l'horloger de la Grand'rue, et, un peu de ciment aidant, elle fut
entre mes lvres vingt-quatre heures aprs.

Par ce qui prcde, vous concevez aisment les attaches qui me lient 
cette vieille compagne des dboires et de dgringolade.

Comment peut-on admettre, vu ses droits, que mon sac ait pu passer avant
elle?

Hlas! le sort en a voulu ainsi!

Chroniqueur fidle des pripties de ce voyage, je me suis attach  un
rcit impartial des scnes dont ma tente est tmoin.

Le hasard, jaloux de sa gloire, a jug  propos de loger ma pipe o elle
se trouve, et force me fut de l'y prendre et de lui consacrer ces
quelques lignes, appeles  rehausser les vieilles pipes dans l'esprit
des gens hostiles.

Elle est d'ailleurs en bonne compagnie, car tout prs d'elle se
rencontre mon revolver, que je vous demande d'examiner.




                                  IX

                             LE REVOLVER


Bronz, modle 1874, matricule 45293, mon revolver fut plac dans mes
mains le 4 octobre 1879.

Il tait alors innocent de tout acte sinistre.

A part quelques trous, qu'il pera  la cible dans de petits ronds
noirs, il ne se distingua pas outre mesure depuis.

Le revolver est un bijou insouciant et quelquefois dangereux, surtout
pour celui qui le manie. Il est assez rare qu'il le soit pour celui sur
lequel on tire.

Je sais de certains revolvers  sept coups, dous d'une manie
grincheuse.

Le tireur, mu, pressait la dtente au moment srieux, et le premier
coup parti invitait les autres  suivre son exemple.

C'tait alors une orgie pouvantable,  laquelle assistait l'honnte
tireur.

L'oreille effare, la main tremblante, il suivait avec stupfaction la
srie de coups que lanait cet ingnieux revolver. Puis, ce bon diable
de tireur songeait invariablement  mettre le hol quand la noce tait
finie.

Cette arme appartenait au systme amricain _Allen_.

Par un mcanisme que l'inventeur n'avait peut-tre pas encourag, les
coups, au lieu d'tre intermittents, partaient en bande.

Il serait intressant de faire ici une tude srieuse sur le revolver.
Cela aurait le piquant de la nouveaut.

Je regarde mon modle 1874, et les noires profondeurs de son canon n'ont
rien d'attrayant.

Il est assez original de penser que de six petits trous bien polis
peuvent sortir vivement six balles, d'un excellent plomb,  l'adresse de
six malheureux mortels.

Malgr la haute philosophie de ces candides ides, je ne m'y arrte pas,
et je m'empresse de dvelopper mon sujet.

Il y a loin du naf pistolet  un seul feu au revolver actuel.

Il est vrai de dire, cependant, que le pistolet  coup unique trouve
encore des admirateurs, surtout chez nos ennemis actuels, les Arabes.

Aussi est-ce un vrai bon moment que de voir ces fiers gars du dsert se
promener avec une de ces armes, graves, ornementes sur toutes les
faces.

Un guerrier nomade accompagn d'un pareil engin croit que le monde est 
lui.

Chaque fois qu'un de ces petits fusils fait feu, il faut tre discret et
se tenir  distance car chez ces meubles antiques tout peut tre solide,
except le canon.

Dix fois sur dix, ils clatent, et, ma foi, ce n'est pas si drle que
d'tre si prs.

On a bien encore quelques Europens arrirs qui ddaignent les
amliorations modernes et tiennent ferme au pistolet d'aron.

Il y a aussi les armes de prcision  un seul coup. Mais elles ne
servent gnralement qu' orner les panoplies, ou  entrer en scne dans
un petit duel pas trop srieux.

Parlez-moi du grave revolver, du gaillard que crache ses six projectiles
 deux cents mtres et tue infailliblement  trente.

Voil le genre. Aussi l'humanit bien pensante l'a-t-elle accept comme
protecteur personnel dans nos armes modernes.

Un homme qui sait bien se servir du revolver est  craindre.

Faut-il affirmer aussi qu'il est trs-difficile de tirer juste? Et moi
qui vous parle, malgr mes quinze annes d'tude, je ne puis encore
faire mouche  chaque coup.

J'abats bien un perdreau  vingt pas (?), et la vie d'un homme ne serait
parbleu pas en sret dans un rayon de quarante mtres du canon de mon
arme; mais cela est infime.

Donnez-moi, par exemple, un cow-boy amricain qui tire des deux mains 
la fois, et croit avoir fait une chose extraordinaire quand il manque un
coup sur vingt.

Aprs tout, attachez l'importance qu'il vous plaira  ce que je viens
d'avancer. Je ne le donne pas pour dogme religieux.

Certains tireurs sont fiers de toucher une fois sur vingt, et je ne puis
faire autrement que de les en fliciter.

D'ailleurs, cette vanit peut valoir l'autre: question de temprament.

Mais n'engendrons pas une mauvaise querelle l-dessus, et, pour mettre
un terme  cet intressant chapitre, je vous propose une digression sur
le sabre.




                                  X

                               LE SABRE


Le sabre est vieux comme Hrode, que dis-je? vieux comme le monde

Ds les temps les plus jeunes, on se servait du sabre. Ft-il couteau,
coutelas ou canif, il n'en tait pas moins lame.

Les espces de sabres sont aussi nombreuses que les toiles. J'incline 
croire qu'il serait oiseux d'en donner ici la nomenclature. Cependant,
je vous soumets quelques mots sur le mien, qui date de 1845.

Bonne vieille lame! S'est-elle enfonce plusieurs fois dans les chairs
inconnues?

A-t-elle appris  supprimer quantits de pauvres diables qu'elle n'a pas
connus et qui ne lui ont pas fait de mal?

Qui peut rpondre  ces questions?

Quant  moi, je me renfrogne, et vous affirme solennellement que mon
sabre est accroch  un des montants de ma tente.

Il ne dit rien d'apparence. Vulgaire dans sa forme, brillant de
fourreau, l'ensemble de cette arme est trs-utile pour les revues, mais
nul dans un combat.

Si jamais l'ennemi ose m'attaquer corps  corps, je vous promets ici de
ddaigner mon sabre et de tomber sur un solide flingo.

C'est fort, un fusil arm d'une baonnette effile, et, de plus, c'est
bien en main.

Les cartouches puises, on joue du moulinet, et gare les ttes! Un coup
de crosse est d'un effet remarquable, et bien peu de crnes essayent d'y
rsister.

L'imagination m'aide beaucoup dans ce que j'cris, car le hasard n'a pas
encore voulu que je dmolisse quelqu'un.

Dans tous les cas, croyez-m'en, le coup de crosse est digne d'intrt,
et doit faire prime dans une mle.

Le _pointez_ de la baonnette est aussi trs-estim, mais ne rencontre
pas mes sympathies; je prfre l'assommoir.

Ces sanguinaires paroles me font frissonner, et je je me hte de sortir
de ce froce aperu.

Je ne pense pas que cela soit dans mes gots.

Je me disais n pour faire un brillant picier, heureux possesseur,
sinon pre, d'une quantit d'enfants, tous gras et joufflus.

Malheureusement, quoique baptis du foltre nom de Joseph, le positif
m'abandonna ds ma plus tendre enfance, et ma passion pour la pche  la
ligne me lana dans les hasards de la guerre.

Les destines souvent sont ainsi traces et un gaillard bti pour peser
une livre de beurre ou accrocher un goujon se voit tout  coup
possesseur d'un sabre.

Je ne maudis rien pour cela, car, tout en tant peu satisfait de la
fortune, je n'en prends pas moins de rigoureuses leons d'armes.

Qui sait si l'picerie, pour se venger, ne fera pas plus tard un gnral
d'un de ses enfants.

Je le souhaite. L'picerie a de ces caprices quelque fois. Et Mouton?...

Enfin, je ne puis, de gaiet de coeur, passer au chapitre suivant sans
orienter mon sabre.

Je m'aperois de cette triste lacune en relisant mon travail.

Le ciel est noir, et la grande Ourse, pas visible m'empche de trouver
la polaire. Je ne puis donc rsoudre cette grave question
qu'approximativement.

D'aprs les donnes prcdentes, et en suivant attentivement les
pripties de mon voyage, le sabre doit tre au nord-ouest-nord.

Je n'affirmerai pas sur l'honneur qu'en ceci je ne me trompe. Mais je
fais acte de bon vouloir et je m'approche le plus de la vrit.

D'ailleurs, le firmament, capricieux, apparatra quelques soirs dans
toute sa puret, et je rectifierai mon erreur loyalement, s'il y a lieu.

A ce propos, je ne crains pas de le dire, une de mes nombreuses vertus,
c'est la droiture, aide de l'amour du vrai et du juste.




                                   XI

                         DIGRESSION PATRIOTIQUE


Le 13 juillet 1881, il existait sur la surface de la terre, en Afrique,
un endroit nomm les Hauts-Plateaux.

Sur ces Hauts-Plateaux, s'arrondissait un mamelon, au sommet duquel
s'panouissait le camp d'une colonne.

Dans ce camp, tout tait calme, et l'on dormait.

Seule, une lumire brlait dans une misrable tente. L'habitant de cette
tente rvait tristement. Il pensait  la France, au Canada,  sa
famille,  son pass,  son avenir.

Au dehors, la lune enveloppait la plaine de son ple linceul de lumire.

La respiration d'une brise lgre faisait tressaillir le thym et l'alfa,
et apportait au rveur des senteurs d'ennui.

Un spleen immense envahissait peu  peu le pauvre diable, et bientt,
tout devenant confus... il dormait...

Minuit, heure terrible, venait d'arriver  la montre du colonel.

A ce moment, un sourd mugissement perce les nuages qui s'taient amasss
au firmament. Grandissant, ce bruit majestueux vient mourir au-dessus du
camp, dans un clatant coup de tonnerre, que l'cho parpille dans
l'immensit.

Le dormeur, sursautant sur sa couche d'alfa, sentit _l'arche du pont des
rves s'crouler sous lui, et fut prcipit dans le gouffre insipide de
la vie relle._

Quels avaient t les rves de notre hros?... L'histoire est muette
l-dessus.

Son premier regard fut pour le ciel.

La lune faisait de violents efforts pour percer la couche nbuleuse qui
lui volait sa lumire. Quelques faibles rayons intermittents filaient
vers la plaine, et la tachetaient d'argent.

Notre guerrier, d'un oeil encore indcis, suivait cette lutte cleste 
travers une ouverture de sa tente.

Tout  coup, une vision terrible, fantastique, diabolique, le glace de
terreur.

L, prs de lui, un monstre affreux, aux attaches formidables, le
regarde d'un air menaant. Deux bras, arms de lances aigus, s'agitent
en cadence. D'innombrables antennes remuent en frissonnant. Une longue
queue, recourbe en cercle et arme d'un pieu arqu, dcrit des signes
cabalistiques dans le rayon lumineux.

Dans son ensemble, le monstre apparat avec une prestance  faire plir
le plus mythologique des dragons antiques. La lune, luttant toujours
contre la nue, estompe sa lumire et varie les formes de la vision dont
elle grandit les ombres.

La terreur, chez notre soldat, empche les fonctions du mouvement.

D'un regard fascin, il tudie les gestes de son imposant visiteur.

Enfin, une violente secousse nerveuse l'arrache de sa torpeur, et il
peut approfondir le mystre.

Un scorpion, un misrable, un infime, un odieux scorpion prenait ses
bats sur le sac du troupier, tout prs de son visage.

La proximit de la taille encombrante du reptile en avait grossi les
proportions dans le rayon visuel de notre hros, rveill brusquement.

L tait le mystre, et c'tait le 14 juillet.

Oui, le 14 juillet, jour de rjouissances politiques, journe mmorable
entre toutes, d'aprs les on dit, et ce jour fut annonc  ce fier
soldat par un coup de tonnerre, suivi d'un scorpion lunatique.

Quel rveil! Croit-on qu'une pareille aubaine ait pu tomber en partage 
beaucoup de Franais bien pensants?

On a de nombreux genres de rveils: le rveil aux trompettes clatantes,
le rveil embtant, le rveil du jugement dernier, le rveil brusque,
mais jamais, oh! non, jamais, on n'avait connu le rveil au scorpion 
la lune.

Notre soldat seul, le 14 juillet 1881, tait destin  ce bonheur qu'on
apprciera.

Il crut ne devoir dormir davantage cette nuit-l. Il en employa une
partie  fouiller consciencieusement sa tente. Il cherchait les
compagnons de son visiteur.

Car, disait-il dans sa logique de troupier sens, un rveil au scorpion,
passe encore, mais deux, ah! mais non, par exemple, ce serait trop de
chance.

Une pareille motion double dans une mme nuit, ft-ce celle du 14
juillet, serait de force  clipser l'intelligence la mieux portante.

Il s'obstina  chercher, mais rien.

Prenant alors sa bonne pipe de guerre, il continua sa rverie que le
sommeil de la veille avait brusquement interrompue,  l'instant
remarquable o son papa, l'oeil en colre et le pied leste, lui avait
vigoureusement hurl dans l'oreille la mmorable phrase qui suit: --Va
manger de la vache enrage, et nous verrons ensuite.

Comme j'ai eu, je crois, la bonne ide de le faire comprendre, ce
souvenir anglique avait agi sur le cerveau de notre homme, qui s'en
tait endormi.

Reprenant donc sa rverie,  ce moment sympathique o le pied agile de
l'auteur de ses jours finissait de dcrire une courbe  arrt brusque,
il continua  songer.

La papa avait-il raison dans ses prdictions?...

Ai-je de la vache enrage sur la conscience?...

Puis, enfin, qu'est-ce que c'est que la vache enrage?

Cette denre touche-t-elle  la race bovine ou  l'picerie?... Est-ce
que les spcimens de taureaux mangs chaque jour en colonne
appartiennent au genre vache enrage?...

Autant de questions que notre soldat se posait, sans pouvoir y rpondre.

Ne parvenant pas  rsoudre cet important problme, il fumait et fuma
jusqu'au jour.

Comme vous le voyez, ce jeune homme n'tait pas si bte. Il se piquait
mme d'tre trs-intelligent,  en juger par son acharnement 
approfondir les choses.

Il avait eu des jours plus heureux. Adolescent, il promettait beaucoup,
et ses parents s'taient opposs  ses dsirs d'tre zouave pontifical,
il se fit vagabond.

Libre alors, il fut terrassier sur les chemins de fer, bcheron dans les
forts vierges, crve-faim, garon muletier, comptable, puis rien.

Rentrant enfin au giron maternel, il hrita d'une somme importante,
l'corcha vigoureusement, hrita encore, et vint aborder  Paris, terre
mille fois promise  ses voeux.

L'air de France le grisa, les dames  la mode le plumrent avec entrain,
et, un beau matin, il se rveilla dans les plaines d'Afrique. Il tait
soldat.

Ici nous le trouvons. Devenu philosophe par force, il n'est pas tonnant
de l'entendre raisonner si bien. Le malheur grandit les coeurs.

Il achevait sa sixime pipe quand le clairon sonna.

Son mtier de guerrier lui fit oublier ses souvenirs, et la sieste le
plongea ensuite dans un parfait dtachement de toutes choses.

Le 14 juillet brillait dans toute sa splendeur dserte. Le soleil
suivait son cours habituel.

Cinq heures sonnrent, et l'ordre de partir  dix heures, le mme soir,
arriva au crpuscule.

Par tout le camp, brouhaha des prparatifs du dpart.

On devait couper le passage  Bou-Amema, qui avait encore fait des
siennes.

Jusques  quand, doux Seigneur du bon Dieu, ferez-vous des ftes
nationales pareilles? Jusques  quand... Et l'on partit  l'heure
prescrite.

On a beau avoir l'enthousiasme du sang, l'ardeur des batailles, le dsir
de la poudre, une marche de nuit refroidit singulirement ces nobles
sentiments.

Oui, quoi qu'en disent les illumins, une promenade datant de six heures
du soir, pour prendre fin le lendemain  quatre heures de releve, n'est
pas du tout confortable. Je suis de ceux qui pensent ainsi.

Dans nos villes, en ce grand jour de juillet, de gais ptards
surprenaient les badauds, agaaient les anciens, soulevaient le jupes;
dans la plaine, on marchait en trbuchant.

L, le foltre jeune homme enlaait sa danseuse jusqu' l'aube; ici, le
soldat serrait son fusil.

L-bas, les musiques charmaient les oreilles; ici, prs de nous, les
chameaux bouleversaient les chos de leurs hurlements plaintifs.

Enfin, dans ce beau pays de France, on prenait des rafrachissements, et
l'on dormait; tandis que dans ces vastes steppes d'Algrie, il faisait
une soif de feu, et le matin, la nuit, le jour, on marchait, marchait et
marchait sans cesse.

Et pendant le trajet, pas plus de Bou-Amema que sur la main.

A l'arrive, un peu d'eau tide, prise  doses de deux litres, donna des
nauses consolatrices  tous, et la fte nationale avait t pour la
colonne.

Cette digression n'est pas plus assommante que le reste de ce travail.
Je l'aurais omise, mais je tenais  dmontrer que tout n'est pas rose,
pour les patriotes, en cette fameuse journe de la Bastille.

Je quitte donc avec un certain regret notre soldat philosophe, et je me
lance sur ma gamelle.




                                  XII

                              LA GAMELLE


O tes-vous, hros culinaires du seizime sicle, grands artistes qui
btissiez de si stupfiants monuments gastronomiques?

De vos mains rouges ou enfarines naissaient toutes sortes de mets que
me sont inconnus.

Et vous,  Vatel, sans pe, daignez me sourire!

Grand Rabelais, dieu des ventres, expdiez-moi votre Gargantua!

Vous aussi, mnes futurs de Monselet, ayez piti de moi!

Sortant de vos tombeaux,--(pas Monselet, c'est vident)--conspirez pour
moi, et venez tous, je vous enjoins, remplir ma gamelle d'un rgal autre
que le riz d'administration!

Qu'il me serait doux de trouver, en place du bouillon rglementaire, un
succulent consomm saisi  point!

Qu'il... mais passons  la soupe d'ordonnance. C'est beaucoup plus
pratique.

Le brouet spartiate, d'antique mmoire, devait tre dlicieux, si je le
compare  notre dner de chaque jour. Biscuit au riz et riz au biscuit,
nageant dans une maigre sauce, composent ce festin pantagrulique.

Et ma gamelle est l pour contenir ces friandises.

Aujourd'hui, peu satisfait de son contenu, je lanai par mgarde ma
pauvre gamelle  tous les diables.

Prenant terre sur son centre de gravit, elle vacilla un instant, et
bientt s'tendit sur le ct dans un abandon complet.

Le couvercle, spar du corps principal, roula jusqu'au bout de sa
chanette.

Aprs quelques frmissements sonores au contact des cailloux du sol, un
arrt brusque eut lieu, et le tout fut immobilis.

Je profitai de ce moment pour dcrire la fte du 14 juillet, et,
terminant l'trange roman du jeune homme  la vache enrage, je me
sentis mu. Un certain remords agitant les fibres sensibles de mon
intrieur, je me traitai d'ingrat.

C'tait dur, mais enfin l'inqualifiable action de brutaliser ainsi une
gamelle inoffensive m'apparut dans toute sa noirceur.

Se sparer aussi violemment du rceptacle de sa pture journalire
n'tait pas le fait d'un honnte homme.

Un garon capable de maltraiter ainsi un bienveillant ustensile devait
tre indigne de le possder.

Je me levai, quittai ma tente, et, saisissant la pauvrette, je la remis
proprement en place.

Cet acte de ma part ne prouve pas qu'elle ne soit incapable de fournir
le sujet de brillantes dissertations. Il ne faut pas non plus
l'attribuer  ce que ma fidle gamelle a t faite de fer-blanc, et que
ses flancs portent deux oreillettes de mme mtal.

Non, cet acte magnanime de relever gracieusement ma chre compagne est
d  l'horreur que m'inspirait ma mauvaise action, et, de plus, je
tenais  me rhabiliter dans ma propre estime.

Laissons  l'ouest le vase dans lequel le cuisinier me versera la soupe
du soir, et examinons ce qui vient ensuite.

Le soleil, joyeux, nous aide dans nos recherches. Vivement clair par
lui, reconnaissons mon quart.

Nous avons raison de dire quart, car gobelet manquerait de cachet local.




                                    XIII

                                  LE QUART


Oui, je trouve mon quart, plac comme par hasard, prs de l'endroit o
fut dpose ma gamelle.

Il serait illogique de croire qu'il pourrait en tre autrement. Le quart
marche avec la gamelle. L'un ne peut aller sans l'autre.

Il est ncessaire d'utiliser le quart. On peut aussi boire au petit
goulot du bidon, mais quelle imprudence!

Les _Rdirs_ sont habits par des quantits de parasites, qui, entrant
dans le bidon, ne se gnent pas ensuite pour entrer dans la bouche.

Le quart quilibre la situation et permet d'trangler les animaux
aquatiques en question.

Visibles  l'oeil nu, ils nagent gaiement dans le quart, et l'on met fin
 leur existence avec un peu d'nergie.

Quelques-uns emploient le couvre-nuque pour filtrer l'eau, mais ce sont
des sybarites. Le plus grand nombre, mourant de soif, ngligent toute
prudence et boivent  grands traits partout o faire se peut.

De graves accidents, dus  l'absence de quart, arrivent quelquefois.

Je sais une histoire  ce propos.

Un jour de soif terrible, un troupier s'avise de se coucher au bord d'un
marais, et d'en boire ainsi l'eau stagnante.

Il se relve radieux, mais le malheureux ignorait que ses amygdales
portaient un intrus.

Une sangsue microscopique s'y tait installe et prenait taille  cet
endroit.

Le troupier avait bien senti quelque chose d'anormal en buvant, mais,
attribuant cela au got de l'eau, il n'y pensa plus.

Peu de jours aprs, sa salive se tachetant de sang, il fut mu.

Puis vint un chatouillement trange qui lui caressait la gorge, et il
fut de plus en plus mu.

Enfin, n'y tenant plus, il alla trouver le major, qui, lui tant
tranquillement une sangsue de fort belle venue, lui dit d'aller cracher
en paix.

Depuis ce moment, ce gaillard-l a un culte particulier pour son quart.
Il ne boit jamais hors de lui.

Morale: Buvons toujours dans un quart, et non comme les guerriers de
Gdon.

A l'encontre des pipes, les quarts dont plus apprcis dans leur jeune
ge que dans leur vieillesse.

Ils sont plus propres d'abord, chose essentielle, et, n'tant pas
bossels, ils contiennent plus de vin hyginique.

Personne n'ignore qu'un quart portant une bosse  saillie intrieure
perd de sa puissance. Cette question, peu encourage par un jeune
soldant manquant d'exprience, acquiert une vritable valeur chez le
vieux troupier, qui ne veut pas perdre une seule goutte de sa ration.

Je reviens donc  ma premire assertion et je recommande les quarts
vierges.

Les qualits du mien pourraient tre discutes, et je n'ose lui
attribuer plus que son d rel. Il appartient  la bonne moyenne et ne
loge pas bien loin de l'ouverture de ma tente.

Laissons, chers lecteurs, ce gobelet militaire recevoir la douce chaleur
du soleil qui le chauffe, et continuons notre voyage.

Vers le sud, nous rencontrons nos gutres. Elles vont faire le sujet
d'un chapitre palpitant. Allons-y.




                                   XIV

                               LES GUTRES


Mais l, vrai, les deux mains sur la conscience, il est trs-difficile
de raconter les gutres.

L'inspiration manque. On a beau se palper, se sonder, se percer  jour,
on reste  sec en face de ces humbles chaperons de nos jambes
militaires: absolument zro.

Elles possdent bien chacune quatorze boutons qui accidentent leur
blanche monotonie, mais il est si facile d'tre inspir par autre chose!

Et encore, leur utilit en route n'est certainement conteste par
personne, et je suis le premier  leur rendre justice.

Il est vrai aussi de croire qu' trois heures du matin, par un temps
froid et humide, quelques difficults se prsentent bien pour chausser
les gutres, au moment d'un dpart prcipit.

Et puis,  l'alerte, le soldat pourrait tre plus prompt  courir aux
armes, si la gutre n'existait pas.

Oui, tout cela est rel, mais peu potique. Et je souponne ces graves
penses d'tre froides et peu faites pour exalter l'imagination.

Cependant, aucune comparaison ne peut tre pose entre les gutres de
toile et les gutres de cuir.

Celles-ci, avec leurs nombreux trous, dans lesquels passe un long cordon
sont grandement suprieures  celles-l, au point de vue de
l'embtement. Pas de contestations admissibles sur ce point.

Ces deux types de gutres sont rglementaires. Viennent ensuite les
genres fantaisistes.

J'en nglige ici l'numration entire, et je me contente de citer la
gutre de drap, solide et chaude. Le soldat lgant seul patronne
celle-ci, avec laquelle je ferme le ban.

J'ai peut-tre eu tort de parler ici de ces infimes accessoires de
guerre.

J'avoue franchement qu'il m'aurait t facile de les laisser dans
l'ombre. Cela aurait-il t noble cependant?

Et aprs, vous, loyal lecteur, ne m'auriez-vous pas lanc  la face
l'accusation de partialit et de manque de bonne foi, dans mon rle
d'crivain et de voyageur, passionn du vrai?

Et vous auriez eu raison, car je dois  mes descendants la vrit toute
entire, et voil pourquoi j'enregistre mes gutres au sud trois quarts
ouest. Ce point est marqu par la boussole que j'ai sous les yeux.

Je profite de cela pour assurer la position de mon sabre.

Il est bien accroch dans la direction que j'ai eu l'honneur de soutenir
au chapitre X. J'avais dit juste alors. Je ne reviendrai plus sur ce
sujet. L'incident est clos.

Cejourd'hui est le quinzime de mon voyage circulaire, et, comme demain
est le sabbat, je me donne des vacances d'une semaine.

Tout le monde prends des vacances dans ce sicle de progrs: dputs,
snateurs, secrtaires d'tat, garons de caf, journalistes et
fumiste,--ceux-ci bien peu.--Comme je suis de tout le monde, je me donne
cong et je cours  mes vacances, que ne seront pas striles, je vous le
promets.

Les chapitres suivants le prouveront.




                                  XV

                             LES VACANCES


Assis par terre, les jambes croises  l'orientale, je jouis de mon
cong, en admirant le paysage qui se droule au loin dans la plaine.

Mon regard plane sur cette immensit, et mon imagination, libre de toute
entrave, prend son essor vers les cieux infinis.

C'est beau et grand, la libert! Laiss  lui-mme, malgr ses plus
beaux projets et ses plus srieuses rsolutions, il devient bientt
apathique.

Il lui faut le stimulant d'un rglement, d'une ambition quelconque, pour
le forcer  sortir, en grommelant, de sa lthargie paresseuse.

La libert, mot mille fois rabch,  propos duquel je rabche ici de
vieilles choses, s'empare de son lve, lui ouvre des horizons sans fin,
l'assomme de bonheur, de satisfaction, d'ennui, et le livre bientt,
reint et dgot,  un rglement qui en fait un homme.

Car sans ligne de conduite, sans but, avec trop de libert enfin, jamais
d'homme.

Ces penses m'empoignent pendant mes chres vacances, et, reportant mes
regards vers la terre, l'oeil vague et rflchi, je fais une tude de
botanique morale sur la touffe d'alfa qui pousse  mes pieds.

L'attache qui la lie au sol fait sa force. Arrache, elle roulerait au
gr des vents, et, jaune et fltrie, elle irait bientt mourir sur
quelque fumier inconnu. Aussi, comme elle semble vouloir tre libre!

Violemment secoue par la brise, elle lance des pointes dans toutes les
directions.

Les fines extrmits de ses tiges dansent sur leurs bases flexibles, et
menacent continuellement un ennemi invisible.

tonnante ivresse que la danse de l'alfa!

Serpent nourri de vent, elle se livre  ses caprices, et taille dans les
airs les plus fantastiques volutions.

Quelle tratresse, cependant! Derrire cet air lger et insouciant, se
cache une noire mchancet,  laquelle un Bou-Amema quelconque se charge
souvent de donner raison.

Son voisinage offre de si meurtrires cachettes!

Inutile de rappeler ici les crimes dont elle fut tmoin. Nombre de
malheureux soldats, en faction la nuit aux avant-postes, lui doivent la
mort.

Morne, silencieux, le factionnaire fouille au loin l'horizon d'un oeil
anxieux... Soudain, un clair brille, un coup de feu clate, le soldat
tombe, un maraudeur s'enfuit.

Un bouquet d'alfa avait cach l'assassin.

Oh! dfions-nous de cette plante! Ses parages sont pleins de drames.

A tel point, que le chapitre suivant, construit pendant mes vacances
fera connatre un lugubre pisode, dont le thtre tait une plante
d'alfa.

Cette histoire est de celles qui laissent de profondes traces dans
l'imagination des lecteurs.

Je quitte cependant, avec un profond regret, ce chapitre XV, imbib des
plus saines ides philosophiques.

Il tendra  dmontrer  nos pairs que je suis trs-fort en vacances.

Allons, c'est fait, avalons bravement le chapitre suivant. Une fois
lanc, marchons courageusement jusqu'au bout. Les dieux nous en sauront
gr.




                                  XVI

                           COMBAT HOMRIQUE


C'tait le deuxime jour de mes vacances. Triste et pensif, je me livrais
 d'intimes actions sur le bord d'un troit sentier, lorsque mon oreille
fut frappe par un petit bruit sec.

Regardant dans la direction indique, je fus tmoin d'une horrible
tragdie, dont je vous dvoile tout de suite les mouvantes pripties.

Un norme _cafard_ tait aux prises avec une dizaine de grandes fourmis,
dont le domicile entamait fortement la base d'un gros bouquet d'alfa.

Ce malheureux coloptre avait probablement fourr son nez dans des
choses prives, car les fourmis paraissaient fort en colre.

Il faisait de prodigieux efforts pour sortir de ce mauvais pas, mais 
peine entr'ouvrait-il les ailes, que ses ennemies s'y cramponnaient avec
furie.

Lanant de formidables horions  droite et  gauche, il ne pouvait
cependant se dbarrasser de ses assaillantes. Ce voyant, en tacticien
habile, ce cafard malin fit le mort et attendit les vnements.

Un spectacle extraordinaire s'offrit alors  ma vue.

Les sept ou huit fourmis qui l'entourent encore restent bahies et
tiennent un conseil de guerre. Aprs de longs pourparlers, bourrs
d'arguments divers, une dcision est prise, et l'action commence.

Deux des plus agiles se cramponnent aux ailes  moiti rentres de leur
victime, deux autres aux pattes de derrire, et le reste pousse de
l'avant.

On marche en tranant le cadavre, et la route suivie mne au logis des
fourmis.

Le cortge s'avance ainsi de quelques centimtres sans encombre, lorsque
le cafard, sentant qu'on le trane  sa perte, revient brusquement  la
vie, et annonce sa rsurrection par un vigoureux coup de patte, qui
envoie rouler la plus ardente de ses ennemies sur un caillou voisin.
Elle y reste vanouie et expire quelques instants aprs.

Les autres, surprises de cette vie miraculeuse, se retirent discrtement
 l'cart et tiennent un second conseil.

Profitant de ce rpit, le malheureux cafard recrute tous ses moyens, se
ramasse sous ses lytres, fermement rentrs, et marche en avant.

Il se trane quelques secondes, et soudain une attaque furibonde, venant
de tous cts, le rend perplexe.

Ses assaillantes, retires derrire les rochers des environs, avaient
concert un plan et le mettaient nergiquement  excution. Fondant 
l'improviste sur leur ennemi en fuite, elles l'entourent et le harclent
sans cesse.

Il tient ferme, se dbat longtemps, et finalement, perclus et puis, il
succombe une deuxime fois, non sans avoir jonch l'arne de nouveaux
cadavres.

Des renforts arrivent aux fourmis, et elles organisent un second convoi.

Alors commence, pour le cafard expirant, une promenade des plus
dramatiques.

Tantt, sur une motte de terre, son gros corps luisant se tourne et
agite convulsivement ses pattes dans le vide, tantt, chou dans un
bas-fond, il ncessite les plus grands efforts pour l'en retirer.

Il serait oiseux de suivre cet insecte dans son triste plerinage. Il ne
me reste plus qu' raconter les vnements de la fin.

Parvenues  domicile, les fourmis lchent prise et hsitent un instant.
Leur proie, offrant une trop grande surface, ne pourra tre introduite
chez elles.

Les discussions se poursuivent, et l'on parat vouloir lentement
s'acheminer vers une dcision.

Enfin, les dernires objections leves, les plus fortes se montrent, et
le morcellement commence.

On en veut surtout aux pattes, car le souvenir des camarades, qui gisent
sur le champ de bataille, aiguise leur haine. Ces terribles pattes ont
port les coups.

On saisit l'avant-train, et bientt un membre, cdant  des efforts
ritrs, reste entre les serres d'une des travailleuses.

A ce moment, une chose terrible se passe.

Rveill de sa torpeur, le cafard bondit sous la douleur et fait face,
une dernire fois,  l'arme entire de ses assaillantes.

Ses dfenses de front se redressent, s'aiguisent sur son museau bruni et
dfient au combat. Son corps entier frissonne et se cambre firement sur
ses pattes.

Tel apparat  la meute qui le traque le sanglier accul  sa bauge. Ses
poils, frmissant sous l'action de la rage, ondulent, secous par sa
respiration haletante; ses flancs se gonflent et bondissent, en saccades
entrecoupes; ses pattes, cambres obliquement, sont prtes  donner
l'lan; son groin, arm de dents froces, hume l'air avec feu et dfie,
par son attitude arrogante, la foule entire des chiens bahis.

Ceux-ci s'arrtent un instant, comme bouleverss de tant d'audace, mais
se ruent bientt sur lui et le mettent en pices.

Tel apparat aux fourmis ahuries l'indomptable cafard, hros de ce
drame.

L'attaque ne se fit pas longtemps attendre.

Blesses dans leur orgueil de vainqueurs, les fourmis se prcipitent en
foule, le roulent et le culbutent en tous sens.

En vain ses membres musculeux frappent-ils  droite et  gauche; en vain
sa tte, faisant blier, se rue-t-elle contre les nombreuses cohortes
des fourmis. Inutiles efforts! Il est entour, cras, enlev, entran,
et, roulant par terre une dernire fois, il se dcide enfin  dire adieu
 la lumire.

Une convulsion suprme l'tend sur le dos, ses pattes battent l'air,
avec des frmissements de plus en plus lents, et bientt il ne reste
plus qu'un rel cadavre, de ce qui, l'instant d'avant, faisait l'honneur
de sa race...

Sait-on si ce tragique cafard n'avait pas un pouse, jeune et belle, qui
l'attend, inquite, au logis?...

Une mre, et un pre, vieux et impotents, guettent peut-tre son retour,
avec la pture de la journe!... Jeune et brave, son devoir tait de
nourrir les siens. Il s'en acquittait bien, preuve, la lutte suprme qui
lui cote la vie...

tait-il pre?...

Ses petits, dans leur nid moelleux, veillent jusqu' sa rentre au
logis. Leurs regards inquiets interrogent au loin l'horizon, pour y voir
poindre la forme bien-aime de l'auteur de leurs jours!...

Mais rien, rien que le ciel vide...

Tristes rflexions qui m'accablent!...

Les fourmis, sans se laisser attendrir par ces funbres penses,
dissquent tranquillement leur proie, et elles en logent les parties
dans leurs vastes greniers, pour servir de nourriture  leur nombreuse
progniture.

J'assiste jusqu' la fin  cette lugubre opration, et, quittant cet
endroit sinistre, je rejoins mes camarades, l'me profondment remue.

Ce fait est vridique, et je le livre intact  ma postrit.

En proie  une immense douleur, qui m'envahit infailliblement, au
souvenir de ce drame, je me vois forc de fermer ce chapitre, que
j'avais pourtant jur de faire intressant...




                                 XVII

                           FUNBRE SOUVENIR


               ......................................
               ......................................
               ......................................
               ...............Le cafard..............
               ......................................
               ......................................
               ......................................




                                 XVIII

                          PCHE MIRACULEUSE


Plaignez-moi, car j'en vaux la peine.

Un peu remis des cuisantes motions dues aux chapitres prcdents, le
hasard, parfois aimable, me fournissait une affriolante pche  la
ligne.

Passions et joies de mon enfance! m'criai-je en dlire, enfin, je
pourrai donc, une fois encore, me livrer  vous, corps et me!

Une rivire serpente  quelques pas d'ici, et un jeune amateur convaincu
doit me conduire sur ses rives.

Comme nous allons tre heureux!

Ce jeune homme, caporal dans ma compagnie, est membre de l'institut de
Cambodge-Annam--gage de succs,--officier d'acadmie, et porte des
lunettes  branches.

Doit-il assez aimer la pche  la ligne!

Accordant une mentale ovation  Alphonse Karr, notre grand matre
pcheur  tous, je me plonge dans de dlicieuses motions, voques par
le souvenir de son fameux poisson de cinq pieds, qui faillit le
submerger dans la Manche prs d'tretat.

De l, me laissant entraner par les caprices de ma pense, je n'hsite
pas  me rappeler mes exploits sur la rivire des Prairies.

Refaisant, tape par tape, mes annes du jeune ge, je me vois,
impatient, attendre le soir qui devait me trouver dans ma pirogue,
fidle aux barbues,  qui je fournissais une pture qu'elles
apprciaient.

Je choisissait une pierre, assez longue et lourde, que j'attachais avec
une corde d'corce, et, lanant ma pirogue au fil de l'eau, je lchais
tout,  l'endroit propice.

Prparant alors mes lignes, j'y mettais les appts avec un soin jaloux,
et ah! qu'il tait doux  mon oreille, par une soire calme, le son
plaintif du plomb frappant l'eau!

La ficelle enlace autour de l'index, l'oeil ferm ou perdu dans la
pnombre lointaine d'une eau sereine, les sens endormis dans une vague
indcision mentale, j'attendais le choc lent et prolong d'un gibier
marin quelconque.

Pas un souffle dans l'atmosphre.

Les bruits se rpandent avec une limpidit merveilleuse.

Les _voyageurs_, attards dans les petites cabanes de leur radeau,
envoient dans les airs leurs chansons bien rhythmes.

L'cho est fidle aux douces et monotones terminaisons tranardes,
particulires  nos chants canadiens:

          Elle est  quinze brins,
          Ma ceinture de laine;
          Elle est  quinze brins,
          Ma ceinture de lin.

Ou bien:

          Rendez-moi mon quart d'cus,
          Je ne veux plus boire;
          Rendez-moi mon quart d'cus,
          Je ne boirai plus.

Bientt tout bruit s'teint peu  peu.

Seul un voyageur en gaiet trouble encore parfois le grand silence, et
chante, en coupant vigoureusement chaque syllabe:

          _C'est_ les avirons
          Que nous montent, qui nous mnent,
          _C'est_ les avirons
          Qui nous montent en haut.

Puis il se tait brusquement.

Et pas une barbue!

Les battements cadencs de mes nerfs simulent seuls le: _a mord!_
traditionnel.

Chut! me dit mon frre, compagnon insparable.

Je ne rponds rien, car je m'aperois que a mord aussi.

Un brusque mouvement d'Ulric, des embrasses fivreuses et multiplies
de sa part, un lger clapotis, un son mat  l'autre extrmit de la
pirogue, m'apprennent bientt qu'une pice est enleve.

Est-elle grosse?--Ah! trs-belle!

Je suis jaloux: a mord, je tire brusquement ma ligne, j'en attrape une
grosse et je suis consol.

Et pendant dix ans, cela dura...

Allons! allons! courons vite  la rivire, dis-je nergiquement au
caporal. Il me faut tout de suite me livrer au sain plaisir de la pche.

Le caporal sourit, se retire respectueusement et revient quelques
instants aprs, avec une quantit respectable de roseaux de tous genres,
arms de ficelles de diffrentes longueurs.

Nous voil en route.

Je guigne le bout des ficelles, et je n'y vois pas d'hameons. Sur ma
demande d'explications, le caporal rpond que tout va bien, et que sa
musette contient ce qui est ncessaire.

Nous sommes sur la berge de la Mkerra.

Choisissant un emplacement convenable, je m'y installe. L'eau, de
couleur sombre, m'annonce une profondeur suffisante.

Je commence  jouir d'avance de mon bonheur.

Je prends une ligne et demande un hameon  mon compagnon. Un sourire,
toujours respectueux et teint d'une certaine piti pour mon ignorance,
illumine les traits de ce cher camarade.

D'un geste digne il me montre au bout de la ficelle un engin
microscopique, accompagn d'un plomb presque invisible  l'oeil nu.

Ah! m'criai-je, je vous remercie.

Mais en moi je pensais qu'un pareil crochet ne pourrait jamais russir 
enlever les pices que je devais prendre.

Je ne dis mot cependant et demandai les appts.

Un troit sac de papier m'est prsent. Au fond, se remuent une quantit
innombrable de petits vers blancs. Ils sont un peu plus gros que la tte
d'une pingle.

Je jette un regard souponneux sur le caporal, et ma confiance commence
 tre srieusement branle.

Je me remets cependant, et, aprs d'inqualifiables efforts, je parviens
 accrocher une de ces petites btes  la pointe de l'hameon.

Lanant ensuite tout l'attirail en plein eau, je concentre mes facults
sur le vrai travail du pcheur: suivre attentivement, d'un oeil fatigu,
la plume d'oie servant de bouchon indicateur.

Mon compagnon a agi comme moi, mais certain dpit nerveux chez lui me
fait croire qu'il est trs-difficile dans le choix de l'endroit o jeter
sa ligne.

Jamais content, ce caporal. Aussitt sa ligne  l'eau, plus vite il la
retire.

Ses gestes, devenant peu  peu pileptiques, finissent par attirer tout
 fait mon attention.

Je le regarde, et la dcomposition de son visage me fait peur.

Les veines de ses tempes sont gonfles  se rompre. Les coins de sa
bouche sautillent nerveusement. Ses mais, agites et pendantes, ne
retiennent plus le roseau qui flotte sur l'eau. Son corps, pench en
avant, semble prt  s'lancer; et enfin, ses yeux, aux prunelles
dmesurment dilates, sont dards, avec une intensit inoue, sur le
bouchon de ma ligne.

--a mord! mugit-il d'une voix  rveiller les morts, au jugement
dernier.

Je crois, en effet, voir une presque imperceptible vacillation du
bouchon, et, mu par le cri nergique de mon compagnon, j'enlve ma
ligne avec une vigueur  retirer un poisson de dix livres.

Hlas! une lgret peu encourageante me fait vite comprendre que
l'hameon est vierge de toute victime, et j'allais remettre ma ligne 
l'eau.

--Vous en avez un, hurle mon compagnon sur le mme ton qu'auparavant.

Cette fois je perds compltement contenance.

Mon imagination surchauffe fait tout de suite dfiler devant moi les
cas nombreux d'individus frapps d'pilepsie ou devenus fous furieux
subitement.

Pas possible, ce caporal est fichu, me dis-je, et, mettant ma ligne par
terre, je me lance au secours.

Ce voyant, mon compagnon se prcipite vers moi, et avec une fureur telle
que, perdant totalement le peu de sang-froid qui me reste, je m'enfuis 
toutes jambes.

Surpris de ne pas tre poursuivi, je regarde en arrire: le membre de
l'Institut de Cambodge-Annam tiraillait fivreusement le bout de ma
ficelle.

Je comprenais son tonnante motion. Un barbillon, d'un pouce et demi de
longueur, tait troitement serr entre ses doigts.

J'appris que de plus grands poissons taient quelquefois pris en y
mettant de la patience.

J'en fus satisfait.

Plaidant une migraine, aussi violente que subite, je m'loignai de la
berge.

La pche dans la Mkerra peut trouver des amateurs, mais j'ai des gots
excentriques, et je ne l'aime pas.

O tes-vous, fameux saumons du Saint-Laurent! Et vous, _maskinongs_ 
long bec, qui autrefois faisiez mes dlices!

Bienfaisantes barbues de l'anse  Bleury, anguilles mystrieuses et
gluantes, brochets et _achigans_ violents, mais chers  mes lignes!
Riez, riez de ma dconvenue! Moquez-vous bien de votre matre  tous: il
est maintenant impuissant.

Plaignez-moi, car j'en vaux la peine.




                                 XIX

                        SOUVENIR DU JEUNE AGE


Je jure que je ne quitterai pas ma tente pendant les quatre derniers
jours de mes vacances.

Mon exprience de la pche  la ligne m'a trop douloureusement prouv:
je ne veux plus m'amuser.

Cependant, l'ennui commence  m'assommer ferme, et le diable m'emporte,
mais je voudrais tre en route.

Que ferais-je bien aujourd'hui pour tuer le temps? Rien, si ce n'est
rflchir.

Que fait un homme qui n'a rien  faire? Il pense.

S'empoigner avec ses rflexions est un moyen comme tout autre d'oublier
le prsent.

Le pass dfile devant soi, et l'on a le choix des sujets.

On glisse rapidement sur les choses ennuyeuses, et l'esprit s'arrte
avec complaisance sur certains vnements chers au souvenir.

Le premier sourire de la femme aime fait poque dans la vie d'un homme,
et y laisse des traces brillantes o l'imagination aime  se trouver.

Par contre, l'oubli complet nous venge bientt de nos plus violents
dboires.

Heureuse construction que la machine humaine!

L'homme prvoyant doit toujours s'assurer la pture de l'avenir avec un
pass bien rempli.

L'ge arrive, et avec lui tout un cortge d'illusions perdues, de
chagrins, de passions, d'ambitions avortes, de jouissances.

Le repos bien mrit, au bord de la tombe, permet au mortel de puiser
dans cet immense ocan du pass, et d'y prendre  volont les sujets de
souvenir.

Ce prambule m'amne naturellement  raconter un vnement auquel je fus
ml, et que,  l'poque, fit une impression extraordinaire sur mon
esprit.

J'tais trs-li avec un jeune tudiant en droit du nom de P...

Ce garon me recevait chez lui chaque soir, et je dois me rendre
justice: c'tait toujours sur ses instances ritres que je
franchissais, au crpuscule, le seuil de sa porte.

Si, par hasard, j'oubliais le rendez-vous, je voyais P... arriver chez
moi, le reproche  la bouche.

Nous tions tus deux quelque peu musiciens, et nous partagions nos
soires entre la musique et la pipe.

Trs-enthousiaste, il me faisait lui raconter mes aventures.

Dj,  cette poque, j'avais connu les caprices du sort des voyages.

Un ami commun, T..., logeait chez P... et, pendant ces longues soires
d'hiver, je nouai avec ces deux garons-l,  l'aide de franches
causeries, les deux plus solides amitis de ma vie.

D'une timidit incomprhensible qui me faisait fuir le monde, je
n'abordais presque jamais les parents de mon ami.

Celui-ci, connaissant cette particularit de mon caractre, entourait
mon entre chez lui de prcautions toutes mystrieuses.

Il me prcdait toujours, et loignait de ma chre personne tout tre
indiscret.

Si la bonne m'ouvrait, elle avait ordre de me conduire au fumoir sans
avertir qui que ce ft.

Si bien que le papa finit par tre intrigu du personnage phnomnal
introduit chaque soir chez lui par son fils.

D'intrigu qu'il tait, le bonhomme devint peu  peu hargneux, et,
finalement devant les insistances de mon camarade, priant son pre de ne
pas me parler, la haine du vieillard ne connut plus de bornes.

La maman, contrairement  son mari, nourrissait pour moi un amour qui
frisait l'adoration.

Elle ne tarissait pas d'loges  mon adresse, chaque fois que,
rougissant, j'avais l'honneur trs-rare de lui parler.

Le papa attendait depuis longtemps une occasion favorable de faire
clater sur ma tte une tempte terrible.

Inconscient du malheur qui me menaait, je continuais toujours mes
visites, les entourant de plus en plus d'une discrtion dont l'excs
faisait cumer le pre de mon ami.

Le _Bazar_ de la matrise Saint-Pierre fut l'tincelle qui mit le feu
aux poudres.

Il avait entendu, pendant la journe, entre P... et moi, que nous irions
le soir au _Bazar_.

A sept heures, j'tais dans le corridor, chez lui. Il rendait compte de
sa sortie.

Des cris, des hurlements, des bruits de vaisselle casse, des pleurs de
femme, et de jeune fille, des jurons, enfin toute une gerbe de sons
varis m'arrivent tout  coup.

Des qualificatifs, extraordinairement gras, sortent de la bouche du
papa.

Je perds contenance et m'efface discrtement, me faisant trs-petit.

Je regrettais ma prsence au milieu de cette fte d'intrieur.

Toujours loin de moi, cependant, l'ide que ma mince personnalit tait
pour quelque chose dans cette orgie de famille.

La porte de la salle  manger s'ouvre, et mon ami P... l'oeil en feu, me
prie de le suivre et de ne pas faire attention aux paroles du son pre.

Je consens de la tte, prenant la mine d'un homme pein d'tre tmoin
d'une pareille scne.

Mais le papa suit de prs, et l'orage m'crase de toute sa violence.

J'aurais fait la fortune d'un peintre, s'il avait pu croquer ma binette
au moment o je compris que j'tais la cause de tout ce tremblement.

J'tais ananti, cras, pulvris.

Je courbais l'chine et me croyais en ralit le plus misrable des
hommes.

Jamais ma chtive personne ne m'tait apparue aussi dnue de tout
intrt.

J'tais sincrement convaincu que le dernier des mortels valait cent
fois plus que moi.

Telles sont mes penses, tant que le papa s'adresse  son fils, mais,
une fois lanc, le gaillard ne savait plus s'arrter, et bientt sa
fureur me prend directement pour objectif.

Toutes les foudres de son loquence bilieuse m'atteignent  la fois.

--Qu'est-ce que ce monsieur C...? A peine a-t-il vingt ans qu'il a dj
t soldat au Texas! a doit tre un voyou de la plus belle eau!

Ah! massacre et pain d'pice! Je redeviens  l'instant le premier des
mortels, et, au moment o mon poing allait s'abattre sur le crne de
l'insolent, je me trouve tendu sur le trottoir.

Un bruit violent m'apprend que la porte s'est referme, et, rflexion
faite, je comprends que j'ai t flanqu dehors.

De lointains et sourds mugissements me font connatre que mon ami
recevait une racle paternelle, tandis qu'un rire mphistophlique,
venant du troisime, ne me laisse aucun doute sur la dsopilation du
camarade T..., tmoin du drame.

Ma chute m'avait fort branl, mais une ide nette et claire restait
dans mon esprit: me venger.

Toutes les tortures du monde ne pourront effacer une insulte aussi
grave.

Car enfin, invectiver un homme et le flanquer  la porte, voil
certainement une insulte: aucun doute possible l-dessus.

La tte bourre des plus effroyables penses, je m'loigne, en proie 
une motion bien lgitime.

Le hasard me fait tomber sur un mien cousin, affuble du plus cocasse
dnominatif du monde. Ses anctres lui avaient lgu le nom emblmatique
de Dolphis Seringue.

Une ide me frappe... un duel!...

Voil une vengeance peu canadienne, il est vrai, mais qui n'en sera que
plus terrible.

Je suis fort au pistolet, et j'abattrai le bonhomme. Puis, lu mettant le
pied sur la gorge, je lui rirai sardoniquement au nez, en assistant 
son dernier rle.

La dcomposition de mon visage et le dsordre de mes habits attirent
l'attention de Seringue.

--Tu me connais, lui dis-je avec loquence. J'ai besoin de toi pour me
rendre un grand service. Il faut que je me batte en duel, et tu seras
mon tmoin. Tu vois cette maison. Eh bien, l rside un animal qui m'a
insult. Non content de l'insulte, l'infme m'a violemment jet hors de
chez lui. Comprends-tu qu'un homme comme moi ne doit pas supporter qu'on
l'tende impunment sur un trottoir, quel qu'il soit?

Ce morceau d'loquence produit un effet remarquable.

Seringue est lectris. Il prend ma vengeance  coeur, et, sans autres
explications, il se pend  la sonnette de mon insulteur.

Le nez coll au volet du deuxime, le pre P..., qui s'attend  quelque
chose, guigne l'entre de sa maison, et crie:

--Qui est l?

--Dolphis Seringue

--Qui a, Dolphis Seringue?

--Un monsieur.

--Que me voulez-vous?

--Je viens de la part de C..., qui veut se battre en duel avec vous.

Le bonhomme P..., qui connaissait son latin, lui lance un formidable
_cambronne_ pour lui et pour moi.

Dolphis Seringue rugit et donne de violents coups de pied dans la porte.

L'ami T..., et P..., revenu de sa racle, prennent got  la tournure
des vnements et se rendent malades de rire.

Seringue continue toujours en gamme ascendante, sa srie de coups de
pied dans la porte, et agrmente son langage d'pithte  hauteur.

Le pre P... prend un air de haute-taille, et, se cambrant dans la
croise, avec la plus exquise politesse:

--Mon cher monsieur Dolphis Seringue, si vous ne cessez de frapper  ma
porte, je me verrai dans la pnible obligation d'avoir recours  la
police pour vous faire arrter,--puis, s'emballant,--vous m'embtez,
monsieur,--de plus en plus poli,--f...-moi la paix et,--dernier et
conclusif argument:--mangez de la... Autre dition du classique suscit.

Dolphis Seringue devient diablement personnel.

C'est  lui que le bonhomme aura affaire...

Cette scne m'afflige beaucoup.

Un peu remis de ma colre, je comprends enfin que la dmarche de
Seringue est tout au moins empreinte d'une certaine irrgularit.

Je l'attire  mon tour de le tranquilliser.

Sa fureur ne connat plus de limites. Nous nous sparons aprs avoir
arrt les plus sombres projets de vengeance pour lendemain. La nuit
porte conseil.

Le jour suivant, il ne me restait plus qu'une grande tristesse et une
courbature  l'paule.

Le pre P... est un vieillard, et je ne puis cependant pas me battre en
duel avec lui...

Il avait bien le droit de trouver que je dbauchais son fils...

Puis enfin, si je n'avais pas t soldat au Texas, il ne m'aurait pas
trait de voyou...

Cependant, il m'a jet  la porte...

Dbonnairement, je me donnais tous les torts, et, n'osant faire mes
excuses au pre P... de m'avoir flaqu sur le trottoir, j'crivis  sa
femme.

Je lui fis une peinture navre de la candeur de ma conduite, et lui
jurai bien sincrement de n'y plus revenir.

Je vis mes deux amis dans le courant de la journe. Ils rageaient de ma
bonasserie inqualifiable, et P... ne parlait de rien moins que de
quitter le toit paternel.

Je me fis pacificateur et mis de la raison dans son esprit.

Le soir, je reus du pre P... une lettre bourre d'excuses de toutes
sortes. Il mettait toute la faute sur son coquin de garnement.

Quant  Dolphis Seringue, il rage encore.

Si mes deux amis voient ces lignes, je souhaite qu'ils en rient un peu
comme j'en ris maintenant.

C'est gal, dans le temps, c'tait dur tout de mme, surtout le
trottoir.




                                 XX

                         UNE PAGE D'AMOUR


Mon diteur a annonc, avec une certaine pompe qui flatte singulirement
ma vanit, que j'crivais un roman.

Diable! un roman veut dire: amours, aventures, intrigues.

Me voil au vingtime chapitre de mon livre, et, si je me rappelle bien,
aucune chose de ce genre n'a t dite jusqu'ici dans cette oeuvre
appele  faire ma gloire.

Ne dois-je pas profiter d'un repos bien acquis et des trois jours de
cong qui me restent pour aborder ce sujet?

L'amour est un dieu auquel j'ai beaucoup sacrifi, et un pisode sur mes
conqutes passes a sa place marque ici.

Pourquoi pas, d'ailleurs? et en consquence:

Aprs avoir tudi l'art de la charpente, je compris bien vite que
j'tais indigne de ce beau mtier, et,  la suite d'une chute de
quarante-cinq pieds, je fus convaincu que ces sortes d'exercices taient
contraires  ma sant.

J'entrepris donc une autre carrire.

Dtestant  l'extrme les professions remuantes, j'acceptai le poste de
commis dans une picerie, prs de Toronto.

Ma position tait brillante.

J'avais vingt francs par mois, la nourriture et dix-huit heures de
travail par jour.

Enchant de ma nouvelle position, je songeais dj  la quitter, quand
un vnement tout fortuit me retint: ma patronne tait devenue amoureuse
de moi.

Laide, bte, prtentieuse, elle avait cinquante ans et parlait pointu.
Ayant dj vid deux maris, elle songeait  enterrer le troisime.

Coquette et toujours bien mise, elle choisissait les moments o elle
essayait un cotillon, un fichu quelconque, pour m'appeler et me demander
mon avis.

Et alors, quel petit air dlicat d'indiffrence! Comme elle minaudait
bien devant sa glace!

J'ai dj dit ma bonasserie monumentale, mais cette qualit plissait
devant ma navet: quelque chose d'indit enfin.

Offrant  ma patronne le plus beau spcimen d'idiot antiamoureux, elle
essaya de dompter ma froideur en me parlant continuellement de sa fille.

Celle-ci, mon ane d'un an, avait dix-sept hivers, et tudiait le piano
 Montral.

Elle devait arriver dans quelques jours.

En voyant la photographie de cette jeune fille, je fus foudroy.

C'tait fini, je l'tais.

Ma timidit augmentait en raison directe de cette amour, et lorsque
Angle fit son apparition  l'picerie, je m'vanouis derrire une meule
de fromage.

Cet vnement flatta la jeune fille. Attire par l'effet qu'elle avait
produit sur moi, elle se persuada qu'elle m'aimait.

Quant  moi, j'tais fou.

Je pesais une livre de beurre quand on me demandait une pinte de whisky,
et je posais partout le nom de ma belle, mme sur mes livres de
comptabilit.

Un tel,--trois Angles = 0,50--je devais crire trois tranches de porc
frais.

A cette priode aigu de mon existence dans l'picerie, mon patron
intervint.

C'tait un petit bonhomme grle, hargneux, affair, mchant en diable.

Se redressant sur ses petites jambes, il m'apostrophait d'un ton
prudhommesque, menaant de me congdier.

Mais je tenais fort  mes vingt francs par mois,  mes dix-huit heures
de travail par jour et probablement aussi  Angle. D'autant plus, que
ma patronne venait de commander pour moi un costume jaune complet.

Je courbais la tte, promettant de m'amender.

Ce que cette passion me fit faire!

Un jour, je pars pour aller chercher un chargement de pommes de terre
dans un village voisin.

Heureux de me trouver en proie  mes penses, je laisse le cheval
prendre une direction oppose, et je constate mon erreur  quinze milles
plus loin.

Une autre fois, courb sur mes genoux pour prendre une brasse de bois
dans la cour, je reste dans cette position un temps infini.

Je voyais le ciel, les nuages, les toiles, enfin le systme solaire au
complet, et, plus brillante que tout a, ma divine Angle m'ouvrant les
bras.

J'tais ramen  la ralit par une brutale injonction, qui n'avait rien
de cosmographique.

Toujours ce maudit patron. C'tait  n'y plus tenir.

Les projets les plus fantastiques envahissaient mon esprit.

Tout ce que les amoureux les plus convaincus de l'antiquit et de nos
jours on pu inventer tait bien ple, compar  mes chteaux
espagnols...

Jusqu' cette poque, mes amours avec Angle s'taient concentrs dans
une pudique srie de soupirs, d'oeillades accompagnes de sourires bien
modestes.

Un soir, il y avait beaucoup de monde au salon.

Toute l'aristocratie de l'endroit y tait: l'htelier, l'bniste, un
marchand de boeufs, le scieur de long, enfin, toute la fine fleur.

Ces messieurs accompagnaient une confortable fourne fminine.

Malgr l'infriorit de ma position sociale, on eut piti de moi, et
j'eus l'insigne honneur d'occuper un coin au salon.

La soire se passa en dlicates causeries sur les diverses occupations
professionnelles des invits.

La sance fut close par des jeux de socit.

Trois fois j'eus le bonnet d'ne, et toujours par la faute d'Angle, qui
se faisait un malin plaisir de lutter avec ma maudite timidit.

Enfin, tout le monde est parti. Chacun regagne ses appartements, et moi,
mon grenier.

J'tais dans le corridor, sans lumire.

J'entends un bruit de pas discrets; deux bras me frlent doucement,
ttonnent quelque peu et m'empoignent avec ardeur.

Une bouche suave se colle sur mes lvres, une poitrine bien remplie
s'appuie sur mon sein.

Quel coup de foudre!

Une commotion lectrique me secoue les nerfs, et, avant d'avoir repris
mon aplomb, tout s'tait vanoui.

Titubant, je me trane jusqu' mon lit, cherchant  analyser la
situation.

Non, c'est impossible. Angle n'a pas fait cela! J'ai eu un cauchemar,
un charmant, il est vrai; mais enfin, j'ai hallucin!

Le lendemain, j'examine ma belle, et rien sur son visage ne trahit ses
actions de la veille.

J'tais convaincu que j'avais rv.

L'affaire en resta l, mais les choses devaient bientt prendre une plus
douce tournure pour moi.

Ma cleste Angle tudiait l'orgue dans une ville voisine, et, une fois
par semaine, le cocher l'y menait.

Ce bon serviteur tomba malade un jour, et, malgr mes hautes fonctions
dans l'tablissement de mon patron, je fus naturellement dsign pour
lui succder.

Bonheur et gendarmerie! comme la vie tait belle!

Je me conduisis avec le plus grand respect. Ceci, sans forfanterie, car
je ne pouvais faire autrement.

A la seule pense de dire bonjour  Angle, je sentais le sang m'envahir
la nuque.

Ma timidit tait bien digne de figurer parmi les sept merveilles du
monde.

Enfin, ne parlons plus de ce talent chez moi, car la langue franaise,
que je possde trs-bien cependant, n'a pas assez de tournures pour
l'exprimer.

Suffit de dire que mon Angle joua de l'orgue, et que le soir, par un
beau clair de lune, nous tions tous deux installs dans le traneau.

Je conduisais sans conviction. Malgr le froid intense, je jouissais
d'une chaleur quatoriale.

Je ramenais souvent les peaux de buffle autour des paules de ma
compagne.

Pendant une de ces oprations, que j'excutais en tremblant, un
mouvement maladroit me fit toucher la toque de fourrure d'Angle.

Je me crus mort, et ne revins  moi qu'interpell par ma voisine, qui
dclarait, en riant vouloir tre indemnise par un baiser.

Jrusalem! c'tait donc rel, la rencontre du corridor!

Je perdis tout respect et pris mon premier baiser.

Les toiles ne sont rien, compares au nombre d'embrassades qui furent
prises et donnes pendant le reste du trajet.

Tout ce qu'une femme aime et qui aime peut faire fut fait par Angle
pour me forcer  pousser plus loin mes explorations.

Mais j'ignorais ses agaceries, et me contentais d'amliorer ma premire
exprience.

Rendu  domicile, j'y tais pass matre, et je fus rcompens, cette
nuit-l par une insomnie sduisante.

Tout cela devait finir cependant, et la fin arriva trop tt pour moi.

Mon patron donna un bal pour inaugurer une maison qu'il avait fait
construire. Tous les gros bonnets furent invits, et moi, toujours par
surcrot, j'assistais comme spectateur  cette brillante runion.

Plac prs de la musique, je suivais d'un oeil jaloux les moindres
gestes d'Angle, qui, en valsant, m'atteignait de ses regards  chaque
tour, et me lanait autant de traits bien appliqus.

Enfin, comme les plus beaux bals du monde doivent prendre fin, je
retrouvai mon lit, et peu  peu, mes sens s'engourdissant, je
sommeillai.

Mes rves revtaient les formes d'Angle, et ses mains me caressaient le
visage.

Insensiblement mes esprits acquirent une ide exacte de la situation,
et ma belle m'apparat en chair et en os. Courbe prs de mon lit, sa
main me pressait doucement la joue, et sa voix, comme un soupir, me
disait: Joseph.

Quelque endurcie que ft ma btise, tout sentiment humain a des bornes
qu'il ne doit pas dpasser.

On m'avait bien dit que la haine excessive touche de prs l'amour, mais
j'appris alors que la timidit pousse  fond entrane toujours une
hardiesse outre. Aussi je devins lion.

Comme les muscles de ma jeunesse taient remarquables par leur grande
prcocit, j'enlevai Angle d'un tour de main, et avant d'avoir fait ah!
elle tait sur mon lit.

Elle se dbattait et rsistait considrablement.

Tout  coup, une lumire brille, et un _Banco_ en bonnet de nuit
apparat sinistre  l'horizon.

Nom d'un sifflet bleu!--juron spcial  mon jeune ge pendant les grands
vnements,--comme j'avais peur! J'excutai  l'instant un acte de
contrition suprme.

Angle se redresse et explique la chose,--elle avait un sang-froid qui
m'tonnait,--et termine sa dfense en me demandant pour poux.

L'cume ornait la bouche du patron, muet d'motion. Ses premiers mots me
rappelrent la rupture d'une cluse, et je vous donne mon billet que
nous fmes sals.

Angle rentra chez elle, et j'oubliai de dormir cette nuit-l.

Le lendemain, mon matre en piceries me dit quantit d'amnits.

La patronne, depuis longtemps jalouse de sa fille, me combla aussi de
paroles charitables.

Ce fut toujours mon faible de passer pour le plus dbauch et le plus
sclrat des mortels.

J'en tais boulevers, car l o je me trouvais tout  fait nul, on
persistait  me bourrer de grandes qualits ou de dfauts sataniques.

J'en perdais la tte, car ces dcouvertes de mes contemporains me
confirmaient davantage dans mon opinion de ma nullit.

Comment! me disais-je abattu, on me nomme Joseph, et je crois ne pas en
avoir l'air: preuve de mon insuffisance  juger sainement les choses.

C'est ainsi que mon patron me traita d'effront,--Dieu sait si je
l'tais,--Il ajouta polisson, libertin, fainant, mcrant, et une
quantit d'autres qualificatifs dont l'effet immdiat fut de me faire
tomber en garde avec un regard provocateur.

Mon adversaire, ahuri de mon audace, saisit un gourdin et me charge en
rgle.

En un instant ses dfenses sont dmolies, et le reprsentant de
l'picerie roule dans ses marchandises.

Je reviens encore sur mes qualits de combattant. Malgr mes jeunes ans,
j'avais une rondeur de biceps remarquable, et, quoique doux de
temprament, je tapais dur parfois.

Le nez du patron comprit vite la consquence de sa hardiesse, et, devant
les flots de sang qu'il rendit, je fus rappel  la ralit, et compris
la gravit de mon agression.

Un membre aussi influent du commerce des denres coloniales n'aurait
jamais d tre trait si cavalirement par un poing aussi infime que le
mien.

La suite de cette affaire fut l'arrive de l'huissier, qui voulait
m'arrter.

La mre d'Angle s'y opposa avec nergie, et ma punition fut mon renvoi.

Qu'allais-je devenir? J'avais trois mois d'conomie, et ma rsolution
fut vite prise.

Aprs une sparation sature de larmes et de serments ternels, je pris
le train du soir, et deux jours aprs j'tais  Chicago.

J'avais encore dix sous dans ma poche.

Je profitai de cet avoir pour faire cirer mes souliers et acheter un
cigare.

Puis, le coeur lger, je me promenai magistralement.

Je fis ainsi pendant trois jours, et j'aurais certainement pris
l'habitude de ne plus boire ni manger si mon estomac l'avait voulu.

Cependant la frugalit doit avoir des limites, car, malgr l'avantage
des _free lunches_, je m'vanouissais le quatrime jour dans un
tombereau  charbon, qui m'avait servi de couche.

Croyez-m'en, cher lecteur, laissez-moi dormir en paix dans ce tombereau
hospitalier.

Plaignez seulement l'amant malheureux et blmez le pre de mon Angle de
m'avoir fourr dans cet tat.

Je ne m'y connais pas, ou voil une page d'amour qui donnera
certainement raison aux dires de mon diteur.




                               XXI

                        CHASSE A L'AFFUT


Cr nom d'un ppin! me dit mon caporal  lunettes, il nous faut
absolument aller faire une chasse  l'afft. Les hynes pullulent chaque
nuit dans la montagne de Ras-el-Ma.

Je devins rveur.

Dans deux jours nous partons, et a va chauffer, parat-il, cette
fois-ci. Bou-Amema nous guette, et nous sommes srs de notre affaire.
Mieux vaut avant de mourir prendre encore un plaisir quelconque. Ma foi,
va pour la chasse  l'afft.

Il me restait bien cependant une certaine rminiscence du fameux
barbillon de la Mkerra, mais ce nuage se dissipa tout de suite devant
le sourire tout-puissant de mon subordonn.

Drle de garon, ce jeune homme! Toujours gai, content, ne doutant de
rien.

Rate-t-il un projet, qu'il tombe tout de suite sur un autre, abandonn
aussitt pour un troisime.

Issu d'un Roumain et d'une Russe, quelque peu prince,--tous les Roumains
sont princes,--trs-causeur, ambitieux, jamais en peine, c'est--dire la
perle des hommes.

Enfin nature d'lite.

Bachelier s sciences, et s lettres, il dbuta comme journaliste 
Paris et russit si bien qu'il tait soldat  vingt-trois ans.

A la suite d'une description passionne d'un pays quelconque, qu'il
n'avait jamais vu, il fut fait officier d'acadmie, et, s'engageant, il
compltait son dossier d'actions d'clat en dployant un superbe brevet
de membre correspondant de l'Institut Cambodge-Annam.

Pourquoi de Cambodge-Annam, grands dieux? Lui seul le sait probablement.

Il tomba comme caporal dans ma compagnie et y dploya une activit hors
ligne.

Faisant ses tapes clopin-clopant, il se redressait  l'arrive et
courait partout comme un cerf.

Dans un moment d'panchement, il me confia un manuscrit sur lequel il
fondait les plus grandes esprances.

C'tait une pouvantable histoire d'une grande dame russe, buvant
beaucoup de th, fumant beaucoup de cigarettes, ayant beaucoup d'amants.

L'affaire se terminait dans un gchis formidable, arros d'une quantit
d'un sang aussi gorgien que caucasique.

Dominant cette grande dbcle de toute sa taille, apparaissait la grande
dame russe, la cigarette aux lvres et le rire  la bouche. Puis, aprs
trois ou quatre ah! ah! ah! sataniques, l'hrone sombrait dans une
apothose mphistophlique qui donnait la chair de poule.

Je fus naturellement enthousiasm, ayant toujours aim le noble, le
beau, et je pris le caporal sous ma protection.

Il devint chef d'ordinaire de ma compagnie, et, petit officier
d'ordonnance, son rle consistait surtout  assurer et  guider mes
plaisirs.

Je me plais ici  lui rendre justice sous ce rapport. Si l'on se
souvient de la pche miraculeuse, on dira comme moi qu'il s'acquittait
dignement de sa mission.

Je craignais bien un peu pour la chasse  l'afft, mais ce diable
d'homme me paraissait si confiant que je fus aussi bientt rempli d'une
ardeur singulire.

Sus aux hynes! Dtruisons ces horribles btes qui dterrent et dvorent
les cadavres dans le cimetires! Dlivrons la montagne de Ras-el-Ma de
ces htes sinistres!

Remplis tous deux d'aussi fiers sentiments, nous nous mimes hardiment 
l'oeuvre, et, le soir,  dix heures, nous avions, au pied d'un grand
chne, une agglomration remarquables d'ossements  demi dcharns, de
charognes de toutes sortes.

Je me permets ici d'expliquer au lecteur qui n'en sait rien,--les
lecteurs ne savent jamais rien,--que la chasse  l'afft se fait 
l'aide d'appts que l'on place soit au pied d'un arbre, soit au bas d'un
rocher.

Le chasseur embusqu, trs-brave alors, puisqu'il n'y a pas de danger,
guette ensuite l'arriv du gibier.

Si c'est un chasseur bon enfant, il ne tue l'animal que lorsque celui-ci
est bien repu. Si, au contraire, le chasseur est un dur  cuire, il ne
donne pas  sa victime le temps de faire: _ouf!_

La suite des vnements apprendra au public laquelle de ces deux
catgories nous appartenions, le caporal et moi.

Enfin nous grimpons sur une arbre, et, quelques instants aprs nous
tions perchs chacun sur une grosse branche, le doigt sur la dtente,
l'oeil bien allum, l'oreille grande ouverte.

Combien de temps dura cette situation? je ne l'ai jamais su.

Je me rappelle cependant d'avoir souffl quelques mots  mon compagnon
qui rpondit _mezza voce_. J'ajoutai, je crois, quelques autres
observations, et le plus parfait silence s'ensuivit.

Ennuy, je regardai le ciel bleu.

Les toiles brillaient  travers les branches du chne. Insensiblement
elles se mirent  sautiller et bientt se lancrent dans une danse
chevele.

J'essaye de ragir contre cette hallucination. Les toiles se tiennent
calmes, et je me mets  les compter.

A ce propos, j'avertis le lecteur, pour son instruction personnelle, que
cette occupation de compter les toiles est assez difficile, et, quand
il ira  la chasse  l'afft, je lui donnerai une recette qui lui
permettra d'en compter beaucoup avant de s'endormir.

C'est ainsi que j'ai pu en additionner douze cent vingt-quatre, et cela
 ma premire exprience.

Et pas plus d'hynes que dans le creux de la main.

Au moment o je pinais la douze cent vingt-cinquime toile, mes
paupires devinrent par trop lourdes, et, voulant les reposer, je fermai
les yeux et m'endormis.

Il est de tradition de toujours rver dans ma famille. Aussi tais-je 
peine endormi, que je ne manquai pas d'entreprendre le plus monstrueux
des rves.

Malgr l'horreur instinctive qui m'loigne de tout combat, je suis
forc, par la fatalit, de toujours tre tmoin ou acteur dans des
luttes quelconques.

C'est ainsi que, comme spectateur impuissant, je fus contraint
d'assister au violent conflit dont ma tente tait le thtre. En
gnral, tous mes bibelots semblaient tre la proie d'une ivresse
fantasmagorique.

C'tait un fouillis incomparable, un carnage indescriptible.

Courant, sautant, voltigeant en tous sens, les occupants de ma demeure
s'entre-croisaient, se heurtaient les uns aux autres, reculaient, se
dgageaient de la foule, piquaient une charge  droite, dgringolaient 
gauche, se roulaient ensemble en une boule serre, s'parpillaient en
gerbe qui clate, se fusionnaient de nouveau, recommenant sans trve ni
relche.

Point central de cette activit insense, mes esprits essayent
d'analyser les sentiments et les causes qui agissent ainsi sur cette
multitude en dlire.

Peu  peu la lumire se fait dans mon me, et bientt de cette cohue se
dtachent, clairs et nets, deux partis ennemis arms d'une rage sans
pareille.

D'un ct, commands par ma capote, se range ma ma tunique flanque de
deux pantalons.

En face, mon cahier d'ordinaire et deux _Figaro_, avec polmique
Zola-Wolff, se serrent en bon ordre: _l'Univers_ les commande.

Ils se heurtent, tous tremble, et je frmis.

Le rsultat est indcis.

Trois _France_, une boussole, un crayon prolongent la ligne, sur la
droite des _Figaro_. _l'Univers_ jette un regard sur l'ensemble, se
signe et fait une muette prire.

La capote, l'oeil ouvert sur l'ennemi, rclame du renfort. Trois
chaussettes russes, un soulier gauche tout neuf et une gutre en cuir
rpondent  l'appel.

Le carnage devient affreux.

Mon cahier d'ordinaire est mis hors combat, et _l'Univers_, qui a refait
sa muette prire tombe mortellement bless.

La victoire est  ma capote.

Le coeur ulcr de douleur, j'allais intervenir, quand, stupfi,
j'aperois dans l'ombre la rserve des deux camps s'avancer en bon
ordre.

Ma gamelle, ayant pris fait et cause pour la partie intellectuelle des
combattants, marche au secours des _Figaro_ rests seuls sur la brche.
Elle est suivie par mon quart, mon sabre, un godillot droit et deux
bougies.

La capote plit et fait un appel suprme  mon sac, ma musette et mon
bidon. Ceux-ci entrent en lice, et le choc des deux camps est
terrifiant.

Jupiter, parat-il en fut mu. L'Olympe mme, d'aprs les racontars, en
ressentit une violente secousse.

Longtemps, longtemps, la victoire est incertaine, et je ne sais vraiment
 qui Mars aurait pu donner la palme, si des vnements beaucoup plus
graves n'taient survenus.

Ma pipe, assiste de tout son matriel et trop fire pour prendre part 
une si infime besogne, gardait une neutralit complte.

Mais lorsqu'elle vit mon revolver montrer des vellits de vouloir se
ranger du ct de la capote, une rage sans pareille la secoue. Sa
vieille cicatrice du ct droit devient livide  faire peur, et, lanant
un dfit  l'univers entier, elle se plonge, avec tout son monde, dans
le plus fort de la mle.

Mon revolver riposte tout de suite, et la danse est complte.

A ce moment suprme, je n'y puis plus tenir, et, secouant ma lthargie,
j'interviens vigoureusement.

Mon sac, chez qui depuis dj longtemps j'avais remarqu une sourde
inimiti  mon gard, profite de ma dmonstration pour se dclarer
franchement contre moi et me pousse une violente botte, qui m'atteint en
pleine poitrine.

Je m'veille  ce choc et  temps pour entendre une dtonation.

Elle provenait du fusil du caporal. Comme moi il s'tait endormi, et son
arme, s'chappant de ses mains, avait, dans sa chute, rencontr ma
poitrine, puis une branche qui avait touch la dtente.

Une hyne, effraye de ce vacarme, tait dj loin, et je pus constater,
en voyant les charognes tout  fait dcharnes, que notre visiteuse
s'tait tranquillement repue pendant notre sommeil.

Je rentrai penaud au logis et examinai mon intrieur. Rien n'y tait
chang.

Quel rve affreux!

J'en appelle  tous les gens d'honneur, qui sont trs-nombreux sur la
surface de la terre, et je les supplie de me prendre en piti.

La fatalit me poursuit certainement, ou je ne m'y connais pas.

Ce sont toujours pour moi d'immenses vestes sur toute la ligne.

Ce maudit caporal est dsign par le sort pour troubler mes loisirs. Il
me fourre continuellement dans d'atroces ptrins.

Aidez-moi, cher lecteur, appuyez ferme ma rsolution de rester chez moi
demain, qui peut-tre sera le dernier jour de mon existence, car
Bou-Amema l'a dit: nous sommes rgls.

Je suis certain que, soutenu par vous, mes bienveillants
admirateurs,--car tous mes lecteurs m'admirent,--je pourrai demain rver
en paix dans mon logis de campagne.




                                 XXII

                        RMINISCENCES DU PASS


Les nombreuses mes charitables qui me suivent pendant mes vacances
voudront bien se rappeler qu'aprs avoir quitt Angle, fait cirer mes
bottes  Chicago, fum un cigare et march pendant trois jours sans
boire ni manger, je m'tais vanoui dans un tombereau  charbon.

D'aprs mon exprience de la chose, je puis leur dire qu'un tombereau,
ft-il pour le charbon ou pour tout autre chose, n'est pas un lit
confortable.

D'ailleurs, comme tendue, le tombereau pche en longueur et occasionne
souvent des crampes ou d'ennuyeuses courbatures au dormeur.

Ensuite, le bois dont il est fabriqu ne ressemble en rien au moelleux
de la plume.

Je passe sous silence les rsidus d'anthracite, dont le moindre
inconvnient est de dguiser le coucheur  le faire prendre pour un
enfant de Cham.

Cette manie de choisir un tombereau  charbon m'tait un peu impos par
les circonstances.

Les logeurs de Chicago exigent gnralement qu'on les paye, et, si l'on
s'en souvient, le reste de ma fortune s'en tait all avec la fume d'un
cigare, ds le jour de mon entre dans la bonne ville de Chicago.

Me promenant sur les bords de la rivire,  une heure o toutes les
personnes honntes sont couches, j'avisai un chantier de bois de
construction, et, dans le fond, j'aperus ce qui devait me servir de
couche.

N'ayant pas l'embarras du choix, je me blottis dans le vhicule en
question.

Je prie encore une fois les mes charitables, invoques au commencement
de ce chapitre, d'assister  mon rveil et de me suivre pendant quelque
temps.

Une ardeur tonnante me dvorait le ventre quand j'ouvris les yeux, et
je compris que, si la vie tait belle et la temprature magnifique, a
manquait d'argent.

Voil le moment de constater tous ensemble que l'argent est une chose
utile dans le monde.

Je me tranai, en chancelant, dans la _Clarck street_, et mes yeux
blouis virent _a boy wanted_ dans la boutique d'un marchand de
lunettes.

J'entrai, et dix minutes aprs j'tais install dans l'atelier.

Mes occupations consistaient dans la taille des verres de lunettes au
moyen d'un modle.

Cette besogne avait un certain charme pour moi en ce qu'elle tait
trs-calme.

Plaant sur la vitre un petit patron elliptique, dont je suivais les
contours avec un diamant, j'en dtachais ensuite un verre de lorgnon. Je
brisais assez souvent l'objet de mon travail, et mon matre
s'impatientait.

En peu de temps cependant j'tais devenu un habile couper de verre.

J'tudiais cette profession depuis quelques jours seulement, quant un
accident fatal me jeta de nouveau sur le pav.

Je devais nettoyer chaque matin un grand carreau de la devanture,--cette
occupation entrant de plein droit dans mes fonctions.

Or le quatrime jour, j'tais comme d'habitude, mont sur une chelle
appuye contre le mur au-dessus de la glace, que je m'escrimais 
frotter et  ponger vigoureusement, lorsqu'un gamin, poussant une
charrette  bras, passa dans mes parages, et, accrochant le bas de mon
chelle, la fit dgringoler. Je suivis celle-ci dans sa chute, et, avec
un fracas terrible, nous arrivmes tous deux,  travers la vitrine
brise, sur les marchandises du Juif, mon patron.

Celui-ci tonn de ce nouveau genre de projectiles qui lui massacraient
ses lorgnettes, entra dans une fureur pouvantable.

J'ai toujours dit qu'il avait eu raison de se fcher, car enfin on ne
casse pas aussi cavalirement une glace d'un tel calibre, et surtout, il
faut avoir plus de respect pour les lorgnettes, mais l o je blmai mon
matre, ce fut quand il me traita de _stupid Frenchman_,--qui veut dire:
Franais stupide.

Mes instincts de guerrier se rveillent  cette apostrophe. Secouant les
dbris de verre qui m'crasaient, je monte tout de suite  l'assaut du
Juif.

Il hurla comme un mcrant, et, effray, je me sauvai.

Encore une fois malheureux!

O divinit impitoyable! que vous ai-je fait pour me forcer  dmolir
ainsi un Juif insolent, quoique vendeur de lorgnettes?

En marchant au hasard dans la rue Mackenzie, je lus sur une enseigne:
_French hotel_. Voil mon affaire! m'criai-je et j'entrai.

Une foule nombreuse encombrait les salles, et je compris bientt que
l'on y embauchait des travailleur pour un chemin de fer, au Texas.

Voil de plus en plus mon affaire, et je me prsentai.

Mes mains encore blanches et ma figure imberbe attirrent l'attention de
l'agent, qui refusa net de m'engager.

J'insistai avec nergie, promettant de me rendre utile pour toutes
sortes de travaux, surtout pour la comptabilit.

Ceci ouvrit des horizons au patron, qui me promit tout de suite monts et
merveilles dans divers emplois de comptable.

Le dpart ne devait pas avoir lieu avant une quinzaine de jours. Il
fallait employer le temps, et je me dirigeai vers la campagne, me
rappelant les prgrinations de Jean-Jacques.

J'avais fait douze ou quinze milles, quand j'eus l'ide de me reposer
auprs d'un immense champ, o l'on arrachait des pommes de terre.

N'allons pas croire que quinze milles taient une course longue au point
de m'puiser. Non, mon jarret tait digne d'une srieuse promenade; mais
ce qui m'engageait  regarder le champ de pommes de terre, c'tait ma
plus grande ennemie depuis quelque temps, la faim.

Toujours cette maudite compagne qui ne me quittait plus un instant.

J'essayais bien un peu de me moquer de ses exigences, mais le souvenir
du tombereau  charbon me rendait prudent: je ne m'y frottais pas trop.

Toujours est-il que ce champ de lgumes attira mon attention et veilla
mes convoitises.

Je m'approche, on m'embauche, et me voil courb dans les sillons,
extrayant de magnifiques tubercules.

Si Angle m'avait vu dans cet tat! Voil pourtant o peut conduire
l'amour.

Oui, si le pre d'Angle ne m'avait pas bourr de qualificatifs peu
attrayants, je serais encore auprs de ma belle.

Je mangeais au moins, chez ce patron-l, et, le soir, je trouvais un
grenier o reposer ma tte. Puis la patronne m'aimait bien. Et o es-tu,
costume jaune complet, que cette bonne dame avait command exprs pour
moi!...

Puis enfin, si ce maudit Juif n'avait pas trouv mauvaise ma chute 
travers sa vitrine, je serais encore  tailler des verres de lorgnons
chez lui.

Ces rflexions ne m'empchaient pas cependant de chercher avec ardeur au
fond de la terre les lgumes de mon nouveau patron.

Dix longs jours se passrent avec cette besogne, et enfin je pus
m'embarquer pour le Texas.

Le voyage fut assez long, et, aprs d'mouvantes pripties, trop
compliques pour tre racontes ici, nous touchmes  Nocodotches.

On nous conduisit par escouades sur les chantiers, et le _foreman_ me
prsenta une hache en guise de plume. Je l'acceptai bravement, devant
l'impossibilit de faire autrement.

Au bout de quelques jours, mes mains taient devenues admirables
d'ampoules, et mes cheveux longs, compltement imprgns de rsine.

Je commenais  m'habituer trs-bien  ce nouveau genre d'exercices,
quand la fivre intermittente entra en scne.

Je fus dirig sur une ville voisine et admis comme vagabond dans
l'hpital de l'endroit.

A ma sortie, un Franais, marchand de liqueurs, me prit en piti, et me
confia d'importantes fonctions dans son commerce: j'tais aide d'un
ngre qui conduisait une charrette de roulage.

Je passais la journe  charger la voiture de tonneaux de vin et de
whisky, et, le soir, je trouvais une bonne curie pour me coucher.

Dans mon voisinage immdiat logeaient les deux mulets qu'on attelait le
jour, et, malgr les rats qui m'agaait fort, je dois rendre justice 
cette curie: j'y trouvai de bonnes nuits d'un sommeil rparateur.

D'ailleurs, un homme qui bouscule une centaine de tonneaux par jour se
trouve gnralement dans un tat propice pour se livrer au sommeil.

Le matin, une bonne vieille ngresse, domestique du marchand de
liqueurs, me donnait en cachette un grand bol de caf au lait, dans
lequel trempaient de gros morceaux de pain.

J'tais devenu trs-gras  ce traitement, et mon ambition tendait dj 
me faire dsirer de devenir conducteur en chef de la voiture  laquelle
j'tais attach comme aide, quand la fivre se mit de nouveau de la
partie.

Cette fois, j'eus l'honneur de l'hpital militaire.

Les intermittences de la maladie me laissaient les loisirs de faire
valoir mes aptitudes de calligraphe, et le docteur, un noir mexicain, se
servait de moi comme secrtaire.

Je lui rendis de tels services qu'il m'offrit de me prendre dans sa
suite, et, pour cela, il me conseilla de m'engager.

Je consentis.

Enfin, j'tais au comble de mes voeux. Le noble uniforme militaire
m'avait toujours souri.

Quelques jours aprs, je signais mon engagement.

Le gnral commandant le poste, surpris de ma belle _main_, m'attacha
tout de suite  sa personne, malgr les protestations du docteur, et 
partir de ce jours je fis partie de l'arme de la grande Rpublique.

Je me reconnus de relles aptitudes pour ce noble tat, et, quelques
mois plus tard, les galons de caporal rcompensaient mes efforts.

Ce grade fut une rvlation pour moi, et, tout de suite, je me donnai
l'toffe d'un gnral.

C'est  partir de ce moment que mon me a continuellement t ronge par
une ambition effrne...

Pardon, cher lecteur, une sonnerie de mon grade, au pas gymnastique, me
force  quitter ici le Texas pour le Sahara algrien.

L'ordre porte que demain nous rencontrerons l'ennemi.

Les insurgs nous attendent dans les gorges de la montagne, et ma
compagnie est dsigne pour aller ravitailler un dtachement de
topographes dans ces parages-l.

C'est sur ma pauvre compagnie, parat-il que Bou-Amema lancera ses
foudre, et il pourrait bien se faire que je laisse  mi-chemin mes
_Expditions autour de ma tente_.

Quoi qu'il arrive, j'ai joui de mes huit jours de vacances, et si demain
je me fais tuer en reprenant le harnais, j'aurai au moins livr au
public vingt-deux chapitres d'une saine littrature, qui seront mon legs
 la postrit.

Adieu donc, cher lecteur, et priez pour moi!

Je laisse le ton rieur et peut-tre narquois que je crois prendre dans
mes crits, pour me laisser quelque peu aller  la tristesse et vous
dire encore: Adieu! adieu!




                                 XXIII

                        COMBAT DU SCHOTT TIGRI


Je suis sain et sauf, et j'en suis rudement content.

J'avouerai que ce n'est pas sans peine, car, sur 150 hommes et 3
officiers dont se composait ma compagnie, le capitaine, le lieutenant et
40 hommes ont t tus, et le sous-lieutenant et 38 hommes, blesss. On
comprendra,  la suite d'une hcatombe pareille, qu'il est permis  un
homme, quoique soldat, d'tre triste.

Hlas! Comme Figaro, je me suis ht de rire de tout, mais je vois qu'il
faut cependant quelquefois pleurer.

Au moment o j'cris ces lignes, le tlgraphe aura appris au monde
entier cette horrible catastrophe, sur laquelle je puis, comme acteur et
tmoin oculaire, donner ici quelques dtails.

Je crois avoir dit, dans un chapitre prcdent, que ma compagnie, 1re
du 3e bataillon, avait t dsigne pour aller ravitailler une mission
topographique, au del du schott Tigri. Il nous fut adjoint une
compagnie du 4e bataillon, et,  cinq heures du matin, le 7 mai, nous
nous mettions en route pour excuter les ordres reus.

Nos espions nous avaient bien appris que les insurgs taient aux
environs du schott Tigri, mais, depuis un an que nous tions en
campagne, pareil avis nous avait t donn tant de fois sans rsultat,
que nous attachions trs-peu d'importance  ces nouvelles.

Nous marchions avec prcaution cependant, car, avec les Arabes qui
excellent dans les surprises, il faut toujours redoubler de vigilance,
soit en route, soit en station.

Les deux premiers jours se passrent sans incidents, mais le soir du
second jour, nous emes une alerte srieuse qui tint le camp en veil
toute la nuit. Plusieurs coups de feu, provenant des factionnaires
avancs, avaient attir l'attention.

Ces sentinelles, pensait-on, s'attaquaient  des maraudeurs, qui
habituellement suivent une colonne en route.

Cependant, l'avenir devait nous apprendre que ces prtendus maraudeurs
taient des claireurs de l'ennemi, qui nous attendait sur le terrain.

Comme les factionnaires qui avaient fait feu sur notre front de bandire
appartenaient  ma compagnie, je me rendis sur les lieux, et, n'ayant
rien constat de nouveau, je rentrai au camp pour rendre compte de ma
mission.

Cette alarme ne me causa aucune motion, mais il n'en avait pas t de
mme, la premire fois que l'occasion de crier aux armes s'tait
prsente dans les dbuts de notre colonne.

Aprs trois mois de campagne, le 27 juillet 1881, nos troupes taient
tablies dans la plaine de Ras-el-Ma.

Des missaires nous apprennent que l'ennemi doit tenter de se jeter dans
le Tell, en passant entre Sada et Daya.

Notre compagnie reoit l'ordre d'aller  quinze milles en avant, pour
surveiller les passes de la montagne. Cette compagnie devait rester de
service pendant quatre jours.

Le troisime jour du tour de ma compagnie, j'tais en train d'crire,
quand,  minuit, plusieurs coups de feu, suivis bientt de cris: _Aux
armes!_ retentissent  l'ouest.

Je me lve prcipitamment, sans prendre le temps de mettre mes gutres,
et, donnant l'veil au camp, je ma lance, au pas de course, le revolver
au poing, dans la direction indique par les dtonations.

Notre petit camp, compos de 125 hommes d'infanterie et de 10 cavaliers,
formait quatre faces, d'une section chacune, et chaque face se gardait,
 six cents mtres en avant d'elle, par un petit poste de quatre hommes.

J'avais  peine fait trois cents mtres que de nouveaux coups de feu se
font entendre au mme endroit, et bientt des cris de: _Arahaou!
Arahaou!_--cris de guerre ou de charge des Arabes,--se succdent avec
rapidit. Des bruits alarmants de chevaux, galopant  droite et  gauche
ne me laissent bientt plus de doute sur l'ventualit d'une attaque
nocturne.

Je me surprends  regretter quelque peu de m'tre ainsi aventur seul
dans une pareille reconnaissance.

Ces bruits de galop, reproduits et multiplis par les montagnes de
Ras-el-Ma, semblent provenir d'une centaine de cavaliers. Mon
imagination surexcite me porte  exagrer encore le nombre.

Mes penses deviennent sombres.

D'un cot, si l'ennemi passe prs de moi sans me voir pour attaquer le
camp, je suis certain d'essuyer le feu de ma compagnie, qui ne manquera
pas de tirer sur l'assaillant; ensuite, si le petit poste est entour,
il en fera autant, et dans quelle alternative me trouverai-je: pris
entre deux feux amis et avoir en outre  me dfendre contre un ennemi
nombreux!

Ma dcision est vite arrte, car j'entends la charge qui m'arrive comme
la foudre. Le sol gronde sourdement sous mes pieds.

J'avise une forte touffe d'alfa, et je m'crase derrire et j'attends
l'assaillant.

--Si les cavaliers me dpassent sans me fouler aux pieds de leurs
chevaux, je suis sauv et je rejoins ma compagnie par un dtour, ou je
renforce le petit poste. Les vnements me guideront alors. Si, au
contraire, je suis pris, eh bien! les six coups de mon revolver diront
quelque chose.

Je fais jouer la batterie de mon arme pour m'assurer de son
fonctionnement, et, voyant que les charges sont compltes, je me dfile
le plus possible.

Ma fois, tant pis, duss-je en souffrir dans ma vanit de vieux soldat,
j'avouerai que j'avais alors une peur franche et terrible. Le coeur me
frappait la poitrine  la briser, et mes nerfs branls me causaient des
claquements de dents.

Cependant, du dsordre de sentiments tumultueux que me bouleversent, se
dgage une rsolution nette et ferme: me dfendre vigoureusement. Eh
bien! oui, morbleu, j'ai peur surtout d'avoir peur, mais qu'ils y
viennent donc!

Un homme ne sait jamais ce qu'il prouvera ou ce qu'il fera au moment
d'un danger vritable, si les circonstances lui refusent les preuves
relles.

Le premier sentiment qui anime la plupart des hommes aux cris de: _Aux
armes!_ s'annonce chez eux par un arrt brusque de la respiration, une
prcipitation des battements de coeur et une immense crainte vague qui
leur fait toujours exagrer un danger inconnu.

Quoi de plus terrible, pour une poigne d'hommes perdus dans le dsert
et qui se savent entours de milliers d'ennemis, que d'tre rveills la
nuit par des cris sinistres et des coups de feu!

L'ide du petit nombre de la dfense les frappe brutalement;
l'incertitude sur les forces ennemies leur remplit l'me d'une terreur
indicible.

L'instinct seul de la conservation de l'animal guide l'homme aux
faisceaux, et machinalement il arme son fusil.

Ces sensations n'ont cependant qu'une dure phmre chez le soldat, et
bien vite le courage, ramen par la fiert et la volont, remplace chez
lui tout autre sentiment: il est prt pour le combat.

Le courage, que l'on ne devra jamais confondre avec la bravoure, n'est
pas inn chez l'homme. Je m'autorise  soutenir cette vrit qui frise
l'axiome.

On pourrait affirmer, sans paradoxe, que tout animal, homme ou bte, est
au mme degr pourvu de l'instinct de la prservation de la mort.

Chez la brute, le courage est quivalent  la force dont elle dispose:
un petit est fort avec le petit, mais se soumet au grand. La brute
attaque celui qu'elle sait vaincre, mais elle ne le ferait pas si elle
croyait succomber dans la lutte. On peut donc ajouter que le courage
chez elle est aussi bas sur l'ignorance du danger.

L'homme grossier ressemble quelque peu  la brute; l'homme bien n,
fier, intelligent, prouve les mmes craintes que le premier en face du
danger, et il s'y droberait, si sa volont ferme et audacieuse
n'imposait des lois  son physique.

Les deux plus puissants sentiments humains, la vanit et l'orgueil,
aids de l'habitude du danger, constituent le courage chez tous. Ces
trois passions poussent l'homme  affronter des prils o il sait
succomber, prils que ses instincts animaux lui conseillent de fuir.

Une grande erreur est d'accuser de lchet un conscrit qui blmit au
feu, et un grand tort, c'est aussi de blmer le vieux brave quand il
salue la balle. L'un et l'autre obissent aux nerfs, qui seront bientt
dompts par l'nergie de la volont.

Celui qui se vante de n'avoir jamais eu peur est un fanfaron inoffensif
ou une brute prive de tout sentiment humain.

La bravoure jaillit d'un acte spontan, inattendu, tandis que le courage
nat du raisonnement. Mais la psychologie est importune ici.

Ces quelques rflexions expliquent suffisamment les motions qui
m'agitaient, lorsque, embusqu derrire une plante d'alfa, j'attendais,
anxieux, le dnoment des choses.

Hlas! tant il est vrai que tout est illusion dans la vie!

Les montagnes voisines taient merveilleusement rpercutantes, et les
bruits reus par elles se rpandaient, rpts mille fois par leurs
chos prodigues.

Ainsi, les dtonations du petit poste provenaient simplement de deux
coups de fusil, et les centaines de cavaliers se rduisaient  deux
misrables ptres, qui allaient aux vivres dans des douars voisins.

Ces pauvres diables, surpris des _Qui vive?_ des factionnaires, et ne
sachant que rpondre, s'taient enfuis, chacun dans une direction, en
criant pour animer leurs montures. L'un d'eux, se heurtant  un autre
poste, s'tait rendu en pleurant.

C'est gal,  partir de ce moment, je connaissais les motions prouves
 l'alerte: mais bientt les alertes se renouvelaient si souvent que je
prenais le temps de m'habiller comme pour une parade, et, avec le mme
sang-froid qu' l'exercice, je faisais rompre les faisceaux et enlever
les bouchons de fusils. Ennuy et  moiti endormi, je maugrais ensuite
contre ces gueux d'Arabes que ne respectaient en rien le sommeil du
troupier franais.

C'est sous le coup de ces sentiments-l que je rendis compte  mon
capitaine que l'alarme cause  nos avant-postes, au schott Tigri, au
mois de mai, provenait probablement de quelques maraudeurs.

A peine avais-je fini de parler, qu'une grle de balles pleut sur le
camp, perce plusieurs tentes et blesse un homme et un mulet.

_Lumires teintes et aux faisceaux!_ ordonne le capitaine.

Camps sur le versant d'une colline, nous tions domins  quelques
centaines de mtres par un norme rocher, d'o taient partis les
projectiles ennemis.

Au pied de ce rocher, le terrain est sablonneux.

Aprs quelques minutes d'attente, le capitaine me donne l'ordre de me
porter avec mon peloton dans la direction de l'attaque, de m'installer 
une centaine de mtres et d'attendre l, jusqu'au jour.

J'excute ces prescriptions, et, une heure aprs nous sommes installs
dans une petite tranche-abri, vivement faite par nos hommes, porteurs
d'outils de campagne.

Je place quelques factionnaires sur les flancs pour viter les
surprises, et nous attendons le jour.

Dfense nous avait t faite de faire feu, afin de ne pas trahir notre
prsence. Nous devions nous servir de la baonnette en cas de tentative
de l'ennemi de se porter sur le camp.

La nuit est trs-sombre, et vers deux heures du matin, une pluie
torrentielle, accompagne de tonnerre et d'clairs, vient nous rendre
visite.

L'ennemi, embusqu sur les hauteurs, continue, sur nous et sur le camp,
son feu rendu inoffensif par la distance et l'incertitude du but 
atteindre. Cette tiraillerie cependant nous nerve  l'extrme.

Les hommes, la tte couverte de leurs toiles de tente, la main crispe
sur leurs armes, sont couchs dans la tranche, tremps jusqu'aux os.

La temprature s'est beaucoup refroidie, et bientt des frissons
intenses s'emparent de tous.

Les factionnaires anxieux interrogent la direction de l'ennemi.

Un silence parfait rgne chez nous, et malgr les clairs qui auraient
pu faire dcouvrir notre position, l'ennemi ne sait o nous prendre.

Quelques projectiles, lancs au hasard, nous frisent parfois les
oreilles, mais personne n'est touch. A chaque sifflement de balle,
j'entends des jurons touffs et des bruits de mouvement violemment
rprims.

Une seule passion, la rage, agite tout le monde.

Si seulement on pouvait les voir, ces pouilleux-l!

Enfin le jour arrive, et avec lui disparat l'ennemi pour aller nous
attendre  notre passage plus loin.

Je reois l'ordre de rentrer.

Engourdis, reints, nervs, titubant comme des hommes ivres, tremps
jusqu' la moelle, nous rentrons, l'air abattu.

Je ne crois pas avoir pass une plus mauvaise nuit de toute mon
existence.

Les visages, au camp, expriment un inquitude profonde. On va
certainement tre attaqus bientt.

Les dispositions sont prises.

Les chameaux, la patte de devant attache, sont masss et couchs. Les
indignes reoivent sous peine de mort, l'ordre de rester assis prs de
leurs btes et de les tenir en main.

Enfin tout le monde est  son poste, et chacun connat sa mission.

Nous attendons deux heures, et rien.

A huit heures, mon capitaine donne l'ordre du dpart. Avec les distances
rapproches, nous nous mettons lentement en route, sous la protection de
nos claireurs.

La journe se passe sans encombre, et dans deux jours nous aurons
rejoint la mission, pour la scurit de laquelle on craint beaucoup. En
effet, nos espions, embrassant l'horizon en tous sens de leurs gestes
significatifs, le visage blme de frayeur, nous annoncent que des
ennemis, aussi nombreux que les sables du dsert, nous entourent de tous
cts.

La mission topographique possde bien une petite redoute comme refuge,
mais ses membres sont peu nombreux, et mon capitaine craint qu'ils aient
t surpris isolment.

Enfin, deux jours se passent encore sans incidents, et nous rejoignons
les topographes que nous trouvons sains et saufs, mais trs-inquiets sur
les bruits alarmants que leur avaient aussi apports leurs missaires.

Aprs un jour de repos, mon capitaine reprend la marche du retour. Pour
plus de scurit, il emmne avec lui les membres de la mission.

Je dois dire ici quelques mots sur la composition de notre dtachement.

Notre effectif comptait  peu prs trois cents hommes et quatre
officiers.

Notre convoi comprenait huit cents chameaux, chargs de vivres et de
tonnelets d'eau, un fort dtachement d'ambulance, et une cinquantaine de
petits mulets indignes pour les bagages.

Sur nos trois cents hommes, cinquante taient monts et formaient une
forte section franche commande par le lieutenant de ma compagnie.

La compagnie du 4e bataillon n'avait qu'un lieutenant pour officier.

Ma compagnie, d'aprs cette rpartition de nos forces, restait avec cent
vingt-cinq hommes, commands par mon capitaine.

Le sous-lieutenant avait le second peloton sous ses ordres, et moi, qui
venais d'tre nomm adjudant, je remplaais le lieutenant absent dans le
commandement de son peloton.

Voici notre ordre de marche:

En tte, vingt-cinq hommes de la section franche, avec quelques
goumiers, sous les ordres d'un sous-officier, avaient pour mission
d'clairer la marche.

Venait ensuite le gros de la colonne, dans l'ordre suivant: il formait
un carr, et chaque face du carr tait couverte par un peloton.

En arrire-garde,  cinq cents mtres marchait l'autre dtachement de
vingt-cinq hommes de la section franche command par mon lieutenant.

En raison de la longueur du convoi qui dpassait un kilomtre, nos
troupes taient forces de se dissminer d'une manire excessive. Chaque
groupe tait spar de son voisin par une distance variant de six  sept
cents mtres.

Il est ncessaire, pour la clart des vnements ultrieurs, que je
donne ces dtails sur notre formation de marche. On verra jusqu' quel
point nous fut fatale cette disposition de nos forces impose par notre
nombreux convoi.

Le terrain que nous parcourions, le matin du combat, offre aussi
d'intressantes particularits: il est accident de dunes de sable
successives.

Ces dunes peuvent avoir une centaine de pieds de hauteur. Elles sont 
pente douce, compltement arrondies  leurs sommets, et formes de
sables mouvants qui fatiguent beaucoup la marche.

Dans les mouvements de la colonne, souvent la tte du convoi
disparaissait derrire un de ces monticules, et notre formation se
trouvait ainsi disloque.

Il tait impossible de savoir  la queue ce ce qui se passait en tte,
et _vice versa_.

La mission de la fraction d'claireurs tait des plus difficiles, en
face de ces collines qui lui bornaient l'horizon en tous sens.

Telle tait la disposition de nos forces,  notre dpart d'El-Mengoub,
avec la mission topographique.

Le deuxime jour de notre retour, nos claireurs nous annoncent un grand
troupeau de moutons.

Sans avoir d'instructions l-dessus, mon capitaine obit cependant  la
loi de la guerre, et ordonne  la section franche de courir sus au
troupeau et de l'enlever.

Les bergers se sauvent  l'approche de nos hommes, et les moutons sont 
nous.

La facilit tonnante avec laquelle cette razzia vient d'tre opre
nous donne de srieuses inquitudes. En effet, l'avenir fera connatre
que ce troupeau sur notre route n'tait en ralit qu'un leurre.

Une fois possesseurs de cette capture, qui compte deux mille ttes de
btail, nos embarras croissent et notre convoi s'allonge de moiti.

On s'arrte pour la nuit, et l'on met un peu d'ordre dans notre
organisation.

Rien de nouveau jusqu'au matin.

A cinq heures, nous nous mettons en route, et  huit heures nous nous
engageons dans les dunes de sable dcrites plus haut.

Vers neuf heures, une vive fusillade se fait entendre  l'avant-garde.

Mon capitaine fait sonner la halte, et, ne voyant personne venir de
l'avant, il envoie un homme voir ce qui s'y passe.

Celui-ci revients quelques moments aprs. Sa mine effare n'annonce rien
qui vaille.

Il rend compte que les vingt-cinq hommes de la section franche sont aux
prises avec d'innombrables cavaliers.

Le capitaine, inquiet, expdie des ordonnances partout pour avertir les
divers groupes de se tenir prts  repousser l'ennemi.

Il donne aussi l'ordre  un peloton de se porter au secours de
l'avant-garde.

A peine a-t-il prescrit ces mesures, qu'une nue de cavaliers couvre la
dune sur notre droite et fond sur nous comme une trombe.

Le peloton qui se trouve en face a juste le temps de faire un feu de
salve.

Une dizaine de cavaliers sont culbuts; mais le gros arrive dans le
convoi, y sme un grand dsordre, et nous tue deux hommes.

Un clairon sonne le ralliement.

Sanglante ironie!  la suite de cette sonnerie, de tous les points de
l'horizon nous arrivent de nombreux ennemis.

Partout ils sont vigoureusement reus, et beaucoup roulent sur le sol;
mais ils russissent quand mme  nous tuer quelques hommes.

Ces premires attaques repousses, il se produit un moment de rpit.

Mon capitaine appelle quelques goumiers, et leur promet une forte
rcompense s'ils peuvent franchir les lignes ennemies et avertir la
colonne d'An-ben-Khlil de notre position prcaire.

Une vingtaine de ces auxiliaires rpondent  l'appel et se lancent, bien
monts, dans toutes les directions.

On remet de l'ordre partout, autant qu'il est possible; mais les
chameaux, moutons, chevaux, effrays par le bruit des dtonations et les
cris furibonds des assaillants, sont devenus incontrlables.

En face de la foule innombrables des insurgs, mon capitaine se dcide
enfin  abandonner le convoi.

En consquence, il envoie aux fractions loignes l'ordre de tout lcher
et de se replier sur lui le plus tt possible, tout en restant
compactes.

De nouveaux cris se font entendre, et une avalanche furieuse de
cavaliers ennemis nous tombe dessus, rapide comme l'clair.

Leurs efforts sont surtout dirigs vers le groupe auprs duquel se tient
mon capitaine, dont l'uniforme a attir l'attention.

A ce moment, la colonne forme  peu prs une quinzaine de groupes pars
de vingt hommes chacun.

Deux de ces groupes, avec lesquels je me trouve, entourent le capitaine.

Prs de mille cavaliers se heurtent  nous.

Un feu rapide arrte l'lan des premiers; mais bientt, entours de tous
cts, nous ne savons plus sur qui diriger nos coups.

Notre chef donne l'ordre de se porter sur une dune voisine.

Le mouvement rescrit est dj commenc, quand, jetant les yeux sur mon
capitaine, je vois qu'il chancelle et qu'une de ses mains presse son
ct droit. Il crie qu'il est bless.

Je rallie mon monde et vole  son secours.

On nous attaque tout de suite avec une fureur sans pareille, et, malgr
nos efforts, nous sommes bousculs par trente contre un.

Nous rsistons victorieusement cependant, et au moment o nous arrivons
pour dgager le capitaine, je me sens frapp. Je tombe, et ma tte
heurte violemment le sol.

Une foule de chevaux, chameaux, me passent par-dessus; les balles
sifflent aux oreilles, m'effleurent le visage, mais je ne suis pas
touch. Je perds enfin conscience de ma position.

Je me remets bientt cependant, et, me relevant, je me dbats comme un
forcen.

Pendant longtemps je frappe  droite et  gauche, et au moment o mes
forces puises allaient me trahir, il se fait un grand silence.

Tout a disparu: l'ennemi, repouss, est all se reformer.

Dans la lutte, nous avons t entrans  une centaine de mtres du
capitaine, dont j'aperois le cheval hbt prs du corps de son matre.

Je rassemble les quelques hommes qui nous restent, et nous courons de
nouveau au secours de notre chef.

Nous sommes prs de lui; mais une nouvelle charge nous arrive.

Il s'ensuit une affreuse bousculade que je me rappelle vaguement. Quand
je reviens  moi, nous nous trouvons encore  une centaine de mtres de
l'endroit o est tomb mon capitaine.

Nous nous portons de nouveau vers lui. Cette fois, nous y sommes. Deux
hommes l'empoignent et essayent de le porter; mais il est trs-gros, et
le fardeau est par trop lourd. On cherche un mulet d'ambulance dans le
dsordre qui nous entoure, mais rien.

Enrageant de notre impuissance, nous essayons de nouveau de l'emporter 
force de bras.

Une autre charge, plus furieuse encore que les prcdentes, nous aborde
comme un ouragan, et, cette fois, c'est fini; le pauvre capitaine, qui
respire encore, est au mains de l'ennemi. L'instant de rpit qui suit
cette dernire attaque me permet de voir son cadavre, entour de
quelques fantassins ennemis qui lui dfoncent le crne  coups de bton.

Des pleurs de rage me brlent les yeux, et, m'lanant avec quelques
hommes, je tombe sur ces btes froces, et je perds connaissance...

Quand je reviens  moi, le lieutenant du 4e bataillon me tte par tout
le corps; mais, chose inoue, je ne suis pas bless. Un coup de matraque
sur la tte m'avait simplement tourdi.

L'ennemi s'est retir  quelques centaines de mtres pour se reformer.

Chez nous, prs de la moiti de notre effectif gt sur le sable. Les
dbris des fractions loignes nous ont rejoints.

Mon lieutenant est tu: son corps est sur un cacolet.

Mon sous-lieutenant a une balle dans l'paule.

Tout n'est pas dsespr cependant. Les insurgs comptent probablement
deux ou trois mille combattants, et nous, prs de deux cents; mais nous
sommes runis.

Il nous reste dix mulets d'ambulance inoccups, et chaque homme possde
encore environ soixante cartouches.

Nous sommes au sommet d'une dune, et le lieutenant du 4e bataillon, qui
a pris le commandement, dcide la retraite avec la marche en carr.

Le cadavre de mon capitaine est dcidment abandonn: impossible de
l'enlever.

Je m'examine un peu. Mon uniforme est en lambeaux, je suis couvert de
sang, et j'ai les mains et le visage corchs. La tte me fait un mal
intense, et j'ai perdu mon kpi, mon sabre et mon revolver. Je me trouve
avec un fusil entre les mains, et je ne me rappelle pas o je l'ai
ramass.

La retraite commence.

Nous marchons pendant trois ou quatre cents mtres, et nous subissons
une nouvelle attaque qui nous abat trois hommes.

Il est inutile de dcrire chaque phase successive de notre marche. Il
suffit de dire que nous parcourons une vingtaine de kilomtres
repoussant de nombreuses charges ennemies, qui russissent presque
toujours  nous faire perdre un ou deux hommes.

Vers cinq heures du soir, nous sommes  cinquante kilomtres de la
colonne de Ngrier.

L'ennemi jugeant probablement que cette proximit est par trop
dangereuse pour lui, fait un suprme et dernier effort; mais il est
repouss, comme toujours.

Cette dernire attaque nous cote notre lieutenant, qui reoit une balle
dans l'aine. Il a cependant la force de nous donner l'ordre de camper o
nous sommes: une petite hauteur bien propre  une rsistance nergique.

Comme il est probable que la colonne d'An-ben-Khlil a t avertie,
nous attendrons ici les secours.

D'ailleurs, impossible d'aller plus loin. Les mulets de l'ambulance sont
presque tous atteints, et les cacolets sont encombrs de cadavres ou de
blesss.

Nous nous tablissons solidement sur notre mamelon, attendant l'ennemi,
qui ne revient plus. Nous pouvons voir, par instants, quelques cavaliers
apparatre  et l, soit pour prendre la selle d'un cheval tu, soit
pour saisir les chevaux sans matre, soit pour enlever un mort.

Nous ne les inquitons pas, mnageant les quelques munitions qui nous
restent pour nous dfendre.

Les pertes ennemies doivent tre nombreuses, car  chaque feu de salve
on voyait une vingtaine de burnous rouler par terre, et Dieu sait si
nous avons tir! Mais le nombre finit fatalement par avoir raison du
courage. Pour dix ennemis tus, nous avons chez nous un cadavre. Toute
proportion garde, nous perdions plus de monde que les insurgs.

La nuit se passe dans des transes continuelles et dans de bien pnibles
rflexions.

Les hommes causent  voix basse et comptent leurs cartouches.

Le lieutenant, quoique trs-grivement touch, ne l'est cependant pas
d'une manire ncessairement mortelle.

Les blesss, muets et presque tous mourants, reoivent des soins
sommaires.

La nuit, devenue trs-frache, occasionne de violents frissons  tout le
monde. La raction du combat laisse aussi aux hommes un abattement
fbrile.

Nous faisons l'appel. Il manque mon capitaine, mon lieutenant et
quarante hommes tus: les deux autre officiers et trente-huit hommes
sont blesss.

Je suis sain et sauf mais trs-abattu. La mort de mes deux officiers me
cause une profonde douleur. Pour un rien, j'aurais donn ma vie.

Un homme pouss au bout par la fatigue, la faim, l'horreur du combat,
sent un immense dgot s'emparer de son me, et se laisse insensiblement
aller  croire qu'il serait bon de mourir. Les plus grandes cruauts lui
sont indiffrentes. Il se demande ce que vaut la vie, pour qu'il prenne
la peine de la dfendre. Il en arrive ainsi au dernier degr de
l'apathie. C'est le moment de ragir avec vigueur, car le dcouragement
est voisin de la lchet, et l'homme qui ne se redresse pas alors ne
vaut plus rien.

Cependant, de tout ce chaos d'ides et de rflexions se dgage une
chose: j'ai enfin assist  un vrai combat.

Que de scnes navrantes dont j'ai t tmoin!

Une entre autres m'a frapp. Un jeune caporal alsacien reoit une balle
dans la cuisse et tombe. Il se trane, cherchant  suivre les autres qui
escaladent une hauteur. Se voyant impuissant, il se tourne vers
l'ennemi, et fait un feu prcipit.

On l'entoure, et un grand ngre, lui assnant un coup de bton sur la
tte, cherche  le dpouiller de ses vtements.

Le caporal, vanoui sur le coup, revient vite  lui, et se dfend en
dsespr.

Son adversaire le bourre de coups de couteau, et  chaque blessure le
caporal rpond par un cri et un nouvel effort de lutte. Finalement, il
expire. Le ngre n'a pas joui longtemps des vtements du caporal. Dix
fusils s'taient dirigs vers lui, et avant de s'tre loign de sa
victime, il tombe, et sa tte va heurter la poitrine de l'Alsacien.

Ils sont au moins unis dans la mort.

Un autre pisode, dont le funbre hros tait un sergent de ma
compagnie, m'a aussi violemment remu.

J'ai dit que vingt-cinq hommes monts, de la section franche, formaient
l'arrire garde.

Au premier bruit du combat, ils s'taient tous ports au secours des
camarades.

D'un coup d'oeil, ils se rendent tout de suite compte de notre position
dsespre. Ils n'hsitent pas un instant cependant, et, quoique
trs-infrieurs en nombre, il se lancent  fond de train dans le plus
fort de la mle.

En une minute ils sont culbuts et bientt disperss. Le sergent,
emport par son cheval, tombe au milieu d'un groupe ennemi. Au moment o
il file comme le vent, un cavalier arabe le croise, et, l'accrochant par
la bouche avec sa matraque, l'attire  lui et le couche en travers de sa
selle.

Une lutte s'engage, mais l'Arabe a bientt l'avantage, et un coup de
pistolet  raison du sergent.

Son corps inerte se balance quelques instants aux flancs du cheval
emport, et, paquet sanglant, il tombe enfin comme une masse sur le
sable rougi de sang.

Je me rappellerai longtemps le regard de ce malheureux, au moment o il
sentit le crochet de l'arme de son ennemi s'enfoncer dans ses chairs.

Je dirai ici que les Arabes sont porteurs de plusieurs espces d'armes.
Outre le fusil, le sabre et le couteau, tous sont arms d'un norme
bton de chne appel matraque, dont une extrmit est garnie d'un croc
solide. Ils se servent de cette dernire arme pour accrocher leurs
adversaires et les jeter  bas de leurs chevaux.

Le lieutenant de ma compagnie, qui commandait la fraction de la section
franche  l'arrire-garde, reut une des premires balles ennemies au
moment o il se portait au secours du gros de la colonne. Nous fmes
assez heureux de pouvoir dgager son corps, mais il n'en fut pas de mme
pour tous: beaucoup restrent au pouvoir de l'ennemi.

Je crois que ces quelques lignes donneront une bien faible ide de
l'horreur des penses que m'assigent pendant la nuit qui suit le
combat.

Vers quatre heures du matin, mes ides s'claircissent un peu cependant,
et je commence  tre heureux de ne pas avoir t tu. Les beauts de
l'existence me reviennent avec le jour. Je sens renatre en moi un
immense espoir  mesure que le soleil monte  l'horizon.

Comme je trouve tout beau! La lumire est si douce, l'air si pur, le
dsert si calme!

Un grand silence assiste  notre rveil, et bientt tous se font part de
leurs impressions sur l'arrive probable de la colonne de secours.

A-t-elle t avertie? Pourra-t-elle faire cinquante kilomtres en quinze
heures? Sinon, que devons-nous faire?

Le lieutenant, quoique bless, conserve toujours le commandement. Il
prescrit d'attendre jusqu' neuf heures. Si,  ce moment, aucun secours
n'est arriv, on se mettra en marche.

Le silence se fait de nouveau, et les regards sont fixs, anxieux, dans
la direction du nord. Pendant trois longues heures, on est balanc par
une alternative d'esprances, aussitt abandonnes que conues.

Enfin un bruit lointain, ressemblant au son du clairon, se fait
entendre. Bientt plus de doute, on sonne la marche du rgiment.

Oh! mon Dieu! que cette musique est belle! Toutes les harmonies humaines
ne causeront jamais de plus grandes jouissances que les quelques sons
jets dans l'air par le clairon de mon rgiment.

Il nous reste un clairon. Il embouche son instrument, et, sonnant  tout
rompre, il rpond  la colonne.

Quelques moments aprs, des visages amis se prsentent, et nous devenons
gais, malgr nos douleurs.

Pas de temps  perdre cependant.

Le colonel donne quelques minutes de repos, et se dirige bientt vers
l'endroit o le combat a commenc.

Des cadavres d'hommes et de btes sont les sinistres points de repre
qui nous guident dans notre marche.

Nos morts sont entirement dpouills de leurs vtements et horriblement
mutils. Presque tous ont la tte spare du tronc.

Nous arrivons  l'endroit o fut abandonn mon capitaine. Son cadavre
nous apparat sur le versant d'un monticule. Il est nu, et il a la tte
et le bras gauche coups. Une balle lui a perc le flanc droit. Dix-huit
coups de couteau lui ont fait d'horribles trous dans la poitrine. Il a
aussi subi la dernire mutilation. Ces misrable s'taient acharns sur
les restes de notre malheureux capitaine.

A ce hideux spectacle, un frisson d'intense dgot secoue les
assistants. Les regards deviennent fixes de rage, les dents sont
fermement serres, et quelques sourds jurons se font entendre.

Mais il ne faut pas perdre de temps dans d'inutiles motions. Vite 
l'action. Nous enlevons nos morts, et rtrogradons vers An-ben-Khlil.

Pas un ennemi  trente kilomtres  la ronde. Ces lches-l ne
s'attaquent qu'au petit nombre.

Le lendemain de notre arrive  destination, les funbres dbris du
combat recevaient de magnifiques funrailles.




                                   XXIV

                                 LA FLUTE


Je prfre voyager autour de ma tente que de voyager avec elle. Ce qui
veut dire, en termes plus clairs, que je suis heureux quand je suis en
station.

Quel mauvais gnie me pousse toujours dans les aventures! je rabche
encore ici mes tendances  la vie tranquille, et, franchement, je suis
honnte dans ce que je dis. Je commence  croire que quinze mois de
campagne, sans voir une maison, une ferme, un arbre, une table, une
chaise, enfin autre chose que le ciel, le plaine et des soldats, sont
amplement suffisants pour satisfaire un seul homme aux gots modestes.

Me voil de nouveau install dans ma petite tente, et, aprs ma terrible
exprience du schott Tigri, je puis voyager hardiment.

J'avais perdu mon sabre, mon revolver et mon kpi, et ces trois utiles
ornements me manquaient beaucoup.

J'eus le bonheur de retrouver les deux premiers, mais mon malheureux
kpi eut une fin digne de sa profession. Malgr mes recherches, il fut
dcidment perdu; les dunes de sable furent pour lui un tombeau.

J'en ai un autre qui n'a pas d'histoire; aussi je prfre n'en rien
dire.

Mon sabre est rouill, sale, abandonn.

Mon revolver, grave maintenant, puisqu'il a fait ses preuves, est en
train de devenir brillant.

Je n'en suis pas bien sr, mais je crois que le gaillard a sur la
conscience autre chose que de petits trous dans des ronds noirs  la
cible. Il pourrait bien se faire que de malencontreux indignes se
soient trouvs en face de son canon menaant. Quoi qu'il en soit, je le
respecte maintenant et lui donne les premiers soins.

Mon sabre est d'une mdiocrit humiliante. Son brillant lui reviendra
dans un temps  venir.

Mon sac a t trou par une balle. Je le vide.

Ah! voil ma flte!

Je trouve ce doux instrument, au fond, bien loin, dans un recoin oubli.
Ceci explique l'abandon o j'ai dernirement laiss cette compagne de
quinze ans. Ma pipe et ma flte sont toujours restes fidles  leur
matre. Depuis notre accointance au Texas, elles ne me quittrent pas
d'une semelle.

Dans ma tendre jeunesse, comme j'avais tous les talents, mon papa
pensait, aprs m'avoir sond de son oeil de lynx, que je deviendrais un
fameux musicien.

En consquence, il me paya un terme au professeur de musique, et me
voil tapotant le piano.

C'tait trs-beau pendant les heures d'tude, mais fort dsagrable les
jours de cong.

A mes nombreuses aptitudes, se joignaient encore la passion des jeux de
barres, de _crosse_ et de balle. Je rageais quand, perdu avec un piano
dans une immense salle, j'entendais les cris des camarades dans la cour.
Je faisais deux gammes et j'allais  la croise.

Un jour, n'y tenant plus, pif! paf! je brise une partie du clavier.

Piteux, je me sauve, craignant l'orage. Les cris des camarades, jouant
aux barres, n'ont plus, aprs mon mfait, les mmes charmes
qu'auparavant. Je comprends tout de suite que je payerai cher ma
mauvaise humeur.

Fourr dans un coin du corridor, il me semble,  chaque pas que
j'entends, voir apparatre la face grave et svre de notre directeur.
Enfin je m'chappe, chassant les ides sombres.

Malgr mes efforts, je suis triste comme la nuit. L'entrain me manque,
et le jeu de barres a perdu son attrait.

Bientt, j'entends appeler mon nom. Je pousse un soupir de soulagement,
prfrant une situation claire  l'incertitude qui m'treint.

On me punit svrement, mon papa paya le clavier, et je fus  tout
jamais dlivr des tudes de musique.

Voil pourquoi je ne suis pas pianiste.

J'en avais assez appris cependant pour savoir ce que c'tait que la clef
de _fa_. En outre, je pouvait trs-bien excuter une gamme, en passant
le pouce sans dranger la fixit du poignet. On n'avait pas d'appui-main
au collge, et la gymnastique des doigts tait fort ennuyeuse.

Plus tard, tant camp dans les prairies du Texas, prs du Fort-Concho,
je devins possesseur d'un _piccolo_.

Mes fonctions de secrtaire du gnral me laissant de nombreux loisirs
que j'employais  biller mthodiquement, ce _piccolo_ fut un monde pour
moi.

Je me mis tout de suite  souffler dedans avec une ardeur inquitante.
Ayant saisi les sons de trois notes, mon ambition ne connut plus de
bornes.

J'assigeai de demandes de mthodes les marchands de musique de Boston,
de New-York et de la Nouvelle-Orlans. Des cargaisons m'arrivrent
bientt, et, aprs six mois d'tudes approfondies, je parvins  jouer _A
la claire fontaine!_ comme pas un.

Les vastes plaines qui s'tendent entre Fort-Concho et Fort-Richardson
se rptrent souvent les sons inspirs de mon joyeux _piccolo_.

La campagne termine, je me procurai  Jefferson une magnifique flte
que j'ai encore.

Il y a loin du petit dbutant de 1870 au virtuose actuel. Ma foi, c'est
vrai, les plus difficiles morceaux n'ont plus de secrets pour mon
instrument, et mon mre ne s'tait pas tromp en reconnaissant chez moi,
ds mon enfance, un talent musical de premire venue.

Ces qualits harmoniques me procurrent par la suite de bien douces
distractions.

Mon second lieutenant dans l'arme amricaine tait d'une force
remarquable sur la flte  six trous. Ayant un soir cout mes timides
roucoulements, il conut tout de suite un immense intrt pour le jeune
auteur d'aussi louables efforts.

Nous tions alors camps sur les bords du _Black Cypress Bayou_, prs de
Jefferson.

Les pavillons des officiers faisaient suite aux baraques de la troupe,
et le bureau du gnral auquel j'tais attach, se dressait en face, 
quelques mtres.

Je passais mes journes, couch dans un hamac, sur une petite terrasse,
d'o je voyais les dames militaires prendre le frais sur le gazon.

Suivant leurs moindres mouvements d'un oeil envieux, je maudissait
l'injustice du sort qui me refusait le bonheur de la douce socit des
femmes. J'aimais beaucoup les causeries fminines, et, en raison mme de
ce penchant, je persistais  tre de plus en plus priv.

Les gais rires et les clats de voix tapageurs de ces dames, foltrant
avec leurs maris, exaltaient mes sentiments  un degr extrme. Lorsque
j'avais ainsi amass une provision suffisante d'motions douces, suaves,
amoureuses, j'treignais ma flte et je les lui confiais.

C'est  la suite d'un: _Home, sweet home!_ dlirant, jou dans des
circonstances pareilles, que le lieutenant M... tombait comme une bombe
chez moi, la louange au lvres.

Il tait fort, et apprciant ma faiblesse, il me donna des leons.

Je faisais aussi beaucoup de travaux de copiste pour cet officier. Ces
critures et mes leons de flte m'amenaient souvent chez lui. Ce fut
pour mon malheur.

Le lieutenant M... avait cinquante ans; sa femme, vingt. Elle tait
brune, vive, alerte, smillante, pleine de vie et de feu. Ses grands
yeux noirs me faisaient frissonner quand ils rencontraient mes regards
timides.

Consquence naturelle, je devins perdument amoureux de madame M... Elle
s'en aperut bien vite, en souriant.

Elle s'attendait peut-tre  quelques dmonstrations dcisives de ma
part; mais, malgr mon exprience des choses de l'amour avec ma cleste
Angle, malgr mon uniforme de guerrier qui aurait d me donner de la
hardiesse, j'tais toujours d'une apathie distingue.

Hlas! la nature est plus forte que les dsirs. Un timide vivra,
rougira, fera des bvues, mourra, et cela, toujours dans la peau d'un
timide.

En voyant madame M... mes yeux cherchaient des recoins sombres pour y
cacher leurs feux, mon visage devenant tout btement rouge.

Coquette comme toutes les jolies femmes, madame M... suivait, amuse les
diffrentes phases de ma passion. Elle me lisait comme un thermomtre,
et il faut croire qu'elle prenait got  cette lecture gradue, car
souvent, en l'absence de son mari, elle me faisait appeler pour des
raisons futiles.

Elle me recevait dans le nglig le plus voulu possible; ses longs
cheveux flottaient sur ses paules, une dentelle lgre laissant
entrevoir la peau blanche de son cou. Elle me souriait, m'encourageant 
parler.

J'attendais qu'elle m'adresst la parole. Aprs quelques banalits de sa
part, suivies d'un mutisme complet chez moi, des signes d'impatience
tourmentaient son visage, et je prenais cong d'elle.

Je dois dire que mon manque de hardiesse tait quelque peu entach de
peur.

M... tait un terrible. Chaque fois qu'il s'absentait, il avait pour
mission d'arrter quelques _desperadoes_, reliquats de la guerre de
Scession qui,  cette poque, infestaient encore le Texas. Il
russissait presque toujours  les prendre ou  les tuer. C'est assez
dire que M... tait un vrai dur  cuire.

Aussi je craignais continuellement de voir surgir sa face ple et ses
moustaches en brosse, dans l'encadrement d'une porte quelconque, chaque
fois que sa femme me retenait chez elle pour des futilits.

Le revolver de ce gars-l ne manquait jamais son homme, et qu'aurais-je
fait, moi, misrable bambin de dix-sept ans, en face de ce terrible
lutteur?

Un soir, dcide  me vaincre, madame M... me fait appeler.

Assise  sa toilette, souriant  sa glace, elle tresse nonchalamment sa
belle chevelure: ses paules nues, d'une blancheur de neige, laissent
courir un fin rseau de veines bleues, o bouillonne un sang mu. Sa
bouche, rouge et sanguine, palpite dans des enroulements voluptueux.

Ses yeux m'accueillent avec une caresse au moment o, respectueux,
j'apparais, rougissant devant elle. Une lgre contraction de ses
sourcils annonce une volont bien arrte d'arriver  un rsultat.

--Vous ne me paraissez pas tre de la classe des hommes qui gnralement
s'engagent dans l'arme amricaine?

--Madame, vous me faites beaucoup d'honneur.

--De quelle partie de la France tes-vous?

--Du Canada, madame.

--Ah!... les femmes sont-elles belles chez vous, au Canada?

--Pour a, oui, madame! (tais-je assez bte?)

--Oh! oh! oui, vraiment, ont-elles des dents comme celles-ci, des
cheveux comme a, des paules comme les miennes et des yeux...?

Ce disant, elle me foudroie d'un regard  fondre toutes les banquises du
Groenland.

Je continue  tre bte, ce qui n'tait pas difficile, et:

--Mon Dieu, madame, je manque d'exprience, mais veuillez bien croire
que nos femmes sont aussi trs-belles.--Puis, m'enferrant  font, je
pousse niaiserie jusqu'aux limites extrmes, en lui vantant les qualits
extraordinaires de nos gracieuses Canadiennes: comme elles son
apptissantes, fidles en amour, bonnes mres de famille, attaches 
leur foyer, dbordantes de bonne humeur.

Madame M... me laisse dire sans souffler mot. Ses mains seules, agites
et nerveuses tiraillent ses longs cheveux, les tordant convulsivement.

Enfin, avec une moue nergique, elle se lve tout  coup, me montre la
porte d'une chambre voisine, et m'invite  la suivre.

J'obis comme un caniche fidle. Embotant le pas, j'entre avec elle
dans une pice sombre, toute parfume.

Mes yeux aveugls ne distinguent pas tout de suite les objets qui
m'entourent, mais peu  peu, m'habituant  la demi-clart, je vois
madame M... assise sur son lit. Elle me fait signe.

Indcis, ahuri, ptrifi, je voudrais agir, mais je ne le puis.

Soudain, je me sens saisi et entran avec une violence extrme. Je me
dgage avec nergie, et, fuyant, comme poursuivi par tous les dmons de
l'enfer, je me prcipite hors de la maison, laissant mon kpi, comme
pice  conviction.

Ah! Joseph, mon bienheureux homonyme, que l'on a tant calomni, comme je
comprenais enfin qu'il est parfois utile d'abandonner ses dfroques!

Le dehors me rend un peu de calme, et, craignant de voir M...  mes
trousses, je me dirige, l'oeil aux aguets, vers ma baraque.

Dix minutes aprs, madame M..., souriante, tait tranquillement assise
sur sa vranda. Mon kpi me parvenait bientt par l'entremise d'une
ordonnance, qui me parut tonne de mon trange distraction.

J'en restai l par la suite avec madame M..., qui me regardait par la
suite avec la plus complte indiffrence. Tant il est vrai que la vertu
n'est jamais rcompense.

Le lieutenant continua  me donner d'excellentes leons de flte. Le
malheureux ne s'est probablement jamais dout des dangers que j'ai
encourus chez lui.

Cette aventure me confirma davantage dans mon opinion, dj bien
arrte, de ma nullit flagrante en galanterie.

Je n'en persistai pas moins cependant  cultiver l'art du dieu Pan avec
une ardeur lgitime et,  mon retour au Canada, ma flte contribua  me
poser dans le grand monde.

C'est elle qui fut la cause de ma liaison avec P..., mon collgue en
musique. On se souviendra du dnoment dsastreux de cette amiti, qui
m'apporta une chute spciale sur le trottoir en face de la maison de mon
ami.

Pendant ma vie militaire au Manitoba, ma flte fit prime; mais  Paris,
je me trouvai dans une infriorit marque.

Un jour, au Palais-Royal, la petite flte de la garde rpublicaine fit
des siennes.

Honteux, je me retirai, pour cacher mon instrument, qui ne vit de
nouveau le jour qu' Gryville, quand j'tais sergent-major.

Gryville est un point perdu  l'entre du dsert algrien. Il est  six
tapes de tout lieu habit. Sentinelle avance, il veille, avec un soin
jaloux, sur la scurit des possessions franaise de l'Algrie.

La petite garnison de deux compagnies est la seule force qui garde ce
poste.

Les occupations des militaires ne sont pas dignes d'intrt. A part
quelques manoeuvres, le travail se rduit  rien.

Je partageais mes loisirs entre mon chien, ma baraque, mes livres, mon
hamac et ma flte.

Je choisissais toujours les heures solennelles pour rveiller les chos
des montagnes voisines. Les sons plaintifs et harmonieux de mon
instrument coulaient doucement, la nuit, dans les ondes sonores. La
plaine et les montagnes furent souvent tonnes d'entendre les airs du
pays.

Rien comme la solitude et le grand silence pour remuer les sentiments.

L'homme, se voyant si petit dans l'immensit, a besoin de faire un bruit
quelconque pour se prouver  lui-mme qu'il existe. Ainsi, en crivant,
la nuit, le grincement de la plume, qui suit la pense sur le papier,
est un compagnon. En marchant seul dans le dsert, il faut penser 
haute voix, pour tromper l'isolement.

La flte tait mon aide favorite, et les habitants de Gryville, situe
 quelques mtres du camp, eurent bientt une ide exagre de mes
capacits harmoniques.

Le 14 juillet 1879, je reus une dputation des notables de la ville.
Ils me priaient instamment de contribuer  la partie musicale de la fte
clbre en plein air.

Je promis mon concours, et, le soir de ce grand jour, je lanais
amoureusement, dans les saules environnants, quelques extraits
palpitants d'_Il Trovatore_.

Je remportai un grand succs, et le rsultat fut l'absorption d'une
quantit enivrante de champagne.

C'est  cette fte mmorable que je fis la connaissance de quelques
messieurs de l'endroit.

Gryville est habit par une vingtaine d'Europens et quatre ou cinq
cents Arabes ou Juifs. Les premiers avaient form un orchestre dont on
me pria de faire partie.

Je consentis, et je vous prsente les membres de ce digne corps de
musique, qui est appel  rgnrer cette partie-ci de l'univers, dont
je respire l'air.

Une terrible querelle,--voir plus loin les dtails,--faillit cependant
dtruire ce modeste programme.

De la tenue et du maintien! car nous voil en face de nos musiciens!

Notre chef, conducteur des ponts et chausses travaille sur le violon.
Il a cinquante-deux ans.

Il est instruit, intelligent, et auteur d'une brochure sans
lecteurs:--cette brochure traite de la philosophie universaliste.

Comme musicien, notre chef est trs fort en dmonstrations. Grave de
figure, il nous dit de bien belles choses sur les fugues, soupirs,
points d'orgue, trilles, croches, doubles et triples; mais s'il joint
l'action  la parole, je jette un oeil anxieux vers la porte, et cet
acte est amplement justifi.

En effet, dix minutes s'coulent avec une srie de frottements pour
ajuster les cordes; cette opration termine l'archet, se lanant en
mouvement, devient tout de suite dvergond, et tourment par une main
inspire, il gratte le violon de la plus cruelle manire.

Les chos, surpris de ce vacarme, se lancent et se relancent les sons
avec rage.

L'air, boulevers de cette cacophonie, se refuse bientt  alimenter les
poumons des auditeurs, qui n'ont qu'une voie de salut: sortir.

C'est ce que je fais invariablement, avec tact, bien entendu, car mes
parents m'ont bien lev.

Notre sous-chef est fournisseur de l'arme.

Grand, Bavarois de naissance, sec, planche par devant, planche par
derrire, il touche l'harmonium.

Il accompagne bien, mais il faut le suivre. Comme genre particulier, il
arrive souvent trois mesures en retard  la fin de chaque morceau.

Les membres de l'orchestre ngligent ce dtail, auquel ils sont
habitus. Comme c'est chez lui que l'on se runit et qu'il donne 
boire, il lui est permis d'aller jusqu' quatre mesures de retard 
chaque excution.

En troisime lieu, vient le cornet.

C'est un loyal instrument auquel on ne peut reprocher que de lgres
absences. Ses pistons sont toujours embarrasss, et, aux endroits
pathtiques, un son mat nous apprend qu'ils subissent un nettoyage.

Cela nuit un peu  l'harmonie de l'ensemble.

Une autre violon fait les secondes parties, et il a le mrite de ne rien
savoir. Ce n'est pas un tort, car timide de caractre, il reste
silencieux.

De plus, il est le beau-frre de notre sous-chef, et il sert  boire. De
l, indulgence de nous tous  son gard.

Le trombone est tenu par un receveur des postes.

Ce prcieux instrument se conduit assez bien. On ne peut lui attribuer
que certains _couacs_, parfois embarrassants dans l'effet gnral du
morceau.

Comme accessoire, nous avons aussi un tnor lger, g de cinquante-neuf
ans.

Il chante bien, ce qui ne nuit en rien  l'harmonie.

En dernier lieu apparat Joseph. C'est moi.

Je suis devenu le clou de la situation. La musique que j'interprte a un
charme tellement original que le compositeur lui-mme ne reconnatrait
plus ses oeuvres.

Je m'tendrais complaisamment sur ce sujet, mais je deviens modeste et
je me tais.

Nos musiciens mis en scne, je vous narre la querelle dramatique qui est
venu branler notre institution dans ses oeuvres vives. Ce forfait, que
nous dplorons tous, fut consomm pendant une de mes absences.

La chicane, comme je l'ai su depuis, naquit d'une fausse note arrache
par l'archet de notre chef. Celui-ci l'attribua  l'instant au second
violon, qui, silencieux comme toujours, prtend ne pas avoir jou.

Le chef insiste, l'autre riposte, et l'affaire se termine par la
dconfiture d'un instrument lanc  la tte d'un des adversaires.

Le conducteur des ponts et chausses,  qui appartient le violon dmoli,
ddaigne d'en ramasser les morceaux et s'loigne d'un air noble.

La querelle rgne encore quelque temps parmi les autres, et l'assemble
finit par se dissoudre dans le plus grand dsordre.

Nous en restmes l pendant quelques jours. Mais moi, comme tendre
fltiste, partisan de la paix  outrance, j'attendais avec anxit
l'occasion de soulager ces coeurs ulcrs.

Cette occasion se prsenta sous la forme d'un basson.

Ceci peut paratre bizarre. Aprs rflexion cependant, on avouera que
c'est rationnel.

Avec son air embtant, ce long et inoffensif instrument, par sa seule
prsence parvint  doucir les coeurs de nos inflexibles musiciens.

Il arrivait directement d'Oran.

Un colon clair avait mis en avant ses capacits sur le basson. Tout de
suite il en fut command un exemplaire, et par les voies rapides.

Cinq jours aprs, un long ballot, aux dehors insignifiants, tait dpos
 nos pieds.

Chacun avait fait taire ses ressentiments pour assister au dballage.
Nous tions au complet quand le garon donna le premier coup de canif
aux cordes du ballot.

Au fur et  mesure que ficelles et toile lchaient prise, sous le
couteau du dballeur, les coeurs s'amollissaient.

Observateur discret, je crois voir poindre une larme dans le coin de
l'oeil gauche de notre chef, qui a l'me tendre. Le second violon,
quoique mu, restait froid, sa tte portant encore les traces sanglantes
du combat.

Enfin, la dernire ficelle coupe, le petit bec du basson voit le jour.

A ce spectacle mouvant, une larme, une vraie alors, s'chappe du susdit
coin de l'oeil de notre chef: son ennemi soupire avec bruit.

En tacticien habile, je saisis l'instant, et, m'appuyant sur mon rle de
pacificateur, je les pousse dans les bras l'un de l'autre.

Ce fut le signal d'une explosion gnrale.

Avant de me reconnatre, j'tais empoign par le trombone, qui arrosa
mon gilet.

Je dis gilet, pour tre fidle au vieux clich, mais qu'on se le rpte
bien, un troupier ne porte jamais ces choses-l. Il sait se contenter
d'une honnte chemise de grosse toile. Le numro matricule de la mienne
conserve encore les traces des larmes de notre humide trombone.

C'tait le 7 aot.

Le dballeur, sans se laisser dconcerter par ce dluge, continuait son
travail. Bientt notre instrument, dans toute sa candeur, fut mis en
vidence sur une table.

Le colon musicien le fit ensuite quelque peu ronfler pour rappeler ses
souvenirs. Aprs plusieurs insuccs, on se livra entirement  la joie.

Le chef et le second violon se grisrent et chantrent la
_Marseillaise_.

Les autres en firent autant, et l'on se spara, avec force embrassades
se jurant une amiti ternelle.

Que c'est beau, la paix!...

Depuis que je suis en colonne, ma flte fut forcment nglige, mais j'y
reviendrai plus tard.

Croyez-moi, il fait bon jouer de la flte. Rien comme ce modeste
instrument pour adoucir les maux de l'existence, ou amollir le coeur
d'une amante revche.

Je crois que ce chapitre est assez long, et je l'excute ici.

Comme je plains ceux qui ont eu le courage de le lire!




                                  XXV

                              UNE COLONNE


C'est une petite arme homogne. Compose de toutes les armes, elle peut
marcher et combattre sans auxiliaires. Elle se suffit  elle-mme.

Elle est gnralement forme  la hte pour parer  un vnement subit.

Une colonne est dite _volante_ quand elle marche sans _impedimenta_.
Fraction dtache du corps principal, elle est alors destine  de
petites excursions urgentes: couper le passage  l'ennemi, faire une
razzia, surprendre un campement.

Elle est dite _mobile_ quand elle garde un poste important, un passage
principal, ou quand elle eut aller d'un point  un autre en emportant
tout son matriel et ses bagages.

Ces deux genres de formations de troupe s'emploient surtout dans les
pays comme l'Algrie, o la population indigne, toujours hostile et
dissmine dans d'immense steppes, trouve souvent l'occasion de
s'insurger sans encourir de punitions immdiates.

En 1881, lors de la conqute de la Tunisie, les troupes de la province
d'Oran s'attendaient  participer au plaisir de chtier les Kroumirs,
qui avaient hach en morceaux quelques malheureux hommes du 59e de
ligne.

Il n'en fut rien cependant, et bien nous en prit, car il se prparait de
la besogne pour nous sur les Hauts-Plateaux, du ct du Maroc, refuge
ternel de tous nos rvolts.

Ce pays est une cause continuelle et inconsciente de toutes les
insurrections qui dsolent souvent le sud-Oranais.

Les insurgs, connaissant l'impuissance du Maroc  faire respecter ses
frontires,--d'ailleurs trs-mal dlimites dans ces rgions,--savent y
trouver un abri contre tout chtiment.

Ce maudit Figuig, que j'ai souvent envoy  tous les diables, nous
nargue toujours, sournoisement cach derrire ses remparts de terre
cuite, que ses candides gaillards d'Ouled-Sidi-Cheik croient
imprenables.

Quatre pices de 80 et quinze cents fantassins dtermins rduiraient
vite  nant ce ramassis de boue, de brigands et de voleurs.

Mais on ne veut rien faire, crainte de complications politiques.

Allons donc! Nous somme en 1882, n'est-ce pas? Eh bien! en 1888 le Maroc
sera  nous!

Nous verrons si j'ai t bon prophte.

Quoique trs-heureux d'avoir fait cette prdiction, sur
l'accomplissement de laquelle je compte beaucoup, je reviens cependant
au 21 avril 1881, jour o nous remes l'ordre,  midi, de partir le
lendemain matin,  quatre heures, avec cent cinquante hommes par
compagnie, soit six cents hommes par bataillon.

Daya, petite ville situe  cent cinquante kilomtres au sud d'Oran,
tait le point de concentration.

Il faut avoir appartenu  l'arme pour bien se faire une ide du
brouhaha de la veille d'un dpart prcipit. Ce ne sont que
chasss-croiss, courses cheveles  faire perdre la tte. Les ordres
pleuvent dru comme grle, et le pauvre sergent-major supporte, presque 
lui seul tous les ennuis d'assurer un dpart sans rien oublier.

Enfin, on est en route.

Il fait encore nuit sombre. Les claquements de fouet, les aboiements de
chiens, les mille bruits qui accompagnent toujours les mouvements de
grandes foules, annoncent seuls que le bataillon est en marche.

Une teinte lgre et ple colore bientt le ciel. Peu  peu la lumire
du jour se dgage des tnbres, et la colonne apparat dans toute la
simplicit de ses six cents hommes arpentant le sol du dsert.

Le capitaine, guidant la premire compagnie, est  cheval et fume
stoquement sa cigarette.

Le lieutenant et le sergent-major marchent en tte de chaque rang et
donnent le pas.

Le sous-lieutenant surveille la gauche.

Et tous regardent tristement le sentier qu'ils foulent. Le plus grand
bonheur est de se concentrer en soi-mme, de faire abngation de toutes
sensations.

On arrive ainsi graduellement  oublier que l'on existe, et  se
convaincre que les jambes font partie d'un automate.

C'est l le but de tout troupier en route, et y arriver est le plus
grand palliatif dans les circonstances.

Au dpart, on a pris le caf. Tout le monde tait gai, et une chanson
grivoise avait eu beaucoup de succs. Bientt les respirations sont
devenues courtes. Quelques chanteurs seuls ont persist dans leurs cris
de plus en plus puiss.

Enfin, tout est silencieux.

Une sueur abondante inonde les fronts; de violents coups d'paules,
accompagns de soupirs bruyants, soulvent les sacs.

Une bue chaude et vaporeuse, se dgageant de tous ces corps ambulants,
rarfie et charge encore le peu d'air que respire la colonne.

Les gros souliers ferrs, tombant lourdement sur le sol caillouteux, en
font jaillir des tincelles. Le cliquetis des armes et du campement,
accompagn de bruits de pas, compose  lui seul le monotone concert qui
s'chappe de ce monstrueux orchestre.

Voyez la colonne descendre une pente rapide.

La tte s'affaisse et disparat derrire un rideau de terrain pour aller
se montrer un peu plus loin.

La queue suit le mouvement, et l'ensemble apparat au spectateur comme
un immense serpent bariol de toutes couleurs.

La pente franchie, la masse reprend sa roideur et se trane lentement
sur le sol horizontal, traant de gigantesques zigzags  droite et 
gauche.

Un soleil d'enfer poursuit de ses rayons verticaux tous ces pauvres
diables qui s'pongent, soufflant comme des phoques.

Quel abattement partout!

A voir cette tristesse gnrale, on se dit que tout ce monde est
dcourag. Mais qu'une occasion se prsente! tout de suite les visages
s'animent, les muscles se roidissent, la respiration se raffermit, et
gare les vnements!

Alors, qu'est-ce donc qui tue ainsi l'entrain? Hlas! la monotonie,
l'absence de tout tre anim.

Personne pour nous admirer! Personne pour nous regarder dfiler! Rien!
pas mme un animal quelconque qui s'enfuit  l'approche de la colonne!

C'est un fait incontestable qu'il est ncessaire d'tre admir pour
supporter gaiement une lourde fatigue.

Le troupier, le Franais surtout, est ainsi fait. Il lui faut un peu de
vanit satisfaite, attirer un brin l'attention. A quoi servirait les
fatigues, les misres, les souffrances, si personne ne s'en apercevait?

Aussi, voyez une expdition.

Tous sont heureux si un grand journal daigne dire un mot sur la solidit
de la marche, le brio de l'attaque, l'attitude, l'entrain, la gaiet des
troupes.

Cela infuse un nouveau courage qui a bientt besoin d'tre renouvel. On
s'occupe de nous au pays!... Et l'on va de l'avant.

Ceci peut paratre enfantin au stoque; mais remarquons bien que rien
n'est risible chez des hommes qui peut-tre demain seront tus.

Les petites passions prennent une grande importance devant la mort, et
l'habilit exige qu'on les stimule.

Telle vieille culotte de peau, ridicule en temps de paix, devient un
hros sur le champ de bataille. Sa manire grotesque de se dresser sur
l'trier, au moment de crier: _En avant!_ pour la charge, devient
sublime en face de la mitraille.

Perdue dans le dsert, une colonne ne vit que de ses propres ressources
morales. Son courage seul peut lui faire supporter tous les maux
qu'engendrent une foule de causes inconnues en pays civilis.

Il faut ici se crer des lments d'mulation dans son milieu.

Chaque homme a un camarade prfr  qui il veut prouver sa solidit.

Aux causeries du bivouac, le soir, on parle de ses prouesses, et, pour
avoir un peu de poids auprs de ses auditeurs, il faut avoir fait ses
preuves.

L'mulation est le plus grand stimulant des troupes isoles.

Tel bataillon, que dis-je? telle compagnie, telle section, voire mme
telle escouade, marche mieux que telle autre: elle a moins de tranards.

La lgion trangre fait colonne avec les turcos, les zouaves, les
zphyrs.

Eh bien! les hommes de ces divers rgiments mourraient sous le faix
plutt que de s'avouer rendus. Un lgionnaire en arrire? fi donc!
Jamais de tranards chez nous!

Renvoyez cette exclamation aux zouaves ou autres, et vous connatrez
l'esprit de tous les corps.

L'uniforme y est aussi pour beaucoup.

Le pantalon bleu du chasseur  pied ne reculera jamais si un pantalon
rouge le regarde, et rciproquement.

Quelle grave erreur que la suppression des corps, des compagnies d'lite
avec leurs divers costumes et insignes! Chaque unit spciale avait
ainsi des bien belles traditions.

La garde, pensant  son grand pass, marchait et combattait en
consquence.

Les hommes du centre, dans les rgiments de ligne, aspiraient aux titres
de grenadier, de voltigeur, et plus tard  l'honneur de passer dans la
garde.

Cela excitait l'mulation, donnait un but.

Actuellement, une bourrasque tudesque de tout teinter en sombre uniforme
souffle sur les hommes militaires de France.

Inutiles ces belles tenues! Inutiles ces beaux pompons! Inutiles ces
grandes parades! Inutiles, inutiles ces diverses dnominations
honorifiques de grenadiers, de voltigeurs!

Tel beau panache, cependant, nous a souvent procur quantit de recrues.

Beaucoup se sont fait tuer en voulant gagner, dans une action d'clat,
la barbiche du grenadier ou l'paulette de voltigeur.

a ne fait rien!

Maintenant, alignement, fixe!

Tous pareils, galit sur toute la ligne.

Quel blague, cependant!

L'galit existe-t-elle sur le globe? Pierre n'est-il pas plus
intelligent que Jacques?

Alors quoi! Les mmes rcompenses  l'imbcile et  l'intelligent?

Non, mais galit  outrance quand mme.

Voil le mot.

Et dans l'arme, sommes-nous gaux? Le gnral est l'gal du simple
soldat, peut-tre?...

Pourquoi, alors, ne pas distinguer les petits mrites, les petits
talents, les grands courages de l'ignorance?

Ceux-ci n'ont pas le bton de marchal dans leur giberne, mais ils
auraient pu prtendre  la grenade ou  l'paulette de voltigeur.

Ah bah! on veut faire croire  cette maudite galit, mot qui me crispe
par sa banalit fausse, par l'ide mensongre qu'elle implique.

Hlas! quel malheur que l'uniformit actuelle! C'est du plus profond de
mon me que j'exhale cette plainte.

Un factieux quelconque a dit que l'ennui naquit un jour de
l'uniformit; je dirai, moi, que l'mulation se meurt de l'uniformit.

Il me faut cependant revenir  notre malheureuse colonne, qui file
toujours inconsciente de mes propos de critiqueur.

Je me trompais en disant que personne ne regarde une colonne en marche
sur les Hauts-Plateaux, qui ne sont pas toujours unis. Quelques grandes
montagnes les accidentent  et l.

Entre Daya et Magenta, nous abordons une de ces montes, mais vous
savez... Elle coupe en zigzags, comme un serpent monstre, la pente
abrupte de la montagne.

La voie  suivre est indique par une ligne grise sur le flanc vertical
de la hauteur.

Oh! oh! c'est l qu'il faut monter...

La tte s'engage rsolument. Bientt elle surplombe la queue, qui se
hisse  son tour.

On s'arrte pour respirer.

Les premiers hurlent des paroles ironiques d'encouragement  cette
malheureuse arrire-garde, qui ne rpond mot, mais prend courage, parce
qu'on se moque d'elle.

Le soleil flambe ferme. L'air touffe les marcheurs entasss. Les coups
de sacs se succdent  intervalles rapprochs. Les tincelles
jaillissent sous les clous des souliers.

Poussifs, rendus, fourbus, on est enfin sur la crte.

Un moment d'arrt refroidit la tte qui tournoie, et l'on repart,
oubliant vite ce mauvais pas.

On a bien march, mais pourquoi? Parce que la queue et la tte se
regardaient rciproquement.

Une compagnie arrive d'un service dtach et rentre au camp.

Tout le monde se redresse. Diable! les camarades les regardent.

Que serait-ce donc, si ces camarades taient des voltigeurs ou des
grenadiers? On voudrait prouver  ces hommes d'lite que le centre
marche aussi bien que les ailes, et rciproquement.

Quelques explications me paraissent ici ncessaires.

Avant la dernire guerre, les bataillons taient composs de compagnies
diffrentes portant aux ailes les dnominations de voltigeurs et de
grenadiers.

C'taient des hommes d'lite. Certaines prrogatives et divers insignes
leur taient rservs.

Les autres compagnies, dites de centre, se composaient de mauvais
sujets, de jeunes soldats, etc.

Passer dans une compagnie des ailes tait un but ambitionn par
l'ivrogne qui s'amendait, ou par le conscrit qui guettait l'occasion de
se faire valoir.

C'tait l une cause d'mulation qui donna autrefois de fort bons
rsultats.

Maintenant, je l'ai dj dit, tous galement ennuyeux.

Marasme complet.

Le jeune homme qui, faute d'instruction suffisante, ne peut prtendre 
obtenir des grades, doit faire platement ses cinq ans, sans esprer
autre chose qu'une srie de journes assommantes, assaisonnes d'aucune
satisfaction.

Ennui  jets continus et progressifs pendant cinq ans.

Palsambleu! cependant, je ne devrais pas ainsi lcher continuellement ma
colonne.

Que voulez-vous! Ce sujet palpitant m'entrane malgr moi, et pour
rentrer dans vos bonnes grces, je pique des deux et je rejoins mes
troupes, qui, hisses sur les hauteurs de Daya, se tranent encore
quelques moments sur le sommet.

Mais il leur faudra bientt descendre.

Si monter une pente rapide arrache la respiration, descendre cette mme
pente brise le jarret. Et de ces deux inconvnients, je prfre le
premier.

Car, en montant, on ralentit l'allure, on met le pied par terre d'une
manire sre; puis on peut se dgager le cou pour respirer.

Mais  la descente! Aie! oh! la la! chaque pas est un supplice. C'est la
dtonation qui, partant du pied quant il frappe malgr lui brutalement
le sol, retentit comme un choc lectrique dans toutes les parties du
corps.

Nous voil de nouveau dans la plaine.

La monotonie habituelle commence tout de suite  craser la colonne.

Le diable m'emporte, mais on se prend  regretter les routes
accidentes, les montes roides. Au moins, pendant que l'on gravit les
ctes, les distractions qu'elles causent empchent de penser  la
fatigue.

Nous sommes quand mme arrivs prs des schotts. Ce sont d'immenses
plaines sales, parfois recouvertes d'eau  la suite de pluies
abondantes.

Rien de plus majestueux et de plus pittoresque en mme temps que ces
grands lacs de sel par une belle journe, lorsque le soleil parpille sa
lumire sur leur surface unie et blanchtre.

Ici apparat une falaise ardue; on se croirait sur les ctes de la
Normandie.

L une plage,  pente presque imperceptible, rappelle au spectateur
quelques souvenirs de bains de mer; on jurerait y apercevoir les loges
ambulantes de jolies baigneuses.

En tournant le regard dans une autre direction, une ville avec ces
clochers, ses minarets, se montre aux yeux tonns.

Plus loin, la surface brillante du lac s'unit au ciel pour aller se
perdre dans l'immensit du lointain.

Si un chameau apparat sur une des rives, son ombre, projete sur les
couches transparentes des surfaces, prend des proportions gigantesques.
L'illusion devient peu  peu complte, et l'on croit voir une frgate,
arme de guerre, louvoyant comme un ennemi aux aguets.

Quelquefois les mirages sont tellement frappants, qu'un village, situ 
plusieurs kilomtre, est reprsent dans les nuages au-dessus des
schotts, et semble nager dans un bain arien.

Tous ces tableaux prennent des allures fantastiques, et sautillent
capricieusement sous les moindres effets de la lumire.

Des colonnes nuageuses et transparentes entrecoupent  et l ces
visions feriques, qui disparaissent comme par enchantement si un nuage
sombre vient un instant obscurcir le soleil.

Ses schotts franchis, le terrain ne prsente plus qu'une immensit de
sable, accidente de quelques pieds de thym ou de palmiers nains.

A un ou deux kilomtres plus loin, on sonne la grand'halte.

Nous prenons alors le second caf, qui, avec celui du matin, compose
toute la nourriture absorbe pendant l'tape.

L'exprience a prouv que moins l'homme est lest, plus il est apte 
marcher. Un bon repas, le soir, prpare suffisamment aux fatigues du
lendemain.

D'ailleurs,  ventre plein, mauvais jarrets.

Aprs une heure de repos, on se remet pniblement en route.

Les jambes ankyloses se refusent  fonctionner ds les premiers pas. Ce
n'est qu'aprs avoir enfil quelques centaines de mtres que
l'insensibilit des articulations permet d'avancer sans trop souffrir.

Bientt les visages renaissent  la vie,  la gaiet.

Les chansons recommencent. Timides d'abord, elles deviennent de plus en
plus gaies, au fur et  mesure que la distance  parcourir devient plus
courte. Elles cessent tout  fait au moment de se former en ordre
rgulier pour passer dans un village quelconque, quand on en trouve.

En entrant au gte, les hommes, accabls de fatigue, trouvent en eux le
courage de redresser la tte et de marcher allgrement, en chassant de
leur apparence tout ide de fatigue.

Ils font ainsi croire aux quelques famliques badauds qui les admirent
que marcher des journes entires avec soixante livres pendues aux
paules est une chose compltement  ddaigner.

Le camp dlimit, les emplacements des avant-postes marqus, les
compagnies forment les faisceaux.

Les rangs rompus, une activit extraordinaire s'ensuit.

Les uns courent  l'alfa pour la literie; les autres dressent les
tentes. Ceux-ci cherchent du bois pour les cuisines; ceux-l allument
les feux.

Par tout le camp, ce ne sont que cris, ordres, sonneries... Une heure
aprs, tout est calme.

Seuls les cuisiniers surveillent la soupe, qui sera bientt servie
chaude.

Ce rgal englouti, chacun regagne sa tente, et le lendemain c'est 
recommencer.

Des jours, des semaines, des mois, il en est ainsi.

On est, dit-on, plus heureux en campagne qu' la noce. Allons donc! Je
vous jure, moi, que j'aime mieux tre  la noce.

Quoi qu'il en soit de mes gots je marche comme les autres, ayant
confiance en l'avenir.

Quelques petits incidents jettent parfois une lueur de gaiet et
d'entrain sur cette masse ambulante, confite en la fatigue.

La plaine fourmille de livres.

Avec son instinct craintif, ce pauvre petit animal reste blotti dans son
gte, esprant passer inaperu. Un pied maladroit, qui va l'craser, le
force  dbucher.

Comme il fait bon le voir courir! Comme nous envions sa lgret, nous
qui avons peine  mettre les pieds l'un devant l'autre!

Mais, hlas! il ne courra pas longtemps.

Tous ceux qui sont monts se lancent  sa poursuite, et organisent ainsi
 l'improviste une vraie chasse  courre.

Les plus rapides ont coup la route  l'animal, qui revient, affol se
heurter  la colonne. Il passe entre les jambes des troupiers, qui
essayent en vain de l'assommer  coups de fusil.

Il chappe sain et sauf, mais les Arabes du convoi le guettent.

Ceux-ci sont trs-adroits avec leurs matraques, qu'ils lancent au-devant
du livre.

Un premier coup l'atteint dans les jambes. Il roule comme une boule.

Il est tu. Non.

Il se relve et repart dans une autre direction avec une ardeur
nouvelle.

Cette fois une matraque, lanc d'une main sre, l'tend roide mort. Il
est ramass. On lui coupe la gorge pour satisfaire aux prescriptions de
Mahomet, qui veut que toute bte soit saigne par celui qui doit la
manger.

Lestement la pauvre victime disparat dans le burnous de son meurtrier,
qui la vendra cinq sous  l'arriv  l'tape.

Souvent les arabes prennent le livre au gte.

Celui-ci, anxieux, ne bouge pas, comme toujours, esprant que cette
multitude d'ennemis qui viennent le troubler chez lui, disparatront
bientt.

Mais il a compt sans l'Arabe. De son oeil perant, l'ennemi a dcouvert
l'animal, piteusement ramass dans sa cachette de verdure.

Le chasseur, insouciant d'allures pour mieux tromper, marche contre le
vent. Arriv prs du livre, il le cueille dlicatement de ses cinq
doigts, lui coupe la gorge et l'enfouit sous ses haillons.

A chaque tape se renouvellent ces scnes, qui perdent peu  peu de leur
charme par leur frquence.

En passant  un autre genre d'exercices, on voit quelquefois des
_fantasias_ ou mariages arabes.

La colonne arrive prs de douairs amis.

On fte un grand mariage. Un jeune cheik vient d'pouser la fille d'un
cad.

Les membres des diverses tribus forment deux groupes nombreux.

D'un ct, les femmes, compltement enveloppes dans leur blancs _hak_,
suivent la marie et poussent des cris aigus en signe de joie. Rien
d'nervant comme ces bruits. Pour les accentuer davantage, les femmes se
frappent la bouche  petits coups; elles interrompent ainsi les sons, et
imitent le bruit grincheux de la crcelle.

L'hrone de ce tapage s'avance stoquement parmi cette foule, qu'elle
domine de toute la hauteur de dromadaire sur lequel elle est juche.

Habitue aux mouvements onduleux de cette bte du dsert, qui oscille
comme un vaisseau secou par la lame, la marie saharienne se balance
mollement sur son palanquin caparaonn d'or et de pierreries.

Le dromadaire, tout fier de porter un pareil fardeau, marche gravement 
travers les sables mouvants, sans se laisser dcontenancer par la
_fantasia_ furieuse qu'excutent les hommes formant le second groupe.

Ceux-ci, monts sur de beaux chevaux arabes, font des tours d'adresse et
de grce devant la procession des femmes.

Rien de plus adroit que ces cavaliers indignes.

Ils prennent une centaine de mtres d'avance sur le cortge, qui
s'avance lentement. Se groupant alors par trois ou quatre, et tenant
chacun un long fusil  la main, ils reviennent furieusement sur leurs
pas, changeant  fond de train.

Arrivs prs de la marie, ils lancent leurs armes en l'air, les
ressaisissent lestement et font feu d'une main, en mme temps que d'un
vigoureux coup de jarret ils excutent une brusque volte-face avec leurs
chevaux, qui s'arrtent court, frmissant sur leurs jambes nerveuses.

Un maladroit laisse parfois tomber son arme.

Il continue  charger quand mme, et, retournant bientt en arrire, il
passe prs de l'endroit o repose son fusil, se penche sur l'trier,
enlve prestement le _moukala_, le fait tournoyer au-dessus de sa tte
en un moulinet rapide, et le dcharge en poussant des hourras
formidables.

Le cavalier arabe, lanc  fond de train, ignore s'il existe.

Tout entier  la joie dlirante qui s'empare de lui dans sa course
folle, il perd conscience du danger, et abandonne sa monture  une
ardeur qui tient de l'affolement. Les cavaliers se croisent, se coupent,
se traversent les uns les autres, sans aucun souci des rencontres
fatales qui souvent s'ensuivent.

Aussi, de graves accidents arrivent frquemment.

Un jour, mon bataillon manoeuvrait en ordre serr. Un escadron de saphis
faisait l'cole des fourrageurs sur notre front.

L'officier qui dirige la manoeuvre ordonne un ralliement.

Prompts comme l'clair, les cavaliers se prcipitent  l'instant de tous
les points de l'immense terrain de manoeuvre. Dans leur course oblique
pour se rassembler au chef, deux d'entre eux se heurtent l'un contre
l'autre. Les chevaux assomms du choc, roulent sur le sol. Les cavaliers
arrachs de leur selle, sont lancs de plusieurs pieds en l'air et
retombent insensibles. On les relve. Des flots de sang les inondent.
Ils meurent  l'hpital la nuit suivante.

Les camarades ne sont nullement impressionns de ces accidents. A la
manoeuvre suivante, ils apportent la mme insouciance dans leurs
allures, et continuent, comme par le pass,  se moquer de toute
prudence.

La colonne admire, sans s'arrter, l'adresse et la grce des jouteurs,
jette un regard de convoitise sur le groupe des femmes, et nous dfilons
devant la marie, qui entr'ouvre sournoisement son _hak_ pour regarder
les _lascars_.

Cet incident jette une agrable diversion sur la marche de la colonne.
a dfraye les causeries et fait oublier une heure.

Lorsque les troupes voyagent en pays habit, des vnement d'un autre
genre marquent quelquefois notre passage.

Je fus le hros d'une petite aventure, dont le dnoment, quoique
correct, ne m'apporta pas toute la satisfaction que j'tais en droit
d'en attendre.

Il est un fait avr que le troupier en route a toujours faim; tellement
que, maintes fois, je me suis moi-mme trouv  point de dvorer
l'arrire-train d'un animal, de quelque taille qu'il ft. Aussi, malheur
 tout mouton, chvre ou autre, qui a la malencontreuse fantaisie de
venir dans nos parages.

La maraude est svrement dfendue cependant, et les officiers et
sous-officiers ont des ordres prcis pour faire excuter cette
prescription.

Nous tions sur la lisire d'une fort de broussailles.

Un douair arabe avait plant ses pnates dans les environs.

tant chef de l'arrire garde, j'entends soudain, dans les profondeurs
de la fort, lger blement, trs-engageant pour un affam.

Je m'approche, et vois une dizaine d'hommes se prcipiter avec ardeur
pour faire un sort  un cabri de fort belle taille.

Je m'arrte un moment sous le charme des formes arrondies de l'animal.
Ses succulents gigots, promptement dessins dans mon imagination,
m'apparaissent pleins d'attraits, frtillant dans la graisse de la
marmite.

Un instant je succombe, et, qu'on me le pardonne, se suis sur le point
d'enfreindre ma consigne.

Mais, jetant un regard sur ceux qui m'entourent, leur dploiement de
forces me rappelle vite au devoir.

Les troupes administratives, flanques de saphis et de tringlots, sont
bien reprsentes. Quelques lgionnaires, aux allures rigides figurent
aussi parmi les assaillants.

Les convoitises effrnes, les dsirs immodrs, toutes les mauvaises
passions se refltent sur les visages. Parmi les plus acharns se
distinguent surtout les boulangers, mettant baonnette au canon pour
s'lancer  l'assaut.

Le cabri, calme dans sa candide navet, regarde tous ces prparatifs
d'attaque d'un oeil doux et profond. Marchant lgrement sur le gazon
frais, il tend sa petite tte idiote vers le groupe bariol, qui le
cerne bientt de tous cts.

De nouvelles forces attires par de nouveaux blements trs-allchants
pour l'ennemi, surgissent de tous les points de l'horizon.

Le cercle des baonnettes se resserre, et dans quelques instants le
chevreau aura cess de vivre.

Un lgionnaire a dj lanc une botte, indcise, il est vrai, mais le
danger grandit, et le dnoment est facile  prvoir.

Un _A vos places!_ formidable s'chappe de mes lvres et tombe comme une
massue sur ces mcrants, qui s'enfuient, la mine piteuse.

L'animal est sauv, et je le livre sain et sauf, non sans regrets, au
vieil Arabe qui me le rclame.

Le mme soir, la bouche souriante d'une sereine satisfaction, je rendais
compte au colonel des vnements de la marche. Dans l'intrt de mon
avenir, je n'oubliais pas l'incident du cabri.

--Je vous remercie, dit-il  haute voix, vous avez bien fait votre
service.

Puis, clignant de l'oeil d'un air malin et parlant mystrieusement:

--Est-il beau, au moins, votre chevreau?

--Magnifique, mon colonel, et son propritaire,  qui je le rendis, me
remercia cordialement de mon intervention opportune.

--Imbcile! fait-il.

Et, tournant ddaigneusement les talons, il s'loigne en grommelant
d'une manire fort peu aimable pour moi.

Atterr de cette singulire rception, je me retirai chez moi, l'me en
proie  un monde de rflexions. Bientt j'en pris mon parti, et je ne
regrettai pas ma conduite, que je considrais comme pleine de dignit.

Cependant, plus tard, mes principes l-dessus perdirent insensiblement
de leur puret primitive. Ils finirent mme par s'vanouir tout  fait.

A la guerre comme  la guerre!

Je m'accuse ici de ne pas avoir toujours respect le btail intressant.
Rien de bon comme la faim, mais il faut la satisfaire.

Que ceux qui me blment me jettent la premire poule!




                               XXVI

                             MLANGES


Je voguais sur le boueux Mississipi,  raison de trois cents milles par
jour.

J'avais pay cinq dollars le droit de m'embarquer sur le pont du
_Grand-Republic_, pour y coucher sur des sacs jusqu' Saint-Louis.

Cela devait durer six jours.

Les passagers de pont taient multiples et varis. L'lment ngre y
rgnait en majorit, et y apportait comme accessoire un fameux
contingent d'animaux, microscopiques, ou  peu prs, comme taille, mais
barbares dans leurs effets.

Je m'en aperus  Memphis, d'une manire qui loignait toute discussion.
Quoique habitu aux intempries des choses, mon piderme se rvolta
contre cette invasion inopportune. Je lche le _Grand-Republic_ 
Memphis.

D'ailleurs, la navigation commenait  me peser, et je dsirais
ardemment tre entran vers le Canada par le vapeur terrestre.

Mes habits avaient une certaine allure de vtust, qui loignait
l'attention. Il m'tait impossible de poser en homme lgant. Mes bottes
cules et rougies par absence de cirage, mon paletot dchir aux poches
et ma casquette cosmopolite me dfendaient d'avoir aucune prtention.

C'est pour cela que je fus profondment touch dans mon amour-propre,
quant un beau monsieur,  longue barbe, portant un lgant pardessus sur
le bras, vint s'asseoir prs de moi, dans le compartiment du wagon qui
devait me porter  Cairo.

--Bonjour monsieur.

--Bonjour monsieur.

Cette entre en scne me fait beaucoup de bien, et il continue:

--Vous allez au Canada, je crois?

--Parfaitement, monsieur, dis-je avec onction.

--Ah! quel heureux hasard me fait vous rencontrer!

Le mot heureux aurait pu tre mieux plac, pensai-je  part moi; mais
doucement mu, je rponds:

--Oui, monsieur.

Ces dernires paroles, bien senties, inspirent une bonne ide  mon
compagnon, qui poursuit:

--Vous venez prendre un verre?

Ceci met le comble  ma satisfaction. J'accepte.

Chemin faisant, le beau monsieur me dcline son nom, sa profession, sa
nationalit, ses qualits de marchand d'oranges, ayant une cargaison
allant de la Floride  Montral. Il ajoute que ses bagages sont partis
en avant.

Cette dernire phrase ne m'intresse d'abord que mdiocrement, mais je
prends un bock quand mme.

Un autre gentlemen, que nous trouvons dans la buvette, nous sourit
gracieusement et boit avec nous. Nous sortons et j'escorte mon nouvel
ami, qui ne me semble pas reprendre le chemin de la gare. Je le lui fait
observer respectueusement.

--Nous allons payer mon fret aux bureaux du chemin de fer, rpondit-il.

Quelques pas plus loin, un autre gentil monsieur, portant aussi un
lgant pardessus sur le bras, avertit mon compagnon que ses oranges
sont emmagasines, et que le transport se monte  tant.

Howard,--c'tait le nom de mon bienveillant ami,--s'empresse d'exhiber
un chque de mille dollars.

Le directeur des chemins de fer fait un geste significatif: il n'a pas
de monnaie.

Howard se tourne de mon ct, et me prie de vouloir bien lui avancer la
somme ncessaire pour payer son fret, contre son chque que je pourrai
toucher le lendemain.

Tout fier de pouvoir rendre service  un si digne gentleman, je fouille
dans ma chemise de flanelle, et j'accroche tout ce que j'avais sur moi:
 peu prs cent cinquante dollars. Je les donne  Howard, sans un moment
d'hsitation.

Machinalement, je mets le chque de mille dollars dans ma poche, et nous
voil en route.

Craignant le dpart du train, j'insiste auprs de mon ami pour retourner
 la gare.

--J'irai dans un instant, et, si vous voulez vous y rendre tout de
suite, veillez, je vous prie, sur mes bagages, que j'ai confis  un de
ces ngres, qui sont si voleurs.

Ce dernier mot, sur lequel Howard appuie la bouche en O, m'ouvre de
riants horizons. Un clair m'illumine. Je me rappelle subitement que les
bagages de mon ami taient partis en avant.

Je suis flou! m'criai-je, et, prenant un revolver que je portais
toujours sur moi, comme tout bon Yankee, je prie Howard de me rendre mes
fonds allguant l'impossibilit de toucher le chque avant le dpart du
train.

--Comment, monsieur, vous doutez, je crois de ma vracit!

Ceci est dit avec une telle dignit, que j'en suis tout branl. Je ne
me rappelle pas avoir vu un autre visage exprimer aussi douloureusement
l'honneur offens, que celui de Howard en cet instant.

Je me roidis cependant contre ma mollesse, et j'insiste avec plus
d'nergie encore pour tre rembours de mon argent.

Le revolver aidant, mon ami se met  compter ma petite fortune. Il fait
cependant disparatre vingt dollars, et je suis bienheureux d'en tre
quitte  si bon march.

Essouffl, j'arrive  la gare  temps pour sauter dans mon wagon. Je
respire avec bonheur, et, prenant mon calepin, j'cris: Je viens de
l'chapper belle. Un malin a failli me la faire  l'amricaine. Il s'en
retire avec vingt dollars seulement.

C'est en voyant aujourd'hui ce bon vieux carnet que je consigne ici ce
souvenir. J'en trouve bien d'autres dans ce calepin des temps passs.

Le train qui me portait vers le Canada se conduisit comme tous les
trains.

Un pont avait t enlev  quelques milles de Memphis, et il fallut
transborder passagers et bagages. C'tait d'autant plus ennuyeux qu'il y
avait beaucoup de boue. A part ce retard, nous n'emes aucun arrt
important jusqu' Montral, et la nappe d'air qui me sparait de cette
ville fut dchire avec un entrain remarquable.

Quand le sifflet de la locomotive m'annona ma ville natale, je faillis
tre suffoqu par l'ouragan de soupirs qui me gonfla la poitrine. Il y
avait trois ans que je voyageais.

Trois ans! je trouvais cela bien long, et maintenant il y aura bientt
dix ans que je n'ai pas revu mon beau Canada.

Alphonse Kart a bien raison de dire que le plus pur patriotisme rside
chez les exils. Plus les annes de sparation s'accumulent, plus
grandit chez eux cet amour que ressent tout individu pour le pays qui
l'a vu natre.

La patrie pour moi, c'est le petit village qui se mire dans la rivire
des Prairies.

Je vois encore, debout dans la plaine Germain, le cher collge, o
j'appris  peler les premiers mots.

J'voque, dans mon esprit, le souvenir de tous mes camarades d'enfance,
avec lesquels je me flanquais de fameuse tripotes: les Barrette, les
Bazinet, les Bisson, les Terriens, et surtout les Caier. Ces derniers,
deux frres, me dtestaient cordialement. Ah! a, par exemple, je le
leur rendais bien. C'taient toujours entre nous, des duels  mort o le
sang n'tait qu'un accessoire trs-rare.

Le haut et le bas du village formaient deux camps. Malheur  celui qui
osait s'aventurer seul chez l'ennemi. Il tait sr de recevoir une
matresse racle.

Ces jeux de guerre ont peut-tre contribu  me donner le got pour la
boxe.

Tout cela est dj bien loin. Et si mes petits adversaires d'alors
daignent me lire aujourd'hui, je les prie de me pardonner les coups de
poing d'antan. Car autant je dtestais mes ennemis de l'enfance, autant
je les aime maintenant.

Je revois encore le beau couvent de mon village. Son deuxime tage
tait par,--l'est-il encore?--d'une immense galerie, sur toute sa
longueur.

Les pensionnaires y prenaient leurs bats  certaines heures. Je ne
manquais pas alors de me rendre aux environs, et de lorgner une certaine
brune, aux yeux bleus, qui me rpondait de son mieux. Quelle joie quand
nous pouvions changer un sourire, et quelle tristesse quand je
constatais son absence!

Elle est bonne mre de famille maintenant, et elle a, j'en suis sr,
oubli son amoureux de douze ans.

En face de l'glise, le terrain descend en pente roide.

L'hiver, c'tait le rendez-vous des gamins pour les glissades. Nous
faisions le dsespoirs des passants.

Un de nos grands camarades s'avise un jour d'y amener une longue
_trane_ [1]. Nous nous fourrons une quinzaine dedans. Nous partons
comme une flche, et le conducteur, n'ayant pas la force de diriger un
projectile pareil, nous lance sur la clture du dput.

[Note 1: Sorte de grand traneau.]

Deux gamins se font des blessures assez graves. Un rassemblement se
forme  l'instant. Les coupables disparaissent tout de suite, comme par
enchantement laissant dans la brche la pice conviction. Quelle terreur
pour la bande!

Le dput sort de chez lui, s'emporte violemment et menace les coupables
de la prison de Rforme.

Diable! briser la haie d'un dput, c'tait terrible, et nous, dans
notre ignorance, nous n'avions pas attach assez d'importance  cette
grave affaire.

On ne glissait plus devant l'glise depuis cet vnement. Et chaque fois
que je rencontrais le dput, je rougissait de mon mieux. M'a-t-il
pardonn le trou dans sa haie?

Le moyen de voler les pommes sans tre pinc fut invent, je crois, par
un de mes compatriotes. Il prenait une longue gaule,  l'extrmit de
laquelle il attachait un crin  noeud coulant.

Sous prtexte d'attraper des oiseaux, il contournait les vergers,
fouillait les arbres, et, choisissant le plus beau fruit, il le
dcrochait vivement.

J'avais ma part dans l'opration, et, quoique laissant mon camarade agir
comme plus adroit, je lui dsignais les pommes  saisir. Elle taient
toujours d'un savoureux exquis.

Le temps des noix amres amenait un autre genre d'occupation: la chasse
aux _suisses_. C'est un petit rongeur, genre cureuil, qui se loge dans
les cltures de pierre.

Le point de rassemblement tait toujours la maison d'un ami, dont le
pre tait bon pour les petits compagnons. Les pres ne sont pas
toujours bons. Tmoin quelques-uns qui nous recevaient  coups de fouet;
ce qui manquait d'encouragement. Le pre de mon ami Lozeau tait
trs-complaisant et ne se servait jamais du fouet. Nous nous runissions
donc chez lui, et de l partions en chasse, par un jour de cong.

Arrivs aux champs, chacun ouvrait l'oeil, et, le premier suisse
dcouvert, nous chargions en fourrageurs.

L'un guettait une passe avec une pierre norme; l'autre fouillait un
trou avec un bton. Celui-ci, les manche retrousses, attendait le
gibier pour le frapper au passage; celui-l surveillait les environs.

Le voil! et tout le monde de courir, de crier  tue-tte.

On en pinait quelques-uns, le plus souvent on les manquait.

Ensuite nous allions aux noix.

Nous devenions  l'instant mystrieux. Le propritaire ne badinait pas
et dfendait l'entre de sa proprit aux amateurs de noix. Grimpant sur
les arbres quand mme, nous bourrions consciencieusement nos poches, nos
chemises, nos casquettes.

Voil M. Dsormeaux!

A ce cri, des bruits de branches qui se cassent d'habits qui craquent,
de culottes qui se dchirent, se faisaient entendre; quelques-uns se
laissaient tomber de l'extrmit des branches. Et quelle fuite! quelle
panique!

Pendant les grandes chaleurs, c'taient des baignades  n'en plus finir.

D'immenses radeaux taient attachs au rivage, et nous y organisions nos
plaisirs. Prenant un grande rame, que l'on plaait en quilibre, un bout
sous un _planon_,[2] on s'en servait comme tremplin d'o l'on piquait
des ttes splendides.

[Note 2: Tronc d'arbre quarri servant  la construction des navires.]

Quand il faisait trop froid, on se chauffait au soleil, sans se
rhabiller, et l'arrive d'une autre bande de gamins donnait le signal de
nouveaux plongeons. Cela se renouvelait quinze fois par jour.

Le moyen de ne pas succomber  la canicule avec une vie pareille!

Aussi, un t, j'avais en mme temps quatre clous dans le dos, deux plus
bas, trois sur le genou gauche, un dans la tte et cinq sur la poitrine.
Mais je me baignais toujours, et la canicule n'eut jamais raison de mon
amour pour les plongeons.

Les bonnes petites histoires que l'on se racontait le soir, quand,
mollement enfouis dans l'herbe, chacun couch sur le dos, regardait les
toiles!

Un grand garon dont le pre tait guide de _cage_, [3] avait le
monopole de ces choses.

[Note 3: radeau.]

Mon pre revenait de la ville par une nuit bien noire. Sa jument
trottinait doucement dans la grande monte, quand minuit sonna. Il se
trouvait, en ce moment-l, dans un endroit cart, entirement entour
de bois. Soudain, il s'aperoit qu'on le poursuit avec persistance. Se
retournant, il voit un grand cheval noir qui le regarde d'un oeil
brillant.

Prenant peur, mon pre fouette sa jument, qui part comme un trait.

Le cheval noir suit sans effort et parat,  chaque instant, vouloir
mettre ses pieds de devant dans la charrette.

Mon pre sent ses cheveux soulever son bonnet de castor, et il fouette
sa bte avec une ardeur nouvelle.

Le cheval noir n'est nullement branl de cette vitesse insense, et,
choisissant probablement l'endroit propice, il met ses pieds de devant
dans la charrette, qui s'arrte court. Puis, regardant mon pre d'un air
suppliant, il semble lui demander un service.

Mon pauvre papa, presque mort de frayeur, croit voir des cornes  la
tte du cheval et des fourches  ses pieds. Recommandant son me  saint
Jean-Baptiste, son patron, il prend son couteau et frappe lgrement le
loup-garou derrire l'oreille. Une goutte de sang s'chappe de la
blessure, et,  l'instant, le cheval devient un homme.

Ce loup-garou tait un malheureux pcheur que ne s'tait pas confess
depuis sept ans, et le bon Dieu, pour le punir, l'avait chang en
cheval. Chaque nuit le voyait, infatigable, courir partout jusqu'au
matin, pour recommencer la nuit suivante.

Remerciant mon pre de l'avoir dlivr des griffes du dmon, il promit
de faire  l'avenir ses devoirs religieux et disparut dans les bois.

L-dessus le camarade se tait, et nous nous serrons tous les uns contre
les autres.

Le silence rgne pendant quelques instants, et chacun rflchit au
trajet qu'il a  faire pour arriver chez lui. Certains doivent traverser
une grande distance sans maison, et craignent qu'un loup-garou
quelconque leur demande dlivrance.

Un brave se hasarde cependant  demander une autre histoire.

Faisons bien la diffrence entre histoire et conte. Le dernier n'est
jamais vrai, mais l'autre l'est toujours. Malheur au sceptique qui
oserait en douter. Il serait honni, conspu de toute la jeune
gnration, et de beaucoup de vieux, qui, pour le plus grand nombre,
croient aussi  ces choses effrayantes.

Notre grand camarade se fait un peu prier, mais, finalement, devant
l'insistance gnrale, il se dcide  nous raconter une autre
fantastique aventure de son pre.

Il rclame une attention soutenue,--chose bien inutile,--car, dit-il,
c'est une histoire de feux follets.

Il commence.

Mon pre descendait la rivire, en _canot_, par une nuit sombre.
Mettant son aviron en travers, il se laissait aller au courant de l'eau
et faisait sa prire du soir.

Tout  coup, trois feux follets, en trpied, lui apparaissent et se
mettent  danser sur la _pince_[4] du canot.

[Note 4: Proue.]

Faisant un signe de croix, mon pre prend son aviron et vire de bord.

Les feux follets s'loignent et continuent leur danse sur le milieu de
la rivire. Quelques moments aprs, ils reviennent de nouveau sur
l'avant de l'embarcation.

Mon pre se sent devenir fou de peur. Il rame avec une vigueur
surhumaine, mais sans rsultat; car, cette fois, les apparitions
maintiennent le canot immobile. puis, il recommande son me  Dieu et
interroge les feux follets. Silence terrible.

Peu  peu, la rivire se couvre de nombreuses lumires. Dans toutes les
directions apparaissent quantits de feux fantastiques, qui achvent de
faire perdre la tte  mon pauvre pre, qui reste comme ptrifi dans le
fond du canot immobile.

Soudain, il se rappelle ne pas avoir pay une messe, qu'il avait
promise pour le repos de l'me de sa mre. Il jure tout de suite d'en
commander deux le lendemain matin.

A l'instant, tout s'vanouit. La nuit redevient noire, et le courant
entrane de nouveau le canot.

Mon pre tint parole et fit chanter deux messe. Les feux follets ne lui
apparurent jamais depuis.

Cette histoire termine, personne ne tient en place. On essaye de se
rassurer en se pressant davantage les uns contre les autres. Les yeux se
ferment, crainte d'apercevoir quelques feux follets dans le noir
horizon. L'oeil brlant du grand cheval noir loup-garou perce les
tnbres, et sme une indicible terreur dans nos jeunes mes.

Pour ma part, je me figure tre en canot entour de sinistres
compagnons: feux follets en trpied, luques blancs, cercueils rangs en
quantits innombrables, plusieurs antchrists de sept ans chacun, qui me
brlent de leurs yeux de flammes, revenants par milliers, dmons
fourchus et cornus annonant la fin du monde, chanes se tranant
bruyamment dans les masures abandonnes, fes terribles, et encore, et
encore.

Nous n'avons plus, personne, la force de demander  notre ami de
continuer, mais lui, un fois lanc, ne tarit plus.

C'est tonnant comme ce garon-l tait rudit. En y rflchissant
maintenant, je me demande encore o diable il avait pu apprendre tout ce
qu'il nous racontait.

Il aborde la venue prochaine de l'Antchrist, prdit la fin des sicles,
parle du purgatoire, cause du miroir des mes,--livre effrayant qui
peint l'horreur d'une me en pch mortel.--Enfin notre camarade est
inpuisable.

Quand l'heure nous force, malgr nous,  regagner le logis, c'est en
tremblant, l'oeil sur le qui-vive, que nous arrivons chacun chez nous.

Aussitt couch, je nage dans un bain de sueur. Je n'en persiste pas
moins  me couvrir compltement, et mon imagination de travailler.

Je vois une grande fosse; au fond, un cercueil o m'attire un cadavre
qui lance des flammes par les yeux, le nez, la bouche, les oreilles.
J'essaye de fuir ces visions effroyables. Vains efforts. Une corde, que
je coupe et qui se rattache sans cesse, s'enroule autour de moi et
m'attire dans la fosse. Je veux crier; ma voix s'teint sur mes lvres.
J'touffe et je perds connaissance.

Le lendemain soir, je prie mon grand camarade de nous raconter encore
des histoires, et en me couchant, je recommence un autre cauchemar.

Quelles franches et terribles peurs nous avions en cet heureux temps!

Ce qu'il y a d'tonnant cependant, c'est qu'actuellement je n'approuve
pas du tout l'habitude qu'ont les personnes ges d'effrayer les
enfants. Ces braves vieilles gens choisissent de prfrence un endroit
solitaire pour y faire surgir toute une kyrielle de sorcier, fes,
revenants. Ah! comme c'est pouvantable pour le gamin de passer prs de
ces endroits, quant le hasard le force de frquenter ces dangereux
passages!

Je me demande comment il se fait que je ne sois pas mort de frayeur.

Les voyages de l'intelligence, aide de l'instruction, dpouillent
l'homme de ces sottes peurs. Cependant, j'ai vu des garons sains et
vigoureux de corps et d'esprit,--des _voyageurs_[5] par
exemple--conserver, jusqu' leur dernier soupir, les craintes
superstitieuses de leur enfance.

[Note 5: Flotteurs de bois.]

Dans les chantiers de la rivire d'Ottawa et du nord de Montral, les
principaux amusements des hommes, aprs le repas du soir, consistent 
couter les histoires de deux ou trois de leurs camarades, qui excellent
dans ce genre de rcits.

Chaque chantier possde gnralement quelques sceptiques qui affichent
de ne croire  rien. Il blasphment avec une ardeur admirable, chaque
fois qu'une occasion futile se prsente. Ils finissent ainsi de faire
croire  leurs cdules compagnons tout ce qui leur passe par
l'imagination. Ils affirment mme avoir des relations directes avec le
diable en personne. Pour cela, ils s'arrangent de manire  amener les
vnements dans lesquels ils s'entourent, comme hros, de circonstances
voulues et prpares d'avance.

Bientt la renomme diabolique de ces soi-disant suppts de l'enfer
s'tend sur toute la rgion o hivernent les voyageurs, et cette
renomme fait la gloire de ces ambitieux.

Ces pauvres diables sont bien inoffensifs cependant, et quand un
accident les amnent trop prs de la mort, ils se mettent tout de suite
 faire des signes de croix rpts, accompagns d'actes de contrition
suprme.

Ce que je dis de la vie des chantiers au pays m'est dict par mon
exprience personnelle, car j'ai fait moi-mme une campagne de printemps
 la _drave_.[6] Mais avant de vous la raconter, il me faut revenir  la
gare Bonaventure, o je venais d'arriver,  ma rentre des tats-Unis,
dont un des malins habitants avait failli me soulager de mon
porte-monnaie  Memphis.

[Note 6: Flottage du bois.]

J'ai dj dit que mes vtements laissaient quelque peu  dsirer, sous
le rapport de l'lgance.

Il me fallait faire peau neuve pour me prsenter  ma famille. On ne
revient pas d'un voyage de trois ans aux tats-Unis sans avoir fait
fortune. C'tait alors l'ide qui me hantait.

Pour prouver ma richesse, j'entrai dans un magasin de confection de la
rue Saint-Joseph et j'y achetai un complet galbeux.

Comme complment d'lgance, je me procurai une chane en plaqu pour
attacher une vieille montre, que je cachais dans mon gousset. Il est
bien entendu que cette chane ne se trahit jamais, et eut toujours
l'honneur d'tre en or le plus pur.

Ainsi affubl, je pris le tramway et courus chez mon pre.

Mon retour inattendu fut une grande rjouissance. On assomma le vaillant
veau gras pour me recevoir. Ce ne furent que noces et festins pendant au
moins quinze jours.

Ensuite il fallut songer  une occupation.

Je n'avais qu' faire le choix d'un tat, car mes travaux multiples et
varis aux tats-Unis me permettaient de me prsenter partout comme
trs-expert dans toutes sortes de mtiers.

En consquence, je dbutai chez un marchand tailleur que je lchai
bientt pour un picier, auquel succda une agence d'assurances. Cette
dernire position ne me sourit pas longtemps, et j'entrai  l'cole
militaire, o j'eus l'honneur des deux certificats gagns sans trop
d'efforts.

Puis je devins comptable d'un entrepreneur de la municipalit.

Quinze jours aprs, j'tais conducteur de tramways. Un jour de mauvaise
humeur, le flanquai sur le pav de la rue Notre-Dame un inspecteur qui
m'embtait, et, aprs une histoire orageuse, consquence de la culbute
du susdit inspecteur, je m'engageai dans une briqueterie.

Je montrai de relles aptitudes dans le discernement des briques de
front, de refente, d'intrieur, de chemine, et, en peu de temps, je fus
contrleur. Heureux de cet avancement exceptionnel, j'tudiai davantage
l'art de prendre le plus de briques possible dans les mains et de les
lancer  une distance incroyable. Je chargeais un tombereau avec une
gracieuse lgance.

Ces grandes qualits, aides de dispositions commerciales indites, me
casrent fort avant dans la confiance des patrons, qui m'envoyrent dans
Ontario, pour vendre une machine  mouler le plus grand nombre de tuiles
dans le plus court espace de temps possible. Cette machine brevete
tait due au gnie inventeur de mes bourgeois.

Je parcourus toutes les principales villes d'Ontario. Je faisais
beaucoup d'argent et j'tais trs-heureux. En consquence, je m'ennuyais
beaucoup, et j'abandonnai un jour tuiles, briques, machines, etc., pour
m'embarquer pour le Manitoba, que je visitai comme militaire.

De retours au pays, quinze mois aprs, autre veau gras assomm,
rjouissances, nouvelle dition, puis marasme et enfin recherche d'une
occupation.

Pour varier et faire du neuf, j'entrai en campagne,  la drave des bois,
sur le lac Ouareau.

Notre chantier tait construit sur les bords de la petite rivire
Shwaugan.

J'tais ce qu'on appelle un novice, et, maintenant que j'ai fait le tour
du monde, je jure ici n'avoir jamais vu d'individus risquer aussi
vaillamment leur vie que les voyageurs de nos chantiers.

Il est vraiment admirable de voir ces gaillards diriger une embarcation
dans les plus dangereux rapides. Une _jam_ se forme-t-elle, tout de
suite les hommes partent avec des leviers, et se mettent en train de la
briser.

Une jam est un amoncellement de bois qui se forme dans les rapides, les
chutes, les passages troits, les bas-fonds. La circulation est ainsi
arrte, et il s'agit cote que cote de briser ce barrage accidentel.

Les hommes sont chausss de fortes bottes, garnies aux talons de clous
solides et pointus, qui empchent le travailleur de glisser sur le bois
lisse et gluant, suite d'un sjour prolong dans la rivire. Ces bottes
sont en outre perces de trous qui permettent aux eaux de s'chapper.

Le _foreman_[7] examine d'abord la jam d'un oeil connaisseur, et, ayant
trouv la pice de bois, cause du barrage, il la dsigne  ses hommes,
qui se lancent hardiment sur le pont vacillant. Un ou deux restent en
observation et avertissent les autres d'un mouvement quelconque de la
masse, qui souvent part comme la foudre.

[Note 7: Conducteur.]

Il n'est pas rare de voir quelques uns de ces malheureux voyageurs
perdre la vie, entrans par les bois. Chaque printemps, on enregistre
des pertes d'existences assez nombreuses.

Pendant ma campagne, on oprait sur le lac Ouareau, comme je l'ai dit
plus haut. Voici la manire de procder pour la descente des bois. On
entasse les billots l'hiver sur la glace d'un lac quelconque qui a son
dbouch sur une grande rivire, par le moyen d'un petit cours d'eau,
souvent accident ci et l de rapides et de chutes assez leves.

Prs de la source de cette petite rivire, s'lve un barrage solide qui
retient les eaux au printemps,  la fonte des neiges. Ce barrage est
interrompu au milieu par une cluse qui s'ouvre, non-seulement pour
donner passage aux eaux, mais encore pour laisser sortir les bois que le
courant charrie comme une avalanche,  travers les rapides.

Telles sont  peu prs les dispositions gnrales pour la drave du
printemps. Cependant, quelquefois les bois peuvent tre amens
directement  une grande rivire, quand les chantiers d'hiver n'en sont
pas trop loigns.

A notre arrive au lac Ouareau, nous constations que la surface en tait
encore gele. Il fallut scier un passage  travers ce pont artificiel.
Quinze jours entiers furent employs  cette besogne, extrmement
fatigante. Voici la manire de procder.

Calculant la largeur ncessaire, on scie la glace sur toute la surface 
canaliser. Les morceaux sont ensuite saisis et plongs sous les bords du
canal au moyen de gaffes, le passage se trouve ainsi libre.

Une fois cette importante oprations termine, il s'agit de pousser avec
des perches les billots dans le couloir ainsi obtenu aprs tant de
peines.

Chaque flotteur fait rouler  l'eau une dizaine de morceaux de bois et
les pousse devant lui jusqu'au barrage.

Lorsque tous les billots sont amasss prs de l'cluse, deux hommes
adroits se postent, un de chaque ct du passage. Ils n'ont pas une
mince besogne, car il s'agit d'empcher toute pice de bois de se
prsenter en travers  la sortie.

Pour cela, il faut avoir bon pied, bon oeil, une grande vigueur
corporelle, et surtout un longue habitude de ce travail, car il est
facile de se figurer la force, l'imptuosit des eaux s'coulant par
l'troite cluse. Le niveau du lac dpasse souvent de dix pieds celui de
la petite rivire. Si par malheur un morceau de bois arrivait en
travers, il occasionnerait une jam dans l'cluse; ce qui amnerait de
graves retards et souvent de srieux accidents.

Deux hommes restent donc prs du dversoir du barrage.

Les autres sont chelonns de distance en distance sur tout le parcours
de la petite rivire,--deux ou trois milles.--jusqu'au grand cours
d'eau, dans lequel flottent librement les bois, que d'immenses _booms_
[8] reoivent  destination, o les propritaires font faire le triage.

[Note 8: Sortes de grands cadres flottants qui retiennent les bois.]

Prs des passages difficiles, tels que rapides, chutes, points
resserrs, on met plusieurs hommes, pris parmi les plus habiles. Ils ont
pour mission d'empcher toute pice de bois de stationner contre un roc.

Si, malgr leurs efforts, il se forme une jam, on avertit le poste
suivant, qui passe la consigne  son voisin, et ainsi de suite jusqu'
l'cluse, qui est immdiatement ferme.

Puis on procde  la rupture du barrage prs duquel tout le monde est
appel.

Pendant ma campagne de 1874, je fus tmoin,--d'aprs le dire de vieux
flotteurs,--de la la plus grosse jam qui ne se soit jamais produite sur
la rivire Shwaugan.

L'amoncellement de billots s'tait form dans une chute, haute d'une
quarantaine de pieds. Il provenait d'un seul morceau de bois, qui
s'tait fich dans une fente du rocher. Impossible de le dloger, car
son point d'appui tait  mi-hauteur de la chute.

On crie  l'instant de fermer l'cluse. Mais avant que cet ordre pt
tre excut, des milliers de pices de bois taient venues se masser
sur la jam.

L'eau interrompue, tout le monde se met  la besogne. On essaye les
divers moyens dicts par l'exprience.

Le _foreman_ dsigne maintes pices qui, pensait-il, devraient tre la
clef du barrage, mais toujours sans rsultat.

Comme cette jam tait par trop dangereuse pour travailler dessus
librement, on employait un autre moyen pour arracher les billots du tas.
Voici en quoi il consistait. Un croc norme, portant sur le dos un petit
anneau auquel s'attachait une cordelle, tait solidement li par un
grand cble.

Deux hommes, placs sur une rive attiraient le croc  eux au moyen de la
cordelle, et le laissait ensuite tomber sur la pice de bois dsigne
par le conducteur.

Une fois le crochet fich dans le bois, les autres hommes, posts sur la
rive oppose, tirait au cble, forant le croc  s'enfoncer d'avantage
dans le billot.

Puis c'taient des Ha! hi!... Ha! ho!... pendant de longs moments.

Tout  coup l'obstacle cdait et roulait dans l'abme avec un fracas
terrible. Les hommes de la cordelle guettaient le moment de la chute du
morceau de bois pour ramener le croc, qui s'chappait de son logement.

Et l'on recommenait.

Ce travail tait trs-dangereux. Car si l'on n'avait pas russi 
enlever le croc du billot arrach  la jam, cbles, cordelle, tout
aurait t entran dans la chute. Il est alors facile de comprendre que
l'appareil entier aurait probablement, dans sa fuite, accroch quelques
malheureux voyageurs.

Aussi, comme nous nous garions prudemment!

Aprs maints essais infructueux, le foreman faisait ouvrir l'cluse. Un
dluge pouvantable, avec un fracas de tonnerre, inondait la jam, et
enlevait quelques pices, mais le plus souvent ne russissait qu'
consolider l'obstacle davantage.

Alors, on recommenait  arracher les bois morceau par morceau

Cela dura dix jours.

Vers le soir du dixime jour, un certain dcouragement s'tait empar du
conducteur. Il ordonne de mettre fin aux travaux et inspecte
minutieusement la jam.

On lui attache une forte corde sous les bras. Puis, une hache  sa
ceinture et une scie  la main, il se fait descendre au bas de la chute,
afin de pouvoir examiner les dessous du barrage.

Pendant une heure, ce ne sont que des cris de: _Montez! Descendez!_

Finalement, le foreman apparat souriant et nous promet que le lendemain
sera la fin de nos ennuis.

En effet, le jour suivant, il s'quipe de la mme manire que la veille
et descend encore sous la chute. Puis il se met  scier un billot qui
tait rellement la clef de toute l'obstruction.

A chaque craquement sinistre, ceux qui tiennent le cble portant
Jolibois,--c'tait le nom du conducteur,--tirent vivement  eux. Le
danger pass, on descend de nouveau le travailleur.

Tout le monde est sur la rive gauche, attendant le dnoment avec
anxit. Les vieux disent que Jolibois a le diable au corps, et
craignent beaucoup pour sa vie.

Tout  coup, un craquement terrible se fait entendre. Un effondrement,
d'abord trs-lent, puis rapide comme la foudre, fait bientt disparatre
dans l'abme les masses mouvantes de l'obstruction.

Les hommes, au cble, essayent d'arracher Jolibois  la mort, mais un
obstacle insurmontable arrte l'ascension.

_Lchez tout!_ est le cri gnral.

En effet, l'eau est trs-profonde au pied de la cataracte, et l'on
pourra peut-tre sauver le foreman en le laissant plonger avec les
billots; mais il y trouverait une mort certaine en rsistant  leur
chute.

Tout ceci se passe dans un court espace de temps,  peine concevable 
la pense.

Pendant quelques minutes, la terre tremble, des milliers de morceaux de
bois s'engouffrent avec un fracas pouvantable, et le pauvre Jolibois a
entirement disparu dans la dbcle.

Les derniers billots tombs, un certain calme renat. Le bois, qui au
moment de sa chute disparaissait totalement dans les profondeurs de
l'abme, revient peu  peu  la surface de l'eau. Le petit lac, form au
bas de la cataracte, en est bientt compltement couvert, et nous
croyons tous que Jolibois est perdu.

Quelques bons _habitants,_[9] trs-pieux, se mettent  genoux et prient
pour le repos de l'me de notre brave conducteur.

[Note 9: Nom gnral donn aux cultivateurs canadiens. Ces braves gens
utilisent les loisirs de la morte saison en allant travailler au
flottage du bois.]

Soudain: _Lchez l'cluse!_ est le cri vibrant qui frappe les oreilles.
On reconnat la voix du foreman. Un regard, dans la direction du cri,
nous montre Jolibois,  moiti nu, luttant avec vigueur pour monter sur
les bois flottants.

_Lchez l'cluse!_ c'est--dire, ne vous occupez pas de moi, mais pensez
au devoir, lancez vivement l'eau pour faire flotter le bois pendant
qu'il est libre. Ah! le brave homme!

Des hourras formidables, des cris de joie s'chappent de toutes les
poitrines.

On s'empresse d'excuter l'ordre du chef. Quelques-uns s'occupent du
sauvetage, et tous flicitent cordialement le foreman, que apparat en
lambeaux. Une de ses paules est assez fortement contusionne, mais, 
part cela, il est sain et sauf. Il sourit de satisfaction et parat
avoir fait une chose tout  fait ordinaire. Il n'a rempli que son
devoir.

Je dirai ici que l'on choisit toujours le foreman d'un chantier parmi
les plus braves et les plus habiles. Partout o un danger rel existe,
il ne demande jamais  personne d'y aller, il y va lui-mme. Il se dit
pay pour cela.

L'habitude donne divers genres de courage. Ce brave Jolibois, qui, dans
son tat, affrontait la mort chaque jour, aurait certainement frmi au
premier sifflement d'une balle  ses oreilles. De mme, un vieux
guerrier aurait trembl en face du danger couru par Jolibois. Celui-ci,
cependant, serait vite devenu un brave, dans le vrai sens du mot, car
son me tait bien trempe.

Je m'approchai discrtement du foreman au moment o il sortait de l'eau,
et je le regardai avec admiration. Mes yeux taient humides d'motion.
Ah! comme j'enviais la force et le courage de ce beau grand garon,
dcoupl en Hercule!

Je le priai de me donner la main. Il le fit en souriant.

--Allons, ce n'est rien, petit, ce que je viens de faire, et toi,--en me
regardant profondment,--tu en feras autant plus tard.

Ces paroles me sont restes graves dans la mmoire. Il est doux  la
vanit humaine d'entendre de semblables prdictions dans la bouche d'un
pareil homme.

Hlas! non, mon brave, mon bon Jolibois, je n'en au jamais fait autant,
car j'ai quitt tout de suite ton rude mtier! J'aurais cependant t si
fier de voir ta prdiction s'accomplir!

La Shwaugan _claire_, le flottage se fait dans la rivire l'Assomption,
dont les eaux sont presque partout assez profondes pour porter le bois.
A certains endroits cependant, les rapides assez difficiles donnent
parfois de grands travaux.

Le systme de flottage change beaucoup dans les eaux profondes.

Les hommes sont rpartis en trois groupes: un sur chaque rive et le
troisime dans des chaloupes.

Chaque chaloupe est monte par quatre flotteurs, dont deux sont arms de
perches ferres, longues et fortes, et les deux autres, de leviers 
crochets. A ces hommes incombent la besogne de faire dgringoler les
billots arrts par les rochers.

Si un barrage se forme, une chaloupe s'y dirige tout de suite. Les
porteurs de leviers travaillent alors, pendant que les deux autres,
arms de perches s'arc-boutent, chacun  une extrmit de l'embarcation,
la maintenant immobile dans les endroits les plus dangereux.

L'adresse et la force de ces hommes ne souffrent pas de comparaison. Ils
ont une telle solidit dans les muscles, qu'il peuvent conduire une
chaloupe d'une rive  l'autre, dans les plus puissants rapides, sans
cder un pouce au courant.

A joliette, une jam s'tait forme sur le barrage d'un moulin, en amont
de la ville.

Un quipage arrive immdiatement sur les lieux. En quelques instants, la
circulation est rtablie, mais menace d'tre de nouveau embarrasse par
un amas de billots qui se forme au pied de la digue. Celle-ci domine le
niveau de l'aval de la rivire de sept  huit pieds. Son dversoir livre
passage  une nappe d'eau de trois pieds de profondeur.

Il est facile de concevoir la force d'attraction engendre par cette
masse norme, attire par une chute de huit pieds. Les hommes n'hsitent
aucunement.

Laissant leurs perches gratter obliquement le fond de la rivire, ils
permettent  la chaloupe de glisser avec prcaution et lentement jusqu'
la chute.

Arriv au barrage, l'homme de l'avant qui tient sa perche en arrt la
fiche solidement dans le bois de la digue, se campe sur le pont de
l'embarcation, et, d'un effort surhumain, arrte net la chaloupe. Son
camarade de l'arrire se cramponne  son tour.

Une bonne assise de fond, trouve pour la perche, leur permet de laisser
encore l'embarcation suivre le fil de l'eau, de manire que la
demi-partie antrieure de la chaloupe arrive  surplomber, dans le vide,
le gouffre liquide; et plus rien ne bouge.

Les deux hommes arms de leviers, se penchent alors en dehors de la
barque et travaillent  leur aise  dloger les billots.

Ceci dure un bon quart d'heure, pendant lequel une seule dfaillance de
la part des deux autres hommes peut les prcipiter tous dans l'abme.

Mais ils en ont vu bien d'autres.

Les pieds clous sur le pont de la chaloupe, le corps roide et dur comme
le roc, les muscles d'une sret d'acier, les deux hommes attachs aux
perches, attendent patiemment que la besogne des camarades soit
termine.

Le travail fini, il s'agit de remonter le courant.

Un surcrot d'efforts prodigieux, alternant d'un homme  l'autre, a
bientt fait avancer la chaloupe, qui se dirige vers une autre jam comme
si de rien n'tait.

Je remercie le sort de m'avoir convi  ces scnes magnifiques, et
j'affirme que je n'ai jamais vu nulle part de travail plus herculen que
celui que fait si simplement le voyageur canadien.

Quelques-uns de ces hommes sont en outre dous d'une adresse qui tient
du prodige, dans le maniement des bois flottant librement.

Un homme fatigu de marcher sur la rive pour suivre les billots, en
attire un  lui et, aid de sa longue perche qui lui sert de balancier,
il saute sur la pice de bois et se laisse aller  la drive.

Il s'amuse quelquefois  faire de brillants exercices. Se mettant en
travers du billot, qui descend longitudinalement le courant, le voyageur
fait face  une des rives, et pitinant sur la pice de bois, il la fait
rouler sous ses pieds avec une vitesse vertigineuse.

Ces volutions prcipites impriment un mouvement de propulsion au
billot que traverse ainsi la rivire.

L'homme courant toujours sur place, donne quelquefois au morceau de bois
une impulsion de rotation si violente, que l'eau, souleve par l'action,
vole en l'air par-dessus la tte du flotteur, qui apparat comme nageant
dans un blouissant arc-en-ciel, quand le soleil brille.

Un novice, non habitu  ce genre d'exercice, ne pourrait tenir un
instant en quilibre sur le vhicule cylindrique du voyageur. En mettant
un pied dessus, il serait tout de suite lanc  l'eau.

Ces lgers aperus de la vie accidente de nos voyageurs canadiens me
sont dicts par mes souvenirs. Mais je promets ici  ces vaillants
garons, qui forment une si grande partie de notre robuste population,
de les tudier  fond quand je retournerai au Canada.

Si je ne contribue pas  agrandir leur gloire, j'essayerai au moins de
les faire connatre davantage.




                                 XXVII

                          UNE COLONNE CAMPE


On donne quelques jours de repos  la colonne.

Notre camp est install  une centaine de mtres de l'ancienne redoute
construite  An-ben-Khlil, en 1852. Il a la forme d'un rectangle, dont
les faces sont couvertes par l'infanterie.

Deux bataillons, une section d'artillerie, un escadron de cavalerie et
les services administratifs ncessaires composent l'effectif.

Les avant-postes comprennent une escouade par compagnie. En cas
d'alerte, la section seule  laquelle appartient l'avant-garde prend les
armes. Les autres restent au camp et dorment, s'ils le peuvent.

Sur le front de chaque compagnie, on a creus un grand trou circulaire,
au fond duquel on allume des feux. Un rempart de sable protge les
causeurs des intempries du climat, qui est trs-froid par une nuit
d'hiver. Les parois de l'excavation sont garnies d'une banquette
amnage pour servir de siges aux hommes, qui se chauffent avant de se
retirer sous la tente.

Ces feux de bivouac sont le rendez-vous des blagueurs et des loustics.

Les chanteurs y donnent quelquefois de brillants concerts. Les Suisses
et les Allemands excellent dans ce genre d'occupations. Ils forment des
choeurs trs-harmonieux.

Les chos des montagnes du Sud-Oranais eurent souvent l'occasion de
rpter les chants belliqueux des troupes htrognes qui composent la
lgion trangre.

Par une nuit bien sombre, lorsque les feux de bivouac fouettent le vide
noir et estompent leur lumire sur les faces brunies, le spectacle de
ces rassemblements tient de la fantasmagorie.

Les costumes sont varis; quelques chasseurs d'Afrique se mlent aux
zouaves et aux lgionnaires. Par ci par l, un artilleur jette sur
l'ensemble la note sombre de son uniforme svre.

Les causeries roulent sur les marches prcdentes et sur les entreprises
probables de l'avenir. Les chefs sont ensuite passs au crible de la
critique plus ou moins claire du troupier.

Parfois un grand silence se fait, et tous les yeux sont fixement points
sur la lueur capricieuse des feux. Les pipes fument avec ardeur, et
chacun rflchit au bonheur de ce monde.

Puis l'heure avance.

Quelques-uns se retirent discrtement.

Enfin, lasss, nervs, les retardataires se dcident  se fourrer sous
la tente.

Le lendemain, a recommence.

Des jours, des semaines, des mois entiers, il en est ainsi.

Et quand l'ordre annonce un dpart, tous respirent. Car on se fatigue
plutt du repos que des marches. Celles-ci reintent le soldat, mais
chassent l'ennui; tandis que le repos donne prise  la rflexion, de l
souvenirs cuisants, ides sombres, dsoeuvrement, apathie.

La nature se donne quelquefois le plaisir d'moustiller une colonne
campe. Elle agit sous forme de vent ou de pluie.

Les temptes de vent dracinent les tentes, et en sment le contenu aux
quatre points cardinaux. La pluie crase ces mmes tentes et amne des
rsultats identiques, sous une autre forme.

L'an pass, mon bataillon se rendait de Gryville  Mascara. Nous avions
un jour de repos  Sada, petite ville qui se trouve  trois tapes au
sud de Mascara.

J'employai cette journe  assommer des poupes.

Voil un amusement assez bizarre! dira-t-on. Ma foi, oui, j'en conviens.

Mais, tant sanguinaire par temprament,--j'ai peut-tre dit le
contraire plus haut,--et n'ayant rien  dtruire, dans les conditions
dplorables de paix o nous vivions alors, j'teignais ma rage sur
d'innocents jouets.

L'tablissement qui offrait ces divertissements mrite l'attention.
C'tait un pot-pourri vari.

L'ensemble se prsentait sous la forme confuse d'une agglomration de
tentes, vieilles, sales dguenills, quelques petites rues troites
permettaient la circulation dans cette ville de saltimbanques, de
charlatans, de marchands forains.

Je m'approche.

Au nord, une attrayante lucarne lance deux jets de flammes qu'il s'agit
d'teindre avec un fusil  capsule.

J'y essaye mon adresse, mais je remporte une veste superbe, d'autant
plus que les fusils tout amorcs m'taient prsents par une dame
borgne, aux plantureux appas.

Honteux de mon insuccs comme teignoir, j'essaye les pipes.

Je prends un flaubert et je me venge sur les gambiers, qui volent en
clats au choc de ma balle bien dirige.

Satisfait, je respire largement, et, le front haut, je me lance sur la
roue de la fortune.

Le mcanisme de cette construction est assez simple: un rond de planche,
 surface accidente de petits trous concaves, rouges et noirs, sur
lesquels se loge une boule.

A l'extrieur, une espce de catapulte  poigne que l'on attire
fortement  soi, et  ouvrir ensuite brusquement la main. La boule,
place devant le blier, en reoit un choc violent et roule dans l'arne
avec fracas.

C'est le moment de s'mouvoir.

L'attention s'avive, le mouvement se corse et l'motion arrive  son
comble quand, frmissante, la capricieuse bille, effleurant lgrement
les trous noirs qui perdent, pour paratre vouloir se loger dans un
rouge, et coquine, par une dernire oscillation, va mourir au fond d'un
trou noir, au grand dsespoir du malheureux joueur.

Je tente donc le sort  la roue de fortune.

Un grand jeune homme, malpropre et trs-avenant, surveille l'opration.

Je me prpare vivement  l'attaque, et lance le catapulte en action.

Cric! crac!... Quelle course, mes amis, quelle course! La boule est
affole.

Une violente anxit m'treint l'me, et j'attends les vnements.

Enfin, je crois rver quand le malpropre jeune homme m'annonce, d'une
voix sourde, que j'ai gagn pour quatre sous de pralines.

Je savourais encore les dlicieuses sensations de mon succs, quand,
vlin! vlan!... un tapage de tous les diable me fait jeter les yeux dans
le fond de l'tablissement.

Un train de chemin de fer s'y promenait bruyamment. Ce train, blier 
ressort, frappait une bille qui tourbillonnait dans une arne semblable
 celle dcrite plus haut.

On ne gagnait rien  manger  mtier-l.

D'ailleurs, l'enseigne suivante, inscrite en majuscules sur la faade de
la gare du train: _Ici, on ne gagne pas de sucre d'orge_, prouve ce que
j'avance.

Je ddaignai cet amusement sans rsultat, et je me dirigeai vers le sud.

Le _massacre des innocents_ fut ce qui frappa mes regards.

Arrtons-nous ici. C'est le clou de la situation.

Trois ranges de bonshommes, costums avec fantaisie, regardent
crnement le spectateur. Tout le monde y est mis en scne.

Bismarck coudoie Polichinelle, qui fraternise avec le gendarme.
Cartouche et Mandrin causent tranquillement avec la marchausse. Moltke
donne la main  Gambetta. Baudry-d'Asson embrasse le colonel Riu. Le
Czar presse le Sultan sur son coeur. Jules Ferry fait une risette
engageante  Rochefort. Celui-ci, l'oeil amical, guigne tendrement Paul
de Cassagnac, qui fait des mamours  Jrme. Le petit Victor se soumet 
son papa qui lui signe son abdication. La reine Victoria danse une gigue
effrne avec le Mahdi, au son d'un harmonieux violon tenu par Gordon,
etc., etc.

Concert touchant, qu'il s'agit de troubler avec des pelotes de
guenilles.

Tous ces personnages, pris au centre de gravit par une charnire,
s'tendent sur le dos quand ils sont touchs.

Je m'en donne  coeur joie. J'en abats, j'en abats...  un point tel que
la petite patronne,--qu'elle est donc belle, la petite
patronne!--m'offre dix cornets de pralines pour cesser le massacre.

J'accepte.

Ma tche est remplie, et de m'crier, comme un antique grand'homme: Je
n'ai pas perdu ma journe!

Sur ce, je vais me coucher.

Je dormais comme le juste du Seigneur, quand brusquement je fus veill
par un petit dluge qui, sous l'aspect d'un torrent fluet, venait avec
fracas s'engouffrer dans mon oreille hospitalire.

Ae! quelque peu interdit, je lve la tte, et j'embrasse d'un oeil
d'aigle la grandeur de la situation.

Une pluie serre nous rendait visite. Elle tait en train d'inonder
notre camp. Pas un souffle dans l'air. Seul, le bruit monotone et
continu d'une de ces pluies que vous savez.

Peu  peu, tout le monde est saisi de la ralit.

Chacun se livre  l'occupation ncessaire d'empcher sa tente de s'en
aller.

En Algrie, le troupier porte sur son sac une partie de la tente qui
doit l'abriter. Moins de quatre hommes ne peuvent camper seuls. Avec les
toiles vont les trois piquets, le support des cordeaux ncessaires.

A l'arrive sur le terrain de campement, les hommes se groupent par
quatre, mais plus souvent par six, et montent leur tente. Boutonner les
toiles ensemble et ficher le tout au sol, au moyen de piquets et de
cordeaux, c'est le travail d'un instant.

Ceci fait, l'un se procure la paille de couchage; l'autre cherche le
bois pour la cuisine. Celui-ci fait un petit foss qui facilite
l'coulement des eaux autour de la tente; celui-l place les couvertures
et les effets.

Enfin, tous vaquent  la besogne gnrale, et en quelques minutes
l'installation est termine.

Quand le temps n'est pas au grain, on oublie quelquefois de faire le
petit foss. C'tait arriv dans notre camp de Sada.

Ma tente tait dresse pour les six sous-officiers de la compagnie.
L'occupation  laquelle nous fmes tous forcs de nous livrer demande de
l'attention.

L'un des sergents, grognant avec nergie, tirait ferme le bas de la
toile, tandis qu'un autre, agenouill dans la boue, serrait sur sa
poitrine le support que courbait la tension des toiles. Un troisime
plaignait sa tunique macule de boue et la tenait  bras tendus.

Mon fourrier pleurait sur sa comptabilit case dans une petite caisse
o l'eau s'infiltrait comme dans un panier.

Mon ordonnance, crachant avec fureur des jurons  faire frmir tous les
cochers de l'univers connu, maudissait les colons, la pluie, l'Afrique,
l'Algrie, Sada et le reste: il ne russissait qu' se mouiller
davantage.

Quant  moi, stoquement assis  la mode arabe, et tenant un support
entre mes jambes croises, je mprisais l'eau qui m'envahissait peu 
peu.

Les yeux ferms, je m'abandonne aux plus capricieux carts de mon
imagination.

Je suis  Montral, dans une chambre bien chaude.

J'ai les pieds juchs sur la chemine. Un bon cigare brle entre mes
lvres.

Un mien tendre hritier saute gaiement sur les genoux de ma gentille
petite femme, qui me caresse de l'oeil.

Le chat de circonstance, roul sur un tabouret, ronronne paresseusement.
Le non moins invitable chien de tout intrieur qui se respecte repose
son museau endormi sur ses pattes de devant, grandes allonges.

Une douce lumire claire le tout.

Au dehors, il fait un froid canadien. Une majestueuse tempte de neige
svit dans toute sa splendeur. Des violentes rafales frappent les vitres
avec des sifflements aigus.

Les trottoirs, encombrs de glace et de givre, sont impraticables.
Parfois un grincement strident annonce le pnible passage d'un vhicule
quelconque.

De rares passants, renfrogns dans d'immenses collets de paletot, se
frayent un difficile chemin  travers l'amoncellement des neiges.

Soudain un cri perant traverse l'paisse atmosphre gele. C'est un
petit vendeur de journaux annonant aux populations enthousiastes le
dernier fascicule des fameuses _Expditions autour de ma tente._

Le bonheur m'touffe. Que je suis donc content de vivre et de voir
clair!...

Insensiblement, cependant, le chien et le chat se sont retirs de la
scne... Ma femme elle-mme a disparu dans une pnombre mystique...
Tiens, tiens, tiens!

Et mon hritier qui se sauve en me tendant les bras. L'tre est devenu
noir, la chambre, froide. Les carreaux se sont briss, et la rafale,
entrant avec violence me ramne vite au sentiment des choses.

Aie, aie! quel contraste!

L'eau monte, monte, et considrablement. Et cette ascension, dont
l'effet immdiat est de refroidir sensiblement la partie infrieure de
mon individu, ne me laisse bientt aucun doute sur la ralit des
vnements.

Ma vision a dcidment disparu, mais le camp de Sada me reste dans
toute sa fracheur.

La pluie avait dtremp le sol  fond. Les piquets, n'y tenant plus,
s'arrachaient sous la tension des toiles. Les tentes s'abattaient
lourdement sur leurs occupants.

La scne change alors, et devient bouffonne.

Le premier ennui essuy, le troupier sait toujours y faire succder la
gaiet.

Quelques-uns ont russi  allumer des bougies, qu'ils protgent contre
la pluie par tous les moyens connus.

On rit, on chante.

Ceux-ci jurent, ceux-l ramassent les effets. Enfin, chacun se livre 
un travail quelconque, qui fait de l'ensemble un tableau vraiment
ferique. On dirait une bande de sorciers, clairs de feux
fantastiques, dansant dans la nuit une sarabande diabolique.


Trve  tout cela. Il faut faire le caf; car, sans le caf, impossible
de marcher. Ce breuvage, comme nous l'avons dj vu, est la seule
nourriture que prend le matin, avant le dpart, le soldat en route.

Allumer du feu? Inutile d'y songer.

Entrer chez l'habitant? Ah bien oui! c'est bon quand on est une dizaine,
et nous sommes six cents.

On propose ceci, on propose cela; mais rien n'aboutit. Et l'heure du
dpart arrive avec le jour, sans qu'aucune dcision pratique n'ait t
prise.

Oh! si l'on avait t en plaine, les choses se seraient bien passes
autrement.

Quelque forte que soit la pluie, on trouve toujours moyen d'allumer du
feu. Les hommes prennent du thym et le font scher, sous leurs habits,
par la chaleur de leur corps.

Abritant ensuite ce combustible avec une toile de tente ou une capote,
ils y mettent le feu, et russissent ainsi  faire la soupe ou le caf.

Mais nous sommes en lieux habits. Aucune plante de la sorte n'existe
aux environs. Et le bois ne sche pas aussi vite que le thym.

Enfin, il fallut renoncer  boire le caf ce jour-l.

A cinq heures, nous nous mettions pniblement en route.

Nous marchions, nous marchions, nous marchions sans cesse. Pas une
parole, pas une chanson n'gayait le trajet.

Un cuisinier, loustic de ma compagnie, avait russi,--je ne sais et je
n'ai jamais su comment,-- faire du caf. Se faufilant dans les rangs,
sa marmite au bras, il servait aux camarades de ce breuvage, nectar
mille fois dlicieux.

En ayant reu un quart, je fus un peu ravigot... Et la pluie tombait,
tombait, et superlativement.

Des ruisseaux, prenant source sur les kpis, coulaient le long des
habits. Chaque homme ressemblait  un arrosoir ambulant.

Quel contraste entre cette promenade mouille et celle que je faisais
sur cette mme route quelques annes avant: j'tais pkin, alors. Je
voyageais en diligence, et j'avais pour compagne une houri avec tous les
yeux noirs possibles.

J'ai une dmangeaison terrible de raconter cette aventure, mais je me
retiens.

Le calendrier marquait alors 18.., et nous sommes en 18... Puis-je
l'oublier, grand Dieu, en voyant ce que m'entoure!

Enfin, nous voil  l'tape.

Le camp dlimit, pas un homme ne bouge. Tous s'entre-regargent d'un air
hbt.

A nos pieds, de la boue jusqu'aux chevilles. Au-dessus de nos ttes, des
nuages et une pluie... toujours surabondante.

Impossible de dfaire les courroies du sac, un engourdissement complet
ayant saisi les articulations. Un quart d'heure se passe avant de
pouvoir se dboucler.

Ceci fait, autre difficult. On ne peut dboutonner les gutres. Une
roideur nergique tient ferme la colonne vertbrale, qui refuse de
fonctionner. Et... Ae! oh! la la!... effort inutile, pas moyen de se
baisser.

Le linge entirement mouill. Rien de sec.

Un frisson, prenant naissance  l'endroit du dos que cachait le sac,
donne  tous de violentes secousses, o la fivre a sa part.

Quelques-uns commencent  courir en tous sens. Bientt une multitude de
malheureux pitinant dans la boue avec rage, imitent les premiers.

Joli spectacle, et bonheur parfait!

Une demi-heure s'coule avec ces exercices, aussi monotones que
rjouissants. Un peu de souplesse revient aux membres paralyss. L'pine
dorsale se soumet, et l'on dboutonne les gutres. Le sang circule.

Les nuages deviennent bons garons, et s'en vont peu  peu. Un lointain
soleil risque un rayon discret, bientt suivi de plusieurs autres.

Les habitants sortent des maisons. Ils nous apportent, qui du vin chaud,
qui du lait, etc.

On trouve du bois sec. On allume du feu. On fait le caf, que l'on boit
bien chaud; quel soulagement!

On monte les tentes, on fait scher les habits. On renat  la gaiet.
On chante. On s'ennuie. On se fourre sous la tente, et l'on fait la
sieste...

Notre camp d'An-ben-Khlil fut aussi souvent assailli par de violentes
pluies; mais elle n'y causrent pas tant d'embtement qu' Sada, car le
matin ne nous ordonnait pas de partir.

La pluie est toujours supportable quand un camp est stationnaire. On n'a
qu' rester sous la tente, o l'on se moque des lments.

Cependant le vent est quelquefois terrible, car il fait voyager les
tentes dans la plaine. Et cela m'amne aucune satisfaction.

Ds les premier jours de notre installation  An-ben-Khlil, les
aquilons des gorges voisines vinrent furieusement souffler sur nos
logis.

On avait donn  chaque compagnie une grande tente conique pour le
bureau du sergent-major. La comptabilit de la compagnie y tait
installe. J'y passais des jours entiers  mettre un peu d'ordre dans
nos paperasses, que les marches nous avaient forcs de ngliger.

Le fourrier et moi logions dans une petite tente,  trois pas de l.

Un soir, aprs avoir soigneusement boucl notre bureau, nous nous tions
couchs avec l'intention bien vidente de dormir. Un reste remarquable
de fatigue nous y engageait.

Ayant brl la pipe traditionnelle, je me mis en devoir de suivre
l'exemple de mon compagnon, qui ronflait dj.

Je dormais depuis plusieurs heures quand un certain bruit, d'abord
impossible  dfinir, mais qui bientt se traduisit par des coups mats
et saccads, me fit bondir sur ma litire de paille.

C'tait mon ordonnance qui enfonait les piquets de notre tente  grand
renfort de maillet.

Le vent soufflait en tempte.

Je me prcipitai dehors, et, hlas! un ct de notre tente-bureau
m'apparut battant les airs, l'autre menaant de suivre son exemple.

De nombreux papiers voltigeaient dans toutes les directions. Certaines
taches indcises, fuyant comme l'clair et accompagnes de froissements
bruyants, m'annonaient,  chaque instant, que ma comptabilit me
quittait en dtail.

J'eus au coeur une immense douleur. Quoi! mes chres paperasses, jadis
peut-tre trop fidles, se sauver ainsi! Pouah! quelle ingratitude!

Mon fourrier ne prend pas le temps de s'attendrir. Il est bien plus
pratique. Il charge en tous sens comme un enrag. Tantt, s'abattant
avec la rapidit de la foudre, il saisit avidement une _feuille de prt_
en fuite; tantt, bondissant comme un tigre, il accroche au vol un
ingrat _bon de vivres._

Son exemple est contagieux.

Mon ordonnance capture aussi plusieurs _bulletins de versements_
fugitifs.

Moi-mme lectris enfin par leurs gestes, je happe au passage quelques
_bons d'habillement_.

Mes _situations journalires_ se font surtout remarquer par leur
empressement  quitter ma tente. Certainement qu'elles se sauvent plus
vite, et en plus grand nombre, que mes _bons de campement_. Ceux-ci
cependant et les _extraits de masse_ rivalisent de zle  courir, mais
ils ne sont pas  comparer avec mes _situations journalires_.

Rien ne peut exprimer la rapidit de celles-ci. Le lendemain, les hommes
m'en rapportrent une douzaine. Ils les avait trouves, tristement
accroches  des buissons,  un ou deux kilomtres du camp.

Parmi mes fidles, je cite mes livres. Ils restrent attachs au bureau.

J'ai pu croire cependant, par le frtillement impatient de leurs
feuillets, qu'ils avaient aussi t tents d'aller faire l'cole
buissonnire. Mais, malgr le grand vent, leur poids a d tre un
srieux obstacle  leur dplacement.

Ils jugrent donc  propos de rester fidles au poste. Quoi qu'il en
soit, je leur donne un bon point.

Mon ordonnance jurait par sries successives et gradues, et tiraillait
violemment les pans de la tente. Aussitt une corde fixe au sol,
aussitt il courait  une autre; mais celle-l s'envolait avant que
celle-ci et t attache.

De l, grincements de dents et nouveaux efforts de sa part.

Mon fourrier, ayant russi  saisir quantit de fuyards, s'tait couch
 plat ventre, tenant sous lui ses captifs. Dans cette intressante
position, il attendait que notre bureau ft de nouveau sur pieds.

Aprs maints efforts, souvent renouvels sans succs, nos fichons enfin
notre grande tente au sol. Et l'on essaye ensuite de rparer les dgts.

Une quantit innombrable de papiers manquaient  l'appel.

Ayant,  la lueur d'une bougie agite, class ce qui restait, j'attendis
le jour.

De toutes parts nous arrivaient des papiers, des cris, des chaussettes
russes, des jurons, des kpis, des furieux courant  fond de train. Au
jour, les environs du camp nous apparaissent pittoresquement pars d'une
varit d'ornements: caleons, bonnets de nuit, chemises, tentes
entires.

On se met courageusement  la besogne.

A midi, le vent ayant cess, les pertes taient presque toutes rpares,
et les fuyards rentrs au bercail.

J'en excepte cependant une page rcalcitrante de mon _carnet de tir_,
qui ne me revint que trois jours aprs. Un troupier l'avait trouve
soigneusement cache dans un ravin,  trois kilomtres du camp.

Les gens paisibles, tranquillement assis sur le lgendaire rond de cuir,
croiront peut-tre que ces vnements de pluie et de vent causent de
vritables malheurs au guerrier camp.

Qu'ils se dtrompent! La tempte est souvent pour lui un agrable
passe-temps. Mieux vaut-elle qu'une monotonie accablante.

Le plus grand ennemi, c'est l'ennui.

Rien de plus puissant que ce sinistre compagnon. Quant ce monstre-l
treint franchement un mortel peu d'espoir d'en chapper.

Il faut toute l'nergie d'une grande me pour se dbarrasser des griffes
de l'abrutissant dmon.

J'ai t, comme le commun des mortels, souvent aux prises avec le
spleen. Eh bien! l, vrai, je dsesprais de mes facults. Je dsirais,
avec toute l'ardeur de mon me immortelle, tre victime d'une peine,
d'un malheur, d'une maladie quelconque.

Quel bonheur si j'avais pu avoir une grave blessure qui m'aurait bien
fait souffrir! Enfonc le spleen! Enfonc les plates journes! Une bonne
et srieuse souffrance  dorloter,  choyer, voil de l'occupation!
voil qui chasse les miasmes abrutissants des longs jours inoccups!

Je me serais cri, aprs Descartes, avec une petite variante cependant:
Je souffre, donc je vis.

Ah! ouais! jamais mes voeux ne furent exaucs. Pas la plus petite
gratignure. Rien  dplorer.

Alors, soudain, je me rappelle que le monde est plein de lecteurs 
assommer, et de courir  mes plumes, et de verser des flots d'encre.

Voil comment furent engendres les clbres _Expditions autour de ma
tente_.

Et, ma foi, tant pis!




                                XXVIII

                             MES PRISONS


Silvio Pellico eut huit ans de Spielberg pour son _Conciliateur_;
Paul-Louis Courier, deux mois de Sainte-Plagie pour son _Simple
Discours_. Je ne dirais rien de Branger, qui fut longtemps  l'ombre
pour ses chansons, ni du Masque de Fer, prisonnier et mort pour cause de
naissance, si Mirabeau n'avait aussi d  ses dettes quelques annes de
tranquillit  l'le de R.

De mme Louis-Napolon, pendant six ans, ne s'amusa gure, parat-il au
fort de Ham. Et puis Latude, ce pauvre vieux!

Oui, tout cela, c'est bien triste; cependant ces gens-l avaient le
droit d'tre en prison; et moi, j'y fus mis pour... un vrai crime.

C'est pnible  avouer, allez! mais enfin, j'ai subi quinze jours de
prison pour avoir bu un caf en ville. Un tel forfait peut paratre
effrayant. On me sait homme de bien, bon militaire, et l'on hsitera
avant de me croire coupable d'une telle infamie.

Hlas! il n'y a pas  dire, il faut ajouter foi  ce que j'avoue. J'ai
rellement commis l'attentat, et l-dessus coutons mon rcit, en
essayant de contenir notre indignation.

Avant d'tre soldat, j'habitais Paris. Je ne m'y ennuyais pas du tout,
car j'tais sans le sou depuis longtemps.

Rien comme un gousset plat pour chasser l'ennui. Le moyen de cultiver le
spleen un brin, quand on se pioche l'imagination pour trouver  dner!

Toujours est-il que j'tais  Paris.

J'y avais de bons amis, dont deux,  mon dpart m'accompagnrent  la
gare de Lyon. La sparation fut triste, comme on s'en doute bien.

J'ai jur une reconnaissance ternelle  ces deux amis, et,  miracle!
je ne les ai pas encore oublis.

Puis le train m'emporta vers Marseille.

Le trajet ne fut pas gai, mes penses me rendant sombre comme un cyprs.
J'abandonnais tout, et  mon ge, impossible de revenir en arrire.
Finies les escapades d'autrefois. Devenu srieux, il me fallait, cote
que cote, percer ma voie dans une nouvelle carrire.

Arriv  Marseille, on me relgua au fort Saint-Jean.

Cette place est d'un aspect assez riant, vue de dehors, mais l'opinion
s'altre une fois  l'intrieur. Corves de balayage, corves de ci,
corves de a; enfin, a manque d'amusements.

Pendant un moment de rpit, je regarde classiquement la mer.

Au loin,  gauche, le chteau d'If, comme un point  l'horizon; 
droite, un long filet noir, s'avanant dans les flots, indique la limite
de la Joliette. Plus loin, bien loin, quelques vaisseaux microscopiques,
comme autant de taches grises sur le ciel bleu.

A mes pieds, le tapage ordinaire de tout port maritime.

Ici, un voilier vide sur les quais son chargement de houille; l, un
autre vomit sa cargaison de tonneaux de sucre. A ct, un grand vapeur
fume de tous ses pores, et s'apprte  lever l'ancre; plus prs, un
paquebot venant de Chine ttonne et cherche  accoster.

De nombreux bateaux de pche talent, sur leurs ponts gluants, les
produits varis de la Mditerrane. Des balancelles espagnoles ou
italiennes, fourres partout, regorgent d'oranges et de mandarines.

Au second plan, une perspective de mts et de vergues cingle les flots,
comme autant de hachures entrecroises.

Partout circulent un grand nombre d'embarcations lgres, montes par
des quipages multicolores. Les unes charges de fruits, offrent leur
marchandise dans toutes les langues du monde, avec ce son de voix
particulier aux gens de lamer; les autres, manies par des pcheurs,
reviennent  la hte, avec leurs prises: la pieuvre montre son corps
noir,  travers un fouillis coquillages, entremls de langoustes et de
homards.

tendus sur les siges rembourrs des chaloupes luxueuses, quelques
promeneurs, touristes amricains ou anglais pour la plupart, regardent
le tout d'un air indiffrent.

Lentement, le jour baisse.

Le grand navire est parti et disparat du ct de la haute mer. Le
paquebot de Chine a dbarqu ses passagers, qui s'loignent d'un air
affair. Les pcheurs, attards, se sauvent, en trottinant, un panier de
poisson sur la tte. Les marchands cessent peu  peu leurs cris, et tout
commence  prendre cette teinte indcise, qui n'est ni le jour ni la
nuit.

Mon regard, vague de rflexions, plane sur cette vie intense qui se
meurt.

Ma pense est au pays. Je revois les miens et me rappelle les scnes du
dpart: un ami, me serrant la main, dtourne le tte pour me cacher son
motion; un frre qui m'accompagne silencieusement  la gare, ma mre...
une soeur...

--Que faites vous l? me crie une voix, vous manquez  l'appel. Allons!
entrez manger votre soupe.

Cet ordre me ramne vite au devoir. J'entre et je mange ma premire
soupe. Quelques haricots, flottants, sans entraves, dans un maigre
bouillon, deux tiges d'oignon, une demi-feuille de chou vert, une petite
pomme de terre, un microscopique morceau de viande, quatre tranches et
demie de pain: tout cela, c'tait ma soupe.

J'y allai hardiment, et le soir je dormais sur un banc dans la cour du
quartier.

Ces dbuts militaires, pour un brave capitaine du 65e bataillon de
carabiniers du Mont-Royal, ex-sous-officier d'tat-major dans le
bataillon provisoire de la Rivire-Rouge, ex-caporal dans l'arme de la
grande Rpublique, ex..., n'taient presque pas empreints de succs.

Mais le courage, la volont... Nous nous embarqumes le troisime jour.

Le dtachement tait en quatrime classe.

Un matelot me vendit le privilge de coucher dans son hamac noir et
crasseux. J'tais tout prs des machines, ce qui, cependant, valait
mieux que de rester sur le pont, au grand air, pendant trois jours.

La suie me barbouillait le visage, le bruit m'empchait de dormir, mais
je n'tais pas trop malheureux, allons!

Le matin, quand je montais sur la dunette, je ne me rjouissais pas de
ma face noire, et une migraine aigu me donnait une certaine
proccupation.

Nous accostons  Oran.

Un caporal russe me reoit au quai, un caporal italien m'installe au
fort.

J'y reste quatre jours, puis nous voil en route. Quatre tapes, nous
toucherons au port.

Marcher militairement quip est trs-fatigant, mais en pkin, cela
dpasse l'imagination. Les chaussures sont serres gnralement, et les
pieds, les pieds, le soir,  l'tape!

Nous entrons  Bel-Abbs.

A l'arrive au quartier, un reste d'lgance de costume, faisant tache
sur l'ensemble du groupe des conscrits, attire l'attention sur ma
personne.

Apprenant qui j'tais, on m'invite  dner. Les sous-officiers faisaient
l'honneur de la fte. Ars le repas, on propose d'aller prendre le caf
en ville.

Attention, ici, les vnements se prcipitent, et bientt nous verrons
la consquence d'un proposition aussi hardie.

Tous consentent  sortir, mais que faire de l'invit? Je n'tais pas
habill, c'est--dire que j'avais encore mon costume bourgeois.--Et
dfense tait de quitter la caserne sans tre en tenue.

Un sergent tranche la question et on m'affuble des effets de son
ordonnance.

Je passe intact sous les Fourches Caudines en piou-piou, et j'avais
trois heures de libert devant moi.

Mes malles  l'htel me permettent de me vtir avec la plus exquise
recherche, et le soir, aprs avoir bu le fatal caf, je faisais mon
apparition en pschutteux vlan.

A peine tais-je au lit, que le sergent de semaine, gonflant sa voix au
diapason du ton de service, lance mon nom aux chos endormis de la
chambre.

Saperlipopette! Comme j'avais peur!

Je ne reconnaissais plus ma voix, quand je lchai le sacramentel:
_Prsent!_

--L'adjudant vous demande, me dit cet excellent guerrier.

Cr nom d'un chien! me voil pinc!

Je m'habille avec soin et j'arrive, tremblant, devant le redoutable
fonctionnaire.

L'adjudant est la terreur du quartier. Il y gouverne en souverain, et
malheur aux fauteurs de la discipline.

Il m'interroge sur ma sortie, j'avoue mon crime et il me fourre  la
salle de police.

Tous savent ou ne savent pas ce que peut bien tre une salle de police.
Il y a des variantes, mais voici la moyenne:

Une grande chambre, perce de petites lucarnes masques. Une lumire
sombre y rgne le jour; la plus parfaite obscurit, la nuit.

Comme ameublement, sur toute la longueur, un simple lit de camp, sjour
incontest et incontestable de millions de punaises. Jour et nuit, ces
intressantes petites btes enseignent aux pnitents l'tude de la
patience et l'emploi des dix doigts dans l'art de se gratter.

Dans un coin, pour les ncessits urgentes, se dresse un tambour, d'o
s'exhalent d'cre parfums.

Une cruche d'eau, des rats, un balai, des cafards, des puces compltent
l'ameublement.

Une quinzaine d'hommes grouillent constamment dans ce sjour de
pnitence.

En entrant, un choc violent me coupe net le sifflet. a ne sentait pas
bon du tout. Insensiblement, les voies respiratoires se soumettent, et
je m'habitue  cet oxygne extravagant.

Ttonnant, je parviens  me loger dans un coin, non sans avoir, au
pralable, soulev quantits de jurons expressifs.

On voulut voir le nouveau camarade. Un curieux allume une bougie, et...
Pch! Misricorde! Quel orage! Quelle tempte! Jamais je n'avais t 
pareille noce!

Gibus! Tuyau! Bolivar! Chapeau! Canne! Enlevez-le!... Des faces
narquoises s'panouissent dans un rire effrayant, des crampes
envahissent les ventres, des suffocations prcipites tordent les
flancs. Je suais comme un arrosoir.

Je me regarde.

Ma dextre, gante proprement, tenait le stick pschutteux, ma redingote,
irrprochable, tait correctement croise sur ma poitrine. Droit et
rigide dans un coin, un chapeau haute forme lgamment assis sur le
sinciput, je devais faire une de ces ttes...

J'tais victime de l'motion qui m'avait btement empch de laisser
dans la chambre tout cet attirail lgant, probablement plus convenable
sur le boulevard que dans une salle de police.

Je sentais une sourde colre s'emparer de moi. Tas de morveux! va! si je
daignais seulement faire jouer mes biceps, la scne changerait.

Mais j'eus la bonne ide de rflchir,--la rflexion, c'est mon
fort,--et je me mis  rire aux clats, avec un entrain tel que c'en
tait un bouquet de fleurs.

On fut interdit, j'explique ma situation, on a piti de moi et l'on me
fait une place sur le lit de camp.

Mais l, sans blagues, ma position me paraissait alors pleine d'intrt.
Quoi, ma bonne volont? mconnue. Mon ardent patriotisme? vain mot. Me
fourrer aussi carrment en prison... Je tenais une lgre attaque de
dcouragement.

Il est assez facile, et mme du meilleur ton, de rire de tout, mais je
dfie qui que ce soit d'avoir une gaiet folle dans une situation
pareille. Ames sensibles! Apprciez ma premire nuit de salle de police!

Il me restait l'espoir d'tre libr le lendemain. Car enfin, je ne suis
pas coupable. J'ai enfreint la consigne, il est vrai, mais 
l'instigation de sous-officiers. Si quelqu'un doit subir un chtiment
pour cette faute, ce sont, sans contredit, ceux qui entranrent le
conscrit. Au lieu de me guider dans la bonne voie, les sergents avaient
fraud le rglement en m'habillant pour me faire sortir en contrebande.
Tant pis pour les sous-officiers s'ils agirent avec lgret. Mon pch
ne provient que de mon ignorante des choses, dont la connaissance aurait
d m'tre communique par ceux qui me forcrent  enfreindre les ordres.
Incontestablement le droit est pour moi.

Tel est mon raisonnement, sous les verrous. Fort de la justice de ma
cause, j'essaye de dormir. Des cauchemars me troublent toute la nuit,
les punaises font merveille, et le jour me rend l'espoir d'tre largi.

Une clef grince dans la serrure. Enfin! je serai libre! Le caporal de
garde entre, sourit avec amabilit, et me montrant trois fois ses cinq
doigts, m'apprend que j'avais quinze jours de prison.

Boum! a y tait!...a t'apprendra, misrable bourgeois, pkin brumeux,
boudin juteux,  aller prendre le caf en ville avec tes suprieurs!...

Ce mot de prison me tintait aux oreilles comme un glas funbre. C'est
certain, allez! que je n'avais pas envie de rire.

On me conduisit  la prison. Je montais d'un grade.

Ma nouvelle rsidence ressemblait  l'autre: c'tait son sosie.

Comme dernier arriv, j'avais la plus mauvaise place.

L'heure des corves arrive. Un peu remis, je fais contre fortune bon
coeur, et je dbute, dans l'expiation de mon crime, en faisant fonction
de cheval, au tombereau charg de balayures du quartier.

J'y allais, sans conviction, mais j'obtins d'assez grands succs
cependant. Mon gibus surtout causait une douce dsopilation aux
guerriers spectateurs.

Enfin, je pris got  mon travail, et peu  peu je passai matre dans
l'art de tirer au brancard.

L'adjudant, merveill, me promut balayeur.

L, mes vraies aptitudes se rvlrent. Je n'tais pas balayeur, j'tais
patant. J'excellais dans le choix des balais, et je leur donnais
toujours une tournure soigne. La poussire et les feuilles se
rangeaient dlicatement, sans s'envoler, devant les pousses discrtes
de mon arme. Quand je portais mon balai sur l'paule droite, la figure
panouie du troupier admirateur me chatouillait vraiment.

Enfin, j'obtins un succs tel que l'adjudant me pronona digne de la
pelle.

Ainsi, aprs huit jours de dtention, j'obtenais ma troisime promotion.
Chose inoue dans les annales de la prison. Bien plus, ce mme adjudant
me promit le grade de chef d'atelier, si ma conduite se soutenait dans
une aussi brillante persvrance.

Trs-vaniteux par temprament, je me livrais au plaisir du succs
acquis, au point d'oublier ma soupe.

Bien des hommes, se croyant tremps  froid, succombent cependant sous
le poids de la fortune!

Aprs la sieste, je me prcipite sur les pelles et, m'emparant de
l'insigne de mes nouvelles fonctions, je fais un violent effort sur
moi-mme et je rattrape mon sang-froid.

Comme  tout bonheur se mle un peu d'amertume, le nouveau travail que
l'on me confia faillit  tout jamais me dtacher de la pelle.
Heureusement que l'preuve ne fut pas renouvele.

L'histoire est simple.

Dans un coin du quartier, isol de tout, s'lve un petit difice,
trs-coquet  l'extrieur, mais l'exprience m'a prouv qu'il ne se
soutient pas  l'intrieur.

Je ne veux pas le dsigner autrement, quoique les Anglais n'hsitent pas
 l'appeler chez eux: _water closets_.

Deux heures de ma vie, qui est pourtant une chose bien courte, furent
gaspilles, que dis-je? furent empoisonnes par l'intrieur de ce petit
difice coquet.

Il faut bien tout dtailler, quand on se mle de parler de ses prisons.
Tmoin Linguet, qui dit de croustillantes histoires sur la Bastille.

Patience cependant, car j'arrive  l'apoge de mon incarcration avec
une dernire peinture de nos moeurs d'interns.

Dix grands fourneaux cuisent les aliments d'un bataillon. A heure fixe,
les cuisiniers retirent la viande des marmites et la partagent en parts
gales.

Les prisonniers, au courant des choses, accourent  la distribution.
Chacun reoit en cachette son os  ronger. On place un factionnaire qui
avertit les dneurs de l'approche d'une autorit quelconque.

J'avoue,  ma honte, que cette occupation m'avait toujours dplu, quand
j'tais simple balayeur. Mais la pelle me donna du nerf, et rougissant
un peu, je crois, je priai un cuisinier de me donner ma part. Ce brave
garon fut stupfi. Je l'ai toujours souponn de m'avoir pris pour un
spcialiste,  qui la faim tait inconnue. Il ne savait pas, sans doute,
la cause de mon sommeil dans le tombereau de Chicago.

Je reus un norme gigot. La glace tait rompue, et, chaque jour depuis,
je grugeais un bon morceau,  neuf heures et demie prcises.

Ces dlices de Capoue me firent un peu ngliger la pelle, et la fin de
ma dtention arriva sans que j'eusse l'honneur de passer chef d'atelier.
J'en fus pein, mais cet ennui tait tempr par le plaisir de respirer
l'air libre.

O jeunesse aventureuse, qui songez aux guerres,  la gloire, aux grades,
mfiez-nous des prisons! Je vous jure ici,  la fin de cette peinture
navrante, qu'il fait meilleur dehors!




                                XXIX

                       ENLVEMENT FRAUDULEUX


Mon ami Z... tait amoureux, et,--ce qui est plus grave,--au point de
vouloir se marier.

Juvnal du moment, je lui rptais: Quoi! mon bon, tu veux te marier? Et
il y a tant de maisons qui ont cinq tages, tant de fentres bantes
ouvertes, tant de cordes inoccupes! Et des ponts, des revolvers, des
poisons!

Mais que peut obtenir le sain raisonnement sur un homme pinc par le
dieu de la jeunesse? Tous mes conseils tombaient dans l'eau, ou plutt
ne faisaient qu'aggraver le mal.

Se marier parat tre assez facile  quiconque n'attache qu'une
superficielle importance aux choses pratiques de la vie.

Mais dans le mariage entrent plusieurs facteurs. D'abord il faut un
homme et une femme. L'exprience des sicles nous enseigne qu'aucun
mariage n'a pu russir sans ces deux donnes.

L'homme qui veut se marier possde bien le premier facteur, mais il lui
faut trouver le second. On y arrive assez souvent, et l ensuite
commencent les vrais ennuis.

N'allons pas croire que ces ennuis proviennent de la valeur intrinsque
des futurs. Fi donc! il proviennent des convenances. Et les
convenances?...

Un jeune homme a une position, et il aspire  l'hymen. Il adresse une
circulaire au ban et l'arrire-ban de ses parents, amis, connaissance.
Il a de beaux appointements, il appartient  une bonne famille, il jouit
de tant de milliers de francs de rente. De l'ge, du physique, des
qualits morales du postulant, rien. Les rentes, la position, les
appointements suffisent amplement  une jeune fille leve dans une
saine morale.

Enfin on trouve la fiance. Elle convient sous tous les rapports: elle a
une belle dot.

On mnage une entrevue. Gracieusets extrieures sur toute la ligne,
grimaces intimes des deux futurs. a ne fait rien. On s'aime par
convention, on s'adore  25,000 francs par an, et l'on ira devant M. le
maire, d'autant plus tt que les revenus des candidats sont plus gros.
Si l'on allait manquer cette bonne affaire!

Quatre-vingt-dix-neuf mariages sur cent se font de cette manire.

Ce qui m'tonne, c'est que beaucoup de ces unions sont malheureuses. A
voir les soins qui accompagnent les pourparlers, j'aurais cru le
contraire, mais je me trompe en ceci comme en bien d'autres choses.

Il faut voir les bonnes amies, ronges de jalousie, raconter avec force
commentaires le succs d'une jeune marie. Peu jolie, presque pas de
dot, elle a intrigu pour avoir M. X..., qui a 100,000 francs de rente.

Pendant que les bonnes mes schent sur pattes, la pauvrette se meurt
d'ennui et cache ses larmes  son riche poux.

Que le monde est donc beau! Pauvre Pangloss! que tu serais heureux si tu
vivais au dix-neuvime sicle! Tu chercherais peut-tre ton Candide
comme Diogne son homme. Mais c'est gal, tu aurais lieu d'tre
satisfait. Je vois ici ta vieille bouche dente crier, avec une suave
satisfaction: Plus a change, moins a change: donc, tout est pour le
mieux, C. Q. F. D.

Quatre-vingt-dix-neuf mariages sur cent se font dans d'aussi bonnes
conditions, oui, mais le centime?

Celui-l se fait par amour.

Un garon voit une jeune fille, l'apprcie, l'aime, cherche  l'pouser.
La fiance rpond aux sentiments de son amant. Les parents, bonnes et
braves gens, facilitent leur union.

Tout a, c'est incroyable, et d'un rococo! Mais que voulez-vous, on ne
peut tre parfait. Notre aimable sicle des inventions, des arts, des
sciences, doit bien avoir aussi quelques taches. Oui, malgr les efforts
de la vraie morale, des doctrines pratiques et intelligentes, il se
trouve encore de nos jours des gens assez nafs pour se marier par
amour.

C'est moi qui plains ces pauvres diables. Mais d'o sortent-ils donc?
Qui les a levs? O vivent-ils Demandons cela  qui le sait; moi, je
l'ignore.

Mon ami appartenait  cette dernire catgorie. Il aimais sa future, et
celle-ci le lui rendait bien. Mais la maman de la jeune fille
connaissait la valeur des gros sous, justement ce qui manquait  Z...

De l, oppositions, tracasseries, entraves de toutes sortes qui
centuplaient les dsirs des jeunes gens. Finalement, dfense formelle de
se voir. Pleurs, soupirs, rien n'y faisait, la matrone tait inflexible.

Mon ami, garon de moyens, savait se tirer d'un mauvais pas, mais il lui
fallait un tiers.

A cette poque, j'tudiais le mtier difficile de vendre des paletots.
Mes travaux prenaient fin le soir,  six heures. Je fumais
tranquillement la pipe des rflexions, quand Z... l'oeil  l'orage, les
cheveux en coup de vent, s'croule, comme une avalanche, dans mon
modeste logement.

--Ah! mon pauvre vieux, toi seul peux me rappeler  la vie.

--Fichtre! a me flatte, mais tu ne me parais pas trop malade.

Le sort m'est fatal. Si mon tat se continue, je me fais sauter la
cervelle.

--Veux-tu que je t'ausculte? Sont-ce les poumons qui gmissent ou la
moelle pinire que dmnage?

--Allons! allons! pas de blagues, j'aime  la folie et je suis aim;
mais une mre cruelle s'oppose  mes voeux. Ah! je me meurs.

--Diable! ceci est tragique et trs-grave. Il me semble difficile de te
gurir. Si je pouvais aimer  ta place, hein?

--Assez. Tu parles bien l'anglais. Ta binette a une certaine allure
amricaine. Tu vas te faire passer pour un citoyen de la grande
Rpublique, et tu iras comme tel chercher ma fiance.

--Ah! a, je le veux, mais comment?

--Habille toi sur ton trente et un.

--Trs-bien.

--Mets tes chaussures  talons plats et  becs de canard.

--Parfait.

Prends un chapeau de feutre mou et gris, mais gris, tu entends.

--Compris

--Tu portes moustaches et barbe au menton. Rase tes moustaches, et tu
sera un _Yankee tschock_.

--Aie! a, a m'ennuie. Pour toi cependant, je mettrais ma main au feu;
a serait dur, mais enfin... Aprs?

--Ma fiance parle l'anglais comme un cockney,--sa mre n'en sait pas un
mot.--Elle est avertie de ta venue. Tu dois te prsenter, sous le nom de
Scudder,  neuf heures ce soir, dans la rue Amherst, pour la conduire 
une _surprise party_. La mre est au courant de la chose, sa fille l'a
prpare. Vous sortirez tous deux, je vous guetterai et je pourrai une
fois encore, avant de mourir, embrasser ma chre Philomne. Donc, en
route, et souviens-toi que tu tiens ma vie entre tes mains.

--Compte sur mon amiti.

Cette expdition me plaisait assez. Depuis longtemps je vivais dans un
marasme malsant. Rien  faire. Puis, ne s'agissait-il pas de flouer une
martre, qui s'opposait aux amours pures et honntes de deux aspirants 
l'hymen?

A l'heure fixe, j'arrive  la maison de Philomne, l'air suffisamment
Yankee.

On m'introduit. Je fais une question en anglais, la domestique reste
tout baba. On me fait entrer au salon, et Philomne, que ne n'avais
jamais vue, entre et me dit tout de suite: Je suis celle que vous venez
chercher.

Elle tait tellement belle que je faillis perdre mon sang-froid
britannique.

Elle me prsente  sa maman, qui se courbe en angle droit. J'en fais
autant et me redresse, comme un ressort qui reprend sa roideur
primitive.

--C'est tonnant, dit la bonne femme, comme monsieur a l'air Canadien.
On ne dirait pas du tout qu'il est Amricain.

Je riais dans mon ventre, mais ma figure tait sombre et inconsciente.

Z..., accompagn d'un camarade, avait eu la curiosit de me suivre de
loin, pour voir comment je m'acquitterais de mon ambassade.

C'tait en t. La croise tait ouverte, les volets ferms. Et
l'appartement, au rez-de-chausse, permettait aux deux amis de se rendre
compte des vnements de l'intrieur.

Rieurs constitutionnels tous deux, ils touffaient dans leur mouchoirs
les bouffes bienfaisantes occasionnes par ma face rase aux lvres. A
la remarque de la maman sur ma parfaite ressemblance avec tous les
Canadiens du Pays, ils n'y tiennent plus. Z... roule dans le foss de la
rue, se fourrant un mouchoir dans la bouche, s'enfonant les ctes.
L'autre, faisant un saut de carpe, s'affaisse comme un paquet, dans des
touffements pileptiques.

La dame, entendant quelque bruit, ouvre brusquement les volets. Puis ne
laissant rien paratre sur sa figure, elle ferme tout.

--Ah! ces gamins! fait-elle.

Toujours impassible, je prvoyais le moment o l'on me flanquerait  la
porte, ne doutant plus que l'on ne ft au courant de l'affaire.

Je soutiens mon rle jusqu'au bout cependant, et, quelques minutes
aprs, je sortais, grave comme un diplomate, Philomne au bras.

J'envoyais Z...  tous les diables; mais devant le succs de mon
entreprise, je commenais  croire qu'il n'y avait rien de cass.

Ah! ouais! la vieille tait ruse. Elle avait parfaitement bien entendu
les rires des deux camarades, et, comprenant l'affaire, elle voulait
voir la fin de l'aventure.

A peine tions-nous sortis, qu'elle se met  nous suivre.

Trois ou quatre cents pas plus loin, je livre Philomne  Z...,  qui je
fais de violents reproches sur sa curiosit. Il m'assure qu'il n'a pas
t vu.

Reprenant tous courage, nous nous dirigeons vers la demeure d'une amie
commune. La soire fut splendide d'entrain. Musique, danse, chant, rien
n'y manqua. Et sur le tard,  l'heure convenable pour la fin d'une
_surprise party_, nous reprenions allgrement le chemin de la rue
Amherst.

Je dpose Philomne chez elle, et, rejoignant Z..., nous nous livrons
tous deux au bonheur divin de nos succs. Mon ami sautait, gambadait. Je
l'imitais, avec moins d'entrain pourtant car je regrettais mes
moustaches.

Enfin, chacun entre chez soi pour se livrer  un sommeil bien acquis.

La journe du lendemain se passe tranquille pour moi; mais, le soir, je
vois arriver Z..., la tte entre les jambes. Il faisait un nez long
comme a................

--Oh! mon cher, tout est perdu.

--Encore!

--Imagine-toi que la mre de Philomne a tout compris, tout vu.

--Ah! diable!

--Elle nous a entendus rire.

--Je te le disais bien.

--Et puis elle nous a suivis, et, passant la soire  la porte de la
maison o nous tions, elle s'est amplement repue de nos accs de
gaiet.

--a se corse.

--Ce matin, elle tombe chez moi, et me fait une scne pouvantable.

--a devient pique.

--Elle me qualifie de toutes sortes de noms malsonnants.

--Tu les mrites.

--Mais ce n'est pas tout.

--Continue.

--C'est toi, mon pauvre vieux, qui fus sal.

--Parbleu.

--Comment, monsieur, criait-elle, avec une sainte colre, vous m'envoyez
un homme qui a l'air respectable,  qui l'on donnerait le bon Dieu sans
confession, une sainte nitouche enfin!

--a, c'est trs-flatteur pour moi, merci.

--Il se fait passer pour un Amricain, continuait-elle. C'est une vraie
fraude, a, monsieur, oui, une vraie fraude, et j'en verrai la fin.

--Me voil propre. Comment faire?

--Je viens exprs pour rflchir, avec toi, aux moyens de te tirer de
l.

--Rflchissons...

Nous faisons deux mines longues  perte de vue.

Mon parti est vite pris.

--Laisse cette bonne dame agir comme elle l'entendra; aprs tout, a
m'est indiffrent.

Mon ami se range  mon opinion, et nous sortons prendre le verre de
l'amiti.

Jamais plus je n'entendis parler de cette affaire.

Et ces deux intressants jeunes gens se marirent peut-tre?

Hlas! je m'arrte ici, car je pourrais rendre sombre un chapitre que
j'ai voulu faire gai.




                                  XXX

                             EN PERMISSION


Nous avions navigu cinq mois  patte, sur les mers d'alfa des
Hauts-Plateaux. Pendant les grandes chaleurs, on mit le cap sur le Tell,
et l'on jeta l'ancre, pour quinze jours  trente-deux kilomtres de
Daya, port le plus voisin.

Un ardent dsir d'aller en permission s'empare alors de tout le monde.
Les chefs, indulgents, accordent assez facilement quatre jours de cong.
Chaque matin, c'tait une migration en masse.

D'abord indiffrent, je me laissai aller peu  peu au dsir de faire
comme tout le monde. Au bout de huit jours, j'en tais malade. D'autant
plus que Bel-Abbs, en liesse,  l'occasion de sa fte patronale,
m'attirait comme le fruit dfendu.

J'obtins la permission tant dsire, et le jour mme je m'chappais seul
du camp, afin de pouvoir gagner vingt-quatre heures.

C'tait imprudent, car avant d'arriver  Daya, il fallait traverser une
fort frquente par des maraudeurs.

Je n'avais pas hsit cependant, et, aprs cinq heures d'une marche
rapide, j'entrais sans encombre dans le murs de la bonne ville.

Daya, pour une jolie ville, voil une jolie ville. Deux rues qui se
coupent  angle droit; au bout de la premire, l'glise, deux famliques
gamins, un bourriquot fivreux, un Juif ivre, un tas de fumier o
grouillent plusieurs poules. En tout, dix maisons. L'autre rue court du
nord au sud. On y voit l'cole o dorment cinq lves  longs cheveux,
l'institutrice  lunette qui lit un roman, deux _mercantis_ juifs,--on
en trouve partout,--un troupier qui se promne, une rigole qui charrie
une eau sale, un soleil de feu qui la brle dans toute sa longueur.
Total: treize maisons.

Touchants rapprochements, mais je dcris ce que je vois. Cette
description a une tendance raliste. N'y croyez en rien, cependant, elle
n'est pas fidle.

Comme tout me semblait beau quand mme, sur l'corce terrestre!

Quoi! une permission de quatre jours? Et des maisons, des tables, des
femmes, des verres des bourgeois, des chaises, de la bire, un lit.
Toutes ces choses-l existaient?... Ce n'est pas un rve?... Je puis en
jouir sans remords?...

Et l'on se croit malheureux ici-bas. Merci! oh! merci!

Mais il me fallait encore faire 70 kilomtres le lendemain pour arriver
au terme de mes voyages.

Il y avait une telle affluence de clients pour l'unique diligence, que
je trouvai le cahier rempli de places retenues pour six jours  venir.

J'intriguai puissamment pour dguerpir le lendemain, et, malgr tout mon
habilet, je ne partis pas.

Ainsi fut perdue la journe si pniblement gagne la veille par une
marche de sept kilomtre  l'heure.

Le jours suivant, nous nous embarquons dix dans une bienveillante
patache de six places.

Ce vhicule mrite description. Il y avait quatre roues et deux essieux,
disparaissant sous de multiples prolonges. Sur cet appareil, un bote
carre, avec deux bancs latraux pour six places, dans le sens de l'axe
de la route. A ajouter le sige du cocher l o l'on sait. Deux croises
peraient la bote, l'une devant, l'autre derrire.

J'obtins la croise de devant. Si j'avais pu m'y placer  cheval comme
Xavier dans son _Expdition nocturne_, j'aurais t trs-mal; mais comme
cela m'tait impossible, j'tais encore plus mal.

Tout le monde a vu une grenouille ramasse sur elle-mme, prte 
s'lancer dans le vide. Eh bien! c'tait moi!

Les jambes recroquevilles jusqu'au menton, les bras enlaant le chssis
de la croise, le cou allong dans une attente anxieuse, j'avais le ct
oppos au ventre enfonc dans l'ouverture, dont le cadre infrieur me
coupait littralement les cuisses.

Soixante-dix kilomtres,  raison de huit kilomtres  l'heure, galent
neuf heures de voyage sur ce candide perchoir.

Perspective:--premier plan: dos arrondi, casquette incroyable du cocher;
second plan: cahots, ornires, montes, descentes.

Nous partons.

J'ai bien russi. Au lieu d'attendre six jours, je partais le deuxime.
Sans apparat, il est vrai, mais je partais enfin.

Tout est l dans la vie. La fin, la fin, au diable les moyens!

Eh! mon Dieu! si! c'est comme a dans les grandes affaires du monde.

On a trouv autrefois qu'il fallait un bateau pour se rendre d'Europe en
Amrique. Depuis cette inquitante dcouverte, on se sert d'un bateau
pour traverser l'Ocan. Les uns prennent un sabre pour arriver  la
gloire, les autres, une plume, et moi, j'ai pris une croise de patache
pour arriver au bonheur; et j'ai bien fait.

Avec une goutte de philosophie, les mauvaises choses nous paraissent
plus mauvaises encore, partant, ma croise me semblait dtestable.

Consolation suprme cependant, j'avais le cocher.

Ce brave garon tait un chef-d'oeuvre; ceci soit dit sans trop
d'efforts.

Si chacun apportait dans ses plans l'attention et les connaissances que
ce cocher dployait pour conduire sa voiture jusqu' destination, ce
chacun deviendrait certainement un grand homme.

Cet automdon classique nous la faisait en artiste.

Contournant savamment les ornires dangereuses, il profitait de chaque
mtre de bon chemin pour trotter ne perdant pas un pouce de terrain.

Toujours souriant et plein de bonhomie, il rassurait d'un petit rire
protecteur et bon enfant le voyageur qui lui criait sa terreur,  la vue
d'un passage scabreux.

L'vnement donnait toujours raison au rire du cocher, et, aprs
d'anxieux craquements, le vhicule reprenait son train-train, pour
traverser bientt de plus vilains endroits encore.

Maintes et maintes motions poignantes envahirent les mes timores des
passagers, pendant ce mmorable voyage.

Enfin Bel-Abbs se montre aux regards avides.

Dans un lointain rapproch, apparaissent ses chemines, ses dmes, ses
minarets orientaux, construits par les Occidentaux. Un rouge soleil
couchant colore la masse inerte de ses constructions barioles, et les
grands platanes, qui enlacent cette charmante ville, jettent, dans les
feux du soleil, la note chatoyante de leur verdure de bon aloi.

Le chemin tait empierr  cet endroit. Le cocher en profita, et nous
filions un train d'enfer.

A la nuit tombante, la ville promise nous ouvrait ses portes.

Un moraliste estimable a dit: La frugalit aiguise les apptits, et je
dis comme lui.

Un homme qui vient de se nourrir de la misre de la plaine, pendant de
longs mois, trouve tout beau: maisons, arbres, enfants, rverbres et
chiens d'aveugle. Et comme un idiot, il s'tonne de ne s'en tre pas
aperu plus tt.

Je respirais avec joie la poussire civilise, je m'extasiais devant
l'talage d'un marchand de bibelots indignes, fabriqus  Paris; je
m'arrtais, bahi, au passage d'une nourrice avec son poupart; je
soupirais, doucement charm,  la vue d'un charlatan dcrochant son
boniment sur un certain remde empirique, panace  tous les maux.

Tout  coup, boum! un coup de canon. C'est le feu d'artifice.

J'y cours.

A ce spectacle, je perds toute retenue. Comme Amricain, j'avais jur,
en quittant mon pays, de ne m'pater jamais de rien. Eh bien! si mes
compatriotes, en ce moment-l, avaient vu ma bouche en gueule de four,
mes yeux en billes de billard, j'aurais t flamb dans leur estime.

Aprs, le bal public, sur la place, au grand air.

Naturellement, je m'y amne.

Surcrot d'motions. Que de femmes! palsambleu! que de femmes!

La guerre est rellement un grand malheur. Elle accapare les hommes,
dans la force de l'ge, et les livre ensuite  la vie, aprs avoir tir
d'eux les plus belles annes de leur jeunesse.

Et puis aprs?... Si la guerre tait une chose intelligente, est-ce que
les hommes la cultiveraient comme un art?

Bon, voil que je blasphme, maintenant.

Dcidment ce voyage de Bel-Abbs me fait perdre toute conscience de mes
paroles. Moi, le soldat quand mme, mdire de la guerre! C'est plus fort
que jouer au bilboquet.

Le lendemain, je m'ennuyais.

Cette effrayante assertion, de ma part, n'tonnera pas le lecteur. Eh
bien! oui, je regrettais mes calmes passe-temps de Ras-el-Ma.

Ma premire nuit de Bel-Abbs avait t houleuse, fantastique,
phnomnale de mouvement et de pripties. Le sjour de ma tente 
Ras-el-Ma faisais contraste.

Le changement, trop brusque, avait boulevers mes facults vacillantes.

L-bas, j'avais quelques livres, mes journaux, et le courrier, chaque
matin,  heure fixe, m'apportait une petite provision d'motions,  dose
minime, qui suffisait  remplir doucement les vingt-quatre heures.

Ici, tourment comme une pave, je me heurte  chaque instant aux
cueils multiples de trop nombreux bonheurs.

A Ras-el-Ma, je m'entretenais avec l'univers entier,  l'aide de mes
chres gazettes.

Je conseille  ceux qui voudraient apprcier franchement les journaux de
leur pays de faire un petit voyage de dix ans  quinze cents lieues du
village natal. Qu'il essayent ensuite de la lecture des papiers
compatriotes, et ils m'en diront des nouvelles.

Tout semble beau, jusqu'aux annonces, dont le style pur et simple prend
parfois une tournure presque ampoule, dans l'me attendrie du lecteur.

Et puis ensuite, quelles excellentes nouvelles!

Un cher ami, que l'on aime comme soi-mme, de notaire est devenu scieur
de long; ainsi le dit le journal. Quelle satisfaction pour une me bien
ne, d'apprendre cette capricieuse fugue de tante Fortune!

Dans un autre genre, on a l'amre satisfaction de savoir qu'un paltoquet
quelconque, connu comme idiot au collge, est devenu gros comme un
tonneau et riche comme l'or.

Ces espces de nouvelles amnent chez tous, diverses sensations qui se
conoivent facilement, mais qui s'expriment mal.

Essayons un exemple cependant.

Ainsi, les succs qui gorgent un ami retentissent dans le coeur par deux
sons. Le premier son veut dire un certain plaisir de voir l'objet aim
arriver  ses fins; le second est un lger dpit, naturel  l'homme,
qui, de tout temps, n'a pu se dbarrasser tout  fait d'une certaine
aigreur devant les succs de l'ami. Ces deux sensations, arrivant
simultanment, fraternisent ensemble, de telle sorte qu'il est difficile
d'tablir entre elles une ligne de dmarcation.

Ouf! mes jambes! saperlipopette! mes jambes! Sauvons-nous devant cette
obscure et lourde morale.

Oui, ami lecteur, ferme ce livre, mais ne me maudis pas. Car, sache le
bien, le soleil brlant d'Afrique, la misre, les fatigues...

Avant ma permission, j'excrais Ras-el-Ma, j'adorais Bel-Abbs; aprs ma
permission, j'excrais Bel-Abbs, j'adorais Ras-el-Ma.

Donc, l'homme dsire ce qu'il n'a pas, est ennuy de ce qu'il possde.
La Palisse aurait crev avant de trouver celle-l.

Avec un peu de bonne volont, j'aurais pu me contenter de mon existence
au pays. J'avais assez d'argent pour satisfaire mes petites fantaisies,
une bonne table pour dner, un bon lit, une chambre confortable.

J'ai quitt cela. Qu'ai-je gagn au change? une position  vingt sous
par jour, une tente pour abri, une gamelle pour table, la vote des
cieux pour protection contre la temprature, des fatigues, de la misre.

Chez moi, j'tais rong de spleen et de satisfaction; ici, je souffre.

Les gens raisonnables me donnent tort, et ils ont raison; les illumins
me donnent raison, et ils ont tort.

Enfin, pourquoi, diable, tes-vous all vous fourrer dans cette galre?

Pourquoi?

Parce que je suis Canadien-Franais.

Pourquoi?

Parce que j'aime la France.

Pourquoi?

Parce que je me ferai certainement tuer pour elle, si je le puis.

Je me vante en disant cela. Parbleu, je le sais bien, que l'honneur de
se faire tuer pour son ancienne mre patrie n'appartient pas  tous. Et
comme je suis fier d'tre un des lus!

Aussi je lui ai prouv, je lui prouve et je lui prouverai, Dieu aidant,
 cette belle et glorieuse France, que ma reconnaissance pour cette
suprme faveur vivra jusqu' ma mort.




                                APOLOGUE


Dans une immense plaine, borne de tous cts par des horizons infinis,
grouillent des millions d'tres humains. Tous se livrent fivreusement 
une occupation quelconque.

Ceux-ci, le front baign de sueur, piochent la terre avec ardeur;
ceux-l grattent le papier avec des pointes d'acier. Les uns affilent
des lames tranchantes, d'autres fabriquent de terribles engins de
destruction.

D'aucuns nonchalamment assis sur le sol semblent indiffrents  tout ce
qui les entoure, et regardent leurs voisins s'agiter violemment.

Une irrsistible impulsion parat tre commune  tous. A intervalles
ingaux, ils se lvent en choeur, comme mus par un mme ressort, et se
dirigent, soit lentement, soit avec rapidit, vers un noir prcipice, au
fond duquel apparat, gigantesque, le mot MORT, crit en lettres de
nuit.

Les premiers arrivs cherchent  fuir, terrifis devant ce gouffre
insondable; mais la foule, qui les presse avec acharnement, leur barre
toute issue et les force  tomber dans l'ternit.

Toujours, toujours, il en est ainsi, sans trve ni rpit.

Personne ne prvoit sa chute prochaine et le ravin de la mort. Au
contraire, plus les individus sont rapprochs du gouffre, plus ils
paraissent acharns  leurs occupations.

Cette promenade lugubre vers le nant est souvent acclre par
d'effrayantes paniques qui bouleversent les multitudes. Des gants
formidables, arms de plaies diverses, culbutent ceux qui les entourent
et les chassent, comme l'clair, devant eux. Ces gants ont nom: GUERRE,
FAMINE, PESTE, et le but de leurs exploits est toujours le gouffre bant
dont les profondeurs sont gales  l'ternit.

Au milieu de cette arne universelle, s'lve un trne monumental dont
le sommet se perd dans la nue. Les degrs, pour y arriver, sont aussi
nombreux que les sables des grves. De distance en distance apparaissent
des plates-formes o de graves individus, la trompette  la bouche,
sonnent le ralliement. Ces trompettes portent sur le front leurs noms
respectifs: PHILOSOPHES, MORALISTES, HISTORIENS.

Quand la foule dfile devant le trne, elle jette un regard anxieux vers
les hauteurs infinies, hsite un instant, s'approche des degrs, mais,
le plus souvent, dsespre de les gravir, et continue, abrutie, sa
marche agite vers le ravin de la nuit. Quelques lus seuls
entreprennent courageusement l'ascension des degrs et arrivent au
sommet, o sige le grand juge BON SENS.

Rien n'gale la majest noble et digne de ce vnrable magistrat.
Entour de satellites simples et modestes, il distribue de bonnes
paroles  tous ceux que s'adressent  lui. A chacun son tour de jouir de
ses conseils. Ni charlatanisme, ni intrigues ne peuvent exclure les lus
des bienfaits de ses sages remontrances.

Le mortel, rconfort, redescend les marches du trne, et, instruit, se
dirige vers la mort par un chemin dtourn. Il fuit la foule, dont les
paniques, les mchantes passions les emportements violents le
bouleversent; et lentement doucement avec une sereine philosophie, il
fait le saut prvu par la fatalit. Qu'a-t-il gagn  consulter le
sublime magistrat? Une promenade tranquille, et une chute raisonne et
sans inquitude dans les profondeurs de la mort.

Les faibles, ceux qui craignent l'ascension au trne du juge, vivent
affols, ballotts de terreur en terreur, en proie  tous les grands
gants qui se font un cruel plaisir de semer partout les dsordres.
Finalement, surpris, ahuris, ptrifis, ils envisagent la mort sans la
croire si prs, et, pousss par la foule, ils disparaissent, en
blasphmant, dans l'abme qu'ils n'avaient pas cru si prs.

A travers cette cohue indescriptible, s'avance pniblement un petit
groupe compacte. Faible au physique, il essaye cependant de fendre
hardiment les masses. En tte apparat une jeune femme maigre, anmie,
quelque peu intelligente. Derrire elle marchent trente gaillards plus
ou moins vigoureux. Sur le flanc gauche se montre, en tte, un homme 
l'air profondment misanthrope. Sa physionomie respire parfois une
grande confiance, parfois un dcouragement implacable. Il cherche le
vrai chemin.

Il a regard partout, mais il n'a rien trouv. Entran par la foule,
sans guide, il agit d'aprs ses propres inspirations. Ddaignant tout
avis, tout conseil, il va droit  son but: tant pis s'il succombe dans
sa marche. Cependant, malgr ses fermes rsolutions, il s'aperoit
souvent, hlas! qu'il est faible.

En passant prs du tribunal du juge suprme, une ide lumineuse le
frappe: il ira puiser des forces auprs de lui. Voil le guide qu'il
cherche depuis si longtemps; il arrivera jusqu' lui, cote que cote.

Il communique ses intentions  ceux qui semblent tre sous ses ordres.
La jeune femme fait signe qu'elle suivra son chef; mais les trente
hommes, sauf quelques-uns, craignent d'affronter le censeur. Ils ont
peur de ses remarques svres.

Le chef fait un grand discours, le premier de sa vie, et la chaleur de
sa parole entrane sa troupe, qui s'engage rsolument dans l'ascension
des degrs.

Il montent, ils montent.

De plate-forme en plate-forme, on fait de longues haltes. On perd
souvent courage, mais le chef les stimule de sa voix dcide. Et tous
reprennent de nouveau la pnible promenade.

Enfin, ils arrivent prs du magistrat qui les regarde d'un air svre,
o perce cependant une grande bienveillance, car il est toujours flatt
du courage de ceux qui affrontent les fatigues inoues, ncessaires pour
se prsenter  lui.

Au milieu du plus profond silence, il interpelle celui qui parat tre
le chef du groupe:

--Qui tes-vous?

--Je suis le pre des _Expditions autour de ma tente_.

--Quels sont ces gens qui vous suivent?

--Cette dame est ma prface, et ces hommes sont mes trente chapitres.
Ils viennent tous, guids par moi, demander vos conseils, votre censure
et votre approbation de leurs actes.

--Veuillez les faire dfiler un  un devant moi, et me donner leurs
tats de service. Je rendrai mon jugement sur les faits et gestes de
chacun. Je rserverai, pour la fin, mes apprciations sur la conduite de
leur chef.

L'auteur passe au magistrat un gros manuscrit o sont dtailles les
principales actions des intresss.

L'HUISSIER, _criant.--Dame Prface!_

LE JUGE.--Avancez. Vous n'avez plus le droit de vivre. Les prfaces sont
toutes mortes depuis longtemps. Je vous pardonne cependant, car votre
air modeste parle en votre faveur. Puis vous tes si maigre, si
extnue, que je n'ai pas le courage de vous condamner  disparatre.
Fuyez de ma prsence, et n'y revenez plus.

L'HUISSIER.--Chapitre premier!

LE JUGE.--Vous tes long et maigre, mais vous tes ncessaire 
l'existence de vos vingt-neuf compagnons. A ce titre seul, je vous
autorise  exister. Je reconnais aussi certaines qualits de vos formes,
et avec un peu de gymnastique vous deviendrez passable. Allez.

L'HUISSIER.--L'Auteur!

LE JUGE.--C'est un portrait. Je dteste les portraits d'auteurs faits
par eux-mmes. Laissons cela  la Rochefoucauld. Vous m'ennuyez, partez.

L'HUISSIER.--Le Bidon!

LE JUGE.--Vous tes bless. Tant mieux pour vous. Moralement, c'est beau
une blessure; mais faites-vous raccommoder. Vous avez t utile.
Continuez.

L'HUISSIER.--Les Godillots!

LE JUGE.--Ah! ah! vous voulez quitter votre matre. Vous devenez
malsants et apathiques. Juste au moment o l'on va vous ficher  la
porte, vous vous permettez d'tre exigeants. Sachez qu'il faut toujours
tomber dignement. Du nerf, mon ami! du nerf!

L'HUISSIER.--Le Kpi!

LE JUGE.--Bon garon va!

L'HUISSIER.--La Musette!

LE JUGE.--Votre carrire est belle;  vous de l'amliorer encore en
donnant refuge  quelques fonds qui manquent  votre propritaire.

L'HUISSIER.--Le Sac!

LE JUGE.--Vous tes cruel. Vous _suicidez_ vos matres. C'est peu digne
de la part d'un brave homme. Tchez de faire mieux.

L'HUISSIER.--La Pipe!

LE JUGE.--Apportez un prix Monthyon.

L'HUISSIER.--Le Revolver.

LE JUGE.--Rendez-vous utile, monsieur, rendez-vous utile. Quand on vit
pour faire mourir les gens, on se distingue autrement qu'en trouant des
cibles de papier.

L'HUISSIER.--Le Sabre!

LE JUGE.--Pouah! mon bonhomme, vous ne valez rien.

L'HUISSIER.--Digression patriotique!

LE JUGE.--A la bonne heure! Voil qui rend justice  la fte nationale.
Malheureusement, il y en a peu comme vous. Au lieu de courir la plaine
ce jour-l, l'arme au poing, beaucoup de gens s'amusent. C'est un tort,
mais c'est un droit conquis.

L'HUISSIER.--La Gamelle!

LE JUGE.--Dans la gamelle, c'est bon.

L'HUISSIER.--Le Quart!

LE JUGE.--Passez.

L'HUISSIER.--Les Gutres.

LE JUGE.--Bonjour!...

L'HUISSIER.--Le Cafard!

LE JUGE.--...

L'HUISSIER.--Pche miraculeuse.

LE JUGE.--...

L'HUISSIER.--Souvenir du jeune ge.

LE JUGE.--Que me racontez-vous l, monsieur l'auteur? Vous nommez ces
gens-l: _Boutades militaires_, et vous me prsentez ici un tas de
morveux sans tats civil appropris. Sachez qu'il faut trouver un nom
convenable quand on produit des chefs-d'oeuvre. Vos trente enfants et
cette dame devraient porter le nom de _Mosaques humoristiques_. Ils
seraient ainsi dans le vrai. Je m'emballe devant votre effronterie de me
prsenter des gens sous de faux noms. Puis, n'avez-vous pas dit, dans
votre portrait, que le _moi_ tait hassable? et continuellement le
_moi_ a t chez vous  l'ordre du jour. C'est mal, a, monsieur; oui,
c'est trs-mal.

Je ne puis cependant me dispenser d'un petit conseil, ni d'une certaine
apprciation. Je reconnais que vous avez bien mrit des gens qui aiment
 biller. Mais, malheureusement, ceux-ci ne sont pas seuls sur terre.
Tchez de travailler un peu pour les idiots, qui ne billent jamais. A
chacun sa pture, mon ami. Finissez-en, car j'prouve moi-mme
d'inquitants symptmes de dsarticulation maxillaire. Avant de me
livrer  cette grave occupation, je vous crie du plus profond de mon
me: Pour Dieu! Dpchez-vous d'crire _fin!_

Le juge se tait. De formidables voix lancent  tous les horizons ses
jugements dont la morale est: Travaillez! travaillez! Tout est dans le
travail! Les chos emportent cette sentence aux quatre coins cardinaux.

Soudain un bruit terrible se fait entendre. Le papa BON SENS, en
billant, s'tait bris la mchoire, et, tombant  la renverse, avait
entran son trne avec lui. Cette catastrophe pouvantable prcipite
dans le vide, ple-mle, personnages, huissiers, philosophes, historiens
et l'auteur.

Celui-ci, ricanant comme Mphisto  la vue de son oeuvre, se sauve de la
foule, son coupable manuscrit sous le bras. Ces mots du juge:
Travaillez! travaillez! le hantent comme un cauchemar. Puis, dans le
tumulte, il cherche fivreusement une plume, et il crit le mot qui
sauvera tout:

FIN




                                 TABLE

PRFACE
       I.--La tente.
      II.--L'auteur.
     III.--Le bidon.
      IV.--Les godillots.
       V.--Le kpi.
      VI.--La musette.
     VII.--Le havre-sac.
    VIII.--La pipe.
      IX.--Le revolver.
       X.--Le sabre.
      XI.--Digression patriotique.
     XII.--La gamelle.
    XIII.--Le quart.
     XIV.--Les gutres.
      XV.--Les vacances.
     XVI.--Combat homrique.
    XVII.--Funbre souvenir.
   XVIII.--Pche miraculeuse,
     XIX.--Souvenir du jeune ge.
      XX.--Un page d'amour.
     XXI.--Chasse  l'afft.
    XXII.--Rminiscences du pass.
   XXIII.--Combat du schott Tigri.
    XXIV.--La flte.
     XXV.--Une colonne.
    XXVI.--Mlanges.
   XXVII.--Une colonne campe.
  XXVIII.--Mes prisons.
    XXIX.--Enlvement frauduleux.
     XXX.--En permission.
Apologue.


______________________________________________________________
PARIS, TYPOGRAPHIE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GANANCIRE, 8.


























End of Project Gutenberg's Expditions autour de ma tente, by Ch. Des Ecores

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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
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