The Project Gutenberg EBook of L'amour au pays bleu, by Hector France

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Title: L'amour au pays bleu

Author: Hector France

Release Date: January 22, 2006 [EBook #17573]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AMOUR AU PAYS BLEU ***




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L'Amour au Pays Bleu

A ma chre Irma, mon amie fidle dans mes bons et mauvais jours, je
ddie cette nouvelle dition du livre qu'elle aime.

                               Hector France

       *       *       *       *       *

IL A T TIR 25 EXEMPLAIRES SUR JAPON TOUS NUMROTS A LA PRESSE
PRIX: 20 FRANCS

HECTOR FRANCE

       *       *       *       *       *

L'Amour

au Pays Bleu

Eau-forte de A. BALLIN
d'aprs un dessin  la plume de GODEFROY DURAND

LONDRES A. Martin et V. Hubert
LIBRAIRES-DITEURS
Prince's Buildings, Coventry Street, W.

       *       *       *       *       *
1885




Avant-Propos des diteurs.


_Pour nos dbuts, nous avons la bonne fortune d'offrir au public un
livre d'Hector France; ce n'est, il est vrai, qu'une rdition, mais
nous sommes fermement convaincus qu'en rditant l'oeuvre saisissante et
trs originale qu'on va lire, oeuvre pour les dlicats, comme l'crivait
M. Octave Uzanne, nous ne pouvions entrer dans l'arne sous de meilleurs
auspices.

Hector France--et il nous permettra de le lui dire--n'crit pas
d'habitude pour les dlicats. Ayant port pendant dix ans le sabre et le
burnous de spahis  travers les smalas d'Afrique, il a introduit dans
beaucoup de ses livres la brutale franchise des gens de guerre et les
gaillardises des camps. Aussi, considrons-nous comme une curiosit
littraire et comme une haute oeuvre artistique l_'Amour au Pays Bleu.

_Notre plume n'a point autorit pour faire ici la biographie de l'auteur
qui s'est taill une large place dans la littrature franaise; nous
rappellerons seulement Le_ Roman du Cur _et l_'Homme qui tue, _ces deux
ouvrages qui, du premier coup, comme l'a dit Lon Cladel dans une
remarquable prface, placrent Hector France au rang des crivains de
race._

_Et, sans insister davantage, nous nous contenterons de donner quelques
extraits pris au hasard parmi les critiques littraires de toutes
nuances qui signalrent  l'attention l'_Amour au Pays Bleu.

Le _Pays Bleu_, crivait M. Masseras dans la _Nouvelle Revue_ (15
novembre 1880), c'est l'Afrique, o l'on reconnat sans peine que
l'auteur a vcu longtemps et qu'il l'a tudie dans sa langue, dans ses
moeurs, dans sa vie intime. La couleur particulire, sincrement locale,
qui rsulte de cette connaissance, est le caractre distinctif du livre;
elle lui fait une place  part au milieu des banalits qui se
multiplient en librairie, avec une profusion monotone, sous prtexte de
romans. L'action porte un cachet qui n'est plus celui de notre vie
europenne; les dtails font pntrer dans cette existence algrienne,
dont nous avons eu tant d'esquisses superficielles et si peu de vrais
tableaux. Il y a l de curieuses scnes et des descriptions d'aprs
nature comme nous en avons rarement rencontres et que l'auteur a su ne
pas gter par une touche trop franaise. Nous l'en flicitons, quoiqu'il
soit....

       *       *       *       *       *

Journal du Dimanche (supplment de l'Europe).

(_Bruxelles, 16 janvier 1881_).

J'ai eu, plus d'une fois dj, l'occasion de dire tout le bien que je
pense du talent d'Hector France. Il est un des rares crivains d'une
relle valeur qui ne s'embarrassent d'aucune cole et suivent droit
leur chemin, s'en rapportant uniquement  leurs impressions.

Il possde, en un mot, sa manire, qui se reconnat parmi les autres, et
cette manire est faite de grce et de force. On se souvient de l'pret
de son premier roman, de celui qui le rvla conteur et pote, ce
terrible _Homme qui tue_, et combien pourtant l'effroyable rcit tait
tempr par des qualits d'motion pntrante et dlicate. C'est qu'avec
une entente trs particulire des conditions du roman, il avait su
peindre l'homicide dans un beau cadre de nature, et les immolations s'y
enveloppaient de splendeurs.

Une pente naturelle l'emporte, en effet, vers le drame; ds qu'il touche
 l'humanit, il devient effrayant; mais il semble redouter par moments
d'y descendre trop avant, et brusquement la grande paix des choses
succde aux passions furieuses. Si l'on pouvait tudier un peu
longuement ses livres, on y reconnatrait la prsence d'un esprit  la
fois candide et corrompu, demeur vierge  travers les orages de la
pense, et en qui l'habitude des ralits les plus sombres n'a pas tu
le rve.

L'_Amour au Pays Bleu_ en est une preuve nouvelle; je ne connais pas de
rcit qui, mieux que celui-l, porte le double caractre de rouerie
froide et de jeune posie inaltre. Il en sort comme un parfum
dangereux qui grise la cervelle, l'image troublante d'un paradis d'amour
qui crve inopinment et vous laisse, dsenchant, devant d'horribles
bestialits. Ici encore, sous les pleurs et la lumire, la brute humaine
se dchane; l'ogre apparat, immolant tout  ses convoitises: et, 
longs jets, le sang coule sur les paysages. C'est le _Cantique des
Cantiques_ du rapt et du viol.

D'ailleurs, de fond et de forme, l'_Amour au Pays Bleu_ est bien tout ce
qu'on peut rver de plus oriental: nulle part, l'homme des froides
contres septentrionales ne se dcle; la langue, fleurie et cisele,
garde, mme dans la description, la nettet tincelante des centons; et
l'on admire ce tour de force d'un esprit trs littraire, en regrettant
un peu qu'une si rare virtuosit ne s'applique  des sujets plus
rapprochs de nous. En outre, les caractres sont fortement tracs, par
grands plans, sans surcharge inutile; et Mansour, dans son pre
concupiscence snile, a mme une grandeur tragique qui le met  part
parmi ses pareils. Oeuvre d'art luxuriant et de chaude imagination,
toute seme de descriptions exquises, et qui laisse dans l'imagination
la nostalgie vague des tendresses mortelles.

CAMILLE LEMONNIER.

       *       *       *       *       *

Le Soleil (15 novembre 1880).

L'diteur Alphonse Lemerre vient d'ajouter  sa collection de romans,
peu nombreux, mais choisis, un livre de M. Hector France, l'_Amour au
Pays Bleu_, qui est une sorte de pome en prose d'une intensit de
couleurs et de vie remarquable. C'est en mme temps, sous une forme trs
artistique, une histoire amoureuse des plus originales et des plus
dramatiques....

Il ne faut pas oublier que nous sommes ici dans le pays de l'Islam, o
les moeurs sont faites pour attnuer beaucoup certaines couleurs qui
nous paratraient trop crues. N'est-il pas curieux qu'un crivain de
cette valeur, un pote pour tout dire, se montre assez peu soucieux de
son grand talent pour oser signer quelques-uns de ces feuilletons qui,
au rez-de-chausse de certains journaux, sont des armes de guerre aussi
peu sincres que peu loyales, et qui pervertissent l'imagination
populaire par l'exposition de tableaux invents  plaisir pour tre mis
au service des passions politiques les plus acharnes? Dans la masse de
romans dont je ne signale ici que la quintessence, celui-ci tranche par
son originalit et par le charme rel de la forme qui revt la couleur
vive et l'ardeur brlante du pays bleu, c'est--dire de l'Algrie, o
l'homme a toutes les intemprances du climat imperturbablement beau et
o l'on cueille les femmes comme les fleurs,  peine closes sur leur
tige.

Ch. Canivet.

       *       *       *       *       *

Courrier du Soir _(28 novembre 1880)_.

En Algrie, les passions sont violentes; l'amour est fougueux; si nous
ne le savions pas, le livre de M. Hector France nous l'apprendrait. Des
moeurs pres, des caractres imptueux, des scnes poignantes, voil ce
que nous offre ce livre,  chaque page. Certains tableaux ont une
couleur brutale, toute primitive, dont la Bible seule nous donne
l'quivalent. Telle est la vie au dsert, au pays bleu o M. Hector
France nous conduit. L'amour italien, tel que Stendhal le dcrit n'est
que froideur  ct de celui que respirent les fils du Souf, les enfants
de Djenara, la perle des Ksours. Au reste, comme le dit fort bien le
Thaleb Ali-bou-Nahr, les gens du Nord ne peuvent rien comprendre  ces
amours redoutables.

La donne est dramatique; et elle aboutit  une svre moralit. M.
Hector France a dvelopp son sujet en crivain qui connat l'Algrie et
qui l'aime profondment. Il n'en parle point avec le sang-froid d'un
Occidental; son style se revt d'une riche couleur orientale; et,
vraiment, il nous offre certaines descriptions fort remarquables.

Cette histoire touche  la pastorale: par moments, on croit lire les
scnes d'une luxuriante et barbare glogue. Si la touche est excessive,
il se dgage, de plus d'un tableau, une pre posie. Peut-tre, pour
nous paratre vrai, ce livre ne pouvait-il gure tre crit autrement.

Il est fait pour ne point passer inaperu; il est entranant et
passionn; par le temps qui court, ces dfauts doivent servir  appeler
l'attention du public.

Antony Valabreque.

       *       *       *       *       *

Le Livre _(dcembre 1880)_.

Nous devons  Hector France le _Roman du Cur_, l'_Homme qui tue_ et le
_Pch de Soeur Cungonde_. Ces oeuvres ont obtenu un succs mrit dans
la mesure de leur valeur. Le roman que vient de publier la librairie
Lemerre surpasse,  notre sens, les prcdents ouvrages du mme auteur.
Sans aucun doute il aura moins de succs, car plus l'art s'lve, moins
il est entour. Les plus grands romanciers modernes ne sont pas plus
populaires. L'admirable auteur de la _Vieille Matresse_ est connu et
apprci du petit nombre et nous voyons tous les jours des tudes
contemporaines d'une haute supriorit dont l'unique dition s'enlve
lentement. Le grand public s'inquite peu du beau; il veut se distraire
et pour son imagination le premier jouet lourdement bti lui est bon.

L'_Amour au Pays Bleu_ est une oeuvre ensoleille, chaude et vivante.
Dans les tableaux que nous trace magistralement M. France, nous
retrouvons toute la couleur d'un Fromentin et la posie d'un Grome. Ce
roman trs original nous montre la fatalit orientale d'une faon
saisissante.... Canevas superbe, canevas trs bien brod avec des
arabesques d'un art infini. Qu'on lise ce volume, ceci est pour les
dlicats.

Octave Uzanne.

       *       *       *       *       *

Rpublique Franaise _(17 janvier 1881)_.

Il y a beaucoup d'trange et de pittoresque, beaucoup de prose, mme
naturaliste, en mme temps que de posie exubrante, dans cette histoire
d'un Don Juan arabe dbauch, trs voleur de femmes et de filles,  qui
l'ide vient tout  coup, comme  l'Arnolphe de Molire, d'lever une
Agns toute petite pour l'pouser plus tard, srement vierge de corps et
de pense. L'amour jeune, ici comme toujours, djoue les plans du vieux
sducteur, et la vengeance de ses victimes d'autrefois se lve tout 
coup devant lui. La peinture des moeurs prives dans ce beau coin
d'Algrie, _le pays bleu_, a ici un caractre nouveau et original. Le
paysage y est  la fois familier et presque lyrique. On ne peut mieux
dfinir la saveur de ce singulier livre qu'en disant qu'il fait penser
 la fois au _Dernier des Abencerages_ et  _Madame Bovary_. On le voit,
comme mlange c'est tout  fait neuf. L'unit d'impression et de vrit
y est nanmoins.

Fabrice W.

       *       *       *       *       *

Moniteur Universel _(24 novembre 1880)_.

M. Hector France nous a retrac un pisode terrible de la passion sous
le ciel africain, ce ciel perptuellement azur sous lequel il a
longtemps vcu, et jet  cheval, au milieu des cavaliers rouges, les
premires bauches du roman qu'il publie aujourd'hui sans aucune de ces
proccupations politiques ou sociales qui se remarquent dans ses autres
crits. Ce sont des tableaux de la vie pastorale, les uns riants, les
autres plus sombres, mais tous fortement empreints du souvenir des
moeurs arabes et des aspects de cette pittoresque contre, et auxquels
un style color et vigoureux donne un puissant relief.

Eug. Asse.

Justice (_12 dcembre 1880_).

Voici un nouveau livre de l'auteur de l'_Homme qui tue_, qui, lui, ne
nous prsente pas un Arabe de convention parcourant sur son lgendaire
coursier un dsert brlant dcrit par le romancier, les pieds sur les
chenets. C'est en Algrie mme, sous la tente,  cheval, que M. France a
jet sur le papier les premires bauches de son oeuvre.

Le lecteur sent, ds les premires lignes, qu'on ne lui offre pas des
esquisses faites de chic, mais bien de beaux tableaux que l'auteur a vus
et qu'il a reproduits avec une grande puissance d'observation et
d'originalit. A la vrit, l'_Amour au Pays Bleu_ est l'oeuvre d'un
pote plutt que celle d'un romancier.

A.B.

       *       *       *       *       *

Le Pays (_3 novembre 1880_).

Le pays bleu, c'est l'Algrie avec son beau ciel. Rien n'y ressemble 
ce que nous voyons dans nos contres changeantes sous les diverses
tempratures qui les prouvent. A peindre les moeurs et les amours
tranges de ce pays qu'il a habit, M. France a dploy beaucoup
d'habilet; s'il cherche  passionner ses lecteurs, suivant son
habitude, il se tient pourtant dans une mesure convenable et qui le met
 l'abri des reproches que lui ont attirs quelques-uns de ses premiers
livres.

Pellerin.

       *       *       *       *       *

Le Panthon de l'Industrie (_14 novembre 1880_).

Voici une oeuvre charmante et originale, roman algrien sauvage et
potique, d'un style moiti biblique, moiti moderne, trs chti et
trs imag.

C'est l'histoire d'un dbauch, Mansour, espce de Don Juan arabe qui,
aprs avoir sduit la belle Meryem, la jeune femme de son propre pre,
poursuit jusque dans sa vieillesse l'idal d'amour, et en vient 
adopter une petite fille, Afsia, dont il se rserve la virginit...

Toute cette narration, crite plutt  la manire d'un pome que d'un
roman, est entremle de descriptions ravissantes, quelquefois un peu
risques, mais dont l'audace est voile d'un mysticisme oriental qui les
rend pleines de charme.

En tout cas, on prfrera cette littrature tout idale aux plates et
coeurantes lucubrations de l'cole naturaliste.

C. George.

       *       *       *       *       *

Le Rpublicain de Tarn-et-Garonne

_(19 dcembre 1880)_.

...Le _Pays Bleu_ dont nous parle M. Hector France n'est point le pays
des rves, mais bien celui de tragiques ralits. C'est sous le ciel
d'airain de l'Afrique, de cette Afrique qui est ntre et que par cela
mme, peut-tre, nous connaissons si peu, que se passe l'action du
livre. Le hros, un type de Don Juan africain, rus, patient, brutal,
brl par tous les feux de la concupiscence, ne recule devant rien pour
assouvir ses dsirs effrns....

L'homme tragique du _festin de pierre_ n'a rien de plus saisissant et de
plus inattendu. Telle est la donne du livre. Ajoutez  cela un style
chaud, des descriptions superbes d'une couleur toute locale, car
l'auteur parle de l'Afrique en ralit, en homme qui a vu et non point
en romancier d'imagination, et vous aurez une faible ide de ce livre,
reflet de l'Orient dans ses amours naves, ses emportements froces et
ses ardentes volupts. A.Z.

       *       *       *       *       *

La vie Moderne _(26 fvrier 1881)_.

Je ne connais ni le _Roman du Cur_, ni l'_Homme qui tue_, ni le _Pch
de Soeur Cungonde_, et je ne puis que le regretter aprs la lecture de
l'_Amour au Pays Bleu_. C'est l'oeuvre d'un homme qui a dj un talent
robuste et qui en aura bien davantage, quand il se sera dfait de
quelques brutalits de forme, voulues peut-tre, mais inutiles,  mon
sens. M. Hector France est, si j'en crois la prface de son livre, un
ancien spahis qui a longtemps vcu en Algrie. Je n'ai jamais rien lu de
plus color que cet ardent pome d'amour qui se droule au milieu des
riches paysages du Tell, parmi ces paisibles habitants aux moeurs
pastorales, dont, en qualit de sabre civilisateur, il a jadis t
troubler la paix par de sanglantes chevauches. M. Hector France est un
crivain de race et un conteur trs attachant. J'ai lu l'_Amour au Pays
Bleu_ tout d'une traite, et je gage que vous en ferez autant, cher
lecteur.

d'Artois.

_C'est aussi notre avis et nous pensons que ces divers extraits, pris
dans la presse parisienne, dans celle de province et de l'tranger,
disent assez que nous rditons l'oeuvre d'un matre.

Cette nouvelle dition ne le cde en rien comme excution typographique
 la premire et, grce au concours de M. Godefroy Durand, le clbre
dessinateur du_ Graphic, _nous avons pu l'illustrer d'une magnifique
eau-forte.

Nous croyons donc faire  la fois oeuvre utile et agrable, persuads
que le succs ne nous fera pas dfaut._

Londres, le 25 mai 1885.




Prface DE LA PREMIRE DITION

A Camille Delthil


_A cheval, au milieu des cavaliers rouges, j'ai jet les premires
bauches de ce livre. Et ces feuilles volantes, roussies par le soleil,
macules par la pluie et les nuits humides, froisses sur la selle,
lacres, perdues dans les camps, je les avais oublies.

Mais un soir de dcembre, alors que le brouillard de Londres, pesant sur
les poitrines, glissait avec le_ spleen _par les fissures des portes
et des fentres mal closes, j'ai voulu aussi oublier et l'exil et
l'heure et l'inexorable temps.

Et ainsi qu'une cavale que l'amour talonne, ma pense, brisant ses
entraves, s'est chappe dans les espaces, remontant les jours couls,
jusqu'aux rives lointaines o le ciel est bleu.

Ah! les joyeuses gambades au fond des valles, que bordent les coteaux
o poussent drus, oliviers, grenadiers et cactus; les courses dans la
plaine, le long des rubans de lauriers roses, gracieux festons de la
rivire aux bords effrits et crayeux, les longues haltes sous les
tamariniers touffus, prs de la source frache o, dans une amphore
trusque, vient puiser la fille aux yeux noirs. Puis,  l'entre des
solitudes o s'aventurent les caravanes, les furieux galops derrire les
gazelles, tandis qu'au fond des ardents horizons, la blanche silhouette
du minaret du ksour et la tte chevelue des dattiers de l'oasis
tremblent dans l'air diaphane!

J'ai rassembl les pages parses, et pendant les longues heures de nuit,
alors que la froide bise heurtait  ma porte, je me bouchais les
oreilles, et, capitonn dans mes rves, caress des rayons d'or des
souvenirs, j'ai effac le prsent et j'ai vcu du pass...._

       *       *       *       *       *

_Que les mes pudibondes, scandalises par mes prcdents livres, se
rassurent! Elles ne trouveront ici aucun sujet dangereux._

_Ce sont des tableaux de la vie pastorale, et je vous les ddie, cher
pote; j'y parle de la nature, que vous aimez, des grands horizons, des
filles brunes et des moissons blondes, et aussi des primitifs et nafs
amours, chants dans vos _Pomes Rustiques,_ et que votre compatriote et
notre ami _Lon Cladel_ a jets, comme des fleurs sauvages, sur le socle
de granit de ses rudes _Paysans._

Mais ce n'est pas dans les frais sentiers tout baigns d'aurore, o

          Prs de vous passe parois,
          En chantant, un clair minois
          De brune fillette,
          Portant l'amphore de grs,
          Ignorante du progrs,
          Et pourtant coquette.

que je veux vous conduire; mais par les grandes plaines chauves, non
loin des palmiers, l o la rustique fillette, vtue de la tunique de
Rbecca, offre, insoucieuse, ses seins, ses bras et ses jambes nus aux
baisers du soleil; l-bas, sous la maison de poil des paysans du _Tell_,
plus majestueux sous leurs burnous en loques que jamais ne le furent les
plus nobles patriciens, chez les paisibles pasteurs _bdouis_ enfin, que
le sabre civilisateur a t, tant de fois, rveiller brusquement de
leurs tranquilles rves et arracher  leurs bibliques amours._

Hector FRANCE.

_Charlton villa, Kent, mai 1880._

       *       *       *       *       *




L'Amour au Pays Bleu

_PROLOGUE_


Derrire les molles ondulations bleues qui festonnaient le rideau du
couchant, le ciel flamboyait comme une gigantesque Sodome, empourprant
des ardents reflets de ses fournaises les hautes crtes de l'Orient.

Nous tions encore envelopps de cette lumire fauve, et dj la plaine
se noyait sous les larges couches d'ombre. Les bizarres crevasses
sombres, les taches calcines, les touffes vertes, les bosselures du
sol, la nappe fonce des marais d'_Ain-Chabrou_, la bordure de lauriers
accrochs aux flancs crayeux du torrent aux eaux rousses, le long ruban
gris du chemin droulant ses zigzags jusqu'aux palmiers du _Ksour_, tout
s'effaait sous le noir uniforme et profond.

Le Ksour! _Djenarah_, la perle du Souf! Des pentes leves du _Djebel_,
mon guide m'avait montr son haut minaret, dress comme un frle mt
d'albtre dans les vagues azures de l'horizon. Longtemps nous vmes la
blanche aiguille tinceler aux feux de l'Occident; puis, peu  peu, elle
disparut  mesure que nous descendions la montagne et que nous nous
enfoncions dans la nuit.


       *       *       *       *       *

Des formes indcises traversrent brusquement le chemin, et de grandes
chauves-souris, s'lanant des crevasses, tournoyaient autour de nos
ttes.

Parfois deux tincelles ardentes luisaient dans un noir fourr, et des
paisseurs des broussailles se levaient de vagues frmissements.

Nous allions dans cette solitude peuple d'invisibles, dans ce silence
coup de bruissements. J'coutais machinalement le pas de nos chevaux
frappant le sol pierreux d'un pied fatigu et lourd, et la note grle
des htes du marais qui arrivait, par intervalle, du fond de la valle,
lorsque la voix du spahis clata gaiement dans cette tristesse:

          De Skikdad  Constantine,
          De Constantine  Bathna,
          Quelle est donc la plus mutine
          Des filleules de Fathma?
              C'est Kreira!
              C'est Kreira!
          C'est Kreira, la jolie fille,
          C'est la rose de Ouargla!

C'tait un de ces pomes lascifs que les Arabes affectionnent et
chantent dans le chemin monotone, quand, pendant de longues heures, la
plaine succde  la plaine et que l'oeil n'a pour se reposer des teintes
grises du sol brl que le bleu de l'horizon fuyant sans cesse devant
lui.

       *       *       *       *       *

A peine au bas de la montagne, je sommeillais, l'oreille caresse par le
chant et le corps berc par le mouvement du cheval, lorsque, dans les
profondeurs silencieuses, il me sembla entendre des accents de dtresse.

--Tais-toi! dis-je  Salah.

Je ne m'tais pas tromp; une seconde fois la voix retentit grave,
douloureuse, lamentable. Nul mot n'arrivait distinct, mais la note
dsole dchirait lugubrement la nuit.

Puis tout se tut; un silence profond s'tendit dans la plaine. On et
dit que les fauves et les reptiles, l'arme des rdeurs nocturnes,
coutaient.

--As-tu entendu?

--Oui, rpondit le spahis.

Et il continua:

          Dans ses seins quand je me plonge,
          L'oeil perdu au paradis,
          Je m'enivre, sans mensonge,
          Des caresses des houris,
             Par Kreira!
             Par Kreira!
          Par Kreira, la jolie fille,
          Par la rose de Ouargla!

--Tais-toi donc! rptai-je indign. Quelqu'un appelle au secours.

--Je sais ce que c'est. Il n'y a rien  faire: c'est la voix de
_Sidi-Messaoud_ (Monseigneur l'Heureux).

       *       *       *       *       *

_Monseigneur l'Heureux!_ Quelle drision! J'tais tout remu par cette
clameur sinistre qui vibrait  travers la distance comme les derniers
chos d'un dsastre. Quel est donc l'_heureux_ qui gmit ainsi?

Nous allions, et plus d'une heure s'tait coule, que ma pense, encore
arrte l-bas o j'avais entendu le cri lugubre, s'y cramponnait et ne
voulait plus revenir. Salah continuait ses couplets avec une infatigable
ardeur, mais soudain il se tut.

La voix venait de retentir plus rapproche, et nous entendmes
distinctement, par trois fois, ce nom jet comme un sanglot:

--Afsia! Afsia! Afsia!

L'appel dchirant remuait douloureusement le coeur. Il sembla pour un
moment avoir touch celui du spahis, perant comme une vrille la rude
corce de soldat, car il arrta son cheval.

Dans les teintes grises du chemin, je voyais sa grande silhouette noire,
son fusil pos en travers sur le _Kerbouk_ de la selle, et, sous la
cuisse, son sabre, dont le fourreau d'acier et la poigne de cuivre
scintillaient dans la nuit.

La tte enveloppe du capuchon pointu, les burnous serrs au corps, il
restait inclin, immobile et pensif.

--Qu'est-ce donc? lui demandai-je, lorsque, pour la troisime fois, les
accents dsesprs furent teints; qui appelle ainsi,  pareille heure
et dans ce dsert?

--Rien qui puisse t'inquiter, me rpondit-il en riant. C'est
Sidi-Messaoud qui demande sa fiance.

Et il reprit le chant d'amour:

          Ses lvres sont une coupe
          O je bois la volupt.
          Et sur sa divine croupe
          J'irais dans l'ternit
             Sur Kreira!
             Sur Kreira!
          Sur Kreira, la jolie fille,
          Sur la rose de Ouargla!

       *       *       *       *       *

Je ne pus rien tirer de lui, et pendant mon passage au Ksour les hommes
de Djenarah vitrent de me rpondre; puis, devant les incidents si
multiples de la vie d'un soldat d'Afrique, ce souvenir s'effaa.

Ce ne fut que plusieurs annes aprs, de retour  Constantine, que
j'appris par hasard, du _Thaleb_ El-Hadj-Ali-bou-Nahr, la dramatique
histoire de Monseigneur l'Heureux.

Ce Thaleb, Ali-bou-Nahr, dcor du titre d'El Hadj comme tous les
musulmans ayant fait le plerinage de la Mecque, il est peu de spahis
franais qui ne l'aient connu. Je parle de ceux qui ont sjourn 
Constantine vers 1860, alors que nous habitions la caserne
_Sidi-Nemdil_, au centre du quartier arabe, en face d'une petite mosque
pittoresque depuis longtemps tombe sous la pioche des niveleurs de
rues.

Le thaleb avait ouvert boutique  quelques pas de notre porte; l, il
louait sa plume et son style aux amants illettrs, calligraphiait d'une
main magistrale des versets du Koran, posait des ventouses et vendait
des amulettes. C'est dire qu'il tait  la fois crivain public,
barbier, chirurgien et quelque peu sorcier.

Homme juste et jouissant d'une grande rputation de sagesse, philosophe
et lettr, il avait, de la Mecque, voyag dans l'Europe. Citateur
enthousiaste du Koran, qu'il interprtait  sa faon comme les Puritains
interprtent la Bible, il observait ostensiblement le Ramadan et ne
buvait du vin que la nuit.

--Les lois du Prophte, disait-il, sont faites pour le vulgaire
imbcile. Pour nous, les sages, notre loi, c'est notre conscience. Mais
il faut sauvegarder les apparences,  cause des ignorants. Si le Koran
autorisait le vin, toute la canaille se solerait.

       *       *       *       *       *

J'ai dit qu'il vendait des amulettes.

Cette branche d'affaires tait la plus lucrative. C'est  lui qu'on
s'adressait de prfrence quand on avait, au lever de la lune, rencontr
un gros crapaud embusqu au bord du chemin, ou un petit serpent  demi
cach sous l'herbe, qui vous avait regard avec des yeux jaunes.

Il n'est pas de bonne-femme de Philippe-ville  Tuggurt, ni de ptre du
Tell, ni de chamelier du Souf, ni d'nier de Constantine, qui ne sache
que les _djenouns_[1] prennent de prfrence ces formes pour lancer
plus aisment leur fluide sur le passant sans dfiance. Alors, malheur 
celui-ci, s'il ne se hte de courir chez le marabout le plus proche ou,
 son dfaut, chez son voisin le _tebib_, acheter un talisman, unique
remde contre l'esprit du mal.

[Note 1: Dmons de nuit.]

Sur un petit carr de papier, de toile ou de parchemin de la grandeur et
de la forme de nos vnrs scapulaires, est trace la formule magique.

On se l'attache dvotement au cou, et pour peu qu'on ait la foi, la
gurison est certaine.

Il y en a pour tous les maux et tous les malfices. Ils prservent de la
gale ou de la peste, de la mort subite ou des ophtalmies, des femmes
malpropres ou du cocuage, des balles ou de la vermine. Tout dpend du
prix qu'on y met.

--Quoi! disais-je, toi qu'on appelle le savant et le sage, n'as-tu pas
honte de spculer sur l'imbcillit publique?

--O mon fils! tu parles bien comme les infidles, qui jettent de grands
mots pour couvrir le vide des penses. Est-ce moi qui ai cr
l'imbcillit publique? Non; elle existe, et, comme toute infirmit
humaine, elle doit profiter au savant et au sage. Est-ce le mdecin qui
cre les fivres et les ophtalmies? Non, il en vit. Il vit des poudres
qui tuent et des eaux qui rendent borgnes. Moi, je vis de mes amulettes,
qui, si elles ne gurissent pas de l'imbcillit, gurissent du mal que
cause l'imbcillit. Nous sommes tous plus ou moins charlatans, mon
fils.

Le mdecin est un charlatan de science, le magistrat un charlatan de
morale, le soldat un charlatan de bravoure, le prtre un charlatan de
vertu. Chacun vit de son tat: permets que je vive du mien. Le soleil
luit pour tous; mais tant que la foule restera stupide et ignorante,
elle sera la proie des habiles.

       *       *       *       *       *

Comme tout vrai musulman, il enveloppait les chrtiens dans un profond
mpris, non parce qu'ils taient chrtiens, mais parce qu'il trouvait
leur religion purile, _trique_ et ridicule... et s'il daigna
m'honorer de son estime, c'est que je dclarai un jour tre fataliste et
priser le Koran fort au-dessus de l'vangile,  cause des joies de son
paradis.

--Oui, me disait-il, il y aura pour les justes des beauts ternellement
vierges, des sources ternellement pures, des ombrages ternellement
frais; cela ne vaut-il pas mieux que chanter ternellement des hymnes.
Le fils d'Abdallah tait plus pratique que le fils de Meryem. Mais
hymnes ou houris, tout cela est bon pour la foule misrable.

Tu es fataliste, dis-tu? Mais le fort peut tracer sa voie  travers la
fatalit.

Et il me cita ces paroles du Livre:

A ceux qui feront le bien, le bien sera un surplus. Ni la noirceur ni
la honte ne terniront l'clat de leurs visages. A ceux qui feront le
mal, la rtribution sera pareille au mal, l'ignominie les couvrira et
leurs visages seront comme un lambeau de nuit.

Quelquefois le vulgaire myope, qui ne voit que la surface des choses,
dira: Regarde cet homme, il adore ses passions, il fait le mal pour le
mal, son coeur est ferm comme sa main, la misre d'autrui est pour lui
un bnfice, et cependant il est gras, il est florissant, il a un beau
vtement et une belle demeure, il est heureux! Qu'il attende, le
vulgaire myope, et ses yeux s'ouvriront, et  pas de gant il verra
venir le chtiment vengeur, le malheur qui guette cette tte
orgueilleuse et la courbera comme celle du coupable en prire. Car le
Destin, Matre de l'heure, n'attend pas pour punir que la chair se
dtache des os, il frappe celui qui est debout.

Je connais un homme que les gens du Tell et ceux du Souf, et ceux du
Sahara ont, pendant de longues annes, appel _Monseigneur l'Heureux_,
et il fait piti aux plus misrables.

--Oh! m'criai-je, je me souviens. Une fois, non loin de Djenarah, sa
voix frappa mon oreille: Afsia! Afsia! Afsia! Ce nom m'a longtemps
poursuivi.

Et pendant que je racontais il m'coutait d'un air sombre,
m'interrompant par ses exclamations:

--_Allah Kebir! Allah Kebir!_

Puis il ajouta:

--Apporte ce soir deux peaux de bouc pleines de ce vin d'Espagne qui met
la gaiet au coeur, et loin des sots qui mdisent, des curieux qui
envient et des femmes qui troublent, dans ma boutique bien close, je te
raconterai l'histoire du _Thaleb El Messaoud_.





PREMIRE PARTIE

MERYEM

I


Il n'y a de Dieu que Dieu et Mohamed est le Prophte de Dieu.

A lui appartiennent le levant et le couchant; de quelque ct que vous
vous tourniez, vous rencontrez sa face.

Telles sont les paroles crites dans le Livre, mais je puis te dire ce
qui n'est pas crit et que rptent ceux d'entre nous, nomms les
sages.

Entre Dieu et le Prophte, est un Matre tout-puissant; il fait et
dfait; il claire et teint.

Les uns l'appellent l'universelle Vie, mais son vrai nom, c'est
l'universel Amour.

De l'homme au ciron, de la fort de palmiers superbes  l'humble brin
d'alpha, rien n'existe et ne vit que par lui. Il courbe tout ce qui est,
comme l'ouragan courbe les roseaux de la source, il jette les races sur
la surface du globe, comme le semeur jette les grains dans le champ.

Son temple est l'univers et la femme son autel, car, sous notre soleil,
c'est ce qu'il y a de plus parfait.

Et nous disons  la place des paroles du Prophte:

A lui appartiennent le levant et le couchant et de quelque ct que
vous vous tourniez, vous rencontrez sa puissance.

De lui tout dcoule, peines et joies, la mort et la vie. Il fait les
sages et les fous, les heureux et les misrables, les hros et les
criminels.

Sans lui l'homme est eunuque, et va chtr dans la vie comme les ngres
dans le srail.

S'il fait dvoyer le faible, il montre la route au fort et dit: Pour
moi, taille ta destine.

Car  moins d'tre harcel par une fatalit maudite, consquence des
crimes ou des imbcillits de ceux dont il a le sang dans les veines, le
fort, ici-bas, doit faire son destin. Il tient son heur et son malheur.
Et si aux portes de la vieillesse, les soucis, comme les tnbres,
s'amoncellent sur son front, qu'il n'en accuse que lui et cherche la
cause en fouillant les vomissements de son pass.




II


Si ceux de Djenarah ne t'ont pas racont l'histoire du Thaleb
_El-hadj-Mansour El-Messaoud_, c'est qu'il se trouve encore dans le
Ksour des hommes et des femmes que ce nom fait rougir. L'infortune qui
pse sur lui n'a pas teint toutes les colres. Les meilleurs
pardonnent, mais ne peuvent oublier.

Moi, j'estime _Sidi-Mansour_ et je respecte sa misre, et si le Matre
de l'heure prolonge mes jours, alors que les siens seront effacs,
j'irai dposer sur le coin de terre o sa chair se transformera les
offrandes dues  un grand marabout.

Cependant, celui qui sera peut-tre aprs sa mort honor  l'gal de
_Sidi-Ibrahim_ ou de _Sidi-Abd-el-Kader_, fut dans sa jeunesse un homme
comme il n'en faut pas.

On le disait plein d'esprit, car il avait la sagesse du diable. Tout lui
russissait parce qu'il tait habile, mais il entreprenait trop souvent
le mal.

Il fit de l'amour un jeu o il mit toutes ses audaces. Ah! combien il a
dup de maris et de pres, combien il a tromp de femmes, combien il a
pris de virginits de filles! Qui le sait? les gens mme de Djenarah ne
pourraient les compter tous, car nul n'est juge dans son propre malheur;
mais on raconte que non seulement Djenarah la Perle, mais les douars de
Nememchas et des Ouled-Abid, les oasis du Souf jusqu' Ouargla et
Rhadams taient remplis des scandales de ses amours.

Il disait: Il n'y en a pas un qui me vaille!

Et, en effet, personne ne le valait, car personne ne put l'arrter dans
ses dbordements.

Et quand les vieillards lui adressaient des reproches:

O Mansour, celui qui prend Satan pour compagnon choisit un mauvais
voisin de route, ou bien: Un jour viendra o l'opprobre s'tendra
comme une tente au-dessus de ta tte.

Enfl d'orgueil ainsi qu'Eblis le Maudit[2], il rpondait: Je lverai
la tte et je crverai l'opprobre, car je ne suis pas de ceux qui
courbent le front.

[Note 2: Le diable.]

Alors ils lui disaient: Prends garde! Il sera trop tard quand tu
crieras: Je me repens. Implorerais-tu le pardon soixante-dix fois, comme
il est crit dans le Livre; invoquerais-tu Dieu par ses
quatre-vingt-dix-neuf noms, ce sera trop tard.

Et ils ajoutaient: Souviens-toi des paroles du Prophte: Ame pour me,
oeil pour oeil, nez pour nez, oreille pour oreille, dent pour dent. La
justice du talion est la saine justice.

Mais il rpondait, en riant: Dieu seul connat demain!

Sous les tentes du _Beled-el-Djerid_[3] comme sous les toits des Ksours,
on raconte bien des aventures de sa jeunesse et je veux te dire la
premire, parce qu'elle influa sur toute sa vie.

[Note 3: Pays des dattes.]

O Dieu! te le regard du mchant de ses yeux, te lui la langue des
lvres; taille-le entre les jambes pour qu'il ne puisse engendrer des
mchants comme lui. Mais pour celui qui a expi avant l'heure, sois
plein de misricorde!




III


Il avait  peine seize ans, et dj il savait habiller le mensonge de la
robe de la vrit. C'est dire qu'il tait homme. Et comme il avait de
l'audace et que les filles des tribus le trouvaient beau, il profitait
de ces avantages pour semer le dsordre. Il se glissait entre les coeurs
et les sparait.

Longtemps on ignora ses intrigues, car il fut assez habile pour les
tenir secrtes: seulement de vagues soupons planaient.

C'est sur ces entrefaites que son pre, _Ahmed-ben-Rahan_, cheik aux
_Ouled-Ascars_, fraction des _Ouled-Sidi-Abid_, prit sa quatrime
pouse.

La deuxime et la troisime taient mortes depuis plus d'un an, et la
premire, la mre de Mansour, reste seule, avait dit au cheik:

--Seigneur, je suis fatigue; je me fais vieille car j'ai bientt
trente-cinq ans et depuis vingt je te sers, fidle, laborieuse et
soumise; je t'ai toujours gard prcieusement ce que Dieu ordonne  la
femme de garder  son poux et tu n'eus jamais contre moi un sujet de
plainte.

Dieu a bni ma couche, car je t'ai donn pour fils le plus beau et le
plus fier garon des Ouled-Ascars. Maintenant, voici: j'ai besoin de
repos. Je serai toujours ta servante et ton pouse. Mais je te prie,
prends-en une autre qui m'aide  aplanir ta vie. Prends-la belle, pour
qu'elle rjouisse ta vue; jeune et forte, pour qu'elle puisse longtemps
te servir.

Et le cheik choisit une toute jeune fille du pays des _Beni-Mzab_ aux
plaines sablonneuses, qui n'avait pas encore vu quatorze fois fleurir
les palmiers. Ses lvres avaient la couleur des grenades rouges et ses
yeux le reflet des lames des yatagans tirs au soleil.

Elle s'appelait _Meryem_.




IV


Ds qu'il vit cette douce toile briller sous la tente paternelle,
Mansour sentit son coeur s'amollir; et quand pour la premire fois elle
laissa tomber devant lui le voile de sa face, il crut contempler une des
houris que le Prophte promet aux lus.

Il sortit tout agit de la tente et s'en alla, marchant sans savoir o.
Il voulait cacher  tous son trouble, car il craignait qu'on ne lt sur
son front les penses qui l'agitaient.

Le lendemain, il dit  _Kradidja_, sa mre:

--Mre, il faut que je parte d'ici.

--Pourquoi? tu ne peux quitter la tente au moment o vient d'entrer une
htesse nouvelle. Les noces ne sont pas finies et tu parles de partir?
Veux-tu donc irriter ton pre, qui supposera que l'trangre s'est
attir ta malveillance?

--Qui pourrait croire une telle chose! Oh! plut  Dieu, ma mre, que tu
me trouves une pareille pouse.

--Je te trouverai mieux, dit-elle.

Mais il secoua la tte.

Alors elle le regarda attentivement. Ce fils, elle l'aimait et
l'admirait; c'tait sa joie et son orgueil et elle avait pour lui toutes
les coupables faiblesses des mres.

Dj plus d'une fois, elle avait entendu quelques propos des quipes de
Mansour, lorsque les femmes vont  la fontaine et se racontent les
choses que les maris doivent ignorer; elle coutait les rcits et les
plaintes et souriait.

Elle pensait dans son maternel gosme:

--Qu'il n'arrive rien de fcheux  l'enfant; les autres, c'est leur
affaire. Dieu veille sur tous; chacun veille sur soi.

Et jamais  son fils elle n'adressa un reproche; jamais elle ne dit au
pre: Ton an suit une mauvaise voie.

Mais cette fois, elle eut peur et, prenant la tte du jeune homme dans
ses mains, l'attira sous ses lvres:

--Enfant, oui, je le vois, il faut que tu partes. Tu iras t'asseoir
sous la tente de mon frre, le cad Abdallah; il t'inscrira au nombre
des cavaliers de son _goum_ et s'il plat  Dieu, tu reviendras avec une
pouse. Ce jour mme, j'en parlerai  Ahmet; en attendant, veille sur
toi, veille sur tes actes et sur tes regards. Le Prophte a dit: Ne
prenez pas les femmes qui ont t les pouses de vos frres, c'est une
turpitude. Mais il n'a pas parl de celui qui volerait l'pouse de son
pre, tant est grande l'abomination.

Mansour troubl et confus voulut se rcrier; alors Kradidja mit un doigt
sur ses lvres et rpta:

--Une abomination!




V


Mais quand Kradidja parla d'loigner Mansour, le cheik rpondit qu'il ne
consentirait pas,  l'heure prsente, de se sparer de l'an de ses
fils. Il en avait besoin pour surveiller ses troupeaux et surtout pour
la moisson prochaine. La femme n'osa pas insister et Mansour resta sous
la tente.

En apprenant la dcision du cheik, il ne put teindre l'clair qui
alluma son regard.

--O pervers, lui dit sa mre,  quoi penses-tu?

--Je pense que dans toutes les tribus du Souf, il n'en est pas de plus
folle que toi. Que vas-tu imaginer? Et en supposant que ce que tu
imagines soit rel, est-ce que jamais Meryem consentirait?

--La femme est comme le jonc qui crot au bord des sources, rpondit
Kradidja; elle se plie aux caprices de celui qui la tient.

--Je ne la tiens pas, puisqu'elle est  mon pre.

--La femme n'a qu'un coeur, et son coeur n'est qu' celui qui sait le
prendre.... Paix! enfant, et veille sur toi.

Mais ces paroles, loin de l'effrayer, semblaient un encouragement. Il en
est ainsi qui, par leur criminelle complaisance, poussent leurs fils 
toutes les folies.

Quoi qu'il en fut, lorsqu'un matin le cheik s'loignait de la tente, il
s'y glissait sans bruit et, cach derrire les hamals de grains qui
contiennent la provision de l'anne pour les gens et les btes, immobile
et silencieux, il feignait de dormir. Mais il regardait Meryem  travers
les interstices et les ouvertures, et parfois mme, s'enhardissant, il
soulevait du doigt le bas du tag bariol qui divise en deux les maisons
de poil et assistait, invisible,  la toilette de la nouvelle pouse.

Elle avait la peau brune aux reflets dors et de grands cheveux noirs
ondoyant jusqu'au bas des reins. Il y plongeait ses regards et noyait
ses penses en une mer de dsirs, tandis que les capiteuses odeurs,
particulires aux brunes, mlanges aux parfums de la rose et du musc
troublaient son cerveau. Il comprenait alors qu'il n'aurait plus la
force de rien respecter et se levait sans bruit, courant rejoindre ses
troupeaux dans la plaine, croyant respirer encore, bien qu'il fut loin,
les senteurs enivrantes et laissant son me attache o s'taient
attachs ses yeux.




VI


Il n'allait plus attendre les femmes, quand elles vont chercher les
branches sches des gents et du chich ou la provision d'eau dans les
peaux de bouc noires; on ne le voyait plus, comme autrefois, diriger son
troupeau du ct de la rivire  l'heure o, demi-nues, elles font la
grande ablution.

Alors les jeunes filles rougissaient et chuchotaient entre elles,
lorsqu'elles apercevaient tout  coup prs d'une touffe de lauriers
roses les yeux ardents du fils du cheik.

Quelques-unes, feignant de ne pas le voir, continuaient l'aspersion des
flancs, tandis que les plus modestes se relevaient vivement en baissant
leur gandourah, effrayes et honteuses. Mais les vieilles, entraient
dans de grandes colres et criaient:

--Que regardes-tu, enfant du mal?

--Pas vous, ripostait-il. Vous pouvez vous laver sans crainte.

--Va, va; tu te laverais pendant l'ternit que tu ne parviendrais pas 
effacer tes abominations.

--Ni vous, vos laideurs. Cachez-les, elles salissent ma vue.

--Tu deviendras vieux  ton tour; les jeunes ne voudront plus de toi et
cracheront sur ta barbe.

--Est-ce parce qu'ils ne veulent plus de vous que vous crachez sur les
jeunes?

Elles bavaient de rage et lanaient leur salive dans sa direction en
signe de mpris, et lui s'en allait en les narguant, poursuivi par leurs
furieuses menaces:

--Oh! le fils de chien! oh! le juif maudit! tes femmes te feront cocu
cent fois et mettront des montagnes d'ignominie sur ta tte. Tu fais
honte aux croyants! Tu ne passeras jamais le _Sirak!_ Tu rouleras
d'abmes en abmes! Juif! cocu! proxnte! chien!

D'autres fois, cach dans les buissons de genvriers, il guettait les
jeunes filles au passage et lorsqu'elles taient prs de lui, qu'il
voyait leur lgre tunique onduler sous le souffle du soir, il les
appelait tout bas par leur nom:

--Fathma, je t'aime!

--Embarka, je meurs d'amour!

--Yamina, tout pour toi.

--Mabrouka, ma vie pour ton regard.

Et ainsi  toutes, car il les aimait toutes, selon l'habitude des
adolescents qui se sentent pousser le duvet au menton.




VII


Maintenant les filles des Ouled-Ascars ne le rencontraient plus. Elles,
ne sentaient plus ses regards s'attacher  elles, les dshabiller et les
suivre; elles n'entendaient plus les propos dont elles aimaient  rire,
ni la grande colre des vieilles qui les mettaient en joie.

Et on dit  Kradidja:

--Ou le gnie des bons conseils a souffl  l'oreille de ton fils, ou
bien l'amour l'a pris.

Elle connaissait bien la passion qui l'treignait, mais n'et os le
dire. Pour le plaisir de ce fils, elle aurait tout sacrifi: les filles
de la tribu, l'honneur des familles, Meryem, sa co-pouse, et son poux
Ahmet.

Elle fit cependant une nouvelle tentative.

--O cheik, lui dit-elle, une nuit qu'il vint la trouver dans sa
couche,--car la biensance exige que l'homme donne galement  chacune
de ses femmes la part qui lui est due, et il est crit: Celui qui a
deux femmes et qui se penche vers l'une plutt que vers l'autre,
paratra au Jugement avec des fesses ingales.--O mon cher poux, je ne
demande rien de mes droits, tu es mon seigneur et mon matre, conserve
ta vigueur pour Meryem, car je sais ce que le Prophte a dit:

Tu peux donner de l'espoir  celle que tu voudras, et recevoir dans ta
couche celle que tu voudras, et celle que tu dsires de nouveau aprs
l'avoir nglige. Qu'elles ne soient jamais affliges, que toutes soient
satisfaites de ce que tu leur accordes.

Je suis satisfaite de ta bonne volont; car que peuvent tre pour toi
mes charmes fltris, aprs l'enivrement des charmes de la belle Meryem.
Je ne suis pas jalouse; j'ai eu ma part et ce fut la plus belle, puisque
j'ai eu ta jeunesse et ta pleine virilit. Mais coute un conseil de ta
vieille et premire pouse: loigne ton fils d'ici. Dans les plaines
paisibles des Ouled-Ascars, les jeunes gens s'endorment dans l'oisivet.
Envoie-le aux Ksours chez le cad des Nememchas; qu'il apprenne la
science des _tolbas_ ou qu'il entre dans ses _mokalis_, car ici il se
perd avec les filles de la tribu et nous attirera quelque fcheuse
affaire.

Le cheik rflchit un instant, puis rpondit:

--Kradidja, bien-aime, toi qui fus la fracheur de ma vue et qui es
maintenant le repos de ma tte, ne sais-tu pas que tous les jeunes gens
sont ainsi? C'est aux mres  garder leurs filles et non aux pres 
garder leurs fils. Mais puisque tu tiens  ce que ton fils s'loigne, ce
ne peut tre que pour son bien. Donc, plus tard, nous en reparlerons,
quand la moisson sera faite. Viens donc, la nouvelle amie ne peut faire
oublier l'ancienne.

--Hlas! pensa Kradidja, c'est pour viter qu'il ne moissonne dans ton
champ que je voudrais voir l'enfant partir. Maintenant, fais ce que tu
veux.

Mais elle n'osait donner des paroles  ses penses, de peur d'attirer
sur la tte chrie du fils la maldiction du pre.




VIII


Les vieux maris sont souponneux et la jalousie cruelle les talonne sans
relche. C'est un _dijn_ malfaisant et moqueur qui se plat  harceler
le coupable; car il est coupable celui qui glace de ses froids hivers
les doux bourgeons du printemps.

Dj le cheik marchait  grands pas vers la quarantaine, que celle qu'il
devait prendre pour femme sortait  peine du ventre de sa mre; aussi il
la surveillait et la gardait comme l'avare qui ayant empil ses douros
dans un _fondouk_, se couche dessus nuit et jour, et crve en disant:
Nul ne me volera.

Alors quelqu'hritier jette en bas la carcasse, force le coffre et
dissipe le _magot_.

Il ne pouvait la garder dans un sac, ni la tenir cousue  son burnous,
mais il avait l'oeil constamment ouvert. Elle n'allait pas  la
fontaine avec les autres femmes, ni dans la plaine arracher les tiges
dessches des herbes dures, ni casser les branches mortes des gents
qui servent  alimenter les feux; mais, au lever de l'aurore, elle
tournait le moulin de pierre qui broie le bl du jour. Elle avait soin
de relever un pan de la tente pour que son poux pt la voir, et
celui-ci, tendu sur les toisons paisses du lit conjugal, suivait dans
un demi-sommeil les mouvements gracieux et lents de la jeune femme, dont
la blanche silhouette se dessinait toute radieuse dans les molles
clarts du matin. Rassur par cette douce vue, endormi par le monotone
grincement de la meule, il se berait dans sa quitude de trop heureux
poux.

Puis le douar s'veillait, le jour tait venu, et la belle Meryem
vaquait aux soins de la tente; c'tait sa besogne alloue, celle que les
femmes laissent d'ordinaire, d'un commun accord,  la nouvelle venue,
afin que l'poux puisse pleinement en jouir. Peut-tre pensent-elles
aussi que par l'incessant contact il en sera plus vite lass.

Il restait assis prs de l, immobile et silencieux, le regard dans le
vide, laissant couler les heures, jouissant de la vie.




IX


Il tait rare que Mansour trouvt un instant o il pt tre seul avec
elle; cependant il en trouvait. Pour lui, le pre n'avait aucune
mfiance; et un jour mme, forc de s'absenter quand les autres femmes
taient dehors, il l'appela et dit:

--Reste prs de Meryem.

Mansour s'assit en silence, mu et troubl; il n'osa parler ni lever les
yeux, de crainte que la jeune femme ne reconnt son trouble et ne lt
ses convoitises; aussi, au retour du cheik, Meryem s'cria:

--Ton fils est timide comme une fiance.

Mais Kradidja lui ayant rapport en plaisantant ces paroles, il
s'enhardit, et un soir, comme il ramenait les troupeaux et que Meryem
fit quelques pas  sa rencontre pour s'emparer d'une chvre rtive, il
lui jeta une fleur dans le sein.

Elle la retira en riant et l'attacha dans ses cheveux.

Le lendemain, il lui dit:

--Je voudrais une femme comme toi, Meryem, o la trouverai-je?

--Va, rpondit-elle, va chez les Beni-Mzab, o ton pre est all, et tu
en trouveras.

--Ont-elles tes grands cheveux soyeux et tes yeux qui tincellent?
Ont-elles ta jolie bouche et ta voix qui fait sauter le coeur?

--Elles ont tout cela et encore autre chose.

--O Meryem, il sort de tous tes gestes des parfums qui brlent.

--Tais-toi, petit garon, ton pre va venir.

Elle l'appelait petit garon, bien qu'il et deux ans de plus qu'elle;
mais elle voulait arrter ses paroles indiscrtes, et nos soeurs
cadettes sont dj femmes que nous sommes encore des enfants.

Il rougit et se tut, mais le soir il dit au cheik:

--Pre, c'est aprs-demain le grand march des Beni-Mzab; je serais
dsireux d'y aller.

--Va, mais que ton absence soit courte.

Il resta absent plus d'une semaine et dit  son retour avoir t retenu
par le pre de Meryem.

Celle-ci sourit, et lorsqu'ils furent seuls, elle lui demanda:

--A quand la noce, fils d'Ahmet?

--Pour moi, rpondit-il, il n'y aura jamais de noce.

--Quoi! n'as-tu pas trouv l-bas de jolies filles? Es-tu donc si
difficile, que celles de ma tribu ne te plaisent pas? J'en connais
cependant de plus vives et de plus gracieuses que la gazelle, avec des
yeux aussi grands et aussi doux que ceux de la vache blanche qui nous
donne tant de lait.

--Peut-tre, dit-il; je ne les ai pas regardes. Oui, j'en ai vu qui
devant moi se plaisaient  entr'ouvrir leur voile, mais ma pense
n'accompagnait pas mes yeux. Je me suis assis sous la tente de ton pre;
j'ai parcouru la plaine o tu es ne; je me suis couch sous les
lauriers de la rivire o tu allais jouer quand tu tais petite; j'ai
suivi les ondulations des collines de l'horizon o tes yeux s'arrtaient
le matin  ton rveil: j'ai regard longtemps tout cela et je suis
revenu.

Elle feignit de ne pas comprendre et haussa les paules:

--Mansour-ben-Ahmed est fou, dit-elle.

Elle comprenait trop bien quelle tait cette folie et se tenait sur ses
gardes. Cependant les propos d'Ahmet lui plaisaient. De quelque part
qu'elle vienne, la flatterie est douce  l'oreille des femmes.

Peut-tre aussi se disait-elle que dans les bras de cet adolescent elle
se ft trouve plus doucement berce que dans ceux de son vieil poux?

Pourquoi ne nous est-il pas permis de choisir selon notre coeur et
sommes-nous obliges de prendre des mains d'un pre celui qui veut nous
acheter?

La plainte tait juste, et c'est l ce qu'on nous reproche. Chez vous
autres, Roumis, n'en est-il pas de mme? Nous payons la femme pour sa
valeur relle, mais vous, vous l'apprciez d'aprs sa dot.

Et c'est pourquoi parmi les enfants des hommes, chez les croyants comme
chez les infidles, il y a tant d'unions mal assorties. Les jeunes aux
jeunes, c'est la loi.

Car le vieillard qui achte une jeune pouse commet une abomination.

Le pre et la mre qui vendent la virginit de leur fille  un mari
charg d'annes commettent une abomination.

Qu'importe que le cadi ou le prtre ait consacr cette prostitution;
les paroles qu'il lit dans le livre sur la tte des poux n'effacent ni
la souillure ni la honte du trafic.

Il commet une abomination, celui qui se prte  ce scandale, et plus le
vieillard est riche, plus de tmoins festoient au repas de noce, plus la
prostitution est publique et le scandale abominable.

Et si la jeune pouse, livre ainsi, de par la loi,  l'assouvissement
des apptits d'un vieux, se lasse des caresses immondes et prend en
dgot le mari et le mariage, il y aura pour elle un lac de misricorde;
car elle a rachet d'avance, dans les rpugnances des attouchements qui
souillent, les turpitudes que forcment elle commettra plus tard.

Ainsi il est crit, ou  peu prs, dans le livre de Monseigneur Ali le
Sublime, fils d'Abou-Taleb, 4e calife, l'poux de Fathma, la Porte de
la Science et le Lion de Dieu, au chapitre de la _Kouffa_: O croyants,
rptez souvent le nom d'Allah, clbrez-le matin et soir.




X


Mais depuis qu'il avait os parler, les dsirs et l'audace dbordant de
son coeur arrivaient constamment sur ses lvres.

--Meryem, lui dit-il, s'il te fallait choisir entre mon pre et moi, qui
prfrerais-tu?

Elle rpondit en rougissant, mais sans colre:

--Tais-toi, fils d'Ahmet, il n'est pas biensant de parler ainsi.

Il se tut par obissance ou par crainte, et la jeune femme, qui
s'tonnait en elle-mme de ne pas s'irriter de telles paroles, se promit
d'viter d'tre seule avec son dangereux beau-fils. Mais en mme temps,
les yeux fixs sur les immenses tendues de la plaine, elle resta toute
pensive, n'entendant rien, ne voyant rien, perdue dans une pense
unique qui l'obsdait depuis quelques jours:

--Pourquoi le jeune n'est-il pas venu me demander  mon pre  la place
du vieux?

Pourquoi? C'est ce que seul aurait pu dire le Matre de l'heure. La
marche de bien des vies et t change. Le faible dans l'inconnu erre 
l'aventure, et chaque minute qui passe peut faire dvier l'aiguille de
son destin.

Si le fils d'Ahmet avait devanc son pre au pays des Beni-Mzab et pris
dans son lit la belle Meryem, les grandes solitudes de Djenarah ne
retentiraient pas, aprs trente annes, de cet appel dsespr que tu as
entendu dans la nuit:

--Afsia! Afsia! Afsia!




XI


Cependant les petits de l'alouette se montraient en couves joyeuses
dans les bls dj grands, l'air se chargeait de chauds parfums, et de
toutes parts, autour des garons et des filles, s'manaient des bouffes
langoureuses.

Kradidja apprhendait ce moment; c'est la saison bnie des amours
illicites partout o la plaine devient blonde. Quand l'herbe de vie
prend force et commence  cacher la terre brune, les amants se
regardent, et soupirant se disent: Bientt! Car bientt les champs
mrs leur ouvriront de faciles cachettes. Partant chacun de son ct,
ils pourront se glisser le long des sillons, s'allonger dans les pis,
pour se rencontrer au bon endroit, entre les molles ondulations des
vagues dores.

Que de baisers vols, repris, donns, rendus!

Et le ciel bleu rit au-dessus de leurs ttes: la vie luxuriante et en
liesse bourdonne, chante, siffle, gazouille autour d'eux; des frissons
courent sur les hautes tiges; les bleuets et les coquelicots
s'panouissent, tandis que les niches babillardes, un instant
effarouches par la fougue premire de la rencontre, se rassurent et
chantent gaiement leurs amours:

            Va, bon drille
            Au larcin!
            Doux butin!
            Pille, pille!

          Loin du larron
          L'poux surveille,
          Mais il ne veille
          Que sa moisson;

          Et du pillage
          De tout son bien
          Il ne voit rien,
          Plaisant mirage!

          Que du bl mr
          La tige haute,
          La blonde cte,
          Le ciel d'azur;

          Du babillage
          Tout haletant,
          Rien il n'entend,
          Plaisant ramage!

          Que les gais chants
          Que l'alouette
          Dans les bls jette
          Aux deux amants.

            Va, bon drille,
            Au larcin!
            Doux butin!
            Pille, pille!

Et quand demain viendra le moissonneur, il relvera du bout de sa
faucille les gerbes foules, maugrant ou riant, suivant l'ge, sans
songer que c'est l peut-tre qu'est, pour toujours, couch son
honneur.




XII


Donc les petits de l'alouette se culbutaient dans les bls et Kradidja
devenait plus pensive. Le souci se logeait au fond de sa pense, car
elle craignait non pour la tte de l'poux, mais pour celle du fils.

Il ne quittait plus le douar. On le rencontrait errant prs des tentes
et tous l'observaient. On chuchotait et bientt on parlerait tout haut.

Elle prit Mansour  part et, s'tant assure que nul ne pouvait
l'entendre:

--O mon fils, fruit bni et trop aim de mes entrailles, je t'en
supplie, loigne de toi, de moi, de nous, le dsastre. Retourne, comme
tu le faisais,  la rivire, et attends dans les gents le passage des
jeunes filles; que toutes te voient, et t'entendent leur parler
d'amour. Eh quoi! ne peux-tu fixer ton choix sur aucune? De jolies et de
douces, rougissent  ton aspect.... Pourquoi dsirer le seul fruit qui
te soit dfendu, quand tu as sous la main une savoureuse rcolte? coute
ta mre, enfant. Il est deux hommes ici que la nuit enveloppe, car ils
semblent ne pas voir ce qui se passe et ignorer ce qui se dit: Ahmed et
le fils d'Ahmed. O imprudente jeunesse!  sourde vieillesse!  aveugle
amour!

Elle dit et pleura; et ses larmes et ses craintes firent rflchir le
jeune homme. Pour donner un dmenti aux mdisances, il reprit ses folies
d'autrefois. Il alla attendre les filles de la tribu et leur tint des
propos lascifs. Elles recommencrent  rire et les vieilles  crier:

--Oh! le maudit! le voici revenu! N'as-tu donc pas fait la rcolte
espre? Que prends-tu tant de soucis pour satisfaire ta chair damne;
c'est de la pture pour les vers!

De son ct, Khradidja, redoublant de surveillance, disait au cheik:

--Ne laisse jamais Meryem seule.

Et comme il s'tonnait de ces paroles, elle ajouta:

--La solitude n'est pas une saine compagne pour les jeunes cervelles.
Lorsque la femme est seule, Satan l'attire et fait glisser son pied.
Veille, seigneur, Meryem est une enfant.




XIII


Sur ces entrefaites, deux cavaliers des Nememchas arrivrent un matin.
Ils avaient chevauch toute la nuit, car les nouvelles taient d'une
nature grave.

Le cheik et les hommes du douar allrent  leur rencontre pour leur
souhaiter la bienvenue et les conduire  la tente des htes.

Les femmes avaient prpar le _dar-diaf_, tendu les larges tapis 
laine paisse et soulev sur leurs piquets les coins de la tente pour
tablir des courants d'air et entretenir la fracheur. Des alcarasas 
terre poreuse contenant une eau limpide se balanaient aux cordes de
poil de chameau, rjouissant la vue des voyageurs altrs.

Ils s'tendirent  l'ombre, et quand ils se furent abreuvs d'eau et du
lait qu'on leur prsenta dans des _settlas_ de fer tam, qu'ils eurent
cass quelques galettes de dattes et de farine d'orge, en attendant le
couscous qui cuisait, les hommes s'assirent en cercle autour d'eux et
ils parlrent.

Mauvaise nouvelle; il s'leva de douloureuses exclamations. Le cad
Hasseim, beau-frre d'Ahmed-ben-Rahan, envoyait prvenir de l'approche
des Roumis.

Dj ils campaient dans la plaine de la _Meskiana_ et en tel nombre que
les envoys affirmaient qu'un grain d'orge n'aurait pu tomber du ciel
sans rencontrer une de leurs ttes maudites, et que leurs tentes
blanchissaient la plaine comme la neige dans les rigoureux hivers.

C'tait la grande maldiction.

--Qu'avons-nous fait aux Roumis, s'cria le cheik; que nous veulent-ils?
Nous sommes des hommes de paix et ne demandons qu' vivre tranquilles
avec nos troupeaux. Nous ne devons rien  personne; nous ne voulons rien
de personne. Ceux du Souf qui ont dix fois conduit nos moutons vers le
Nord, peuvent encore se souvenir de l'anne o le nom des Roumis a
frapp leurs oreilles; et avant cela nous ignorions qu'au-del de la mer
bleue il existt des Francs; et maintenant les voil tablis en matres
sur le sol de nos pres. Ils dtruisent nos moissons, volent nos
troupeaux, brlent nos palmiers, ruinent nos douars, sous prtexte que
des Turcs d'Alger, inconnus de nous, ont, il y a vingt ans, attaqu
leurs navires. Que demandent-ils? Leur pays est, dit-on, riche et
fertile, leurs plaines produisent en abondance du bl et de l'orge, ils
possdent des jardins magnifiques, des cits opulentes et nombreuses;
nous, nous sommes pauvres. Nous n'avons rien que la grande plaine nue.
Que viennent-ils donc chercher dans nos sables? De l'argent! Nous n'en
avons gure, mais afin de les loigner nous leur enverrons nos pargnes,
car ils sont les plus forts. Qu'ils nous laissent en paix!

--Est-ce l l'opinion des hommes de ta tribu?

--Oui, rpondit le cheik; si l'un d'eux pense autrement, qu'il parle.

Mais tous gardrent le silence.

Alors, irrits, les cavaliers d'Hasseim s'crirent:

--O hommes pusillanimes; sont-ce l vos penses? Sont-ce bien l les
paroles des fils de l'Islam; et le cad, notre seigneur, s'est-il tromp
en comptant sur votre concours? Il a dit: Les _Ouled-Sidi-Abid_ sont
des hommes. Que rpondra-t-il, quand nous lui rapporterons ce que nous
rougissons d'avoir entendu?

Dj les tribus du nord du Tell sont debout. Seuls resterez-vous couchs
avec vos femmes, envelopps de votre honte et isols dans votre
opprobre? O cheik, es-tu donc de ceux qui disent:

          La peste est arrive dans le pays;
          Allah, fais qu'elle pargne ma tribu!
          La peste est arrive dans la tribu;
          Allah, fais qu'elle pargne mon douar!
          La peste est arrive dans le douar;
          Allah, fais qu'elle pargne ma tente!
          La peste est arrive dans la tente;
          Allah, fais qu'elle pargne ma tte!

De l'argent aux Roumis! O dshrits de Dieu! A quoi songez-vous? Le
seul mtal que nous leur devions, c'est le plomb.

--C'est le plomb, c'est le plomb! rptrent plusieurs voix.

--Et vos femmes? Y avez-vous pens? Que diront-elles de vous, lorsque
les guerriers des tribus du Tell vous auront inscrits au rang des
hsitants et des lches?

--Nous marcherons avec vous, crirent les jeunes hommes.

Mais les vieux rflchissaient et secouaient la tte.

Longtemps ils discutrent, et le cheik, plein de sombres apprhensions,
coutait et donnait son avis d'une voix grave, oubliant la belle
Meryem.




XIV


Midi. C'est l'heure o le cheval marche sur son ombre. Pas un nuage ne
flotte dans le bleu limpide, pas un souffle ne courbe les pis
mrissants des orges et des bls. L'_alpha_ sous les rayons ardents tord
ses tiges blanches, et a et l, la terre trop sche se fend.

C'est l'heure du grand silence; l'alouette se tait, la perdrix se tient
immobile sous les asphodles, le livre roux sommeille dans le sillon.
Seules, quelques cigales jettent, dans les herbes brles, leur note
stridente et grle; et l'on entend dans les broussailles le bruit sec
des graines de genvrier qui clatent au soleil.

Les femmes sont alles remplir leurs outres  la petite rivire et,
assises sur les bords,  l'ombre des lauriers, elles attendent pour le
retour le premier souffle dans la plaine. Enfants, vieilles et chiens
dorment accabls sous les tentes et,  part les hommes runis dans le
_dar-diaf_, le douar semble dsert.

C'est alors que Mansour, ayant laiss ses troupeaux  la garde de ses
plus jeunes frres, revenait  grands pas. Il avait vu de loin arriver
les cavaliers et il voulait connatre les nouvelles.

Peut-tre n'tait-ce pas cela qui le rappelait, mais le dsir, pendant
qu'il savait son pre occup, de se rapprocher de Meryem? L'amour avait
grandi dans cette nature indomptable et en tait venu  ce point o il
n'y a d'autre apaisement que l'assouvissement, et d'autre remde que la
fuite.

Mais au lieu de fuir, il venait; il venait htivement, imprudent et
troubl. Il avait remarqu que la jeune femme l'vitait, et ce nouvel
obstacle irritait ses dsirs. Sans doute, il ne se rendait pas compte de
la monstruosit d'un pareil amour, ni de l'normit du crime mdit.
Peut-tre encore ne mditait-il rien, si ce n'est de s'approcher de la
bien-aime, d'en abreuver ses yeux, de se repatre de son sourire, de
voir sa robe lgre serre sur ses belles hanches et flotter sur ses
jambes nues.

Je ne le juge pas, je raconte et je dis:

L'amour est fort! L'amour est fort!




XV


Il se glissa dans les orges hautes, se traant un sillon jusqu'en face
de la tente de son pre, et l, tendu sur la terre chaude, il attachait
sur la belle Meryem ses regards ardents. Il suivait ses mouvements lents
et onduleux, et dans la pnombre, sous le haik de soie blanche, elle lui
semblait, dpouille de sa robe, vtue de lumire. Bientt il la vit se
coucher sur la frache natte d'alpha, il distingua vaguement, sous le
frle tissu de gaze, les harmonieux contours embellis et ensoleills par
la surexcitation de ses dsirs.

Le dur et chaud contact de la vieille nourrice lui caressait la
poitrine, tandis que les rayons du pre de l'universelle vie tombaient
comme des flammes sur sa tte exalte. Des atomes embrass scintillaient
dans l'air et des fourmillements silencieux s'agitaient dans les gerbes.
Les pierres qu'il touchait brlaient ses jambes et il lui semblait
entendre autour de lui des tressaillements et des soupirs. La terre en
rut se fcondait sous les embrassements du soleil. L'incendie gagnait
ses sens, il se dressa tout d'un coup, et, aprs avoir hsit quelques
secondes, son long bton de pasteur  la main, il marcha vers la tente.

Au bruit, si lger qu'il ft, de son pied nu sur la terre sche, Meryem
releva brusquement la tte et, ramenant en toute hte ses haiks sur le
moustiquaire qui seul la couvrait, lui cria courrouce:

--Que viens-tu faire? Va-t-en! Va-t-en!

--Pourquoi te fches-tu, Meryem? dit-il, humili d'tre de la sorte
reu. J'ai soif et je venais prendre une _settla_ de lait aigre.

--Il n'y a pas de lait; va-t-en!

Il regarda ses paules, ses bras, son cou, avec de furieuses envies d'y
rassasier ses lvres; mais l'oeil brillant de colre l'arrta et il
sortit se dirigeant vers la tente des htes.

Les hommes taient toujours l, discutant sur la redoutable question
subitement dresse comme un cauchemar dans leur vie paisible et calme.

On avait relev les bords de la grande tente jusqu' hauteur de
poitrine, afin que l'air pntrt de tous cts et que chacun et sa
part d'ombre. Mais beaucoup restaient au soleil. La sueur coulait de
leur front cuivr, descendant par les plis profonds des joues sur leur
barbe noire et symtriquement taille. Mais ils ne sentaient ni la
chaleur ni la soif, tout entiers  la funeste menace.

Mansour s'approcha silencieusement du groupe et s'assit sur ses talons.




XVI


Le cheik Ahmed-ben-Rahan tait de mauvaise humeur. L'annonce d'une
guerre prochaine lui rpugnait  double titre, et comme homme paisible
et comme nouvel poux. Ce n'est pas qu'il ne ft vaillant et n'et,
ainsi que tous les fils de l'Islam, un sang gnreux et chaud. Mais
l'ge avait refroidi sa premire ardeur; puis, quand on court les
hasards des batailles, on n'aime pas tre expos aux autres hasards
suspendus sur les fronts des vieux maris. Comme l'amour, la guerre est
pour les jeunes. Il est difficile d'tre  la fois pre de famille et
bon soldat. Au moment du danger, l'image des enfants et de l'pouse
vient se placer entre les prils et la valeur. Elle paralyse le bras des
plus braves. Les hommes qui mettent la famille la patrie sont en petit
nombre; le plus grand nombre, et c'est celui-l qui pse dans les
batailles, pense, s'il n'ose l'avouer: La famille, puis la patrie!

Le cheik, en outre, venait d'couter des paroles dsagrables. Comme on
numrait le nombre de cavaliers que pouvait fournir la tribu et qu'il
avait prononc le nom de son fils, un des anciens du douar dit avec
mpris:

--Celui-l, ne le comptons pas; sa place est dans les jupes de nos
filles.

Le pre, indign, demanda l'explication de cette parole injurieuse, et
tous avaient rpondu:

--Il dit vrai, cheik! Es-tu donc le dernier  connatre les dportements
de l'an de tes fils?

Et pendant que pres et poux se plaignaient le cheik aperut Mansour.

--Que fais-tu ici? s'cria-t-il. Comment n'es-tu pas  la rivire 
guetter les femmes? Je viens d'apprendre de honteuses choses. Tous
t'accusent et puisque te voil, tu recevras le chtiment devant tous.

--Un chtiment! rpta le jeune homme.

--Oui, un chtiment, que je vais t'infliger avec mon bton, en attendant
mieux. Prends garde! ne sais-tu pas que ta tte branle sur tes paules.

--Non, rpondit Mansour, voulant cacher sous le rire, l'affront qu'il
recevait. Ma tte est solide sur mon cou et il faudra pour l'en dtacher
un _flissa_ tenu par une main vigoureuse.

Mais nul dans le groupe ne rpondit  son rire, et les envoys du cad
Hasseim fixaient sur lui un regard svre et froid.

Une voix grave se leva:

--Il y a de vigoureuses mains chez les _Sidi-Abid_.

--Oui, ajouta un autre, quelque jour un d'entre nous ira trouver
Ahmed-ben-Rahan et lui dira: Cheik Ahmed, je t'aime et te respecte,
mais ton fils Mansour a insult ma soeur ou ma fille; je l'ai tu.
Vois-tu, l-bas, les chiens du douar qui lchent le sang de sa nuque.
Et Ahmed-ben-Rahan sera contraint de se courber et de rpondre: Tu as
fait un acte juste. C'tait crit.

--Certes, je le dirai; j'en jure par le tombeau du Prophte. Mais assez
parl de ces choses mal sonnantes  l'oreille d'un pre. Et toi, coute
ceci. Les Roumis approchent. Ils avancent, dtruisant tout comme un
nuage de sauterelles. Ils ont brl les villages, les moissons dans le
Tell; ils ont dtruit les oliviers, les grenadiers et les vignes et les
voil qui coupent les palmiers; les palmiers, ces dons de Dieu qui
demandent vingt ts pour donner leurs fruits. C'est la grande
maldiction. Les hommes que voici affirment que la plaine de la Meskiana
est couverte de leurs tentes comme le firmament d'toiles, et que dans
tous les points o fouille le regard on n'aperoit que des capotes
bleues. On fait appel aux tribus du Beled-el-Djerid, pour qu'elles
s'unissent  celles du Tell afin de chasser les maudits. Mais, tandis
que les jeunes gens monteront  cheval, tu resteras au seuil de la tente
avec les petites filles et tu les regarderas partir. Oui, tous te jugent
indigne d'entendre parler la poudre, toi qui ne te plais qu' couter
les propos des femmes. Car il y a en ceci des signes certains pour ceux
qui rflchissent, et les hommes des Sidi-Abid commencent  dire en te
voyant: Celui-l ne sera jamais le cavalier des jours noirs.

--Ils ont menti, rpondit le jeune homme frmissant de colre; oui, ils
ont menti et je le leur prouverai.

Tous, devant cette bravade, restrent impassibles et un sourire erra sur
les lvres de plusieurs.

--Tu parles comme une nouvelle pouse qui se vante et dit  ses
compagnes: je suis la plus belle; mais ce n'est pas en s'habillant de
paroles qu'on se pare. Il faut des actes pour prouver ce qu'on sait
faire et tes actes ont t jusqu'ici ceux d'un esclave de la chair.
Comme les filles de Fathma livres au pch, tu seras trait ainsi
qu'elles. Pourquoi te raser la tte? Laisse crotre tes cheveux. Je te
donnerai des anneaux pour tes bras et tes jambes, des boucles pour tes
oreilles. En attendant, prends une cruche et cours  la fontaine
rejoindre tes soeurs.

--Cheik, cria Mansour, plein de honte et de colre, je saurai te prouver
quelque jour que tu as tort de me compter parmi les femmes, et  vous
tous aussi. Je ne coucherai pas une nuit de plus dans ce douar o les
hommes me repoussent de leur goum. Sur votre tte  tous, si vous avez
dit cette parole, vous vous en repentirez et vous voudrez ne pas l'avoir
dite, le jour o vous viendrez baiser mon trier et m'appeler seigneur.

Tous ricanaient, et il continua:

--Cheik, donne-moi un cheval et un fusil, j'irai chez le cad Hasseim.
Il me prendra dans son goum et, puisque vous m'avez reni, je serai
dsormais des siens. Par le tombeau du Prophte, vous pouvez ds
aujourd'hui effacer mon nom des Ouled-Sidi-Abid.... Cavaliers des
Nememchas, je vous suivrai o vous irez, et pendant qu'ils dlibreront
encore sur ce qui leur reste  faire, les jeunes et les vieux d'ici
entendront parler de Mansour-ben-Ahmed.

Tous continuaient  rire et l'un des anciens murmura:

--Il a une peau de lion sur un dos de vache.

--Tu as la langue dore, comme celle d'un Thaleb, dit un autre, et nous
consentons ds aujourd'hui  t'appeler Sidi. Sidi-Thaleb-Mansour-ben-Ahmed,
je te salue!

--Oui, ajouta le cheik; mais les tolbas[4] ne sont que les chiens des
batailles; le bruit qu'ils font les empche de se mettre en besogne. Ils
aboient et ne mordent pas.

[Note 4: Pluriel de thaleb.]

--Je mordrai, dit le jeune homme.

--Mon fils, je lis la fureur dans tes yeux comme je l'entends sortir de
ta bouche. Cela me fait plaisir; car quiconque est sensible  l'outrage
doit apprendre  le punir. Je prends acte de tes paroles et te donne mon
consentement; ta mre depuis longtemps m'en prie. Tu peux devancer nos
jeunes hommes. Tu confirmeras de ta bouche ce que nous venons de dire
aux envoys d'Hasseim: Aussitt qu'il le demandera, il aura notre
_goum_. Va, et selle le poulain noir. C'est le premier-n de ma jument
_Naama_ et puisse-t-on dire un jour qu'il t'a dsaltr de joies.
Qu'aprs la bataille la femme que tu auras choisie le prenne par la
tte, et dtache son haik pour essuyer la sueur de sa face. Va, que le
salut t'accompagne.

Et comme il s'loignait, le cheik lui cria:

--Que Meryem ouvre le fondouk, qu'elle te donne deux douros et
vingt-cinq cartouches. Au reste, Dieu pourvoiera.




XVII


Mansour s'loigna, et derrire lui clatrent quelques rires.

Les hommes du douar disaient: A sa vue les Roumis fuiront!

Il se retourna et vit son pre le sourire aux lvres. Ce fut comme un
coup de verge cingl sur le coeur, et, de nouveau, y fit jaillir la
colre, car il n'entendit pas ce que le pre ajoutait: Patience, il est
de bonne race et lorsque le poil de son menton aura cru, il saura tenir
sa place au rang des guerriers.

Sur le seuil de la tente, il jeta son bton de pasteur qui roula aux
pieds de Meryem.

--Quoi! te voil encore? s'cria-t-elle. Mais, effraye du feu sombre de
son regard, elle se recula jusqu'au milieu de la maison de poils,
s'adossant  l'un des piquets.

Elle venait d'achever sa toilette et elle tait toute frachement
peinte. Ses grands yeux noirs, encore agrandis par le koheul, buvaient
l'me, et ses sourcils, arcs gracieux, descendaient jusqu'aux tempes et
se joignaient par une ligne dlicate. Elle avait mch la plante qui
colore les lvres d'un rouge grenat et coll sur ses joues de petites
paillettes d'or; Mansour les regardait et brlait de les prendre  sa
bouche. Le large turban des filles du Souf enveloppait sa jolie tte
encadre par les anneaux lourds de ses tresses noires, d'o se
dtachaient pleins d'clat ses larges anneaux d'argent. Par la fente de
la gandourah de soie raye, on entrevoyait les dures mamelles que les
baisers de l'poux et les fatigues de la vie n'avaient pas eu le temps
de fltrir; elles soulevaient harmonieusement le lger corsage que
serrait  la taille une ceinture broche d'or. Bras et jambes nus, elle
avait teint avec le _henn_ ses mains jusqu'aux poignets et ses pieds
jusqu' la cheville, de sorte que le bout de ses doigts ressemblait aux
fruits du jujubier.

Il est crit: Quand une femme s'est orn les yeux de koheul, par les
doigts de henn, et qu'elle a mch la branche du souak qui parfume
l'haleine, fait les dents blanches et les lvres de pourpre, elle est
plus agrable aux yeux de Dieu, car elle est plus aime de son mari.

Et comme elle levait le bras droit pour saisir le piquet de la tente, en
y appuyant nonchalamment la tte, l'oeil ravi de Mansour s'arrta sur
l'aisselle soigneusement pile et les harmonieuses attaches du cou et
des seins.

Non, jamais il ne l'avait vue si charmante, jamais, depuis le jour de
ses noces, elle ne l'avait autant bloui.

Et tout frmissant devant ce pome de beaut, il demeura sans parole.




XVIII


Elle rougit sous ce regard plus loquent que les phrases mlodieuses et
se sentit dlicieusement flatte d'tre trouve si belle.

--Toi encore! Toi encore! je t'avais pourtant chass.

Meryem voulait donner  sa voix une intonation de colre; mais elle ne
le pouvait pas. Les mots commencs avec clat mouraient en syllabes
douces, et plutt tonne que mcontente, elle vit Mansour tirer de sa
ceinture une petite bague d'argent et s'emparer de sa main.

Son regard tait si suppliant qu'elle n'osa refuser cette offrande. Elle
se laissa faire, toute rougissante, et riait pour cacher son trouble.

--Sont-ce nos fianailles? demanda-t-elle.

Lui, n'avait d'autre dessein que de la prier de garder ce souvenir en
lui disant adieu. Peut-tre rvait-il aussi de prendre un baiser sur sa
bouche, le rire de sa belle-mre l'enhardit et il rpondit aussitt:

--Oui, ce sont nos fianailles. N'es-tu pas pare pour la noce?

--Ah! la noce, elle est depuis longtemps passe; tu le sais bien: ton
pre ne m'a pas rpudie encore et je ne suis plus  marier.

Il y eut un soupir  la fin de ces paroles et le jeune homme avana les
lvres pour le recueillir. Mais il n'osa; il se saisit seulement de la
petite main qu'il avait abandonne aprs y avoir gliss la bague et la
pressa dans les siennes.

Puis il s'assit aux pieds de l'idole et dans cette douce main, pleura.

mue, elle se pencha sur son paule:

--Pourquoi pleures-tu?

Il ne rpondit pas, et elle sentait glisser dans ses doigts les larmes.

--Pourquoi pleurer comme un enfant que sa mre gronde? Tu n'es plus un
enfant, je ne suis pas ta mre et je ne te gronde pas. Relve-toi,
Mansour! Que penserait le cheik, s'il te voyait ainsi? Que penserait la
souponneuse Kradidja? Mansour! Mansour! Que diraient les hommes du
douar?

--Et que m'importe? laisse-moi  tes pieds, je suis bien.

--Mansour, je t'en supplie, relve-toi.

--Tu demandes ce qu'on dirait, reprit-il, Eh! que ne dirait-on pas qu'on
ait dj dit: Le fils d'Ahmed se meurt d'amour pour la Rose des
_Ouled-Sidi-Abid!_

Elle retira brusquement sa main et le regarda tout interdite.

--Quoi! on s'est aperu que tu m'aimais?

--Ah! s'cria-t-il en lui saisissant les jambes et lui baisant les
pieds, je t'aime, je t'aime; tu le savais!

--Je ne sais rien, je ne veux rien savoir. Relve-toi, Mansour! es-tu
fou?

--Oui, je suis fou, je le vois bien, car j'ai fait tout ce que j'ai pu
pour arracher ta pense de mon coeur. Je me suis roul dans les pines
des gents; j'ai pass de longues heures pleurant cach dans les
lauriers-roses, mais en dpit de moi-mme, mes lvres murmuraient:
Meryem! Meryem! J'ai essay d'aimer les filles du douar, je n'ai pas
pu, je n'ai pas pu. C'tait toi que j'aimais quand je leur murmurais des
mots d'amour; et quand je soupirais prs d'elles, c'tait vers toi que
volaient mes soupirs. Meryem! Meryem! oui, je suis fou.

--Tais-toi, enfant, tais-toi.

--Depuis le jour o tu es venue, htesse cent fois bnie et cent fois
maudite, t'asseoir sous la tente de mon pre, et o je t'ai vue soulever
ton voile de ta main gracieuse et montrer l'blouissement de ta face;
depuis le jour o les cavaliers de la tribu ont fait clater autour de
toi la joyeuse fantasia, et que toute pensive tu regardais devant toi,
n'entendant ni la voix de la poudre, ni les hennissements des chevaux
impatients, ni les cris de joie des femmes, ne voyant rien, alors que
tous ne voyaient que toi; depuis l'abominable nuite d'amour o je t'ai
entendue pousser tes premires plaintes, que les baisers de mon pre ne
pouvaient touffer, oui, je suis devenu fou!

--Tu me fais mourir de honte.

--Ne m'interromps pas, Meryem. Je les ai comptes, toutes tes plaintes.
Et tandis que j'entendais les autres femmes chuchoter et rire tout bas,
je me dchirais la poitrine de mes ongles.

Vois, Meryem, tu peux savoir combien de fois, car c'est  peine si
depuis, les dattes des oasis ont eu le temps de mrir.

Il se leva et, ouvrant sa _gandourah_, montra sur sa poitrine de grandes
rayures rouges.

--Va-t-en, aie piti de moi. Je ne peux plus, je ne dois plus
t'entendre; va-t-en!

Elle voulut s'chapper, mais il se plaa devant elle, les bras ouverts,
essayant de la saisir.

--Oh! disait-il, je veux les fleurs de ton sein, je veux y boire, je
veux y mourir.




XIX


L'indomptable passion s'tait rue sur lui avec ses fureurs et le
rendait sourd  tout cri de la conscience. Les femmes ont dit pour son
excuse qu'il tait jeune et n'avait pas rflchi; elles ont rejet la
faute sur Meryem, l'accusant de coquetterie et de faiblesse. Mais les
femmes sont les pires ennemies des femmes; si les laides s'rigeaient en
tribunal, elles condamneraient toutes les belles  mort. Les hommes,
plus froids et plus sages, ont jet la maldiction sur Mansour. Ainsi,
la justice humaine a deux manires d'envisager les actes; l'Immuable
seul lit au fond des coeurs.

Vous autres, gens du Nord, vous ne comprenez pas ces amours redoutables.

Chez vous, la passion est chtive; elle fait des esclaves humbles 
tte basse, au regard soumis; on vous voit, papillons ridicules,
voltiger autour des femmes, roucouler comme des tourtereaux ou des
courtisanes pmes; on se demande quel est le plus fminin d'elles ou de
vous, et il n'est pas tonnant que de mles fils du Prophte,  la vue
de vos petits jeunes gens presqu'imberbes, au visage peint,  la
chevelure parfume et onduleuse se soient tromps de sexe et se soient
pris d'amour.

Sous les froids rayons de votre soleil ple, avec votre vie sans dangers
et sans fatigues, votre coeur s'est affadi.

Aussi vos femmes peuvent impunment essayer la puissante artillerie de
leurs gestes, de leurs toilettes, de leurs paroles et de leurs regards;
elles dcouvrent  tous, non-seulement leurs visages, qu'elles
embellissent pour mieux vous sduire, mais dans vos ftes, elles talent
leurs grasses paules, l'apptissante raie de leur dos velout o la
pense se laisse couler jusqu'en bas comme un filet d'eau qui suit une
rigole, leur sein o l'oeil aime  fouiller et qu'elles rehaussent par
de secrets apprts; et ce qu'elles n'osent laisser voir, elles le font
deviner avec art et complaisance pour mieux exciter les dsirs.

Mais, qu'est-ce que vos dsirs?

Si, sduits par tout ce que vous avez vu, effleur ou senti, tout ce
qu'on vous a montr ou laiss entrevoir, vous murmurez humble--ment: Je
t'aime, elles vous rpondent offenses et le ddain aux lvres: J'ai
un poux. Et alors, comme un enfant que sa mre menace du fouet, vous
vous en allez honteux.

Et que m'importe? Si tu as un poux, pourquoi t'tale-t-il comme une
toffe  vendre? Qu'il garde ta nudit et tes chairs pour lui seul et
n'aille pas, repu panoui, promener devant la faim des maigres, ses
plantureuses victuailles.

Cacher son bien, c'est le moyen le plus sr que nul ne le volera.

Mais on sait que parmi vous, ces talages sont sans grandes
consquences. Vous soupirez et tout est dit. Chez les enfants de
l'Arabie, o le simoun souffle dans le sang ses bouillantes ardeurs, il
n'en est pas de mme. Je ne parle ni des _Chaouias_ ni des _Bedouis_
dont on voit dans les champs du Tell les femmes demi-nues exposer 
l'tranger leur corps de jument efflanque et leur mamelles de chvre.
Ce ne sont que des femelles que la misre a prises au ventre de leur
mre pour les livrer au travail trop rude et qu'une htive dbauche a
rapidement souilles et abruties. Mais nul ne peut, sans danger, se
trouver en face des belles filles du Souf. Blanches ou dores, leurs
grands yeux noirs boivent l'me et celui de nos jeunes hommes que son
destin appelle  entrevoir les blouissantes clarts, se dit en jurant
sur la tte du Prophte: Baiser sa bouche et mourir!

C'est ce que jura Mansour lorsque, l'oeil brillant de dlire, il
cherchait  enlacer Meryem.




XX


Elle le repoussait, affole.

--A quoi songes-tu? disait-elle; Mansour, coute-moi. Non, tu n'as pas
ton bon sens. Les vieilles de la tribu t'ont-elles jet un sort? Oh! je
vais crier! Ne me fais pas violence! Ne m'oblige pas  appeler! Songe
qu'au moindre bruit ton pre accourra, que tous viendront et qu'il y
aura un grand scandale. Oublies-tu  qui j'appartiens? Mansour! Mansour!

Il vit que la force serait inutile et qu'il tait prfrable de ruser.

--coute, Meryem. Ce que je vais te dire, je crois devoir le faire. Les
hommes que tu vois l-bas sont des cavaliers du cad Hasseim; ils
viennent appeler la tribu  la guerre sainte. Tous sont prts. Mais l'un
d'eux a dit en raillant: Le cheik Ahmed ne l'est pas, car il a pous
une jeune femme et il prfre l'odeur de sa jupe  celle de la poudre.
Mon pre s'est rcri avec indignation; alors le cheik des Ouled-Rabah a
pris la parole:

--D'aprs ce qu'on m'en a racont, Ahmed, cette fleur du Souf
s'panouirait mieux aux lvres de ton fils que plante dans ta barbe
grise. Chacun est libre; mais c'est un grand mal quand une jeune femme
s'attache au bras d'un vieux guerrier. Elle l'empche de porter des
coups srs, car sa pense le suit jusque dans la bataille.

--Tu dis vrai, a rpondu mon pre, le diable m'a tent le jour o j'ai
eu envie de la trouver dans ma couche. Ce n'est qu'une petite fille qui
n'a d'autre proccupation que de peindre ses sourcils et les doigts de
ses pieds. J'eus mieux fait de dire  mon fils: Prends-la!

--Il a dit cela? s'cria la jeune femme.

--Sur ma tte! Et le cheik des Ouled-Rabah a ajout: Tu as raison; les
jeunes aux jeunes!

--Si ce sont l ses paroles, je demanderai le divorce; mais tu mens, je
sais que tu mens.

--Tu vas savoir que je dis vrai, car moi qui me tenais  l'cart, je me
suis alors avanc.

--Je t'ai vu.

--Et j'ai dit: Mon pre, il n'est pas trop tard, et si tu es las... me
voici. Tous se sont mis  rire.

--Imprudent! s'cria Meryem. Ah! j'ai entendu les rires.

--Et mon pre a rpondu: La loi le dfend.

--Et c'est la seule raison donne? demanda la nave pouse.

--La seule. N'est-ce pas assez? Oh! Meryem, Meryem, as-tu donc support
sans rpugnance les caresses de cet homme plus que mr? Ne sens-tu pas
que les draps de ton lit d'amour ne sont qu'un froid linceul? Moi, je
suis jeune comme toi. coute la fantasia de mon coeur et gote comme mes
lvres brlent.

--Que je sois maudite avant de commettre ce crime. Pervers! maudit
sois-tu, qui veux souiller la couche de celui qui t'a engendr!

--Rose du paradis, il n'y a pas souillure, puisque de lui-mme il se
repent de t'avoir pour pouse.

--Tu mens, enfant du mal. Ce que tu racontes est impossible. Tu es
semblable aux chrtiens qui dplacent les phrases, les dnaturent et
les embrouillent  dessein avec leurs langues perfides.

--Que le Prophte me confonde, si ce n'est la vrit. Honteux de la
raillerie du cheik des Ouled-Rabah, voil mot pour mot les paroles du
pre devant tous:

Nous divorcerons quelque jour, et je te la donnerai pour servante,
comme notre seigneur Soliman reut de la couche de son pre sa servante
Abisag.

--Il n'a pu dire cela. Tu mens!

--Oserais-je ainsi mentir, quand tu peux  l'instant me confondre?

--Tu mens.

--O Meryem, plus belle que la gazelle, mais plus entte que la chvre,
assure-toi donc de la vrit.

Et sans lui laisser le temps de rflchir, il la saisit par le bras et,
l'entranant hors de la tente, appela le bonhomme qui prorait au milieu
du groupe:

--O cheik!  cheik! Ahmed-ben-Rahan.

--Quoi? demanda le vieillard impatient.

--Meryem refuse de me croire. Elle dit que je mens.

Le vieillard, furieux de ce que sa jeune pouse se montrt sans voile 
des trangers, cria tout en colre:

--L'enfant dit vrai. Sur ta tte, coute-le. Et qu'on ne m'importune
plus.

Humilie de ces brusques paroles devant tous, humilie surtout de
l'affront bien plus grand qu'elle croyait avoir reu, elle se rejeta
sous la tente, indigne et stupfaite.

--Tu le vois, dit Mansour, tt ou tard tu m'appartiendras. Laisse-moi
donc toucher  mon bien.

Et il avait dj bais son cou et ses bras et ses lvres, lorsqu'elle
revint  elle.

--Je me plaindrai au cadi, dit-elle. Mansour, ton pre est un maudit.
Laisse-moi.

--Oui, douce fleur du matin, que la maldiction retombe sur sa tte.

Il avait gliss  ses pieds et, la fit choir prs de lui.

--Laisse-moi, rptait-elle, je me plaindrai au cadi.

Mais sa rsistance plus molle faiblissait  mesure que croissait
l'audace de l'amant; elle cessa bientt tout  fait, et Mansour
n'entendit plus qu'un murmure s'chapper de la bouche de la jeune femme
perdue:

--Je me plaindrai au cadi....




XXI


L'abomination accomplie, le mal sans remde,  quoi les plaintes
eussent-elles servi?

Lorsque Meryem connut le subterfuge qui avait aid  sa dfaite, elle ne
cria, ni ne s'arracha les cheveux. Elle ne dit pas:

--Tu m'as perdue!

Elle ne dit pas:

--Tu es un infme!

Elle se sentait aussi coupable, et, posant un doigt sur sa bouche,
regarda l'incestueux en face:

--Maintenant, c'est fini. Il faut partir. Ta prsence est une souillure.
Nous ne devons plus nous revoir. Jure-moi, jure-moi que tu ne reviendras
plus.

--Je ne reviendrai plus, rpta Mansour.

--Quelle foi puis-je ajouter  tes paroles, toi qui t'es servi si
habilement du mensonge?

Mais Mansour rpta simplement:

--Je jure que je ne reviendrai plus.

Alors elle l'aida  seller le poulain noir.

Dans l'intrt du jeune homme autant que dans le sien, elle voulait
l'loigner. Elle savait que le premier pas serait, s'il restait, suivi
de bien d'autres, jusqu' ce que le chtiment frappt les ttes
criminelles.

Car il vient toujours, et plus sa marche est lente, plus il est
redoutable.

Et quand elle le vit monter sur le poulain noir, elle pleura. Mais
Kradidja qui surprit plus d'une fois aprs ces larmes, n'aurait pu dire
si elle pleurait sa faute, ou le dpart prcipit de celui qui emportait
son coeur.

Les cavaliers du cad Hasseim l'attendaient. Ils partirent.

--Va-t-en avec la bndiction de Dieu et la mienne! lui dit le cheik.

--Reviens avec le bien, lui crirent les autres.

Mais il ne put rpondre. Dj le remords lui montait  la gorge et lui
coupait la voix.

--Il faut lui pardonner, dit le pre, il est encore sous le poids de
l'affront reu. Mais nous entendrons parler de lui. Je connais le sang
de ses veines.

Les autres souriaient.

Meryem, sur le seuil de la tente, le suivit longtemps des yeux, la main
presse sur son sein, rouge encore des furieuses caresses, et ne sentant
plus rien y battre, elle se dit avec angoisse:

--Mon coeur s'en va riv au sien. Et je lui ai fait jurer de ne plus
revenir!

Lorsqu'il fut au loin, prt  disparatre derrire la premire
ondulation de la plaine, il arrta son cheval et, se retournant, resta
un moment immobile, clair par les feux du couchant.

Alors les hommes du douar, qui tous s'taient levs, lui crirent en
riant:

--_Sidi-Thaleb! Sidi-Thaleb!_ Salut.

Mais lui ne les vit pas et ne les entendit pas; il ne vit mme pas son
pre qui secouait convulsivement son burnous, ni sa mre qui pleurait en
lui criant: Que ton ventre n'ait jamais faim!, ni les filles du douar
qui l'accompagnaient de leurs voeux; il ne vit qu'un coin de haik de
soie agit par une petite main  la porte de la tente paternelle, et
deux larmes coulrent sur ses joues.

Et quand il eut disparu, la belle Meryem reporta ses regards sur
l'poux qui, debout, les yeux fixs sur l'horizon, semblait chercher
l'image vanouie du fils.

--Oh! murmura-t-elle, que celui-l ignore  jamais le crime! Qu'il n'ait
pas ce deuil tendu sur ses heures. Oui, il vaut mieux que l'autre ne
revienne plus!




XXII


Il rejoignit les goums, et dans les heures rouges o le sabre boit le
sang, o l'oeil rencontre l'oeil, il se conduisit de telle sorte que les
vieux guerriers lui dirent aprs la bataille:

C'est bien.

Il augmenta le renom de sa tribu. On disait: Celui-l est des
_Ouled-Sidi-Abid!_ et le vieux cheik Ahmed tressaillit d'orgueil, car
un jour il entendit ces paroles: Voici le pre de Mansour le Brave.

Mais il ne le revit plus; et Meryem non plus ne devait le revoir. Elle
cherchait  oublier, mais longtemps elle attendit. Bien souvent elle
interrogea la plaine du ct o le soleil se lve et du ct o il se
couche, au Midi et au Nord, se demandant: D'o donc et quand
viendra-t-il? Et lorsqu' l'extrmit de l'horizon elle voyait poindre
un groupe de cavaliers ou se lever un petit nuage de poussire, tout son
tre tressaillait et elle disait: C'est lui!

--C'est lui! rptait le cheik, qui fouillait aussi la plaine, et une
larme de joie perlait au bord de sa paupire ride.

--C'est lui! rptait la vieille Kradidja, toute frmissante; Dieu m'a
entendue, je ne mourrai pas sans revoir le premier et le plus beau fruit
de mes entrailles.

Et les serviteurs et les servantes, et les hommes du douar regardaient
aussi et disaient: C'est lui!

Mais jamais ce ne fut lui. Les semaines, les mois, les annes passrent
sans ramener ni le fils an du cheik ni le fils an de Naama. Une fois
cependant, tous crurent l'apercevoir, et une grande joie et un grand
trouble emplirent leur coeur. On vit venir un cavalier mont sur un
cheval que le douar entier reconnut pour le fils de la Buveuse d'Air.

--C'est lui! c'est lui! Kradidja! Meryem! Qu'on tue le plus gros mouton.
C'est lui! Femmes, droulez le vieux tapis de Tunis. O mes enfants, je
vais pouvoir mourir. C'est Mansour! mon fils!  mon fils!

Et tous couraient agits, disant:

--Hol! jeunes hommes! Debout! Fte au douar! Que la poudre salue le
Brave! Voil Mansour-ben-Ahmed!

Ils ne l'appelaient plus par drision le _Thaleb_, mais ils criaient
tous  la fois:

--Le Brave! le Brave! _Marhababek! Marhababek!_ Sois le bienvenu! Sois
le bienvenu!

Meryem plissait et tremblait comme si la fivre d'_El-Meridj_ avait
pass dans ses veines, et la vieille Kradidja la gourmanda en la
secouant avec rudesse:

--Eh bien, femme! eh bien, du courage! ou ta honte va se trahir!

Mais le cavalier s'tait arrt  une porte de fusil et restait
immobile.

Il voyait les prparatifs faits en son honneur et il ne bougeait plus.

Alors le vieillard s'avana  sa rencontre, suivi d'un groupe d'hommes,
et comme il s'tonnait de le voir arrt  la mme place, retenant son
cheval qui pitinait d'impatience, saluant de ses hennissements joyeux
les tentes des _Ouled-Ascars_, il agita son burnous et cria d'une voix
forte:

--Mais viens donc! Mais viens donc!

Et il lut tendait les bras, puis montrait son coeur.

Les hommes du douar agitaient aussi leurs burnous et criaient:

--Mansour! Mansour! _Marhababek! Marhababek!_

Soudain ils virent le cavalier lever sa main droite.

Il la tint longtemps tendue dans la direction du douar; ensuite, la
portant  sa bouche, il semblait envoyer toute son me dans un baiser.

C'tait le premier salut et le dernier adieu de Mansour,  la face
vnrable et  la barbe blanchie de son pre,  sa mre qui l'appelait,
 une lumineuse et lgre silhouette debout  ses cts,  la grande
tente brune raye de jaune qui le vit natre et pendant tant d'annes
abrita son sommeil, aux jeunes filles  qui il avait parl d'amour,
maintenant pouses et mres, aux hommes, aux femmes, aux troupeaux, 
tous, et il cria:

--Salut  tous, gens de bndiction, je ne veux pas apporter le malheur
sur vos ttes, car je suis le maudit! le maudit!

Et saisis d'tonnement, ils le virent faire brusquement volte-face,
peronner son cheval avec rage, et disparatre, sans regarder en
arrire, dans un nuage de poussire dore.

Il avait failli violer son serment, mais le remords le saisit. Il n'osa
pas dormir sous la tente qu'il avait souille et qui tait celle de son
pre, ni revoir la femme qu'il avait souille et qui tait celle de son
pre, ni affronter le regard de celui qu'il avait trahi. Et ce fut son
chtiment. Dieu dcide comme il lui plat.




XXIII


Le temps s'coula; on esprait toujours. Par moment le bruit des
batailles apportait son nom jusqu'au douar. C'tait tout. Mais on
attendait encore, lorsqu'un matin le douar fut emport comme par un
tourbillon du simoun.

Au jour levant,  l'heure o l'on trouve l'homme sans fusil, la jument
sans bride et la femme sans ceinture, les Roumis passrent; et le soleil
n'tait pas encore haut dans le ciel qu'il ne restait plus rien dans la
plaine.

Du douar aux soixante-dix tentes, des troupeaux que jadis gardait
Mansour, de la belle Meryem, de l'altire Kradidja, du vieux cheik et de
la fraction des _Ouled-Sidi-Abid_, il n'y eut plus que le souvenir.

Au crpuscule, les rdeurs de nuit se jetrent sur les cadavres. Ils
virent des femmes ventres qu'avaient violes les cavaliers du
_Magzen_. C'est la guerre. Elles avaient t dpouilles de leurs
anneaux d'argent, de leurs bracelets et de leurs bagues. A chaque peine
son salaire; le soldat, qui vend sa vie, doit jouir aprs le combat.

Cependant on trouva sur le coeur de l'une d'elles une amulette qui
cachait un petit anneau d'argent.

Il n'y avait plus  _razer_ que des burnous sanglants, des tentes
troues, des lambeaux de haik; ils les volrent, laissant le reste aux
chacals.

Il faut bien que le pauvre vive.




XXIV


Mansour se jeta au plus pais des batailles. Il voulait venger les siens
et voulait oublier.

La mort, qui saisit  la nuque ceux qui ont peur, s'efface devant ceux
qui la bravent. Il la chercha le fusil  l'paule et le sabre au
poignet. Les Roumis n'ont pu compter les poitrines creves par sa lame,
et sa balle, dit-on, ne toucha jamais le sol.

Mais qu'tait pour lui la gloire? Il n'aspirait qu' l'oubli.

Quand nous fmes vaincus par la force, le nombre, la discipline de
l'ennemi, et, il faut l'avouer, aussi par la trahison, il courba comme
les autres la tte devant le grand dsastre.

Pourquoi lutter contre le destin?

C'est le torrent furieux qui se prcipite tout  coup de la montagne.
Les sages s'cartent; seuls, les insenss se jettent devant lui, et
bientt leurs cadavres vont grossir le tas des dbris de la plaine.

Il s'carta et laissa se ruer la tempte.

Mais dans les preuves se trempe l'me des forts, et celui qui reste
assis au seuil de sa tente coutant couler les heures, satisfait de ce
que Dieu lui donne, celui-l n'aura jamais pour compagnes la Fortune et
la Renomme.

Elles sont femmes et ne se livrent qu'aux audacieux, et Mansour, me
inquite, les trouva l'une et l'autre, en courant aprs l'oubli par les
grands chemins de la vie.

Il les rencontra au pays de la Soif,  travers les vastes solitudes, et
sut saisir les robes diaphanes de ces divines houris.

Il les fora comme des filles dans la route hrisse de prils, suivie
par les caravanes qui vont chercher au-del du Sahara les peaux de
buffle et la poudre d'or, les dents d'lphant et les belles ngresses.

Et de mme qu'il avait acquis un renom parmi les braves, il s'en fit un
autre parmi les riches et les marchands hardis.

Tout lui russissait, et on le surnomma _Sidi-Messaoud_, Monseigneur
l'Heureux; car chez les croyants comme chez les infidles, la foule
s'incline devant le succs.

L'Heureux! Il aurait pu l'tre, s'il avait pu oublier.

Il aurait pu tre heureux, car, plus sage que beaucoup de riches dont le
premier souci est d'entasser _douros_ sur _douros_ pour ne plus y
toucher, il employait le fruit noblement gagn de ses fatigues et de ses
audaces  s'acheter des plaisirs, ces miettes de bonheur que nous jette
le Matre pour nous attacher  la vie.

Pour quelques instants alors, le souvenir implacable ne le tourmentait
plus: la vipre attache  ses flancs ne lui faisait plus sentir ses
morsures; il oubliait qu'il tait maudit.




XXV


 son retour des solitudes o l'on voyage de longs mois sans en dcouvrir
les limites, lorsqu'aux approches du Souf il rencontrait les caravanes
des Sahariens qui, vers l't, s'arrtent au Nord pour y faire patre
les troupeaux et y changer contre les grains du Tell les plumes
d'autruche et les dattes des oasis, il demandait  mler sa caravane 
la leur.

Fatigus de la longue monotonie de la marche, ils acceptaient avec joie,
car on savait qu'il organisait des chasses et des ftes.

Alors la poudre, dont il n'tait pas avare, clatait tout  coup dans
les grands silences; du haut des palanquins, les femmes, frappant du
bout de leurs doigts leur bouche rieuse, jetaient dans l'air sonore les
bruyantes saccades de leur joie, gamme mlodieuse qui meut le coeur
des hommes et grise autant que le vin proscrit; les chameaux, dressant
la tte, allongeaient leurs grands cous fauves; les troupeaux effars
galopaient en avant, tandis que sur les flancs de la colonne, les nobles
talons du _Haymour_, au vigoureux poitrail, et les juments  large
croupe, frmissantes d'impatience, pitinaient le sol.

Fantasia! Fantasia! Les coups de feu se prcipitent; les cavaliers
s'branlent; les longs _chelils_ de soie aux franges d'or flottent sur
les croupes; les fusils lancs retombent dans les mains habiles; jeunes
et vieux, courbs sur les encolures, partent au galop et suivis des
clats stridents des femmes, disparaissent dans les tourbillons de sable
jaune.

Et dans les grandes lignes dores de la plaine, on voit fuir les couples
d'autruches et bondir les troupeaux de gazelles.

Beau pays aim de Dieu, loin des Roumis et des sultans! O es-tu? o
es-tu?




XXVI


Mais la principale affaire tait la chasse  l'amour. L encore, on le
voyait au premier rang des braves, et comme il avait l'audace, il avait
le succs.

Les noires esclaves du Soudan venaient de le saouler de leurs furieuses
caresses, et il sentait le besoin de se rafrachir sur le sein parfum
des blanches filles du _Souf_, l'oreiller le plus doux que l'homme ait
reu de Dieu.

O merveilles des merveilles, filles du Souf et du _Beled-el-Djerid_,
dont les yeux boivent les coeurs et ont l'clat des yatagans, votre vue
ranime comme le brasier des grand'gardes, quand l'aube commence 
blanchir les collines, aux premiers frissons du matin!

Entre tous il savait,  l'heure o le ciel prend la couleur de l'airain
rougi, guetter pendant la marche les timides filles d'Agar qui
curieuses passaient la tte par la _taka_ de leur litire, et leur
montrer, de faon  n'tre vu que d'elles, les foulards rays d'or, ou
les colliers de corail, ou les anneaux cisels, au les amulettes
magiques, toutes les clefs qui, comme le _Ssame_ de nos contes, ouvrent
les serrures et les portes verrouilles par l'poux.

Quand la longue caravane glissait sans bruit dans les horizons bleus,
que le soleil touchant les mamelons rayait l'espace de larges bandes
d'or, et que les cavaliers en avant, le fusil sur l'paule, poussaient
les troupeaux fatigus, en fouillant les lointains pour y dcouvrir les
palmiers de la source, Mansour avait fait son choix.

C'est le moment o l'on peut, derrire le mari, escalader la litire
rouge huche sur le chameau docile.

Et la fille des Oasis, tremblante et toute charge de parfums amoureux,
l'aidait de son bras potel o les bracelets d'argent s'entrechoquent
avec un joyeux cliquetis, et, fermant le rideau jaune, le recevait entre
ses seins.

Ainsi il augmenta le nombre de ces heures, dont le ciel est si
parcimonieux et qui passent si rapides qu'elles ne comptent pas dans la
marche du temps.

Et dans les longues journes fatigantes et arides, sous le soleil qui
embrase et sur le sable qui brle, dans la poussire paisse que
soulvent les chameaux sous leurs pas lents et lourds, au milieu des
prils et des veilles, par la soif ardente, il sut se verser  lui-mme
ces gouttes de rose de la vie qu'on appelle l'amour.

Il oubliait. Il oubliait.

Les instants sont dans les mains du fort. Aprs Dieu, c'est le matre de
l'heure.




XXVII


Combien de fois aussi, dans les nuits sans lune, alors que seuls, les
chiens gardaient le douar endormi, il a rd, hardi larron, convoitant
le bien de l'poux.

Il avait la magie des braves; il savait les signes qui rendent les
aboyeurs silencieux, les mots qu'on dit aux _djinns_ invisibles pour les
forcer  balayer la voie.

Nu comme le pre des hommes et le _flissa_ aux dents, il se glissait
dans la tente o l'attendait, effraye, celle qu'il avait choisie. Alors
prs de l'poux, dont il entendait le souffle, il volait sur la
bien-aime tremblante sa large part d'amour.

Puis il partait pour ne plus revenir. Car c'tait ainsi: jamais deux
fois il ne buvait  la mme coupe. La cruche brche ne lui servait
plus.

Il l'avait jur sur la mmoire de Meryem.

Et les jeunes gens l'enviaient et disaient, quand ils le voyaient passer
sur la belle Oureka, la fille du poulain noir que jadis lui donna son
pre:

--Le voil, le voil, celui qui commande aux _djinns_.




XXVIII


Mais l'ge vint, hte non convi; il vint un matin frapper  sa porte.

Mansour se rveilla en sursaut, rvant de son vieux pre, et se
soulevant sur le coude, il se trouva les membres roidis.

Il s'tonna et dit: Qu'est-ce? Alors il remarqua pour la premire fois
que sa barbe n'tait plus noire; et comme ses poils, un  un, se
vtissaient de blanc, ses heures se vtirent de deuil.

Sous le haik qui couvrait son front, il n'avait pas song encore 
compter les rides. La fantaisie lui prit de les voir, et, devant sa
glace muette et brutale, il se demanda, soucieux, quelle lourde charrue
creusait ces sillons.

C'tait la charrue de la dbauche, celle que ne suit pas le semeur et
qui laisse les sillons striles.

Et une femme, qu'il convoitait depuis longtemps, lui dit en face:

--Va-t'en, tu es vieux!

Ainsi donc, il tait vieux, lui qui croyait sa jeunesse ternelle; il
tait vieux, puisqu'une femme osait le lui dire. L'amour qui l'avait
tant gorg lui faisait enfin banqueroute.

Ce fut le coup de massue.

Son cerveau en resta fl. Lui, l'Heureux, n'allait donc plus l'tre;
lui, accoutum  plier la fortune  ses caprices, allait-il  son tour
devenir le jouet des caprices?

Il ne le croyait pas; ne voulait pas le croire; il essaya ailleurs; mais
partout on lui dit:

--Tu es vieux!

--Elles se sont donn le mot, pensa-t-il.

Car il se sentait jeune, en dpit de ses poils gris et de la roideur de
ses membres. Si le corps avait vieilli, le coeur, rest le mme, n'avait
que vingt ans.

Cependant le vide se faisait autour de lui, car tous le hassaient; ses
anciens compagnons et ses admirateurs d'autrefois, devenus poux et
pres, le tenaient avec soin, depuis longtemps,  l'cart. Clibataire
strile et jaloux, il se voyait entour de dfiance et de haine.

Qu'allait-il faire? Aprs s'tre si longtemps repu aux frais et aux
dpens des autres, il ne lui restait plus qu' se repatre  son propre
compte et  ses propres risques. Certes, malgr les larges brches
creuses dans son avoir par les vingt annes de jouissance, il tait
assez riche pour acheter une femme et la choisir parmi les belles; mais
c'tait une affaire grave.

Il avait jou tant de maris! ne serait-il pas jou  son tour? Lui, si
audacieux et si habile, trouverait-il enfin son matre?

C'est crit: Celui qui a tromp sera tromp; celui qui a battu sera
battu; celui qui a vol sera vol; et celui qui a souill la femme de
son voisin, s'endormira envelopp de souillures. Le mal doit tre
rtribu par le mal.




XXIX


Cependant, plus que jamais, la solitude lui pesait. Il tait las de la
vie vagabonde. Et si les femmes ne voulaient pas de lui, il voulait au
moins une femme.

L'homme ne peut rester seul. Il faut qu'une douce main passe sur lui
pour assouplir sa dure corce. Il faut le rayon d'une prunelle de femme
pour chauffer son foyer et clairer sa vie. De tous temps l'ont dit les
sages: L'homme sans compagne marche  ttons; il s'gare, trbuche et
roule dans la boue. Car dans la rude et sombre route, c'est elle qui
tient le flambeau, tandis que lui, ouvre la marche.

Ceux qui ne rflchissent pas ont dit:

L'pouse se ceinture avec des vipres, elle s'pingle avec des
scorpions.

La femme, c'est le mal.

Elle n'est le mal que parce que l'homme a jet sur elle ses souillures,
et les vipres de sa ceinture sont celles dont son matre l'a enlace.

Non; l'homme ne doit pas rester seul. Il ne doit pas non plus, muet
envieux, s'asseoir en parasite prs de la joie des autres. Il lui faut
son foyer  lui, sa femme  lui, ses enfants  lui. C'est encore la
grande loi. L'intrus dans le foyer teint le foyer.

Mansour le comprit, mais trop tard. Lui qu'on appelait l'heureux et
l'habile, il se trouva misrable et reconnut qu'il n'tait que fou. Avec
le vide de sa maison, il sentit le vide de sa vie.

Les amours d'une heure n'y avaient pas laiss plus de traces que n'en
laisse dans l'air o il passe le reflet des sabres tirs.

Oui, il lui fallait prendre femme. Il l'aimerait de l'amour des jeunes,
avec un coeur de jeune, une force et une nergie de jeune; il l'aimerait
jusqu' la fin, jusqu' ce que son heure ait sonn, et alors il
partirait en disant:

--J'ai got  tout!




XXX


Mais chaque jour il hsitait, assailli d'apprhensions.

Ce qu'il redoutait, c'tait de ne pas humer les premiers parfums de la
fleur qu'il cueillerait pour embaumer le reste de ses ans.

tre dup pendant le mariage est une honte--du moins d'aprs les
prjugs des hommes qui attachent la honte  un acte auquel ils sont
trangers,--mais dup avant! quelle misre!

Payer comme neuve une marchandise avarie; acheter une orange dj suce
par un autre; fouiller dans une pastque vide; ouvrir une grenade o il
n'y a plus de ppins; verser son bonheur dans un vase et trouver une
fissure au fond!

Voil ce qu'il ne voulait pas. Il le jura sur les cendres de son pre,
oubliant son compte avec l'ternelle Justice.

Le Prophte a dit: La femme doit tre obissante et soumise. Elle doit
conserver, en l'absence du mari, ce qui n'appartient qu'au mari.
Celle-l est vertueuse, elle fait la joie de l'poux, l'orgueil de la
famille, et ses actes sont inscrits au livre des bonnes oeuvres.
Honore-la  l'gal des anges.

--Mais celle-l, se demandait-il, o est-elle?

Il avait longtemps cherch, bravant la loi du Koran qui punit
l'adultre. Il avait cherch du Midi au Nord, dans le Sahara et dans le
Tell, sous la maison de poil du _bedoui_ ou dans la maison de pierre du
_hadar_, et partout trouv des pouses faciles. Avec les plus farouches,
le succs avait t une question d'adresse, de _douros_ et de temps.
Peut-tre frappait-il aux mauvaises portes, mais cependant il entendait
chacun dire:

--Mes femmes,  moi, sont fidles.

Et pour les filles, mmes banalits. Coeurs et corps prts  s'ouvrir au
premier qui se prsente, et il fallait arriver de bonne heure pour s'y
trouver le premier.

Comment compter sur une fille sage, lui qui vit de jeunes hommes
prendre pour pouses plus d'une dont il avait achet l'honneur et qui
disaient le lendemain des noces:

--Le ventre de ma bien-aime tait vierge, comme celui de
Lalla-Fathma[5].

[Note 5: Voir l'_Homme qui tue_.]

L'heureux poux parlait avec conviction, mais Mansour pensait, en
souriant, que par les tribus aussi bien que dans les cits, il est
d'habiles matrones.

Il songeait alors et se rappelait; ce n'est pas impunment que l'on
fouille dans les cendres du pass.

--Meryem! Meryem!

Ce nom revenait  lui, triste et doux, radieux et lamentable.

Il avait cru parfois l'effacer dans les tourdissements de sa jeunesse
et les mles passions de l'ge mr.

Il avait cru lui creuser une fosse, l'enfouir comme un cadavre et jeter
dessus les pelletes de noms de toutes ses matresses d'un jour; il le
croyait bien enterr et bien oubli, mais voil maintenant que l'ge
viril s'en allait et qu'il frappait aux portes de la vieillesse, le
souvenir enseveli se dressait tout  coup et, se dpouillant de son
linceul d'oubli, talait, vivante et vengeresse, cette terrible pave de
jadis:

--Meryem! Meryem!




XXXI


Meryem! Meryem!

Nom fatidique qui le poussa dans tous les orages de la vie. Inceste et
adultre! Trahison et rapt!

Meryem! Laquelle? Car il y en avait deux, et toutes deux perdues par
lui, toutes deux jetes par lui hors de la voie droite, se confondaient
dans sa pense en ce radieux nom de vierge.

Il ne pouvait arrter son souvenir sur l'une, sans que l'autre vint
aussitt prsenter son image.

Commencement et fin, premier et dernier amour, premire et dernire page
du livre de son coeur. Le reste ne lui semblait que boue.

Le dernier amour! Alors il tait vigoureux et fort, il s'en souvenait;
sa barbe tait encore noire et son jarret musculeux; il avait dj bien
vcu, mais les yeux des femmes lui souriaient et nulle ne songeait  lui
dire: Tu es vieux.

Y avait-il donc si longtemps? Sa mmoire en tait toute frache. Hier!
c'tait d'hier, et cependant dix fois dj les palmiers du
_Beled-el-Djerid_ avaient donn  ses paisibles habitants leur double
moisson de dattes. Dix ans! un abme dans la vie! une seconde dans le
souvenir!

Oui, il s'en souvenait. Et la douce vision, vanouie comme un rve,
revenait distincte se placer devant lui.




XXXII


C'tait un soir. Assis contre un des petits murs qui sparent les uns
des autres les jardins de _Msilah_, il rvait solitaire et soucieux dans
le chemin dsert.

La voix grave, lente et solennelle du muezzin vibra tout  coup dans
l'air, et il couta machinalement le prtre crier du haut du minaret aux
quatre coins de l'horizon:

--A Dieu appartiennent le levant et le couchant; de quelque ct que
vous vous tourniez, vous rencontrerez sa face;

Dieu est un;

levez vos mes et adorez!

Alors il s'agenouilla et, le front dans la poussire, fit, tourn vers
l'Orient, la prire prescrite, puis il se rassit, le dos appuy aux
pierres, et regarda entre les palmiers les petits nuages pourpres
flotter dans un bain d'or au-dessus des mamelons bleus de l'occident.

Le grand calme planait tout autour. Les bruits du Ksour s'taient peu 
peu teints, et dans les jardins de l'oasis, il entendait le bruissement
des chacals qui, se glissant par les brches des murs, commenaient leur
maraude nocturne.

A quoi songeait-il? Peut-tre  la fille du muezzin _El-Ketib_, dont la
voix venait d'voquer l'image. On l'appelait _la Perle du Ksour_, et
l'avant-veille il l'avait aperue sur la terrasse, sans voile, avec ses
grands yeux noirs et ses seins de houri. Elle arrosait des grenadiers en
fleurs et, pendant plus d'un quart d'heure, cach derrire le treillis
d'une fentre de la maison de son hte, il suivit ses mouvements
gracieux. Tantt accroupie prs des vases, mondant dlicatement
l'arbuste, tantt debout, la tte incline sur l'paule, elle laissait
tomber d'une urne de terre rouge un mince filet d'eau.

Puis, de ce pas nonchalant et avec cette voluptueuse ondulation des
hanches de la jouvencelle qui sent venir l'amour, elle allait remplir sa
_djouna_.

Il s'y connaissait bien,  ces dlicieux symptmes, et ce n'est pas lui
qui, en cette matire, pouvait se laisser tromper.

Aussi comme il se sentait pris! Celle-l, disait-il, je l'aimerai plus
que les autres; elle fixera mon coeur. Car c'est toujours ainsi qu'il
parlait, quand il convoitait une proie nouvelle.

Et ds le jour mme, stratgiste habile en ces genres de batailles, il
tudiait la place qu'il voulait assiger.

Le muezzin vieillard avare, borgne, pieux et svre, gardait sa fille
comme son oeil unique. C'tait la plus jeune, et, selon toute
probabilit, il n'en aurait plus d'autre. Aussi, ayant grossi ses
revenus par les riches sadoukas des amoureux poux de ses premires
filles, il comptait avec la dernire, la plus belle de toutes, arrondir
dfinitivement son bien. Il veillait donc sur elle comme on veille sur
un sac d'cus.

Mais Mansour n'tait pas homme  s'tonner et  se rebuter devant les
obstacles, et dans ses quipes d'autrefois, il avait rompu de plus
puissantes barrires et brav de plus redoutables dangers.




XXXIII


Il calculait dans le petit chemin jusqu' quel prix l'une des servantes
de la fille pourrait lever la vente de sa conscience en lui facilitant
les moyens d'approcher de sa jeune matresse, lorsqu'il entendit un
lger bruit de pas, et vit s'avancer un homme que malgr l'obscurit il
crut reconnatre.

C'tait le fils d'_El-Arbi-ben-Souafa_, l'ancien cad des _Ouled-Amdou_,
dont les troupeaux avaient t rass par les Roumis, dans l'affaire de
Tuggurt, et qui, du soir au matin, d'homme riche et puissant, s'tait
trouv pauvre entre les pauvres.

Ce jeune homme lui plaisait; il avait une figure sympathique et douce,
et le malheur rcent tomb sur sa famille le rendait encore plus digne
d'intrt. A peine g de vingt ans il se proposait, n'ayant nulle
ressource, d'entrer dans les mokalis du cad de Msilah.

Mansour se prparait  l'interpeller au passage, mais le jeune homme
s'arrta, regarda sans le voir dans les jardins d'alentour, puis
escalada le mur.

--Oh! oh! se dit Mansour, la misre le pousse-t-elle  ce point qu'il va
voler des grenades dans le jardin du muezzin?

Il reconnut bientt son erreur et quelle tait la grenade que venait
voler Lagdar, car il entendit un chuchotement confus, puis distinctement
ces paroles:

--Quatre cents douros! Il demande quatre cents douros, ma blanche
gazelle. Certes, tous les palmiers des oasis et les grands troupeaux qui
paissent dans les plaines du Tell et les juments des _Ouled-Nayl_ ne
pourraient payer seulement un de tes regards; si j'tais le matre de
l'Univers, je retendrais comme un tapis devant toi, en change d'un
sourire; mais o veut-il donc, le vieillard au coeur de roche, que moi,
le fils d'El-Arbi le ruin, je ramasse quatre cents douros?

--Je ne sais pas compter, dit une douce voix qui fit tressaillir
Mansour; c'est donc une bien grosse somme?

--C'est le prix de quatre juments du Haymour!

--Qu'Allah nous protge!... Quatre juments du Haymour!...

--Et je n'ai mme pas de quoi acheter un ne de Biskara.

--Eh bien, Lagdar, je veux tre  toi pour rien.

--Oh! joie de mes yeux, lune de mon me, soleil de mon coeur, rose et
parfum de ma vie, j'attendais cela de toi.... Eh bien, nous fuirons! Je
te conduirai au ksour d'_El-Djema_, chez ma mre, et le muezzin El-Ketib
viendra, s'il le peut, t'arracher de mes bras. Oui, nous irons. Duss-je
faire la route  genoux dans les sables avec toi dans les bras, je
trouverais le chemin court et le fardeau lger.

--Elle est encore vierge, se dit Mansour.

--Mais il faut se hter, continua Lagdar; peut-tre demain ton pre
acceptera les offres d'un riche. Chaque heure qui passe jette une pierre
entre nous, et bientt il y aurait un mur. Il faut partir demain. Que
dit ton coeur?

--Mon coeur tremble, mais il dit oui.

--Et la tte?

--Ma tte veut ce que tu veux.

Il y eut un moment de silence. Mais les lvres l'une sur l'autre,
continurent  s'agiter.

--Alors demain,  la mme heure, je serai ici avec un homme du
_Djebel-Sahari_, un ami dvou. Il amnera pour toi une mule grise dont
le pas est rapide et sr, et au lever du soleil, s'il plat  Dieu, nous
aurons atteint le Ksour.

--Qu'il plaise  Dieu!

--Et maintenant, laisse-moi encore goter  tes lvres.

Ils restrent longtemps embrasss, puis chacun s'enfuit en se jetant
cette promesse:

--A demain!

--A demain!

Mansour, immobile dans l'ombre, laissa passer l'amant heureux.

--a n'a pas un _boudjou_ et a aime! murmura-t-il. Attends donc que tu
aies gagn de l'argent pour connatre le prix d'une femme. Et moi,
ajouta-t-il avec amertume, je suis venu trop tard. La _Perle du Ksour_
appartient  un autre. Maudit soit le jeune drle! Comme pour Meryem,
l'pouse de mon pre, je suis venu trop tard!




XXXIV


Le lendemain, de grand matin, il se trouvait sur la place. Dj elle
tait toute ensoleille, et il s'assit  l'ombre de l'auvent de la
boutique de ton serviteur _Ali-bou-Nahr_. Je dbutais alors dans l'art
divin de la mdecine, triste mtier dans le Souf, o les barbiers et les
marchaux se partagent la clientle! Aussi, pour utiliser mes trop
nombreux loisirs j'crivais des amulettes et je calligraphiais des
copies du Koran.

Mansour me demanda du feu pour allumer son chibouk, et aprs avoir suivi
quelque temps les spirales bleues qui montaient lentement et se
perdaient dans l'air diaphane, il me dit:

--Vends-tu des philtres pour se faire aimer, thbib?[6]

[Note 6: Mdecin.]

--Je vends de tout; l'amour comme la haine. J'cris les mots magiques
qui prservent des balles et ceux qui garent du _flissa_ du mari
outrag. La foi gurit.

Mais quoi! Mansour, toi qu'on surnomme l'Heureux, as-tu besoin de
pareilles amulettes?

Il se mit  rire et rpondit:

--Quelquefois.

--Le meilleur talisman est d'tre beau et bien fait.

--J'en connais un meilleur encore: c'est l'audace.

En ce moment un jeune homme passa d'un air effar prs de nous; Mansour
l'appela:

--Lagdar-ben-El-Arbi, je te croyais dj enrl dans le Mag'zen.

--Pas encore, dit Lagdar.

--Tu as peut-tre raison d'attendre. Ton pre tait mon ami et je te
veux du bien.

--Parle, homme. Tes paroles sont comme toi, les bienvenues.

--Tu me connais sans doute de nom, quoique je sois tranger au Ksour. Je
m'appelle Mansour-ben-Ahmed, mais le thaleb Ali-bou-Nahr te dira que
les gens du Tell et ceux du _Beled-el-Djerid_ ont ajout  mon nom celui
de _Messaoud_, parce qu'ils prtendent que tout me russit.

--Je le sais, rpondit Lagdar.

--Alors, coute. Je vais faire un nouveau voyage au pays des ngres. Tu
n'ignores pas que c'est une prilleuse et dure entreprise; aussi, j'ai
besoin de jeunes hommes, braves et solides. J'ai pens  toi. Veux-tu
m'accompagner?

--Ta proposition m'honore, Mansour, je t'en remercie. Et quand veux-tu
partir?

--Tu me vois attendant mes chameaux qui doivent arriver de Constantine
avec un chargement d'toffes de soie, de chechias, de burnous et de
haiks. S'ils sont ici demain, je les ferai reposer un jour et nous
partirons.

--C'est impossible, rpondit le jeune homme, et je le regrette, tout en
tant plein de gratitude pour ton offre, mais j'ai une affaire srieuse.

--Srieuse! Qu'est-ce qui peut tre plus srieux que la fortune dans
cette vie? Car c'est la fortune, la belle fortune toute ruisselante de
douros et de squins que te procurera ce voyage. Qu'est-ce qui peut tre
plus srieux quand on a vingt ans, si ce n'est la misre des misres:
l'amour!

Lagdar jeta sur ce blasphmateur un regard d'indignation et de piti.

--Tu t'indignes et tu me mprises, parce que je mprise l'amour, jeune
prsomptueux. O ignorance bnie! Mais crains que la science trop tt ne
t'arrive. Oui, l'amour pauvre; entends-tu? _pauvre_, est la misre des
misres et il te vaudrait mieux coucher toute nue ta bien-aime, sous le
soleil brlant et les piqres des moustiques, que l'exposer aux froides
morsures de la pauvret. Elle y perdra son amour, sa beaut et son
coeur; ses mains glaces n'auront plus de caresses. Et, quand tu voudras
baiser sa bouche maigrie, tu ne sentiras que ses dents et l'odeur de son
estomac vide.... Allons, jeune homme, sois des miens, et tu sauras bien
trouver au Soudan les quatre cents douros exigs par le pre avide.

--Par les quatre-vingt-dix-neuf noms d'Allah, qui t'a parl de ceci?
s'cria le jeune homme.

--Bah! je sais tout et bien d'autres choses encore, Lagdar-ben-El-Arbi.
Les gens d'ici m'appellent l'_Heureux_, mais il y a longtemps que ceux
de ma tribu m'ont salu du nom de _Thaleb_.

Non, je n'avais pas encore ton ge, quand les vieillards des
_Ouled-Sidi-Abid_ m'ont cri  mon dpart: Sidi-Thaleb, je te salue.
Ah! c'est loin! c'est loin!

Et, penchant la tte sur sa poitrine, sa bouche, sans qu'il y prt
garde, laissa chapper le nom de _Meryem_.




XXXV


Ladgar le recueillit comme une perle qui tombe. Il et voulu le prendre
avec ses lvres.

--Qui t'a dit son nom? s'cria-t-il, furieux qu'un autre ost le
prononcer. Parle, je veux savoir qui s'occupe ainsi de mes secrets.

Mansour releva la tte.

--Ai-je dit son nom? Alors, je te le jure, c'est sans le vouloir; il m'a
chapp comme un oiseau qui s'envole. Ah! s'il pouvait ne jamais
revenir! Mais, puisque tu t'emportes et que tu insistes, je te dirai
encore autre chose. Viens ici et parlons  voix basse: tu dois l'enlever
ce soir au moment de l'_eucha_[7].

[Note 7: _Lalat-el-eucha_, prire de huit heures du soir.]

N'ouvre pas ainsi les yeux comme un Roumi  qui l'on a coup les
paupires, coute plutt un conseil: n'escalade plus le mur du jardin du
Muezzin, car  la place de la fille aux doux yeux, tu pourrais ne
rencontrer que la pointe d'un _flissa_. J'ai dit.

--On m'a trahi. Maudit soit celui qui a pu me surprendre et saisir mes
paroles. Je saurai me venger!

Mansour, voyant ces lvres presqu'imberbes profrer des menaces, sourit:

--Songes plutt  devenir riche, dit-il. Et alors tu achteras la fille
le prix que le pre en demande.... Si tu l'aimes encore et si tu crois
qu'elle vaille quatre cents douros.

--Elle en vaut quatre mille et je l'aimerai toujours.

--Quatre mille, c'est beaucoup; et _toujours_ en amour est un mot
ridicule.

--Dix mille douros ne pourraient la payer.

--Arrtons-nous  quatre cents, dit froidement Mansour, c'est dj une
somme. Cela fait deux mille francs, comme comptent les Roumis, et l'on
ne donne plus gure ce prix pour une fille dont on a got les primeurs.

--Homme, s'cria Ladgar, frmissant de colre, tu mens! Qui t'a dit
qu'elle s'tait livre  moi? Qui t'a dit que j'avais fait autre chose
que baiser le velours de sa joue rougissante et le bas de sa gandourah?
Que la maldiction du Prophte tombe sur ta tte,  toi, qui insultes de
tes jugements tmraires la Perle de Msilah!

Mansour sourit de nouveau devant cette indignation furieuse. Elle lui
mettait la joie au coeur: Je ne me suis pas tromp, elle est vierge,
pensa-t-il. Et tout haut:

--Ta colre me plat, fils d'El-Arbi; j'aime voir dfendre l'honneur des
femmes. Cela montre un homme de coeur. D'ordinaire, ceux de ton ge en
parlent avec ddain. Les amours dans les oasis et les ksours sont
faciles; et parce qu'ils n'ont pas respect leur fiance, les jeunes
hommes disent: Il n'en est pas de respectable.

Mais nous autres, qui avons plus vcu, et heurt vainement  bien des
portes, nous savons la vrit. Oui, par Allah, il est des filles
honntes, et celle du Muezzin est du nombre. Elle vaut les quatre cents
douros!... Quatre cents douros! Cela se compte pourtant, et cela fait
poids et est long  amasser! Songe que son pre a pris d'elle bien des
soins, esprant qu'un jour viendrait o il en toucherait la rcompense.
Chaque peine mrite salaire. Et la virginit d'une fille ne se garde pas
sans plus d'une veille, d'une inquitude et d'un souci. Tout semeur
doit rcolter; celui qui sme le bien comme celui qui sme le mal. Le
Muezzin a sem une merveille; veux-tu le priver de sa moisson?... Fils
d'El-Arbi, ton pre tait un homme intgre. Il disait: A chacun le
sien. Il avait une parole droite, et dans ses actions allait droit
devant lui. N'es-tu pas de sa race? Alors, pourquoi prendre des chemins
tortueux? Pourquoi tenter de frustrer ce vieillard de ses esprances?
Pourquoi lui voler du mme coup son enfant et sa _sadouka_? Ah! il est
toujours ais de sduire une vierge et de l'entraner dans une voie
obscure. Les anciens ont dit  la femme: Tu quitteras ton pre et ta
mre pour suivre ton poux. Mais ces prescriptions taient inutiles,
car elles sont crites dans la Loi de Nature: Toute fille quittera pre
et mre pour suivre le premier venu qui est entr dans son coeur. C'est
donc pour toi une victoire facile, mais ce qui le sera moins, c'est de
chasser le remords. Le remords! sur la tte sacre du Prophte,
n'apprends jamais  le connatre. C'est le venin jet sur les fleurs de
la vie. Il les souille et empche d'en goter les parfums. Oui, aprs
les premiers transports, la vieille honntet que tu tiens de ton pre
El-Arbi se rvoltera  la pense des quatre cents douros, prix de la
_sadouka_ vole au vieillard.

--Je crois que tu as raison, homme.

--Inaugureras-tu par la fraude l're de ton amour? En mme temps que ton
premier baiser, ton nom sera-t-il inscrit dans le _Siddjin_[8] avec ceux
des fourbes et des prvaricateurs? Le dol sera-t-il le _djinn_ qui
prsidera  ta nuit de noces? J'en jure sur ma tte et sur la tienne,
mme dans les bras de ta jeune pouse, tu sentiras sur tes paules le
poids des cus vols.

[Note 8: Livre o sont inscrites les mauvaises actions des hommes.
Le livre des Justes est l'_Illioum_.]

--Tu es de bon conseil; parle, je suivrai tes avis.

--Je n'ai qu' te ritrer mes offres. Je te l'ai dit; je voulais
t'emmener au pays des ngres. Si tu veux ton bien toi-mme, tu me
suivras et nous reviendrons avec la _sadouka_ de ta fiance.

--Combien de temps durera ce voyage?

--Six mois au plus et tu seras riche.

--Six mois! Mais le Muezzin l'aura livre  un autre? Elle se fait
femme; elle a bientt quatorze ans!

--Rassure-toi. On ne trouve pas tous les jours dans le _Beled-el-Djerid_
un amoureux capable de donner quatre cents douros pour... les yeux d'une
fille.

--Il en trouvera. Il en trouvera qui la paieraient davantage.

--Eh bien! je ferai plus pour toi que te donner un conseil strile. Je
tiens  toi et je veux, sur les bnfices futurs de notre voyage,
t'avancer cent douros que tu porteras en -compte au Muezzin.

--Est-il possible? Quoi, tu ferais cela pour moi,  le plus juste et le
plus gnreux des croyants!

--Viens  l'heure de l'_eucha_, je te compterai cette somme, et sans
plus tarder tu iras frapper chez le vieillard. On t'ouvrira. Nul ne
refuse la porte  qui se prsente avec un sac d'cus. Le bonhomme, trop
heureux de les prendre, se trouvera ainsi engag.

--L'_eucha_, dis-tu? J'avais fix cette heure  ma bien-aime! Ne
peux-tu en choisir une autre?

--Non, elle seule me convient. J'ai affaire tout le jour. Est-ce
entendu?

--Je vais te dire: Meryem sera au rendez-vous, et je n'ai pas d'autre
moment ni d'autre endroit pour la prvenir.

--Eh bien, laisse-la attendre. Elle n'en deviendra que plus amoureuse,
surtout lorsqu'elle saura pourquoi elle a attendu.

--O mon pre! s'cria le jeune homme en se prcipitant pour baiser le
bas du burnous de Mansour, que la bndiction d'Allah et celle du
Prophte se rencontrent sur ta tte, et que tu continues jusqu' la
dernire minute  mriter ton surnom d'_Heureux_!

--Ne manque pas l'heure! Aussitt que les dernires paroles du Muezzin
auront vibr dans les espaces, frappe  ma porte. L'exactitude est la
soeur de la russite.

--S'il plat  Dieu, j'y serai.




XXXVI


La nuit descendait. Le Muezzin s'tait tu. Sur la place, au coin des
rues, prs de la fontaine, des hommes debout, agenouills ou tendus
pour le prosternement, tournaient leurs faces vers l'Est. Car chacun a
une plage du ciel vers laquelle il se tourne, mais c'est toi, Orient,
l'oratoire sacr, la source du monde; c'est sous tes ardeurs qu'a jailli
le germe d'o sont closes et ont coul les nations.

Les bras en croix sur la poitrine, ou levs  hauteur du visage, ils
faisaient monter leur pense jusqu'au Matre des crpuscules et des
aubes. C'tait l'heure silencieuse et solennelle de la prire et de
l'adoration.

La grande silhouette du minaret se dressait toute blanche dans le bleu
sombre du ciel. Les palmiers passaient leur tte chevelue derrire les
terrasses, et dans les interstices des troncs noirs clataient encore
les flamboiements de l'Occident. Des cigognes perches sur une patte,
immobiles comme le temps au-del des mondes, sommeillaient sur les
artes des toitures, au-dessus de ce peuple recueilli, et des ombres de
femmes glissaient silencieusement le long des murs blanchtres.

Alors on frappa  la porte de la maison qu'habitait Mansour.

Quelques minutes s'coulrent, puis il y eut les pourparlers habituels:

--Qui est l?

--Un homme.

--Qui es-tu?

--Lagdar-ben-El-Arbi.

--Que demandes-tu?

--Mansour-ben-Ahmed.

--Tu veux lui parler?

--S'il plat  Dieu.

--Redis ton nom.

--Lagdar-ben-El-Arbi.

--Attends.

Un jeune garon fit entrer le visiteur dans le petit vestibule dall et
garni de bancs de pierre qui spare la rue de la cour intrieure et que
nul tranger ne franchit.

--Assieds-toi, homme, dit-il  Lagdar, je vais appeler Mansour.

Il referma avec soin la porte, et bientt deux ou trois femmes crirent
l'une aprs l'autre d'un ton dolent:

--Mansour! Sidi-Mansour!  homme! Mansour-ben-Ahmed! _Ia radjel!_ 
homme! Sidi-Mansour-ben-Ahmed!

Sidi-Mansour-ben-Ahmed ne rpondant pas, la porte se rouvrit et le jeune
garon conseilla au visiteur d'attendre un instant.

Lagdar attendit donc, dvor d'impatience, car l'_instant_ fut de longue
dure. Il se disait qu'il aurait eu deux fois le temps de courir au
rendez-vous de Meryem; cependant, encore plein de confiance, il coutait
les moindres bruits du dedans et du dehors, se levant et disant  tout
pas qui approchait: Enfin, le voici, et ce ne fut qu'aprs une heure
passe ainsi, longue et strile, qu'un vague soupon traversa son
esprit.

Et ce dmon aux griffes aigus qui s'appelle _Inquitude_ le tordit et
le tenailla.

Il frappa de nouveau et cria:

--Femmes, Mansour-ben-Ahmed est-il ici?

Les voix dolentes recommencrent:

--Mansour! Sidi-Mansour! _Ia radjel!_  homme! Mansour-ben-Ahmed!
Sidi-Mansour-ben-Ahmed!  homme!

Puis des bruits confus. On monta et on redescendit l'escalier de pierre,
et une vieille cria d'une galerie haute:

--Comment t'appelles-tu?

--Lagdar-ben-El-Arbi.

--Que veux-tu?

--Parler  Mansour-ben-Ahmed, s'il plat  Dieu!

--Il n'est pas ici; il est sorti pour ses affaires, mais il a dit qu'il
reviendrait.

Lagdar, furieux, ne voulut pas attendre davantage; il se prcipita au
dehors. Peut-tre trouverait-il encore Meryem? Mais il se heurta  un
grand ngre qui le retint par l'paule.




XXXVII


Es-tu Lagdar-ben-El-Arbi?

--Oui, noir.

--Dieu soit lou! tu es l'homme que je cherche.

--Tu es envoy par Mansour?

--Ah! ah! saintes mamelles! Mansour-ben-Ahmed, Mansour l'Heureux,
Mansour le pre du fusil, Mansour le matre du sabre, Mansour le thaleb,
c'est mon matre; oui, oui, le matre du _negro_. Il n'y en a pas un qui
le vaille. Tu chercherais longtemps avant de rencontrer son pareil. Il
te faudrait marcher jusqu' Constantine, et peut-tre jusqu' Alger la
Sainte, pour trouver le frre  _Bou-Zeb_. Car on l'appelle aussi
_Bou-Zeb!_ Ah! ah! ah! Le savais-tu?

--Oui; dpche-toi. Que t'a-t-il dit?

--Je suis stupide comme un mouton corch. Je te demande si tu connais
Mansour! Qui est-ce qui ne connat pas Mansour dans le Tell et le
Beled-el-Djerid?

--Homme, explique-toi. De quelle mission t'a-t-il charg?

--Il m'a dit: Salem--je m'appelle Salem,--tu iras vers
Lagdar-ben-El-Arbi, qui attend dans ma demeure. Mais es-tu bien
Lagdar-ben-El-Arbi? Vois-tu, moi, on peut me tromper facilement; je
suis, comme mon matre, tranger au Ksour, et nous autres, pauvres
ignorants ngres, nous croyons tout ce qu'on nous dit.

--Sors et appelle le premier passant, il te dira mon nom.

--Ah! ah! tu es l'homme, je le vois bien. Alors, que vais-je te donner?

--Toi, je ne sais; mais j'attendais ton matre, qui doit me donner cent
douros.

--Cent douros! saintes mamelles! cent douros! Jamais le pauvre ngre ne
possdera pareille somme. Si j'avais cent douros, j'achterais toutes
les filles du Soudan.

--Hte-toi! ngre. Sur ta tte, hte-toi!

--Voici. Je reconnais bien que tu es l'homme. Si je t'apportais cent
coups de bton, tu ne serais pas si impatient. Oui, tu es l'homme. Le
Prophte soit lou! Je l'ai pri tout le long du chemin pour qu'il me
fasse te trouver sans trop de recherches, car mon matre m'a dit
justement ce que tu viens de me dire: Hte-toi!

--Tu ne suis gure son avis ni le mien.

--Comment! tu ne vois donc pas comme j'ai couru? Je sue l'eau ainsi
qu'une source agrable  l'oeil. Oui, tu vois en moi une source. Mais je
me suis got et je me suis trouv sal! Par la mre d'Aissa[9], qui
tait pucelle comme la mienne le jour o elle m'a engendr, les chameaux
ne voudraient pas de moi! Ha! ha! ha!

[Note 9: Jsus.]

--Au fait, noir, sur ta tte, au fait!

--Le fait, le voici: Mon matre m'a parl en ces termes: Tu vois ce
sac, Salem?--Oui, matre.--Il contient cent douros.--Oui, matre.--Tu
vas les porter...--Oui, matre.--A celui qui s'appelle
Lagdar-ben-El-Arbi.--Oui, matre. Alors je suis parti et il m'a
rappel, et je suis retourn sur mes pas, et il m'a encore parl en ces
termes: Tu ajouteras ces mots: Fais ce qui est convenu.--C'est
tout?--C'est tout. Et me voici. Les mots, je viens de te les dire, et
voil les cent douros.

Et il tira de dessous son burnous un sac de cuir qu'il secoua en riant
et qui rendit un joyeux son d'cus.

--Voil de quoi acheter toutes les vierges du Soudan! ah! ah! ah!

Et il se mit  danser et  chanter en agitant le sac au-dessus de sa
tte:

          Cent douros pour cent pucelles,
          Cela vaut le Paradis!
          Cent douros! deux cents mamelles!
          On peut narguer les houris!

--Ivrogne! s'cria Lagdar, c'est toi la cause de ma longue attente. Tu
t'es arrt dans quelque bouge, car tu pues l'anisette[10].

[Note 10: Liqueur extraite de l'oignon, appele communment
_anisette juive_.]

--O Dieu! entendre de telles choses! Moi qui, de ma vie, n'ai bu que de
l'eau de la fontaine. J'ai couru, te dis-je, c'est la sueur que tu sens.

Lagdar mit la main sur le sac.

--Non, non, dit vivement le ngre, il faut compter.

--C'est inutile. Bien que tu pues, comme un chrtien, les liqueurs
fermentes, je m'en rapporte  toi. Si tu as dispos d'un douro sur ton
chemin, je te le donne.

--Par les quatre mamelles de mes femmes! demande-moi ma tte, mais ne me
demande pas le sac avant d'avoir compt les douros. Il se pourrait que
tu en perdes un ou deux et tu dirais: Ce coquin m'a vol. Dieu! moi
qui n'ose pas ramasser une datte tombe de l'arbre! J'ai la peau noire,
mais ma conscience est blanche. Je veux compter devant toi.




XXXVIII


Ah! mon fils, ce fut une longue et rude besogne. D'abord il fallait une
lumire, et quand aprs bien des pourparlers il l'et obtenue, il vida
le sac sur le banc de pierre avec une telle brusquerie qu'une partie des
pices roula dans tous les coins.

Pendant que Lagdar bouillait d'impatience, il les chercha  ttons,
maudissant  grand bruit sa maladresse, puis quand il crut les avoir
trouves toutes, il les disposa par petites ranges de trois.

--Ce n'est pas ainsi, dit Lagdar, ce n'est pas ainsi qu'on compte....

--Laisse-moi faire, ne touche pas. Tu m'as fait tromper.

Alors il recommena par tas de six.

--Compte par quatre, cria Lagdar.

--Ah! laisse-moi faire! Je compte  ma manire, moi. Je ne suis pas un
savant. Voil que tu viens encore de me faire tromper.

Il s'embrouillait de plus en plus. C'tait d'abord 98, puis 97 douros.
Il finit par n'en plus trouver que 80.

Lagdar, tremblant de colre:

--Remets tout dans le sac, homme, je me contente de ce qu'il y a.

--Mon matre me chasserait. J'ai un peu bu, vois-tu, chemin faisant; il
faut bien que je l'avoue, puisque tu trouves que je sens l'anisette,
mais sur le ventre de ma mre qui n'en fera plus comme moi, et sur la
tte de la tienne, je te le jure, je n'ai pas touch un seul de tes
cus. coute-moi bien, je vais te raconter comment il se fait que j'ai
bu pour la premire fois de ma vie, oui, la premire, une toute petite
goutte d'anisette.

--Inutile, ngre, tes histoires ne me regardent pas. Allons, donne les
douros.

--Jamais!  moins de vrifier toi-mme devant moi, parce que je vois
bien que je ne pourrais pas m'en tirer. Oui, compte, mon fils. Je veux
que tu partes d'ici le coeur dgag de soupon; compte toi-mme,
compte.

Lagdar se mit  la besogne et n'en trouva que 99.

--Je m'en contente, dit-il, en les jetant dans le sac. Je les prends
pour cent. Adieu.

--Non, Sidi, non, arrte. Jamais un vrai croyant ne m'a souponn de
vol. Mon matre m'a donn cent douros, je dois te remettre cent
douros.... Arrte! arrte! ah! la voici, la pice ensorcele, tiens, l,
sous ma sebate. C'est pour sr un djin malfaisant qui l'y avait cache.
Par les mamelles de ma mre que j'aimais  sucer quand j'tais petit, et
par celles plus douces de mes femmes, c'est un douro de malheur. A ta
place je ne le mettrais pas en compagnie des autres et je le jetterais 
quelque gueux.

Lagdar, heureux d'en avoir fini, le lui jeta et prit la fuite.




XXXIX


Depuis l'instant o il tait entr dans la maison de l'hte de Mansour,
jusqu' celui o le ngre, avec un rire muet, et vrouill derrire lui
la porte, prs de deux heures s'taient coules. Le Ksour dormait. Sur
la place, de grands chameaux roux taient accroupis prs de leurs
charges, le cou dress et immobiles, et les chameliers envelopps dans
leurs burnous, allongs sur la terre sche, oubliaient, dans le sommeil,
les fatigues du jour et celles du lendemain. Il pensa que c'tait la
caravane annonce par Mansour et, avec ces folles esprances des
amoureux, il n'en et que plus de hte pour courir vers les jardins, o
il s'imaginait encore trouver Meryem. Il souffrait de l'inquitude de la
jeune fille, se disant que ces cent douros, promesse de son bonheur 
venir, serrs contre sa poitrine, payaient bien faiblement les tourments
de son attente et les larmes de ses beaux yeux.

Il pensait que des joies futures et problmatiques encore ne valaient
pas les joies que l'on tient et que, sans sa rencontre avec Mansour, il
cacherait  l'heure prsente sa matresse sur son coeur, au lieu d'un
sac d'cus. Elle serait chaudement enveloppe dans ses bras; blottie l,
heureuse et confiante, toute  lui et lui tout  elle, sans autres
tmoins que les toiles et les horizons dserts; et, tandis qu'il lui
fermerait les yeux sous ses lvres, la mule fidle les emporterait d'un
pas rapide  travers les sables.

Bonheur d'aujourd'hui! Bonheur d'aujourd'hui! Gardons-le, quand nous le
tenons; enfermons-le dans notre coeur comme l'amour de la bien-aime et
ne le livrons pas aux caprices et aux incertitudes de ce ravisseur avide
et changeant qui s'appelle: Demain!

Insenss, ceux qui prtendent accumuler comme des grains leurs heures
heureuses dans les rserves de l'avenir! Les greniers de l'avenir sont
btis dans les nues. Ils disparaissent au premier coup de vent ou se
fendent aux premires temptes. Jouis sainement du moment; lui seul
t'appartient. Demain est au Matre de l'heure et, quoi que tu fasses,
les tiennes sont comptes.

Et il courut donc, le fou, aprs ce bonheur qu'il avait eu sous la main
et avait remis  huitaine, comme un billet  payer au destin. Il courait
et nul autre n'errait par les rues dsertes, si ce n'est sa fatalit,
qui, moqueuse, suivait ses talons.

Quelques chiens affams rdaient, s'cartant pour laisser passer ce
gneur; d'autres raclaient avec un bruit de scie des os dj rongs par
des chameliers famliques et oussant ce pas prcipit, craignant pour
leur maigre proie, fuyaient en grondant le long des murs gris.

Derrire lui, le haut minaret, dress dans le ciel noir comme un gnie
immense, semblait veiller sur cette petite cit silencieuse, endormie
dans les vastes solitudes du dsert.




XL


Il arriva haletant dans le ddale des chemins de l'oasis. Alors il
ralentit le pas et se glissa derrire le mur du jardin du Muezzin. Il
couta. Comme dans les rues solitaires, le grand silence planait dans
les fouillis de verdure.

--Meryem! Meryem!

Nulle voix ne rpondit.

Il en fut plus contrari qu'inquiet: la fille du Muezzin ne pouvait
l'avoir attendu si tard. Vesper ardait dj haut dans le ciel et depuis
longtemps l'heure du rendez-vous avait fui. Il escalada le mur et erra
dans le jardin.

--Meryem! Meryem! disait-il tout bas aux buissons et aux arbres.

Quelques chacals japprent, et, soucieux et pensif, il rentra  la
maison. De quoi se proccupait-il? Il avait cent douros et avec cet
acompte respectable il obtiendrait srement la parole du pre; il
reviendrait riche du Soudan, il aurait la perle de Msilah. De quoi se
proccupait-il, puisque l'avenir rayonnait?

C'est que l'avenir tait loin encore; l'avenir c'tait huit mois, et
huit mois font deux cent cinquante fois demain. Et que d'heures, que de
soucis, que d'imprvus, que d'incertitudes. Il tait jeune, fort,
intrpide. Il ne redoutait ni les fatigues, ni la soif, ni le simoun, ni
les balles, ni le danger. Mais, comme tous les amants, il et voulu
jouir de suite et il se disait qu'ayant tenu le bonheur, peut-tre il
l'avait laiss fuir.

On connat l'heure du dpart; qui peut dire celle du retour?




XLI


Il ne dormit gure, et l'aube le trouva debout. Il s'tait repenti de ne
pas avoir suivi le conseil de Mansour en portant sur-le-champ l'acompte
au vieillard et rva qu'un plus heureux l'avait prvenu. Aussi les
cigognes venaient de s'veiller et le soleil ruisselait  peine le long
des toits de tuile, glissant sur les blanches terrasses, que, son sac
d'cus sous le burnous, il se dirigeait vers la demeure du Muezzin.

Mais comme il approchait, il entendit une grande rumeur.

Malgr l'heure matinale, la rue tait pleine de monde et l'on
s'entretenait dans les groupes de choses qui tout d'abord le firent
frissonner; plus mort que vif, et sentant son coeur s'en aller, il
essayait et craignait de comprendre, lorsque la porte s'ouvrit avec
fracas et le Muezzin, la face rouge et boursoufle, la tte pele et
nue, l'oeil sanguinolent, parut sur le seuil. Il enfonait ses doigts
osseux dans sa barbe blanche et criait:

--Vole, on me l'a vole. Meryem, ma douce Meryem, la perle de l'oasis.
Cinq cents douros, mes enfants, j'en avais refus cinq cents douros. Et
voil que je perds tout  la fois, les cus et le sang de mon sang.
Justice, braves gens, justice! Laisserez-vous dpouiller un pre? Je
sais qui a fait le coup, c'est ce chacal maudit, ce vagabond voleur 
qui je l'ai refuse. Lagdar, le chien Lagdar, le fils du cad El-Arbi.
Khaoui-bel-Khaoui! Ruin, fils de ruin; oui, il l'aura cache chez une
hideuse vieille qui fait trafic d'amour. Sus  lui, mes enfants! Gens de
Msilah, sus  lui.

Et par la porte ouverte on entendait les cris aigus des femmes, qui
hurlaient toutes  la fois comme une nue de corneilles en dlire:

--Sus  lui! Sus  lui!

Et un grand ngre brandissant un long bton, criait plus fort que les
autres:

--Sus  lui!




XLII


C'tait l un bien vieux souvenir, mais la pense de Mansour s'y
arrtait avec complaisance. Il revoyait la scne comme si elle tait
d'hier, car son fidle ngre lui avait tout racont. Ha! ha! il riait
encore en songeant  ce bon tour. Il riait puis soupirait, car il
revoyait la douce image. Presque efface, elle reparaissait peu  peu
nette et lumineuse. Meryem! Meryem! La dernire! L'autre, mme voque,
ne revenait plus.

Cent douros! Il avait pay cent douros, la vierge radieuse. Et ce
n'tait pas trop cher; maintenant encore il voudrait la payer mille; car
Lagdar ne lui avait pas menti, elle tait bien vierge, autant que
l'autre Meryem[11], avant qu'elle enfantt le prophte Aissa que les
Roumis imbciles adorent sous le nom tronqu de Jsus! et qu'ils donnent
comme fils  Dieu!

[Note 11: Marie.]

Allah est unique. Comment aurait-il un fils?

N'imitez pas les chrtiens insenss et idoltres qui se courbent devant
un morceau de bois, l'adorent, le baisent et disent: C'est Dieu. Mais
lui, sans tre chrtien, tait devenu idoltre, il adorait ses passions
sous le nom de Meryem.

Celle-la lui avait fait oublier la premire et avait t bien longtemps
bnie.

--En avant! En avant, dans la plaine dserte!

Dieu puissant! quelle nuit d'ivresse dans les solitudes profondes,
lorsque assez loin pour ne plus redouter de poursuite, il s'tait arrt
 la fontaine d'_El-Abiod_ et l'avait descendue de sa mule, demi-morte
de fatigue et de peur.

L,  six heures de l'oasis, au pied des trois palmiers que l'on y voit
encore veillant sur le frais trsor de ses eaux,  la face des toiles
fuyantes devant les premires lueurs du matin, il s'tait enivr de
toutes les saveurs du pch, roul avec elle sur les touffes de diss,
l'enveloppant de ses bras, mordant ses tresses noires. Ah! elle avait
suppli et pleur, elle avait comme une fille vaillante dfendu de
toutes ses forces le bien de Lagdar, mais ses cris et ses pleurs
restaient sans cho; vains et striles, ils se perdaient sur la surface
muette des sables.

Elle appelait: Lagdar! Lagdar! C'tait Mansour qui rpondait, et
lasse de la lutte inutile, elle s'tait livre au vainqueur. Quand le
premier rayon du soleil glissa au-dessus des mamelons mouvants de
l'horizon, depuis longtemps la fille du Muezzin s'tait tue. Enfourche
sur la selle du matre qui l'avait conquise et presse contre lui, elle
pleurait silencieusement ses amours laisses derrire elle, ses timides
amours perdues; pouvante, mais courbe sous cette destine fatale qui
l'en arrachait pour toujours.




XLIII


Il l'entrana bien loin et la cacha pendant trois mois dans les cits du
Tell,  Batna, puis  Setif, enfin  Constantine. Peut-tre avait-elle
fini par aimer cet audacieux plein de violences et oubli le doux
Lagdar? Du moins, elle n'en parlait plus, elle se faisait  cette vie,
et un soir elle annona qu'elle ressentait dans ses entrailles
d'tranges tressaillements. Mansour,  cette nouvelle qui met le coeur
des poux en fte et les fait redoubler d'attentions et de caresses pour
la femme aime, Mansour frona le sourcil.

Et au matin,  la porte de la Brche, il s'enquit des chameliers qui
partaient pour le Souf.

Quelques jours aprs il fit monter Meryem dans un palanquin et
l'escorta  cheval jusqu' l'entre du Beled-el-Djerid.

--Retourne  ton pre, dit-il, en dposant dans la litire un lourd sac
de cuir, voici le prix de ta _sadouka_; et la baisant une dernire fois
sur la bouche, il la confia aux chameliers et lui dit adieu.




XLIV


Il est crit dans le Livre Ne tuez point vos enfants par crainte de la
pauvret. Le meurtre que vous commettriez serait un pch atroce.

Mais celui qui abandonne  tous les hasards de la vie l'enfant qu'il a
mis aux flancs d'une femme, commet un crime bien plus atroce. Et Mansour
n'avait pas la pauvret pour excuse; mais, comme beaucoup, s'il voulait
de l'amour, il ne voulait pas des charges de l'amour.

Il disait: Les enfants sont oublieux, ingrats et cupides, ils sont pour
les parents une source intarissable de dboires et de larmes.

Puis il secoua le front, n'y pensa plus et se mit en qute d'autres
aventures.

Or, une nuit, comme il chevauchait seul dans la plaine de Djenarah pour
rendre visite au caid, son frre, un homme, sortit d'un paquet de
broussailles, se rua  son ct et le frappant en pleine poitrine, lui
cria:

--Je m'appelle Lagdar-ben-El-Arbi.

Aux premires lueurs de l'aube quelques chameliers le trouvrent couch
dans une mare de sang. La mort est une contribution frappe sur nos
ttes, mais souvent nous htons sa visite. Cependant cette nuit, la
collecteuse de taxes de Dieu regarda l'homme tendu et passa outre.

Il s'veilla dans la maison de son frre. Un _tebib_ pench sur sa tte,
prononait les mots qui gurissent, tandis qu'une jeune ngresse ramene
par lui du Soudan aidait  la conjuration, en versant sur sa blessure
une dcoction de fleurs qu'elle avait t cueillir.

Le dlire le hanta et il demanda Meryem.

Mais nul ne connaissait la fille du Souf.

Alors il appela: Meryem! Meryem!

--Tais-toi! dit la ngresse, il est de belles filles dans le Tell.

Mais il continuait sans l'entendre:

--Meryem! Meryem! pourquoi tes flancs se sont-ils ouverts? Pas
d'enfants! Je ne voulais pas d'enfants.

--Ne parle plus, dit la ngresse, tes paroles te donnent la fivre.

Elle passa la main lentement sur son front et sur ses yeux, et il
s'endormit en murmurant:

--Meryem!

Depuis qu'il l'avait perdue, le nom de la jeune mre abandonne tait
souvent revenu sur ses lvres, mais il semblait que le coup de poignard
de Lagdar et raviv ses regrets.

La pense que son rival possdait cette fille, de son plein gr pourtant
renvoye souille et la honte au front, lui mordait le coeur et il
gmissait sourdement sur sa couche.

--Seigneur, disait la ngresse, n'es-tu plus _Sidi-Messaoud_?

--L'heureux! L'heureux! oui tu as raison, noire odalisque. Tes paroles
sont douces comme le calme du soir et tu es belle comme la nuit toile.
Quand je serai fort, je me reposerai sur ton sein d'bne et j'oublierai
celle qui n'est plus.

--Tu es mon seigneur et mon matre, et rien ne te rsiste.

Il resta longtemps clou sur sa couche et bien souvent, quand la fivre
travaillait ses veilles, il rptait le nom chri de la fille du
Muezzin.

Tel avait t son dernier amour. La mort entrevue de si prs le fit
rflchir; devenu plus prudent sinon plus sage, enferm dans son
gosme de clibataire, il n'acheta dsormais que de faciles plaisirs.

Puis il fit le plerinage de la Mecque, et, aprs s'tre humili sur le
tombeau du Prophte, il revint sanctifi.

Mais les leons de l'ge mr sont sans force dans la vie! Aux premiers
ouragans des passions, elles disparaissent comme les nids des oiseaux.




XLV


Et maintenant qu'il y pensait, que son souvenir venait de se reporter 
ce drame effac depuis si longtemps, il revoyait avec amour la radieuse
figure de la vierge que, par une nuit d't, il avait audacieusement
vole  son pre et  son amant.

C'est une femme comme celle-l qu'il lui fallait; immacule de corps,
pure de penses, jeune et belle, douce, aimable et docile. Mais o la
trouver? Quelle terre bnie contenait ce trsor? Quel toit de poil ou de
tuile abritait cette merveille? Quelle natte ou quel tapis foulaient ses
pieds nus?

Il chercha longtemps. Il parcourut le Tell et le Beled-el-Djerid. Il
visita les douars. Il s'informa dans les villes. Il pourparla avec les
matrones. Il n'tait plus jeune, mais il tait riche, et il s'aperut
bien vite que toutes voulaient spculer sur lui. Il faillit prendre des
filles dflores, et d'autres souilles par le baiser public; mais la
chance, qui, depuis sa jeunesse, s'asseyait  ses cts et sautait en
croupe sur son cheval, resta sa compagne fidle et le sauva de maintes
ridicules aventures.

Et plus le temps passait, plus s'augmentait le nombre de ses poils gris,
plus le but devenait douteux et difficile, plus il s'enttait et disait:

--Je l'aurai.

En vieillissant, nous devenons fous.

Enfin lui vint une pense de sage:

Les plus habiles sont tromps. En ces matires, le hasard est le
matre. Pourquoi chercher et essayer de choisir? Il arrive que le vrai
est le faux et que le faux devient le vrai. La vie est un moulin qui
tourne, et la femme une de ces feuilles lgres que les hommes du Nord
placent sur le toit de leur maison pour savoir d'o vient le vent. Avec
elles, demain est la contradiction d'hier. Les filles douces font
souvent des pouses acaritres, les timides se transforment en hardies,
les modestes jettent leurs voiles, et les bazars de prostitues sont
remplis de vierges d'autrefois. Compter sur la femme, c'est compter sur
le nuage qui passe; c'est dire au camlon: Ne change pas de couleur.
Insens est celui qui affirme: Ma femme fera ceci demain. Prenons au
hasard, mais tchons de la prendre immacule.

Or, pour tre certain de ce cas, il n'y avait qu'un moyen, et inutile de
se fier aux matrones: il dcida qu'il prendrait son pouse au berceau.

C'est ce qu'il fit.

Une belle jeune femme de la grande tribu des Ouled-Nayl, si fertile en
beauts, mourut en accouchant d'une fille. Le pre venait de tomber, la
poitrine en face, aux sanglantes affaires des Babors, et le chagrin,
plus que les couches laborieuses, avait tu la jeune mre.

Mansour dclara qu'il adoptait l'enfant. Et les parents, qui s'taient
vus avec ennui chargs d'une orpheline, lui dirent:

--O homme gnreux, elle est  toi.

Mollement enveloppe dans des haiks, il l'emporta sur son cheval.

--Oh! s'cria-t-il en la regardant avec des yeux pleins de tendresse, la
voici, la voici, ma fiance! Dans quatorze ans, jour pour jour, je
mettrai cette enfant dans ma couche.

Et la main tendue vers l'Orient, il pronona le serment solennel:

--Par le Matre de l'aube! par le Koran glorieux! par la Sainte-Caaba!
sur la tte sacre du Prophte! sur la mmoire des deux femmes que j'ai
aimes: Meryem! Meryem! je le jure, je l'pouserai vierge! Et que je
sois  jamais maudit si je m'approche d'elle avant l'heure! Et que je
sois  jamais maudit si quelque larron d'honneur me vole ma fiance! Ah!
celui-l sera habile! Et je jure sur ma tte que, prostern devant lui,
je baiserai le bas de son burnous et je l'appellerai Seigneur!




DEUXIME PARTIE




LA VIERGE

I


Il renvoya serviteurs et servantes et ne garda que la ngresse qui jadis
avait pans sa blessure et veill dans ses nuits de dlire. Elle avait
alors vingt-cinq ans et lui tait dvoue comme le chien au matre;
quand il jetait les yeux sur elle, elle tait prte  lui baiser les
pieds. Elle faisait tout: couscous et galette, confitures et parfums;
elle lavait le linge et sellait le cheval. Docile  ses moindres
caprices, elle introduisait sans murmure la matresse d'une nuit et
quand, lass de la blanche, il voulait goter aux cres saveurs de la
noire, sur un signe il la trouvait dans sa couche, heureuse et dispose
 tout.

Sous les yeux du matre, elle allaita la petite fille et fut sa premire
nourrice. Et pendant que les joues roses de l'enfant s'appuyaient sur ce
sein de cuivre, les mignonnes mains pressant les noires mamelles,
Mansour s'asseyait  ct, fumant sa longue pipe au fourneau de terre
rouge. Autant que _Mabrouka_, il veilla sur son sommeil, anxieux et
inquiet, debout au moindre cri, aussi attentif qu'une mre, et
remplaant une mre, si une mre pouvait se remplacer.

C'tait son bonheur qu'il gardait comme on garde un trsor, son bonheur
qui grandissait et s'panouissait sous ses yeux, radieux bouton, fleur
de l'avenir.

Et quand l'enfant put se tenir sur ses jambes et trottiner devant lui,
les bras en avant, avec de petits clats de joie, il renvoya chez son
frre la ngresse qui pleurait, en disant:

--La femme est la corruptrice de la femme.




II


C'est alors qu'il fit btir la maison des champs, le _haouch_, comme
nous l'appelons, que l'on voit non loin des marais d'_Ain-Chabrou_  une
demi-journe de _Djenarah_, la _Perle du Souf_, dont son frre pun,
le fils de sa mre Kradidja, tait le cad.

Il voulait vivre seul,  l'cart des chemins et des hommes, loin des
sultans, le rve de tout Arabe; loin des envieux, des moqueurs, des
curieux et des jaloux, l'aspiration de tout sage. Il voulait surtout
prserver la petite fille des contacts impurs des douars et des exemples
plus impurs des villes.

Car mme avec sa mre et au milieu de ceux qui le veillent, l'enfant
surprend les choses qui pour son bien doivent lui tre caches. Un coup
d'oeil, un mot, un geste suffisent pour dflorer une me. L'impression
reue s'y grave comme l'empreinte d'un sceau rouge et ne s'efface plus.
L'me s'enferme avec le souvenir, et l germe le mal.

Aussi, expriment et devenu prudent, il se traa un plan de conduite:
Cette fleur leve par moi sera sans souillure, disait-il; pas de larve
ne viendra baver sur ce bouton non clos. Rose de ma vieillesse, elle
enveloppera ma dernire heure de lumire et de parfums. Jusqu' la nuit
bnie o je la porterai dans ma couche, elle sera vierge comme celles du
Paradis.




III


Et dsormais ses aspirations, ses ambitions, ses dsirs autrefois jamais
satisfaits, ses passions et ses inquitudes, s'absorbrent en cette
enfant. La belle petite tte brune semblait avoir chass de son coeur
les penses sombres et mauvaises. Radieuse lumire, elle effaait les
noires esquisses des regrets du pass.

Rien autour de lui qui pt le distraire, et il l'enveloppait des chaudes
effluves de son amour, se disant qu'il saurait bien mettre entre elle et
le monde externe une si douce atmosphre de parfums, de caresses et de
bien-tre, que mme grandissant, elle n'aurait pas le dsir de regarder
au-del.

Parfois, lorsqu'elle jouait sur le seuil du haouch, il l'appelait, et
l'enfant accourait, toute rieuse. Il la prenait sur ses genoux, passait
la main sur son front, mesurait la longueur de ses cheveux, se mirait
dans ses grands yeux noirs, souriait  ses lvres, rouges comme des
grenades ouvertes, regardait les blanches perles de sa bouche et se
plaisait  enfermer dans ses doigts ses petits pieds nus. Il la berait
en chantant quelque vieux refrain du Tell, et l'enfant se sentant aime,
souriait  la vie et s'endormait dans ce tide dredon de soins et
d'amour. Elle jetait la gat autour d'elle, comme le soleil jette ses
rayons, illuminant tout de sa prsence. Quand elle s'veillait, c'tait
un ruissellement de joie. La petite maison vibrait de sa gat,
retentissait de ses rires, s'ensoleillait de ses yeux. Le chien
gambadait autour d'elle, les poules caquetaient bruyamment dans ses
jambes, le coq battait ses flancs de ses ailes diapres, lanant dans
l'air son chant d'allgresse, les moineaux ppiaient, le merle voisin
lui criait: _Salamelek_! _Salamelek_! et jusqu' la chvre, sa seconde
nourrice, qui accourait de loin en sautant, lorsqu'elle l'appelait de sa
voix frache: _Maaza_! _Maaza_!

Aux rayonnements de ses grands yeux tout se chauffait et s'panouissait,
et Mansour, le coeur dilat, sentait qu'alors seulement il mritait son
nom d'Heureux.




IV


Derrire et sur les cts du haouch croissait avec l'enfant un petit
jardin entour d'une haie de figuiers de Barbarie. Le ruisseau qui
filtrait au bas de la montagne venait l'arroser en courant, avant de se
perdre dans les roseaux du marais. Quelques coups de pioche, des plants
et une poigne de semences transformrent un tas de broussailles en
den. Des pastques et des grenades, des oranges et des ceps de vigne,
des mriers et des jujubiers poussaient ple-mle au gr des caprices du
planteur et la nature luxuriante jeta sur le tout son magique manteau.

Dans ce sol vierge et chaud, en un dsordre pittoresque et harmonieux,
les fleurs abondaient vigoureuses et parfumes.

Des fleurs, des lgumes et des fruits, ils ne demandaient rien de plus.
Mais le cad envoyait de temps  autre du couscous blanc comme du riz et
des dattes de Biskara. Quand Mansour voulait un mouton, il faisait
prvenir son frre. Alors on choisissait dans le grand troupeau qui
paissait dans la valle au nord de Djenarah.

Parfois, pour distraire l'enfant ou faire quelque achat, il allait  la
ville. Il chargeait un des chameliers dont les _mahara_ broutaient les
touffes de _chiehh_ dans la plaine, de surveiller le haouch. Il lui
donnait deux _sordis_, une setla pleine de couscous, ou bien la tte
d'un mouton, et partait tranquille.

De plus, il s'tait procur trois veilleurs de nuit, de cette bonne race
qui mange les hommes, issue de l'accouplement des louves avec les chiens
des oasis. Sans crainte du cavalier, ils se jettent au ventre des
chevaux, mordent la trique qui les frappe et mettent les rdeurs en
pices, puis dans les entrailles du larron, ils font large ripaille.

Avec de telles sentinelles, les voleurs de jour pas plus que ceux de
nuit n'eussent os approcher. Ils savaient, du reste, ne trouver l ni
douros, ni toffes prcieuses, ni bijoux luxueux. Les douros de Mansour
reposaient dans les _fondouks_ du cad, et ses biens, les gras
troupeaux, paissaient de l'autre ct du Djebel. Le seul trsor tait
Afsia; mais sur nos marchs, ce genre de joyau n'a plus de cours.

Il emmenait donc la petite fille, assise devant lui sur la selle de sa
jument ou le _berda_ de sa mule. Les passants se les montraient en riant
et disaient:

--Voil Sidi-Messaoud et sa fiance!

Mais il rpondait en colre:

--Oui, c'est ma fiance, et elle sera vierge au matin des noces. Fils de
Fathma, pouvez-vous en dire autant des vtres? Pouvez-vous, enfants du
pch, jurer de mme de vos filles et de vos soeurs?

Alors ils haussaient les paules, riant plus fort:

--_Adda maboul!_ Il est fou! disaient-ils.

Mais d'autres ajoutaient:

--Le doigt de Dieu s'est pos sur son front. Enfants, ne raillez pas cet
homme. Il mritera jusqu' la mort son surnom d'El-Messaoud.




V


Cependant la fiance poussait comme un jeune palmier, frle et dlicate
d'abord, mais laissant pressentir qu'elle serait savoureuse.

Encore une fois, l'_Heureux_ tait le bien-nomm; car il et pu arriver
que l'enfant ft laide, mais elle se montrait dj beaut parfaite;
exquise et suave comme les sultanes chantes par nos potes; belle comme
les houris que peignent vos artistes d'Occident.

Ivresse pour le coeur et pour l'oeil; tout charmait en elle, depuis
l'ongle rose de son petit orteil jusqu' ses longs cheveux, plus fins
que la soie et si noirs qu'ils jetaient des reflets bleus.

Son visage enfantin aux tons chauds et dors, ses lvres rouges, la plus
dlicieuse des coupes d'amour, ses grands yeux rayonnant de clarts,
faisaient prsager une de ces beauts ruisselantes de sve comme il n'en
clot que sous l'ardent soleil.

Mansour ne pouvait assez en repatre ses regards. Il s'admirait dans son
oeuvre, fier comme s'il l'et engendre. Il aurait rempli un livre aussi
gros que le Koran rien qu' dtailler, numrer, vanter ses charmes,
ceux qu'il voyait, ceux qu'il entrevoyait et ceux qu'il ne faisait que
deviner.

tait-il pre? tait-il amant? Il ne le savait lui-mme. Il tait tous
les deux, et les deux amours se fondaient en un seul, chaste, austre et
fort.

Devant cette enfant, il croyait redevenir jeune; il se trouvait tout
lger et tout aise; il ne sentait plus ses membres raidis; il ne voyait
plus l'corce rude, l'enveloppe use qui recouvrait son coeur rest
vert.

Toutes ses matresses passes, il les retrouvait en elle, mais elle
tait plus belle que toutes; elle runissait les beauts parses chez
les autres et qui, une  une, l'avaient sduit. De _Fathma_, elle avait
les longs cheveux de soie qui, dnous, descendaient en chatoyantes
cascades, plus bas que les reins; de _Meryem_, la premire, les yeux 
l'clat des sabres tirs au soleil; elle avait le pied mignon
d'_Embarka_ la Saharienne, les formes rondes et chastes de la seconde
_Meryem_, le nez aquilin de _Yamina_; ses dents brillaient d'une
bleutre blancheur comme les dents de _Mabrouka_, et les fines attaches
de ses membres lui rappelaient _Aicha_, la danseuse que les jeunes
hommes de Biskara ont appel _la Divine_.

Toute cette nue d'amour, nimbe de certaines femmes; ces parfums
innomms exhals d'elles, venus on ne sait d'o, de leurs cheveux, de
leur sein, des plis de leur robe, enivrant mlange, rose et violette,
lait et nard, encens et musc, lis et jasmin, terre et ciel, dlicieuses
et sauvages crets de la brune et voluptueuses suavits de la blonde,
odeurs de la femme aime qui vous suivent dans les rves et qu'on aspire
tout mu au rveil, elle les avait.

Et lui, l'_Heureux_, se repaissait de tout cela.

Il la flairait comme on flaire un fruit savoureux avant d'oser y mordre.
Il s'en grisait le coeur et la cervelle, mais sans jamais rien laisser
paratre, de crainte d'effaroucher sa native pudeur, ne souponnant pas
dans sa science du vice, qu'elle tait si ignorante que rien n'et pu
l'effaroucher.

Et devant elle, il oubliait les blasphmes que jadis il avait rpt
tant de fois au temps o, blas et repu, ses scandaleuses amours
dfrayaient les conversations intimes des filles des tribus:

La femme est fille du mal.

La femme a invent le vice.

La ruse est sortie du front de la femme, le mensonge de sa bouche, la
gangrne de ses flancs.

La plus pure d'entre elles laisse au coeur une plaie et au corps une
souillure.

Insenss, vous cherchez une pouse parfaite, et le Prophte lui-mme en
les comptant depuis la mre des hommes, n'en a trouv que quatre[12].

[Note 12: Voici les noms des quatre femmes que Mohammed a juges
parfaites: Asia, femme de Pharaon; Marie, mre de Jsus; Khadidja, sa
premire pouse, et Fathma, sa fille, qui fut marie  Ali.]

Mais il disait  genoux, veillant sur son sommeil:

La femme, c'est l'ange, la joie, le bien et la vie!




VI


Dans le frais bocage de son jardin vierge, jacassait une lgion aile de
joyeux et bruyants htes. Leur ramage la rveillait aussitt que le
soleil glissait ses rayons par le grillage de bois dor de sa petite
fentre. Et vite, elle se levait et descendait au jardin. Elle y faisait
ses ablutions dans le petit ruisseau sous deux ou trois grands saules
que Mansour avait plants, quand elle tait toute petite, et qui
maintenant tendaient leurs bras chevelus jusque sur le toit du haouch.

Elle s'y mettait  l'ombre sans voile, et sous le feuillage vert, entre
le haouch et l'paisse haie de cactus, dans le fourmillement des lis,
des jasmins et des roses, nul oeil indiscret n'et pu l'apercevoir.

D'ailleurs, depuis qu'elle avait grandi, Mansour respectait ses petits
secrets de fille, et pendant sa toilette, l'_Oudou-el-Kebir_ que le
Prophte a prescrit comme acte religieux, sachant bien que la propret
du corps est l'avant-garde de celle de l'me, et que ceux qui ne se
lavent pas ont l'me aussi sale que les flancs--pendant la grande
ablution alors que, nue et rayonnante de sa naissante beaut, elle
faisait couler sur ses paules, ses seins, ses hanches et toutes ses
chairs jeunes et fermes, les vivifiants ruissellements de l'onde
frache, il n'et pas voulu hasarder un regard. Il et trop craint
d'tre surpris par elle, et qu'alors une pense mauvaise ne vnt
dflorer la virginit de ce coeur.

Il la laissait donc seule, plein de respect pour son enfantine chastet,
faisant bonne garde au dehors, certain de la retrouver le jour o il la
voudrait, dans tout l'blouissement de sa beaut immacule.




VII


Aprs l'ablution, lorsqu'elle reparaissait sous le haik de laine, il se
plaisait  la voir se parer.

Tantt il lui faisait revtir le coquet costume des Mauresques
d'_El-Bahadja_ la guerrire[13]; tantt il la voulait vtue comme les
filles du Souf. D'autres fois, il l'enveloppait comme celles de
Constantine avec le foutah serr sur les hanches, ou la grande
_gandourah_ tombant aux talons. Mais ce qui lui plaisait le plus,
c'tait de la voir, avec la simple tunique des nomades du Tell, ouverte
sur les cts, les bras nus jusqu'aux paules o s'attachaient les
boucles d'argent, et, aussi peu habille qu'une fille puisse l'tre,
vaquer aux travaux de l'intrieur et aller et venir dans la maison.

[Note 13: Alger.]

Car il savait que l'oisivet souffle des penses malsaines, et il
voulut, dans ce cercle troit, ne jamais laisser ses heures vides.

Lorsqu'elle tait toute petite, il avait install prs d'elle, les unes
aprs les autres, des filles des tentes et des filles des _Hadars_, et
sous ses yeux, sans qu'il les quittt d'une minute, elles apprirent 
l'enfant comment on faonne les _gandourah_, comment on tisse les haiks
et comme on brode sur la laine blanche les frais dessins de soie. Elle
savait encore, dans le grand plat de bois perc de trous, pos sur la
chaudire o cuisent les quartiers de viande, prparer l'apptissant
couscous, rehauss de piment, d'oeufs durs et de blancs de poulets; elle
savait faire les galettes au miel, ptrir le pain d'orge et les gteaux
de dattes.

Et aussi sur la _tarbouka_ sonore, elle savait chanter les chansons des
douars. Mais il avait soigneusement loign les glogues amoureuses. Les
hymnes de combat, le chant douloureux sur la perte d'Alger la brillante,
composaient seuls le rpertoire; et dans cette bouche enfantine, avec la
douce mlodie de sa voix, cette posie guerrire avait un charme
indicible.

Mais pendant ces leons, toujours l, comme une vieille qui guette les
amours des jeunes, il ne souffrait pas qu'on lui parlt de choses
trangres. Et un jour une _tofla_ des _Beni-Mzab_, qui lui enseignait
 mlanger sur la laine les fils d'or et de soie, ayant fredonn devant
elle ce refrain des douars:

          J'attends mon bien-aim;
          D'amour, son oeil fier brille;
          Et quand j'entends sa voix
          Ou le bruit de ses pas
          Ou le hennissement de son cheval,
          Que je reconnais entre mille,
          Il me semble mourir!

--Mourir! avait demand Afsia; pourquoi mourir, puisqu'elle attend son
bien-aim?

Devant cette innocence, la Mozabite se mit  rire, mais Mansour irrit
ne laissa pas  l'imprudente le temps de rpondre.

--Va-t'en, dit-il, destructeuse de vertu, va trouver celui qui t'attend;
il doit tre impatient, car je l'entends braire prs du marais; va, va,
il a de quoi te satisfaire!

Aussi, leve loin des femmes,  l'abri du coudoiement trop souvent
impur de petites amies vicies, elle tait si chaste que, lorsque pour
la premire fois elle entendit Mansour vanter orgueilleusement sa
virginit aux hommes de Djenarah, elle demanda ce qu'tait une vierge.

--C'est une fille que n'a effleure nulle pense mauvaise, rpondit-il.

--Les femmes de Djenarah ont-elles toutes des penses mauvaises, que tu
as dit aux gens de la ville que leurs filles et leurs soeurs n'taient
pas vierges. Qu'est-ce donc qu'une mauvaise pense?

--Celle qu'on n'ose avouer sans rougir.

--Alors je n'en ai pas, dit-elle, et je suis vraiment vierge.




VIII


Il souriait; c'tait bien la fiance rve: la suave jeune fille, chaste
comme le calice du lis qui vient d'clore au premier baiser du jour,
pure comme le _Selsebil_, la source du Paradis.

Aussi, comme il couvait ce dlicieux bouton poussant pour lui seul et
qui pour lui seul allait s'panouir! Comme il l'entourait de soins et de
surveillance! comme il faisait appel  toute sa vieille exprience
d'ancien dbauch! comme il connaissait les effets et les causes! comme
il pesait le _si_ et le _mais_, le _pourquoi_ et le _donc_! Vieux
chacal, il avait tant de fois rd prs des poules que, s'il savait
comme on les prend, il savait aussi comme on les garde, et ce n'est pas
 lui qu'on pouvait rien montrer. Filles de Fathma, vos ruses sont sans
gales, mais sans gales aussi taient sa vigilance, sa prudence et ses
prcautions.

Son haouch, je l'ai dit, il l'avait bti loin des chemins, afin d'viter
autant que possible les visites inattendues et importunes, l'arrive de
ces voyageurs fcheux s'imaginant que tout leur est d, parce qu'ils
viennent hurler devant votre demeure: Salut, matre de la maison, je
suis un hte de Dieu. Il avait mis le marais entre lui et la grande
route, et il fallait, par de petits sentiers perdus dans les roseaux,
faire de longs dtours pour atteindre sa porte.

Cependant, s'il arrivait qu'un attard ou un passant pauvre vnt porter
chez lui sa faim, sa soif et sa fatigue, il disait:

--Sois le bienvenu.

Et il faisait bon visage. Il le recevait comme nous autres, musulmans,
nous devons recevoir nos htes, car le Prophte a donn ces paroles:

Pieux et bni est celui qui partage sa table et sa couche avec
l'orphelin, le pauvre, le voyageur et tous ceux qui ont besoin.
Celui-l, Dieu le prservera du mal qui peut tomber du ciel ou sortir de
la terre. Ou encore: Soyez gnreux envers votre hte, car, en
entrant, il vous apporte une bndiction; en sortant, il emporte vos
pchs. Et encore: Dieu ne fera jamais de mal  la main qui aura
donn ainsi, qu'il est crit au chapitre de _la Vache_.

Il faisait taire les chiens et tenait l'trier, pour aider le voyageur 
descendre; s'il tait  pied et las, il le prenait par le bras et
l'aidait  s'asseoir.

Ce jour-l, il allumait un grand feu, rtissait un quartier de mouton et
tuait deux poules, afin que son hte ft rassasi et pt dire en
partant: Mon ventre est plein.

Afsia ne se montrait pas, mais elle prparait un gteau au miel et
l'envoyait  l'tranger.

Quand l'hte, repu, se couchait prs des derniers tisons du foyer, sur
les toisons blanches au poil pais des moutons du Haut-Tell, Mansour
s'tendait sur une natte d'_alpha_, au travers de la porte de l'escalier
de pierre, qui conduisait  la chambre de la jeune fille, et, un oeil
constamment ouvert, attendait venir le jour.

Et alors, sans avoir demand ni son nom, ni sa qualit, ni o il allait,
ni d'o il venait, il lui prsentait son cheval tout sell, et repu
comme le matre, ou, s'il n'avait ni cheval, ni jument, ni mule, son
bton de voyage et sa besace garnie par Afsia, et lui disait:

--Va, avec ma bndiction.

Mais ces visites taient rares. Le voisinage de la ville tait au
voyageur l'envie de se dtourner de son chemin et d'aller frapper  ce
haouch solitaire; et le nom du cad son frre, la noblesse de sa
famille, l'clat non encore effac de son antique bravoure, et, plus que
cela, l'aurole de folie qui entourait ce front farouche, attiraient une
crainte trop respectueuse, pour qu'on songet  s'en jouer.




IX


Cependant Afsia grandissait et montait toute brillante dans la vie,
tandis que lui se courbait, descendant le chemin. Les enfants nous
poussent  la chute finale. Quand nous les voyons fleurir, nous
dfleurissons, notre sve s'en va, quand la leur monte, et lorsqu'ils
sont en fleur, c'est que bientt nous ne serons plus que le fruit
dessch.

Jeunesse d'un ct et vieillesse de l'autre, un vide s'ouvrait entre
eux; mais ni l'un ni l'autre ne le mesurait. Lui, sentant son coeur
jeune, ne voyait pas le corps us; elle, inexprimente et nave, ne
sentait encore ni son coeur, ni les exigences que la nature nous a
loges aux flancs.

Aimante et aime, elle poussait doucement dans cette paix, ne
souponnant pas d'autre vie.

Haouch, jardin, saules au bord de la source, le marais et ses roseaux,
avec les vapeurs flottantes le matin, et le soir la brume lgre, la
grande plaine grise, et, au-del, la lgre ondulation des montagnes
bleues, c'tait sa patrie, ses horizons, son univers.

Elle y vivait indiffrente au reste.

Parfois elle se tournait, en rvant, du ct de la ville, essayant de
voir ses vieux murs lzards, qui s'allongeaient au milieu de la
vgtation chevele de l'oasis; elle ne distinguait que la riante nappe
verte d'o s'lanait gracieusement le frle minaret de la mosque.

Elle avait un secret effroi de ces tas de maisons, de ce fourmillement
de gens et de btes, de ces hommes et de ces femmes qui, lorsqu'elle
passait sur sa mule, enveloppe dans les bras de Mansour, semblaient
vouloir la dvisager sous son voile.

Ah! comment pouvait-on respirer et vivre dans cet amoncellement de
pierres, ce mlange d'haleines, cet touffement de poitrines! Comme elle
tait bien mieux dans sa solitude, libre dans sa maison libre!

Elle y chantait en son me des pomes qu'elle n'avait appris dans aucun
livre d'homme, par aucune langue de femme, mais que lui soufflait 
l'oreille la voix grave des ouragans d'automne, lorsque, rus dans la
grande plaine, ils couchaient les roseaux sur le marais et secouaient
les burnous des cavaliers galopant au loin, courbs sur l'encolure des
buveurs d'air.

Ou bien, quand le ciel est rouge et jaune, elle coutait venir le simoun
et, l'oeil noy de plaisir, les narines dilates, elle courait au-devant
de ses baisers de feu.

Ces symptmes alarmaient Mansour, qui lui criait:

--Pourquoi fais-tu ainsi? les morsures du simoun sont fatales aux jeunes
filles.

--Il ne mord pas, il caresse, rpondait-elle; c'est bon.

D'autres fois, recueillie et attentive, on et dit qu'elle attendait.
Elle souriait, rvant peut-tre  l'inconnu, qui tout  coup se lve
dans les destines.

--A qui songes-tu? lui demandait le vieillard.

Et elle rpondait:

--J'entends l-bas la chanson des oiseaux et j'coute la caille parler
dans le champ d'orge. Toi qui sais tout, apprends-moi ce qu'elle dit.




X


Dans ses grands yeux noirs on lisait le reflet d'une me o flotte un
vague tonnement; ses ides, non encore formules, nageaient dans les
limbes de l'ignorance des choses; ses sentiments ou plutt ses
sensations n'osaient et ne pouvaient clore et se fconder  ct de cet
homme, dont les formidables passions avaient trop tt mri le corps.

L'amour des vieux est un foyer sans rayons; il s'mane d'eux une sorte
de rigidit et de froideur qui glace et paralyse. Les enfants levs par
les vieillards s'tiolent comme des plantes pousses  l'ombre. Car ils
sont l'hiver, et l'panouissement des jeunes a besoin de chaleur, de
force et de virilit.

Comme ces fleurs qui, aux froidures, ferment leurs ptales, Afsia
s'enfermait dans ses rves bleus d'enfant, btissant, sans en rien dire,
dans sa petite cervelle, quelque brillant autel d'amour, avec la vague
intuition des filles les plus ignorantes de ce nom.

Parfois on apercevait, cheminant au fond de la plaine, la longue file
d'une caravane. Elle la suivait longtemps du regard, cherchant les hauts
palanquins o taient caches les filles des nomades, envoyant sa
pense, avec un soupir,  celles qui allaient ainsi  travers les
tendues.

Le sang saharien, qui circulait dans ses veines, lui rappelait
qu'au-del de la montagne il y avait les horizons sans limite, et elle
et voulu y courir avec la pense.

Mais le Thaleb, qui l'observait, ne manquait pas de lui dire:

--O folle entre les folles, tu trouves lourdes ta paix et ta quitude.
Peux-tu envier celles qui, sous le soleil brillant ou les temptes des
horizons rouges, la gorge sche et les yeux mangs par les sables,
suivent la destine fatale de leur pre et de leur poux. La vie, pour
elles, est une incessante lutte; et, toujours loin de leur pain et prs
de leur soif, elles vont, elles vont enviant le ptre assis sur le bord
du chemin et qui les regarde passer. Pendant des jours sans nombre,
elles aspirent au bonheur qui se jette  chaque heure devant toi et que
tu oublies de saisir.

--Quel bonheur? demandait Afsia.

--L'ombre, le repos et un ruisseau d'eau frache.

Et Afsia ne trouvait rien  rpondre. Elle n'avait jamais eu ni faim, ni
soif. Elle avait un abri contre les journes trop chaudes et les nuits
trop humides, elle ne connaissait pas la douloureuse fatigue, ni les
saisissantes angoisses aux approches des prils. Mais elle se disait en
elle-mme que toute la vie ne devait pas tre l, dans le lourd
bien-tre et dans la quitude, et que si, hors de l, il y avait des
misres et des dangers, il devait y avoir de plus larges joies.




XI


Elle aimait aussi  accompagner du regard les cavaliers des _goums_ aux
grands chapeaux de paille couverts de plumes d'autruches noires,
chevauchant dans la plaine en un dsordre majestueux. Elle distinguait 
leurs burnous carlates le cad et les cheiks qui s'avanaient en tte,
les _mokalis_ au burnous bleu; les autres tout en blanc, le long fusil
haut sur la cuisse, suivant en groupe serr. Quelques-uns galopaient sur
les flancs de la troupe, soulevant des flots de poussire jaune. Elle
admirait les longues housses de soie flotter au vent, l'ardent reflet
des armes, les fanions verts au croissant argent; elle coutait les
joyeux accents du tam-tam et de la flte, les bruyants clats de la
poudre, et il lui semblait voir passer une ferie enveloppe dans un
nuage d'or.

Mais ce qu'elle prfrait, c'taient les files de cavaliers rouges qui
rayaient, deux ou trois fois par an, la large plaine grise. Ceux-l
marchaient deux par deux et en ordre. Ils n'avaient ni housse de soie,
ni plumes d'autruches; ils taient uniformment habills de blanc, de
rouge et de bleu. Un sabre au fourreau d'acier, pass sous la cuisse
gauche, s'allongeait sur le feutre noir de leur selle, et sur leur dos,
le cuivre et l'acier du fusil scintillaient au soleil.

C'tait le peloton des spahis de Constantine, qui allait relever le
poste avanc de _Zery-bet-el-Oued_.

Elle les suivait longtemps, mue et pensive, prtant l'oreille comme si
elle et essay d'entendre le cliquetis des lames dansant dans le
fourreau, ou le bruit des perons et des triers.

Car c'est ainsi: la femme aime le sabre, dont elle a peur. Crature
faible et douce, elle se sent attire par la force des contrastes vers
le sanglant clat des armes; elle se passionne pour _l'homme qui tue_.

Et Afsia et bien voulu que le chemin ft plus prs du haouch, afin de
contempler les faces mles des soldats.

Elle se rappelait qu'tant plus petite et revenant de Djenarah, assise
sur la mule de Mansour, elle s'tait croise avec les cavaliers rouges
et l'un d'eux avait dit:

--Oh! l'heureuse rencontre! Enfants! voici la fiance d'El-Messaoud. On
ne voit que ses grands yeux, mais ils brillent comme deux toiles et
sont doux comme une source au milieu des sables. Homme, avec une telle
bndiction sur ta selle, nul ne doit s'tonner qu'on t'aie surnomm
l'_Heureux_.

Les spahis attachaient leurs yeux ravis sur elle, et,  mesure qu'ils
passaient, disaient  Mansour:

--Homme, salut! Que le Prophte enveloppe la _tofla_ d'un manteau de
bndictions.

--Qu'elle soit sur vous et les vtres, rpondait Mansour glorieux.

Ils continuaient leur route en silence. Mais dans tout groupe d'hommes,
il en est qui jettent la discorde et la haine, car, comme ils taient 
quelques pas, un de ces maudits se tourna et cria:

--O l'Heureux! garde le bouton de rose jusqu' ce qu'il soit clos;
alors nous viendrons le cueillir.

Tous s'taient mis  rire, et Mansour, frmissant de colre, avait
rpondu:

--Il ne sera pas pour toi, fils de chien, qui sers les chiens.

Et les autres, que cette insulte irritait, rpondirent:

--Nous le volerons: nous le volerons  la jolie fille. Il n'est pas fait
pour les vieux boucs.

Afsia n'avait rien compris, elle aurait bien voulu savoir ce qu'on
menaait de lui voler; mais Mansour tait si furieux qu'elle n'osa le
questionner, et quand elle lui en parla un peu plus tard, il lui ordonna
brusquement de se taire.

C'tait la seule fois qu'il l'avait rudoye; aussi, quand elle voyait
passer au loin les cavaliers rouges, elle se rappelait l'admiration de
leurs regards, les propos flatteurs  son adresse, la colre de Mansour
et leur moqueuse menace.




XII


Alors, sans savoir pourquoi, elle se sentait triste, et Mansour, pour la
distraire, lui contait quelque merveilleuse histoire d'Orient, dont il
cartait avec soin la seule chose qui pouvait lui plaire, les belles
aventures d'amour.

Aussi, d'une oreille elle coutait la voix du Thaleb, mais l'autre
restait tendue vers le murmure confus et doux qui, depuis quelque temps,
parlait  son coeur. Il semblait venir d'une rgion inconnue, dont ni sa
noire nourrice du Soudan, ni Mansour, qui savait tant de choses, ne
l'avaient jamais entretenue dans leurs rcits de gnies, de palais et de
mages.

Elle fermait les yeux, abritant ses penses sous le voile de ses
paupires et continuait  couter, sans les entendre, les paroles du
vieillard.

Un spasme nerveux courait dans ses membres, elle tirait les bras
au-dessus de sa tte, comme si elle sentait venir le sommeil, et,
accable de lassitude, elle restait de longs moments affaisse,
immobile, rvant veille, laissant couler le temps. Et, vers le soir,
lorsque la brise du nord frmissait sur ses paules et ses bras, courant
amoureusement le long de ses jambes nues, la fouettant  petits coups,
elle recevait ses caresses et secouait l'engourdissement qui l'avait
oppresse sous le soleil; elle sentait une trange ardeur se glisser
dans ses veines et soupirait.

--A quoi penses-tu? disait Mansour.

Et, rougissante, comme si elle et t prise en faute:

--A rien, rpondait-elle. C'est ce qui est dans ma tte qui voyage et va
je ne sais o.

Elle se sauvait alors dans son petit jardin, et, la tte penche sur les
fleurs, plongeait son regard jusqu'au fond des calices, essayant d'en
surprendre les mystrieuses merveilles; blouie des brillantes couleurs,
enivre des suaves parfums, elle souhaitait d'tre petite mouche bleue,
pour pntrer  l'aise dans ces fragiles palais, plus magnifiques que
ceux dont le Thaleb lui racontait les magies:

--Tais-toi, lui disait-elle; ce que je vois au fond de mes fleurs est
plus beau que tout ce que tu me dis.




XIII


Il avait fix  quatorze ans l'ge o il devait la prendre pour femme;
il voulait attendre cette poque, afin que la jeune fille ft bien
forme et prte  lui donner des enfants vigoureux. Quelques-uns d'entre
nous prennent  douze ans leurs pouses. C'est un tort. La fille force
trop jeune est bientt fltrie et n'enfante que des rejetons malingres
et chtifs. Ils conservent dans la vie les pleurs de la faiblesse de
leur mre, et leur me mal trempe s'mousse au premier choc.

Le Prophte a dit: Ne dcidez des liens du mariage, que quand le temps
sera accompli.

Il ne prescrit pas le temps, mais il le laisse  la sagesse de l'homme.
D'ailleurs, nos mres et nos matrones, qui vont chercher la fiance,
voient bien si le bouton est ouvert. Elles savent mieux que nous
distinguer l'instant o la rose n'est pas encore close, mais o
cependant elle n'est plus le bouton. C'est le moment dlicieux o il
nous faut prendre nos pouses, et Mansour attendait ce moment.

Il s'en manquait de quelques semaines qu'elle n'ait atteint l'ge, et,
devant cet panouissement de vierge, il se recueillait plein
d'admiration, envelopp de sa double affection de pre et d'amant.
Peut-tre cette dernire tait-elle encore vague et s'effaait-elle
devant l'austrit de l'autre.

Certes, si elle lui et t trangre, s'il n'avait pas, jour par jour,
assist ravi,  quelque nouvelle et soudaine closion de beaut dans
cette vierge luxuriante de merveilles, ses sens, uss par tant de
frottements, se fussent rveills avec leur ancienne et furieuse ardeur;
mais, l'ayant abrite sous son bras comme un oiseau rfugi sous l'aile
maternelle, couve et leve dans son nid; et s'tant entendu salu
chaque matin  son rveil du doux nom de pre qui, de cette bouche
rieuse sortait comme une caresse, le vieux dbauch, suborneur de tant
de filles, et regard comme un sacrilge de toucher  celle-l.

L'ide de la possder avant le mariage ne passait devant lui que comme
une monstruosit, et mme il se demandait parfois si, le mariage
clbr, il ne serait pas honteux de la prendre dans sa couche, et ne
rougirait pas, lui, grison lamentable, de souiller de baisers lascifs
les lvres de cette radieuse enfant?

Parfois, lorsqu'elle sommeillait, il s'approchait sans bruit, et, voyant
ses seins naissants se soulever sous son lger souffle, il jouissait en
silence de sa chaste beaut. Mais c'tait l'orgueil de l'artiste qui a
cr une oeuvre d'art et s'admire dans son oeuvre, plutt que la
convoitise de l'amant.

--Elle est  moi, disait-il. Je l'ai leve, nourrie, vu grandir. J'ai
t son pre et sa mre, son frre et sa soeur, son matre et son ami.
J'ai partag ses premiers jeux et essuy ses premires larmes. Ce
qu'elle sait, je le lui ai appris; les penses immacules qui roulent
dans son cerveau, c'est moi qui les y ai mises. J'ai ferm la porte au
mal. A moi elle doit sa beaut, sa sant et sa force; car je l'ai
laisse se dvelopper  l'aise comme une fleur des champs; je lui ai
donn pour seuls compagnons le ciel, les nuages, les toiles, la plaine,
les montagnes, la libert. Elle est  moi, rien qu' moi, et elle le
sait. Elle sait qu'elle est mon bien, depuis ses noirs cheveux jusqu'
ses ongles roses.

Et il prenait ses petits pieds dans ses longues et dures mains de bronze
et, courb comme s'il et fait une prire, les baisait.

Parfois la jeune fille s'veillait sous le souffle chaud de sa bouche,
et, le voyant agenouill prs d'elle, elle entr'ouvrait les lvres pour
sourire, puis, refermant les paupires, retournait  ses rves bleus.




XIV


Un matin, Mansour lui dit:

--Afsia, le jour bni approche. Lorsque tu auras vu quinze fois le
coucher du soleil, tu entreras dans ta quinzime anne. C'est l'ge que
depuis quatorze ans j'ai attendu. J'ai attendu avec patience, car chaque
jour ajoutait une ptale  la fleur de ta beaut. Maintenant elle est
complte. Le bouton s'panouit, le moment de le cueillir est venu.
Afsia, je veux te dire un grand secret, rest pendant quatorze ans le
secret de mon coeur. Je l'y avais enseveli, afin qu'il ne pt mettre une
ombre sur la blancheur de tes penses. Maintenant, le voici. Afsia, ma
jeunesse s'est enfuie comme l'eau d'une source qu'a tari le simoun, ne
laissant plus que le squelette de son lit, mais j'ai compt sur toi,
source pure, pour rafrachir le lit dessch et combler les bords
arides. Afsia, pome de ma vie, j'ai compt sur ton sourire, pour qu'il
fasse descendre sur mon vieux coeur, us et refroidi par l'hiver, tous
les rayons du printemps. Afsia, dis-moi si j'ai bien fait?

--Je ne te comprends pas bien, pre. Mais si ton coeur a compt sur le
mien et ta volont sur mon obissance, tous deux ont bien fait.

--Merci, enfant. Je vais expliquer mes paroles. Celui que les hommes du
Tell ont nomm _Thaleb_, et ceux du Beled-el-Djerid _Messaoud_, celui
que tous appellent _Sidi-el-Hadj_, Mansour-ben-Ahmed, enfin, va te
donner le nom d'pouse.... Afsia, le veux-tu?

--Ton pouse, dit-elle tonne, comment cela se peut-il, puisque je suis
ta fille?

--Tu es ma fille d'adoption. Afsia, mais aucun lien du sang ne nous
attache. Rien ne s'oppose  ce que tu sois la chair de ma chair, le
vtement de ma vie, le champ fcond o je dois planter ma vigne; rien,
que ta volont; et je viens te le demander: le veux-tu?

--Tes paroles sont encore obscures pour moi, Mansour, et sans doute je
suis un peu sotte. Je ne sais pas tout, comme toi; mais voici: S'il te
convient que je ne sois plus ta fille et que je devienne ta femme, je le
veux bien. Mais pourquoi attendre quinze jours? Puisque tu parais le
dsirer si ardemment, ne peux-tu m'pouser aujourd'hui?

--Eh quoi! me de ma vie; le dsires-tu donc avec tant d'ardeur, et ton
amour serait-il gal au mien?

--L'amour?

--Oui! sentirais-tu remuer ton coeur pour ma vieille barbe grise?

--Oui, je t'aime. N'es-tu pas mon pre et ma mre, et toute ma famille?

--Oh! ce n'est pas ainsi qu'un poux veut tre aim; il doit tre aim
d'amour.

--D'amour?... Alors tu m'apprendras comment je dois faire. Je t'aimerai
comme tu le voudras, et je dsire ce que tu veux.

Il prit ses mains et les baisa.

--Blanche fleur de la plaine, dit-il, transport de joie,  toi dont le
regard est doux comme celui des gnisses du Tell, toi dont la vue seule
est tout un chant, femme et fleur, ange et houri, je t'enseignerai ce
qu'il faudra faire, mais modre ton impatience et attendons le jour
bni.




XV


Afsia resta longtemps pensive. Jamais, non, jamais, elle n'avait rv
une chose si bizarre. Etre l'pouse de Mansour! de cet homme arriv aux
portes de la vieillesse, tandis qu'elle entrait  peine dans la vie!
Cela lui semblait bien trange; mais sa pense n'allait pas au-del.

Ce mot d'_pouse_ qui trouble tant de jeunes ttes n'avait pas de
signification pour elle; et elle se demanda quelle diffrence
apporterait dans sa vie le titre de femme, au lieu de celui de fille du
Thaleb.

Il n'y avait au fond de son coeur tout chaud et tout prt  clore au
feu des tendresses, nul dsir comme nul regret, nulle rpulsion et nulle
crainte. Je suis bien inexprimente pour devenir sa femme,
disait-elle, mais il est bon et m'apprendra mes devoirs. Elle
acceptait donc son nouveau rle, parce que telle tait la volont de
Mansour, parce que cela paraissait lui plaire, comme elle et consenti,
pour lui plaire,  changer de robe ou  dnouer ses cheveux.

Ce vague moi qu'prouve la vierge des villes, toujours un peu
instruite, quoi qu'ait fait sa mre pour la tenir le plus longtemps
possible dans cette virginit de corps et de coeur que dflorera tout
d'un coup et si brutalement le mari, Afsia ne l'prouvait pas.

Elle n'prouvait pas, non plus, la joie amoureuse de la fille des
champs, qui, tmoin journalier de l'accouplement des btes, peut arriver
dans le lit de l'poux, chaste de corps, mais jamais de pense.

Elle tait aussi ignorante du mystre qui perptue les races, que le
jour o le Thaleb l'avait prise au ventre de sa mre et emporte roule
dans un haik.

Ainsi,  la veille de cette grande poque des femmes, aucun de ces
_djinns_ lascifs qui viennent faire pmer les vierges, roidir leurs
seins sous les frissons, n'avait flott dans ses nuits, et, quand sa
pense s'en allait au pays du rve, l'ange Asral et pu l'y suivre.

Et l'heureux Mansour, prs de son but, pouvait dire avec orgueil:

--Elle est vierge, la perle de Djenarah; son oeil limpide est comme
l'aumne, il ferme les portes du mal.... Elle est vierge, la fiance de
Sidi-Messaoud, son ventre est aussi pur que la source qui sort de la
roche, aussi pur que sa pense. J'en jure:

          Par Dieu le puissant;
          Par la tte du prophte de Dieu;
          Par le serment de Brahim, le chri de Dieu;
          Par le Koran, le vrai livre.

Aucun autre que moi n'a vu sa face et nul regard n'a souill sa pudeur!




XVI


Il dcida que les noces se feraient  la ville, o dsormais il
habiterait. Son temps d'preuve tait fini. Cette enfant avait retremp
son me et effac de son pass toutes les souillures. Une vie nouvelle
allait s'ouvrir.

Les vieillards ne doutent de rien, plus que les jeunes, ils font des
projets, et tout le pass qu'ils ont laiss derrire, ils croient
l'avoir devant eux. Les uns entassent des cus, les autres btissent des
maisons coteuses, d'autres plantent de jeunes palmiers. Ne croyez pas
que c'est pour leur fils! ils le disent, mais telle n'est pas leur
pense secrte; ils travaillent pour eux, ils veulent encore jouir. Ils
ne voient pas la mort  leur ct, la main leve sur leur nuque, et qui,
au moment o ils vont tendre le bras pour saisir le fruit qu'ils
convoitent et ont tant de peine  faire mrir, va clouer leur bouche 
jamais.

Mansour avait jur  lui et aux autres d'pouser une vierge. Voil
bientt son but atteint, encore quelques jours et les premires
jouissances satisfaites, il va peut-tre se demander s'il ne poursuivra
pas d'autre but.

Il avait fait acheter par son frre une maison digne de la perle qu'il
voulait enchasser, avec jardin et cour intrieure, et des orangers qui
l'emplissaient de parfums. La porte faite de chne massif, coup dans
les forts de la Kabylie orientale, tait garnie de clous  large tte
forgs par les ouvriers de Flissa.

Une seule fentre s'ouvrait sur la rue et il comptait la faire murer le
second jour du mariage.

Sr dsormais de son trsor, n'ayant plus la garde difficile d'une
virginit, mais celle plus aise d'une femme sage et soumise, il
pourrait reprendre sa vie d'autrefois! Il y songeait, le vieillard!
mais, jusqu' la fin nous faisons des rves; et nous avons raison, le
rve habille la vie. Malheur  l'insens qui, se croyant sage, arrache
d'une main brutale le frle et lger tissu. Il se dpouille du seul
manteau qui nous empche de sentir les morsures du temps.




XVII


Il voulait un festin dont on se souviendrait, o toute la ville serait
convie: cent moutons, vingt charges de couscous et vingt charges de
dattes. Jeunes et vieux, riches et pauvres, gens des douars, gens de la
ville, trangers et passants, auraient place  la ripaille. Tous les
fusils l'acclameraient et le cad fournirait la poudre.

Par Allah! on en parlerait longtemps dans les Ksours, et dans le
Beled-el-Djerid, et dans le Tell. Il restait des vieux d'autrefois, de
ceux dont il avait jadis pris les femmes, les soeurs ou les filles, et
ceux-l surtout, il voulait les voir assis au banquet. Ils ignoraient ou
feignaient d'ignorer, mais, s'ils avaient des doutes, ils se vengeaient
par leurs sarcasmes, de ce mal qui ronge si fort, et que ce passant
maudit leur avait jet, comme une vieille haineuse jette le malheur.

C'taient l ses ennemis _intimes_; n'avait-il pas fouill au plus
profond de leur intimit, pour y mettre sa semence de ruine? Mais loin
de les craindre, le valeureux d'autrefois les laissait depuis quatorze
ans baver sur lui leurs injures.

Il n'tait pour eux ni le thaleb, ni l'heureux, ni le brave, il tait
Mansour le fou.

D'autres encore poussaient plus loin les rancunes: ils prtendaient que
le vieux libertin avait pris la petite Afsia pour la souiller plus  son
aise,  un ge o l'enfant n'a pas encore perdu ses premires dents, et
ne la cachait si bien que pour que nul ne pt dcouvrir sur son visage
fltri les traces rvlatrices des dbauches prcoces.

Enfin, on avait tant ri de lui, on l'avait tant calomni, qu'il voulait
donner  son triomphe le plus retentissant clat.




XVIII


Il dut se rendre  Djenarah huit jours avant la noce, cdant  un
caprice de l'enfant curieuse de voir sa demeure nouvelle; de plus, il
avait besoin de surveiller les derniers apprts. Comme autrefois, il
l'assit devant lui sur sa mule, plus soigneusement que jamais enveloppe
de son haik et ne montrant que la ligne noire et profonde de ses grands
yeux.

La petite sauvage, qui ne connaissait que son haouch de pierre et de
pltre, fut merveille de la splendeur de cette maison digne du harem
d'un _bach-agha_. Tout le luxe arabe, venu  grand frais des bazars de
Tunis et de Constantine, s'y talait avec ses chatoyantes miroiteries.

L'ancien marchand jetait l une partie de sa fortune. Encadrer l'idole!
il ne pouvait trouver de meilleur placement.

Ainsi, j'ai ou dire, font chez vous de vieux dbauchs ou des fils de
joie, pour des courtisanes sans beaut et sans jeunesse; mais le
musulman est de cent coudes au-dessus du chrtien.

Il lui prsenta ses servantes: trois jeunes filles du pays de _Souab_,
et la ngresse qui avait t sa nourrice et qui, pleurant et riant  la
fois, baisa les mains et les pieds de cette douce merveille. Il lui
montra la chambre prpare pour recevoir la vierge; elle s'ouvrait dans
la galerie du premier tage, dj tout imprgne des parfums des
srails. Ses petits pieds disparaissaient sous la toison paisse des
riches tapis de Tunis, et, s'tant assise, elle resta enfouie dans les
brillants coussins de soie. De grands lis, dans des pots de terre rouge
et bleue, balanaient leur tte gracieuse, et,  la petite fentre
dore, des poignes de fleurs des oasis descendaient en girandoles.

C'est l, qu'aprs la dfaite, une matrone devait, suivant la coutume, 
la foule impatiente, exposer triomphalement, sur le drap tendu, les
preuves irrcusables de la virginit.




XIX


Or, au moment o ils entraient en ville par la porte de Biskara, un
cavalier portant le burnous rouge des spahis se trouva sur leur chemin.
Il suivait le milieu de la voie, mont sur un cheval nu, qu'il allait
faire boire  la petite rivire qui arrose les jardins. A cet endroit la
rue est troite, disposition qui facilite la dfense en cas d'attaque,
et les maisons  terrasse, basses et serres, permettent  peine  trois
cavaliers de passer de front. Aussi le _thaleb_ rangea un peu sa mule
et, comme l'autre passait, leurs regards se croisrent. Ce regard laissa
le _thaleb_ rveur: mais le spahis insoucieux continua son chemin, et,
tandis qu'il sortait par la haute porte, flanque de tours, il entendit
des voix qui disaient:

--Hol, hommes! Voil Sidi-Messaoud et sa fiance!

Ces mots l'intrigurent, et, touchant du doigt l'paule d'un passant qui
suivait Mansour de l'oeil:

--Ami, dit-il, quel est ce cheik  barbe grise, qui, contre les usages,
porte devant lui sa fiance sur le _berda_ de sa mule?

--Tu es tranger, rpondit le passant, car tu le connatrais.

--Tu l'as dit, homme, je suis tranger dans la ville.

--Il est bien connu dans le _Beled-el-Djerid_ et le sud du _Tell_, et
depuis bientt quinze ans on parle de lui dans Djenarah la Perle. C'est
le frre du cad _Brahim-ben-Ahmed_. Il s'appelle Mansour, mais on le
nomme _El-Messaoud_, parce que tout lui russit, et le voil, vieux
grison, qui garde la virginit de sa future pouse.

Le cavalier sourit:

--Oh! oh! la bonne histoire! il n'est virginit si bien garde qui,  la
fin ne se sauve. Ami, le pucelage des filles, c'est comme un jour
heureux, il est dj au diable quand on croit le tenir. Ce bouc amoureux
ne serait-il pas semblable au chaouch qui fit longtemps bonne garde
autour de la prison, alors que le prisonnier s'tait enfui?

--Le prisonnier y est encore, rpondit l'autre en riant, s'il faut s'en
rapporter au dire, mais bientt il n'y sera plus.

--Les noces sont prochaines?

--Dans huit jours, mon fils. La ville entire est convie. On parle de
cent moutons rtis  un douro la pice! Et il y aura plus de trois cents
fusils. Si tu n'as rien  faire, tu peux rester jusque-l.

--Peut-tre. Cela en vaut la peine. Homme, merci.

Et il continua son chemin jusqu' la rivire. Lui aussi tait devenu
pensif:

--Mansour-ben-Ahmed l'Heureux! murmurait-il; sur la tte du Prophte,
c'est l le nom que ma mre a maudit!

Il resta longtemps sous les arbres touffus, qui penchent sur l'eau
frache leurs vigoureuses ramures, lava avec soin son cheval, le ramena
 l'curie et lui donna l'orge. Puis il revint s'asseoir  la porte du
_caouadji_ de la rue de Biskara et se fit servir une tasse de caf.

Comme il buvait lentement et  petites gorges, l'oeil perdu dans le
vide, il entendit le pas d'une mule, et vit Mansour et Afsia qui
sortaient de la ville.




XX


Instinctivement il se leva pour examiner la face du vieillard, mais
devant le regard clair et froid de Mansour, il baissa les yeux, honteux
de ce mouvement de curiosit malsante, et, mettant la main sur son
coeur, il dit  haute voix:

--_Salamalek oum_!

--Sur toi, soit le salut, rpliqua Mansour; et il passa outre.

Debout, au milieu de la rue, le spahis le regardait pendant qu'il
s'engageait sous la longue vote de la porte du ksour, lorsqu'une main
se posa familirement sur son paule:

--Omar, que fais-tu l?

Celui qui l'interpellait tait un homme de quarante-cinq ans, gros et
fleuri, et vtu comme le sont les marchands riches.

--C'est toi, mon hte, rpondit le spahis; je suis heureux de te
trouver. Quel est donc ce bonhomme que tu vois l-bas portant accroche
devant lui cette incomparable pucelle?

--Il s'appelle Mansour-ben-Ahmed... rpondit l'autre lentement, et on le
surnomme l'_Heureux_.

--Et il garde la virginit de sa fiance. Je le sais depuis deux heures;
mais c'est tout!

--Et tu veux en apprendre davantage. Tu as raison, Omar, car il se peut
que l'histoire de cet homme soit mle  la tienne,  la mienne, comme
elle est mle  celle de beaucoup de gens d'ici. Il se pourrait que ce
soit pour cela que je t'ai crit de me rejoindre.

--Sur la tte de mon pre, qui m'a laiss comme un chien errant dans le
monde, sur la tte sacre de ma mre, morte avec la honte au front et la
maldiction  la bouche, tes paroles font poindre d'tranges lueurs en
ma cervelle. Parle, Lagdar, fils d'El-Arbi, explique-toi.

Alors le marchand prit le bras du spahis:

--Viens donc, dit-il.




XXI


A quelques jours de l, le vent du Sud soufflait dans la plaine,
l'enveloppant d'une poussire rouge qui mordait la gorge comme la poudre
du _kari_. Rien ne bougeait, btes et gens avaient cherch un abri
contre les brlures du simoun. Les chameaux accroupis, le cou allong
sur le sable, respiraient bruyamment, tandis que les chameliers, la tte
enfouie sous un pan de burnous en guenilles, cherchaient un peu d'ombre
derrire les hautes bosses, ou s'tendaient  demi suffoqus sous
quelque maigre touffe de chiech ou d'alpha.

Mansour avait fait la nuit dans les chambres du haouch en tendant des
_frechias_ sur toutes les ouvertures d'o la lumire pouvait filtrer. Un
seul rayon et rempli la maison de clart et de moustiques. Mais tout
tait bien noir et bien clos, et des gargoulettes suantes se balanaient
aux cordes, rpandant un peu de leur fracheur.

L'homme et l'enfant dormaient sur les nattes de ce lourd sommeil du jour
qui met du plomb sur les paupires et couvre les membres de chanes
d'acier, lorsque les chiens firent entendre un sourd grognement.

Mansour se rveilla et ouvrit brusquement la porte. La veille,  la mme
heure, ils avaient pouss des aboiements furieux. Il se le rappelait,
et, promenant son regard autour de lui, cria de sa voix forte:

--O hommes, si vous avez besoin de boire ou de manger, approchez la face
haute, mais si vous n'tes que des rdeurs et que vous tourniez autour
de moi, je vous le dis ici: vous tournez autour de votre mort.

Il regarda longtemps et couta, mais il n'aperut que la chvre et son
chevreau, revenant du ct des marais d'Ain-Chabrou, et n'entendit que
la grande clameur du simoun.




XXII


Les ardentes teintes de cuivre dont se pare l'Occident aprs le passage
du vent du dsert, rougissaient le ciel au-dessus des montagnes
bleutres, lorsqu'Afsia descendit de sa chambre.

Elle avait les yeux fatigus et lourds, et prouvait le malaise de ceux
qui ont trop dormi; elle s'agenouilla nonchalamment sur le tapis et,
pendant qu'elle tressait, devant une petite glace encadre de cuivre,
ses longues nattes dfaites par le sommeil, continuant  demi un rve
commenc, le thaleb l'examinait en souriant.

Elle surprit ce regard et rougit. Ses seins taient dcouverts et elle
venait de s'apercevoir que sur eux s'arrtaient les regards de Mansour.
Bien des fois, cependant, il les avait, sans qu'elle y prt garde,
envelopps ainsi d'idales caresses, mais le sentiment de la pudeur
semblait lui tre venu tout  coup, car elle ramena rapidement sa
_gandourah_ sur sa poitrine, et dit du ton boudeur d'un enfant gt:

--Je n'aime pas que tu me voies quand je m'habille.

--Le mari, rpondt Mansour, a le droit de tout voir.

--Tu n'es pas encore mon mari, fit-elle.

Il pensa que cette petite fille avait raison de le rappeler aux
biensances et, pour la laisser finir en toute libert sa toilette, il
alla s'asseoir au dehors et promena son oeil de vautour sur tous les
points de la plaine.

Tout s'veillait comme au lever de l'aurore, mais avec un mouvement
silencieux et lent. Les chiens encore assoupis se vautraient sur le
sable, et la chvre d'Afsia broutait avec son chevreau les jeunes
pousses de cactus qui peraient le sol pierreux auprs de la haie vive,
tandis que dans le jardin on entendait les battements d'ailes des petits
oiseaux.

A l'horizon, le disque du soleil descendait dans un bain d'or en fusion,
et, avec la brise, arrivaient les accents lointains de la voix du
Muezzin qui, du haut de la mosque de Djenarah, criait aux quatre points
du monde:

--Allah Kebir! Allah Kebir!




XXIII


C'est le moment o les plantes exhalent leurs plus pntrantes senteurs.
Comme des vierges amoureuses que la chaleur a oppresses et qui,  la
chute du jour, veulent dilater leurs poumons et soulagent leur poitrine
par de longs et profonds soupirs, les roses, les lis et les hyacinthes,
toutes les fleurs aimes d'Afsia, envoyrent jusque dans le haouch la
plus pure essence de leurs parfums.

Elles semblaient l'appeler et dire  ses sens: Viens, viens! Et Afsia,
frache et lgre et parfume comme elles, alla s'asseoir au milieu de
ses soeurs.

Il n'y avait ni chemin trac, ni plates-bandes, ni lignes droites, ni
parterres artistement dessins, mais un ruissellement de fleurs et un
ruissellement de verdure. Les semences jetes par le Thaleb s'taient
mles  d'autres venues on ne sait d'o, confondues, entrelaces,
maries. La nature, l'inimitable et puissant matre inondait ce petit
coin de terre vierge de ses caprices et de ses magies.

J'ai dit qu'Afsia allait s'y blottir, lorsque sa pense, emporte par
les nuages d'or, voulait voyager dans l'azur.

Enfouie dans ses fleurs, imprgne de leurs parfums, grise de leur
clat, elle coutait le petit ruisseau jaboter en courant, les insectes
bruire, les oiseaux chanter, et, allonge sous les larges feuilles des
bananes, les yeux noys dans l'extase, elle rvait  ces jardins que le
Prophte promet aux lus et dont elle tait la houri.

Or, comme elle venait de s'asseoir, le chevreau vint gambader prs
d'elle, et la chvre lui caressa la face de sa barbe pointue. C'tait
l'heure o elle prenait le lait, et elle cria au Thaleb de lui jeter une
setla pour qu'elle pt l'emplir.

Elle passait ses doigts sous les longues mamelles gonfles, pressant et
tirant  petits coups les grands pis chauds et raidis, lorsqu'elle
poussa une exclamation.

--Qu'est-ce? demanda l'autre, assis sur le seuil du haouch, et grenant
son chapelet d'ivoire.

Elle rflchit un instant et rpondit:

--Rien... c'est Maaza qui marche sur mon pied.

Mais Maaza, calme et immobile, ne s'tait pas rendue coupable de ce dont
on l'accusait. Docile et patiente, elle attendait que les mains de sa
jeune matresse eussent repris la besogne, tandis que la vierge du
haouch, immobile aussi, mais le coeur agit, venait, pour la premire
fois, de mentir.




XXIV


Elle venait de mentir, d'instinct, sans savoir pourquoi, sans que
personne lui eut jamais enseign le mensonge. Elle avait menti, parce
qu'elle tait femme et faible, et que le mensonge est le refuge des
faibles.

Aux cornes de la chvre, dans les blanches touffes de poil, un petit
morceau de carton, large comme un doigt d'enfant, se balanait  un
cordon de soie, et sur ce carton tait crit ce mot:

--_Naabek_! je t'aime.

Elle avait d'abord pouss un cri de surprise, mais en lisant le mot
magique, s'tait ravise et avait menti. Aimer! ce devait tre mal,
puisqu'on se cachait pour le lui dire; et puisque c'tait mal, elle
devait, elle aussi, le cacher.

Et elle se rappela une question jadis faite au Thaleb, et lui, qui
savait tout, n'y avait pas rpondu.

--Qu'est-ce que l'amour?

Mais  ce mot: je t'aime, la femme s'veillait.

Cachant le talisman entre ses seins et, affectant un air tranquille,
elle se leva et alla prsenter la _setla_ pleine de lait  Mansour.
Mais, saisie de trouble, elle jetait  la drobe un regard effray
autour d'elle, se disant que quelque part, cach dans les cactus du
jardin ou les roseaux du marais, un inconnu l'observait. Sensation si
forte, qu'elle en tait presque douloureuse, et l'enfant porta la main 
son coeur, battant sous sa dure mamelle un _tam-tam_ prcipit.

Si elle avait eu son haik, elle l'et ramen sur son visage, tant elle
tait mue de se sentir ainsi dflore par un regard curieux. Ce trouble
n'et pas chapp  une mre, mais un pre, mme un amant, ne pouvait
rien voir, et le Thaleb ne vit rien.

Elle n'osa retourner au jardin et courut se rfugier dans sa chambre,
pour tre seule avec elle-mme et couter ce que disaient les
battements de son coeur.

C'tait un tonnement, une joie trouble, une crainte mle de plaisir.

Qui tait-il? O se cachait-il? tait-il jeune? tait-il beau? Etait-ce
le fils d'un mir ou d'un bach-agha? Comment l'aimait-il? O l'avait-il
vue? Comment avait-il pu attacher ce charme aux cornes de la chvre?

Et elle regardait timidement  travers la petite fentre grille, vers
les marais d'Ain-Chabrou, curieuse, anxieuse, pouvante, s'attendant 
voir se dresser tout  coup une tte d'homme au-dessus des roseaux.

Elle regarda, longtemps, jusqu' ce que la nuit fut venue, mais elle ne
vit rien que la grande ligne sombre qui tranchait crment sur la plaine
grise, dans les lueurs du couchant.




XXV


Le lendemain,  l'heure o la campagne se baigne dans les molles clarts
de l'aube, o les touffes vertes des coteaux frissonnent aux premiers
baisers de la brise,  l'heure claire o l'alouette s'lve en chantant
dans le ciel, le spahis Omar se glissait dans les roseaux du marais
d'Ain-Chabrou.

L, il attendit. Il avait la patience, qui vaut la force, et
l'opinitret qui fait la russite. C'tait un homme plein de
ressources. Il savait chercher les lignes  travers les routes barres.
Il ne disait pas: Arrtons-nous, voici l'obstacle. Il ne disait pas:
Sautons par-dessus l'obstacle. Silencieux, il le tournait.

Ds son enfance, il s'tait heurt aux hommes, et de ces heurts, avait
conserv des meurtrissures. Il avait dit en grandissant: Je meurtrirai
 mon tour. On ne lui connaissait pas de pre, et il s'appelait Omar;
mais lorsqu'il vint s'offrir  _Dar-el-Bey_,  l'escadron des spahis de
Constantine, il prsenta un cheval de prix de la race des _Bou-Ghareb_
et de bons certificats des Bureaux arabes. Aussi il avait t incorpor
sur-le-champ, et lorsque le fourrier qui inscrivait son nom lui demanda:
Omar, fils de qui? il rpondit firement: _Bou-Skin_, pre du sabre.

Tous les scribes avaient en riant lev la tte; mais devant son oeil
clair et hardi, les rires s'arrtrent, et le _marchef_ dit froidement:
Inscrivez Omar-bou-Skin.

Il tait,  la vrit, sans peur, s'il n'tait pas sans reproche; il le
prouva, en rougissant de sang musulman le sabre que lui confirent les
Roumis. Il fut fidle dans sa trahison et brave dans sa lchet. Chacun
doit vivre. Pour vivre, il faut des douros, et ce sont les Roumis qui
les vendent. Dieu seul connat ses voies. On l'a pay par des grades,
et, bien qu'il ne ft qu'un btard, tous le tinrent de race noble.

Donc, cach dans les roseaux, le plus prs possible du haouch, il
attendait patiemment. Il agissait avec prudence, il avait tt le
terrain la veille, et, incertain de la russite, il se demandait ce qui
allait arriver. Bientt la porte s'ouvrit, et il vit paratre la blanche
silhouette d'Afsia. Il ne distinguait pas les traits, mais il devinait
la dlicatesse des formes, et admirait la grce des mouvements. Il lui
sembla qu'elle regardait du ct des roseaux, mais Mansour se montra et
elle s'enfona dans son petit jardin.

--Elle n'a rien dit, murmura Omar, en voyant le thaleb s'accroupir
tranquillement  sa porte.

Il avait bien prvu qu'elle resterait silencieuse, que, sans connatre
le mal, elle aurait la secrte intuition que ce mot d'amour, que la
chvre lui avait apport la veille, tait le mal, et, en fille de
Fathma, elle voudrait y goter.

Il resta de longues heures, immobile, tudiant les lieux, comme un chef
de goums, prs d'un douar qu'il veut raser; il guetta les alles et
venues du haouch, les chiens et surtout la chvre. Elle vint brouter les
touffes de thym, prs des roseaux; il la saisit, comme la veille, et lui
attacha aux cornes un second je t'aime qu'il tenait tout prt.

Ainsi que les claireurs qui ttent le camp ennemi en envoyant une balle
perdue sur les grand'gardes, il essayait un second coup sur le coeur
d'Afsia, puis, regagnant en rampant la route, il rentra,  l'heure de la
sieste,  Djenarah o, dans une alcve tendue de _frechias_ de Tunis,
l'attendait, impatiente et toute parfume de musc, une brune courtisane
des Ouled-Nayl.




XXVI


Le second billet, comme le premier, parvint  son adresse; comme le
premier, le second coup porta. Afsia y pensa la nuit et le jour.

C'tait comme un poids de bonheur sur sa poitrine. Elle se sentait
heureuse et fire. On l'aimait. On l'aimait! Et tout oppresse de
l'ivresse dbordante, elle avait besoin de soulager son coeur, qui
battait plus vite.

On l'aimait. On l'aimait! Et elle sentait ses yeux humides, et des
larmes, qui lui faisaient du bien, coulaient lentement sur ses joues, et
elle remontait vingt fois dans sa chambre ou se cachait dans les plus
pais fouillis de son oasis, pour lire et relire, et tourner dans ses
doigts, les deux petits morceaux de carton ensorcels de ce mot magique:
Je t'aime.

Elle ne se lassait pas de le rpter. Il sortait de ses lvres comme une
caresse, et chaque fois elle et voulu donner un baiser. Elle le
prononait en dedans, puis  demi-voix, et elle s'coutait le prononcer,
tout tonne de l'effet qu'il produisait sur elle. Je t'aime! Je
t'aime! sensation dlicieuse, mle de crainte et de frissons. Et les
paroles de la _tofla_ des Beni-M'zab, que son _pre_ chassa jadis, parce
qu'elle les chantait devant elle, lui revenaient distinctes et fraches
en la mmoire:

      J'attends mon bien-aim; Son oeil brille d'amour!
      Et quand j'entends sa voix Ou le bruit de ses pas
      Ou le hennissement de son cheval,
      Que je reconnais entre mille,
      Il me semble mourir!

Celui-l donc serait son bien-aim, qui lui crivait ce doux mot: Je
t'aime! Un bien-aim! Elle n'avait qu'un sens vague du mot, et elle
ignorait l'homme; mais elle sentait qu'elle l'aimerait avec ardeur.
C'tait l'inconnu, la joie inconnue, la vie inconnue, le sixime sens
vierge, qui s'ouvrait comme un calice de fleur au chaud soleil de la
passion, quelque chose de meilleur que la coupe de lait frais dans la
grande soif, que le bain sous les saules aux heures o souffle le
simoun.

Un bien-aim! qu'est-ce que cela pouvait tre? Elle ne le savait pas;
elle n'avait t  nulle cole o elle et pu l'apprendre; nulle petite
amie ne lui avait souffl  l'oreille le venin des mauvaises penses;
nul homme ne lui avait mis au coeur la souillure des mauvais dsirs; pas
de servante qui lui ait gliss de ces mots qui tonnent et qu'on ne
comprend pas la premire fois, mais qui font rougir la seconde. Vierge
d'me, de corps, de pense, des yeux et des lvres, elle rptait
cependant tout bas:

          J'attends mon bien-aim.




XXVII


Et le troisime jour, toute tremblante, elle appela la chvre. Son coeur
battait bien fort, et  mesure que la chvre approchait, capricieuse et
indocile, s'arrtant  chaque pas pour brouter de jeunes pousses de
diss, elle distinguait avec moi et pouvante le petit billet accroch 
l'une des cornes. Ah! si le thaleb allait le dcouvrir! Et elle se jeta
au-devant d'elle, le lui arracha bien vite en rompant le fil de soie, et
l'enfouit dans sa cachette habituelle.

Ce n'tait plus un morceau de carton avec ce seul mot Naabek; mais un
papier pli, un billet, un vrai billet: que pouvait-il contenir? Elle
mourait d'impatience de le savoir, mais elle attendit longtemps avant
d'oser le lire, et,  la place o il touchait ses seins, il lui
semblait sentir un fer rouge. Deux ou trois fois, elle faillit dire 
Mansour:

--Regarde, Thaleb, ce que j'ai trouv aux cornes de Maaza.

Mais Mansour aurait rpondu:

--Pourquoi as-tu attendu pour me le montrer?

Et il aurait fait peser sur elle son oeil scrutateur, son oeil qui
voyait tout, savait tout, except que, depuis trois jours, elle
commettait une action mauvaise.

--Car c'est bien une mauvaise action, disait-elle, puisque je n'ose
l'avouer; et voil que, comme les femmes de Djenarah, je cache mes
penses et que, peut-tre, je ne suis plus vierge.

Et, lorsqu'aprs le repas du soir, le thaleb eut barricad la porte et
se fut tendu au travers sur son tapis de laine, quand, rfugie dans sa
chambre elle se fut assure qu'il dormait, elle alluma sa lampe et tira
en tremblant le billet de son sein.

Toute ple elle dchiffrait les brlantes paroles, et, avec les mots
qu'elle lisait, une sensation nouvelle filtrait par ses yeux, jusqu'au
fond de son coeur.

O douce gazelle, avait crit Omar, ton regard m'a bless comme un coup
de cimeterre. Mon coeur est tout saignant. Je vais mourir, si tu ne me
guris pas.

--Le gurir? Comment? se demanda Afsia, tremblante; mais aussitt
s'offrait le remde.

Si tu ne veux pas que je meure, demain,  l'heure o le soleil touchera
la cime du Djebel, tu te tourneras vers l'Occident et tu agiteras ton
haik. Je t'aime!

--Pauvre garon, se dit Afsia. Ce qu'il demande est bien facile! Eh
quoi, faut-il si peu pour gurir!




XXVIII


Elle ne dormit gure. Toute la nuit elle dessina, en de gracieuses
lignes d'azur sur le fond d'or de ses rves, l'image de cet inconnu,
bless par elle  en mourir.

O donc l'avait-il vue? Et si, lui, l'avait vue, elle aussi avait pu le
voir. Et elle cherchait  se rappeler les visages de tous ceux sur
lesquels, pendant son dernier voyage  Djenarah, s'tait arrt son
regard; mais elle ne se souvenait que d'indiffrents, de figures
curieuses ou hostiles. Rien, rien ne lui remuait le coeur. Et cependant
ses yeux avaient fait des ravages. Un homme tait l qui voulait mourir.
Mourir, pour l'avoir vue. Allah! Allah! cela ne pouvait tre; demain, il
le fallait, elle agiterait son haik!

Les vieillards, non plus, ne dorment gure. Le sommeil est un parent de
la mort, il empite sur la vie et lui vole bien des heures, et les
vieux,  mesure qu'ils approchent de l'ombre, arrachent, autant qu'ils
le peuvent, les instants  la nuit.

Et au matin, Mansour dit  la jeune fille, en remarquant ses yeux battus
et fatigus par la longue insomnie:

--Qu'avais-tu donc  te remuer de la sorte?

--Rien, pre, rpondit-elle, rougissante, comme s'il surprenait ses
secrtes penses, ce sont les moustiques qui m'ont empche de dormir.

Mais lui, expriment et mfiant, rpliqua:

--Le tentateur Eblis le lapid prend quelquefois la forme d'un moustique
pour harceler et troubler les jeunes cervelles. Il tient les pucelles
veilles aux heures noires, et leur entr'ouvre la porte du mal. O
Afsia, rose de ma vie, prunelle de mes yeux, foyer de mon coeur, prends
garde que ta pense, arrte sur le seuil maudit, ne le franchisse et ne
passe outre.

Puis, comptant sur ses doigts:

--Encore trois fois douze heures, et la fiance d'El-Messaoud sera la
femme d'El-Messaoud.




XXIX


Omar, cach dans les joncs, attendait le rsultat. Il savait qu'il
viendrait de lui-mme et qu'il n'avait qu' laisser faire le destin.

tendu sur le dos, il regarda le soleil descendre lentement vers le
Djebel, empourprant l'Occident de ses teintes ardentes. Dans la plaine,
au loin, de grands chameaux roux broutaient les blancs bouquets d'alpha
et les vertes touffes de diss qui peraient,  et l, le sol
rocailleux; quelques petits chameliers dguenills et demi-nus, assis en
rond, tranquilles et calmes comme des vieillards, semblaient deviser des
choses du temps, et l-bas,  l'horizon, au milieu d'une vapeur couleur
de topaze, le blanc minaret de la mosque du ksour tincelait dans le
bleu sombre des collines sous les derniers feux du couchant.

Lorsque le disque radieux sembla effleurer la montagne, Omar regarda le
haouch. Il vit le matre debout sur la porte et paraissant fouiller du
regard tous les coins du marais.

--Cette petite fille serait-elle une sotte, pensa-t-il, et m'aurait-elle
trahi?

Mais presqu'aussitt il la vit paratre et se diriger du ct du jardin.

Elle se plaa de faon  n'tre pas aperue de Mansour, et, dtachant
lentement son haik, elle l'agita trois fois dans la direction de
l'Occident.

--Elle est  moi, se dit Omar en riant. Et sans plus attendre, il reprit
le chemin de la ville.




XXX


Il tait si certain de la russite, qu'il laissa tranquillement
s'couler deux jours. Homme habile, il voulait donner  la jeune fille
l'impatience qui fait hter les dcisions et commettre les actes
tmraires.

Il avait aussi besoin de se consulter lui-mme, pour examiner les plus
srs moyens de succs. L'assentiment d'une fille est beaucoup, c'est
presque tout, mais enfin ce n'est pas tout. Il est des obstacles
matriels qui brisent les volonts et des imprvus qui djouent les
calculs. Le hasard est un dtrousseur, il faut compter avec lui.

De plus, son hte lui disait:

--Ne te hte pas; attends!

Et il avait attendu jusqu' la veille des noces.

Il avait bien calcul quant  l'ingnuit d'Afsia.

Aprs avoir agit son haik, elle s'enfuit bouleverse, comme si elle
avait commis un crime, puis courut  sa chvre, et fut trs dsappointe
de ne pas trouver un nouveau billet.

Ce qui lui tait arriv lui semblait si extraordinaire, ses ides en
avaient t si bouleverses, cela faisait une irruption si violente et
si subite dans sa vie, qu'elle s'attendait  tout, et l'ordinaire lui
semblait l'trange.

Elle espra et redouta, le coeur et le ventre serrs, quelque grand
vnement pour la nuit. Elle s'veilla plusieurs fois en sursaut, et
tremblait comme une feuille que la brise agite, au moindre grognement
des chiens.

--C'est lui, murmura-t-elle, c'est lui? Que va-t-il arriver?

Deux jours se passrent; elle ne pensait plus  sa noce; elle oublia
qu'elle devait changer de vie le lendemain, et ses yeux restaient fixs
sur les roseaux du marais d'Ain-Chabrou, d'o elle sentait qu'allait
surgir l'inconnu.

Le troisime jour, elle n'y tint plus; la curiosit, l'pre dsir de
savoir, l'emportrent sur toute prudence, elle feignit de chercher les
fleurs du chiech, et, tout en jouant avec la chvre, s'approcha peu 
peu des premires touffes de joncs.




XXXI


Elle chantait,  demi-voix, cette chanson du Beled-el-Djerid entendue
une seule fois, lorsqu'elle tait encore toute petite, et pourtant si
bien retenue.

--Oh! se dit Omar, qui la guettait de son poste, la gazelle ne me semble
pas farouche. Aussi bien que nous, les filles de Fathma sont les enfants
du pch. Ouvrez l'oeil sur elles, vieillards jaloux et vieilles
envieuses, vous aurez beau multiplier les veilles, les conseils et les
serrures, vous ne les empcherez pas de brler d'envie de perdre ce que
vous gardez si bien. Elles aiment le vice sans le connatre, et parce
que c'est le vice. La nature est plus forte que la morale, et ce qu'on
appelle vertu, n'est qu'affaire d'occasion ou de temprament. En voici
une que les femmes de Djenarah prtendent digne d'ajouter son nom sur
la liste des quatre femmes que le Prophte jugeait parfaites, et la
voil qui, curieuse ou en rut comme une gnisse, accourt au-devant d'un
amant inconnu!

Et, cach dans les hautes touffes des glaeuls, il la voyait lentement
s'approcher sans pouvoir tre aperu d'elle, et il fut rellement
bloui.

--Elle est plus belle que je ne pensais, murmura-t-il, et elle vaut tous
les douros du _khasnadji_. Oh! si le vieux bouc pouvait avoir pendant un
quart-d'heure une ophthalmie qui lui brle les yeux, ou une paralysie
subite qui le cloue  sa natte, ou, mieux, un coup de bton sur le
crne, qui l'tourdisse pendant que je tiendrai la chevrette, quitte 
se rveiller au moment o je lui crierai: C'est fini, bonhomme, c'est
fini!

Elle glissait le long des glaeuls, les effleurant de sa gandourah, et
n'tant plus qu' quelques pas de lui; il appela  voix basse:

--_Tofla_! _Tofla_! Je suis ici! Je t'aime! Viens de ce ct. Couche-toi
dans les joncs, le vieux ne t'a pas vue!

Elle tressaillit au son de cette voix, que le spahis voulut rendre
douce, mais qui lui fit peur comme une menace. Son coeur battit avec
violence, et elle fut prte  dfaillir.

Mais elle n'osa tourner la tte, et continua de marcher, ne pouvant
courir, sentant ses jambes chanceler.

En mme temps, le Thaleb criait:

--Afsia! Afsia!

Cette voix aime lui fit du bien. Elle revint  elle et reprit  grands
pas le chemin du haouch.

--Pourquoi t'loignes-tu ainsi? demanda-t-il. Je n'aime pas te voir
approcher du marais! Ne t'ai-je pas dit dj que Satan l'empoisonneur
est cach dans ces touffes noires, et qu'il souffle, avec la fivre, des
mauvais propos aux oreilles des jeunes filles?

Afsia ne rpondit pas; elle ne s'approcha pas du Thaleb, de crainte de
dceler l'moi qui la plissait, elle alla derrire le haouch et s'assit
au bord du ruisseau.

Elle pensait. Elle pensait  cette voix qui l'avait tant effraye, et
s'accusait d'tre une sotte, se disant que c'tait _lui_ qui se cachait
l, celui qui l'_aimait_, et que, puisqu'il l'aimait, il ne lui aurait
pas fait de mal. Pourquoi ne s'tait-elle pas couche dans les joncs,
comme il l'en priait. Le Thaleb ne l'aurait pas aperue et elle aurait
pu le voir, _lui_, le consoler, lui dire de ne pas mourir. Et au lieu
de cela, elle n'avait pas rpondu, et s'tait enfuie semblable  une
folle! Comme elle devait lui paratre stupide, grossire et sauvage!
C'est fini, il ne l'aimerait plus.

Et de dpit, elle arrachait de grosses poignes de fleurs qu'elle jetait
dans le courant.

--Eh! dit Mansour, pourquoi noyer ces fleurs que tu aimes?




XXXII


Il s'tait approch sans qu'elle l'entendt et la regardait en souriant.

--Tu es fche, reprit-il, et tu fronces le sourcil?

--Oui, rpondit-elle, du ton boudeur d'un enfant gt, car je ne puis
marcher devant moi, ni aller  droite ni tourner  gauche, sans entendre
ta voix m'appeler et me dire: O vas-tu?

--Il faut me pardonner, dit doucement le Thaleb, en s'asseyant prs
d'elle; tu es mon bien et je tremble constamment de te perdre, car avec
toi s'en irait ma vie. Par le Dieu misricordieux, je ne veux pas que tu
t'exposes  te faire voler le trsor que tu possdes et que, depuis
quatorze ans, je garde avec tant de soins.

--Quel trsor?

--Un joyau aussi prcieux que le plus prcieux diamant du sultan de
Stamboul; une perle comme le chef des croyants n'en a pas et n'en a
jamais eu dans son gynce.

--Je ne possde rien, dit Afsia, qui regarda avec tonnement le Thaleb,
je n'ai d'autres bijoux que les anneaux d'argent de mes oreilles, de mes
jambes et de mes bras, et cette petite bague que tu m'as dit venir de ta
premire amie, et tout cela est  toi, puisque c'est toi qui me l'as
donn.

--Et n'as-tu rien autre?

--Moi, moi tout entire, je t'appartiens, je suis ta fille et ton
esclave, et demain je serai ta femme, mais toujours ton esclave et ta
fille.

--O ma rose parfume, s'cria Mansour, qui devant cette innocence et
cette jeunesse, se sentait purifi et rajeuni, tu es semblable aux
houris que le Prophte envoie aux fidles alors qu'ils ont pu, allgs
par leurs bonnes oeuvres passer le Sirak tranchant et qu'ils nagent au
milieu des dlices dans les jardins des lus.

--Les houris ont-elles aussi un trsor  donner?

--Comme toi, comme toi, ma vie. Mais que le Prophte m'accuse de
blasphme, le leur ne vaut pas le tien.

Elle resta rveuse et l'homme la regardait en silence, plein d'orgueil
et d'amour.

Lui, le voluptueux, adonn si longtemps au pch, le destructeur de
renomme, le souilleur de couches, il avait fait cet ouvrage sans prix,
ce joyau de la nature, cette perle entre les perles, cette fleur des
fleurs: Une fille nubile reste chaste, une vierge sans une tache dans
la pense, une pucelle immacule comme la neige qui couvre aux jours des
grands froids les hautes crtes du Djurjura, comme le bouton du palmier
qui, au matin du printemps, s'entr'ouvre au premier baiser du soleil.

Et il la regardait attendri, jouissant de l'tonnement qui clatait dans
ses grands yeux limpides.




XXXIII


C'est demain le grand jour, chre Afsia; il te faudra dire adieu  notre
haouch,  la petite fontaine et au saule sous lequel tu te baignais;
adieu  ton jardin o tu aimais  te cacher de longues heures, aux
oiseaux qui saluaient ton rveil, aux roseaux du marais qui rayent de
vert la plaine grise,  la montagne bleue o le soleil se couche,  la
solitude,  la poussire et au simoun.

--Je suis triste, dit Afsia.

--Triste, et pourquoi? l-bas tu n'auras ni poussire ni simoun, mais un
jardin aussi beau que celui-ci, avec des oiseaux qui, comme ceux-ci,
chanteront  ton rveil; une maison plus belle que celle du cad, avec
des dalles de terre maille, et une cour o fleurissent de grands
orangers, et un jet d'eau au milieu, avec des poissons rouges.

--Je suis triste, dit Afsia.

--coute ce que tu auras encore: Une galerie frache et ombreuse o,
autour du grillage peint en rouge, serpente la vigne, et le
chvrefeuille et les beaux liserons aux clochettes de mille couleurs. L
tu feras la sieste et le rideau de feuillage sera si pais que c'est 
peine si tu pourras voir l'azur du ciel. Tu auras sous tes pieds des
tapis de Tunis, avec de belles toffes de soie pour t'envelopper, une
veste soutache d'or comme les femmes de Constantine et des sebates
rouges brodes d'or et de soie bleue.

--Je suis triste, dit Afsia, triste, triste.

--gaye-toi, mon enfant chrie; ta tristesse couvre mon me d'un nuage.
Pourquoi devenir triste  l'heure o tant de filles sont joyeuses? Que
diraient les femmes qui viendront te prendre au matin, si elles te
voient le souci dans les yeux? Elles croiraient que les vieilles 
l'oeil mauvais ont jet un sort sur tes fianailles et que tu pleures
parce que tu hais ton poux.

--Elles mentiraient! car, je t'aime bien, et ce n'est pas cela qui me
rend triste....

Elle hsita, elle allait tout avouer, mais il rpta, craignant
entendre de cette bouche nave que c'tait sa barbe grise qui
assombrissait sa fiance:

--claire ta face, lune de mon me, ta douce lumire sera dsormais le
flambeau de mes nuits. Oh! que te rendrai-je pour tout le bonheur que tu
vas me donner. Je voudrais tre la frange de ton haik, pour ne pas te
quitter le jour, ou mieux une boucle de tes cheveux noirs pour ne te
quitter ni jour ni nuit. Je voudrais tre le _Meroued_ qui te noircit
les yeux, ou mieux la couleur de grenade mre qui te rougit les lvres.
Allons, lve-toi, aime de mon coeur, laisse ta source courir et
pleurer, et va te faire belle.

--O seras-tu, Mansour, quand les femmes me prendront?

--Je suivrai ta mule sur un cheval de race que m'enverra le cad, un
descendant d'un talon noir, fils d'une jument de mon pre, sur le dos
duquel j'ai acquis du renom, et je veillerai, le sabre nu, sur le trsor
que Dieu m'a donn!




XXXIV


Elle alla se parer de ses plus beaux atours, de ceux que Mansour lui
avait achets  sa dernire visite  la ville.

Et quand elle eut tress ses lourdes nattes noires, paisses comme la
_berima_ que les nobles fils des tentes roulent autour de leur tte, et
qui tombaient, voluptueuses cordes de soie, de chaque ct de ses
paules si souvent baises du soleil; quand elle eut mis une
_gandourah_, si fine qu' travers la trame se refltaient les tons ross
de sa chair, et enferm ses hanches dans le large pantalon de soie jaune
qui laissait ses mollets nus, elle serra ses flancs du foutah
multicolore, noua sa large ceinture d'or et, prenant un miroir  manche,
elle s'assit sur ses coussins de laine, et tout en mchant la branche
du _souak_ qui parfume l'haleine et fait les lvres pourpres, s'admira.

Comme un enfant que sa mre a revtu d'habits neufs et qui n'ose plus
remuer, de crainte de se salir et de dranger les plis mthodiques de
son accoutrement, elle restait l, immobile, radieuse, se souriant 
elle-mme.

Elle ne pensait plus  son mariage, ni  Mansour, ni  l'homme cach
dans les roseaux, ni aux petits billets qu'il lui avait crits, ni  sa
voix qui lui avait fait peur; elle ne pensait qu' se trouver belle, et
certes, jamais plus charmant spectacle ne pouvait frapper sa vue.

Et pour donner encore plus d'clat  ses grces,  ses splendeurs et 
son sourire, le pre du monde qui avait aid  l'panouissement de cette
merveille, rougi ses lvres, ros ses joues, gonfl ses seins et allum
ses yeux, le soleil, le radieux soleil vint du fond de l'Occident lui
rendre visite.

Il jaillit tout  coup  travers le treillage de sa petite fentre,
l'inondant de ses rayons pour caresser une fois encore, avant qu'elle
ft  jamais partie, cette virginit close et mrie sous ses baisers.
Comme on entoure un tre cher, qu'on ne doit plus revoir, ne pouvant se
dtacher de lui, l'embrassant, puis le repoussant, puis, revenant
l'embrasser encore, disant: Adieu! adieu! il l'enveloppa tout entire,
illuminant sa face, se jouant dans les reflets bleus de sa chevelure,
miroitant dans les anneaux d'argent de ses oreilles, de ses bras et de
ses chevilles, scintillant dans le chapelet de sequins qui encadrait ses
joues brunes et les paillettes d'or de sa calotte de velours violet,
courant sur elle comme un frisson, fouillant partout, jetant partout de
subites tnbres et de subites clarts, des torrents de couleur fauve,
des ruissellements rouges, des cascades de feu, parpillant au moindre
mouvement d'elle, les ombres et les clairs.

Au milieu de ces rayonnements, l'enfant ressemblait  ces idoles de
femmes claires de lueurs artificieuses et devant lesquelles, au fond
de mystrieuses chapelles, se prosternent les idoltres adorateurs de
Jsus. Ainsi que ces symboles ternels de l'abtissement humain, elle
s'tait entoure des parfums qui grisent et troublent le cerveau des
plus forts. D'un petit rchaud de cuivre plac devant elle, montaient
les nuages bleus des pastilles odorantes, et des plis de ses vtements
et du gonflement de ses seins s'manait l'essence des roses. Le poison
subtil et dlicieux emplissait l'_oda_, chargeant l'air de mollesse et
de langueur. Dfiez-vous de ces enivrements. Dans vos mosques, ils
courbent la femme sous vos prtres, mais sur les coussins voluptueux de
l'alcve et derrire le rideau du Gynce des tentes, c'est l'homme fort
qu'ils courbent sous la femme chtive. A la fille la plus frle ils
livrent les rudes et durs soldats, plus soumis que les esclaves noires
que jadis nos caravanes ramenaient des terres chaudes, de l'autre ct
des sables, pour les vendre aux marchands chrtiens. C'est pourquoi, si
tu veux rester homme, ne t'attarde pas en la compagnie des femmes.

Celui qui vit au milieu d'elles devient eunuque par le coeur. Car si le
fer tranche  l'eunuque ses parties charnelles et cratrices, les
manations de la femme lui chtrent la virilit de l'me.

Ainsi il a t recueilli, ou  peu prs, dans les paroles du sage
Lockman, qui n'est autre que le grand Salomon.

Et lorsque le Thaleb poussa doucement la porte de l'_oda_, il fut ravi
en extase, en mme temps il sentit la chaleur de trente ans courir dans
ses veines et son coeur mollir.

Et devant ce bouquet sans pareil, rose et violette, hyacinthe et lys,
panoui au milieu des ardentes vapeurs de l'encens, devant cette idole
pare que les derniers feux du couchant illuminaient pour l'adoration,
il tendit les mains et tomba sur ses genoux.




XXXV


Le soleil disparaissait derrire la montagne, envoyant un rayon, le
dernier, caresser le visage de la _tofla_, faisant jaillir encore une
fois les tincelles de ses sequins et de ses dorures, et aux yeux
blouis de Mansour elle parut la vivante merveille qui emplissait l'oda
de lumires et de parfums.

Puis tout rentra dans la pnombre et il ne resta de lumineux que les
tincelles de leurs regards.

Car ils plongeaient leurs yeux dans leurs yeux, lui haletant, mu,
assailli de dsirs; elle tonne, srieuse et calme. A la vue de ce
vieillard  genoux, nulle pense railleuse ne courut sur son front et ne
releva les coins de ses lvres. Elle se dit que c'taient sans doute
les prliminaires de l'oeuvre de l'poux, et tait prte  demander:

--Que dois-je faire?

Mais elle n'osa, crainte de le voir sourire de son ignorance, et comme
il restait agenouill, la dvorant du regard, elle lui prit la tte et
le baisa au front.

Il frmit au contact de ses lvres et passa ses mains brlantes sur les
hanches de la vierge.

--Rayon de ma vie, pourquoi m'embrasses-tu?

--Parce que je t'aime.

--Comment m'aimes-tu, dit le vieillard doucement chatouill par cette
caresse; comme un pre ou comme un amant?

--Je ne sais pas. Je t'aime parce que tu es bon; parce que tu as veill
sur mon enfance, parce que tu me donnes tout ce que je veux; mais je
suis prte  t'aimer comme tu voudras. Dis-moi seulement comme tu veux
l'tre et, puisque je vais devenir ta femme, enseigne-moi comme une
femme doit aimer.

Et, fire de sa rponse, elle attendit son approbation.

--O lac de puret! murmura Mansour, qui oserait troubler ton me
limpide!

Et aprs avoir appuy longuement ses lvres sur ses petites mains aux
ongles roses, il se leva, craignant de ne pouvoir rester plus longtemps
matre de lui. Il eut peur de se voler lui-mme. Et, le cerveau troubl
par l'amour et les parfums, sentant son nergie chanceler, il descendit
brusquement, sans ajouter un mot, traversa la chambre du bas et ouvrit
la porte du haouch.

Debout sur le seuil, il regarda les rayons jaillir de l'Occident, comme
les feux d'une fournaise o le bras du Puissant et jet tous les
empires, et il lui sembla que, dans ce gigantesque embrasement, il
voyait fondre son bonheur.

--Au nom de Dieu le Misricordieux, s'cria-t-il, que nul vent funeste
ne se lve cette nuit et qu'aucune tempte ne vienne troubler la
srnit de demain!




XXXVI


En ce moment les chiens aboyrent, et une voix d'enfant cria d'un ton
tranard et monotone:

--Thaleb! Eh! Thaleb-El-Mansour! Sidi-Thaleb!

--Qu'y a-t-il? demanda brusquement le Thaleb.

Et il vit un petit garon d'une dizaine d'annes, arrt  deux cents
pas du ct du marais, avec un chien en laisse.

--Puis-je approcher? dit l'enfant, tes slouguis ne me feront pas de mal?

--Ils sont attachs; que veux-tu?

--Voil, dit le petit en s'avanant de quelques pas; je viens de la part
du Cheik Ben-Kaouaidi du douar qui est l-bas, au bout de la plaine; il
t'envoie sa chienne pour tes slouguis.

--Que le diable te prenne avec ta chienne et ton cheik! cria Mansour;
drle, va-t-en!

--La bte est de bonne race, riposta l'enfant sans se dconcerter, et
Sidi-ben-Kaouaidi voudrait qu'elle ait une porte de tes chiens.

--Va lui dire que s'il veut des chiens, il les fasse lui-mme, et
sauve-toi, ou je lche les miens  tes fesses.

Les slouguis, qui flairaient l'odeur de la femelle, gmissaient avec
convoitise.

Le petit garon hsita quelque temps comme s'il ne savait que faire,
puis se dcida  s'en aller lentement, tirant sa chienne qui pissotait
tout le long du chemin.

--J'irai tancer moi-mme, murmura Mansour furieux, ce cheik imbcile,
qui m'envoie sa chienne  faire accoupler. Joli tableau pour Afsia, la
veille de ses noces!

Et il suivit des yeux le petit bdouin qui s'enfonait dans les roseaux
du marais, comme un point gris dans le noir.

Les gloires du couchant s'taient effaces peu  peu; il ne restait plus
qu'une teinte ardente et l'toile du soir monta.




XXXVII


Bientt les bruits inconnus au jour se levrent dans les profondeurs
sombres. Chacals, hynes, chats sauvages, vipres  cornes, scorpions
noirs, petits serpents gris aux yeux d'meraude, allrent par les
chemins, cherchant leur proie. Toute la canaille de nuit, les htes des
solitudes, les rdeurs affams et osseux, les visqueux, les glauques et
les fauves, la lgion sinistre des voleurs, qui s'aventurent  l'heure
o l'homme de bien se couche et cherchent la vie de leur ventre, alors
que les autres sont repus, commenaient  bruisser dans l'ombre.

Pourquoi celui qu'on nomme Dieu a-t-il voulu des affams et des maigres,
et n'a-t-il pas jet large pitance  tous. C'est l ce que crie le
vulgaire, oubliant que tout bien doit tre conquis. Aussi, pour ceux
qui n'ont pas leur part, le Matre a fait la nuit; c'est la bndiction
du pauvre, et puisque tu lui refuses la pture, il te la volera.

C'est  toi, gorg,  garder tes victuailles.

Et avec la nuit, les tnbres descendaient dans le coeur de Mansour.

Au matin, le monde entier lui semblait en fte, tout s'inondait de joie,
et maintenant, son me tait triste comme si elle avait suivi son propre
corps, port sur le brancard funbre, envelopp dans le linceul vert.

--Eh quoi donc? dit-il, en coutant les lointains jappements qui
peraient l'obscurit comme des avertissements sinistres, pourquoi la
voix de ces voleurs t'attriste-t-elle? Ils n'en veulent ni  toi ni 
ton bien, et tu n'as rien  redouter d'eux. Ne les connais-tu pas? Ne
les as-tu pas frls cent fois dans tes courses nocturnes, alors que,
rdeur de nuit comme eux, tu allais comme eux repatre ta chair. Tu les
rencontrais au dtour des sentiers et au coin des broussailles, et tu
leur disais: Passe. Et nous allions chacun o nous poussait notre
faim!

Ah! c'tait le bon temps, c'tait le bon temps o je volais ma pitance
chez les heureux qui l'avaient trop plantureuse. Et que ne
gardaient-ils mieux leurs femmes, ces gras, insolemment vautrs dans les
chairs fraches. C'tait ma part, alors, la part des autres, et je la
gagnais, car les femmes aiment les audacieux. Et maintenant, c'est  mon
tour de garder la mienne.

Chaouias, Hadars, Giaours, je vous ai dfis et bravs, quand j'tais
jeune; me voici vieux, et encore je vous brave et je vous dfie. Tant
que j'ai t fort, vous m'avez appel l'Heureux, parce que j'ai su me
tailler ma voie dans la vie; mais depuis que ma barbe a grisonn, vous
m'avez appel le Fou. Vous avez raill, vous avez pouss des clats de
rire entre vous et avec vos femmes, et vous avez dit: Il garde
prcieusement le bien qu'un autre lui volera. Qu'il vienne, cet autre,
car voici l'heure, voici l'heure o nul ne pourra plus me l'enlever!

Et alors, il leva sa voix mle, et cria l'avertissement qu'il lanait
dans le dsert, lorsqu'au milieu du silence de la nuit tout, except
lui, dormait dans la caravane:

--Qu'il prenne garde! qu'il prenne garde! Celui qui tourne autour de
nous, tourne autour de sa mort.




XXXVIII


La douce voix d'Afsia, toute tremblante, vint murmurer  ses cts, et
le rappeler  lui-mme:

--Qui donc menaces-tu ainsi?

Il sourit sans rpondre.

--Je n'entends rien, reprit-elle aprs un moment de silence, rien que le
jappement des chacals et le bruit des pas de quelques chevaux du ct
d'Alloufa. Que fais-tu l? rentrons.

Il la prit sous la taille, la poussa dans le haouch.

Tout tait prt pour le dpart. Les objets qu'ils devaient emporter, les
vtements de la jeune fille, les _frechias_ multicolores, le beau Koran
enlumin et crit tout entier de la main du _thaleb
El-Hadj-Ali-bou-Nahr_, le plus habile calligraphe de la province de
Constantine et ton serviteur, ses _flissas_  manche de bois sculpt
dans leurs fourreaux de cuir rouge, son fusil damasquin aux capucines
d'argent, qui avait fait tant de veuves et de mres sans fils, et la
bride aux oeillets brods de soie et d'or, tout use et taillade dans
les batailles, la bride de la belle coureuse, issue du fils de Naama,
qu'il avait monte aprs lui aux grands jours de la poudre, et ses
triers sonores et ses perons d'argent aux rudes arabesques, vieux
serviteurs conservs  travers les vicissitudes et les prils! Que de
souvenirs attachs  tout cela! Que d'vnements! Que d'motions! Que
d'heures lourdes et lgres, lumineuses ou sanglantes! Et tout ce pass
lugubre ou radieux, il l'entassa ple mle dans un grand _fondouk_.

Et quand le coffre de chne fut ferm, quand il eut jet autour de lui
un dernier coup d'oeil, visit, une fois encore, la chambre d'Afsia, il
le poussa contre la porte de l'escalier et s'assit dessus comme sur les
cendres de son pass, ne regardant plus que l'avenir.

L'avenir! Il tait devant lui tout radieux; il avait des yeux noirs
chargs d'toiles, brillantes comme autant de promesses et qui le
regardaient.

Il fit un signe, et la fiance s'approcha, pesant de son poids lger sur
sa robuste poitrine. Dlicieuse charge. Un poids de bonheur, une
accumulation de biens; quelque chose de suave comme l'oiseau qui agite
ses ailes entre deux mamelles, comme des lvres frissonnantes sur des
chairs pmes.

Ce doux fardeau, il et voulu l'avoir dans son coeur, enferm, blotti,
cach jusqu'au lendemain.




XXXIX


Afsia avait bien entendu la voix de l'enfant, et avait tressailli. Elle
sentait maintenant qu'elle avait mal fait de garder le secret de son
aventure, et son instinct l'avertissait qu'une oeuvre louche se tramait
dans l'ombre par sa propre faute. Elle brlait de tout avouer, mais ne
savait comment faire pour tout avouer et surtout comment commencer
l'aveu; elle ouvrait les lvres, mais le feu lui montait au visage et sa
langue se glaait. Alors elle s'appuyait plus troitement contre
Mansour, implorant mentalement du fond du coeur le pardon de la faute.

Lui, la regardait, la pressant de ses mains fivreuses. En apparence,
indiffrent et calme, il tait mu comme un adolescent  son premier
rendez-vous. Il fallait qu'il se reportt aux jours lointains de son
amour illicite avec sa belle-mre Meryem pour se rappeler un pareil
trouble. Que d'heures passes depuis! Que de semaines, que de mois, que
d'annes! Les pis blancs de sa barbe touffaient depuis longtemps les
noirs, et cependant il sentait se lever en lui les aboiements furieux
d'une passion de vingt ans!

Il la regardait; ses bras avaient gliss jusqu' ses hanches, et il
voyait le sein virginal se soulever doucement sous la respiration de la
vierge.

Il voyait la bien-aime toute blanche, toute enveloppe des voluptueux
rayonnements de sa grce, de sa beaut, de sa parure et de ses parfums!

Elle tait donc  lui, cette belle fille,  lui, le vieux bouc,  lui,
rien qu' lui. C'tait son bien, sa chose, sa fiance, sa femme, et il
pouvait en jouir sur l'heure, s'il le dsirait. Cette pense faisait
bouillonner son sang; et le brlant simoun qui avait souffl tout le
jour, la toilette de la jeune fille, ses odeurs, ses ignorantes et
dangereuses familiarits, la tide brise du soir, entre par la porte
entr'ouverte, la nuit chaude et charge de miasmes amoureux, le
rossignol chantant dans la saule, et, l-bas, les voix mlancoliques
qui saluaient, du milieu des roseaux, le doux lever de la lune, tout lui
criait: Prends-la! Prends-la!




XL


Non loin, sur un escabeau, une lampe de terre rouge jetait, dans l'oda,
une mystrieuse et fauve lueur, et, dans un des coins, une large natte
de diss flanque d'pais coussins de laine restait dploye. C'est l
que tous deux allaient se reposer en attendant les invits de la noce
qui devaient venir les prendre aux premires clarts du matin.

Il la lui montra, l'loignant de lui presque avec rudesse:

--Va dormir, enfant.

Une enfant! hier encore, c'en tait une; mais aujourd'hui, il ne savait
pourquoi, elle lui paraissait femme. Son coeur jusqu'alors l'avait
aime; maintenant ses sens la dsiraient. En quelques heures s'tait
opre cette mtamorphose, et il la repoussait, craignant de succomber.

Elle s'loigna, docile; et dtachant de son cou son chapelet  grains
d'ivoire, faisant passer chaque grain sous ses doigts, il murmura 
demi-voix, comme pour ne pas entendre la pense qui l'assigeait:
Allah! Allah! Allah!

Car il est crit dans le Livre que ce nom sacr chasse les dsirs
impurs.

Afsia, obissante, s'tait assise sur les coussins de laine, mais comme
il prononait pour la centime fois le nom de Dieu, il lui sembla
entendre une voix gmissante clater, claire et distincte au milieu des
jappements des chacals.

Elle se releva aussitt et courut se rfugier entre les jambes du
Thaleb:

--Entends-tu? dit-elle; j'ai peur.

Et, se pressant de nouveau sur sa poitrine, elle se cacha sous ses
burnous.

Il prit la tte de l'enfant et se mit  baiser ses grands cheveux noirs.

Elle se laissait faire, toute heureuse. C'taient les caresses d'un
pre, et elle n'en souponnait pas d'autres. Le moment tait-il venu de
lui avouer le secret qui la tourmentait depuis quelques jours? Mais lui,
se dressant tout  coup, la repoussa encore. Il courut  la porte et
fouilla l'espace noir.

Un tre gmissait l-bas. Il y fit  peine attention. Il comptait
combien d'heures  attendre l'arrive des htes, et disait:

--S'ils pouvaient avancer le temps!

--J'ai peur, rpta Afsia, qui le suivait et s'attachait  lui, j'ai
peur. Ne t'en va pas. coute, Mansour, j'ai quelque chose  te dire.
Reste avec moi. Ne me quitte pas! ne me quitte pas!




XLI


Rester avec elle! c'tait justement ce qu'il redoutait, car il venait
d'tre pris de cette fureur qui saisit les hommes et, parfois aussi,
dit-on, les femmes,  la veille de passer la porte de la vieillesse.
C'est l'ge critique des passions comme de la vie. L'amour s'allume et
clate ainsi qu'une arme charge par une main malhabile. Ceux qui ont
franchi l'ge mr et jouent le jeu des jeunes se blessent et se font
huer.

Les hues, il n'en voulait pas. Il voulait la vierge, mais ne voulait
pas les rires, et il y aurait des rires, le lendemain, dans Djenarah la
Perle, si par malheur il allait faiblir.

Et cependant, plusieurs fois en quelques minutes il avait vu venir le
moment o il ne pourrait plus tre le matre de lui-mme, o, larron de
son propre bien, il allait dflorer sa fiance, se faire cocu la veille
de ses noces, livrer le reste de sa vie  l'ternelle rise. Car, quel
bruit, lorsque la matrone, ouvrant la fentre, au lever de l'aurore,
prsenterait, aux clats de rire de la foule impatiente, un linge
immacul!

--Par le Prophte, dirait-on, voil quatorze ans que le vieil ne garde
sa fiance, prise par lui au maternel ventre pour tre plus certain de
l'avoir pucelle, et, la nuit des pousailles, elle n'a mme pas tach sa
couche. Ah! le maudit de Dieu! Est-il donc si faible, ce vieux suborneur
de femmes, ou l'oiseau qu'il tenait en cage s'est-il enfui sous son nez?
Tahan! Tahan! Cocu! cocu!

Oui, oui; on crierait cela et bien d'autres choses encore en le montrant
du doigt, lorsque, honteux et farouche, il se glisserait le long des
maisons, son capuchon sur les yeux, comme un pauvre, et le burnous serr
 son grand corps maigri.

Il prendrait les rues dsertes, il suivrait l'ombre, il s'effacerait le
long du mur; mais quelque passant se trouverait toujours, qui pousserait
son voisin du coude en le montrant, ou quelque mauvais petit drle qui
crierait de toutes ses forces:

--Oh! Thaleb! oh! cocu! Qui donc fut avant toi l'amant de ton pouse?

Ou bien encore une vieille, ses anciennes amours, qui lui cracherait sur
le capuchon en montrant ses dents jaunes.




XLII


Il avait pris son bton et marchait  grands pas devant sa porte,
frappant l'air comme s'il frappait sur les ttes des calomniateurs,
croyant entendre dj les hues et les rires.

--Non, cela ne sera pas. Les maudits ne me jetteront pas leurs insultes.
Hadars et Chaouias, vous savez comment je me nomme.

Je suis l'Heureux, l'Heureux et, jusqu' la dernire heure, vous
baiserez mon trier, et m'appellerez Seigneur!

Non, non, dt la vierge me supplier et mettre ses lvres sur ma bouche,
m'enlaant comme un rameau de lierre, mon coeur et mes sens resteront
comme le marbre de la mosque.

Et la vierge, en effet, l'appela, le supplia et lui cria du seuil:

--Mansour, Mansour, reviens ici.

--Rentre, ma gazelle, rpondit le Thaleb, ne cherche pas  me suivre;
dtache les chiens; qu'ils veillent prs de toi! entends-tu cette voix
en dtresse. Je cours jusqu'aux premiers roseaux du marais.

--Mansour, ne va pas l-bas, je t'en conjure; Satan le mauvais est cach
dans les joncs, tendant comme une araigne sa toile de malfices.

Le Thaleb sourit  ces paroles, qu'Afsia rptait d'aprs lui.

--Rassure-toi, enfant; il ne tend ses toiles que devant les jeunes
filles, les femmes et les faibles, mais les hommes comme moi, d'un coup
de bton crvent le tissu. Il n'y a l bas qu'un petit drle venu ici
tout  l'heure et qui, sans doute, aura gliss dans quelque trou du
marais. Je reconnais sa voix? La maldiction tomberait sur ma tte si je
laissais prir cet enfant.

--Ne me laisse pas seule, Mansour. Je te jure que c'est un malfice.
Reviens, coute-moi, j'ai un aveu sur les lvres.

Mais lui, craignant un nouvel assaut  ses sens:

--Un aveu, candide gazelle! Tu me le feras  mon retour. Ne crains rien:
les chiens feront bonne garde et ma vue ne quittera pas le haouch.
Reste, tofla, et pousse les verrous.

Et il se mit  courir.




XLIII


Il courait plein de penses, et arriva sans y songer  l'endroit o la
terre est humide et commence  se hrisser de glaeuls.

Et comme il s'arrtait, il entendit devant lui la voix gmissante crier:

--A l'aide!  l'aide!

--Toi, petit drle, rpondit le Thaleb! O es-tu? Tu t'es charg des
commissions du diable et le diable t'a lch en chemin. Tu es dans la
boue avec tes vices! Restes-y.

--Sauve-moi, gmit l'enfant.

Mansour s'enfonait dans les roseaux, par le sentier qui serpente autour
des flaques immobiles, lorsqu'il s'aperut que ses chiens le suivaient.

tonns des mouvements de sa trique qu'il brandissait dans l'air,
menaant d'invisibles ennemis, ils trottinaient silencieux, flairant une
piste,  une distance prudente.

Dans les roseaux noirs, il vit leurs yeux luisants.

--Chiens du diable, cria-t-il furieux, que venez-vous faire avec moi?
Qui vous a demands, fils de louves? Pourquoi me suivez-vous comme des
djinns sinistres, misrables? au haouch, canailles! au haouch! voleurs!
au haouch!

Et il lana sur eux son bton.

Ils battirent en retraite au galop, oreilles basses et queue serre sous
les jambes; mais bientt s'arrtrent tous trois, regardant leur matre
s'loigner.

Il s'tait remis  courir, car la voix plaintive retentissait plus fort,
avec un accent de dtresse: A l'aide!  l'aide! Mais toujours  la
mme distance et de l'autre ct d'un des bras du marais. Pour y
arriver, il devait faire un dtour; il s'arrta, hsitant  s'y dcider,
et jeta un regard en arrire.

Le haouch tait l-bas, bien loin dj. Il et pu voir encore sa
silhouette blanche dans la nuit claire; mais un gros nuage couvrait la
lune et il ne l'apercevait plus. Il ne distinguait mme plus le bouquet
de la frache oasis panoui autour comme un sourire du ciel. Tout
s'effaait dans les grandes couches d'ombre.




XLIV


Mais la voix de l'enfant appelait, toujours plus lamentable, et il
continua sa course.

Dj il avait travers la ligne sombre des roseaux et se trouvait sur le
bord du marais tendu comme une nappe noire, qu'hrissaient  et l les
pointes aigus des grands joncs.

Il couta: plus rien. Dans la plaine, les jappements lointains des
chacals, et tout prt le battement d'ailes d'une poule d'eau trouble
dans son sommeil, le clapotement des grenouilles qui plongeaient dans
les eaux profondes.

A son tour, il appela.

Un souffle lger agitait les herbes; avec des grouillements, des lueurs
glauques, des glapissements confus dans des amoncellements de noir, o
clataient, tout  coup, des flaques d'un blanc mat, sans lumire et
sans reflet.

Il rpta son appel:

--O es-tu? fils du diable, o es-tu?

Mais rien ne rpondit, et cet homme qui n'avait jamais connu la peur,
eut un tressaillement qui lui serra le ventre.

--C'est l'heure infernale des djinns, dit-il, et il se rpta  lui-mme
ce qu'il avait cri  ses chiens:

--Au haouch! au haouch!

Et, au mme instant, il entendit non loin de lui un grand bruit dans les
hautes herbes. Et s'tant avanc, il vit les noires silhouettes des
slouguis, dont l'un s'accouplait  la chienne, tandis que les autres se
livraient bataille et se roulaient en hurlant dans les fanges du
marais.




XLV


Oui, le haouch tait perdu dans les noires profondeurs. Il avait rayonn
trop longtemps dans la plaine, avec son toit rouge et ses murailles
blanches et sa joyeuse oasis verte. Il avait vibr trop longtemps sous
les gais clats de son htesse, les gais chants de ses oiseaux. C'tait
assez. Voil que l'ombre sinistre s'tend sur lui, et le malheur qui
l'avait oubli, s'arrte, et secoue sur sa quitude son aile toute
charge de pleurs.

Chacun son tour. Chacun son tour. C'est le frre an de la mort. Il
lve avant elle la contribution pose sur nos ttes. Tous passent par
ses mains brutales, car, petit est le nombre des justes qui ont su les
viter. A moi aujourd'hui, demain  toi. C'est le mot crit 
l'entre des champs o l'on enfouit notre chair morte; c'est la menace
que jette  ceux qui rient ou qui pleurent l'ombre de celui qu'on va
donner aux vers. Mais c'est surtout le mot qu' l'heureux qui festoie
doit jeter le misrable.

O toi qui souris  la vie, adolescent, adolescent aux yeux humides, toi
qui au milieu des roses savoures le sein de ta matresse, la tte
enfouie dans le doux sillon, hte-toi de rire, de jouir et d'aimer, car,
l'infortune est l qui te guette pour te glacer,  jamais, et les lvres
et le coeur.

--Allah! Allah! pourquoi ces misres? gmit l'insens qui s'est laiss
surprendre par le visiteur lugubre.

Mais il rpond:

--Rentre en toi-mme, imbcile, et ne t'en prends qu' toi des colres
du destin. Regarde derrire. Ne m'as-tu pas fray une route assez large?
Voil vingt ans que tu travailles  m'aplanir la voie. Je passais, je
l'ai vue toute trace et toute droite; je l'ai prise et maintenant me
voici.

Et le voil qui frappe  la porte du haouch et qui dit:

--C'est moi, me voici!

--Qui, toi? demanda la jeune fille plus blanche que son blanc haik.

--Moi, celui que tu attends.

--Je n'attends personne. Qui es-tu?

--Moi! ne sais-tu pas? Moi, l'amant, celui qui t'aime, celui qui meurt
d'amour. Ouvre, ouvre-moi.

--Toi! murmura Afsia tremblante, toi qui m'as crit que tu voulais
mourir. Je n'ose pas t'ouvrir; je ne le dois pas et j'ai peur.

--O vierge dont le visage est plus radieux que l'toile du matin; dont
la voix est plus mlodieuse que le son des instruments aux jours de
fte; vierge plus douce  la vue que les dattiers de l'oasis, plus
frache que la source qui jaillit du rocher; de quoi donc as-tu peur,
toi qui peux commander aux hommes comme une sultane aux ngres du
srail?

--Va-t'en! va-t'en! dit Afsia.

--Laisse-moi entrer, car tu es la fontaine, et j'ai soif. Je suis le
palmier altr de la source et, qui, loin d'elle, va mourir. Ouvre-moi,
car je me sens scher d'amour.

Pendant les longues heures passes dans les grands roseaux, il avait eu
le loisir de prparer ces belles paroles, filets dors auxquels les
femmes laissent prendre leur coeur.

--Je ne puis t'ouvrir, rpondait Afsia. Le Thaleb El-Mansour, mon
matre, me l'a dfendu. Il ne faut pas que je parle  aucun homme, car
il m'pouse demain. Retire-toi donc, tranger; ds l'aurore, j'irai 
Djenarah, et, si tu veux me voir, mle-toi  ceux de la
noce; il y aura place au banquet pour tous.

--Quoi! c'est donc bien vrai! ce vieux, qui a un pied dans la tombe,
mettra-t-il l'autre dans ta couche? Il se trompe; ce n'est pas toi,
c'est la mort qu'il doit pouser. On me l'avait pourtant affirm, mais
je ne pouvais le croire. Je rpondais: Mauvaises gens, vous mentez.
Non, la rose de Djenarah ne peut pouser ce dbris d'homme. Je le crois
maintenant, puisque tu l'avoues. Le malheur est-il  ce point pendu sur
ta tte! Oh! tu n'as pas rflchi; il abuse de ta navet et de ton
innocence! Cependant, tu as des yeux; tu vois. T'a-t-il donc jet un
sort, avec son regard de vautour chauve, que tu consentes  remettre ta
jeunesse, ta beaut, ta virginit en ses bras raidis et froids? Ah! il
ne te fera rien goter et, avec lui, tu ne connatras pas les extases.
Pauvre bouton, il te dflorera brutalement, sans que tu aies senti
pousser tes feuilles; tu t'tioleras sous ce souffle glac! tu te
scheras sur cette terre aride, et tu pleureras jusqu' la dernire
heure, ta virginit, ton bonheur et ta jeunesse, perdus et fltris.
Songes-y,  toi dont les yeux sont des toiles et la bouche une source
de volupt; il te faut l'amour des jeunes. Ouvre-moi, et je te donnerai
un avant-got des joies du Paradis.

--Je ne puis pas. Ne me parle pas ainsi. Je ne veux pas t'couter
davantage. Va-t-en!

--M'as-tu donc fait venir pour me chasser? N'as-tu pas agit ton haik,
comme je te le demandais, et t'ai-je forc de donner le signe convenu?

--Je n'ai pas su ce que tu voulais, quand tu m'as demand cela. Mais
maintenant, je vois que j'ai mal fait. Tu m'as envoy de douces paroles,
et je voulais voir le visage de celui qui me les envoyait.

--Eh bien, me voici. Ouvre-moi, et tu verras mon visage.

--Je ne veux pas le voir, car j'ai fait mal, et j'ai eu des remords, et
je ferais plus mal en te voyant. Retire-toi, Mansour va venir, et s'il
te trouvait  sa porte....

--Ne crains rien. Le vieux est loin. Il a affaire  un rus drle, un
petit chamelier  qui j'ai donn une pice blanche et promis le double
s'il le tenait pendant une heure loign d'ici. Ah! c'est un coquin
hardi, il le fera courir longtemps  travers les roseaux, tandis que sa
chienne occupe les slouguis. Tu vois, tous font l'amour; il n'y a que
toi, ignorante tourterelle, qui refuses ton bien. Hte-toi; et puisque
tu veux le vieillard malgr tout, je partirai ensuite, et nul, pas mme
l'poux  ta nuit de noce, ne souponnera le doux larcin. Je sais les
secrets qu'on dit aux jeunes filles, et je t'enseignerai comme on trompe
les vieux.

--Je ne veux tromper personne.... Quels secrets me diras-tu?

--Des secrets qui ne se murmurent que bouche contre bouche.

--Alors, va-t'en.

--Si tu ne m'ouvres pas, je vais me coucher au travers de la porte, afin
que le vieillard me heurte du pied.

--Oh! ne fais pas cela! Mansour te tuerait!...

--Oui,  cause de toi. Car pour toi je me livrerai aux coups comme un
chien docile. Oh! mourir pour toi et te laisser mon souvenir! Je verrais
couler mon sang avec joie, si je ne craignais qu'il ne retombe sur ta
couche nuptiale. Songes-y, du sang qui ne sera pas le tien, dans le lit
de noces. Me voir venir, la poitrine souille de rouge et le visage
ple, troubler ta premire nuit. Quoi! pour un mot, pour un seul mot, un
pauvre petit mot que je veux te dire, en regardant tes grands yeux
noirs, ne peux-tu viter ce malheur? J'en jure sur ma tte, sur la
tienne et sur celle de l'homme qui va te tenir demain dans ses bras,
Mansour l'Heureux sera, par ta faute, appel le Misrable. Le Prophte
l'entend.

--Je t'en conjure, n'empoisonne pas ma vie, ni celle de celui qui fut un
tendre pre. Que me veux-tu dire? Que me veux-tu?

--T'aimer, t'aimer!

--Ne peux-tu m'aimer de loin, et de l'autre ct de la porte?

--Un baiser, rien qu'un, et je partirai aussitt.

--Tu le jures?

--Sur le tombeau du Prophte et sur le chtiment de Dieu.




XLVI


Elle ouvrit, et il se rua sur elle.

Par une pudeur instinctive, elle avait teint la lampe; elle ne voulait
pas que, pour la premire fois, il pt contempler sa face. Ils taient
dans l'ombre; elle sentait son souffle brlant, elle entendait sa
poitrine haletante, elle tait perdue et affole de ses audaces et de
ses actions.

--Que fais-tu? que fais-tu?

Elle se dbattait dans ses bras, ignorante de ce qu'il exigeait,
indigne et pleine d'pouvante.

--Pardon! pardon! rptait-elle. Que t'ai-je fait? ne me tue pas.
Pourquoi me fais-tu mal? A moi, Mansour,  moi!

Mais lui, allait toujours, profitant de l'ombre, touffant ses plaintes
sous la furie des baisers.




XLVII


Et quand ce fut fait, il voulut la voir, pour jouir plus pleinement de
son triomphe; et, ayant rallum la lampe, il la reprit dans ses bras.

Jamais, dans ses courses  travers les tribus, il n'avait rencontr plus
ravissant visage, jamais, soulevant le voile des filles des Hadars, il
n'avait bais d'aussi apptissantes lvres, jamais, dans les races de
l'Islam, si fertiles en beauts, il n'avait vu briller des yeux aussi
noirs. Il ne se lassait pas de la regarder, et souriait.

Elle le regardait aussi, mais ses lvres taient sans sourire.  travers
ses larmes, on voyait l'pouvante. Son coeur, tonn, restait triste.
Elle entrait dans la vie par la porte mauvaise, et la vue de cet amant
ne lui laissait que le remords.

Quoi! est-ce donc l l'amour? disait son regard; mais peut-tre ne
pensait-elle pas encore; elle tait anantie en face de cet homme qui
venait, d'une faon si subite, se ruer au milieu de ses jours. Quoi!
c'est l tout? c'est l tout! Oh! El-Messaoud, El-Messaoud! c'tait donc
ce que voulait cet homme! Mais elle ne savait pas. Pourquoi lui
avait-il laiss ignorer? Elle se serait dfendue, elle n'aurait pas
ouvert. Il avait cru garder sa chastet en la tenant dans l'ignorance du
mal, et voil que sa chastet ignorante a ouvert toute grande la porte
au larron d'honneur. Elle savait maintenant; elle comprenait.
Qu'allait-elle devenir! Et l'autre, pourquoi n'tait-il pas accouru?

Tout cela passa en deux secondes dans son cerveau. Puis il cessa de
penser. Il semblait se paralyser sous les pres morsures d'un vent
glacial, et cependant sa tte brlait. Quant  son coeur, elle ne le
sentait plus. Elle avait la poitrine oppresse comme ceux sur lesquels a
fondu une subite infortune; ses entrailles se tordaient, et elle sentait
grandir sa terreur.

La voyant ainsi accable, le sducteur haussa les paules.

--Toutes les mmes, murmura-t-il; elles veulent, puis ne veulent plus,
puis elles veulent encore, et elles pleurent quand elles ont voulu.

Et n'ayant plus rien  tirer d'elle, il la baisa en riant, sur la
bouche, et lui dit adieu.

Mais, comme il rajustait sa ceinture, il entendit un pas prcipit et
presque aussitt des coups brusques  la porte:

--Afsia, disait Mansour, ma gazelle, c'est moi.




XLVIII


Il revenait plus tt qu'Omar ne s'y attendait. Le spahis comptait sur
une absence d'une heure et la moiti  peine tait coule. Il s'tait
ht; il haletait, ramenant avec lui une poignante inquitude.

L-bas dans les noires touffes des hauts glaeuls, une lumire sinistre
avait lui dans son cerveau.

N'avait-on pas voulu l'loigner? ses chiens n'avaient-ils pas t
attirs avec intention, loin du haouch au moyen de cette chienne
maudite? et dans quel but? dans quel but?

Alors un frisson passa sur sa tte, comme si son crne ras avait t
expos au vent du Nord, et il rebroussa chemin, entendant derrire lui
la voix du petit garon semblable  un rire de djinn.

--Oh! disait-il en courant de toutes ses forces. Suis-je jou? suis-je
jou? Et par qui? par un enfant! Maudit! maudit!

Il ne pouvait en dire plus; et il courait, talonn par le soupon.

Puis, quand la fatigue brisa ses jambes et qu'il dut reprendre le pas
pour respirer, il essaya de mettre quelques douches bienfaisantes sur sa
brlante inquitude:

--Afsia n'ouvrira pas, j'en jurerais sur ma tte. C'est une fille sage.
Elle djouera les plans de mes ennemis. Comment ouvrirait-elle? Est-ce
qu'elle sait ce qu'est le mal? Est-ce que son oeil a jamais t terni
par une image malsaine? Non, je suis sr d'elle, comme de moi, plus que
de moi. Et les fils du diable en seront pour leurs peines. La drision
tombera sur eux. Que Dieu les maudisse! qu'il les maudisse dans leurs
penses! qu'il les pourrisse, eux et leur gnration. Ah! ah! ils s'en
vont dj, sans doute, plus honteux que des juifs qui se sont laisss
voler par des chrtiens. Ah! ah! ah! nous allons rire.

Et il s'efforait de rire, mais les sons qui s'chappaient de sa gorge
sche taient si lugubrement saccads, qu'ils ressemblaient  des
sanglots.




XLIX


Cependent la lune, par-del les limites de l'horizon venait de se
dbarrasser de son rideau de nuage, ainsi qu'une femme qui s'est
dpouille de ses vtements et se montre toute blouissante des clats
de sa jeunesse. Son globe dmesur inonda la campagne de sa molle et
ple clart, clairant la petite faade du haouch et aussi le coeur de
Mansour. La maison tait si tranquille, si enveloppe de silence et de
calme, perle blanche dans son crin vert, qu'il en fut tout joyeux. Il
lui sembla mme voir filtrer un filet de lumire, et il dit;

--Elle est l!

Et en mme temps, la brise qui avait pass sur le jardin d'Afsia, lui
arriva charge des armes familiers, comme si les fleurs aimes de la
jeune fille venaient le saluer de leurs parfums et rpter avec lui:
Elle est l! Elle est l!

Et  mesure que la petite maison grandissait et sortait plus
distinctement des paisseurs de l'ombre, toute trace de souci s'effaait
de son front et de son coeur. Il cessa de courir, se gourmandant mme de
ne pas tre all plus loin, au secours de l'enfant. Car, disait-il, il
est peut-tre vrai que le petit drle se soit enfonc dans la boue du
marais. Et, si cela tait, il passerait aux yeux du Cheik Ben-Kaouaidi
et des chameliers de la plaine pour un homme au coeur dur et  la main
ferme.

Mais il se consola bien vite, en pensant que l'enfant s'tait tir
d'affaire, et que, ds le lendemain, il enverrait le plus beau de ses
chiens au Cheik Ben-Kaouaidi.

Et, s'tant essuy le front et le visage ruisselants de sueur, il arriva
 la porte et frappa, tout joyeux de la trouver close.

--Ouvre, Afsia, ma gazelle, c'est moi.

Mais la porte ne s'ouvrit pas.

Il pensa que la jeune fille s'tait endormie, et comme il coutait,
croyant saisir un bruit lger, il entendit dans le lointain, du ct de
Djenarah, les premiers coups de fusil annonant la sortie des gens de la
noce.

Alors, il frappa de nouveau et plus fort, rptant:

--Afsia! Afsia! C'est moi.




L


Elle ne se leva pas; elle ne fit aucun mouvement. Cette voix la clouait
au sol. Elle n'prouvait qu'une sensation, celle de ses entrailles qui
se tordaient, et de son coeur qui battait si fort que sa gandourah en
marquait les sauts. Ses yeux agrandis par l'pouvante, restaient fixs
sur la porte, et  contempler son visage, on et dit que le sceau dont
sont stigmatiss les infidles qui ne voient ni n'entendent, venait
d'tre pos sur ses oreilles et sur ses yeux.

Elle se disait: Je vais mourir, et elle attendait la mort. Mais comme
Mansour redoublait ses appels avec inquitude d'abord, puis avec colre,
elle implora du regard le spahis et le vit debout, immobile et fronant
son pais sourcil. Ple comme elle, et les yeux fixs sur la porte
branle, il sortait lentement d'un fourreau de cuir rouge, un de ces
longs couteaux  lame raye, que forgent les armuriers Kabyles, et qui
en un tour de main dtachent des paules la tte la mieux rive. Il
avait dj fouill la chambre et s'tait assur qu'il n'tait d'autre
issue que la porte de l'escalier conduisant  l'_oda_ de la jeune fille.
Mais l, pas d'chappe possible, car les deux fentres grilles taient
 peine assez larges pour laisser passer la tte d'un enfant. Il le
savait; il avait tudi le haouch du dehors et n'ignorait pas qu'en cas
de surprise, il lui faudrait livrer bataille, lutter de force, ou lutter
de ruse. Il prit vite son parti, et, posant un doigt sur sa bouche pour
commander le silence, se dirigea vers l'escalier, carta le fondouk et
disparut.

Quand il se fut enfonc dans l'ombre, Afsia se leva avec effort, comme
si le fardeau d'opprobre pesait dj sur ses paules, et alla tirer le
verrou.

--Que faisais-tu? s'cria Mansour.

--Rien, dit-elle.

--Pourquoi n'ouvrais-tu pas? Pourquoi ne rpondais-tu pas? Tu m'as mis
la nuit au coeur. Mais te voici! te voici!

Et il la prit dans ses bras, la regardant avec ivresse. Il pouvait la
tenir maintenant sur sa poitrine; la course, l'inquitude, la fracheur
de la nuit avaient calm ses sens; il n'en sentait plus les imptueuses
exigences, et il appuya longtemps ses lvres sur les tresses parfumes.

--Sais-tu, tofla? j'ai fait une course inutile. Rien l-bas, rien. Je
souponne avoir t jou par un mauvais petit drle, qui a voulu se
venger de ce que je l'ai chass avec son chien. Ah! j'ai eu peur un
instant. Oui, tofla, j'ai eu peur qu'on ne vienne te voler.

Et il caressait les lourdes tresses, les prenait dans sa main comme pour
s'assurer de leur poids, les soulevait, baisait les boucles frisottantes
qui s'chappaient sur le cou nu.

Elle se laissait faire, ne parlant pas, n'coutant pas, tout entire 
son pouvante, tremblant entre ses bras comme une feuille qu'agite le
vent.

--Puis, murmurait le thaleb, comme je frappais  la porte, j'ai entendu
un bruit joyeux. Dans le lointain, dans le lointain, les premiers coups
de fusil de la cavalcade nuptiale. Notre noce! tofla, notre noce!

Et comme il la regardait, prt  lui couvrir de baisers le visage, il
remarqua enfin son trouble.

--Sur la tte du Prophte! s'cria-t-il. Ma douce colombe, qu'as-tu?

--Moi! je n'ai rien, Mansour.

Il courut chercher la lampe, pour mieux clairer sa face.

--Tu es ple, comme si un noir _djinn_ t'avait frapp de son aile. Es-tu
malade, enfant? Afsia, chre Afsia, qu'est-il arriv?

--J'ai besoin d'air. Laisse-moi sortir. Viens avec moi. Je veux entendre
le bruit de la poudre. Partons, allons au-devant des cavaliers.

Il la retint par le bras.

--Tu me caches quelque chose, dit-il, possd par le soupon. Petite
fille, je lis le trouble dans tes yeux comme en un miroir. En mon
absence que s'est-il pass?

--En ton absence? balbutia-t-elle. Rien que je sache. Je t'attendais, et
me suis endormie.

--Et le froid t'a saisie pendant ton sommeil, car tu trembles; et
maintenant voici que tu as trop chaud; car le feu s'allume sur tes
joues. Afsia! Afsia! qu'est-ce que tout cela signifie? Afsia! me
tromperais-tu?




LI


Non, elle ne trompait pas, elle ne pouvait tromper, car la vrit se
lisait sur son visage candide et dans ses yeux nafs. Et cependant le
vieux Thaleb, si expert en tous les artifices, n'y pouvait croire; le
noir souci s'tait log dans les plis de son front, et le doute entrait
dans les sombres abmes de la navrante certitude, qu'il voulait encore
esprer.

--Ce n'est pas possible, disait-il; non, cela ne peut tre.

Ainsi, il arrive que, lorsque nous assistons tout  coup  la trahison
d'un tre aim, nous ne pouvons d'abord en croire ni nos yeux qui voient
le crime, ni nos oreilles qui entendent le parjure. Nous nous disons:
C'est un rve, et nous nous ttons pour voir si nous sommes veills.
La folie de nos sens nous parat plus possible que celle de notre coeur,
et nous aimons mieux tre hallucins que dupes. Mais, hlas! la vrit
clate; il faut nous rendre  l'vidence, nous sommes dans notre bon
sens, et c'est notre coeur qui est fou.

C'est pourquoi Mansour cherchait  s'abuser, tandis que sa pense se
dbattait dans les angoisses du dlire. Il s'tait recul pour mieux
examiner la jeune fille, voulant plonger ses yeux dans son me. Mais,
elle, nave dans le mal et ignorante dans le mensonge, tenait ses
paupires baisses.

--Lve la tte, dit-il, montre ton visage, et, comme une fille dont
nulle tache n'a souill le front, mets ton oeil dans mon oeil.

Elle essaya d'obir, mais ses grands yeux craintifs ne purent soutenir
son farouche regard.

--Oh! rpta-t-il, par Dieu, qui ne dort ni ne rve, que s'est-il donc
pass?

Et lui meurtrissant les poignets, dans sa colre grandissante, il cria:

--Fille de Fathma! Par le Matre des Nuits, rponds; sur ta tte,
rponds; qu'as-tu fait?

--Laisse-moi, supplia-t-elle, ne me fais pas de mal.

--Duss-je briser ces bras et faire entrer ces anneaux dans ta chair, je
ne te lcherai pas avant que tu ne m'aies dit pourquoi tu n'oses me
regarder en face.

--Parce que tu me fais peur.

--Je te fais peur! Peur! Depuis que je t'ai appris  balbutier tes
premiers mots, et il y aura quatorze ans demain, tu ne m'as jamais jet
cette odieuse parole. De quoi donc as-tu peur? Les coupables seuls
doivent trembler!

Et, regardant autour de lui, il remarqua le _fondouk_ dplac et la
porte de l'escalier reste entr'ouverte.

--Oh! oh! quelle main a remu ce fondouk?

--Moi, dit la jeune fille, que le sentiment du danger rappelait  elle;
je suis monte dans ma chambre pour voir si rien n'y avait t oubli;
mais il n'y a rien, plus rien.

--Toi! Maldiction de Dieu! Toi! Par celles qui parpillent la race
d'Adam et secouent le malheur comme un tapis souill, au-dessus de nos
ttes, tu es devenue forte en peu d'heures! Le sommeil et mon absence
t'ont profit. C'est bien! J'aurai une pouse vigoureuse. Elle pourra
porter mes besaces, si quelque jour la pauvret me harcle sur les
chemins. Mais les senteurs dont ta chambre est encore pleine,
descendent jusqu'ici et me montent  la tte; va fermer la porte et
pousse le fondouk, pour qu'elle ne s'ouvre plus.

Afsia alla. Mais vainement elle y employa toutes ses forces; sous ses
petites mains, le grand coffre de chne ne s'branla pas plus qu'un roc
sous le souffle du soir.

Elle se retourna et vit Mansour, les bras croiss, les yeux attachs sur
elle.

--Je suis fatigue, balbutia-t-elle; je ne puis plus, non, je ne puis
plus.

Il la regardait, et l'ironie plissait ses lvres blanches. Ce n'est plus
Mansour le pre, Mansour le Bienveillant, Mansour l'Heureux: c'est un
homme qu'elle ne reconnat plus, et qui porte, sur sa face, dans ses
yeux jaunis par la bile, dans le rictus convulsif de ses joues, la
marque des colres implacables.

Alors, affole, elle se recula jusqu'au mur et murmura, les mains
jointes:

--Pardon!

--Pardon! rpta-t-il d'une voix creuse. Tu demandes pardon! Mais de
quoi donc te pardonnerai-je, puisque j'ignore le crime commis... tu
n'oses le dire, est-il donc si honteux, que tu rougisses de l'avouer....
Alors, je vais moi-mme le dcouvrir, car je commence  comprendre...
oui, je vois ce que c'est.




LII


Ainsi qu'il et fait d'une gerbe, il la coucha sur son bras gauche, lui
arrachant sa ceinture, le _foutah_ et le pantalon de soie. Puis,
soulevant la chemise de gaze colle  ses flancs, il la lui rejeta sur
le visage, comme on jette le linceul sur la face des morts.

Et, toute frissonnante, elle resta tale, nue depuis les seins
jusqu'aux chevilles.

Alors parurent les souillures de la profanation.

Sans prononcer une parole, il repoussa violemment la fille dflore, et
porta la main  son front, s'appuyant, en chancelant,  la muraille. On
et dit qu'il venait d'tre frapp  la tte; seul le coeur avait reu
le coup, et il en restait tourdi.

Mais, se souvenant que son rival tait l sans doute, moqueur et
triomphant, il se roidit contre la douleur. Son orgueil d'homme fort, sa
vieille nergie, la mmoire du pass, il fit appel  tout pour lutter
contre le prsent, et, remont comme un rouage, tous les ressorts de ses
nerfs tendus, il poussa un grand clat de rire.

Ce rire, semblable  un cri d'angoisse, il l'avait pouss dj, alors
qu'il courait dans la plaine,  la certitude de son infortune. C'taient
ses larmes qu'il essayait de refouler, ses gmissements qu'il voulait
touffer et qui s'chappaient sous cette forme de sanglot. Il rsolut de
se montrer plus calme.

Du ton bas et lent d'un homme qui rflchit et cause avec lui-mme, il
parla au-dessus de la tte d'Afsia, accroupie sur le sol, dans la
position o elle tait tombe, couvrant de ses bras son visage et sa
honte.

--Fini, disait-il, fini. On ne peut rien contre ce qui est. Je voudrais
oublier, je ne le pourrais pas. Je voudrais pardonner, je ne le pourrais
pas. J'essaierais de fermer la blessure, que resterait ternellement la
cicatrice. Prophte de Dieu, c'est donc le chtiment qu'Allah me
rservait!

Un soir, solitaire, accabl et las, je me suis dit: Assez! La dbauche
laisse l'tourdissement, mais ne laisse pas l'oubli; l'ivresse partie,
la mmoire revient; et il me faut ensevelir tout mon pass dans un
coeur. Ce coeur, je l'ai cherch du Nord au Midi, du couchant 
l'aurore. Car, pour que la bien-aime ne trane, comme moi, derrire
elle, une souillure qui noircisse sa vie, que nulle tache ne vienne
s'tendre sur l'azur de ses heures, qu'elle n'ait ni le regret d'un
souvenir, ni le remords d'un pass boiteux et louche, pour que je trouve
dans l'tincelle de ses yeux, l'illumination de mon avenir... il me la
fallait vierge.... Et dans un jour de folie, j'ai t la prendre au
ventre de sa mre, pour tre certain de l'avoir immacule. Et depuis, je
ne l'ai pas quitte; pendant quatorze ans j'ai veill sur elle. Pas une
pense d'elle qui n'ait t  moi; pas un geste que je n'aie connu; pas
une parole que je n'aie entendue. Et lorsqu'aprs quatorze ans, j'allais
me donner cette femme que j'avais bien gagne par mes soins, mes
sacrifices et mon amour, lorsqu'elle tait pure comme ve avant qu'Adam
n'ait plant dans ses flancs la race maudite, il a suffi d'un instant o
mon oeil n'tait pas sur elle, pour que, ayant laiss une vierge, je
retrouve, quoi?... Quoi?... Comment cela est-il arriv?... Elle n'avait
cependant pas les dsirs malsains qui tourmentent les jeunes et les
poussent  fuir le toit bni du pre,  chercher dans l'inconnu funeste,
un autre toit et un autre horizon. Rien n'avait encore souill sa
pense. Elle ignorait dans son innocence la diffrence entre les fils et
les filles d'Adam! Un bouton de rose! Une fleur entr'ouverte au matin et
sur laquelle nul souffle n'a pass! Une vierge sans pareille,
inconsciente de sa virginit! Et voil! Fini, c'est fini! Une seconde et
tout s'croule! Souill, le bouton! Fltrie, la fleur! Une sale chenille
a bav dans ce calice. Quelque pourceau ivre est venu se vautrer sur
cette rose! Sur ce ventre de houri, il s'est pollu et a crach ses
immondices. Sous mes yeux, oui! jusque sous mes yeux, pendant qu'il me
faisait duper par un enfant, un lche coquin m'a vol ma joie, mon
honneur, mon bonheur, mon avenir, quatorze ans de sollicitudes, mes
esprances, toute ma vie, et de cette merveille humaine, de cette houri
du ciel, de cette vierge, il me laisse une prostitue!

Et,  mesure qu'il parlait, il perdait son calme et reprenait sa colre.

--Une prostitue! continua-t-il. Une prostitue qui ment et qui trompe
et qui se couvre le visage du masque du repentir. Chienne, fille de
chienne, debout! hurla-t-il en la poussant du pied; depuis quand me
trompes-tu? O l'as-tu vu! De quel art infernal as-tu su envelopper tes
mensonges, pour qu'ils ne s'talent pas  mon regard! Et combien
t'a-t-il pay ta honte, celui qui se cache l-haut, le voleur, le chien,
le destructeur de renomme, le lche larron d'honneur! Car il est
l-haut, n'est-ce pas? il est l-haut celui dont je vais faire un
cadavre, que dpceront mes chiens.

Ah!

Ah! grasse pture! Debout, slouguis,  la cure!  la cure!

Et il dcrocha de la muraille son long fusil de guerre, charg et prt
pour la fantasia.




LIII


Afsia n'avait pas tressailli sous l'insulte, et lorsque le pied de
Mansour la frappa sur les hanches, elle resta courbe; mais entendant le
craquement de l'arme, elle se dressa et bondit sur lui.

--Ne le tue pas, cria-t-elle, ne le tue pas, je ne veux pas que tu le
tues.

Elle pesait de toutes ses forces sur sa poitrine, essayant de saisir le
fusil, plongeant, ayant banni toute honte, ses yeux terrifis et
suppliants dans ses yeux durs et secs.

--Ah! tu crains pour sa vie!

--Tue-moi. C'est moi qui ai ouvert, c'est moi qui ai agit mon hak, et
il a cru qu'il fallait venir. Tue-moi, c'est ma faute; c'est moi qui ai
tout fait. Oh! si tu m'as aime, tue-moi.

Il la regardait et ses yeux brillaient d'un clat farouche.

--Comme tu l'aimes! dit-il.

--Non, je ne l'aime pas, je ne le connais pas; mais, c'est moi qui suis
coupable et je ne veux pas que tu le tues.

--Toi coupable! Toi! _Allah Kebir! Allah Kebir!_ C'tait crit. La tte
du fort est courbe sous la main implacable. Les vieux me l'ont dit aux
jours de ma jeunesse: Ame pour me, oeil pour oeil, dent pour dent,
blessure pour blessure. Celles du coeur comptent double; car elles ne
gurissent plus; c'est le coeur que j'ai frapp jadis, je suis puni.
C'est justice. Rassure-toi pour la vie de l'homme. Sa vie, il y a
quatorze ans que je la lui ai promise, je l'ai jur sur ton berceau. Par
la fosse ouverte au bout de la route humaine, et o, grands ou petits,
heureux ou misrables, voleurs ou dupes, nous serons tous couchs, la
fortune qui m'a trop longtemps caress, me brise aujourd'hui. Elle a
plac sur mes pas mon matre, elle a dress, pour me barrer le chemin,
un plus habile et plus fort, je dois le saluer, oui, je me souviens, et
l'appeler Seigneur!

Et, cartant brusquement la jeune fille:

--Eh! l-haut, cria-t-il, l'homme, l'amant, le djinn, le diable, qui
que tu sois, descends et montre  ton esclave la face de son Seigneur.

Il y eut un instant de silence. Enfin, on entendit un pas lent, et Omar,
poussant du pied la porte, se montra dans la pnombre, le poignard  la
main.




LIV


Le regard du jeune et celui du vieux se croisrent comme des lames
sanglantes. La main de chacun se crispa sur son arme, mais le vieux posa
sur le sol la crosse de son fusil.

--Fais un pas, homme, encore un pas, que je contemple ta face. Et toi,
_tofla_, arrire. Ah! je t'ai vu une fois, je me souviens, et ton oeil a
laiss sur mon me une empreinte sinistre. Avance, ne crains rien. Par
le Koran glorieux! par la sainte Kaaba! par l'toile, quand elle se
couche! par le souverain des deux Orients et des deux Occidents! je le
jure, homme, tu peux remettre ton flissa dans sa gaine.

Mais l'autre:

--Me prends-tu pour un fou de penser que je resterai dsarm devant ta
furie?

--Ta mfiance m'est une preuve que tu manques de foi. Le soupon chez
les jeunes est l'indice d'une me basse. O Afsia! Afsia!  qui t'es-tu
livre? Mais ce que j'ai dit est dit. Homme, quand j'avais ton ge, j'ai
voulu rompre la destine en prenant une route mauvaise, c'est elle qui
m'a rompu. Elle me rend ton jouet. Mais, malgr mon abaissement, je suis
de ceux dont la parole est sre. Cette arme, la voici. Et maintenant,
matre, apprends-moi de quel nom je dois te saluer.

--Je voulais te le demander, rpondit froidement le soldat; car je
m'appelle Omar tout court, Omar, sans nom de pre; mais le marchand
Lagdar-ben-El-Arbi, du Ksour de Msilah, m'a affirm que toi seul pouvais
me renseigner.

Mansour leva ses bras au-dessus de sa tte:

--Ladgar! Lagdar-ben-El-Arbi! C'est donc lui qui t'envoie! Lui qui t'a
conseill? Je comprends, je comprends tout. O Meryem! Meryem!

--C'est le nom de ma mre, riposta le spahis. Pourquoi l'voques-tu? Y
a-t-il quelque chose de commun entre elle et toi? Quand j'tais enfant,
mes petits camarades, ceux qui avaient un pre, prononaient en riant ce
nom devant moi et ils y ajoutaient celui de _Cabah_ (fille perdue), je
les battais, mais ils se liguaient tous contre moi et criaient plus fort
_Ben-Cabah! Ben-Cabah!_ fils de prostitue! fils de prostitue! Et c'est
moi l'insult qui tais le battu. Je me rvoltais plein de rage contre
cette injustice d'enfant, mais j'ai su depuis que c'tait la justice des
hommes! Entends-tu, homme, Meryem, appele _Cabah! Cabah!_ Ma mre au
doux visage et au regard modeste! Ma mre chasse avec son fils dans le
dsert, comme on nous enseigne que jadis le fut Hadjira[14] par le
sclrat Ibrahim[15]; ma mre, errante dans les chemins sans asile et
morte dans la misre et sous l'affront. Et par la faute de qui? et par
le crime de qui? Pourquoi me regardes-tu, comme si tu voyais la face
d'un fantme? Parle, homme! Ah! tandis qu'on t'appelait Mansour
l'Heureux, le bruit de tes insolentes bonnes fortunes est arriv aux
oreilles d'un petit enfant qui s'appelait lui-mme Omar le Maudit!

[Note 14: Agar.]

[Note 15: Abraham.]

Mansour voulut parler; il ne put. Sa gorge tait sche et son oeil
humide. Il tendit un bras vers le fils de Meryem et une larme coula sur
sa joue ride.

--Rponds donc, homme, rpta Omar. Est-il vrai que tu puisses me dire
le nom de celui qui m'a engendr?

--Fils de _Meryem-bent-El-Ktib_, rpondit enfin le Thaleb d'une voix
sourde, si tu connais le nom de ton pre, pourquoi me le demandes-tu? Si
tu ne le connais pas, sache qu'il est  jamais souill et il vaut mieux
que tu l'ignores. Pars en paix, et retourne vers celui qui t'a envoy,
vers ce marchand Ladgar et dis-lui qu'il est... veng.

--Je ferai comme tu le dsires. Mais je veux entendre de ta bouche le
nom de celui qui m'a jet aux flancs de Meryem.

--Ton insistance me peine. C'tait assez d'humiliations en un jour. Que
veux-tu faire de ce nom?

--Le maudire!

Mansour courba la tte. Mais, se redressant tout  coup, il regarda son
fils en face:

--coute, dit-il. Je vois  tes paroles et plus encore au feu de tes
yeux que tu sais la vrit. Tu as raison, tu ne me dois rien que la
haine. Celui qui sme l'ivraie ne doit compter que sur une rcolte
d'ivraie.

Mais entends ceci. Celle que tu vois, plore et coutant avec pouvante
se dchirer le rideau que j'avais mis entre elle et les immondices de
la vie, celle-l est la fleur la plus suave de la plaine, et jamais, de
la mer aux flots bleus jusqu' celle qui roule ses vagues grises au-del
des palmiers, les croyants et les giaours n'ont vu pareille merveille.
Elle est souille par toi, mais tu peux en effacer la souillure. Je te
la donne. Prends-la. En te la donnant de plein gr, je m'acquitte de
tout ce que je pouvais devoir au fils de Meryem. Adieu.

Il dit, et, baissant ses yeux farouches, il s'assit sur la natte de
jonc. Et, dtachant de son cou le chapelet  grains d'ivoire, seule
relique qui lui restt de son pre, il l'grena fivreusement, murmurant
d'une voix rauque _Allah Kebir! Allah Kebir! Allah Kebir!_. Il
essayait ainsi de faire taire sa pense et de rester sourd  l'agonie de
son me.

L'accent douloureux vibra jusque dans le coeur d'Afsia, et elle se
prosterna  ses pieds, suppliante.

--Non! garde-moi. Je ne veux pas aller avec lui. Permets-moi de rester
ici, je serai ta servante... ta servante seulement, Mansour.

Mais lui, s'enveloppant dans son infortune comme dans une corce de
chne, o heurtaient vainement les sanglots:

--loigne-toi, dit-il rudement; ce qui est fait est fait, ce qui est
dit est dit. Les pleurs peuvent laver la faute, ils glissent sur
l'affront. Va-t'en.

Puis, mettant ses regards en-dedans de lui-mme, ne voulant plus rien
voir, ni rien entendre, il rabattit sur sa tte le capuchon de son
burnous et continua d'une voix forte:

_Allah Kebir! Allah Kebir! Allah Kebir!_

Omar sourit, et, saisissant la jeune fille par le bras, l'entrana au
dehors.

--Viens, dit-il, puisqu'il te chasse!

Mais sur le seuil elle s'arrta, et, jetant un regard dsol sur cet
homme qui voulait s'isoler dans son malheur, sur cette chambre illumine
pendant tant d'annes de sa gat et de sa jeunesse, elle fut prise
d'angoisses, et s'attachant  la porte de sa petite main reste libre,
elle cria:

--Mansour! Mansour!

Mais lui, sans faire un mouvement, rptait son invocation:

_Allah Kebir! Allah Kebir! Allah Kebir!_




LV


Mansour couta le bruit des pas qui se perdait dans la nuit, puis, quand
tout se tt, il releva la tte; la lampe, pose devant lui, claira la
face d'un vieillard. L'infortune venait de lui arracher son masque de
virilit, et de l'homme fort de jadis, il ne restait qu'un feu sombre
dans la prunelle: la dernire lueur du foyer qui s'teint. Son me
mourante concentrait l son reste de vigueur.

Il regarda la chambre vide, comme s'il s'tonnait de la trouver vide,
puis il voulut se lever; ses jambes flchirent et il retomba lourdement
sur la natte.

--Eh quoi! dit-il ricanant, suis-je si vieux? Ah! le beau fianc!

Ce mot de fianc fut comme un coup de fouet cinglant sa vieille
carcasse; il se trana jusqu' la porte et couta. Mais il n'entendit
rien de ce qu'il esprait entendre, le pas de celle qu'il avait tant
aime.

--Partie, dit-il, partie! Est-ce bien possible! Afsia est partie, et
c'est moi qui l'ai chasse, et je ne la verrai plus. Pour la dernire
fois, j'ai entendu le bruit de ses pas qui m'gayait le coeur, le son de
sa voix qui chantait dans mon me; sa voix, sa douce voix! je ne
l'entendrai plus! Afsia, ma gazelle blanche! Et c'est moi qui l'ai
chasse! Je l'ai chasse! Elle! elle! Que n'a-t-elle tard une minute!
Que n'est-elle venue une seconde fois pleurer sur ma main! J'aurais tout
pardonn. Oui, j'allais tout pardonner, malgr l'autre qui tait l et
qui raillait. Mais elle a voulu le suivre; elle s'est laisse
brutalement pousser par cet homme, sans protestation, sans revenir sur
ses pas, dj soumise  lui, comme s'il avait d'autre droit sur elle que
le viol et le rapt, se contentant de crier  la porte: Mansour! Mansour!
Ah! si elle revenait, si elle s'chappait de ses mains, si elle courait
 moi et qu'elle me crie encore: Mansour! Mansour! Il en est temps:
Comme j'ouvrirais mes bras. Je la lui disputerais bien. Que m'importe sa
souillure! Je la laverais, je l'effacerais, j'y mettrais  la place
l'immensit de mon amour. Qu'importe qui lui ait mis cette souillure? Je
ne le connais pas. Sais-je s'il dit vrai? Le fils de Meryem! je ne le
connais pas; je ne veux pas le connatre. Je connais Afsia! Afsia!
Afsia!

Il couta; son cri resta sans cho. Rien ne rpondit qu'un bourdonnement
confus du ct de Djenarah; des voix d'hommes et des pas de chevaux.

--Et les autres qui approchent, dit-il, qui viennent avec leur insolente
joie. Oh! ce ne sera pas. Non, ce ne sera pas. Les forts font plier le
malheur et brisent comme un bton le _sort_ que leur jettent les
_djenouns_. Je suis fort, je suis fort, et pendant plus de trente ans,
les hommes m'ont appel l'Heureux.

tendant le bras, il ressaisit son grand fusil de guerre, le _moukhalah_
qui ne manquait jamais son coup, puis, secouant ses membres roidis, il
crut sentir encore une fois couler en lui toute la vigueur des jeunes,
et s'lana dans les tnbres:

--Fils de Meryem,  nous deux!




LVI


Il prit sa course  travers la plaine, suivant le mme sentier parcouru
une heure avant, alors que, pouss par les aboiements de ses sens en
dlire, il craignait de prolonger son dangereux contact avec sa fiance.

Oh! qu'il et mieux fait d'oublier ses serments, de se moquer des rires
du lendemain, de se voler lui-mme; elle ne s'en irait pas avec un
autre, la nuit,  travers les chemins!

Et il courait vers le marais. C'est la voie qu'ils avaient d prendre,
fuyards honteux, pour viter les gens de la noce.

Bientt, en effet, il aperut les deux ombres qui allaient lentement
dans les hautes herbes. Il voyait leurs ttes et de temps en temps celle
de l'homme se penchait sur celle de la _fiance_.

--Arrte, cria-t-il haletant, car la course l'avait rompu, arrte, toi
qui me voles mon pouse.

--Ton pouse est  moi, riposta l'autre. Quoi! t'es-tu ravis et
viens-tu la reprendre. Les gens de Djenarah ont donc dit vrai, en
affirmant que tu n'avais pas de scrupules et qu'aux jours de ta jeunesse
tu cherchas une matresse dans le lit de ton pre? Mais tu te trompes,
vieillard, si tu crois que je veuille laisser cette belle fille en
pture  ta froide lubricit.

Sous cette insulte, les yeux de Mansour lancrent des reflets rouges
comme aux heures de tempte o il criait aux guerriers de son goum:

En avant, jeunes gens,  la nage,  la nage! Ce n'est pas le plomb,
c'est le destin qui tue!

Et il paula l'arme:

--Afsia, cria-t-il, baisse-toi.

Mais ce ne fut qu'un clair, il remit son fusil au pied et se contenta
de dire:

--O toi qui es entr dans une maison calme et radieuse, et en es sorti y
laissant la mort et la nuit, oublie mon nom, moi je ne te connais plus.
Oublie-le jusqu' l'heure o le chtiment ouvrira brusquement ta porte
et entrera sous ton toit comme tu es entr sous le mien; alors tu te
souviendras de ton pre _Mansour-ben-Ahmed._

--Tu l'as dit toi-mme, je ne lui dois rien, rpliqua l'autre. Que la
maldiction dont il me menace retombe sur sa tte!

--O fils de Meryem, je ne te maudis pas. Que le prophte me garde de te
maudire, c'est assez que ma tte soit voue. Mais coute mon conseil ou
plutt ma prire. Que celle que tu emmnes ne trouve jamais ses heures
lourdes; enveloppe-la de bien-tre et d'amour.

Puis, s'attendrissant en dpit de lui-mme:

--Et toi, Afsia, tu emportes ma vie et je n'ai plus le droit de te
retenir. A ct de la tienne, pleine d'esprance, la mienne, pleine de
dsolation ne doit pas compter. Mais j'ai peur pour toi, je crains que
tu ne t'en ailles accouple au mal  quelque destine maudite. coute,
mon enfant, coute mes dernires paroles. Si jamais le dsastre venait
frapper ta tte, souviens-toi! souviens-toi qu'il y a quelque part dans
la plaine, loin des sultans, des mchants et des envieux, un haouch, le
tien, qui restera dans la tristesse et dans l'ombre jusqu' ce que tu
viennes l'ensoleiller par ton retour. La porte en sera pour toi
constamment ouverte; viens le jour, si tu peux marcher le front haut;
viens la nuit, si tu redoutes les regards; viens couverte d'habits de
fte ou couverte d'opprobre et vtue des haillons des misrables, viens
maudite des hommes et dlaisse de Dieu; le vieillard qui devait tre
ton poux et qui n'et d songer qu' rester ton pre, t'attendra, te
gardant jusqu' son heure dernire ta place  son foyer et ta place dans
son coeur. Et maintenant, un mot d'adieu: Va avec la paix! Va avec la
paix! Va avec la paix!

Et il couta si elle lui rpondrait, si elle lui criait adieu, mais il
n'entendit rien; alors, il s'agenouilla le front sur la terre, mouillant
de ses larmes la poussire du chemin.

Entrane par la main impitoyable, Afsia marchait toujours et,
lorsqu'elle voulait se retourner, mue jusqu'au fond des entrailles par
cette voie douloureuse, lorsqu'elle voulait revenir sur ses pas et
crier: Mansour, Mansour, me voici! l'autre lui fermait la bouche en la
poussant devant lui:

--Marche! marche! disait-il.

Et elle marchait en sanglotant. Elle marcha jusqu' ce qu'elle entendit
par trois fois son nom dans la nuit:

--Afsia! Afsia! Afsia!

Et elle s'affaissa sur le chemin.




LVII


Cependant, les invits de la noce s'avanaient, bruyants et joyeux.

Jeunes et vieux taient  cheval, et le Cad les prcdait. Pour faire
honneur  son frre, il avait convoqu les cheiks d'alentour, et tous
avec leurs cavaliers, le fusil sur la cuisse, chatouillaient de leurs
longs perons ou du coin aigu de l'trier, les flancs des fiers talons
et des ardentes cavales qui, surexcits et narines fumantes,
bondissaient en mchant le mors, impatients d'tre lancs  la brillante
fantasia.

Car dj, on approchait du haouch; on l'apercevait noy dans les
premires lueurs de l'aube, enfoui dans sa verdoyante oasis.

A la nage, jeunes hommes,  la nage! A la nage sur vos coursiers! Voici
le moment de dployer votre force et votre adresse, le moment de
montrer, aux plus beaux yeux du Souf, comment les enfants de la plaine
savent manier un fusil et un cheval.

Car, la belle Afsia, la fiance du vieux Thaleb, ouvrira sur tous ses
grands yeux de gazelle et qui sait si elle ne remarquera pas quelqu'un
d'entre vous. Alors, ce soir, dans les bras de son vieil poux, le
souvenir du cavalier traversera peut-tre sa pense et elle se dira:
Que n'est-il  mes cts  la place du vieux! Et assister, en tiers
invisible,  la nuit amoureuse, n'est-ce pas un pas pour entrer dans le
coeur?

A la nage, jeunes gens,  la nage! Aujourd'hui, c'est jour de poudre.
Haut les fusils et feu!

Et retentit la dtonation, longue, crpitante, qui dchira, joyeuse
ptarade, le grand silence de la valle.

Et tous s'lancrent au galop.




LVIII


A la nage,  la nage! Et, comme un escadron de _djenouns_, ils
passrent, tumultueux et rapides, branlant le sol sous leurs pieds.

A la nage!  la nage! Thaleb! Thaleb-El-Messaoud! Le salut soit sur
toi! La bndiction sur ta tte! L'Heureux, l'Heureux! gloire 
l'Heureux et  sa fiance!

Et les jeunes, et les vieux, et les femmes et les filles assises sur les
mules, acclamant de leurs cris saccads, et les kramms qui couraient
derrire, et la ngresse Mabrouka qui tmoignait sa joie par ses clats
de rire, et l'talon du mari, l'arrire-petit-fils de Naama, la belle
coureuse, tout brid et harnach de cuir rouge brod d'or, prsent du
Cad, et la mule blanche caparaonne d'or et de soie, destine 
l'pouse, tout passa comme un clair. A la nage!  la nage!

Et, dans les hautes herbes du petit chemin creux, un homme  barbe
blanche et aux yeux farouches, accroupi comme un fauve sinistre, les
coudes sur les genoux et la face dans les poings, les regardait passer.

Et  cinquante pas derrire la cavalcade il vit, sur une mule grise
pareille  celle qui avait emport jadis la fille du Muezzin El-Ketib
dans les sables, un gros homme  mine florissante et railleuse qu'il
reconnut pour tre le marchand Lagdar-ben-El-Arbi, l'ancien fianc de
Meryem.

Et les petits oiseaux veills emplirent les buissons voisins de leurs
premires notes joyeuses, les poules d'eau battirent des ailes, et
l'alouette, s'levant dans les airs, lana gament sa chanson:

          Va, bon drille.
          Au larcin!
          Doux butin,
          Pille, pille!




LIX


Ce fut une grande rise dans la ville, et les ennemis de Mansour s'en
allaient criant par les rues, et sur les marchs:

C'est le chtiment! c'est le chtiment!

Le Cad, honteux de son frre, dfendit qu'on pronont son nom devant
lui.

Quant  Mansour, il ne se montra plus.

Et, depuis ce temps, le haouch de la plaine d'Ain-Chabrou est triste
comme une fosse qui attend son mort. Cependant, de mme qu'autrefois, le
soleil le caresse, l'oasis verdoie, les chants des oiseaux clatent dans
les buissons, et le ruisseau s'en va courant sous les saules. Mais les
grandes herbes sauvages ont envahi le seuil; la mousse, semblable  des
plaques de lpre, ronge les murs crevasss, le toit effondr laisse
entrer les pluies d'orage, et la porte, battue dans une nuit de
tempte, tombe  moiti brise sur l'un de ses gonds tordus. Dans la
chambre d'Afsia, de grandes araignes rousses tendent  tous les coins
leurs toiles perfides, et les couleuvres font leur nid sur la couche o
elle reposait.

Parfois, dans les nuits noires, il s'y lve des clameurs sinistres,
mles aux aboiements des chiens affams et aux jappements des chacals.
Nul n'ose en approcher, car les chameliers de la plaine le disent hant
par Eblis le Maudit. Mais ce n'est que Mansour le Maudit qui l'habite et
qui paye au destin les trente annes o on le surnommait l'_Heureux!_

Les bruits entendus, c'est sa voix lamentable, lorsque l'insomnie le
chasse de sa natte de jonc pourri pour l'envoyer errer dans les noirs
sentiers du marais. Le vieux fou s'imagine que sa fiance doit revenir,
et il appelle et attend toujours.

Mais ni lui, ni les gens de Djenarah, ni les chevriers de la montagne,
ni les chameliers de la plaine, ni les ptres de la valle n'ont revu
celle qu'on appelait la _Fiance de Sidi-Messaoud_, ou la _Vierge
d'Ain-Chabrou_.




PILOGUE


Par une chaude aprs-midi, le lieutenant _Omar-bou-Skin_ vint s'asseoir
sur un banc de pierre de la vote _Dar-el-Bey_.

Les chevaux de l'escadron de Constantine taient partis  la rivire, et
il attendait leur retour en chantonnant quelques-uns de ses couplets
favoris:

          Ses lvres sont une coupe
          O je bois la volupt,
          Et sur sa divine croupe
          J'irais dans l'ternit.

Il devait se marier le lendemain avec une fillette de douze ans, jolie
comme un rve d'amour, qu'il avait paye deux cents douros, et il tait
tout joyeux.

En ce moment, une femme arabe enveloppe d'une lgante moulaia de laine
fine et la jambe couverte du bas blanc bien tir qu'affectionnent les
filles libres, s'approcha lentement.

L'officier la regardait en souriant, car elle avait de grands yeux de
gazelle, purs et pleins d'clat, et sous son haik on devinait la
jeunesse et la grce.

Quand elle fut prs de lui, elle s'arrta et de ses yeux jaillirent des
tincelles.

Il continuait  sourire, et tout  coup le sourire se glaa sur ses
lvres: la jeune femme avait cart son voile.

--Toi! dit-il, plissant et presque effray... que veux-tu?

Il fit un mouvement pour se lever, mais il retomba lourdement sur le
sige de pierre. Le manche en bois d'un long poignard kabyle plant dans
sa poitrine se dressa au-dessous du cou.

Il ouvrit la bouche pour crier, et une seule syllabe, rpte trois
fois, s'chappa comme d'un rle:

--Af.... Af.... Af....

Le sang qui jaillit  flots emporta le reste dans l'ternit.

Toute blanche et l'oeil hagard, la femme resta quelques secondes penche
sur sa tte, puis, froidement:

--Il est mort! dit-elle; c'tait crit! Mansour est veng!

Les spahis de garde se rurent furieux, quelques-uns le poing lev,
mais, la voyant si belle, aucun ne frappa.

Elle ne pronona pas une parole et se laissa emmener sans rsistance.
Aux questions du juge franais et mme  celles du cadi, elle garda un
silence obstin.

Tout ce qui fut rvl par l'enqute, c'est qu'elle avait t longtemps
la matresse favorite du lieutenant Omar-bou-Skin, et qu'elle tait bien
connue des officiers sous le nom de _Meryem_.

On la fusilla, un matin de mai, sans grand appareil, dans un champ en
friche, au sud de Constantine, prs de la route qui conduit au Pays des
Palmiers.

_Allah Kebir! Allah Kebir! Allah Kebir!_



FIN



_ACHEV D'IMPRIMER_
le 4 juillet 1885.

DU MME AUTEUR

Le Roman du Cur.
L'Homme qui tue.
Le Pch de Soeur Cungonde.
Marie Queue-de-Vache.
Les Va-nu-Pieds de Londres.
Les Nuits de Londres.
Musc, Haschisch et Sang.

SOUS PRESSE:

La Pucelle de Tebessa.
L'Arme de John Bull.
Vertu et Temprament.







End of the Project Gutenberg EBook of L'amour au pays bleu, by Hector France

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AMOUR AU PAYS BLEU ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

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