The Project Gutenberg EBook of La mchante femme mise  la raison, by 
William Shakespeare

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Title: La mchante femme mise  la raison
       Comdie

Author: William Shakespeare

Translator: Franois Pierre Guillaume Guizot

Release Date: September 8, 2006 [EBook #19219]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MCHANTE FEMME MISE  LA RAISON ***




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  Note du transcripteur.

    ===========================================================
    Ce document est tir de:


    OEUVRES COMPLTES DE
    SHAKSPEARE

    TRADUCTION DE
    M. GUIZOT

    NOUVELLE DITION ENTIREMENT REVUE
    AVEC UNE TUDE SUR SHAKSPEARE
    DES NOTICES SUR CHAQUE PICE ET DES NOTES

    Volume 5
    Le roi Lear--Cymbeline.
    La mchante femme mise  la raison.
    Peines d'amour perdues--Pricls

    PARIS
    A LA LIBRAIRIE ACADMIQUE
    DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-DITEURS
    35, QUAI DES AUGUSTINS
    1862


    ==========================================================




                                  LA
                            MCHANTE FEMME
                           MISE A LA RAISON

                               COMDIE




NOTICE SUR LA MCHANTE FEMME
MISE A LA RAISON.


Nous avons ici deux pices en une, et, malgr son titre modeste de
Prologue, la premire n'est pas celle qui nous plat le moins.
Christophe Sly est un des caractres les plus naturels de Shakspeare; il
a toute la physionomie de Sancho Pana, et nous devons regretter qu'
partir du second acte ses commentaires sur la comdie qu'on reprsente
devant lui ne soient pas parvenus jusqu' nous. Chaque fois qu'une scne
parat digne de remarque, on est tent de se demander ce que le pote a
d faire observer  ce personnage pour qui sont tous les honneurs de la
fte. Cette ide d'un paysan ivre, qu'un prince s'amuse  mtamorphoser
en grand seigneur, n'est plus neuve aujourd'hui; bien des conteurs et
des auteurs dramatiques s'en sont empars; mais nous ne connaissons
aucune pice qu'on puisse comparer  celle o Christophe Sly joue un
rle si comique et si vrai.

Nous ne citerons pas tous les auteurs de nouvelles, de ballades, etc.,
qui pourraient se disputer l'honneur d'avoir fourni cette ide 
Shakspeare; l'un veut que ce soit  un conte oriental qu'il l'ait
emprunte, et l'autre  une anecdote vritable raconte par Goulard dans
son _Thrsor d'histoires admirables et merveilleuses_.

La pice offre deux intrigues distinctes, mais lies et fondues ensemble
avec beaucoup d'art, de manire  former un tout. L'amour de Lucentio et
de Bianca se retrouve dans une comdie de l'Arioste, _Gli Suppositi_,
traduite en anglais, en 1566, par Georges Gascoigne, et mise au thtre
la mme anne. Le jeune homme et son valet changent d'habits et de rle
pour supplanter un vieux rival, et emploient, comme Lucentio et Tranio,
un tranger venu de Sienne, qu'ils dterminent  son dguisement de
pre, en lui faisant croire qu'il y va de la vie pour lui d'tre reconnu
 Ferrare. Le rle brillant de la _Mchante Femme_ est celui de
Petruchio; nous ne pouvons nous empcher de donner quelquefois tort 
son obstination,  ses caprices bizarres et  l'extravagance qu'il
affecte pour dompter la pauvre Catherine; car elle devient  la fin si
malheureuse qu'on est tent de la plaindre. En gnral, toutes les
scnes entre elle et Petruchio sont divertissantes, et ne manquent pas
de posie, quoique les inventions de Petruchio aient quelquefois une
espce de grossiret qui rpugne  l'lgance de nos moeurs modernes.
_La Mchante Femme mise  la raison_ nous semble plutt faite pour
plaire aux maris du peuple qu' ceux de la bonne compagnie.

La _Mchante Femme mise  la raison_ (_The Taming of the Shrew_), fut
imprime pour la premire fois dans la collection in-folio des pices de
Shakspeare en 1623. Ds 1594, on vendait  Londres un petit volume
intitul: _A pleasant conceited Historie called the Taming of a Shrew_.
On pense gnralement que cette comdie anonyme fut joue avant _the
Taming of the Shrew_ de Shakspeare. Il y a entre les deux pices bien
plus qu'une analogie de titre. Malgr la supriorit de la seconde sur
la premire, on trouve entre elles de telles ressemblances que l'on est
oblig de supposer, ou qu'elles sont toutes les deux de Shakspeare, ou
qu'il s'est born  remanier la comdie anonyme de 1594.




PERSONNAGES

UN LORD}
CHRISTOPHE SLY, chaudronnier ivre    } Personnages
UNE HOTESSE, UN PAGE, COMDIENS      } du
et autres gens de la suite du lord.  } prologue.
BAPTISTA, riche gentilhomme de Padoue.
VINCENTIO, vieux gentilhomme de Pise.
LUCENTIO, fils de Vincentio, amoureux de Bianca.
PETRUCHIO, gentilhomme de Vrone faisant la cour  Catherine.
GREMIO,     } prtendants  la main
HORTENSIO,  } de Bianca.
TRANIO,     } domestiques de Lucentio.
BIONDELLO,  }
GRUMIO,     } domestiques de Petruchio.
CURTIS,     }
PDANT, vieux original dguis pour contrefaire Vincentio.
CATHERINE la mchante femme,  } filles de Baptista.
BIANCA, sa soeur.             }
UNE VEUVE.
TAILLEUR, PETIT MERCIER, DOMESTIQUES DE BAPTISTA ET DE PETRUCHIO.

La scne est tantt  Padoue, et tantt dans la maison de
campagne de Petruchio.




                              PROLOGUE


SCNE I

La scne est devant un cabaret, sur une bruyre.

L'HOTESSE ET SLY.


SLY.--Je vous donnerai une peigne[1], sur ma foi.

L'HOTESSE.--Une paire de menottes, coquin!

SLY.--Vous tes une drlesse: apprenez que les _Sly_ ne sont pas des
coquins; lisez plutt les chroniques, nous sommes venus en Angleterre
avec Richard le Conqurant. Ainsi, _paucas pallabris_[2], laissez
glisser le monde sur ses roulettes. _Sessa_[3]!

[Note 1: _I will pheese you_, littralement Je vous peignerai;
expression populaire pour dire: je vous battrai.]

[Note 2: _Pocas palabras_, terme espagnol que Sly estropie, _soyez
bref._]

[Note 3: _Sessa_, mot espagnol: _soyez tranquille_.]

L'HOTESSE.--Comment! vous ne payerez pas les verres que vous avez
casss!

SLY.--Non pas un denier...--Par saint Jronyme, va-t'en. Va te
rchauffer dans ton lit froid[4].

L'HOTESSE.--Je sais un bon moyen; je vais qurir le _quartenier_[5].

SLY.--Quartenier ou tiercenier ou cintenier[6], peu m'importe; je saurai
bien lui rpondre en forme; je ne bougerai pas d'un pouce; mon enfant,
allons; qu'il vienne et de la douceur.

[Note 4: Phrases ridicules d'une vieille pice intitule:
_Hieronymo, ou la tragdie espagnole_, dont se moquaient souvent les
potes du temps.]

[Note 5: _Third borough_. Officier qui a les mmes fonctions que le
constable, except dans les endroits o le constable existe; alors le
_third borough_ n'est que son coadjuteur.]

[Note 6: _Third, or fourth, or fifth borough_.]

(Il s'tend par terre et s'endort.)

(On entend des cors. Parat un lord revenant de la chasse avec sa
suite.)

LE LORD.--Piqueur, je te recommande d'avoir bien soin de mes
chiens.--Braque _Merriman_!--le pauvre animal, il a toutes les
articulations enfles! Accouple _Clowder_ avec la braque  la large
gueule. N'as-tu pas vu, mon garon, comme _Silver_ a bien relev le
dfaut au coin de la haie? Je ne voudrais pas perdre ce chien pour vingt
livres sterling.

PREMIER PIQUEUR.--_Belman_ le vaut bien, milord: il aboyait sur la voie
quand les autres avaient bel et bien perdu, et deux fois aujourd'hui il
a retrouv la piste la moins vive; croyez-moi, je le regarde comme le
meilleur chien.

LE LORD.--Tu es un sot: si _cho_ tait aussi vite  la course, il en
vaudrait douze comme _Belman_, mais donne-leur bien  souper et prends
bien soin d'eux tous. Demain je veux chasser encore.

PREMIER PIQUEUR.--J'en aurai bien soin, milord.

LE LORD.--Qu'est-ce cela? Un homme mort, ou ivre? Vois; respire-t-il?

SECOND PIQUEUR.--Il respire, milord; si l'ale ne lui tenait pas chaud,
ce serait l un lit bien froid pour y dormir si profondment.

LE LORD.--O la monstrueuse bte! le voil tendu comme un vrai porc! O
hideuse mort! que ton image est affreuse et dgotante!--Messieurs, je
veux me divertir de cet ivrogne.--Qu'en pensez-vous? Si on le
transportait dans un lit, avec les draps les plus fins, des bagues  ses
doigts, un banquet dlicieux devant son lit, et de beaux domestiques
prts  le servir  son rveil; le pauvre diable ne s'oublierait-il pas
lui-mme?

PREMIER PIQUEUR.--Croyez-moi, milord; il est impossible qu'il ne se
mconnaisse pas.

SECOND PIQUEUR.--Il serait bien surpris quand il se rveillerait.

LE LORD.--Comme s'il sortait d'un songe flatteur ou d'une vaine
illusion.--Allons, qu'on le relve, et arrangez bien la plaisanterie;
portez-le doucement dans mon plus bel appartement; suspendez autour de
lui tous mes tableaux les plus gracieux; parfumez sa tte crasseuse
d'eaux de senteur, et brlez des bois odorants pour embaumer
l'appartement; prparez-moi, pour le moment de son rveil, une musique
qui l'enchante des accords les plus doux et les plus clestes; et si par
hasard il parle, tenez-vous prts, et avec le respect le plus profond et
le plus soumis; dites: _Quels sont les ordres de monseigneur?_ Qu'un de
vous lui prsente un bassin d'argent rempli d'eau de rose et de fleurs;
qu'un autre apporte une aiguire, un troisime un linge damass, et
dites: _Votre Grandeur voudrait-elle se rafrachir les mains?_ Que
quelqu'un se tienne prt, avec plusieurs riches habillements, et lui
demande quelle parure il prfre aujourd'hui. Qu'un autre lui parle de
ses chiens et de son cheval, et lui dise que milady est trs-afflige de
sa maladie. Persuadez-lui qu'il a eu un accs de folie; et lorsqu'il
voudra vous dire qu'il n'est qu'un... interrompez-le en lui disant qu'il
rve, et qu'il n'est rien qu'un puissant seigneur. Faites bien cela, mes
amis, et jouez naturellement votre rle; ce sera le plus plaisant
divertissement du monde, si l'on sait se contenir.

PREMIER PIQUEUR.--Milord, je vous rponds que nous nous acquitterons
bien de notre rle, et que tout sera si bien mnag, qu'il faudra qu'il
se croie rellement ce que nous lui dirons qu'il est.

LE LORD.--Soulevez-le doucement, allez le mettre au lit, et que chacun
soit  son poste lorsqu'il se rveillera. (_Quelques-uns de ses gens
emportent Sly. On entend une trompette_.) Maraud, va voir quelle est
cette trompette qu'on entend. (_Un valet sort_.) Apparemment quelque
noble gentilhomme, qui, tant en voyage, se propose de sjourner ici.
(_Le valet revient_.) Eh bien! qu'est-ce que c'est?

LE VALET.--Sous le bon plaisir de milord, ce sont des comdiens qui
offrent leurs services  Votre Seigneurie.

LE LORD.--Dis-leur de s'approcher. (_Entrent les comdiens_.) Camarades,
vous tes les bienvenus.

PREMIER COMDIEN.--Nous rendons grces  Votre Honneur.

LE LORD.--Vous proposez-vous de rester avec moi ce soir?

SECOND COMDIEN.--Oui, s'il plat  Votre Seigneurie d'agrer nos
services.

LE LORD.--De tout mon coeur. (_Montrant l'un des comdiens_.) Je crois
me rappeler cet homme-l, et l'avoir vu une fois faire le fils an d'un
fermier. C'tait dans une pice o vous faisiez si bien votre cour  la
demoiselle... J'ai oubli votre nom;... mais, certainement ce rle fut
bien jou, et avec bien du naturel.

PREMIER COMDIEN, _montrant un de ses camarades_.--Je crois que c'est de
Soto que Votre Honneur veut parler.

LE LORD.--Prcisment; tu tais excellent.--Allons, vous tes venus ici
au bon moment; d'autant plus  propos, que j'ai en tte certain
divertissement o vos talents me seront d'un grand secours. Il y a ici
un lord qui veut vous voir jouer ce soir; mais je doute de votre
retenue, je crains qu'en venant  remarquer son bizarre maintien vous ne
vous chappiez  rire aux clats, et que vous ne l'offensiez, car je
vous dclare que s'il vous arrive de rire il se mettra en colre.

PREMIER COMDIEN.--N'ayez aucune crainte, milord; nous savons nous
contenir, ft-il le personnage le plus risible du monde.

LE LORD.--Allons, mon garon, conduis-les  l'office, et aie soin que
chacun d'eux soit bien trait; qu'ils ne manquent de rien de ce qu'il y
a dans mon chteau. (_Un domestique sort avec les comdiens_.) Toi, mon
garon, va trouver mon page Barthlmy, et fais-le habiller en dame des
pieds  la tte: cela fait, conduis-le  la chambre o est l'ivrogne, et
appelle-le _madame_ avec un grand respect, dis-lui de ma part que, s'il
veut gagner mes bonnes grces, il prenne l'air et le maintien noble et
dcent qu'il a vu observer par les nobles dames envers leurs maris;
qu'il se comporte de mme envers l'ivrogne, avec un doux accent de voix,
et une humble politesse, et qu'il lui dise: Qu'ordonne Votre Honneur?
En quoi votre femme, votre humble pouse peut-elle vous montrer son zle
respectueux, et manifester son amour? Et qu'alors, le serrant dans ses
bras, le baisant amoureusement, et penchant sa tte sur son sein, qu'il
verse des larmes de joie en voyant la sant rendue  son noble poux
qui, depuis sept ans, croyait n'tre plus qu'un dgotant mendiant. Et
si mon page n'a pas le don des femmes pour rpandre  flots des larmes
de commande, un oignon en fera l'affaire; qu'il en tienne un envelopp
dans son mouchoir; il faudra bien que les pleurs coulent de ses yeux.
Vois  arranger cela avec tout le soin dont tu es capable: tout 
l'heure je te donnerai encore d'autres instructions. (_Le domestique
sort_.) Je sais que le jeune drle se donnera  merveille les grces, le
ton, la dmarche et le maintien d'une dame de qualit; il me tarde de
l'entendre appeler l'ivrogne son poux, et de voir comment feront mes
gens pour s'empcher de rire, lorsqu'ils rendront leurs hommages  ce
simple paysan. Je vais entrer pour leur faire la leon; peut-tre que ma
personne pourra leur imposer et tenir leur joie en respect, autrement
elle claterait  ne pas finir.

(Il sort.)


SCNE II

Chambre  coucher dans la maison du lord.

SLY _revtu d'une belle robe de chambre et entour de_ VALETS, _les uns
habills richement, d'autres avec un bassin, une aiguire, etc._

_Entre_ LE LORD, _vtu comme un domestique_.


SLY.--Au nom de Dieu, un pot de bire!

PREMIER SERVITEUR.--Plairait-il  Votre Seigneurie de boire un verre de
vin des Canaries?

SECOND SERVITEUR.--Votre Honneur voudrait-elle goter de ces confitures?

TROISIME SERVITEUR.--Quel costume Votre Honneur veut-elle mettre
aujourd'hui?

SLY.--Je suis Christophe Sly: ne m'appelez ni _Votre Honneur_, ni _Votre
Seigneurie_: je n'ai jamais bu de vin des Canaries de ma vie; et si vous
voulez me donner des confitures, donnez-moi des confitures de boeuf. Ne
me demandez jamais quel habit je veux mettre: je n'ai pas plus de
pourpoints que de dos; je n'ai pas plus de bas que de jambes, pas plus
de souliers que de pieds, et souvent mme plus de pieds que de souliers,
encore mes orteils regardent-ils souvent  travers l'empeigne.

LE LORD.--Le ciel veuille gurir Votre Seigneurie de ces folles et
bizarres ides! Oh! c'est une chose dplorable qu'un homme de votre
rang, de votre naissance, possesseur de si riches domaines, et jouissant
d'une si haute considration, soit imbu de sentiments si bas.

SLY.--Quoi! voudriez-vous me faire extravaguer? Ne suis-je pas
Christophe Sly, le fils du vieux Sly de Burton-Heath, porte-balle de
naissance, cardier par ducation, par mtamorphose meneur d'ours, et
aujourd'hui chaudronnier de mon tat? Demandez  Marianne Hacket, la
grosse cabaretire de Wincot, si elle ne me connat pas bien: si elle
dit que je ne suis pas marqu sur son compte pour quatorze sous de
petite bire, tenez-moi pour le plus fieff menteur de la chrtient. Je
ne suis pas timbr...

PREMIER SERVITEUR.--Oh! voil ce qui fait gmir sans cesse votre noble
pouse.

SECOND SERVITEUR.--Voil ce qui fait scher vos gens de chagrin.

LE LORD.--Voil ce qui est cause que vos parents fuient votre chteau;
ils en ont t chasss par les garements tranges de votre folie.
Allons, noble lord, souvenez-vous de votre naissance; rappelez dans
votre me vos anciens sentiments que vous avez bannis, et bannissez-en
ces rves abjects. Voyez comme vos gens s'empressent autour de vous;
chacun dans son office est prt  vous obir au premier signal.
Souhaitez-vous de la musique? coutez; Apollon joue _(on entend de la
musique_), et vingt rossignols chantent dans leurs cages.--Voulez-vous
reposer? nous vous porterons dans une couche plus molle et plus douce
que le lit voluptueux qui fut dress exprs pour Smiramis.--Voulez-vous
vous promener? nous rpandrons des fleurs sur la terre.--Ou bien,
voulez-vous monter  cheval? on va apprter vos chevaux, et les couvrir
de leurs harnais tout parsems d'or et de perles.--Aimeriez-vous mieux
la chasse  l'oiseau? vous avez des faucons dont le vol s'lve bien
au-dessus de l'alouette matinale.--Ou bien, voulez-vous chasser  la
bte? vos chiens feront retentir la vote des cieux et rveilleront
l'aigre voix des chos dans le sein de la terre.

PREMIER SERVITEUR.--Dites seulement que vous voulez chasser  courre,
vos lvriers sont aussi rapides qu'un cerf en haleine; oui, plus lgers
que la chevrette.

SECOND SERVITEUR.--Aimez-vous les tableaux? Nous allons sur-le-champ
vous apporter un Adonis couch prs d'un ruisseau fugitif, et une Vnus
cache dans les roseaux, qui semblent s'agiter et foltrer sous son
haleine, de mme que les roseaux flexibles jouent au souffle du vent.

LE LORD.--Nous vous montrerons Io, alors que vierge encore elle fut
sduite et surprise, dans un tableau d'une peinture aussi vivante que
l'action mme.

TROISIME SERVITEUR.--Ou Daphn, errant  travers un fourr d'pines qui
dchirent ses jambes; le sang et les larmes sont peints avec tant d'art
qu'on jurerait que le sang coule et que le triste Apollon pleure avec
naturel et vrit.

LE LORD.--Vous tes un lord, et rien qu'un lord; vous avez une pouse
plus belle qu'aucune femme de ce sicle dgnr.

PREMIER SERVITEUR.--Avant que les larmes qu'elle a verses pour vous
eussent inond son sduisant visage comme des torrents ennemis, c'tait
la plus belle crature de l'univers; et mme encore elle ne le cde en
beaut  aucune de son sexe.

SLY.--Suis-je un lord? Est-il vrai que je possde une telle femme? ou
bien est-ce un rve que je fais? ou ai-je rv jusqu' ce jour? Je ne
dors pas; je vois, j'entends, je parle; je sens ces suaves odeurs, et
mes mains sont sensibles  la douceur de ce toucher.--Sur ma vie, je
suis un lord en effet, et non pas un chaudronnier, ni Christophe
Sly.--Allons amenez-nous notre femme, que nous la voyions; et encore un
coup, un pot de petite bire.

SECOND SERVITEUR.--Plairait-il  Votre Grandeur de se laver les mains?
(_Les valets lui prsentent une aiguire, un bassin et une serviette._)
Oh! que nous sommes joyeux de voir votre raison revenue! Oh!
puissiez-vous reconnatre de nouveau ce que vous tes! Voil quinze ans
que vous tes plong dans un songe continuel; ou, quand vous vous
veilliez, votre veille ressemblait  votre sommeil.

SLY.--Quinze ans! Par ma foi, c'est l une bonne mridienne. Mais,
n'ai-je jamais parl pendant tout ce temps?

PREMIER SERVITEUR.--Oui, milord; mais des mots vagues et dnus de sens:
car, quoique vous fussiez couch ici dans ce bel appartement, vous
disiez toujours qu'on vous avait mis  la porte, et vous vous querelliez
avec l'htesse du logis; et vous disiez que vous la citeriez  la cour
de justice, parce qu'elle vous avait apport des cruches de grs au lieu
de bouteilles bouches. Quelquefois vous appeliez Ccile Hacket.

SLY.--Oui, la servante de la cabaretire.

TROISIME SERVITEUR.--Allons donc, milord; vous ne connaissez ni ce
cabaret, ni cette fille, ni tous ces hommes que vous nommiez,--comme
tienne Sly, et le vieux Jean Naps de Grce, et Pierre Turf, et Henri
Pimprenel, et vingt autres noms de cette sorte qui n'ont jamais exist
et qu'on n'a jamais vus.

SLY.--Allons, que Dieu soit lou de mon heureux rtablissement!

TOUS.--Ainsi soit-il!

SLY.--Je t'en remercie; va, tu n'y perdras rien.

(Entre le page dguis en femme avec une suite.)

LE PAGE.--Comment va mon noble lord?

SLY.--Ma foi, je me porte  merveille, car voil assez de bonne chre.
O est ma femme?

LE PAGE.--Me voici, noble lord: que dsirez-vous d'elle?

SLY.--Vous tes ma femme, et vous ne m'appelez pas... votre mari? mes
gens ont beau m'appeler _milord_, je suis votre bonhomme.

LE PAGE.--Mon mari et mon lord, mon lord et mon mari; je suis votre
pouse, prte  vous obir en tout.

SLY.--Je le sais bien.--Comment faut-il que je l'appelle?

LE LORD.--_Madame_.

SLY.--Madame Lison, ou madame Jeanneton?

LE LORD.--_Madame_ tout court: c'est le nom que les lords donnent 
leurs pouses.

SLY.--Madame ma femme, ils disent que j'ai rv et dormi plus de quinze
ans entiers.

LE PAGE.--Hlas! oui, et ce temps m'a paru trente ans  moi, ayant t
tout ce temps loigne de votre lit.

SLY.--C'est beaucoup.--Mes gens, laissez-moi seul avec elle.--Madame,
dshabillez-vous, et venez tout  l'heure vous coucher.

LE PAGE.--Trs-noble lord, souffrez que je vous supplie de m'excuser
encore pour une ou deux nuits, ou du moins jusqu' ce que le soleil soit
couch. Vos mdecins m'ont expressment recommand de m'absenter encore
de votre lit, si je ne veux m'exposer au danger de vous faire retomber
dans votre maladie: j'espre que cette raison me servira d'excuse auprs
de vous.

SLY.--Allons, dans l'tat o je suis il me sera difficile d'attendre si
longtemps, mais d'un autre ct je ne voudrais pas retomber dans mes
premiers rves: ainsi, j'attendrai donc, en dpit de la chair et du
sang.

(Entre un domestique.)

LE DOMESTIQUE.--Les comdiens de Votre Honneur ayant t informs de
votre rtablissement sont venus pour vous rgaler d'une fort jolie
comdie, car nos docteurs sont d'avis que ce divertissement est trs-bon
 votre sant, voyant que c'tait un amas de mlancolie qui avait
paissi votre sang, et la mlancolie est mre de la frnsie: ainsi ils
vous conseillent d'assister  la reprsentation d'une pice, et
d'accoutumer votre me  la gaiet et au plaisir; remde qui prvient
mille maux et prolonge la vie.

SLY.--Diantre, je le veux bien; une _comerdie_[7], n'est-ce pas une
danse de Nol, ou des cabrioles?

LE PAGE.--Non, mon bon seigneur, c'est d'une toffe[8] plus agrable.

[Note 7: _Commonty_, pour _comedy_.]

[Note 8: _Stuff_ est employ ici dans un sens gnral et
indtermin.]

SLY.--Quoi! d'une toffe de mnage?

LE PAGE.--C'est une espce d'histoire.

SLY.--Allons, nous la verrons. Venez, madame ma femme; asseyez-vous 
mes cts, et laissez rouler le monde; nous ne serons jamais plus
jeunes.

(Ils s'asseyent.)

FIN DU PROLOGUE.




                              ACTE PREMIER


SCNE I

Padoue.--Place publique.

LUCENTIO ET TRANIO.


LUCENTIO.--Tranio, conduit par le violent dsir que j'avais de voir la
superbe Padoue, berceau des arts, me voici arriv dans la fertile
Lombardie, le riant jardin de la grande Italie; grce  l'affection et 
la complaisance de mon pre, je suis arm de son bon vouloir et de ta
bonne compagnie,  mon loyal serviteur dont l'honntet est  toute
preuve; respirons donc ici, et commenons heureusement un cours de
sciences et d'tudes littraires. Pise, renomme par ses graves
citoyens, m'a donn la naissance, et Vincentio, mon pre, ngociant qui
fait un grand commerce dans le monde, descend des Bentivolio. Il
convient que le fils de Vincentio, lev  Florence pour remplir toutes
les esprances qu'on a conues de lui, orne sa fortune d'actions
vertueuses. Ainsi, Tranio, pendant le temps que je consacrerai aux
tudes, je veux m'appliquer  la recherche de la vertu, et de cette
partie de la philosophie qui traite du bonheur que la vertu donne.
Dclare-moi ta pense, car j'ai quitt Pise, et je suis venu  Padoue
comme un homme altr qui quitte une mare peu profonde pour se plonger
dans de profondes eaux et tancher sa soif.

TRANIO.--_Mi perdonate_[9], mon aimable matre; je partage vos
sentiments en tout; je suis ravi de vous voir persvrer dans votre
rsolution de savourer les douceurs de la douce philosophie. Seulement,
mon cher matre, tout en admirant la vertu et cette discipline morale,
ne devenons pas des stoques, ni des sots, je vous en prie; ne soyons
pas si dvous aux durs prceptes d'Aristote, qu'Ovide soit entirement
mis de ct. Parlez logique avec les connaissances que vous avez, et
pratiquez la rhtorique dans vos conversations journalires; usez de la
musique et de la posie pour ranimer vos esprits; livrez-vous aux
mathmatiques et  la mtaphysique, selon ce que votre estomac pourra
supporter; il n'y a point de fruit dans l'tude o il n'y a point de
plaisir; en un mot, mon matre, suivez le genre d'tude qui vous plaira
davantage.

[Note 9: _Mi perdonate_, excusez-moi.]

LUCENTIO.--Grand merci, Tranio; tes avis sont fort sages.--Ah!
Biondello, si tu tais arriv sur ce rivage, nous pourrions faire
ensemble nos prparatifs, et prendre un logement propre  recevoir les
amis que le temps nous procurera dans Pise.--Mais, un moment, quelle est
cette compagnie?

TRANIO.--Mon matre, c'est sans doute quelque crmonie pour nous
recevoir dans la ville.

(Entre Baptista avec Catherine et Bianca, Gremio et Hortensio.)

(Lucentio et Tranio se tiennent  l'cart.)

BAPTISTA.--Messieurs, ne m'importunez pas davantage; vous savez combien
ma rsolution est ferme et invariable: c'est de ne point donner ma
cadette avant que j'aie trouv un mari pour l'ane. Si l'un de vous
deux aime Catherine, comme je vous connais bien et que j'ai de l'amiti
pour vous, je vous donne la libert de la courtiser  votre gr.

GREMIO.--Plutt la mettre sur une charrette[10],... elle est trop rude
pour moi. Eh bien! Hortensio, voulez-vous une femme?

[Note 10: _To cart her rather_. Baptista vient de dire: _To court
her_. Gremio joue sur le mot.]

CATHERINE, _ son pre_.--Je vous prie, mon pre, est-ce votre volont
de me jeter  la tte de ces pouseurs?

HORTENSIO.--pouseurs, ma belle? Comment l'entendez-vous? Oh! point
d'pouseurs pour vous,  moins que vous ne deveniez d'une trempe plus
aimable et plus douce.

CATHERINE.--En vrit, monsieur, vous n'avez que faire de craindre: je
sais bien qu'on n'est pas encore  mi-chemin du coeur de Catherine.
Mais, si l'on en tait l, son premier soin serait de vous peigner la
tte avec un banc  trois pieds, et de vous colorer la face de faon 
vous travestir en fou.

HORTENSIO.--De pareilles diablesses, bon Dieu, prserve-nous!

GREMIO.--Et moi aussi, bon Dieu!

TRANIO, _ l'cart_.--Silence, mon matre: voici une scne propre  nous
divertir. Cette fille est une vraie folle, ou incroyablement revche.

LUCENTIO.--Mais je vois dans le silence de l'autre la douce rserve et
la modestie d'une jeune fille. Taisons-nous, Tranio.

TRANIO.--Bien dit, mon matre; silence, et regardez tout votre sol.

BAPTISTA.--Messieurs, pour commencer  excuter la parole que je vous ai
donne... Bianca, rentre dans la maison, et que cela ne te fche pas, ma
bonne Bianca; car je ne t'en aime pas moins, ma mignonne.

CATHERINE.--La jolie petite!--Vous feriez bien mieux de lui enfoncer le
doigt dans l'oeil; elle saurait pourquoi.

BIANCA.--Ma soeur, contentez-vous de la peine qu'on me fait.--(_A son
pre_.) Mon pre, je souscris humblement  votre volont; mes livres et
mes instruments seront ma compagnie; je les tudierai et m'exercerai
seule avec eux.

LUCENTIO, _ part_.--coute, Tranio, on croirait entendre parler
Minerve.

HORTENSIO.--Seigneur Baptista, voulez-vous donc tre si bizarre? Je suis
bien fch que l'honntet de nos intentions soit une occasion de
chagrin pour Bianca.

GREMIO.--Comment? Voulez-vous donc la tenir en charte prive pour
l'amour de cette furie d'enfer, et la punir de la mchante langue de sa
soeur?

BAPTISTA.--Messieurs, arrangez-vous; ma rsolution est prise.--Rentrez,
Bianca. (_Bianca sort_.) Et comme je sais qu'elle prend beaucoup de
plaisir  la musique, aux instruments et  la posie, je veux faire
venir chez moi des matres en tat d'instruire sa jeunesse.--Si vous,
Hortensio, ou vous, seigneur Gremio, en connaissez quelqu'un, amenez-le
moi; car, j'accueillerai toujours les hommes de talent, et je ne veux
rien pargner pour donner une bonne ducation  mes enfants.
Adieu!--Catherine, vous pouvez rester; j'ai  causer avec Bianca.

(Il sort.)

CATHERINE.--Comment? mais je crois que je peux m'en aller aussi: ne le
puis-je pas  mon gr? Quoi! on me fixera des heures? comme si,
vraiment, je ne savais pas bien moi-mme ce qu'il convient de prendre,
ou de laisser. Ah!

(Elle sort.)

GREMIO.--Tu peux aller trouver la femme du diable; tes qualits sont si
prcieuses que personne ne veut de toi. L'amour qu'elles inspirent n'est
pas si ardent que nous ne puissions souffler ensemble dans nos doigts,
Hortensio, et le rendre nul par l'abstinence; notre gteau est  moiti
cuit des deux cts. Adieu! Cependant, pour l'amour que je porte  ma
douce Bianca, si je peux, par quelque moyen, rencontrer l'homme qui
convient pour lui montrer les arts qu'elle chrit, je le recommanderai 
son pre.

HORTENSIO.--Et moi aussi, seigneur Gremio. Mais un mot, je vous prie.
Quoique la nature de notre querelle n'ait jamais souffert les longs
entretiens, apprenez aujourd'hui, sur bonne rflexion, que c'est  nous,
dans la vue de pouvoir encore trouver accs auprs de notre belle
matresse, et d'tre heureux rivaux dans notre amour pour Bianca, 
donner tous nos soins  une chose surtout...

GREMIO.--Qu'est-ce que c'est, je vous prie?

HORTENSIO.--Ce que c'est? C'est de trouver un mari  sa soeur ane.

GREMIO.--Un mari? Un dmon plutt.

HORTENSIO.--Je dis, moi, un mari.

GREMIO.--Et moi, je dis un dmon. Penses-tu, Hortensio, que, malgr
toute l'opulence de son pre, il y ait un homme assez fou pour pouser
l'enfer?

HORTENSIO.--Tout beau, Gremio. Quoiqu'il soit au-dessus de votre
patience et de la mienne d'endurer ses importunes clameurs, il est, ami,
dans le monde, de bons compagnons, si l'on pouvait mettre la main
dessus, qui la prendraient avec tous ses dfauts, et assez d'argent.

GREMIO.--Je ne sais qu'en dire; mais j'aimerais mieux, moi, prendre la
dot sans elle,  condition que je serais fouett tous les matins  la
grande croix du carrefour.

HORTENSIO.--Ma foi, comme vous dites; il n'y a gure  choisir entre des
pommes gtes.--Mais, allons: puisque cet obstacle commun nous rend
amis, notre amiti durera jusqu'au moment o, en trouvant un mari  la
fille ane de Baptista, nous procurerons  sa jeune soeur la libert
d'en recevoir un; et alors, libre  nous de recommencer la
querelle.--Chre Bianca!--Que le plus heureux l'emporte! Celui qui court
le plus vite, gagne la bague: qu'en dites-vous, seigneur Gremio?

GREMIO.--J'en conviens, et je voudrais lui avoir dj procur le
meilleur talon de Padoue, pour venir lui faire sa cour, la conqurir,
l'pouser, coucher avec elle, et en dbarrasser la maison.--Allons,
sortons.

(Gremio et Hortensio sortent.)

(Tranio s'avance.)

TRANIO.--Je vous en prie, monsieur, dites-moi une chose.--Est-il
possible que l'amour prenne si fort en un instant?

LUCENTIO.--Oh! Tranio, jusqu' ce que j'en eusse fait l'exprience, je
ne l'avais cru ni possible, ni vraisemblable: mais vois! tandis que
j'tais l oisif  regarder, l'amour m'a surpris dans mon insouciance,
et maintenant j'en ferai l'aveu avec franchise,  toi, mon confident,
qui m'es aussi cher et qui es aussi discret que l'tait Anne pour la
reine de Carthage: Tranio, je brle, je languis, je pris, Tranio, si je
ne viens pas  bout de possder cette jeune et modeste fille.
Conseille-moi, Tranio, car je sais que tu le peux: assiste-moi, Tranio,
car je sais que tu le veux.

TRANIO.--Matre, il n'est plus temps maintenant de vous gronder; on ne
dracine pas l'affection du coeur: si l'amour vous a bless, il ne reste
plus que ceci: _Redime te captum quam queas minimo_[11].

[Note 11 Rachetez-vous d'esclavage au meilleur march possible.]

LUCENTIO.--Mille grces, mon ami, poursuis: ce que tu m'as dj dit me
satisfait: le reste ne peut que me consoler; car tes avis sont sages.

TRANIO.--Matre, vous qui avez si longtemps considr la jeune personne,
vous n'avez peut-tre pas remarqu le plus important de la chose?

LUCENTIO.--Oh! trs-bien; j'ai vu la beaut dans ses traits, gale 
celle de la fille d'Agnor[12], qui fit humilier le grand Jupiter,
lorsqu'au signe de sa main il baisa de ses genoux les rivages de Crte.

[Note 12: Europe, pour qui Jupiter se mtamorphosa en taureau.]

TRANIO.--N'avez-vous vu que cela? N'avez-vous pas remarqu comme sa
soeur a commenc  s'emporter, comme elle a soulev une si violente
tempte, que des oreilles humaines avaient bien de la peine  endurer
son vacarme?

LUCENTIO.--Ah! Tranio, j'ai vu remuer ses lvres de corail, et son
haleine a parfum l'air; tout ce que j'ai vu dans sa personne tait doux
et sacr.

TRANIO.--Allons, il est temps de le tirer de son extase.--Je vous en
prie, monsieur, rveillez-vous; si vous aimez cette jeune fille,
appliquez vos penses et votre esprit aux moyens de l'obtenir. Voici
l'tat des choses.--Sa soeur ane est si maudite et si mchante que,
jusqu' ce que son pre soit dbarrass d'elle, il faut, mon matre, que
votre amour reste fille au logis; aussi son pre l'a resserre
troitement, afin qu'elle ne soit pas importune de soupirants.

LUCENTIO.--Ah! Tranio, quel pre cruel! Mais, n'as-tu pas remarqu le
soin qu'il prend pour lui procurer d'habiles matres, en tat de
l'instruire?

TRANIO.--Oui, vraiment, monsieur; et j'ai mme complot l-dessus...

LUCENTIO.--Oh! j'ai un plan aussi, Tranio.

TRANIO.--En vrit, mon matre, je jure par ma main que nos deux
stratagmes se ressemblent, et se confondent en un seul.

LUCENTIO.--Dis-moi le tien, d'abord.

TRANIO.--Vous serez le matre, et vous vous chargerez d'instruire la
jeune personne: voil quel est votre plan?

LUCENTIO.--Oui. Cela peut-il se faire?

TRANIO.--Impossible: car, qui vous remplacera, et sera ici dans Padoue
le fils de Vincentio? Qui tiendra maison, tudiera ses livres, recevra
ses amis, visitera ses compatriotes et leur donnera des ftes?

LUCENTIO.--Basta[13]! tranquillise-toi, tout cela est arrang: nous
n'avons encore paru dans aucune maison: personne ne peut nous
reconnatre  nos physionomies, ni distinguer le matre du valet.
D'aprs cela, voici la suite:--Tu seras le matre, Tranio,  ma place;
tu tiendras la maison, tu en prendras les airs, commanderas les
domestiques, comme je ferais moi-mme; moi, je serai quelqu'autre, un
Florentin, un Napolitain, ou quelque jeune homme peu considrable de
Pise. Le projet est clos, et il s'excutera.--Tranio, dshabille-toi
tout de suite; prends mon manteau et mon chapeau de couleur: quand
Biondello viendra, il sera  ta suite; mais je veux auparavant lui
apprendre  tenir sa langue.

(Ils changent leurs habits.)

[Note 13: _Basta_, c'est assez.]

TRANIO.--Vous auriez besoin de le faire.--Bref, mon matre, puisque
c'est votre plaisir, et que je suis li  vous obir (car votre pre me
l'a recommand au moment du dpart: _rends tous les services  mon
fils_, m'a-t-il dit; quoique,  mon avis, il l'entendt dans un autre
sens), je veux bien tre _Lucentio_, parce que j'aime tendrement
Lucentio.

LUCENTIO.--Tranio, sois-le, parce que Lucentio aime, et laisse-moi faire
le personnage d'un esclave, pour conqurir cette jeune beaut, dont la
soudaine vue a enchan mes yeux blesss. (_Entre Biondello_.) Voici le
fripon.--Eh bien! coquin, o as-tu donc t?

BIONDELLO.--O j'ai t?... Eh mais! vous, o tes-vous vous-mme 
prsent? Mon matre, est-ce que mon camarade Tranio vous aurait vol vos
habits? ou si c'est vous qui lui avez pris les siens? ou vous tes-vous
vols rciproquement? Je vous prie, parlez, quoi de nouveau?

LUCENTIO.--Drle, approche ici; il n'est pas temps de plaisanter: ainsi
songe  te conformer aux circonstances. Ton camarade que voil, Tranio,
pour me sauver la vie, prend mon rle et mes habits; et moi, pour
chapper au malheur, je mets les siens; car depuis que j'ai abord ici,
j'ai, dans une querelle, tu un homme, et je crains d'tre dcouvert:
mets-toi  ses ordres et  sa suite, je te l'ordonne, et sers-le comme
il convient, tandis que moi je vais m'chapper pour mettre ma vie en
sret: tu m'entends?

BIONDELLO.--Oui, monsieur, pas le plus petit mot.

LUCENTIO.--Et pas un mot de Tranio dans ta bouche. Tranio est chang en
Lucentio.

BIONDELLO.--Tant mieux pour lui; je voudrais bien l'tre aussi, moi.

TRANIO.--Et moi, foi de valet, je voudrais bien, pour former le second
souhait, que Lucentio et la plus jeune fille de Baptista.--Mais,
monsieur le drle..... pas pour moi, mais pour l'amour de votre matre,
je vous avertis de vous conduire avec discrtion dans toute espce de
compagnie; quand je serai seul, je serai Tranio pour vous; mais partout
ailleurs votre matre Lucentio.

LUCENTIO.--Tranio, allons nous-en.--Il reste encore un point que je te
charge, toi, d'excuter:--c'est de te placer au nombre des
prtendants.--Si tu m'en demandes la raison.... il suffit.... Mes
raisons sont bonnes et convaincantes.

(Ils sortent.)

(Personnages du prologue.)

PREMIER SERVITEUR.--Milord, vous sommeillez, vous n'coutez pas la
pice.

SLY.--Si, par sainte Anne, je l'coute. Une bonne drlerie, vraiment! Y
en a-t-il encore  venir?

LE PAGE.--Milord, elle ne fait que commencer.

SLY.--C'est vraiment une excellente pice d'ouvrage, madame Lady; je
voudrais tre  la fin.


SCNE II

Devant la maison d'Hortensio.

PETRUCHIO, GRUMIO


PETRUCHIO.--Vrone, je prends cong de toi pour quelque temps; je veux
voir mes amis de Padoue: mais avant tout, Hortensio, le plus cher et le
plus fidle de mes amis.--Eh! je crois que voici sa maison.--Ici, drle,
allons, frappe, te dis-je.

GRUMIO.--Frapper, monsieur! qui frapperais-je? quelqu'un vous a-t-il
offens?

PETRUCHIO.--Allons, maraud, frappe-moi ici comme il faut, te dis-je.

GRUMIO.--Vous frapper ici, monsieur? Comment donc, monsieur? Qui
suis-je, monsieur, pour oser vous frapper ici, monsieur?

PETRUCHIO.--Coquin, frappe-moi  cette porte, et fort, te dis-je, ou je
cognerai ta tte de fripon.

GRUMIO.--Mon matre est devenu querelleur. Je vous frapperais le
premier: mais je sais qui en porterait la peine.

PETRUCHIO.--Tu t'obstines: je te jure, coquin, que si tu ne frappes pas,
je frapperai, moi, et je verrai comment tu sauras dire et chanter _sol,
fa_...

(Il tire les oreilles  Grumio.)

GRUMIO.--Au secours! au secours! mon matre est fou!

PETRUCHIO.--Allons, frappe, quand je te l'ordonne, drle, coquin!

(Entre Hortensio.)

HORTENSIO.--Comment donc? de quoi s'agit-il, mon vieux ami Grumio, et
mon cher Petruchio? Comment vous portez-vous tous  Vrone?

PETRUCHIO.--Signor Hortensio, venez-vous terminer la bataille?--_Con
tutto il core bene trovato_, puis-je dire.

HORTENSIO.

    Alla nostra casa bene venuto
    Molto honorato signor mio Petruchio.

Lve-toi, Grumio, lve-toi; nous arrangerons cette querelle.

GRUMIO.--Peu m'importe ce qu'il allgue en latin,--si ce n'est pas pour
moi un motif lgitime de quitter mon service.--Voyez-vous, monsieur, il
me disait de le frapper et de le frotter comme il faut, monsieur; eh
bien! tait-il convenable qu'un serviteur traitt son matre ainsi,
ayant sur moi d'ailleurs, autant que je puis voir, l'avantage de
trente-deux contre un! Plt  Dieu que je l'eusse frapp d'abord. Grumio
n'aurait pas eu tous les coups.

PETRUCHIO.--Un stupide coquin!--Cher Hortensio, je dis  ce drle de
frapper  votre porte, et je n'ai jamais pu obtenir cela de lui.

GRUMIO.--Frapper  la porte?--O ciel! ne m'avez-vous pas dit en propres
termes: Coquin, frappe-moi ici, frappe-moi bien, frappe-moi comme il
faut? et vous venez maintenant me parler de frapper  la porte.

PETRUCHIO.--Drle, va-t'en, je te le conseille.

HORTENSIO.--Patience, Petruchio; je suis la caution de Grumio; vraiment
la chance est trop ingale entre vous et lui; c'est votre ancien, fidle
et aimable serviteur Grumio. Allons, dites-moi donc, mon cher ami, quel
heureux vent vous a conduit de l'antique Vrone ici,  Padoue?

PETRUCHIO.--Le vent qui disperse les jeunes gens dans le monde, et les
envoie tenter fortune hors de leur pays natal, o l'on n'acquiert que
bien peu d'exprience. En peu de mots, seigneur Hortensio, voici mon
histoire: Antonio, mon pre, est dcd, et je me suis hasard  faire
ce voyage pour me marier richement et vivre du mieux qu'il me sera
possible; j'ai des cus dans ma bourse, des terres dans mon pays, et je
suis venu voir le monde.

HORTENSIO.--Petruchio, te parlerai-je sans dtour et te souhaiterai-je
une laide et mchante femme? Tu ne me remercierais gure de l'avis, et
cependant je te garantis qu'elle sera riche, et trs-riche; mais tu es
trop mon ami, et je ne te la souhaiterai pas pour pouse.

PETRUCHIO.--Seigneur Hortensio, entre amis comme nous, il n'y a que deux
mots: ainsi, si tu connais une femme assez riche pour tre l'pouse de
Petruchio, comme la fortune est le refrain de ma chanson d'amour[14],
ft-elle aussi laide que l'tait l'amante de Florent[15], aussi vieille
que la Sibylle, et aussi acaritre, aussi mchante que la Xantippe de
Socrate, ou pire encore, cela n'meut, ni ne rebute mon got, ft-elle
aussi rude que les flots irrits de l'Adriatique. Je viens pour me
marier richement  Padoue: si je me marie richement, je me trouverai
mari heureusement  Padoue.

[Note 14: _Wooing dance_.]

[Note 15: Florent est le nom du chevalier qui s'tait engag 
pouser une vieille sorcire,  condition qu'elle lui donnerait la
solution d'une nigme dont sa vie dpendait. (Conte de Gower.) C'est
sans doute l que Voltaire a pris le sujet de ce qui _Plat aux dames_.]

GRUMIO.--Vous le voyez, monsieur; il vous dit sa pense tout platement:
oui, donnez-lui assez d'or, et mariez-le  une poupe,  une poupe, 
une petite figure d'aiguillette[16], ou bien  une vieille octognaire 
qui il ne reste pas une dent dans la bouche, et-elle autant
d'infirmits que cinquante-deux chevaux, tout sera  merveille si
l'argent s'y trouve.

[Note 16: _Aglet gaby_. Tte de lacet de forme bizarre.]

HORTENSIO.--Petruchio, puisque nous nous sommes avancs si loin, je veux
poursuivre srieusement l'ide que je t'avais jete d'abord par pure
plaisanterie. Je suis en tat, Petruchio, de te procurer une femme assez
bien pourvue de la fortune, jeune et belle, leve comme la fille la
mieux ne; tout son dfaut, et c'est un assez grand dfaut, c'est
qu'elle est intolrablement mchante, acaritre, bourrue,  un point si
terrible que, ma fortune ft-elle bien plus dlabre qu'elle ne l'est,
je ne voudrais pas l'pouser, moi, pour une mine d'or.

PETRUCHIO.--Silence, Hortensio: tu ne connais pas l'effet et la vertu de
l'or.--Dis-moi le nom de son pre, et cela suffit; car je prtends
l'attaquer, quand ses clameurs surmonteraient les clats du tonnerre,
lorsque les nuages crvent en automne.

HORTENSIO.--Son pre est Baptista Minola, gentilhomme affable et
courtois, et son nom Catherine Minola, fameuse dans Padoue par sa langue
grondeuse.

PETRUCHIO.--Oh! je connais son pre, quoique je ne la connaisse pas,
elle; et il connut beaucoup feu mon pre.--Je ne dormirai pas,
Hortensio, que je ne la voie; ainsi, permettez que j'en use assez
librement avec vous, pour vous quitter brusquement dans cette premire
entrevue, si vous ne voulez pas m'accompagner jusqu' sa demeure.

GRUMIO.--Je vous en prie, monsieur, laissez-le suivre son entreprise,
tandis qu'il est en humeur. Sur ma parole, si elle le connaissait aussi
bien que je le connais, elle jugerait bientt que les criailleries
feraient peu de chose sur lui; elle pourra bien, peut-tre, le traiter
dix fois de coquin ou autres pithtes semblables. Eh bien! tout cela
n'est rien; s'il s'y met une fois, il s'en moquera avec ses rponses
adroites. Voulez-vous que je vous dise, monsieur: pour peu qu'elle lui
rsiste, il lui jettera une figure[17] sur la face, et vous la
dfigurera si bien qu'elle n'aura pas plus d'yeux pour y voir clair
qu'un chat[18]; vous ne le connaissez pas, monsieur.

[Note 17: Un soufflet, un moule de gant.]

[Note 18: A qui une lumire soudaine fait contracter excessivement
la prunelle; un chat bloui.]

HORTENSIO.--Attendez-moi, Petruchio; il faut que je vous accompagne; car
mon trsor est enferm sous la clef de Baptista; il tient entre ses
mains le joyau de ma vie, sa fille cadette, la belle Bianca, et il la
drobe  mes regards et aux poursuites de plusieurs autres aspirants,
qui sont mes rivaux en amour. En supposant qu'il soit impossible (
cause des dfauts que je vous ai exposs) que Catherine soit jamais
pouse, Baptista a rsolu que jamais homme n'aurait accs auprs de
Bianca, que Catherine la mchante n'et trouv un mari.

GRUMIO.--Catherine la mchante! c'est, pour une jeune fille, le pire de
tous les titres.

HORTENSIO.--Il faut maintenant que mon ami Petruchio me rende un
service; c'est de me prsenter dguis sous un costume svre au vieux
Baptista, comme un matre vers dans la musique, et en tat de bien
l'enseigner  Bianca, afin que, par cette ruse, je puisse au moins avoir
la libert et la commodit de lui faire ma cour, et de l'entretenir
elle-mme de ma tendresse, sans donner aucun ombrage.

(Entre Gremio, avec lui est Lucentio dguis avec des livres sous le
bras.)

GRUMIO.--Ce ne sont pas l des friponneries? non!--Voyez comme, pour
attraper les vieillards, les jeunes gens mettent leur tte sous un
bonnet! Matre! matre, regardez autour de vous, qui passe l, hein?

HORTENSIO.--Silence, Grumio, c'est mon rival.--Petruchio, tenons-nous un
moment  l'cart.

GRUMIO.--Un joli jeune homme, et un bel amoureux.

(Il se retire.)

GREMIO, _rpondant  Lucentio_.--Oh! trs-bien: j'ai bien lu la
note.--coutez bien, monsieur; je les veux superbement relis: tous
livres d'amour, songez-y bien, et ne lui faites aucune autre lecture.
Vous m'entendez? En outre, par-dessus les libralits que vous fera le
seigneur Baptista, j'y ajouterai encore un prsent.--Prenez aussi vos
papiers, et qu'ils soient bien parfums, car celle  qui ils sont
destins est plus douce que les parfums mmes.--Que lui lirez-vous?

LUCENTIO.--Quelque lecture que je lui fasse, je plaiderai votre cause
comme pour mon patron (soyez-en bien assur) et avec autant de chaleur
que si vous-mme tiez  ma place; oui, et peut-tre avec des termes
plus loquents et plus persuasifs que vous, monsieur,  moins que vous
ne fussiez un savant.

GREMIO.--Oh! cette science! ce que c'est!

GRUMIO.--Oh! cet oison, quel imbcile c'est!

PETRUCHIO.--Paix, maraud.

HORTENSIO.--Grumio, motus!--Dieu vous garde, seigneur Gremio.

GREMIO.--Ah! charm de vous rencontrer, seigneur Hortensio. Savez-vous
o je vais de ce pas?--Chez Baptista Minola! Je lui ai promis de lui
chercher avec soin un matre pour la belle Bianca, et le hasard a voulu
que je tombasse sur ce jeune homme; par sa science et ses manires, il
est ce qui convient  Bianca, trs-instruit dans la posie, et autres
livres; et des bons, je vous le garantis.

HORTENSIO.--C'est  merveille; et moi j'ai rencontr un honnte homme
qui m'a promis de m'en procurer un autre, un charmant musicien, pour
instruire notre matresse: ainsi je ne demeurerai pas en arrire dans ce
que je dois  la belle Bianca, qui m'est si chre,  moi.

GREMIO.--Oui, qui m'est si chre:--Et cela, ma conduite le prouvera.

GRUMIO, _ part_.--Et cela, ses sacs le prouveront.

HORTENSIO.--Gremio, ce n'est pas ici le moment d'venter notre amour.
coutez-moi; et si vous tes honnte avec moi, je vous dirai des
nouvelles assez bonnes pour tous deux. Voici un honnte homme que le
hasard m'a fait rencontrer, qui, favoris par nous dans ses gots,
entreprendra de courtiser la mchante Catherine. Oui, et mme de
l'pouser si sa dot lui convient.

GREMIO.--Soit dit et fait; c'est  merveille.--Hortensio, lui avez-vous
rvl tous ses dfauts?

PETRUCHIO.--Je sais que c'est une mchante femme qui crie et tempte
sans cesse; si c'est l tout, messieurs, je ne vois point de mal  cela.

GREMIO.--Non, dites-vous, ami?--De quel pays est ce cavalier?

PETRUCHIO.--Je suis n  Vrone, le fils du vieillard Antonio; mon pre
tant mort, ma fortune commence  vivre pour moi, et j'espre voir de
longs et heureux jours.

GREMIO.--Oh! monsieur, ce serait une chose bien trange qu'une pareille
vie avec une pareille femme! Mais si vous vous sentez ce courage, allons
vite  l'oeuvre, au nom de Dieu! Vous pouvez compter sur mon secours en
tout. Mais srieusement, est-ce que vous voulez faire votre cour  ce
chat sauvage?

PETRUCHIO.--Veux-je vivre?

GRUMIO, _ part_.--S'il veut lui faire sa cour? oui, ou elle ira au
diable.

PETRUCHIO.--Et pourquoi suis-je venu ici, si ce n'est dans cette
rsolution? Croyez-vous que mes oreilles s'pouvantent de quelque bruit?
N'ai-je pas entendu dans ma vie des lions rugir? N'ai-je pas vu la mer
battue des vents courroucs comme un sanglier cumant et suant de rage?
N'ai-je pas entendu une batterie de canons dans la plaine, et
l'artillerie des cieux tonner sous leur vote? N'ai-je pas, dans une
bataille range, entendu les clameurs confuses, les coursiers
hennissants, les trompettes clatantes? Et vous venez me parler de la
langue d'une femme qui ne peut jamais faire dans l'oreille le bruit
d'une chtaigne qui clate dans la chemine d'un fermier? Bah, bah!
c'est aux enfants qu'il faut faire peur des fantmes.

GRUMIO, _ part_.--Oh! il n'en craint aucun.

GREMIO.--Hortensio, coutez: ce gentilhomme est heureusement arriv, 
ce que me dit mon pressentiment, pour son avantage et pour le ntre.

HORTENSIO.--J'ai promis de l'aider de nos services et de porter une
partie du fardeau de ses avances, quoi qu'il en soit.

GREMIO.--Et j'y consens aussi, moi, bien volontiers, pourvu qu'il vienne
 bout de l'obtenir.

GRUMIO, _ part_.--Je voudrais tre aussi sr d'un bon dner. (Entrent
Tranio, richement vtu, et Biondello.)

TRANIO.--Salut, messieurs. Si vous le permettez, dites-moi, je vous en
conjure, quel est le chemin le plus court pour se rendre  la maison du
seigneur Baptista Minola?

GREMIO.--Celui qui a deux filles si belles? (_A part,  Tranio_.) Est-ce
lui que vous demandez?

TRANIO.--Lui-mme.--Biondello!

GREMIO.--coutez-moi, monsieur; vous ne demandez pas celle...

TRANIO.--Peut-tre lui et elle; que vous importe?

PETRUCHIO.--Non pas celle qui est si querelleuse, monsieur, je vous en
prie, en aucune faon.

TRANIO.--Je n'aime pas les querelleurs, monsieur.--Biondello, marchons.

LUCENTIO, _ part_.--Fort bien dbut, Tranio.

HORTENSIO.--Monsieur, un mot avant de nous quitter.--tes-vous un
prtendant  la fille dont vous parlez, oui ou non?

TRANIO.--Et si cela tait, monsieur, vous en offenseriez-vous?

GREMIO.--Non, pourvu que sans une parole de plus vous prissiez le large.

TRANIO.--Comment, monsieur! Est-ce que les rues ne sont pas ouvertes
pour moi comme pour vous?

GREMIO.--Mais non pas elle.

TRANIO.--Et pour quelle raison, je vous prie?

GREMIO.--Pour la raison, si vous voulez le savoir, qu'elle est choisie
par le seigneur Gremio.

HORTENSIO.--Et parce qu'elle est choisie par le seigneur Hortensio.

TRANIO.--Doucement, messieurs. Si vous tes d'honntes gentilshommes,
faites-moi la grce de m'couter avec patience. Baptista est un noble
citoyen  qui mon pre n'est pas tout  fait inconnu, et si sa fille
tait plus belle qu'elle n'est, elle pourrait avoir plus d'amants
encore, sans que je dusse renoncer  tre du nombre. La fille de la
belle Lda eut mille soupirants: la charmante Bianca peut bien en avoir
un de plus, et elle l'aura aussi. Lucentio se mettra sur les rangs,
quand Pris viendrait se prsenter avec l'espoir d'tre seul  faire sa
cour.

GREMIO.--Quoi! ce jeune homme nous fermera la bouche  tous?

LUCENTIO.--Monsieur, lchez-lui la bride; je sais qu'il n'ira pas bien
loin.

PETRUCHIO.--Hortensio,  quoi bon tant de paroles?

HORTENSIO, _ Tranio_.--Monsieur, permettez-moi de vous faire une
question: avez-vous jamais vu la fille de Baptista?

TRANIO.--Non, monsieur; mais j'apprends qu'il a deux filles: l'une
fameuse par sa mchante langue, autant que l'autre l'est par sa modestie
et sa beaut.

PETRUCHIO.--Monsieur, monsieur, la premire est pour moi; mettez-la de
ct.

GREMIO.--Oui, laissez cette tche au grand Hercule, et ce sera plus que
ses douze travaux.

PETRUCHIO.--Monsieur, coutez et comprenez bien ce que je vais vous
dire.--La plus jeune fille,  laquelle vous prtendez, est tenue par son
pre loin de tout accs aux demandes; et son pre ne la promettra 
personne que sa soeur ane ne soit marie la premire. Ce ne sera
qu'alors que la cadette sera libre, et non avant.

TRANIO.--Si cela est ainsi, monsieur, et que vous soyez l'homme qui
deviez nous servir tous, et moi comme les autres, si vous rompez la
glace, et que vous veniez  bout de cet exploit, que vous fassiez la
conqute de l'ane, et que vous nous ouvriez l'accs auprs de la
cadette; celui qui aura le bonheur de la possder ne sera pas assez mal
n pour tre un ingrat.

HORTENSIO.--Monsieur, vous parlez  merveille, et vous avez bien
compris. Puisque vous vous dclarez ici pour un des aspirants, vous
devez, comme nous, servir ce cavalier  qui nous sommes tous redevables.

TRANIO.--Monsieur, je ne resterai point en arrire; et pour vous le
prouver, voulez-vous que nous passions l'aprs-dne ensemble, que nous
vidions  la ronde des rasades  la sant de notre matresse, et que
nous agissions comme les avocats qui combattent avec chaleur au barreau,
et puis mangent et boivent en bons amis.

GREMIO.--O l'excellente motion! Amis, partons.

HORTENSIO.--La motion est bonne en effet; accdons-y.--Petruchio, je
serai votre _bon venuto_.

(Ils sortent.)

FIN DU PREMIER ACTE.




                            ACTE DEUXIME


SCNE I

Padoue.--Appartement dans la maison de Baptista.

CATHERINE et BIANCA.


BIANCA.--Chre soeur, ne me faites pas l'injure, ne vous la faites pas 
vous-mme, de me rduire  l'tat de servante et d'esclave; cela rvolte
mon coeur. Mais pour ces vains ornements, ces bagatelles de parure,
dliez-moi les mains, et vous me verrez m'en dpouiller moi-mme: oui,
de tout mon ajustement, jusqu' ma jupe; en un mot, je ferai tout ce que
vous me commanderez, tant je suis pntre du respect que je dois  mon
ane!

CATHERINE.--Je t'enjoins de me dclarer ici quel est celui de tous tes
galants que tu aimes le mieux; songe bien  ne pas dissimuler la vrit.

BIANCA.--Croyez-moi, ma soeur, parmi tous les hommes qui respirent, je
n'ai pas encore vu le visage qui me plairait plus que les autres.

CATHERINE.--Mignonne, vous mentez: n'est-ce pas Hortensio?

BIANCA.--Si vous avez du got pour lui, ma soeur, je jure ici que je
parlerai moi-mme pour vous, et ferai tous mes efforts pour vous le
procurer.

CATHERINE.--Oh! en ce cas, apparemment que vous prfrez les richesses.
Vous voulez avoir Gremio, afin d'tre pare.

BIANCA.--Est-ce pour lui que vous tes si jalouse de moi? Allons, c'est
une plaisanterie de votre part; et je commence  m'apercevoir que vous
n'avez fait que badiner jusqu'ici. Je t'en prie, ma bonne soeur, laisse
mes mains libres.

CATHERINE (_Elle la frappe_.)--Si ces coups sont un badinage, le reste
en tait un.

(Baptista survient.)

BAPTISTA.--Eh quoi! mademoiselle, d'o vient tant d'insolence?--Bianca,
loignez-vous.--La pauvre enfant! elle pleure.--Va, reprends ton
ouvrage: n'aie jamais affaire avec elle. Fi! la grossire d'esprit
diabolique, pourquoi la maltraites-tu, elle qui ne t'a jamais fait la
moindre peine? Quand t'a-t-elle jamais contredite par le moindre mot de
reproche?

CATHERINE.--Son silence m'insulte, et je m'en vengerai.

(Elle court aprs Bianca.)

BAPTISTA.--Quoi! sous mes yeux?--Bianca, rentre dans ta chambre.

(Bianca sort.)

CATHERINE.--Vous ne voulez donc pas me souffrir? Oh! je le vois bien,
qu'elle est votre bijou, qu'elle aura un mari, que moi, il me faudra
danser pieds nus au jour de ses noces, et qu' cause de la prdilection
que vous avez pour elle, il me faudra mener des singes en enfer[19].
Tenez, ne me parlez pas; je vais aller me renfermer, et pleurer de rage,
jusqu' ce que je puisse trouver l'occasion de me venger.

[Note 19: Vieillir fille. Vieux proverbe.]

(Catherine sort.)

BAPTISTA.--Y eut-il jamais homme aussi afflig que moi?--Mais qui vient
l?

(Entrent Gremio, Lucentio assez mal vtu, Petruchio avec Hortensio,
dguis en musicien, Tranio et Biondello portant des livres et un luth.)

GREMIO.--Bonjour, voisin Baptista.

BAPTISTA.--Bonjour, voisin Gremio.--Dieu vous garde, messieurs.

PETRUCHIO.--Salut, monsieur; je vous prie, n'avez-vous pas une fille
nomme Catherine, belle et vertueuse?

BAPTISTA.--J'ai une fille, monsieur, qui s'appelle Catherine.

GREMIO, _ Petruchio_.--Vous dbutez trop brusquement; procdez par
ordre.

PETRUCHIO.--Vous me faites injure, seigneur Gremio; laissez-moi parler.
(_A Baptista_.) Je suis un citoyen de Vrone, monsieur, qui, entendant
vanter sa beaut, son esprit, son affabilit, sa pudeur et sa modestie,
ses rares qualits enfin, et la douceur de son caractre, ai pris la
libert de m'introduire sans faon dans votre maison, pour voir par mes
yeux la vrit de l'loge que j'ai tant de fois entendu d'elle; et pour
prlude  mon entre chez vous, je vous prsente (_prsentant
Hortensia_) un homme de mes gens trs-habile en musique et dans les
mathmatiques, capable d'instruire  fond votre fille dans les sciences,
dont je sais qu'elle a dj une teinture; acceptez-le, je vous prie, ou
vous me feriez affront: son nom est Licio; il est de Mantoue.

BAPTISTA.--Vous tes le bienvenu, monsieur; et lui aussi,  votre
considration; mais, pour ma fille Catherine, je sais bien une chose,
c'est qu'elle n'est pas votre fait, et j'en suis bien fch.

PETRUCHIO.--Je vois que vous ne voulez pas vous sparer d'elle, ou bien
que je ne suis pas l'homme qui vous plat.

BAPTISTA.--Ne vous mprenez pas, monsieur; je parle comme je
pense.--D'o tes-vous, monsieur? peut-on savoir votre nom?

PETRUCHIO.--Je m'appelle Petruchio; je suis le fils d'Antonio, un homme
bien connu dans toute l'Italie.

BAPTISTA.--Je le connais trs-bien, et,  sa considration, vous pouvez
compter sur mon accueil.

GREMIO.--Sans faire tort  votre rcit, Petruchio, je vous prie,
permettez-nous aussi de parler,  nous qui sommes de pauvres suppliants.
Baccare[20]! vous tes extraordinairement press.

[Note 20: _Baccare_, veut dire proverbialement _en arrire!_]

PETRUCHIO.--Ah! pardon, seigneur Gremio, je serais bien aise d'achever.

GREMIO.--Je n'en doute pas, monsieur, mais vous maudirez votre
demande.--(_A Baptista_.) Voisin, ce prsent de monsieur vous sera fort
agrable, j'en suis sr; pour vous montrer la mme affection, moi qui
vous ai plus d'obligations qu'aucun autre, je vous prsente ce jeune
savant qui a tudi longtemps  Reims (_lui prsentant Lucentio_); il
est aussi vers dans le grec, le latin et les autres langues, que
l'autre peut l'tre dans la musique et les mathmatiques; son nom est
Cambio: je vous prie, agrez ses services.

BAPTISTA.--Mille remerciements, seigneur Gremio; vous tes le bienvenu,
bon Cambio.--(_A Tranio_.) Mais vous, mon aimable seigneur, vous m'avez
l'air d'un tranger: serait-il indiscret de vous demander ce qui vous
amne dans notre ville?

TRANIO.--Daignez m'excuser, monsieur; c'est moi qui ai l'indiscrtion,
tant tranger dans cette ville, de me prsenter comme un adorateur de
votre fille, la belle et vertueuse Bianca; et je n'ignore pas la ferme
rsolution que vous avez prise de pourvoir sa soeur la premire. Toute
la grce que je vous demande, c'est qu'aprs avoir appris quelle est ma
famille, vous daigniez me souffrir parmi les rivaux qui la recherchent,
et me permettre l'accs et la faveur que vous accordez  tous les
autres. Et, pour l'ducation de vos filles, j'ose vous offrir ce simple
instrument, et cette petite collection de livres grecs et latins: si
vous voulez bien les accepter, ils deviendront d'un grand prix[21].

[Note 21: On sait que du temps d'lisabeth les femmes apprenaient
les langues mortes, et la reine tait elle-mme verse dans les tudes
classiques.]

BAPTISTA.--Lucentio est votre nom? De quel pays, je vous prie?

TRANIO.--De Pise, monsieur; je suis le fils de Vincentio.

BAPTISTA.--Un homme considrable de Pise! je le connais trs-bien de
rputation. Vous tes le bienvenu, monsieur. (_A Hortensio_.) Prenez le
luth, (_A Lucentio_) et vous, ce paquet de livres: vous allez voir vos
lves dans l'instant. (_Il appelle_.) Hol, quelqu'un! (_Parat un
domestique_.) Allons, drle, conduis ces messieurs  mes filles, et
dis-leur  toutes deux que ce sont leurs matres; recommande-leur de les
bien traiter. (_Le domestique sort, conduisant Hortensio, Lucentio et
Biondello_.) Nous allons faire un tour de promenade dans le verger, et
ensuite nous irons dner.... Vous tes les bienvenus.... de tout mon
coeur... et je vous prie tous d'en tre bien persuads.

PETRUCHIO.--Seigneur Baptista, mon affaire exige de la clrit, et je
ne puis venir tous les jours faire ma cour. Vous avez bien connu mon
pre, et en lui vous me connaissez, moi son fils, qu'il a laiss seul
hritier de toutes ses terres et de tous ses biens, que j'ai plutt
amliors que diminus; ainsi, dites-moi, si je gagne l'amour de votre
fille, quelle dot me donnerez-vous avec elle?

BAPTISTA.--Aprs ma mort, la moiti de mes terres, et ds  prsent,
vingt mille cus.

PETRUCHIO.--Et moi, en retour de cette dot, je lui assurerai pour
douaire, dans le cas o elle me survivrait, toutes mes terres et rentes
quelconques. Ainsi, dressons entre nous ces articles, afin qu'on
remplisse des deux parts ces engagements.

BAPTISTA.--Oui, quand le point principal sera obtenu, c'est--dire
l'amour de ma fille: car tout dpend de l.

PETRUCHIO.--Bon! cela n'est rien, car je vous annonce, mon pre, que je
suis aussi entt qu'elle est fire et hautaine: et lorsque deux feux
violents viennent  se rencontrer, ils consument l'objet qui nourrit
leur furie. Bien qu'un petit feu grandisse au souffle d'un petit vent,
de violentes bouffes emportent feu et flamme: c'est ce que je ferai, et
il faudra bien qu'elle me cde, car je suis rude, et je ne fais pas ma
cour comme un enfant.

BAPTISTA.--Puisses-tu russir auprs d'elle! Bonne chance! mais sois
arm contre quelques mots malheureux.

PETRUCHIO.--Je suis  l'preuve, comme les montagnes contre les vents
qui ne peuvent les branler malgr leur souffle continuel.

(Hortensio parat avec une contusion sanglante  la tte.)

BAPTISTA.--Quoi donc, mon ami? Pourquoi as-tu l'air si ple?

HORTENSIO.--C'est de peur, je vous le promets, si j'ai l'air ple.

BAPTISTA.--Eh bien! ma fille deviendra-t-elle bonne musicienne?

HORTENSIO.--Je crois qu'elle sera plus tt un bon soldat: le fer pourra
rsister avec elle, mais non pas les luths.

BAPTISTA.--Vous ne pouvez donc pas la rompre au luth?

HORTENSIO.--Non, c'est elle qui a rompu le luth sur moi; je n'ai fait
que lui dire qu'elle se mprenait sur les touches, et prendre sa main
pour lui montrer  placer ses doigts, lorsque dans un transport
d'emportement diabolique: Quoi! s'est-elle crie, vous appelez cela
les touches? Oh! je vais bien les trouver, moi, les touches; et,  ces
mots, elle m'a frapp  la tte, si bien que ma caboche a pass 
travers l'instrument; je suis rest tourdi et confondu comme un homme
attach au pilori, regardant  travers le luth, pendant qu'elle
m'appelait coquin de mntrier, mauvais racleur, avec cent autres
pithtes injurieuses, comme si elle et pris  tche de m'insulter
ainsi.

PETRUCHIO.--Ma foi, par l'univers, c'est une robuste fille; je l'en aime
dix fois mieux que je ne faisais. Oh! que j'aspire  avoir un petit
entretien avec elle!

BAPTISTA, _ Hortensio_.--Allons, venez avec moi et ne soyez pas si
dconfit. Venez continuer vos leons  ma seconde fille; elle a des
dispositions pour apprendre, et elle est reconnaissante du bien qu'on
lui fait.--Seigneur Petruchio, voulez-vous nous suivre? ou vous
enverrai-je ici ma fille Catherine vous parler?

PETRUCHIO.--Oui, envoyez-la moi, je vous prie: je vais l'attendre ici
(_Baptista sort avec Gremio, Tranio et Hortensio_), et je vais lui faire
ma cour avec quelque entrain quand elle viendra. Mettons qu'elle
m'injurie, je lui dirai tout simplement que son chant est aussi doux que
la voix du rossignol. Mettons qu'elle fronce le sourcil, je lui dirai
qu'elle est aussi riante, aussi sereine que la rose du matin rafrachie
par la rose nouvelle. Mettons qu'elle affecte de rester muette, et
s'obstine  ne pas ouvrir la bouche, je vanterai la volubilit de son
loquence persuasive. Si elle me dit de dloger de sa prsence, je lui
rendrai mille grces, comme si elle me priait de rester auprs d'elle
pendant une semaine. Si elle me refuse de m'pouser, je la supplierai de
fixer le jour o je ferai publier les bans, et celui de notre mariage.
Mais la voici. Allons, Petruchio, parle. (_Entre Catherine_.) Bonjour,
Cateau; car c'est votre nom, m'a-t-on dit?

CATHERINE.--Vous avez assez bien entendu, mais pourtant pas tout  fait
juste: ceux qui parlent de moi me nomment Catherine.

PETRUCHIO.--Vous en avez menti, sur ma parole, car on vous appelle
Cateau tout court, et la gentille Cateau, et quelquefois aussi la
maudite Cateau; mais Cateau, la plus jolie Cateau de toute la
chrtient, Cateau de Chteau-Cateau, ma friande Cateau, car les
gteaux[22] sont des friandises, Cateau, apprends donc, Cateau, toi ma
consolation,--apprends qu'ayant entendu, dans toutes les villes, vanter
ta douceur, parler de tes vertus et clbrer ta beaut (bien moins que
tu ne le mrites cependant), je me suis senti mu  venir te faire la
cour et demander ta main.

CATHERINE.--Mu! Fort  propos.--Que celui qui vous a mu vous remue et
vous emporte. J'ai bien vu tout d'abord  votre air que vous tiez un
meuble[23].

PETRUCHIO.--Qu'est-ce que c'est qu'un meuble?

CATHERINE.--C'est un escabeau[24].

[Note 22: _Kate_, Cateau, et _cates_, friandises.]

[Note 23: _Mov'd, remove, moveable_].

[Note 24: _Joint-Stool_. Expression proverbiale dont le sel est
perdu pour nous.]

PETRUCHIO.--Vous avez devin juste: venez donc vous asseoir sur moi.

CATHERINE.--Les nes sont faits pour porter, et vous aussi.

PETRUCHIO.--Les femmes sont faites pour porter et vous aussi.

CATHERINE.--Pas assez rosse pour vous, au moins, si c'est de moi que
vous parlez.

PETRUCHIO.--Hlas! bonne Cateau, je ne vous chargerais pas beaucoup; je
sais trop que vous tes jeune et lgre.

CATHERINE.--Trop lgre pour tre attrape par un rustre comme vous, et
cependant je pse mon poids.

PETRUCHIO.--Votre poids! votre bourdonnement, buzz!

CATHERINE.--Vous voil pris comme un busard.

PETRUCHIO.--O tourterelle aux lentes ailes! un busard te prendra donc?

CATHERINE.--Oui, pour une tourterelle, comme il prend un busard.

PETRUCHIO.--Allons, allons; gupe: oh! par ma foi, vous tes trop
colre.

CATHERINE.--Si je tiens de la gupe, dfiez-vous donc de mon aiguillon.

PETRUCHIO.--J'y sais un remde: c'est de l'arracher.

CATHERINE.--Oui, si le sot peut trouver la place o il est.

PETRUCHIO.--Qui ne sait o la gupe a son aiguillon? Au bout de sa
queue.

CATHERINE.--Au bout de sa langue.

PETRUCHIO.--La langue de qui?

CATHERINE.--La vtre, si vous parlez de queues; et l-dessus, adieu.

(Elle va pour s'loigner.)

PETRUCHIO.--Quoi! ma langue  votre queue?--Allons, revenez, bonne
Cateau, je suis gentilhomme.

CATHERINE, _revenant_.--C'est ce que je vais voir.

(Elle lui donne un soufflet.)

PETRUCHIO.--Je vous jure que je vous donnerai une taloche si vous
frappez encore.

CATHERINE.--Vous pourriez y perdre vos bras: si vous me frappez, vous
n'tes point gentilhomme, et si vous n'tes pas gentilhomme, vous n'avez
pas d'armes[25].

[Note 25: _Arms_. Bras et armes.]

PETRUCHIO.--Vraiment, Cateau, vous tes savante en l'art hraldique. Oh!
je vous prie, mettez-moi dans vos livres de blason.

CATHERINE.--Quel est votre cimier? une crte de coq?

PETRUCHIO.--Un coq sans crte; et alors, Cateau sera ma poule.

CATHERINE.--Vous ne serez point mon coq; vous chantez trop sur le ton
d'un poltron.

PETRUCHIO.--Allons, Cateau, allons, n'ayez pas l'air si aigre.

CATHERINE.--C'est mon habitude quand je vois un sauvageon.

PETRUCHIO.--Allons, il n'y a point ici de pomme sauvage; ainsi, point de
regard si aigre.

CATHERINE.--Oh! il y en a, il y en a.

PETRUCHIO.--Allons, montrez-la moi.

CATHERINE.--Si j'avais un miroir, je vous le ferais voir.

PETRUCHIO.--Quoi! voulez-vous parler de mon visage?

CATHERINE.--Oui, cela s'adresse au visage de certain jeune homme.

PETRUCHIO.--Par saint George, je suis trop jeune pour vous.

CATHERINE.--Et cependant, vous tes bien fltri.

PETRUCHIO.--Ce sont les _soucis_.

CATHERINE.--Je ne m'en _soucie_ gure, moi.

PETRUCHIO.--coutez, Catherine, vous ne m'chapperez point ainsi.

CATHERINE.--Je vous mettrai en colre, si je reste davantage, ainsi
laissez-moi partir.

PETRUCHIO.--Non, non, pas du tout. Je vous trouve excessivement aimable.
On m'avait dit que vous tiez revche, taciturne et sombre, et je vois 
prsent que la renomme est une menteuse, car vous tes agrable,
enjoue, on ne peut pas plus polie, lente  parler, mais douce dans vos
paroles, comme les fleurs du printemps; vous ne pouvez pas seulement
froncer le sourcil, ni regarder de travers, ni vous mordre les lvres,
comme font les filles colres, et vous n'avez aucun plaisir  contredire
mal  propos; mais vous accueillez avec douceur vos amants, et vous les
entretenez de doux propos, avec une politesse et une affabilit rares.
Pourquoi le monde dit-il que Cateau est boiteuse? O monde calomniateur
Cateau est droite et lance comme une tige de noisetier; elle est d'une
nuance aussi brune que l'corce de ses noix, et plus douce que ses
amandes. Oh! que je vous voie marcher.--Vous ne boitez point.

CATHERINE.--Allez, sot, allez donner des ordres  ceux qui dpendent de
vous.

PETRUCHIO.--Jamais Diane a-t-elle embelli un bocage comme Cateau
embellit cet appartement de son port majestueux? Ah! soyez Diane, vous,
et que Diane devienne Cateau; et qu'alors Cateau soit chaste, et Diane
foltre.

CATHERINE.--O avez-vous tudi tout ce beau discours?

PETRUCHIO.--C'est un impromptu, form de l'esprit de ma mre.

CATHERINE.--Une mre vraiment spirituelle! sans elle son fils n'aurait
pas le sens commun.

PETRUCHIO.--Ne suis-je pas plein de sens?

CATHERINE.--Oui; tenez-vous chaudement.

PETRUCHIO.--Vraiment, douce Catherine, c'est bien mon intention, dans
votre lit. Et, en consquence, laissant l tout ce vain babil, je vous
dclare tout uniment que votre pre a donn son consentement  ce que
vous soyez ma femme: votre dot est un article arrt, et bon gr mal
gr, je vous pouserai. Oh! Cateau, je suis le mari qu'il vous faut;
car, par cette lumire par laquelle je vois votre beaut (votre beaut
qui fait que vous me plaisez beaucoup), je jure que vous ne devez tre
marie  aucun autre homme qu' moi, car je suis l'homme n exprs,
Cateau, pour vous apprivoiser et vous convertir de Cateau sauvage en
Cateau douce et aimable, comme les autres Cateaux qui font bon mnage.
Voici votre pre; n'allez pas me refuser; je veux avoir, et j'aurai
Catherine pour ma femme.

(Entrent Baptista, Gremio et Tranio.)

BAPTISTA.--Eh bien! seigneur Petruchio, comment vont vos affaires avec
ma fille?

PETRUCHIO.--Comment? fort bien, monsieur. Comment voulez-vous qu'elles
n'aillent pas bien? Il est impossible que je ne russisse pas.

BAPTISTA.--Eh bien! qu'en dites-vous, ma fille Catherine? tes-vous dans
un de vos mauvais moments?

CATHERINE.--Vous m'appelez votre fille? en effet, vous m'avez donn
vraiment une belle preuve de tendresse paternelle, en voulant me marier
 un homme  demi-fou,  un vaurien sans cervelle,  un impertinent qui
ne fait que jurer, et qui s'imagine vous dconcerter avec ses jurements.

PETRUCHIO.--Beau-pre, voici ce que c'est:--Vous, et tout le monde qui
avez parl d'elle, vous vous tes tromps sur son compte: si elle est
bourrue, c'est par politique: car elle n'est point hardie; elle est
modeste comme une colombe; elle n'est point violente, mais calme comme
le matin; elle serait, en patience, une seconde Griselidis et une
Lucrce romaine en chastet; et, pour conclure, nous nous sommes si bien
convenus, que dimanche est le jour de nos noces.

CATHERINE.--Je te verrai d'abord pendre dimanche.

GREMIO.--Entendez-vous, Petruchio? elle dit qu'elle vous verra d'abord
pendre.

TRANIO.--Est-ce l votre succs? Allons, je vois bien qu'il faut dire
adieu  nos propres esprances.

PETRUCHIO.--Un peu de patience, messieurs; je la choisis pour moi; si
elle en est contente et moi aussi, que vous importe  vous? C'est un
march fait entre nous deux, lorsque nous tions tte  tte, qu'elle
fera toujours la mchante en compagnie. Je vous dis que cela est
incroyable,  quel excs elle m'aime. O la tendre Cateau! elle se
suspendait  mon cou, et puis elle me donnait baisers sur baisers,
protestant, avec force serments, qu'en un clin d'oeil elle s'tait prise
d'amour pour moi: oh! vous n'tes que des novices. C'est une merveille
de voir comment un pauvre diable, timide, craintif, peut, dans le
tte--tte, apprivoiser la femme la plus diablesse.--Donnez-moi votre
main, Catherine; je vais aller  Venise pour faire les emplettes des
noces.--Beau-pre, prparez la fte, et invitez les convives; je rponds
que ma Catherine sera belle.

BAPTISTA.--Je ne sais que dire: mais donnez-moi tous deux la main. Dieu
vous rende heureux, Petruchio! C'est un mariage conclu.

GREMIO ET TRANIO.--Nous disons _amen_; nous serons les tmoins.

PETRUCHIO.--Adieu, beau-pre,--adieu, ma femme,--adieu, messieurs; je
vais  Venise: dimanche sera bientt venu. Nous aurons des anneaux et
des bijoux, et une riche parure: et embrasse-moi, Cateau; nous serons
maris dimanche.

(Petruchio et Catherine sortent par des cts opposs.)

GREMIO.--A-t-on jamais vu un mariage conclu si rapidement?

BAPTISTA.--D'honneur, messieurs, je fais ici le rle d'un marchand, et
j'aventure  tout hasard mon bien sur une entreprise dsespre.

TRANIO.--C'tait une denre qui se gtait prs de vous, et qui vous
rapportera du gain, ou qui prira sur les mers.

BAPTISTA.--Tout le gain que je cherche, c'est la paix en cette affaire.

GREMIO.--Oh! srement: il s'est l donn une conqute fort
pacifique.--Mais  prsent, Baptista, parlons de votre cadette.--Le
voici enfin venu le jour aprs lequel nous avons tant soupir: je suis
votre voisin, et je suis le premier en date.

TRANIO.--Et moi, je suis un amant qui aime plus Bianca que les paroles
ne peuvent l'exprimer, ou vos penses le concevoir.

GREMIO.--Allons, marmot, vous ne pouvez l'aimer aussi tendrement que
moi.

TRANIO.--Allons, barbon, votre amour est glac.

GREMIO.--Et le vtre se frit: allons, gamin, retirez-vous; c'est la
vieillesse qui nourrit.

TRANIO.--Mais c'est la jeunesse qui fleurit aux yeux des belles.

BAPTISTA.--Apaisez-vous, messieurs, je concilierai cette dispute: ce
sont les actions qui doivent gagner le prix; et celui des deux qui peut
assurer  ma fille le plus riche douaire aura la tendresse de
Bianca.--Parlez, seigneur Gremio, quels avantages lui assurez-vous?

GREMIO.--D'abord, comme vous le savez trs-bien, ma maison de ville est
richement fournie de vaisselle d'or et d'argent, de bassins et
d'aiguires pour laver ses dlicieuses mains. Mes tentures sont des
tapisseries de Tyr; j'ai log mes cus dans des coffres d'ivoire: des
caisses de cyprs renferment mes tentures de haute lice, mes
courtes-pointes: de riches parures, des tapis, des canaps, de belles
toiles, des coussins de Turquie en bosses de perles, des draperies de
Venise broches en or, force ustensiles d'tain[26] et de cuivre, et
gnralement tous les meubles qui peuvent appartenir  une maison et au
mnage. Ensuite,  ma ferme de campagne, j'ai cent vaches  lait, cent
vingt boeufs gras dans mes tables, et tout le reste  proportion. Je
suis g, il faut que je l'avoue, et si je meurs demain, tous ces biens
sont  elle, si pendant ma vie elle veut tre seulement  moi.

[Note 26: L'tain n'tait pas aussi commun que de nos jours.]

TRANIO.--Ce seulement est venu  propos. (_A Baptista_.) Monsieur,
coutez-moi: je suis l'unique fils et hritier de mon pre; si je peux
obtenir votre fille pour mon pouse, je lui laisserai, dans l'enceinte
de l'opulente Pise, des maisons trois ou quatre fois aussi belles, aussi
bien meubles qu'aucune de celles que possde dans Padoue le vieux
seigneur Gremio; en outre, deux mille ducats de revenu par anne sur une
terre fertile; tous ces avantages formeront son douaire. Eh bien!
seigneur Gremio, vous ai-je pinc?

GREMIO.--Deux mille ducats de revenu en terre! Ma terre tout entire ne
monte pas  cette somme; mais ma terre sera  elle, et en outre un
vaisseau, qui maintenant vogue sur la route de Marseille. Eh bien, le
vaisseau ne vous coupe-t-il pas la parole?

TRANIO.--Gremio, tout le monde sait que mon pre n'a pas moins de trois
vaisseaux  lui, outre deux vastes galiotes, et douze belles galres; je
lui en ferai don, et deux fois autant encore, aprs votre dernire
offre.

GREMIO.--Moi, j'ai tout offert; je n'ai plus rien  offrir, et elle ne
peut avoir plus que je n'ai moi-mme.--(_A Baptista_.) Si vous m'agrez,
elle m'aura avec tout mon bien.

TRANIO.--Cela tant, la jeune personne est  moi, par l'univers! D'aprs
votre promesse, je dame le pion  Gremio.

BAPTISTA.--Je dois convenir que votre offre est la plus forte; et si
votre pre veut lui en cautionner l'assurance, elle est  vous:
autrement, vous voudrez bien m'excuser; car si vous mouriez avant elle,
o serait son douaire?

TRANIO.--C'est une mauvaise chicane: mon pre est vieux, et moi je suis
jeune.

GREMIO.--Et les jeunes gens ne peuvent-ils pas mourir aussi bien que les
vieux?

BAPTISTA.--Enfin, messieurs, voici ma dernire rsolution.--Dimanche
prochain, vous le savez, ma fille Catherine doit tre marie: eh bien,
le dimanche suivant, Bianca vous pousera, si vous me donnez cette
caution: sinon, elle est au seigneur Gremio; et sur ce, je prends cong
de vous, et vous fais mes remerciements  tous les deux.

(Baptista sort.)

GREMIO.--Adieu, bon voisin.--(_A Tranio_.) Maintenant je n'ai pas peur
de vous: allons donc, jeune badin, votre pre serait un fou de vous
abandonner tout son bien, et d'aller, dans le dclin de ses vieux ans,
se faire votre pensionnaire. Bah! quelles sornettes! un vieux renard
italien ne sera pas si complaisant, mon enfant.

(Gremio sort.)

TRANIO.--Le diable emporte ta vieille peau de renard! Cependant je lui
ai ripost avec une carte de dix.--Je me suis mis dans la tte de faire
le bonheur de mon matre.--Je ne vois pas de raison pourquoi le suppos
Lucentio ne pourrait pas s'engendrer un pre qui serait un suppos
Vincentio;--ce sera un prodige, car ordinairement ce sont les pres qui
engendrent leurs enfants; mais dans cette intrigue d'amour, c'est un
fils qui s'engendrera un pre, si mon adresse me sert heureusement.

(Il sort.)

FIN DU DEUXIME ACTE.




                           ACTE TROISIME


SCNE I

Appartement de la maison de Baptista.

LUCENTIO, HORTENSIO, BIANCA.


LUCENTIO.--Monsieur le musicien, arrtez; vous allez trop vite,
monsieur: avez-vous sitt oubli la manire dont sa soeur Catherine vous
a accueilli?

HORTENSIO.--- Mais, pdant querelleur, c'est ici la desse tutlaire de
la cleste harmonie; ainsi, permettez-moi d'avoir la prfrence; et
lorsque nous aurons employ une heure  la musique, vous pourrez en
consacrer une autre  me faire la leon.

LUCENTIO.--Ane ridicule, qui n'as pas seulement assez lu pour connatre
la cause qui a fait ordonner la musique! N'est-ce pas pour rafrachir
l'esprit de l'homme, fatigu de ses tudes ou des peines de la vie?
Laisse-moi donc donner ma leon de philosophie, et lorsque je
m'arrterai, sers alors ton harmonie.

HORTENSIO.--Drle, je n'endurerai pas ces bravades de ta part.

BIANCA.--Allons, messieurs, vous me faites une double injure de vous
quereller pour une chose qui doit dpendre de mon choix; je ne suis pas
un colier sujet  la correction; je ne suis pas enchane aux heures,
ni  des temps marqus; je puis prendre mes leons aux heures qu'il me
plat; et pour terminer tout dbat, asseyez-vous ici tous les deux.
Vous, prenez votre instrument, commencez  jouer: la leon de monsieur
sera finie, avant que vous vous soyez mis d'accord.

HORTENSIO, _ Bianca_.--Vous abandonnerez sa leon quand mon instrument
sera d'accord.

(Hortensio se retire.)

LUCENTIO.--C'est ce qui n'arrivera jamais.--Accordez toujours votre
instrument.

BIANCA.--O en sommes-nous rests la dernire fois?

LUCENTIO.--Ici, madame?

    Hac ibat Simos; hic est Sigea tellus;
    Hic steterat Priam regia celsa senis[27].

[Note 27: L coulait le Simos; ici est la terre de Sige; plus loin
le superbe palais du vieux Priam.]

BIANCA.--Faites la construction.

LUCENTIO.--_Hac ibat_, comme je vous l'ai dj dit.--Simos, je suis
Lucentio.--_Hic est_, fils de Vincentio de Pise.--_Sigea tellus_,
dguis pour obtenir votre amour.--_Hic steterat_, et ce Lucentio qui
vient vous rechercher en mariage.--_Priami_, est mon domestique
Tranio.--_Regia_, vtu de mes habits.--_Celsa senis_, afin de pouvoir
tromper le vieux Pantalon.

HORTENSIO, se _rapprochant_.--Madame, mon instrument est d'accord.

BIANCA.--Voyons, jouez.--(_Hortensio joue_.) Oh! fi; le dessus est
horriblement faux.

LUCENTIO.--Ami, crachez dans le trou, et accordez-le de nouveau.

BIANCA.--Laissez-moi voir  mon tour si je peux faire la construction.
_Hac ibat Simos_, je ne vous connais pas.--_Hic est Sigea tellus_, je
ne me fie point  vous.--_Hic steterat Priami_, prenez garde qu'il ne
vous entende.--_Regia_, ne prsumez pas trop.--_Celsa senis_, et ne
dsesprez pas non plus.

HORTENSIO.--Madame, il est d'accord  prsent.

LUCENTIO.--Oui, sauf dans le bas.

HORTENSIO.--Le _bas_ est bien.--(_A demi-voix_.) C'est ce _bas_ filou
qui dtonne ici. Comme notre pdant est enflamm et entreprenant! Sur ma
vie! il fait sa cour  l'objet de mon amour.--_Pedascule_[28], va, je
vais te veiller de plus prs.

[Note 28: Petit pdant, diminutif latin invent par Shakspeare.]

BIANCA.--Plus tard, je vous croirai peut-tre, mais pour le moment je me
mfie de vous.

LUCENTIO.--N'ayez nulle dfiance; car certainement... acides tait
Ajax: on l'appelait ainsi du nom de son grand-pre.

BIANCA.--Il faut bien que je m'en rapporte  mon matre: sans cela je
vous promets que j'argumenterais encore sur ce doute; mais laissons
cela.--Allons, Licio,  vous.--Bons matres, ne le prenez pas en
mauvaise part, je vous prie, si j'ai ainsi badin avec vous.

HORTENSIO.--Vous pourriez aller faire un tour, et me laisser libre un
moment; je ne donne point de leon de musique  trois parties.

LUCENTIO.--tes-vous si prompt  vous formaliser, monsieur? (_A part_.)
Eh bien! moi, il faut que je reste et que je veille; car si je ne
m'abuse, notre beau musicien devient amoureux.

HORTENSIO.--Madame, avant de toucher l'instrument pour apprendre l'ordre
dans lequel je place mes doigts, il faut que je commence par les
premiers lments de l'art. Je veux vous montrer la gamme par une
mthode plus courte, plus agrable, plus efficace et plus rapide que
celle adopte jusqu'ici par les gens de ma profession; et la voici
lisiblement trace sur ce papier.

BIANCA.--Mais il y a longtemps que j'ai pass la gamme.

HORTENSIO.--N'importe, lisez celle d'Hortensio.

BIANCA _lit_.--_Gamme_. Je suis la base fondamentale de tous les
accords. _A. r_, pour dclarer la passion d'Hortensio. _B. mi_, Bianca,
acceptez-le pour votre poux. _C. fa, ut_; il vous aime avec toute
l'affection du monde. _D. sol, r_, sur une clef j'ai deux notes. _E.
la, mi_, montrez-moi de la piti ou je meurs.--Est-ce que vous appelez
cela la gamme? Bah! elle ne me plat pas; j'aime mieux les anciennes
mthodes; je ne suis pas assez dlicate pour changer les vieilles rgles
contre les inventions bizarres.

(Un domestique entre.)

LE DOMESTIQUE.--Ma matresse, votre pre vous prie de quitter vos
livres, et d'aider  arranger l'appartement de votre soeur: vous savez
que c'est demain le jour de ses noces.

BIANCA.--Adieu, chers matres; il faut que je vous quitte.

(Elle sort.)

LUCENTIO.--Vraiment, mademoiselle, si vous vous en allez, je n'ai nulle
raison de rester.

(Il sort.)

HORTENSIO.--Moi, j'en ai d'observer un peu ce pdant; il me semble que
tout dans ses yeux annonce qu'il est amoureux.--Mais Bianca, si tes
penses sont assez basses pour jeter tes yeux errants sur le premier
aventurier qui se prsente, te prenne qui voudra: si une fois je te
trouve volage, Hortensio en sera quitte avec toi pour changer.

(Il sort.)


SCNE II

Devant la maison de Baptista.

BAPTISTA, GREMIO, TRANIO, CATHERINE, LUCENTIO, BIANCA _et sa suite_.


BAPTISTA, _ Tranio_.--Seigneur Lucentio, voici le jour marqu o
Catherine et Petruchio doivent se marier; et cependant nous n'avons
point de nouvelles de notre gendre: qu'en penser? Quelle insulte que le
fianc manque  sa parole, lorsque le prtre attend pour accomplir les
rites du mariage? Que dit Lucentio de cet affront qui nous est fait?

CATHERINE.--L'affront n'est que pour moi. Il faut aussi qu'on me force 
donner ma main, contre l'inclination de mon coeur,  un cervel brutal,
plein de caprices, qui, aprs avoir ht sa dclaration, se propose
d'pouser  loisir! Je vous l'avais bien dit, que c'tait un fou, un
enrag, qui cachait, sous une apparence de brusquerie, ses insultes
amres; afin de passer pour un plaisant, il courtisera mille femmes,
fixera le jour du mariage, assemblera ses amis, les invitera, fera mme
publier les bans, bien rsolu de ne pas pouser l o il a fait sa cour.
Il faudra donc maintenant que le monde montre au doigt la malheureuse
Catherine, et dise: _Tenez, voil l'pouse de ce fou de Petruchio,
quand il lui plaira de revenir l'pouser_.

TRANIO.--Patience, bonne Catherine, et vous aussi, Baptista. Sur ma vie,
Petruchio n'a que de bonnes intentions, quel que soit le hasard qui
l'empche d'tre exact  sa parole: tout rude qu'il est, je le connais
pour un homme sens; et quoique jovial, il n'en est pas moins honnte.

CATHERINE.--Plt au ciel que Catherine ne l'et jamais vu!

(Elle sort en pleurant, suivie de Bianca et autres.)

BAPTISTA.--Va, ma fille, je ne puis blmer tes larmes; car la patience
d'un saint ne tiendrait pas  cette insulte; encore moins une femme de
ton humeur impatiente.

(Entre Biondello.)

BIONDELLO.--Mon matre, mon matre, des nouvelles, de vieilles
nouvelles, et telles que vous n'en avez jamais entendu de pareilles.

BAPTISTA.--Que dis-tu, vieilles et nouvelles  la fois! Comment cela se
peut-il?

BIONDELLO.--Quoi! ne sont-ce pas des nouvelles, que de vous apprendre
l'arrive de Petruchio?

BAPTISTA.--Est-il arriv?

BIONDELLO.--Et vraiment non, monsieur.

BAPTISTA.--Quoi donc?

BIONDELLO.--Mais il arrive.

BAPTISTA.--Quand sera-t-il ici?

BIONDELLO.--Quand il sera  la place o je suis, et qu'il vous verra,
comme je vous vois.

TRANIO.--Mais voyons, qu'entends-tu par tes vieilles nouvelles?

BIONDELLO.--Eh bien! Petruchio arrive avec un chapeau neuf, un vieux
justaucorps, un haut-de-chausses retourn pour la troisime fois: une
paire de bottes qui ont longtemps servi d'tui aux bouts de chandelles,
l'une boucle, l'autre lace; une vieille pe rouille, prise dans
l'arsenal de la ville, dont la garde est rompue, sans fourreau; un
cheval dhanch avec une selle ronge des mites, et des triers qui ne
s'accordent pas; le cheval qui est infect de la morve, et efflanqu des
reins comme un rat, afflig d'un lampas au palais, atteint du farcin,
rempli d'corchures, emptr d'pervins, ray de jaunisse, avec des
avives incurables, tout  fait pel par les vertigos, rong par les
tranches, tout contrefait, les paules dbotes, les jambes serres 
se couper, avec une bride qui n'a qu'une guide, et une ttire de peau
de mouton, et qui, pour le tenir de court, afin de l'empcher de
broncher, a t cent fois rompue et raccommode avec des noeuds; une
sangle en six morceaux, et une croupire de velours pour femme, marque
de deux lettres de son nom, bien garnie de clous, et rapice en mille
endroits avec de la ficelle.

BAPTISTA.--Qui vient avec lui?

BIONDELLO.--Oh! monsieur, son laquais, qui, ma foi, est caparaonn
comme son cheval, avec un bas de fil  une jambe, et un bas de grosse
laine  l'autre, une jarretire de lisire rouge et bleue, un vieux
feutre, avec _les humeurs de quarante fantaisies_[29] attaches au lieu
de plumet. Enfin un monstre, un vrai monstre dans son accoutrement, et
n'ayant rien du valet d'un chrtien, du laquais d'un gentilhomme.

[Note 29: Titre d'une ballade.]

TRANIO.--Ce sera quelque ide bizarre qui l'aura port  s'accoutrer de
cette manire.--Cependant il va souvent fort mesquinement vtu.

BAPTISTA.--Je suis toujours bien aise qu'il soit venu, de quelque faon
qu'il vienne.

BIONDELLO.--Quoi! monsieur, il ne vient pas.

BAPTISTA.--N'as-tu pas dit qu'il venait?

BIONDELLO.--Qui? que Petruchio venait?

BAPTISTA.--Oui, que Petruchio venait.

BIONDELLO.--Non, monsieur: je dis que son cheval l'apporte sur son dos.

BAPTISTA.--Bah! c'est tout un.

BIONDELLO.--Non par saint Jacques: je vous gagerai un sou, qu'un homme
et un cheval font plus qu'un, et cependant ne font pas deux.

(Entrent Petruchio et Grumio.)

PETRUCHIO.--Allons, o sont ces messieurs? qui est ici au logis?

BAPTISTA.--Vous tes le bienvenu, monsieur.

PETRUCHIO.--Et cependant, je ne viens pas bien.

BAPTISTA.--Vous ne boitez pourtant pas.

TRANIO.--Vous n'tes pas aussi bien par que je le souhaiterais.

PETRUCHIO.--Il valait bien mieux me hter d'arriver.--Mais o est
Catherine? o est mon aimable fiance? Comment se porte mon pre?--Quoi,
messieurs, vous me paraissez sombres: et pourquoi toute cette honnte
compagnie me regarde-t-elle d'un air surpris comme si elle voyait
quelque prodige tonnant, quelque comte, quelque phnomne
extraordinaire?

BAPTISTA.--Mais, monsieur, vous savez que c'est aujourd'hui le jour de
votre mariage: nous tions tristes d'abord, dans la crainte que vous ne
vinssiez pas; mais nous le sommes encore plus maintenant, de vous voir
venir si mal prpar. Allons donc; tez cet accoutrement qui dshonore
votre fortune et qui attriste notre fte solennelle.

TRANIO.--Et dites-nous quel sujet important vous a tenu si longtemps
loign de votre future, et vous a fait venir ici si diffrent de
vous-mme?

PETRUCHIO.--L'histoire en serait ennuyeuse  raconter, et fcheuse 
entendre. Il suffit que me voil venu pour tenir ma parole, quoique
j'aie t forc de manquer, en quelque partie,  ma promesse. Dans un
moment o j'aurai plus de loisir, je vous donnerai du tout de si bonnes
raisons qu'elles vous satisferont.--Mais o est donc Catherine? Je reste
trop longtemps loin d'elle: la matine se passe: nous devrions dj tre
 l'glise.

TRANIO.--Ne vous offrez pas  votre fiance dans ces vtements
ridicules: montez dans ma chambre et mettez un de mes habits.

PETRUCHIO.--Non vraiment, je vous le garantis: voil comme je lui ferai
visite.

BAPTISTA.--Mais j'espre du moins que ce ne sera pas dans ce costume que
vous vous marierez.

PETRUCHIO.--D'honneur, tout comme me voil. Ainsi, abrgeons les
discours: c'est moi qu'elle pouse, et non pas mes habits. Oh! si je
pouvais rparer ce qu'elle usera en ma personne, comme il m'est ais de
changer ce mauvais habit, Catherine s'en trouverait bien, et moi encore
mieux. Mais je suis bien fou de m'arrter  bavarder avec vous, lorsque
je devrais tre  dire bonjour  ma fiance et  sceller ce titre par un
tendre baiser.

(Petruchio sort avec Grumio et Biondello.)

TRANIO.--Il y a quelque intention dans son bizarre quipage: nous le
dterminerons, si cela est possible,  se vtir plus dcemment avant
d'aller  l'glise.

BAPTISTA.--Je vais le suivre, et voir l'issue de tout ceci.

(Il sort.)

TRANIO.--Mais, monsieur, il est intressant d'ajouter  votre amour le
consentement de son pre; et pour y parvenir, je vais, suivant
l'expdient dont je vous ai fait part, me procurer un homme. Quel qu'il
soit, peu nous importe, nous le mettrons  mme de nous seconder; il
sera Vincentio de Pise, et il cautionnera ici  Padoue de plus grandes
sommes que je n'en ai promis; par ce moyen, vous jouirez tranquillement
de l'objet de votre espoir, et vous pouserez l'aimable Bianca de l'aveu
de son pre.

LUCENTIO.--Si ce n'est que l'autre matre, mon collgue, observe de si
prs les pas de Bianca, il serait bon, je pense, de nous marier
clandestinement; et la chose une fois faite, le monde entier aurait beau
dire non, je serais matre de mon bien, en dpit de tout le monde.

TRANIO.--Nous verrons par degrs  en venir l, et nous saisirons notre
avantage dans cette affaire.--Nous attraperons la barbe grise, Gremio,
Minola, dont l'oeil paternel est aux aguets, le bizarre musicien,
l'amoureux Licio; et le tout pour servir mon matre Lucentio. (_Rentre
Gremio_.) Seigneur Gremio, venez-vous de l'glise?

GREMIO.--Ah! d'aussi bon coeur que je suis jamais revenu de l'cole.

TRANIO.--Et le mari et la marie reviennent-ils au logis?

GREMIO.--Le mari, dites-vous? oh! c'est un vrai palefrenier, et un
palefrenier brutal; et la pauvre fille en saura quelque chose.

TRANIO.--Quoi! plus bourru qu'elle? Oh! cela est impossible.

GREMIO.--Bon! c'est un diable, un vrai diable, un dmon.

TRANIO.--Eh bien! elle, c'est une diablesse, une diablesse, la femme du
diable.

GREMIO.--Bah! elle, c'est un agneau, une colombe, une sotte auprs de
lui. Je vais vous conter, seigneur Lucentio: lorsque le prtre a demand
s'il voulait Catherine pour son pouse, _oui_, a-t-il cri, _par tous
les lments!_ et il a jur si horriblement, que, tout confondu, le
prtre a laiss tomber son livre de ses mains; et comme il se baissait
pour le ramasser, ce cerveau brl d'poux lui a port un si furieux
coup de poing, que livre et prtre, prtre et livre sont tombs par
terre: _allons, ramassez-les_, a-t-il dit, _si quelqu'un en a envie_.

TRANIO.--H! qu'a dit la fille quand le prtre s'est relev?

GREMIO.--Elle tremblait de tous ses membres; car il frappait du pied et
jurait comme si le vicaire et eu intention de le duper. Enfin, aprs
plusieurs crmonies, il a demand du vin: _une sant!_ a-t-il cri,
comme s'il et t  bord d'un vaisseau, buvant  la ronde avec ses
camarades aprs une tempte; il a aval des rasades de vin muscat, et il
en jetait les rties  la face du sacristain, sans en avoir d'autre
raison, sinon que sa barbe tait claire et aride, et avait l'air,
disait-il, de lui demander ses rties lorsqu'il buvait. Cela fait, il
vous a pris sa future par le cou, lui a embrass si bruyamment la
bouche, que quand leurs lvres se sparaient, l'glise retentissait du
bruit. Moi, voyant cela, je me suis enfui de honte, et je sais qu'aprs
moi vient toute la compagnie. Jamais on n'a vu un mariage si
extravagant.--Ecoutez, coutez, les musiciens jouent.

(On entend de la musique.)

(Entrent Petruchio, Catherine, Bianca, Hortensio, Baptista et leur
suite.)

PETRUCHIO.--Mes amis, et vous messieurs, je vous remercie de vos peines
et de votre complaisance: je sais que vous comptez dner avec moi
aujourd'hui, et que vous avez fait tous les apprts d'un festin de
noces; mais la vrit est que des affaires pressantes m'appellent loin
d'ici, et que je me propose de prendre cong de vous.

BAPTISTA.--Est-il possible que vous vouliez partir ce soir?

PETRUCHIO.--Il faut que je parte aujourd'hui avant que la nuit soit
venue; n'en soyez pas tonn: si vous connaissiez mes affaires, vous
m'exhorteriez plutt  partir qu' rester; et je vous rends grces, et 
toute l'honnte compagnie, qui avez t tmoins de la foi que j'ai
donne  cette pouse vertueuse, si patiente et si douce. Dnez avec mon
pre, buvez  ma sant, car il faut que je vous quitte: et... adieu
tous.

TRANIO.--Accordez-nous de rester jusqu'aprs le dner.

PETRUCHIO.--Cela ne se peut pas.

GREMIO.--Souffrez que je vous en prie.

PETRUCHIO.--Cela n'est pas possible.

CATHERINE.--Je vous en supplie.

PETRUCHIO.--Ah! je suis satisfait.

CATHERINE.--tes-vous satisfait de rester?

PETRUCHIO.--Je suis satisfait de ce que vous me priez de rester: mais
bien dcid  ne pas rester; vous avez beau m'en prier.

CATHERINE.--S'il est vrai que vous m'aimiez, vous resterez.

PETRUCHIO.--Grumio, mes chevaux.

GRUMIO.--Oui, monsieur, ils sont prts: l'avoine a mang les chevaux.

CATHERINE.--Non, faites ce que vous voudrez, je ne partirai point
aujourd'hui, non; ni demain non plus: je ne partirai que lorsqu'il me
plaira. Les portes sont ouvertes, monsieur; voil votre chemin; vous
pouvez partir au trot, tandis que vos bottes sont fraches.--Pour moi,
je ne partirai que quand il me plaira. Il parat que vous deviendrez un
joli brutal de mari, puisque vous y allez si rondement le premier jour.

PETRUCHIO.--O ma Cateau! calme-toi; je t'en prie, ne te fche pas!

CATHERINE.--Je me fcherai. Qu'avez-vous  faire?--Mon pre, soyez
tranquille, il attendra mon loisir.

GREMIO.--Oui, oui, monsieur, cela commence  prendre.

CATHERINE.--Messieurs, allons commencer le dner des noces. Je vois
qu'on pourrait faire d'une femme une sotte, si elle n'avait pas de
fermet pour tenir bon.

PETRUCHIO.--Ces messieurs vont aller dner, Catherine, suivant ton
ordre.--Obissez  la marie, vous qui l'avez accompagne  la
crmonie; allez au banquet, divertissez-vous bien, et livrez-vous  la
bonne humeur; buvez  pleine coupe  sa virginit; soyez gais jusqu' la
folie... ou allez au diable, si vous voulez.--Mais pour ma belle Cateau
il faut qu'elle vienne avec moi. Oui, ne me regardez pas de travers, ne
frappez pas du pied, ne me fixez pas d'un oeil menaant, ne vous mettez
pas en courroux, je serai le matre de ce qui m'appartient, j'espre;
elle est mon bien, mon mobilier; elle est ma maison, mon mnage, mon
champ, ma grange, mon cheval, mon boeuf, mon ne, mon tout enfin; et la
voil ici prs de moi, qu'aucun de vous ose la toucher: je mettrai  la
raison le plus hardi qui osera m'arrter sur mon chemin  travers
Padoue.--Grumio, tire ton arme, nous sommes assigs de voleurs; dlivre
ta matresse, si tu es un homme de coeur.--N'aie pas peur, ma fille; ils
ne te toucheront pas, Catherine: je serai ton bouclier contre un million
d'ennemis.

(Petruchio sort avec Grumio, emmenant Catherine.)

BAPTISTA.--Allons, laissez-les aller; c'est un couple d'amants fort
paisibles!

GREMIO.--S'ils ne s'en taient pas alls promptement, je serais mort de
rire.

TRANIO.--On a bien vu des mariages fous, mais jamais on n'en vit un
pareil  celui-ci.

LUCENTIO, _ Bianca_.--Mademoiselle, que pensez-vous de votre soeur?

BIANCA.--Qu'tant folle elle-mme, elle s'est follement marie.

GREMIO.--Je le lui garantis, Petruchio _est Catherinis_.

BAPTISTA.--Voisins et amis, si le mari et la marie nous manquent pour
remplir leurs places  table, vous savez que la bonne chre ne manquera
pas  la fte.--Lucentio, vous occuperez la place du nouveau mari, et
que Bianca prenne celle de sa soeur.

TRANIO.--L'aimable Bianca apprendra  faire l'pouse.

BAPTISTA.--Oui, elle le fera, Lucentio. Allons, messieurs,  dner.

FIN DU TROISIME ACTE.




                            ACTE QUATRIME


SCNE I

Vestibule dans la maison de campagne de Petruchio.

_Entre_ GRUMIO.


GRUMIO.--Maldiction, maldiction sur toutes les rosses qui ne peuvent
plus aller, sur tous les matres cervels, et sur tous les mauvais
chemins! Y a-t-il jamais eu homme aussi moulu, aussi crott, aussi las
que moi?--On m'envoie devant pour faire du feu, et ils viennent aprs
moi pour se chauffer. Ma foi, si je n'tais un petit pot qui se chauffe
bientt[30], mes lvres seraient colles  mes dents, ma langue au
plafond de mes mchoires, et mon coeur  mon ventre, avant que je pusse
approcher du foyer pour me dgeler.--Mais, moi, je vais tre rchauff,
rien qu'en allumant le feu. En voyant le temps qu'il fait, un homme plus
grand que moi prendrait un rhume.--Hol, quelqu'un? Curtis!

[Note 30: Expression proverbiale.]

(Entre Curtis.)

CURTIS.--Qui appelle comme un homme transi de froid?

GRUMIO.--Un glaon: si tu en doutes, tu peux glisser de mon paule  mon
talon aussi vite que tu ferais de ma tte  mon cou. Du feu, bon Curtis.

CURTIS.--Mon matre et sa femme viennent-ils, Grumio!

GRUMIO.--Oui, Curtis, oui; et  cause de cela, du feu, du feu; ne jette
pas d'eau.

CURTIS.--Sa femme est-elle aussi chaude diablesse qu'on le dit?

GRUMIO.--Elle l'tait, bon Curtis, avant cette gele; mais tu sais que
l'hiver apprivoise tout; hommes[31], femmes et btes; le froid nous a
tous mis  la raison, mon ancien matre, ma nouvelle matresse, et moi
aussi, ami Curtis.

CURTIS.--Au diable, fou de trois pouces[32]! Je ne suis point une bte,
moi.

GRUMIO.--Est-ce que je n'ai que trois pouces? Quoi! ta corne a un pied,
et je suis aussi long pour le moins.--Mais veux-tu faire du feu, ou que
je me plaigne de toi  notre matresse dont tu sentiras bientt la main
(car elle n'est qu' deux pas),  ton froid rconfort, pour t'apprendre
 tre si paresseux dans ton chaud office?

[Note 31: Proverbe.]

[Note 32: C'est--dire qui a la peau du crne paisse de trois
pouces.]

CURTIS.--Je t'en prie, bon Grumio, dis-moi comment va le monde?

GRUMIO.--Un monde bien froid, Curtis, dans tout autre emploi que le
tien! et, partant, du feu; fais ton devoir et prends ton d; car mon
matre et ma matresse sont presque morts de froid.

CURTIS.--Voil du feu tout prt; ainsi, cher Grumio,  prsent des
nouvelles!

GRUMIO.--Allons, _pauvre Jacques, ah! mon enfant!_ autant de nouvelles
que tu voudras.

CURTIS.--Tu es si plein de finesses.

GRUMIO.--Allons donc, du feu; car j'ai pris un froid glacial.--O est le
cuisinier? le souper est-il prt, la maison range, les nattes tendues,
les toiles d'araignes balayes? les gens qui servent sont-ils dans leur
livre neuve, dans leur bas blancs, et chaque officier a-t-il son habit
de noces? les gobelets sont-ils nets en dedans, et les servantes en
dehors[33]? les tapis sont-ils placs? tout est-il en ordre?

[Note 33: Jeu de mot sur _jack_ et _jill_, qui signifient verser 
boire, et serviteurs, servantes.]

CURTIS.--Tout est prt; ainsi, je t'en prie, des nouvelles.

GRUMIO.--D'abord, tu sauras que mon cheval est rendu de fatigue, et
puis, que mon matre et ma matresse sont tombs.

CURTIS.--Comment?

GRUMIO.--De leurs selles dans la boue; et l, il y a une histoire.

CURTIS.--Conte-nous-la, bon Grumio.

GRUMIO.--Approche ton oreille.

CURTIS.--La voil.

GRUMIO, _lui donnant un coup sur l'oreille_.--Tiens.

CURTIS.--C'est l sentir un conte, ce n'est pas l'couter.

GRUMIO.--Et voil pourquoi on l'appelle un conte sensible; et ce coup de
poing n'tait que pour frapper  la porte de ton oreille, et lui
demander son attention. Maintenant, je commence. _Primo_, nous avons
descendu une infme colline, mon matre mont en croupe derrire ma
matresse.

CURTIS.--Tous deux sur un cheval?

GRUMIO.--Que t'importe  toi?

CURTIS.--Eh! bien! sur un cheval.

GRUMIO.--Conte l'histoire, toi.--Si tu ne m'avais pas interrompu mal 
propos, tu aurais entendu comment le cheval est tomb, et elle sous le
cheval; comment elle a t couverte de fange, comment il l'a laisse
avec le cheval sur elle; comment il m'a battu, parce que le cheval
s'tait abattu; comment elle a pass  travers la boue pour me sauver de
ses coups; comment il jurait; comment elle le suppliait:--elle qui
auparavant n'avait jamais pri personne! comment je poussais des cris;
comment les chevaux se sont vads; comment sa bride s'est rompue;
comment j'ai perdu ma croupire:--avec mille autres circonstances
mmorables; lesquelles vont mourir dans l'oubli; et toi, tu retourneras
dans ton tombeau sans exprience.

CURTIS.--A ce compte, il est plus mchant qu'elle.

GRUMIO.--Oui, oui, et toi, et le plus fier d'entre vous tous, vous allez
l'prouver, quand il sera revenu au logis. Mais qu'ai-je besoin de te
conter cela? Appelle Nathaniel, Joseph, Nicolas, Philippe, Walter,
Sucresoupe, et les autres; qu'ils aient grand soin que leurs ttes
soient bien coiffes, leurs habits bleus bien brosss, et leurs
jarretires de diffrentes couleurs. Qu'ils sachent bien faire la
rvrence de la jambe gauche, et qu'ils ne s'avisent pas de toucher un
poil de la queue du cheval de mon matre, sans baiser leurs mains.
Sont-ils tous prts?

CURTIS.--Oui.

GRUMIO.--Appelle-les.

CURTIS.--Entendez-vous; hol! il vous faut aller au-devant de mon matre
pour faire bon visage[34]  ma matresse.

GRUMIO.--Bah! elle a un visage  elle?

CURTIS.--Qui ne le sait?

GRUMIO.--Toi, il me semble, qui appelles de la compagnie pour lui faire
bon visage.

CURTIS.--J'appelle ses gens pour lui faire honneur[35].

GRUMIO.--Quoi donc? Elle ne vient pas pour leur emprunter[36]?

[Note 34: _To countenance_.]

[Note 35: _To credit her_.]

[Note 36: quivoque produit par le verbe _to credit_.]

(Paraissent quatre ou cinq laquais.)

NATHANIEL.--Ah! bonjour, Grumio.

PHILIPPE.--Te voil donc de retour, Grumio?

JOSEPH.--Eh bien! comment a va, Grumio?

NICOLAS.--Le camarade Grumio!

NATHANIEL.--Eh bien! mon vieux garon?

GRUMIO.--Salut  tous.--Bonjour, toi, et toi, et toi, camarade, allons,
voil assez de bonjours.--A prsent, mes braves compagnons, tout est-il
prt, tout est-il propre?

NATHANIEL.--Tout est en tat:  quelle distance est notre matre?

GRUMIO.--A deux pas d'ici, descendu ici prs: ainsi, ne soyez pas...
Morbleu, silence! j'entends notre matre.

(Petruchio entre avec Catherine.)

PETRUCHIO.--O sont ces coquins? Comment! personne  la porte pour me
tenir l'trier, et pour prendre mon cheval? O sont Nathaniel, Grgoire,
Philippe!

TOUS LES LAQUAIS, _se prsentant_.--Me voici, me voici, monsieur, me
voici, monsieur.

PETRUCHIO.--Me voici, monsieur! me voici, monsieur! me voici! me
voici!--Lourdauds, valets grossiers! quoi! nulle attention, nulle
prvenance, nul gard  votre devoir? O est ce fou, ce maraud que j'ai
envoy devant?

GRUMIO.--Me voici, monsieur, aussi fou que je l'tais auparavant.

PETRUCHIO.--Lourd manant, btard, vieille rosse, ne t'ai-je pas ordonn
de venir au-devant de moi dans le parc, et de m'amener ces coquins avec
toi?

GRUMIO.--L'habit de Nathaniel, monsieur, n'tait pas fini, et les
souliers de Gabriel taient tout dcousus au talon; il n'y avait point
de noir de fume pour noircir le chapeau de Pierre, et le couteau de
chasse de Walter n'tait pas revenu de chez le fourbisseur, qui doit y
mettre un fourreau. Il n'y avait de prts et d'ajusts que Adam, Raoul
et Grgoire; tous les autres taient dguenills, malpropres et faits
comme des mendiants: mais, tels qu'ils sont, les voil qui sont venus
pour aller au-devant de vous.

PETRUCHIO.--Allez, canaille, allez me chercher le souper. (_Les laquais
sortent_.) (_Fredonnant un air_.) _O est la vie que je
menais?_--Assieds-toi, Catherine, et sois la bienvenue. (Fredonnant.)
Doux, doux, doux! (Les laquais rentrent, apportant le souper.) Eh bien,
quand viendrez-vous?--Allons, ma chre et douce Catherine,
gaye-toi.--Otez-moi mes bottes, marauds.--Quand, dis-je? (_Il chante_.)
_C'tait un moine gris qui se promenait sur la route_[37]. Ote-toi de
l, misrable: tu me tords le pied. Prends cela, (_il le frappe_) et
apprends  mieux tirer l'autre.--gaye-toi donc, Catherine.--Apportez un
peu d'eau ici, allons: eh bien? (_On lui prsente un bassin_.) O est
mon pagneul Trole?--Coquin, sors d'ici, et va prier mon cousin
Ferdinand de venir nous trouver.--C'est un ami, Catherine,  qui il
faudra que tu donnes un baiser, et avec qui il faut que tu fasses
connaissance.--O sont mes pantoufles?--Venez, Catherine, venez laver
vos mains, et reprenez un peu de courage. (_Le laquais laisse tomber
l'aiguire_.)--Eh bien! coquin btard, la laisseras-tu tomber.

[Note 37: Chanson populaire.]

(Il lui donne un soufflet.)

CATHERINE,--Modrez-vous, je vous prie, c'est une faute involontaire.

PETRUCHIO.--Btard, gros lourdaud, face  soufflets.--Allons, Catherine,
asseyez-vous. Je sais que vous avez apptit. Voulez-vous dire le
_Benedicite_, Catherine, ou bien je le dirai, moi.--Qu'est-ce que cela?
du mouton?

PREMIER LAQUAIS.--Oui, monsieur.

PETRUCHIO.--Qui l'a servi?

PREMIER LAQUAIS.--Moi.

PETRUCHIO.--Il est tout brl, et tout le souper aussi. Quels chiens
sont ces gens-ci? O est ce maraud de cuisinier? Comment avez-vous eu
l'audace, misrables, de le prendre  l'office, et de me le servir comme
cela,  moi qui ne l'aime point? Allons, emportez cela, couteaux, verres
et tout. (_Il jette le souper sur le plancher_.) Oh! stupides automates,
valetaille sans attention, sans gards! Comment, vous murmurez, je
crois, entre vos dents? Je vais tre  vous tout  l'heure.

CATHERINE.--Je vous en conjure, cher poux, ne vous emportez pas ainsi.
Le souper tait bien, si vous aviez voulu vous en contenter.

PETRUCHIO.--Je vous dis, Catherine, qu'il tait brl et tout dessch;
et l'on m'a expressment dfendu d'en manger de la sorte, parce que cela
engendre de la bile et aigrit l'humeur colrique; et il vaut encore
mieux, pour nous, nous passer de souper, nous qui par notre
constitution, sommes irascibles, que de nous nourrir de pareille viande,
dessche  force de cuire... Soyez tranquille; demain cela ira mieux;
mais pour ce soir, nous jenerons de compagnie.--Allons, venez, je vais
vous conduire  votre appartement de noces.

(Petruchio, Catherine et Curtis sortent.)

NATHANIEL, _s'avanant_.--Pierre, as-tu jamais rien vu de pareil?

PIERRE.--Il la tue avec ses propres armes.

(Curtis reparat.)

GRUMIO, _ Curtis_.--O est-il?

CURTIS.--Dans la chambre de madame, lui faisant un sermon de continence;
et il tempte, et il jure, et il crie, de faon que la pauvre chre me
ne sait  quelle place se mettre, et n'ose ni le regarder ni ouvrir la
bouche. Elle est assise comme une personne qu'on rveille en sursaut au
milieu de son rve.--Dcampons, dcampons: le voil qui revient ici.

(Ils sortent.)

PETRUCHIO.--Ainsi, j'ai commenc mon rgne en habile politique, et j'ai
l'espoir d'arriver heureusement  mon but. Mon faucon est anim, et fort
affam...; et jusqu' ce qu'il s'apprivoise, il ne faut pas trop le
gorger de nourriture: car alors il ne daigne plus arrter ses yeux sur
le leurre. J'ai encore un autre moyen de faonner mon faucon sauvage, et
de lui apprendre  revenir et  connatre la voix de son matre: c'est
de la veiller comme on veille sur ces milans qui voltigent, se rvoltent
et ne veulent pas obir: elle n'a got de rien aujourd'hui, et elle ne
gotera encore de rien.

La nuit dernire elle n'a pas dormi, elle ne dormira pas encore cette
nuit: je saurai trouver quelque dfaut imaginaire  la faon du lit,
comme j'en ai trouv au souper, et je ferai voler l'oreiller d'un ct,
les draps de l'autre.--Oui, et au milieu de ce vacarme, je prtendrai
que tout ce que j'en fais, c'est par gard pour elle; pour conclusion,
elle veillera toute la nuit; et si elle vient  fermer les paupires, je
crierai, je tempterai et la tiendrai sans cesse veille par mes
clameurs. Voil le vrai secret de tuer une femme par trop de bont, et
comme cela, je viendrai  bout de dompter son humeur hautaine et
intraitable.--Que celui qui saura un meilleur moyen pour mettre une
mchante femme  la raison parle et m'apprenne sa recette.--C'est une
charit que d'enseigner ce secret.

(Il sort.)


SCNE II

Padoue.--Devant la maison de Baptista.

_Entrent_ TRANIO et HORTENSIO.


TRANIO.--Est-il possible, ami Licio, que la jeune Bianca en aime un
autre que Lucentio? Je vous dis, moi, monsieur, qu'elle me donne les
plus belles esprances.

HORTENSIO.--Monsieur, pour vous prouver la vrit de ce que j'avance,
tenez-vous  l'cart, et observez la manire dont il lui donne sa leon.

(Ils se tiennent de ct pour observer Bianca.)

(Entrent Bianca et Lucentio.)

LUCENTIO.--Eh bien! mademoiselle, profitez-vous de vos lectures?

BIANCA.--De quelles lectures parlez-vous, mon matre? Rpondez-moi
d'abord  cela.

LUCENTIO.--Je lis ce que je professe, l'art d'aimer.

BIANCA.--Et puissiez-vous, monsieur, devenir matre dans votre art.

LUCENTIO.--Oh! je le serai, chre Bianca, tant que vous serez la
matresse de mon coeur.

(Ils se retirent.)

HORTENSIO.--C'est aller vite en amour, vraiment!--Eh bien!  prsent,
qu'en dites-vous, je vous prie, vous qui osiez jurer que votre matresse
Bianca n'aimait personne au monde aussi tendrement que Lucentio?

TRANIO.--O maudit amour!  sexe inconstant!--Je vous dclare, Licio, que
cela me confond d'tonnement.

HORTENSIO.--Ne vous y mprenez pas plus longtemps; je ne suis point
Licio, ni un musicien, comme je parais l'tre, mais un homme qui
ddaigne de vivre davantage sous ce dguisement, pour l'amour d'une
crature qui abandonne un gentilhomme, et fait un dieu d'un tel manant:
apprenez, monsieur, que je m'appelle Hortensio.

TRANIO.--Seigneur Hortensio, j'ai souvent ou parler de votre affection
extrme pour Bianca; et, puisque mes yeux sont tmoins de sa lgret,
je veux, avec vous, si ce parti vous plat, abjurer Bianca et mon amour
pour jamais.

HORTENSIO.--Voyez comme ils se baisent et se caressent!--Seigneur
Lucentio, voici ma main, et je fais le serment irrvocable de ne plus
lui faire ma cour, mais de renoncer  elle comme  un objet indigne des
gards que je lui ai follement prodigus jusqu'ici.

TRANIO.--Et moi, je fais ici le mme serment bien sincre de ne jamais
l'pouser, quand elle m'en prierait: honte sur elle! Voyez avec quelle
indcence elle lui fait des avances!

HORTENSIO.--Je voudrais que tout le monde, hors ce pdant, et pour
jamais renonc  elle! Pour moi, afin de tenir inviolablement mon
serment, je veux tre mari  une riche veuve avant qu'il se passe trois
jours. Cette veuve m'a longtemps aim, tandis que j'aimais, moi, cette
femme ingrate et ddaigneuse; et, dans ce dessein, je prends cong de
vous. Adieu donc, seigneur Lucentio.--Ce sera la tendresse, et non pas
la beaut des femmes qui dsormais gagnera mon amour.--Adieu, je vous
quitte dans la ferme rsolution que j'ai fait serment d'excuter.

(Hortensio sort.)

(Lucentio et Bianca s'avancent.)

TRANIO.--Bianca, que le ciel vous donne toutes les bndictions qui
peuvent rendre un amant heureux! Je vous ai surprise endormie, belle
matresse, et j'ai jur avec Hortensio de renoncer  vous.

BIANCA.--Tranio, vous plaisantez; mais est-il vrai que vous ayez tous
deux renonc  moi?

TRANIO.--Oui, mademoiselle.

LUCENTIO.--Nous sommes donc dbarrasss de Licio?

TRANIO.--Sur ma foi, il va trouver  prsent une belle veuve, qui sera
courtise et pouse au bout d'un jour.

BIANCA.--Grand bien lui fasse.

TRANIO.--Oui, oui, et il l'apprivoisera.

BIANCA.--C'est ainsi qu'il s'est exprim, Tranio?

TRANIO.--D'honneur, il est all  l'cole o l'on apprivoise.

BIANCA.--Quelle est cette cole? En existe-t-il vraiment une?

TRANIO.--Oui, mademoiselle, elle existe, et c'est Petruchio qui en est
le matre; c'est lui qui enseigne je ne sais combien de douzaines de
tours pour rduire une mchante femme et charmer sa langue querelleuse.

(Biondello accourt.)

BIONDELLO.--Oh! mon matre, j'ai tant veill que je suis las comme un
chien; mais  la fin j'ai dcouvert un vieux messager qui descend la
colline, et qui nous servira dans nos vues.

TRANIO.--Qui est-ce, Biondello?

BIONDELLO.--Mon matre, c'est un marchand, ou un pdant, je ne sais
lequel, mais grave dans son maintien: il a toute la dmarche et la
contenance d'un pre.

LUCENTIO.--Et que ferons-nous de lui, Tranio?

TRANIO.--S'il veut se laisser persuader, et croire ce que je lui dirai,
je l'engagerai  paratre sous le personnage de Vincentio, et  se
porter pour caution auprs de Baptista Minola, comme s'il tait le
vritable Vincentio. Faites rentrer votre amante, et laissez-moi seul.

(Lucentio et Bianca sortent.)

(Entre un pdant.)

LE PDANT.--Dieu vous garde, monsieur.

TRANIO.--Et vous aussi, monsieur; vous tes le bienvenu. Voyagez-vous
loin, ou tes-vous au terme de votre route?

LE PDANT.--Au terme, monsieur, dans une semaine ou deux au plus; mais,
aprs ce temps, je vais plus loin; jusqu' Rome, et de l  Tripoli, si
Dieu me prte vie.

TRANIO.--De quel pays tes-vous, je vous prie?

LE PDANT.--De Mantoue.

TRANIO.--De Mantoue, monsieur?  ciel! A Dieu ne plaise! et vous venez 
Padoue, sans prendre souci de votre vie?

LE PDANT.--Ma vie, monsieur? Comment, je vous prie? car cela est
srieux.

TRANIO.--Il y a la mort pour tout habitant de Mantoue qui vient 
Padoue: est-ce que vous n'en savez pas la cause? Vos vaisseaux sont
arrts  Venise, et le duc, pour une querelle particulire leve entre
lui et votre duc, a fait publier et proclamer cette peine partout. C'est
une chose surprenante; mais si vous tiez arriv un moment plus tt,
vous l'auriez entendu annoncer ici  son de trompe.

LE PDANT.--Hlas! monsieur, il y a encore de plus grands malheurs que
cela pour moi; car j'ai avec moi des lettres de change de Florence qu'il
faut que je rende ici.

TRANIO.--Eh bien! monsieur, pour vous obliger je veux bien le faire, et
je vous donnerai de bons moyens.--D'abord, dites-moi, avez-vous jamais
t  Pise?

LE PDANT.--Oui, monsieur, j'ai souvent t  Pise;  Pise, ville
fameuse par la noblesse de ses citoyens.

TRANIO.--Connaissez-vous parmi eux un certain Vincentio?

LE PDANT.--Je ne le connais pas, mais j'ai entendu parler de lui: c'est
un ngociant d'une richesse incomparable.

TRANIO.--Il est mon pre, monsieur, et,  dire la vrit, il vous
ressemble un peu par les traits du visage.

BIONDELLO, _ part_.--Comme une pomme ressemble  une hutre: c'est tout
la mme chose.

TRANIO.--Afin de mettre vos jours en sret dans ce pril extrme, je
vous ferai ce plaisir par amour pour lui; et ne croyez pas que ce soit
un malheur pour vous d'avoir quelque ressemblance avec le seigneur
Vincentio. Vous aurez son nom et son crdit, vous serez log comme un
ami dans ma maison.--Songez  jouer votre rle comme il convient; vous
m'entendez, monsieur? Vous resterez chez moi jusqu' ce que vous ayez
termin vos affaires dans la ville: si ce service vous oblige, monsieur,
acceptez-le.

LE PDANT.--Oh! monsieur, bien volontiers; et je vous regarderai
toujours comme le protecteur de ma vie et de ma libert.

TRANIO.--Allons, venez donc avec moi excuter ce que je propose, et
couter ce que je vais vous dire en chemin.--Mon pre est attendu d'un
jour  l'autre pour tre caution d'un douaire  l'occasion de mon
mariage avec une des filles de Baptista, citoyen de cette ville: je vous
mettrai au fait de toutes les circonstances. Venez avec moi, monsieur,
pour vous habiller comme il convient.

(Ils sortent.)


SCNE III

Appartement dans la maison de Petruchio.

CATHERINE, GRUMIO.


GRUMIO.--Non, non, en vrit: je n'oserais, sur ma vie.

CATHERINE.--Plus il m'outrage, et plus son mchant caractre se dcle.
Quoi donc, m'a-t-il pouse pour me faire mourir de faim? Les mendiants
qui viennent  la porte de mon pre, sur la moindre prire, obtiennent
une prompte aumne; ou bien si on la leur refuse, ils trouvent des
charits ailleurs. Mais moi, qui n'ai jamais su prier, et qui n'ai
jamais eu besoin de prier, je suis affame faute d'aliments, et tourdie
faute de sommeil; on me tient veille par des jurements; on me nourrit
de clameurs, de privations; et, ce qui me dpite encore plus que toutes
ces privations, c'est qu'il prtend me prouver par l le plus parfait
amour. Il semble dire que si je gotais de quelques mets, ou quelques
heures de sommeil, je tomberais aussitt malade, ou que j'en
mourrais.--Je te prie, Grumio, va me chercher quelque chose  manger:
n'importe quoi, pourvu que ce soit un mets sain.

GRUMIO.--Que dites-vous d'un pied de boeuf?

CATHERINE.--Cela est exquis; je t'en prie, fais-m'en avoir.

GRUMIO.--Je crains que ce ne soit un mets trop bilieux; et du boudin
gras, bien grill, comment trouvez-vous cela?

CATHERINE.--Je les aime beaucoup. Bon Grumio, va m'en chercher.

GRUMIO.--Je ne sais pas trop: je crains que ce ne soit un mets trop
bilieux: que dites-vous d'une tranche de boeuf, avec de la moutarde?

CATHERINE.--Oh! c'est un mets que j'aime beaucoup.

GRUMIO.--Oui; mais la moutarde est un peu trop chaude.

CATHERINE.--Eh bien! la tranche de boeuf, et je me passerai de moutarde.

GRUMIO.--Non, je ne veux pas: vous aurez la moutarde, ou vous n'aurez
point de tranche de boeuf de Grumio.

CATHERINE.--Eh bien! tous les deux, ou l'un sans l'autre; tout ce que tu
voudras.

GRUMIO.--Eh bien! la moutarde donc sans le boeuf?

CATHERINE.--Va-t'en, valet fourbe, qui te joues de moi, et me nourris
par le nom seul des mets. (_Elle le bat_.) Malheur sur toi, et sur tes
pareils qui triomphent ainsi de ma misre! Va-t'en! te dis-je!

(Entre Petruchio avec un plat de viandes, et Hortensio.)

PETRUCHIO.--Comment se porte ma Catherine? Quoi! mon coeur, toute
consterne?

HORTENSIO.--Eh bien! madame, comment vous trouvez-vous?

CATHERINE.--Oh! aussi froide qu'il est possible de l'tre.

PETRUCHIO--Allons, ranimez vos esprits: montrez-moi un oeil serein et
gai. Approchez, mon amour, et mettez-vous  table: vous voyez mon
empressement et mes soins pour vous prparer moi-mme ce mets et vous
l'apporter. (_Petruchio met le plat sur une table_.) Je suis sr, chre
Catherine, que ma tendresse mrite des remerciements.--Quoi! pas un mot?
Allons, vous n'aimez pas cela, et toutes mes peines restent sans fruit.
(_A un laquais_.) Vite, tez ce plat.

CATHERINE.--Je vous en prie, qu'il reste.

PETRUCHIO.--Le plus petit service est pay de reconnaissance, et il faut
que le mien reoive son prix avant que vous touchiez  ce mets.

CATHERINE.--Je vous remercie, monsieur.

HORTENSIO.--Allons, fi! seigneur Petruchio: vous avez tort.--Venez,
madame, je vous tiendrai compagnie.

PETRUCHIO, _bas  Hortensio_.--Tche de le manger tout entier,
Hortensio, si tu as de l'amiti pour moi.--(_A Catherine_.) Je souhaite
que cela fasse beaucoup de bien  ton cher petit coeur!--Allons,
Catherine, mange vite.--Et  prsent, ma douce amie, nous allons
retourner  la maison de ton pre, et nous y rjouir dans la parure la
plus brillante, robe de soie, chapeaux, anneaux d'or, fraises,
manchettes, vertugadins, et autres pompons, avec des charpes, des
ventails et double parure  changer; des bracelets d'ambre, des
colliers, et tous les noeuds les plus lgants.--Allons, as-tu dn? Le
tailleur attend pour orner ta personne de ses riches toffes. (_Entre un
tailleur_.) Venez, tailleur, faites-nous voir tous ces beaux habits[38].
Dployez la robe. (_Entre un chapelier_.) Et vous, qu'apportez-vous!

[Note 38: Du temps de Shakspeare les tailleurs habillaient aussi les
femmes.]

LE CHAPELIER.--Voici le chapeau que monsieur m'a command.

PETRUCHIO.--Allons donc: il est mont sur la forme d'une cuelle: c'est
un plat en velours. Fi! fi! c'est indcent et infme.--Bon, c'est une
vraie coquille, une caille de grosse noix, un hochet, un jouet de
poupe, un chapeau d'enfant.--Allons, tez-moi cela, et apportez-m'en un
plus grand.

CATHERINE.--Je n'en veux pas un plus grand; il est de mode: et les dames
comme il faut portent les chapeaux dans ce got-l.

PETRUCHIO.--Quand vous serez douce, vous en aurez un, mais pas avant.

HORTENSIO, _ part_.--En ce cas, cela ne sera pas de sitt.

CATHERINE.--Mais, monsieur, je crois que j'aurai du moins la libert de
parler; et je prtends parler. Je ne suis pas un enfant, un marmot. Des
gens qui valaient mieux que vous ne m'ont pas empche de dire ma
pense; et si vous ne pouvez pas supporter de m'entendre, il vaut mieux
vous boucher les oreilles. Ma langue veut exhaler tout le courroux de
mon coeur, ou mon coeur,  force de se contraindre, se brisera, et
plutt que de m'exposer  ce malheur, je prendrai jusqu' la fin la
libert de parler, si cela me plat.

PETRUCHIO.--Oui, vous avez raison: c'est un vilain chapeau, une crote
de pt, un colifichet, un gteau en soie.--Je vous aime beaucoup, parce
qu'il vous dplat.

CATHERINE.--Aimez-moi, ou ne m'aimez pas: j'aime ce chapeau, et je
l'aurai, ou je n'en aurai point d'autre.

PETRUCHIO.--Quoi! votre robe? la voulez-vous?--Allons, tailleur,
voyons-la. Oh! merci de Dieu! quelle est cette toffe de mascarade?
Qu'est-ce que c'est que cela? une manche!... On dirait que c'est un
demi-canon: comment, haut et bas, taill comme une tarte aux pommes: ici
une coupure, un pli, puis un trou comme un encensoir de barbier[39]. Et
de par tous les diables, tailleur, comment nommes-tu cela?

[Note 39: On ne voit plus dans la boutique des barbiers de ces
petits vases qui, pour donner passage  la fume, taient percs de
beaucoup de trous.]

HORTENSIO, _ part_.--Elle a bien l'air, je crois, de n'avoir ni
chapeau, ni robe.

LE TAILLEUR.--Vous m'avez recommand de la faire comme il faut, suivant
la mode et le got.

PETRUCHIO.--Oui, je vous l'ai recommand. Mais, si vous avez de la
mmoire, je ne vous ai pas dit de la gter par mode. Allez, sautez-moi
vite les ruisseaux jusque chez vous, car vous n'aurez point ma pratique.
Je ne veux point de cela, l'ami. Allez, faites-en votre profit.

CATHERINE.--Je n'ai jamais vu de robe mieux faite, plus dcente, plus
charmante et plus noble. Vous voulez peut-tre faire de moi une poupe.

PETRUCHIO.--Oui, c'est bien dit: cet homme veut faire de toi une poupe.

LE TAILLEUR.--Madame dit que c'est vous, monseigneur, qui voulez faire
une poupe d'elle.

PETRUCHIO.--O excs d'insolence! Tu mens, fil, d  coudre, aune, trois
quarts, demi-aune, quart, clou, puce, lente, grillon d'hiver. Je me
verrai brav chez moi par un cheveau de fil! Sors d'ici, lambeau,
rognure, ou je vais si bien te mesurer avec ton aune, que tu te
souviendras de ton impertinent babil tout le reste de ta vie! Je te dis,
encore une fois, moi, que tu as gt sa robe.

LE TAILLEUR.--Monseigneur est dans l'erreur. La robe est faite
prcisment comme mon matre l'a command; Grumio a expliqu comment
elle devait tre faite.

GRUMIO.--Je n'ai point donn d'ordres, moi; je n'ai fait que lui
remettre l'toffe.

LE TAILLEUR, _ Grumio_.--Mais comment avez-vous command qu'elle ft
faite?

GRUMIO.--Parbleu, avec une aiguille et du fil.

LE TAILLEUR.--Mais n'avez-vous pas demand qu'on la taillt?

GRUMIO.--Tu as mesur bien des choses[40]?

[Note 40: _Thou hast faced many things face note me_. Nous avons
traduit par un mot quivalent.]

LE TAILLEUR.--Oui.

GRUMIO.--Eh bien! ne me mesure pas, moi. Tu as rendu plusieurs hommes
_braves_[41]: eh bien! ne me brave pas moi; je ne veux tre ni mesur ni
brav. Je te rpte que j'ai dit  ton matre de tailler la robe; mais
je n'ai pas dit de la tailler en pices: _ergo_, tu mens.

[Note 41: Autre jeu de mot sur _brave_, qui veut dire vaillant et
par.]

LE TAILLEUR.--Voici la note de la faon; elle fera preuve.

PETRUCHIO.--Lisez-la.

GRUMIO.--La note est dans son gosier; s'il soutient que j'ai dit
cela....

LE TAILLEUR.--D'abord une robe large.

GRUMIO.--Ami, si j'ai parl d'une large robe, cousez-moi dans les pans
de la robe, et battez-moi jusqu' la mort avec un peloton de fil brun.
J'ai dit une robe.

PETRUCHIO, _au tailleur_.--Continuez.

LE TAILLEUR.--Avec une petite plerine ronde.

GRUMIO.--Je conviens de la plerine.

LE TAILLEUR.--Avec manches retrousses.

GRUMIO.--Je conviens de deux manches.

LE TAILLEUR.--Deux manches lgamment tailles.

PETRUCHIO.--Oui: voil la sottise.

GRUMIO.--Erreur dans la note, ami; erreur dans la note. J'ai command
que les manches fussent coupes, et ensuite recousues; et cela, je le
prouverai contre toi, quoique ton petit doigt soit cuirass d'un d.

LE TAILLEUR.--Ce que je dis est la vrit; et si je te tenais en lieu
convenable, je te le ferais sentir.

GRUMIO.--Je suis  toi dans l'instant; prends la note, et donne-moi ton
aune, et aprs ne me mnage pas.

HORTENSIO.--Vraiment, Grumio, il n'aurait pas l'avantage des armes.

PETRUCHIO.--Allons, mon ami, en deux mots, cette robe n'est pas pour
moi.

GRUMIO.--Vous avez raison, monsieur, c'est pour ma matresse.

PETRUCHIO, _au tailleur_.--Allons, remportez-la, et que votre matre en
fasse l'usage qui lui plaira.

GRUMIO.--Misrable! sur ta vie, ne t'en avise pas: prendre la robe de ma
matresse pour l'usage de ton matre!

PETRUCHIO.--Quoi donc, Grumio, quelle est ton ide?

GRUMIO.--Oh! monsieur, l'ide est plus profonde que vous ne croyez;
prendre la robe de ma matresse pour l'usage de son matre! Fi! fi! fi!

PETRUCHIO, _ part,  Hortensio_,--Hortensio, dis que tu feras payer le
tailleur.--(_Au garon_.) Allons, prends-la, sors, et ne rplique pas un
mot.

HORTENSIO.--Tailleur, je te payerai la robe demain. Ne t'offense pas de
ces durets qu'il te dit dans son emportement; va-t'en, te dis-je, mes
compliments  ton matre, garon.

(Le tailleur sort remportant la robe.)

PETRUCHIO.--Allons, venez, Catherine, nous irons voir votre pre dans
ces habillements simples et honntes; nos bourses seront fires si nos
habits sont humbles, car c'est l'me qui rend le corps riche; et comme
le soleil perce les nuages les plus noirs, l'honneur de mme perce 
travers l'habit le plus grossier. Quoi! le geai est-il plus prcieux que
l'alouette, parce que son plumage est plus beau? ou le serpent vaut-il
mieux que l'anguille, parce que sa peau bigarre charme l'oeil? Oh! non,
non, chre Catherine; et toi, tu ne vaux pas moins ton prix, pour tre
vtue de cette robe simple et de cette parure mesquine. Si tu crois
qu'il y a de la honte, mets-la sur mon compte. Allons, sois joyeuse;
nous allons partir sur-le-champ pour aller nous rjouir et clbrer la
fte  la maison de votre pre. (_A un de ses gens_.) Allez, appelez mes
gens.--Allons le trouver sans dlai.--Amne nos chevaux au bout de la
longue ruelle, nous monterons l, et jusque-l nous irons  pied en nous
promenant.--Voyons, je crois qu'il est environ sept heures, et nous
pouvons fort bien y arriver pour dner.

CATHERINE.--J'ose vous assurer, monsieur, qu'il est presque deux heures,
et il sera l'heure du souper avant que nous soyons arrivs.

PETRUCHIO.--Il sera sept heures avant que je monte  cheval.--Voyez,
tout ce que je dis, ce que je fais, ou ce que j'ai le projet de faire,
vous tes toujours  me contredire.--(_A ses gens_.) Allons, laissez; je
n'irai pas aujourd'hui, ou avant que j'y aille, il sera l'heure que je
dis qu'il est.

HORTENSIO.--Allons! cet homme-l commandera au soleil.

(Petruchio, Catherine et Hortensio sortent.)


SCNE IV

Padoue.--Devant la maison de Baptista.

_Entrent_ TRANIO ET LE PDANT _habill comme_ VINCENTIO.


TRANIO.--Monsieur, voici la maison; voulez-vous que j'appelle?

LE PDANT.--Oui, qu'attendre?--Et je serais bien tromp, si le signor
Baptista ne pouvait se rappeler ma figure, depuis vingt ans passs que
nous tions  Gnes, logs ensemble  l'auberge du Pgase.

TRANIO.--Tout ira bien, et faites bien votre rle, dans tous les cas,
avec la gravit qui convient  un pre.

(Entre Biondello.)

LE PDANT.--Je vous rponds de moi.--Mais, monsieur, voici votre valet
qui vient; il serait  propos qu'on lui fit la leon.

TRANIO.--Oh! n'ayez pas d'inquitude sur son compte.--Hol, Biondello,
songe  bien faire ton devoir ponctuellement, je t'en avertis: mets-toi
bien dans la tte que tu vois le vritable Vincentio.

BIONDELLO.--Bah! ne soyez pas inquiet de moi.

TRANIO.--Mais, as-tu fait ton message  Baptista?

BIONDELLO.--Je lui ai annonc que votre pre tait  Venise, et que vous
l'attendiez aujourd'hui mme dans Padoue.

TRANIO.--Tu es un brave garon: tiens, voil pour boire.--J'aperois
Baptista. (_Au pdant_.) Arrangez votre visage, monsieur. (_Entrent
Baptista et Lucentio_.) Signor Baptista, nous vous rencontrons fort 
propos.--(_Au pdant_.) Monsieur, voil l'honnte homme dont je vous ai
parl. Je vous en conjure, soyez, en ce moment, un bon pre pour moi:
donnez-moi Bianca pour mon patrimoine.

LE PDANT.--Doucement, mon fils.--(_A Baptista_.) Monsieur, veuillez
m'entendre. tant venu  Padoue pour recueillir quelques sommes qui me
sont dues, mon fils Lucentio m'a instruit d'une grande affaire d'amour
entre votre fille et lui; et d'aprs le bien que j'entends dire de vous,
et l'amour que mon fils porte  votre fille, et celui qu'elle a pour
lui... Afin de ne pas le tenir plus longtemps en suspens, je consens, en
bon et tendre pre,  faire ce mariage; et si le parti ne vous dplat
pas plus qu' moi, monsieur, aprs quelques conventions, vous me
trouverez tout prt et volontiers dispos  donner  cette alliance un
plein consentement, car je n'y regarderai pas de si prs avec vous,
signor Baptista, dont j'entends parler si avantageusement.

BAPTISTA,--Monsieur, daignez m'excuser dans ce que je vais vous
dire.--Votre franchise et votre brivet me plaisent: il est trs-vrai
que votre fils Lucentio aime ma fille, et qu'il est aim d'elle; ou bien
tous les deux dissimulent profondment leurs sentiments; en consquence,
dites seulement un mot, dites que vous en userez avec votre fils comme
un bon pre, et que vous assurerez  ma fille un douaire suffisant, et
le march est conclu, tout est dit. Votre fils aura ma fille de mon
plein consentement.

TRANIO.--Je vous rends grces, monsieur.--Allons, o jugez-vous qu'il
faut nous aller fiancer, et qu'on pourra passer le contrat qui doit
assurer les engagements mutuels des parties?

BAPTISTA.--Pas dans ma maison, Lucentio, car vous savez que les cruches
ont des oreilles, et que j'ai une foule de domestiques. D'ailleurs le
vieux Gremio est toujours aux aguets, et nous pourrions bien nous voir
interrompus et traverss.

TRANIO.--Eh bien! ce sera  mon htel, si vous le trouvez bon, monsieur.
C'est l que loge mon pre, et l, nous arrangerons l'affaire ce soir
entre nous  l'amiable. Envoyez chercher votre fille par votre
domestique que voil; le mien ira chercher le notaire dans l'instant: le
malheur est que, faute d'tre prvenu, vous ferez probablement maigre
chre chez moi.

BAPTISTA--Cela m'est gal.--(_A Lucentio_.) Cambio, allez au logis, et
dites  Bianca de s'habiller promptement; et si vous voulez, dites-lui
ce qui se passe: dites-lui que le pre de Lucentio est arriv  Padoue,
et comment il est tout  fait probable qu'elle sera la femme de
Lucentio.

LUCENTIO.--Je prie les dieux qu'elle le devienne; oh! de tout mon coeur.

(Il sort.)

TRANIO.--Ne t'amuse point avec les dieux, mais pars vite.--Seigneur
Baptista, vous montrerai-je le chemin? Vous serez le bienvenu; un seul
plat fera toute votre chre, mais enfin venez, nous nous en
ddommagerons  Pise.

BAPTISTA.--Je vous suis.

(Tranio sort avec le pdant et Baptista.)

BIONDELLO.--Cambio!

LUCENTIO.--Que me veux-tu, Biondello?

BIONDELLO.--Vous avez vu mon matre cligner de l'oeil et vous adresser
un sourire?

LUCENTIO.--Eh bien! qu'est-ce que cela veut dire?

BIONDELLO.--Oh! rien. Mais il m'a laiss ici, derrire les autres, pour
expliquer le sens et la moralit de ses signes et gestes.

LUCENTIO.--Je te prie, voyons ton interprtation.

BIONDELLO.--La voici: Baptista est en fort bonnes mains, ayant  traiter
avec le pre imposteur d'un fourbe de fils.

LUCENTIO.--Et que veux-tu dire de lui?

BIONDELLO.--Sa fille doit tre amene par vous au souper.

LUCENTIO.--Ensuite.

BIONDELLO.--Un vieux prtre de l'glise Saint-Luc attend vos ordres 
toutes les heures.

LUCENTIO.--Et la fin de tout cela?

BIONDELLO.--Ah! je ne saurais vous dire... Except qu'ils sont occups 
dresser un faux acte de cautionnement.--Assurez-vous d'elle, vous, _cum
privilegio ad imprimendum solum_[42].--Allez  l'glise avec le prtre,
le clerc et les tmoins suffisants. Si ce ne sont pas l vos intentions,
je n'ai plus le mot  vous dire, et vous pouvez dire adieu  Bianca pour
une ternit et un jour.

[Note 42: Avec privilge exclusif.]

LUCENTIO.--coute-moi, Biondello.

BIONDELLO.--Je ne peux rester plus longtemps: j'ai connu une fille
marie en une aprs-midi, comme elle allait au jardin cueillir du persil
pour farcir un lapin; vous pourriez bien vous marier de mme, monsieur;
et sur ce, adieu, monsieur: mon matre m'a enjoint d'aller  l'glise de
Saint-Luc, dire au prtre de se tenir prt  venir, ds que vous
arriverez avec votre appendice.

(Il sort.)

LUCENTIO.--Je le pourrais bien, et le veux bien, si cela la satisfait.
H! pourquoi douterais-je de sa volont? Arrive ce qui voudra, j'irai
rondement avec elle; il y aura bien du malheur si Cambio revient sans
elle.

(Il sort.)


SCNE V

Une grande route.

_Entrent_ PETRUCHIO, CATHERINE ET HORTENSIO.


PETRUCHIO.--Allons, avancez, au nom de Dieu: encore un coup,  la maison
de notre pre.--Grand Dieu! que la lune est belle et claire!

CATHERINE.--La lune! c'est le soleil: il n'y a pas de clair de lune 
prsent.

PETRUCHIO.--Je dis que c'est la lune qui brille ainsi.

CATHERINE.--Et moi, je sais bien que c'est le soleil qui brille 
prsent.

PETRUCHIO.--Oh! par le fils de ma mre (et ce fils, c'est moi-mme), ce
sera la lune, ou une toile, ou tout ce que je voudrai, avant que je
continue ma route vers la maison de votre pre.--Allez, et faites
retourner nos chevaux.--Toujours contrari, contrari! jamais que des
contradictions!

HORTENSIO.--Dites comme lui, ou nous n'arriverons jamais.

CATHERINE.--Je vous en prie, puisque nous sommes venus si loin,
continuons, et que ce soit la lune, ou le soleil, ou tout ce qu'il vous
plaira. Et, s'il vous plat de dire que c'est une chandelle de veille,
je vous jure que dsormais c'en sera une pour moi.

PETRUCHIO.--Je dis que c'est la lune.

CATHERINE.--Je le sais bien, que c'est la lune.

PETRUCHIO.--Allons, vous mentez: c'est le bienfaisant soleil.

CATHERINE.--Eh bien! Dieu soit bni; c'est le bienfaisant soleil: mais
ce n'est plus le soleil, ds que vous dites que ce n'est pas le soleil;
et la lune change au gr de votre ide. Ce sera telle chose que vous
voudrez la nommer, et ce sera toujours la mme chose pour Catherine que
pour vous.

HORTENSIO.--Allons, Petruchio, poursuivez: le champ de bataille est 
vous.

PETRUCHIO.--Allons, en avant, en avant: voil comme la boule doit
rouler, sans contradiction, et ne pas donner gauchement contre la
butte.--Mais, silence: voici de la compagnie qui vient. (_Survient
Vincentio, pre de Lucentio, en habit de voyage_.) Bonjour, aimable
demoiselle; o allez-vous de ce pas?--(_A Catherine_.) Dites-moi, ma
chre Catherine, et parlez-moi franchement: avez-vous jamais vu une
demoiselle dont le teint soit plus frais? Quel joli combat de lis et de
roses sur ses joues! Quelles toiles font briller le firmament d'une
lumire aussi pure, que celles dont ses deux beaux yeux animent son
visage cleste? Aimable et belle demoiselle, encore une fois, heureux
jour  votre divine personne!--Chre Catherine, embrasse-la pour sa
beaut.

HORTENSIO.--Il va rendre cet homme fou pour en faire une femme!

CATHERINE--Jeune et charmante vierge, belle, frache et douce, o
allez-vous? o est votre demeure? Heureux le pre et la mre d'un si bel
enfant! Plus heureux l'homme  qui des astres favorables te donnent pour
tre son aimable compagne.

PETRUCHIO.--Allons donc, Catherine; tu n'es pas folle, j'espre; c'est
un homme vieux, rid, fan, fltri; et non pas une jeune fille, comme tu
le dis.

CATHERINE, _ Vincentio_.--Pardon, vnrable vieillard; c'est une
mprise de mes yeux, qui ont t si blouis du soleil, que tout ce que
je vois me parat vert; je reconnais bien  prsent que vous tes un
vieillard respectueux. Excusez, je vous prie, ma folle erreur.

PETRUCHIO, _ Vincentio_.--Oui, excusez-la, vnrable vieillard, et
daignez nous apprendre de quel ct vous voyagez: si vous suivez notre
chemin, nous serons ravis d'avoir votre compagnie.

VINCENTIO.--Beau cavalier,--et vous, ma joyeuse dame, qui m'avez
trangement surpris au premier abord, mon nom est Vincentio, ma demeure
est  Pise, et je vais  Padoue pour y faire visite  un mien fils que
je n'ai pas vu depuis longtemps.

PETRUCHIO.--Quel est son nom?

VINCENTIO.--Lucentio, noble cavalier.

PETRUCHIO.--La rencontre est on ne peut pas plus heureuse, et plus
heureuse encore pour votre fils; car, maintenant, la loi aussi bien que
votre ge vnrable, m'autorisent  vous appeler mon tendre pre. La
soeur de ma femme, de cette dame que vous voyez, votre fils vient de
l'pouser tout rcemment.--N'en soyez ni surpris, ni afflig. La
personne jouit d'une excellente rputation: sa dot est opulente et sa
naissance trs-honnte. De plus, elle a toutes les qualits qui
conviennent  l'pouse de tout noble gentilhomme. Que j'embrasse le
vnrable et bon Vincentio! et voyageons ensemble pour aller voir votre
estimable fils; votre arrive va le combler de joie.

VINCENTIO.--Mais, me dites-vous la vrit? Ou, comme les voyageurs
d'humeur joviale, vous tudiez-vous  dbiter des plaisanteries  ceux
que vous rencontrez sur votre route?

HORTENSIO.--Je vous assure, mon pre, que c'est la vrit.

PETRUCHIO.--Avanons, et allons en tre les tmoins oculaires, car je
vois que la plaisanterie de notre dbut avec vous vous laisse des
soupons.

HORTENSIO.--Fort bien, Petruchio: cela m'encourage. Je vais joindre ma
veuve, et si elle est d'humeur chagrine et acaritre, tu m'auras appris
 tre plus mchant qu'elle.

(Il sort.)

FIN DU QUATRIME ACTE.




                            ACTE CINQUIME


SCNE I

Padoue.--La scne est devant la maison de Lucentio.

_Entrent d'un ct_ BIONDELLO, LUCENTIO et BIANCA, _et de l'autre ct
se promne_ GREMIO.


BIONDELLO.--Doucement, et vite aussi, monsieur, car le prtre attend.

LUCENTIO.--J'y vole, Biondello; mais on pourrait avoir besoin de toi au
logis; ainsi, laisse-nous.

BIONDELLO.--Non, vraiment, je veux voir le toit de l'glise sur votre
tte, et alors revenir trouver mon matre aussi vite qu'il me sera
possible.

(Ils sortent.)

GREMIO.--Je m'tonne bien que Cambio ne vienne pas pendant tout ce
temps.

(Entrent Petruchio, Catherine, Vincentio et suite.)

PETRUCHIO.--Monsieur, voici la porte: c'est ici la maison de Lucentio.
Mon pre demeure plus avant, vers la place du march: il faut que je m'y
rende, et je vous quitte ici, monsieur.

VINCENTIO.--Vous ne pouvez pas faire autrement que de boire un coup ici
avant de nous quitter; j'espre que vous serez bien reu sous mes
auspices, et suivant toute apparence il y a festin ici.

(Il frappe  la porte.)

GREMIO.--On est fort occup en dedans: vous feriez bien de frapper plus
fort.

LE PDANT, _mettant la tte  la fentre_.--Qui frappe comme s'il
voulait abattre la porte?

VINCENTIO.--Monsieur, le signor Lucentio est-il l?

LE PDANT.--Oui, il y est, mais on ne peut pas lui parler.

VINCENTIO.--Comment, si un homme lui apportait deux ou trois cents
guines pour ses menus plaisirs?...

LE PDANT.--Gardez vos guines pour vous; il n'en aura jamais besoin
tant que je vivrai.

PETRUCHIO.--Oui, je vous ai bien dit que votre fils tait chri 
Padoue.--(_Au pdant._) Entendez-vous, monsieur? Pour abrger les
discours, je vous prie de dire au signor Lucentio que son pre arrive de
Pise, et qu'il attend ici  la porte pour lui parler.

LE PDANT.--Vous mentez: son pre est arriv de Pise, et c'est lui qui
vous parle  cette fentre.

VINCENTIO.--Est-ce vous qui tes son pre?

LE PDANT.--Oui, l'ami, du moins sa mre l'assure, si je peux m'en
rapporter  elle.

PETRUCHIO, _ Vincentio_.--H! mon beau monsieur, c'est une basse
coquinerie d'usurper ainsi le nom d'un autre.

LE PDANT.--Saisissez-vous de ce coquin. Je le souponne de vouloir
duper ici quelque honnte citoyen de cette ville en empruntant mon nom.

(Biondello revient.)

BIONDELLO.--Je les ai vus tous les deux  l'glise: Dieu veuille les
conduire  bon port!--(_Apercevant Vincentio._) Mais que vois-je ici?
mon vieux matre Vincentio!--Oh! nous voil perdus, anantis!

VINCENTIO, _reconnaissant Biondello_.--Viens ici, gibier de potence.

BIONDELLO.--Ce sera si cela me plat, je crois, monsieur.

VINCENTIO.--Approche ici, pendard. Quoi! m'as-tu oubli?

BIONDELLO.--Oubli? non monsieur. Je ne pouvais gure vous oublier, je
ne vous ai jamais vu de ma vie.

VINCENTIO.--Comment, insigne sclrat, tu n'as jamais vu Vincentio, le
pre de ton matre?

BIONDELLO.--Qui, mon vieux et respectable matre? Si vraiment, monsieur;
tenez, le voil  la fentre.

VINCENTIO, _en le battant_.--Quoi! dis-tu vrai?

BIONDELLO.--Au secours, au secours: voici un furieux qui veut
m'assassiner.

(Il s'enfuit.)

LE PDANT.--Au secours, mon fils! au secours, seigneur Baptista!

PETRUCHIO.--Je t'en prie, Catherine, retirons-nous  l'cart, et voyons
la fin de cette dispute.

(Ils se retirent  l'cart.)

(Entre le pdant, suivi de laquais; Baptista et Tranio paraissent en bas
 la porte.)

TRANIO.--Qui tes-vous donc, monsieur, vous qui menacez de battre mes
gens?

VINCENTIO.--Qui je suis? Mais qui tes-vous vous-mme, monsieur?--O
dieux immortels!  sclrat en parure! un habit de soie! des bas de
velours! un manteau d'carlate! et un chapeau  couronne[43].--Oh! je
suis ruin, je suis perdu! Tandis que je mnage en bon pre de famille 
la maison, mon fils et mon valet dpensent tout  l'universit!

[Note 43: Chapeau des lgants du temps.]

TRANIO.--Eh bien! de quoi s'agit-il?

BAPTISTA.--Est-ce que cet homme est fou?

TRANIO.--Monsieur, vous me paraissez,  votre extrieur, un homme
vnrable et de bon sens; mais  vos discours, vous tes un insens.--Eh
bien! monsieur, que vous importe si je porte des perles et de l'or? J'en
ai l'obligation  mon bon pre, si je suis dans le cas de faire cette
figure.

VINCENTIO.--Ton pre? Ah! sclrat, ton pre est un tisserand en voiles
 Bergame.

BAPTISTA.--Vous vous trompez, monsieur; vous vous trompez. Je vous prie,
quel nom croyez-vous qu'il porte?

VINCENTIO.--Son nom? Comme si je ne connaissais pas bien son nom, moi
qui l'ai lev depuis l'ge de trois ans! Eh! son nom est Tranio.

LE PDANT.--Loin d'ici, loin d'ici, imbcile: son nom est Lucentio, et
il est mon fils unique et l'hritier de mes terres, de moi, qui suis le
signor Vincentio.

VINCENTIO.--Lucentio! oh! il aura assassin son matre. Mettez la main
sur lui, je vous l'enjoins, au nom du duc.--Oh! mon fils! mon
fils!--Dis-moi, sclrat, o est mon fils Lucentio?

TRANIO.--Appelez un officier de justice: emmenez ce furieux, ce coquin
en prison. Mon pre Baptista, je vous le recommande, voyez  ce qu'il y
soit conduit.

VINCENTIO.--Me conduire en prison, moi!

GREMIO.--Arrtez, officier; il n'ira pas en prison.

BAPTISTA.--Ne parlez pas, signor Gremio; je dis, moi, qu'il ira en
prison.

GREMIO.--Prenez garde, signor Baptista, que vous ne soyez dupe dans
cette affaire: j'ose faire serment que celui-ci est le vritable
Vincentio.

LE PDANT.--Jurez-le, si vous l'osez.

GREMIO.--Je n'ose pas le jurer.

TRANIO.--Alors, vous feriez mieux de dire que je ne suis pas Lucentio.

GREMIO.--Pour vous, je vous connais pour tre le seigneur Lucentio.

BAPTISTA.--Emmenez cet insens; entranez-le en prison.

VINCENTIO.--Comment! les trangers seront ainsi insults et maltraits!
Oh! l'insigne sclrat!

(Biondello revient avec Lucentio et Bianca.)

BIONDELLO.--Oh! c'est fait de nous, et le voil l-bas.--Reniez-le,
dsavouez-le, ou nous sommes tous perdus.

(Biondello, Tranio et le pdant s'enfuient.)

LUCENTIO, _se jetant aux genoux de son pre_.--Pardon, mon tendre pre.

VINCENTIO.--Mon cher fils est-il vivant?

BIANCA.--Pardon, mon pre.

BAPTISTA, _ sa fille_.--Et en quoi l'as-tu offens?--O est Lucentio?

LUCENTIO.--Voici Lucentio, le vrai fils du vrai Vincentio, qui me suis
donn, par un mariage lgitime, votre fille pour pouse, tandis que des
personnages supposs trompaient vos yeux.

GREMIO.--Il y a ici un complot arrang pour nous tromper tous.

VINCENTIO.--O est ce damn coquin de Tranio, qui m'a brav en face avec
tant d'insolence?

BAPTISTA.--Mais, dites-moi, n'est-ce pas l mon Cambio?

BIANCA.--Cambio s'est mtamorphos en Lucentio.

LUCENTIO.--C'est l'amour qui a fait ces miracles. Mon amour pour Bianca
m'a fait changer d'tat avec Tranio, tandis que lui jouait mon rle dans
la ville; et,  la fin, je suis arriv heureusement au port dsir o
tait mon bonheur. Ce que Tranio a fait, c'est moi qui l'y ai forc:
daignez donc lui pardonner, mon tendre pre, pour l'amour de moi.

VINCENTIO.--J'craserai le nez du coquin qui voulait me faire conduire
en prison.

BAPTISTA.--Mais, m'entendez-vous, monsieur? Est-ce que vous avez pous
ma fille sans me demander mon consentement?

VINCENTIO.--N'ayez pas d'inquitude, Baptista, nous vous satisferons,
comptez-y; mais je veux rentrer pour me venger de cette friponnerie.

(Il sort.)

BAPTISTA.--Et moi aussi, pour approfondir cette sclratesse.

(Il sort.)

LUCENTIO.--Ne soyez pas si ple, Bianca: votre pre ne sera pas fch.

(Ils sortent.)

GREMIO.--Mon affaire est faite; mais je vais rentrer avec les autres,
sans avoir  prsent d'autre esprance que de prendre ma part du festin.

(Il sort.)

(Petruchio et Catherine s'avancent.)

CATHERINE.--Cher poux, suivons-les, pour voir le dnoment de toute
cette intrigue.

PETRUCHIO.--Commence par me donner un baiser, Catherine, et aprs nous
irons.

CATHERINE.--Quoi! dans le milieu de la rue!

PETRUCHIO.--Comment, est-ce que tu rougis de moi?

CATHERINE.--Non, monsieur, Dieu m'en prserve! Mais je suis honteuse de
donner un baiser ici.

PETRUCHIO.--En ce cas, reprenons le chemin de notre maison.--(_Au
valet._) Allons, drle, partons.

CATHERINE.--Non, oh! non, je vais vous donner un baiser: je vous en
prie, mon amour, arrtez.

(Elle l'embrasse.)

PETRUCHIO.--Cela n'est-il pas bien doux?--Allons, ma chre Catherine, il
vaut mieux tard que jamais.

(Ils sortent.)


SCNE II

Appartement de la maison de Lucentio.--Un banquet est servi.

BAPTISTA, VINCENTIO, GREMIO, LE PDANT, LUCENTIO, BIANCA, BIONDELLO,
PETRUCHIO, CATHERINE, HORTENSIO et sa VEUVE, TRANIO, BIONDELLO, GRUMIO
_et autres domestiques qui servent_.


LUCENTIO.--A la fin, aprs tant de dissonances, nous voil tous
d'accord; et il est temps, aprs que les fureurs de la guerre sont
assoupies, de sourire aux prils et aux dangers auxquels nous avons
chapp. Ma belle Bianca, faites bon accueil  mon pre, tandis que je
vais exprimer la mme tendresse au vtre.--Mon frre Petruchio,--ma
soeur Catherine, et vous, Hortensio, avec votre aimable veuve,
rjouissez-vous de votre mieux, et soyez les bienvenus dans ma maison.
Ce banquet doit restaurer nos estomacs, aprs que nous aurons fait bonne
chre.--Je vous prie, mettez-vous  table, car maintenant nous pouvons
nous asseoir, et jaser autant que manger.

PETRUCHIO.--A table!  table! manger et manger voil tout.

BAPTISTA.--C'est Padoue qui nous procure cette joie, mon fils Petruchio.

PETRUCHIO.--Padoue ne procure que du bien.

HORTENSIO.--Par amour pour nous deux, je voudrais que ce que vous dites
ft entirement vrai.

PETRUCHIO.--Je crois, sur ma vie, qu'Hortensio a des inquitudes sur sa
veuve.

LA VEUVE.--Ne vous fiez donc jamais  moi, si j'inspire la crainte.

PETRUCHIO.--Vous tes fort sense, et cependant vous vous mprenez sur
le sens de mon ide. Je dis qu'Hortensio vous craint.

LA VEUVE.--L'homme qui a des vertiges s'imagine que le monde tourne
autour de lui.

PETRUCHIO.--Fort bien rpliqu.

CATHERINE.--Madame, comment l'entendez-vous?

LA VEUVE.--Voil ce qu'il me fait concevoir.

PETRUCHIO.--Moi, vous faire concevoir!--Comment Hortensio gote-t-il
cela?

HORTENSIO.--Ma chre veuve veut dire que voil comme elle conoit son
discours.

PETRUCHIO.--Bien rpar; donnez-lui un baiser pour cela, bonne veuve.

CATHERINE.--Celui qui a des vertiges pense que tout le monde tourne: je
vous prie de me dire ce que vous entendez par l.

LA VEUVE.--Votre mari, qui a la tte trouble par une mchante femme,
mesure les chagrins du mien sur les siens; maintenant, vous concevez ma
pense.

CATHERINE.--Une assez basse pense.

LA VEUVE.--Je vous comprends bien.

CATHERINE.--Je suis en effet peu de chose, compare  vous.

PETRUCHIO.--Bon! pousse  la veuve, Catherine.

HORTENSIO.--Pousse  Catherine, chre veuve.

PETRUCHIO.--Gageons cent marcs que ma Catherine l'attre.

HORTENSIO.--Cela, c'est mon affaire.

PETRUCHIO.--C'est rpondre en brave militaire.--Allons,  ta sant, mon
brave. (Il boit  Hortensio.)

BAPTISTA.--Comment Gremio trouve-t-il l'assaut d'esprit de nos galants?

GREMIO.--Croyez-moi, monsieur, ils se heurtent fort bien de front.

BIANCA.--De front, monsieur? Un homme dont l'esprit serait ingnieux et
leste dirait que votre faon heurte avec des cornes.

VINCENTIO.--Oui-d, madame l'pouse, cela vous a-t-il rveille?

BIANCA.--Oui, mais cela ne m'a pas effraye; ainsi, je me rendormirai 
mon plaisir.

PETRUCHIO.--Oh! cela, non: vous ne dormirez point; puisque vous avez
commenc l'attaque,  vous un ou deux traits.

BIANCA.--Suis-je votre oiseau? Je veux changer de buisson, et puis
ensuite poursuivez-moi, l'arc band.--Je vous donne  tous le bonsoir.

(Bianca, Catherine et la veuve sortent.)

PETRUCHIO.--Elle m'a prvenu.--Approche, seigneur Tranio, c'est l'oiseau
auquel tu visais, quoique tu l'aies manqu; et pour cela,  la sant de
tous ceux qui visent et manquent le but.

TRANIO.--Oh! monsieur, Lucentio m'a lch comme un lvrier qui court le
gibier, et qui le prend pour son matre.

PETRUCHIO.--Voil une assez bonne comparaison, mais une comparaison de
chien.

TRANIO.--Vous avez bien fait, monsieur, de chasser pour vous-mme: on
croit que votre biche vous tient en haleine.

BAPTISTA.--Oh! oh! Petruchio; Tranio vous porte une botte.

LUCENTIO.--Grand merci du sarcasme, bon Tranio.

HORTENSIO.--Avouez, avouez: la botte n'a-t-elle pas port?

PETRUCHIO.--Je confesse qu'il m'a un peu entam; mais comme le trait
s'est cart de moi, je gage dix contre un qu'il vous a perc tous deux
d'outre en outre.

BAPTISTA.--A cette heure, pour parler srieusement, mon gendre
Petruchio, je crois que c'est vous qui avez la plus mchante femme de
toutes.

PETRUCHIO.--Eh bien, moi, je dis que non; et pour preuve, que chacun de
nous envoie qurir sa femme, et celui qui aura la femme la plus
obissante, celle qui se rendra la premire  ses ordres, lorsqu'il la
demandera, gagnera le prix que nous aurons rgl.

HORTENSIO.--D'accord.--Quelle est la gageure?

LUCENTIO.--Vingt ducats.

PETRUCHIO.--Vingt ducats! Je risquerais cela sur mon faucon ou sur mon
chien: j'en risquerais dix fois autant sur ma femme.

LUCENTIO.--Eh bien! cent.

HORTENSIO.--Accept.

PETRUCHIO.--Allons, march fait.

HORTENSIO.--Qui commencera?

LUCENTIO.--Ce sera moi. Va, Biondello, dis  ta matresse de venir me
trouver.

BIONDELLO.--J'y vais.

(Il sort.)

BAPTISTA.--Mon fils, je suis de moiti avec vous: que Bianca vienne
aussitt.

LUCENTIO.--Je ne veux point de moiti; je veux tout pour moi seul.--(_A
Biondello qui revient._) Eh bien! que t'a-t-on dit?

BIONDELLO.--Monsieur, ma matresse m'envoie vous dire qu'elle est
occupe en ce moment, et qu'elle ne peut venir!

PETRUCHIO.--Comment? elle est occupe et elle ne peut venir! Est-ce l
une rponse?

GREMIO.--Oui, et une rponse honnte. Priez le ciel, monsieur, que votre
femme ne vous en envoie pas une plus dure.

PETRUCHIO.--Je l'espre meilleure.

HORTENSIO.--H, Biondello, va et prie ma femme de venir me trouver
sur-le-champ.

(Biondello sort.)

PETRUCHIO.--Oh! oh! la prier!--Allons, elle ne peut pas se dispenser de
venir.

HORTENSIO.--Je crains fort, monsieur, que, quoi que vous fassiez, la
vtre ne veuille pas se laisser prier.--(_Biondello rentre._) Eh bien!
o est ma femme?

BIONDELLO.--Elle dit que vous avez apparemment quelque badinage en jeu;
elle ne veut pas venir; elle dit que vous alliez la trouver.

PETRUCHIO.--Oh! de pis en pis; elle ne veut pas venir. Oh! cela est
indigne, insupportable; cela ne peut pas se passer ainsi.--(_A Grumio._)
Toi, maraud, va dire  ta matresse que je lui commande de venir.

(Grumio sort.)

HORTENSIO.--Je sais dj sa rponse.

PETRUCHIO.--Quelle sera-t-elle?

HORTENSIO.--Qu'elle ne le veut pas.

PETRUCHIO.--Je n'en serai que plus  plaindre, et voil tout.

(Personnages du prologue.)

LE LORD.--Y a-t-il quelqu'un de mes gens ici? (_Les laquais entrent._)
Encore endormi?--Allons, prenez-le doucement, et remettez-lui les habits
qu'il avait; mais prenez bien garde, sur toute chose, qu'il ne
s'veille.

UN DES LAQUAIS.--Nous y prendrons garde, milord.--(_A ses camarades._)
Allons, venez m'aider  l'emporter!

(Catherine parat.)

BAPTISTA.--Par la Notre-Dame, voil Catherine qui vient!

CATHERINE.--Que voulez-vous, monsieur, que vous m'envoyez chercher?

PETRUCHIO.--O sont votre soeur et la femme d'Hortensio? Retournez, et
les amenez ici; si elles refusent de venir, houspillez-les-moi
vigoureusement jusqu' ce qu'elles viennent trouver leurs maris. Allez,
vous dis-je, et amenez-les ici sur-le-champ.

(Catherine sort.)

LUCENTIO.--Voil un prodige, si jamais il y en eut.

HORTENSIO.--Oui, vraiment; et je suis dans l'tonnement de ce qu'il peut
prsager.

PETRUCHIO.--Comment? il prsage la paix, la tendresse et une vie
tranquille, et la lgitime autorit du mari, et la bonne rgle, et, pour
tout dire en un mot, tout ce qu'il y a de doux et d'heureux.

BAPTISTA.--Allons, prosprez, Petruchio: vous avez gagn la gageure; et
j'ajouterai  leurs pertes vingt mille cus; c'est une autre dot que je
donne  une tout autre fille, car elle est change comme elle ne l'a
jamais t.

PETRUCHIO.--Allons, je n'en gagnerai que mieux encore la gageure, et je
vous donnerai de plus grandes preuves de son obissance et de son mrite
tout nouvellement difi. (_Catherine revient avec Bianca et la veuve._)
Voyez, la voil qui revient, et qui vous amne vos rebelles pouses,
prisonnires de son loquence fminine.--Catherine, le chapeau que vous
avez l ne vous sied pas: tez-moi ce colifichet, mettez-le sous vos
pieds.

(Catherine te son chapeau et le jette  terre.)

LA VEUVE, _ Hortensio_.--Monsieur, puiss-je n'avoir jamais sujet de
pleurer, jusqu' ce que l'on m'ait amene  une si sotte complaisance!

BIANCA.--Fi donc! quel respect imbcile est-ce l?

LUCENTIO.--Je voudrais que le vtre pour moi ft aussi fou. La rserve
de votre obissance, belle Bianca, m'a cot cent ducats depuis le
souper.

BIANCA.--Vous n'en tes qu'un plus grand fou de risquer une gageure sur
mon obissance.

PETRUCHIO.--Catherine, je te charge d'expliquer  ces femmes rebelles
quel respect elles doivent  leurs poux, leurs seigneurs et matres.

LA VEUVE.--Allons, allons, vous vous moquez de nous: nous n'avons pas
besoin de leon.

PETRUCHIO, _ Catherine_.--Allons, fais ce que je te dis, et commence
par elle.

LA VEUVE.--Elle ne fera pas cela.

PETRUCHIO.--Je vous dis, moi, qu'elle le fera;--et commence par
elle-mme.

CATHERINE.--Fi! fi! allons, apaisez ce front dur et menaant, et ne
lancez pas de vos yeux ces regards mprisants pour blesser votre
seigneur, votre roi, votre gouverneur; cela ternit votre beaut, comme
la gele fltrit les prairies; cela dtruit votre rputation, comme
l'ouragan disperse les tendres bourgeons; et cet air renfrogn n'est en
aucune faon aimable, ni convenable. Une femme en courroux est comme une
fontaine trouble, fangeuse, sans transparence, sans puret, et perd
toute sa beaut; et tant qu'elle est dans cet tat, personne, dans
l'excs mme de la soif, ne daignera boire de son onde, ni seulement en
approcher ses lvres. Votre mari est votre souverain, votre vie, votre
gardien, votre chef, votre roi; celui qui s'occupe du soin de votre
bien-tre et de votre subsistance, qui livre son corps  de pnibles
travaux, sur mer et sur terre, qui veille la nuit, seul, pendant les
temptes, le jour par le grand froid, tandis que vous reposez
chaudement, en paix et tranquille, dans votre demeure; et, pour tous ces
sacrifices, il n'exige d'autre tribut que l'amour, de doux regards et
une sincre obissance: faible salaire pour une dette si immense! Le
respect et la soumission qu'un sujet doit  son prince, la femme les
doit  son mari; et quand elle est brusque, chagrine, morose et
acaritre, et qu'elle n'obit pas  ses ordres honntes, qu'est-elle
sinon une rebelle coupable et tratresse, indigne de pardon, envers son
tendre poux? Je rougis de voir des femmes assez simples pour offrir la
guerre, lorsqu'elles devraient demander la paix  genoux, ou vouloir
s'arroger le sceptre, le commandement et l'empire, lorsqu'elles ont fait
voeu de servir, d'aimer et d'obir. Pourquoi la nature nous a-t-elle
faites d'une constitution faible, dlicate et sensible, incapable de
soutenir les fatigues et les agitations du monde, si ce n'est afin que
nos qualits paisibles et nos coeurs fussent en harmonie avec notre
nature extrieure? Allons, allons, vous, vermisseaux rvolts et
impuissants, mon caractre tait n aussi imprieux que le vtre; mon
coeur tait aussi fier, et peut-tre avais-je plus de raisons pour
rendre parole pour parole et menace pour menace; mais aujourd'hui, je
vois que nos lances ne sont que des ftus de paille, que notre force
n'est que faiblesse, et faiblesse extrme; et que lorsque nous
paraissons tre le plus, nous sommes en effet le moins. Allons,
rabaissez votre orgueil, car il ne vous sert  rien, et placez vos mains
sous les pieds de vos maris, en preuve de l'obissance qui leur est due;
si le mien l'ordonne, ma main est prte, pour peu que cela lui fasse
plaisir.

PETRUCHIO.--Eh bien! voil ce qui s'appelle une femme! Viens, Catherine,
viens m'embrasser.

LUCENTIO.--Allons, poursuis ton chemin, vieux renard, tu russiras.

VINCENTIO.--C'est une chose agrable  voir que des enfants qui sont
dociles!

LUCENTIO.--Mais c'est une chose bien dsagrable, que des femmes qui
sont mutines.

PETRUCHIO.--Viens, Catherine, nous allons nous mettre au lit.--Nous
voil trois maris; mais vous voil deux qui avez pris les devants:
c'est moi qui ai gagn la gageure, (_ Lucentio_) quoique vous ayez
touch le blanc[44]. Et, en ma qualit de vainqueur, je prie Dieu qu'il
vous donne une bonne nuit!

[Note 44: Allusion au nom de Bianca, _Blanche_.]

(Petruchio sort avec Catherine.)

HORTENSIO.--Va, tu peux te vanter d'avoir mis une mchante femelle  la
raison.

LUCENTIO.--Il est bien tonnant, avec votre permission, qu'elle se soit
ainsi apprivoise.

(Sly, revtu de ses premiers habits, et laiss endormi dans un coin du
thtre par des laquais du lord qui s'taient amuss de son ivresse, se
rveille  la fin de pice.)

UN GARON DE CABARET.--A prsent que cette nuit noire est passe, et
que le jour commence  poindre dans un ciel de cristal, il faut que je
me hte de sortir. Mais, doucement: qui est l? quoi! c'est Sly? 
miracle! est-il rest l couch toute la nuit? Je veux le rveiller; je
croirais qu'il serait mort de faim, s'il n'avait le ventre bien farci de
bire. Allons, Sly, n'as-tu pas de honte? Rveille-toi.

SLY, _croyant toujours parler  son laquais_.--Simon, donne-moi encore
un coup de vin.--Comment, tous les comdiens sont partis?--Ne suis-je
donc pas un lord[45]?

[Note 45: Addition moderne dans la ballade: _The frolicksome duke or
the tinker's good fortune_. Le chaudronnier reoit du duc factieux un
habit neuf, cinq cents livres, dix journaux de terre, et sa femme
devient femme de chambre de la duchesse.]

LE GARON DE TAVERNE.--Un lord? Que la peste t'trangle!--Allons, es-tu
toujours ivre?

SLY.--Qui est l? le garon de cabaret?--Oh! j'ai fait le plus beau
rve dont tu aies jamais ou parler de ta vie.

LE GARON.--Oui, fort bien: mais tu aurais bien mieux fait de rentrer
chez toi, car ta femme t'arrangera joliment pour avoir pass la nuit ici
 rver.

SLY.--Elle? oh! je sais  prsent la manire de mettre une mchante
femme  la raison. J'ai rv de cela toute la nuit, et tu m'as rveill
du meilleur rve que j'aie jamais eu. Mais, je vais aller trouver ma
femme et la rduire aussi, si elle fait trop la mauvaise contre moi.

FIN DU CINQUIME ET DERNIER ACTE.






End of the Project Gutenberg EBook of La mchante femme mise  la raison, by 
William Shakespeare

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MCHANTE FEMME MISE  LA RAISON ***

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