Project Gutenberg's Smarra ou les dmons de la nuit, by Charles Nodier

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Title: Smarra ou les dmons de la nuit
       Songes romantiques

Author: Charles Nodier

Release Date: March 30, 2006 [EBook #18083]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SMARRA OU LES DMONS DE LA NUIT ***




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Charles Nodier

SMARRA

ou

LES DMONS DE LA NUIT

(1821)




Table des matires


Prface de la premire dition (1821).
Prface nouvelle (1832).
Les songes
Le Prologue
Le Rcit
L'pisode
L'pode
L'pilogue
Note sur le _rhombus_
Petit lexique de Smarra
Charles Nodier (1780-1844)  dcouvert
Chronologie des oeuvres de Charles Nodier.




Prface de la premire dition (1821)


L'ouvrage singulier dont j'offre la traduction au public est moderne et
mme rcent. On l'attribue gnralement en Illyrie  un noble Ragusain
qui a cach son nom sous celui du comte Maxime Odin  la tte de
plusieurs pomes du mme genre. Celui-ci, dont je dois la communication
 l'amiti de M. le chevalier Fedorovich Albinoni, n'tait point imprim
lors de mon sjour dans ces provinces. Il l'a probablement t depuis.

Smarra est le nom primitif du mauvais esprit auquel les anciens
rapportaient le triste phnomne du cauchemar. Le mme mot exprime
encore la mme ide dans la plupart des dialectes slaves, chez les
peuples de la terre qui sont le plus sujets  cette affreuse maladie. Il
y a peu de familles morlaques o quelqu'un n'en soit tourment. Ainsi,
la Providence a plac aux deux extrmits de la vaste chane des Alpes
de Suisse et d'Italie les deux infirmits les plus contrastes de
l'homme; dans la Dalmatie, les dlires d'une imagination exalte qui a
transport l'exercice de toutes ses facults sur un ordre purement
intellectuel d'ides; dans la Savoie et le Valais, l'absence presque
totale des perceptions qui distinguent l'homme de la brute: ce sont,
d'un ct, les frnsies d'Ariel, et de l'autre, la stupeur farouche de
Caliban.

Pour entrer avec intrt dans le secret de la composition de Smarra, il
faut peut-tre avoir prouv les illusions du cauchemar dont ce pome
est l'histoire fidle, et c'est payer un peu cher l'insipide plaisir de
lire une mauvaise traduction. Toutefois, il y a si peu de personnes qui
n'aient jamais t poursuivies dans leur sommeil de quelque rve
fcheux, ou blouies des prestiges de quelque rve enchanteur qui a fini
trop tt, que j'ai pens que cet ouvrage aurait au moins pour le grand
nombre le mrite de rappeler des sensations connues qui, comme le dit
l'auteur, n'ont encore t dcrites en aucune langue, et dont il est
mme rare qu'on se rende compte  soi-mme en se rveillant. L'artifice
le plus difficile du pote est d'avoir enferm le rcit d'une anecdote
assez soutenue, qui a son exposition, son noeud, sa priptie et son
dnouement, dans une succession de songes bizarres dont la transition
n'est souvent dtermine que par un mot. En ce point mme, cependant, il
n'a fait que se conformer au caprice piquant de la nature, qui se joue 
nous faire parcourir dans la dure d'un seul rve, plusieurs fois
interrompu par des pisodes trangers  son objet, tous les
dveloppements d'une action rgulire, complte et plus ou moins
vraisemblable.

Les personnes qui ont lu Apule s'apercevront facilement que la fable du
premier livre de L'_ne d'or_ de cet ingnieux conteur a beaucoup de
rapports avec celle-ci, et qu'elles se ressemblent par le fond presque
autant qu'elles diffrent par la forme. L'auteur parat mme avoir
affect de solliciter ce rapprochement en conservant  son principal
personnage le nom de Lucius. Le rcit du philosophe de Madaure et celui
du prtre dalmate, cit par Fortis, tome I, page 65, ont en effet une
origine commune dans les chants traditionnels d'une contre qu'Apule
avait curieusement visite, mais dont il a ddaign de retracer le
caractre, ce qui n'empche pas qu'Apule ne soit un des crivains les
plus romantiques des temps anciens. Il florissait  l'poque mme qui
spare les ges du got des ges de l'imagination.

Je dois avouer en finissant que, si j'avais apprci les difficults de
cette traduction avant de l'entreprendre, je ne m'en serais jamais
occup. Sduit par l'effet gnral du pome sans me rendre compte des
combinaisons qui le produisaient, j'en avais attribu le mrite  la
composition qui est cependant tout  fait nulle, et dont le faible
intrt ne soutiendrait pas longtemps l'attention, si l'auteur ne
l'avait relev par l'emploi des prestiges d'une imagination qui tonne,
et surtout par la hardiesse incroyable d'un style qui ne cesse jamais
cependant d'tre lev, pittoresque, harmonieux. Voil prcisment ce
qu'il ne m'tait pas donn de reproduire, et ce que je n'aurais pu
essayer de faire passer dans notre langue sans une prsomption ridicule.
Certain que les lecteurs qui connaissent l'ouvrage original ne verront
dans cette faible copie qu'une tentative impuissante, j'avais du moins 
coeur qu'ils ne crussent pas y voir l'effort tromp d'une vanit
malheureuse. J'ai en littrature des juges si svrement inflexibles et
des amis si religieusement impartiaux, que je suis persuad d'avance que
cette explication ne sera pas inutile pour les uns et pour les autres.




Prface nouvelle (1832)


Sur des sujets nouveaux faisons des vers antiques, a dit Andr Chnier.
Cette ide me proccupait singulirement dans ma jeunesse; et il faut
dire, pour expliquer mes inductions et pour les excuser, que j'tais
seul, dans ma jeunesse,  pressentir l'infaillible avnement d'une
littrature nouvelle. Pour le gnie, ce pouvait tre une rvlation.
Pour moi, ce n'tait qu'un tourment.

Je savais bien que les sujets n'taient pas puiss, et qu'il restait
encore des domaines immenses  exploiter  l'imagination; mais je le
savais obscurment,  la manire des hommes mdiocres, et je louvoyais
de loin sur les parages de l'Amrique, sans m'apercevoir qu'il y avait
l un monde. J'attendais qu'une voix aime crit: TERRE!

Une chose m'avait frapp: c'est qu' la fin de toutes les littratures,
l'invention semblait s'enrichir en proportion des pertes du got, et que
les crivains en qui elle surgissait, toute neuve et toute brillante,
retenus par quelque trange pudeur, n'avaient jamais os la livrer  la
multitude que sous un masque de cynisme et de drision, comme la folie
des joies populaires ou la mnade des bacchanales. Ceci est le
signalement distinctif des gnies trigmeaux de Lucien, d'Apule et de
Voltaire.

Si on cherche maintenant quelle tait l'me de cette cration des temps
achevs, on la trouvera dans la fantaisie. Les grands hommes des vieux
peuples retournent comme les vieillards aux jeux des petits enfants, en
affectant de les ddaigner devant les sages; mais c'est l qu'ils
laissent dborder en riant tout ce que la nature leur avait donn de
puissance. Apule, philosophe platonicien, et Voltaire pote pique,
sont des nains  faire piti. L'auteur de L'ne d'or, celui de La
Pucelle et de Zadig, voil des gants!

Je m'avisai un jour que la voie du fantastique, pris au srieux, serait
tout  fait nouvelle, autant que l'ide de nouveaut peut se prsenter
sous une acception absolue dans une civilisation use. L'Odysse
d'Homre est du fantastique srieux, mais elle a un caractre qui est
propre aux conceptions des premiers ges, celui de la navet. Il ne me
restait plus, pour satisfaire  cet instinct curieux et inutile de mon
faible esprit, que de dcouvrir dans l'homme la source d'un fantastique
vraisemblable ou vrai, qui ne rsulterait que d'impressions naturelles
ou de croyances rpandues, mme parmi les hauts esprits de notre sicle
incrdule, si profondment dchu de la navet antique. Ce que je
cherchais, plusieurs hommes l'ont trouv depuis; Walter Scott et Victor
Hugo, dans des types extraordinaires mais possibles, circonstance
aujourd'hui essentielle qui manque  la ralit potique de Circ et de
Polyphme; Hoffmann, dans la frnsie nerveuse de l'artiste
enthousiaste, ou dans les phnomnes plus ou moins dmontrs du
magntisme. Schiller, qui se jouait de toutes les difficults, avait
dj fait jaillir des motions graves et terribles d'une combinaison
encore plus commune dans ses moyens, de la collusion de deux charlatans
de place, experts en fantasmagorie.

Le mauvais succs de Smarra ne m'a pas prouv que je me fusse
entirement tromp sur un autre ressort du fantastique moderne, plus
merveilleux, selon moi, que les autres. Ce qu'il m'aurait prouv, c'est
que je manquais de puissance pour m'en servir, et je n'avais pas besoin
de l'apprendre. Je le savais.

La vie d'un homme organis potiquement se divise en deux sries de
sensations  peu prs gales, mme en valeur, l'une qui rsulte des
illusions de la vie veille, l'autre qui se forme des illusions du
sommeil. Je ne disputerai pas sur l'avantage relatif de l'une ou de
l'autre de ces deux manires de percevoir le monde imaginaire, mais je
suis souverainement convaincu qu'elles n'ont rien  s'envier
rciproquement  l'heure de la mort. Le songeur n'aurait rien  gagner 
se donner pour le pote, ni le pote pour le songeur.

Ce qui m'tonne, c'est que le pote veill ait si rarement profit dans
ses oeuvres des fantaisies du pote endormi, ou du moins qu'il ait si
rarement avou son emprunt, car la ralit de cet emprunt dans les
conceptions les plus audacieuses du gnie est une chose qu'on ne peut
pas contester. La descente d'Ulysse aux enfers est un rve. Ce partage
de facults alternatives tait probablement compris par les crivains
primitifs. Les songes tiennent une grande place dans l'criture. L'ide
mme de leur influence sur les dveloppements de la pense, dans son
action extrieure, s'est conserve par une singulire tradition 
travers toutes les circonspections de l'cole classique. Il n'y a pas
vingt ans que le songe tait de rigueur quand on composait une tragdie;
j'en ai entendu cinquante, et malheureusement il semblait  les entendre
que leurs auteurs n'eussent jamais rv.

A force de m'tonner que la moiti et la plus forte moiti sans doute
des imaginations de l'esprit ne fussent jamais devenues le sujet d'une
fable idale si propre  la posie, je pensai  l'essayer pour moi seul,
car je n'aspirais gure  jamais occuper les autres de mes livres et de
mes prfaces, dont ils ne s'occupent pas beaucoup. Un accident assez
vulgaire d'organisation qui m'a livr toute ma vie  ces feries du
sommeil, cent fois plus lucides pour moi que mes amours, mes intrts et
mes ambitions, m'entranait vers ce sujet. Une seule chose m'en rebutait
presque invinciblement, et il faut que je la dise. J'tais admirateur
passionn des classiques, les seuls auteurs que j'eusse lus sous les
yeux de mon pre, et j'aurais renonc  mon projet si je n'avais trouv
 l'excuter dans la paraphrase potique du premier livre d'Apule,
auquel je devais tant de rves tranges qui avaient fini par proccuper
mes jours du souvenir de mes nuits.

Cependant ce n'tait pas tout. J'avais besoin aussi pour moi (cela est
bien entendu) de l'expression vive et cependant lgante et harmonieuse
de ces caprices du rve qui n'avaient jamais t crits, et dont le
conte de fes d'Apule n'tait que le canevas. Comme le cadre de cette
tude ne paraissait pas encore illimit  ma jeune et vigoureuse
patience, je m'exerai intrpidement  traduire et  retraduire toutes
les phrases presque intraduisibles des classiques qui se rapportaient 
mon plan,  les fondre,  les maller,  les assouplir  la forme du
premier auteur, comme je l'avais appris de Klosptock, ou comme je
l'avais appris d'Horace:

_Et male tornatos incudi reddere versus._

Tout ceci serait fort ridicule  l'occasion de Smarra, s'il n'en sortait
une leon assez utile pour les jeunes gens qui se forment  crire la
langue littraire, et qui ne l'criront jamais bien, si je ne me trompe,
sans cette laboration consciencieuse de la phrase bien faite et de
l'expression bien trouve. Je souhaite qu'elle leur soit plus favorable
qu' moi.

Un jour ma vie changea, et passa de l'ge dlicieux de l'esprance 
l'ge imprieux de la ncessit. Je ne rvais plus mes livres  venir,
et je vendais mme mes rves aux libraires. C'est ainsi que parut
Smarra, qui n'aurait jamais paru sous cette forme si j'avais t libre
de lui en donner une autre.

Tel qu'il est, je crois que Smarra, qui n'est qu'une tude, et je ne
saurais trop le rpter, ne sera pas une tude inutile pour les
grammairiens un peu philologues, et c'est peut-tre une raison qui
m'excuse de le reproduire. Ils verront que j'ai cherch  y puiser
toutes les formes de la phrasologie franaise, en luttant de toute ma
puissance d'colier contre les difficults de la construction grecque et
latine, travail immense et minutieux comme celui de cet homme qui
faisait passer des grains de mil par le trou d'une aiguille, mais qui
mriterait peut-tre un boisseau de mil chez les peuples civiliss.

Le reste ne me regarde point. J'ai dit de qui tait la fable: sauf
quelques phrases de transition, tout appartient  Homre,  Thocrite, 
Virgile,  Catulle,  Stace,  Lucien,  Dante,  Shakespeare,  Milton.
Je ne lisais pas autre chose. Le dfaut criant de Smarra tait donc de
paratre ce qu'il tait rellement, une tude, un centon, un pastiche
des classiques, le plus mauvais volumen de l'cole d'Alexandrie chapp
 l'incendie de la bibliothque des Ptolmes. Personne ne s'en avisa.

Devineriez-vous ce qu'on fit de Smarra, de cette fiction d'Apule,
peut-tre gauchement parfume des roses d'Anacron? Oh! livre studieux,
livre mticuleux, livre d'innocence et de pudeur scolaire, livre crit
sous l'inspiration de l'antiquit la plus pure! on en fit un livre
romantique! et Henri Estienne, Scapula et Schrevelius ne se levrent pas
de leurs tombeaux pour les dmentir! Pauvres gens!--Ce n'est pas de
Schrevelius, de Scapula et d'Henri Estienne que je parle.

J'avais alors quelques amis illustres dans les lettres, qui rpugnaient
 m'abandonner sous le poids d'une accusation aussi capitale. Ils
auraient bien fait quelques concessions, mais romantique tait un peu
fort. Ils avaient tenu bon longtemps. Quand on leur parla de Smarra, ils
lchrent pied. La Thessalie sonnait plus rudement  leurs oreilles que
le Scotland.Larisse et le Pne, o diable a-t-il pris cela? disait ce
bon Lmontey (Dieu l'ait en sa sainte garde!)--C'taient de rudes
classiques, je vous en rponds!

Ce qu'il y a de particulier et de risible dans ce jugement, c'est qu'on
ne fit grce tout au plus qu' certaines parties du style, et c'tait 
ma honte la seule chose qui ft de moi dans le livre. Des conceptions
fantastiques de l'esprit le plus minent de la dcadence, de l'image
homrique, du tour virgilien, de ces figures de construction si
laborieusement, et quelquefois si artistement calques, il n'en fut pas
question. On leur accorda d'tre crites, et c'tait tout. Imaginez, je
vous prie, une statue comme l'Apollon ou l'Antinous sur laquelle un
mchant manoeuvre a jet en passant, pour s'en dbarrasser, quelque pan
de haillon, et que l'acadmie des Beaux-Arts trouve mauvaise, mais assez
proprement drape!...

Mon travail sur Smarra n'est donc qu'un travail verbal, l'oeuvre d'un
colier attentif; il vaut tout au plus un prix de composition au
collge, mais il ne valait pas tant de mpris; j'adressai quelques jours
aprs  mon malheureux ami Auger un exemplaire de Smarra avec les
renvois aux classiques, et je pense qu'il peut s'tre trouv dans sa
bibliothque. Le lendemain, M. Ponthieu, mon libraire, me fit la grce
de m'annoncer qu'il avait vendu l'dition au poids.

J'avais tellement redout de me mesurer avec la haute puissance
d'expression qui caractrise l'antiquit, que je m'tais cach sous le
rle obscur de traducteur. Les pices qui suivaient Smarra, et que je
n'ai pas cru devoir supprimer, favorisaient cette supposition, que mon
sjour assez long dans des provinces esclavonnes rendait d'ailleurs
vraisemblable. C'taient d'autres tudes que j'avais faites, jeune
encore, sur une langue primitive, ou au moins autochtone, qui a pourtant
son Iliade, la belle Osmanide de Gondola, mais je ne pensais pas que
cette prcaution mal entendue ft prcisment ce qui soulverait contre
moi,  la seule inspection du titre de mon livre, l'indignation des
littrateurs de ce temps-l, hommes d'une rudition modeste et tempre
dont les sages tudes n'avaient jamais pass la porte du pre Pomey
dans l'investigation des histoires mythologiques, et celle de M. l'abb
Valart dans l'analyse philosophique des langues. Le nom sauvage de
l'Esclavonie les prvint contre tout ce qui pouvait arriver d'une
contre de barbares. On ne savait pas encore en France, mais aujourd'hui
on le sait mme  l'Institut, que Raguse est le dernier temple des muses
grecques et latines; que les Boscovich, les Stay, les Bernard de
Zamagna, les Urbain Appendini, les Sorgo, ont brill  son horizon comme
une constellation classique, du temps mme o Paris se pmait  la prose
de M. de Louvet et aux vers de M. Demoustier; et que les savants
esclavons, fort rservs d'ailleurs dans leurs prtentions, se
permettent quelquefois de sourire assez malignement quand on leur parle
des ntres. Ce pays est le dernier, dit-on, qui ait conserv le culte
d'Esculape, et on croirait qu'Apollon reconnaissant a trouv quelque
charme  exhaler les derniers sons de sa lyre aux lieux o l'on aimait
encore le souvenir de son fils.

Un autre que moi aurait gard pour sa proraison la phrase que vous
venez de lire et qui exciterait un murmure extrmement flatteur  la fin
d'un discours d'apparat, mais je ne suis pas si fier, et il me reste
quelque chose  dire: c'est que j'ai prcisment oubli jusqu'ici la
critique la plus svre qu'ait essuye ce malheureux Smarra. On a jug
que la fable n'en tait pas claire; qu'elle ne laissait  la fin de la
lecture qu'une ide vague et presque inextricable; que l'esprit
narrateur, continuellement distrait par les dtails les plus fugitifs,
se perdait  tout propos dans des digressions sans objet; que les
transitions du rcit n'taient jamais dtermines par la liaison
naturelle des penses, junctura mixturaque, mais paraissaient
abandonnes au caprice de la parole comme une chance du jeu de ds;
qu'il tait impossible enfin d'y discerner un plan rationnel et une
intention crite.

J'ai dit que ces observations avaient t faites sous une forme qui
n'tait pas celle de l'loge; on pourrait aisment s'y tromper; car
c'est l'loge que j'aurais voulu. Ces caractres sont prcisment ceux
du rve; et quiconque s'est rsign  lire Smarra d'un bout  l'autre,
sans s'apercevoir qu'il lisait un rve, a pris une peine inutile.




Les songes....


_Somnia fallaci ludunt temeraria nocte,_
_Et pavidas mentes falsa timere jubent_



_Les songes, dans la nuit trompeuse, se jouent de nous  la lgre, ils
font trembler nos mes en leur inspirant de fausses terreurs._

                                       (CATULLE)[1]

[Note 1: Noter que Nodier attribue cette citation  Catulle, en
ralit elle vient des lgies, III, 4, v.7-8, de Tibulle. LGS]

_L'le est remplie de bruits, de sons et de doux airs qui donnent du
plaisir sans jamais nuire. Quelquefois des milliers d'instruments
tintent confusment  mon oreille; quelquefois ce sont des voix telles
que, si je m'veillais, aprs un long sommeil, elle me feraient dormir
encore; et quelquefois en dormant il m'a sembl voir les nues s'ouvrir,
et montrer toutes sortes de biens qui pleuvaient sur moi, de faon qu'en
me rveillant je pleurais comme un enfant de l'envie de toujours
rver._

                         (SHAKESPEARE, La Tempte, acte III, scne 2.)




Le Prologue


Ah! qu'il est doux, ma Lisidis, quand le dernier tintement de cloche,
qui expire dans les tours d'Arona vient nommer minuit,--qu'il est doux
de venir partager avec toi la couche longtemps solitaire o je te rvais
depuis un an!

Tu es  moi, Lisidis, et les mauvais gnies qui sparaient de ton
gracieux sommeil le sommeil de Lorenzo ne m'pouvanteront plus de leurs
prestiges!

On disait avec raison, sois-en sre, que ces nocturnes terreurs qui
assaillaient, qui brisaient mon me pendant le cours des heures
destines au repos, n'taient qu'un rsultat naturel de mes tudes
obstines sur la merveilleuse posie des anciens, et de l'impression que
m'avaient laisse quelques fables fantastiques d'Apule, car le premier
livre d'Apule saisit l'imagination d'une treinte si vive et si
douloureuse, que je ne voudrais pas, au prix de mes yeux, qu'il tombt
sous les tiens.

Qu'on ne me parle plus aujourd'hui d'Apule et de ses visions; qu'on ne
me parle plus ni des Latins ni des Grecs, ni des blouissants caprices
de leurs gnies! N'es-tu pas pour moi, Lisidis, une posie plus belle
que la posie, et plus riche en divins enchantements que la nature toute
entire?

Mais vous dormez, enfant, et vous ne m'entendez plus! Vous avez dans
trop tard ce soir au bal de l'le Belle!... Vous avez trop dans,
surtout quand vous ne dansiez pas avec moi, et vous voil fatigue comme
une rose que les brises ont balance tout le jour, et qui attend pour se
relever, plus vermeille sur sa tige  demi penche, le premier regard du
matin!

Dormez donc ainsi prs de moi, le front appuy sur mon paule, et
rchauffant mon coeur de la tideur parfume de votre haleine. Le
sommeil me gagne aussi, mais il descend cette fois sur mes paupires,
presque aussi gracieux qu'un de vos baisers. Dormez, Lisidis, dormez.

Il y a un moment o l'esprit suspendu dans le vague de ses penses....
Paix! la nuit est tout  fait sur la terre. Vous n'entendez plus
retentir sur le pav sonore les pas du citadin qui gagne sa maison, ou
la sole arme des mules qui arrivent au gte du soir. Le bruit du vent
qui pleure ou siffle entre les ais mal joints de la croise, voil tout
ce qui reste des impressions ordinaires de vos sens, et au bout de
quelques instants, vous imaginez que ce murmure lui-mme existe en vous.
Il devient une voix de votre me, l'cho d'une ide indfinissable, mais
fixe, qui se confond avec les premires perceptions du sommeil. Vous
commencez cette vie nocturne qui se passe ( prodige!) dans les mondes
toujours nouveaux, parmi d'innombrables cratures dont le grand Esprit a
conu la forme sans daigner l'accomplir, et qu'il s'est content de
semer, volages et mystrieux fantmes, dans l'univers illimit des
songes.

Les sylphes, tout tourdis du bruit de la veille, descendent autour de
vous en bourdonnant. Ils frappent du battement monotone de leurs ailes
de phalne vos yeux appesantis, et vous voyez longtemps flotter dans
l'obscurit profonde la poussire transparente et bigarre qui s'en
chappe, comme un petit nuage lumineux au milieu d'un ciel teint. Ils
se pressent, ils s'embrassent, ils se confondent, impatients de renouer
la conversation magique des nuits prcdentes, et de se raconter des
vnements inous qui se prsentent cependant  votre esprit sous
l'aspect d'une rminiscence merveilleuse. Peu  peu leur voix
s'affaiblit, ou bien elle ne vous parvient que par un organe inconnu qui
transforme leurs rcits en tableaux vivants, et qui vous rend acteur
involontaire des scnes qu'ils ont prpares; car l'imagination de
l'homme endormi, dans la puissance de son me indpendante et solitaire,
participe en quelque chose  la perfection des esprits.

Elle s'lance avec eux, et, porte par miracle au milieu du coeur arien
des songes, elle vole de surprise en surprise jusqu' l'instant o le
chant d'un oiseau matinal avertit son escorte aventureuse du retour de
la lumire. Effrays du cri prcurseur, ils se rassemblent comme un
essaim d'abeilles au premier grondement du tonnerre, quand les larges
gouttes de pluie font pencher la couronne des fleurs que l'hirondelle
caresse sans les toucher. Ils tombent, rebondissent, remontent, se
croisent comme des atomes entrans par des puissances contraires, et
disparaissent en dsordre dans un rayon du soleil.




Le Rcit


_O rebus meis_
_Non infideles arbitrae,_
_Nox, et Diana, quae silentium regis,_
_Arcana cum fiunt sacra;_
_Nunc, nunc adeste_

_O fidles tmoins de mes oeuvres, Nuit et toi, Diane qui entoures de
silence nos sacrs mystres, venez maintenant, venez._

                                 (HORACE, podes, V.)

_Par quel ordre ces esprits irrits viennent-ils m'effrayer de leurs
clameurs et de leurs figures de lutins? Qui roule devant moi ces rayons
de feu? Qui me fait perdre mon chemin dans la fort? Des singes hideux
dont les dents grincent et mordent, ou bien des hrissons qui traversent
exprs les sentiers pour se trouver sous mes pas et me blesser de leurs
piquants._

                     (SHAKESPEARE, La Tempte, acte II, scne 2.)

Je venais d'achever mes tudes  l'cole des philosophes d'Athnes, et,
curieux des beauts de la Grce, je visitais pour la premire fois la
potique Thessalie. Mes esclaves m'attendaient  Larisse dans un palais
dispos pour me recevoir. J'avais voulu parcourir seul, et dans les
heures imposantes de la nuit, cette fort fameuse par les prestiges des
magiciennes, qui tend de longs rideaux d'arbres verts sur les rives du
Pne. Les ombres paisses qui s'accumulaient sur le dais immense des
bois laissaient  peine s'chapper  travers quelques rameaux plus
rares, dans une clairire ouverte sans doute par la cogne du bcheron,
le rayon tremblant d'une toile ple et cerne de brouillards.

Mes paupires appesanties se rabaissaient malgr moi sur mes yeux
fatigus de chercher la trace blanchtre du sentier qui s'effaait dans
le taillis, et je ne rsistais au sommeil qu'en suivant d'une attention
pnible le bruit des pieds de mon cheval, qui tantt faisait crier
l'arne, et tantt gmir l'herbe sche en retombant symtriquement sur
la route.

S'il s'arrtait quelquefois, rveill par son repos, je le nommais d'une
voix forte, et je pressais sa marche devenue trop lente au gr de ma
lassitude et de mon impatience. tonn de je ne sais quel obstacle
inconnu, il s'lanait par bonds, roulant dans ses narines des
hennissements de feu, se cabrait de terreur et reculait plus effray par
les clairs que les cailloux briss faisaient jaillir sous ses pas....

--Phlgon! Phlgon, lui dis-je en frappant de ma tte accable son cou
qui se dressait d'pouvante,  mon cher Phlgon! n'est-il pas temps
d'arriver  Larisse o attendent les plaisirs et surtout le sommeil si
doux! Un instant de courage encore, et tu dormiras sur une litire de
fleurs choisies; car la paille dore qu'on recueille pour les boeufs de
Crs n'est pas assez frache pour toi!...--Tu ne vois pas, tu ne vois
pas, dit-il en tressaillant... les torches qu'elles secouent devant nous
dvorent la bruyre et mlent des vapeurs mortelles  l'air que je
respire.... Comment veux-tu que je traverse leurs cercles magiques et
leurs danses menaantes, qui feraient reculer jusqu'aux chevaux du
soleil?

Et cependant le pas cadenc de mon cheval continuait toujours 
raisonner  mon oreille, et le sommeil plus profond suspendait plus
longtemps mes inquitudes.

Seulement, il arrivait d'un instant  l'autre qu'un groupe clair de
flammes bizarres passait en riant sur ma tte... qu'un esprit difforme,
sous l'apparence d'un mendiant ou d'un bless, s'attachait  mon pied et
se laissait entraner  ma suite avec une horrible joie, ou bien qu'un
vieillard hideux, qui joignait la laideur honteuse du crime  celle de
la caducit, s'lanait en croupe derrire moi et me liait de ses bras
dcharn comme ceux de la mort.

--Allons! Phlgon! m'criais-je, allons le plus beau des coursiers
qu'ait nourri le mont Ida, brave les pernicieuses terreurs qui
enchanent ton courage!

Ces dmons ne sont que de vaines apparences. Mon pe, tourne en cercle
autour de ta tte, divise leurs formes trompeuses, qui se dissipent
comme un nuage.

Quand les vapeurs du matin flottent au-dessous des cimes de nos
montagnes, et que, frappes par le soleil levant, elles les enveloppent
d'une ceinture  demi transparente, le sommet, spar de la base, parat
suspendu dans les cieux par une main invisible. C'est ainsi Phlgon, que
les sorcires de Thessalie se divisent sous le tranchant de mon pe.
N'entends-tu pas au loin les cris de plaisir qui s'lvent des murs de
Larisse?... Voil, voil les tours superbes de la ville de Thessalie, si
chre  la volupt; et cette musique qui vole dans l'air, c'est le chant
de ses jeunes filles!

Qui me rendra d'entre vous, songes sducteurs qui bercez l'me enivre
dans les souvenirs ineffables du plaisir, qui me rendra le chant des
jeunes filles de Thessalie et les nuits voluptueuses de Larisse? Entre
des colonnes d'un marbre  demi transparent, sous douze coupoles
brillantes qui rflchissent dans l'or et le cristal les feux de cent
mille flambeaux, les jeunes filles de Thessalie, enveloppes de la
vapeur colore qui s'exhale de tous les parfums, n'offrent aux yeux
qu'une forme indcise et charmante qui semble prte  s'vanouir. Le
nuage merveilleux balance autour d'elles ou promne sur leur groupe
enchanteur tous les jeux inconstants de sa lumire, les teintes fraches
de la rose, les reflets anims de l'aurore, le cliquetis blouissant des
rayons de l'opale capricieuse. Ce sont quelquefois des pluies de perles
qui roulent sur leurs tuniques lgres, ce sont quelquefois des
aigrettes de feu qui jaillissent de tous les noeuds du lien d'or qui
attache leurs cheveux. Ne vous effrayez pas de les voir plus ples que
les autres filles de la Grce. Elles appartiennent  peine  la terre,
et semble se rveiller d'une vie passe.

Elles sont tristes aussi, soit parce qu'elles viennent d'un monde o
elles ont quitt l'amour d'un Esprit ou d'un Dieu, soit parce qu'il y a
dans le coeur d'une femme qui commence  aimer un immense besoin de
souffrir.

coutez cependant. Voil les chants des jeunes filles de Thessalie, la
musique qui monte, qui monte dans l'air, qui meut, en passant comme une
nue harmonieuse, les vitraux solitaires des ruines chres aux potes.
coutez!

Elles embrassent leurs lyres d'ivoire, interrogent les cordes sonores
qui rpondent une fois, vibrent un moment, s'arrtent, et, devenues
immobiles, prolongent encore je ne sais quelle harmonie sans fin que
l'me entend par tous les sens: mlodie pure comme la douce pense d'une
me heureuse, comme le premier baiser de l'amour avant que l'amour se
soit compris lui-mme; comme le regard d'une mre qui caresse le berceau
de l'enfant dont elle a rv la mort, et qu'on vient de lui rapporter,
tranquille et beau dans son sommeil.

Ainsi s'vanouit, abandonn aux airs, gar dans les chos, suspendu au
milieu du silence du lac, ou mourant avec la vague au pied du rocher
insensible, le dernier soupir du sistre d'une jeune femme qui pleure
parce que son amant n'est pas venu. Elles se regardent, se penchent, se
consolent, croisent leurs bras lgants, confondent leurs chevelures
flottantes, dansent pour donner de la jalousie aux nymphes, et font
jaillir sous leurs pas une poussire enflamme qui vole, qui blanchit,
qui s'teint, qui tombe en cendres d'argent; et l'harmonie de leurs
chants coule toujours comme un fleuve de miel, comme le ruisseau
gracieux qui embellit de ses murmures si doux des rives aimes du soleil
et riche de secrets dtours, de baies fraches et ombrages, de papillon
et de fleurs. Elles chantent....

Une seule peut-tre... grande, immobile, debout, pensive.... Dieux!
qu'elle est sombre et afflige derrire ses compagnes, et que veut-elle
de moi? Ah! ne poursuit pas ma pense, apparence imparfaite de la
bien-aime qui n'est plus, ne trouble pas le doux charme de mes veilles
du reproche effrayant de ta vue? Laisse-moi, car je t'ai pleure sept
ans, laisse-moi oublier les pleurs qui brlent encore mes joues dans les
innocentes dlices de la danse des sylphides et de la musique des fes.

Tu vois bien qu'elles viennent, tu vois leurs groupes se lier,
s'arrondir en festons mobiles, inconstants, qui se disputent, qui se
succdent, qui s'approchent, qui fuient, qui montent comme la vague
apporte par le flux, et descendent comme elle, en roulant sur les ondes
fugitives toutes les couleurs de l'charpe qui embrasse le ciel et la
mer  la fin des temptes, quand elle vient briser en expirant le
dernier point de son cercle immense contre la proue du vaisseau.

Et que m'importent  moi les accidents de la mer et les curieuses
inquitudes du voyageur,  moi qu'une faveur divine, qui fut peut-tre
dans une ancienne vie un des privilges de l'homme, affranchit quand je
le veux (bnfice dlicieux du sommeil) de tous les prils qui vous
menacent?

 peine mes yeux sont ferms,  peine cesse la mlodie qui ravissait mes
esprits, si le crateur des prestiges de la nuit creuse devant moi
quelque abme profond, gouffre inconnu o expirent toutes les formes,
tous les sons et toutes les lumires de la terre; s'il se jette sur un
torrent bouillonnant et avide de morts quelque pont rapide, troit,
glissant, qui ne promet pas d'issue; s'il me lance  l'extrmit d'une
planche lastique, tremblante, qui domine sur des prcipices que l'oeil
mme craint de sonder... paisible, je frappe le sol obissant d'un pied
accoutum  lui commander.

Il cde, il rpond, je pars, et content de quitter les hommes, je vois
fuir, sous mon essor facile, les rivires bleues des continents, les
sombres dserts de la mer, le toit vari des forts que bigarrent le
vert naissant du printemps, le pourpre et l'or de l'automne, le bronze
mat et le violet terne des feuilles crispes de l'hiver. Si quelque
oiseau tourdi fait bruire  mon oreille ses ailes haletantes, je
m'lance, je monte encore, j'aspire  des mondes nouveaux. Le fleuve
n'est plus qu'un fil qui s'efface dans une verdure sombre, les montagnes
qu'un point vague dont le sommet s'anantit dans sa base, l'Ocan qu'une
tache obscure dans je ne sais quelle masse gare au milieu des airs, o
elle tourne plus rapidement que l'osselet  six faces que font rouler
sur son axe pointu les petits enfants d'Athnes, le long des galeries
aux larges dalles qui embrassent le Cramique.

Avez-vous jamais vu le long des murs du Cramique, lorsqu'ils sont
frapps dans les premiers jours de l'anne par les rayons du soleil qui
rgnre le monde, une longue suite d'hommes hves, immobiles, aux joues
creuses par le besoin, aux regards teints et stupides: les uns
accroupis comme des brutes; les autres debout, mais appuys contre les
piliers, et rflchissants  demi sous le poids de leur corps extnu?

Les avez-vous vus, la bouche entrouverte pour aspirer encore une fois
les premires influences de l'air vivifiant, recueillir avec une morne
volupt les douces impressions de la tide chaleur du printemps? Le mme
spectacle vous aurait frapp dans les murailles de Larisse, car il y a
des malheureux partout: mais ici le malheur porte l'empreinte de la
fatalit particulire qui est plus dgradante que la misre, plus
poignante que la faim, plus accablante que le dsespoir.

Ces infortuns s'avancent lentement  la suite les uns des autres, et
marquent entre tous leurs pas de longues stations, comme des figures
fantastiques disposes par un mcanicien habile sur une roue qui indique
les divisions du temps. Douze heures s'coulent pendant que le cortge
silencieux suit le contour de la place circulaire, quoique l'tendue en
soit si borne qu'un amant peut lire d'une extrmit  l'autre, sur la
main plus ou moins dploye de sa matresse, le nombre des heures de la
nuit qui doivent amener l'heure si dsire du rendez-vous. Ces spectres
vivants n'ont conserv presque rien d'humain. Leur peau ressemble  un
parchemin blanc tendu sur des ossements. L'orbite de leurs yeux n'est
pas anim par une seule tincelle de l'me.

Leurs lvres ples frmissent d'inquitude et de terreur, ou, plus
hideuse encore, elles roulent un sourire ddaigneux et farouche, comme
la dernire pense d'un condamn rsolu qui subit son supplice. La
plupart sont agits de convulsions faibles, mais continues, et tremblent
comme la branche de fer de cet instrument sonore que les enfants font
bruire entre leurs dents. Les plus  plaindre de tous, vaincus par la
destine qui les poursuit, sont condamns  effrayer  jamais les
passants de la repoussante difformit de leurs membres nous et de leurs
attitudes inflexibles. Cependant, cette priode rgulire de leur vie
qui spare deux sommeils est pour eux celle de la suspension des
douleurs qu'ils redoutent le plus. Victimes de la vengeance des
sorcires de Thessalie, ils retombent en proie  des tourments qu'aucune
langue peut exprimer, ds que le soleil, prostern sous l'horizontal
occidental, a cess de les protger contre les redoutables souveraines
des tnbres. Voil pourquoi ils suivent son cours trop rapide, l'oeil
toujours fix sur l'espace qu'il embrasse, dans l'esprance toujours
due, qu'il oubliera une fois sur son lit d'azur, et qu'il finira par
rester suspendu aux nuages d'or du couchant.

 peine la nuit vient les dtromper, en dveloppant ses ailes de crpe,
sur lesquelles il ne reste pas mme une des clarts livides qui
mourraient tout  l'heure au sommet des arbres;  peine le dernier
reflet qui ptillait encore sur le mtal poli au fate d'un btiment
lev achve de s'vanouir, comme un charbon encore ardent dans un
brasier teint, qui blanchit peu  peu sous la cendre, et ne se
distingue bientt plus au fond de l'tre abandonn, un murmure
formidable s'lve parmi eux, leurs dents se claquent de dsespoir et de
rage, ils se pressent et s'vitent de peur de trouver partout des
sorcires et des fantmes. Il fait nuit!... et l'enfer va se rouvrir!

Il y en avait un, entre autres, dont toutes les articulations criaient
comme des ressorts fatigus, et dont la poitrine exhalait un son plus
rauque et plus sourd que celui de la vis rouille qui tourne avec peine
dans son crou. Mais quelques lambeaux d'une riche broderie qui
pendaient encore  son manteau, un regard plein de tristesse et de grce
qui claircissait de temps en temps la langueur de ses traits abattus,
je ne sais quel mlange inconcevable d'abrutissement et de fiert qui
rappelait le dsespoir d'une panthre assujettie au billon dchirant du
chasseur, le faisaient remarquer dans la foule de ses misrables
compagnons; et quand il passait devant des femmes, on n'entendait qu'un
soupir. Ses cheveux blonds roulaient en boucles ngliges sur ses
paules, qui s'levaient blanches et pures comme une toffe de lis
au-dessus de sa tunique pourpre.

Cependant, son cou portait l'empreinte du sang, la cicatrice
triangulaire d'un fer de lance, la marque de la blessure qui me ravit
Polmon au sige de Corinthe, quand ce fidle ami se prcipita sur mon
coeur, au-devant de la rage effrne du soldat dj victorieux, mais
jaloux de donner au champ de bataille un cadavre de plus. C'tait ce
Polmon que j'avais si longtemps pleur, et qui revient toujours dans
mon sommeil me rappeler avec un froid baiser que nous devons nous
retrouver dans l'immortelle vie de la mort. C'tait Polmon encore
vivant, mais conserv pour une existence si horrible que les larves et
les spectres de l'enfer se consolent entre eux en se racontant ses
douleurs; Polmon tomb sous l'empire des sorcires de Thessalie et des
dmons qui composent leur cortge dans les solennits, les inexplicables
solennits de leurs ftes nocturnes.

Il s'arrta, chercha longtemps d'un regard tonn  lier un souvenir 
mes traits, se rapprocha de moi  pas inquiets et mesurs, toucha mes
mains d'une main palpitante qui tremblait de les saisir, et aprs
m'avoir envelopp d'une treinte subite que je ne ressentis pas sans
effroi, aprs avoir fix sur mes yeux un rayon ple qui tombait de ses
yeux voils, comme le dernier jet d'un flambeau qui s'loigne  travers
la trappe d'un cachot:

--Lucius! Lucius! s'cria-t-il avec un rire affreux.

--Polmon, cher Polmon, l'ami, le sauveur de Lucius!...--Dans un autre
monde, dit-il en baissant la voix, je m'en souviens... c'tait dans un
autre monde, dans une vie qui n'appartenait pas au sommeil et  ses
fantmes?...--Que dis-tu de fantmes?...--Regarde, rpondit-il en
tendant le doigt dans le crpuscule!... Les voil qui viennent.

Oh! ne te livre pas, jeune infortun, aux inquitudes des tnbres!

Quand les ombres des montagnes descendent en grandissant, rapprochent de
toutes parts la pointe et les cts de leurs pyramides gigantesques, et
finissent par s'embrasser en silence sur la terre obscure; quand les
images fantastiques des nuages s'tendent, se confondent et rentrent
ensemble sous le voile protecteur de la nuit, comme des poux
clandestins; quand les oiseaux des funrailles commencent  crier
derrire les bois, et que les reptiles chantent d'une voix casse
quelques paroles monotones  la lisire des marcages... alors, mon
Polmon, ne livre pas ton imagination tourmente aux illusions de
l'ombre et de la solitude. Fuis les sentiers cachs o les spectres se
donnent rendez-vous pour former de noires conjurations contre le repos
des hommes; le voisinage des cimetires o se rassemble le conseil
mystrieux des morts, quand ils viennent, envelopps de leurs suaires,
apparatre devant l'aropage qui sige dans des cercueils: fuis la
prairie dcouverte o l'herbe foule en rond noircit, strile et
dessche, sous le pas cadenc des sorcires. Veux-tu m'en croire
Polmon? Quand la lumire, pouvante  l'approche des mauvais esprits,
se retire en plissant, viens ranimer avec moi ses prestiges dans les
ftes de l'opulence et dans les orgies de la volupt. L'or manque-t-il
jamais  mes souhaits? Les mines les plus prcieuses ont-elles une veine
cache qui me refuse ses trsors? Le sable mme des ruisseaux se
transforme sous ma main en pierres exquises qui feraient l'ornement des
rois. Veux-tu m'en croire, Polmon?

C'est en vain que le jour s'teindrait, tant que les feux que ses rayons
ont allums pour l'usage de l'homme ptillent encore dans les
illuminations des festins, ou dans les clarts plus discrtes qui
embellissent les veilles dlicieuses de l'amour. Les Dmons, tu le
sais, craignent les vapeurs odorantes de la cire et de l'huile embaume
qui brillent doucement dans l'albtre, ou versent des tnbres roses 
travers la double soie de nos riches tentures. Ils frmissent  l'aspect
des marbres polis, clairs par les lustres aux cristaux mobiles, qui
lancent autour d'eux de longs jets de diamants, comme une cascade
frappe du dernier regard d'adieu du soleil horizontal. Jamais une
sombre lamie, une mante dcharne n'osa taler la hideuse laideur de ses
traits dans les banquets de Thessalie. La lune mme qu'elles invoquent
les effraie souvent, quand elle laisse tomber sur elles un de ces rayons
passagers qui donnent aux objets qu'ils effleurent la blancheur terne de
l'tain. Elles s'chappent alors plus rapides que la couleuvre avertie
par le bruit du grain de sable qui roule sous les pieds du voyageur. Ne
crains pas qu'elles te surprennent au milieu des feux qui tincellent
dans mon palais, et qui rayonnent de toutes parts sur l'acier
blouissant des miroirs.

Vois plutt, mon Polmon, avec quelle agilit elles se sont loignes de
nous depuis que nous marchons entre les flambeaux de mes serviteurs,
dans ces galeries dcores de statues, chefs-d'oeuvre inimitables du
gnie de la Grce. Quelqu'une de ces images t'aurait-elle rvl par un
mouvement menaant la prsence de ces esprits fantastiques qui les
animent quelquefois, quand la dernire lueur qui se dtache de la
dernire lampe monte et s'teint dans les airs? L'immobilit de leurs
formes, la puret de leurs traits, le calme de leurs attitudes qui ne
changeront jamais, rassurerait la frayeur mme. Si quelque bruit trange
a frapp ton oreille,  frre chri de mon coeur! c'est celui de la
nymphe attentive qui rpand sur tes membres appesantis par la fatigue
les trsors de son urne de cristal, en y mlant des parfums jusqu'ici
inconnus  Larisse, un ambre limpide que j'ai recueilli sur le bord des
mers qui baignent le berceau du soleil; le suc d'une fleur mille fois
plus suave que la rose, qui ne croit que dans les pais ombrages de la
brune Corcyre; les pleurs d'un arbuste aim d'Apollon et de son fils, et
qui tale sur les rochers d'pidaure ses bouquets composs de cymbales
de pourpre toutes tremblantes sous le poids de la rose.

Et comment les charmes des magiciennes troubleraient-ils la puret des
eaux qui bercent autour de toi leurs ondes d'argent? Myrth, cette belle
Myrth aux cheveux blonds, la plus jeune et la plus chrie de mes
esclaves, celle que tu as vue se pencher  ton passage, car elle aime
tout ce que j'aime... elle a des enchantements qui ne sont connus que
d'elle et d'un esprit qui les lui confie dans les mystre du sommeil;
elle erre maintenant comme une ombre autour de l'enceinte des bains o
s'lve peu  peu la surface de l'onde salutaire; elle court en chantant
des airs qui chassent les dmons, et en touchant de temps  autre les
cordes d'une harpe errante que des gnies obissants ne manquent jamais
de lui offrir avant que ses dsirs aient le temps de se faire connatre
en passant de son me  ses yeux. Elle marche; elle court; la harpe
marche court et chante sous sa main. coute le bruit de la harpe qui
rsonne, la voix de la harpe de Myrth; c'est un son plein, grave,
solennel, qui fait oublier les ides de la terre, qui se prolonge, qui
se soutient, qui occupe l'me comme une pense srieuse; et puis il
vole, il fuit, il s'vanouit, il revient; et les airs de la harpe de
Myrth (enchantements ravissants des nuits!), les airs de la harpe de
Myrth qui volent, qui fuient, qui s'vanouissent, qui reviennent
encore--comme elle chante, comme ils volent, les airs de la harpe de
Myrth, les airs qui chassent le dmon!... coute Polmon, les
entends-tu?

J'ai prouv en vrit toutes les illusions des rves, et que serais-je
alors devenu sans le secours de la harpe de Myrth, sans le secours de
sa voix, si attentive  troubler le repos douloureux et gmissant de mes
nuits?... Combien de fois je me suis pench dans mon sommeil sur l'onde
limpide et dormante, l'onde trop fidle  reproduire mes traits altrs,
mes cheveux hrisss de terreur, mon regard fixe et morne comme celui du
dsespoir qui ne pleure plus!...Combien de fois j'ai frmi en voyant des
traces de sang livide courir autour de mes lvres ples; en sentant mes
dents chancelantes repousses de leurs alvoles, mes ongles dtachs de
leur racine s'branler et tomber! Combien de fois, effray de ma nudit,
de ma honteuse nudit, je me suis livr inquiet  l'ironie de la foule
avec une tunique plus courte, plus lgre, plus transparente que celle
qui enveloppe une courtisane au seuil du lit effront de la dbauche!
Oh! combien de fois des rves plus hideux, des rves que Polmon
lui-mme ne connat point....

Et que serais-je devenu alors, que serais-je devenu sans le secours de
la harpe de Myrth, sans le secours de sa voix et de l'harmonie qu'elle
enseigne  ses soeurs, quand elles l'entourent obissantes, pour charmer
les terreurs du malheureux qui dort, pour faire bruire  son oreille des
chants venus de loin, comme la brise qui court entre peu de voile, des
chants qui se marient, qui se confondent, qui assoupissent les songes
orageux du coeur et qui enchantent leur silence dans une longue mlodie.

Et maintenant, voici les soeurs de Myrth qui ont prpar le festin. Il
y a This, reconnaissable entre toutes les filles de Thessalie, quoique
la plupart des filles de Thessalie aient des cheveux noirs qui tombent
sur des paules plus blanches que l'albtre; mais il n'y en a point qui
aient des cheveux en ondes souples et voluptueuses, comme les cheveux
noirs de This. C'est elle qui penche sur la coupe ardente o blanchit
un vin bouillant le vase d'une prcieuse argile, et qui en laisse tomber
goutte  goutte en topazes liquides le miel le plus exquis qu'ont ait
jamais recueilli sur les ormeaux de Sicile. L'abeille prive de son
trsor vole inquite au milieu des fleurs; elle se pend aux branches
solitaires de l'arbre abandonn, en demandant son miel aux zphyrs. Elle
murmure de douleur, parce que ses petits n'auront plus d'asile dans
aucun des mille palais  cinq murailles qu'elle leur a btis avec une
cire lgre et transparente, et qu'ils ne goteront pas le miel qu'elle
avait rcolt pour eux sur les buissons parfums du mont Hybla.

C'est This qui rpand dans un vin bouillant le miel drob aux abeilles
de Sicile; et les autres soeurs de This, celles qui ont des cheveux
noirs, car il n'y a que Myrth qui soit blonde, elles courent soumises,
empresses, caressantes, avec un sourire obissant, autour des apprts
du banquet. Elles sment des fleurs de grenades ou des feuilles de rose
sur le lait cumeux; ou bien elles attisent les fournaises d'ambre et
d'encens qui brlent sous la coupe ardente o blanchit un vin bouillant,
les flammes qui se courbent de loin autour du rebord circulaire, qui se
penchent, qui se rapprochent, qui l'effleurent, qui caressent ses lvres
d'or, et finissent par se confondre avec les flammes aux langues
blanches et bleues qui volent sur le vin. Les flammes montent,
descendent, s'garent comme ce dmon fantastique des solitudes qui aime
 se mirer dans les fontaines. Qui pourra dire combien de fois la coupe
a circul autour de la table du festin, combien de fois puise, elle a
vu ses bords inonds d'un nouveau nectar? Jeunes filles n'pargnez ni le
vin ni l'hydromel.

Le soleil ne cesse de gonfler de nouveaux raisins, et de verser des
rayons de son immortelle splendeur dans la grappe clatante qui se
balance aux riches festons de nos vignes,  travers les feuilles
rembrunies du pampre arrondi en guirlandes qui court parmi les mriers
de Temp. Encore cette libation pour chasser les dmons de la nuit!
Quant  moi, je ne vois plus ici que les esprits joyeux de l'ivresse qui
s'chappent en ptillant de la mousse frmissante, se poursuivent dans
l'air comme des moucherons de feu, ou viennent blouir de leurs ailes
radieuses mes paupires chauffes; semblables  ces insectes agiles que
la nature a orns de feux innocents, et que souvent, dans la silencieuse
fracheur d'une courte nuit d't, on voit jaillir en essaim du milieu
d'une touffe de verdure, comme une gerbe d'tincelles sous les coups
redoubls du forgeron. Ils flottent emports par une lgre brise qui
passe, ou appels par quelque doux parfum dont ils se nourrissent dans
le calice des roses. Le nuage lumineux se promne, se berce inconstant,
se repose ou tourne un moment sur lui-mme, et tombe tout entier sur le
sommet d'un jeune pin qu'il illumine comme une pyramide consacre aux
ftes publiques, ou  la branche infrieure d'un grand chne  laquelle
il donne l'aspect d'une girandole prpare pour les veilles de la
fort. Vois comme ils jouent autour de toi, comme ils frmissent dans
les fleurs, comme ils rayonnent en reflets de feu sur les vases polis;
ce ne sont point des dmons ennemis. Ils dansent, ils se rjouissent,
ils ont l'abandon et les clats de la folie. S'ils s'exercent
quelquefois  troubler le repos des hommes, ce n'est jamais que pour
satisfaire, comme un enfant tourdi,  de riants caprices.

Ils se roulent, malicieux, dans le lin confus qui court autour du fuseau
d'une vieille bergre, croisent, embrouillent les fils gars, et
multiplient les noeuds contrariants sous les efforts de son adresse
inutile. Quand un voyageur qui a perdu sa route cherche d'un oeil avide
 travers tout l'horizon de la nuit quelque point lumineux qui promet un
asile, longtemps ils le font errer de sentiers en sentiers,  la lueur
d'un feu infidle, au bruit d'une voix trompeuse, ou de l'aboiement
loign d'un chien vigilant qui rde comme une sentinelle autour de la
ferme solitaire; ils abusent ainsi de l'esprance du pauvre voyageur,
jusqu' l'instant o, touchs de piti pour sa fatigue, ils lui
prsentent tout  coup un gte inattendu, que personne n'avait jamais
remarqu dans ce dsert; quelquefois mme, il est tonn de trouver 
son arrive un foyer ptillant dont le seul aspect inspire la gaiet,
des mets rares et dlicats que le hasard a procurs  la chaumire du
pcheur ou du braconnier, et une jeune fille, belle comme les Grces,
qui le sert en craignant de lever les yeux: car il lui a paru que cet
tranger tait dangereux  regarder. Le lendemain, surpris qu'un si
court repos lui ait rendu toutes ses forces, il se lve heureux au chant
de l'alouette qui salue un ciel pur: il apprend que son erreur favorable
a raccourci son chemin de vingt stades et demi, et son cheval,
hennissant d'impatience, les naseaux ouverts, le poil lustr, la
crinire lisse et brillante, frappe devant lui la terre d'un triple
signal de dpart. Le lutin bondit de la croupe  la tte du cheval du
voyageur, il passe ses doigts subtils dans la vaste crinire, il la
roule, la relve en onde; il regarde, il s'applaudit de ce qu'il a fait,
et il part content pour aller s'gayer du dpit d'un homme endormi qui
brle de soif, et qui voit fuir, se diminuer, tarir devant ses lvres
allonges un breuvage rafrachissant; qui sonde inutilement la coupe du
regard; qui aspire inutilement la liqueur absente; puis se rveille, et
trouve le vase rempli d'un vin de Syracuse qu'il n'a pas encore got,
et que le follet a exprim de raisins de choix, tout en s'amusant des
inquitudes de son sommeil. Ici, tu peux boire, parler ou dormir sans
terreur, car les follets sont nos amis. Satisfais seulement  la
curiosit impatiente de This et de Myrth,  la curiosit plus
intresse de Thlare, qui n'a pas dtourn de toi ses longs cils
brillants, ses grands yeux noirs qui roulent comme des astres favorables
sur un ciel baign du plus tendre azur.

Raconte-nous, Polmon, les extravagantes douleurs que tu as crues
prouver sous l'empire des sorcires; car les tourments dont elles
poursuivent notre imagination ne sont que la vaine illusion d'un rve
qui s'vanouit au premier rayon de l'aurore. This, Thlare et Myrth
sont attentives.... Elles coutent....

Eh bien! parle... racontes-nous tes dsespoirs, tes craintes et les
folles erreurs de la nuit; et toi, This, verse du vin; et toi Thlare,
souris  son rcit pour que son me se console; et toi, Myrth, si tu le
vois, surpris du souvenir de ses garements, cder  une illusion
nouvelle, chante et soulve les cordes de la harpe magique....
Demande-lui des sons consolateurs, des sons qui renvoient les mauvais
esprits.... C'est ainsi qu'on affranchit les heures austres de la nuit
de l'empire tumultueux des songes, et qu'on chappe de plaisirs en
plaisirs aux sinistres enchantements qui remplissent la terre pendant
l'absence du soleil.




L'pisode


_Hanc ego de coelo ducentem sidera vidi:_
_Fluminis hoec rapidi carmine vertit iter._
_Hoec cantu finditque solum, manesque sepulchris_
_Elicit, et tepido devorat ossa rogo._
_Quum libet, hoec tristi depellit nubila coelo;_
_Quum libet, aestivo convocat orbe nives._

_Cette femme, je l'ai vu de mes yeux attirer les astres du ciel; elle
dtourne par ses incantations le cours d'un fleuve rapide; sa voix fait
s'entrouvrir le sol, sortir les mnes du tombeau, descendre les
ossements du bcher tide. Quand elle veut, elle dissipe les nuages qui
attristent le ciel; quand elle veut, elle fait tomber la neige dans un
ciel d't._

                                   (CATULLE, I, 2.)

_Compte que cette nuit tu auras des tremblements et des convulsions;
les dmons, pendant tout ce temps de nuit profonde o il leur est permis
d'agir, exerceront sur toi leur cruelle malice. Je t'enverrai des
pincements aussi serrs que les cellules de la ruche, et chacun d'eux
sera aussi brlant que l'aiguillon de l'abeille qui la construit._

                        (SHAKESPEARE, La Tempte, acte II, sc. 2.)

Qui de vous ne connat,  jeunes filles! les doux caprices des femmes,
dit Polmon rjouit. Vous avez aim sans doute, et vous savez comment le
coeur d'une veuve pensive qui gare ses souvenirs solitaires sur les
rives ombrages du Pne, se laisse surprendre quelquefois par le teint
rembruni d'un soldat dont les yeux tincellent du feu de la guerre, et
dont le sein brille de l'clat d'une gnreuse cicatrice. Il marche fier
et tendre parmi les belles comme un lion apprivois qui cherche 
oublier dans les plaisirs d'une heureuse et facile servitude le regret
de ses dserts.

C'est ainsi que le soldat aime  occuper le coeur des femmes, quand il
n'est plus appel par le clairon des batailles et que les hasards du
combat ne sollicitent plus son ambition impatiente. Il sourit du regard
aux jeunes filles, et il semble leur dire: Aimez-moi!...

Vous savez aussi, puisque vous tes Thessaliennes, qu'aucune femme n'a
jamais gal en beaut cette noble Mro qui, depuis son veuvage, trane
de longue draperies blanches brodes d'argent; Mro, la plus belle des
belles de Thessalie, vous le savez. Elle est majestueuse comme les
desses, et cependant il y a dans ses yeux je ne sais quelles flammes
mortelles qui enhardissent les prtentions de l'amour.--Oh! combien de
fois je me suis plong dans l'air qu'elle entrane, dans la poussire
que ses pieds font voler, dans l'ombre fortune qui la suit!...

Combien de fois je me suis jet au devant de sa marche pour drober un
rayon  ses regards, un souffle  sa bouche, un atome au tourbillon qui
flatte, qui caresse ses mouvements; combien de fois (Thlare, me le
pardonneras-tu?), j'piais la volupt brlante de sentir un des plis de
sa robe frmir contre ma tunique ou de pouvoir ramasser d'une lvre
avide une des paillettes de ses broderies dans les alles des jardins de
Larisse! Quand elle passait, vois-tu, tous les nuages rougissaient comme
 l'approche de la tempte; mes oreilles sifflaient, mes prunelles
s'obscurcissaient dans leur orbite gare, mon coeur tait prs de
s'anantir sous le poids d'une intolrable joie. Elle tait l! je
saluais les ombres qui avaient flott sur elle, j'aspirais l'air qui
l'avait touche; je disais  tous les arbres des rivages: Avez-vous vu
Mro? Si elle s'tait couche sur un banc de fleurs, avec quel amour
jaloux je recueillais les fleurs que son corps avait froisses, les
blancs ptales imbibs de carmin qui dcorent le front pench de
l'anmone, les flches blouissantes qui jaillissent du disque d'or de
la marguerite, le voile d'un chaste gaze qui se roule autour d'un jeune
lis avant qu'il ait souri au soleil; et si j'osais presser d'un
embrassement sacrilge tout ce lit de frache verdure, elle m'incendiait
d'un feu plus subtil que celui dont la mort a tiss les vtements
nocturne d'un fivreux. Mro ne pouvait pas manquer de me remarquer.
J'tais partout. Un jour,  l'approche du crpuscule, je trouvai son
regard; il souriait; elle m'avait devanc, son pas se ralentit. J'tais
seul derrire elle, et je la vis se dtourner. L'air tait calme, il ne
troublait pas ses cheveux, et sa main souleve s'en rapprochait comme
pour rparer leur dsordre. Je la suivis, Lucius, jusqu'au palais,
jusqu'au temple de la princesse de Thessalie, et la nuit descendit sur
nous, nuit de dlices et de terreur!... Puisse-t-elle avoir t la
dernire de ma vie et avoir fini plus tt!

Je ne sais si tu as jamais support avec une rsignation mle
d'impatience et de tendresse le poids du corps d'une matresse endormie
qui s'abandonne au repos sur ton bras tendu sans s'imaginer que tu
souffres; si tu as essay de lutter contre le frisson qui saisit peu 
peu ton sang, contre l'engourdissement qui enchane tes muscles soumis;
de t'opposer  la conqute de la mort qui menace de s'tendre jusqu'
ton me! C'est ainsi, Lucius, qu'un frmissement douloureux parcourait
rapidement mes nerfs, en les branlant de tremblements inattendus comme
le crochet aigu du plectrum qui fait dissoner toutes les cordes de la
lyre, sous les doigts d'un musicien habile. Ma chair se tourmentait
comme une membrane sche approche du feu.

Ma poitrine souleve tait prs de rompre, en clatant, les liens de fer
qui l'enveloppaient, quand Mro, tout  coup assise  mes cts, arrta
sur mes yeux un regard profond, tendit sa main sur mon coeur pour
s'assurer que le mouvement en tait suspendu, l'y reposa longtemps,
pesante et froide, et s'enfuit loin de moi de toute la vitesse d'une
flche que la corde de l'arbalte repousse en frmissant. Elle courait
sur les marbres du palais, en rptant les airs des vieilles bergres de
Syracuse qui enchantent la lune dans ses nuages de nacre et d'argent,
tournait dans les profondeurs de la salle immense, et criait de temps 
autre, avec les clats d'une gaiet horrible, pour rappeler je ne sais
quels amis qu'elle ne m'avait pas encore nomms.

Pendant que je regardais plein de terreur, et que je voyais descendre le
long des murailles, se presser sous les portiques, se balancer sous les
votes, une foule innombrable de vapeurs distinctes les unes des autres,
mais qui n'avait de la vie que des apparences de formes, une voix faible
comme le bruit de l'tang le plus calme dans une nuit silencieuse, une
couleur indcise emprunte aux objets devant lesquels flottaient leurs
figures transparentes... la flamme azure et ptillante jaillit tout 
coup de tous les trpieds, et Mro formidable volait de l'un  l'autre
en murmurant des paroles confuses:

Ici de la verveine en fleur... l, trois brins de sauge cueillis 
minuit dans le cimetire de ceux qui sont morts par l'pe... ici, le
voile de la bien-aime sous lequel le bien-aim cacha sa pleur et sa
dsolation aprs avoir gorg l'poux endormi pour jouir de ses
amours... ici encore, les larmes d'une tigresse excde par la faim, qui
ne se console pas d'avoir dvor un de ses petits!

Et ses traits renverss exprimaient tant de souffrance et d'horreur
qu'elle me fit presque piti.

Inquite de voir ses conjurations suspendues par quelque obstacle
imprvu, elle bondit de rage, s'loigna, revint arme de deux longues
baguettes d'ivoire, lies  leur extrmit par un lacet compos de
treize crins, dtachs du cou d'une superbe cavale blanche par le voleur
mme qui avait tu son matre, et sur la tresse flexible elle fit voler
le rhombus d'bne, aux globes vides et sonores, qui bruit et hurla dans
l'air et revint en roulant avec un grondement sourd, et roula encore en
grondant, et puis se ralentit et tomba. Les flammes des trpieds se
dressaient comme des langues de couleuvres; et les ombres taient
contentes.Venez, venez, criait Mro, il faut que les dmons de la nuit
s'apaisent et que les morts se rjouissent. Apportez-moi de la verveine
en fleur, de la sauge cueillie  minuit, et du trfle  quatre feuilles;
donnez des moissons de jolis bouquets  Saga et aux dmons de la nuit.
Puis tournant un oeil tonn sur l'aspic d'or dont les replis
s'arrondissaient autour de son bras nu; sur le bracelet prcieux,
ouvrage du plus habile artiste de Thessalie qui n'y avait pargn ni le
choix des mtaux, ni la perfection du travail,--l'argent y tait
incrust en cailles dlicates, et il n'y avait pas une dont la
blancheur ne ft releve par l'clat d'un rubis ou par la transparence
si douce au regard d'un saphir plus bleu que le ciel.--Elle le dtache,
elle mdite, elle rve, elle appelle le serpent en murmurant des paroles
secrtes; et le serpent anim se droule et fuit avec un sifflement de
joie comme un esclave dlivr. Et le rhombus roule encore; il roule
toujours en grondant, il roule comme la foudre loigne qui se plaint
dans des nuages emports par le vent, et qui s'teint en gmissant dans
un orage fini. Cependant, toutes les votes s'ouvrent, tous les espaces
du ciel se dploient, tous les astres descendent, tous les nuages
s'aplanissent et baignent le seuil comme des parvis de tnbres. La
lune, tache de sang, ressemble au bouclier de fer sur lequel on vient
de rapporter le corps d'un jeune Spartiate gorg par l'ennemi. Elle
roule et appesantit sur moi son disque livide, qu'obscurcit encore la
fume des trpieds teints. Mro continue  courir en frappant de ses
doigts, d'o jaillissent de longs clairs, les innombrables colonnes du
palais, et chaque colonne qui se divise sous les doigts de Mro
dcouvre une colonnade immense qui est peuple de fantmes, et chacun
des fantmes frappe comme elle une colonne qui ouvre des colonnades
nouvelles; et il n'y a pas une colonne qui ne soit tmoin du sacrifice
d'un enfant nouveau-n arrach aux caresses de sa mre. Piti! piti!
m'criai-je, pour la mre infortune qui dispute son enfant  la
mort.--Mais cette prire touffe n'arrivait  mes lvres qu'avec la
force du souffle d'un agonisant qui dit: Adieu! Elle expirait en sons
inarticuls sur ma bouche balbutiante.

Elle mourait comme le cri d'un homme qui se noie, et qui cherche en vain
 confier aux eaux muettes le dernier appel du dsespoir. L'eau
insensible touffe sa voix; elle le recouvre, morne et froide; elle
dvore sa plainte; elle ne le portera jamais jusqu'au rivage.

Tandis que je me dbattais contre la terreur dont j'tais accabl, et
que j'essayais d'arracher de mon sein quelque maldiction qui rveillt
dans le ciel la vengeance des dieux: Misrable! s'cria Mro, sois puni
 jamais de ton insolente curiosit!... Ah! tu oses violer les
enchantements du sommeil.... Tu parles, tu cris et tu vois.... Eh bien! tu
ne parleras plus que pour te plaindre, tu ne crieras plus que pour
implorer en vain la sourde piti des absents, tu ne verras plus que des
scnes d'horreur qui glaceront ton me.... Et en s'exprimant ainsi, avec
une voix plus grle et plus dchirante que celle d'une hyne gorge qui
menace encore les chasseurs, elle dtachait de son doigt la turquoise
chatoyante qui tincelait de flammes varies comme les couleurs de
l'arc-en-ciel, ou comme la vague qui bondit  la mare montante, et
rflchit en se roulant sur elle-mme les feux du soleil levant. Elle
presse du doigt un ressort inconnu qui soulve la pierre merveilleuse
sur sa charnire invisible, et dcouvre dans un crin d'or je ne sais
quel monstre sans couleur et sans forme, qui bondit, hurle, s'lance, et
tombe accroupi sur le sein de la magicienne.Te voil, dit-elle, mon
cher Smarra, le bien-aim, l'unique favori de mes penses amoureuses,
toi que la haine du ciel a choisi dans tous ses trsors pour le
dsespoir des enfants de l'homme. Va, je te l'ordonne, spectre flatteur,
ou dcevant ou terrible, va tourmenter la victime que je t'ai livre;
fais-lui des supplices aussi varis que les pouvantements de l'enfer
qui t'a conu, aussi cruels, aussi implacables que ma colre. Va te
rassasier des angoisses de son coeur palpitant, compter les battements
convulsifs de son pouls qui se prcipite, qui s'arrte... contempler sa
douloureuse agonie et la suspendre pour la recommencer...  ce prix,
fidle esclave de l'amour, tu pourras au dpart des songes redescendre
sur l'oreiller embaum de ta matresse, et presser dans tes bras
caressants la reine des terreurs nocturnes.... Elle dit et le monstre
jaillit de sa main brlante comme le palet arrondi du discobole, il
tourne dans l'air avec la rapidit de ces feux artificiels qu'on lance
sur les navires, tend des ailes bizarrement festonnes, monte, descend,
grandit, se rapetisse, et, nain difforme et joyeux, dont les mains sont
armes d'ongles d'un mtal plus fin que l'acier, qui pntrent la chair
sans la dchirer, et boivent le sang  la manire de la pompe insidieuse
des sangsues, il s'attache sur mon coeur, se dveloppe, soulve sa tte
norme et rit. En vain mon oeil, fixe d'effroi, cherche dans l'espace
qu'il peut embrasser un objet qui le rassure: les mille dmons de la
nuit escortent l'affreux dmon de la turquoise. Des femmes rabougries au
regard ivre; des serpents rouges et violets dont la bouche jette du feu;
des lzards qui lvent au-dessus d'un lac de boue et de sang un visage
pareil  celui de l'homme; des ttes nouvellement dtaches du tronc par
la hache du soldat, mais qui me regarde avec des yeux vivants, et
s'enfuient en sautillant sur des pieds de reptiles....

Depuis cette nuit funeste,  Lucius, il n'est plus de nuits paisibles
pour moi. La couche parfume des jeunes filles qui n'est ouverte qu'aux
songes voluptueux; la tente infidle du voyageur qui se dploie tous les
soirs sous de nouveaux ombrages; le sanctuaire mme des temples est un
asile impuissant contre les dmons de la nuit.

 peine mes paupires, fatigues de lutter contre le sommeil si redout,
se ferment d'accablement, tous les monstres sont l, comme  l'instant
o je les ai vus s'chapper avec Smarra de la bague magique de Mro.
Ils courent en cercle autour de moi, m'tourdissent de leurs cris,
m'effaraient de leurs plaisirs et souillent mes lvres frmissantes de
leurs caresses de harpies. Mro les conduit et plane au-dessus d'eux en
secouant sa longue chevelure, d'o s'chappent des clairs d'un bleu
livide. Hier encore... elle tait bien plus grande que je ne l'ai vue
autrefois... c'tait les mmes formes et les mmes traits, mais sous
leur apparence sduisante je discernais avec effroi, comme au travers
d'une gaze subtile et lgre, le teint plomb de la magicienne et ses
membres couleur de souffre: ses yeux fixes et creux taient tout noys
de sang, des larmes de sang sillonnaient ses joues profondes, et sa main
dploye dans l'espace, laissait imprime sur l'air mme la trace d'une
main de sang....

--Viens, me dit-elle en m'effleurant d'un signe du doigt qui m'aurait
ananti s'il m'avait touch, viens visiter l'empire que je donne  mon
poux, car je veux que tu connaisses tous les domaines de la terreur et
du dsespoir...--Et en parlant ainsi elle volait devant moi, les pieds 
peine dtachs du sol, et s'approchant ou s'loignant alternativement de
la terre, comme la flamme qui danse au-dessus d'une torche prte 
s'teindre. Oh! que l'aspect du chemin que nous dvorions en courant
tait affreux  tous les sens! Que la magicienne elle-mme paraissait
impatiente d'en trouver la fin! Imagine-toi le caveau funbre o elle
entasse les dbris de toutes les innocentes victimes de leurs
sacrifices, et, parmi les plus imparfaits de ces restes mutils, pas un
lambeau qui n'ait conserv une voix, des gmissements et des pleurs!

Imagine-toi des murailles mobiles, mobiles et animes, qui se resserrent
de part et d'autre au-devant de tes pas, et qui embrassent peu  peu
tous tes membres de l'enceinte d'une prison troite et glace.... Ton
sein oppress qui se soulve, qui tressaille, qui bondit pour aspirer
l'air de la vie  travers la poussire des ruines, la fume des
flambeaux, l'humidit des catacombes, le souffle empoisonn des
morts... et tous les dmons de la nuit qui crient, qui sifflent,
hurlent ou rugissent  ton oreille pouvante: Tu ne respireras plus!

Et pendant que je marchais, un insecte mille fois plus petit que celui
qui attaque d'une dent impuissante le tissu dlicat des feuilles de
rose; un atome disgraci qui passe mille ans  imposer un de ses pas sur
la sphre universelle des cieux dont la matire est mille fois plus dure
que le diamant.... Il marchait, il marchait aussi; et la trace obstine
de ses pieds paresseux avait divis ce globe imprissable jusqu' son
axe.

Aprs avoir parcouru ainsi, tant notre lan tait rapide, une distance
pour laquelle les langages de l'homme n'ont point de terme de
comparaison, je vis jaillir de la bouche d'un soupirail, voisin comme la
plus loigne des toiles, quelques traits d'une blanche clart. Pleine
d'esprance, Mro s'lana, je la suivis, entran par une puissance
invincible; et d'ailleurs le chemin du retour, effac comme le nant,
infini comme l'ternit, venait de se fermer derrire moi d'une manire
impntrable au courage et  la patience de l'homme. Il y avait dj
entre Larisse et nous tous les dbris des mondes innombrables qui ont
prcd celui-ci dans les essais de la cration, depuis le commencement
des temps, et dont le plus grand nombre ne le surpassent pas moins en
immensit qu'il n'excde lui-mme de son tendue prodigieuse, le nid
invisible du moucheron. La porte spulcrale qui nous reut ou plutt qui
nous aspira au sortir de ce gouffre s'ouvrait sur un champ sans horizon,
qui n'avait jamais rien produit. On y distinguait  peine un coin recul
du ciel le contour indcis d'un astre immobile et obscur, plus immobile
que l'air, plus obscur que les tnbres qui rgne dans ce sjour de
dsolation. C'tait le cadavre du plus ancien des soleils, couch sur le
fond tnbreux du firmament, comme un bateau submerg sur un lac grossi
par la fonte des neiges. La lueur ple qui venait de frapper mes yeux ne
provenait point de lui. On aurait dit qu'elle n'avait aucune origine et
qu'elle n'tait qu'une couleur particulire de la nuit,  moins qu'elle
ne rsultat de l'incendie de quelque monde loign dont la cendre
brlait encore.

Alors le croiras-tu? elles vinrent toutes, les sorcires de Thessalie,
escortes de ces nains de la terre qui travaillent dans les mines, qui
ont un visage comme le cuivre et des cheveux bleus comme l'argent dans
la fournaise; de ces salamandres aux longs bras,  la queue aplatie en
rame, aux couleurs inconnues, qui descendent vivantes et agiles du
milieu des flammes, comme des lzards noirs  travers une poussire de
feu; elles vinrent suivies des Aspioles qui ont le corps si frle, si
lanc, surmont d'une tte difforme, mais riante, et qui se balancent
sur les ossements de leurs jambes vides et grles, semblable  un chaume
strile agit par le vent; des Achrones qui n'ont point de membres,
point de voix, point de figures, point d'ge, et qui bondissent en
pleurant sur la terre gmissante, comme des outres gonfles d'air; des
Psylles qui sucent un venin cruel, et qui, avides de poisons, dansent en
rond en poussant des sifflements aigus pour veiller les serpents, pour
les rveiller dans l'asile cach, dans le trou sinueux des serpents. Il
y avait l jusqu'aux Morphoses que vous avez tant aim, qui sont belles
comme Psych, qui jouent comme les Grces, qui ont des concerts comme
les Muses, et dont le regard sducteur, plus pntrant, plus envenim
que la dent de la vipre, va incendier votre sang et faire bouillir la
moelle dans vos os calcins. Tu les aurais vues, enveloppes dans leurs
linceuls de pourpre, promener autour d'elles des nuages plus brillants
que l'Orient, plus parfums que l'encens d'Arabie, plus harmonieux que
le premier soupir d'une vierge attendrie par l'amour, et dont la vapeur
enivrante fascinait pour la tuer. Tantt leurs yeux roulent une flamme
humide qui charme et qui dvore; tantt elles penchent la tte avec une
grce qui n'appartient qu' elles, en sollicitant votre confiance
crdule, d'un sourire caressant, du sourire d'un masque perfide et anim
qui cache la joie du crime et la laideur de la mort. Que te dirais-je?
Entran par le tourbillon des esprits qui flottait comme un nuage;
comme la fume d'un rouge sanglant qui descend d'une ville incendie;
comme la lave liquide qui rpand, croise, entrelace des ruisseaux
ardents sur une campagne de cendres... j'arrivai... j'arrivai.... Tous
les spulcres taient ouverts... tous les morts taient exhums... toutes
les goules, ples, impatientes, affames, taient prsentes;
elles brisaient les ais des cercueils, dchiraient les vtements sacrs,
les derniers vtements du cadavre; se partageaient d'affreux dbris avec
une plus affreuse volupt, et, d'une main irrsistible, car j'tais
hlas! faible et captif comme un enfant au berceau, elles me foraient 
m'associer...  terreur...  leur excrable festin!...

En achevant ces paroles, Polmon se souleva sur son lit, et, tremblant,
perdu, les cheveux hrisss, le regard fixe et terrible, il nous appela
d'une voix qui n'avait rien d'humain.

--Mais les airs de la harpe de Myrth volaient dj dans les airs; les
dmons taient apaiss, le silence tait calme comme la pense de
l'innocent qui s'endort la veille de son jugement. Polmon dormait
paisible aux doux sons de la harpe de Myrth.




L'pode


_Ergo exercentur poenis, veterumque malorum_
_Supplicia expendunt; alioe panduntur inanes_
_Suspensoe ad ventos, aliis sub gurgite vasto_
_Infectum luitur scelus, aut exuritur igni._

_Ici donc le chtiment les prouve, et elles expient par des supplices
leurs anciens crimes. Les unes, suspendues dans les airs, sont le jouet
des vents; les autres, plonges dans un vaste gouffre, s'y lavent de
leurs souillures criminelles, ou s'purent dans le feu._

                      (VIRGILE, nde, ch. VI, 739-742.)

_C'est la coutume de dormir aprs ses repas, et le moment est favorable
pour lui briser le crne avec un marteau, lui ouvrir le ventre avec un
pieu, ou lui couper la gorge avec un poignard._

                    (SHAKESPEARE, La Tempte, acte II, scne 2.)

Les vapeurs du plaisir et du vin avaient tourdi mes esprits, et je
voyais malgr moi les fantmes de l'imagination de Polmon se poursuivre
dans les recoins les moins clairs de la salle du festin. Dj il
s'tait endormi d'un sommeil profond sur le lit sem de fleurs,  ct
de sa coupe renverse, et mes jeunes esclaves surprises par un
abattement plus doux, avaient laiss tomber leur tte appesantie contre
la harpe qu'elles tenaient embrasse.

Les cheveux d'or de Myrth descendaient comme un long voile sur son
visage entre les fils d'or qui plissent auprs d'eux, et l'haleine de
son doux sommeil, errant sur les cordes harmonieuses, en tirait encore
je ne sais quel son voluptueux qui venait mourir  mon oreille.
Cependant les fantmes n'taient pas partis; ils dansaient toujours dans
les ombres des colonnes et dans la fume des flambeaux. Impatient de ce
prestige imposteur de l'ivresse, je ramenai sur ma tte les frais
rameaux du lierre prservateur, et je fermai avec force mes yeux
tourments par les illusions de la lumire. J'entendis alors une trange
rumeur, o je distinguais des voix tour  tour graves et menaantes, ou
injurieuses et ironiques.

Une d'elles me rptait avec une fastidieuse monotonie, quelques vers
d'une scne d'Eschyle; une autre les dernires leons que m'avait
adresses mon aeul mourant; de temps en temps comme une bouffe de vent
qui court en sifflant parmi les branches mortes et les feuilles
dessches dans les intervalles de la tempte, une figure dont je
sentais le souffle clatait de rire contre ma joue, et s'loignait en
riant encore. Des illusions bizarres et horribles succdrent  cette
illusion. Je croyais voir,  travers un nuage de sang, tous les objets
sur lesquels mes regards venaient de s'teindre: ils flottaient devant
moi et me poursuivaient d'attitudes horribles et de gmissements
accusateurs. Polmon toujours couch auprs de sa coupe vide, Myrth
toujours appuye sur sa harpe immobile, poussaient contre moi des
imprcations furieuses, et me demandaient compte de je ne sais quel
assassinat. Au moment o je me soulevais pour leur rpondre, et o
j'tendais mes bras sur la couche rafrachie par d'amples libations de
liqueurs et de parfums, quelque chose de froid saisit les articulations
de mes mains frmissantes: c'tait un noeud de fer, qui au mme instant
tomba sur mes pieds engourdis, et je me trouvai debout entre deux haies
de soldats livides, troitement serrs, dont les lances termines par un
fer blouissant reprsentaient une longue suite de candlabres. Alors je
me mis  marcher, en cherchant du regard, dans le ciel, le vol de la
colombe voyageuse, pour confier au moins  ses soupirs, avant le moment
horrible que je commenais  prvoir, le secret d'un amour cach qu'elle
pourrait raconter un jour en planant prs de la baie de Corcyre,
au-dessus d'une jolie maison blanche; mais la colombe pleurait sur son
nid, parce que l'autour venait de lui enlever le plus cher des oiseaux
de sa couve, et je m'avanais d'un pas pnible et mal assur vers le
but de ce convoi tragique, au milieu d'un murmure d'affreuse joie qui
courait  travers la foule, et qui appelait impatiemment mon passage; le
murmure du peuple  la bouche bante,  la vue altre de douleur dont
la sanglante curiosit boit du plus loin possible toutes les larmes de
la victime que le bourreau va lui jeter. Le voil, criaient-ils tous, le
voil...--Je l'ai vu sur un champ de bataille, disait un vieux soldat,
mais il n'tait pas alors blme comme un spectre, et il paraissait brave
 la guerre.--Qu'il est petit, ce Lucius dont on faisait un Achille et
un Hercule! reprenait un nain que je n'avais pas remarqu parmi eux.
C'est la terreur, sans doute qui ananti sa force et qui flchit ses
genoux.

--Est-on bien sr que tant de frocit ait pu trouver place dans le
coeur d'un homme? dit un vieillard aux cheveux blancs dont le doute
glaa mon coeur. Il ressemblait  mon pre.--Lui! repartit la voix d'une
femme, dont la physionomie exprimait tant de douceur....

Lui! rpta-t-elle en s'enveloppant de son voile pour viter l'horreur
de mon aspect... le meurtrier de Polmon et de la belle Myrth!...--Je
crois que le monstre me regarde, dit une femme du peuple. Ferme-toi,
oeil de basilic, me de vipre, que le ciel te maudisse!

--Pendant ce temps-l les tours, les rues, la ville entire fuyaient
derrire moi comme le port abandonn par un vaisseau aventureux qui va
tenter les destins de la mer. Il ne restait qu'une place nouvellement
btie, vaste, rgulire, superbe, couverte d'difices majestueux,
inonde d'une foule de citoyens de tous les tats, qui renonaient 
leurs devoirs pour obir  l'attrait d'un plaisir piquant. Les croises
taient garnies de curieux avides, entre lesquels on voyait des jeunes
gens disputer l'troite embrasure  leur mre ou  leur matresse.
L'oblisque lev au-dessus des fontaines, l'chafaudage tremblant du
maon, les trteaux nomades du baladin, portaient des spectateurs. Des
hommes haletants d'impatience et de volupt pendaient aux corniches des
palais, et embrassant de leurs genoux les artes de la muraille, ils
rptaient avec une joie immodre: Le voil! Une petite fille dont les
yeux hagards annonaient la folie, et qui avait une tunique bleue toute
froisse et des cheveux blonds poudrs de paillettes, chantait
l'histoire de mon supplice. Elle disait les paroles de ma mort et la
confession de mes forfaits, et sa complainte cruelle rvlait  mon me
pouvante des mystres du crime impossibles  concevoir pour le crime
mme. L'objet de tout ce spectacle, c'tait moi, un autre homme qui
m'accompagnait, et quelques planches exhausses sur quelques pieux,
au-dessus desquelles le charpentier avait fix un sige grossier et un
bloc de bois mal quarri qui le dpassait d'une demi-brasse. Je montai
quatorze degrs; je m'assis; je promenai mes yeux sur la foule; je
dsirai de reconnatre des traits amis, de trouver dans le regard
circonspect d'un adieu honteux, des lueurs d'esprance ou de regret; je
ne vis que Myrth qui se rveillait contre sa harpe, et qui la touchait
en riant; que Polmon qui relevait sa coupe vide, et qui,  demi tourdi
par les fumes de son breuvage, la remplissait encore d'une main gare.
Plus tranquille, je livrai ma tte au sabre si tranchant et si glac de
l'officier de la mort. Jamais un frisson plus pntrant n'a couru entre
les vertbres de l'homme; il tait saisissant comme le dernier baiser
que la fivre imprime au cou d'un moribond, aigu comme l'acier raffin,
dvorant comme le plomb fondu.

Je ne fus tir de cette angoisse que par une commotion terrible: ma tte
tait tombe... elle avait roul, rebondi sur le hideux parvis de
l'chafaud, et, prte  descendre toute meurtrie entre les mains des
enfants, des jolis enfants de Larisse, qui se jouent avec des ttes de
morts, elle s'tait rattache  une planche saillante en la mordant avec
ces dents de fer que la rage prte  l'agonie. De l je tournais mes
yeux vers l'assemble, qui se retirait silencieuse mais satisfaite. Un
homme venait de mourir devant le peuple. Tout s'coula en exprimant un
sentiment d'admiration pour celui qui ne m'avait pas manqu, et un
sentiment d'horreur contre l'assassin de Polmon et de la belle
Myrth.--Myrth! Myrth! m'criai-je en rugissant, mais sans quitter la
planche salutaire.--Lucius! Lucius! rpondit-elle en sommeillant  demi,
tu ne dormiras donc jamais tranquille quand tu as vid une coupe de
trop! Que les dieux infernaux te pardonnent, et ne drange plus mon
repos. J'aimerais mieux coucher au bruit du marteau de mon pre, dans
l'atelier o il tourmente le cuivre, que parmi les terreurs nocturnes de
ton palais.

Et pendant qu'elle me parlait, je mordais, obstin, le bois humect de
mon sang frachement rpandu, et je me flicitais de sentir crotre les
sombres ailes de la mort qui se dployaient lentement au-dessous de mon
cou mutil. Toutes les chauves-souris du crpuscule m'effleuraient
caressante, en me disant: Prends des ailes!... et je commenais  battre
avec effort je ne sais quels lambeaux qui me soutenaient  peine.
Cependant tout  coup j'prouvai une illusion rassurante. Dix fois je
frappai les lambris funbres du mouvement de cette membrane presque
inanime que je tranais autour de moi comme les pieds flexibles du
reptile qui se roule dans le sable des fontaines; dix fois je rebondis
en m'essayant peu  peu dans l'humide brouillard. Qu'il tait noir et
glac! et que les dserts de tnbres sont tristes! Je remontai enfin
jusqu' la hauteur des btiments les plus levs, et je planai en rond
autour du socle solitaire, que ma bouche mourante venait d'effleurer
d'un sourire et d'un baiser d'adieu. Tous les spectateurs avaient
disparu, tous les bruits avaient cess, tous les astres taient cachs,
toutes les lumires vanouies. L'air tait immobile, le ciel glauque,
terne, froid comme une tle mate. Il ne restait rien de ce que j'avais
vu, de ce que j'avais imagin sur la terre, et mon me pouvante d'tre
vivante fuyait avec horreur une solitude plus immense, une obscurit
plus profonde que la solitude et l'obscurit du nant. Mais cet asile
que je cherchais, je ne le trouvais pas. Je m'levais comme le papillon
de nuit qui a nouvellement bris ses langes mystrieux pour dployer le
luxe inutile de sa parure pourpre, d'azur et d'or.

S'il aperoit de loin la croise du sage qui veille en crivant  la
lueur d'une lampe de peu de valeur, ou d'une jeune pouse dont le mari
s'est oubli  la chasse, il monte, il cherche  se fixer, bat le
vitrage en frmissant, s'loigne, roule, bourdonne, et tombe en
chargeant la talc transparent de toute la poussire de ses ailes
fragiles.

C'est ainsi que je battais des mornes ailes que le trpas m'avait donn
les votes d'un ciel d'airain, qui ne me rpondait que par un sourd
retentissement, et je redescendais en planant en rond autour du socle
solitaire, du socle que ma bouche mourante venait d'effleurer d'un
sourire et d'un baiser d'adieu. Le socle n'tait plus vide. Un autre
homme venait d'y appuyer sa tte, sa tte renverse en arrire, et son
cou montrait  mes yeux la trace de la blessure, la cicatrice
triangulaire du fer de lance qui me ravit Polmon au sige de Corinthe.
Ses cheveux ondoyants roulaient leurs boucles dores autour du bloc
sanglant: mais Polmon, tranquille et les paupires abattues, paraissait
dormir d'un sommeil heureux. Quelque sourire qui n'tait pas celui de la
terreur volait sur ses lvres panouies, et appelait de nouveaux chants
de Myrth, ou de nouvelles caresses de Thlare. Aux traits du jour ple
qui commenait  se rpandre dans l'enceinte de mon palais, je
reconnaissais  des formes encore un peu indcises toutes les colonnes
et tous les vestibules, parmi lesquels j'avais vu se former pendant la
nuit les danses funbres des mauvais esprits. Je cherchais Myrth; mais
elle avait quitt sa harpe, et, immobile entre Thlare et This, elle
arrtait un regard morne et cruel sur le guerrier endormi. Tout  coup
au milieu d'elles s'lana Mro: l'aspic d'or qu'elle avait dtach de
son bras sifflait en glissant sous les votes; le rhombus retentissant
roulait et grondait dans l'air; Smarra convoqu pour le dpart des
songes du matin, venait rclamer la rcompense promise par la reine des
terreurs nocturnes, et palpitait auprs d'elle d'un hideux amour en
faisant bourdonner ses ailes avec tant de rapidit, qu'elle
n'obscurcissaient pas du moindre nuage la transparence de l'air.

--This, et Thlare, et Myrth dansaient cheveles et poussaient des
hurlements de joie. Prs de moi d'horribles enfants aux cheveux blancs,
au front rid,  l'oeil teint, s'amusaient  m'enchaner sur mon lit
des plus fragiles rseaux de l'araigne qui jette son filet perfide 
l'angle de deux murailles contigus pour y surprendre un pauvre papillon
gar. Quelques-uns recueillaient ces fils d'un blanc soyeux dont les
flocons lgers chappent au fuseau miraculeux des fes, et ils les
laissaient tomber de tout le poids d'une chane de plomb sur mes membres
excds de douleur.

--Lve-toi, me disaient-ils avec des rires insolents, et ils brisaient
mon sein oppress en le frappant d'un chalumeau de paille, rompu en
forme de flau, qu'ils avaient drob  la gerbe d'une glaneuse.
Cependant j'essayais de dgager des frles liens qui les captivaient mes
mains redoutables  l'ennemi, et dont le poids s'est fait sentir souvent
aux Thessaliens dans les jeux cruels du ceste et du pugilat; et mes
mains redoutables, mes mains exerces  soulever un ceste de fer qui
donne la mort, mollissaient sur la poitrine dsarme du nain
fantastique, comme l'ponge battue par la tempte au pied d'un vieux
rocher que la mer attaque sans l'branler depuis le commencement des
sicles. Ainsi s'vanouit sans laisser de traces, avant mme d'effleurer
l'obstacle dont le rapproche un souffle jaloux, ce globe aux mille
couleurs, jouet blouissant et fugitif des enfants.

La cicatrice de Polmon versait du sang, et Mro, ivre de volupt,
levait au-dessus du groupe avide de ses compagnes le coeur dchir du
soldat qu'elle venait d'arracher de sa poitrine. Elle en refusait, elle
en disputait les lambeaux aux filles de Larisse altres de sang. Smarra
protgeait de son vol rapide et de ses sifflements menaant l'effroyable
conqute de la reine des terreurs nocturnes.  peine il caressait
lui-mme de l'extrmit de sa trompe, dont la longue spirale se
droulait comme un ressort, le coeur sanglant de Polmon, pour tromper
un moment l'impatience de sa soif; et Mro, la belle Mro, souriait 
sa vigilance et  son amour.

Les liens qui me retenaient avaient enfin cd; et je tombais debout,
veill au pied du lit de Polmon, tandis que loin de moi fuyaient tous
les dmons, et toutes les sorcires, et toutes les illusions de la nuit.
Mon palais mme, et les jeunes esclaves qui en faisaient l'ornement,
fortune passagre des songes, avaient fait place  la tente d'un
guerrier bless sous les murailles de Corinthe, et au cortge lugubre
des officiers de la mort. Les flambeaux du deuil commenaient  retentir
sous les votes souterraines du tombeau. Et Polmon...  dsespoir! ma
main tremblante demandait en vain une faible ondulation  sa
poitrine.--Son coeur ne battait plus.--Son sein tait vide.




L'pilogue


_Hic umbrarum tenui stridore volantum_
_Flebilis auditur questus, simulacra coloni_
_Pallida, defunctasque vident migrare figuras._


_Ici l'on entend les gmissements lamentables des mes qui volent avec
un sifflement lger, les paysans voient passer les spectres blmes et
les fantmes des morts._

                                            (CLAUDIEN)

_Jamais je ne pourrai ajouter foi  ces vieilles fables, ni  ces jeux
de ferie. Les amants, les fous et les potes ont des cerveaux brlants,
une imagination qui ne conoit que des fantmes, et dont les
conceptions, roulant dans un brlant dlire, s'garent toutes au-del
des limites de la raison._

               (SHAKESPEARE, Le Songe d'une nuit d't, acte V, scne 1.)

Ah! qui viendra briser leurs poignards, qui pourra tancher le sang de
mon frre et le rappeler  la vie! Oh! que suis-je venu chercher ici!
ternelle douleur! Larisse, Thessalie, Temp, flots du Pne que
j'abhorre!  Polmon, cher Polmon!...

Que dis-tu, au nom de notre bon ange, que dis-tu de poignards et de
sang? Qui te fait balbutier depuis si longtemps des paroles qui n'ont
point d'ordre, ou gmir d'une voix touffe comme un voyageur qu'on
assassine au milieu de son sommeil, et qui est rveill par la mort?...
Lorenzo, mon cher Lorenzo...

Lisidis, Lisidis, est-ce toi qui m'a parl? en vrit, j'ai cru
reconnatre ta voix, et j'ai pens que les ombres s'en allaient.
Pourquoi m'as-tu quitt pendant que je recevais dans mon palais de
Larisse les derniers soupirs de Polmon, au milieu des sorcires qui
dansent de joie? Vois, comme elles dansent de joie....

..Hlas! je ne connais ni Polmon, ni Larisse, ni la joie formidable
des sorcires de Thessalie. Je ne connais que Lorenzo. C'tait
hier--as-tu pu l'oublier si vite?--que revenait pour la premire fois le
jour qui a vu consacrer notre mariage; c'tait hier le huitime jour de
notre mariage... regarde, regarde le jour, regarde Arona, le lac et le
ciel de Lombardie...

Les ombres vont et reviennent, elles me menacent, elles parlent avec
colre, elles parlent de Lisidis, d'une jolie petite maison au bord des
eaux, et d'un rve que j'ai fait sur une terre loigne... elles
grandissent, elles me menacent, elles crient....

De quel nouveau reproche veux-tu me tourmenter, coeur ingrat et jaloux?
Ah! je sais bien que tu te joues de ma douleur, et que tu ne cherches
qu' excuser quelque infidlit, ou  couvrir d'un prtexte bizarre une
rupture prpare d'avance.... Je ne te parlerai plus.

O est This, o est Myrth, o sont les harpes de Thessalie? Lisidis,
Lisidis, si je ne me suis pas tromp en entendant ta voix, ta douce
voix, tu dois tre l, prs de moi... toi seule peux me dlivrer des
prestiges et des vengeances de Mro.... Dlivre-moi de This, de Myrth,
de Thlare elle-mme....

C'est toi, cruel, qui porte trop loin la vengeance, et qui veux me
punir d'avoir dans hier trop longtemps avec un autre que toi au bal de
l'le Belle; mais s'il avait os me parler d'amour, s'il m'avait parl
d'amour...

Par saint Charles d'Arona, que Dieu l'en prserve  jamais.... Serait-il
vrai en effet, ma Lisidis, que nous sommes revenus de l'le Belle au
doux bruit de ta guitare, jusqu' notre jolie maison d'Arona,--de
Larisse, de Thessalie, au doux bruit de ta harpe et des eaux du Pne?

Laisse la Thessalie. Lorenzo, rveille-toi... vois les rayons du soleil
levant qui frappe la tte colossale de saint Charles. coute le bruit du
lac qui vient mourir au pied de notre jolie maison d'Arona. Respire les
brises du matin qui portent sur leurs ailes si fraches tous les parfums
des jardins et des les, tous les murmures du jour naissant. Le Pne
coule bien loin d'ici.

Tu ne comprendras jamais ce que j'ai souffert cette nuit sur ses
rivages. Que ce fleuve soit maudit de la nature, et maudite aussi la
maladie funeste qui a gar mon me pendant des heures plus longues que
la vie dans des scnes de fausses dlices et de cruelles terreurs! elle
a impos sur mes cheveux le poids de dix ans de vieillesse!

Je te jure qu'ils n'ont pas blanchi... mais une autre fois plus
attentive, je lierais une de mes mains  ta main, je glisserai l'autre
dans les boucles de tes cheveux, je respirerai toute la nuit le souffle
de tes lvres, et je me dfendrai d'un sommeil profond pour pouvoir te
rveiller toujours avant que le mal qui te tourmente soit parvenu
jusqu' ton coeur.... Dors-tu?




Note sur le _rhombus_


Ce mot, fort mal expliqu par les lexicographes et les commentateurs, a
occasionn tant de singulires mprises, qu'on me pardonnera peut-tre
d'en pargner de nouvelles aux traducteurs  venir. M. Nol lui-mme,
dont la saine rudition est rarement en dfaut, n'y voit qu'une sorte de
roue en usage dans les oprations magiques; plus heureux toutefois dans
cette rencontre que son estimable homonyme, l'auteur de l'_Histoire des
pches_, qui, tromp par une conformit de nom fonde sur une conformit
de figure, a regard le _rhombus_ comme un poisson, et qui fait honneur
au turbot des merveilles de cet instrument de Sicile et de Thessalie.
Lucien, cependant, qui parle d'un _rhombos_ d'airain, tmoigne assez
qu'il est question d'autre chose que d'un poisson. Perrot d'Ablancourt a
traduit un miroir d'airain, parce qu'il y avait en effet des miroirs
faits en rhombe, et que la forme se prend quelquefois pour la chose dans
le style figur. Belin de Ballu a rectifi cette erreur pour tomber dans
une autre. Thocrite fait dire  une de ses bergres: Comme le
_rhombos_ tourne rapidement au gr de mes dsirs, ordonne, Vnus, que
mon amant revienne  ma porte avec la mme vitesse. Le traducteur latin
de l'inapprciable dition de Libert approche beaucoup de la vrit:

     _Utque volvitur hic aeneus orbis, ope Veneris,_
     _Sic ille voluatur ante nostras fores._


Un globe d'airain n'a rien de commun avec un miroir. Il est fait aussi
mention du rhombus dans la seconde lgie du livre second de Properce,
et dans la trentime pigramme du neuvime livre de Martial, sauf
erreur. Il est presque dcrit, dans la huitime lgie du livre premier
des Amours, o Ovide passe en revue les secrets de la magicienne qui
instruit sa fille aux mystres excrables de son art; et je dois le
secret d'une dcouverte, d'ailleurs bien insignifiante,  cette
rminiscence:

     _Scit bene [Saga] quid gramen, quid torto concita rhombo_
     _Licia, quid valeat, etc._

_Concita licia, torto rhombo_, indiquent assez clairement un instrument
arrondi chass par des lanires, et qu'on ne saurait confondre avec le
_turbo_ des enfants de Rome, qui n'a jamais t d'airain, et qui ne
ressemble pas plus  un miroir qu' un poisson; les potes n'auraient
d'ailleurs pas cherch pour le dsigner le terme inusit de rhombus,
puisque _turbo_ figurait assez honorablement dans la langue potique.
Virgile a dit: _Versare turbinem_, et Horace: _Citamque retro solve
turbinem_.

Je ne suis toutefois pas loign de croire que, dans ce dernier exemple
o Horace parle des enchantements des sorcires, il fait allusion au
_rhombos_ de Thessalie et de Sicile, dont le nom latinis n'a t
employ qu'aprs lui.

On me demandera probablement ce que c'est que le _rhombus_, si on a pris
la peine de lire cette note, qui n'est pas destine aux dames et qui est
de fort peu d'intrt pour tout le monde. Tout s'accorde  prouver que
le _rhombus_ n'est autre chose que ce jouet d'enfant dont la projection
et le bruit ont effectivement quelque chose d'effrayant et de magique,
et qui, par une singulire analogie d'impression, a t renouvel de nos
jours sous le nom de DIABLE.




Petit lexique de Smarra


NOTE: Il s'agit davantage d'claircissements sur les mots utiliss que
de simples dfinitions. Comme on a trs souvent consult plusieurs
sources pour chaque mot et que les informations ont t rsumes, il
faudrait situer le prsent lexique dans la catgorie des gloses.
L'numration qui suit n'est donc pas une tude lexicale complte pour
chaque mot, mais une lecture du lexique applique au conte. Quelques
termes techniques se rapportent au paratexte.

Affreux: (Nodier crit: dans tous les sens du terme, est-ce une piste?)
Du germanique aifr signifiant horrible, terrible devenu en provenal:
affres voulant dire horreur, tourment, torture. Qualifiant l'abominable,
l'atroce, l'effrayant, le monstrueux, le mchant, le hideux, le vilain,
le repoussant, le dtestable, le terrible...(des milliers de nuances
tymologiques  exploiter!)

Aigrettes (de feu): Ornement de pierres prcieuses.

Amnit: Du latin amoenitas. Rare, parole aimable, acte plaisant; par
ironie, paroles blessantes (se dire des amnits.).

Aropage: Tribunal d'Athnes, genre de cour suprieure de justice
au-dessus des juges. Assemble de personnes choisies pour leur notorit
et leur comptence.

Caducit: tat d'une personne caduque, dcrpite, vieille, sans vigueur.

Crs: Desse romaine des moissons.

Ceste: Du latin, courroie garnie de plomb dont les pugilistes de
l'Antiquit s'entouraient les mains.

Corcyre: le de la mer Ionienne colonise par les Corinthiens (8e av. J.
C.), Corfou de nos jours.

Corinthe: Ville grecque rivale d'Athnes et de Sparte.

Dais: Genre de vote en tissus soutenue par des montants placs
au-dessus d'tres ou d'objets minents.

Discobole: Lanceur de disque ou de palet.

pidaure: Ville d'Argolie o se trouve,  flanc de montagne, le thtre
grec le mieux conserv.

Girandole: Gerbe tournante de feux d'artifice.

Goule: Terme oriental pour dmon femelle dvorant les cadavres dans les
cimetires. Grces: Agla, la brillante, Thalie pour la croissance des
plantes, Euphrosyne prsidant  la joie intrieure.

Harpa: Du grec, faucille ou crochet.

Harpe: Du latin, instrument de musique  cordes pinces en forme de
triangle.

Harpie: Monstre fabuleux  tte de femme et  corps de vautour ayant des
griffes acres.

Hve: D'une pleur et d'une maigreur maladives.

Labilit: Nologisme, issu de labile, du latin labia pour lvres, mais
aussi dans l'action de sujet  changement,  dfaillance, glissement ou
tombe (de lvres...)

Lamie: Monstre femelle qui volait les enfants pour les dvorer.

Maller: nologisme, battre et tendre un fragment de mtal au marteau.

Nosographie: du grec, nosos pour maladie et graphein signifiant crire.
Signe, description de symptmes, portrait d'tat de dsquilibre. Tout
crit faisant tat d'un malaise physique, social ou sentimental.
S'oppose  l'hagiographie si elle touche des aspects moraux.

Palingnsie: Chez les Stociens, retour ternel des mmes vnements.
Renaissance des tres ou des socits conue comme source d'volution et
de perfectionnement, rgnration, rsurrection., retour  la vie.
Rapparition de caractres ancestraux (atavisme), et par extension,
hrdit des ides et des comportements (prface 2).

Pampre: Jeune rameau de l'anne de la vigne. Ornement sur lequel figure
un rameau de vigne sinueux avec feuilles et grappes.

Phalne: Grand papillon nocturne ou crpusculaire appel aussi
gomtre.

Plectrum: Mot latin: baguette pour jouer de la lyre, peut tre son
synonyme ou reprsenter un genre de posie lyrique sans emploi du JE.
(Plectre, mot franais pour la baguette de lyre.) Aussi en grec,
plektron racine de plssein qui signifie frapper.

Procrastination: Du latin pro, pour, en faveur de; de crastinum,
lendemain, futur, et actio pour action. Nologisme voulant dire action
en faveur du futur.

Rodomontade: Bravade, fanfaronnade, vantardise.

Sistre: Instrument de musique de la Grce antique compos d'un cadre sur
lequel sont enfiles des coques de fruits et des coquillages qui
mettent des sons diffrents en s'entrechoquant. Si l'on comprend bien
Smarra est un sistre!




Charles Nodier (1780-1844)  dcouvert


 son poque, cet auteur franais fut une rfrence inestimable pour une
quantit impressionnante d'crivains qui sont tous devenus clbres. En
1824, il tait bibliothcaire  l'Arsenal et pendant plus de dix ans, il
y anima des salons runissant ceux qui furent reconnus comme les gnies
de la littrature du dix-neuvime sicle. On a tort de mettre son oeuvre
en retrait et de ne noter que ce rle d'hte passif  l'endroit de ses
invits qui allaient se faire prestigieux. La trace de son gnie
transparat dans les oeuvres immortelles de ces clbrits, parce
qu'elles l'avaient lu et s'en taient inspires. On avance que le
surralisme  la Grard de Nerval avait pris racines suite  la lecture
de Nodier. Ses amis, Victor Hugo et Alphonse de Lamartine, apprciaient
son rudition et ses avis inspirs. La premire esquisse de La tentation
de St-Antoine, s'intitulait Smahr (en 1838, 17 ans aprs la premire
dition de Smarra!).

Bref, Nodier tait plus que ce bonhomme caricatur par les historiens de
la littrature franaise, en bibliophile maniaque et en conteur amusant.

 l're de l'hypertexte et de la technolittrature, le conte Smarra
mrite une lecture attentive. En le lisant, vous vivrez une
actualisation  rebours de ce que l'on croit tre une oeuvre littraire.
Habituellement, le verbe actualiser indique le passage du virtuel au
rel. Or, la recration de Charles Nodier, exactement comme on le vit en
se dplaant dans l'espace de l'Internet, opre un branchement universel
par le biais d'une criture transposant la ralit du cauchemar. Le
cauchemar, vnement intime connu de toutes ou de tous, projette
l'individu  la rencontre de sites o plusieurs tres se rejoignent
dans une dimension virtuelle, et aucune fentre n'y indique le nombre de
visiteurs qui les ont parcourus!

Pour vous avoir donn l'occasion de dcouvrir Charles Nodier dans
Smarra, je vous demande de me transmettre vos impressions de lecture.
Peut-tre quelques semaines aprs l'avoir lu, de me raconter vos propres
cauchemars....

Vous trouverez en annexe, des informations qui vous permettront de poser
un regard sur ce Charles Nodier  dcouvrir, pour qu'il soit enfin 
dcouvert.

L.G. SAVARD (lgsavard@destination.ca)




Chronologie des oeuvres de Charles Nodier


NOTE: Celle-ci a t monte dans le but de situer et d'tablir: des
relations entre Smarra et les autres contes, avec les champs d'rudition
dj explors dans divers crits de Nodier. Ainsi, on peut discerner des
marques d'intertextualit dans Smarra, mesurer l'volution de la pense
de l'auteur et expliquer pourquoi les ditions de ses oeuvres sont
difficiles  runir.  ce sujet, lire les propos en fin de cette
chronologie, sur sa carrire de journaliste et d'diteur. On connat
mieux celle de bibliothcaire....

1798

Dissertation sur l'usage des antennes dans les insectes, et sur
l'organe de l'oue dans ces mmes animaux. en collaboration avec Luczot
de la Thbaudais.

1801

Bibliographie entomologique.

Penses de Shakespeare.

Thtre: Lequel des deux ou L'amant incognito..

1802

Stella ou Les proscrits.

La Napolonne. (Ode satirique)

1803

Le dernier chapitre de mon roman. (anonyme)

Le peintre de Salzbourg suivi de.... Les mditations du Clotre.

1804

Essais d'un jeune barde. (Nodier a 24 ans)

1806

Les Tristes, ou Mlanges tirs des tablettes d'un suicide.

Une heure, ou La Vision. (1er rcit fantastique, le vrai exercice...)

1808

Dictionnaire des onomatopes. (Travail sur l'origine des mots)

Apothose et Imprcations de Pythagore.

1810

Prospectus d'un ouvrage non publi: Archologie ou systme universel et
raisonn des langues.

1812

Museum entomologicum 
Questions de littrature lgale.

1815

Histoire des socits secrtes de l'arme.

1818

Jean Sbogar (Roman)

1819

Thrse Aubert. (Roman)

Des exils. (anonyme)

1820

Adle (Roman pistolaire)

Les Vampires. (En collaboration, mlodrame jou au thtre)

1821

Smarra (conte) (15 ans aprs le 1er conte fantastique)

Promenade de Dieppe aux montagnes d'cosse.

1822

Trilby (conte)

Infernalia (Recueil de contes terrifiants)

Essai sur la philosophie des langues ou l'Alphabet naturel.

1823

Adieux (Pome paru dans le journal La Muse Franaise)

Essai critique sur le gaz hydrogne et les divers modes d'clairage
artificiel.

1824 (bibliothcaire  l'Arsenal)

1827

Posies

1828

Examen critique des dictionnaires de langue franaise.

1829

Souvenirs et portraits de la Rvolution franaise.

Mlanges tirs d'une petite bibliothque, ou Varits littraires et
philosophiques.

1830

Histoire du roi de Bohme et ses sept chteaux, suivi de...Les Aveugles
de Chamouny et Le chien Brisquet.

1831

De quelques phnomnes du sommeil, de l'amour et de son influence,
comme sentiment, sur la socit actuelle. (Essai)

M. de la Metterie ou les Superstitions.

Mmoire de Maxime Odin ou Souvenirs de jeunesse.

Livre des Cent-et-un 

1832

Histoire d'Hlne Grillet. (Conte)

L'Amour et le Grimoire. (Conte)

Mademoiselle de Marsan. (Roman)

De la Palingnsie humaine et de la Rsurrection. (Essai)

Les oeuvres compltes de Charles Nodier (En 12 volumes)
au tome IV, 1re apparition de La Fe aux miettes (Conte clbre)

1833

Hurlubleu et Lviathan-le-long. (Fantaisies)

Les morts fiancs. (Conte)

L'homme et la fourmi.

Le Dessin de Piranse Baptiste Montauban ou l'Idiot. (Conte)

La Combe de l'homme mort. (Conte)

Trsor des Fves et Fleur des pois (Conte)

Marie-Sybille Mrian. (Conte)

Le dernier banquet des Girondins. (Conte)

Jean-Franois-les-bas-bleus. (Conte)

lection  l'Acadmie franaise

1834

Notions de linguistique.

1836

Voyage pittoresque et industriel dans le Paraguay-Roux. (Fantaisies)

Paul ou la Ressemblance. (Conte)

M. Gazotte.

1837

Ins de Las Sierra. (Conte)

La lgende de soeur Batrix. (Conte)

Le Gnie Bonhomme. (Conte)

Les Quatre Talismans. (Conte)

La Neuvaine de la Chandeleur. (Conte)

1839

Lydie ou la Rsurrection. (Conte)

1841

Fin de l'dition des oeuvres compltes.

1842

Les Marionnettes. (Essai)

L'parpillement explicable....

Charles Nodier a beaucoup publi dans des priodiques. C'est pourquoi il
ditera sur neuf ans, les tomes de son oeuvre complte. Voici la liste
des revues et journaux dans lesquels Nodier a crit:

Le Tlgraphe Illyrien, Le Journal des Dbats, Les Archives de la
littrature et des arts,

Le Dfenseur, Le Drapeau blanc, La Quotidienne, La Muse franaise, La
Revue de Paris,

Le Bulletin du Bibliophile, Le Temps, La Revue des Deux Mondes et
d'autres.

De plus....

Il a traduit des ouvrages trangers et rdig de nombreuses prfaces,
agissant ou non comme diteur. Les douze volumes d'Oeuvres Compltes de
Charles Nodier, qu'il a lui-mme assembls, cartent plusieurs de ses
textes. Par exemple, son essai autobiographique intitul Moi-mme
crit en 1799 ne sera publi qu'en 1922. (Il s'agit d'une fantaisie!)
Ses contes (pour adultes, dans la majorit des cas.) ont fait l'objet de
plusieurs ditions depuis 1841,  divers titres et selon des choix
prcis: Contes fantastiques, Contes de la Veille, Contes du pre Nodier
et le reste.






End of Project Gutenberg's Smarra ou les dmons de la nuit, by Charles Nodier

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SMARRA OU LES DMONS DE LA NUIT ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
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Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
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