


mile Gaboriau

L'AFFAIRE LEROUGE

(1865)




I


Le jeudi 6 mars 1862, surlendemain du Mardi gras, cinq femmes du village
de La Jonchre se prsentaient au bureau de police de Bougival.

Elles racontaient que depuis deux jours personne n'avait aperu une de
leurs voisines, la veuve Lerouge, qui habitait seule une maisonnette
isole.  plusieurs reprises, elles avaient frapp en vain. Les fentres
comme la porte tant exactement fermes, il avait t impossible de
jeter un coup d'oeil  l'intrieur. Ce silence, cette disparition les
inquitaient. Redoutant un crime, ou tout au moins un accident, elles
demandaient que la Justice voult bien, pour les rassurer, forcer la
porte et pntrer dans la maison.

Bougival est un pays aimable, peupl tous les dimanches de canotiers et
de canotires; on y relve beaucoup de dlits, mais les crimes y sont
rares. Le commissaire refusa donc d'abord de se rendre  la prire des
solliciteuses. Cependant elles firent si bien, elles insistrent tant et
si longtemps, que le magistrat fatigu cda. Il envoya chercher le
brigadier de gendarmerie et deux de ses hommes, requit un serrurier et,
ainsi accompagn, suivit les voisines de la veuve Lerouge.

La Jonchre doit quelque clbrit  l'inventeur du chemin de fer 
glissement qui, depuis plusieurs annes, y fait avec plus de
persvrance que de succs des expriences publiques de son systme.
C'est un hameau sans importance, assis sur la pente du coteau qui domine
la Seine, entre la Malmaison et Bougival. Il est  vingt minutes environ
de la grande route qui va de Paris  Saint-Germain en passant par Rueil
et Port-Marly. Un chemin escarp, inconnu aux ponts et chausses, y
conduit.

La petite troupe, les gendarmes en tte, suivit donc la large chausse
qui endigue la Seine  cet endroit, et bientt, tournant  droite,
s'engagea dans le chemin de traverse, bord de murs et profondment
encaiss.

Aprs quelques centaines de pas, on arriva devant une habitation aussi
modeste que possible, mais d'honnte apparence. Cette maison, cette
chaumire plutt, devait avoir t btie par quelque boutiquier
parisien, amoureux de la belle nature, car tous les arbres avaient t
soigneusement abattus. Plus profonde que large, elle se composait d'un
rez-de-chausse de deux pices, avec un grenier au-dessus. Autour
s'tendait un jardin  peine entretenu, mal protg contre les
maraudeurs par un mur en pierres sches d'un mtre de haut environ, qui
encore s'croulait par places. Une lgre grille de bois tournant dans
des attaches de fil de fer donnait accs dans le jardin.

--C'est ici, dirent les femmes.

Le commissaire de police s'arrta. Pendant le trajet, sa suite s'tait
rapidement grossie de tous les badauds et de tous les dsoeuvrs du pays.
Il tait maintenant entour d'une quarantaine de curieux.

--Que personne ne pntre dans le jardin, dit-il.

Et, pour tre certain d'tre obi, il plaa les deux gendarmes en
faction devant l'entre, et s'avana escort du brigadier de gendarmerie
et du serrurier. Lui-mme,  plusieurs reprises, il frappa trs fort
avec la pomme de sa canne plombe,  la porte d'abord, puis
successivement  tous les volets. Aprs chaque coup il collait son
oreille contre le bois et coutait. N'entendant rien, il se retourna
vers le serrurier.

--Ouvrez, lui dit-il.

L'ouvrier dboucla sa trousse et prpara ses outils. Dj il avait
introduit un de ses crochets dans la serrure, quand une grande rumeur
clata dans le groupe des badauds.

--La cl! criait-on, voici la cl!

En effet, un enfant d'une douzaine d'annes, jouant avec un de ses
camarades, avait aperu dans le foss qui borde la route une cl norme;
il l'avait ramasse et l'apportait en triomphe.

--Donne, gamin, lui dit le brigadier, nous allons voir.

La cl fut essaye; c'tait bien celle de la maison. Le commissaire et
le serrurier changrent un regard plein de sinistres inquitudes.

--a va mal! murmura le brigadier.

Et ils entrrent dans la maison, tandis que la foule, contenue avec
peine par les gendarmes, trpignait d'impatience, tendant le cou et
s'allongeant sur le mur, pour tcher de voir, de saisir quelque chose de
ce qui allait se passer. Ceux qui avaient parl de crime ne s'taient
malheureusement pas tromps, le commissaire de police en fut convaincu
ds le seuil. Tout, dans la premire pice, dnonait avec une lugubre
loquence la prsence des malfaiteurs. Les meubles, une commode et deux
grands bahuts, taient forcs et dfoncs. Dans la seconde pice, qui
servait de chambre  coucher, le dsordre tait plus grand encore.
C'tait  croire qu'une main furieuse avait pris plaisir  tout
bouleverser.

Enfin, prs de la chemine, la face dans les cendres, tait tendu le
cadavre de la veuve Lerouge. Tout un ct de la figure et les cheveux
taient brls, et c'tait miracle que le feu ne se ft pas communiqu
aux vtements.

--Canailles, va! murmura le brigadier de gendarmerie, n'auraient-ils pas
pu la voler sans l'assassiner, cette pauvre femme!

--Mais o donc a-t-elle t frappe? demanda le commissaire, je ne vois
pas de sang.

--Tenez, l, entre les deux paules, mon commissaire, reprit le
gendarme. Deux fiers coups, ma foi! Je parierais mes galons qu'elle n'a
pas seulement eu le temps de faire ouf!

Il se pencha sur le corps et le toucha.

--Oh! continua-t-il, elle est bien froide. Mme il me semble qu'elle
n'est dj plus trs roide; il y a au moins trente-six heures que le
coup est fait.

Le commissaire, tant bien que mal, crivit sur un coin de table un
procs-verbal sommaire.

--Il ne s'agit pas de prorer, dit-il au brigadier, mais bien de trouver
les coupables. Qu'on prvienne le juge de paix et le maire. De plus, il
faut courir  Paris porter cette lettre au parquet. Dans deux heures un
juge d'instruction peut tre ici. Je vais en attendant procder  une
enqute provisoire.

--Est-ce moi qui dois porter la lettre? demanda le brigadier.

--Non. Envoyez un de vos hommes, vous me serez utile ici, vous, pour
contenir ces curieux et aussi pour me trouver les tmoins dont j'aurai
besoin. Il faut tout laisser ici tel quel, je vais m'installer dans la
premire chambre.

Un gendarme s'lana au pas de course vers la station de Rueil, et
aussitt le commissaire commena l'information pralable prescrite par
la loi.

Qui tait cette veuve Lerouge, d'o tait-elle, que faisait-elle, de
quoi vivait-elle, et comment? Quelles taient ses habitudes, ses moeurs,
ses frquentations? Lui connaissait-on des ennemis, tait-elle avare,
passait-elle pour avoir de l'argent? Voil ce qu'il importait au
commissaire de savoir.

Mais pour tre nombreux, les tmoins n'en taient pas mieux informs.
Les dpositions des voisins, successivement interrogs, taient vides,
incohrentes, incompltes. Personne ne savait rien de la victime,
trangre au pays. Beaucoup de gens se prsentaient, d'ailleurs, qui
venaient bien moins pour donner des renseignements que pour en demander.
Une jardinire qui avait t l'amie de la veuve Lerouge et une laitire
chez qui elle se fournissait purent seules donner quelques
renseignements assez insignifiants mais prcis.

Enfin, aprs trois heures d'interrogatoires insupportables, aprs avoir
subi tous les on-dit du pays, recueilli les tmoignages les plus
contradictoires et les plus ridicules commrages, voici ce qui parut 
peu prs certain au commissaire de police:

Deux ans auparavant, au commencement de 1860, la femme Lerouge tait
arrive  Bougival avec une grande voiture de dmnagement pleine de
meubles, de linge et d'effets. Elle tait descendue dans une auberge,
manifestant l'intention de se fixer dans les environs, et aussitt
s'tait mise en qute d'une maison. Ayant trouv celle-ci  son gr,
elle l'avait loue sans marchander, moyennant trois cent vingt francs
payables par semestre et d'avance, mais n'avait pas consenti  signer de
bail.

La maison loue, elle s'y tait installe le jour mme et avait dpens
une centaine de francs en rparations. C'tait une femme de
cinquante-quatre ou cinquante-cinq ans, bien conserve, forte, et d'une
sant excellente. Nul ne savait pourquoi elle avait choisi pour
s'tablir un pays o elle ne connaissait absolument personne. On la
supposait Normande, parce que souvent, le matin, on l'avait aperue
coiffe d'un bonnet de coton. Cette coiffure de nuit ne l'empchait pas
d'tre trs coquette le jour. Elle portait d'ordinaire de trs jolies
robes, mettait force rubans  ses bonnets, et se couvrait de bijoux
comme une chapelle. Sans doute, elle avait habit la cte, car la mer et
les navires revenaient sans cesse dans ses conversations.

Elle n'aimait pas  parler de son mari, mort, disait-elle, dans un
naufrage. Jamais  ce sujet elle n'avait donn le moindre dtail. Une
fois seulement elle avait dit  la laitire devant trois personnes:
Jamais une femme n'a t plus malheureuse que moi dans son mnage. Une
autre fois, elle avait dit: Tout nouveau, tout beau: dfunt mon homme
ne m'a aime qu'un an.

La veuve Lerouge passait pour riche ou du moins pour trs  l'aise. Elle
n'tait pas avare. Elle avait prt  une femme de la Malmaison soixante
francs pour son terme et n'avait pas voulu qu'elle les lui rendt. Une
autre fois, elle avait avanc deux cents francs  un pcheur de
Port-Marly. Elle aimait  bien vivre, dpensait beaucoup pour sa
nourriture et faisait venir du vin par demi-pice. Son plaisir tait de
traiter ses connaissances, et ses dners taient excellents. Si on la
complimentait d'tre riche, elle ne s'en dfendait pas beaucoup. On lui
avait souvent entendu dire: Je ne possde pas de rentes, mais j'ai tout
ce dont j'ai besoin. Si je voulais davantage, je l'aurais.

D'ailleurs, jamais la moindre allusion  son pass,  son pays ou  sa
famille, n'avait t surprise. Elle tait trs bavarde, mais, quand elle
avait bien caus, elle n'avait rien dit que du mal de son prochain. Elle
devait pourtant avoir vu le monde et savait beaucoup de choses. Trs
dfiante, elle se barricadait chez elle comme dans une forteresse.
Jamais elle ne sortait le soir; on savait qu'elle s'enivrait
rgulirement  son dner et qu'elle se couchait aprs. Rarement on
avait vu des trangers chez elle: quatre ou cinq fois une dame et un
jeune homme, et une autre fois deux messieurs: un vieux trs dcor et
un jeune. Ces derniers taient venus dans une voiture magnifique.

En somme, on l'estimait peu. Ses propos taient souvent choquants et
singuliers dans la bouche d'une femme de son ge. On l'avait entendue
donner  une jeune fille les plus dtestables conseils. Un charcutier de
Bougival, gn dans son commerce, lui avait cependant fait la cour. Elle
l'avait repouss en disant que se marier une fois tait suffisant. 
diverses reprises on avait vu venir des hommes chez elle. D'abord un
jeune, qui avait l'air d'un employ du chemin de fer, puis un grand brun
assez vieux, vtu d'une blouse et qui paraissait trs mchant. On
supposait que l'un et l'autre taient ses amants.

Tout en interrogeant, le commissaire rsumait par crit les dpositions,
et il en tait l lorsque arriva le juge d'instruction. Il amenait avec
lui le chef de la police de sret et un de ses agents.

M. Daburon, que ses amis ont vu avec une profonde surprise donner sa
dmission pour aller planter ses choux au moment o se dessinait sa
fortune, tait alors un homme de trente-huit ans, bien fait de sa
personne, sympathique malgr sa froideur, d'une physionomie douce et un
peu triste. Cette tristesse lui tait reste d'une grande maladie qui
deux ans auparavant avait failli l'emporter.

Juge d'instruction depuis 1859, il s'tait vite acquis une brillante
rputation. Laborieux, patient, dou d'un sens subtil, il savait avec
une pntration rare dmler l'cheveau de l'affaire la plus
embrouille, et, au milieu de mille fils, saisir le fil conducteur. Nul
mieux que lui, arm d'une implacable logique, ne pouvait rsoudre ces
terribles problmes o l'X est le coupable. Habile  dduire du connu 
l'inconnu, il excellait  grouper les faits et  runir en un faisceau
de preuves accablantes les circonstances les plus futiles et en
apparence les plus indiffrentes.

Avec tant et de si prcieuses qualits, il ne paraissait cependant pas
n pour ses terribles fonctions. Il ne les exerait qu'en frmissant, se
dfiant de l'entranement de ses immenses pouvoirs. L'audace lui
manquait pour les coups de thtre risqus qui font clater la vrit.

Il avait t long  s'accoutumer  certaines pratiques employes sans
scrupules par les plus rigoristes de ses confrres. Ainsi il lui
rpugnait de tromper mme un prvenu et de lui tendre des piges. On
disait de lui au parquet: C'est un trembleur. Le fait est qu'au seul
souvenir des erreurs judiciaires connues, ses cheveux se dressaient sur
sa tte. Ce qu'il lui fallait, c'tait non la conviction, non les plus
probables prsomptions, mais la certitude absolue. Pas de repos pour lui
jusqu'au jour o l'accus tait forc de courber le front devant
l'vidence. Si bien qu'un substitut lui reprochait en riant de chercher
non plus des coupables, mais des innocents.

Le chef de la police de sret n'tait autre que le clbre Gvrol,
lequel ne manquera pas de jouer un rle important dans les drames de nos
neveux. C'est assurment un habile homme, mais la persvrance lui
manque et il est sujet  se laisser aveugler par une incroyable
obstination. S'il perd une piste, il ne peut consentir  l'avouer,
encore moins  revenir sur ses pas. D'ailleurs, plein d'audace et de
sang-froid, il est impossible  dconcerter. D'une force herculenne
cache sous des apparences grles, il n'a jamais hsit  affronter les
plus dangereux malfaiteurs.

Mais sa spcialit, sa gloire, son triomphe, c'est une mmoire des
physionomies, si prodigieuse qu'elle passe les bornes du croyable.
A-t-il vu une figure cinq minutes, c'est fini, elle est case, elle lui
appartient. Partout, en tout temps, il la reconnatra. Les
impossibilits de lieux, les invraisemblances de circonstances, les plus
incroyables dguisements ne le drouteront pas. Cela tient, prtend-il,
 ce que d'un homme il ne voit, il ne regarde que les yeux. Il reconnat
le regard sans se proccuper des traits.

L'exprience fut tente il n'y a pas bien des mois  Poissy. On drapa
dans des couvertures trois dtenus, afin de dguiser leur taille; on
leur mit sur la face un voile pais o des trous taient mnags pour
les yeux, et en cet tat on les prsenta  Gvrol.

Sans la moindre hsitation il reconnut trois de ses pratiques et les
nomma.

Le hasard seul l'avait-il servi?

L'aide de camp de Gvrol tait, ce jour-l, un ancien repris de justice
rconcili avec les lois, un gaillard habile dans son mtier, fin comme
l'ambre, et jaloux de son chef qu'il jugeait mdiocrement fort. On le
nommait Lecoq.

Le commissaire de police, que sa responsabilit commenait  gner,
accueillit le juge d'instruction et les deux agents comme des
librateurs. Il exposa rapidement les faits et lut son procs-verbal.

--Vous avez fort bien procd, monsieur, lui dit le juge, tout ceci est
trs net; seulement, il est un fait que vous oubliez.

--Lequel, monsieur? demanda le commissaire.

--Quel jour a-t-on vu pour la dernire fois la veuve Lerouge, et 
quelle heure?

--J'allais y arriver, monsieur. On l'a rencontre le soir du Mardi gras,
 cinq heures vingt minutes. Elle revenait de Bougival avec un panier de
provisions.

--Monsieur le commissaire est sr de l'heure? interrogea Gvrol.

--Parfaitement, et voici pourquoi: les deux tmoins dont la dposition
me fixe, la femme Tellier et un tonnelier, qui demeurent ici prs,
descendaient de l'omnibus amricain qui part de Marly toutes les heures,
lorsqu'ils ont aperu la veuve Lerouge dans le chemin de traverse. Ils
ont press le pas pour la rejoindre, ont caus avec elle et ne l'ont
quitte qu' sa porte.

--Et qu'avait-elle dans son panier? demanda le juge d'instruction.

--Les tmoins l'ignorent. Ils savent seulement qu'elle rapportait deux
bouteilles de vin cachet et un litre d'eau-de-vie. Elle se plaignait du
mal de tte et leur dit que, bien qu'il ft d'usage de s'amuser le jour
du Mardi gras, elle allait se coucher.

--Eh bien! s'exclama le chef de la sret, je sais o il faut chercher.

--Vous croyez? fit M. Daburon.

--Parbleu! c'est assez clair. Il s'agit de trouver le grand brun, le
gaillard  la blouse. L'eau-de-vie et le vin lui taient destins. La
veuve l'attendait pour souper. Il est venu, l'aimable galant.

--Oh! insinua le brigadier videmment rvolt, elle tait bien laide et
terriblement vieille.

Gvrol regarda d'un air goguenard l'honnte gendarme.

--Sachez, brigadier, dit-il, qu'une femme qui a de l'argent est toujours
jeune et jolie, si cela lui convient.

--Peut-tre y a-t-il l quelque chose, reprit le juge d'instruction;
pourtant ce n'est pas l ce qui me frappe. Ce seraient plutt ces mots
de la veuve Lerouge: Si je voulais davantage, je l'aurais.

--C'est aussi ce qui veilla mon attention, appuya le commissaire.

Mais Gvrol ne se donnait plus la peine d'couter. Il tenait sa piste,
il inspectait minutieusement les coins et les recoins de la pice. Tout
 coup il revint vers le commissaire.

--J'y pense! s'cria-t-il, n'est-ce pas le mardi que le temps a
chang?... Il gelait depuis une quinzaine et nous avons eu de l'eau. 
quelle heure la pluie a-t-elle commenc?

-- neuf heures et demie, rpondit le brigadier. Je sortais de souper et
j'allais faire ma tourne dans les bals, quand j'ai t pris par une
averse vis--vis de la rue des Pcheurs. En moins de dix minutes il y
avait un demi-pouce d'eau sur la chausse.

--Trs bien! dit Gvrol. Donc, si l'homme est venu aprs neuf heures et
demie, il devait avoir ses souliers pleins de boue... sinon, c'est qu'il
est arriv avant. On aurait d voir cela ici, puisque le carreau est
frott. Y avait-il des empreintes de pas, monsieur le commissaire?

--Je dois avouer que nous ne nous en sommes pas occups.

--Ah! fit le chef de la sret d'un ton dpit, c'est bien fcheux.

--Attendez, reprit le commissaire, il est encore temps d'y voir, non
dans cette pice mais dans l'autre. Nous n'y avons rien drang
absolument. Mes pas et ceux du brigadier seraient aiss  distinguer.
Voyons...

Comme le commissaire ouvrait la porte de la seconde chambre, Gvrol
l'arrta.

--Je demanderai  monsieur le juge, dit-il, de me permettre de tout bien
examiner avant que personne entre, c'est important pour moi.

--Certainement, approuva M. Daburon.

Gvrol passa le premier, et tous, derrire lui, s'arrtrent sur le
seuil. Ainsi ils embrassaient d'un coup d'oeil le thtre du crime.

Tout, ainsi que l'avait constat le commissaire, semblait avoir t mis
sens dessus dessous par quelque furieux.

Au milieu de la chambre tait une table dresse. Une nappe fine, blanche
comme la neige, la recouvrait. Dessus se trouvaient un magnifique verre
de cristal taill, un trs beau couteau et une assiette de porcelaine.
Il y avait encore une bouteille de vin  peine entame et une bouteille
d'eau-de-vie dont on avait bu la valeur de cinq  six petits verres.

 droite, le long du mur, taient appuyes deux belles armoires de noyer
 serrures ouvrages, une de chaque ct de la fentre. L'une et l'autre
taient vides, et de tous cts, sur le carreau, le contenu tait
parpill. C'taient des hardes, du linge, des effets dplis, secous,
froisss.

Au fond, prs de la chemine, un grand placard renfermant de la
vaisselle tait rest ouvert. De l'autre ct de la chemine, un vieux
secrtaire  dessus de marbre avait t dfonc, bris, mis en morceaux
et fouill sans doute jusque dans ses moindres rainures. La tablette
arrache pendait, retenue par une seule charnire; les tiroirs avaient
t retirs et jets  terre.

Enfin,  gauche, le lit avait t compltement dfait et boulevers. La
paille mme de la paillasse avait t retire.

--Pas la plus lgre empreinte, murmura Gvrol contrari; il est arriv
avant neuf heures et demie. Nous pouvons entrer sans inconvnient
maintenant.

Il entra et marcha droit au cadavre de la veuve Lerouge, prs duquel il
s'agenouilla.

--Il n'y a pas  dire, grogna-t-il, c'est proprement fait. L'assassin
n'est pas un apprenti.

Puis, regardant de droite et de gauche:

--Oh! oh! continua-t-il, la pauvre diablesse tait en train de faire la
cuisine quand on l'a frappe. Voil sa pole par terre, du jambon et des
oeufs. Le brutal n'a pas eu la patience d'attendre le dner. Monsieur
tait press, il a fait le coup le ventre vide. De la sorte il ne pourra
pas invoquer pour sa dfense la gaiet du dessert.

--Il est vident, disait le commissaire de police au juge d'instruction,
que le vol a t le mobile du crime.

--C'est probable, rpondit Gvrol d'un ton narquois, c'est mme pour
cela que vous n'apercevez pas sur la table le plus lger couvert
d'argent.

--Tiens! des pices d'or dans ce tiroir! s'exclama Lecoq, qui furetait
de son ct; il y en a pour trois cent vingt francs.

--Par exemple! fit Gvrol un peu dconcert.

Mais il revint vite de son tonnement et continua:

--Il les aura oublies. On cite plus fort que cela. J'ai vu, moi, un
assassin qui, le meurtre accompli, perdit si bien la tte qu'il ne se
souvint plus de ce qu'il tait venu faire et s'enfuit sans rien prendre.
Notre gaillard aura t mu. Qui sait s'il n'a pas t drang? On peut
avoir frapp  la porte. Ce qui me le ferait croire volontiers, c'est
que le gredin n'a pas laiss brler la bougie, il s'est donn la peine
de la souffler.

--Bast! fit Lecoq, cela ne prouve rien. C'tait peut-tre un homme
conome et soigneux.

Les investigations des deux agents continurent par toute la maison,
mais les plus minutieuses recherches ne leur firent rien dcouvrir
absolument, pas une pice  conviction, pas le plus faible indice
pouvant servir de point de repre ou de dpart. Mme, tous les papiers
de la veuve Lerouge, si elle en possdait, avaient disparu. On ne
rencontra ni une lettre, ni un chiffon de papier, rien.

De temps  autre, Gvrol s'interrompait pour jurer ou pour grommeler:

--Oh! c'est crnement fait! voil de la besogne numro un. Le gredin a
de la main!

--Eh bien! messieurs? demanda enfin le juge d'instruction.

--Refaits, monsieur le juge, rpondit Gvrol, nous sommes refaits! Le
sclrat avait bien pris toutes ses prcautions. Mais je le pincerai...
Avant ce soir j'aurai une douzaine d'hommes en campagne. D'ailleurs, il
nous reviendra toujours. Il a emport de l'argenterie et des bijoux, il
est perdu.

--Avec tout cela, fit M. Daburon, nous ne sommes pas plus avancs que ce
matin!

--Dame! on fait ce qu'on peut, gronda Gvrol.

--Saperlotte! dit Lecoq entre haut et bas, pourquoi le pre Tirauclair
n'est-il pas ici?

--Que ferait-il de plus que nous? riposta Gvrol en lanant un regard
furieux  son subordonn.

Lecoq baissa la tte et ne souffla mot, enchant intrieurement d'avoir
bless son chef.

--Qu'est-ce que ce pre Tirauclair? demanda le juge d'instruction; il me
semble avoir entendu ce nom-l je ne sais o.

--C'est un rude homme! s'exclama Lecoq.

--C'est un ancien employ du Mont-de-Pit, ajouta Gvrol; un vieux
richard dont le vrai nom est Tabaret. Il fait de la police, comme
Ancelin tait devenu garde du commerce, pour son plaisir.

--Et augmenter ses revenus, remarqua le commissaire.

--Lui! rpondit Lecoq, il n'y a pas de danger. C'est si bien pour la
gloire qu'il travaille que souvent il en est de sa poche. C'est un
amusement, quoi! Nous l'avons, l-bas, surnomm Tirauclair,  cause
d'une phrase qu'il rpte toujours. Ah! il est fort, le vieux mtin!
C'est lui qui, dans l'affaire de la femme de ce banquier, vous savez? a
devin que la dame s'est vole elle-mme, et qui l'a prouv.

--C'est vrai, riposta Gvrol. C'est aussi lui qui a failli faire couper
le cou  ce pauvre Derme, ce petit tailleur qu'on accusait d'avoir tu
sa femme, une rien du tout, et qui tait innocent...

--Nous perdons notre temps, messieurs, interrompit le juge
d'instruction.

Et s'adressant  Lecoq:

--Allez, dit-il, me chercher le pre Tabaret. J'ai beaucoup entendu
parler de lui, je ne serai pas fch de le voir  l'oeuvre.

Lecoq sortit en courant. Gvrol tait srieusement humili.

--Monsieur le juge d'instruction, commena-t-il, a bien le droit de
demander les services de qui bon lui semble; cependant...

--Ne nous fchons pas, monsieur Gvrol, interrompit M. Daburon. Ce n'est
point d'hier que je vous connais, je sais ce que vous valez; seulement
aujourd'hui, nous diffrons compltement d'opinion. Vous tenez
absolument  votre homme brun, et moi je suis convaincu que vous n'tes
pas sur la voie.

--Je crois que j'ai raison, rpondit le chef de la sret, et j'espre
bien le prouver. Je trouverai le gredin, quel qu'il soit.

--Je ne demande pas mieux.

--Seulement, que monsieur le juge me permette de donner un... comment
dirais-je, sans manquer de respect? un... conseil.

--Parlez.

--Eh bien! j'engagerai monsieur le juge  se mfier du pre Tabaret.

--Vraiment! et pourquoi cela?

--C'est que le bonhomme est trop passionn. Il fait de la police pour le
succs, ni plus ni moins qu'un auteur. Et comme il est orgueilleux plus
qu'un paon, il est sujet  s'emporter,  se monter le coup. Ds qu'il
est en prsence d'un crime, comme celui d'aujourd'hui, par exemple, il a
la prtention de tout expliquer sur-le-champ. Et en effet, il invente
une histoire qui se rapporte exactement  la situation. Il prtend avec
un seul fait reconstruire toutes les scnes d'un assassinat, comme ce
savant qui sur un os rebtissait les animaux perdus. Quelquefois, il
devine juste, souvent aussi il se trompe. Ainsi, dans l'affaire du
tailleur, de ce malheureux Derme, sans moi...

--Je vous remercie de l'avis, interrompit M. Daburon, j'en profiterai.
Maintenant, monsieur le commissaire, continua-t-il,  tout prix il faut
tcher de dcouvrir de quel pays tait la veuve Lerouge.

La procession des tmoins amens par le brigadier de gendarmerie
recommena  dfiler devant le juge d'instruction.

Mais aucun fait nouveau ne se rvlait. Il fallait que la veuve Lerouge
et t de son vivant une personne singulirement discrte pour que de
toutes ses paroles--et elle en prononait beaucoup en un jour--rien de
significatif ne ft rest dans l'oreille des commres d'alentour.

Seulement, tous les gens interrogs s'obstinaient  faire part au juge
de leurs convictions et de leurs conjectures personnelles. L'opinion
publique se dclarait pour Gvrol. Il n'y avait qu'une voix pour accuser
l'homme  la blouse grise, le grand brun. Celui-l srement tait le
coupable. On se souvenait de son air froce, qui avait effray tout le
pays. Beaucoup, frapps de sa mise suspecte, l'avaient sagement vit.
Il avait un soir menac une femme, et un autre jour battu un enfant. On
ne pouvait dsigner ni l'enfant ni la femme, mais n'importe, ces actes
de brutalit taient de notorit publique.

M. Daburon dsesprait de faire jaillir la moindre lumire, lorsqu'on
lui amena une picire de Bougival, chez qui se fournissait la victime,
et un enfant de treize ans qui savaient, assurait-on, des choses
positives.

L'picire comparut la premire. Elle avait entendu la veuve Lerouge
parler d'un fils  elle, encore vivant.

--En tes-vous bien sre? insista le juge.

--Comme de mon existence, rpondit l'picire, mme que, ce soir-l,
c'tait un soir, elle tait, sauf votre respect, un peu ivre. Elle est
reste dans ma boutique plus d'une heure.

--Et elle disait?

--Il me semble la voir encore, continua la marchande; elle tait accote
sur le comptoir prs des balances; elle plaisantait avec un pcheur de
Marly, le pre Husson, qui peut vous le rpter, et elle l'appelait
marin d'eau douce. Mon mari  moi, disait-elle, tait marin, lui, mais
pour de bon, et la preuve, c'est qu'il restait des annes en voyage, et
toujours il me rapportait des noix de coco. J'ai un garon qui est
marin, comme dfunt son pre, sur un vaisseau de l'tat.

--Avait-elle prononc le nom de son fils?

--Pas cette fois-l, mais une autre, qu'elle tait, si j'ose dire, trs
saoule. Elle nous a cont que son garon s'appelait Jacques et qu'elle
ne l'avait pas vu depuis trs longtemps.

--Disait-elle du mal de son mari?

--Jamais. Seulement elle disait que le dfunt tait jaloux et brutal,
bon homme au fond, et qu'il lui faisait une vie pitoyable. Il avait la
tte faible et se forgeait des ides pour un rien. Enfin il tait bte
par trop d'honntet.

--Son fils tait-il venu la voir depuis qu'elle habitait La Jonchre?

--Elle ne m'en a pas parl.

--Dpensait-elle beaucoup chez vous?

--C'est selon. Elle nous prenait pour une soixantaine de francs par
mois, quelquefois plus, parce qu'elle voulait du cognac vieux. Elle
payait comptant.

L'picire, ne sachant plus rien, fut congdie. L'enfant qui lui
succda appartenait  des gens aiss de la commune. Il tait grand et
fort pour son ge. Il avait l'oeil intelligent, la physionomie veille
et narquoise. Le juge ne sembla nullement l'intimider.

--Voyons, mon garon, lui demanda le juge, que sais-tu?

--Monsieur, l'autre avant-hier, le jour du dimanche gras, j'ai vu un
homme sur la porte du jardin de madame Lerouge.

-- quel moment de la journe?

--De grand matin, j'allais  l'glise pour servir la seconde messe.

--Bien! fit le juge, et cet homme tait un grand brun, vtu d'une
blouse...

--Non, monsieur, au contraire, celui-l tait petit, court, trs gros et
pas mal vieux.

--Tu ne te trompes pas?

--Plus souvent! rpondit le gamin. Je l'ai envisag de prs, puisque je
lui ai parl.

--Alors, voyons, raconte-moi cela.

--Donc, monsieur, je passais, quand je vois ce gros-l sur la porte. Il
avait l'air vex, oh! mais vex comme il n'est pas possible. Sa figure
tait rouge, c'est--dire violette jusqu'au milieu de la tte, ce qui se
voyait trs bien, car il tait tte nue et n'avait plus gure de
cheveux.

--Et il t'a parl le premier?

--Oui, monsieur. En m'apercevant, il m'a appel: Eh! petit! Je me suis
approch. Voyons, me dit-il, tu as de bonnes jambes? Moi je rponds:
Oui. Alors il me prend l'oreille, mais sans me faire de mal, en me
disant: Puisque c'est comme a, tu vas me faire une commission et je te
donnerai dix sous. Tu vas courir jusqu' la Seine. Avant d'arriver au
quai, tu verras un grand bateau amarr; tu y entreras et tu demanderas
le patron Gervais. Sois tranquille, il y sera; tu lui diras qu'il peut
parer  filer, que je suis prt. L-dessus, il m'a mis dix sous dans la
main, et je suis parti.

--Si tous les tmoins taient comme ce petit garon, murmura le
commissaire, ce serait un plaisir.

--Maintenant, demanda le juge, dis-nous comment tu as fait ta
commission?

--Je suis all au bateau, monsieur, j'ai trouv l'homme, je lui ai dit
la chose, et c'est tout.

Gvrol, qui coutait avec la plus vive attention, se pencha vers
l'oreille de M. Daburon.

--Monsieur le juge, fit-il  voix basse, serait-il assez bon pour me
permettre de poser quelques questions  ce mioche?

--Certainement, monsieur Gvrol.

--Voyons, mon petit ami, interrogea l'agent, si tu voyais cet homme dont
tu nous parles, le reconnatrais-tu?

--Oh! pour a, oui.

--Il avait donc quelque chose de particulier?

--Dame!... sa figure de brique.

--Et c'est tout?

--Mais oui! monsieur.

--Cependant, tu sais comme il tait vtu; avait-il une blouse?

--Non. C'tait une veste. Sous les bras, elle avait de grandes poches,
et de l'une d'elles sortait  moiti un mouchoir  carreaux bleus.

--Comment tait son pantalon?

--Je ne me le rappelle pas.

--Et son gilet?

--Attendez donc! rpondit l'enfant. Avait-il un gilet?... Il me semble
que non. Si, pourtant... Mais non, je me souviens, il n'en portait pas,
il avait une longue cravate attache prs du cou avec un gros anneau.

--Ah! fit Gvrol d'un air satisfait, tu n'es pas un sot, mon garon, et
je parie qu'en cherchant bien tu vas trouver d'autres renseignements
encore  nous donner.

L'enfant baissa la tte et garda le silence. Aux plis de son jeune
front, on devinait qu'il faisait un violent effort de mmoire.

--Oui! s'cria-t-il, j'ai encore remarqu une chose.

--Quoi?

--L'homme avait des boucles d'oreilles trs grandes.

--Bravo! fit Gvrol, voil un signalement complet. Je le retrouverai,
celui-l; monsieur le juge peut prparer son mandat de comparution.

--Je crois, en effet, le tmoignage de cet enfant de la plus haute
importance, rpondit M. Daburon. Et se retournant vers l'enfant:

--Saurais-tu, mon petit ami, demanda-t-il, nous dire de quoi tait
charg le bateau?

--C'est que je n'en sais rien, monsieur, il tait pont.

--Montait-il ou descendait-il la Seine?

--Mais, monsieur, il tait arrt.

--Nous le pensons bien, dit Gvrol; monsieur le juge te demande de quel
ct tait tourn l'avant du bateau. tait-ce vers Paris ou vers Marly?

--Les deux bouts du bateau m'ont sembl pareils.

Le chef de la sret fit un geste de dsappointement.

--Ah! reprit-il en s'adressant  l'enfant, tu aurais bien d regarder le
nom du bateau; tu sais lire, je suppose. Il faut toujours regarder le
nom des bateaux sur lesquels on monte.

--Je n'ai pas vu de nom, dit le petit garon.

--Si ce bateau s'est arrt  quelques pas du quai, objecta M. Daburon,
il aura probablement t remarqu par des habitants de Bougival.

--Monsieur le juge a raison, approuva le commissaire.

--C'est juste, fit Gvrol. Du reste les mariniers ont d descendre et
aller au cabaret. Je m'informerai. Mais comment tait ce patron Gervais,
mon petit ami?

--Comme tous les mariniers d'ici, monsieur.

Le petit garon se prparait  sortir; le juge le rappela.

--Avant de partir, mon enfant, dis-moi si tu as parl  quelqu'un de ta
rencontre avant aujourd'hui?

--Monsieur, j'ai tout dit  maman, le dimanche en revenant de l'glise;
je lui ai mme remis les dix sous de l'homme.

--Et tu nous as bien avou toute la vrit? continua le juge. Tu sais
que c'est une chose trs grave que d'en imposer  la justice. Elle le
dcouvre toujours, et je dois te prvenir qu'elle rserve des punitions
terribles pour les menteurs.

Le petit tmoin devint rouge comme une cerise et baissa les yeux.

--Tu vois, insista M. Daburon, tu nous as dissimul quelque chose. Tu
ignores donc que la police connat tout?

--Pardon! monsieur! s'cria l'enfant en fondant en larmes, pardon, ne me
faites pas de mal, je ne recommencerai plus!

--Alors, dis en quoi tu nous as tromps.

--Eh bien! monsieur, ce n'est pas dix sous que l'homme m'a donns, c'est
vingt sous. J'en ai avou la moiti  maman et j'ai gard le reste pour
m'acheter des billes...

--Mon petit ami, interrompit le juge, pour cette fois je te pardonne.
Mais que ceci te serve de leon pour toute ta vie. Retire-toi et
souviens-toi que vainement on cle la vrit, elle se dcouvre toujours.




II


Les deux dernires dpositions recueillies par le juge d'instruction
pouvaient enfin donner quelque esprance. Au milieu des tnbres, la
plus humble veilleuse brille comme un phare.

--Je vais descendre  Bougival, si monsieur le juge le trouve bon,
proposa Gvrol.

--Peut-tre ferez-vous bien d'attendre un peu, rpondit M. Daburon. Cet
homme a t vu le dimanche matin. Informons-nous de la conduite de la
veuve Lerouge pendant cette journe.

Trois voisines furent appeles. Elles s'accordrent  dire que la veuve
Lerouge avait gard le lit tout le jour le dimanche gras.  une de ces
femmes qui s'tait informe de son mal, elle avait rpondu: Ah! j'ai eu
cette nuit un accident terrible. On n'avait pas alors attach
d'importance  ce propos.

--L'homme aux boucles d'oreilles devient de plus en plus important, dit
le juge quand les femmes se furent retires. Le retrouver est
indispensable. Cela vous regarde, monsieur Gvrol.

--Avant huit jours je l'aurai, rpondit le chef de la sret, quand je
devrais moi-mme fouiller tous les bateaux de la Seine, de sa source 
son embouchure.

Je sais le nom du patron: Gervais; le bureau de la navigation me
donnera bien quelque renseignement...

Il fut interrompu par Lecoq, qui arrivait tout essouffl.

--Voici le pre Tabaret, dit-il; je l'ai rencontr comme il sortait.
Quel homme! Il n'a pas voulu attendre le dpart du train. Il a donn je
ne sais combien  un cocher, et nous sommes venus ici en cinquante
minutes. Enfonc le chemin de fer!

Presque aussitt parut sur le seuil un homme dont l'aspect, il faut bien
l'avouer, ne rpondait en rien  l'ide qu'on se pouvait faire d'un
agent de police pour la gloire.

Il avait bien une soixantaine d'annes et ne semblait pas les porter
trs lestement. Petit, maigre et un peu vot, il s'appuyait sur un gros
jonc  pomme d'ivoire sculpte.

Sa figure ronde avait cette expression d'tonnement perptuel ml
d'inquitude qui a fait la fortune de deux comiques du Palais-Royal.
Scrupuleusement ras, il avait le menton trs court, de grosses lvres
bonasses, et son nez dsagrablement retrouss comme le pavillon de
certains instruments de M. Sax. Ses yeux, d'un gris terne, petits,
bords d'carlate, ne disaient absolument rien, mais ils fatiguaient par
une insupportable mobilit. De rares cheveux plats ombrageaient son
front, fuyant comme celui d'un lvrier, et dissimulaient mal de longues
oreilles, larges, bantes, trs loignes du crne.

Il tait trs confortablement vtu, propre comme un sou neuf, talant du
linge d'une blancheur blouissante et portant des gants de soie et des
gutres. Une longue chane d'or trs massive, d'un got dplorable,
faisait trois fois le tour de son cou et retombait en cascades dans la
poche de son gilet.

Le pre Tabaret dit Tirauclair salua, ds la porte, jusqu' terre,
arrondissant en arc sa vieille chine. C'est de la voix la plus humble
qu'il demanda:

--Monsieur le juge d'instruction a daign me faire demander?

--Oui! rpondit M. Daburon.

Et tout bas il se disait: si celui-l est un habile homme, en tout cas
il n'y parat gure  sa mine...

--Me voici, continua le bonhomme, tout  la disposition de la justice.

--Il s'agit de voir, reprit le juge, si, plus heureux que nous, vous
parviendrez  saisir quelque indice qui puisse nous mettre sur la trace
de l'assassin. On va vous expliquer l'affaire...

--Oh! j'en sais assez, interrompit le pre Tabaret. Lecoq m'a dit la
chose en gros, le long de la route, juste ce qui m'est ncessaire.

--Cependant..., commena le commissaire de police.

--Que monsieur le juge se fie  moi. J'aime  procder sans
renseignements, afin d'tre plus matre de mes impressions. Quand on
connat l'opinion d'autrui, malgr soi on se laisse influencer, de sorte
que... je vais toujours commencer mes recherches avec Lecoq.

 mesure que le bonhomme parlait, son petit oeil gris s'allumait et
brillait comme une escarboucle. Sa physionomie refltait une jubilation
intrieure, et ses rides semblaient rire. Sa taille s'tait redresse,
et c'est d'un pas presque leste qu'il s'lana dans la seconde chambre.

Il y resta une demi-heure environ, puis il sortit en courant. Il y
revint, ressortit encore, reparut de nouveau et s'loigna presque
aussitt. Le juge ne pouvait s'empcher de remarquer en lui cette
sollicitude inquite et remuante du chien qui qute... Son nez en
trompette lui-mme remuait, comme pour aspirer quelque manation subtile
de l'assassin. Tout en allant et venant, il parlait haut et gesticulait,
il s'apostrophait, se disait des injures, poussait de petits cris de
triomphe ou s'encourageait. Il ne laissait pas une seconde de paix 
Lecoq. Il lui fallait ceci ou cela, ou telle autre chose. Il demandait
du papier et un crayon, puis il voulait une bche. Il criait pour avoir
tout de suite du pltre, de l'eau et une bouteille d'huile.

Aprs plus d'une heure, le juge d'instruction, qui commenait 
s'impatienter, s'informa de ce que devenait son volontaire.

--Il est sur la route, rpondit le brigadier, couch  plat ventre dans
la boue, et il gche du pltre dans une assiette. Il dit qu'il a presque
fini et qu'il va revenir.

Il revint en effet presque aussitt, joyeux, triomphant, rajeuni de
vingt ans. Lecoq le suivait, portant avec mille prcautions un grand
panier.

--Je tiens la chose, dit-il au juge d'instruction, compltement. C'est
tir au clair maintenant et simple comme bonjour. Lecoq, mets le panier
sur la table, mon garon.

Gvrol, lui aussi, revenait d'expdition non moins satisfait.

--Je suis sur la trace de l'homme aux boucles d'oreilles, dit-il. Le
bateau descendait. J'ai le signalement exact du patron Gervais.

--Parlez, monsieur Tabaret, dit le juge d'instruction.

Le bonhomme avait vid sur une table le contenu du panier, une grosse
motte de terre glaise, plusieurs grandes feuilles de papier et trois ou
quatre petits morceaux de pltre encore humide. Debout, devant cette
table, il tait presque grotesque, ressemblant fort  ces messieurs qui,
sur les places publiques, escamotent des muscades et les sous du public.
Sa toilette avait singulirement souffert. Il tait crott jusqu'
l'chine.

--Je commence, dit-il enfin d'un ton vaniteusement modeste. Le vol n'est
pour rien dans le crime qui nous occupe.

--Non, au contraire! murmura Gvrol.

--Je le prouverai, poursuivit le pre Tabaret, par l'vidence. Je dirai
aussi mon humble avis sur le mobile de l'assassinat, mais plus tard.
Donc, l'assassin est arriv ici avant neuf heures et demie, c'est--dire
avant la pluie. Pas plus que monsieur Gvrol je n'ai trouv d'empreintes
boueuses, mais sous la table,  l'endroit o se sont poss les pieds de
l'assassin, j'ai relev des traces de poussire. Nous voil donc fixs
quant  l'heure. La veuve Lerouge n'attendait nullement celui qui est
venu. Elle avait commenc  se dshabiller et tait en train de remonter
son coucou lorsque cette personne a frapp.

--Voil des dtails! fit le commissaire.

--Ils sont faciles  constater, reprit l'agent volontaire: examinez ce
coucou, au-dessus du secrtaire. Il est de ceux qui marchent quatorze 
quinze heures, pas davantage, je m'en suis assur. Or, il est plus que
probable, il est certain que la veuve le remontait le soir avant de se
mettre au lit.

Comment donc se fait-il que ce coucou soit arrt sur cinq heures?
C'est qu'elle y a touch. C'est qu'elle commenait  tirer la chane
quand on a frapp.  l'appui de ce que j'avance, je montre cette chaise
au-dessous du coucou, et sur l'toffe de cette chaise la marque fort
visible d'un pied. Puis, regardez le costume de la victime: le corsage
de la robe est retir. Pour ouvrir plus vite elle ne l'a pas remis, elle
a bien vite crois ce vieux chle sur ses paules.

--Cristi! s'exclama le brigadier, videmment empoign.

--La veuve, continua le bonhomme, connaissait celui qui frappait. Son
empressement  ouvrir le fait souponner, la suite le prouve. L'assassin
a donc t admis sans difficults. C'est un homme encore jeune, d'une
taille un peu au-dessus de la moyenne, lgamment vtu. Il portait, ce
soir-l, un chapeau  haute forme, il avait un parapluie et fumait un
trabucos avec un porte-cigare...

--Par exemple! s'cria Gvrol, c'est trop fort!

--Trop fort, peut-tre, riposta le pre Tabaret, en tout cas c'est la
vrit. Si vous n'tes pas minutieux, vous, je n'y puis rien, mais je le
suis, moi. Je cherche et je trouve. Ah! c'est trop fort! dites-vous. Eh
bien! daignez jeter un regard sur ces morceaux de pltre humide. Ils
vous reprsentent les talons des bottes de l'assassin dont j'ai trouv
le moule d'une nettet magnifique prs du foss o on a aperu la cl.
Sur ces feuilles de papier j'ai calqu l'empreinte entire du pied que
je ne pouvais relever; car elle se trouve sur du sable.

Regardez: talon haut, cambrure prononce, semelle petite et troite,
chaussure d'lgant  pied soign, bien videmment. Cherchez-la, cette
empreinte, tout le long du chemin, vous la rencontrerez deux fois
encore. Puis vous la trouverez rpte cinq fois dans le jardin o
personne n'a pntr. Ce qui prouve, entre parenthses, que l'assassin a
frapp, non  la porte, mais au volet sous lequel passait un filet de
lumire.  l'entre du jardin, mon homme a saut pour viter un carr
plant, la pointe du pied plus enfonce l'annonce. Il a franchi sans
peine prs de deux mtres: donc il est leste, c'est--dire jeune.

Le pre Tabaret parlait d'une petite voix claire et tranchante, et son
oeil allait de l'un  l'autre de ses auditeurs, guettant leurs
impressions.

--Est-ce le chapeau qui vous tonne, monsieur Gvrol? poursuivait le
pre Tabaret; considrez le cercle parfait trac sur le marbre du
secrtaire, qui tait un peu poussireux. Est-ce parce que j'ai fix la
taille que vous tes surpris? Prenez la peine d'examiner le dessus des
armoires, et vous reconnatrez que l'assassin y a promen ses mains.
Donc, il est bien plus grand que moi. Et ne dites pas qu'il est mont
sur une chaise, car, en ce cas, il aurait vu et n'aurait point t
oblig de toucher. Seriez-vous stupfait du parapluie? Cette motte de
terre garde une empreinte admirable non seulement du bout, mais encore
de la rondelle de bois qui retient l'toffe. Est-ce le cigare qui vous
confond? Voici le bout du trabucos que j'ai recueilli dans les cendres.
L'extrmit est-elle mordille, a-t-elle t mouille par la salive?
Non. Donc celui qui fumait se servait d'un porte-cigare.

Lecoq dissimulait mal une admiration enthousiaste; sans bruit il
choquait ses mains l'une contre l'autre. Le commissaire semblait
stupfait, le juge avait l'air ravi. Par contre, la mine de Gvrol
s'allongeait sensiblement. Quant au brigadier, il se cristallisait.

--Maintenant, reprit le bonhomme, coutez-moi bien. Voici donc le jeune
homme introduit. Comment a-t-il expliqu sa prsence  cette heure, je
ne le sais. Ce qui est sr, c'est qu'il a dit  la veuve Lerouge qu'il
n'avait pas dn. La brave femme a t ravie, et tout aussitt s'est
occupe de prparer un repas. Ce repas n'tait point pour elle.

Dans l'armoire, j'ai retrouv les dbris de son dner, elle avait mang
du poisson, l'autopsie le prouvera. Du reste, vous le voyez, il n'y a
qu'un verre sur la table et un seul couteau. Mais quel est ce jeune
homme? Il est certain que la veuve le considrait comme bien au-dessus
d'elle. Dans le placard est une nappe encore propre. S'en est-elle
servie? Non. Pour son hte elle a sorti du linge blanc, et son plus
beau. Elle lui destinait ce verre magnifique, un prsent sans doute.
Enfin il est clair qu'elle ne se servait pas ordinairement de ce couteau
 manche d'ivoire.

--Tout cela est prcis, murmurait le juge, trs prcis.

--Voil donc le jeune homme assis. Il a commenc par boire un verre de
vin, tandis que la veuve mettait sa pole sur le feu. Puis, le coeur lui
manquant, il a demand de l'eau-de-vie et en a bu la valeur de cinq
petits verres. Aprs une lutte intrieure de dix minutes, il a fallu ce
temps pour cuire le jambon et les oeufs au point o ils le sont, le jeune
homme s'est lev, s'est approch de la veuve alors accroupie et penche
en avant, et lui a donn deux coups dans le dos. Elle n'est pas morte
instantanment. Elle s'est redresse  demi, se cramponnant aux mains de
l'assassin. Lui, alors, s'tant recul, l'a souleve brusquement et l'a
rejete dans la position o vous la voyez.

Cette courte lutte est indique par la posture du cadavre. Accroupie et
frappe dans le dos, c'est sur le dos qu'elle devait tomber. Le
meurtrier s'est servi d'une arme aigu et fine qui doit tre, si je ne
m'abuse, un bout de fleuret dmouchet et aiguis. En essuyant son arme
au jupon de la victime il nous a laiss cette indication. Il n'a pas
d'ailleurs t marqu dans la lutte. La victime s'est bien cramponne 
ses mains, mais comme il n'avait pas quitt ses gants gris...

--Mais c'est du roman! s'exclama Gvrol.

--Avez-vous visit les ongles de la veuve Lerouge, monsieur le chef de
la sret? Non. Eh bien! allez les inspecter, vous me direz si je me
trompe. Donc, voici la femme morte. Que veut l'assassin? De l'argent,
des valeurs? Non, non, cent fois non! Ce qu'il veut, ce qu'il cherche,
ce qu'il lui faut, ce sont des papiers qu'il sait en la possession de la
victime. Pour les avoir il bouleverse tout, il renverse les armoires,
dplie le linge, dfonce le secrtaire dont il n'a pas la cl, et vide
la paillasse.

Enfin il les trouve. Et savez-vous ce qu'il en fait, de ces papiers? il
les brle, non dans la chemine, mais dans le petit pole de la premire
pice. Son but est rempli dsormais. Que va-t-il faire? Fuir en
emportant tout ce qu'il trouve de prcieux pour drouter les recherches
et indiquer un vol. Ayant fait main basse sur tout, il l'enveloppe dans
la serviette dont il devait se servir pour dner, et, soufflant la
bougie, il s'enfuit, ferme la porte en dehors et jette la cl dans un
foss... Et voil.

--Monsieur Tabaret, fit le juge, votre enqute est admirable, et je suis
persuad que vous tes dans le vrai.

--Hein! s'cria Lecoq, est-il assez colossal, mon papa Tirauclair!

--Pyramidal! renchrit ironiquement Gvrol; je pense seulement que ce
jeune homme trs bien devait tre un peu gn par un paquet envelopp
dans une serviette blanche et qui devait se voir de fort loin.

--Aussi ne l'a-t-il pas emport  cent lieues, rpondit le pre Tabaret;
vous comprenez que pour gagner la station du chemin de fer il n'a pas eu
la btise de prendre l'omnibus amricain. Il s'y est rendu  pied, par
la route plus courte du bord de l'eau. Or, en arrivant  la Seine, 
moins qu'il ne soit plus fort encore que je ne le suppose, son premier
soin a t d'y jeter ce paquet indiscret.

--Croyez-vous, papa Tirauclair? demanda Gvrol.

--Je le parierais, et la preuve, c'est que j'ai envoy trois hommes,
sous la surveillance d'un gendarme, pour fouiller la Seine  l'endroit
le plus rapproch d'ici. S'ils retrouvent le paquet, je leur ai promis
une rcompense.

--De votre poche, vieux passionn?

--Oui, monsieur Gvrol, de ma poche.

--Si on trouvait ce paquet, pourtant! murmura le juge.

Un gendarme entra sur ces mots.

--Voici, dit-il en prsentant une serviette mouille renfermant de
l'argenterie, de l'argent et des bijoux, ce que les hommes ont trouv.
Ils rclament cent francs qu'on leur a promis.

Le pre Tabaret sortit de son portefeuille un billet de banque, qu'il
remit au gendarme.

--Maintenant, demanda-t-il en crasant Gvrol d'un regard superbe, que
pense monsieur le juge d'instruction?

--Je crois que, grce  votre pntration remarquable, nous aboutirons
et...

Il n'acheva pas. Le mdecin, mand pour l'autopsie de la victime, se
prsentait.

Le docteur, sa rpugnante besogne acheve, ne put que confirmer les
assertions et les conjectures du pre Tabaret. Ainsi il expliquait comme
le bonhomme la position du cadavre.  son avis aussi, il devait y avoir
eu lutte. Mme, autour du cou de la victime, il fit remarquer un cercle
bleutre  peine perceptible, produit vraisemblablement par une treinte
suprme du meurtrier. Enfin, il dclara que la veuve Lerouge avait mang
trois heures environ avant d'tre frappe.

Il ne restait plus qu' rassembler quelques pices  conviction
recueillies, qui plus tard pouvaient servir  confondre le coupable.

Le pre Tabaret visita avec un soin extrme les ongles de la morte, et,
avec des prcautions infinies, il put en extraire les quelques
raillures de peau qui s'y taient loges. Le plus grand de ces dbris
de gant n'avait pas deux millimtres; cependant on distinguait trs
aisment la couleur. Il mit aussi de ct le morceau de jupon o
l'assassin avait essuy son arme. C'tait, avec le paquet retrouv dans
la Seine et les diverses empreintes releves par le bonhomme, tout ce
que le meurtrier avait laiss derrire lui.

Ce n'tait rien, mais ce rien tait norme aux yeux de M. Daburon, et il
avait bon espoir. Le plus grand cueil dans les instructions de crimes
mystrieux est une erreur sur le mobile. Si les recherches prennent une
fausse direction, elles vont s'cartant de plus en plus de la vrit, 
mesure qu'on les poursuit. Grce au pre Tabaret, le juge tait  peu
prs certain de ne point se tromper.

La nuit tait venue; pendant ce temps, le magistrat n'avait dsormais
rien  faire  La Jonchre. Gvrol, que poignait le dsir de rejoindre
l'homme aux boucles d'oreilles, dclara qu'il restait  Bougival. Il
promit de bien employer sa soire, de courir tous les cabarets et de
dnicher, s'il se pouvait, de nouveaux tmoins.

Au moment de partir, lorsque le commissaire et tout le monde eurent pris
cong de lui, M. Daburon proposa au pre Tabaret de l'accompagner.

--J'allais solliciter cet honneur, rpondit le bonhomme.

Ils sortirent ensemble, et naturellement le crime qui venait d'tre
dcouvert et qui les proccupait galement devint le sujet de la
conversation.

--Saurons-nous ou ne saurons-nous pas les antcdents de cette vieille
femme? rptait le pre Tabaret, tout est l dsormais.

--Nous les connatrons, rpondait le juge, si l'picire a dit vrai. Si
le mari de la veuve Lerouge a navigu, si son fils Jacques est embarqu,
le ministre de la Marine nous aura vite donn les lments qui nous
manquent. J'crirai ce soir mme.

Ils arrivrent  la station de Rueil et prirent le chemin de fer. Le
hasard les servit bien. Ils se trouvrent seuls dans un compartiment de
premire.

Mais le pre Tabaret ne causait plus. Il rflchissait, il cherchait, il
combinait, et sur sa physionomie on pouvait suivre le travail de sa
pense. Le juge le considrait curieusement, intrigu par le caractre
de ce singulier bonhomme, qu'une passion, pour le moins originale,
mettait au service de la rue de Jrusalem.

--Monsieur Tabaret, lui demanda-t-il brusquement, y a-t-il longtemps,
dites-moi, que vous faites de la police?

--Neuf ans, monsieur le juge, neuf ans passs, et je suis assez surpris,
permettez-moi de vous l'avouer, que vous n'ayez pas dj entendu parler
de moi.

--Je vous connaissais de rputation sans m'en douter, rpondit M.
Daburon, et c'est en entendant clbrer votre talent que j'ai eu
l'excellente ide de vous faire appeler. Je me demande seulement ce qui
a pu vous pousser dans cette voie?

--Le chagrin, monsieur le juge, l'isolement, l'ennui. Ah! je n'ai pas
toujours t heureux, allez!...

--On m'a dit que vous tiez riche.

Le bonhomme poussa un gros soupir qui rvlait  lui seul les plus
cruelles dceptions.

--Je suis  mon aise, en effet, rpondit-il, mais il n'en a pas toujours
t ainsi. Jusqu' quarante-cinq ans j'ai vcu de sacrifices et de
privations absurdes et inutiles. J'ai eu un pre qui a fltri ma
jeunesse, gt ma vie et fait de moi le plus  plaindre des hommes.

Il est de ces professions dont le caractre est tel qu'on ne parvient
jamais  le dpouiller entirement.

M. Daburon tait toujours et partout un peu juge d'instruction.

--Comment! monsieur Tabaret, interrogea-t-il, votre pre est l'auteur de
toutes vos infortunes?

--Hlas! oui, monsieur. Je lui ai pardonn  la longue, autrefois je
l'ai bien maudit. J'ai jadis accabl sa mmoire de toutes les injures
que peut inspirer la haine la plus violente, lorsque j'ai su... Mais je
puis bien vous confier cela. J'avais vingt-cinq ans, et je gagnais deux
mille francs par an au Mont-de-Pit, quand un matin mon pre entra chez
moi et m'annonce brusquement qu'il est ruin, qu'il ne lui reste plus de
quoi manger. Il paraissait au dsespoir et parlait d'en finir avec la
vie. Moi, je l'aimais. Naturellement je le rassure, je lui embellis ma
situation, je lui explique longuement que, tant que je gagnerai de quoi
vivre, il ne manquera de rien, et, pour commencer, je lui dclare que
nous allons demeurer ensemble. Ce qui fut dit fut fait, et pendant vingt
ans je l'ai eu  ma charge, le vieux...

--Quoi! vous vous repentez de votre honorable conduite, monsieur
Tabaret?

--Si je m'en repens! C'est--dire qu'il aurait mrit d'tre empoisonn
par le pain que je lui donnais!

M. Daburon laissa chapper un geste de surprise qui fut remarqu du
bonhomme.

--Attendez avant de me condamner, continua-t-il. Donc, me voil, 
vingt-cinq ans, m'imposant pour le pre les plus rudes privations. Plus
d'amis, plus d'amourettes, rien. Le soir, pour augmenter nos revenus,
j'allais copier les rles chez un notaire. Je me refusais jusqu' du
tabac. J'avais beau faire, le vieux se plaignait sans cesse, il
regrettait son aisance passe, il lui fallait de l'argent de poche, pour
ceci, pour cela; mes plus grands efforts ne parvenaient pas  le
contenter. Dieu sait ce que j'ai souffert!

Je n'tais pas n pour vivre et vieillir seul comme un chien. J'ai la
bosse de la famille. Mon rve aurait t de me marier, d'adorer une
bonne femme, d'en tre un peu aim et de voir grouiller autour de moi
des enfants bien venants. Mais bast... quand ces ides me serraient le
coeur  m'touffer et me tiraient une larme ou deux, je me rvoltais
contre moi. Je me disais: mon garon, quand on ne gagne que trois mille
francs par an, et qu'on possde un vieux pre chri, on touffe ses
sentiments et on reste clibataire. Et cependant j'avais rencontr une
jeune fille! Tenez, il y a trente ans de cela: eh bien! regardez-moi, je
dois ressembler  une tomate... Elle s'appelait Hortense. Qui sait ce
qu'elle est devenue? Elle tait belle et pauvre. Enfin j'tais un
vieillard lorsque mon pre est mort, le misrable, le...

--Monsieur Tabaret! interrompit le juge; oh! monsieur Tabaret!

--Mais puisque je vous affirme que je lui ai donn son absolution,
monsieur le juge! Seulement, vous allez comprendre ma colre. Le jour de
sa mort, j'ai trouv dans son secrtaire une inscription de vingt mille
francs de rentes!...

--Comment! il tait riche?

--Oui, trs riche, car ce n'tait pas l tout. Il possdait prs
d'Orlans une proprit afferme six mille francs par an. Il avait en
outre une maison, celle que j'habite. Nous y demeurions ensemble, et
moi, sot, niais, imbcile, bte brute, tous les trois mois je payais
notre terme au concierge.

--C'tait fort! ne put s'empcher de dire M. Daburon.

--N'est-ce pas, monsieur? C'tait me voler mon argent dans ma poche.
Pour comble de drision, il laissait un testament o il dclarait au nom
du Pre et du Fils n'avoir en vue, en agissant de la sorte, que mon
intrt. Il voulait, crivait-il, m'habituer  l'ordre,  l'conomie, et
m'empcher de faire des folies. Et j'avais quarante-cinq ans, et depuis
vingt ans je me reprochais une dpense inutile d'un sou! C'est--dire
qu'il avait spcul sur mon coeur, qu'il avait... Ah! c'est  dgoter de
la pit filiale, parole d'honneur!

La trs lgitime colre du pre Tabaret tait si bouffonne, qu'
grand-peine le juge se retenait de rire, en dpit du fond rellement
douloureux de ce rcit.

--Au moins, dit-il, cette fortune dut vous faire plaisir?

--Pas du tout, monsieur, elle arrivait trop tard. Avoir du pain quand on
n'a plus de dents, la belle avance! L'ge du mariage tait pass.
Cependant je donnai ma dmission pour faire place  plus pauvre que moi.
Au bout d'un mois, je m'ennuyais  prir; c'est alors que, pour
remplacer les affections qui me manquent, je rsolus de me donner une
passion, un vice, une manie. Je me mis  collectionner des livres. Vous
pensez peut-tre, monsieur, qu'il faut pour cela certaines
connaissances, des tudes...

--Je sais, cher monsieur Tabaret, qu'il faut surtout de l'argent. Je
connais un bibliophile illustre qui doit savoir lire, mais qui  coup
sr est incapable de signer son nom.

--C'est bien possible. Moi aussi, je sais lire, et je lisais tous les
livres que j'achetais. Je vous dirai que je collectionnais uniquement ce
qui de prs ou de loin avait trait  la police. Mmoires, rapports,
pamphlets, discours, lettres, romans, tout m'tait bon, et je le
dvorais. Si bien que peu  peu je me suis senti attir vers cette
puissance mystrieuse qui, du fond de la rue de Jrusalem, surveille et
garde la socit, pntre partout, soulve les voiles les plus pais,
tudie l'envers de toutes les trames, devine ce qu'on ne lui avoue pas,
sait au juste la valeur des hommes, le prix des consciences, et entasse
dans ses cartons verts les plus redoutables comme les plus honteux
secrets.

En lisant les mmoires des policiers clbres, attachants  l'gal des
fables les mieux ourdies, je m'enthousiasmais pour ces hommes au flair
subtil, plus dlis que la soie, souples comme l'acier, pntrants et
russ, fertiles en ressources inattendues, qui suivent le crime  la
piste, le code  la main,  travers les broussailles de la lgalit,
comme les sauvages de Cooper poursuivent leur ennemi au milieu des
forts de l'Amrique. L'envie me prit d'tre un rouage de l'admirable
machine, de devenir aussi, moi, une providence au petit pied, aidant 
la punition du crime et au triomphe de l'innocence. Je m'essayai, et il
se trouve que je ne suis pas trop impropre au mtier.

--Et il vous plat?

--Je lui dois, monsieur, mes plus vives jouissances. Adieu l'ennui!
depuis que j'ai abandonn la poursuite du bouquin pour celle de mon
semblable... Ah! c'est une belle chose! Je hausse les paules quand je
vois un jobard payer vingt-cinq francs le droit de tirer un livre. La
belle prise! Parlez-moi de la chasse  l'homme! Celle-l, au moins, met
toutes les facults en jeu, et la victoire n'est pas sans gloire. L, le
gibier vaut le chasseur; il a comme lui l'intelligence, la force et la
ruse; les armes sont presque gales. Ah! si on connaissait les motions
de ces parties de cache-cache qui se jouent entre le criminel et l'agent
de la sret, tout le monde irait demander du service rue de Jrusalem.
Le malheur est que l'art se perd et se rapetisse. Les beaux crimes
deviennent rares. La race forte des sclrats sans peur a fait place 
la tourbe de nos filous vulgaires. Les quelques coquins qui font parler
d'eux de loin en loin sont aussi btes que lches. Ils signent leur
crime et ont soin de laisser traner leur carte de visite. Il n'y a nul
mrite  les pincer. Le coup constat, on n'a qu' aller les arrter
tout droit...

--Il me semble pourtant, interrompit M. Daburon en souriant, que notre
assassin  nous n'tait pas si maladroit.

--Celui-l, monsieur, est une exception: aussi serais-je ravi de le
dcouvrir. Je ferai tout pour cela; je me compromettrais, s'il le
fallait. Car je dois confesser  monsieur le juge, ajouta-t-il avec une
nuance d'embarras, que je ne me vante pas  mes amis de mes exploits. Je
les cache mme aussi soigneusement que possible. Peut-tre me
serreraient-ils la main avec moins d'amiti, s'ils savaient que
Tirauclair et Tabaret ne font qu'un.

Insensiblement le crime revenait sur le tapis. Il fut convenu que, ds
le lendemain, le pre Tabaret s'installerait  Bougival. Il se faisait
fort de questionner tout le pays en huit jours. De son ct, le juge le
tiendrait au courant des moindres renseignements qu'il recueillerait et
le rappellerait ds qu'on se serait procur le dossier de la femme
Lerouge, si toutefois on parvenait  mettre la main dessus.

--Pour vous, monsieur Tabaret, dit le juge en finissant, je serai
toujours visible. Si vous avez  me parler, n'hsitez pas  venir de
nuit aussi bien que le jour. Je sors rarement. Vous me trouverez
infailliblement, soit chez moi, rue Jacob, soit au Palais,  mon
cabinet. Des ordres seront donns pour que vous soyez introduit ds que
vous vous prsenterez.

On entrait en gare en ce moment. M. Daburon ayant fait avancer une
voiture offrit une place au pre Tabaret. Le bonhomme refusa.

--Ce n'est pas la peine, rpondit-il; je demeure, comme j'ai eu
l'honneur de vous le dire, rue Saint-Lazare,  deux pas.

-- demain donc! dit M. Daburon.

-- demain! reprit le pre Tabaret; et il ajouta: Nous trouverons.




III


La maison du pre Tabaret n'est pas, en effet,  plus de quatre minutes
de la gare Saint-Lazare. Il possde l un bel immeuble, soigneusement
tenu, et qui doit donner de magnifiques revenus, bien que les loyers n'y
soient pas trop exagrs.

Le bonhomme s'y est mis au large. Il occupe, au premier, sur la rue, un
vaste appartement bien distribu, confortablement meubl et dont le
principal ornement est sa collection de livres. Il vit l simplement,
par got autant que par habitude, servi par une vieille domestique 
laquelle, dans les grandes occasions, le portier donne un coup de main.

Nul dans la maison n'avait le plus lger soupon des occupations
policires de monsieur le propritaire. Il faut au plus infime agent une
intelligence dont on le supposait, sur la mine, absolument dpourvu. On
prenait pour un commencement d'idiotisme ses continuelles distractions.

Mais tout le monde avait remarqu la singularit de ses habitudes. Ses
constantes expditions au-dehors donnaient  ses allures des apparences
mystrieuses et excentriques. Jamais on ne vit jeune dbauch plus
dsordonn, plus irrgulier que ce vieillard. Il rentrait ou ne rentrait
pas pour ses repas, mangeait n'importe quoi  n'importe quel moment. Il
sortait  toute heure de jour et de nuit, dcouchait souvent et
disparaissait des semaines entires. Puis il recevait d'tranges
visites: on voyait sonner  sa porte des drles  tournure suspecte et
des hommes de mauvaise mine.

Cette vie dcousue l'avait quelque peu dconsidr. On croyait voir en
lui un affreux libertin dpensant ses revenus  courir le guilledou. On
disait: N'est-ce pas une honte, un homme de cet ge! Il savait ces
cancans et en riait. Cela n'empchait pas plusieurs locataires de
rechercher sa socit et de lui faire la cour. On l'invitait  dner; il
refusait presque toujours.

Il ne voyait gure qu'une personne de la maison, mais alors dans la plus
grande intimit, si bien qu'il tait chez elle plus souvent que chez
lui. C'tait une femme veuve qui, depuis plus de quinze ans, occupait un
appartement au troisime tage: Mme Gerdy. Elle demeurait avec son
fils Nol qu'elle adorait.

Nol tait un homme de trente-trois ans, plus vieux en apparence que son
ge. Grand, bien fait, il avait une physionomie noble et intelligente,
de grands yeux noirs et des cheveux noirs qui bouclaient naturellement.
Avocat, il passait pour avoir un grand talent, et s'tait dj acquis
une certaine notorit. C'tait un travailleur obstin, froid et
mditatif, passionn cependant pour sa profession, affichant avec un peu
d'ostentation peut-tre une grande rigidit de principes et des moeurs
austres.

Chez Mme Gerdy, le pre Tabaret se croyait en famille. Il la
regardait comme une parente et considrait Nol comme son fils. Souvent
il avait eu la pense de demander la main de cette veuve, charmante
malgr ses cinquante ans; il avait toujours t retenu moins par la peur
d'un refus cependant probable, que par la crainte des consquences.
Faisant sa demande et repouss, il voyait rompues des relations
dlicieuses pour lui. En attendant, il avait, par un bel et bon
testament, dpos chez son notaire, institu pour son lgataire
universel le jeune avocat,  la seule condition de fonder un prix annuel
de deux mille francs destin  l'agent de police ayant tir au clair
l'affaire la plus embrouille.

Si rapproche que ft sa maison, le pre Tabaret mit plus d'un gros
quart d'heure  y arriver. En quittant le juge, il avait repris le cours
de ses mditations, de sorte qu'il allait dans la rue pouss de droite
et de gauche par les passants affairs, avanant d'un pas, reculant de
deux.

Il se rptait pour la cinquime fois les paroles de la veuve Lerouge
rapportes par la laitire: Si je voulais davantage, je l'aurais.

--Tout est l, murmura-t-il. La veuve Lerouge possdait quelque secret
important que des gens riches et haut placs avaient le plus puissant
intrt  cacher. Elle les tenait, c'tait l sa fortune. Elle les
faisait chanter; elle aura abus; ils l'ont supprime. Mais de quelle
nature tait ce secret, et comment le possdait-elle? Elle a d, dans sa
jeunesse, servir dans quelque grande maison. L, elle aura vu, entendu,
surpris quelque chose. Quoi? videmment il y a une femme l-dessous.
Aurait-elle servi les amours de sa matresse? Pourquoi non? En ce cas,
l'affaire se complique. Ce n'est plus seulement la femme qu'il s'agit de
retrouver, il faut encore dcouvrir l'amant; car c'est l'amant qui a
fait le coup. Ce doit tre, si je ne m'abuse, quelque noble personnage.
Un bourgeois aurait pay des assassins. Celui-ci n'a pas recul, il a
frapp lui-mme, vitant ainsi les indiscrtions ou la btise d'un
complice. Et c'est un fier mtin, plein d'audace et de sang-froid, car
le crime a t admirablement accompli.

Le gaillard n'avait rien laiss traner de nature  le compromettre
srieusement. Sans moi, Gvrol, croyant  un vol, n'y voyait que du feu.
Par bonheur j'tais l!... Mais non! continua le bonhomme, ce ne peut
tre encore cela. Il faut qu'il y ait pis qu'une histoire d'amour. Un
adultre! le temps l'efface...

Le pre Tabaret entrait sous le porche de sa maison. Le portier, assis
prs de la fentre de sa loge, l'aperut  la lumire du bec de gaz.

--Tiens, dit-il, voil le propritaire qui rentre...

--Il parat, remarqua la portire, que sa princesse n'aura pas voulu de
lui ce soir; il a l'air encore plus chose qu' l'ordinaire.

--Si ce n'est pas indcent! opina le portier; aussi est-il assez dcati!
Ses belles le mettent dans un joli tat! Un de ces matins, il faudra le
conduire dans une maison de sant avec la camisole de force!...

--Regarde-le donc, interrompit la portire; regarde-le donc au milieu de
la cour! Le bonhomme s'tait arrt  l'extrmit du porche; il avait
t son chapeau, et tout en se parlant il gesticulait. Non, se
disait-il, je ne tiens pas encore l'affaire; je brle... mais je n'y
suis pas.

Il monta l'escalier et sonna  sa porte, oubliant qu'il avait son
passe-partout dans sa poche. Sa gouvernante vint ouvrir.

--Comment! c'est vous, monsieur,  cette heure!...

--Hein! quoi? demanda le bonhomme.

--Je dis, rpliqua la domestique, qu'il est huit heures et demie
passes. Je croyais que vous ne rentreriez pas ce soir. Avez-vous
seulement dn?

--Non, pas encore.

--Allons! heureusement que j'ai tenu le dner au chaud; vous pouvez vous
mettre  table.

Le pre Tabaret s'assit, se servit de la soupe; mais, enfourchant de
nouveau son dada, il ne songea plus  manger et resta comme en arrt
devant une ide, sa cuillre en l'air.

Il devient toqu, pensa Manette; regardez-moi cet air abruti! Si a a du
bon sens de mener une vie pareille! Elle lui frappa sur l'paule en
criant  son oreille comme s'il et t sourd:

--Vous ne mangez donc pas? Vous n'avez donc pas faim?

--Si, si, balbutia-t-il, cherchant machinalement  se dbarrasser de
cette voix qui bourdonnait  son oreille, j'ai apptit, car depuis ce
matin j'ai t oblig...

Il s'interrompit, restant bant, l'oeil perdu dans le vague.

--Vous tiez oblig?... rpta Manette.

--Tonnerre! s'cria-t-il en levant vers le plafond ses poings ferms,
sacr tonnerre! j'y suis!...

Son mouvement fut si brusque et si violent que la gouvernante eut un peu
peur et se recula jusqu'au fond de la salle  manger, prs de la porte.

--Oui! continua-t-il, c'est certain, il y a un enfant!

Manette se rapprocha vivement.

--Un enfant? interrogea-t-elle.

Mais le bonhomme s'aperut que sa servante l'piait.

--Ah ! lui dit-il d'un ton furieux, que faites-vous l! Qui vous rend
hardie  ce point de venir ramasser les paroles qui m'chappent!
Faites-moi donc le plaisir de vous retirer dans votre cuisine et de ne
pas reparatre avant que j'appelle!

Il devient enrag, pensa Manette en disparaissant au plus vite.

Le pre Tabaret s'tait rassis. Il avalait  larges cuilleres un potage
compltement froid.

Comment, se disait-il, n'avais-je pas song  cela? Pauvre humanit! Mon
esprit vieillit et se fatigue. C'est pourtant clair comme le jour... Les
circonstances tombent sous le sens...

Il frappa sur le timbre plac devant lui; la servante reparut.

--Le rti! demanda-t-il, et laissez-moi seul. Oui! continuait-il en
dcoupant furieusement un gigot de pr-sal, oui, il y a un enfant, et
voici l'histoire: la veuve Lerouge est au service d'une grande dame trs
riche. Le mari, un marin probablement, part pour un voyage lointain. La
femme, qui a un amant, se trouve enceinte. Elle se confie  la veuve
Lerouge et, grce  elle, parvient  accoucher clandestinement.

Il sonna de nouveau.

--Manette! le dessert et sortez! Certes, un tel matre n'tait pas digne
d'un tel cordon bleu. Il et t bien embarrass de dire ce qu'on lui
avait servi  son dner et mme ce qu'il mangeait en ce moment; c'tait
de la compote de poires.

--Mais l'enfant! murmurait-il; l'enfant, qu'est-il devenu? L'aurait-on
tu? Non, car la veuve Lerouge, complice d'un infanticide, n'tait
presque plus redoutable. L'amant a voulu qu'il vct; et on l'a confi 
notre veuve, qui l'a lev. On a pu lui retirer l'enfant, mais non les
preuves de sa naissance et de son existence. Voil le joint. Le pre,
c'est l'homme  la belle voiture; la mre n'est autre que la femme qui
venait avec un beau jeune homme. Je crois bien que la chre dame ne
manquait de rien! Il y a des secrets qui valent une ferme en Brie. Deux
personnes  faire chanter. Il est vrai que, ne se refusant pas un amant,
sa dpense devait augmenter tous les ans. Pauvre humanit! le coeur a ses
besoins. Elle a trop appuy sur la chanterelle[1], et l'a casse. Elle a
menac, on a eu peur, et on s'est dit: finissons-en! Mais qui s'est
charg de la commission? Le papa? Non. Il est trop vieux. Parbleu! c'est
le fils. Il a voulu sauver sa mre, le joli garon. Il a refroidi la
veuve et brl les preuves.

Manette, pendant ce temps, l'oreille  la serrure, coutait de toute son
me. De temps  autre, elle rcoltait un mot, un juron, le bruit d'un
coup frapp sur la table, mais c'tait tout.

Bien sr, pensa-t-elle, ce sont ses femmes qui lui trottent par la tte.
Elles auront voulu lui faire accroire qu'il est papa.

Elle tait si bien sur le gril que, n'y tenant plus, elle se hasarda 
entrebiller la porte.

--Monsieur a demand son caf? fit-elle timidement.

--Non, mais donnez-le-moi, rpondit le pre Tabaret. Il voulut l'avaler
d'un trait et s'chauda si bien que la douleur le ramena subitement au
sentiment le plus exact de la ralit.

--Tonnerre, grogna-t-il, c'est chaud! Diable d'affaire! Elle me met aux
champs. On a raison l-bas, je me passionne trop. Mais qui donc d'entre
eux aurait, par la seule force de la logique, rtabli l'histoire en son
entier? Ce n'est pas Gvrol, le pauvre homme! Sera-t-il assez humili,
assez vex, assez roul! Si j'allais trouver monsieur Daburon? Non, pas
encore... La nuit m'est ncessaire pour creuser certaines
particularits, pour coordonner mes ides. C'est que, d'un autre ct,
si je reste ici, seul, toute cette histoire va me mettre le sang en
mouvement, et comme cela, aprs avoir beaucoup mang, je suis capable
d'attraper une indigestion. Ma foi! je vais aller m'informer de madame
Gerdy; elle tait souffrante ces jours passs, je causerai avec Nol, et
cela me dissipera un peu.

Il se leva, passa son pardessus et prit son chapeau et sa canne.

--Monsieur sort? demanda Manette.

--Oui.

--Monsieur rentrera-t-il tard?

--C'est possible.

--Mais monsieur rentrera?

--Je n'en sais rien. Une minute plus tard le pre Tabaret sonnait  la
porte de ses amis.

L'intrieur de Mme Gerdy tait des plus honorables. Elle possdait
l'aisance, et le cabinet de Nol, dj trs occup, changeait cette
aisance en fortune. Mme Gerdy vivait trs retire, et  l'exception
des amis que Nol invitait parfois  dner, recevait trs peu de monde.
Depuis plus de quinze ans que le pre Tabaret venait familirement dans
la maison, il n'y avait rencontr que le cur de la paroisse, un vieux
professeur de Nol et le frre de Mme Gerdy, colonel en retraite.

Quand ces trois visiteurs se trouvaient runis, ce qui arrivait
rarement, on jouait au boston. Les autres soirs, on faisait une partie
de piquet ou d'impriale. Nol ne restait gure au salon. Il s'enfermait
aprs le dner dans son cabinet, indpendant ainsi que sa chambre de
l'appartement de sa mre, et se plongeait dans les dossiers. On savait
qu'il travaillait trs avant dans la nuit. Souvent l'hiver sa lampe ne
s'teignait qu'au petit jour.

La mre et le fils ne vivaient absolument que l'un pour l'autre. Tous
ceux qui les connaissaient se plaisaient  le rpter.

On aimait, on honorait Nol pour les soins qu'il donnait  sa mre, pour
son absolu dvouement filial, pour les sacrifices que, supposait-on, il
s'imposait en vivant,  son ge, comme un vieillard. On se plaisait dans
la maison  opposer la conduite de ce jeune homme si grave  celle du
pre Tabaret, cet incorrigible roquentin[2], ce galantin  perruque.

Quant  Mme Gerdy, elle ne voyait que son fils en ce monde. Son amour
 la longue tait devenu comme un culte. En Nol, elle pensait
reconnatre toutes les perfections, toutes les beauts physiques et
morales. Il lui paraissait d'une essence pour ainsi dire suprieure 
celle des autres cratures de Dieu. Parlait-il?... elle se taisait et
coutait. Un mot de lui tait un ordre. Ses avis, elle les recevait
comme des dcrets de la Providence mme. Soigner son fils, tudier ses
gots, deviner ses dsirs, l'entretenir dans une tide atmosphre de
tendresse, telle tait son existence. Elle tait mre.

--Madame Gerdy est-elle visible? demanda le pre Tabaret  la bonne qui
lui ouvrit.

Et, sans attendre la rponse, il entra comme chez lui en homme sr que
sa prsence ne saurait tre importune et doit tre agrable.

Une seule bougie clairait le salon et il n'tait pas dans son ordre
accoutum. Le guridon  dessus de marbre, toujours plac au milieu de
la pice, avait t roul dans un coin. Le grand fauteuil de Mme
Gerdy se trouvait prs de la fentre. Un journal dpli tait tomb sur
le tapis.

Le volontaire de la police vit tout cela d'un coup d'oeil.

--Serait-il arriv quelque accident? demanda-t-il  la bonne.

--Ne m'en parlez pas, monsieur, nous venons d'avoir une peur... oh! mais
une peur...

--Qu'est-ce? dites vite?...

--Vous savez que madame est trs souffrante depuis un mois... Elle ne
mange pour ainsi dire plus. Ce matin mme, elle m'avait dit...

--Bien! bien! mais ce soir?

--Aprs son dner, madame est venue au salon comme  l'ordinaire. Elle
s'est assise et a pris un des journaux de monsieur Nol.  peine
a-t-elle eu commenc  lire, qu'elle a pouss un grand cri, un cri
horrible. Nous sommes accourus; madame tait tombe sur le tapis, comme
morte. Monsieur Nol l'a prise dans ses bras et l'a porte dans sa
chambre. Je voulais aller chercher le mdecin; monsieur m'a dit que ce
n'tait pas la peine, qu'il savait ce que c'tait.

--Et comment va-t-elle, maintenant?

--Elle est revenue. C'est--dire je le suppose, car monsieur Nol m'a
fait sortir. Ce que je sais, c'est que tout  l'heure elle parlait, et
trs fort mme, car je l'ai entendue. Ah! monsieur, c'est tout de mme
bien extraordinaire!...

--Quoi?

--Ce que madame disait  monsieur.

--Ah! ah! la belle, ricana le pre Tabaret, on coute donc aux portes?

--Non, monsieur, je vous jure, mais c'est que madame criait comme une
perdue, elle disait...

--Ma fille! dit svrement le pre Tabaret, on entend toujours mal 
travers une porte, demandez plutt  Manette.

La servante, toute confuse, voulut se disculper.

--Assez! assez! fit le bonhomme. Retournez  votre ouvrage. Il est
inutile de dranger monsieur Nol, je l'attendrai trs bien ici.

Et, satisfait de la petite leon qu'il venait de donner, il ramassa le
journal et s'installa au coin du feu, dplaant la bougie pour lire plus
 son aise.

Une minute ne s'tait pas coule qu' son tour il bondit sur le
fauteuil et touffa un cri de surprise et d'effroi instinctif.

Voici le fait divers qui lui a saut aux yeux:

_Un crime horrible vient de plonger dans la consternation le petit
village de La Jonchre. Une pauvre veuve, nomme Lerouge, qui jouissait
de l'estime gnrale et que tout le pays aimait, a t assassine dans
sa maison. La justice, aussitt avertie, s'est transporte sur les
lieux, et tout nous porte  croire que la police est dj sur les traces
de l'auteur de ce lche forfait._

Tonnerre! se dit le pre Tabaret, est-ce que madame Gerdy?...

Ce ne fut qu'un clair. Il reprit place dans son fauteuil, tout honteux,
haussant les paules et murmurant:

--Ah ! dcidment cette affaire me rend stupide. Je ne vais plus rver
que de la veuve Lerouge maintenant, je vais la voir partout.

Cependant une curiosit irraisonne lui fit parcourir le journal. Il n'y
trouva rien,  l'exception de ces quelques lignes, qui pt justifier et
expliquer un vanouissement, un cri, mme la plus lgre motion.

C'est cependant singulier, cette concidence, pensa l'incorrigible
policier.

Alors seulement il remarqua que le journal tait lgrement dchir vers
le bas et froiss par une main convulsive. Il rpta:

--C'est bizarre!...

En ce moment la porte du salon donnant dans la chambre  coucher de
Mme Gerdy s'ouvrit, et Nol parut sur le seuil. Sans doute l'accident
survenu  sa mre l'avait beaucoup mu; il tait trs ple et sa
physionomie si calme d'ordinaire accusait un grand trouble. Il parut
surpris de voir le pre Tabaret.

--Ah! cher Nol! s'cria le bonhomme, calmez mon inquitude, comment va
votre mre?

--Madame Gerdy va aussi bien que possible.

--Madame Gerdy? rpta le bonhomme d'un air tonn. Mais il continua:

--On voit bien que vous avez eu une frayeur horrible...

--En effet, rpondit l'avocat en s'asseyant, je viens d'essuyer une rude
secousse.

Nol faisait visiblement les plus grands efforts pour paratre calme,
pour couter le bonhomme et lui rpondre. Le pre Tabaret, tout  son
inquitude, ne s'en apercevait aucunement.

--Au moins, mon cher enfant, demanda-t-il, dites-moi comment cela est
arriv?

Le jeune homme hsita un moment, comme s'il se ft consult. N'tant
sans doute pas prpar  cette question  brle-pourpoint, il ne savait
quelle rponse faire et dlibrait intrieurement. Enfin, il rpondit:

--Madame Gerdy a t comme foudroye en apprenant l, tout  coup, par
le rcit d'un journal, qu'une femme qu'elle aimait vient d'tre
assassine.

--Bah!... s'cria le pre Tabaret.

Le bonhomme tait  ce point stupfait qu'il faillit se trahir, rvler
ses accointances avec la police. Encore un peu, il s'criait: Quoi!
votre mre connaissait la veuve Lerouge! Par bonheur il se contint. Il
eut plus de peine  dissimuler sa satisfaction, car il tait ravi de se
trouver ainsi sans efforts sur la trace du pass de la victime de La
Jonchre.

--C'tait, continua Nol, l'esclave de madame Gerdy. Elle lui tait
dvoue corps et me, elle se serait jete au feu sur un signe de sa
main.

--Alors, vous, mon cher ami, vous connaissiez cette brave femme?

--Je ne l'avais pas vue depuis bien longtemps, rpondit Nol dont la
voix semblait voile par une profonde tristesse, mais je la connais et
beaucoup. Je dois mme avouer que je l'aimais tendrement; elle avait t
ma nourrice.

--Elle!... cette femme!... balbutia le pre Tabaret.

Cette fois il tait comme pris d'un tourdissement. La veuve Lerouge,
nourrice de Nol! Il jouait de bonheur. La Providence videmment le
choisissait pour son instrument et le guidait par la main. Il allait
donc obtenir tous les renseignements qu'une demi-heure avant il
dsesprait presque de se procurer. Il restait, devant Nol, muet et
interdit. Cependant il comprit qu' moins de se compromettre il devait
parler, dire quelque chose.

--C'est un grand malheur, murmura-t-il.

--Pour madame Gerdy, je n'en sais rien, rpondit Nol d'un air sombre,
mais pour moi c'est un malheur immense. Je suis atteint en plein coeur
par le coup qui a frapp cette pauvre femme. Cette mort, monsieur
Tabaret, anantit tous mes rves d'avenir et renverse peut-tre mes plus
lgitimes esprances. J'avais  me venger de cruels outrages, cette mort
brise mes armes entre mes mains et me rduit au dsespoir de
l'impuissance. Ah!... je suis bien malheureux!

--Vous, malheureux! s'cria le pre Tabaret, singulirement touch de
cette douleur de son cher Nol; au nom du Ciel! que vous arrive-t-il?

--Je souffre, murmura l'avocat, et bien cruellement. Non seulement
l'injustice ne sera jamais rpare, je le crains, mais encore me voici
livr sans dfense aux coups de la calomnie. On pourra dire de moi que
j'ai t un artisan de fourberies, un intrigant ambitieux, sans pudeur
et sans foi.

Le pre Tabaret ne savait que penser. Entre l'honneur de Nol et le
crime de La Jonchre, il ne voyait nul trait d'union possible. Mille
ides troubles et confuses se heurtaient dans son cerveau.

--Voyons, mon enfant, dit-il, remettez-vous. Est-ce que la calomnie
prendrait jamais sur vous! Du courage, tonnerre! n'avez-vous pas des
amis? Ne suis-je pas l? Ayez confiance, confiez-moi le sujet de votre
chagrin, et c'est bien le diable si,  nous deux...

L'avocat se leva brusquement, enflamm d'une rsolution soudaine.

--Eh bien! oui, interrompit-il, oui, vous saurez tout. Au fait, je suis
las de porter seul un secret qui m'touffe. Le rle que je me suis
impos m'excde et m'indigne. J'ai besoin d'un ami qui me console. Il me
faut un conseiller dont la voix m'encourage, car on est mauvais juge
dans sa propre cause, et ce crime me plonge dans un abme d'hsitations.

--Vous savez, rpondit simplement le pre Tabaret, que je suis tout 
vous comme si vous tiez mon propre fils. Disposez de moi sans scrupule.

--Sachez donc, commena l'avocat... Mais non! pas ici. Je ne veux pas
qu'on puisse couter; passons dans mon cabinet.




IV


Lorsque Nol et le pre Tabaret furent assis en face l'un de l'autre
dans la pice o travaillait l'avocat, une fois la porte soigneusement
ferme, le bonhomme eut une inquitude.

--Et si votre mre avait besoin de quelque chose? remarqua-t-il.

--Si madame Gerdy sonne, rpondit le jeune homme d'un ton sec, la
domestique ira voir.

Cette indiffrence, ce froid ddain confondaient le pre Tabaret,
habitu aux rapports toujours si affectueux de la mre et du fils.

--De grce, Nol, dit-il, calmez-vous, ne vous laissez pas dominer par
un mouvement d'irritation. Vous avez eu, je le vois, quelque petite
pique avec votre mre, vous l'aurez oublie demain. Quittez donc ce ton
glacial que vous prenez en parlant d'elle. Pourquoi cette affectation 
l'appeler madame Gerdy?

--Pourquoi? rpondit l'avocat d'une voix sourde, pourquoi?...

Il quitta son fauteuil, fit au hasard quelques pas dans son cabinet, et
revenant se placer prs du bonhomme, il dit:

--Parce que, monsieur Tabaret, madame Gerdy n'est pas ma mre.

Cette phrase tomba comme un coup de bton sur la tte du vieux policier.
Il fut tourdi.

--Oh! fit-il de ce ton qu'on prend pour repousser une proposition
impossible... Oh! songez-vous  ce que vous dites, mon enfant? Est-ce
croyable, est-ce vraisemblable?

--Oui! c'est invraisemblable, rpondit Nol avec une certaine emphase
qui lui tait habituelle, c'est incroyable, et cependant c'est vrai.
C'est--dire que depuis trente-trois ans, depuis ma naissance, cette
femme joue la plus merveilleuse et la plus indigne des comdies au
profit de son fils, car elle a un fils, et  mon dtriment  moi.

--Mon ami..., voulut commencer le pre Tabaret, qui dans le lointain de
cette rvlation entrevoyait le fantme de la veuve Lerouge.

Mais Nol ne l'coutait pas et semblait  peine en tat de l'entendre.
Ce garon si froid et si rserv, si en dedans, ne contenait plus sa
colre. Au bruit de ses propres paroles, il s'animait comme un bon
cheval au son des grelots de ses harnais.

--Fut-il jamais, continua-t-il, un homme aussi cruellement tromp que
moi et plus misrablement pris pour dupe! Et moi qui aimais cette femme,
qui ne savais quels tmoignages d'affection lui prodiguer, qui lui
sacrifiais ma jeunesse! Comme elle a d rire de moi! Son infamie date du
moment o, pour la premire fois, elle m'a pris sur ses genoux. Et
jusqu' ces jours passs, elle a soutenu, sans une heure de dfaillance,
son excrable rle. Son amour pour moi, hypocrisie! son dvouement,
fausset! ses caresses, mensonge! Et je l'adorais! Ah! que ne puis-je
lui reprendre tous les baisers que je lui donnais en change de ses
baisers de Judas. Et pourquoi cet hrosme de fourberies, tant de soin,
tant de duplicit? Pour me trahir plus srement, pour me dpouiller, me
voler, pour donner  son btard tout ce qui m'appartient,  moi: mon
nom, un grand nom; ma fortune, une fortune immense...

Nous brlons, pensait Tabaret, en qui se rvlait le collaborateur de
Gvrol.

Tout haut il dit:

--C'est bien grave, tout ce que vous dites l, cher Nol, c'est
terriblement grave. Il faut supposer  madame Gerdy une audace et une
habilet qu'on trouve rarement runies chez une femme. Elle a d tre
aide, conseille, pousse, peut-tre. Quels ont t ses complices? elle
ne pouvait agir seule. Son mari lui-mme...

--Son mari! interrompit l'avocat avec un rire amer. Ah! vous avez donn
dans le veuvage, vous aussi! Non, il n'y avait pas de mari: feu Gerdy
n'a jamais exist. J'tais btard, cher monsieur Tabaret; trs btard:
Nol, fils de la fille Gerdy et de pre inconnu.

--Seigneur! s'cria le bonhomme, c'est pour cela que votre mariage avec
mademoiselle Levernois n'a pu se faire il y a quatre ans?

--Oui, c'est pour cela, mon vieil ami. Et que de malheurs il vitait ce
mariage avec une jeune fille que j'aimais! Pourtant, je n'en ai pas
voulu, alors,  celle que j'appelais ma mre. Elle pleurait, elle
s'accusait, elle se dsolait, et moi, naf, je la consolais de mon
mieux, je schais ses larmes, je l'excusais  ses propres yeux. Non, il
n'y avait pas de mari... Est-ce que les femmes comme elle ont des maris!
Elle tait la matresse de mon pre, et le jour o il a t rassasi
d'elle, il l'a quitte en lui jetant trois cent mille francs, le prix
des plaisirs qu'elle lui donnait.

Nol aurait continu longtemps sans doute ses dclarations furibondes.
Le pre Tabaret l'arrta. Le bonhomme sentait venir une histoire de tout
point semblable  celle qu'il avait imagine, et l'impatience vaniteuse
de savoir s'il avait devin lui faisait presque oublier de s'apitoyer
sur les infortunes de Nol.

--Cher enfant, dit-il, ne nous garons pas. Vous me demandez un conseil?
Je suis peut-tre le seul  pouvoir vous le donner bon. Allons donc au
but. Comment avez-vous appris cela? Avez-vous des preuves? o
sont-elles?

Le ton dcid du bonhomme aurait d veiller l'attention de Nol. Mais
il n'y prit pas garde. Il n'avait pas le loisir de s'arrter 
rflchir. Il rpondit donc:

--Je sais cela depuis trois semaines. Je dois cette dcouverte au
hasard. J'ai des preuves morales importantes, mais ce ne sont que des
preuves morales. Un mot de la veuve Lerouge, un seul mot les rendait
dcisives. Ce mot, elle ne peut plus le prononcer puisqu'on l'a tue,
mais elle me l'avait dit  moi. Maintenant, madame Gerdy niera tout, je
la connais; la tte sur le billot elle nierait. Mon pre sans doute se
tournera contre moi... Je suis sr, j'ai des preuves, ce crime rend
vaine ma certitude et frappe mes preuves de nullit.

--Expliquez-moi bien tout, reprit aprs un moment de rflexion le pre
Tabaret, tout, vous m'entendez bien. Les vieux sont quelquefois de bon
conseil. Nous aviserons aprs.

--Il y a trois semaines, commena Nol, ayant besoin de quelques titres
anciens, j'ouvris pour les chercher le secrtaire de madame Gerdy.
Involontairement je drangeai une tablette: des papiers tombrent de
droite et de gauche et un paquet de lettres me sauta en plein visage. Un
instinct machinal que je ne saurais expliquer me poussa  dnouer cette
correspondance, et, pouss par une invincible curiosit, je lus la
premire lettre qui me tomba sous la main.

--Vous avez eu tort, opina le pre Tabaret.

--Soit; enfin, je lus. Au bout de dix lignes, j'tais sr que cette
correspondance tait de mon pre, dont madame Gerdy, malgr mes prires,
m'avait toujours cach le nom. Vous devez comprendre quelle fut mon
motion. Je m'emparai du paquet, je vins me renfermer ici, et je dvorai
d'un bout  l'autre cette correspondance.

--Et vous en tes cruellement puni, mon pauvre enfant!

--C'est vrai, mais  ma place qui donc et rsist? Cette lecture m'a
navr, et c'est elle qui m'a donn la preuve de ce que je viens de vous
dire.

--Au moins avez-vous conserv ces lettres?

--Je les ai l, monsieur Tabaret, rpondit Nol, et comme pour me donner
un avis en connaissance de cause vous devez savoir, je vais vous les
lire.

L'avocat ouvrit un des tiroirs de son bureau, fit jouer dans le fond un
ressort imperceptible, et d'une cachette pratique dans l'paisseur de
la tablette suprieure, il retira une liasse de lettres.

--Vous comprenez, mon ami, reprit-il, que je vous ferai grce de tous
les dtails insignifiants, dtails qui, cependant, ajoutent leur poids
au reste. Je vais prendre seulement les faits importants et qui ont
trait directement  l'affaire.

Le pre Tabaret se tassa dans un fauteuil, brlant de la fivre de
l'attente. Son visage et ses yeux exprimaient la plus ardente attention.

Aprs un triage qui dura assez longtemps, l'avocat choisit une lettre et
commena sa lecture, d'une voix qu'il s'effora de rendre calme, mais
qui tremblait par moments:

_Ma Valrie bien-aime,_

--Valrie, fit-il, c'est madame Gerdy.

--Je sais, je sais, ne vous interrompez pas.

Nol reprit donc:

_Ma Valrie bien-aime,_

_Aujourd'hui est un beau jour. Ce matin j'ai reu ta lettre chrie, je
l'ai couverte de baisers, je l'ai relue cent fois, et maintenant elle
est alle rejoindre les autres, l, sur mon coeur. Cette lettre,  mon
amie, a failli me faire mourir de joie. Tu ne t'tais donc pas trompe,
c'tait donc vrai! Le Ciel enfin propice couronne notre flamme. Nous
aurons un fils._

_J'aurai un fils de ma Valrie adore, sa vivante image. Oh! pourquoi
sommes-nous spars par une distance immense? Que n'ai-je des ailes pour
voler  tes pieds et tomber entre tes bras, ivre de la plus douce
volupt! Non! jamais comme en ce moment je n'ai maudit l'union fatale
qui m'a t impose par une famille inexorable et que mes larmes n'ont
pu attendrir. Je ne puis m'empcher de har cette femme qui, malgr moi,
porte mon nom, innocente victime cependant de la barbarie de nos
parents. Et pour comble de douleurs, elle va aussi me rendre pre. Qui
dira ma douleur lorsque j'envisage l'avenir de ces deux enfants?_

_L'un, le fils de l'objet de ma tendresse, n'aura ni pre ni famille, ni
mme un nom, puisqu'une loi faite pour dsesprer les mes sensibles
m'empche de le reconnatre. Tandis que l'autre, celui de l'pouse
dteste, par le seul fait de sa naissance, se trouvera riche, noble,
entour d'affections et d'hommages, avec un grand tat dans le monde. Je
ne puis soutenir la pense de cette terrible injustice. Qu'imaginer pour
la rparer? Je n'en sais rien, mais sois sre que je la rparerai. C'est
au tant dsir, au plus chri, au plus aim que doit revenir la
meilleure part, et elle lui reviendra, je le veux._

--D'o est date cette lettre? demanda le pre Tabaret, que le style
devait fixer au moins sur un point.

--Voyez, rpondit Nol.

Il tendit la lettre au bonhomme, qui lut: _Venise, dcembre 1828_.

--Vous sentez, reprit l'avocat, toute l'importance de cette premire
lettre. Elle est comme l'exposition rapide qui tablit les faits. Mon
pre, mari malgr lui, adore sa matresse et dteste sa femme. Toutes
deux se trouvent enceintes en mme temps, et ses sentiments au sujet des
deux enfants qui vont natre ne sont pas fards. Sur la fin, on voit
presque poindre l'ide que plus tard il ne craindrait pas de mettre 
excution, au mpris de toutes les lois divines et humaines...

Il commenait presque une sorte de plaidoyer; le pre Tabaret
l'interrompit.

--Ce n'est pas la peine de dvelopper, dit-il. Dieu merci! ce que vous
lisez est assez explicite. Je ne suis pas un Grec en pareille matire,
je suis simple comme le serait un jur; pourtant, je comprends
admirablement.

--Je passe plusieurs lettres, reprit Nol, et j'arrive  celle-ci, du 23
janvier 1829. Elle est fort longue et pleine de choses compltement
trangres  ce qui nous occupe. Pourtant j'y trouve deux passages qui
attestent le travail lent et continu de la pense de mon pre:

_Les destins, plus puissants que ma volont, m'enchanent en ce pays,
mais mon me est prs de toi,  ma Valrie. Sans cesse ma pense se
repose sur le gage ador de notre amour qui tressaille dans ton sein.
Veille, mon amie, veille sur tes jours doublement prcieux. C'est
l'amant, c'est le pre qui te parle. La dernire page de ta rponse me
perce le coeur: N'est-ce pas me faire injure que de t'inquiter du sort
de notre enfant?  Dieu puissant! elle m'aime, elle me connat, et elle
s'inquite!_

--Je saute, dit Nol, deux pages de passion pour m'arrter  ces
quelques lignes de la fin:

_La grossesse de la comtesse est de plus en plus pnible. pouse
infortune! Je la hais, et cependant je la plains. Elle semble deviner
les motifs de ma tristesse et de ma froideur.  sa soumission timide, 
son inaltrable douceur on croirait qu'elle cherche  se faire pardonner
notre union. Crature sacrifie! Elle aussi, peut-tre, avant d'tre
trane  l'autel, avait donn son coeur. Nos destines seraient
pareilles. Ton bon coeur me pardonnera ma piti._

--Celle-l tait ma mre, fit l'avocat d'une voix frmissante. Une
sainte! Et on demande pardon de la piti qu'elle inspire... Pauvre
femme!

Il passa sa main sur ses yeux comme pour repousser ses larmes et ajouta:

--Elle est morte!

En dpit de son impatience le pre Tabaret n'osa souffler mot. Il
ressentait d'ailleurs vivement la profonde douleur de son jeune ami et
la respectait. Aprs un assez long silence, Nol releva la tte et
reprit la correspondance.

--Toutes les lettres qui suivent, dit-il, portent la trace des
proccupations de mon pre pour son btard. Je les laisse pourtant de
ct. Mais voici ce qui me frappe dans celle-ci, crite de Rome, le 5
mars 1829:

_Mon fils, notre fils! Voil mon plus cruel et mon unique souci. Comment
lui assurer l'avenir que je rve pour lui? Les grands seigneurs
d'autrefois n'avaient pas ces malheureuses proccupations. Jadis, je
serais all trouver le roi, qui d'un mot aurait fait  l'enfant un tat
dans le monde. Aujourd'hui le roi, qui gouverne avec peine des sujets
rvolts, ne peut plus rien. La noblesse a perdu ses droits, et les plus
gens de bien sont traits comme les derniers des manants._

--Plus bas, maintenant, je vois:

_Mon coeur aime  se figurer ce que sera notre fils. De sa mre, il aura
l'me, l'esprit, la beaut, les grces, toutes les sductions. Il
tiendra de son pre la fiert, la vaillance, les sentiments des grandes
races. Que sera l'autre? Je tremble en y songeant. La haine ne peut
engendrer que des monstres. Dieu rserve la force et la beaut pour les
enfants conus au milieu des transports de l'amour._

--Le monstre, c'est moi! fit l'avocat avec une sorte de rage concentre.
Tandis que l'autre... Mais laissons l, n'est-ce pas, ces prliminaires
d'une action atroce. Je n'ai voulu jusqu'ici que vous montrer
l'aberration de la passion de mon pre; nous arrivons au but.

Le pre Tabaret s'tonnait des ardeurs de cet amour dont Nol remuait
les cendres. Peut-tre le sentait-il plus vivement sous ces expressions
qui lui rappelaient sa jeunesse. Il comprenait combien doit tre
irrsistible l'entranement d'une telle passion. Il tremblait de
deviner.

--Voici, reprit Nol en agitant un papier, non plus une de ces ptres
interminables dont je vous ai dtach de courts fragments, mais un
simple billet. Il est du commencement de mai et porte le timbre de
Venise. Il est laconique et nanmoins dcisif.

_Chre Valrie_,

_Fixe-moi, je te prie, aussi exactement que possible, sur l'poque
probable de ta dlivrance. J'attends ta rponse avec une anxit que tu
comprendrais, si tu pouvais deviner mes projets au sujet de notre
enfant!_

--Je ne sais, reprit Nol, si madame Gerdy comprit; toujours est-il
qu'elle dut rpondre immdiatement, car voici ce qu'crit mon pre  la
date du 14:

_Ta rponse,  ma chrie, est telle, qu' peine je l'osais esprer. Le
projet que j'ai conu est maintenant ralisable. Je commence  goter un
peu de calme et de scurit. Notre fils portera mon nom, je ne serai pas
oblig de me sparer de lui. Il sera lev prs de moi, dans mon htel,
sous mes yeux, sur mes genoux, dans mes bras. Aurai-je assez de force
pour ne pas succomber  cet excs de flicit?_

_J'ai une me pour la douleur, en aurai-je une pour la joie?  femme
adore,  enfant prcieux, ne craignez rien, mon coeur est assez vaste
pour vous deux! Je pars demain pour Naples, d'o je t'crirai
longuement. Quoi qu'il arrive, duss-je sacrifier les intrts puissants
qui me sont confis, je serai  Paris pour l'heure solennelle. Ma
prsence doublera ton courage, la puissance de mon amour diminuera tes
douleurs..._

--Je vous demande pardon de vous interrompre, Nol, dit le pre Tabaret;
savez-vous quels graves motifs retenaient votre pre  l'tranger?

--Mon pre, mon vieil ami, rpondit l'avocat, tait en dpit de son ge
un des amis, un des confidents de Charles X, et il avait t charg par
lui d'une mission secrte en Italie. Mon pre est le comte Rhteau de
Commarin.

--Peste! fit le bonhomme... et entre ses dents, comme pour mieux graver
ce nom dans sa mmoire, il rpta plusieurs fois: Rhteau de Commarin.

Nol se taisait. Aprs avoir paru tout faire pour dominer son
ressentiment, il semblait accabl comme s'il et pris la dtermination
de ne rien tenter pour rparer le coup qui l'atteignait.

--Au milieu du mois de mai, continua-t-il, mon pre tait donc  Naples.
C'est l que lui, un homme prudent, sens, un digne diplomate, un
gentilhomme, il ose, dans l'garement d'une passion insense, confier au
papier le plus monstrueux des projets. coutez bien:

_Mon adore_,

_C'est Germain, mon vieux valet de chambre, qui te remettra cette
lettre. Je le dpche en Normandie, charg de la plus dlicate des
commissions. C'est un de ces serviteurs auxquels on peut se fier
absolument._

_Le moment est venu de te dvoiler mes projets touchant mon fils. Dans
trois semaines au plus tard je serai  Paris. Si mes prvisions ne sont
pas dues, la comtesse et toi devez accoucher en mme temps. Trois ou
quatre jours d'intervalle ne peuvent rien changer  mon dessein. Voici
ce que j'ai rsolu:_

_Mes deux enfants sont confis  deux nourrices de N..., o sont situes
presque toutes mes proprits. Une de ces femmes, dont Germain rpond,
et vers laquelle je l'envoie, sera dans nos intrts. C'est  cette
confidente que sera remis notre fils, Valrie. Ces deux femmes
quitteront Paris le mme jour, Germain accompagnant celle qui sera
charge du fils de la comtesse._

_Un accident, arrang  l'avance, forcera ces deux femmes  passer une
nuit en route. Un hasard combin par Germain les contraindra de coucher
dans la mme auberge, dans la mme chambre._

_Pendant la nuit, notre nourrice,  nous, changera les enfants de
berceau._

_J'ai tout prvu, ainsi que je te l'expliquerai, et toutes les
prcautions sont prises pour que ce secret ne puisse nous chapper.
Germain est charg,  son passage  Paris, de commander deux layettes
exactement, absolument semblables. Aide-le de tes conseils._

_Ton coeur maternel, ma douce Valrie, va peut-tre saigner  l'ide
d'tre prive des innocentes caresses de ton enfant. Tu te consoleras en
songeant au sort que lui assurera ton sacrifice. Quels prodiges de
tendresse lui pourraient servir autant que cette rparation! Quant 
l'autre, je connais ton me tendre, tu le chriras. Ne sera-ce pas
m'aimer encore et me le prouver? D'ailleurs, il ne saurait tre 
plaindre. Ne sachant rien, il n'aura rien  regretter; et tout ce que la
fortune peut procurer ici-bas, il l'aura._

_Ne me dis pas que ce que je veux tenter est coupable. Non, ma
bien-aime, non. Pour que notre plan russisse, il faut un tel concours
de circonstances si difficiles  accder; tant de concidences
indpendantes de notre volont, que, sans la protection vidente de la
Providence, nous devons chouer. Si donc le succs couronne nos voeux,
c'est que le Ciel sera pour nous. J'espre._

--Voil ce que j'attendais, murmura le pre Tabaret.

--Et le malheureux! s'cria Nol, ose invoquer la Providence! Il lui
faut Dieu pour complice!

--Mais, demanda le bonhomme, comment votre mre... pardon, je veux dire:
comment madame Gerdy prit-elle cette proposition?

--Elle parat l'avoir repousse d'abord, car voici une vingtaine de
pages employes par le comte  la persuader,  la dcider. Oh! cette
femme!...

--Voyons, mon enfant, dit doucement le pre Tabaret, essayons de n'tre
pas trop injuste. Vous semblez ne vous en prendre, n'en vouloir qu'
madame Gerdy. De bonne foi! le comte bien plus qu'elle me parat mriter
votre colre...

--Oui, interrompit Nol, avec une certaine violence; oui, le comte est
coupable, trs coupable! Il est l'auteur de la machination infme, et
pourtant je ne me sens pas de haine contre lui. Il a commis un crime,
mais il a une excuse: la passion. Mon pre, d'ailleurs, ne m'a pas
tromp, comme cette misrable femme,  toutes les minutes, pendant
trente ans. Enfin, monsieur de Commarin a t si cruellement puni, qu'
cette heure je ne puis que lui pardonner et le plaindre.

--Ah! il a t puni? interrogea le bonhomme.

--Oui, affreusement, vous le reconnatrez: mais laissez-moi poursuivre.
Vers la fin du mois de mai, vers les premiers jours de juin plutt, le
comte dut arriver  Paris, car la correspondance cesse. Il revit madame
Gerdy et les dernires dispositions du complot furent arrtes. Voici un
billet qui enlve  cet gard toute incertitude. Le comte, ce jour-l,
tait de service aux Tuileries et ne pouvait quitter son poste. Il a
crit dans le cabinet mme du roi, sur du papier du roi. Voyez les
armes. Le march est conclu et la femme qui consent  tre l'instrument
des projets de mon pre est  Paris. Il prvient sa matresse:

_Chre Valrie_,

_Germain m'annonce l'arrive de la nourrice de ton fils, de notre fils.
Elle se prsentera chez toi dans la journe. On peut compter sur elle;
une magnifique rcompense nous rpond de sa discrtion. Cependant, ne
lui parle de rien. On lui a donn  entendre que tu ignores tout. Je
veux rester seul charg de la responsabilit des faits, c'est plus
prudent. Cette femme est de N... Elle est ne sur nos terres et en
quelque sorte dans notre maison. Son mari est un brave et honnte marin;
elle s'appelle Claudine Lerouge._

_Du courage,  ma bien-aime! Je te demande le plus grand sacrifice
qu'un amant puisse attendre d'une mre. Le Ciel, tu n'en doutes plus,
nous protge. Tout dpend dsormais de notre habilet et de notre
prudence, c'est--dire que nous russirons._

Sur un point, au moins, le pre Tabaret se trouvait suffisamment
clair; les recherches sur le pass de la veuve Lerouge devenaient un
jeu. Il ne put retenir un enfin! de satisfaction qui chappa  Nol.

--Ce billet, reprit l'avocat, clt la correspondance du comte...

--Quoi! rpondit le bonhomme, vous ne possdez plus rien?

--J'ai encore dix lignes crites bien des annes plus tard, et qui
certes ont leur poids, mais qui enfin ne sont toujours qu'une preuve
morale.

--Quel malheur! murmura le pre Tabaret.

Nol replaa sur son bureau les lettres qu'il tenait  la main, et se
retournant vers son vieil ami il le regarda fixement.

--Supposez, pronona-t-il lentement et en appuyant sur chaque syllabe,
supposez que tous mes renseignements s'arrtent ici. Admettez pour un
moment que je ne sais rien de plus que ce que vous savez... Quel est
votre avis?

Le pre Tabaret fut quelques minutes sans rpondre. Il valuait les
probabilits rsultant des lettres de M. de Commarin.

--Pour moi, dit-il enfin, en mon me et conscience, vous n'tes pas le
fils de madame Gerdy.

--Et vous avez raison, reprit l'avocat avec force. Vous pensez bien,
n'est-ce pas, que je suis all trouver Claudine. Elle m'aimait, cette
pauvre femme qui m'avait donn son lait; elle souffrait de l'injustice
horrible dont elle me savait victime. Faut-il le dire, l'ide de sa
complicit la tourmentait; c'tait un remords trop lourd pour sa
vieillesse. Je l'ai vue, je l'ai interroge, elle a tout avou. Le plan
du comte, simplement et merveilleusement conu, russit sans effort.
Trois jours aprs ma naissance, tout tait consomm: j'tais, moi,
pauvre et chtif enfant, trahi, dpossd, dpouill par mon protecteur
naturel, par mon pre! Pauvre Claudine! Elle m'avait promis son
tmoignage pour le jour o je voudrais rentrer dans mes droits!

--Et elle est morte emportant son secret! murmura le bonhomme d'un ton
de regret.

--Peut-tre! rpondit Nol; j'ai encore un espoir. Claudine possdait
plusieurs lettres qui lui avaient t crites autrefois, soit par le
comte, soit par madame Gerdy, lettres imprudentes et explicites. On les
retrouvera, sans doute, et leur production serait dcisive. Je les ai
tenues entre mes mains, ces lettres, je les ai lues; Claudine voulait
absolument me les confier; que ne les ai-je prises!

Non! il n'y avait plus d'espoir de ce ct, et le pre Tabaret le savait
mieux que personne.

C'est  ces lettres, sans doute, qu'en voulait l'assassin de La
Jonchre. Il les avait trouves et les avait brles avec les autres
papiers, dans le petit pole. Le vieil agent volontaire commenait 
comprendre.

--Avec tout cela, dit-il, d'aprs ce que je sais de vos affaires, que je
connais comme les miennes, il me semble que le comte n'a gure tenu les
blouissantes promesses de fortune qu'il faisait pour vous  madame
Gerdy.

--Il ne les a mme pas tenues du tout, mon vieil ami.

--a, par exemple! s'cria le bonhomme indign, c'est plus infme encore
que tout le reste.

--N'accusez pas mon pre, rpondit gravement Nol. Sa liaison avec
madame Gerdy dura longtemps encore. Je me souviens d'un homme aux
manires hautaines qui parfois venait me voir au collge, et qui ne
pouvait tre que le comte. Mais la rupture vint.

--Naturellement, ricana le pre Tabaret, un grand seigneur...

--Attendez pour juger, interrompit l'avocat, monsieur de Commarin eut
ses raisons. Sa matresse le trompait, il le sut, et rompit justement
indign. Les dix lignes dont je vous parlais sont celles qu'il crivit
alors.

Nol chercha assez longtemps parmi les papiers pars sur la table et
enfin choisit une lettre plus fane et plus froisse que les autres. 
l'usure des plis on devinait qu'elle avait t lue et relue bien des
fois. Les caractres mmes taient en partie effacs.

--Voici, dit-il d'un ton amer; madame Gerdy n'est plus la Valrie
adore.

_Un ami cruel comme les vrais amis m'a ouvert les yeux. J'ai dout. Vous
avez t surveille, et aujourd'hui malheureusement je n'ai plus de
doutes. Vous, Valrie, vous  qui j'ai donn plus que ma vie, vous me
trompez, et vous me trompez depuis bien longtemps! Malheureuse! je ne
suis plus certain d'tre le pre de votre enfant!_

--Mais ce billet est une preuve! s'cria le pre Tabaret, une preuve
irrcusable. Qu'importerait au comte le doute ou la certitude de sa
paternit, s'il n'avait sacrifi son fils lgitime  son btard. Oui,
vous me l'aviez dit, il a subi un rude chtiment.

--Madame Gerdy, reprit Nol, essaya de se justifier. Elle crivit au
comte; il lui renvoya ses lettres sans les ouvrir. Elle voulut le voir,
elle ne put parvenir jusqu' lui. Puis elle se lassa de ses tentatives
inutiles. Elle comprit que tout tait bien fini le jour o l'intendant
du comte lui apporta pour moi un titre de rente de quinze mille francs.
Le fils avait pris ma place, la mre me ruinait...

Trois ou quatre coups lgers frapps  la porte du cabinet
interrompirent Nol.

--Qui est l? demanda-t-il sans se dranger.

--Monsieur, dit  travers la porte la voix de la domestique, madame
voudrait vous parler.

L'avocat parut hsiter.

--Allez, mon enfant, conseilla le pre Tabaret, ne soyez pas
impitoyable, il n'y a que les dvots qui aient ce droit-l.

Nol se leva avec une visible rpugnance et passa chez Mme Gerdy.

Pauvre garon, pensait le pre Tabaret rest seul, quelle dcouverte
fatale, et comme il doit souffrir! Un si noble jeune homme, un si brave
coeur! Dans son honntet candide, il ne souponne mme pas d'o part le
coup. Par bonheur, j'ai de la clairvoyance pour deux, et c'est au moment
o il dsespre que je suis sr, moi, de lui faire rendre justice. Grce
 lui, me voici sur la voie. Un enfant devinerait la main qui a frapp.
Seulement, comment cela est-il arriv? Il va me l'apprendre sans s'en
douter. Ah! si j'avais une de ces lettres pour vingt-quatre heures!
C'est qu'il doit savoir son compte... D'un autre ct, en demander une,
avouer mes relations avec la prfecture... Mieux vaut en prendre une,
n'importe laquelle, uniquement pour comparer l'criture.

Le pre Tabaret achevait  peine de faire disparatre une de ces lettres
dans les profondeurs de sa poche lorsque l'avocat reparut.

C'tait un de ces hommes au caractre fortement tremp, dont les
ressorts plient sans rompre jamais. Il tait fort, s'tant depuis
longtemps exerc  la dissimulation, cette indispensable armure des
ambitieux.

Rien, lorsqu'il revint, ne pouvait trahir ce qui s'tait pass entre
Mme Gerdy et lui. Il tait froid et calme absolument comme pendant
ses consultations, lorsqu'il coutait les interminables histoires de ses
clients.

--Eh bien! demanda le pre Tabaret, comment va-t-elle?

--Plus mal, rpondit Nol. Maintenant elle a le dlire et ne sait ce
qu'elle dit. Elle vient de m'accabler des injures les plus atroces et de
me traiter comme le dernier des hommes! Je crois positivement qu'elle
devient folle.

--On le deviendrait  moins, murmura le bonhomme, et je pense que vous
devriez faire appeler le mdecin.

--Je viens de l'envoyer chercher.

L'avocat s'tait assis devant son bureau et remettait en ordre, suivant
leurs dates, les lettres parpilles. Il ne semblait plus se souvenir de
l'avis demand  son vieil ami; il ne paraissait nullement dispos 
renouer l'entretien interrompu. Ce n'tait pas l'affaire du pre
Tabaret.

--Plus je songe  votre histoire, mon cher Nol, commena-t-il, plus
elle me surprend. Je ne sais en vrit quel parti je prendrais, ni 
quoi je me rsoudrais  votre place.

--Oui, mon ami, murmura tristement l'avocat, il y a l de quoi confondre
des expriences plus profondes encore que la vtre.

Le vieux policier rprima difficilement le fin sourire qui lui montait
aux lvres.

--Je le confesse humblement, dit-il, prenant plaisir  charger son air
de niaiserie, mais vous, qu'avez-vous fait? Votre premier mouvement a d
tre de demander une explication  madame Gerdy?

Nol eut un tressaillement que ne remarqua pas le pre Tabaret, tout
proccup du tour qu'il voulait donner  la conversation.

--C'est par l, rpondit-il, que j'ai commenc.

--Et que vous a-t-elle dit?

--Que pouvait-elle dire? N'tait-elle pas accable d'avance?

--Quoi! elle n'a pas essay de se disculper?

--Si! elle a tent l'impossible. Elle a prtendu m'expliquer cette
correspondance, elle m'a dit... Eh! sais-je ce qu'elle m'a dit? des
mensonges, des absurdits, des infamies...

L'avocat avait achev de ramasser les lettres, sans s'apercevoir du vol.
Il les lia soigneusement et les replaa dans le tiroir secret de son
bureau.

--Oui, continua-t-il en se levant et en arpentant son bureau comme si le
mouvement et pu calmer sa colre, oui, elle a entrepris de me donner le
change. Comme c'tait ais, avec les preuves que je tiens! C'est qu'elle
adore son fils, et  l'ide qu'il pouvait tre forc de me restituer ce
qu'il m'a vol, son coeur se brisait. Et moi, imbcile, sot, lche, qui
dans le premier moment avais presque envie de ne lui parler de rien, je
me disais: il faut pardonner, elle m'a aim, aprs tout... Aim? non.
Elle me verrait souffrir les plus horribles tortures sans verser une
larme, pour empcher un seul cheveu de tomber de la tte de son fils.

--Elle a probablement averti le comte, objecta le pre Tabaret,
poursuivant son ide.

--C'est possible. Sa dmarche, en ce cas, aura t inutile; le comte est
absent de Paris depuis plus d'un mois et on ne l'attend gure qu' la
fin de la semaine.

--Comment savez-vous cela?

--J'ai voulu voir le comte mon pre, lui parler...

--Vous?

--Moi. Pensez-vous donc que je ne rclamerai pas? Vous imaginez-vous
que, vol, dpouill, trahi, je n'lverai pas la voix? Quelle
considration m'engagerait donc  me taire? qui ai-je  mnager? J'ai
des droits, je les ferai valoir. Que trouvez-vous  cela de surprenant?

--Rien certainement, mon ami. Ainsi donc vous tes all chez monsieur de
Commarin?

--Oh! je ne m'y suis pas rsolu immdiatement, continua Nol. Ma
dcouverte m'avait fait presque perdre la tte. J'avais besoin de
rflchir. Mille sentiments divers et opposs m'agitaient. Je voulais et
je ne voulais pas, la fureur m'aveuglait et je manquais de courage;
j'tais indcis, flottant, gar. Le bruit que peut causer cette affaire
m'pouvantait. Je dsirais, je dsire mon nom, cela est certain. Mais, 
la veille de le reprendre, je ne voudrais pas le salir. Je cherchais un
moyen de tout concilier  bas bruit, sans scandale.

--Enfin, vous vous tes dcid?

--Oui, aprs quinze jours d'angoisse. Ah! que j'ai souffert tout ce
temps! J'avais abandonn toutes mes affaires, rompu avec le travail. Le
jour, par des courses insenses, je cherchais  briser mon corps,
esprant arriver au sommeil par la fatigue. Efforts inutiles! Depuis que
j'ai trouv ces lettres, je n'ai pas dormi une heure.

De temps  autre, le pre Tabaret tirait sournoisement sa montre.
Monsieur le juge d'instruction sera couch, pensait-il.

--Enfin, un matin, continua Nol, aprs une nuit de rage, je me dis
qu'il fallait en finir. J'tais dans l'tat dsespr de ces joueurs
qui, aprs des pertes successives, jettent sur le tapis ce qui leur
reste pour le risquer d'un coup. Je pris mon coeur  deux mains,
j'envoyai chercher une voiture et je me fis conduire  l'htel Commarin.

Le vieux policier laissa chapper un soupir de satisfaction.

--C'est un des plus magnifiques htels du faubourg Saint-Germain, mon
vieil ami; une demeure princire, digne d'un grand seigneur vingt fois
millionnaire, presque un palais. On entre d'abord dans une cour vaste. 
droite et  gauche sont les curies o piaffent vingt chevaux de prix,
les remises et les communs. Au fond, s'lve la faade de l'htel,
majestueux et svre avec ses fentres immenses et son double perron de
marbre. Derrire, s'tend un grand jardin, je devrais dire un parc,
ombrag par les plus vieux arbres peut-tre qui soient  Paris.

Cette description enthousiaste contrariait vivement le pre Tabaret.
Mais qu'y faire, comment presser Nol? Un mot indiscret pouvait veiller
ses soupons, lui rvler qu'il parlait non  un ami, mais au
collaborateur de Gvrol.

--On vous a donc fait visiter l'htel? demanda-t-il.

--Non, je l'ai visit moi-mme. Depuis que je me sais le seul hritier
des Rhteau de Commarin, je me suis enquis de ma nouvelle famille. J'ai
tudi son histoire  la bibliothque; c'est une noble histoire. Le
soir, la tte en feu, j'allais rder autour de la demeure de mes pres.
Ah! vous ne pouvez comprendre mes motions! C'est l, me disais-je, que
je suis n; l, j'aurais d tre lev, grandir; l, je devrais rgner
aujourd'hui! Je dvorais ces amertumes inoues dont meurent les bannis.

Je comparais,  ma vie triste et besogneuse, les grandes destines du
btard, et il me montait  la tte des bouffes de colre. Il me prenait
des envies folles de forcer les portes, de me prcipiter dans le grand
salon pour en chasser l'intrus, le fils de la fille Gerdy: Hors d'ici,
btard! hors d'ici, je suis le matre! La certitude de rentrer dans mes
droits ds que je le voudrais me retenait seule. Oui, je la connais,
cette habitation de mes anctres! J'aime ses vieilles sculptures, ses
grands arbres, les pavs mmes de la cour fouls par les pas de ma mre!
J'aime tout, jusqu'aux armes tales au-dessus de la grande porte, fier
dfi jet aux ides stupides de notre poque de niveleurs.

Cette dernire phrase sortait si formellement des ides habituelles de
l'avocat que le pre Tabaret dtourna un peu la tte pour cacher son
sourire narquois.

Pauvre humanit! pensait-il; le voici dj grand seigneur!

--Quand j'arrivai, reprit Nol, le suisse en grande livre tait sur la
porte. Je demandai monsieur le comte de Commarin. Le suisse me rpondit
que monsieur le comte voyageait, mais que monsieur le vicomte tait chez
lui. Cela contrariait mes desseins; cependant j'tais lanc, j'insistai
pour parler au fils  dfaut du pre. Le suisse me toisa un bon moment.
Il venait de me voir descendre d'une voiture de remise, il prenait ma
mesure. Il se consultait avant de dcider si je n'tais pas un trop
mince personnage pour aspirer  l'honneur de comparatre devant monsieur
le vicomte.

--Cependant vous avez pu lui parler!

--Comment cela, sur-le-champ! rpondit l'avocat d'un ton de raillerie
amre; y pensez-vous, cher monsieur Tabaret! L'examen pourtant me fut
favorable; ma cravate blanche et mon costume noir produisirent leur
effet. Le suisse me confia  un chasseur emplum qui me fit traverser la
cour et m'introduisit dans un superbe vestibule o billaient sur des
banquettes trois ou quatre valets de pied. Un de ces messieurs me pria
de le suivre.

Il me fit gravir un splendide escalier qu'on pourrait monter en
voiture, me prcda dans une longue galerie de tableaux, me guida 
travers de vastes appartements silencieux dont les meubles se fanaient
sous des housses, et finalement me remit aux mains du valet de chambre
de monsieur Albert. C'est le nom que porte le fils de madame Gerdy,
c'est--dire mon nom  moi.

--J'entends, j'entends...

--J'avais pass un examen, il me fallut subir un interrogatoire. Le
valet de chambre dsirait savoir qui j'tais, d'o je venais, ce que je
faisais, ce que je voulais, et le reste. Je rpondis simplement que,
absolument inconnu du vicomte, j'avais besoin de l'entretenir cinq
minutes pour une affaire urgente. Il sortit, m'invitant  m'asseoir et
attendre. J'attendais depuis plus d'un quart d'heure quand il reparut.
Son matre daignait consentir  me recevoir.

Il tait ais de comprendre que cette rception tait reste sur le coeur
de l'avocat et qu'il la considrait comme un affront. Il ne pardonnait
pas  Albert ses laquais et son valet de chambre. Il oubliait la mort du
duc illustre qui disait: Je paye mes valets pour tre insolents afin de
m'pargner le ridicule et l'ennui de l'tre. Le pre Tabaret fut
surpris de l'amertume de son jeune ami  propos de dtails si vulgaires.

Quelle petitesse, pensait-il, et chez un homme d'un gnie suprieur!
Est-il donc vrai que c'est dans l'arrogance de la valetaille qu'il faut
chercher le secret de la haine du peuple pour des aristocraties aimables
et polies!

--On me fit entrer, continua Nol, dans un petit salon simplement
meubl, et qui n'avait pour ornement que des armes. Il y en a, le long
des murs, de tous les temps et de tous les pays. Jamais je n'ai vu dans
un si petit espace tant de fusils, de pistolets, d'pes, de sabres et
de fleurets. On se serait cru dans l'arsenal d'un matre d'escrime.

L'arme de l'assassin de la veuve Lerouge revenait ainsi naturellement 
la mmoire du vieux policier.

--Le vicomte, dit Nol ralentissant son dbit, tait  demi couch sur
un divan lorsque j'entrai. Il tait vtu d'une jaquette de velours et
d'un pantalon de chambre pareil, et avait autour du cou un immense
foulard de soie blanche. Je ne lui en veux aucunement,  ce jeune homme,
il ne m'a jamais fait sciemment le moindre mal, il ignorait le crime de
notre pre, je puis donc lui rendre justice. Il est bien, il a grand air
et porte noblement le nom qui ne lui appartient pas. Il est de ma
taille, brun comme moi et me ressemblerait peut-tre s'il ne portait
toute sa barbe. Seulement, il a l'air plus jeune que moi de cinq ou six
ans. Cette apparence de jeunesse s'explique. Il n'a ni travaill, ni
lutt, ni souffert. Il est de ces heureux arrivs avant de partir, qui
traversent la vie sur les coussins moelleux de leur quipage sans
ressentir le plus lger cahot. En me voyant, il se leva et me salua
gracieusement.

--Vous deviez tre fameusement mu? demanda le bonhomme.

--Un peu moins que je le suis en ce moment. Quinze jours d'angoisses
prparatoires usent bien des motions. J'allai tout d'abord au-devant de
la question que je lus sur ses lvres: Monsieur, lui dis-je, vous ne me
connaissez aucunement, mais ma personnalit est la moindre des choses.
Je viens  vous charg d'une mission bien triste et bien grave, et qui
intresse l'honneur du nom que vous portez. Sans doute, il ne me crut
pas, car c'est d'un ton qui frisait l'impertinence qu'il me rpondit:
Sera-ce long? Je dis simplement: Oui.

--Je vous en prie, insista le pre Tabaret devenu trs attentif,
n'omettez pas un dtail. C'est trs important, vous comprenez...

--Le vicomte, continua Nol, parut vivement contrari. C'est que,
m'objecta-t-il, j'avais dispos de mon temps. C'est  cette heure que je
suis admis prs de la jeune fille que je dois pouser, mademoiselle
d'Arlange; ne pourrions-nous remettre cet entretien?

Bon! autre femme! se dit le bonhomme.

--Je rpondis au vicomte que notre explication ne souffrait aucun
retard, et comme je le voyais en disposition de m'envoyer promener, je
sortis de ma poche la correspondance du comte et je lui prsentai une
des lettres. En reconnaissant l'criture de son pre il s'humanisa. Il
me dclara qu'il allait tre  moi, me demandant la permission de faire
prvenir l o il tait attendu. Il crivit un mot  la hte et le remit
 son valet de chambre en lui ordonnant de le faire porter tout de suite
chez madame la marquise d'Arlange. Il me fit alors passer dans une pice
voisine, sa bibliothque...

--Un mot seulement, interrompit le bonhomme; s'tait-il troubl en
voyant les lettres?

--Pas le moins du monde. Aprs avoir ferm soigneusement la porte, il me
montra un fauteuil, s'assit lui-mme et me dit: Maintenant, monsieur,
expliquez-vous. J'avais eu le temps de me prparer  cette entrevue
dans l'antichambre. J'tais dcid  frapper immdiatement un grand
coup. Monsieur, lui dis-je, ma mission est pnible. Je vais vous
rvler des faits incroyables. De grce, ne me rpondez rien avant
d'avoir pris connaissance des lettres que voici. Je vous conjure aussi
de ne vous point laisser aller  des violences qui seraient inutiles.
Il me regarda d'un air extrmement surpris et rpondit: Parlez, je puis
tout entendre. Je me levai. Monsieur, lui dis-je, apprenez que vous
n'tes pas le fils lgitime de monsieur de Commarin. Cette
correspondance vous le prouvera. L'enfant lgitime existe, et c'est lui
qui m'envoie. J'avais les yeux sur les siens en parlant, et j'y vis
passer un clair de fureur. Je crus un instant qu'il allait me sauter 
la gorge. Il se remit vite. Ces lettres? fit-il d'une voix brve. Je
les lui remis.

--Comment! s'cria le pre Tabaret, ces lettres-l, les vraies?...
Imprudent!

--Pourquoi?

--Et s'il les avait... que sais-je, moi?...

L'avocat appuya sa main sur l'paule de son vieil ami.

--J'tais l, rpondit-il d'une voix sourde, et il n'y avait, je vous le
promets, aucun danger.

La physionomie de Nol prit une telle expression de frocit que le
bonhomme eut presque peur et se recula instinctivement.

Il l'aurait tu! pensa-t-il.

L'avocat reprit son rcit:

--Ce que j'ai fait pour vous ce soir, mon ami, je le fis pour le vicomte
Albert. Je lui vitai la lecture, au moins immdiate, de ces cent
cinquante-six lettres. Je lui dis de ne s'arrter qu' celles qui
taient marques d'une croix, et de s'attacher spcialement aux passages
souligns au crayon rouge.

--C'tait abrger le supplice.

--Il tait assis, continua Nol, devant un petit guridon trop fragile
pour qu'on pt s'appuyer dessus, et j'tais, moi, rest debout, adoss 
la chemine, o il y avait du feu. Je suivais ses moindres mouvements et
j'piais son visage. Non, de ma vie je n'ai vu un spectacle pareil et je
ne l'oublierais pas quand je vivrais mille ans. En moins de cinq
minutes, sa physionomie changea  ce point que son valet de chambre ne
l'et pas reconnu. Il avait saisi son mouchoir de poche, et de temps 
autre, machinalement, il le portait  sa bouche. Il plissait  vue
d'oeil et ses lvres blmissaient jusqu' paratre aussi blanches que son
mouchoir.

De grosses gouttes de sueur perlaient sur son front et ses yeux
devenaient troubles comme si une taie les et recouverts. D'ailleurs,
pas une exclamation, pas une parole, pas un soupir, pas un geste, rien.
 un moment il me fit tellement piti que je faillis lui arracher les
lettres des mains, les lancer dans le feu et le prendre dans mes bras en
lui criant: Va, tu es mon frre, oublions tout, restons chacun  notre
place, aimons-nous!

Le pre Tabaret prit la main de Nol et la serra.

--Va! dit-il, je reconnais l mon gnreux enfant!

--Si je ne l'ai pas fait, mon ami, c'est que je me suis dit: les lettres
brles, me reconnatra-t-il encore pour son frre?

--C'est juste.

--Au bout d'une demi-heure environ, la lecture fut termine. Le vicomte
se leva et se plaa debout, bien en face de moi. Vous avez raison,
monsieur, me dit-il, si ces lettres sont bien de mon pre, comme je le
crois, tout tend  prouver que je ne suis pas le fils de la comtesse de
Commarin. Je ne rpondis pas. Cependant, reprit-il, ce ne sont l que
des prsomptions. Possdez-vous d'autres preuves? Je m'attendais,
certes,  bien d'autres objections. Germain, dis-je, pourrait parler.
Il m'apprit que Germain tait mort depuis plusieurs annes. Alors, je
lui parlai de la nourrice, de la veuve Lerouge. Je lui expliquai combien
elle serait facile  trouver et  interroger. J'ajoutai qu'elle
demeurait  La Jonchre.

--Et que dit-il, Nol,  cette ouverture? demanda avec empressement le
pre Tabaret.

--Il garda le silence d'abord et parut rflchir. Puis, tout  coup, il
se frappa le front en disant: J'y suis, je la connais! J'ai accompagn
mon pre chez elle trois fois, et devant moi il lui a remis une somme
assez forte. Je lui fis remarquer que c'tait encore une preuve. Il ne
rpliqua pas et se mit  arpenter la bibliothque. Enfin, il revint 
moi: Monsieur, me dit-il, vous connaissez le fils lgitime de monsieur
de Commarin? Je rpondis: C'est moi. Il baissa la tte et murmura:
Je m'en doutais. Il me prit la main et ajouta: Mon frre, je ne vous
en veux pas.

--Il me semble, fit le pre Tabaret, qu'il pouvait vous laisser le soin
de dire cela, et avec un peu plus de justice et de raison.

--Non, mon ami, car le malheureux aujourd'hui, c'est lui. Je ne suis pas
descendu, moi, je ne savais pas, tandis que lui!...

Le vieux policier hocha la tte; il ne devait rien laisser deviner de
ses penses et elles l'touffaient quelque peu.

--Enfin, poursuivit Nol, aprs un assez long silence, je lui demandai 
quoi il s'arrtait. coutez, pronona-t-il, j'attends mon pre d'ici 
huit ou dix jours. Vous m'accorderez bien ce dlai. Aussitt son retour,
je m'expliquerai avec lui, et justice vous sera rendue, je vous en donne
ma parole d'honneur. Reprenez vos lettres et permettez-moi de rester
seul. Je suis comme un homme foudroy, monsieur. En un moment je perds
tout: un grand nom que j'ai toujours port le plus dignement que j'ai
pu, une position unique, une fortune immense, et plus que tout cela
peut-tre... une femme qui m'est plus chre que ma vie. En change, il
est vrai, je retrouverai une mre. Nous nous consolerons ensemble. Et je
tcherai, monsieur, de vous faire oublier, car elle doit vous aimer et
elle vous pleurera.

--Il a vritablement dit cela?

--Presque mot pour mot.

--Canaille! gronda le bonhomme entre ses dents.

--Vous dites? interrogea Nol.

--Je dis que c'est un brave jeune homme, rpondit le pre Tabaret, et je
serais enchant de faire sa connaissance.

--Je ne lui ai pas montr la lettre de rupture, ajouta Nol; il vaut
autant qu'il ignore la conduite de madame Gerdy. Je me suis priv
volontairement de cette preuve plutt que de lui causer un trs violent
chagrin.

--Et maintenant?...

--Que faire? J'attends le retour du comte. Selon ce qu'il dira,
j'agirai. Je passerai demain au parquet pour demander l'examen des
papiers de Claudine. Si les lettres se retrouvent, je suis sauv,
sinon... Mais, je vous l'ai dit, je n'ai pas de parti pris depuis que je
sais cet assassinat. Qui me conseillera?

--Le moindre conseil demande de longues rflexions, rpondit le
bonhomme, qui songeait  la retraite. Hlas! mon pauvre enfant, quelle
vie vous avez d mener!...

--Affreuse... Et joignez  cela des inquitudes d'argent.

--Comment! vous qui ne dpensez rien...

--J'ai pris des engagements. Puis-je toucher  la fortune commune que
j'administrais jusqu'ici? Je ne le pense pas.

--Vous ne le devez pas. Et tenez, je suis ravi que vous m'ayez parl de
cela, vous allez me rendre un service.

--Bien volontiers. Lequel?

--Imaginez-vous que j'ai dans mon secrtaire douze ou quinze mille
francs qui me gnent abominablement. Vous comprenez, je suis vieux, je
ne suis pas brave, si on venait  se douter...

--Je craindrais..., voulut objecter l'avocat.

--Quoi! fit le bonhomme. Ds demain je vous les apporte. Mais, songeant
qu'il allait se mettre  la disposition de M. Daburon et que peut-tre
il ne serait pas libre quand il voudrait:

--Non! pas demain, reprit-il, ce soir mme. Ce diable d'argent ne
passera pas une nuit de plus chez moi.

Il s'lana dehors et bientt reparut tenant  la main quinze billets de
mille francs.

--S'ils ne suffisent pas, dit-il en les tendant  Nol, j'en ai
d'autres.

--Je vais toujours, proposa l'avocat, vous donner un reu.

-- moi! pour quoi faire? il sera temps demain.

--Et si je meurs cette nuit?

--Eh bien! fit le bonhomme, en songeant  son testament, j'hriterai
encore de vous. Bonsoir! Vous m'avez demand un conseil... il me faut la
nuit pour rflchir, j'ai prsentement la cervelle  l'envers. Je vais
mme sortir un peu. Si je me couchais maintenant, j'aurais quelque
horrible cauchemar. Allons, mon enfant, patience et courage. Qui sait
si,  l'heure qu'il est, la Providence ne travaille pas pour vous!

Il sortit et Nol laissa sa porte entrouverte, coutant le bruit des pas
qui se perdait dans l'escalier. Bientt le cri de: Cordon, s'il vous
plat! et le claquement de la porte lui apprirent que le pre Tabaret
tait dehors.

Il attendit quelques instants encore et remonta sa lampe. Puis il prit
un petit paquet dans un des tiroirs, glissa dans sa poche les billets de
banque de son vieil ami et quitta son cabinet, dont il ferma la porte 
double tour. Sur le palier, il s'arrta. Il prtait l'oreille comme si
quelque gmissement de Mme Gerdy et pu parvenir jusqu' lui.
N'entendant rien, il descendit sur la pointe du pied. Une minute plus
tard, il tait dans la rue.




V


Dans le bail de Mme Gerdy se trouvait compris, au rez-de-chausse, un
local qui autrefois servait de remise. Elle en avait fait comme un
capharnam o elle entassait toutes les vieilleries du mnage, meubles
inutiles, ustensiles hors de service, objets de rebut ou encombrants. On
y serrait aussi la provision de bois et de charbon de l'hiver.

Cette ancienne remise avait, sur la rue, une petite porte longtemps
condamne. Depuis plusieurs annes Nol l'avait fait rparer en secret,
y avait adapt une serrure. Il pouvait, par l, entrer et sortir  toute
heure, chappant ainsi au contrle du concierge, c'est--dire de toute
la maison.

C'est par cette porte que sortait l'avocat, non sans employer les plus
grandes prcautions pour l'ouvrir et pour la refermer.

Une fois dehors, il resta un moment immobile sur le trottoir, comme s'il
et hsit sur la route  prendre. Il se dirigeait lentement vers la
gare Saint-Lazare, quand un fiacre vint  passer. Il fit signe au
cocher, qui retint son cheval et amena la voiture sur le bord de la
chausse.

--Rue du Faubourg-Montmartre, au coin de la rue de Provence, dit Nol en
montant, et bon train!

 l'endroit indiqu, l'avocat descendit du fiacre et paya le cocher.
Quand il le vit assez loin, il s'engagea dans la rue de Provence, et
aprs une centaine de pas, sonna  la porte d'une des plus belles
maisons de la rue.

Le cordon fut immdiatement tir.

Lorsque Nol passa devant la loge, le portier lui adressa un salut
respectueusement protecteur, amical en mme temps: un de ces saluts que
les portiers de Paris tiennent en rserve pour les locataires selon leur
coeur, mortels gnreux  la main toujours ouverte.

Arriv au second tage, l'avocat s'arrta, tira une cl de sa poche, et
entra comme chez lui dans l'appartement du milieu.

Mais au grincement, bien lger pourtant, de la cl dans la serrure, une
femme de chambre, assez jeune, assez jolie,  l'oeil effront, tait
accourue.

--Ah! monsieur! s'cria-t-elle.

Cette exclamation lui chappa juste assez haut pour pouvoir tre
entendue  l'extrmit de l'appartement et servir de signal au besoin.
C'tait comme si elle et cri Gare! Nol ne sembla pas le remarquer.

--Madame est l? fit-il.

--Oui, monsieur! et bien en colre aprs monsieur. Ds ce matin, elle
voulait envoyer chez monsieur. Ce tantt elle parlait d'y aller
elle-mme. J'ai eu bien du mal  l'empcher de dsobir aux ordres de
monsieur.

--C'est bien, dit l'avocat.

--Madame est dans le fumoir, continua la femme de chambre, je lui
prpare une tasse de th; monsieur en prendra-t-il une?

--Oui, rpondit Nol. clairez-moi, Charlotte.

Il traversa successivement une magnifique salle  manger, un splendide
salon dor, style Louis XIV; et pntra dans le fumoir.

C'tait une pice assez vaste dont le plafond tait remarquablement
lev. On devait s'y croire  trois mille lieues de Paris, chez quelque
opulent sujet du Fils du Ciel. Meubles, tapis, tentures, tableaux, tout
venait bien videmment en droite ligne de Hong-Kong ou de Shang-Hai.

Une riche toffe de soie  personnages vivement enlumins habillait les
murs et se drapait devant les portes. Tout l'empire du Milieu y dfilait
dans des paysages vermillon, mandarins pansus, entours de leurs
porte-lanternes; lettrs abrutis par l'opium, endormis sous des
parasols; jeunes filles aux yeux retrousss, trbuchant sur leurs pieds
serrs de bandelettes.

Le tapis, d'un tissu dont la fabrication est un secret pour l'Europe,
tait sem de fruits et de fleurs d'une perfection  tromper une
abeille. Sur la soie, qui cachait le plafond, quelque grand artiste de
Pking avait peint de fantastiques oiseaux ouvrant sur un fond d'azur
leurs ailes de pourpre et d'or.

Des baguettes de laque, prcieusement incrustes de nacre, retenaient
les draperies et dessinaient les angles de l'appartement.

Deux bahuts bizarres occupaient entirement un des cts de la pice.
Des meubles aux formes capricieuses et incohrentes, des tables  dessus
de porcelaine, des chiffonnires de bois prcieux encombraient les
moindres recoins.

Puis c'taient des tagres achetes chez Lien-Tsi, le Tahan de
Sou-Tchou, la ville artistique; mille curiosits impossibles et
coteuses, depuis les btons d'ivoire qui remplacent nos fourchettes
jusqu'aux tasses de porcelaine plus mince qu'une bulle de savon,
miracles du rgne de Kien-Loung.

Un divan trs large et trs bas, avec des piles de coussins recouverts
en toffe pareille  la tenture, rgnait au fond du fumoir. Il n'y avait
pas de fentre, mais bien une grande verrire comme celle des magasins,
double et  panneaux mobiles. L'espace vide, d'un mtre environ, mnag
entre les glaces de l'intrieur et celles de l'extrieur, tait rempli
de fleurs les plus rares. La chemine absente tait remplace par des
bouches de chaleur adroitement dissimules qui entretenaient dans le
fumoir une temprature  faire clore des vers  soie, vritablement en
harmonie avec l'ameublement.

Quand Nol entra, une femme jeune encore tait pelotonne sur le divan
et fumait une cigarette. En dpit de la chaleur tropicale, elle tait
enveloppe de grands chles de cachemire.

Elle tait petite, mais seules les femmes petites peuvent runir toutes
les perfections. Les femmes dont la taille dpasse la moyenne doivent
tre des essais ou des erreurs de la nature. Si belles qu'elles pussent
tre, toujours elles pchent par quelque endroit, comme l'oeuvre d'un
statuaire qui, mme ayant du gnie, aborderait pour la premire fois la
grande sculpture.

Elle tait petite mais son cou, ses paules et ses bras avaient des
rondeurs exquises. Ses mains aux doigts retrousss, aux ongles roses,
semblaient des bijoux prcieusement caresss. Ses pieds, chausss de bas
de soie presque aussi pais qu'une toile d'araigne, taient une
merveille. Ils rappelaient non le pied par trop fabuleux que Cendrillon
fourrait dans une pantoufle de vair, mais le pied trs rel, trs
clbre et plus palpable dont une belle banquire aime  donner le
modle en marbre, en pltre ou en bronze  ses nombreux admirateurs.

Elle n'tait pas belle, ni mme jolie; cependant sa physionomie tait de
celles qu'on n'oublie gure, et qui frappent du coup de foudre de Beyle.
Son front tait un peu haut et sa bouche trop grande, malgr la
provocante fracheur des lvres. Ses sourcils taient comme dessins 
l'encre de Chine; seulement le pinceau avait trop appuy et ils lui
donnaient l'air dur lorsqu'elle oubliait de les surveiller. En revanche
son teint uni avait une riche pleur dore, ses yeux noirs velouts
possdaient une norme puissance magntique, ses dents brillaient de la
blancheur nacre de la perle et ses cheveux, d'une prodigieuse opulence,
taient fins et noirs, onds, avec des reflets bleutres.

En apercevant Nol, qui cartait la portire de soie, elle se souleva 
demi, s'appuyant sur son coude.

--Enfin, vous voici, fit-elle d'une voix aigrelette, c'est fort heureux!

L'avocat avait t suffoqu par la temprature sngalienne du fumoir.

--Quelle chaleur! dit-il; on touffe ici!

--Vous trouvez? reprit la jeune femme; eh bien! moi je grelotte. Il est
vrai que je suis trs souffrante. Poser m'est insupportable, me prend
sur les nerfs, et je vous attends depuis hier.

--Il m'a t impossible de venir, objecta Nol, impossible!

--Vous saviez cependant, continua la dame, qu'aujourd'hui est mon jour
d'chance et que j'avais beaucoup  payer. Les fournisseurs sont venus,
pas un sou  leur donner. On a prsent le billet du carrossier, pas
d'argent. Ce vieux filou de Clergeot, auquel j'ai souscrit un effet de
trois mille francs, m'a fait un tapage affreux. Comme c'est agrable!

Nol baissa la tte comme un colier que son professeur gronde le lundi
parce qu'il n'a pas fait les devoirs du dimanche.

--Ce n'est qu'un jour de retard, murmura-t-il.

--Et ce n'est rien, n'est-ce pas? riposta la jeune femme. Un homme qui
se respecte, mon cher, laisse protester sa signature s'il le faut, mais
jamais celle de sa matresse. Pour qui donc voulez-vous que je passe?
Ignorez-vous que je n'ai  attendre de considrations que de mon argent?
Du jour o je ne paye plus, bonsoir...

--Ma chre Juliette, pronona doucement l'avocat...

Elle l'interrompit brusquement.

--Oui, c'est fort joli, poursuivit-elle, ma Juliette adore, tant que
vous tes ici, c'est charmant, mais vous n'avez pas plus tt tourn les
talons qu'autant en emporte le vent. Savez-vous seulement, une fois
dehors, s'il existe une Juliette?

--Comme vous tes injuste! rpondit Nol. N'tes-vous pas sre que je
pense toujours  vous? ne vous l'ai-je pas prouv des milliers de fois?
Tenez, je vais vous le prouver encore  l'instant.

Il tira de sa poche le petit paquet qu'il avait pris dans son bureau,
et, le dveloppant, il montra un charmant crin de velours.

--Voici, dit-il, le bracelet qui vous faisait tant d'envie il y a huit
jours  l'talage de Beaugran.

Mme Juliette, sans se lever, tendit la main pour prendre l'crin,
l'entrouvrit avec la plus nonchalante indiffrence, y jeta un coup d'oeil
et dit seulement:

--Ah!

--Est-ce bien celui-ci? demanda Nol.

--Oui; mais il me semblait beaucoup plus joli chez le marchand.

Elle referma l'crin et le jeta sur une petite table place prs d'elle.

--Je n'ai pas de chance ce soir, fit l'avocat avec dpit.

--Pourquoi cela?

--Je vois bien que ce bracelet ne vous plat pas.

--Mais si, je le trouve charmant... d'ailleurs il me complte les deux
douzaines. Ce fut au tour de Nol de dire:

--Ah!...

Et comme Juliette se taisait, il ajouta:

--S'il vous fait plaisir, il n'y parat gure.

--Vous y voil donc! s'cria la dame. Je ne vous semble pas assez
enflamme de reconnaissance. Vous m'apportez un prsent, et je dois
immdiatement le payer comptant, remplir la maison de cris de joie et me
jeter  vos genoux en vous appelant grand et magnifique seigneur.

Nol ne put retenir un geste d'impatience que Juliette remarqua fort
bien et qui la ravit.

--Cela suffirait-il? continua-t-elle. Faut-il que j'appelle Charlotte
pour lui faire admirer ce bracelet superbe, monument de votre
gnrosit? Voulez-vous que je fasse monter le portier et descendre ma
cuisinire pour leur dire combien je suis heureuse de possder un amant
si magnifique?

L'avocat haussait les paules en philosophe que ne sauraient toucher les
railleries d'un enfant.

-- quoi bon ces plaisanteries blessantes? dit-il. Si vous avez contre
moi quelque grief srieux, mieux vaut le dire simplement et
srieusement.

--Soit, soyons srieux, rpondit Juliette. Je vous dirai, cela tant,
que mieux valait oublier ce bracelet et m'apporter hier soir ou ce matin
les huit mille francs dont j'avais besoin.

--Je ne pouvais venir.

--Il fallait les envoyer; il y a encore des commissionnaires au coin des
rues.

--Si je ne les ai ni apports, ni envoys, ma chre amie, c'est que je
ne les avais pas. J'ai t oblig de beaucoup chercher avant de les
trouver, et on me les avait promis pour demain seulement. Si je les ai
ce soir, je le dois  un hasard sur lequel je ne comptais pas il y a une
heure, et que j'ai saisi aux cheveux, au risque de me compromettre.

--Pauvre homme! fit Juliette d'un ton de piti ironique. Vous osez me
dire que vous tes embarrass pour trouver dix mille francs, vous!

--Oui, moi.

La jeune femme regarda son amant et partit d'un clat de rire.

--Vous tes superbe dans ce rle de jeune homme pauvre, dit-elle.

--Ce n'est pas un rle...

--Que vous dites, mon cher. Mais je vous vois venir. Cet aimable aveu
est une prface. Demain, vous allez vous dclarer trs gn, et
aprs-demain... C'est l'avarice qui vous travaille. Cette vertu vous
manquait. Ne sentez-vous pas des remords de l'argent que vous m'avez
donn?

--Malheureuse! murmura Nol rvolt.

--Vrai, continua la dame, je vous plains, oh! mais considrablement.
Amant infortun! Si j'ouvrais une souscription pour vous?  votre place
je me ferais inscrire au bureau de bienfaisance!

La patience chappa  Nol, en dpit de sa rsolution de rester calme.

--Vous croyez rire? s'cria-t-il; eh bien! apprenez-le, Juliette, je
suis ruin et j'ai puis mes dernires ressources. J'en suis aux
expdients!...

L'oeil de la jeune femme brilla; elle regarda tendrement son amant.

--Oh! si c'tait vrai, mon gros chat! dit-elle; si je pouvais te croire!

L'avocat reut ce regard en plein dans le coeur. Il fut navr. Elle me
croit, pensa-t-il, et elle est ravie. Elle me dteste.

Il se trompait. L'ide qu'un homme l'avait assez aime pour se ruiner
froidement avec elle, sans jamais laisser chapper un reproche,
transportait cette fille. Elle se sentait prs d'aimer, dchu et sans le
sou, celui qu'elle dtestait riche et fier. Mais l'expression de ses
yeux changea bien vite.

--Bte que je suis! s'cria-t-elle, j'allais pourtant donner l-dedans
et m'attendrir! Avec cela que vous tes bien un monsieur  lcher votre
monnaie  doigts carts!  d'autres, mon cher! Tous les hommes
aujourd'hui comptent comme des prteurs sur gages. Il n'y a plus  se
ruiner que de rares imbciles, quelques moutards vaniteux, et de temps 
autre un vieillard passionn. Or, vous tes un gaillard trs froid, trs
grave, trs srieux et surtout trs fort.

--Pas avec vous, toujours, murmura Nol.

--Bast! laissez-moi donc tranquille, vous savez bien ce que vous faites.
En guise de coeur vous avez un gros double zro comme  Hombourg. Quand
vous m'avez prise, vous vous tes dit: je vais me payer de la passion
pour tant. Et vous vous tes tenu parole. C'est un placement comme un
autre, dont on reoit les intrts en agrment. Vous tes capable de
toutes les folies du monde  raison de quatre mille francs par mois,
prix fixe. S'il fallait vingt sous de plus, vous reprendriez bien vite
votre coeur et votre chapeau pour les porter ailleurs,  ct,  la
concurrence.

--C'est vrai, rpondit froidement l'avocat, je sais compter, et cela
m'est prodigieusement utile! Cela me sert  savoir au juste o et
comment a pass ma fortune.

--Vous le savez, vraiment? ricana Juliette.

--Et je puis vous le dire, ma chre. D'abord vous avez t peu
exigeante... mais l'apptit vient en mangeant. Vous avez voulu du luxe,
vous l'avez eu; un mobilier splendide, vous l'avez; une maison monte,
des toilettes extravagantes, je n'ai rien su refuser. Il vous a fallu
une voiture, un cheval, j'ai rpondu: soit. Et je ne parle pas de mille
fantaisies. Je ne compte ni ce cabinet chinois ni les deux douzaines de
bracelets. Ce total est de quatre cent mille francs.

--Vous en tes sr?

--Comme quelqu'un qui les a eus et qui ne les a plus.

--Quatre cent mille francs, juste! il n'y a pas de centimes?

--Non.

--Alors, mon cher, si je vous prsentais ma facture, vous seriez en
reste.

La femme de chambre, qui entrait apportant le th sur un plateau,
interrompit ce duo d'amour dont Nol avait fait plus d'une rptition.
L'avocat se tut  cause de la soubrette. Juliette garda le silence 
cause de son amant, car elle n'avait pas de secret pour Charlotte, qui
la servait depuis trois ans et  laquelle, en bon coeur, elle passait
tout, mme un amoureux, joli homme, qui cotait assez cher.

Mme Juliette Chaffour tait parisienne. Elle devait tre ne, vers
1839, quelque part, sur les hauteurs du faubourg Montmartre, d'un pre
compltement inconnu. Son enfance fut une longue alternative de roules
et de caresses galement furieuses. Elle vcut mal, de drages ou de
fruits avaris; aussi possdait-elle un estomac  toute preuve.  douze
ans, elle tait maigre comme un clou, verte comme une pomme en juin et
plus dprave que Saint-Lazare. Prudhomme aurait dit que cette prcoce
coquine tait totalement destitue de moralit.

Elle n'avait pas la plus vague notion de l'ide abstraite que reprsente
ce substantif. Elle devait supposer l'univers peupl d'honntes gens
vivant comme madame sa mre, les amis et les amies de madame sa mre.
Elle ne craignait ni Dieu ni diable, mais elle avait peur des sergents
de ville. Elle redoutait aussi certains personnages mystrieux et
cruels, dont elle entendait parler de temps  autre, qui habitent prs
du Palais de Justice et prouvent un malin plaisir  faire du chagrin
aux jolies filles.

Comme sa beaut ne donnait aucune esprance, on allait la mettre dans un
magasin, quand un vieux et respectable monsieur, qui avait connu sa
maman autrefois, lui accorda sa protection. Ce vieillard, prudent et
prvoyant comme tous les vieillards, tait un connaisseur et savait que
pour rcolter il est indispensable de semer. Il voulut d'abord
badigeonner sa protge d'un vernis d'ducation. Il lui donna des
matres, un professeur de musique, un professeur de danse qui, en moins
de trois ans, lui apprirent  crire, un peu de piano et les premires
notions d'un art qui a fait tourner la tte  plus d'un ambassadeur: la
danse.

Ce qu'il ne lui donna pas, c'est un amant. Elle en choisit un elle-mme:
un artiste, qui ne lui apprit rien de bien neuf, mais qui l'enleva au
vieillard avis pour lui offrir la moiti de ce qu'il possdait,
c'est--dire rien. Au bout de trois mois, en ayant assez, elle quitta le
nid de ses premires amours avec toute sa garde-robe noue dans un
mouchoir de coton.

Pendant les quatre annes qui suivirent, elle vcut peu de la ralit,
beaucoup de cette esprance qui n'abandonne jamais une femme qui se sait
de jolis yeux. Tour  tour elle disparut dans les bas-fonds ou remonta 
fleur d'eau. Deux fois la fortune gante de frais vint frapper  sa
porte, sans qu'elle et la prsence d'esprit de la retenir par un pan de
son paletot.

Elle venait de dbuter  un petit thtre avec l'aide d'un cabotin, et
dbitait mme assez adroitement ses rles quand Nol, par le plus grand
des hasards, la rencontra, l'aima, et en fit sa matresse.

Son avocat, comme elle disait, ne lui dplaisait pas trop dans les
commencements. Aprs quelques mois il l'assommait. Elle lui en voulait
de ses manires douces et polies, de ses faons d'homme du monde, de sa
distinction, du mpris qu'il dissimulait  peine pour ce qui est bas et
vil, et surtout de son inaltrable patience, que rien ne dmontait. Son
grand grief contre lui, c'est qu'il n'tait pas drle, et encore qu'il
se refusait absolument  la conduire dans les bons endroits o rgne une
gaiet sans prjugs. Pour se distraire, elle commena  gaspiller de
l'argent. Et  mesure que grandissait son ambition et que croissaient
les sacrifices de son amant, son aversion pour lui augmentait.

Elle le rendait le plus malheureux des hommes et le traitait comme un
chien. Et ce n'tait pas par mauvais naturel, mais de parti pris, par
principe. Elle avait cette persuasion qu'une femme est aime en raison
directe des soucis qu'elle cause et du mal qu'elle fait.

Juliette n'tait pas mchante, et elle se jugeait trs  plaindre. Son
rve aurait t d'tre aime d'une certaine faon, qu'elle sentait bien,
mais qu'elle expliquait mal. Pour ses amants, elle n'avait t qu'un
jouet ou un objet de luxe, elle le comprenait, et, comme elle tait
impatiente du mpris, cette ide la rendait enrage. Elle souhaitait un
homme qui lui ft dvou et qui risqut beaucoup pour elle, un amant
descendant jusqu' elle et ne cherchant pas  l'lever jusqu' lui. Elle
dsesprait de ne le rencontrer jamais.

Les folies de Nol la laissaient froide comme glace; elle le supposait
fort riche, et, chose singulire, en dpit de sa trs relle avidit,
elle se souciait fort peu de l'argent. Nol l'aurait peut-tre gagne
par une franchise brutale, en lui faisant toucher du doigt sa situation;
il la perdit par la dlicatesse mme de sa dissimulation, en lui
laissant ignorer l'tendue des sacrifices qu'il faisait pour elle.

Lui l'adorait. Jusqu'au jour fatal o il la connut, il avait vcu comme
un sage. Cette premire passion l'incendia, et du dsastre il ne sauva
que les apparences. Les quatre murs restaient debout, mais la maison
tait brle. Les hros ont leur endroit faible: Achille prit par le
talon; les plus adroits lutteurs ont des dfauts  leur cuirasse; par
Juliette, Nol tait vulnrable et donnait prise  tout et  tous. Pour
elle, en quatre ans, ce jeune homme modle, cet avocat  rputation
immacule, ce moraliste austre avait dvor non seulement sa fortune
personnelle, mais celle de Mme Gerdy.

Il aimait sa Juliette follement, sans rflexion, sans mesure, les yeux
ferms. Prs d'elle il oubliait toute prudence et pensait tout haut.
Dans son boudoir il dnouait le masque de sa dissimulation habituelle et
ses vices s'tiraient  l'aise comme les membres dans une tuve. Il se
sentait si bien sans courage et sans forces contre elle que jamais il
n'essaya de lutter. Elle le possdait. Parfois il avait tent de se
roidir contre des caprices insenss, elle le faisait plier comme
l'osier. Sous les regards noirs de cette fille, il sentait ses
rsolutions fondre plus vite que la neige au soleil d'avril. Elle le
torturait, mais elle avait assez de puissance pour tout effacer d'un
sourire, d'une larme et d'un baiser.

Loin de l'enchanteresse, la raison lui revenait par intervalles, et dans
ses moments lucides, il se disait: elle ne m'aime pas, elle se joue de
moi! Mais la foi avait pouss dans son coeur de si profondes racines
qu'il ne pouvait l'en arracher. Il faisait montre d'une jalousie
terrible et s'en tenait  de vaines dmonstrations. Il eut  diffrentes
reprises de fortes raisons de suspecter la fidlit de sa matresse,
jamais il n'eut le courage d'claircir ses soupons. Il faudrait la
quitter, pensait-il, si je ne me trompais pas, ou alors tout accepter
dans l'avenir.  l'ide d'abandonner Juliette, il frmissait et sentait
sa passion assez lche pour passer sous toutes les fourches caudines. Il
prfrait des doutes dsolants  une certitude plus affreuse encore.

La prsence de la femme de chambre, qui mit assez longtemps  disposer
tout ce qui tait ncessaire pour prendre le th, permit  Nol de se
remettre. Il regardait Juliette, et sa colre s'envolait. Dj, il en
tait  se demander s'il n'avait pas t un peu dur pour elle.

Quand Charlotte se fut retire, il vint s'asseoir sur le divan, prs de
sa matresse, et, arrondissant son bras, il voulut la prendre par le
cou.

--Voyons, disait-il d'une voix caressante, tu as t assez mchante
comme cela ce soir. Si j'ai eu tort, tu m'as suffisamment puni. Faisons
la paix, et embrasse-moi.

Elle le repoussa durement, en disant d'un ton sec:

--Laissez-moi... Combien de fois dois-je vous rpter que je suis trs
souffrante ce soir?

--Tu souffres, mon amie, reprit l'avocat; o? Veux-tu qu'on prvienne le
docteur?

--Ce n'est pas la peine. Je connais mon mal, il s'appelle l'ennui. Vous
n'tes pas du tout le mdecin qu'il me faut.

Nol se leva d'un air dcourag et alla prendre place de l'autre ct de
la table  th, en face de sa matresse. Sa rsignation disait quelle
habitude il avait des rebuffades.

Juliette le maltraitait, il revenait toujours, comme le pauvre chien qui
guette pendant des journes l'instant o ses caresses ne sont pas
importunes. Et il avait la rputation d'tre dur, emport, capricieux!
Et il l'tait!

--Vous me dites bien souvent depuis quelques mois, reprit-il, que je
vous ennuie. Que vous ai-je fait?

--Rien.

--Eh bien! alors?

--Ma vie n'est plus qu'un long billement, rpondit la jeune femme;
est-ce ma faute? Croyez-vous que ce soit un mtier rcratif d'tre
votre matresse? Examinez-vous donc un peu. Est-il un tre aussi triste,
aussi maussade que vous, plus inquiet, plus souponneux, dvor d'une
pire jalousie?

--Votre accueil, mon amie, hasarda Nol, est fait pour teindre la
gaiet et glacer l'expansion. Puis on craint toujours quand on aime.

--Joli! Alors on cherche une femme exprs pour soi, on se la commande
sur mesure; on l'enferme dans sa cave et on se la fait monter une fois
par jour, aprs le dner, au dessert, en mme temps que le vin de
Champagne, histoire de s'gayer.

--J'aurais aussi bien fait de ne pas venir, murmura l'avocat.

--C'est cela. Je serais reste seule sans autre distraction que ma
cigarette et quelque bouquin bien endormant! Vous trouvez que c'est une
existence, vous, de ne bouger de chez soi?

--C'est la vie de toutes les femmes honntes que je connais, rpondit
schement l'avocat.

--Merci! je ne leur en fais pas mon compliment. Heureusement, moi, je ne
suis pas une femme honnte et je puis dire que je suis lasse de vivre
plus claquemure que l'pouse d'un Turc avec votre visage pour unique
distraction.

--Vous vivez claquemure, vous!

--Certainement, continua Juliette avec une aigreur croissante. Voyons,
avez-vous jamais amen un de vos amis ici? Non, monsieur me cache. Quand
m'avez-vous offert votre bras pour une promenade? jamais, la dignit de
monsieur serait atteinte si on le voyait en ma compagnie. J'ai une
voiture, y tes-vous mont six fois? peut-tre, mais alors vous baissiez
les stores. Je sors seule; je me promne seule...

--Toujours le mme refrain, interrompit Nol, que la colre commenait 
gagner; sans cesse des mchancets gratuites. Comme si vous en tiez 
apprendre pourquoi il en est ainsi!

--Je n'ignore pas, poursuivit la jeune femme, que vous rougissez de moi.
J'en connais cependant, et de plus hupps que vous, qui montrent
volontiers leur matresse. Monsieur tremble pour ce beau nom de Gerdy
que je ternirais, tandis que les fils des plus grandes familles ne
craignent pas de s'afficher dans des avant-scnes avec des grues.

Pour le coup, Nol fut jet hors de ses gonds,  la grande jubilation de
Mme Chaffour.

--Assez de rcriminations! s'cria-t-il en se levant; si je cache nos
relations, c'est que j'y suis contraint. De quoi vous plaignez-vous? Je
vous laisse votre libert et vous en usez si largement que toutes vos
actions m'chappent. Vous maudissez le vide que je fais autour de vous?
 qui la faute? Est-ce moi qui me suis lass d'une douce et modeste
existence? Mes amis seraient venus dans un appartement respirant une
honnte aisance, puis-je les amener ici? En voyant votre luxe, cet
talage insolent de ma folie, ils se demanderaient o j'ai pris tout
l'argent que je vous ai donn.

Je puis avoir une matresse, je n'ai pas le droit de jeter par les
fentres une fortune qui ne m'appartient pas. Qu'on vienne  savoir
demain que c'est moi qui vous entretiens, mon avenir est perdu. Quel
client voudrait confier ses intrts  l'imbcile qui s'est ruin pour
une femme dont tout Paris a parl. Je ne suis pas un grand seigneur,
moi, je n'ai  risquer ni un nom historique, ni une immense fortune. Je
suis Nol Gerdy, avocat; ma rputation est tout ce que je possde. Elle
est menteuse, soit. Telle qu'elle est il faut que je la garde, et je la
garderai.

Juliette, qui savait son Nol par coeur, pensa qu'elle tait alle assez
loin. Elle entreprit de ramener son amant.

--Voyons, mon ami, dit-elle tendrement, je n'ai pas voulu vous faire de
peine. Il faut tre indulgent... je suis horriblement nerveuse ce soir.

Ce simple changement ravit l'avocat et suffit pour le calmer presque.

--C'est que vous me rendriez fou, reprit-il, avec vos injustices. Moi
qui m'puise  chercher ce qui peut vous tre agrable! Vous attaquez
perptuellement ma gravit, et il n'y a pas quarante-huit heures nous
avons enterr le carnaval comme deux fous. J'ai ft le Mardi gras comme
un tudiant. Nous sommes alls au thtre, j'ai endoss un domino pour
vous accompagner au bal de l'Opra, j'ai invit deux de mes amis  venir
souper avec nous.

--C'tait mme bien gai! rpondit la jeune femme en faisant la moue.

--Il me semble que oui.

--Vous trouvez! c'est que vous n'tes pas difficile. Nous sommes alls
au Vaudeville, c'est vrai, mais sparment, comme toujours, moi seule en
haut, vous en bas. Au bal, vous aviez l'air de mener le diable en terre.
Au souper, vos amis taient foltres comme des bonnets de nuit. J'ai d,
sur vos ordres, affecter de vous connatre  peine. Vous avez bu comme
une ponge, sans que j'aie pu savoir si vous tiez gris ou non...

--Cela prouve, interrompit Nol, qu'il ne faut pas forcer ses gots.
Parlons d'autre chose. Il fit quelques pas dans le fumoir, et tirant sa
montre:

--Une heure bientt, dit-il; mon amie, je vais vous laisser.

--Comment, vous ne me restez pas?

--Non,  mon grand regret; ma mre est dangereusement malade.

Il dpliait et comptait sur la table les billets de banque du pre
Tabaret.

--Ma petite Juliette, reprit-il, voici non pas huit mille francs mais
dix mille. Vous ne me verrez pas d'ici quelques jours.

--Quittez-vous donc Paris?

--Non, mais je vais tre absorb par une affaire d'une importance
immense pour moi. Oui, immense! Si elle russit, mignonne, notre bonheur
est assur, et tu verras bien si je t'aime.

--Oh! mon petit Nol, dis-moi ce que c'est?

--Je ne puis.

--Je t'en prie, fit la jeune femme en se pendant au cou de son amant, se
soulevant sur la pointe des pieds comme pour approcher ses lvres des
siennes.

L'avocat l'embrassa; sa rsolution sembla chanceler.

--Non! dit-il enfin, je ne puis, l, srieusement.  quoi bon te donner
une fausse joie... Maintenant, ma chrie, coute-moi bien. Quoi qu'il
arrive, entends-tu, sous quelque prtexte que ce soit, ne viens pas chez
moi, comme tu as eu l'imprudence de le faire; ne m'cris mme pas. En me
dsobissant, tu me causerais peut-tre un tort irrparable. S'il
t'arrivait un accident, dpche-moi ce vieux drle de Clergeot. Je dois
le voir aprs-demain, car il a des billets  moi.

Juliette recula, menaant Nol d'un geste mutin.

--Tu ne veux rien me dire? insista-t-elle.

--Pas ce soir, mais bientt, rpondit l'avocat qu'embarrassait le regard
de sa matresse.

--Toujours des mystres! fit Juliette dpite de l'inutilit de ses
chatteries.

--Ce sera le dernier, je te le jure.

--Nol, mon bonhomme, reprit la jeune femme d'un ton srieux, tu me
caches quelque chose. Je te connais, tu le sais; depuis plusieurs jours,
tu as je ne sais quoi, tu es tout chang.

--Je t'affirme...

--N'affirme rien, je ne te croirais pas. Seulement, pas de mauvaise
plaisanterie, je te prviens, je suis femme  me venger.

L'avocat, bien videmment, tait fort mal  l'aise.

--L'affaire en question, balbutia-t-il, peut aussi bien chouer que
russir...

--Assez! interrompit Juliette. Ta volont sera faite, je te le promets.
Allons, monsieur, embrassez-moi, je vais me mettre au lit.

La porte n'tait pas referme sur Nol que Charlotte tait installe sur
le divan prs de sa matresse. Si l'avocat et t  la porte, il et pu
entendre Mme Juliette qui disait:

--Non, dcidment, je ne puis plus le souffrir. Quelle scie! mon enfant,
que cet homme-l! Ah! s'il ne me faisait pas si peur, comme je le
lcherais. C'est qu'il serait capable de me tuer!

La femme de chambre essaya de dfendre Nol, mais en vain; la jeune
femme n'coutait pas; elle murmurait:

--Pourquoi s'absente-t-il et que complote-t-il? Une clipse de huit
jours, c'est louche. Voudrait-il se marier, par hasard? Ah! si je le
savais!... Tu m'ennuies, mon bonhomme, et je compte bien te laisser en
plan un de ces matins, mais je ne te permets pas de me quitter le
premier. C'est que je ne souffrirai pas cela! On ira aux informations...

Mais Nol n'coutait pas aux portes. Il descendit la rue de Provence
aussi vite que possible, gagna la rue Saint-Lazare et rentra comme il
tait sorti, par la porte de la remise.

Il tait  peine install dans son cabinet depuis cinq minutes lorsqu'on
frappa.

--Monsieur, disait la bonne, au nom du Ciel! monsieur, parlez-moi! Il
ouvrit la porte en disant avec impatience:

--Qu'est-ce encore?

--Monsieur, balbutia la domestique tout en pleurs, voici trois fois que
je cogne et que vous ne rpondez pas. Venez, je vous en supplie, j'ai
peur, madame va mourir.

L'avocat suivit la bonne jusqu' la chambre de Mme Gerdy. Il dut la
trouver horriblement change, car il ne put retenir un mouvement
d'effroi.

La malade, sous ses couvertures, se dbattait furieusement. Sa face
tait d'une pleur livide, comme si elle n'et plus eu une goutte de
sang dans les veines, et ses yeux, qui brillaient d'un feu sombre,
semblaient remplis d'une poussire fine. Ses cheveux dnous tombaient
le long de ses joues et sur ses paules, contribuant  lui donner un
aspect terrifiant. Elle poussait de temps  autre un gmissement
inarticul ou murmurait des paroles inintelligibles. Parfois une douleur
plus terrible que les autres lui arrachait un grand cri: Ah! que je
souffre! Elle ne reconnut pas Nol.

--Vous voyez, monsieur, fit la bonne.

--Oui, qui pouvait se douter que son mal marcherait avec cette
rapidit?... Vite, courez chez le docteur Herv; qu'il se lve et qu'il
vienne tout de suite, dites bien que c'est pour moi.

Et il s'assit dans un fauteuil, en face de la malade. Le docteur Herv
tait un des amis de Nol, son ancien condisciple, son compagnon du
quartier latin. L'histoire du docteur Herv est celle de tous les jeunes
gens qui, sans fortune, sans relations, sans protections, osent se
lancer dans la plus difficile, la plus chanceuse des professions qui
soient  Paris, o l'on voit, hlas! de jeunes mdecins de talent
rduits, pour vivre,  se mettre  la solde d'infmes marchands de
drogues.

Homme vraiment remarquable, ayant conscience de sa valeur, Herv, ses
tudes termines, s'tait dit: non, je n'irai pas vgter au fond d'une
campagne, je resterai  Paris, j'y deviendrai clbre, je serai mdecin
en chef d'un hpital et grand-croix de la Lgion d'honneur.

Pour dbuter dans cette voie termine  l'horizon par le plus magnifique
des arcs de triomphe, le futur acadmicien s'endetta d'une vingtaine de
mille francs. Il fallait se meubler, s'improviser un intrieur, les
loyers sont chers.

Depuis, arm d'une patience que rien ne peut rebuter, arm d'une volont
indomptable et sans intermittence, il lutte et il attend. Or, qui peut
imaginer ce que c'est qu'attendre dans certaines conditions? Il faut
avoir pass par l pour s'en douter. Mourir de faim en habit noir, ras
de frais et le sourire aux lvres! Les civilisations raffines ont
inaugur ce supplice qui fait plir les cruauts du poteau des sauvages.
Le docteur qui commence soigne les pauvres qui ne peuvent pas payer.
Puis le malade est ingrat. Convalescent, il presse sur sa poitrine son
mdecin en l'appelant: mon sauveur. Guri, il raille la facult, et
oublie facilement les honoraires dus.

Aprs sept ans d'hrosme, Herv voit enfin se grouper une clientle.
Pendant ce temps il a vcu et pay les intrts exorbitants de sa dette,
mais il avance. Trois ou quatre brochures, un prix remport sans trop
d'intrigues ont attir sur lui l'attention.

Seulement ce n'est plus le vaillant jeune homme plein d'esprance et de
foi de sa premire visite. Il veut encore, et plus fortement que jamais,
arriver, russir, mais il n'espre plus nulle jouissance de son succs.
Il les a escomptes et uses les soirs o il n'avait pas eu de quoi
dner. Si grande que soit sa fortune dans l'avenir, il l'a paye dj,
et trop cher. Pour lui, parvenir n'est plus que prendre une revanche.

 moins de trente-cinq ans, il est blas sur les dgots et sur les
dceptions et ne croit  rien. Sous les apparences d'une universelle
bienveillance, il cache un universel mpris. Sa finesse, aiguise aux
meules de la ncessit, lui a nui; on redoute les gens pntrants: il la
dissimule soigneusement sous un masque de bonhomie et de lgret
joviale.

Et il est bon, et il est dvou, et il aime ses amis.

Son premier mot en entrant,  peine vtu, tant il s'tait ht, fut:

--Qu'y a-t-il?

Nol lui serra silencieusement la main et pour toute rponse lui montra
le lit.

Le docteur, en moins d'une minute, prit la lampe, examina la malade et
revint  son ami.

--Que s'est-il pass? demanda-t-il brusquement. J'ai besoin de tout
savoir. L'avocat tressaillit  cette question.

--Savoir quoi? balbutia-t-il.

--Tout! rpondit Herv. Nous avons affaire  une encphalite. Il n'y a
pas  s'y tromper. Ce n'est point une maladie commune, en dpit de
l'importance et de la continuit des fonctions du cerveau. Quelles
causes l'ont dtermine? Ce ne sont pas des lsions du cerveau ni de la
bote osseuse, ce seront donc de violentes affections de l'me, un
immense chagrin, une catastrophe imprvue...

Nol interrompit son ami du geste et l'attira dans l'embrasure de la
croise.

--Oui, mon ami, dit-il  voix basse, madame Gerdy vient d'tre prouve
par de mortels chagrins; elle est dvore d'angoisses affreuses. coute,
Herv, je vais confier  ton honneur,  ton amiti, notre secret: madame
Gerdy n'est pas ma mre; elle m'a dpouill, pour faire profiter son
fils de ma fortune et de mon nom. Il y a trois semaines que j'ai
dcouvert cette fraude indigne; elle le sait, les suites l'pouvantent,
et depuis elle meurt minute par minute.

L'avocat s'attendait  des exclamations,  des questions de son ami.
Mais le docteur reut sans broncher cette confidence; il la prenait
comme un renseignement indispensable pour clairer ses soins.

--Trois semaines, murmura-t-il, tout s'explique. A-t-elle paru souffrir
pendant ce temps?

--Elle se plaignait de violents maux de tte, d'blouissements,
d'intolrables douleurs d'oreille; elle attribuait tout cela  des
migraines. Mais ne me cache rien, Herv, je t'en prie; cette maladie
est-elle bien grave?

--Si grave, mon ami, si habituellement funeste que la mdecine en est 
compter les cas bien constats de gurison.

--Ah! mon Dieu!

--Tu m'as demand la vrit, n'est-ce pas, je te la dis. Et si j'ai eu
ce triste courage, c'est que je sais que cette pauvre femme n'est pas ta
mre. Oui,  moins d'un miracle, elle est perdue. Mais ce miracle, on
peut l'esprer, le prparer. Et maintenant,  l'oeuvre!




VI


Onze heures sonnaient  la gare Saint-Lazare quand le pre Tabaret,
aprs avoir serr la main de Nol, quitta sa maison sous le coup de ce
qu'il venait d'entendre. Oblig de se contenir, il jouissait
dlicieusement de sa libert d'impression. C'est en chancelant qu'il fit
les premiers pas dans la rue, semblable au buveur que surprend le grand
air, au sortir d'une salle  manger bien chaude. Il tait radieux, mais
tourdi en mme temps de cette rapide succession d'vnements imprvus
qui l'avaient brusquement amen, croyait-il,  la dcouverte de la
vrit.

En dpit de sa hte d'arriver prs du juge d'instruction, il ne prit pas
de voiture. Il sentait le besoin de marcher. Il tait de ceux  qui
l'exercice donne la lucidit. Quand il se donnait du mouvement, les
ides, dans sa cervelle, se classaient et s'embotaient comme les grains
de bl dans un boisseau qu'on agite.

Sans presser sa marche, il gagna la rue de la Chausse-d'Antin, traversa
le boulevard, dont les cafs resplendissaient, et s'engagea dans la rue
de Richelieu.

Il allait, sans conscience du monde extrieur, trbuchant aux asprits
du trottoir ou glissant sur le pav gras. S'il suivait le bon chemin,
c'tait par un instinct purement machinal; la bte le guidait. Son
esprit courait les champs des probabilits et suivait dans les tnbres
le fil mystrieux dont il avait,  La Jonchre, saisi l'imperceptible
bout.

Comme tous ceux que de fortes motions remuent, sans s'en douter il
parlait haut, se souciant peu des oreilles indiscrtes o pouvaient
tomber ses exclamations et ses lambeaux de phrases.  chaque pas on
rencontre ainsi, dans Paris, de ces gens qu'isole, au milieu de la
foule, leur passion du moment, et qui confient aux quatre vents du ciel
leurs plus chers secrets pareils  des vases fls qui laissent se
rpandre leur contenu. Souvent les passants prennent pour des fous ces
monologueurs bizarres. Parfois aussi des curieux les suivent, qui
s'amusent  recueillir d'tranges confidences. C'est une indiscrtion de
ce genre qui apprit la ruine de Riscara, ce banquier si riche. Lambreth,
l'assassin de la rue de Venise, se perdit ainsi.

--Quelle veine! disait le pre Tabaret, quelle chance incroyable! Gvrol
a beau dire, le hasard est encore le plus grand des agents de police.
Qui aurait imagin une pareille histoire! J'avais flair un enfant
l-dessous. Mais comment souponner une substitution? un moyen si us
que les dramaturges n'osent plus s'en servir au boulevard. Voil qui
prouve bien le danger des ides prconues en police. On s'effraye de
l'invraisemblance, et c'est l'invraisemblance qui est vraie. On recule
devant l'absurde, et c'est  l'absurde qu'il faut pousser. Tout est
possible.

Je ne donnerais pas ma soire pour mille cus. Je fais d'une pierre
deux coups: je livre le coupable et je donne  Nol un fier coup
d'paule pour reconqurir son tat civil. En voil un qui certes est
digne de sa bonne fortune! Pour une fois, je ne serais pas fch de voir
arriver un garon lev  l'cole du malheur. Bast! il sera comme les
autres. La prosprit lui tournera la tte. Ne parlait-il pas dj de
ses anctres... Pauvre humanit! Il tait  pouffer de rire... C'est
cette Gerdy qui me surprend le plus. Une femme  qui j'aurais donn le
bon Dieu sans confession! Quand je pense que j'ai failli la demander en
mariage, l'pouser! Brrr...

 cette ide le bonhomme frissonna. Il se vit mari, dcouvrant tout 
coup le pass de Mme Tabaret, ml  un procs scandaleux, compromis,
ridiculis.

--Quand je pense, poursuivit-il, que mon Gvrol court aprs l'homme aux
boucles d'oreilles! Trime, mon garon, trime, les voyages forment la
jeunesse. Sera-t-il assez vex! Il va m'en vouloir  la mort. Je m'en
moque un peu! Si on voulait me faire des misres, monsieur Daburon me
protgerait. En voil un  qui je vais tirer une pine du pied. Je le
vois d'ici, ouvrant des yeux comme des soucoupes, quand je lui dirai:
Je le tiens! Il pourra se vanter de me devoir une fire chandelle. Ce
procs va lui faire honneur ou la justice n'est pas la justice. On va le
nommer au moins officier de la Lgion d'honneur. Tant mieux! Il me
revient, ce juge-l. S'il dort, je vais lui servir un agrable rveil.
Va-t-il m'accabler de questions! Il voudra connatre des fins, trouver
la petite bte...

Le pre Tabaret, qui traversait le pont des Saints-Pres, s'arrta
brusquement.

--Des dtails! dit-il, c'est que je n'en ai pas; je ne sais la chose
qu'en gros. Il se remit  marcher en continuant:

--Ils ont raison, l-bas, je suis trop passionn; je m'emballe, comme
dit Gvrol. Tandis que je tenais Nol, je devais lui tirer les vers du
nez, lui extraire une infinit de renseignements utiles; je n'y ai pas
seulement song... Je buvais ses paroles; j'aurais voulu qu'il me les
racontt toutes en deux mots. C'est cependant naturel, cela; quand on
poursuit un cerf, on ne s'arrte pas  tirer un merle. C'est gal, je
n'ai pas su mener cet interrogatoire. D'un autre ct, en insistant, je
pouvais veiller la dfiance de Nol, le mettre  mme de deviner que je
travaille pour la rue de Jrusalem. Certes, je n'en rougis pas, j'en
tire mme vanit, cependant j'aime autant qu'on ne s'en doute pas. Les
gens sont si btes qu'ils ne peuvent pas sentir la police qui les
protge et qui les garde. Maintenant, du calme et de la tenue, nous
voici arriv.

M. Daburon venait de se mettre au lit, mais il avait laiss des ordres 
son domestique. Le pre Tabaret n'eut qu' se nommer pour tre aussitt
introduit dans la chambre  coucher du magistrat.

 la vue de son agent volontaire, le juge se dressa vivement.

--Il y a quelque chose d'extraordinaire, dit-il; qu'avez-vous dcouvert?
tenez-vous un indice?

--Mieux que cela, rpondit le bonhomme souriant d'aise.

--Dites vite...

--Je tiens le coupable!

Le pre Tabaret dut tre content; il produisait son effet, un grand
effet; le juge avait bondi dans son lit.

--Dj! fit-il; est-ce possible?

--J'ai l'honneur de rpter  monsieur le juge d'instruction, reprit le
bonhomme, que je connais l'auteur du crime de La Jonchre.

--Et moi, fit le juge, je vous proclame le plus habile de tous les
agents passs et futurs. Je ne ferai certes plus une instruction sans
votre concours.

--Monsieur le juge est trop bon; je ne suis que pour bien peu de chose
dans cette trouvaille, le hasard seul...

--Vous tes modeste, monsieur Tabaret: le hasard, voyez-vous, ne sert
que les hommes forts, et c'est ce qui indigne les sots. Mais je vous en
prie, asseyez-vous et parlez.

Alors, avec une lucidit et une prcision dont on l'aurait cru
incapable, le vieux policier rapporta au juge d'instruction tout ce que
lui avait appris Nol. Il cita de mmoire les lettres sans presque y
changer une expression.

--Et ces lettres, ajouta-t-il, je les ai vues, et j'en ai mme escamot
une pour faire vrifier l'criture. La voici.

--Oui! murmura le magistrat, oui, monsieur Tabaret, vous connaissez le
coupable. L'vidence est l qui brille  aveugler. Dieu l'a voulu ainsi:
le crime engendre le crime. La faute norme du pre a fait du fils un
assassin.

--Je vous ai tu les noms, monsieur, reprit le pre Tabaret, je voulais
avant connatre votre pense...

--Oh! vous pouvez les dire, interrompit le juge avec une certaine
animation; si haut qu'il faille frapper, un magistrat franais n'a
jamais hsit.

--Je le sais, monsieur, mais c'est haut, allez, cette fois. Le pre qui
a sacrifi son fils lgitime  son btard est le comte Rhteau de
Commarin, et l'assassin de la veuve Lerouge est le btard, le vicomte
Albert de Commarin.

Le pre Tabaret, en artiste habile, avait lanc ces noms avec une
lenteur calcule, comptant bien qu'ils produiraient une norme
impression. Son attente fut dpasse.

M. Daburon fut frapp de stupeur. Il demeura immobile, les yeux agrandis
par l'tonnement. Machinalement il rptait comme un mot vide de sens et
qu'on s'apprend:

--Albert de Commarin, Albert de Commarin!

--Oui, insista le pre Tabaret, le noble vicomte. C'est  n'y pas
croire, je le sais bien.

Mais il s'aperut de l'altration des traits du juge d'instruction, et,
un peu effray, il s'approcha du lit.

--Est-ce que monsieur le juge se trouverait indispos? demanda-t-il.

--Non, rpondit M. Daburon, sans trop savoir ce qu'il disait, je me
porte trs bien; seulement la surprise, l'motion...

--Je comprends cela, fit le bonhomme.

--N'est-ce pas, vous comprenez; j'ai besoin d'tre seul un moment. Mais
ne vous loignez pas; il nous faut causer de cette affaire longuement.
Veuillez donc passer dans mon cabinet, il doit encore y avoir du feu; je
vous rejoins  l'instant.

Alors M. Daburon se leva lentement, endossa une robe de chambre ou
plutt se laissa tomber dans un fauteuil. Son visage auquel, dans
l'exercice de ses austres fonctions, il avait su donner l'immobilit du
marbre, refltait de cruelles agitations et ses yeux trahissaient de
rudes angoisses.

C'est que ce nom de Commarin, prononc  l'improviste, rveillait en lui
les plus douloureux souvenirs et ravivait une blessure mal cicatrise.
Il lui rappelait, ce nom, un vnement qui brusquement avait teint sa
jeunesse et bris sa vie. Involontairement, il se reportait  cette
poque comme pour en savourer encore toutes les amertumes. Une heure
avant, elle lui semblait bien loigne et dj perdue dans les brumes du
pass; un mot avait suffi pour qu'elle surgt nette et distincte. Il lui
paraissait, maintenant, que cet vnement auquel se mlait Albert de
Commarin datait d'hier. Il y avait deux ans bientt de cela!

Pierre-Marie Daburon appartient  l'une des vieilles familles du Poitou.
Trois ou quatre de ses anctres ont rempli successivement les charges
les plus considrables de la province. Comment ne lgurent-ils pas un
titre et des armes  leurs descendants?

Le pre du magistrat runit, assure-t-on, autour du vilain castel
moderne qu'il habite, pour plus de huit cent mille francs de bonnes
terres. Par sa mre, une Cottevise-Lux, il tient  toute la haute
noblesse poitevine, une des plus exclusives qui soit en France, comme
chacun sait.

Lorsqu'il fut nomm  Paris, sa parent lui ouvrit tout d'abord cinq ou
six salons aristocratiques et il ne tarda pas  tendre le cercle de ses
relations.

Il n'avait pourtant aucune des prcieuses qualits qui fondent et
assurent les rputations de salon. Il tait froid, d'une gravit
touchant  la tristesse, rserv et, de plus, timide  l'excs. Son
esprit manquait de brillant et de lgret; il n'avait pas la repartie
vive, et souvent l'-propos le trahissait. Il ignorait absolument l'art
aimable de causer sans rien dire; il ne savait ni mentir ni lancer avec
grces un fade compliment. Comme tous les hommes qui sentent vivement et
profondment, il tait inhabile  traduire sur-le-champ ses impressions.
Il lui fallait la rflexion et le retour sur soi-mme.

Cependant, on le rechercha pour des qualits plus solides: pour la
noblesse de ses sentiments, pour son caractre, pour la sret de ses
relations. Ceux qui le virent dans l'intimit apprcirent vite la
rectitude de son jugement, son bon sens sain et vif arrivant sans effort
au piquant. On dcouvrit sous une corce un peu froide un coeur chaud
pour ses amis, une sensibilit excessive, une dlicatesse presque
fminine. Enfin, si dans un salon peupl d'indiffrents et de niais il
tait clips, il triomphait dans un petit cercle o il se sentait
rchauff par une atmosphre sympathique.

Insensiblement, il s'habitua  sortir beaucoup. Il ne croyait pas que ce
ft du temps perdu. Il estimait, sagement peut-tre, qu'un magistrat a
mieux  faire qu' rester enferm dans son cabinet, en compagnie des
livres de la loi. Il pensait qu'un homme appel  juger les autres doit
les connatre, et, pour cela, les tudier. Observateur attentif et
discret, il examinait autour de lui le jeu des intrts et des passions,
s'exerant  dmler et  manoeuvrer au besoin les ficelles des pantins
qu'il voyait se mouvoir autour de lui. Pice  pice, pour ainsi dire,
il tchait de dmonter cette machine complique et si complexe qui
s'appelle la socit et dont il tait charg de surveiller les
mouvements, de rgler les ressorts et d'entretenir les rouages.

Tout  coup, vers le commencement de l'hiver de 1860  1861, M. Daburon
disparut. Ses amis le cherchaient, on ne le rencontrait nulle part. Que
devenait-il? On s'enquit, on s'informa, et on apprit qu'il passait
presque toutes ses soires chez madame la marquise d'Arlange.

La surprise fut grande; elle tait naturelle.

Cette chre marquise tait, ou plutt est, car elle est encore de ce
monde, une personne qu'on trouvait arrire et rococo dans le cercle des
douairires de la princesse de Southenay. Elle est  coup sr le legs le
plus singulier fait par le dix-huitime sicle au ntre. Comment, par
quel procd merveilleux a-t-elle t conserve telle que nous la
voyons? On s'interroge en vain. On jurerait  l'entendre qu'elle tait
hier  l'une de ces soires de la reine o on jouait si gros jeu, au
grand dsespoir de Louis XVI, et o les grandes dames trichaient
ouvertement  qui mieux mieux. Moeurs, langage, habitudes, costume
presque, elle a tout gard de ce temps sur lequel on n'a gure crit que
pour les dfigurer. Sa seule vue en dit plus qu'un long article de
revue, une heure de sa conversation plus qu'un volume.

Elle est ne dans une petite principaut allemande o s'taient rfugis
ses parents en attendant le chtiment et le repentir d'un peuple gar
et rebelle. Elle a t leve, elle a grandi sur les genoux de vieux
migrs, dans quelque salon trs antique et trs dor, comme dans un
cabinet de curiosits. Son esprit s'tait veill au bruit de
conversations antdiluviennes, son imagination avait t frappe de
raisonnements  peu prs aussi concluants que ceux d'une assemble de
sourds convoqus pour juger une oeuvre de Flicien David. L elle avait
puis un fond d'ides qui, appliques  la socit actuelle, sont
grotesques, comme le seraient celles d'un enfant enferm jusqu' vingt
ans dans un muse assyrien.

L'Empire, la Restauration, la monarchie de Juillet, la Seconde
Rpublique, le Second Empire ont dfil sous ses fentres sans qu'elle
ait pris la peine de les ouvrir. Tout ce qui s'est pass depuis 89, elle
le considre comme non avenu. C'est un cauchemar, et elle attend le
rveil. Elle a tout regard, elle regarde tout avec ses jolies bsicles
qui font voir ce qu'on veut et non ce qui est, et qu'on vend chez les
marchands d'illusions.

 soixante-huit ans bien sonns, elle se porte comme un arbre, et n'a
jamais t malade. Elle est d'une vivacit, d'une activit fatigante, et
ne peut tenir en place que lorsqu'elle dort ou qu'elle joue au piquet,
son jeu favori. Elle fait ses quatre repas par jour, mange comme un
vendangeur et boit sec. Elle professe un mpris non dguis pour les
femmelettes de notre sicle, qui vivent une semaine sur un perdreau et
arrosent d'eau claire de grands sentiments qu'elles entortillent de
longues phrases. En tout elle a toujours t et est encore trs
positive. Sa parole est prompte et image. Sa phrase hardie ne recule
pas devant le mot propre. S'il sonne mal  quelque oreille dlicate,
tant pis! Ce qu'elle dteste le plus, c'est l'hypocrisie. Elle croit 
Dieu, mais elle croit aussi  M. de Voltaire, de sorte que sa dvotion
est des plus problmatiques. Pourtant elle est au mieux avec son cur,
et ordonne de soigner son dner les jours o elle lui fait l'honneur de
l'admettre  sa table. Elle doit le considrer comme un subalterne utile
 son salut et fort capable de lui ouvrir les portes du paradis.

Telle qu'elle est, on la fuit comme la peste. On redoute son verbe haut,
son indiscrtion terrible, et le franc-parler qu'elle affecte pour avoir
le droit de dire en face toutes les mchancets qui lui passent par la
tte.

De toute sa famille, il ne lui reste plus que la fille de son fils mort
fort jeune.

D'une fortune trs considrable jadis, releve en partie par
l'indemnit, mais administre  la diable, elle n'a su conserver qu'une
inscription de vingt mille francs de rente sur le grand livre, et qui
vont diminuant de jour en jour. Elle est aussi propritaire du joli
petit htel qu'elle habite prs des Invalides, situ entre une cour
assez troite et un vaste jardin.

Avec cela, elle se trouve la plus infortune des cratures de Dieu et
passe la moiti de sa vie  crier misre. De temps  autre, aprs
quelque folie un peu forte, elle confesse qu'elle redoute surtout de
mourir  l'hpital.

Un ami de M. Daburon le prsenta chez la marquise d'Arlange. Cet ami
l'avait entran en un moment de bonne humeur, en lui disant:

--Venez, je prtends vous montrer un phnomne, une revenante en chair
et en os.

La marquise intrigua fort le magistrat, la premire fois qu'il fut admis
 cette fte de lui prsenter ses hommages. La seconde fois elle l'amusa
beaucoup, et pour cette raison il revint. Mais elle ne l'amusait plus
depuis longtemps lorsqu'il restait l'hte assidu et fidle du boudoir
rose tendre o elle passait sa vie.

Mme d'Arlange l'avait pris en amiti et se rpandait en loges sur
son compte.

--Un homme dlicieux, ce jeune robin, disait-elle, dlicat et sensible.
Il est assommant qu'il ne soit pas n. On peut le voir nonobstant, ses
pres taient fort gens de bien et sa mre tait une Cottevise qui a mal
tourn. Je lui veux du bien et je l'avancerai dans le monde de tout mon
crdit.

La plus grande preuve d'amiti qu'elle lui donnt tait d'articuler son
nom comme tout le monde. Elle avait conserv cette affectation si
comique de ne pouvoir retenir le nom des gens qui ne sont pas ns et qui
par consquent n'existent pas. Elle tenait si fort  les dfigurer que
si, par inadvertance, elle prononait bien, elle se reprenait aussitt.
Dans les premiers temps,  la grande rjouissance du juge d'instruction,
elle avait estropi son nom de mille manires. Successivement elle avait
dit: Taburon, Dabiron, Maliron, Laliron, Laridon. Au bout de trois mois
elle disait net et franc Daburon, absolument comme s'il et t duc de
quelque chose et seigneur d'un lieu quelconque.

 certains jours, elle s'efforait de dmontrer au magistrat qu'il tait
noble ou devait l'tre. Elle et t ravie de le voir s'affubler d'un
titre et camper un casque sur ses cartes de visite.

--Comment, disait-elle, vos pres, qui furent gens de robes minents,
n'eurent-ils pas l'ide de se faire dcrasser, d'acheter une savonnette
 vilain? Vous auriez aujourd'hui des parchemins prsentables.

--Mes anctres ont eu de l'esprit, rpondait M. Daburon, ils ont mieux
aim tre les premiers des bourgeois que les derniers des nobles.

Sur quoi la marquise expliquait, dmontrait et prouvait qu'entre le plus
gros bourgeois et le plus mince hobereau, il y a un abme que tout
l'argent du globe ne saurait combler.

Mais ceux que surprenait tant l'assiduit de M. Daburon prs de la
revenante ne connaissaient pas la petite-fille de la marquise, ou du
moins ne se la rappelaient pas. Elle sortait si rarement! La vieille
dame n'aimait pas  s'embarrasser, disait-elle, d'une jeune espionne qui
la gnait pour causer et conter ses anecdotes.

Claire d'Arlange venait d'avoir dix-sept ans. C'tait une jeune fille
bien gracieuse et bien douce, ravissante de nave ignorance. Elle avait
des cheveux blond cendr, fins et pais, qu'elle relevait d'habitude
ngligemment, et qui retombaient en grosses grappes sur son cou du
dessin le plus pur. Elle tait un peu svelte encore, mais sa physionomie
rappelait les plus clestes figures du Guide. Ses yeux bleus, ombrags
de longs cils plus foncs que ses cheveux, avaient surtout une adorable
expression.

Un certain parfum d'tranget ajoutait encore au charme dj si puissant
de sa personne. Cette tranget, elle la devait  la marquise. On
admirait avec surprise ses faons d'un autre ge. Elle avait de plus que
sa grand-mre de l'esprit, une instruction suffisante et des notions
assez exactes sur le monde au milieu duquel elle vivait.

Son ducation, sa petite science de la vie relle, Claire les devait 
une sorte de gouvernante sur qui Mme d'Arlange se dchargeait des
soucis que donnait cette morveuse.

Cette gouvernante, Mlle Schmidt, prise les yeux ferms, se trouva,
par le plus grand des hasards, savoir quelque chose et tre honnte
par-dessus. Elle tait ce qui se voit souvent de l'autre ct du Rhin:
tout  la fois romanesque et positive, d'une sensibilit larmoyante, et
cependant d'une vertu exactement svre. Cette brave personne sortit
Claire du domaine de la fantaisie et des chimres o l'entretenait la
marquise, et dans son enseignement, fit preuve d'un bon sens. Elle
dvoila  son lve les ridicules de sa grand-mre, et lui apprit  les
viter sans cesser de les respecter.

Chaque soir, en arrivant chez Mme d'Arlange, M. Daburon tait sr de
trouver Mlle Claire assise prs de sa grand-mre, et c'est pour cela
qu'il venait.

Tout en coutant d'une oreille distraite les radotages de la vieille
dame et ses interminables anecdotes de l'migration, il regardait Claire
comme un fanatique regarde son idole. Il admirait ses longs cheveux, sa
bouche charmante, ses yeux qu'il trouvait les plus beaux du monde.

Bien souvent, dans son extase, il lui arrivait de ne plus savoir au
juste o il se trouvait. Il oubliait absolument la marquise et
n'entendait plus sa voix de tte qui entrait dans le tympan comme une
aiguille  tricoter. Il rpondait alors tout de travers, commettait les
plus singuliers quiproquos, qu'il tchait aprs d'expliquer. Ce n'tait
pas la peine. Mme d'Arlange ne s'apercevait pas des absences de son
courtisan. Ses demandes taient si longues que les rponses lui
importaient peu. Ayant un auditoire, elle se tenait satisfaite, pourvu
que, de temps en temps, il donnt signe de vie.

Lorsqu'il fallait s'asseoir  la table de piquet, il l'appelait tout bas
le banc des travaux forcs; le magistrat maudissait le jeu et son
dtestable inventeur. Il n'en tait pas plus attentif  ses cartes. Il
se trompait  tout moment, cartait sans voir et oubliait de couper. La
vieille dame se plaignait de ces distractions continuelles, mais elle en
profitait sans vergogne. Elle regardait l'cart, changeait les cartes
qui lui dplaisaient, comptait audacieusement des points fantastiques,
et,  la fin, empochait sans pudeur ni remords l'argent ainsi gagn.

La timidit de M. Daburon tait extrme. Claire tait farouche 
l'excs; ils ne se parlaient jamais. Pendant tout l'hiver, le juge
n'adressa pas dix fois la parole directement  la jeune fille. Encore, 
chaque fois, avait-il appris par coeur, mcaniquement, la phrase qu'il se
proposait de lui dire, sachant bien que sans cette prcaution il
s'exposait  rester court.

Mais au moins il la voyait, il respirait le mme air qu'elle, il
entendait sa voix harmonieuse et pure comme les vibrations du cristal,
il s'enivrait d'une odeur trs douce qu'elle portait, et qu'il comparait
aux plus clestes parfums.

Jamais il n'avait pu prendre sur lui de lui demander le nom de cette
odeur, mais aprs mille recherches qui le firent passer pour un fou chez
trois ou quatre parfumeurs, il l'avait enfin trouve. Il en avait tout
imprgn chez lui, jusqu'aux dossiers qui s'amoncelaient sur son bureau.

 force de regarder les yeux qu'il trouvait sublimes, il avait fini par
en connatre toutes les expressions. Il croyait y lire toutes les
penses de celle qu'il adorait, et par l regarder dans son me comme
par une fentre ouverte. Elle est contente, aujourd'hui, se disait-il;
alors il tait gai. D'autres fois il pensait: elle a eu quelque chagrin
dans la journe. Aussitt il devenait triste.

L'ide de demander la main de Claire s'tait,  bien des reprises,
prsente  l'esprit de M. Daburon; jamais il n'avait os s'y arrter.
Connaissant les principes de la marquise, la sachant affole de sa
noblesse, intraitable sur l'article msalliance, il tait convaincu
qu'elle l'arrterait au premier mot par un: non! fort sec, sur lequel
jamais elle ne reviendrait. Tenter une ouverture, c'est donc risquer,
sans chances de russite, son bonheur prsent qu'il trouvait immense,
car l'amour vit de misres.

Une fois repouss, pensait-il, la maison me sera ferme. Alors, adieu
toute flicit en cette vie, c'en est fait de moi.

D'un autre ct, il se disait fort sensment qu'un autre pouvait trs
bien voir Mlle d'Arlange, l'aimer par consquent, la demander et
l'obtenir.

Dans tous les cas, hasardant une demande ou hsitant encore, il devait
srement la perdre dans un temps donn. Au commencement du printemps il
se dcida.

Par un bel aprs-midi du mois d'avril, il se dirigea vers l'htel
d'Arlange, ayant certes besoin de plus de bravoure qu'il n'en faut au
soldat qui affronte une batterie. Lui aussi, il se disait: vaincre ou
mourir.

La marquise, sortie aussitt aprs son premier djeuner, venait de
rentrer. Elle tait dans une colre pouvantable et poussait des cris
d'aigle.

Voici ce qui tait arriv: la marquise avait fait excuter quelques
travaux par un peintre, son voisin; il y avait de cela huit ou dix mois.
Cent fois l'ouvrier s'tait prsent pour toucher le montant de son
mmoire, cent fois on l'avait congdi en lui disant de repasser. Las
d'attendre et de courir, il avait fait citer en conciliation devant le
juge de paix la haute et puissante dame d'Arlange.

La citation avait exaspr la marquise; pourtant elle n'en avait souffl
mot  personne, ayant dcid dans sa sagesse qu'elle se transporterait
au tribunal,  seule fin de demander justice et de prier le juge de paix
de rprimander vertement le peintre impudent qui avait os la tracasser
pour une misrable somme d'argent, une vtille.

Le rsultat de ce beau projet se devine. Le juge de paix fut oblig de
faire expulser de force de son cabinet l'entte marquise. De l sa
fureur.

M. Daburon la trouva dans le boudoir rose tendre,  demi dshabille,
toute dcoiffe, plus rouge qu'une pivoine, entoure des dbris des
porcelaines et des cristaux tombs sous sa main dans le premier moment.
Pour comble de malheur, Claire et sa gouvernante taient sorties. Une
femme de chambre tait occupe  inonder l'infortune marquise de toutes
sortes d'eaux propres  calmer les nerfs.

Elle accueillit le magistrat comme un envoy de la sainte Trinit mme.
En un peu plus d'une demi-heure avec force interjections et plus
d'imprcations encore, elle narra son odysse.

--Comprenez-vous ce juge! s'cria-t-elle. Ce doit tre quelque
frntique jacobin, quelque fils des forcens qui ont tremp leurs mains
dans le sang du roi! Oui, mon ami, je lis la stupeur et l'indignation
sur votre visage... il a donn raison  cet impudent drle  qui je
faisais gagner sa vie en lui donnant du travail! Et comme je lui
adressais de svres remontrances, ainsi qu'il tait de mon devoir, il
m'a fait chasser. Chasser! moi!...

 ce souvenir si pnible, elle fit du bras un geste terrible de menace.
Dans son brusque mouvement, elle atteignit un flacon que tenait la femme
de chambre, un flacon superbe qui alla se briser  l'extrmit du
boudoir.

--Bte! maladroite! sotte! cria la marquise.

M. Daburon, tout tourdi d'abord, entreprit de calmer un peu
l'exaspration de Mme d'Arlange. Elle ne lui laissa pas prononcer
trois paroles.

--Heureusement, vous voil, continua-t-elle. Vous m'tes tout acquis, je
le sais. Je compte que vous allez vous mettre en mouvement, et que,
grce  votre crdit et  vos amis, ce croquant de peintre et ce noir
sclrat de juge seront jets dans quelque basse fosse pour leur
apprendre le respect que l'on doit  une femme de ma sorte.

Le magistrat ne se permit pas mme de sourire  cette demande imprvue.
Il avait entendu bien d'autres normits sortir de la bouche de Mme
d'Arlange, sans se moquer jamais; n'tait-elle pas la grand-mre de
Claire? Pour cela, il la chrissait et la vnrait. Il la bnissait de
sa petite-fille, comme parfois un promeneur bnit Dieu pour la petite
fleur au parfum sauvage qu'il cueille prs d'un buisson.

Les fureurs de la vieille dame taient terribles; elles taient longues
aussi. Elles pouvaient, comme la colre d'Achille, durer cent chapitres.
Au bout d'une heure pourtant, elle tait ou semblait compltement
apaise. On avait relev ses cheveux, rpar le dsordre de sa toilette
et ramass les tessons.

Vaincue par sa violence mme, la raction s'en mlant, elle gisait
puise et geignante dans son fauteuil.

Ce rsultat magnifique, et qui surprenait bien la femme de chambre,
tait d au magistrat. Pour l'obtenir, il avait eu recours  toute son
habilet, dploy une anglique patience et us de mnagements infinis.

Son triomphe tait d'autant plus mritoire qu'il arrivait fort mal
prpar  cette bataille. Cet incident baroque renversait ses projets.
Pour une fois qu'il s'tait senti la rsolution de parler, l'vnement
se dclarait contre lui. Il fit contre mauvaise fortune bon coeur.

S'armant de sa grande loquence de Palais, il versa des douches glaces
sur le cerveau de l'irritable marquise. Il lui administra  hautes doses
ces priodes interminables qui sont les pelotes de ficelles du style et
la gloire de nos avocats gnraux. Il n'tait pas si fou de la
contredire; il caressa au contraire sa marotte.

Il fut tour  tour pathtique et railleur. Il parla comme il faut de la
Rvolution, maudit ses erreurs, dplora ses crimes et s'attendrit sur
ses suites si dsastreuses pour les honntes gens. De l'infme Marat,
grce  d'habiles transitions, il arriva au coquin de juge de paix. Il
fltrit en termes nergiques la scandaleuse conduite de ce magistrat et
blma hautement ce croquant de peintre. Cependant il tait d'avis de
leur faire grce de la prison. Ses conclusions furent qu'il serait
peut-tre prudent, sage, noble mme de payer.

Ces deux malencontreuses syllabes, payer, n'taient pas prononces que
Mme d'Arlange se trouvait debout dans la plus fire attitude.

--Payer! dit-elle, pour que ces sclrats persistent dans leur
endurcissement! Les encourager par une faiblesse coupable! Jamais!
D'ailleurs pour payer, il faut de l'argent et je n'en ai pas.

--Oh! fit le juge, il s'agit de quatre-vingt-sept francs.

--Ce n'est donc rien, cela! rpondit la marquise. Vous en parlez bien 
votre aise, monsieur le magistrat. On voit bien que vous avez de
l'argent. Vos pres taient des gens de rien et la Rvolution a pass 
cent pieds au-dessus de leur tte. Qui sait mme si elle ne leur a pas
profit! Elle a tout pris aux d'Arlange. Que me fera-t-on, si je ne paye
pas?

--Mais, madame la marquise, bien des choses. On vous ruinera en frais;
vous recevrez du papier timbr, les huissiers viendront, on vous
saisira.

--Hlas! s'cria la vieille dame, la Rvolution n'est pas finie. Nous y
passerons tous, mon pauvre Daburon! Ah! vous tes bien heureux d'tre
peuple, vous! Je vois bien qu'il me faudra payer sans dlai, et c'est
affreusement triste pour moi qui n'ai rien, et qui suis force de
m'imposer de si grands sacrifices pour ma petite-fille...

Le magistrat savait sa marquise sur le bout des doigts. Ce mot
sacrifices, prononc par elle, le surprit si fort, qu'involontairement,
 demi-voix, il rpta:

--Des sacrifices?

--Certainement, reprit Mme d'Arlange. Sans elle, vivrais-je comme je
le fais, me refusant tout pour nouer les deux bouts? Nenni! Feu le
marquis m'a souvent parl des tontines institues par monsieur de
Calonne, o l'argent rend beaucoup. Il doit en exister encore de
pareilles. N'tait ma petite-fille, j'y mettrais tout ce que j'ai 
fonds perdus. De cette manire, j'aurais de quoi manger. Mais je ne m'y
dciderai jamais. Je sais, Dieu merci! les devoirs d'une mre, et je
garde tout mon bien pour ma petite Claire.

Ce dvouement parut si admirable  M. Daburon qu'il ne trouva pas un mot
 rpliquer.

--Ah! cette chre enfant me tourmente terriblement, continua la
marquise. Tenez, Daburon, je puis bien vous l'avouer, il me prend des
vertiges quand je pense  son tablissement.

Le juge d'instruction rougit de plaisir. L'occasion lui arrivait au
galop, elle allait passer  sa porte,  lui de l'entrefourcher.

--Il me semble, balbutia-t-il, qu'tablir mademoiselle Claire doit tre
facile.

--Non, malheureusement. Elle est assez ragotante, je l'avoue, quoiqu'un
peu gringalette, mais cela ne sert de rien! Les hommes sont devenus
d'une vilenie qui me fait mal au coeur. Ils ne s'attachent plus qu'
l'argent. Je n'en vois pas un qui ait assez d'honntet pour prendre une
d'Arlange avec ses beaux yeux en manire de dot.

--Je crois que vous exagrez, madame, fit timidement le juge.

--Point. Fiez-vous  mon exprience, plus vieille que la vtre.
D'ailleurs, si je marie Claire, mon gendre me suscitera mille tracas, 
ce qu'assure mon procureur. On me contraindra, parat-il,  rendre des
comptes, comme si j'en tenais! C'est une horreur! Ah! Si cette petite
Claire avait bon coeur, elle prendrait bien gentiment le voile dans
quelque couvent. Je me saignerais aux quatre veines pour faire la dot
ncessaire. Mais elle n'a aucune affection pour moi.

M. Daburon comprit que le moment de parler tait venu. Il rassembla tout
son courage, comme un cavalier rassemble son cheval au moment de lui
faire franchir un foss, et d'une voix assez ferme, il commena:

--Eh bien! madame la marquise, je connais, je crois, un parti pour
mademoiselle Claire. Je sais un honnte homme qui l'aime et qui ferait
tout au monde pour la rendre heureuse.

--a, dit Mme d'Arlange, c'est toujours sous-entendu.

--L'homme dont je vous parle, continua le juge, est encore jeune et
riche. Il serait trop heureux de recevoir mademoiselle Claire sans dot.
Non seulement il ne vous demanderait pas de comptes, mais il vous
supplierait de disposer de votre bien  votre guise.

--Peste! Daburon, mon ami, vous n'tes point une bte, vous! s'exclama
la vieille dame.

--S'il vous en cotait de placer votre fortune en viager, ajouta le
magistrat, votre gendre vous servirait une rente suffisante pour combler
la diffrence...

--Ah! j'touffe, interrompit la marquise. Comment, vous connaissez un
homme comme a et vous ne m'en avez jamais parl! vous devriez dj me
l'avoir prsent!

--Je n'osais, madame, je craignais...

--Vite! quel est ce gendre admirable, ce merle blanc? o niche-t-il?

Le juge eut le coeur serr d'une angoisse terrible. Il allait jouer son
bonheur sur un mot.

Enfin, comme s'il et senti qu'il disait une normit, il balbutia:

--C'est moi, madame... Sa voix, son regard, son geste suppliaient. Il
tait pouvant de son audace, tourdi d'avoir su vaincre sa timidit.
Il tait sur le point de tomber aux pieds de la marquise.

Elle riait, elle, la vieille dame, elle riait aux larmes, et tout en
haussant les paules, elle rptait:

--Ce cher Daburon, il est trop bouffon, en vrit, il me fera mourir de
rire! Est-il plaisant, ce pauvre Daburon!

Mais tout  coup, au plus fort de son accs d'hilarit, elle s'arrta et
prit son grand air de dignit.

--Est-ce srieux, ce que vous venez de me dire? demanda-t-elle.

--J'ai dit la vrit, murmura le magistrat.

--Vous tes donc bien riche? interrogea la marquise.

--J'ai, madame, du chef de ma mre, vingt mille livres de rentes
environ. Un de mes oncles, mort l'an pass, m'a laiss un peu plus de
cent mille cus. Mon pre n'a pas loin d'un million. Si je lui en
demandais la moiti demain, il me la donnerait; il me donnerait toute sa
fortune s'il le fallait pour mon bonheur, et serait trop content si je
lui en laissais l'administration.

Mme d'Arlange fit signe au magistrat de se taire, et pendant cinq
bonnes minutes au moins, elle resta plonge dans ses rflexions, le
front cach entre ses mains. Enfin, relevant la tte:

--coutez-moi, dit-elle. Si vous aviez jamais t assez hardi pour faire
une proposition pareille au pre de Claire, il vous aurait fait
reconduire par ses gens. Je devrais pour notre nom agir de mme; je ne
saurais m'y rsoudre. Je suis vieille et dlaisse, je suis pauvre, ma
petite-fille m'inquite, voil mon excuse. Pour rien au monde, je ne
consentirais  parler  Claire de cette horrible msalliance. Ce que je
puis vous promettre, et c'est trop, c'est de n'tre pas contre vous.
Prenez vos mesures, faites votre cour  mademoiselle d'Arlange,
dcidez-la. Si elle dit oui de bon coeur, je ne dirai pas non.

M. Daburon, transport de bonheur, voulait embrasser les mains de la
marquise. Il la trouvait la meilleure, la plus excellente des femmes, ne
songeant pas  la facilit avec laquelle venait de cder cette me si
fire. Il dlirait, il tait fou.

--Oh! attendez, fit la vieille dame, votre procs n'est pas encore
gagn. Votre mre, il faut bien que je l'excuse de s'tre si pitrement
marie, tait une Cottevise, mais votre pre est le sieur Daburon. Ce
nom, mon cher enfant, est horriblement ridicule. Croyez-vous qu'il soit
facile de dcider  s'affubler de Daburon une jeune fille qui, jusqu'
dix-huit ans, s'est appele d'Arlange?

Ces objections ne semblaient nullement proccuper le juge.

--Enfin, continua la vieille dame, votre pre a eu une Cottevise, vous
auriez une d'Arlange.  force de faire se msallier les filles de bonne
maison de pre en fils, les Daburon finiront peut-tre par s'anoblir. Un
dernier avis: vous voyez Claire timide, douce, obissante?
Dtrompez-vous. Avec son air de sainte-nitouche, elle est hardie, fire
et entte comme feu le marquis son pre, qui rendait des points aux
mules d'Auvergne. Vous voil prvenu, et un bon averti en vaut deux. Nos
conditions sont faites, n'est-ce pas? Ne parlons plus de rien. Je
souhaite presque votre succs.

Cette scne tait si prsente  l'esprit du juge d'instruction, que l,
chez lui, dans son fauteuil, aprs tant de mois couls, il lui semblait
encore entendre la voix de la marquise d'Arlange, et ce mot de succs
sonnait  son oreille.

Il sortit comme un triomphateur de cet htel d'Arlange o il tait entr
le coeur gonfl d'anxit. Il s'en allait, le front haut, la poitrine
dilate, respirant l'air  pleins poumons. Il tait si heureux! Le ciel
lui semblait plus bleu, le soleil plus brillant. Il avait, ce grave
magistrat, des envies folles d'arrter les passants, de les serrer dans
ses bras, de leur crier:--Vous ne savez pas? La marquise consent!

Il marchait, et il lui semblait que la terre bondissait sous ses pas,
qu'elle tait trop petite pour porter tant de bonheur ou qu'il devenait
si lger qu'il allait s'envoler vers les toiles. Que de chteaux en
Espagne sur cette parole de la marquise! Il donnait sa dmission, il
btissait sur les bords de la Loire, non loin de Tours, une villa
enchante. Il la voyait riante, avec sa faade au soleil levant, assise
au milieu des fleurs, ombrage de grands arbres. Il la meublait, cette
maison, d'toffes fantastiques ouvrages par des fes. Il voulait un
merveilleux crin pour cette perle dont il allait devenir le possesseur.

Car il n'eut pas un doute, pas un nuage n'obscurcit l'horizon radieux de
ses esprances, pas une voix, du fond de son coeur, ne s'leva en disant:
Prends garde!

De ce jour, M. Daburon devint plus assidu encore chez la marquise. 
bien dire, il y passa sa vie.

Tout en restant respectueux et rserv prs de Claire, il chercha, avec
un empressement habile,  tre quelque chose dans sa vie. L'amour vrai
est ingnieux. Il sut vaincre sa timidit pour parler  cette bien-aime
de son me, pour la faire causer, pour l'intresser.

Il allait pour elle aux nouvelles, il lisait tous les livres nouveaux
afin de trier ceux qu'elle pouvait lire.

Peu  peu, grce  la plus dlicate insistance, il parvint 
apprivoiser, c'est le mot, cette jeune fille si farouche. Il s'aperut
qu'il russissait, et sa gaucherie disparut presque. Il remarqua qu'elle
ne l'accueillait plus avec cet air hautain et glacial qu'elle gardait
jadis, peut-tre pour le tenir  distance.

Il sentait qu'insensiblement il s'avanait dans sa convenance. Elle
rougissait toujours en lui parlant, mais elle osait lui adresser la
parole la premire.

Souvent elle l'interrogeait. Elle avait entendu dire du bien d'une pice
et voulait en connatre le sujet. Vite, M. Daburon courait la voir et
rdigeait un compte rendu qu'il lui adressait par la poste. C'tait lui
crire!  diverses reprises elle lui confia quelques petites
commissions. Il n'aurait pas chang pour l'ambassade de Russie le
plaisir de trotter pour elle.

Une fois, il se hasarda  lui envoyer un magnifique bouquet. Elle
l'accepta avec une certaine surprise inquite, mais elle le pria de ne
pas recommencer.

Les larmes lui vinrent aux yeux. Il la quitta navr et le plus dsol
des hommes.

Elle ne m'aime pas, pensait-il; elle ne m'aimera jamais.

Mais trois jours aprs, comme il tait affreusement triste, elle le pria
de lui chercher certaines fleurs trs  la mode dont elle voulait garnir
une petite jardinire. Il envoya de quoi remplir l'htel de la cave au
grenier. Elle m'aimera! se disait-il dans son ravissement. Ces petits
vnements si grands n'avaient pas interrompu les parties de piquet.
Seulement la jeune fille paraissait attentive maintenant au jeu. Elle
prenait presque toujours parti pour le juge contre la marquise. Elle ne
connaissait pas les rgles, mais quand la vieille joueuse trichait trop
effrontment, elle s'en apercevait et disait en riant:

--On vous vole, monsieur Daburon, on vous vole! Il se serait laiss
voler sa fortune pour entendre cette belle voix s'intresser  lui.

On tait en t.

Souvent, le soir, elle acceptait son bras, et pendant que la marquise
restait sur le perron, assise dans son grand fauteuil, ils tournaient
autour de la pelouse, marchant doucement sur l'alle sable de sable
tamis si fin que de sa robe tranante elle effaait les traces de leurs
pas. Elle babillait gaiement avec lui comme avec un frre aim, et il
lui fallait se faire violence pour ne pas dposer un baiser dans cette
chevelure si blonde qui moussait, pour ainsi dire,  la brise et qui
s'parpillait comme des flocons nuageux.

Alors, au bout d'un sentier dlicieux, jonch de fleurs comme les routes
o passent les processions, il aperoit le but: le bonheur.

Il essaya de parler de ses esprances  la marquise.

--Vous savez ce qui a t convenu, lui rpondit-elle. Pas un mot. C'est
bien assez dj de la voix de ma conscience qui me reproche
l'abomination  laquelle je prte la main. Dire que j'aurai peut-tre
une petite-fille qui s'appellera madame Daburon! Il faudra crire au
roi, mon cher, pour changer ce nom-l.

Moins enivr de ses rves, M. Daburon, cet homme si fin, cet observateur
si dli, aurait tudi le caractre de Claire. Cette tude l'et
peut-tre mis sur ses gardes. Mais et-il song  l'observer, il ne
l'et pu.

Cependant, il remarqua les singulires alternatives de son humeur. Elle
semblait insoucieuse et gaie comme un enfant,  certains jours, puis,
pendant des semaines, elle restait sombre et abattue. En la voyant
triste, le lendemain d'un bal o sa grand-mre avait tenu  la conduire,
il osa lui demander la raison de sa tristesse.

--Oh! cela, rpondit-elle en poussant un profond soupir, c'est mon
secret. Un secret que ma grand-mre elle-mme ne connat pas.

M. Daburon la regardait. Il crut voir une larme entre ses longs cils.

--Un jour peut-tre, reprit-elle, je me confierai  vous... Il le faudra
peut-tre.

Le juge tait aveugle et sourd.

--Moi aussi, rpondit-il, j'ai un secret; moi aussi je veux m'en
remettre  votre coeur.

En se retirant aprs minuit, il se disait: demain je lui avouerai tout.
Il y avait un peu plus de cinquante-cinq jours qu'il se rptait
intrpidement: demain.

C'tait un soir du mois d'aot; la chaleur, toute la journe, avait t
accablante; vers la nuit, la brise s'tait leve, les feuilles
bruissaient; il y avait dans l'air des frmissements d'orage.

Ils taient assis tous deux au fond du jardin, sous le berceau garni de
plantes exotiques, et  travers les branches, ils apercevaient le
peignoir flottant de la marquise qui se promenait aprs son souper.

Ils taient rests longtemps sans se parler, mus de l'motion de la
nature, oppresss par les parfums pntrants des fleurs de la pelouse.
M. Daburon osa prendre la main de la jeune fille.

C'tait la premire fois, et cette peau si fine et si douce lui donna
une commotion terrible qui lui fit affluer tout son sang au cerveau.

--Mademoiselle, balbutia-t-il, Claire...

Elle arrta sur lui ses beaux yeux surpris.

--Pardonnez-moi, continua-t-il, pardonnez-moi. Je me suis adress 
votre grand-mre avant d'lever mes regards jusqu' vous. Ne me
comprenez-vous donc pas? Un mot de votre bouche va dcider de mon
malheur ou de ma flicit. Claire, mademoiselle, ne me repoussez pas: je
vous aime!

Pendant que parlait le magistrat, Mlle d'Arlange le regardait comme
si elle et dout du tmoignage de ses sens. Mais  ces mots: Je vous
aime, prononcs avec le frissonnement contenu de la passion la plus
vive, elle dgagea brusquement sa main en touffant un cri.

--Vous! murmura-t-elle, est-ce bien vous...

M. Daburon, quand il se serait agi de sa vie, n'aurait pu trouver une
parole. Le pressentiment d'un immense malheur serrait son coeur comme
dans un tau. Que devint-il quand il vit Claire fondre en larmes...

Elle avait cach son visage entre ses mains et rptait:

--Je suis bien malheureuse! bien malheureuse!...

--Malheureuse! vous! s'cria le magistrat, et par moi! Claire, vous tes
cruelle! Au nom du Ciel! qu'ai-je fait? qu'y a-t-il? parlez! Tout,
plutt que cette anxit qui me tue.

Il se mit  genoux devant elle, sur le sable du berceau, et de nouveau
essaya de prendre sa main si blanche. Elle le repoussa d'un geste
attendrissant de douceur.

--Laissez-moi pleurer, disait-elle, je souffre. Vous allez me har, je
le sens. Qui sait! vous me mpriserez peut-tre, et pourtant, je le jure
devant Dieu, ce que vous venez de me dire, je l'ignorais, je ne le
souponnais mme pas.

M. Daburon restait  genoux, affaiss sur lui-mme, attendant le coup de
grce.

--Oui, continuait Claire, vous croirez  une coquetterie dtestable. J'y
vois maintenant et je comprends tout. Est-ce que, sans un amour profond,
un homme peut tre ce que vous avez t pour moi? Hlas! je n'tais
qu'une enfant, je me suis abandonne au bonheur si grand d'avoir un ami.
Ne suis-je pas seule en ce monde et comme perdue dans un dsert? Folle
et imprudente, je me livrais  vous sans rflexion comme au meilleur, au
plus indulgent des pres.

Ce mot rvlait  l'infortun juge toute l'tendue de son erreur. Comme
un marteau d'acier, il faisait voler en mille pices le fragile difice
de ses esprances. Il se releva lentement et d'un ton d'involontaire
reproche il rpta:

--Votre pre!...

Mlle d'Arlange comprit combien elle affligeait, combien elle blessait
mme cet homme dont elle n'osait mesurer l'immense amour.

--Oui, reprit-elle, je vous aimais comme un pre, comme un frre, comme
toute la famille que je n'ai plus. En vous voyant, vous si grave, si
austre, devenir pour moi si bon, si faible, je remerciais Dieu de
m'avoir envoy un protecteur pour remplacer ceux qui sont morts.

M. Daburon ne put retenir un sanglot; son coeur se brisait.

--Un mot, continua Claire, un seul mot m'et claire. Que ne
l'avez-vous prononc! C'est avec tant de douceur que je m'appuyais sur
vous comme l'enfant sur sa mre! Avec quelle joie intime, je me disais:
je suis sre d'un dvouement, j'ai un coeur o verser le trop-plein du
mien! Ah! pourquoi ma confiance n'a-t-elle pas t plus grande encore?
Pourquoi ai-je eu un secret pour vous? Je pouvais viter cette soire
affreuse. Je devais vous l'avouer: je ne m'appartiens plus; librement,
et avec bonheur, j'ai donn ma vie  un autre.

Planer dans l'azur et tout  coup retomber rudement  terre! La
souffrance du juge d'instruction ne peut se dcrire.

--Mieux et valu parler, rpondit-il, et encore... non. Je dois  votre
silence, Claire, six mois d'illusions dlicieuses, six mois de rves
enchanteurs. Ce sera ma part de bonheur en ce monde.

Un reste de jour permettait encore au magistrat de distinguer Mlle
d'Arlange. Son beau visage avait la blancheur et l'immobilit du marbre.
De grosses larmes glissaient, presses et silencieuses, le long de ses
joues. Il semblait  M. Daburon qu'il lui tait donn de contempler ce
spectacle effrayant d'une statue qui pleure.

--Vous en aimez un autre, reprit-il enfin, un autre! Et votre grand-mre
l'ignore... Claire, vous ne pouvez avoir choisi qu'un homme digne de
vous; comment la marquise ne le reoit-elle pas?

--Il y a des obstacles, murmura Claire, des obstacles qui peut-tre ne
seront jamais levs. Mais une fille comme moi n'aime qu'une fois dans sa
vie. Elle est l'pouse de celui qu'elle aime, sinon... il reste Dieu.

--Des obstacles! fit M. Daburon d'une voix sourde. Vous aimez un homme,
vous, il le sait, et il rencontre des obstacles?

--Je suis pauvre, rpondit Mlle d'Arlange, et sa famille est
immensment riche. Son pre est dur, inexorable.

--Son pre! s'cria le magistrat avec une amertume qu'il ne songeait pas
 cacher, son pre, sa famille! Et cela le retient! Vous tes pauvre, il
est riche, et cela l'arrte! Et il se sait aim de vous!... Ah! que ne
suis-je  sa place, et que n'ai-je contre moi l'univers entier! Quel
sacrifice peut coter  l'amour tel que je le comprends! Ou plutt,
est-il des sacrifices! Celui qui parat le plus immense, est-il autre
chose qu'une immense joie! Souffrir! lutter, attendre quand mme,
esprer toujours, se dvouer avec ivresse... C'est l aimer.

--C'est ainsi que j'aime, dit simplement Mlle d'Arlange. Cette
rponse foudroya le magistrat. Il tait digne de la comprendre. Tout
tait bien fini pour lui sans espoir. Mais il prouvait une sorte de
volupt affreuse  se torturer encore,  se prouver son malheur par
l'intensit de la souffrance.

--Mais, insista-t-il, comment avez-vous pu le connatre, lui parler? O?
Quand? madame la marquise ne reoit personne...

--Je dois maintenant tout vous dire, monsieur, rpondit Claire d'un ton
digne. Il y a longtemps que je le connais. C'est chez une amie de ma
grand-mre, sa cousine  lui, la vieille demoiselle de Gollo, que je
l'ai aperu pour la premire fois. L nous nous sommes parl, l je le
vois encore...

--Ah! s'cria M. Daburon, illumin d'une lueur soudaine, je me rappelle,
 prsent. Lorsque vous deviez aller chez mademoiselle de Gollo, trois
ou quatre jours  l'avance vous tiez plus gaie que de coutume... et
vous en reveniez bien souvent triste.

--C'est que je voyais combien il souffre des rsistances qu'il ne peut
vaincre.

--Sa famille est donc bien illustre, fit le magistrat d'un ton dur,
qu'elle repousse une alliance avec votre maison!

--Vous eussiez tout su sans questions, monsieur, rpondit Mlle
d'Arlange, jusqu' son nom. Il s'appelle Albert de Commarin.

La marquise, en ce moment, jugeant sa promenade assez longue, se
disposait  regagner son boudoir rose tendre. Elle s'approcha du
berceau.

--Magistrat intgre! s'cria-t-elle de sa grosse voix, le piquet est
dress.

Sans se rendre compte de son mouvement, le magistrat se leva,
balbutiant:

--J'y vais.

Claire le retint par le bras.

--Je ne vous ai pas demand le secret, monsieur, dit-elle.

--Oh! mademoiselle!... fit le juge, bless de cette apparence de doute.

--Je sais, reprit Claire, que je puis compter sur vous. Mais, quoi qu'il
arrive, ma tranquillit est perdue.

M. Daburon la regarda d'un air surpris; son oeil interrogeait.

--Il est certain, ajouta-t-elle, que ce que moi, jeune fille sans
exprience, je n'ai pas su voir, ma grand-mre l'a vu; si elle a
continu  vous recevoir, si elle ne m'a rien dit, c'est qu'elle vous
est favorable, c'est que tacitement elle encourage votre recherche, que
je considre, permettez-moi de vous le dire, comme trs honorable pour
moi.

--Je vous l'avais dit en commenant, mademoiselle, rpondit le
magistrat. Madame la marquise a daign autoriser mes esprances.

Et brivement il dit son entretien avec Mme d'Arlange, ayant la
dlicatesse d'carter absolument la question d'argent qui avait si fort
influenc la vieille dame.

--Je disais bien que c'en tait fait de mon repos, reprit tristement
Claire. Quand ma grand-mre apprendra que je n'ai pas accueilli votre
hommage, quelle ne sera pas sa colre!...

--Vous me connaissez mal, mademoiselle, interrompit le juge. Je n'ai
rien  dire  madame la marquise; je me retirerai et tout sera dit. Sans
doute elle pensera que j'ai rflchi...

--Oh! vous tes bon et gnreux, je le sais...

--Je m'loignerai, poursuivit M. Daburon, et bientt vous aurez oubli
jusqu'au nom du malheureux dont la vie vient d'tre brise.

--Vous ne pensez pas ce que vous dites l? fit vivement la jeune fille.

--Eh bien! c'est vrai. Je me berce de cette illusion dernire que mon
souvenir, plus tard, ne sera pas sans douceur pour vous. Quelquefois
vous direz: Il m'aimait, celui-l. C'est que je veux quand mme rester
votre ami; oui, votre ami le plus dvou.

Claire,  son tour, prit avec effusion les mains de M. Daburon.

--Vous avez raison, dit-elle, il faut tre mon ami. Oublions ce qui
vient d'arriver, oubliez ce que vous m'avez dit, soyez comme par le
pass le meilleur et le plus indulgent des frres.

L'obscurit tait venue; elle ne pouvait le voir mais elle comprit qu'il
pleurait, car il tarda  rpondre.

--Est-ce possible, murmura-t-il enfin, ce que vous me demandez l! Quoi!
c'est vous qui me parlez d'oublier! Vous sentez-vous la force d'oublier,
vous! Ne voyez-vous pas que je vous aime mille fois plus que vous
m'aimez...

Il s'arrta, ne pouvant prendre sur lui de prononcer ce nom de Commarin,
et c'est avec effort qu'il ajouta:

--Et je vous aimerai toujours... Ils avaient fait quelques pas hors du
berceau et se trouvaient maintenant non loin du perron.

-- cette heure, mademoiselle, reprit le magistrat, permettez-moi donc
de vous dire adieu. Vous me reverrez rarement. Je ne reviendrai que bien
juste ce qu'il faut pour viter l'apparence d'une rupture.

Sa voix tait si tremblante qu' peine elle tait distincte.

--Quoi qu'il advienne, ajouta-t-il, souvenez-vous qu'il y a en ce monde
un malheureux qui vous appartient absolument. Si jamais vous avez besoin
d'un dvouement, venez  moi, venez  votre ami. Allons, c'est fini...
j'ai du courage, Claire; mademoiselle... une dernire fois adieu!

Elle n'tait gure moins perdue que lui. Instinctivement elle avana la
tte et M. Daburon effleura de ses lvres froides le front de celle
qu'il aimait tant.

Ils gravirent le perron, elle appuye sur son bras, et entrrent dans le
boudoir rose o la marquise, qui commenait  s'impatienter, battait
furieusement les cartes en attendant sa victime.

--Allons donc! juge incorruptible! cria-t-elle.

Mais M. Daburon tait mourant. Il n'aurait pas eu la force de tenir les
cartes. Il balbutia quelques excuses absurdes, parla d'affaires trs
presses, de devoirs  remplir, de malaise subit, et sortit en se tenant
aux murs. Son dpart indigna la vieille joueuse. Elle se retourna vers
sa petite-fille, qui tait alle cacher son trouble loin des bougies de
la table de jeu, et demanda:

--Qu'a donc ce Daburon, ce soir?

--Je ne sais, madame, balbutia Claire.

--Il me parat, continua la marquise, que ce petit juge s'mancipe
singulirement et se permet des faons impertinentes. Il faudra le
remettre  sa place, car il finirait par se croire notre gal.

Claire essaya de justifier le magistrat. Il lui avait paru trs chang
et s'tait plaint une partie de la soire; ne pouvait-il tre malade?

--Eh bien! quand cela serait, reprit la marquise, son devoir n'est-il
pas de reconnatre par quelques renoncements la faveur de notre
compagnie? Je crois t'avoir dj cont l'histoire de notre grand-oncle
le duc de Saint-Huruge. Dsign pour faire la partie du roi au retour
d'une chasse, il joua toute la soire et perdit le plus galamment du
monde deux cent vingt pistoles. Toute l'assemble remarqua sa gaiet et
sa belle humeur. Le lendemain seulement, on apprit qu'il tait tomb de
cheval dans la journe et qu'il avait tenu les cartes de Sa Majest
ayant une cte enfonce. On ne rcria point, tant cet acte de respect
tait naturel. Ce petit juge, s'il est malade, aurait fait preuve
d'honntet en se taisant et en restant pour mon piquet. Mais il se
porte comme moi. Qui sait quels brelans il est all courir!




VII


M. Daburon ne rentra pas chez lui en sortant de l'htel d'Arlange. Toute
la nuit il erra au hasard, cherchant un peu de fracheur pour sa tte
brlante, demandant un peu de calme  une lassitude excessive.

Fou que je suis! se disait-il, mille fois fou d'avoir espr, d'avoir
cru qu'elle m'aimerait jamais. Insens! comment ai-je os rver la
possession de tant de grces, de noblesse et de beaut! Combien elle
tait belle, ce soir, le visage inond de larmes! Peut-on imaginer rien
de plus anglique! Quelle expression sublime avaient ses yeux en parlant
de lui! C'est qu'elle l'aime! Et moi elle me chrit comme un pre; elle
me l'a dit, comme un pre! En pouvait-il tre autrement? n'est-ce pas
justice? Devait-elle voir un amant en ce juge sombre et svre, toujours
triste comme son costume noir? N'tait-il pas honteux de songer  unir
tant de virginale candeur  ma dtestable science du monde? Pour elle,
l'avenir est encore le pays des riantes chimres, et depuis longtemps
l'exprience a fltri toutes mes illusions. Elle est jeune comme
l'innocence, et je suis vieux comme le vice.

L'infortun magistrat se faisait vritablement horreur. Il comprenait
Claire et l'excusait. Il s'en voulait de l'excs de douleur qu'il lui
avait montr. Il se reprochait d'avoir troubl sa vie. Il ne se
pardonnait pas d'avoir parl de son amour...

Ne devait-il pas prvoir ce qui tait arriv: qu'elle le repousserait,
et qu'ainsi il allait se priver de cette flicit cleste de la voir, de
l'entendre, de l'adorer silencieusement.

Il faut, poursuivit-il, qu'une jeune fille puisse rver  son amant. En
lui, elle doit caresser un idal. Elle se plat  le parer de toutes les
qualits brillantes,  l'imaginer plein de noblesse, de bravoure,
d'hrosme. Qu'advenait-il, si en mon absence elle songeait  moi? Son
imagination me reprsentait drap d'une robe funbre, au fond d'un
lugubre cachot, aux prises avec quelque sclrat immonde. N'est-ce pas
mon mtier de descendre dans tous les cloaques, de remuer la fange de
tous les crimes? Ne suis-je pas condamn  laver dans l'ombre le linge
sale de la plus corrompue des socits? Ah! il est des professions
fatales! Est-ce que le juge comme le prtre ne devrait pas se condamner
 la solitude et au clibat? L'un et l'autre ils savent tout, ils ont
tout entendu. Leur costume est presque le mme. Mais pendant que le
prtre dans les plis de sa robe noire apporte la consolation, le juge
apporte l'effroi. L'un est la misricorde, l'autre le chtiment. Voil
quelles images veillait mon souvenir, tandis que l'autre... l'autre...

Cet homme infortun continuait sa course folle le long des quais
dserts.

Il allait, la tte nue, les yeux hagards. Pour respirer plus librement,
il avait arrach sa cravate et l'avait jete au vent.

Parfois, il croisait, sans le voir, quelque rare passant. Le passant
s'arrtait, touch de piti, et se dtournait pour regarder s'loigner
ce malheureux qu'il supposait priv de raison.

Dans un chemin perdu, prs de Grenelle, des sergents de ville
s'approchrent de lui et essayrent de l'interroger. Il les repoussa,
mais machinalement, et leur tendit une de ses cartes de visite.

Ils lurent et le laissrent passer, convaincus qu'il tait ivre.

La colre, une colre furibonde, avait remplac sa rsignation premire.
Dans son coeur, une haine s'levait plus forte et plus violente que son
amour pour Claire.

Cet autre, ce prfr, ce noble vicomte qui ne savait pas triompher des
obstacles, que ne le tenait-il l sous son genou!

En ce moment, cet homme noble et fier, ce magistrat si svre pour
lui-mme, s'expliqua les dlices irrsistibles de la vengeance. Il
comprit la haine qui s'arme d'un poignard, qui s'embusque lchement dans
les recoins sombres, qui frappe dans les tnbres, en face ou dans le
dos, peu importe, mais qui frappe, qui tue, qui veut du sang pour son
assouvissement!

En ce moment, prcisment, il tait charg d'instruire l'affaire d'une
pauvre fille publique, accuse d'avoir donn un coup de couteau  une de
ses tristes compagnes.

Elle tait jalouse de cette femme, qui avait cherch  lui enlever son
amant, un soldat ivrogne et grossier.

M. Daburon se sentait saisi de piti pour cette misrable crature qu'il
avait commenc d'interroger la veille.

Elle tait trs laide et vraiment repoussante, mais l'expression de ses
yeux, quand elle parlait de son soldat, revenait  la mmoire du juge.

Elle l'aime vritablement, pensait-il. Si chacun des jurs avait
souffert ce que je souffre, elle serait acquitte. Mais combien d'hommes
ont eu dans leur vie une passion? Peut-tre pas un sur vingt!

Il se promit de recommander cette fille  l'indulgence du tribunal et
d'attnuer autant qu'il le pourrait le crime dont elle s'tait rendue
coupable.

Lui-mme venait de se dcider  commettre un crime.

Il tait rsolu  tuer M. Albert de Commarin.

Pendant le reste de la nuit, il ne fit que s'affermir dans cette
rsolution, se dmontrant par mille raisons folles, qu'il trouvait
solides et indiscutables, la ncessit et la lgitimit de cette
vengeance.

Sur les sept heures du matin, il se trouvait dans une alle du bois de
Boulogne, non loin du lac. Il gagna la porte Maillot, prit une voiture
et se fit conduire chez lui.

Le dlire de la nuit continuait, mais sans souffrance. Il ne sentait
aucune fatigue. Calme et froid, il agissait sous l'empire d'une
hallucination,  peu prs comme un somnambule.

Il rflchissait et raisonnait, mais ce n'tait pas avec sa raison.

Chez lui, il se fit habiller avec soin, comme autrefois lorsqu'il devait
aller chez la marquise d'Arlange, et sortit.

Il passa d'abord chez un armurier et acheta un petit revolver qu'il fit
charger avec soin sous ses yeux et qu'il mit dans sa poche. Il se rendit
ensuite chez les personnes qu'il supposait capables de lui apprendre de
quel club tait le vicomte. Nulle part on ne s'aperut de l'trange
situation de son esprit, tant sa conversation et ses manires taient
naturelles.

Dans l'aprs-midi seulement, un jeune homme de ses amis lui nomma le
cercle de M. de Commarin fils et lui proposa de l'y conduire, en faisant
partie lui-mme.

M. Daburon accepta avec empressement et suivit son ami. Le long de la
route, il serrait avec frnsie le bois du revolver qu'il tenait cach.
Il ne pensait qu'au meurtre qu'il voulait commettre, et au moyen de ne
pas manquer son coup. Cela va faire, se disait-il froidement, un
scandale affreux, surtout si je ne russis pas  me brler la cervelle
aussitt. On m'arrtera, on me mettra en prison, je passerai en cour
d'assises. Voil mon nom dshonor. Bast! que m'importe! Je ne suis pas
aim de Claire, que me fait le reste! Mon pre mourra sans doute de
douleur, mais il faut que je me venge!... Arrivs au club, son ami lui
montra un jeune homme trs brun,  l'air hautain  ce qu'il lui parut,
qui, accoud  une table, lisait une revue. C'tait le vicomte.

M. Daburon marcha sur lui sans sortir son revolver. Mais, arriv  deux
pas, le coeur lui manqua. Il tourna brusquement les talons et s'enfuit,
laissant son ami stupfi d'une scne dont il lui tait impossible de se
rendre compte.

M. Albert de Commarin ne verra jamais la mort d'aussi prs qu'une fois.

Arriv dans la rue, M. Daburon sentit que la terre fuyait sous ses pas.
Tout tournait autour de lui. Il voulut crier et ne le put. Il battit
l'air de ses mains, chancela un instant et enfin tomba comme une masse
sur le trottoir.

Des passants accoururent et aidrent les sergents de ville  le relever.
Dans une de ses poches, on trouva son adresse; on le porta  son
domicile.

Quand il reprit ses sens, il tait couch, et il aperut son pre au
pied de son lit.

Que s'tait-il donc pass?

On lui apprit, avec bien des mnagements, que pendant six semaines il
avait flott entre la vie et la mort. Les mdecins le dclaraient sauv;
maintenant il tait remis, il allait bien.

Cinq minutes de conversation l'avaient puis. Il ferma les yeux et
chercha  recueillir ses ides, qui s'taient parpilles comme les
feuilles d'un arbre en automne par une tempte. Le pass lui semblait
noy dans un brouillard opaque; mais au milieu de ces tnbres, tout ce
qui concernait Mlle d'Arlange se dtachait prcis et lumineux. Toutes
ses actions,  partir du moment o il avait embrass Claire, il les
revoyait comme un tableau fortement clair. Il frmit, et ses cheveux
en un moment furent tremps de sueur.

Il avait failli devenir assassin!

Et la preuve qu'il tait vraiment remis et qu'il avait repris la pleine
possession de ses facults, c'est qu'une question de droit criminel
traversa son cerveau.

Le crime commis, se dit-il, aurais-je t condamn? Oui. tais-je
responsable? Non. Le crime serait-il une forme de l'alination mentale?
tais-je fou, tais-je dans l'tat particulier qui doit prcder un
attentat? Qui saura me rpondre? Pourquoi tous les juges n'ont-ils pas
travers une incomprhensible crise comme la mienne? Mais qui me
croirait, si je racontais ce qui m'est arriv?

Quelques jours plus tard, le mieux se soutenant, il le conta  son pre,
qui haussa les paules et lui assura que c'tait l une mauvaise
rminiscence de dlire.

Ce pre, qui tait bon, fut mu au rcit des amours si tristes de son
fils, sans y voir cependant un malheur irrparable. Il lui conseilla la
distraction, mit  sa disposition toute sa fortune et l'engagea fort 
pouser une bonne grosse hritire poitevine, gaie et bien portante, qui
lui ferait des enfants superbes. Puis, comme ses terres souffraient de
son absence, il repartit pour sa province.

Deux mois plus tard, le juge d'instruction avait repris sa vie et ses
travaux habituels. Mais il avait beau faire, il agissait comme un corps
sans me; au-dedans de lui, il le sentait, quelque chose tait bris.

Une fois, il voulut aller voir sa vieille amie la marquise. En
l'apercevant, elle poussa un cri de terreur. Elle l'avait pris pour un
spectre, tant il tait diffrent de celui qu'elle avait connu.

Comme elle redoutait les figures funbres, elle le consigna  sa porte.

Claire fut malade une semaine  sa vue.

Comme il m'aimait! se disait-elle; il a failli mourir. Albert
m'aime-t-il autant?

Elle n'osait se rpondre. Elle aurait voulu le consoler, lui parler,
tenter quelque chose... Il ne se montra plus.

M. Daburon n'tait cependant pas homme  se laisser abattre sans lutter.
Il voulut, comme disait son pre, se distraire. Il chercha le plaisir et
trouva le dgot, mais non l'oubli. Souvent il alla jusqu'au seuil de la
dbauche; toujours une cleste figure, Claire vtue de blanc, lui barra
la porte.

Alors il se rfugia dans le travail ainsi que dans un sanctuaire. Il se
condamna aux plus rudes labeurs, se dfendant de penser  Claire, pareil
au poitrinaire qui s'interdit de songer  son mal. Son pret  la
besogne, sa fivreuse activit lui valurent la rputation d'un ambitieux
qui devait aller loin. Il ne se souciait de rien au monde.

 la longue, il trouva non le repos, mais cet engourdissement exempt de
douleurs qui suit les grandes catastrophes. La convalescence de l'oubli
commenait pour lui.

Voil quels vnements ce nom de Commarin prononc par le pre Tabaret
rappelait  M. Daburon. Il les croyait ensevelis sous la cendre du
temps, et voil qu'ils surgissaient comme ces caractres qu'on trace
avec une encre sympathique et qui apparaissent si l'on vient  approcher
le papier du feu. En un instant, ils se droulrent devant ses yeux,
avec cette merveilleuse instantanit du songe qui supprime le temps et
l'espace.

Pendant quelques minutes, grce  un phnomne admirable de
ddoublement, il assista, pour ainsi dire,  la reprsentation de sa
propre vie. Acteur et spectateur ensemble, il tait l, assis dans son
fauteuil, et il paraissait sur le thtre, il agissait et il se jugeait.

Sa premire pense, il faut l'avouer, fut une pense de haine, suivie
d'un dtestable sentiment de satisfaction. Le hasard lui livrait cet
homme prfr par Claire. Ce n'tait plus un hautain gentilhomme
illustr par sa fortune et par ses aeux, c'tait un btard, le fils
d'une femme galante. Pour garder un nom vol, il avait commis le plus
lche des assassinats. Et lui, le juge, il allait prouver cette volupt
infinie de frapper son ennemi avec le glaive de la loi.

Mais ce ne fut qu'un clair. La conscience de l'honnte homme se rvolta
et fit entendre sa voix toute-puissante.

Est-il rien de plus monstrueux que l'association de ces deux ides: la
haine et la justice? Un juge peut-il, sans se mpriser plus que les
tres vils qu'il condamne, se souvenir qu'un coupable dont le sort est
entre ses mains a t son ennemi? Un juge d'instruction a-t-il le droit
d'user de ses exorbitants pouvoirs contre un prvenu, tant qu'au fond de
son coeur il reste une goutte de fiel?

M. Daburon se rpta ce que tant de fois depuis un an il s'tait dit en
commenant une instruction: et moi aussi, j'ai failli me souiller d'un
meurtre abominable.

Et voil que, prcisment, il allait avoir  faire arrter, 
interroger,  livrer  la cour d'assises celui qu'il avait eu la ferme
volont de tuer.

Tout le monde, certes, ignorait ce crime de pense et d'intention, mais
pouvait-il, lui, l'oublier? N'tait-ce pas ou jamais le cas de se
rcuser, de donner sa dmission? Ne devait-il pas se retirer, se laver
les mains du sang rpandu, laissant  un autre le soin de le venger au
nom de la socit?

--Non! pronona-t-il, ce serait une lchet indigne de moi.

Un projet de gnrosit folle lui vint.

--Si je le sauvais? murmura-t-il. Si, pour Claire, je lui laissais
l'honneur et la vie? Mais comment le sauver? Je devrais pour cela ne
tenir aucun compte des dcouvertes du pre Tabaret et lui imposer la
complicit du silence. Il faudra volontairement faire fausse route,
courir avec Gvrol aprs un meurtrier chimrique. Est-ce praticable?
D'ailleurs, pargner Albert, c'est dchirer les titres de Nol; c'est
assurer l'impunit de la plus odieuse des trahisons. Enfin, c'est encore
et toujours sacrifier la justice  ma passion!

Le magistrat souffrait.

Comment prendre un parti au milieu de tant de perplexits, tiraill par
des intrts divers?

Il flottait indcis entre les dterminations les plus opposes, son
esprit oscillait d'un extrme  l'autre.

Que faire? Sa raison, aprs un nouveau choc si imprvu, cherchait en
vain son quilibre. Reculer, se disait-il; o donc serait mon courage?

Ne dois-je pas rester le reprsentant de la loi que rien n'meut et que
rien ne touche? Suis-je si faible qu'en revtant ma robe je ne sache pas
me dpouiller de ma personnalit? Ne puis-je, pour le prsent, faire
abstraction du pass? Mon devoir est de poursuivre l'enqute. Claire
elle-mme m'ordonnerait d'agir ainsi. Voudrait-elle d'un homme souill
d'un soupon? Jamais. S'il est innocent, qu'il soit sauv; s'il est
coupable, qu'il prisse!

C'tait fort bien raisonn, mais, au fond de son coeur, mille inquitudes
dardaient leurs pines. Il avait besoin de se rassurer.

Est-ce que je le hais encore, cet homme? continua-t-il; non, certes. Si
Claire l'a prfr  moi qu'il ne connat pas, c'est  elle et non  lui
que je dois en vouloir. Ma fureur n'a t qu'un accs passager de
dlire. Je le prouverai. Je veux qu'il trouve en moi autant un
conseiller qu'un juge. S'il n'est pas coupable, il disposera, pour
tablir ses preuves, de tout cet appareil formidable d'agents et de
moyens qui est entre les mains du parquet. Oui, je puis tre le juge.
Dieu, qui lit au fond des consciences, voit que j'aime assez Claire pour
souhaiter de toutes mes forces l'innocence de son amant.

Alors seulement, M. Daburon se rendit vaguement compte du temps coul.

Il tait prs de trois heures du matin.

--Ah! mon Dieu! et le pre Tabaret qui m'attend! Je vais le trouver
endormi... Mais le pre Tabaret ne dormait pas, et il n'avait gure plus
que le juge senti glisser les heures.

Dix minutes lui avaient suffi pour dresser l'inventaire du cabinet de M.
Daburon, qui tait vaste et d'une magnificence svre, tout  fait en
rapport avec la position du magistrat. Arm d'un flambeau, il s'approcha
des six tableaux de matres qui rompaient la nudit de la boiserie et
les admira. Il examina curieusement quelques bronzes rares placs sur la
chemine et sur une console, et il donna  la bibliothque un coup d'oeil
de connaisseur.

Aprs quoi, prenant sur la table un journal du soir, il se rapprocha du
foyer et se plongea dans une vaste bergre.

Il n'avait pas seulement lu le tiers du premier-Paris, lequel, comme
tous les premier-Paris d'alors, s'occupait exclusivement de la question
romaine, que, lchant le journal, il s'absorbait dans ses mditations.
L'ide fixe, plus forte que la volont, bien autrement intressante pour
lui que la politique, le ramenait invinciblement  La Jonchre, prs du
cadavre de la veuve Lerouge. Comme l'enfant qui mille et mille fois
brouille et remet en ordre son jeu de patience, il mlait et reprenait
la srie de ses inductions et de ses raisonnements.

Certes, il n'y avait plus rien de douteux pour lui dans cette triste
affaire. De A  Z, il croyait connatre tout. Il savait  quoi s'en
tenir, et M. Daburon, il l'avait vu, partageait ses opinions. Cependant,
que de difficults encore!

C'est qu'entre le juge d'instruction et le prvenu se trouve un tribunal
suprme, institution admirable qui est notre garantie  tous tant que
nous sommes, pouvoir essentiellement modrateur: le jury.

Et le jury, Dieu merci! ne se contente pas d'une conviction banale. Les
plus fortes probabilits peuvent l'mouvoir et l'branler, elles ne lui
arrachent pas un verdict affirmatif. Plac sur un terrain neutre, entre
la prvention qui expose sa thse et la dfense qui dveloppe son roman,
il demande des preuves matrielles et exige qu'on les lui fasse toucher
du doigt. L o des magistrats condamneraient vingt fois pour une, en
toute scurit de conscience, et justement, qui plus est, il acquitte,
parce que l'vidence n'a pas lui.

La dplorable excution de Lesurques a assur l'impunit de bien des
crimes, et, il faut le dire, elle justifie cette impunit.

Le fait est que, sauf les cas de flagrant dlit ou d'aveu, il n'y a pas
d'affaire sre pour le ministre public. Parfois il est aussi anxieux
que l'accus lui-mme. Presque tous les crimes ont mme pour la justice
et pour la police un ct mystrieux et en quelque sorte impntrable.
Le gnie de l'avocat est de deviner cet endroit faible et d'y concentrer
ses efforts. Par l, il insinue le doute. Un incident habilement soulev
 l'audience, au dernier moment, peut changer la face d'un procs. Cette
incertitude d'un rsultat explique le caractre de passion que revtent
souvent les dbats.

Et  mesure que monte le niveau de la civilisation, les jurs, dans les
causes graves, deviennent plus timides et plus hsitants. C'est avec une
inquitude croissante qu'ils portent le fardeau de leur responsabilit.
Dj bon nombre d'entre eux reculent devant l'ide de la peine de mort.
S'il se trouve qu'elle est applique, ils demandent  se laver du sang
du condamn. On en a vu signer un recours en grce, et pour qui? Pour un
parricide. Chaque jur, au moment d'entrer dans la salle de
dlibrations, songe infiniment moins  ce qu'il vient d'entendre, qu'au
risque qu'il court de prparer  ses nuits d'ternels remords. Il n'en
est pas un qui, plutt que de s'exposer  retenir un innocent, ne soit
rsolu  lcher trente sclrats.

L'accusation doit donc arriver devant le jury arme de toutes pices et
les mains pleines de preuves. C'est au juge d'instruction  forger ces
armes et  condenser ces preuves. Tche dlicate, hrisse de
difficults, souvent trs longue. Il arrive que le prvenu ait du
sang-froid, qu'il soit certain de n'avoir pas laiss de traces; alors,
du fond de son cachot, au secret, il dfie tous les assauts de la
justice. C'est une lutte terrible et qui fait frmir si l'on vient 
songer qu'aprs tout cet homme, enferm sans conseil et sans dfense,
peut tre innocent. Le juge saura-t-il rsister aux entranements de sa
conviction intime?

Bien souvent la justice est rduite  s'avouer vaincue. Elle est
persuade qu'elle a trouv le coupable; la logique le lui montre, le bon
sens le lui indique, et cependant elle doit renoncer aux poursuites
faute de tmoignages suffisants.

Il est malheureusement des crimes impunis. Un ancien avocat gnral
avouait un jour qu'il connaissait jusqu' trois assassins riches,
heureux, honors, qui,  moins de circonstances improbables, finiraient
dans leur lit, entours de leur famille, et auraient un bel enterrement
avec une magnifique pitaphe sur leur tombe.

 cette ide qu'un meurtrier peut viter l'action de la justice, se
drober  la cour d'assises, le sang du pre Tabaret bouillait dans ses
veines, comme au souvenir d'une cruelle injure personnelle.

Une telle monstruosit,  son avis, ne pouvait provenir que de l'ineptie
des magistrats chargs de l'enqute sommaire, de la maladresse des
agents de la police ou de l'incapacit et de la mollesse du juge
d'instruction.

--Ce n'est pas moi, marmottait-il avec la vaniteuse satisfaction du
succs, qui lcherais jamais ma proie. Il n'est pas de crime bien
constat dont l'auteur ne soit trouvable,  moins pourtant que cet
auteur ne soit un fou, dont le mobile chappe au raisonnement. Je
passerais ma vie  la recherche d'un coupable, et je prirais avant de
m'avouer vaincu, comme cela est arriv tant de fois  Gvrol.

Cette fois encore le pre Tabaret, le hasard aidant, avait russi, il se
le rptait. Mais quelles preuves fournir  la prvention,  ce maudit
jury si mticuleux, si formaliste et si poltron? Qu'imaginer pour forcer
 se dcouvrir un homme fort, parfaitement sur ses gardes, couvert par
sa position et sans doute par ses prcautions prises? Quel traquenard
prparer,  quel stratagme neuf et infaillible avoir recours?

Le volontaire de la police s'puisait en combinaisons subtiles mais
impraticables, toujours arrt par cette fatale lgalit si nuisible aux
emplois des chevaliers de la rue de Jrusalem.

Il s'appliquait si fort  ses conceptions, tantt ingnieuses et tantt
grossires, qu'il n'entendit pas ouvrir la porte du cabinet et ne
s'aperut nullement de la prsence du juge d'instruction.

Il fallut, pour l'arracher  ses problmes, la voix de M. Daburon, qui
disait avec un accent encore mu:

--Vous m'excuserez, monsieur Tabaret, de vous avoir laiss si longtemps
seul...

Le bonhomme se leva pour dessiner un respectueux salut de quarante-cinq
au degr.

--Ma foi! monsieur, rpondit-il, je n'ai pas eu le loisir de
m'apercevoir de ma solitude.

M. Daburon avait travers la pice et tait all s'asseoir en face de
son agent, devant un guridon encombr des papiers et des documents se
rattachant au crime. Il paraissait trs fatigu.

--J'ai beaucoup rflchi, commena-t-il,  toute cette affaire...

--Et moi donc! interrompit le pre Tabaret. Je m'inquitais, monsieur,
lorsque vous tes entr, de l'attitude probable du vicomte de Commarin
au moment de son arrestation. Rien de plus important, selon moi.
S'emportera-t-il? essayera-t-il d'intimider les agents? les
menacera-t-il de les jeter dehors? C'est assez la tactique des criminels
hupps. Je crois pourtant qu'il restera calme et froid. C'est dans la
logique du caractre que se relve la perptration du crime. Il fera
montre, vous le verrez, d'une assurance superbe. Il jugera qu'il est
sans doute victime de quelque malentendu. Il insistera pour voir
immdiatement le juge d'instruction, afin de tout claircir au plus
vite.

Le bonhomme parlait si bien de ses suppositions comme d'une ralit, il
avait un tel ton d'assurance que M. Daburon ne put s'empcher de
sourire.

--Nous n'en sommes pas encore l, dit-il.

--Mais nous y serons dans quelques heures, reprit vivement le pre
Tabaret. Je suppose que, ds qu'il fera jour, monsieur le juge
d'instruction donnera des ordres pour que monsieur de Commarin fils soit
arrt?

Le juge tressaillit comme le malade qui voit son chirurgien dposer, en
entrant, sa trousse sur un meuble.

Le moment d'agir arrivait. Il mesurait la distance incommensurable qui
spare l'ide du fait, la dcision de l'acte.

--Vous tes prompt, monsieur Tabaret, fit-il, vous ne connaissez pas
d'obstacles.

--Puisqu'il est coupable! Je le demanderai  monsieur le juge, qui
aurait commis ce crime sinon lui? Qui avait intrt  supprimer la veuve
Lerouge, son tmoignage, ses papiers, ses lettres? Lui, uniquement lui.
Mon Nol, qui est bte comme un honnte homme, l'a prvenu: il a agi.
Que sa culpabilit ne soit pas tablie, il reste plus Commarin que
jamais, et mon avocat est Gerdy jusqu'au cimetire.

--Oui, mais...

Le bonhomme fixa sur le juge un regard stupfait.

--Monsieur le juge voit donc des difficults? demanda-t-il.

--Eh! sans doute! rpondit M. Daburon: cette affaire est de celles qui
commandent la plus grande circonspection. Dans des cas pareils 
celui-ci, on ne doit frapper qu' coup sr, et nous n'avons que des
prsomptions... les plus concluantes, je le sais, mais enfin des
prsomptions. Si nous nous trompions? La justice, malheureusement, ne
peut jamais rparer compltement ses erreurs. Sa main pose injustement
sur un homme laisse une empreinte qui ne s'efface plus. Elle reconnat
qu'elle s'est trompe, elle l'avoue hautement, elle le proclame... en
vain. L'opinion absurde, idiote, ne pardonne pas  un homme d'avoir pu
tre souponn.

C'est en poussant de gros soupirs que le pre Tabaret coutait ces
rflexions. Ce n'est pas lui qui et t retenu par de si mesquines
considrations.

--Nos soupons sont fonds, continua le juge, j'en suis persuad. Mais
s'ils taient faux? Notre prcipitation serait pour ce jeune homme un
affreux malheur. Et encore, quel clat, quel scandale! Y avez-vous
song? Vous ne savez pas tout ce qu'une dmarche risque peut coter 
l'autorit,  la dignit de la justice, au respect qui constitue sa
force... L'erreur appelle la discussion, provoque l'examen, enfin
veille la mfiance  une poque o tous les esprits ne sont que trop
disposs  se dfier des pouvoirs constitus.

Il s'appuya sur le guridon et parut rflchir profondment.

Pas de chance, pensait le pre Tabaret, j'ai affaire  un trembleur. Il
faudrait agir, il parle; signer des mandats, il pousse des thories. Il
est tourdi de ma dcouverte et il a peur. Je supposais en accourant ici
qu'il serait ravi, point. Il donnerait bien un louis de sa poche pour ne
m'avoir pas fait appeler; il ne saurait rien et dormirait du sommeil
pais de l'ignorance. Ah! voil! On voudrait bien avoir dans son filet
des tas de petits poissons, mais on ne se soucie pas des gros. Les gros
sont dangereux, on les lcherait volontiers...

--Peut-tre, dit  haute voix M. Daburon, peut-tre suffirait-il d'un
mandat de perquisition et d'un autre de comparution?...

--Alors tout est perdu! s'cria le pre Tabaret.

--En quoi, s'il vous plat?

--Hlas! monsieur le juge le sait mieux que moi, qui ne suis qu'un
pauvre vieux. Nous sommes en face de la prmditation la plus habile et
la plus raffine. Un hasard miraculeux nous a mis sur la trace de
l'ennemi. Si nous lui laissons le temps de respirer, il nous chappe.

Le juge, pour toute rponse, inclina la tte, peut-tre en signe
d'assentiment.

--Il est vident, continua le pre Tabaret, que notre adversaire est un
homme de premire force, d'un sang-froid surprenant, d'une habilet
consomme. Ce gaillard-l doit avoir tout prvu, tout absolument,
jusqu' la possibilit improbable d'un soupon s'levant jusqu' lui.
Oh! ses prcautions sont prises. Si monsieur le juge se contente d'un
mandat de comparution, le gredin est sauv. Il comparatra tranquille
comme Baptiste, absolument comme s'il s'agissait d'un duel. Il nous
arrivera nanti du plus magnifique alibi qui se puisse voir, d'un alibi
irrcusable. Il va prouver qu'il a pass la soire et la nuit du mardi
et de mercredi avec les personnages les plus considrables. Il aura dn
avec le comte Machin, jou avec le marquis Chose, soup avec le duc
Untel; la baronne de Ci et la vicomtesse de L ne l'auront pas perdu de
vue une minute... Enfin, le coup sera si bien mont, tous les trucs
joueront si bien, qu'il faudra lui ouvrir la porte, et encore lui
prsenter des excuses sur l'escalier. Il n'est qu'un moyen de le
convaincre, c'est de le surprendre par une rapidit contre laquelle il
est impossible qu'il soit en garde. On doit tomber chez lui comme la
foudre, l'arrter au rveil, l'entraner encore tout abasourdi, et
l'interroger l, sur-le-champ, _hic et nunc_, tout chaud encore de son
lit. C'est la seule chance qu'il soit de surprendre quelque chose. Ah!
que ne suis-je, pour un jour, juge d'instruction!

Le pre Tabaret s'arrta court, saisi de la crainte de manquer de
respect au magistrat. Mais M. Daburon n'avait nullement l'air choqu.

--Poursuivez, dit-il d'un ton encourageant, poursuivez!

--Donc, reprit le bonhomme, je suis juge d'instruction. Je fais arrter
mon bonhomme, et vingt minutes plus tard il est dans mon cabinet. Je ne
m'amuse point  lui poser des questions plus ou moins captieuses. Non;
je vais droit au but. Je l'accable tout d'abord du poids de ma
certitude. Quel pav! Je lui prouve que je sais tout, si videmment, si
clairement, si premptoirement qu'il se rend, ne pouvant agir autrement.
Non, je ne l'interroge pas. Je ne lui laisse pas ouvrir la bouche, je
parle le premier. Et voici mon discours: Mon bonhomme, vous m'apportez
un alibi! C'est fort bien. Mais nous connaissons ce moyen, l'ayant
pratiqu. Il est us. On est fix sur les pendules qui retardent ou
avancent. Donc, cent personnes ne vous ont pas perdu de vue, c'est
admis.

Cependant voici ce que vous avez fait:  huit heures vingt minutes,
vous avez fil adroitement.  huit heures trente-cinq minutes, vous
preniez le chemin de fer, rue Saint-Lazare.  neuf heures, vous
descendiez  la gare de Rueil et vous vous lanciez sur la route de La
Jonchre.  neuf heures un quart, vous frappiez au volet de la veuve
Lerouge, qui vous ouvrait et  qui vous demandiez  manger un morceau et
surtout  boire un coup.  neuf heures vingt-cinq, vous lui plantiez un
morceau de fleuret bien aiguis entre les paules, vous bouleversiez
tout dans la maison et vous brliez certains papiers, vous savez. Aprs
quoi, enveloppant dans une serviette tous les objets prcieux pour faire
croire  un vol, vous sortiez en fermant la porte  double tour.

Arriv  la Seine, vous avez jet votre paquet dans l'eau, vous avez
regagn la station du chemin de fer  pied, et  onze heures vous
reparaissiez frais et dispos.

C'est bien jou. Seulement vous avez compt sans deux adversaires: un
agent de police assez madr, surnomm Tirauclair, et un autre plus
capable encore, qui a nom le hasard.  eux deux, ils vous font perdre la
partie. D'ailleurs, vous avez eu le tort de porter des bottes trop
fines, de conserver vos gants gris perle, et de vous embarrasser d'un
chapeau de soie et d'un parapluie. Maintenant, avouez, ce sera plus
court, et je vous donnerai la permission de fumer dans votre prison de
ces excellents trabucos que vous aimez et que vous brlez toujours avec
un bout d'ambre.

Le pre Tabaret avait grandi de deux pouces tant tait grand son
enthousiasme. Il regarda le magistrat comme pour quter un sourire
approbateur.

--Oui, continua-t-il aprs avoir repris haleine, je lui dirais cela et
non autre chose. Et,  moins que cet homme ne soit mille fois plus fort
que je ne le suppose,  moins qu'il ne soit de bronze, de marbre,
d'acier, je le verrais  mes pieds et j'obtiendrais un aveu...

--Et s'il tait de bronze, en effet, dit M. Daburon, s'il ne tombait pas
 vos pieds! Que feriez-vous?

La question, videmment, embarrassa le bonhomme.

--Dame! balbutia-t-il, je ne sais, je verrais, je chercherais... mais il
avouerait.

Aprs un assez long silence, M. Daburon prit une plume et crivit
quelques lignes  la hte.

--Je me rends, dit-il. Monsieur Albert de Commarin va tre arrt, c'est
maintenant dcid. Mais les formalits et les perquisitions prendront un
certain temps qui, d'un autre ct, m'est ncessaire. Je veux
interroger, avant le prvenu, son pre, le comte de Commarin, et encore
ce jeune avocat, votre ami, monsieur Nol Gerdy. Les lettres qu'il
possde me sont indispensables.

 ce nom de Gerdy, la figure du pre Tabaret s'assombrit et exprima la
plus comique inquitude.

--Sapristi! s'exclama-t-il, voil ce que je redoutais!

--Quoi? demanda M. Daburon.

--Eh! la ncessit des lettres de Nol... Naturellement, il va savoir
qui a mis la justice sur les traces du crime. Me voil dans de beaux
draps! C'est  moi qu'il devra la reconnaissance de ses droits, n'est-ce
pas? Pensez-vous qu'il me sera reconnaissant! Point, il me mprisera. Il
me fuira quand il saura que Tabaret, rentier, et Tirauclair, l'agent, se
coiffent dans le mme bonnet de coton. Pauvre humanit! Avant huit jours
mes plus vieux amis me refuseront la main. Comme si ce n'tait pas un
bonheur de servir la justice!... Je vais tre rduit  changer de
quartier,  prendre un faux nom...

Il pleurait presque, tant sa peine tait grande. Le magistrat en fut
touch.

--Rassurez-vous, cher monsieur Tabaret, lui dit-il, je ne mentirai pas
mais je m'arrangerai de telle sorte que votre fils d'adoption, votre
Benjamin, ne saura rien. Je lui laisserai entrevoir que je suis arriv
jusqu' lui par des papiers trouvs chez la veuve Lerouge.

Le bonhomme, transport, saisit la main du juge et la porta  ses
lvres.

--Oh! merci, monsieur! s'cria-t-il, merci mille fois! Vous tes grand,
vous tes... Et moi qui tout  l'heure... mais, suffit! je me trouverai,
si vous le permettez,  l'arrestation; je serais trs satisfait
d'assister aux perquisitions.

--Je comptais vous le demander, monsieur Tabaret, rpondit le juge.

Les lampes plissaient et devenaient fumeuses, le toit des maisons
blanchissait, le jour se levait. Dj, dans le lointain, on entendait le
roulement des voitures matinales; Paris s'veillait.

--Je n'ai pas de temps  perdre, poursuivit M. Daburon, si je veux que
toutes mes mesures soient bien prises. Je tiens absolument  voir le
procureur imprial; je le ferai rveiller s'il le faut. Je me rendrai de
chez lui directement au Palais, j'y serai avant huit heures. Je dsire,
monsieur Tabaret, vous y trouver  mes ordres.

Le bonhomme remerciait et s'inclinait, quand le domestique du magistrat
parut.

--Voici, monsieur, dit-il  son matre, un pli que vient d'apporter un
gendarme de Bougival. Il attend la rponse dans l'antichambre.

--Trs bien! rpondit M. Daburon; demandez  cet homme s'il n'a besoin
de rien, et dans tous les cas offrez-lui un verre de vin.

En mme temps il brisait l'enveloppe de la dpche.

--Tiens! fit-il, une lettre de Gvrol!

Et il lut:

_Monsieur le juge d'instruction_,

_J'ai l'honneur de vous faire savoir que je suis sur la trace de l'homme
aux boucles d'oreilles. Je viens d'apprendre de ses nouvelles chez un
marchand de vin, o des ivrognes taient attards. Notre homme est
rentr chez le marchand de vin dimanche matin en sortant de chez la
veuve Lerouge. Il a commenc par acheter et payer deux litres de vin.
Puis il s'est frapp le front et a dit: Vieille bte! j'oubliais que
c'est demain la fte du bateau! Il a aussitt demand trois autres
litres. J'ai consult l'almanach, le bateau doit s'appeler_ Saint-Marin.
_J'ai appris aussi qu'il tait charg de bl. J'cris  la prfecture en
mme temps qu' vous, pour que des perquisitions soient faites  Paris
et  Rouen. Il est impossible qu'elles n'aboutissent pas._

_Je suis en attendant, monsieur..._

--Ce pauvre Gvrol! s'cria le pre Tabaret en clatant de rire, il
aiguise son sabre et la bataille est gagne. Est-ce que monsieur le juge
ne va pas arrter ses recherches?

--Non, certes! rpondit M. Daburon, ngliger la moindre chose est
souvent une faute irrparable. Et qui sait quelles lumires nous peut
fournir cet inconnu?




VIII


Le jour mme de la dcouverte du crime de La Jonchre,  l'heure
prcisment o le pre Tabaret faisait sa dmonstration dans la chambre
de la victime, le vicomte Albert de Commarin montait en voiture pour se
rendre  la gare du Nord au-devant de son pre.

Le vicomte tait fort ple. Ses traits tirs, ses yeux mornes, ses
lvres blmies dnonaient d'accablantes fatigues, l'abus de plaisirs
crasants ou de terribles soucis.

Au surplus, tous les domestiques de l'htel avaient parfaitement observ
que, depuis cinq jours, leur jeune matre n'tait pas dans son assiette
ordinaire. Il ne parlait qu'avec effort, mangeait  peine et avait
svrement interdit sa porte.

Le valet de chambre de monsieur le vicomte fit remarquer que ce
changement, trop rapide pour ne pas tre des plus sensibles, tait
survenu le dimanche matin  la suite de la visite d'un certain sieur
Gerdy, avocat, lequel tait rest prs de trois heures dans la
bibliothque.

Le vicomte, gai comme un pinson  l'arrive de ce personnage, avait, 
sa sortie, l'air d'un dterr, et il n'avait plus quitt cette mine
affreuse.

Au moment de se faire conduire au chemin de fer, le vicomte paraissait
se traner avec tant de peine que M. Lubin, son valet de chambre,
l'exhorta beaucoup  ne pas sortir. S'exposer au froid, c'tait
commettre une imprudence gratuite. Il serait plus sage  lui de se
coucher et d'avaler une bonne tasse de tisane.

Mais le comte de Commarin n'entendait point raillerie sur le chapitre
des devoirs filiaux. Il tait homme  pardonner  son fils les plus
incroyables folies, les pires dbordements, plutt que ce qu'il appelait
un manque de rvrence. Il avait annonc son arrive par le tlgraphe
vingt-quatre heures  l'avance, donc l'htel devait tre sous les armes,
donc l'absence d'Albert  la gare l'et choqu comme la plus outrageante
des inconvenances.

Le vicomte se promenait depuis cinq minutes dans la salle d'attente
quand la cloche signala l'arrive du train. Bientt les portes qui
donnent sur le quai s'ouvrirent et furent encombres de voyageurs.

La presse un peu dissipe, le comte apparut, suivi d'un domestique
portant une immense pelisse de voyage, garnie de fourrures prcieuses.

Le comte de Commarin annonait bien dix bonnes annes de moins que son
ge. Sa barbe et ses cheveux encore abondants grisonnaient  peine. Il
tait grand et maigre, marchait le corps droit et portait la tte haute,
sans avoir rien cependant de cette disgracieuse roideur britannique,
l'admiration et l'envie de nos jeunes gentilshommes. Sa tournure tait
noble, sa dmarche aise. Il avait de fortes mains, trs belles, les
mains d'un homme dont les anctres ont pendant des sicles donns de
grands coups d'pe. Sa figure rgulire prsentait un contraste
singulier pour celui qui l'tudiait: tous ses traits respiraient une
facile bonhomie, sa bouche tait souriante, mais dans ses yeux clairs
clatait la plus farouche fiert.

Ce contraste traduisait le secret de son caractre.

Tout aussi exclusif que la marquise d'Arlange, il avait march avec son
sicle, ou du moins il paraissait avoir march.

Autant que la marquise, il mprisait absolument tout ce qui n'tait pas
noble, seulement son mpris s'exprimait d'une faon diffrente. La
marquise affichait hautement et brutalement ses ddains; le comte les
dissimulait sous les recherches d'une politesse humiliante  force
d'tre excessive. La marquise aurait volontiers tutoy ses fournisseurs;
le comte, chez lui, un jour que son architecte avait laiss tomber son
parapluie, s'tait prcipit pour le ramasser.

C'est que la vieille dame avait les yeux bands, les oreilles bouches,
tandis que le comte avait beaucoup vu avec de bons yeux, beaucoup
entendu avec une oue trs fine. Elle tait sotte et sans l'ombre du
sens commun; il avait de l'esprit, des vues presque larges, et des
ides. Elle rvait le retour de tous les usages saugrenus, la
restauration des niaiseries monarchiques, s'imaginant qu'on fait reculer
les annes comme les aiguilles d'une pendule; il aspirait, lui,  des
choses positives; au pouvoir, par exemple, sincrement persuad que son
parti pouvait encore le ressaisir et le garder, et reconqurir
sourdement et lentement, mais srement, tous les privilges perdus.

Mais, au fond, ils devaient s'entendre.

Pour tout dire, le comte tait le portrait flatt d'une certaine
fraction de la socit, et la marquise en tait la caricature.

Il faut ajouter qu'avec ses gaux, M. de Commarin savait se dpartir de
son crasante urbanit. Il reprenait alors son caractre vrai, hautain,
entier, intraitable, supportant la contradiction  peu prs comme un
talon la piqre d'une mouche.

Dans sa maison, c'tait un despote.

En apercevant son pre, Albert s'avana vers lui avec empressement. Ils
se serrrent la main, s'embrassrent d'un air aussi noble que
crmonieux, et en moins d'une minute expdirent la phrasologie banale
des informations de retour et des compliments de voyage.

Alors seulement M. de Commarin parut s'apercevoir de l'altration, si
visible, du visage de son fils.

--Vous tes souffrant, vicomte? demanda-t-il.

--Non, monsieur, rpondit laconiquement Albert.

Le comte fit un: Ah! accompagn d'un certain mouvement de tte, qui
tait chez lui comme un tic et exprimait la plus parfaite incrdulit;
puis il se retourna vers son domestique et lui donna brivement quelques
ordres.

--Maintenant, reprit-il en revenant  son fils, rentrons vite  l'htel.
J'ai hte de me sentir chez moi, et de plus je mangerai avec plaisir,
n'ayant rien pris aujourd'hui qu'une tasse de dtestable bouillon,  je
ne sais quel buffet.

M. de Commarin arrivait  Paris d'une humeur massacrante. Son voyage en
Autriche n'avait pas amen les rsultats qu'il esprait.

Pour comble, s'tant arrt chez un de ses anciens amis, il avait eu
avec lui une discussion si violente qu'ils s'taient spars sans se
donner la main.

 peine install sur les coussins de sa voiture, qui partit au galop, le
comte ne put s'empcher de revenir sur ce sujet qui lui tenait fort 
coeur.

--Je suis brouill avec le duc de Sairmeuse, dit-il  son fils.

--Il me semble, monsieur, rpondit Albert sans la moindre intention de
raillerie, que c'est ce qui ne manque jamais d'arriver lorsque vous
restez plus d'une heure ensemble.

--C'est vrai, mais cette fois c'est dfinitif. J'ai pass quatre jours
chez lui dans un tat inconcevable d'exaspration. Maintenant, je lui ai
retir mon estime. Sairmeuse, vicomte, vend Gondresy, une des belles
terres du nord de la France. Il coupe les bois, met  l'encan le chteau
o il est, une demeure princire qui va devenir une sucrerie. Il fait
argent de tout, pour augmenter,  ce qu'il dit, ses revenus, pour
acheter de la rente, des actions, des obligations!...

--Et c'est la raison de votre rupture? demanda Albert sans trop de
surprise.

--Sans doute. N'est-elle pas lgitime?

--Mais, monsieur, vous savez que le duc a une famille nombreuse; il est
loin d'tre riche.

--Et ensuite! reprit le comte. Qu'importe cela? On se prive, monsieur,
on vit de sa terre sur sa terre, on porte des sabots tout l'hiver, on
fait donner de l'ducation  son an seulement, et on ne vend pas.
Entre amis, on se doit la vrit, surtout quand elle est dsagrable.
J'ai dit  Sairmeuse ma pense. Un noble qui vend ses terres commet une
indignit, il trahit son parti.

--Oh! monsieur! fit Albert, essayant de protester.

--J'ai dit tratre, continua le comte avec vhmence, je maintiens ce
mot. Retenez bien ceci, vicomte: la puissance a t, est et sera
toujours  qui possde la fortune,  plus forte raison  qui dtient le
sol. Les hommes de 93 ont bien compris cela. En ruinant la noblesse, ils
ont dtruit son prestige bien plus srement qu'en abolissant les titres.
Un prince  pied et sans laquais est un homme comme un autre. Le
ministre de Juillet qui a dit aux bourgeois: Enrichissez-vous n'tait
point un sot. Il leur donnait la formule magique du pouvoir. Les
bourgeois ne l'ont pas compris, ils ont voulu aller trop vite, ils se
sont lancs dans la spculation. Ils sont riches aujourd'hui, mais de
quoi? de valeurs de Bourse, de titres de portefeuille, de papiers, de
chiffons enfin.

C'est de la fume qu'ils cadenassent dans leurs coffres. Ils prfrent
le mobilier qui rapporte huit, aux prs, aux vignes, aux bois, qui ne
rendent pas trois du cent. Le paysan n'est pas si fou. Ds qu'il a de la
terre grand comme un mouchoir de poche, il en veut grand comme une
nappe, puis grand comme un drap. Le paysan est lent comme le boeuf de sa
charrue, mais il a sa tnacit, son nergie patiente, son obstination.
Il marche droit vers son but, poussant ferme sur le joug, et sans que
rien l'arrte ni le dtourne. Pour devenir propritaire, il se serre le
ventre, et les imbciles rient. Qui sera bien surpris quand il fera, lui
aussi, son 89? Le bourgeois et aussi les barons de la fodalit
financire.

--Eh bien? interrogea le vicomte.

--Vous ne comprenez pas? Ce que fait le paysan, la noblesse le devait
faire. Ruine, son devoir tait de reconstituer sa fortune. Le commerce
lui est interdit, soit. L'agriculture lui reste. Au lieu de bouder
niaisement, depuis un demi-sicle, au lieu de s'endetter pour soutenir
un train d'une ridicule mesquinerie, elle devait s'enfermer dans ses
chteaux, en province, et l travailler, se priver, conomiser, acheter,
s'tendre, gagner de proche en proche. Si elle avait pris ce parti, elle
possderait la France. Sa richesse serait norme, car le prix de la
terre s'lve de jour en jour. Sans effort, j'ai doubl ma fortune
depuis trente ans. Blanlaville, qui a cot  mon pre cent mille cus
en 1817, vaut maintenant plus d'un million. Ainsi, quand j'entends la
noblesse se plaindre, gmir, rcriminer, je hausse les paules. Tout
augmente, dit-elle, et ses revenus restent stationnaires.  qui la
faute? Elle s'appauvrit d'anne en anne. Elle en verra bien d'autres.
Bientt elle en sera rduite  la besace, et les quelques grands noms
qui nous restent finiront sur des enseignes. Et ce sera bien fait. Ce
qui me console, c'est qu'alors le paysan, matre de nos domaines, sera
tout-puissant, et qu'il attellera  ses voitures ces bourgeois qu'il
hait autant que je les excre moi-mme.

La voiture, en ce moment, s'arrtait dans la cour, aprs avoir dcrit ce
demi-cercle parfait, la gloire des cochers qui ont gard la bonne
tradition.

Le comte descendit le premier et, appuy sur le bras de son fils, il
gravit les marches du perron.

Dans l'immense vestibule, presque tous les domestiques en grande livre
formaient la haie.

Le comte leur donna un coup d'oeil en traversant, comme un officier  ses
soldats avant la parade. Il parut satisfait de leur tenue et gagna ses
appartements, situs au premier tage, au-dessus des appartements de
rception.

Jamais, nulle part, maison ne fut mieux ordonne que celle du comte de
Commarin, maison considrable, car la fortune lui permettait de soutenir
un train  blouir plus d'un principicule allemand.

Il possdait,  un degr suprieur, le talent, il faudrait dire l'art,
beaucoup plus rare qu'on ne le suppose, de commander  une arme de
valets. Selon Rivarol, il est une faon de dire  un laquais: Sortez!
qui affirme mieux la race que cent livres de parchemins.

Les domestiques si nombreux du comte n'taient pour lui ni une gne, ni
un souci, ni un embarras. Ils lui taient ncessaires, le servaient
bien,  sa guise et non  la leur. Il tait l'exigence mme, toujours
prt  dire: J'ai failli attendre, et cependant il tait rare qu'il
et un reproche  adresser.

Chez lui, tout tait si bien prvu, mme et surtout l'imprvu, si bien
rgl, arrang  l'avance, d'une manire invariable, qu'il n'avait plus
 s'occuper de rien. Si parfaite tait l'organisation de la machine
intrieure, qu'elle fonctionnait sans bruit, sans effort, sans qu'il ft
besoin de la remonter sans cesse. Un rouage manquait, on le remplaait
et on s'en apercevait  peine. Le mouvement gnral entranait le
nouveau venu, et au bout de huit jours il avait pris le pli ou il tait
renvoy.

Ainsi, le matre arrivait de voyage, et l'htel endormi s'veillait
comme sous la baguette d'un magicien. Chacun se trouvait  son poste,
prt  reprendre la besogne interrompue six semaines auparavant. On
savait que le comte avait pass la journe en wagon, donc il pouvait
avoir faim: le dner avait t avanc. Tous les gens, jusqu'au dernier
marmiton, avaient prsent  l'esprit l'article premier de la charte de
l'htel: Les domestiques sont faits, non pour excuter des ordres, mais
pour pargner la peine d'en donner.

M. de Commarin finissait de rparer sur sa personne le dsordre du
voyage et de changer de vtements, quand le matre d'htel en bas de
soie parut et annona que monsieur le comte tait servi.

Il descendit presque aussitt, et le pre et le fils se rencontrrent
sur le seuil de la salle  manger.

C'est une vaste pice, trs haute de plafond comme tout le
rez-de-chausse de l'htel, et d'une simplicit magnifique. Un seul des
quatre dressoirs qui la dcorent encombrerait un de ces vastes
appartements que les millionnaires de la dernire liquidation louent
quinze mille francs au boulevard Malesherbes. Un collectionneur pmerait
devant ces dressoirs, chargs  rompre d'maux rares, de faences
merveilleuses et de porcelaines  faire verdir de jalousie un roi de
Saxe.

Le service de la table o prirent place le comte et Albert, dresse
milieu de la salle, rpondait  ce luxe grandiose. L'argenterie et les
cristaux y resplendissaient.

Le comte tait un grand mangeur. Parfois il tirait vanit de cet apptit
norme qui et t pour un pauvre diable une vritable infirmit. Il
aimait  rappeler les grands hommes dont l'estomac est rest clbre,
Charles Quint dvorait des montagnes de viande. Louis XIV engloutissait
 chaque repas la nourriture de six hommes ordinaires. Il soutenait
volontiers  table qu'on peut presque juger les hommes  leur capacit
digestive; il les comparait  des lampes dont le pouvoir clairant est
en raison de l'huile qu'elles consument.

La premire demi-heure du dner fut silencieuse. M. de Commarin mangeait
en conscience, ne s'apercevant pas ou ne voulant pas s'apercevoir
qu'Albert remuait sa fourchette et son couteau par contenance et ne
touchait  aucun des mets placs sur son assiette. Mais avec le dessert,
la mauvaise humeur du vieux gentilhomme reparut, fouette par un certain
vin de Bourgogne qu'il affectionnait, et dont il buvait presque
exclusivement depuis de longues annes.

Il ne dtestait pas d'ailleurs se mettre la bile en mouvement aprs le
dner, professant cette thorie qu'une discussion modre est un parfait
digestif. Une lettre qui lui avait t remise  son arrive et qu'il
avait trouv le temps de parcourir fut son prtexte et son point de
dpart.

--J'arrive il y a une heure, dit-il  son fils, et j'ai dj une homlie
de Broisfresnay.

--Il crit beaucoup, observa Albert.

--Trop! Il se dpense en encre. Encore des plans, des projets, des
esprances, vritables enfantillages. Il porte la parole au nom d'une
douzaine de politiques de sa force. Ma parole d'honneur, ils ont perdu
le sens. Ils parlent de soulever le monde; il ne leur manque qu'un
levier et un point d'appui. Je les trouve, moi qui les aime,  mourir de
rire.

Et pendant dix minutes, le comte chargea des plus piquantes injures et
des pigrammes les plus vives ses meilleurs amis, sans paratre se
douter que bon nombre de leurs ridicules taient un peu les siens.

--Si encore, continua-t-il plus srieusement, s'ils avaient quelque
confiance en eux, s'ils montraient une ombre d'audace! Mais non. La foi
mme leur manque. Ils ne comptent que sur autrui, tantt sur celui-ci et
tantt sur cet autre. Il n'est pas une de leurs dmarches qui ne soit un
aveu d'impuissance, une dclaration prmature d'avortement. Je les vois
continuellement en qute d'un mieux mont qui consente  les prendre en
croupe. Ne trouvant personne, c'est qu'ils sont embarrassants! ils en
reviennent toujours au clerg comme  leurs premires amours.

L, pensent-ils, sont le salut et l'avenir. Le pass l'a bien prouv.
Ah! ils sont adroits! En somme, nous devons au clerg la chute de la
Restauration. Et maintenant, en France, aristocratie et dvotion sont
synonymes. Pour sept millions d'lecteurs, un petit-fils de Louis XIV ne
peut marcher qu' la tte d'une arme de robes noires, escort de
prdicants, de moines et de missionnaires, avec un tat-major d'abbs,
le cierge au vent. Et on a beau dire, le Franais n'est pas dvot, et il
hait les jsuites. N'est-ce pas votre avis, vicomte?

Albert ne put qu'incliner la tte en signe d'assentiment. Dj M. de
Commarin continuait:

--Ma foi! je le dclare, je suis las de marcher  la remorque de ces
gens-l. Je perds patience quand je vois sur quel ton ils le prennent
avec nous, et  quel prix ils mettent leur alliance. Ils n'taient pas
si grands seigneurs jadis; un vque  la cour faisait une mince figure.
Aujourd'hui, ils se sentent indispensables. Moralement, nous n'existons
que par eux. Et quel rle jouons-nous  leur profit? Nous sommes le
paravent derrire lequel ils jouent leur comdie. Quelle duperie! Est-ce
que nos intrts sont les leurs?

Ils se soucient de nous, monsieur, comme de l'an VIII. Leur capitale
est Rome, et c'est l que trne leur seul roi. Depuis je ne sais combien
d'annes, ils crient  la perscution, et jamais ils n'ont t si
vritablement puissants. Enfin, si nous n'avons pas le sou, ils sont
immensment riches. Les lois qui frappent les fortunes particulires ne
les atteignent pas. Ils n'ont point d'hritiers qui se partagent leurs
trsors et les divisent  l'infini. Ils possdent la patience et le
temps qui lvent des montagnes avec des grains de sable. Tout ce qui va
au clerg reste au clerg.

--Rompez avec eux, alors, monsieur, dit Albert.

--Peut-tre le faudrait-il, vicomte. Mais aurions-nous les bnfices de
la rupture? Et d'abord, y croirait-on?

On venait de servir le caf. Le comte fit un signe, les domestiques
sortirent.

--Non, poursuivit-il, on n'y croirait pas. Puis ce serait la guerre et
la trahison dans nos mnages. Ils nous tiennent par nos femmes et nos
filles, otages de notre alliance. Je ne vois plus pour l'aristocratie
franaise qu'une planche de salut; une bonne petite loi autorisant les
majorats.

--Vous ne l'obtiendrez jamais, monsieur.

--Croyez-vous? demanda M. de Commarin; vous y opposeriez-vous donc,
vicomte?

Albert savait par exprience combien tait brlant ce terrain o
l'attirait son pre, il ne rpondit pas.

--Mettons donc que je rve l'impossible, reprit le comte; alors, que la
noblesse fasse son devoir. Que toutes les filles de grande maison, que
tous les cadets se dvouent. Qu'ils laissent pendant cinq gnrations le
patrimoine entier  l'an et se contentent chacun de cent louis de
rentes. De cette faon encore, on peut reconstruire les grandes
fortunes. Les familles, au lieu d'tre divises par des intrts et des
gosmes divers, seraient unies par une aspiration commune. Chaque
maison aurait sa raison d'tat, un testament politique, pour ainsi dire,
que se lgueraient les ans.

--Malheureusement, objecta le vicomte, le temps n'est plus gure aux
dvouements.

--Je le sais, monsieur, reprit vivement le comte, je le sais trs bien,
et dans ma propre maison j'en ai la preuve. Je vous ai pri, moi, votre
pre, je vous ai conjur de renoncer  pouser la petite-fille de cette
vieille folle de marquise d'Arlange:  quoi cela a-t-il servi?  rien.
Et aprs trois ans de luttes, il m'a fallu cder.

--Mon pre..., voulut commencer Albert.

--C'est bien, interrompit le comte, vous avez ma parole, brisons. Mais
souvenez-vous de ce que je vous ai prdit. Vous portez le coup mortel 
notre maison. Vous serez, vous, un des grands propritaires de la
France; ayez quatre enfants, ils seront  peine riches; qu'eux-mmes en
aient chacun autant, et vous verrez vos petits-fils dans la gne.

--Vous mettez tout au pis, mon pre.

--Sans doute, et je le dois. C'est le moyen d'viter les dceptions.
Vous m'avez parl du bonheur de votre vie! Misre! Un homme vraiment
noble songe  son nom avant tout. Mademoiselle d'Arlange est trs jolie,
trs sduisante, tout ce que vous voudrez, mais elle n'a pas le sou. Je
vous avais, moi, choisi une hritire.

--Que je ne saurais aimer...

--La belle affaire! Elle vous apportait, dans son tablier, quatre
millions, plus que les rois d'aujourd'hui ne donnent en dot  leurs
filles. Sans compter les esprances...

L'entretien, sur ce sujet, pouvait tre interminable; mais en dpit
d'une contrainte visible, le vicomte restait  cent lieues de
discussion.  peine, de temps  autre et pour ne pas jouer le rle de
confident absolument muet il prononait quelques syllabes.

Cette absence d'opposition irritait le comte encore plus qu'une
contradiction obstine. Aussi fit-il tous ses efforts pour piquer son
fils. C'tait sa tactique.

Cependant il prodigua vainement les mots provocants et les allusions
mchantes. Bientt il fut srieusement furieux contre son fils, et sur
une laconique rponse, il s'emporta tout  fait.

--Parbleu! s'cria-t-il, le fils de mon intendant ne raisonnerait pas
autrement que vous! Quel sang avez-vous donc dans les veines! Je vous
trouve bien peuple pour un vicomte de Commarin!

Il est des situations d'esprit o la moindre conversation est
extrmement pnible. Depuis une heure, en coutant son pre et en lui
rpondant, Albert subissait un intolrable supplice. La patience dont il
tait arm lui chappa enfin.

--Eh! rpondit-il, si je suis peuple, monsieur, il y a peut-tre de
bonnes raisons pour cela.

Le regard dont le vicomte accentua cette phrase tait si loquent et si
explicite, que le comte eut un brusque haut-le-corps. Toute animation de
l'entretien tomba, et c'est d'une voix hsitante qu'il demanda:

--Que voulez-vous dire, vicomte?

Albert, la phrase lance, l'avait regrette. Mais il tait trop avanc
pour reculer.

--Monsieur, rpondit-il avec un certain embarras, j'ai  vous entretenir
de choses graves. Mon honneur, le vtre, celui de notre maison sont en
jeu. Je devais avoir avec vous une explication, et je comptais la
remettre  demain, ne voulant pas troubler la soire de votre retour.
Nanmoins, si vous l'exigez...

Le comte coutait son fils avec une anxit mal dissimule. On et dit
qu'il devinait o il allait en venir, et qu'il s'pouvantait de l'avoir
devin.

--Croyez, monsieur, continuait Albert, cherchant ses mots, que jamais,
quoi que vous ayez fait, ma voix ne s'lvera pour vous accuser. Vos
bonts constantes pour moi...

C'est tout ce que put supporter M. de Commarin.

--Trve de prambules, interrompit-il durement. Les faits, sans
phrases...

Albert tarda  rpondre. Il se demandait comment et par o commencer.

--Monsieur, dit-il enfin, en votre absence j'ai eu sous les yeux toute
votre correspondance avec madame Valrie Gerdy. Toute, ajouta-t-il,
soulignant ce mot dj si significatif.

Le comte ne laissa pas  Albert le temps d'achever sa phrase. Il s'tait
lev comme si un serpent l'et mordu, si violemment que sa chaise alla
rouler  quatre pas.

--Plus un mot! s'cria-t-il d'une voix terrible, plus une syllabe, je
vous le dfends!

Mais il eut honte, sans doute, de ce premier mouvement, car presque
aussitt il reprit son sang-froid. Il releva mme sa chaise avec une
affectation visible de calme, et la replaa devant la table.

--Qu'on vienne donc encore nier les pressentiments! reprit-il d'un ton
qu'il essayait de rendre lger et railleur. Il y a deux heures, au
chemin de fer, en apercevant votre face blme, j'ai flair quelque
mchante aventure. J'ai devin que vous saviez peu ou beaucoup de cette
histoire, je l'ai senti, j'en ai t sr.

Il y eut un long moment de ce silence si pesant de deux interlocuteurs,
de deux adversaires qui se recueillent avant d'entamer de redoutables
explications.

D'un commun accord, le pre et le fils dtournaient les yeux et
vitaient de laisser se croiser et se rencontrer leurs regards peut-tre
trop loquents.

 un bruit qui se fit dans l'antichambre, le comte se rapprocha
d'Albert.

--Vous l'avez dit, monsieur, pronona-t-il, l'honneur commande. Il
importe d'arrter une ligne de conduite et de l'arrter sans retard:
veuillez me suivre chez moi.

Il sonna; un valet parut aussitt.

--Prvenez, lui dit-il, que ni monsieur le vicomte ni moi n'y sommes
pour personne au monde.




IX


La rvlation qui venait de se produire avait beaucoup plus irrit que
surpris le comte de Commarin.

Faut-il le dire! depuis vingt ans il redoutait de voir clater la
vrit. Il savait qu'il n'est pas de secret si soigneusement gard qui
ne puisse s'chapper, et son secret,  lui, quatre personnes l'avaient
connu, trois le possdaient encore.

Il n'avait pas oubli qu'il avait commis cette imprudence norme de le
confier au papier, comme s'il ne se ft plus souvenu qu'il est des
choses qu'on n'crit pas.

Comment, lui, un diplomate prudent, un politique hriss de prcautions,
avait-il pu crire! Comment, ayant crit, avait-il laiss subsister
cette correspondance accusatrice? Comment n'avait-il pas ananti, cote
que cote, ces preuves crasantes qui, d'un instant  l'autre, pouvaient
se dresser contre lui? C'est ce qu'il serait malais d'expliquer sans
une passion folle, c'est--dire aveugle, sourde et imprvoyante jusqu'au
dlire.

Le propre de la passion est de si bien croire  sa dure, qu' peine
elle se trouve satisfaite de la perspective de l'ternit. Absorbe
compltement dans le prsent, elle ne prend nul souci de l'avenir.

Quel homme d'ailleurs songe jamais  se mettre en garde contre la femme
dont il est pris? Toujours Samson amoureux livrera, sans dfense, sa
chevelure aux ciseaux de Dalila.

Tant qu'il avait t l'amant de Valrie, le comte n'avait pas eu l'ide
de redemander ses lettres  cette complice adore. Si elle lui ft
venue, cette ide, il l'et repousse comme outrageante pour le
caractre d'un ange.

Quels motifs pouvaient lui faire suspecter la discrtion de sa
matresse? Aucun. Il devait la supposer bien plus que lui intresse 
faire disparatre jusqu' la plus lgre trace des vnements passs.
N'tait-ce pas elle, en dfinitive, qui avait recueilli les bnfices de
l'acte odieux? Qui avait usurp le nom et la fortune d'un autre?
N'tait-ce pas son fils?

Lorsque, huit annes plus tard, se croyant trahi, le comte rompit une
liaison qui avait fait son bonheur, il songea  rentrer en possession de
cette funeste correspondance.

Il ne sut quels moyens employer. Mille raisons l'empchaient d'agir.

La principale est qu' aucun prix il ne voulait se retrouver en prsence
de cette femme jadis trop aime. Il ne se sentait assez sr ni de sa
colre ni de sa rsolution pour affronter les larmes qu'elle ne
manquerait pas de rpandre. Pourrait-il sans faiblir soutenir les
regards suppliants de ces beaux yeux qui si longtemps avaient eu tout
empire sur son me?

Revoir cette matresse de sa jeunesse, c'tait s'exposer  pardonner, et
il avait t trop cruellement bless dans son orgueil et dans son
affection pour admettre l'ide de retour.

D'un autre ct, se confier  un tiers tait absolument impraticable. Il
s'abstint donc de toute dmarche, s'ajournant indfiniment.

Je la verrai, se disait-il, mais quand je l'aurai si bien arrache de
mon coeur qu'elle me sera devenue indiffrente.

Je ne veux pas lui donner la joie de ma douleur.

Ainsi, les mois et les annes se passrent, et il en vint  se dire, 
se prouver qu'il tait dsormais trop tard.

En effet, il est des souvenirs qu'il est imprudent de rveiller. Il est
des circonstances o une dfiance injuste devient la plus maladroite des
provocations.

Demander  qui est arm de rendre ses armes, n'est-ce pas le pousser 
s'en servir? Aprs si longtemps, venir rclamer ces lettres, c'tait
presque dclarer la guerre. D'ailleurs, existaient-elles encore? Qui le
prouverait? Qui garantissait que Mme Gerdy ne les avait pas
ananties, comprenant que leur existence tait un pril et que leur
destruction seule assurait l'usurpation de son fils?

M. de Commarin ne s'aveugla pas, mais, se trouvant dans une impasse, il
pensa que la suprme sagesse tait de s'en remettre au hasard, et il
laissa pour sa vieillesse cette porte ouverte  l'hte qui vient
toujours: le malheur.

Et, cependant, depuis plus de vingt annes, jamais un jour ne s'tait
coul sans qu'il maudt l'inexcusable folie de sa passion.

Jamais il ne put prendre sur lui d'oublier qu'au-dessus de sa tte un
danger plus terrible que l'pe de Damocls tait suspendu par un fil
que le moindre accident pouvait rompre.

Aujourd'hui ce fil tait bris. Maintes fois, rvant  la possibilit
d'une catastrophe, il s'tait demand comment parer un coup si fatal.
Souvent il s'tait dit: que resterait-il  faire, si tout se dcouvrait?
Il avait conu et rejet bien des plans; il s'tait berc,  l'exemple
des hommes d'imagination, de bien des projets chimriques, et voil que
la ralit le prenait comme au dpourvu.

Albert resta respectueusement debout, pendant que son pre s'asseyait
dans son grand fauteuil armori, prcisment au-dessous d'un cadre
immense o l'arbre gnalogique de l'illustre famille de Rhteau de
Commarin talait ses luxuriants rameaux.

Le vieux gentilhomme ne laissait rien voir des apprhensions cruelles
qui l'treignaient. Il ne semblait ni irrit ni abattu. Seulement ses
yeux exprimaient une hauteur encore plus ddaigneuse qu' l'ordinaire,
une assurance pleine de mpris  force d'tre imperturbable.

--Maintenant, vicomte, commena-t-il d'une voix ferme, expliquez-vous.
Je ne vous dirai rien de la situation d'un pre condamn  rougir devant
son fils, vous tes fait pour la comprendre et la plaindre.
pargnons-nous mutuellement et tchez de rester calme. Parlez, comment
avez-vous eu connaissance de ma correspondance?

Albert, lui aussi, avait eu le temps de se recueillir et de se prparer
 la lutte prsente, depuis quatre jours qu'il attendait cet entretien
avec une mortelle impatience.

Le trouble qui s'tait empar de lui aux premiers mots avait fait place
 une contenance digne et fire. Il s'exprimait purement et nettement,
sans s'garer dans ces dtails si fatigants lorsqu'il s'agit d'une chose
grave et qui reculent inutilement le but.

--Monsieur, rpondit-il, dimanche matin un jeune homme s'est prsent
ici, affirmant qu'il tait charg pour moi d'une mission de la plus
haute importance, et qui devait rester secrte. Je l'ai reu. C'est lui
qui m'a rvl que je ne suis, hlas! qu'un enfant naturel substitu par
votre affection  l'enfant lgitime que vous avez eu de madame de
Commarin.

--Et vous n'avez pas fait jeter cet homme  la porte! s'exclama le
comte.

--Non, monsieur. J'allais rpliquer fort vivement, sans doute, lorsque,
me prsentant une liasse de lettres, il me pria de les lire avant de
rien rpondre.

--Ah! s'cria M. de Commarin, il fallait les lancer au feu! vous aviez
du feu, j'imagine! Quoi! vous les avez tenues entre vos mains et elles
subsistent encore! Que n'tais-je l, moi!

--Monsieur!... fit Albert d'un ton de reproche.

Et se souvenant de la faon dont Nol s'tait plac devant la chemine,
et de l'air qu'il avait en s'y plaant, il ajouta:

--Cette pense me ft venue qu'elle et t irralisable. D'ailleurs,
j'avais au premier coup d'oeil reconnu votre criture. J'ai donc pris les
lettres et je les ai lues.

--Et alors?

--Alors, monsieur, j'ai rendu cette correspondance  ce jeune homme, et
je lui ai demand un dlai de huit jours. Non pour le consulter, il n'en
tait pas besoin, mais parce que je jugeais un entretien avec vous
indispensable. Aujourd'hui donc, je viens vous adjurer de me dire si
cette substitution a en effet eu lieu.

--Certainement, rpondit le comte avec violence; oui, certainement, par
malheur. Vous le savez bien, puisque vous avez lu que j'crivais 
madame Gerdy,  votre mre.

Cette rponse, Albert la connaissait  l'avance, il l'attendait. Elle
l'accabla pourtant.

Il est de ces infortunes si grandes qu'il faut pour y croire les
apprendre pour ainsi dire plusieurs fois. Cette dfaillance dura moins
qu'un clair.

--Pardonnez-moi, monsieur, reprit-il, j'avais une conviction, mais non
pas une assurance formelle. Toutes les lettres que j'ai lues disent
nettement vos intentions, dtaillent minutieusement votre plan, aucune
n'indique, ne prouve du moins l'excution de votre projet.

Le comte regarda son fils d'un air de surprise profonde. Il avait encore
toutes ses lettres prsentes  la mmoire, et il se rappelait que vingt
fois, crivant  Valrie, il s'tait rjoui du succs, la remerciant de
s'tre soumise  ses volonts.

--Vous n'tes donc pas all jusqu'au bout, vicomte? dit-il; vous n'avez
donc pas tout lu?

--Tout, monsieur, et avec une attention que vous devez comprendre. Je
puis vous affirmer que la dernire lettre qui m'a t montre annonce
simplement  madame Gerdy l'arrive de Claudine Lerouge, de la nourrice
qui a t charge d'accomplir l'change. Je ne savais rien au-del.

--Pas de preuves matrielles! murmura le comte. On peut concevoir un
dessein, le caresser longtemps, puis au dernier moment l'abandonner;
cela se voit souvent.

Il se reprochait d'avoir t si prompt  rpondre. Albert avait des
soupons srieux, il venait de les changer en certitude. Quelle
maladresse!

Il n'y a pas de doute possible, se disait-il, Valrie a dtruit les
lettres les plus concluantes, celles qui lui ont paru les plus
dangereuses, celles que j'crivais aprs. Mais pourquoi avoir conserv
les autres, dj si compromettantes, et, les ayant gardes, comment
a-t-elle pu s'en dessaisir?

Albert restait toujours debout, immobile, attendant un mot du comte.
Quel serait-il? Son sort, sans doute, se dcidait en ce moment dans
l'esprit du vieillard.

--Peut-tre est-elle morte! dit  haute voix M. de Commarin.

Et  cette pense que Valrie tait morte, sans qu'il l'et revue, il
tressaillit douloureusement. Son coeur, aprs une sparation volontaire
de plus de vingt ans, se serra, tant ce premier amour de son adolescence
avait jet en lui de profondes racines. Il l'avait maudite, en ce moment
il pardonnait. Elle l'avait tromp, c'est vrai, mais ne lui devait-il
pas les seules annes de bonheur? N'avait-elle pas t toute la posie
de sa jeunesse? Avait-il eu, depuis elle, une heure seulement de joie,
d'ivresse ou d'oubli? Dans la disposition d'esprit o il se trouvait,
son coeur ne retenait que les bons souvenirs, comme un vase qui, une
premire fois empli de prcieux aromates, en garde le parfum jusqu' sa
destruction.

--Pauvre femme! murmura-t-il encore.

Il soupira profondment. Trois ou quatre fois ses paupires clignotrent
comme si une larme et t prs de lui venir. Albert le regardait avec
une curiosit inquite. C'tait la premire fois, depuis que le vicomte
tait homme, qu'il surprenait sur le visage de son pre d'autres
motions que celles de l'ambition ou de l'orgueil vaincus ou
triomphants.

Mais M. de Commarin n'tait pas d'une trempe  se laisser longtemps
aller  l'attendrissement.

--Vous ne m'avez pas dit, vicomte, demanda-t-il, qui vous avait envoy
ce messager de malheur?

--Il venait en son nom, monsieur, ne voulant, il me l'a dit, mler
personne  cette triste affaire. Ce jeune homme n'tait autre que celui
dont j'ai pris la place, votre fils lgitime, monsieur Nol Gerdy
lui-mme.

--Oui! fit le comte  demi-voix, Nol, c'est bien son nom, je me
souviens; et avec une hsitation vidente il ajouta: Vous a-t-il parl
de sa mre, de votre mre?

-- peine, monsieur. Il m'a seulement dclar qu'il venait  son insu,
que le hasard seul lui avait livr le secret qu'il venait me rvler.

M. de Commarin ne rpliqua pas. Il ne lui restait plus rien  apprendre.
Il rflchissait. Le moment dfinitif tait venu, et il ne voyait qu'un
seul moyen de le retarder.

--Voyons, vicomte, dit-il enfin d'un ton affectueux qui stupfia Albert,
ne restez pas ainsi debout, asseyez-vous l, prs de moi, et causons.
Unissons nos efforts pour viter, s'il se peut, un grand malheur.
Parlez-moi en toute confiance, comme un fils  son pre. Avez-vous song
 ce que vous avez  faire? Avez-vous pris quelque dtermination?

--Il me semble, monsieur, qu'il n'y a pas d'hsitation possible.

--Comment l'entendez-vous?

--Mon devoir, mon pre, est, ce me semble, tout trac. Devant votre fils
lgitime, je dois me retirer sans plainte, sinon sans regrets. Qu'il
vienne, je suis prt  lui rendre tout ce que, sans m'en douter, je lui
ai pris trop longtemps: l'affection d'un pre, sa fortune et son nom.

Le vieux gentilhomme,  cette rponse si digne, ne sut pas garder le
calme qu'en commenant il avait recommand  son fils. Son visage devint
pourpre et il branla la table du plus furieux coup de poing qu'il et
donn en sa vie. Lui toujours si mesur, si convenable en toutes
occasions, il s'emporta en jurons que n'et pas dsavous un vieux
sous-officier de cavalerie.

--Et moi, monsieur, je vous dclare que ce que vous rvez l n'arrivera
jamais. Non, cela ne sera pas, je vous le jure. Ce qui est fait est bien
fait. Quoi qu'il advienne, entendez-vous, monsieur, les choses resteront
ce qu'elles sont, parce que telle est ma volont. Vicomte de Commarin
vous tes, vicomte de Commarin vous resterez, et malgr vous, s'il le
faut. Vous le serez jusqu' la mort, ou du moins jusqu' la mienne; car
jamais, moi vivant, votre projet insens ne s'accomplira.

--Cependant, monsieur..., commena timidement Albert.

--Je vous trouve bien os, monsieur, de m'interrompre quand je parle!
s'exclama le comte. Ne sais-je pas d'avance toutes vos objections? Vous
m'allez dire, n'est-ce pas, que c'est une injustice rvoltante, une
odieuse spoliation? J'en conviens, et plus que vous j'en gmis.
Pensez-vous donc que d'aujourd'hui seulement je me repens de l'garement
fatal de ma jeunesse? Il y a vingt ans, monsieur, que je regrette mon
fils lgitime; vingt ans que je me maudis de l'iniquit dont il est
victime. Et cependant j'ai su me taire et cacher les chagrins et les
remords qui hrissent d'pines mon oreiller. En un moment votre stupide
rsignation rendrait mes longues souffrances inutiles! Non. Je ne le
permettrai pas.

Le comte lut une rplique sur les lvres de son fils, il l'arrta d'un
regard foudroyant.

--Croyez-vous donc, poursuivit-il, que je n'ai pas pleur au souvenir de
mon fils lgitime usant sa vie  lutter contre la mdiocrit?
Pensez-vous qu'il ne m'est pas venu d'ardents dsirs de rparation? Il y
a eu des jours, monsieur, o j'aurais donn la moiti de ma fortune
seulement pour embrasser cet enfant d'une femme que j'ai su trop tard
apprcier. La crainte de faire planer sur votre naissance l'ombre d'un
soupon m'a retenu. Je me suis sacrifi  ce grand nom de Commarin que
je porte. Je l'ai reu sans tache de mes pres, tel vous le lguerez 
vos fils. Votre premier mouvement a t bon, gnreux, chevaleresque,
mais il faut l'oublier. Songez-vous au scandale, si jamais notre secret
tait livr au public? Ne devinez-vous pas la joie de nos ennemis, de
cette tourbe de parvenus qui nous environne? Je frmis en songeant 
l'odieux et au ridicule qui jailliraient sur notre nom. Trop de familles
dj ont des taches de boue sur leur blason, je n'en veux pas au mien.

M. de Commarin s'interrompit quelques minutes sans qu'Albert ost
prendre la parole, tant, depuis son enfance, il tait habitu 
respecter les moindres volonts du terrible gentilhomme.

--Nous chercherions vainement, reprit le comte: il n'est pas de
transaction possible. Puis-je, demain, vous renier et prsenter Nol
pour mon fils? dire: Excusez, celui-ci n'est pas le vicomte, c'est cet
autre? Ne faut-il pas que les tribunaux interviennent? Qu'importe que
ce soit tel ou tel qui se nomme ou Benot, ou Durand, ou Bernard! Mais
quand on s'est appel Commarin un seul jour, c'est ensuite pour la vie.
La morale n'est pas la mme pour tous, parce que tous n'ont pas le mme
devoir. Dans notre situation, les erreurs sont irrparables. Armez-vous
donc de courage, et montrez-vous digne de ce nom que vous portez.
L'orage vient, tenons tte  l'orage.

L'impassibilit d'Albert ne contribuait pas peu  augmenter l'irritation
de M. de Commarin. Fortifi dans une rsolution immuable, le vicomte
coutait comme on remplit un devoir, et sa physionomie ne refltait
aucune motion. Le comte comprenait qu'il ne l'branlait pas.

--Qu'avez-vous  rpondre? lui dit-il.

--Qu'il me semble, monsieur, que vous ne souponnez mme pas tous les
prils que j'entrevois. Il est malais de matriser les rvoltes de sa
conscience...

--Vraiment! interrompit railleusement le comte, votre conscience se
rvolte! Elle choisit mal, son moment. Vos scrupules viennent trop tard.
Tant que vous n'avez vu dans ma succession qu'un titre illustre et une
douzaine de millions, elle vous a souri. Aujourd'hui elle vous apparat
greve d'une lourde faute, d'un crime, si vous voulez, et vous demandez
 ne l'accepter que sous bnfice d'inventaire. Renoncez  cette folie.
Les enfants, monsieur, sont responsables des pres, et ils le seront
tant que vous honorerez le nom d'un grand homme. Bon gr mal gr vous
serez mon complice, bon gr mal gr vous porterez le fardeau de la
situation telle que je l'ai faite. Et quoi que vous puissiez souffrir,
croyez que cela n'approchera jamais de ce que j'endure, moi, depuis des
annes.

--Eh! monsieur! s'cria Albert, est-ce donc moi, le spoliateur, qui ai 
me plaindre? n'est-ce pas au contraire le dpossd? Ce n'est pas moi
qu'il s'agit de convaincre, mais bien monsieur Nol Gerdy.

--Nol? demanda le comte.

--Votre fils lgitime, oui, monsieur. Vous me traitez en ce moment comme
si l'issue de cette malheureuse affaire dpendait uniquement de ma
volont. Vous imaginez-vous donc que monsieur Gerdy sera de si facile
composition et se taira? Et s'il lve la voix, esprez-vous le toucher
beaucoup avec les considrations que vous m'exposez?

--Je ne le redoute pas.

--Et vous avez tort, monsieur, permettez-moi de vous le dire. Accordez 
ce jeune homme, j'y consens, une me assez haute pour ne dsirer ni
votre rang ni votre fortune; mais songez  tout ce qu'il doit s'tre
amass de fiel dans son coeur. Il ne peut pas ne pas avoir un cruel
ressentiment de l'horrible injustice dont il a t victime. Il doit
souhaiter passionnment une vengeance, c'est--dire la rparation.

--Il n'y a pas de preuves.

--Il a vos lettres, monsieur.

--Elles ne sont pas dcisives, vous me l'avez dit.

--C'est vrai, monsieur, et, cependant, elles m'ont convaincu, moi qui
avais intrt  ne pas l'tre. Puis, s'il lui faut des tmoins, il en
trouvera.

--Et qui donc, vicomte? Vous, sans doute?

--Vous-mme, monsieur. Le jour o il le voudra, vous nous trahirez.
Qu'il vous fasse appeler devant les tribunaux, et que l, sous la foi du
serment, on vous adjure, on vous somme de dire la vrit, que
rpondrez-vous?

Le front de M. de Commarin se rembrunit encore  cette supposition si
naturelle. Il dlibrait ainsi avec l'honneur si puissant en lui.

--Je sauverais le nom de mes anctres, dit-il enfin.

Albert secoua la tte d'un air de doute.

--Au prix d'un faux serment, mon pre, dit-il, c'est ce que je ne
croirai jamais. Supposons-le pourtant. Alors il s'adressera  madame
Gerdy.

--Oh! je puis rpondre d'elle! s'cria le comte. Son intrt la fait
notre allie. Au besoin je la verrai. Oui, ajouta-t-il avec effort,
j'irai chez elle, je lui parlerai, et je vous garantis qu'elle ne nous
trahira pas.

--Et Claudine, continua le jeune homme, se taira-t-elle aussi?

--Pour de l'argent, oui, et je lui donnerai ce qu'elle voudra.

--Et vous vous fiez, mon pre,  un silence pay, comme si on pouvait
tre sr d'une conscience achete. Qui s'est vendu  vous peut se vendre
 un autre. Une certaine somme lui fermera la bouche, une plus forte la
lui fera ouvrir.

--Je saurai l'effrayer.

--Vous oubliez, mon pre, que Claudine Lerouge a t la nourrice de
monsieur Gerdy, qu'elle s'intresse  son bonheur, qu'elle l'aime.
Savez-vous s'il ne s'est pas assur son concours? Elle demeure 
Bougival, j'y suis all, je me le rappelle, avec vous. Sans doute, il la
voyait souvent; c'est peut-tre elle qui l'a mis sur la trace de votre
correspondance. Il m'a parl d'elle en homme bien certain de son
tmoignage. Il m'a presque propos d'aller me renseigner prs d'elle.

--Hlas! s'cria le comte, que n'est-ce Claudine qui est morte,  la
place de mon fidle Germain!

--Vous le voyez, monsieur, conclut Albert, Claudine Lerouge seule
rendrait vains tous vos projets.

--Eh bien! non! s'cria M. de Commarin, je trouverai un expdient!...

L'entt gentilhomme ne voulait pas se rendre  l'vidence dont les
clarts l'aveuglaient. Depuis une heure il divaguait absolument et
divaguait de bonne foi. L'orgueil de son sang paralysait en lui un bon
sens pratique trs exerc et obscurcissait une lucidit remarquable.
S'avouer vaincu par une ncessit de la vie l'humiliait et lui
paraissait honteux, indigne de lui. Il ne se souvenait pas d'avoir en sa
longue carrire rencontr de rsistance invincible ni d'obstacle absolu.

Il tait un peu comme ces hercules qui, n'ayant pas expriment la
limite de leurs forces, se persuadent qu'ils soulveraient des
montagnes, si la fantaisie leur en venait.

Il avait aussi le malheur de tous les hommes d'imagination qui
s'prennent de leurs chimres, qui prtendent toujours les faire
triompher, comme s'il suffisait de vouloir fortement pour changer les
rveries en ralits.

C'est Albert, cette fois, qui rompit un silence dont la dure menaait
de se prolonger.

--Je crois m'tre aperu, monsieur, dit-il, que vous redoutez surtout la
publicit de cette lamentable histoire. Le scandale possible vous
dsespre. Eh bien, c'est surtout si nous nous obstinons  lutter que le
tapage sera effroyable! Que demain une instance s'entame, notre procs
sera dans quatre jours le sujet de conversation de l'Europe. Les
journaux s'empareront des faits, et Dieu sait de quels commentaires ils
les accompagneront! L'hypothse d'une lutte admise, notre nom, quoi
qu'il arrive, tranera dans tous les papiers de l'univers. Si encore
nous tions srs de gagner! Mais nous devons perdre, mon pre, nous
perdrons. Alors, reprsentez-vous l'clat! Songez  la fltrissure
imprime par l'opinion publique!...

--Je songe, dit le comte, que pour parler ainsi il faut que vous n'ayez
ni respect ni affection pour moi.

--C'est qu'il est de mon devoir, monsieur, de vous montrer tous les
malheurs que je redoute pendant qu'il est encore temps de les viter.
Monsieur Nol Gerdy est votre fils lgitime, reconnaissez-le, accueillez
ses justes prtentions. Qu'il vienne... Nous pouvons,  bas bruit, faire
rectifier les tats civils. Il sera facile de mettre l'erreur sur le
compte d'une nourrice, de Claudine Lerouge, par exemple. Toutes les
parties tant d'accord, il n'y aura pas la moindre objection. Alors, qui
empche le nouveau vicomte de Commarin de quitter Paris, de se faire
perdre de vue? Il peut voyager en Europe pendant quatre ou cinq ans; au
bout de ce temps tout sera oubli et personne ne se souviendra plus de
moi.

M. de Commarin n'coutait pas, il rflchissait.

--Mais au lieu de lutter, vicomte! s'cria-t-il, on peut transiger! Ces
lettres, on peut les racheter. Que veut-il, ce jeune homme? une position
et de la fortune. Je lui assurerai l'une et l'autre. Je le ferai aussi
riche qu'il l'exigera. Je lui donnerai un million, s'il le faut, deux,
trois, la moiti de ce que je possde. Avec de l'argent, voyez-vous,
beaucoup d'argent!...

--pargnez-le, monsieur, il est votre fils.

--Malheureusement! et je le voudrais aux cinq cents diables! Je me
montrerai, il transigera. Je lui prouverai que, pot de terre, il a tort
de lutter contre le pot de fer, et s'il n'est pas un sot, il comprendra.

Le comte se frottait les mains en parlant. Il tait ravi de cette belle
ide de transaction. Elle ne pouvait manquer de russir; une foule
d'arguments se prsentaient  son esprit pour le lui prouver. Il allait
donc acheter sa tranquillit perdue.

Mais Albert ne semblait pas partager les esprances de son pre.

--Vous allez peut-tre m'en vouloir, monsieur, dit-il d'un ton triste,
de vous arracher cette illusion dernire; mais il le faut. Ne vous
bercez pas de ce songe d'un arrangement amiable, le rveil vous serait
trop cruel. J'ai vu monsieur Gerdy, mon pre, et ce n'est pas, je vous
l'affirme, un de ces hommes qu'on intimide. S'il est une nature
nergique, c'est la sienne. Il est bien votre fils, celui-l, et son
regard, comme le vtre, annonce une volont de fer qu'on brise, mais qui
ne flchit pas. J'entends encore sa voix frmissante de ressentiment,
tandis qu'il me parlait; je vois encore le feu sombre de ses yeux. Non,
il ne transigera pas. Il veut tout ou rien, et je ne puis dire qu'il a
tort. Si vous rsistez, il vous attaquera sans que nulle considration
l'en empche. Fort de ses droits, il s'attachera  vous avec le plus
terrible acharnement, il vous tranera de juridiction en juridiction, il
ne s'arrtera qu'aprs une dfaite dfinitive ou un triomphe complet.

Habitu  l'obissance absolue, presque passive, de son fils, le vieux
gentilhomme s'tonnait de cette opinitret inattendue.

--O voulez-vous en venir? demanda-t-il.

-- ceci, monsieur, que je me mpriserais, si je n'pargnais pas les
plus grandes calamits  votre vieillesse. Votre nom ne m'appartient
pas, je reprendrai le mien. Je suis votre fils naturel, je cderai la
place  votre fils lgitime. Permettez-moi de me retirer avec les
honneurs du devoir librement accompli; souffrez que je n'attende pas un
arrt du tribunal qui me chasserait honteusement.

--Quoi! dit le comte abasourdi, vous m'abandonnez, vous renoncez  me
soutenir, vous vous tournez contre moi, vous reconnaissez les droits de
cet autre malgr mes volonts?...

Albert s'inclina. Il tait rellement trs beau d'motion et de fermet.

--Ma rsolution est irrvocablement arrte, rpondit-il, je ne
consentirai jamais  dpouiller votre fils.

--Malheureux! s'cria M. de Commarin, fils ingrat!...

Sa colre tait telle que, dans son impuissance  la traduire par des
injures, il passa sans transition  la raillerie.

--Mais non! continua-t-il, vous tes grand, vous tes noble, vous tes
gnreux. C'est trs chevaleresque ce que vous faites l, vicomte; je
veux dire: cher monsieur Gerdy, et tout  fait dans le got des hommes
de Plutarque. Ainsi, vous renoncez  mon nom,  ma fortune, et vous
partez. Vous allez secouer la poussire de vos souliers sur le seuil de
mon htel et vous lancer dans le monde. Je ne vois pour vous qu'une
difficult: comment vivrez-vous, monsieur le philosophe stoque?
Auriez-vous un tat au bout des doigts, comme l'mile du sieur
Jean-Jacques? Ou bien, excellent monsieur Gerdy, avez-vous ralis des
conomies sur les quatre mille francs que je vous allouais par mois pour
votre cire  moustache? Vous avez peut-tre gagn  la Bourse. Ah !
mon nom vous semblait donc furieusement lourd  porter, que vous le
jetiez l avec tant d'empressement! La boue a donc pour vous bien des
attraits que vous descendez si vite de voiture! Ne serait-ce pas plutt
que la compagnie de mes pairs vous gne et que vous avez hte de
dgringoler pour trouver des gaux?

--Je suis bien malheureux, monsieur, rpondit Albert  cette avalanche
d'injures, et vous m'accablez.

--Vous, malheureux!  qui la faute? Mais j'en reviens  ma question:
comment et de quoi vivrez-vous?

--Je ne suis pas si romanesque qu'il vous plat de le dire, monsieur. Je
dois avouer que, pour l'avenir, j'ai compt sur vos bonts. Vous tes si
riche que cinq cent mille francs ne diminueront pas sensiblement votre
fortune, et, avec les revenus de cette somme, je vivrais tranquille,
sinon heureux.

--Et si je vous refusais cet argent?...

--Je vous connais assez, monsieur, pour savoir que vous ne le ferez pas.
Vous tes trop juste pour vouloir que j'expie seul des torts qui ne sont
pas les miens. Livr  moi-mme, j'aurais,  l'ge que j'ai, une
position. Il est tard pour m'en crer une. J'y tcherai pourtant...

--Superbe, interrompit le comte, il est superbe. Jamais on n'a ou
parler d'un pareil hros de roman... Quel caractre! C'est du Romain
tout pur, du Spartiate endurci. C'est beau comme toute l'antiquit.
Cependant, dites-moi, qu'attendez-vous de ce surprenant
dsintressement?

--Rien, monsieur.

Le comte haussa les paules en regardant ironiquement son fils.

--La compensation est mince, fit-il. Est-ce  moi que vous pensez faire
accroire cela? Non, monsieur, on ne commet pas de si belles actions pour
son plaisir. Vous devez avoir, pour agir si magnifiquement, quelque
raison qui m'chappe.

--Aucune autre que celles que je vous ai dites.

--Ainsi, c'est entendu, vous renoncez  tout. Vous abandonnez mme vos
projets d'union avec mademoiselle Claire d'Arlange. Vous oubliez ce
mariage auquel pendant deux ans je vous ai vainement conjur de
renoncer.

--Non, monsieur. J'ai vu mademoiselle Claire, je lui ai expliqu ma
situation cruelle: quoi qu'il arrive, elle sera ma femme, elle me l'a
jur.

--Et vous pensez que madame d'Arlange donnera sa petite-fille au sieur
Gerdy?

--Nous l'esprons, monsieur. La marquise est assez entiche de noblesse
pour prfrer le btard d'un gentilhomme au fils de quelque honorable
industriel. Si cependant elle refusait, eh bien! nous attendrions sa
mort sans la dsirer.

Le ton toujours calme d'Albert transportait le comte de Commarin.

--Et ce serait l mon fils! s'cria-t-il; jamais! Quel sang, monsieur,
avez-vous donc dans les veines? Seule, votre digne mre pourrait le
dire, si elle le sait elle-mme toutefois...

--Monsieur, interrompit Albert d'un ton menaant, monsieur, mesurez vos
paroles! Elle est ma mre, et cela suffit. Je suis son fils, et non son
juge. Personne, devant moi, ne lui manquera de respect, je ne le
permettrai pas, monsieur. Je le souffrirai moins de vous que de tout
autre!

Le comte faisait vraiment des efforts hroques pour ne pas se laisser
emporter par sa colre hors de certaines limites. L'attitude d'Albert le
jeta hors de lui. Quoi! il se rvoltait, il osait le braver en face, il
le menaait! Le vieillard s'lana de son fauteuil et marcha sur son
fils comme pour le frapper.

--Sortez! criait-il d'une voix trangle par la fureur, sortez!
Retirez-vous dans votre appartement et gardez-vous d'en sortir sans mes
ordres. Demain je vous ferai connatre mes volonts.

Albert salua respectueusement, mais sans baisser les yeux, et gagna
lentement la porte. Il l'ouvrait dj, quand M. de Commarin eut un de
ces retours si frquents chez les natures violentes.

--Albert, dit-il, revenez, coutez-moi.

Le jeune homme se retourna, singulirement touch de ce changement de
ton.

--Vous ne sortirez pas, reprit le comte, sans que je vous aie dit ce que
je pense. Vous tes digne d'tre l'hritier d'une grande maison,
monsieur. Je puis tre irrit contre vous, je ne puis pas ne vous pas
estimer. Vous tes un honnte homme. Albert, donnez-moi votre main.

Ce fut un doux moment pour ces deux hommes, et tel qu'ils n'en avaient
gure rencontr dans leur vie rgle par une triste tiquette. Le comte
se sentait fier de ce fils, et il se reconnaissait en lui tel qu'il
tait  cet ge. Pour Albert, le sens de la scne qu'il venait d'avoir
avec son pre clatait  ses yeux; il lui avait jusqu'alors chapp.
Longtemps leurs mains restrent unies, sans qu'ils eussent la force, ni
l'un ni l'autre, de prononcer une parole.

Enfin, M. de Commarin revint prendre sa place sous le tableau
gnalogique.

--Je vous demanderai de me laisser, Albert, reprit-il doucement. J'ai
besoin d'tre seul pour rflchir, pour tcher de m'accoutumer au coup
terrible.

Et comme le jeune homme refermait la porte, il ajouta, rpondant  ses
plus secrtes penses:

--Si celui-ci me quitte, en qui j'ai mis tout mon espoir, que
deviendrai-je,  mon Dieu? Et que sera l'autre?...

Les traits d'Albert, lorsqu'il sortit de chez le comte, portaient la
trace des violentes motions de la soire. Les domestiques devant
lesquels il passa y firent d'autant plus attention qu'ils avaient
entendu quelques clats de la querelle.

--Bon! disait un vieux valet de pied depuis trente ans dans la maison,
monsieur le comte vient encore de faire une scne pitoyable  son fils.
Il est enrag, ce vieux-l!

--J'avais eu vent de la chose pendant le dner, reprit un valet de
chambre; monsieur le comte se tenait  quatre pour ne pas parler devant
le service, mais il roulait des yeux furibonds.

--Que diable peut-il y avoir entre eux?

--Est-ce qu'on sait? des btises, des riens, quoi! Monsieur Denis,
devant qui ils ne se cachent pas, m'a dit que souvent ils se chamaillent
des heures entires, comme des chiens, pour des choses qu'il ne comprend
mme pas.

--Ah! s'cria un jeune drle qu'on dressait pour l'avenir au service des
appartements, c'est moi qui,  la place de monsieur le vicomte,
remercierais mon pre un peu proprement.

--Joseph, mon ami, fit sentencieusement le valet de pied, vous n'tes
qu'un sot. Que vous envoyiez promener votre papa, vous, c'est tout
naturel, vous n'attendez pas cinq sous de lui et vous savez dj gagner
votre pain sans travailler, mais monsieur le vicomte! Sauriez-vous me
dire  quoi il est bon et ce qu'il sait faire? Mettez-le-moi au milieu
de Paris avec ses deux belles mains pour capital, et vous verrez...

--Tiens! il a le bien de sa mre, riposta Joseph, qui tait normand.

--Enfin, reprit le valet de chambre, je ne sais pas de quoi monsieur le
comte peut se plaindre, vu que son fils est un modle  ce point que je
ne serais pas fch d'en avoir un pareil. C'tait une autre paire de
manches quand j'tais chez le marquis de Courtivois. En voil un qui
avait le droit de n'tre pas content tous les matins. Son an, qui
vient quelquefois ici, tant l'ami de monsieur le vicomte, est un vrai
puits sans fond pour l'argent. Il vous grille un billet de mille plus
lestement que Joseph une pipe.

--Le marquis n'est pourtant pas riche, fit un petit vieux qui devait
placer ses gages  la quinzaine; qu'est-ce qu'il peut avoir? Une
soixantaine de mille livres de rentes, au plus, au plus.

--C'est justement pour cela qu'il enrage. Tous les jours, c'est de
nouvelles histoires au sujet de son an. Il a un appartement en ville,
il rentre ou ne rentre pas, il passe les nuits  jouer et  boire, il
fait une telle vie de polichinelle avec des actrices que la police est
oblige de s'en mler. Sans compter que moi qui vous parle, j'ai t
plus de cent fois forc d'aider  le monter dans sa chambre et  le
coucher, quand des garons de restaurant le ramenaient  l'htel dans un
fiacre, saoul  ne pas pouvoir dire: pain.

--Bigre! s'exclama Joseph enthousiasm, son service doit tre crnement
agrable,  cet homme-l.

--C'est selon. Quand il a gagn  la bouillotte, il se dboutonne
volontiers d'un louis, mais il perd toujours, et quand il a bu il a la
main prompte. Il faut lui rendre cette justice qu'il a des cigares
fameux. Enfin, c'est un bandit, quoi! tandis que monsieur le vicomte est
une vraie fille pour la sagesse. Il est svre pour les manquements,
c'est vrai, mais pas rageur ni brutal avec les gens. Ensuite il est
gnreux rgulirement, ce qui est plus sr. Je dis donc qu'il est
meilleur que le plus grand nombre et que monsieur le comte n'a pas
raison.

Tel tait le jugement des domestiques. Celui de la socit tait
peut-tre moins favorable.

Le vicomte de Commarin n'tait pas de ces tres banals qui jouissent du
privilge assez peu enviable et dans tous les cas peu flatteur de plaire
 tout le monde. Il est sage de se dfier de ces personnages surprenants
qu'exaltent les louanges unanimes. En y regardant de prs, on dcouvre
souvent que l'homme  succs et  rputation n'est qu'un sot, sans autre
mrite que son insignifiance parfaite. La sottise convenable qui
n'offusque personne, la mdiocrit de bon ton qui n'effarouche aucune
vanit ont surtout le don de plaire et de russir.

Il est de ces individus qu'on ne peut rencontrer sans se dire: je
connais ce visage-l, je l'ai dj vu quelque part; c'est qu'ils ont la
vulgaire physionomie de la masse. Bien des gens sont ainsi au moral.
Parlent-ils? on reconnat leur esprit, on les a dj entendus, on sait
leurs ides par coeur. Ceux-l sont bien accueillis partout, parce qu'ils
n'ont rien de singulier, et que la singularit, surtout dans les classes
leves, irrite et offense. On hait tout ce qui est diffrent.

Albert tait singulier, par suite trs discut et trs diversement jug.
On lui reprochait les choses les plus opposes, et des dfauts si
contradictoires qu'ils semblaient s'exclure. On lui trouvait, par
exemple, des ides bien avances pour un homme de son rang, et en mme
temps on se plaignait de sa morgue. On l'accusait de traiter avec une
lgret insultante les questions les plus srieuses, pendant qu'on
blmait son affectation de gravit. On s'entendait assez bien cependant
pour ne l'aimer gure, mais on le jalousait et on le craignait.

Il portait dans les salons un air passablement maussade qu'on trouvait
du plus mauvais got. Forc par ses relations, par son pre, de sortir
beaucoup, il ne s'amusait pas dans le monde et avait l'impardonnable
tort de le laisser deviner. Peut-tre avait-il t dgot par toutes
les avances qui lui avaient t faites, par les prvenances un peu
plates qu'on n'pargnait pas au noble hritier d'un des plus riches
propritaires de France. Ayant tout ce qu'il faut pour briller, il le
ddaignait et ne prenait nulle peine pour sduire. Terrible grief! il
n'abusait d'aucun de ses avantages. Et on ne lui connaissait pas
d'aventures.

Il avait eu, dans le temps, disait-on, un got fort vif pour Mme de
Prosny, la plus laide peut-tre, la plus mchante  coup sr des femmes
du faubourg, et c'tait tout. Les mres ayant une fille  placer
l'avaient soutenu autrefois; elles s'taient tournes contre lui depuis
deux ans que son amour pour Mlle d'Arlange tait devenu un fait
notoire.

Au club on le plaisantait de sa sagesse. Il avait pourtant eu comme les
autres ses veines de folies, seulement il s'tait promptement dgot de
ce qu'on est convenu d'appeler le plaisir. Le mtier si noble de viveur
lui avait paru trs insipide et fatigant. Il n'estimait pas qu'il soit
plaisant de passer les nuits  manier des cartes et il n'apprciait
aucunement la socit des quelques femmes faciles qui,  Paris, font un
nom  leur amant. Il disait qu'un gentilhomme n'est pas ridicule pour ne
pas s'afficher avec des drlesses dans les avant-scnes. Enfin, jamais
ses amis n'avaient pu lui inoculer la passion des chevaux de courses.

Comme l'oisivet lui pesait, il avait essay ni plus ni moins qu'un
parvenu de donner par le travail un sens  sa vie. Il comptait plus tard
prendre part aux affaires publiques, et comme souvent il avait t
frapp de la crasse ignorance de certains hommes qui arrivent au
pouvoir, il ne voulait pas leur ressembler. Il s'occupait de politique,
et c'tait la cause de toutes ses querelles avec son pre. Le seul mot
de libral faisait tomber le comte en convulsions, et il souponnait son
fils de libralisme depuis certain article publi par le vicomte dans la
_Revue des deux mondes._

Ses ides ne l'empchaient pas de tenir grandement son rang. Il
dpensait le plus noblement du monde le revenu que lui assignait son
pre et mme un peu au-del. Sa maison, distincte de celle du comte,
tait ordonne comme le doit tre celle d'un gentilhomme trs riche. Ses
livres ne laissaient rien  dsirer, et on citait ses chevaux et ses
quipages. On se disputait les lettres d'invitation pour les grandes
chasses que tous les ans, vers la fin d'octobre, il organisait 
Commarin, proprit admirable, entoure de bois immenses.

L'amour d'Albert pour Mlle d'Arlange, amour profond et rflchi,
n'avait pas peu contribu  l'loigner des habitudes et de la vie des
aimables et lgants oisifs ses amis. Un noble attachement est un
admirable prservatif. En luttant contre les dsirs de son fils, M. de
Commarin avait tout fait pour en augmenter l'intensit et la dure.
Cette passion contrarie fut pour le vicomte la source des motions les
plus vives et les plus fortes. L'ennui fut banni de son existence.

Toutes ses penses prirent une direction constante, toutes ses actions
eurent un but unique. S'arrte-t-on  regarder  droite et  gauche
quand, au bout du chemin, on aperoit la rcompense ardemment souhaite?
Il s'tait jur qu'il n'aurait pas d'autre femme que Claire; son pre
repoussait absolument ce mariage; les pripties de cette lutte si
palpitante pour lui remplissaient ses journes. Enfin, aprs trois ans
de persvrance, il avait triomph, le comte avait consenti. Et c'est
alors qu'il tait tout entier au bonheur du succs que Nol tait
arriv, implacable comme la fatalit, avec ces lettres maudites.

C'est vers Claire encore que volait la pense d'Albert en quittant M. de
Commarin et en remontant lentement l'escalier qui conduisait  ses
appartements. Que faisait-elle  cette heure? Elle songeait  lui, sans
doute. Elle savait que ce soir-l mme ou le lendemain au plus tard
aurait lieu la crise dcisive. Elle devait prier.

En ce moment Albert se sentait bris, il souffrait. Il avait des
blouissements, la tte lui semblait prs d'clater. Il sonna et demanda
du th.

--Monsieur le vicomte a bien tort de ne pas envoyer chercher le docteur,
lui dit son valet de chambre, je devrais dsobir  monsieur et l'aller
chercher.

--Ce serait bien inutile, rpondit tristement Albert, il ne pourrait
rien contre mon mal.

Au moment o le domestique se retirait, il ajouta:

--Ne dites rien  personne que je suis souffrant, Lubin, cela ne sera
rien. Si je me trouvais plus indispos, je sonnerais.

C'est qu'en ce moment, voir quelqu'un, entendre une voix, tre oblig de
rpondre lui paraissait insupportable. Il lui fallait le silence pour
s'couter.

Aprs les cruelles motions de son explication avec son pre, il ne
pouvait songer  dormir. Il ouvrit une des fentres de la bibliothque
et s'accouda sur la balustrade.

Le temps s'tait remis au beau, et il faisait un clair de lune
magnifique. Vus  cette heure, aux clarts douces et tremblantes de la
nuit, les jardins de l'htel paraissaient immenses. La cime immobile des
grands arbres se droulait comme une plaine immense cachant les maisons
voisines. Les corbeilles du parterre, garnies d'arbustes verts,
apparaissaient comme de grands dessins noirs, tandis que dans les alles
soigneusement sables scintillaient les dbris de coquilles, les petits
morceaux de verre et les cailloux polis.  droite, dans les communs,
encore clairs, on entendait aller et venir les domestiques; les sabots
des palefreniers sonnaient sur le bitume de la cour. Les chevaux
pitinaient dans les curies et on distinguait le grincement de la
chane de leur licol glissant le long des tringles du rtelier. Dans les
remises on dtelait la voiture qu'on tenait prte toute la soire pour
le cas o le comte voudrait sortir.

Albert avait l, sous les yeux, le tableau complet de sa magnifique
existence. Il soupira profondment.

--Fallait-il donc perdre tout cela? murmura-t-il. Dj, pour moi seul,
je n'aurais pu abandonner sans regrets tant de splendeurs; le souvenir
de Claire m'aura dsespr. N'ai-je pas rv pour elle une de ces vies
heureuses et exceptionnelles, presque impossibles sans une immense
fortune!

Minuit sonna  Sainte-Clotilde, dont il pouvait, en se penchant un peu,
apercevoir les flches jumelles. Il frissonna, il avait froid.

Il referma sa fentre et vint s'asseoir prs du feu qu'il aviva. Dans
l'espoir d'obtenir une trve de ses penses, il prit un journal du soir,
le journal o tait relat l'assassinat de La Jonchre, mais il lui fut
impossible de lire, les lignes dansaient devant ses yeux. Alors il
songea  crire  Claire. Il se mit  table et crivit:

_Ma Claire bien-aime..._

Il lui fut impossible d'aller plus loin; son cerveau boulevers ne lui
fournissait pas une phrase.

Enfin,  la pointe du jour, la fatigue l'emporta. Le sommeil le surprit
sur un divan o il s'tait jet: un sommeil lourd, peupl de fantmes.

 neuf heures et demie du matin, il fut veill en sursaut par le bruit
de la porte s'ouvrant avec fracas.

Un domestique entra, tout effar, si essouffl d'avoir mont les
escaliers quatre  quatre, qu' peine il pouvait articuler un son.

--Monsieur, disait-il, monsieur le vicomte, vite, partez, cachez-vous,
sauvez-vous, les voil, c'est le...

Un commissaire de police, ceint de son charpe, parut  la porte de la
bibliothque. Il tait suivi de plusieurs hommes, parmi lesquels on
apercevait, se faisant aussi petit que possible, le pre Tabaret.

Le commissaire s'avana jusqu' Albert.

--Vous tes, lui demanda-t-il, Guy-Louis-Marie-Albert de Rhteau de
Commarin?

--Oui, monsieur.

Le commissaire tendit la main en mme temps qu'il prononait la formule
sacramentelle:

--Monsieur de Commarin, au nom de la loi, je vous arrte.

--Moi! monsieur, moi... Albert, arrach brusquement  des rves
pnibles, paraissait ne rien comprendre  ce qui se passait. Il avait
l'air de se demander: suis-je bien veill? N'est-ce pas un odieux
cauchemar qui se continue?

Il promenait un regard stupide  force d'tonnement du commissaire de
police  ses hommes et au pre Tabaret, qui se tenait comme en arrt
devant lui.

--Voici le mandat, ajouta le commissaire en dveloppant un papier.

Machinalement Albert y jeta un coup d'oeil.

--Claudine assassine! s'cria-t-il.

Et trs bas, mais assez distinctement encore pour tre entendu du
commissaire de police, d'un agent et du pre Tabaret, il ajouta:

--Je suis perdu!

Pendant que le commissaire de police remplissait les formalits de
l'interrogatoire sommaire qui suit immdiatement toutes les
arrestations, les estafiers s'taient rpandus dans l'appartement et
procdaient  une minutieuse perquisition. Ils avaient reu l'ordre
d'obir au pre Tabaret, et c'tait le bonhomme qui les guidait dans
leurs recherches, qui leur faisait fouiller les tiroirs et les armoires,
et dranger les meubles. On saisit un assez grand nombre d'objets 
l'usage du vicomte, des titres, des manuscrits, une correspondance trs
volumineuse. Mais c'est avec bonheur que le pre Tabaret mit la main sur
certains objets qui furent soigneusement dcrits dans leur ordre au
procs-verbal:

1 Dans la premire pice, servant d'entre, garnie de toutes sortes
d'armes, derrire un divan, un fleuret cass. Cette arme a une poigne
particulire, et comme il ne s'en trouve pas dans le commerce. Elle
porte une couronne de comte avec les initiales A. C. Ce fleuret a t
bris par le milieu et le bout n'a pu tre retrouv. Le sieur Commarin
interpell a dclar ne savoir ce qu'est devenu ce bout;

2 Dans un cabinet servant de vestiaire: un pantalon de drap noir encore
humide, portant des traces de boue ou plutt de terre. Tout un des cts
a des empreintes de mousse verdtre comme il en vient sur les murs. Il
prsente sur le devant plusieurs raillures et une dchirure de dix
centimtres environ au genou. Le susdit pantalon n'tait pas accroch au
porte-manteau, il paraissait avoir t cach entre deux grandes malles
pleines d'effets d'habillement;

3 Dans la poche du pantalon ci-dessus dcrit a t trouve une paire de
gants gris perle. La paume du gant droit prsente une large tache
verdtre produite par de l'herbe ou de la mousse. Le bout des doigts a
t comme us par un frottement. On remarque sur le dos des deux gants
des raillures paraissant avoir t faites par des ongles;

4 Deux paires de bottines, dont une, bien que nettoye et vernie,
encore trs humide. Un parapluie rcemment mouill, dont le bout est
tach de boue blanche;

5 Dans une vaste pice dite la bibliothque, une bote de cigares
nomms trabucos, et sur la chemine divers porte-cigare en ambre ou en
cume de mer...

Ce dernier article enregistr, le pre Tabaret s'approcha du commissaire
de police.

--J'ai tout ce que je pouvais dsirer, lui dit-il  l'oreille.

--Moi, j'ai fini, rpondit le commissaire. Il ne sait pas se tenir, ce
garon. Vous avez entendu? Il s'est vendu du premier coup. Aprs a,
vous me direz: le manque d'habitude...

--Dans la journe, reprit toujours  voix basse l'agent volontaire, il
n'aurait pas t mou comme cela. Mais le matin, rveill en sursaut!...
Il faut toujours servir les gens  jeun, au saut du lit.

--J'ai fait parler trois ou quatre domestiques, leurs dpositions sont
singulires...

--Trs bien! on verra. Je cours, moi, trouver monsieur le juge
d'instruction, qui attend les pieds dans le feu.

Albert commenait  revenir un peu de la stupeur o l'avait plong
l'entre du commissaire de police.

--Monsieur, lui demanda-t-il, me sera-t-il permis de dire devant vous
quelques mots  monsieur le comte de Commarin? Je suis victime d'une
erreur qui sera vite reconnue...

--Toujours des erreurs! murmura le pre Tabaret.

--Ce que vous me demandez n'est pas possible, rpondit le commissaire.
J'ai des ordres spciaux les plus svres. Vous ne devez dsormais
communiquer avec me qui vive. Nous avons une voiture en bas; si vous
voulez descendre...

En traversant le vestibule, Albert put remarquer l'agitation des gens.
Ils avaient tous l'air d'avoir perdu la tte. M. Denis donnait des
ordres d'une voix brve et imprative. Enfin il crut entendre que le
comte de Commarin venait d'tre frapp d'une attaque d'apoplexie.

On le porta presque dans le fiacre, qui partit au trot de ses deux
petites rosses. Une voiture plus rapide emportait le pre Tabaret.




X


Lorsqu'on se risque dans le ddale de couloirs et d'escaliers du Palais
de Justice, si l'on monte au troisime tage de l'aile gauche, on arrive
 une longue galerie trs basse d'tage, mal claire par d'troites
fentres, et perce de distance en distance de petites portes, assez
semblable au corridor d'un ministre ou d'un htel garni.

C'est un endroit qu'il est difficile de voir froidement; l'imagination
le montre sombre et triste.

Il faudrait le Dante pour composer l'inscription  placer au-dessus des
marches qui y conduisent. Du matin au soir, les dalles y sonnent sous
les lourdes bottes des gendarmes qui accompagnent les prvenus. On n'y
rencontre gure que de mornes figures. Ce sont les parents ou les amis
des accuss, les tmoins, des agents de police. Dans cette galerie, loin
de tous les regards, s'labore la cuisine judiciaire. Elle est comme la
coulisse du Palais de Justice, ce lugubre thtre o se dnouent, dans
de vritable sang, des drames trop rels.

Chacune des petites portes, qui a son numro peint en noir, ouvre sur le
cabinet du juge d'instruction. Toutes ces pices se ressemblent; qui en
connat une les connat toutes. Elles n'ont rien de terrible ni de
lugubre, et pourtant il est difficile d'y pntrer sans un serrement de
coeur. On y a froid. Les murs semblent humides de toutes les larmes qui
s'y sont rpandues. On frissonne en songeant aux aveux qui y ont t
arrachs, aux confessions qui s'y sont murmures entrecoupes de
sanglots.

Dans le cabinet du juge d'instruction, la justice ne dploie rien de cet
appareil dont elle s'entoure plus tard pour frapper l'esprit des masses.
Elle y est simple encore et presque dispose  la bienveillance. Elle
dit au prvenu: J'ai de fortes raisons de te croire coupable, mais
prouve-moi ton innocence, et je te lche.

On pourrait s'y croire dans la premire boutique d'affaires venue. Le
mobilier y est rudimentaire comme celui de tous les endroits o on ne
fait que passer et o s'agitent des intrts normes. Qu'importent les
choses extrieures  qui poursuit l'auteur d'un crime ou  qui dfend sa
tte?

Un bureau charg de dossiers pour le juge, une table pour le greffier,
un fauteuil et quelques chaises, voil tout l'ameublement de
l'antichambre de la cour d'assises. Les murs sont tendus de papier vert;
les rideaux sont verts;  terre se trouve un mchant tapis de mme
couleur. Le cabinet de M. Daburon portait le numro 15. Ds neuf heures
du matin, il y tait arriv et il attendait. Son parti pris, il n'avait
pas perdu une minute, comprenant aussi bien que le pre Tabaret la
ncessit d'agir rapidement. Ainsi, il avait vu le procureur imprial et
s'tait entendu avec les officiers de la police judiciaire. Outre le
mandat dcern contre Albert, il avait expdi des mandats de
comparution immdiate au comte de Commarin,  Mme Gerdy,  Nol et 
quelques gens au service d'Albert. Il tenait essentiellement 
interroger tout ce monde avant d'arriver  l'inculp. Sur ses ordres,
dix agents s'taient mis en campagne, et il tait l, dans son cabinet,
comme un gnral d'arme qui vient d'expdier ses aides de camp pour
engager la bataille et qui espre la victoire de ses combinaisons.

Souvent,  pareille heure, il s'tait trouv dans ce mme cabinet avec
des conditions identiques. Un crime avait t commis, il pensait avoir
dcouvert le coupable, il avait donn l'ordre de l'arrter. N'tait-ce
pas son mtier? Mais jamais il n'avait prouv cette trpidation
intrieure qui l'agitait. Maintes fois, cependant, il avait lanc des
mandats d'amener sans possder la moiti seulement des indices qui
l'clairaient sur l'affaire prsente. Il se rptait cela et ne
russissait pas  calmer une proccupation anxieuse qui ne lui
permettait pas de tenir en place.

Il trouvait que ses gens tardaient bien  reparatre. Il se promenait de
long en large, comptant les minutes, tirant sa montre trois fois par
quart d'heure pour la comparer  la pendule. Involontairement, lorsqu'un
pas rsonnait dans la galerie, presque dserte  cette heure, il se
rapprochait de l'entre, s'arrtait et prtait l'oreille.

On frappa  la porte. C'tait son greffier qu'il avait fait prvenir.

Celui-ci n'avait rien de particulier; il tait long plutt que grand et
trs maigre. Ses allures taient compasses, ses gestes mthodiques, sa
figure tait aussi impassible que si elle et t sculpte dans un
morceau de bois jaune.

Il avait trente-quatre ans, et depuis treize ans avait crit
successivement les interrogatoires de quatre juges d'instruction. C'est
dire qu'il pouvait entendre sans sourciller les choses les plus
monstrueuses. Un jurisconsulte spirituel a ainsi dfini le greffier:
Plume du juge d'instruction. Personnage qui est muet et qui parle, qui
est aveugle et qui crit, qui est sourd et qui entend. Celui-ci
remplissait le programme, et de plus s'appelait Constant.

Il salua son juge et s'excusa sur son retard. Il tait  sa tenue de
livres, qu'il faisait tous les matins, et il avait fallu que sa femme
l'envoyt chercher.

--Vous arrivez encore  temps, lui dit M. Daburon, mais nous allons
avoir de la besogne, vous pouvez prparer votre papier.

Cinq minutes plus tard, l'huissier de service introduisait M. Nol
Gerdy. Il entra d'un air ais, en avocat qui a pratiqu son Palais et en
sait les dtours. Il ne ressemblait en rien, ce matin,  l'ami du pre
Tabaret. Encore moins aurait-on pu reconnatre l'amant de Mme
Juliette. Il tait tout autre, ou plutt il avait repris son rle
habituel. C'tait l'homme officiel qui se prsentait, tel que le
connaissaient ses confrres, tel que l'estimaient ses amis, tel qu'on
l'aimait dans le cercle de ses relations.  sa tenue correcte,  sa
figure repose, jamais on ne se serait imagin qu'aprs une soire
d'motions et de violences, aprs une visite furtive  sa matresse, il
avait pass la nuit au chevet d'une mourante. Et quelle mourante!

Sa mre, ou du moins la femme qui lui en avait tenu lieu.

Quelle diffrence entre lui et le juge!

Le juge non plus n'avait pas dormi, mais on le voyait du reste  son
affaissement,  sa mine soucieuse,  ses yeux largement cerns de
bistre. Le devant de sa chemise tait abominablement froiss, ses
manchettes n'taient pas fraches. Emporte  la suite des vnements,
l'me avait oubli la bte. Le menton bien ras de Nol s'appuyait sur
une cravate blanche irrprochable, son faux col n'avait pas un pli, ses
cheveux et ses favoris taient soigneusement peigns. Il salua M.
Daburon et tendit sa citation.

--Vous m'avez fait appeler, monsieur, dit-il; me voici  vos ordres.

Le juge d'instruction n'tait pas sans avoir rencontr le jeune avocat
dans les couloirs du Palais; il le connaissait de vue. Puis il se
rappelait avoir entendu parler de matre Gerdy comme d'un homme de
talent et d'avenir et dont la rputation commenait  sortir de pair. Il
l'accueillit donc en habitu de la boutique--la barrire est si lgre
entre le parquet et le barreau!--et il l'invita  s'asseoir.

Les prliminaires de toute audition de tmoins termins, les nom,
prnoms, ge, lieu de naissance, etc., enregistrs, le juge, qui suivait
son greffier de l'oeil pendant qu'il crivait, se retourna vers Nol.

--On vous a dit, matre Gerdy, commena-t-il, l'affaire  laquelle vous
devez l'ennui de comparatre?

--Oui, monsieur, l'assassinat de cette pauvre vieille,  La Jonchre.

--Prcisment, rpondit M. Daburon.

Et se souvenant fort  propos de sa promesse au pre Tabaret, il ajouta:

--Si la justice est arrive  vous si promptement, c'est que nous avons
trouv votre nom mentionn souvent dans les papiers de la veuve Lerouge.

--Je n'en suis pas surpris, rpondit l'avocat, nous nous intressions 
cette bonne femme, qui a t ma nourrice, et je sais que madame Gerdy
lui crivait assez souvent.

--Fort bien! Vous allez donc pouvoir nous donner des renseignements.

--Ils seront, je le crains, monsieur, fort incomplets. Je ne sais pour
ainsi dire rien de cette pauvre mre Lerouge. Je lui ai t repris de
trs bonne heure; et depuis que je suis homme, je ne me suis occup
d'elle que pour lui envoyer de temps  autre quelques secours.

--Vous n'alliez jamais la visiter?

--Pardonnez-moi. J'y suis all plusieurs fois, mais je ne restais chez
elle que quelques minutes. Madame Gerdy, qui la voyait souvent et  qui
elle confiait toutes ses affaires, vous aurait clair bien mieux que
moi.

--Mais, fit le juge, je compte bien voir madame Gerdy, elle a d
recevoir une citation.

--Je le sais, monsieur, mais il lui est impossible de rpondre, elle est
au lit, malade...

--Gravement?

--Si gravement qu'il est prudent, je crois, de renoncer  son
tmoignage. Elle est atteinte d'une affection qui, au dire de mon ami,
le docteur Herv, ne pardonne jamais. C'est quelque chose comme une
inflammation du cerveau, une encphalite, si je ne m'abuse. Il peut
arriver qu'on lui rende la vie, on ne lui rendra pas la raison. Si elle
ne meurt pas, elle sera folle.

M. Daburon parut vivement contrari.

--Voil qui est bien fcheux, murmura-t-il. Et vous croyez, mon cher
matre, qu'il est impossible de rien obtenir d'elle?

--Il ne faut mme pas y songer. Elle a compltement perdu la tte. Elle
tait, lorsque je l'ai quitte, dans un tat de prostration  faire
croire qu'elle ne passera pas la journe.

--Et quand a-t-elle t prise de cette maladie?

--Hier soir.

--Tout  coup?

--Oui, monsieur, en apparence, du moins, car pour moi j'ai de fortes
raisons de croire qu'elle souffrait depuis au moins trois semaines. Hier
donc, en sortant de table, ayant  peine mang, elle prit un journal, et
par un hasard bien regrettable, ses yeux s'arrtent prcisment sur les
lignes qui relataient le crime. Aussitt elle a pouss un grand cri,
s'est dbattue une seconde sur un fauteuil et a gliss sur le tapis en
murmurant: Oh! le malheureux! le malheureux!

--La malheureuse! vous voulez dire.

--Non, monsieur, j'ai bien dit. videmment, cette exclamation ne
s'adressait pas  ma pauvre nourrice.

Sur cette rponse si grave, faite du ton le plus innocent, M. Daburon
leva les yeux sur son tmoin. L'avocat baissa la tte.

--Et ensuite? demanda le juge aprs un moment de silence pendant lequel
il avait pris quelques notes.

--Ces mots, monsieur, sont les derniers prononcs par madame Gerdy. Aid
de notre servante, je l'ai porte dans son lit, le mdecin a t appel,
et depuis elle n'a pas repris connaissance. Le docteur, au surplus...

--C'est bien! interrompit M. Daburon. Laissons cela, au moins pour le
moment. Maintenant, vous, matre Gerdy, connaissez-vous des ennemis  la
veuve Lerouge?

--Aucun.

--Elle n'avait pas d'ennemis? Soit. Et dites-moi, existe-t-il  votre
connaissance quelqu'un ayant un intrt quelconque  la mort de cette
pauvre vieille?

Le juge d'instruction, en posant cette question, avait les yeux sur les
yeux de Nol; il ne voulait pas qu'il pt dtourner ou baisser la tte.

L'avocat tressaillit et parut vivement impressionn. Il tait
dcontenanc; il hsitait comme si une lutte se ft tablie en lui.

Enfin, d'une voix qui n'tait rien moins que ferme, il rpondit:

--Non, personne.

--Est-ce bien vrai? demanda le juge en imprimant plus de fixit  son
regard. Vous ne connaissez personne  qui ce crime profite ou puisse
profiter, personne absolument?

--Je ne sais qu'une chose, monsieur, rpondit Nol, c'est qu'il me cause
 moi un prjudice irrparable.

Enfin! pensa M. Daburon, nous voici aux lettres et je n'ai pas compromis
ce pauvre Tabaret. Il et t dsagrable de lui causer le moindre
chagrin,  ce brave et habile homme.

--Un prjudice  vous, mon cher matre, reprit-il; vous allez, je
l'espre, m'expliquer cela.

Le malaise dont Nol avait donn quelques signes reparut beaucoup plus
marqu.

--Je sais, monsieur, rpondit-il, que je dois  la justice non seulement
la vrit mais encore toute la vrit. Cependant il est des
circonstances si dlicates que la conscience d'un homme d'honneur y voit
un pril. Puis il est bien cruel d'tre contraint de soulever le voile
qui recouvre des secrets douloureux et dont la rvlation peut
quelquefois...

M. Daburon interrompit d'un geste. L'accent triste de Nol
l'impressionnait. Sachant d'avance ce qu'il allait entendre, il
souffrait pour le jeune avocat. Il se retourna vers son greffier.

--Constant! dit-il avec une certaine inflexion de voix. Cette intonation
devait tre un signal, car le long greffier se leva mthodiquement,
passa sa plume derrire son oreille et sortit d'un pas mesur. Nol
parut sensible  la dlicatesse du juge d'instruction.

Son visage exprima la plus vive reconnaissance, son regard rendit grce.

--Combien je vous suis oblig, monsieur, dit-il avec un lan contenu, de
votre gnreuse attention! Ce que j'ai  dire est pnible, mais devant
vous, maintenant, c'est  peine s'il m'en cotera de parler.

--Soyez sans crainte, reprit le juge, je ne retiendrai de votre
dposition, mon cher matre, que ce qui me semblera tout  fait
indispensable.

--Je me sens peu matre de moi, monsieur, commena Nol, soyez indulgent
pour mon trouble. Si quelque parole m'chappe qui vous semble empreinte
d'amertume, excusez-la, elle sera involontaire. Jusqu' ces jours
passs, j'ai cru que j'tais un enfant de l'amour. Je le serais que je
ne rougirais pas de l'avouer. Mon histoire est courte. J'avais une
ambition honorable, j'ai travaill. Quand on n'a pas de nom, on doit
savoir s'en faire un. J'ai men la vie obscure, retire et austre de
ceux qui, partis de bien bas, veulent arriver haut. J'adorais celle que
je croyais ma mre, j'tais convaincu qu'elle m'aimait. La tache de ma
naissance m'avait attir quelques humiliations, je les mprisais.
Comparant mon sort  celui de tant d'autres, je me trouvais encore parmi
les privilgis, quand la Providence a fait tomber entre mes mains
toutes les lettres que mon pre, le comte de Commarin, crivait  madame
Gerdy au moment de leur liaison. De la lecture de ces lettres, j'ai tir
cette conviction que je ne suis pas ce que je croyais tre, que madame
Gerdy n'est pas ma mre.

Et sans laisser  M. Daburon le temps de rpliquer, il exposa les
vnements que douze heures plus tt il racontait au pre Tabaret.

C'tait bien la mme histoire, avec les mmes circonstances, la mme
abondance de dtails prcis et concluants, mais le ton tait chang.
Autant chez lui la veille le jeune avocat avait t emphatique et
violent, autant  cette heure, dans le cabinet du juge d'instruction, il
tait contenu et sobre d'impressions fortes.

On aurait pu s'imaginer qu'il mesurait son rcit  la porte de ses
auditeurs, de faon  les frapper galement l'un et l'autre, avec une
forme diffrente.

Au pre Tabaret, esprit vulgaire, l'exagration de la colre;  M.
Daburon, intelligence suprieure, l'exagration de la modration.

Autant il s'tait rvolt contre une injuste destine, autant il
semblait s'incliner, arm de rsignation devant une aveugle fatalit.

Avec une relle loquence et un bonheur rare d'expressions, il exposa sa
situation au lendemain de sa dcouverte, sa douleur, ses perplexits,
ses doutes.

Pour tayer sa certitude morale, il fallait un tmoignage positif.
Pouvait-il esprer celui du comte ou de Mme Gerdy, complices
intresss  taire la vrit? Non. Mais il comptait sur celui de sa
nourrice, pauvre vieille qui l'affectionnait et qui, arrive au terme de
sa vie, tait heureuse de dcharger sa conscience d'un aussi lourd
fardeau. Elle morte, les lettres devenaient comme un chiffon entre ses
mains.

Puis il passa  son explication avec Mme Gerdy et fut pour le juge
plus prodigue de dtails que pour son vieux voisin.

Elle avait, dit-il, tout ni d'abord, mais il donna  entendre que,
presse de questions, accable par l'vidence, dans un moment de
dsespoir, elle avait avou, dclarant toutefois que cet aveu elle le
rtracterait et le nierait, tant dispose  tout faire au monde pour
que son fils conservt sa belle situation.

De cette scne dataient, au jugement de l'avocat, les premires
atteintes du mal auquel succombait l'ancienne matresse de son pre.

Nol s'tendit encore sur son entrevue avec le vicomte de Commarin.

Mme dans sa narration se glissrent quelques variantes, mais si lgres
qu'il et t bien difficile de les lui reprocher. Elles n'avaient rien
d'ailleurs de dfavorable  Albert.

Il insista, au contraire, sur l'excellente impression qu'il gardait de
ce jeune homme.

Il avait reu sa rvlation avec une certaine dfiance, il est vrai,
mais avec une noble fermet en mme temps et comme un brave coeur prt 
s'incliner devant la justification du droit.

Enfin, il traa un portrait presque enthousiaste de ce rival que
n'avaient point gt les prosprits, qui l'avait quitt sans un regard
de rancune, vers lequel il se sentait entran, et qui aprs tout tait
son frre.

M. Daburon avait cout Nol avec l'attention la plus soutenue, sans
qu'un mot, un geste, un froncement de sourcils traht ses impressions.
Quand il eut termin:

--Comment, monsieur, observa le juge, avez-vous pu me dire que, dans
votre opinion, personne n'avait intrt  la mort de la veuve Lerouge?

L'avocat ne rpondit pas.

--Il me semble que la position de monsieur le vicomte de Commarin
devient presque inattaquable. Madame Gerdy est folle, le comte niera
tout, vos lettres ne prouvent rien. Il faut avouer que ce crime est des
plus heureux pour ce jeune homme, et qu'il a t commis singulirement 
propos.

--Oh! monsieur! s'cria Nol, protestant de toute son nergie, cette
insinuation est formidable!...

Le juge interrogea svrement la physionomie de l'avocat. Parlait-il
franchement, jouait-il une gnreuse comdie? Est-ce que rellement il
n'avait jamais eu de soupons? Nol ne broncha pas et presque aussitt
reprit:

--Quelles raisons pouvait avoir ce jeune homme de trembler, de craindre
pour sa position! Je ne lui ai pas adress un mot de menace, mme
indirect. Je ne me suis pas prsent comme un dpossd furibond qui
veut qu'on lui restitue l, sur-le-champ, tout ce qu'on lui a pris. J'ai
expos les faits  Albert en lui disant: Voil: que pensez-vous? que
dcidons-nous? Soyez juge.

--Et il vous a demand du temps?

--Oui. Je lui ai pour ainsi dire propos de m'accompagner chez la mre
Lerouge, dont le tmoignage pouvait lever tous ses doutes; il n'a pas
sembl me comprendre. Cependant il la connaissait bien, tant all chez
elle avec le comte qui lui donnait, je l'ai su depuis, beaucoup
d'argent.

--Cette gnrosit ne vous a pas paru singulire?

--Non.

--Vous expliquez-vous pourquoi le vicomte n'a pas paru dispos  vous
suivre?

--Certainement. Il venait de me dire qu'il voulait avant tout avoir une
explication avec son pre, absent pour le moment, mais qui devait
revenir sous peu de jours.

La vrit, tout le monde le sait et se plat  le proclamer, a un accent
auquel personne ne se trompe. M. Daburon n'avait plus le moindre doute
sur la bonne foi de son tmoin. Nol continuait avec une candeur
ingnue, celle d'un coeur honnte que les soupons n'ont jamais effleur
de leur aile de chauve-souris:

--Moi, cela me convenait fort, d'avoir immdiatement  traiter avec mon
pre. Je tenais d'autant plus  laver ce linge sale en famille, que je
n'ai jamais dsir qu'un arrangement amiable. Les mains pleines de
preuves, je reculerais devant un procs.

--Vous n'auriez pas plaid?

--Jamais, monsieur,  aucun prix. Il aurait donc fallu, ajouta-t-il d'un
ton fier, pour reprendre un nom qui m'appartient, commencer par le
dshonorer?

Pour le coup, M. Daburon ne put dissimuler une trs sincre admiration.

--Voil un beau dsintressement, monsieur, dit-il.

--Je pense, rpondit Nol, qu'il n'est que raisonnable. Oui, au pis
aller, je me dciderais  laisser mon titre  Albert. Certes le nom de
Commarin est illustre, cependant j'espre que dans dix ans le mien sera
plus connu. Seulement j'exigerais de larges compensations. Je n'ai rien,
et souvent j'ai t entrav dans ma carrire par de misrables questions
d'argent. Ce que madame Gerdy devait  la gnrosit de mon pre a t
presque entirement dissip. Mon ducation en a absorb une grande
partie, et il n'y a pas longtemps que mon cabinet couvre mes dpenses.

Nous vivons, madame Gerdy et moi, trs modestement; par malheur, bien
que simple dans ses gots, elle manque d'conomie et d'ordre, et jamais
on ne s'imaginerait ce qui s'engloutissait dans notre mnage. Enfin, je
n'ai rien  me reprocher: advienne que pourra. Sur le premier moment, je
n'ai pas su dominer ma colre, mais maintenant je n'ai plus de rancune.
En apprenant la mort de ma nourrice, j'ai jet toutes mes esprances 
la mer.

--Et vous avez eu tort, mon cher matre, pronona le juge. Maintenant,
c'est moi qui vous le dis: esprez. Peut-tre avant la fin de la journe
serez-vous rentr en possession de vos droits. La justice, je ne vous le
cache pas, croit connatre l'assassin de la veuve Lerouge.  l'heure
qu'il est, le vicomte Albert doit tre arrt.

--Quoi! s'exclama Nol avec une sorte de stupeur, c'est donc vrai!... Je
ne m'tais donc pas mpris, monsieur, au sens de vos paroles! J'avais
craint de comprendre...

--Et vous aviez compris, matre Gerdy, interrompit M. Daburon. Je vous
remercie de vos sincres et loyales explications, elles facilitent
singulirement ma tche. Demain, car aujourd'hui mes minutes sont
comptes, nous mettrons en rgle votre dposition... ensemble, si cela
vous convient. Il ne me reste plus qu' vous demander communication des
lettres que vous possdez et qui me sont indispensables.

--Avant une heure, monsieur, vous les aurez, rpondit Nol. Et il
sortit, aprs avoir chaudement exprim sa gratitude au juge
d'instruction.

Moins proccup, l'avocat et aperu  l'extrmit de la galerie le pre
Tabaret, qui arrivait  fond de train, empress et joyeux, comme un
porteur de grandes nouvelles qu'il tait.

Sa voiture n'tait pas arrte devant la grille du Palais de Justice que
dj il tait dans la cour et s'lanait sous le porche.  le voir
grimper, plus leste qu'un cinquime clerc d'avou le roide escalier qui
conduit aux galeries des juges d'instruction, on ne se serait pas dout
qu'il tait depuis bien des annes du mauvais ct de la cinquantaine.
Lui-mme ne s'en doutait pas. Il ne se souvenait pas d'avoir pass la
nuit; jamais il ne s'tait senti si frais, si dispos, si gaillard; il
avait dans les jambes des ressorts d'acier.

Il traversa la galerie en deux sauts et entra comme une balle dans le
cabinet du juge d'instruction, bousculant, sans lui demander pardon, lui
si poli! le mthodique greffier, qui revenait de faire quelques
douzaines de tours dans la salle des pas perdus.

--Enlev! s'cria-t-il ds le seuil, pinc, serr, boucl, ficel,
emball, coffr! Nous tenons l'homme! Le pre Tabaret, plus Tirauclair
que jamais, gesticulait avec une si comique vhmence et de si
singulires contorsions, que le long greffier eut un sourire que
d'ailleurs il se reprocha le soir mme en se couchant.

Mais M. Daburon, encore sous le poids de la dposition de Nol, fut
choqu de cette joie intempestive qui pourtant lui apportait la
scurit. Il regarda svrement le pre Tabaret en disant:

--Plus bas, monsieur, plus bas, soyez convenable, modrez-vous.

 tout autre moment, le bonhomme et t constern d'avoir mrit cette
mercuriale. Elle glissa sur sa jubilation.

--De la modration, rpondit-il, je n'en manque pas, Dieu merci! et je
m'en vante. C'est que jamais on n'a rien vu de pareil. Tout ce que
j'avais annonc, on l'a trouv. Fleuret cass, gants gris perle
raills, porte-cigare, rien n'y manque. On va, monsieur, vous apporter
tout cela et bien d'autres choses encore. On a son petit systme  soi,
et il parat qu'il n'est pas mauvais. Voil le triomphe de ma mthode
d'induction dont Gvrol fait des gorges chaudes. Je donnerais cent
francs pour qu'il ft ici. Mais non, mon Gvrol tient  pincer l'homme
aux boucles d'oreilles. Il est, ma foi! bien capable de mettre la main
dessus. C'est un gaillard, Gvrol, un lapin, un fameux! Combien lui
donne-t-on par an, pour son habilet?...

--Voyons, cher monsieur Tabaret, fit le juge, ds qu'il trouva jour 
placer un mot, soyons srieux, s'il se peut, et procdons avec ordre.

--Bast! reprit le bonhomme,  quoi bon! c'est une affaire toise
maintenant. Quand on va nous amener notre homme, montrez-lui seulement
les raillures retires des ongles de la victime et ses gants  lui, et
vous l'assommez. Moi je parie qu'il va tout avouer _hic et nunc_. Oui,
je parie ma tte contre la sienne, quoiqu'elle soit bien aventure. Et
encore non, il sauvera son cou! Ces poules mouilles du jury sont
capables de lui accorder les circonstances attnuantes. C'est moi qui
lui en donnerais! Ah! ces lenteurs perdent la justice! Si tout le monde
tait de mon avis, le chtiment des coquins ne tranerait pas si
longtemps. Sitt pris, sitt pendu. Et voil.

M. Daburon s'tait rsign  laisser passer cette trombe de paroles.
Quand l'exaltation du bonhomme fut un peu use, il commena seulement 
l'interroger. Il eut encore assez de peine  obtenir des dtails prcis
sur l'arrestation, dtails que devait confirmer le procs-verbal du
commissaire de police.

Le juge parut trs surpris en apprenant qu'Albert,  la vue du mandat,
avait dit: Je suis perdu!

--Voil, murmura-t-il, une terrible charge.

--Certes! reprit le pre Tabaret. Jamais, dans son tat normal, il n'et
laiss chapper ces mots qui le perdent, en effet. C'est que nous
l'avions saisi mal veill. Il ne s'tait pas couch. Il dormait d'un
mauvais sommeil sur un canap quand nous sommes arrivs. J'avais eu soin
de laisser filer en avant et de suivre de trs prs un domestique dont
l'pouvante l'a dmoralis. Tous mes calculs taient faits. Mais, soyez
sans crainte, il trouvera pour son exclamation malheureuse une
explication plausible. Je dois ajouter que prs de lui, par terre, nous
avons trouv toute froisse la _Gazette de France_ de la veille, qui
contenait la nouvelle de l'assassinat. Ce sera la premire fois qu'un
avis dans les journaux aura fait pincer un coupable.

--Oui, murmura le juge devenu pensif, oui, vous tes un homme prcieux,
monsieur Tabaret. Et plus haut il ajouta:

--J'ai pu m'en convaincre, car monsieur Gerdy sort d'ici  l'instant.

--Vous avez vu Nol! s'cria le bonhomme. En mme temps toute sa
vaniteuse satisfaction disparut.

Un nuage d'inquitude voila comme un crpe sa face rouge et joyeuse.

--Nol, ici! rpta-t-il.

Et timidement il demanda:

--Et sait-il?

--Rien, rpondit M. Daburon. Je n'ai pas eu besoin de vous faire
intervenir. Ne vous ai-je pas d'ailleurs promis une discrtion absolue?

--Tout va bien! s'cria le pre Tabaret. Et que pense monsieur le juge
de Nol?

--C'est, j'en suis sr, un noble et digne coeur, dit le magistrat: une
nature  la fois forte et tendre. Les sentiments que je lui ai entendu
exprimer ici et qu'il est impossible de rvoquer en doute manifestent
une lvation d'me malheureusement exceptionnelle. Rarement dans ma
vie, j'ai rencontr un homme dont l'abord m'ait t aussi sympathique.
Je comprends qu'on soit fier d'tre son ami.

--Quand je le disais  monsieur le juge! voil l'effet qu'il a produit 
tout le monde. Moi je l'aime comme mon enfant, et quoi qu'il arrive, il
aura toute ma fortune. Oui, je lui laisserai tout aprs moi, comme il
est dit sur mon testament dpos chez matre Baron, mon notaire. Il y a
aussi un paragraphe pour madame Gerdy, mais je vais le biffer, et
vivement!

--Madame Gerdy, monsieur Tabaret, n'aura bientt plus besoin de rien.

--Elle! comment cela? Est-ce que le comte?...

--Elle est mourante et ne passera sans doute pas la journe, c'est
monsieur Gerdy qui me l'a dit.

--Ah! mon Dieu! s'cria le bonhomme, que m'apprenez-vous l!
mourante!... Nol va tre au dsespoir... c'est--dire non, puisque ce
n'est plus sa mre, que lui importe! Mourante! Je l'estimais beaucoup
avant de la mpriser. Pauvre humanit! Il parat que tous les coupables
vont y passer le mme jour, car, j'oubliais de vous en informer, au
moment o je quittais l'htel de Commarin, j'ai entendu un domestique
annoncer  un autre que le comte,  la nouvelle de l'arrestation de son
fils, avait t frapp d'une attaque.

--Ce serait pour monsieur Gerdy la pire des catastrophes.

--Pour Nol?

--Je comptais sur la dposition de monsieur de Commarin pour lui rendre,
moi, tout ce dont il est si digne. Le comte mort, la veuve Lerouge
morte, madame Gerdy mourante ou dans tous les cas folle, qui donc pourra
dire si les papiers ont raison?

--C'est vrai! murmura le pre Tabaret, c'est vrai! Et je ne voyais pas
cela, moi! Quelle fatalit! Car je ne me suis pas tromp, j'ai bien
entendu...

Il n'acheva pas. La porte du cabinet de M. Daburon s'ouvrit, et le comte
de Commarin lui-mme parut dans l'encadrement, roide comme un de ces
vieux portraits qu'on dirait glacs dans leur bordure dore.

Le vieux gentilhomme fit un signe de la main, et les deux domestiques
qui l'avaient aid  monter jusqu' la galerie en le soutenant sous les
bras se retirrent.




XI


C'tait le comte de Commarin, son ombre plutt. Sa tte qu'il portait si
haut penchait sur sa poitrine, sa taille s'tait affaisse, ses yeux
n'avaient plus leur flamme, ses belles mains tremblaient. Le dsordre
violent de sa toilette rendait plus frappant encore le changement qu'il
avait subi. En une nuit, il avait vieilli de vingt ans.

Ces vieillards robustes ressemblent  ces grands arbres dont le bois
intrieurement s'est miett et qui ne vivent plus que par l'corce. Ils
paraissent inbranlables, ils semblent dfier le temps, un vent d'orage
les jette  terre. Cet homme, hier encore si fier de n'avoir jamais
pli, tait bris. L'orgueil de son nom constituait toute sa force;
humili, il se sentait ananti. En lui tout s'tait dchir  la fois,
tous les appuis lui avaient manqu en mme temps. Son regard sans
chaleur et sans vie disait la morne stupeur de sa pense. Il prsentait
si bien l'image la plus acheve du dsespoir, que le juge d'instruction,
 sa vue, prouva comme un frisson. Le pre Tabaret eut un mouvement
d'pouvante; le greffier lui-mme fut mu.

--Constant, dit M. Daburon vivement, allez donc avec monsieur Tabaret
chercher des nouvelles  la Prfecture.

Le greffier sortit, suivi du bonhomme, qui s'loignait bien  regret.

Le comte ne s'tait pas aperu de leur prsence; il ne remarqua pas leur
sortie.

M. Daburon lui avana un sige; il s'assit.

--Je me sens si faible, dit-il, que je ne saurais rester debout. Il
s'excusait, lui, prs d'un petit magistrat!

C'est que nous ne sommes plus prcisment au temps si regrettable o la
noblesse se croyait bien au-dessus de la loi, et s'y trouvait en effet.
Elle est loin, l'anne o la duchesse de Bouillon faisait la nique aux
messieurs du parlement, o les hautes et nobles empoisonneuses du rgne
de Louis XIV traitaient avec le dernier mpris les conseillers de la
Chambre ardente! Tout le monde respecte la justice aujourd'hui, et la
craint un peu, mme quand elle n'est reprsente que par un simple et
consciencieux juge d'instruction.

--Vous tes peut-tre bien indispos, monsieur le comte, dit le juge,
pour me donner des claircissements que j'esprais de vous.

--Je me sens mieux, rpondit M. de Commarin, je vous remercie Je suis
aussi bien que je puis l'tre aprs le coup terrible. En apprenant de
quel crime est accus mon fils et son arrestation, j'ai t foudroy. Je
me croyais fort, j'ai roul dans la poussire. Mes domestiques m'ont cru
mort. Que ne le suis-je, en effet! La vigueur de ma constitution m'a
sauv,  ce que dit mon mdecin, mais je crois que Dieu veut que je vive
pour que je boive jusqu' la lie le calice des humiliations.

Il s'interrompit; un flot de sang qui remontait  sa gorge l'touffait.
Le juge d'instruction se tenait debout prs de son bureau, n'osant se
permettre un mouvement.

Aprs quelques instants de repos, le comte prouva un soulagement, car
il continua:

--Malheureux que je suis! ne devais-je pas m'attendre  tout cela?
Est-ce que tout ne se dcouvre pas, tt ou tard! Je suis chti par o
j'ai pch: par l'orgueil. Je me suis cru au-dessus de la foudre et j'ai
attir l'orage sur ma maison. Albert, un assassin! un vicomte de
Commarin  la cour d'assises! Ah! monsieur, punissez-moi aussi, car seul
j'ai prpar le crime autrefois. Avec moi, quinze sicles de la gloire
la plus pure s'teignent dans l'ignominie.

M. Daburon jugeait impardonnable la conduite du comte de Commarin: aussi
s'tait-il formellement promis de ne pas lui mnager le blme.

Il pensait voir arriver un grand seigneur hautain, presque intraitable,
et il s'tait jur de faire tomber toute sa morgue.

Peut-tre le plbien trait de si haut jadis par la marquise d'Arlange
gardait-il, sans s'en douter, un grain de rancune contre
l'aristocratie?...

Il avait vaguement prpar certaine allocution un peu plus que svre
qui ne pouvait manquer d'atterrer le vieux gentilhomme et de le faire
rentrer en lui-mme.

Mais voil qu'il se trouvait en prsence d'un si immense repentir, que
son indignation se changeait en piti profonde, et qu'il se demandait
comment adoucir cette douleur.

--crivez, monsieur, poursuivait le comte avec une exaltation dont on ne
l'et pas cru capable dix minutes plus tt, crivez mes aveux sans y
retrancher rien. Je n'ai plus besoin de grce ni de mnagements. Que
puis-je craindre dsormais? La honte n'est-elle pas publique! Ne
faudra-t-il pas dans quelques jours que moi, le comte Rhteau de
Commarin, je paraisse devant le tribunal pour proclamer l'infamie de
notre maison! Ah! tout est perdu, maintenant, mme l'honneur! crivez,
monsieur, ma volont est que tout le monde sache que je fus le premier
coupable. Mais on saura aussi que dj la punition avait t terrible,
et qu'il n'tait pas besoin de cette dernire et mortelle preuve.

Le comte s'arrta pour rassembler et condenser ses souvenirs. Il reprit
ensuite d'une voix plus ferme et qui trouvait ses vibrations  mesure
qu'il parlait:

-- l'ge qu'a maintenant Albert, monsieur, mes parents me firent
pouser, malgr mes supplications, la plus noble et la plus pure des
jeunes filles. Je l'ai rendue la plus infortune des femmes. Je ne
pouvais l'aimer. J'prouvais alors la plus vive passion pour une
matresse qui s'tait donne  moi sage et que j'avais depuis plusieurs
annes. Je la trouvais adorable de beaut, de candeur et d'esprit. Elle
se nommait Valrie. Tout est mort en moi, monsieur; eh bien! ce nom,
quand je le prononce, me remue encore. Malgr mon mariage, je ne pus me
rsigner  rompre avec elle. Je dois dire qu'elle le voulait. L'ide
d'un partage honteux la rvoltait. Sans doute elle m'aimait alors. Nos
relations continurent. Ma femme et ma matresse devinrent mres presque
en mme temps. Cette concidence veilla en moi l'ide funeste de
sacrifier mon fils lgitime  mon btard. Je communiquai ce projet 
Valrie.  ma grande surprise, elle le repoussa avec horreur. En elle
dj l'instinct de la maternit s'tait veill, elle ne voulait pas se
sparer de son enfant. J'ai conserv, comme un monument de ma folie, les
lettres qu'elle m'crivait en ce temps; je les relisais cette nuit mme.
Comment ne me suis-je rendu ni  ses raisons ni  ses prires? C'est que
j'tais frapp de vertige. Elle avait comme le pressentiment du malheur
qui m'accable aujourd'hui. Mais je vins  Paris, mais j'avais sur elle
un empire absolu: je menaai de la quitter, de ne jamais la revoir, elle
cda. Un valet  moi et Claudine Lerouge furent chargs de cette
coupable substitution. C'est donc le fils de ma matresse qui porte le
titre de vicomte de Commarin et qu'on est venu arrter il y a une heure.

M. Daburon n'esprait pas une dclaration si nette, ni surtout si
prompte. Intrieurement il se rjouit pour le jeune avocat, dont les
nobles sentiments avaient fait sa conqute.

--Ainsi, monsieur le comte, dit-il, vous reconnaissez que monsieur Nol
Gerdy est n de votre lgitime mariage et que seul il a le droit de
porter votre nom?

--Oui, monsieur. Hlas! autrefois je me suis rjoui du succs de mes
projets comme de la plus heureuse victoire. J'tais si enivr de la joie
d'avoir l, prs de moi, l'enfant de ma Valrie, que j'oubliais tout.
J'avais report sur lui une partie de mon amour pour sa mre, ou plutt
je l'aimais davantage encore, s'il est possible. La pense qu'il
porterait mon nom, qu'il hriterait de tous mes biens, au dtriment de
l'autre, me transportait de ravissement. L'autre, je le dtestais, je ne
pouvais le voir. Je ne me souviens pas de l'avoir embrass deux fois.
C'est au point que souvent Valrie, qui tait trs bonne, me reprochait
ma duret. Un seul mot troublait mon bonheur. La comtesse de Commarin
adorait celui qu'elle croyait son fils, sans cesse elle voulait l'avoir
sur ses genoux. Ce que je souffrais en voyant ma femme couvrir de
baisers et de caresses l'enfant de ma matresse, je ne saurais
l'exprimer. Autant que je le pouvais, je l'loignais d'elle, et elle, ne
pouvant comprendre ce qui se passait en moi, s'imaginait que je faisais
tout pour empcher son fils de l'aimer. Elle mourut, monsieur, avec
cette ide qui empoisonna ses derniers jours. Elle mourut de chagrin,
mais, comme les saintes, sans une plainte, sans un murmure, le pardon
sur les lvres et dans le coeur.

Bien que press par l'heure, M. Daburon n'osait interrompre le comte et
l'interroger brivement sur les faits directs de la cause.

Il pensait que la fivre seule lui donnait cette nergie factice 
laquelle, d'un moment  l'autre, pouvait succder la plus complte
prostration; il craignait, si une fois on l'arrtait, qu'il n'et plus
la force de reprendre.

--Je n'eus pas, continua le comte, une larme pour elle. Qu'avait-elle
t dans ma vie? Un chagrin et un remords. Mais la justice de Dieu, en
avance sur celle des hommes, allait prendre une terrible revanche. Un
jour, on vint m'avertir que Valrie se jouait de moi et me trompait
depuis longtemps. Je ne voulus pas le croire d'abord; cela me paraissait
impossible, insens. J'aurais plutt dout de moi que d'elle. Je l'avais
prise dans une mansarde, s'puisant seize heures pour gagner trente
sous; elle me devait tout. J'en avais si bien fait,  la longue, une
chose  moi, qu'une trahison d'elle rpugnait en quelque sorte  ma
raison. Je ne pouvais pas prendre sur moi d'tre jaloux. Cependant, je
m'informai, je la fis surveiller, je descendis jusqu' l'pier. On avait
dit vrai. Cette malheureuse avait un amant, et elle l'avait depuis plus
de dix ans. C'tait un officier de cavalerie. Il venait chez elle en
s'entourant de prcautions. D'ordinaire il se retirait vers minuit, mais
il lui arrivait aussi de passer la nuit, et, en ce cas, il s'chappait
de grand matin. Envoy en garnison loin de Paris, il obtenait des
permissions pour la venir visiter, et, pendant ces permissions, il
restait enferm chez elle sans bouger. Un soir, mes espions me
prvinrent qu'il y tait. J'accourus. Ma prsence ne la troubla pas.
Elle m'accueillit comme toujours en me sautant au cou. Je crus qu'on
m'abusait, et j'allais tout lui dire, quand, sur le piano, j'aperus des
gants de daim comme en portent les militaires. Ne voulant pas d'clat,
ne sachant  quel excs pourrait me porter ma colre, je m'enfuis sans
prononcer une parole. Depuis, je ne l'ai pas revue. Elle m'a crit, je
n'ai pas ouvert ses lettres. Elle a essay de pntrer jusqu' moi, de
se trouver sur mon passage; en vain: mes domestiques avaient une
consigne que pas un n'et os enfreindre.

C'tait  douter si c'tait bien le comte de Commarin, cet homme d'une
hauteur glace, d'une rserve si pleine de ddain qui parlait ainsi, qui
livrait sa vie entire sans restrictions, sans rserve, et  qui?  un
Inconnu.

C'est qu'il tait dans une de ces heures dsespres, proches de
l'garement, o toute rflexion manque, o il faut quand mme une issue
 l'motion trop forte.

Que lui importait ce secret si courageusement port pendant tant
d'annes? Il s'en dbarrassait comme le misrable qui, accabl par un
fardeau trop lourd, le jette  terre sans se soucier o il tombe ni s'il
tentera la cupidit des passants.

--Rien, continua-t-il, non, rien n'approche de ce que j'endurai alors.
Je tenais  cette femme par le fond de mes entrailles. Elle tait comme
une manation de moi-mme. En me sparant d'elle, il me semblait que
j'arrachais quelque chose de ma propre chair. Je ne saurais dire quelles
passions furieuses son souvenir attisait en moi. Je la mprisais et je
la dsirais avec une gale violence. Je la hassais et je l'aimais.

Et partout j'ai tran sa dtestable image. Rien n'a pu me la faire
oublier. Je ne me suis jamais consol de sa perte. Et ce n'est rien
encore. Des doutes affreux m'taient venus au sujet d'Albert. tais-je
rellement son pre? Comprenez-vous quel supplice tait le mien, lorsque
je me disais: c'est peut-tre  l'enfant d'un tranger que j'ai sacrifi
le mien! Ce btard qui s'appelait Commarin me faisait horreur.  mon
amiti si vive avait succd une invincible rpulsion. Que de fois, en
ce temps, j'ai lutt contre une envie folle de le tuer! Plus tard, j'ai
su matriser mon aversion, je n'en ai jamais compltement triomph.
Albert, monsieur, tait le meilleur des fils; nanmoins, il y avait
entre lui et moi une barrire de glace qu'il ne pouvait s'expliquer.
Souvent j'ai t sur le point de m'adresser aux tribunaux, de tout
avouer, de rclamer mon hritier lgitime: le respect qu'on doit  son
rang m'a retenu. Je reculais devant le scandale. Je m'effrayais pour mon
nom du ridicule ou du blme, et je n'ai pu le sauver de l'infamie.

La voix du vieux gentilhomme expirait sur ces derniers mots. D'un geste
dsol, il voila sa figure de ses deux mains. Deux grosses larmes
presque aussitt sches roulrent silencieusement le long de ses joues
rides.

Cependant, la porte du cabinet s'entrebilla, et la tte du long
greffier apparut.

M. Daburon lui fit signe de reprendre sa place, et s'adressant  M. de
Commarin:

--Monsieur, dit-il d'une voix que la compassion faisait plus douce, aux
yeux de Dieu comme aux yeux de la socit, vous avez commis une grande
faute, et les suites, vous le voyez, sont dsastreuses. Cette faute, il
est de votre devoir de la rparer autant qu'il est en vous.

--Telle est mon intention, monsieur, et, vous le dirai-je? mon plus cher
dsir.

--Vous me comprenez, sans doute, insista M. Daburon.

--Oui, monsieur, rpondit le vieillard, oui, je vous comprends.

--Ce sera une consolation pour vous, ajouta le juge, d'apprendre que
monsieur Nol Gerdy est digne  tous gards de la haute position que
vous allez lui rendre. Peut-tre reconnatrez-vous que son caractre
s'est plus fortement tremp que s'il et t lev prs de vous. Le
malheur est un matre dont toutes les leons portent. C'est un homme
d'un grand talent, et le meilleur et le plus digne que je sache. Vous
aurez un fils digne de ses anctres. Enfin, nul de votre famille n'a
failli, monsieur, le vicomte Albert n'est pas un Commarin.

--Non! n'est-ce pas? rpliqua vivement le comte. Un Commarin,
ajouta-t-il, serait mort  cette heure, et le sang lave tout.

Cette explication du vieux gentilhomme fit profondment rflchir le
juge d'instruction.

--Seriez-vous donc sr, monsieur, demanda-t-il, de la culpabilit du
vicomte?

M. de Commarin arrta sur le juge un regard o clatait l'tonnement.

--Je ne suis  Paris que d'hier soir, rpondit-il, et j'ignore tout ce
qui a pu se passer. Je sais seulement qu'on ne procde pas  la lgre
contre un homme dans la situation qu'occupait Albert. Si vous l'avez
fait arrter, c'est qu'videmment vous avez plus que des soupons, c'est
que vous possdez des preuves positives.

M. Daburon se mordit les lvres et ne put dissimuler un mouvement de
mcontentement. Il venait de manquer de prudence, il avait voulu aller
trop vite. Il avait cru l'esprit du comte compltement boulevers, et il
venait d'veiller sa dfiance. Toute l'habilet du monde ne rpare pas
une pareille maladresse.

Au bout d'un interrogatoire dont on attend beaucoup, elle peut
striliser toutes les combinaisons.

Un tmoin sur ses gardes n'est plus un tmoin sur lequel on peut
compter; il tremble de se compromettre, mesure la porte des questions
et marchande ses rponses.

D'autre part, la justice comme la police est dispose  douter de tout,
 tout supposer,  souponner tout le monde.

Jusqu' quel point le comte tait-il tranger au crime de La Jonchre?
videmment, quelques jours auparavant, bien que doutant de sa paternit,
il et fait les plus grands efforts pour sauver la situation d'Albert.
Il y croyait son honneur intress, son rcit le dmontrait.

N'tait-il pas un homme  supprimer par tous les moyens un tmoignage
gnant? Voil ce que se disait M. Daburon.

Enfin, il ne voyait pas clairement o se trouvait dans cette affaire
l'intrt du comte de Commarin, et cette incertitude l'inquitait. De l
sa vive contrarit.

--Monsieur, reprit-il plus posment, quand avez-vous t inform de la
dcouverte de votre secret?

--Hier soir, par Albert lui-mme. Il m'a parl de cette dplorable
histoire d'une faon que maintenant je cherche en vain  m'expliquer. 
moins que...

Le comte s'arrta court, comme si sa raison et t choque de
l'invraisemblance de la supposition qu'il allait formuler.

-- moins que?... interrogea avidement le juge d'instruction.

--Monsieur, dit le comte sans rpondre directement, Albert serait un
hros, s'il n'tait pas coupable.

--Ah! fit vivement le juge, avez-vous donc, monsieur, des raisons de
croire  son innocence?

Le dpit de M. Daburon perait si bien sous le ton de ses paroles, que
M. de Commarin pouvait et devait y voir une apparence d'intention
injurieuse. Il tressaillit, vivement piqu, et se redressa en disant:

--Je ne suis pas plus maintenant un tmoin  dcharge que je n'tais un
tmoin  charge tout  l'heure. Je cherche  clairer la justice, comme
c'est mon devoir, et voil tout.

Allons, bon! se dit M. Daburon, voici que je l'ai bless,  prsent.
Est-ce que je vais aller comme cela de faute en faute!

--Voici les faits, reprit le comte. Hier soir, aprs avoir parl de ces
maudites lettres, Albert a commenc par me tendre un pige pour savoir
la vrit, car il doutait encore, ma correspondance n'tant pas arrive
entire  monsieur Gerdy. Une discussion aussi vive que possible s'est
alors leve entre mon fils et moi. Il m'a dclar qu'il tait rsolu 
se retirer devant Nol. Je prtendais, moi, au contraire, transiger
cote que cote. Albert a os me tenir tte. Tous mes efforts pour
l'amener  mes vues ont t superflus. Vainement j'ai essay de faire
vibrer en lui les cordes que je supposais les plus sensibles. Il m'a
rpt fermement qu'il se retirait malgr moi, se dclarant satisfait,
si je consentais  lui assurer une modeste aisance. J'ai encore tent de
le faire revenir en lui dmontrant qu'un mariage qu'il souhaite
ardemment depuis deux ans manquerait de ce coup; il m'a rpondu qu'il
s'tait assur l'assentiment de sa fiance, mademoiselle d'Arlange.

Ce nom clata comme la foudre aux oreilles du juge d'instruction. Il
bondit sur son fauteuil.

Sentant qu'il devenait cramoisi, il prit au hasard sur son bureau un
norme dossier, et, pour dissimuler son trouble, il l'leva  la hauteur
de sa figure comme s'il et cherch  dchiffrer un mot illisible.

Il commenait  comprendre de quelle tche il s'tait charg. Il sentait
qu'il se troublait comme un enfant, qu'il n'avait ni son calme ni sa
lucidit habituels. Il s'avouait qu'il tait capable de commettre les
plus fortes bvues. Pourquoi s'tre charg de cette instruction?
Possdait-il son libre arbitre? Dpendait-il de sa volont d'tre
impartial?

Volontiers il et renvoy  un autre moment la suite de la dposition du
comte; le pouvait-il? Sa conscience de juge d'instruction lui criait que
ce serait une maladresse nouvelle. Il reprit donc cet interrogatoire si
pnible.

--Monsieur, dit-il, les sentiments exprims par le vicomte sont fort
beaux sans doute, mais ne vous a-t-il pas parl de la veuve Lerouge?

--Si, rpondit le comte qui parut soudain clair par le souvenir d'un
dtail inaperu; si, certainement.

--Il a d vous montrer que le tmoignage de cette femme rendait
impossible une lutte avec monsieur Gerdy?

--Prcisment, monsieur, et, cartant la question de bonne foi, c'est
l-dessus qu'il se basait pour se refuser  suivre mes volonts.

--Il faudrait, monsieur le comte, me raconter bien exactement ce qui
s'est pass entre le vicomte et vous. Faites donc, je vous prie, un
appel  vos souvenirs, et tchez de me rapporter aussi exactement que
possible ses paroles.

M. de Commarin put obir sans trop de difficult. Depuis un moment, une
salutaire raction s'oprait en lui. Son sang, fouett par les
insistances de l'interrogatoire, reprenait son cours accoutum. Son
cerveau se dgageait.

La scne de la soire prcdente tait admirablement prsente  sa
mmoire jusque dans ses plus insignifiants dtails. Il avait encore dans
l'oreille l'intonation des paroles d'Albert, il revoyait sa mimique
expressive.

 mesure que s'avanait son rcit, vivant de clart et d'exactitude, la
conviction de M. Daburon s'affermissait.

Le juge retournait contre Albert prcisment ce qui la veille avait fait
l'admiration du comte.

Quelle surprenante comdie! pensait-il. Tabaret a dcidment une double
vue.  son incomprhensible audace, ce jeune homme joint une infernale
habilet. Le gnie du crime lui-mme l'inspire. C'est un miracle que
nous puissions le dmasquer. Comme il avait bien tout prvu et prpar!
Comme cette scne avec son pre est merveilleusement combine pour
donner le change en cas d'accident!

Il n'y a pas une phrase qui ne souligne une intention, qui n'aille
au-devant d'un soupon. Quel fini d'excution! Quel soin mticuleux des
dtails!

Rien n'y manque, pas mme le grand duo avec la femme aime. A-t-il
rellement prvenu Claire? Probablement!

Je pourrais le savoir, mais il faudrait la revoir, lui parler! Pauvre
enfant! aimer un pareil homme! Mais son plan maintenant saute aux yeux.

Cette discussion avec le comte, c'est sa planche de salut. Elle ne
l'engage  rien et lui permet de gagner du temps.

Il aurait probablement tran les choses en longueur, puis il aurait
fini par se ranger  l'avis de son pre. Il se serait encore fait un
mrite de sa condescendance et aurait demand des rcompenses pour sa
faiblesse. Et lorsque Nol serait revenu  la charge, il se serait
trouv en face du comte, qui aurait tout ni bravement, qui l'aurait
conduit poliment, et au besoin l'aurait chass comme un imposteur et un
faussaire.

Chose trange, mais cependant explicable, M. de Commarin, tout en
parlant, arrivait prcisment aux ides du juge,  des conclusions
presque identiques.

Dans le fait, pourquoi cette insistance au sujet de Claudine? Il se
rappelait fort bien que dans sa colre il avait dit  son fils: On ne
commet pas de si belles actions pour son plaisir. Ce sublime
dsintressement s'expliquait.

Lorsque le comte eut termin:

--Je vous remercie, monsieur, dit M. Daburon. Je ne saurais vous rien
dire encore de positif, mais la justice a de fortes raisons de croire
que, dans la scne que vous venez de me rapporter, le vicomte Albert
jouait en comdien consomm un rle appris  l'avance.

--Et bien appris, murmura le comte, car il m'a tromp, moi!...

Il fut interrompu par Nol qui entrait, une serviette de chagrin noir 
son chiffre sous le bras.

L'avocat s'inclina devant le vieux gentilhomme qui, de son ct, se leva
et se retira, par discrtion,  l'extrmit de la pice.

--Monsieur, dit Nol  demi-voix au juge, vous trouverez toutes les
lettres dans ce portefeuille. Je vous demanderai la permission de vous
quitter bien vite, l'tat de madame Gerdy devient d'heure en heure plus
alarmant.

Nol avait quelque peu hauss la voix en prononant ces derniers mots;
le comte les entendit. Il tressaillit et dut faire un grand effort pour
touffer la question qui de son coeur montait  ses lvres.

--Il faut pourtant, mon cher matre, que vous m'accordiez une minute,
rpondit le juge.

M. Daburon quitta alors son fauteuil, et prenant l'avocat par la main il
l'amena devant le comte.

--Monsieur de Commarin, pronona-t-il, j'ai l'honneur de vous prsenter
monsieur Nol Gerdy.

M. de Commarin s'attendait probablement  quelque priptie de ce genre,
car pas un des muscles de son visage ne bougea; il demeura
imperturbable. Nol, lui, fut comme un homme qui reoit un coup de
marteau sur le crne: il chancela et fut oblig de chercher un point
d'appui sur le dossier d'une chaise.

Puis, tous deux, le pre et le fils, ils restrent face  face, abms
en apparence dans leurs rflexions, en ralit s'examinant avec une
sombre mfiance, chacun s'efforant de saisir quelque chose de la pense
de l'autre.

M. Daburon avait espr mieux d'un coup de thtre qu'il mditait depuis
l'entre du comte dans son cabinet. Il se flattait d'amener par cette
brusque prsentation une scne pathtique trs vive qui ne laisserait
pas  ses clients le loisir de la rflexion.

Le comte ouvrirait les bras, Nol s'y prcipiterait, et la
reconnaissance, pour tre parfaite, n'aurait plus qu' attendre la
conscration des tribunaux.

La roideur de l'un, le trouble de l'autre dconcertaient ses prvisions.
Il se crut oblig  une intervention plus pressante.

--Monsieur le comte, dit-il d'un ton de reproche, vous reconnaissiez, il
n'y a qu'un instant, que monsieur Gerdy tait votre fils lgitime.

M. de Commarin ne rpondit pas; on pouvait douter,  son immobilit,
qu'il et entendu. C'est Nol qui, rassemblant tout son courage, osa
parler le premier.

--Monsieur, balbutia-t-il, je ne vous en veux pas...

--Vous pouvez dire: mon pre, interrompit le hautain vieillard d'un
ton qui n'avait certes rien d'mu ni rien de tendre.

Puis s'adressant au juge:

--Vous suis-je encore de quelque utilit, monsieur? demanda-t-il.

--Il vous reste, rpondit M. Daburon,  couter la lecture de votre
dposition et  signer, si vous trouvez la rdaction conforme. Allez,
Constant, ajouta-t-il.

Le long greffier fit excuter  sa chaise un demi-tour et commena. Il
avait une faon  lui toute particulire de bredouiller ce qu'il avait
gribouill. Il lisait trs vite, tout d'un trait, sans tenir compte ni
des points, ni des virgules, ni des demandes, ni des rponses; il lisait
tant que durait son haleine.

Quand il n'en pouvait plus, il respirait et ensuite repartait de plus
belle. Involontairement il faisait songer aux plongeurs qui, de moment
en moment, lvent la tte au-dessus de l'eau, font leur provision d'air
et disparaissent. Nol fut le seul  couter avec attention cette
lecture rendue comme  dessein inintelligible. Elle lui apprenait des
choses qu'il lui importait de savoir.

Enfin, Constant pronona les paroles sacramentelles: en foi de quoi,
etc., qui terminent tous les procs-verbaux de France.

Il prsenta la plume au comte, qui signa sans hsitation et sans lever
la moindre objection.

Le vieux gentilhomme alors se tourna vers Nol.

--Je ne suis pas bien solide, dit-il; il faut donc, mon fils--ce mot fut
soulign--que vous souteniez votre pre jusqu' sa voiture.

Le jeune avocat s'avana avec empressement. Sa figure rayonnait, pendant
qu'il passait le bras de M. de Commarin sous le sien.

Quand ils furent sortis, M. Daburon ne put rsister  un mouvement de
curiosit.

Il courut  la porte, qu'il entrouvrit, et, tenant le corps en arrire,
afin de n'tre pas aperu, il allongea la tte, explorant d'un coup
d'oeil la galerie.

Le comte et Nol n'taient pas encore parvenus  l'extrmit. Ils
allaient lentement.

Le comte paraissait se traner pesamment et avec peine; l'avocat, lui,
marchait  petits pas, lgrement inclin du ct du vieillard, et tous
ses mouvements taient empreints de la plus vive sollicitude.

Le juge resta  son poste jusqu' ce qu'il les et perdus de vue au
tournant de la galerie. Puis il regagna sa place en poussant un profond
soupir.

Du moins, pensa-t-il, j'aurai contribu  faire un heureux. La journe
ne sera pas compltement mauvaise.

Mais il n'avait pas de temps  donner  ses rflexions; les heures
volaient. Il tenait  interroger Albert le plus promptement possible, et
il avait encore  recevoir les dpositions de plusieurs domestiques de
l'htel de Commarin, et  entendre le rapport du commissaire de police
charg de l'arrestation.

Les domestiques cits, qui depuis longtemps attendaient leur tour,
furent, sans retard, introduits successivement. Ils n'avaient gure
d'claircissements  donner, et pourtant tous les tmoignages taient
autant de charges nouvelles. Il tait ais de voir que tous croyaient
leur matre coupable.

L'attitude d'Albert depuis le commencement de cette fatale semaine, ses
moindres paroles, ses gestes les plus insignifiants furent rapports,
comments, expliqus.

L'homme qui vit au milieu de trente valets est comme un insecte dans une
bote de verre sous la loupe d'un naturaliste.

Aucun de ses actes n'chappe  l'observation;  peine peut-il avoir un
secret, et encore, si on ne devine quel il est, au moins sait-on
lorsqu'il en a un. Du matin au soir il est le point de mire de trente
paires d'yeux intresss  tudier les plus imperceptibles variations de
sa physionomie.

Le juge eut donc en abondance ces futiles dtails qui ne paraissent rien
d'abord, et dont le plus infime peut tout  coup,  l'audience, devenir
une question de vie ou de mort.

En combinant les dpositions, en les rapprochant, en les coordonnant, M.
Daburon put suivre son prvenu heure par heure,  partir du dimanche
matin.

Le dimanche donc, aussitt aprs la retraite de Nol, le vicomte avait
sonn pour donner l'ordre de rpondre  tous les visiteurs qui se
prsenteraient qu'il venait de partir pour la campagne.

De ce moment, la maison entire s'tait aperue qu'il tait tout
chose, vivement contrari ou trs indispos.

Il n'tait pas sorti de la journe de sa bibliothque, et s'y tait fait
servir  dner. Il n'avait pris  ce repas qu'un potage et un trs mince
filet de sole au vin blanc.

En mangeant, il avait dit  M. Courtois, le matre d'htel: Recommandez
donc au chef d'picer davantage cette sauce, une autre fois. Puis il
avait ajout en apart: Bast!  quoi bon! Le soir il avait donn cong
 tous les gens de son service, en disant: Allez vous amuser, allez!
Il avait expressment dfendu qu'on entrt chez lui,  moins qu'il ne
sonnt.

Le lendemain lundi, il ne s'tait lev, lui ordinairement matinal, qu'
midi. Il se plaignait d'un violent mal de tte et d'envies de vomir. Il
prit cependant une tasse de th. Il demanda son coup; mais presque
aussitt il le dcommanda. Lubin, son valet de chambre, lui avait
entendu dire: C'est trop hsiter, et quelques moments plus tard: Il
faut en finir. Peu aprs, il s'tait mis  crire.

Lubin avait t charg de porter une lettre  Mlle Claire d'Arlange,
avec ordre de ne la remettre qu' elle-mme ou  Mlle Schmidt,
l'institutrice.

Une seconde lettre, avec deux billets de mille francs, furent confis 
Joseph pour tre ports au club. Joseph ne se rappelait plus le nom du
destinataire; ce n'tait pas un homme titr.

Le soir, Albert n'avait pris qu'un potage et s'tait enferm chez lui.

Il tait debout de grand matin, le mardi. Il allait et venait dans
l'htel comme une me en peine, ou comme quelqu'un qui attend avec
impatience une chose qui n'arrive pas.

tant all dans le jardin, le jardinier lui demanda son avis pour le
dessin d'une pelouse. Il rpondit: Vous consulterez monsieur le comte 
son retour. Il avait djeun comme la veille.

Vers une heure, il tait descendu aux curies et avait, d'un air triste,
caress Norma, sa jument de prdilection. En la flattant, il disait:
Pauvre bte! ma pauvre vieille!  trois heures, un commissionnaire
mdaill s'tait prsent avec une lettre.

Le vicomte l'avait prise et ouverte prcipitamment. Il se trouvait alors
devant le parterre.

Deux valets de pied l'entendirent distinctement dire: Elle ne saurait
rsister. Il tait rentr et avait brl la lettre au grand pole du
vestibule.

Comme il se mettait  table,  six heures, deux de ses amis, M. de
Courtivois et le marquis de Chouz, forant la consigne, arrivrent
jusqu' lui. Il parut on ne peut plus contrari.

Ces messieurs voulaient absolument l'entraner dans une partie de
plaisir; il refusa, affirmant qu'il avait un rendez-vous pour une
affaire trs importante.

Il mangea,  son dner, un peu plus que les jours prcdents. Il demanda
mme au sommelier une bouteille de chteau-lafite qu'il but entirement.

En prenant son caf, il fuma un cigare dans la salle  manger, ce qui
est contraire  la rgle de l'htel.

 sept heures et demie, selon Joseph et deux valets de pied,  huit
heures seulement, suivant le suisse et Lubin, le vicomte tait sorti 
pied avec un parapluie.

Il tait rentr  deux heures du matin, et avait renvoy son valet de
chambre qui l'attendait, comme c'tait son service.

Le mercredi, en entrant chez le vicomte, le valet de chambre avait t
frapp de l'tat des vtements de son matre. Ils taient humides et
souills de terre, le pantalon tait dchir. Il avait hasard une
remarque; Albert avait rpondu d'un ton furieux: Jetez cette dfroque
dans un coin en attendant qu'on la donne. Il paraissait aller mieux ce
jour-l. Pendant qu'il djeunait d'assez bon apptit, le matre d'htel
lui avait trouv l'air gai. Il avait pass l'aprs-midi dans la
bibliothque et avait brl des tas de papiers.

Le jeudi, il semblait de nouveau trs souffrant. Il avait failli ne
pouvoir aller au-devant du comte. Le soir, aprs sa scne avec son pre,
il tait remont chez lui dans un tat  faire piti. Lubin voulait
courir chercher le mdecin, il le lui avait dfendu, de mme que de dire
 personne son indisposition.

Tel est l'exact rsum des vingt grandes pages qu'crivit le long
greffier sans dtourner une seule fois la tte pour regarder les tmoins
en grande livre qui dfilaient.

Ces tmoignages, M. Daburon avait su les obtenir en moins de deux
heures.

Bien qu'ayant la conscience de l'importance de leurs paroles, tous ces
valets avaient la langue extrmement dlie. Le difficile tait de les
arrter une fois lancs. Et pourtant, de tout ce qu'ils disaient, il
ressortait clairement qu'Albert tait un trs bon matre, facile 
servir, bienveillant et poli pour ses gens. Chose trange, incroyable!
il s'en trouva trois dans le nombre qui avaient l'air de n'tre pas
ravis du grand malheur qui frappait la famille. Deux taient
srieusement attrists, M. Lubin, ayant t l'objet de bonts
particulires, n'tait pas de ces derniers.

Le tour du commissaire de police tait arriv. En deux mots, il rendit
compte de l'arrestation dj raconte par le pre Tabaret. Il n'oublia
pas de signaler ce mot: Perdu! chapp  Albert;  son sens, c'tait
un aveu. Il fit ensuite la remise de tous les objets saisis chez le
vicomte de Commarin.

Le juge d'instruction examina attentivement tous ces objets, les
comparant soigneusement avec les pices  conviction rapportes de La
Jonchre.

Il parut alors plus satisfait qu'il ne l'avait t de la journe.

Lui-mme il dposa sur son bureau toutes ces preuves matrielles, et
pour les cacher, il jeta dessus trois ou quatre de ces immenses feuilles
de papier qui servent  confectionner des chemises pour les dossiers.

La journe s'avanait et M. Daburon n'avait plus que bien juste le temps
d'interroger le prvenu avant la nuit. Quelle hsitation pouvait le
retenir encore? Il avait entre les mains plus de preuves qu'il n'en faut
pour envoyer dix hommes en cour d'assises et de l  la place de la
Roquette. Il allait lutter avec des armes si crasantes de supriorit
qu' moins de folie Albert ne pouvait songer  se dfendre. Et pourtant,
 cette heure pour lui si solennelle, il se sentait dfaillir. Sa
volont faiblissait-elle? Sa rsolution allait-elle l'abandonner?

Fort  propos il se souvint que depuis la veille il n'avait rien pris,
et il envoya chercher en toute hte une bouteille de vin et des
biscuits. Ce n'est point de forces qu'avait besoin le juge
d'instruction, mais de courage. Tout en vidant son verre, ses penses,
dans son cerveau, s'arrangrent en cette phrase trange: Je vais donc
comparatre devant le vicomte de Commarin.

 tout autre moment, il aurait ri de cette saillie de son esprit; en cet
instant, il y voulut voir un avis de la Providence.

Soit, se dit-il, ce sera mon chtiment.

Et, sans se laisser le temps de la rflexion, il donna les ordres
ncessaires pour qu'on ament le vicomte Albert.




XII


Entre l'htel de Commarin et le secret de la prison, il n'y avait pas
eu, pour ainsi dire, de transition pour Albert.

Arrach  des songes pnibles par cette rude voix du commissaire,
disant: Au nom de la loi, je vous arrte!, son esprit jet hors du
possible devait tre longtemps  reprendre son quilibre.

Tout ce qui suivit son arrestation lui paraissait flotter  peine
distinct, au milieu d'un brouillard pais, comme ces scnes de rve
qu'on joue au thtre, derrire un quadruple rideau de gaze.

On l'avait interrog: il avait rpondu sans entendre le son de ses
paroles. Puis deux agents l'avaient pris sous les bras et l'avaient
soutenu pour descendre le grand escalier de l'htel. Seul il ne l'et
pu. Ses jambes qui flchissaient, plus molles que du coton, ne le
portaient pas. Une seule chose l'avait frapp: la voix du domestique
annonant l'attaque d'apoplexie du comte. Mais cela aussi, il l'oublia.

On le hissa dans le fiacre qui stationnait dans la cour, au bas du
perron, tout honteux de se trouver en pareil endroit, et on l'installa
sur la banquette du fond. Deux agents prirent place sur la banquette de
devant, tandis qu'un troisime montait sur le sige  ct du cocher.
Pendant le trajet, il ne revint pas  la notion exacte de la situation.
Il gisait, dans cette sale et graisseuse voiture, comme une chose
inerte. Son corps, qui suivait tous les cahots  peine amortis par les
ressorts uss, allait ballott d'un ct sur l'autre, et sa tte
oscillait sur ses paules comme si les muscles de son cou eussent t
briss. Il songeait alors  la veuve Lerouge. Il la revoyait telle
qu'elle tait lorsqu'il avait suivi son pre  La Jonchre. On tait au
printemps, et les aubpines fleuries du chemin de traverse embaumaient.
La vieille femme, en coiffe blanche, tait debout sur la porte de son
jardinet; elle avait en parlant l'air suppliant. Le comte l'coutait
avec des yeux svres, puis tirant de l'or de son porte-monnaie, il le
lui remettait.

On le descendit du fiacre comme on l'y avait mont.

Pendant les formalits de l'crou, dans la salle sombre et puante du
greffe, tout en rpondant machinalement, il se livrait avec dlices aux
motions du souvenir de Claire. C'tait dans le temps de leurs premires
amours, alors qu'il ne savait pas si jamais il aurait ce bonheur d'tre
aim d'elle. Ils se rencontraient chez Mlle de Gollo. Elle avait,
cette vieille fille, un certain salon jonquille clbre sur la rive
gauche, d'un effet extravagant. Sur tous les meubles et jusque sur la
chemine, dans des poses varies, s'talaient les douze ou quinze chiens
d'espces diffrentes qui, ensemble ou successivement, l'avaient aide 
traverser les steppes du clibat. Elle aimait  conter l'histoire de ces
fidles, dont l'affection ne trahit jamais. Il y en avait de grotesques
et d'affreux. Un surtout, outrageusement gonfl d'toupe, semblait prs
d'clater. Que de fois il en avait ri aux larmes avec Claire!

On le fouillait en ce moment.

 cette humiliation suprme, de mains cyniques se promenant tout le long
de son corps, il revint un peu  lui et sa colre s'veilla.

Mais c'tait fini dj, et on l'entranait le long des corridors
sombres, dont le carreau tait gras et glissant. On ouvrit une porte et
on le poussa dans une sorte de cellule. Il entendit derrire lui un
bruit de ferrures qui s'entrechoquaient et de serrures qui grinaient.

Il tait prisonnier, et, en vertu d'ordres spciaux, prisonnier au
secret.

Immdiatement il prouva une sensation marque de bien-tre. Il tait
seul. Plus de chuchotements touffs  ses oreilles, plus de voix
aigres, plus de questions acharnes. Un silence, profond  donner l'ide
du nant, se faisait autour de lui. Il lui sembla qu'il tait  tout
jamais retranch de la socit, et il s'en rjouit. Il put croire qu'il
lui tait donn de subir une preuve de la tombe. Son corps, aussi bien
que son esprit, tait accabl de lassitude. Il cherchait  s'asseoir
quand il aperut une maigre couchette,  droite, en face de la fentre
grille munie de son abat-jour. Ce lit lui donna autant de joie qu'une
planche au nageur qui coule. Il s'y prcipita et s'tendit avec dlices.
Cependant il sentait des frissons. Il dfit la grossire couverture de
laine, s'en enveloppa et s'endormit d'un sommeil de plomb.

Dans le corridor, deux agents de la police de sret, l'un jeune encore,
l'autre grisonnant dj, appliquaient alternativement l'oeil et l'oreille
au judas pratiqu dans la porte.

Ils piaient tous les mouvements du prisonnier, regardant et coutant de
toutes leurs forces.

--Dieu! est-il chiffe?, cet homme-l, murmurait le jeune policier. Quand
on n'a pas plus de nerf que cela, on devrait bien rester honnte. En
voil un qui ne songera gure  faire sa tte, le matin de sa toilette!
N'est-ce pas, monsieur Balan?

--C'est selon, rpondit le vieil agent, il faudra voir. Lecoq m'a dit
que c'est un rude mtin.

--Tiens! voil monsieur qui arrange son lit et qui se couche!
Voudrait-il dormir, par hasard? Elle serait bonne, celle-l! Ce serait
la premire fois que je verrais a!

--C'est que vous n'avez eu de relations qu'avec des coquins subalternes,
mon camarade. Tous les gredins hupps, et j'en ai serr plus d'un, sont
dans ce style. Au moment de l'arrestation, bonsoir, plus personne, le
coeur leur tourne. Ils se relvent le lendemain.

--Ma parole sacre, on dirait qu'il dort! Est-ce drle au moins!

--Sachez, mon cher, ajouta sentencieusement le vieil agent, que rien
n'est au contraire si naturel. Je suis sr que depuis son coup cet
enfant-l ne vivait plus; il avait le feu dans le ventre. Maintenant il
sait que son affaire est toise, et le voil tranquille.

--Farceur de monsieur Balan! il appelle cela tre tranquille!

--Certainement! Il n'y a pas, voyez-vous, de plus grand supplice que
l'anxit; tout est prfrable. Si vous aviez seulement dix mille livres
de rente, je vous indiquerais un moyen pour en juger. Je vous dirais:
Filez  Hombourg et risquez-moi toute votre fortune d'un coup,  rouge
et noir. Vous me conteriez aprs des nouvelles de ce qu'on prouve tant
que la bille tourne. C'est, voyez-vous, comme si l'on tenaillait la
cervelle, comme si on vous coulait du plomb fondu dans les os en guise
de moelle. C'est si fort que, mme quand on a tout perdu, on est
content, on est soulag, on respire. On se dit: ah! c'est donc fini! On
est ruin, nettoy, ras, mais c'est fini.

--Vrai, monsieur Balan, on croirait que vous avez pass par l.

--Hlas! soupira le vieux policier, c'est  mon amour pour la dame de
pique, amour malheureux, que vous devez l'honneur de regarder en ma
compagnie par ce vasistas. Mais notre gaillard en a pour deux heures 
faire son somme, ne le perdez pas de vue, je vais fumer une cigarette
dans la cour.

Albert dormit quatre heures. Il se sentait, en s'veillant, la tte plus
libre qu'il ne l'avait eue depuis son entrevue avec Nol. Ce fut pour
lui un moment affreux que celui o pour la premire fois il envisagea
froidement sa situation.

--C'est maintenant, murmura-t-il, qu'il s'agit de ne pas se laisser
abattre.

Il aurait vivement souhait voir quelqu'un, parler, tre interrog,
s'expliquer. Il eut envie d'appeler.  quoi bon! se dit-il, on va sans
doute venir.

Il voulut regarder l'heure qu'il tait et s'aperut qu'on lui avait
enlev sa montre. Ce petit dtail lui fut extrmement sensible. On le
traitait, lui, comme le dernier des sclrats. Il chercha dans ses
poches, elles avaient toutes t scrupuleusement vides. Il songea alors
 l'tat dans lequel il se trouvait et, se jetant  bas de la couchette,
il rpara, autant qu'il tait en lui, le dsordre de sa toilette. Il
rajusta ses vtements et les pousseta, il redressa son faux col et tant
bien que mal refit le noeud de sa cravate. Versant ensuite de l'eau sur
le coin de son mouchoir, il le passa sur sa figure, tamponnant ses yeux
dont les paupires lui faisaient mal.

Enfin, il s'effora de faire reprendre leur pli  sa barbe et  ses
cheveux. Il ne se doutait gure que quatre yeux de lynx taient fixs
sur lui.

--Bon! murmurait l'apprenti policier, voil notre coq qui relve la
crte et qui lisse ses plumes!

--Je vous disais bien, objecta M. Balan, qu'il n'tait qu'engourdi...
Chut!... il a parl, je crois.

Mais ils ne surprirent ni un de ces gestes dsordonns ni une de ces
paroles incohrentes qui presque toujours chappent aux faibles que la
frayeur agite, ou aux imprudents qui croient  la discrtion des
secrets. Une fois seulement, le mot honneur, prononc par Albert,
arriva jusqu' l'oreille des deux espions.

--Ces mtins de la haute, grommela M. Balan, ont sans cesse ce mot  la
bouche, dans les commencements. Ce qui les tracasse surtout, c'est
l'opinion d'une douzaine d'amis et des cent mille inconnus qui lisent la
_Gazette des tribunaux_. Ils ne songent  leur tte que plus tard.

Quand les gendarmes arrivrent pour chercher Albert et le conduire 
l'instruction, ils le trouvrent assis sur le bord de sa couchette, les
pieds appuys sur la barre de fer, les coudes aux genoux et la tte
cache entre ses mains.

Il se leva ds qu'ils entrrent et fit quelques pas vers eux. Mais sa
gorge tait si sche qu'il comprit qu'il lui serait impossible de
parler. Il demanda un instant, et, revenant vers la petite table du
secret, il se versa et but coup sur coup deux grands verres d'eau.

--Je suis prt! dit-il aussitt aprs.

Et d'un pas ferme, il suivit les gendarmes le long du passage qui
conduit au Palais.

M. Daburon tait alors au supplice. Il arpentait furieusement son
cabinet et attendait son prvenu. Une fois encore, la vingtime depuis
le matin, il regrettait de s'tre engag dans cette affaire.

Qu'il soit maudit, pensait-il, l'absurde point d'honneur auquel j'ai
obi! J'ai beau essayer de me rassurer  force de sophismes, j'ai eu
tort de ne me point rcuser. Rien au monde ne peut changer ma situation
vis--vis de ce jeune homme. Je le hais. Je suis son juge, et il n'en
est pas moins vrai que trs positivement j'ai voulu l'assassiner. Je
l'ai tenu au bout de mon revolver: pourquoi n'ai-je pas lch la
dtente? Est-ce que je le sais? Quelle puissance a retenu mon doigt
lorsqu'il suffisait d'une pression presque insensible pour que le coup
partt? Je ne puis le dire. Que fallait-il pour qu'il ft le juge et moi
l'assassin? Si l'intention tait punie comme le fait, on devrait me
couper le cou. Et c'est dans de pareilles conditions que j'ose
l'interroger!...

En repassant devant la porte, il entendit dans la galerie le pas lourd
des gendarmes.

--Le voil, dit-il tout haut. Et il regagna prcipitamment son fauteuil
derrire son bureau, se penchant  l'ombre des cartons, comme s'il et
cherch  se cacher. Si le long greffier et eu des yeux, il et assist
 ce singulier spectacle d'un juge plus troubl que le prvenu. Mais il
tait aveugle, et  ce moment il ne songeait qu' une erreur de quinze
centimes qui s'tait glisse dans ses comptes, et qu'il ne pouvait
retrouver.

Albert entra le front haut dans le cabinet du juge. Ses traits portaient
les traces d'une grande fatigue et de veilles prolonges; il tait trs
ple, mais ses yeux taient clairs et brillants.

Les questions banales qui commencent les interrogatoires donnrent  M.
Daburon le temps de se remettre.

Heureusement, dans la matine, il avait trouv une heure pour prparer
un plan; il n'avait qu' le suivre.

--Vous n'ignorez pas, monsieur, commena-t-il d'un ton de politesse
parfaite, que vous n'avez aucun droit au nom que vous portez?

--Je sais, monsieur, rpondit Albert, que je suis le fils naturel de
monsieur de Commarin. Je sais de plus que mon pre ne pourrait me
reconnatre quand il le voudrait, puisque je suis n pendant son
mariage.

--Quelle a t votre impression en apprenant cela?

--Je mentirais, monsieur, si je disais que je n'ai pas ressenti un
immense chagrin. Quand on est aussi haut que je l'tais, la chute est
terrible et bien douloureuse. Pourtant, je n'ai pas eu un seul moment la
pense de contester les droits de monsieur Nol Gerdy. J'tais, comme je
le suis encore, dcid  disparatre. Je l'ai dclar  monsieur de
Commarin.

M. Daburon s'attendait  cette rponse, et elle ne pouvait qu'tayer ses
soupons. N'entrait-elle pas dans le systme de dfense qu'il avait
prvu?  lui maintenant de chercher un joint pour dsarticuler cette
dfense dans laquelle le prvenu allait se renfermer comme dans une
carapace.

--Vous ne pouviez entreprendre, reprit le juge, d'opposer une fin de
non-recevoir  monsieur Gerdy. Vous aviez bien pour vous le comte et
votre mre, mais monsieur Gerdy avait pour lui un tmoignage qui vous
et fait succomber: celui de la veuve Lerouge.

--Je n'en ai jamais dout, monsieur.

--Eh bien! reprit le juge en cherchant  voiler le regard dont il
enveloppait Albert, la justice suppose que, pour anantir la seule
preuve existante, vous avez assassin la veuve Lerouge.

Cette accusation terrible, terriblement accentue, ne changea rien  la
contenance d'Albert. Il garda son maintien ferme sans forfanterie; pas
un pli ne parut sur son front.

--Devant Dieu, rpondit-il, et sur tout ce qu'il y a de plus sacr au
monde, je vous le jure, monsieur, je suis innocent! Je suis,  cette
heure, prisonnier, au secret, sans communication avec le monde
extrieur, rduit par consquent  l'impuissance la plus absolue: c'est
en votre loyaut que j'espre pour arriver  dmontrer mon innocence.

Quel comdien! pensait le juge; se peut-il que le crime ait cette force
prodigieuse!

Il parcourait ses dossiers, relisant quelques passages des dpositions
prcdentes, cornant certaines pages qui contenaient des indications
importantes pour lui. Tout  coup il reprit:

--Quand vous avez t arrt, vous vous tes cri: Je suis perdu!
Qu'entendiez-vous par l?

--Monsieur, rpondit Albert, je me rappelle, en effet, avoir dit cela.
Lorsque j'ai su de quel crime on m'accusait, en mme temps que j'tais
frapp de consternation, mon esprit a t comme illumin par un clair
de l'avenir. En moins d'une seconde j'ai entrevu tout ce que ma
situation avait d'affreux; j'ai compris la gravit de l'accusation, sa
vraisemblance et les difficults que j'aurais  me dfendre. Une voix
m'a cri: Qui donc avait intrt  la mort de Claudine? Et la
conviction de l'imminence du pril m'a arrach l'exclamation que vous
dites.

L'explication tait plus que plausible, possible et mme vraisemblable.
Elle avait encore cet avantage d'aller au-devant d'une question si
naturelle qu'elle a t formule en axiome: Cherche  qui le crime
profite. Tabaret avait prvu qu'on ne prendrait pas le prvenu sans
vert.

M. Daburon admira la prsence d'esprit d'Albert et les ressources de
cette imagination perverse.

--En effet, reprit le juge, vous paraissez avoir eu le plus pressant
intrt  cette mort. C'est d'autant plus vrai que nous sommes srs,
entendez-vous, bien srs que le crime n'avait pas le vol pour mobile. Ce
qu'on avait jet  la Seine a t retrouv. Nous savons aussi qu'on a
brl tous les papiers. Compromettraient-ils une autre personne que
vous? Si vous le savez, dites-le.

--Que puis-je vous rpondre, monsieur? Rien.

--tes-vous all souvent chez cette femme?

--Trois ou quatre fois, avec mon pre.

--Un des cochers de l'htel prtend vous y avoir conduits au moins dix
fois.

--Cet homme se trompe. D'ailleurs, qu'importe le nombre des visites?

--Connaissez-vous la disposition des lieux? vous les rappelez-vous?

--Parfaitement, monsieur, il y a deux pices. Claudine couchait dans
celle du fond.

--Vous n'tiez pas un inconnu pour la veuve Lerouge, c'est entendu. Si
vous tiez all frapper un soir  son volet, pensez-vous qu'elle vous
et ouvert?

--Certes, monsieur, et avec empressement.

--Vous avez t malade, ces jours-ci?

--Trs indispos, au moins, oui monsieur. Mon corps flchissait sous le
poids d'une preuve bien lourde pour mes forces. Je n'ai cependant pas
manqu de courage!

--Pourquoi avoir dfendu  votre valet de chambre Lubin d'aller chercher
le mdecin?

--Eh! monsieur, que pouvait le docteur  mon mal! Toute sa science
m'aurait-elle rendu le fils lgitime de monsieur de Commarin?

--On vous a entendu tenir de singuliers propos. Vous sembliez ne plus
vous intresser  rien de la maison. Vous avez dtruit des papiers, des
correspondances.

--J'tais dcid  quitter l'htel, monsieur: ma rsolution vous
explique tout.

Aux questions du juge, Albert rpondait vivement, sans le moindre
embarras, d'un ton assur. Sa voix, d'un timbre sympathique, ne
tremblait pas; nulle motion ne la voilait; elle gardait son clat pur
et vibrant.

M. Daburon crut prudent de suspendre l'interrogatoire. Avec un
adversaire de cette force, videmment il faisait fausse route. Procder
par dtail tait folie, on n'arriverait ni  l'intimider ni  le faire
se couper. Il fallait en venir aux grands coups.

--Monsieur, dit brusquement le juge, donnez-moi bien exactement, je vous
prie, l'emploi de votre temps pendant la soire de mardi dernier, de six
heures  minuit.

Pour la premire fois, Albert parut se dconcerter. Son regard, qui
jusque-l allait droit au juge, vacilla.

--Pendant la soire de mardi..., balbutia-t-il, rptant la phrase comme
pour gagner du temps.

Je le tiens! pensa Daburon, qui eut un tressaillement de joie. Et tout
haut il insista:

--Oui, de six heures  minuit!

--Je vous avoue, monsieur, rpondit Albert, qu'il m'est difficile de
vous satisfaire; je ne suis pas bien sr de ma mmoire...

--Oh! ne dites pas cela, interrompit le juge. Si je vous demandais ce
que vous faisiez il y a trois mois, tel soir,  telle heure, je
concevrais votre hsitation. Mais il s'agit de mardi, et nous sommes
aujourd'hui vendredi. De plus, ce jour si proche tait le dernier du
carnaval, c'tait le Mardi gras. Cette circonstance doit aider vos
souvenirs.

--Ce soir-l, je suis sorti, murmura Albert.

--Voyons, poursuivit le juge, prcisons. O avez-vous dn?

-- l'htel, comme  l'ordinaire.

--Non, pas comme  l'ordinaire.  la fin de votre repas, vous avez
demand une bouteille de vin de Bordeaux et vous l'avez vide. Vous
aviez sans doute besoin de surexcitation pour vos projets ultrieurs...

--Je n'avais pas de projets, rpondit le prvenu avec une trs apparente
indcision.

--Vous devez vous tromper. Deux amis taient venus vous chercher; vous
leur aviez rpondu, avant de vous mettre  table, que vous aviez un
rendez-vous urgent.

--Ce n'tait qu'une dfaite polie pour me dispenser de les suivre.

--Pourquoi?

--Ne le comprenez-vous donc pas, monsieur? J'tais rsign, mais non
consol. Je m'apprenais  m'accoutumer au coup terrible. Ne cherche-t-on
pas la solitude dans les grandes crises de la vie!

--La prvention suppose que vous vouliez rester seul pour aller  La
Jonchre. Dans la journe vous avez dit: Elle ne saurait rsister. De
qui parliez-vous?

--D'une personne  qui j'avais crit la veille, et qui venait de me
rpondre. J'ai d dire cela ayant encore  la main la lettre qu'on
venait de me remettre.

--Cette lettre tait donc d'une femme?

--Oui.

--Qu'en avez-vous fait, de cette lettre?

--Je l'ai brle.

--Cette prcaution donne  penser que vous la considriez comme
compromettante...

--Nullement, monsieur, elle traitait de questions intimes.

Cette lettre, videmment, venait de Mlle d'Arlange, M. Daburon en
tait sr. Devait-il nanmoins le demander et s'exposer  entendre
prononcer ce nom de Claire, si terrible pour lui?

Il l'osa, en se penchant beaucoup sur son bureau, de telle sorte que le
prvenu ne pouvait l'apercevoir.

--De qui venait cette lettre? interrogea-t-il.

--D'une personne que je ne nommerai pas.

--Monsieur, fit svrement le juge en se redressant, je ne vous
dissimulerai pas que votre position est des plus mauvaises. Ne
l'aggravez pas par des rticences coupables. Vous tes ici pour tout
dire, monsieur.

--Mes affaires, oui; celles des autres, non.

Albert fit cette dernire rponse d'un ton sec. Il tait tourdi, ahuri,
crisp par l'allure pressante et irritante de cet interrogatoire qui ne
lui laissait pas le temps de respirer. Les questions du juge tombaient
sur sa tte plus dru que les coups de marteau du forgeron sur le fer
rouge qu'il se hte de faonner. Ce semblant de rbellion de son
prvenu inquita srieusement M. Daburon. Il tait, en outre,
extrmement surpris de trouver en dfaut la perspicacit du vieux
policier, absolument comme si Tabaret et t infaillible. Tabaret avait
prdit un alibi irrcusable, et cet alibi n'arrivait pas. Pourquoi? Ce
subtil coupable avait-il donc mieux que cela? Quelle ruse gardait-il au
fond de son sac? Sans doute il tenait en rserve quelque coup imprvu,
peut-tre irrsistible! Doucement, pensa le juge, je ne le tiens pas
encore. Et vivement, il reprit:

--Poursuivons... Aprs dner, qu'avez-vous fait?

--Je suis sorti.

--Pas immdiatement... La bouteille bue, vous avez fum dans la salle 
manger, ce qui a sembl assez extraordinaire pour tre remarqu. Quelle
espce de cigares fumez-vous habituellement?

--Des trabucos.

--Ne vous servez-vous pas d'un porte-cigare, pour viter  vos lvres le
contact du tabac?

--Si, monsieur, rpondit Albert, assez surpris de cette srie de
questions.

-- quelle heure tes-vous sorti?

-- huit heures environ.

--Aviez-vous un parapluie?

--Oui.

--O tes-vous all?

--Je me suis promen.

--Seul, sans but, toute la soire?

--Oui, monsieur.

--Alors, tracez-moi votre itinraire bien exactement.

--Hlas! monsieur, cela mme m'est fort difficile. J'tais sorti pour
sortir, pour me donner du mouvement, pour secouer la torpeur qui
m'accablait depuis trois jours. Je ne sais si vous vous rendez un compte
exact de ma situation: j'avais la tte perdue. J'ai march au hasard, le
long des quais, j'ai err dans les rues...

--Tout cela est bien improbable, interrompit le juge.

M. Daburon devait pourtant savoir que cela tait du moins possible.
N'avait-il pas eu, lui aussi, une nuit de courses folles  travers
Paris? Qu'et-il rpondu  qui lui et demand, au matin: --O
tes-vous all?--Je ne sais, ne le sachant pas, en effet. Mais il avait
oubli, et ses angoisses du dbut taient bien loin. L'interrogatoire
commenc, il avait t pris de la fivre de l'inconnu. Il se retrempait
aux motions de la lutte; la passion de son mtier le reprenait.

Il tait redevenu juge d'instruction, comme ce matre d'escrime qui,
faisant des armes avec son meilleur ami, s'enivre au cliquetis du fer,
s'chauffe, s'oublie et le tue.

--Ainsi, reprit M. Daburon, vous n'avez rencontr absolument personne
qui puisse venir affirmer ici qu'il vous a vu? Vous n'avez parl  me
qui vive? Vous n'tes entr nulle part, ni dans un caf ni dans un
thtre, pas mme chez un marchand de tabac pour allumer un de vos
trabucos?

--Je ne suis entr nulle part.

--Eh bien! monsieur, c'est un grand malheur pour vous, oui, un malheur
immense, car je dois vous le dire, c'est prcisment pendant cette
soire de mardi, entre huit heures et minuit, que la veuve Lerouge a t
assassine. La justice peut prciser l'heure. Encore une fois, monsieur,
dans votre intrt, je vous engage  rflchir,  faire un nergique
appel  votre mmoire.

L'indication du jour et de l'heure du meurtre parut consterner Albert.
Il porta sa main  son front d'un geste dsespr. C'est cependant d'une
voix calme qu'il rpondit:

--Je suis bien malheureux, monsieur, mais je n'ai pas de rflexions 
faire.

La surprise de M. Daburon tait profonde. Quoi! pas d'alibi! rien! Ce ne
pouvait tre un pige ni un systme de dfense... tait-ce donc l cet
homme si fort? Sans doute. Seulement il tait pris au dpourvu. Jamais
il ne s'tait imagin qu'il ft possible de remonter jusqu' lui. Et
pour cela, en effet, il avait fallu quelque chose comme un miracle.

Le juge enlevait lentement et une  une les grandes feuilles de papier
qui recouvraient les pices  conviction saisies chez Albert.

--Nous allons passer, reprit-il,  l'examen des charges qui psent sur
vous; veuillez vous approcher. Reconnaissez-vous ces objets pour vous
appartenir?

--Oui, monsieur, tout ceci est  moi.

--Bien. Prenons d'abord ce fleuret. Qui l'a bris?

--Moi, monsieur, en faisant assaut avec monsieur de Courtivois, qui
pourra en tmoigner.

--Il sera entendu. Et qu'est devenu le bout cass?

--Je ne sais. Il faudrait sur ce point interroger Lubin, mon valet de
chambre.

--Prcisment. Il a dclar avoir cherch ce morceau sans parvenir  le
retrouver. Je vous ferai remarquer que la victime a d tre frappe avec
un bout de fleuret dmouchet et aiguis. Ce morceau d'toffe sur lequel
l'assassin a essuy son arme en est une preuve.

--Je vous prierais, monsieur, d'ordonner,  cet gard, les recherches
les plus minutieuses. Il est impossible qu'on ne retrouve pas l'autre
moiti de ce fleuret.

--Des ordres seront donns. Voici, maintenant, calque sur ce papier,
l'empreinte exacte des pas du meurtrier. J'applique dessus une de vos
bottines, et la semelle, vous pouvez le voir, s'y adapte avec la
dernire prcision. Le morceau de pltre a t coul dans le creux du
talon, vous remarquerez qu'il est en tout pareil  vos propres talons.
J'y aperois mme la trace d'une cheville que je rencontre ici.

Albert suivait avec une sollicitude marque tous les mouvements du juge.
Il tait manifeste qu'il luttait contre une terreur croissante. tait-il
envahi par cette pouvante qui stupfie les criminels lorsqu'ils sont
prs d'tre confondus?  toutes les remarques du magistrat, il rpondait
d'une voix sourde:

--C'est vrai, c'est parfaitement vrai.

--En effet, continua M. Daburon; nanmoins, attendez encore avant de
vous rcrier. Le coupable avait un parapluie. Le bout de ce parapluie
s'tant enfonc dans la terre glaise dtrempe, la rondelle de bois
ouvrag qui arrte l'toffe  l'extrmit s'est trouve moule en creux.
Voici la motte de glaise enleve avec les plus dlicates prcautions, et
voici votre parapluie. Comparez le dessin des rondelles. Sont-elles
semblables, oui ou non?

--Ces choses-l, monsieur, essaya Albert, se fabriquent par quantits
normes.

--Soit, laissons cette preuve. Voyez ce bout de cigare trouv sur le
thtre du crime, et dites-moi  quelle espce il appartient et comment
il a t fum?

--C'est un trabucos, et on l'a fum avec un porte-cigare.

--Comme ceux-ci, n'est-ce pas? insista le juge en montrant les cigares
et les bouts d'ambre et d'cume saisis sur la chemine de la
bibliothque.

--Oui! murmura Albert; c'est une fatalit, c'est une concidence
trange!

--Patience! ce n'est rien encore. L'assassin de la veuve Lerouge portait
des gants. La victime, dans les convulsions de l'agonie, s'est accroche
aux mains du meurtrier, et des raillures de peau sont restes entre ses
ongles. On les a extraites, et les voici. Elles sont d'un gris perle,
n'est-il pas vrai? Or, on a retrouv les gants que vous portiez mardi,
les voici. Ils sont gris et ils sont raills. Comparez ces dbris  vos
gants. Ne s'y rapportent-ils pas? N'est-ce pas la mme couleur, la mme
peau?

Il n'y avait pas  nier, ni  quivoquer, ni  chercher des subterfuges.
L'vidence tait l, sautant aux yeux. Le fait brutal clatait. Tout en
paraissant s'occuper exclusivement des objets dposs sur son bureau, M.
Daburon ne perdait pas de vue le prvenu. Albert tait terrifi. Une
sueur glace mouillait son front et glissait en gouttelettes le long de
ses joues. Ses mains tremblaient si fort qu'il ne pouvait s'en servir.
D'une voix trangle, il rptait:

--C'est horrible! horrible!

--Enfin, poursuivit l'inexorable juge, voici le pantalon que vous
portiez le soir du meurtre. Il est visible qu'il a t mouill, et 
ct de la boue, il porte des traces de terre. Tenez, ici. De plus, il
est dchir au genou. Que vous ne vous souveniez plus des endroits o
vous tes all vous promener, je l'admets pour un moment, on peut le
concevoir,  la rigueur. Mais  qui ferez-vous entendre que vous ne
savez pas o vous avez dchir votre pantalon et raill vos gants?

Quel courage rsisterait  de tels assauts? La fermet et l'nergie
d'Albert taient  bout. Le vertige le prenait. Il se laissa tomber
lourdement sur une chaise en disant:

--C'est  devenir fou!

--Reconnaissez-vous, insista le juge dont le regard devenait d'une
insupportable fixit, reconnaissez-vous que la veuve Lerouge n'a pu tre
frappe que par vous?

--Je reconnais, protesta Albert, que je suis victime d'un de ces
prodiges pouvantables qui font qu'on doute de sa raison. Je suis
innocent.

--Alors, dites o vous avez pass la soire de mardi?

--Eh! monsieur! s'cria le prvenu, il faudrait...

Mais se reprenant presque aussitt, il ajouta d'une voix teinte:

--J'ai rpondu comme je pouvais le faire. M. Daburon se leva, il
arrivait  son grand effet.

--C'est donc  moi, dit-il avec une nuance d'ironie,  suppler  votre
dfaillance de mmoire. Ce que vous avez fait, je vais vous le rappeler.
Mardi soir,  huit heures, aprs avoir demand  l'alcool une affreuse
nergie, vous tes sorti de votre htel.  huit heures trente-cinq, vous
preniez le chemin de fer  la gare de Saint-Lazare;  neuf heures, vous
descendiez  la gare de Rueil, etc., etc.

Et, s'emparant sans vergogne des ides du pre Tabaret, le juge
d'instruction rpta presque mot pour mot la tirade improvise la nuit
prcdente par le bonhomme.

Et il avait tout lieu, en parlant, d'admirer la pntration du vieil
agent. De sa vie son loquence n'avait produit cette formidable
impression. Toutes les phrases, tous les mots portaient. L'assurance
dj branle du prvenu tombait pice  pice, pareille  l'enduit
d'une muraille qu'on crible de balles.

Albert tait, et le juge le voyait, comme un homme qui, roulant au fond
d'un prcipice, voit cder toutes les branches, manquer tous les points
d'appui qui pouvaient retarder sa chute, et qui ressent une nouvelle et
plus douloureuse meurtrissure  chacune des asprits contre lesquelles
heurte son corps.

--Et maintenant, conclut le juge d'instruction, coutez un sage conseil.
Ne persistez pas dans un systme de ngation impossible  soutenir.
Rendez-vous! La justice, persuadez-le-vous bien, n'ignore rien de ce
qu'il lui importe de savoir. Croyez-moi: efforcez-vous de mriter
l'indulgence du tribunal, entrez dans la voie des aveux.

M. Daburon ne supposait pas que son prvenu ost nier encore. Il le
voyait cras, terrass, se jetant  ses pieds pour demander grce. Il
se trompait.

Si grande que part la prostration d'Albert, il trouva dans un suprme
effort de sa volont assez de vigueur pour se redresser et protester
encore.

--Vous avez raison, monsieur, dit-il d'une voix triste, mais cependant
ferme, tout semble prouver que je suis coupable.  votre place, je
parlerais comme vous le faites. Et pourtant, je le jure, je suis
innocent.

--Voyons! de bonne foi!... commena le juge.

--Je suis innocent, interrompit Albert, et je le rpte sans le moindre
espoir de changer en rien votre conviction. Oui, tout parle contre moi,
tout, jusqu' ma contenance devant vous. C'est vrai, mon courage a
chancel devant des concidences incroyables, miraculeuses, accablantes.
Je suis ananti, parce que je sens l'impossibilit d'tablir mon
innocence. Mais je ne dsespre pas. Mon honneur et ma vie sont entre
les mains de Dieu.  cette heure mme o je dois vous paratre perdu,
car je ne m'abuse pas, monsieur, je ne renonce pas  une clatante
justification. Je l'attends avec confiance...

--Que voulez-vous dire? interrompit le juge.

--Rien d'autre que ce que je dis, monsieur.

--Ainsi vous persistez  nier?

--Je suis innocent.

--Mais c'est de la folie...

--Je suis innocent.

--C'est bien, fit M. Daburon, pour aujourd'hui en voil assez. Vous
allez entendre la lecture du procs-verbal et on vous reconduira au
secret. Je vous exhorte  rflchir. La nuit vous inspirera peut-tre un
bon mouvement; si le dsir de me parler vous venait, quelle que soit
l'heure, envoyez-moi chercher, je viendrai. Des ordres seront donns.
Lisez, Constant.

Quand Albert fut sorti avec les gendarmes:

--Voil, fit le juge  demi-voix, un obstin coquin!

Certes, il n'avait plus l'ombre d'un doute. Pour lui, Albert tait le
meurtrier aussi srement que s'il et tout avou. Persistt-il dans son
systme de ngation quand mme, jusqu' la fin de l'instruction, il
tait impossible qu'avec les indices existant dj une ordonnance de
non-lieu ft rendue. Il tait donc dsormais certain qu'il passerait en
cour d'assises. Et il y avait cent  parier contre un qu' toutes les
questions le jury rpondrait affirmativement. Cependant, livr 
lui-mme, M. Daburon n'prouvait pas cette intime satisfaction non
exempte de vanit qu'il ressentait d'ordinaire aprs une instruction
bien mene, lorsqu'il avait russi  mettre son prvenu au point o
tait Albert. Quelque chose en lui remuait et se rvoltait. Au fond de
sa conscience, certaines inquitudes sourdes grouillaient. Il avait
triomph, et sa victoire ne lui donnait que malaise, tristesse et
dgot.

Une rflexion si simple qu'il ne pouvait comprendre comment elle ne lui
tait pas venue tout d'abord augmentait son mcontentement et achevait
de l'irriter contre lui-mme.

--Quelque chose me disait bien, murmurait-il, qu'accepter cette affaire
tait mal. Je suis puni de n'avoir pas cout cette voix intrieure. Il
fallait se rcuser. Dans l'tat des choses, ce vicomte de Commarin n'en
tait ni plus ni moins arrt, emprisonn, interrog, confondu, jug
certainement et probablement condamn. Mais alors, tranger  la cause,
je pouvais reparatre devant Claire. Sa douleur va tre immense. Rest
son ami, il m'tait permis de compatir  sa douleur, de mler mes larmes
aux siennes, de calmer ses regrets. Avec le temps, elle se serait
console, elle aurait oubli, peut-tre. Elle n'aurait pu s'empcher de
m'tre reconnaissante, et qui sait... Tandis que maintenant, quoi qu'il
arrive, je suis pour elle un objet d'horreur. Jamais elle ne supportera
ma vue. Je resterai ternellement pour elle l'assassin de son amant.
J'ai, de mes propres mains, creus entre elle et moi un de ces abmes
que les sicles ne comblent pas. Je la perds une seconde fois par ma
faute, par ma trs grande faute.

Le malheureux juge s'adressait les plus amers reproches. Il tait
dsespr. Jamais il n'avait tant ha Albert, ce misrable qui, souill
d'un crime, se mettait en travers de son bonheur. Puis encore, combien
il maudissait le pre Tabaret! Seul, il ne se serait pas dcid si vite.
Il aurait attendu, mri sa dcision, et certainement reconnu les
inconvnients qu'il dcouvrait  cette heure. Ce bonhomme emport comme
un limier mal dress, avec sa passion stupide, l'avait envelopp dans un
tourbillon, ahuri, circonvenu, entran.

C'est prcisment ce favorable quart d'heure que choisit le pre Tabaret
pour faire son apparition chez le juge. On venait de lui apprendre la
fin de l'interrogatoire, et il arrivait grillant de savoir ce qui
s'tait pass, haletant de curiosit, le nez au vent, gonfl du doux
espoir d'avoir devin juste.

--Qu'a-t-il rpondu? demanda-t-il avant mme d'avoir referm la porte.

--Il est coupable, videmment, rpondit le juge avec une brutalit bien
loigne de son caractre.

Le pre Tabaret demeura tout interdit de ce ton. Lui qui arrivait pour
rcolter des loges  panier ouvert! Aussi est-ce avec une timidit trs
hsitante qu'il offrit ses humbles services.

--Je venais, dit-il modestement, afin de savoir de monsieur le juge si
quelques investigations ne seraient pas ncessaires pour dmolir l'alibi
invoqu par le prvenu.

--Il n'a pas d'alibi, rpondit schement le magistrat.

--Comment! s'cria le bonhomme, il n'a pas d'a... Bte que je suis,
ajouta-t-il, monsieur le juge l'a fait mat en trois questions. Il a tout
avou.

--Non, fit avec impatience le juge, il n'avoue rien. Il reconnat que
les preuves sont dcisives; il ne peut donner l'emploi de son temps;
mais il proteste de son innocence.

Au milieu du cabinet, le bonhomme Tabaret, bouche bante, les yeux
prodigieusement carquills, demeurait debout dans la plus grotesque
attitude que puisse affecter l'tonnement.

Littralement les bras lui tombaient. En dpit de sa colre, M. Daburon
ne put retenir un sourire, et Constant dessina la grimace qui, sur ses
lvres, indique une hilarit atteignant son paroxysme.

--Pas d'alibi! murmurait le bonhomme, rien, pas d'explications, un
pareil coquin! Cela ne se conoit ni ne se peut. Pas d'alibi! Il faut
que nous nous soyons mpris; celui-ci alors ne serait pas le coupable;
ce ne peut tre lui, ce n'est pas lui...

Le juge d'instruction pensa que son vieux volontaire tait all attendre
l'issue de l'interrogatoire chez le marchand de vins du coin ou que sa
cervelle s'tait dtraque.

--Malheureusement, dit-il, nous ne nous sommes pas tromps. Il n'est que
trop clairement dmontr que monsieur de Commarin est le meurtrier. Au
surplus, si cela peut vous tre agrable, demandez  Constant son
procs-verbal et prenez-en connaissance pendant que je remets un peu
d'ordre dans mes paperasses.

--Voyons! fit le bonhomme avec un empressement fivreux.

Il s'assit  la place de Constant, et posant ses coudes sur la table,
enfonant ses mains dans les cheveux, en moins de rien il dvora le
procs-verbal.

Quand il eut fini, il se releva effar, ple, la figure renverse.

--Monsieur, dit-il au juge d'une voix trangle, je suis la cause
involontaire d'un pouvantable malheur: cet homme est innocent.

--Voyons, voyons! fit M. Daburon sans interrompre ses prparatifs de
dpart, vous perdez la tte, mon cher monsieur Tabaret. Comment, aprs
ce que vous venez de lire...

--Oui, monsieur, oui, aprs ce que je viens de lire, je vous crie:
Arrtez!, ou nous allons ajouter une erreur  la dplorable liste des
erreurs judiciaires! Revoyez-le, l, de sang-froid, cet interrogatoire:
il n'est pas une rponse qui ne disculpe cet infortun, pas un mot qui
ne soit un trait de lumire. Et il est en prison, au secret?...

--Et il y restera, s'il vous plat! interrompit le juge. Est-ce bien
vous qui parlez ainsi, aprs ce que vous disiez cette nuit, lorsque
j'hsitais, moi!

--Mais, monsieur! s'cria le bonhomme, je vous dis prcisment la mme
chose. Ah! malheureux Tabaret, tout est perdu, on ne t'a pas compris.
Pardonnez, si je m'carte du respect d au magistrat, monsieur le juge,
vous n'avez pas saisi ma mthode. Elle est bien simple, pourtant. Un
crime tant donn, avec ses circonstances et ses dtails, je construis
pice par pice un plan d'accusation que je ne livre qu'entier et
parfait. S'il se rencontre un homme  qui ce plan s'applique exactement
dans toutes ses parties, l'auteur du crime est trouv, sinon on a mis la
main sur un innocent. Il ne suffit pas que tel ou tel pisode tombe
juste; non, c'est tout ou rien. Cela est infaillible. Or, ici, comment
suis-je arriv au coupable? En procdant par induction du connu 
l'inconnu. J'ai examin l'oeuvre et j'ai jug l'ouvrier. Le raisonnement
et la logique nous conduisent  qui?  un sclrat dtermin, audacieux
et prudent, rus comme le bagne. Et vous pouvez croire qu'un tel homme a
nglig une prcaution que n'omettrait pas le plus vulgaire coquin!
C'est invraisemblable. Quoi! cet homme est assez habile pour ne laisser
que des indices si faibles qu'ils chappent  l'oeil exerc de Gvrol, et
vous voulez qu'il ait comme  plaisir prpar sa perte en disparaissant
une nuit entire! C'est impossible. Je suis sr de mon systme comme
d'une soustraction dont on a fait la preuve. L'assassin de La Jonchre a
un alibi. Albert n'en invoque pas, donc il est innocent.

M. Daburon examinait le vieil agent avec cette attention ironique qu'on
accorde au spectacle d'une monomanie singulire. Quand il s'arrta:

--Excellent monsieur Tabaret, lui dit-il, vous n'avez qu'un tort: vous
pchez par excs de subtilit. Vous accordez trop libralement  autrui
la prodigieuse finesse dont vous tes dou. Notre homme a manqu de
prudence parce qu'il se croyait au-dessus du soupon.

--Non, monsieur, non, mille fois non. Mon coupable  moi, le vrai, celui
que nous avons manqu, craignait tout. Voyez d'ailleurs si Albert se
dfend. Non. Il est ananti parce qu'il reconnat des concordances si
fatales qu'elles semblent le condamner sans retour. Cherche-t-il  se
disculper? Non. Il rpond simplement: C'est terrible. Et cependant,
d'un bout  l'autre, je sens comme une rticence que je ne m'explique
pas.

--Je me l'explique fort bien, moi, et je suis aussi tranquille que s'il
avait tout confess. J'ai assez de preuves pour cela.

--Hlas! monsieur, des preuves! Il y en a toujours contre ceux qu'on
arrte. Il y en avait contre tous les innocents qui ont t condamns.
Des preuves!... J'en avais relev bien d'autres contre Kaiser, ce pauvre
petit tailleur...

--Alors, interrompit le juge impatient, si ce n'est pas lui, ayant tout
intrt au crime, qui l'a commis, qui donc est-ce? son pre, le comte de
Commarin!

--Non, mon assassin est jeune.

M. Daburon avait rang ses papiers et termin ses prparatifs. Il prit
son chapeau et, s'apprtant  sortir:

--Vous voyez donc bien! rpondit-il. Allons, jusqu'au revoir, monsieur
Tabaret, et changez-moi vos fantmes. Demain nous recauserons de tout
cela, pour ce soir je succombe de fatigue. Constant, ajouta-t-il, passez
au greffe pour le cas o le prvenu Commarin dsirerait me parler.

Il gagnait la porte; le pre Tabaret lui barra le passage.

--Monsieur, disait le bonhomme, au nom du Ciel! coutez-moi. Il est
innocent, je vous le jure; aidez-moi  trouver le coupable. Monsieur,
songez  vos remords, si nous faisions couper le cou ...

Mais le magistrat ne voulait plus rien entendre; il vita lestement le
pre Tabaret et s'lana dans la galerie.

Le bonhomme, alors, se retourna vers Constant. Il voulait le convaincre,
le persuader, lui prouver... Peines perdues! Le long greffier se htait
de plier bagage, songeant  sa soupe qui se refroidissait.

Mis  la porte du cabinet, bien malgr lui, le pre Tabaret se trouva
seul dans la galerie obscure  cette heure. Tous les bruits du Palais
avaient cess, on pouvait se croire dans une vaste ncropole. Le vieux
policier, au dsespoir, s'arrachait les cheveux  pleines mains.

--Malheur! disait-il, Albert est innocent, et c'est moi qui l'ai livr!
C'est moi, vieux fou, qui ai fait entrer dans l'esprit obtus de ce juge
une conviction que je n'en puis plus arracher. Il est innocent et il
endure les plus terribles angoisses. S'il allait se suicider! On a des
exemples de malheureux qui, dsesprs d'tre faussement accuss, se
sont tus dans leur prison. Pauvre humanit! Mais je ne l'abandonnerai
pas. Je l'ai perdu, je le sauverai. Il me faut le coupable, je l'aurai.
Et il payera cher mon erreur, le brigand!




XIII


Aprs qu'au sortir du cabinet du juge d'instruction Nol Gerdy eut
install le comte de Commarin dans sa voiture, qui stationnait sur le
boulevard en face de la grille du Palais, il parut dispos  s'loigner.

Appuy d'une main contre la portire qu'il maintenait entrouverte, il
s'inclina profondment en demandant:

--Quand aurai-je, monsieur, l'honneur d'tre admis  vous prsenter mes
respects?

--Montez, dit le vieillard.

L'avocat, sans se redresser, balbutia quelques excuses. Il invoquait,
pour se retirer, des motifs graves. Il tait urgent, affirmait-il, qu'il
rentrt chez lui.

--Montez! rpta le comte d'un ton qui n'admettait pas de rplique.

Nol obit.

--Vous retrouvez votre pre, fit  demi-voix M. de Commarin, mais je
dois vous prvenir que du mme coup vous perdez votre libert.

La voiture partit, et alors seulement le comte remarqua que Nol avait
modestement pris place sur la banquette de devant. Cette humilit parut
lui dplaire beaucoup.

-- mes cts, donc, dit-il; tes-vous fou, monsieur? N'tes-vous pas
mon fils! L'avocat, sans rpondre, s'assit prs du terrible vieillard,
se faisant aussi petit que possible.

Il avait reu un terrible choc chez M. Daburon, car il ne lui restait
rien de son assurance habituelle, de ce sang-froid un peu raide sous
lequel il dissimulait ses motions. Par bonheur, la course lui donna le
temps de respirer et de se rtablir un peu.

Entre le Palais de Justice et l'htel, pas un mot ne fut chang entre
le pre et le fils.

Lorsque la voiture s'arrta devant le perron et que le comte en
descendit, aid par Nol, il y eut comme une meute parmi les
domestiques.

Ils taient, il est vrai, peu nombreux,  peine une quinzaine, presque
toute la livre ayant t mande au Palais. Mais le comte et l'avocat
avaient  peine disparu que tous ils se trouvrent, comme par
enchantement, runis dans le vestibule. Il en tait venu du jardin et
des curies, de la cave et des cuisines. Presque tous avaient le costume
de leurs attributions; un jeune palefrenier mme tait accouru avec ses
sabots pleins de paille, jurant dans cette entre dalle de marbre comme
un roquet galeux sur un tapis des Gobelins. L'un de ces messieurs avait
reconnu Nol pour le visiteur du dimanche et c'en tait assez pour
mettre le feu  toutes ces curiosits altres de scandale.

Depuis le matin, d'ailleurs, l'vnement survenu  l'htel Commarin
faisait sur toute la rive gauche un tapage affreux. Mille versions
circulaient, revues, corriges et augmentes par la mchancet et
l'envie, les unes abominablement folles, les autres simplement idiotes.
Vingt personnages, excessivement nobles et encore plus fiers, n'avaient
pas ddaign d'envoyer leur valet le plus intelligent pousser une petite
visite aux gens du comte,  la seule fin d'apprendre quelque chose de
positif. En somme, on ne savait rien, et cependant on savait tout.

Explique qui voudra le phnomne frquent que voici: un crime est
commis, la justice arrive s'entourant de mystre, la police ignore
encore  peu prs tout, et dj cependant des dtails de la dernire
exactitude courent les rues.

--Comme cela, disait un homme de la cuisine, ce grand brun avec des
favoris serait le vrai fils du comte!

--Vous l'avez dit, rpondait un des valets qui avait suivi M. de
Commarin; quant  l'autre, il n'est pas plus son fils que Jean que
voici, et qui sera fourr  la porte si on l'aperoit ici avec ses
escarpins en cuir de brouette.

--Voil une histoire! s'exclama Jean, peu soucieux du danger qui le
menaait.

--Il est connu qu'il en arrive tous les jours comme a dans les grandes
maisons, opina le cuisinier.

--Comment diable cela s'est-il fait?

--Ah! voil! Il paratrait qu'autrefois, un jour que madame dfunte
tait alle se promener avec son fils g de six mois, l'enfant fut vol
par des bohmiens. Voil une pauvre femme bien en peine, vu surtout la
frayeur qu'elle avait de son mari, qui n'est pas bon. Pour lors, que
fait-elle? Ni une ni deux, elle achte le moutard d'une marchande des
quatre saisons qui passait, et ni vu ni connu je t'embrouille, monsieur
n'y a vu que du feu.

--Mais l'assassinat! l'assassinat!

--C'est bien simple. Quand la marchande a vu son mioche dans une bonne
position, elle l'a fait chanter, cette femme, oh! mais chanter  lui
casser la voix. Monsieur le vicomte n'avait plus un sou  lui. Tant et
tant qu'il s'est lass  la fin, et qu'il lui a rgl son compte
dfinitif.

--Et l'autre qui est l, le grand brun?

L'orateur allait, sans nul doute, continuer et donner les explications
les plus satisfaisantes, lorsqu'il fut interrompu par l'entre de M.
Lubin, qui revenait du Palais en compagnie du jeune Joseph. Son succs
assez vif jusque-l fut coup net comme l'effet d'un chanteur simplement
estim lorsque le tnor-toile entre en scne. L'assemble entire se
tourna vers le valet de chambre d'Albert, tous les yeux le supplirent.
Il devait savoir, il devenait l'homme de la situation. Il n'abusa pas de
ses avantages et ne fit pas trop languir son monde.

--Quel sclrat! s'cria-t-il tout d'abord, quel vil coquin que cet
Albert!

Il supprimait carrment le monsieur et le vicomte, et gnralement
on l'approuva.

--Au reste, ajouta-t-il, je m'en tais toujours dout. Ce garon-l ne
me revenait qu' demi. Voil pourtant  quoi on est expos tous les
jours dans notre profession, et c'est terriblement dsagrable. Le juge
ne me l'a pas cach. Monsieur Lubin, m'a-t-il dit, il est vraiment bien
pnible pour un homme comme vous d'avoir t au service d'une pareille
canaille. Car vous savez, outre une vieille femme de plus de
quatre-vingts ans, il a assassin une petite fille d'une douzaine
d'annes. La petite fille, m'a dit le juge, est hache en morceaux.

--Tout de mme, objecta Joseph, il faut qu'il soit bien bte. Est-ce
qu'on fait ces ouvrages-l soi-mme quand on est riche, tandis qu'il y a
tant de pauvres diables qui ne demandent qu' gagner leur vie?

--Bast! affirma M. Lubin d'un ton capable, vous verrez qu'il sortira de
l blanc comme neige. Les gens riches se tiennent tous.

--N'importe, dit le cuisinier, je donnerais bien un mois de mes gages
pour tre souris et aller couter ce que disent l-haut monsieur le
comte et le grand brun. Si on allait voir un peu dans les environs de la
porte!

Cette proposition n'obtint pas la moindre faveur. Les gens de
l'intrieur savaient par exprience que dans les grandes occasions
l'espionnage tait parfaitement inutile.

M. de Commarin connaissait les domestiques pour les pratiquer depuis son
enfance. Son cabinet tait  l'abri de toutes les indiscrtions.

La plus subtile oreille colle  la serrure de la porte intrieure ne
pouvait rien entendre, lors mme que le matre tait en colre et
qu'clatait sa voix tonnante. Seul, Denis, Monsieur le premier, comme
on l'appelait, tait  porte de saisir bien des choses, mais on le
payait pour tre discret, et il l'tait.

En ce moment, M. de Commarin tait assis dans ce mme fauteuil que la
veille il criblait de coups de poing furieux en coutant Albert.

Depuis qu'il avait touch le marchepied de son quipage, le vieux
gentilhomme avait repris sa morgue.

Il redevenait d'autant plus roide et plus entier, qu'il se sentait
humili de son attitude devant le juge, et qu'il s'en voulait
mortellement de ce qu'il considrait comme une inqualifiable faiblesse.

Il en tait  se demander comment il avait pu cder  un moment
d'attendrissement, comment sa douleur avait t si bassement expansive.

Au souvenir des aveux arrachs par une sorte d'garement, il rougissait
et s'adressait les pires injures.

Comme Albert la veille, Nol, rentr en pleine possession de soi-mme,
se tenait debout, froid comme un marbre, respectueux, mais non plus
humble.

Le pre et le fils changeaient des regards qui n'avaient rien de
sympathique ni d'amical.

Ils s'examinaient, ils se toisaient presque, comme deux adversaires qui
se ttent de l'oeil avant d'engager le fer.

--Monsieur, dit enfin le comte d'un ton svre, dsormais cette maison
est la vtre.  dater de cet instant vous tes le vicomte de Commarin,
vous rentrez dans la plnitude des droits dont vous aviez t frustr.
Oh! attendez avant de me remercier. Je veux, pour dbuter, vous
affranchir de toute reconnaissance. Pntrez-vous bien de ceci,
monsieur: matre des vnements, jamais je ne vous eusse reconnu. Albert
serait rest o je l'avais plac.

--Je vous comprends, monsieur, rpondit Nol. Je crois que jamais je ne
me serais dcid  un acte comme celui par lequel vous m'avez priv de
ce qui m'appartient. Mais je dclare que, si j'avais eu le malheur de le
commettre, j'aurais ensuite agi comme vous. Votre situation est trop en
vue pour vous permettre un retour volontaire. Mieux valait mille fois
souffrir une injustice cache qu'exposer le nom  un commentaire
malveillant.

Cette rponse surprit le comte, et bien agrablement. L'avocat exprimait
ses propres ides. Pourtant il ne laissa rien voir de sa satisfaction,
et c'est d'une voix plus rude encore qu'il reprit:

--Je n'ai aucun droit, monsieur,  votre affection; je n'y prtends pas,
mais j'exigerai toujours la plus extrme dfrence. Ainsi, il est de
tradition, dans notre maison, qu'un fils n'interrompe point son pre
quand celui-ci parle. C'est ce que vous venez de faire. Les enfants n'y
jugent pas non plus leurs parents, ce que vous avez fait. Lorsque
j'avais quarante ans, mon pre tait tomb en enfance; je ne me souviens
cependant pas d'avoir lev la voix devant lui. Ceci dit, je continue.
Je subvenais  la dpense considrable de la maison d'Albert,
compltement distincte de la mienne, puisqu'il avait ses gens, ses
chevaux, ses voitures, et de plus je donnais  ce malheureux quatre
mille francs par mois. J'ai dcid, afin d'imposer silence  bien des
sots propos et pour vous poser de mon mieux, que vous devez tenir un
tat de maison plus important; ceci me regarde. En outre, je porterai
votre pension mensuelle  six mille francs, que je vous engage 
dpenser le plus noblement possible, en vous donnant le moins de
ridicule que vous pourrez. Je ne saurais trop vous exhorter  la plus
grande circonspection. Surveillez-vous, pesez vos paroles, raisonnez vos
moindres dmarches. Vous allez devenir le point de mire des milliers
d'oisifs impertinents qui composent notre monde; vos bvues feraient
leurs dlices. Tirez-vous l'pe?

--Je suis de seconde force.

--Parfait! Montez-vous  cheval?

--Du tout, mais dans six mois je serai bon cavalier ou je me serai cass
le cou.

--Il faut devenir cavalier et ne se rien casser. Poursuivons...
Naturellement vous n'occuperez pas l'appartement d'Albert, il sera mur
ds que je serai dbarrass des gens de police. Dieu merci! l'htel est
vaste. Vous habiterez l'autre aile et on arrivera chez vous par un autre
escalier. Gens, chevaux, voitures, mobilier, tout ce qui tait au
service ou  l'usage du vicomte va, cote que cote, tre remplac d'ici
quarante-huit heures. Il faut que le jour o on vous verra, vous ayez
l'air install depuis des sicles. Ce sera un esclandre affreux; je ne
sais pas de moyen de l'viter. Un pre prudent vous enverrait passer
quelques mois  la cour d'Autriche ou  celle de Russie; la prudence ici
serait folie. Mieux vaut une horrible clameur qui tombe vite que de
sourds murmures qui s'ternisent. Allons au-devant de l'opinion, et au
bout de huit jours on aura puis tous les commentaires, et parler de
cette histoire sera devenu provincial. Ainsi,  l'oeuvre! Ce soir mme
les ouvriers seront ici. Et, pour commencer, je vais vous prsenter mes
gens.

Et passant du projet  l'action, le comte fit un mouvement pour
atteindre le cordon de la sonnette. Nol l'arrta.

Depuis le commencement de cet entretien, l'avocat voyageait au milieu du
pays des Mille et une Nuits, une lampe merveilleuse  la main. Une
ralit ferique rejetait dans l'ombre ses rves les plus splendides.
Aux paroles du comte, il ressentait comme des blouissements, et il
n'avait pas trop de toute sa raison pour lutter contre le vertige des
hautes fortunes qui lui montait  la tte. Touch par une baguette
magique, il sentait s'veiller en lui mille sensations nouvelles et
inconnues. Il se roulait dans la pourpre, il prenait des bains d'or.

Mais il savait rester impassible. Sa physionomie avait contract
l'habitude de garder le secret des plus violentes agitations
intrieures. Pendant qu'en lui toutes les passions vibraient, il
coutait en apparence avec une froideur triste et presque indiffrente.

--Daignez permettre, monsieur, dit-il au comte, que, sans m'carter des
bornes du plus profond respect, je vous prsente quelques observations.
Je suis touch, plus que je ne saurais l'exprimer, de vos bonts, et
cependant je vous prie en grce d'en retarder la manifestation. Mes
sentiments vous paratront peut-tre justes. Il me semble que la
situation me commande la plus grande modestie. Il est bon de mpriser
l'opinion, mais non de la dfier. Tenez pour certain qu'on va me juger
avec la dernire svrit. Si je m'installe ainsi chez vous, presque
brutalement, que ne dira-t-on pas? J'aurai l'air du conqurant vainqueur
qui se soucie peu, pour arriver, de passer sur le cadavre du vaincu. On
me reprochera de m'tre couch dans le lit encore chaud de votre autre
fils. On me raillera amrement de mon empressement  jouir. On me
comparera srement  Albert, et la comparaison sera toute  mon
dsavantage, parce que je paratrai triompher quand un grand dsastre
atteint notre maison.

Le comte coutait sans marque dsapprobative, frapp peut-tre de la
justesse de ces raisons. Nol crut s'apercevoir que sa duret tait
beaucoup plus apparente que relle. Cette persuasion l'encouragea.

--Je vous conjure donc, monsieur, poursuivit-il, de souffrir que pour le
moment je ne change rien  ma manire de vivre. En ne me montrant pas,
je laisse les propos mchants tomber dans le vide. Je permets de plus 
l'opinion de se familiariser avec l'ide du changement  venir. C'est
beaucoup dj que de ne pas surprendre son monde. Attendu, je n'aurai
pas l'air d'un intrus en me prsentant. Absent, j'ai le bnfice qu'on a
de tout temps accord  l'inconnu, je me concilie le suffrage de tous
ceux qui ont envi Albert, je me donne pour dfenseurs tous les gens qui
m'attaqueraient demain, si mon lvation les offusquait subitement. En
outre, grce  ce dlai, je saurai m'accoutumer  mon brusque changement
de fortune. Je ne dois pas porter dans votre monde, devenu le mien, les
faons d'un parvenu. Il ne faut pas que mon nom me gne comme un habit
neuf qui n'aurait pas t fait  ma taille. Enfin, de cette faon, il me
sera possible d'obtenir sans bruit, presque sous le manteau de la
chemine, les rectifications de l'tat civil.

--Peut-tre, en effet, serait-ce plus sage, murmura le comte.

Cet assentiment, si aisment obtenu, surprit Nol. Il eut comme l'ide
que le comte avait voulu l'prouver, le tenter. En tout cas, qu'il et
triomph, grce  son loquence, ou qu'il et simplement vit un pige,
il tait suprieur. Son assurance en augmenta; il devint tout  fait
matre de soi.

--Je dois ajouter, monsieur, continua-t-il, que j'ai moi-mme certaines
transitions  mnager. Avant de me proccuper de ceux que je vais
trouver en haut, je dois m'inquiter de ce que je laisse en bas. J'ai
des amis et des clients. Cet vnement vient me surprendre lorsque je
commence  recueillir les fruits de dix ans de travaux et de
persvrance. Je n'ai fait encore que semer, j'allais rcolter. Mon nom
surnage dj; j'arrive  une petite influence. J'avoue, sans honte, que
j'ai jusqu'ici profess des ides et des opinions qui ne seraient pas de
mise  l'htel de Commarin, et il est impossible que du jour au
lendemain...

--Ah! interrompit le comte d'un ton narquois, vous tes libral? C'est
une maladie  la mode. Albert aussi tait fort libral.

--Mes ides, monsieur, dit vivement Nol, taient celles de tout homme
intelligent qui veut parvenir... Au surplus, tous les partis n'ont-ils
pas un seul et mme but, qui est le pouvoir? Ils ne diffrent que par
les moyens d'y arriver. Je ne m'tendrai pas davantage sur ce sujet.
Soyez sr, monsieur, que je saurai porter mon nom, et penser et agir
comme un homme de mon rang.

--Je l'entends bien ainsi, dit M. de Commarin, et j'espre n'avoir
jamais lieu de regretter Albert.

--Au moins, monsieur, ne serait-ce pas ma faute. Mais, puisque vous
venez de prononcer le nom de cet infortun, souffrez que nous nous
occupions de lui.

Le comte attacha sur Nol un regard gros de dfiance.

--Que pouvons-nous dsormais pour Albert? demanda-t-il.

--Quoi? monsieur! s'cria Nol avec feu, voudriez-vous l'abandonner
lorsqu'il ne lui reste plus un ami au monde? Mais il est votre fils,
monsieur; il est mon frre, il a port trente ans le nom de Commarin.
Tous les membres d'une famille sont solidaires. Innocent ou coupable, il
a le droit de compter sur nous et nous lui devons notre concours.

C'tait encore une de ses opinions que le comte retrouvait dans la
bouche de son fils, et cette seconde rencontre le toucha.

--Qu'esprez-vous donc, monsieur? demanda-t-il.

--Le sauver, s'il est innocent, et j'aime  me persuader qu'il l'est. Je
suis avocat, monsieur, et je veux tre son dfenseur. On m'a dit parfois
que j'avais du talent; pour une telle cause, j'en aurai. Oui, si fortes
que soient les charges qui psent sur lui, je les carterai; je
dissiperai les doutes; la lumire jaillira  ma voix; je trouverai des
accents nouveaux pour faire passer ma conviction dans l'esprit des
juges. Je le sauverai, et ce sera ma dernire plaidoirie.

--Et s'il avouait, objecta le comte, s'il avait avou?

--Alors, monsieur, rpondit Nol d'un air sombre, je lui rendrais le
dernier service qu'en un tel malheur je demanderais  mon frre: je lui
donnerais les moyens de ne pas attendre le jugement.

--C'est bien parler, monsieur, dit le comte; trs bien, mon fils! Et il
tendit sa main  Nol, qui la pressa en s'inclinant avec une
respectueuse reconnaissance.

L'avocat respirait. Enfin, il avait trouv le chemin du coeur de ce
hautain grand seigneur, il avait fait sa conqute, il lui avait plu.

--Revenons  vous, monsieur, reprit le comte. Je me rends aux raisons
que vous venez de me dduire. Il sera fait ainsi que vous le dsirez.
Mais ne prenez cette condescendance que comme une exception. Je ne
reviens jamais sur un parti pris, me ft-il mme dmontr qu'il est
mauvais et contraire  mes intrts. Mais du moins rien n'empche que
vous habitiez chez moi ds aujourd'hui, que vous preniez vos repas avec
moi. Nous allons, pour commencer, voir ensemble o vous loger, en
attendant que vous occupiez officiellement l'appartement qu'on va
prparer pour vous...

Nol eut la hardiesse d'interrompre encore le vieux gentilhomme.

--Monsieur, dit-il, lorsque vous m'avez ordonn de vous suivre, j'ai
obi comme c'tait mon devoir. Maintenant il est un autre devoir sacr
qui m'appelle. Madame Gerdy agonise en ce moment. Puis-je abandonner 
son lit de mort celle qui m'a servi de mre?

--Valrie! murmura le comte.

Il s'accouda sur le bras de son grand fauteuil, le front dans ses mains;
il songeait  ce pass tout  coup ressuscit.

--Elle m'a fait bien du mal, reprit-il, rpondant  ses penses; elle a
troubl ma vie, mais dois-je tre implacable? Elle meurt de l'accusation
qui pse sur Albert, sur notre fils. C'est moi qui l'ai voulu! Sans
doute,  cette heure suprme, un mot de moi serait pour elle une immense
consolation. Je vous accompagnerai, monsieur.

Nol tressaillit  cette proposition inoue.

--Oh! monsieur, fit-il vivement, pargnez-vous, de grce, un spectacle
dchirant! Votre dmarche serait inutile. Madame Gerdy existe
probablement encore, mais son intelligence est morte. Son cerveau n'a pu
rsister  un choc trop violent. L'infortune ne saurait ni vous
reconnatre ni vous entendre.

--Allez donc seul, soupira le comte; allez, mon fils! Ce mot mon fils
prononc avec une intonation note sonna comme une fanfare de victoire
aux oreilles de Nol sans que sa rserve compasse se dmentt. Il
s'inclina pour prendre cong; le gentilhomme lui fit signe d'attendre.

--Dans tous les cas, ajouta-t-il, votre couvert sera mis ici. Je dne 
six heures et demie prcises, je serai content de vous voir.

Il sonna; monsieur le premier parut.

--Denis, lui dit-il, aucune des consignes que je donnerai ne regardera
monsieur. Vous prviendrez les gens. Monsieur est ici chez lui.

L'avocat sorti, le comte de Commarin prouva de se trouver seul un
bien-tre immense.

Depuis le matin, les vnements s'taient prcipits avec une si
vertigineuse rapidit que sa pense n'avait pu les suivre. Il pouvait
enfin rflchir.

Voici donc, se disait-il, mon fils lgitime. Je suis sr de la naissance
de celui-ci. Certes, j'aurais mauvaise grce  le renier, je retrouve en
lui mon portrait vivant lorsque j'avais trente ans. Il est bien, ce
Nol; trs bien mme. Sa physionomie prvient en sa faveur. Il est
intelligent et fin. Il a su tre humble sans bassesse et ferme sans
arrogance. Sa nouvelle fortune si inattendue ne l'tourdit pas. J'augure
bien d'un homme qui sait tenir tte  la prosprit. Il pense bien, il
portera firement son nom. Et pourtant, je ne sens pour lui nulle
sympathie; il me semble que je regretterai mon pauvre Albert. Je n'ai
pas su l'apprcier. Malheureux enfant! Commettre un vil crime! Il avait
perdu la raison. Je n'aime pas l'oeil de celui-ci, il est trop clair. On
assure qu'il est parfait. Il montre au moins les sentiments les plus
nobles et les plus convenables. Il est doux et fort, magnanime,
gnreux, hroque. Il est sans rancune et prt  se sacrifier pour moi,
afin de me rcompenser de ce que j'ai fait pour lui.

Il pardonne  madame Gerdy, il aime Albert. C'est  mettre en dfiance.
Mais tous les jeunes hommes d'aujourd'hui sont ainsi. Ah! nous sommes
dans un heureux sicle. Nos fils naissent revenus de toutes les erreurs
humaines. Ils n'ont ni les vices, ni les passions, ni les emportements
de leurs pres. Et ces philosophes prcoces, modles de sagesse et de
vertu, sont incapables de se laisser aller  la moindre folie. Hlas!
Albert aussi tait parfait, et il a assassin Claudine! Que fera
celui-ci?...

--N'importe, ajouta-t-il  demi-voix, j'aurais d l'accompagner chez
Valrie.

Et, bien que l'avocat ft parti depuis dix bonnes minutes au moins, M.
de Commarin, ne s'apercevant pas du temps coul, courut  la fentre
avec l'esprance de voir Nol dans la cour et de le rappeler...

Mais Nol tait dj loin. En sortant de l'htel, il avait pris une
voiture  la station de la rue de Bourgogne, et s'tait fait conduire
grand train rue Saint-Lazare.

Arriv  sa porte, il jeta plutt qu'il ne donna cinq francs au cocher,
et escalada rapidement les quatre tages.

--Qui est venu pour moi? demanda-t-il  la bonne.

--Personne, monsieur.

Il parut dlivr d'une lourde inquitude et continua d'un ton plus
calme:

--Et le docteur?

--Il a fait une visite ce matin, rpondit la domestique, en l'absence de
monsieur, et il n'a pas eu l'air content du tout. Il est revenu tout 
l'heure et il est encore l.

--Trs bien! je vais lui parler. Si quelqu'un me demande, faites entrer
dans mon cabinet dont voici la cl, et appelez-moi.

En entrant dans la chambre de Mme Gerdy, Nol put d'un coup d'oeil
constater qu'aucun mieux n'tait survenu pendant son absence.

La malade, les yeux ferms, la face convulse, gisait tendue sur le
dos. On l'aurait crue morte, sans les brusques tressaillements qui, par
intervalles, la secouaient et soulevaient les couvertures.

Au-dessus de sa tte, on avait dispos un petit appareil rempli d'eau
glace qui tombait goutte  goutte sur son crne et sur son front marbr
de larges taches bleutres.

Dj la table et la chemine taient encombres de petits pots garnis de
ficelles roses, de fioles  potions et de verres  demi vids.

Au pied du lit, un morceau de linge tach de sang annonait qu'on venait
d'avoir recours aux sangsues.

Prs de l'tre, o flambait un grand feu, une religieuse de l'ordre de
Saint-Vincent-de-Paul tait accroupie, guettant l'bullition d'une
bouilloire.

C'tait une femme encore jeune, au visage replet plus blanc que ses
guimpes. Sa physionomie d'une immobile placidit, son regard morne
trahissaient en elle tous les renoncements de la chair et l'abdication
de la pense. Ses jupes de grosse toffe grise se drapaient autour
d'elle en plis lourds et disgracieux.  chacun de ses mouvements, son
immense chapelet de buis teint surcharg de croix et de mdailles de
cuivre s'agitait et tranait  terre avec un bruit de chanes.

Sur un fauteuil, vis--vis du lit de la malade, le docteur Herv tait
assis, suivant en apparence avec attention les prparatifs de la soeur.
Il se leva avec empressement  l'entre de Nol.

--Enfin, te voici! s'exclama-t-il en donnant  son ami une large poigne
de main.

--J'ai t retenu au Palais, dit l'avocat, comme s'il et senti la
ncessit d'expliquer son absence, et j'y tais, tu peux le penser, sur
des charbons ardents.

Il se pencha  l'oreille du mdecin et, avec un tremblement d'inquitude
dans la voix, il demanda:

--Eh bien?

Le docteur hocha la tte d'un air profondment dcourag.

--Elle va plus mal, rpondit-il; depuis ce matin les accidents se
succdent avec une effrayante rapidit.

Il s'arrta. L'avocat venait de lui saisir le bras et le serrait  le
briser. Mme Gerdy s'tait quelque peu remue et avait laiss chapper
un faible gmissement.

--Elle t'a entendu, murmura Nol.

--Je le voudrais, fit le mdecin, ce serait fort heureux, mais tu dois
te tromper. Au surplus, voyons...

Il s'approcha de Mme Gerdy, et tout en lui ttant le pouls, l'examina
avec la plus profonde attention. Puis lgrement, du bout du doigt, il
lui souleva la paupire.

L'oeil apparut terne, vitreux, teint.

--Mais viens, juge toi-mme, prends-lui la main, parle-lui!

Nol, tout frissonnant, fit ce que lui demandait son ami. Il s'avana,
et, se penchant sur le lit, de faon que sa bouche touchait presque
l'oreille de la malade, il murmura:

--Ma mre, c'est moi, Nol, ton Nol; parle-moi, fais-moi signe;
m'entends-tu, ma mre?

Rien! elle garda son effrayante immobilit; pas un souffle
d'intelligence n'agita ses traits.

--Tu vois, fit le docteur, je te le disais bien!

--Pauvre femme! soupira Nol; souffre-t-elle?

--En ce moment, non.

La religieuse s'tait releve et tait venue, elle aussi, se placer prs
du lit.

--Monsieur le docteur, dit-elle, tout est prt.

--Alors, ma soeur, appelez la bonne, pour qu'elle nous aide, nous allons
envelopper votre malade de sinapismes.

La domestique accourut. Entre les bras des deux femmes, Mme Gerdy
tait comme une morte  laquelle on fait sa dernire toilette.  la
rigidit prs, c'tait un cadavre. Elle avait d beaucoup souffrir, la
pauvre femme, et depuis longtemps, car elle tait d'une maigreur qui
faisait piti  voir. La soeur elle-mme en tait mue, et pourtant elle
tait bien habitue au spectacle de la souffrance. Combien de malades
avaient rendu le dernier soupir entre ses bras, depuis quinze ans
qu'elle allait s'asseyant de chevet en chevet!

Nol, pendant ce temps, s'tait retir dans l'embrasure de la croise,
et il appuyait contre les vitres son front brlant.

 quoi songeait-il, tandis que se mourait, l,  deux pas de lui, celle
qui avait donn tant de preuves de maternelle tendresse, d'ingnieux
dvouement? La regrettait-il? Ne pensait-il pas plutt  cette grande et
fastueuse existence qui l'attendait l-bas, de l'autre ct de l'eau, au
faubourg Saint-Germain? Il se retourna brusquement en entendant  son
oreille la voix de son ami.

--Voil qui est fini, disait le docteur, nous allons attendre l'effet
des sinapismes. Si elle les sent, ce sera bon signe; s'ils n'agissent
pas, nous essayerons les ventouses.

--Et si elles n'agissent pas non plus?

Le mdecin ne rpondit que par ce geste d'paules qui traduit la
conviction d'une impuissance absolue.

--Je comprends ton silence, Herv, murmura Nol. Hlas! tu me l'as dit
cette nuit: elle est perdue.

--Scientifiquement, oui. Pourtant, je ne dsespre pas encore. Tiens, il
n'y a pas un an, le beau-pre d'un de nos camarades s'est tir d'un cas
identique. Et je l'ai vu bien autrement bas: la suppuration avait
commenc.

--Ce qui me navre, reprit Nol, c'est de la voir en cet tat.
Faudra-t-il donc qu'elle meure sans recouvrer un instant sa raison? Ne
me reconnatra-t-elle pas, ne prononcera-t-elle plus une parole?

--Qui sait! Cette maladie, mon pauvre vieux, est faite pour dconcerter
toutes les prvisions. D'une minute  l'autre, les phnomnes peuvent
varier, suivant que l'inflammation affecte telle ou telle partie de la
masse encphalique. Elle est dans une priode d'abolition des sens,
d'anantissement de toutes les facults intellectuelles,
d'assoupissement, de paralysie; il se peut que demain elle soit prise de
convulsions, accompagnes d'une exaltation folle des fonctions du
cerveau, d'un dlire furieux.

--Et elle parlerait alors?

--Sans doute; mais cela ne modifierait ni la nature ni la gravit du
mal.

--Et... aurait-elle sa raison?

--Peut-tre, rpondit le docteur en regardant fixement son ami. Mais
pourquoi me demandes-tu cela?

--Eh! mon cher Herv, un mot de madame Gerdy, un seul me serait si
ncessaire!

--Pour ton affaire, n'est-ce pas? Eh bien! je ne puis rien te dire  cet
gard, rien te promettre. Tu as autant de chances pour toi que contre
toi, seulement, ne t'loigne pas. Si son intelligence revient, ce ne
sera qu'un clair, tche d'en profiter. Allons, je me sauve, ajouta le
docteur; j'ai encore trois visites  faire.

Nol accompagna son ami. Quand ils furent sur le palier...

--Tu reviendras? lui demanda-t-il.

--Ce soir  neuf heures. Rien  tenter d'ici l. Tout dpend de la
garde-malade. Par bonheur, je t'en ai choisi une qui est une perle. Je
la connais.

--C'est donc toi qui as fait venir cette religieuse?

--Moi-mme, sans ta permission. En serais-tu fch?

--Pas le moins du monde. Seulement, j'avoue...

--Quoi! tu fais la grimace! Est-ce que par hasard tes opinions
politiques te dfendraient de faire soigner ta mre, pardon!... madame
Gerdy, par une fille de Saint-Vincent?

--Tu sauras, mon cher Herv...

--Bon! je te vois venir, avec l'ternelle rengaine: elles sont adroites,
insinuantes, dangereuses, c'est connu. Si j'avais un vieil oncle 
succession, je ne les introduirais pas chez lui. On charge parfois ces
bonnes filles de commissions tranges. Mais qu'as-tu  craindre de
celle-ci? Laisse donc dire les sots. Hritage  part, les bonnes soeurs
sont les premires gardes-malades du monde; je t'en souhaite une  ta
dernire tisane. Sur quoi, salut, je suis press.

En effet, sans souci de la gravit mdicale, le docteur se lana dans
l'escalier, pendant que Nol tout pensif, le front charg d'inquitudes,
regagnait l'appartement de Mme Gerdy.

Sur le seuil de la chambre de la malade, la religieuse piait le retour
de l'avocat.

--Monsieur, fit-elle, monsieur!

--Vous dsirez quelque chose, ma soeur?

--Monsieur, la bonne m'a dit de m'adresser  vous pour de l'argent, elle
n'en a plus, elle a pris  crdit chez le pharmacien...

--Excusez-moi, ma soeur, interrompit Nol d'un air vivement contrari;
excusez-moi, ma soeur, de n'avoir pas prvenu votre demande... je perds
un peu la tte, voyez-vous!

Et, sortant de son portefeuille un billet de cent francs il le posa sur
la chemine.

--Merci! monsieur, dit la soeur, j'inscrirai toutes les dpenses. Nous
faisons toujours comme cela, ajouta-t-elle, c'est plus commode pour les
familles. On est si troubl quand on voit ceux qu'on aime malades!
Ainsi, vous n'avez peut-tre pas song  donner  cette pauvre dame la
douceur des secours de notre sainte religion?  votre place, monsieur,
j'enverrais, sans tarder, chercher un prtre...

--Maintenant, ma soeur! Mais voyez donc en quel tat elle se trouve! Elle
est morte, hlas! ou autant dire. Vous avez vu qu'elle n'a mme pas
entendu ma voix.

--Peu importe, monsieur, reprit la soeur, vous aurez toujours fait votre
devoir. Elle ne vous a pas rpondu, mais savez-vous si elle ne rpondra
pas au prtre? Ah! vous ne connaissez pas toute la puissance des
derniers sacrements. On a vu des agonisants retrouver leur intelligence
et leurs forces pour faire une bonne confession et recevoir le corps
sacr de Notre Seigneur Jsus-Christ. J'entends souvent des familles
dire qu'elles ne veulent pas effrayer leur malade, que la vue du
ministre du Seigneur peut inspirer une terreur qui hte la fin. C'est
une bien funeste erreur. Le prtre n'pouvante pas, il rassure l'me au
seuil du grand passage. Il parle au nom du Dieu des misricordes qui
vient pour sauver et non pour perdre. Je pourrais vous citer bien des
exemples de mourants qui ont t guris rien qu'au contact des saintes
huiles.

La bonne soeur parlait d'un ton morne comme son regard. Le coeur,
videmment, n'entrait pour rien dans les paroles qu'elle prononait.
C'tait comme une leon qu'elle dbitait. Sans doute elle l'avait
apprise autrefois lorsqu'elle tait entre au couvent. Alors elle
exprimait quelque chose de ce qu'elle prouvait. Elle traduisait ses
propres impressions. Mais depuis! elle l'avait tant et tant rpte aux
parents de tous ses malades que le sens finissait par lui chapper. Ce
n'tait plus dsormais qu'une suite de mots banals qu'elle grenait
comme les dizaines latines de son chapelet. Cela dsormais faisait
partie de ses devoirs de garde-malade, comme la prparation de tisanes
et la confection des cataplasmes.

Nol ne l'coutait pas, son esprit tait bien loin.

--Votre chre maman, poursuivait la soeur, cette bonne dame que vous
aimez tant, devait tenir  sa religion, voudrez-vous exposer son me? Si
elle pouvait parler, au milieu de ses cruelles souffrances...

L'avocat allait rpliquer lorsque la domestique lui annona qu'un
monsieur qui ne voulait pas dire son nom demandait  lui parler pour une
affaire.

--J'y vais, rpondit-il vivement.

--Que dcidez-vous, monsieur? insista la religieuse.

--Je vous laisse libre, ma soeur, vous ferez ce que vous jugerez
convenable.

La digne fille commena la leon du remerciement, mais inutilement. Nol
avait disparu d'un air mcontent et presque aussitt elle entendit sa
voix dans l'antichambre. Il disait:

--Enfin, vous voici, monsieur Clergeot; je renonais presque  vous
voir.

Ce visiteur qu'attendait l'avocat est un personnage bien connu dans la
rue Saint-Lazare, du ct de la rue de Provence, dans les parages de
Notre-Dame-de-Lorette, et tout le long des boulevards extrieurs, depuis
la chausse des Martyrs jusqu'au rond-point de l'ancienne barrire de
Clichy.

M. Clergeot n'est pas plus usurier que le pre de M. Jourdain n'tait
marchand. Seulement, comme il a beaucoup d'argent et qu'il est fort
obligeant, il en prte  ses amis, et, en rcompense de ce service, il
consent  recevoir des intrts qui peuvent varier entre quinze et cinq
cents pour cent.

Excellent homme, il affectionne positivement ses pratiques, et sa
probit est gnralement apprcie. Jamais il n'a fait saisir un
dbiteur; il prfre le poursuivre sans trve et sans relche pendant
dix ans et lui arracher bribe  bribe ce qui lui est d.

Il doit demeurer vers le haut de la rue de la Victoire. Il n'a pas de
magasin et pourtant il vend de toutes choses vendables et de quelques
autres encore que la loi ne reconnat pas comme marchandises, toujours
pour tre utile au prochain. Parfois il affirme qu'il n'est pas trs
riche. C'est possible. Il est fantasque, plus encore qu'avide, et
effroyablement hardi. Facile  la poche quand on lui convient, il ne
prterait pas cent sous avec Ferrires en garantie  qui n'a pas
l'honneur de lui plaire. Il risque d'ailleurs ses fonds sur les cartes
les plus chanceuses.

Sa clientle de prdilection se compose de petites dames, de femmes de
thtre, d'artistes, et de ces audacieux qui abordent les professions
qui ne valent que par celui qui les exerce, tels que les avocats et les
mdecins.

Il prte aux femmes sur leur beaut prsente, aux hommes sur leur talent
 venir. Gages fragiles! Son flair, on doit l'avouer, jouit d'une
rputation norme. Rarement il s'est tromp. Une jolie fille meuble par
Clergeot doit aller loin. Pour un artiste, devoir  Clergeot est une
recommandation prfrable au plus chaud feuilleton.

Mme Juliette avait procur  son amant cette utile et honorable
connaissance.

Nol, qui savait combien ce digne homme est sensible aux prvenances et
chatouilleux sur l'urbanit, commena par lui offrir un sige et lui
demanda des nouvelles de sa sant. Clergeot donna des dtails. La dent
tait bonne encore, mais la vue faiblissait. La jambe devenait molle et
l'oreille un peu dure. Le chapitre des dolances puis...

--Vous savez, dit-il, pourquoi je viens. Vos billets choient
aujourd'hui et j'ai diablement besoin d'argent. Nous disons un de dix,
un de sept et un troisime de cinq mille francs; total, vingt-deux mille
francs.

--Voyons, monsieur Clergeot, rpondit Nol, pas de mauvaise
plaisanterie!

--Plat-il? fit l'usurier. C'est que je ne plaisante pas du tout!

--J'aime  croire que si. Il y a prcisment aujourd'hui huit jours que
je vous ai crit pour vous prvenir que je ne serais pas en mesure, et
pour vous demander un renouvellement.

--J'ai parfaitement reu votre lettre.

--Que dites-vous donc, cela tant?

--Ne vous rpondant pas, j'ai suppos que vous comprendriez que je ne
pouvais satisfaire votre demande. J'esprais que vous vous seriez remu
pour trouver la somme.

Nol laissa chapper un geste d'impatience.

--Je ne l'ai pas fait, dit-il. Ainsi, prenez-en votre parti, je suis
sans le sou.

--Diable!... Savez-vous que voil quatre fois dj que je les
renouvelle, ces billets?

--Il me semble que les intrts ont t bien et dment pays, et  un
taux qui vous permet de ne pas trop regretter le placement.

Clergeot n'aime pas  entendre parler des intrts qu'on lui donne. Il
prtend que cela l'humilie. C'est d'un ton sec qu'il rpondit:

--Je ne me plains pas. Je tiens seulement  vous faire remarquer que
vous en prenez par trop  l'aise avec moi. Si j'avais mis votre
signature en circulation, tout serait pay  l'heure qu'il est.

--Pas davantage.

--Si fait. Le conseil de votre ordre ne badine pas, et vous auriez
trouv le moyen d'viter les poursuites. Mais vous dites: Le pre
Clergeot est bon enfant. C'est la vrit. Pourtant, je ne le suis
qu'autant que cela ne me cause pas trop de prjudice. Or, aujourd'hui,
j'ai absolument besoin de mes fonds. Ab-so-lu-ment, ajouta-t-il,
scandant les syllabes.

L'air dcid du bonhomme parut inquiter l'avocat.

--Faut-il vous le rpter? dit-il, je suis compltement  sec,
com-pl-te-ment.

--Vrai! reprit l'usurier, c'est fcheux pour vous. Je me vois oblig de
porter mes papiers chez l'huissier.

-- quoi bon? Jouons cartes sur table, monsieur Clergeot. Tenez-vous 
grossir les revenus de messieurs les huissiers? Non, n'est-ce pas? Quand
vous m'aurez fait beaucoup de frais, cela vous donnera-t-il un centime?
Vous obtiendrez un jugement contre moi. Soit! Aprs? Songez-vous  me
saisir? Je ne suis pas ici chez moi, le bail est au nom de madame Gerdy.

--On sait cela. Et quand mme, la vente de tout ce qui est ici ne me
couvrirait pas.

--C'est donc que vous comptez me faire fourrer  Clichy? Mauvaise
spculation, je vous en prviens; mon tat serait perdu, et, plus
d'tat, plus d'argent.

--Bon! s'cria l'honnte prteur, voil que vous me chantez des
sottises... Vous appelez cela tre franc?  d'autres! Si vous me
supposiez capable de la moiti des mchancets que vous dites, mon
argent serait l, dans votre tiroir.

--Erreur! je ne saurais o le prendre, et  moins de le demander 
madame Gerdy, ce que je ne veux pas faire...

Un petit rire sardonique et des plus crispants, particulier au pre
Clergeot, interrompit Nol.

--Ce n'est pas la peine de frapper  cette porte, dit l'usurier, il y a
longtemps que le sac de maman est vide, et si la chre dame venait 
trpasser--on m'a dit qu'elle est trs malade--je ne donnerais pas deux
cents louis de sa succession.

L'avocat rougit de colre, ses yeux brillrent; il dissimula pourtant et
protesta avec une certaine vivacit.

--On sait ce qu'on sait, continua tranquillement Clergeot. coutez donc:
avant de risquer ses sous, on s'informe, ce n'est que juste. Les
dernires valeurs de maman ont t laves en octobre dernier. Ah! la rue
de Provence cote bon. J'ai tabli le devis, il est chez moi. Juliette
est une femme charmante, c'est sr; elle n'a pas sa pareille, j'en
conviens; mais elle est chre. Elle est mme diablement chre!

Nol enrageait d'entendre ainsi traiter sa Juliette par cet honorable
personnage. Mais que rpondre? D'ailleurs on n'est pas parfait, et M.
Clergeot a le dfaut de ne pas estimer les femmes, ce qui tient sans
doute  ce que son commerce ne lui en a pas fait rencontrer
d'estimables. Il est charmant avec ses pratiques du beau sexe, prvenant
et mme galantin, mais les plus grossires injures seraient moins
rvoltantes que sa fltrissante familiarit.

--Vous avez march trop rondement, poursuivit-il sans daigner remarquer
le dpit de son client, et je vous l'ai dit dans le temps. Mais bast!
vous tes fou de cette femme. Jamais vous n'avez su lui rien refuser.
Avec vous, elle n'a pas le loisir de souhaiter qu'elle est servie.
Sottise! Quand une jolie fille dsire une chose, il faut la lui laisser
dsirer longtemps. De cette faon, elle a l'esprit occup et ne pense
pas  un tas d'autres btises. Quatre bonnes petites envies bien
mnages doivent durer un an. Vous n'avez pas su soigner votre bonheur.
Je sais bien qu'elle a un diable de regard qui donnerait la colique  un
saint de pierre, mais on se raisonne, saperlotte! Il n'y a pas  Paris
dix femmes entretenues sur ce pied-l. Pensez-vous qu'elle vous en aime
davantage! Point. Ds qu'elle vous saura ruin, elle vous plantera l
pour reverdir.

Nol acceptait l'loquence de son banquier-providence  peu prs comme
un homme qui n'a pas de parapluie accepte une averse.

--O voulez-vous en venir? dit-il.

-- ceci: que je ne veux pas renouveler vos billets. Comprenez-vous? 
l'heure qu'il est, en battant ferme le rappel des espces, vous pouvez
encore mettre en ligne les vingt-deux mille francs en question. Ne
froncez pas le sourcil, vous les trouverez, pour m'empcher par exemple
de vous faire saisir, non ici, ce qui serait idiot, mais chez votre
petite femme, qui ne serait pas contente du tout, et qui ne vous le
cacherait pas.

--Mais elle est chez elle et vous n'avez pas le droit...

--Aprs! Elle formera opposition, je m'y attends bien, mais elle vous
fera dnicher les fonds. Croyez-moi, parez ce coup-l. Je veux tre pay
maintenant. Je ne veux pas vous accorder un dlai, parce que d'ici trois
mois vous aurez us vos dernires ressources. Ne faites donc pas non,
comme cela. Vous tes dans une de ces situations qu'on prolonge  tout
prix. Vous brleriez le bois du lit de votre mre mourante pour lui
chauffer les pieds,  cette crature! O avez-vous pris les dix mille
francs que vous lui avez remis l'autre soir? Qui sait ce que vous allez
tenter pour vous procurer de l'argent? L'ide de la garder quinze jours,
trois jours, un jour de plus peut vous mener loin. Ouvrez l'oeil. Je
connais ce jeu-l, moi. Si vous ne lchez pas Juliette, vous tes perdu.
coutez un bon conseil, gratis: il vous faudra toujours la quitter,
n'est-ce pas, un peu plus tt, un peu plus tard? Excutez-vous
aujourd'hui mme...

Voil comment il est, ce digne Clergeot, il ne mche pas la vrit  ses
clients quand ils ne sont pas en mesure. S'ils sont mcontents, tant
pis! sa conscience est en repos. Ce n'est pas lui qui prterait jamais
les mains  une folie!

Nol n'en pouvait tolrer davantage; sa mauvaise humeur clata.

--En voil assez! s'cria-t-il d'un ton rsolu. Vous agirez, monsieur
Clergeot,  votre guise; dispensez-moi de vos avis, je prfre la prose
de l'huissier. Si j'ai risqu des imprudences, c'est que je puis les
rparer, et de faon  vous surprendre. Oui, monsieur Clergeot, je puis
trouver vingt-deux mille francs, j'en aurais cent mille demain matin, si
bon me semblait; il m'en coterait juste la peine de les demander. C'est
ce que je ne ferai pas. Mes dpenses, ne vous en dplaise, resteront
secrtes comme elles l'ont t jusqu'ici. Je ne veux pas qu'on puisse
souponner ma gne. Je n'irai pas, par amour pour vous, manquer le but
que je poursuis, le jour mme o j'y touche!

Il se rebiffe, pensa l'usurier; il est moins bas perc que je ne
croyais!

--Ainsi, continua l'avocat, portez vos chiffons chez l'huissier. Qu'il
poursuive! Mon portier seul le saura. Dans huit jours, je serai cit au
tribunal de commerce et j'y demanderai les vingt-cinq jours de dlai que
les juges accordent  tout dbiteur gn. Vingt-cinq et huit, dans tous
les pays du monde, font trente-trois jours. C'est prcisment le rpit
qui m'est ncessaire. Rsumons-nous: acceptez de suite une lettre de
change de vingt-quatre mille francs  six semaines, ou... serviteur, je
suis press, passez chez l'huissier.

--Et dans six semaines, rpondit l'usurier, vous serez en mesure
exactement comme aujourd'hui. Et quarante-cinq jours de Juliette, c'est
des louis...

--Monsieur Clergeot, rpliqua Nol, bien avant ce temps ma position aura
chang du tout au tout. Mais je vous l'ai dit, ajouta-t-il en se levant,
mes instants sont compts...

--Minute donc, homme de feu! interrompit le doux banquier. Vous dites
vingt-quatre mille francs  quarante-cinq jours?

--Oui. Cela fait dans les environs de soixante-quinze pour cent. C'est
gracieux.

--Je ne chicane jamais sur les intrts, fit M. Clergeot, seulement...

Il regarda finement Nol tout en se grattant furieusement le menton,
geste qui indiquait chez lui un travail intense du cerveau.

--Seulement, reprit-il, je voudrais bien savoir sur quoi vous comptez.

--C'est ce que je ne vous dirai pas. Vous le saurez, comme tout le
monde, avant peu.

--J'y suis! s'cria M. Clergeot, j'y suis! Vous allez vous marier!
Parbleu! vous avez dnich une hritire. Votre petite Juliette m'avait
dit quelque chose dans ce got-l ce matin. Ah! vous pousez! Et
est-elle jolie? Peu importe. Elle a le sac, n'est-il pas vrai? Vous ne
la prendriez pas sans cela. Donc, vous entrez en mnage?

--Je ne dis pas cela.

--Bien! bien! faites le discret, on entend  demi-mot. Un avis pourtant:
veillez au grain; votre petite femme a un pressentiment de la chose.
Vous avez raison, il ne faut pas chercher d'argent. La moindre dmarche
suffirait pour mettre le beau-pre sur la piste de votre situation
financire et vous n'auriez pas la fille. Mariez-vous et soyez sage.
Surtout, lchez Juliette, ou je ne donne pas cent sous de la dot. Ainsi,
c'est convenu, prparez une lettre de change de vingt-quatre mille
francs, je la prendrai lundi en vous rapportant vos billets.

--Vous ne les avez donc pas sur vous?

--Non. Et pour tre franc, je vous avouerai que, sachant bien que je
ferais chou blanc, je les ai remis hier avec d'autres  mon huissier.
Cependant, dormez tranquille, vous avez ma parole.

M. Clergeot fit mine de se retirer, mais au moment de sortir il se
retourna brusquement.

--J'oubliais, dit-il; pendant que vous y serez, faites la lettre de
change de vingt-six mille francs. Votre petite femme m'a demand
quelques chiffons que je me propose de lui porter demain, de la sorte
ils se trouveront solds.

L'avocat essaya de se rcrier. Certes, il ne refusait pas de payer,
seulement il tenait  tre consult pour les achats. Il ne pouvait
tolrer qu'on dispost ainsi de sa caisse.

--Farceur! va, fit l'usurier en haussant les paules. Voudriez-vous donc
la contrarier pour une misre, cette femme! Elle vous en fera voir bien
d'autres. Comptez qu'elle avalera la dot! Et vous savez, s'il vous faut
quelques avances pour la noce, donnez-moi des assurances; faites-moi
parler au notaire, et nous nous arrangerons. Allons, je file!  lundi,
n'est-ce pas?

Nol prta l'oreille pour tre bien sr que l'usurier s'loignait
dcidment. Lorsqu'il entendit son pas tranard dans l'escalier:

--Canaille! s'cria-t-il, misrable, voleur, vieux fesse-Mathieu!
s'est-il fait assez tirer l'oreille! C'est qu'il tait dcid 
poursuivre! Cela m'aurait bien pos dans l'esprit du comte, s'il tait
venu  savoir!... Vil usurier! j'ai craint un moment d'tre oblig de
tout lui dire!...

En continuant de pester et de jurer contre son banquier, l'avocat tira
sa montre.

--Cinq heures et demie, dj! fit-il.

Son indcision tait trs grande. Devait-il aller dner avec son pre?
Pouvait-il quitter madame Gerdy? Le dner de l'htel de Commarin lui
tenait bien au coeur, mais, d'un autre ct, abandonner une mourante...

--Dcidment, murmura-t-il, je ne puis m'absenter.

Il s'assit devant son bureau et en toute hte crivit une lettre
d'excuse  son pre. Madame Gerdy, disait-il, pouvait rendre le dernier
soupir d'une minute  l'autre, il tenait  tre l pour le recueillir.
Pendant qu'il chargeait sa domestique de remettre ce billet  un
commissionnaire qui le porterait au comte, il parut frapp d'une ide
subite.

--Et le frre de madame, demanda-t-il, sait-il qu'elle est
dangereusement malade?

--Je l'ignore, monsieur, rpondit la bonne; en tout cas, ce n'est pas
moi qui l'ai prvenu.

--Comment, malheureuse! en mon absence vous n'avez pas song 
l'avertir! Courez chez lui bien vite; qu'on le cherche, s'il n'y est
pas; qu'il vienne!

Plus tranquille dsormais, Nol alla s'asseoir dans la chambre de la
malade. La lampe tait allume, et la soeur allait et venait comme chez
elle, remettant tout en place, essuyant, arrangeant. Elle avait un air
de satisfaction qui n'chappa point  Nol.

--Aurions-nous quelque lueur d'espoir, ma soeur? interrogea-t-il.

--Peut-tre, rpondit la religieuse. Monsieur le cur est venu lui-mme,
monsieur; votre chre maman ne s'est pas aperue de sa prsence; mais il
reviendra. Ce n'est pas tout: depuis que monsieur le cur est venu, les
sinapismes prennent admirablement, la peau se rubfie partout; je suis
sre qu'elle les sent.

--Dieu vous entende, ma soeur!

--Oh! je l'ai dj bien pri, allez! L'important est de ne pas la
laisser seule une minute. Je me suis entendue avec la bonne. Quand le
docteur sera venu, j'irai me coucher, et elle veillera jusqu' une heure
du matin. Je la relverai alors...

--Vous vous reposerez, ma soeur, interrompit Nol d'une voix triste.
C'est moi, qui ne saurais trouver une heure de sommeil, qui passerai la
nuit.




XIV


Pour avoir t repouss avec perte par le juge d'instruction, harass
d'une journe d'interrogatoire, le pre Tabaret ne se tenait pas pour
battu. Le bonhomme tait plus entt qu'une mule: c'tait son dfaut ou
sa qualit.

 l'excs du dsespoir auquel il avait succomb dans la galerie succda
bientt cette rsolution indomptable qui est l'enthousiasme du danger.
Le sentiment du devoir reprenait le dessus. tait-ce donc le moment de
se laisser aller  un lche dcouragement, quand il y avait la vie d'un
homme dans chaque minute! L'inaction serait impardonnable. Il avait
pouss un innocent dans l'abme,  lui de l'en tirer seul, si personne
ne voulait prter son assistance.

Le pre Tabaret, aussi bien que le juge, succombait de lassitude. En
arrivant au grand air, il s'aperut qu'il tombait aussi de besoin. Les
motions de la journe l'avaient empch de sentir la faim, et depuis la
veille il n'avait pas pris un verre d'eau. Il entra dans un restaurant
du boulevard et se fit servir  dner.

 mesure qu'il mangeait, non seulement le courage, mais encore la
confiance, lui revenaient insensiblement. C'tait bien, pour lui, le cas
de s'crier: Pauvre humanit! Qui ne sait combien peut changer la
teinte des ides, du commencement  la fin d'un repas, si modeste qu'il
soit! Il s'est trouv un philosophe pour prouver que l'hrosme est une
affaire d'estomac.

Le bonhomme envisageait la situation sous un jour bien moins sombre.
N'avait-il pas du temps devant lui! Que ne fait pas en un mois un habile
homme! Sa pntration habituelle le trahirait-elle donc? Non,
certainement. Son grand regret tait de ne pouvoir faire avertir Albert
que quelqu'un travaillait pour lui.

Il tait tout autre en sortant de table, et c'est d'un pas allgre qu'il
franchit la distance qui le sparait de la rue Saint-Lazare. Neuf heures
sonnaient lorsque son portier lui tira le cordon.

Il commena par grimper jusqu'au quatrime tage, afin de prendre des
nouvelles de son ancienne amie, de celle qu'il appelait jadis
l'excellente, la digne Mme Gerdy.

C'est Nol qui vint lui ouvrir, Nol qui sans doute s'tait laiss
attendrir par les rminiscences du pass, car il paraissait triste comme
si celle qui agonisait et t vritablement sa mre.

Par suite de cette circonstance imprvue, le pre Tabaret ne pouvait se
dispenser d'entrer, ne ft-ce que cinq minutes, quelque contrarit
qu'il prouvt.

Il sentait fort bien que, se trouvant avec l'avocat, fatalement il
allait tre amen  parler de l'affaire Lerouge. Et comment en causer,
sachant tout, comme il le savait bien mieux que son jeune ami lui-mme,
sans s'exposer  se trahir? Un seul mot imprudent pouvait rvler le
rle qu'il jouait dans ces funestes circonstances. Or, c'est surtout aux
yeux de son cher Nol, dsormais vicomte de Commarin, qu'il tenait 
rester pur de toute accointance avec la police.

D'un autre ct, pourtant, il avait soif d'apprendre ce qui avait pu se
passer entre l'avocat et le comte. L'obscurit, sur ce point unique,
irritait sa curiosit. Enfin, comme il n'y avait pas  reculer, il se
promit de surveiller sa langue et de rester sur ses gardes.

L'avocat introduisit le bonhomme dans la chambre de Mme Gerdy. Son
tat, depuis l'aprs-midi, avait quelque peu chang, sans qu'il ft
possible de dire si c'tait un bien ou un mal. Un fait patent, c'est que
l'anantissement tait moins profond. Ses yeux restaient ferms, mais on
pouvait constater quelques clignotements des paupires; elle s'agitait
sur ses oreillers et geignait faiblement.

--Que dit le docteur? demanda le pre Tabaret, de cette voix chuchotante
qu'on prend involontairement dans la chambre d'un malade.

--Il sort d'ici, rpondit Nol; avant peu ce sera fini.

Le bonhomme s'avana sur la pointe du pied et considra la mourante avec
une visible motion.

--Pauvre femme! murmura-t-il, le bon Dieu lui fait une belle grce, de
la prendre. Elle souffre peut-tre beaucoup, mais que sont ces douleurs
compares  celle qu'elle endurerait, si elle savait que son fils, son
vritable fils, est en prison accus d'un assassinat!

--C'est ce que je me rpte, reprit Nol, pour me consoler un peu de la
voir sur ce lit. Car je l'aime toujours, mon vieil ami; pour moi c'est
encore une mre. Vous m'avez entendu la maudire, n'est-il pas vrai? Je
l'ai dans deux circonstances traite bien durement, j'ai cru la har,
mais voil qu'au moment de la perdre j'oublie tous ses torts pour ne me
souvenir que de ses tendresses. Oui, mieux vaut la mort pour elle. Et
pourtant, non, je ne crois pas, non, je ne puis croire que son fils soit
coupable.

--Non! n'est-ce pas, vous non plus!...

Le pre Tabaret mit tant de chaleur, une telle vivacit dans cette
exclamation, que Nol le regarda avec une sorte de stupfaction. Il
sentit le rouge lui monter aux joues et il se hta de s'expliquer.

--Je dis: vous non plus, poursuivit-il, parce que moi, grce  mon
inexprience peut-tre, je suis persuad de l'innocence de ce jeune
homme. Je ne m'imagine pas du tout un garon de ce rang mditant et
accomplissant un si lche attentat. J'ai caus avec beaucoup de
personnes de cette affaire qui fait un bruit d'enfer, tout le monde est
de mon avis. Il a l'opinion pour lui, c'est dj quelque chose.

Assise prs du lit, assez loin de la lampe pour rester dans l'ombre, la
religieuse tricotait avec fureur des bas destins aux pauvres. C'tait
un travail purement machinal, pendant lequel ordinairement elle priait.
Mais, depuis l'entre du pre Tabaret, elle oubliait, pour couter, ses
sempiternels ormus. Elle entendait et ne comprenait pas. Sa petite
cervelle travaillait  clater. Que signifiait cette conversation?
Quelle pouvait tre cette femme, et ce jeune homme qui, n'tant pas son
fils, l'appelait ma mre, et parlait d'un fils vritable accus d'tre
un assassin? Dj, entre Nol et le docteur, elle avait surpris des
phrases mystrieuses. Dans quelle singulire maison tait-elle tombe?
Elle avait un peu peur, et sa conscience tait des plus troubles. Ne
pchait-elle pas? Elle promit de s'ouvrir  monsieur le cur lorsqu'il
viendrait.

--Non, disait Nol, non, monsieur Tabaret, Albert n'a pas l'opinion pour
lui. Nous sommes plus forts que cela en France, vous devez le savoir.
Qu'on arrte un pauvre diable, fort innocent peut-tre du crime qu'on
lui impute, volontiers nous le lapiderions. Nous rservons toute notre
piti pour celui qui, trs probablement coupable, arrive  la cour
d'assises. Tant que la justice doute, nous sommes avec elle contre le
prvenu; ds qu'il est avr qu'un homme est un sclrat, toutes nos
sympathies lui sont acquises... voil l'opinion. Vous comprenez qu'elle
ne me touche gure. Je la mprise  ce point, que si, comme j'ose
l'esprer encore, Albert n'est pas relch, c'est moi, entendez-vous,
qui serai son dfenseur. Oui, je le disais tantt  mon pre, au comte
de Commarin, je serai son avocat et je le sauverai.

Volontiers le bonhomme et saut au cou de Nol. Il mourait d'envie de
lui dire: Nous serons deux pour le sauver. Il se contint. L'avocat,
aprs un aveu, ne le mpriserait-il pas? Il se promit pourtant de se
dvoiler, si cela devenait ncessaire et si les affaires d'Albert
prenaient une plus fcheuse tournure. Pour le moment, il se contenta
d'approuver de toutes ses forces son jeune ami.

--Bravo! mon enfant, fit-il, voil qui est d'un noble coeur. J'avais
craint de vous voir gt par les richesses et les grandeurs; rparation
d'honneur. Vous resterez, je le sens, ce que vous tiez dans un rang
plus modeste. Mais, dites-moi, vous avez donc vu le comte votre pre?

Alors seulement Nol sembla remarquer les yeux de la soeur qui, allums
par la curiosit la plus pressante, brillaient sous ses guimpes, comme
des escarboucles. D'un regard il l'indiqua au bonhomme.

--Je l'ai vu, rpondit-il, et tout est arrang  ma satisfaction... Je
vous dirai tout, en dtail, plus tard, lorsque nous serons plus
tranquilles. Devant ce lit, je rougis presque de mon bonheur...

Force tait au pre Tabaret de se contenter de cette rponse et de cette
promesse.

Voyant qu'il n'apprendrait rien ce soir, il parla de s'aller mettre au
lit, se dclarant rompu par suite de certaines courses qu'il avait t
oblig de faire dans la journe. Nol n'insista pas pour le retenir. Il
attendait, dit-il, le frre de Mme Gerdy, qu'on tait all chercher
plusieurs fois sans le rencontrer. Il tait fort embarrass,
ajouta-t-il, de se trouver en prsence de ce frre; il ne savait encore
quelle conduite tenir. Fallait-il lui dire tout? C'tait augmenter sa
douleur. D'un autre ct, le silence imposait une comdie difficile. Le
bonhomme fut d'avis que mieux valait se taire, quitte  tout expliquer
plus tard.

--Quel brave garon que ce Nol! murmurait le pre Tabaret en gagnant le
plus doucement possible son appartement.

Depuis plus de vingt-quatre heures il tait absent de chez lui, et il
s'attendait  une scne formidable de sa gouvernante.

Manette, effectivement, tait hors de ses gonds, ainsi qu'elle le
dclara tout d'abord, et dcide  chercher une autre condition, si
monsieur ne changeait pas de conduite.

Toute la nuit elle avait t sur pied, dans des transes pouvantables,
prtant l'oreille aux moindres bruits de l'escalier, s'attendant 
chaque minute  voir rapporter sur un brancard son matre assassin. Par
un fait exprs, il y avait eu beaucoup de mouvement dans la maison. Elle
avait vu descendre M. Gerdy peu de temps aprs monsieur, elle l'avait
aperu remontant deux heures plus tard. Puis il tait venu du monde, on
tait all qurir le mdecin. De telles motions la tuaient, sans
compter que son temprament ne lui permettait pas de supporter des
factions partielles. Ce que Manette oubliait, c'est que cette faction
n'tait ni pour son matre ni pour Nol, mais pour un pays  elle, un
des beaux hommes de la garde de Paris, qui lui avait promis le mariage,
et qu'elle avait attendu en vain, le tratre!

Elle clatait en reproches pendant qu'elle faisait la couverture de
monsieur, trop franche, affirmait-elle, pour rien garder sur le coeur et
pour rester bouche close lorsqu'il s'agissait des intrts de monsieur,
de sa sant et de sa rputation. Monsieur se taisait, n'tant pas en
train d'argumenter; il baissait la tte sous la rafale, faisant le gros
dos  la grle. Mais ds que Manette eut achev ses prparatifs, il la
mit  la porte sans faon et donna un double tour  la serrure.

Il s'agissait pour lui de dresser un nouveau plan de bataille et
d'arrter des mesures promptes et dcisives. Rapidement il analysa sa
situation. S'tait-il tromp dans ses investigations? Non. Ses calculs
de probabilits taient-ils errons? Non. Il tait parti d'un fait
positif, le meurtre, il en avait reconnu les circonstances, ses
prvisions s'taient ralises, il devait ncessairement arriver  un
coupable tel qu'il l'avait prdit. Et ce coupable ne pouvait tre le
prvenu de M. Daburon. Sa confiance en un axiome judiciaire l'avait
abus lorsqu'il avait dsign Albert.

Voil, pensait-il, o conduisent les opinions reues et ces absurdes
phrases toutes faites qui sont comme les jalons du chemin des imbciles.
Livr  mes inspirations, j'aurais creus plus profondment cette cause,
je ne me serais pas fi au hasard. La formule Cherche  qui le crime
profite peut tre aussi absurde que juste. Les hritiers d'un homme
assassin ont en ralit tout le bnfice du meurtre, tandis que
l'assassin recueille tout au plus la montre et la bourse de la victime.
Trois personnes avaient intrt  la mort de la veuve Lerouge: Albert,
Mme Gerdy et le comte de Commarin. Il m'est dmontr qu'Albert ne
peut tre coupable, ce n'est pas Mme Gerdy, que l'annonce inopine du
crime de La Jonchre tue; reste le comte. Serait-ce lui? Alors; il n'a
pas agi lui-mme. Il a pay un misrable, et un misrable de bonne
compagnie, s'il vous plat, portant fines bottes vernies d'un bon
faiseur et fumant des trabucos avec un bout d'ambre. Ces gredins si bien
mis manquent de nerf ordinairement. Ils filoutent, ils risquent des
faux, ils n'assassinent pas. Admettons pourtant que le comte ait
rencontr un _lapin  poil_[3]. Il aurait tout au plus remplac un
complice par un autre plus dangereux. Ce serait idiot, et le comte est
un matre homme. Donc il n'est pour rien dans l'affaire. Pour l'acquit
de ma conscience je verrai cependant de ce ct.

Autre chose: la veuve Lerouge, qui changeait si bien les enfants en
nourrice, pouvait fort bien accepter quantit d'autres commissions
prilleuses. Qui prouve qu'elle n'a point oblig d'autres personnes
ayant aujourd'hui intrt  s'en dfaire? Il y a un secret, je brle,
mais je ne le tiens pas. Ce dont me voici sr, c'est qu'elle n'a pas t
assassine pour empcher Nol de rentrer dans ses droits. Elle a d tre
supprime pour quelque cause analogue, par un solide et prouv coquin
ayant les mobiles que je souponnais  Albert. C'est dans ce sens que je
dois poursuivre. Et avant tout, il me faut la biographie de cette
obligeante veuve, et je l'aurai, car les renseignements demands  son
lieu de naissance seront probablement au parquet demain.

Revenant alors  Albert, le pre Tabaret pesait les charges qui
s'levaient contre ce jeune homme et valuait les chances qui lui
restaient.

--Au chapitre des chances, murmurait-il, je ne vois que le hasard et
moi, c'est--dire zro pour le moment. Quant aux charges, elles sont
innombrables. Cependant, ne nous montons pas la tte. C'est moi qui les
ai amasses, je sais ce qu'elles valent:  la fois tout et rien. Que
prouvent des indices, si frappants qu'ils soient, en ces circonstances
o on doit se dfier mme du tmoignage de ses sens? Albert est victime
de concidences inexplicables, mais un mot peut les expliquer. On en a
vu bien d'autres! C'tait pis dans l'affaire de mon petit tailleur. 
cinq heures il achte un couteau qu'il montre  dix de ses amis en
disant: Voil pour ma femme, qui est une coquine et qui me trompe avec
mes garons. Dans la soire, les voisins entendent une dispute terrible
entre les poux, des cris, des menaces, des trpignements, des coups,
puis subitement tout se tait. Le lendemain, le tailleur avait disparu de
son domicile et on trouve la femme morte avec ce mme couteau enfonc
jusqu'au manche entre les deux paules. Eh bien! ce n'tait pas le mari
qui l'y avait plant, c'tait un amant jaloux. Aprs cela, que croire?
Albert, il est vrai, ne veut pas donner l'emploi de sa soire. Cela ne
me regarde pas. La question pour moi n'est pas d'indiquer o il tait,
mais de prouver qu'il n'tait point  La Jonchre. Peut-tre est-ce
Gvrol qui est sur la bonne piste. Je le souhaite du plus profond de mon
coeur. Oui, Dieu veuille qu'il russisse! Qu'il m'accable aprs des
quolibets les plus blessants, ma vanit et ma sotte prsomption ont bien
mrit ce faible chtiment. Que ne donnerais-je pas pour le savoir en
libert! La moiti de ma fortune serait un mince sacrifice. Si j'allais
chouer! Si, aprs avoir fait le mal, je me trouvais impuissant pour le
bien!...

Le pre Tabaret se coucha tout frissonnant de cette dernire pense.

Il s'endormit, et il eut un pouvantable cauchemar.

Perdu dans la foule ignoble, qui, les jours o la socit se venge, se
presse sur la place de la Roquette et se fait un spectacle des dernires
convulsions d'un condamn  mort, il assistait  l'excution d'Albert.
Il apercevait le malheureux, les mains lies derrire le dos, le col de
sa chemise rabattu, gravissant appuy sur un prtre les roides degrs de
l'chelle de l'chafaud. Il le voyait debout sur la plate-forme fatale,
promenant son fier regard sur l'assemble terrifie. Bientt les yeux du
condamn rencontraient les siens, et, ses cordes se brisant, il le
dsignait, lui, Tabaret,  la foule, en disant d'une voix forte:
Celui-l est mon assassin! Aussitt une clameur immense s'levait pour
le maudire. Il voulait fuir, mais ses pieds taient clous au sol; il
essayait de fermer au moins les yeux, il ne pouvait, une force inconnue
et irrsistible le contraignait  regarder. Puis Albert s'criait
encore: Je suis innocent, le coupable est...! Il prononait un nom, la
foule rptait ce nom, et il ne l'entendait pas, il lui tait impossible
de le retenir. Enfin la tte du condamn tombait...

Le bonhomme poussa un grand cri et s'veilla tremp d'une sueur glace.
Il lui fallut un peu de temps pour se convaincre que rien n'tait rel
de ce qu'il venait de voir et d'entendre, et qu'il se trouvait bien chez
lui, dans son lit. Ce n'tait qu'un rve! Mais les rves, parfois, sont,
dit-on, des avertissements du Ciel. Son imagination tait  ce point
frappe, qu'il fit des efforts inous pour se rappeler le nom du
coupable prononc par Albert. N'y parvenant pas, il se leva et ralluma
sa bougie; l'obscurit lui faisait peur, la nuit se peuplait de
fantmes. Il n'tait plus pour lui question de sommeil. Obsd par ses
inquitudes, il s'accablait des plus fortes injures et se reprochait
amrement des occupations qui jusqu'alors avaient fait ses dlices.
Pauvre humanit!

Il tait fou  lier videmment le jour o il s'tait mis en tte d'aller
chercher de l'ouvrage rue de Jrusalem. Belle et noble besogne, en
vrit, pour un homme de son ge, bon bourgeois de Paris, riche et
estim de tous! Et dire qu'il avait t fier de ses exploits, qu'il
s'tait glorifi de sa subtilit, qu'il avait vant la finesse de son
flair, qu'il tirait vanit de ce sobriquet ridicule de Tirauclair! Vieil
idiot! qu'avait-il  gagner  ce mtier de chien de chasse? Tous les
dsagrments du monde et le mpris de ses amis, sans compter le danger
de contribuer  la condamnation d'un innocent. Comment n'avait-il pas
t guri par l'affaire du petit tailleur?

Rcapitulant les petites satisfactions obtenues dans le pass et les
comparant aux angoisses actuelles, il se jurait qu'on ne l'y prendrait
plus. Albert sauv, il chercherait des distractions moins prilleuses et
plus gnralement apprcies. Il romprait des relations dont il
rougissait, et, ma foi! la police et la justice s'arrangeraient sans
lui.

Enfin, le jour qu'il attendait avec une fbrile impatience parut.

Pour user le temps, il s'habilla lentement, avec beaucoup de soin,
s'efforant d'occuper son esprit  des dtails matriels, cherchant  se
tromper sur l'heure, regardant vingt fois si sa pendule n'tait pas
arrte.

Malgr toutes ces lenteurs, il n'tait pas huit heures lorsqu'il se fit
annoncer chez le juge, le priant d'excuser en faveur de la gravit des
motifs une visite trop matinale pour n'tre pas indiscrte.

Les excuses taient superflues. On ne drangeait pas M. Daburon  huit
heures du matin. Dj il tait  la besogne. Il reut avec sa
bienveillance habituelle le vieux volontaire de la police, et mme le
plaisanta un peu de son exaltation de la veille. Qui donc lui aurait cru
les nerfs si sensibles? Sans doute la nuit avait port conseil. tait-il
revenu  des ides plus saines, ou bien avait-il mis la main sur le vrai
coupable?

Ce ton lger, chez un magistrat qu'on accusait d'tre grave jusqu' la
tristesse, navra le bonhomme. Ce persiflage ne cachait-il pas un parti
pris de ngliger tout ce qu'il pourrait dire? Il le crut, et c'est sans
la moindre illusion qu'il commena son plaidoyer.

Il y mit plus de calme, cette fois, mais aussi toute l'nergie d'une
conviction rflchie. Il s'tait adress au coeur, il parla  la raison.
Mais, bien que le doute soit essentiellement contagieux, il ne russit
ni  branler ni  entamer le juge. Ses plus forts arguments
s'moussaient contre une conviction absolue comme des boulettes de mie
de pain sur une cuirasse. Et il n'y avait  cela rien de surprenant.

Le pre Tabaret n'avait pour s'appuyer qu'une thorie subtile, des mots.
M. Daburon possdait des tmoignages palpables, des faits. Et telle
tait cette cause, que toutes les raisons invoques par le bonhomme pour
justifier Albert pouvaient se retourner contre lui et affirmer sa
culpabilit.

Un chec chez le juge entrait trop dans les prvisions du pre Tabaret
pour qu'il en part inquiet ou dcourag.

Il dclara que pour le moment il n'insisterait pas davantage; il avait
pleine confiance dans les lumires et dans l'impartialit de monsieur le
juge d'instruction; il lui suffisait de l'avoir mis en garde contre des
prsomptions que lui-mme, malheureusement, avait pris  tche
d'inspirer.

Il allait, ajouta-t-il, s'occuper de recueillir de nouveaux indices. On
n'tait qu'au dbut de l'instruction et on ignorait bien des choses,
jusqu'au pass de la veuve Lerouge. Que de faits pouvaient se rvler!
Savait-on quel tmoignage apporterait l'homme aux boucles d'oreilles
poursuivi par Gvrol? Tout en enrageant au fond, et en mourant d'envie
d'injurier et de battre celui qu'intrieurement il qualifiait de
magistrat inepte, le pre Tabaret se faisait humble et doux. C'est
qu'il voulait rester au courant des dmarches de l'instruction et tre
inform du rsultat des interrogatoires  venir. Enfin, il termina en
demandant la grce de communiquer avec Albert; il pensait que ses
services avaient pu mriter cette faveur insigne. Il souhaitait
l'entretenir sans tmoins dix minutes seulement.

M. Daburon rejeta cette prire. Il dclara que pour le moment le prvenu
continuerait  rester au secret le plus absolu.

En manire de consolation, il ajouta que dans trois ou quatre jours
peut-tre il serait possible de revenir sur cette dcision, les motifs
qui la dterminaient n'existant plus.

--Votre refus m'est cruel, monsieur, dit le pre Tabaret, cependant je
le comprends et je m'incline.

Ce fut sa seule plainte, et presque aussitt il se retira, craignant de
ne plus rester matre de son irritation.

Il sentait qu'outre l'immense bonheur de sauver un innocent compromis
par son imprudence, il prouverait une jouissance indicible  se venger
de l'enttement du juge.

--Trois ou quatre jours, murmurait-il, c'est--dire trois ou quatre
sicles pour l'infortun qui est en prison. Il en parle bien  l'aise,
le cher magistrat! Il faut que d'ici l j'aie fait clater la vrit.

Oui, trois ou quatre jours, M. Daburon n'en demandait pas davantage pour
arracher un aveu  Albert, ou tout au moins pour le forcer  se dpartir
de son systme.

Le malheur de la prvention tait de ne pouvoir produire aucun tmoin
ayant aperu le prvenu dans la soire du Mardi gras.

Une seule dposition en ce sens devait avoir une importance si capitale,
que M. Daburon, ds que le pre Tabaret l'eut laiss libre, tourna tous
ses efforts de ce ct.

Il pouvait esprer beaucoup encore; on tait seulement au samedi, le
jour du meurtre tait assez remarquable pour prciser les souvenirs, et
on n'avait pas eu le temps de procder  une enqute en rgle.

Cinq des plus habiles limiers de la brigade de sret furent dirigs sur
Bougival, munis de cartes photographies d'Albert. Ils devaient battre
tout le pays entre Rueil et La Jonchre, chercher, s'informer,
interroger, se livrer aux plus exactes et aux plus minutieuses
investigations. Les photographies facilitaient singulirement leur
tche. Ils avaient ordre de les montrer partout et  tous et mme d'en
laisser une douzaine dans le pays, puisqu'on en possdait une assez
grande quantit. Il tait impossible que par une soire o il y a tant
de monde dehors, personne n'et rencontr l'original du portrait, soit 
la gare de Rueil, soit enfin sur un des chemins qui conduisent  La
Jonchre, la grande route et le sentier du bord de l'eau.

Ces dispositions arrtes, le juge d'instruction se rendit au Palais et
envoya chercher son prvenu.

Dj, dans la matine, il avait reu un rapport l'informant, heure par
heure, des faits, gestes et dires du prisonnier habilement espionn.
Rien en lui, dclarait le compte rendu, ne dcelait le coupable. Il
avait paru fort triste, mais non accabl. Il n'avait point cri, ni
menac, ni maudit la justice, ni mme parl d'erreur fatale. Aprs avoir
mang lgrement, il s'tait approch de la fentre de sa cellule et y
tait rest appuy plus d'une grande heure. Ensuite il s'tait couch et
avait paru dormir paisiblement.

Quelle organisation de fer! pensa M. Daburon, quand le prvenu entra
dans son cabinet.

C'est qu'Albert n'avait plus rien du malheureux qui la veille, tourdi
par la multiplicit des charges, surpris par la rapidit des coups, se
dbattait sous le regard du juge d'instruction et semblait prs de
dfaillir. Innocent ou coupable, son parti tait pris. Sa physionomie ne
laissait aucun doute  cet gard. Ses yeux exprimaient bien cette
rsolution froide d'un sacrifice librement consenti, et une certaine
hauteur qu'on pouvait prendre pour du ddain, mais qu'expliquait un
gnreux ressentiment de l'injure. En lui on retrouvait l'homme sr de
lui que le malheur fait chanceler, mais qu'il ne renverse pas.

 cette contenance, le juge comprit qu'il devait changer ses batteries.
Il reconnaissait une de ces natures que l'attaque provoque  la
rsistance et que la menace affermit. Renonant  l'effrayer, il essaya
de l'attendrir. C'est une tactique banale, mais qui russit toujours,
comme au thtre certains effets larmoyants. Le coupable qui a band son
nergie pour soutenir le choc de l'intimidation se trouve sans force
contre les patelinages d'une indulgence d'autant plus grande qu'elle est
moins sincre. Or, l'attendrissement tait le triomphe de M. Daburon.
Que d'aveux il avait su soutirer avec quelques pleurs! Pas un comme lui
ne savait pincer ces vieilles cordes qui vibrent encore dans les coeurs
les plus pourris: l'honneur, l'amour, la famille.

Pour Albert, il devint doux et bienveillant, tout mu de la compassion
la plus vive. Infortun! combien il devait souffrir, lui dont la vie
entire avait t comme un long enchantement! Que de ruines tout  coup
autour de lui! Qui donc aurait pu prvoir cela, autrefois, lorsqu'il
tait l'esprance unique d'une opulente et illustre maison? voquant le
pass, le juge s'arrtait  ces rminiscences si touchantes de la
premire jeunesse et remuait les cendres de toutes les affections
teintes. Usant et abusant de ce qu'il savait de la vie du prvenu, il
le martyrisait par les plus douloureuses allusions  Claire. Comment
s'obstinait-il  porter seul son immense infortune; n'avait-il donc en
ce monde une personne qui s'estimerait heureuse de l'adoucir? Pourquoi
ce silence farouche? Ne devait-il pas se hter de rassurer celle dont la
vie tait suspendue  la sienne? Que fallait-il pour cela? Un mot. Alors
il serait, sinon libre, du moins rendu au monde, la prison deviendrait
un sjour habitable, plus de secret, ses amis le visiteraient, il
recevrait qui bon lui semblerait.

Ce n'tait plus le juge qui parlait, c'tait un pre qui pour son enfant
garde quand mme au fond de son coeur des trsors d'indulgence.

M. Daburon fit plus encore. Il voulut, pour un moment, se supposer  la
place d'Albert. Qu'aurait-il fait aprs la terrible rvlation? C'est 
peine s'il osait s'interroger. Il comprenait le meurtre de la veuve
Lerouge, il se l'expliquait, il l'excusait presque. Autre traquenard.
C'tait un de ces crimes que la socit peut, sinon oublier, du moins
pardonner jusqu' un certain point, parce que le mobile n'a rien de
honteux. Quel tribunal ne trouverait des circonstances pour une heure de
dlire si comprhensible? Puis, le premier, le plus grand coupable
n'tait-il pas le comte de Commarin? N'tait-ce pas lui dont la folie
avait prpar ce terrible dnouement? Son fils tait victime de la
fatalit, et il fallait surtout le plaindre.

Sur ce texte, M. Daburon parla longtemps, cherchant les choses les plus
propres, selon lui,  amollir le coeur endurci d'un assassin. Et toujours
la conclusion tait qu'il serait sage d'avouer. Mais il prodigua sa
rhtorique absolument comme le pre Tabaret avait prodigu la sienne, en
pure perte. Albert ne paraissait aucunement touch; ses rponses taient
d'un laconisme extrme. Il commena et finit de mme que la premire
fois en protestant de son innocence.

Une preuve qu'on a vue souvent donner des rsultats restait  tenter.

Dans cette mme journe du samedi, Albert fut mis en prsence du cadavre
de la veuve Lerouge. Il parut impressionn par ce lugubre spectacle,
mais non plus que le premier venu forc de contempler la victime d'un
assassinat quatre jours aprs le crime. Un des assistants ayant dit:

--Ah! si elle pouvait parler!

Il rpondit:

--Ce serait un grand bonheur pour moi. Depuis le matin, M. Daburon
n'avait pas obtenu le moindre avantage. Il en tait  s'avouer
l'insuccs de sa comdie, et voil que cette dernire tentative
chouait. L'impassible rsignation du prvenu mit le comble 
l'exaspration de cet homme si sr de son fait. Son dpit fut visible
pour tous, lorsque, quittant subitement son patelinage, il donna
durement l'ordre de reconduire le prvenu en prison.

--Je saurai bien le contraindre  avouer! grondait-il entre ses dents.

Peut-tre regrettait-il ces gentils instruments d'instruction du moyen
ge, qui faisaient dire au prvenu tout ce qu'on voulait. Jamais,
pensait-il, on n'avait rencontr de coupable de cette trempe. Que
pouvait-il raisonnablement attendre de son systme de dngation 
outrance? Cette obstination, absurde en prsence de preuves acquises,
agaait le juge jusqu' la fureur. Albert confessant son crime l'aurait
trouv dispos  la commisration; le niant, il se heurtait  un
implacable ennemi.

C'est que la fausset de la situation dominait et aveuglait ce magistrat
si naturellement bon et gnreux. Aprs avoir souhait Albert innocent,
il le voulait absolument coupable  cette heure. Et cela pour cent
raisons qu'il tait impuissant  analyser. Il se souvenait trop d'avoir
eu le vicomte de Commarin comme rival et d'avoir failli l'assassiner. Ne
s'tait-il pas repenti jusqu'au remords d'avoir sign le mandat
d'arrestation et d'tre rest charg de l'instruction?
L'incomprhensible revirement de Tabaret tait encore un grief.

Tous ces motifs runis inspiraient  M. Daburon une animosit fivreuse
et le poussaient dans la voie o il s'tait engag. Dsormais c'tait
moins la preuve de la culpabilit d'Albert qu'il poursuivait que la
justification de sa conduite  lui, juge. L'affaire s'envenimait comme
une question personnelle.

En effet, le prvenu innocent, il devenait inexcusable  ses propres
yeux. Et  mesure qu'il se faisait des reproches plus vifs, et que
grandissait le sentiment de ses torts, il tait plus dispos  tout
tenter pour convaincre cet ancien rival,  abuser mme de son pouvoir.
La logique des vnements l'entranait. Il semblait que son honneur mme
ft en jeu, et il dployait une activit passionne qu'on ne lui avait
jamais vue pour aucune autre instruction.

Toute la journe du dimanche, M. Daburon la passa  couter les rapports
des agents  Bougival.

Ils s'taient donns, affirmaient-ils, beaucoup de mal; pourtant, ils ne
rapportaient aucun renseignement nouveau.

Ils avaient bien ou parler d'une femme qui prtendait, disait-on, avoir
vu l'assassin sortir de chez la veuve Lerouge; mais cette femme,
personne n'avait pu la leur dsigner positivement ni leur dire son nom.

Mais tous croyaient de leur devoir d'apprendre au juge qu'une enqute se
poursuivait en mme temps que la leur. Elle tait dirige par le pre
Tabaret, qui parcourait le pays en tous sens dans un cabriolet attel
d'un cheval trs rapide. Il avait d agir avec une furieuse promptitude,
car partout o ils s'taient prsents on l'avait dj vu. Il paraissait
avoir sous ses ordres une douzaine d'hommes dont quatre au moins
appartenaient pour sr  la rue de Jrusalem. Tous les agents l'avaient
rencontr, et il avait parl  tous.  l'un il avait dit:

--Comment diable montrez-vous ainsi cette photographie? Dans quatre
jours vous allez tre accabl de tmoins qui, pour gagner trois francs,
vous dpeindront  qui mieux mieux votre portrait.

Il avait appel un autre agent sur la grand-route et s'tait moqu de
lui.

--Vous tes naf! lui avait-il cri, de chercher un homme qui se cache
sur le chemin de tout le monde: regardez donc  ct, et vous trouverez.

Enfin, il en avait accost deux qui se trouvaient ensemble dans un caf
de Bougival et il les avait pris  part.

--Je le tiens, leur avait-il dit. Le gars est fin, il est venu par
Chatou. Trois personnes l'ont vu, deux facteurs du chemin de fer et une
troisime personne dont le tmoignage sera dcisif, car elle lui a
parl. Il fumait.

M. Daburon entra dans une telle colre contre le pre Tabaret que,
sur-le-champ, il partit pour Bougival, bien dcid  ramener  Paris le
trop zl bonhomme, se rservant, en outre, de lui faire plus tard
donner sur les doigts par qui de droit. Ce voyage fut inutile. Tabaret,
le cabriolet, le cheval rapide et les douze hommes avaient disparu ou du
moins furent introuvables.

En rentrant chez lui, trs fatigu et aussi mcontent que possible, le
juge d'instruction trouva cette dpche du chef de la brigade de sret;
elle disait beaucoup en peu de mots:

_Rouen, dimanche._

_L'homme est trouv. Ce soir, partons pour Paris. Tmoignage prcieux._
_Gvrol_




XV


Le lundi matin, ds neuf heures, M. Daburon se disposait  partir pour
le Palais, o il comptait trouver Gvrol et son homme et peut-tre le
pre Tabaret.

Ses prparatifs taient presque termins lorsque son domestique vint le
prvenir qu'une jeune dame, accompagne d'une femme plus ge, demandait
 lui parler.

Elle n'avait pas voulu donner son nom, disant qu'elle ne le dclinerait
que si cela tait absolument indispensable pour tre reue.

--Faites entrer, rpondit le juge.

Il pensait que ce devait tre quelque parente de l'un des prvenus dont
il instruisait l'affaire lorsque tait arriv le crime de La Jonchre.
Il se promettait d'expdier bien vite l'importune. Il tait debout
devant sa chemine et cherchait une adresse dans une coupe prcieuse
remplie de cartes de visite. Au bruit de la porte qui s'ouvrait, un
froufrou d'une robe de soie glissant le long de l'huisserie, il ne prit
pas la peine de se dranger et ne daigna mme pas tourner la tte. Il se
contenta de jeter dans la glace un regard indiffrent. Mais aussitt il
recula avec un mouvement d'effroi, comme s'il et entrevu un fantme.
Dans son trouble, il lcha la coupe, qui tomba bruyamment sur le marbre
du foyer o elle se brisa en mille morceaux.

--Claire! balbutia-t-il. Claire!...

Et, comme s'il et craint galement, et d'tre le jouet d'une illusion,
et de voir celle dont il prononait le nom, il se retourna lentement.

C'tait bien Mlle d'Arlange.

Cette jeune fille si fire et si farouche  la fois avait pu s'enhardir
jusqu' venir chez lui, seule ou autant dire, car sa gouvernante,
qu'elle laissait dans l'antichambre, ne pouvait compter. Elle obissait
 un sentiment bien puissant, puisqu'il lui faisait oublier sa timidit
habituelle.

Jamais, mme en ce temps o la voir tait son bonheur, elle ne lui avait
paru plus sublime. Sa beaut, voile d'ordinaire par une douce
mlancolie, rayonnait et resplendissait. Ses traits avaient une
animation qu'il ne leur connaissait pas. Dans ses yeux, rendus plus
brillants par des larmes rcentes mal essuyes encore, clatait la plus
gnreuse rsolution. On sentait qu'elle avait la conscience d'accomplir
un grand devoir et qu'elle le remplissait noblement, sinon avec joie, du
moins avec cette simplicit qui  elle seule est de l'hrosme.

Elle s'avana calme et digne, et tendit sa main au magistrat selon cette
mode anglaise que certaines femmes peuvent faire si gracieuse.

--Nous sommes toujours amis, n'est-ce pas? dit-elle avec un triste
sourire.

Le magistrat n'osa pas prendre cette main qu'on lui tendait dgante.
C'est  peine s'il l'effleura du bout de ses doigts comme s'il et
craint une commotion trop forte.

--Oui, rpondit-il  peine distinctement; je vous suis toujours dvou.
Mlle d'Arlange s'assit dans la vaste bergre o deux nuits auparavant
le pre Tabaret combinait l'arrestation d'Albert.

M. Daburon demeura debout, appuy contre la haute tablette de son
bureau.

--Vous savez pourquoi je viens? interrogea la jeune fille.

De la tte il fit signe que oui.

Il ne le devinait que trop en effet, et il se demandait s'il saurait
rsister aux supplications d'une telle bouche. Qu'allait-elle vouloir de
lui? que pouvait-il lui refuser? Ah! s'il avait prvu!... Il ne revenait
pas de sa surprise.

--Je ne sais cette horrible histoire que d'hier, poursuivit Claire; on
avait jug prudent de me la cacher, et sans ma dvoue Schmidt,
j'ignorerais tout encore. Quelle nuit j'ai passe! D'abord j'ai t
pouvante, mais lorsqu'on m'a dit que tout dpendait de vous, mes
terreurs ont t dissipes. C'est pour moi, n'est-ce pas, que vous vous
tes charg de cette affaire? Oh! vous tes bon, je le sais. Comment
pourrai-je jamais vous exprimer toute ma reconnaissance...

Quelle humiliation pour l'honnte magistrat que ce remerciement si plein
d'effusion! Oui, il avait au dbut pens  Mlle d'Arlange, mais
depuis!... Il baissa la tte pour viter ce beau regard de Claire, si
candide et si hardi.

--Ne me remerciez pas, mademoiselle, balbutia-t-il, je n'ai pas les
droits que vous croyez  votre gratitude.

Claire avait t tout d'abord trop trouble elle-mme pour remarquer
l'agitation du magistrat. Le tremblement de sa voix attira son
attention; seulement elle ne pouvait en souponner la cause. Elle pensa
que sa prsence rveillait les plus douloureux souvenirs; que sans doute
il l'aimait encore et qu'il souffrait. Cette ide l'affligea et la
rendit honteuse.

--Et moi, monsieur, reprit-elle, je veux vous bnir quand mme. Qui sait
si j'aurais pu prendre sur moi d'aller voir un autre juge, de parler 
un inconnu? Puis, quel compte, cet autre ne me connaissant pas,
aurait-il tenu de mes paroles? Tandis que vous, si gnreux, vous allez
me rassurer, me dire par quel affreux malentendu il a t arrt comme
un malfaiteur et mis en prison.

--Hlas! soupira le magistrat si bas que Claire l'entendit  peine et ne
comprit pas le sens terrible de cette exclamation.

--Avec vous, continua-t-elle, je n'ai pas peur. Vous tes mon ami, vous
me l'avez dit. Vous ne repousserez pas ma prire. Rendez-lui la libert
bien vite. Je ne sais pas au juste de quoi on l'accuse, mais je vous
jure qu'il est innocent.

Claire parlait en personne sre de soi, qui ne voit nul obstacle au
dsir tout simple et tout naturel qu'elle exprime. Une assurance
formelle, donne par elle, devait suffire amplement. D'un mot, M.
Daburon allait tout rparer. Le juge se taisait. Il admirait cette
sainte ignorance de toute chose, cette confiance nave et candide qui ne
doute de rien. Elle avait commenc par le blesser, sans le savoir, il
est vrai; il ne s'en souvenait plus.

Il tait vraiment honnte entre tous, bon entre les meilleurs, et la
preuve, c'est qu'au moment de dvoiler la fatale ralit il frissonnait.
Il hsitait  prononcer les paroles dont le souffle pareil  un
tourbillon allait renverser le fragile difice du bonheur de cette jeune
fille. Lui humili, lui ddaign, il allait avoir sa revanche et il
n'prouvait pas le plus lger tressaillement d'une honteuse mais trop
explicable satisfaction.

--Et si je vous disais, mademoiselle, commena-t-il, que monsieur Albert
n'est pas innocent!

Elle se leva  demi, protestant du geste. Il poursuivit:

--Si je vous disais qu'il est coupable!...

--Oh! monsieur, interrompit Claire, vous ne le pensez pas!

--Je le pense, mademoiselle, pronona le magistrat d'une voix triste, et
j'ajouterai que j'en ai la certitude morale.

Claire regardait le juge d'instruction d'un air de stupeur profonde.
tait-ce bien lui qui parlait ainsi? Entendait-elle bien?
Comprenait-elle? Certes, elle en doutait. Rpondait-il srieusement? Ne
l'abusait-il pas par un jeu indigne et cruel? Elle se le demandait avec
une sorte d'garement, car tout lui paraissait possible, probable,
plutt que ce qu'il disait.

Lui, n'osant lever les yeux, continuait d'un ton qui exprimait la plus
sincre piti:

--Je souffre cruellement pour vous, mademoiselle, en ce moment.
Pourtant, j'aurai le dsolant courage de vous dire la vrit, et vous
celui de l'entendre. Mieux vaut que vous appreniez tout de la bouche
d'un ami. Rassemblez donc toute votre nergie, affermissez votre me si
noble contre le plus horrible malheur. Non, il n'y a pas de malentendu;
non, la justice ne se trompe pas. Monsieur le vicomte de Commarin est
accus d'un assassinat, et tout, m'entendez-vous, tout prouve qu'il l'a
commis.

Comme un mdecin qui verse goutte  goutte un breuvage dangereux, M.
Daburon avait prononc lentement, mot  mot, cette dernire phrase. Il
piait de l'oeil les consquences, prt  s'arrter si l'effet en tait
trop fort. Il ne supposait pas que cette jeune fille craintive 
l'excs, d'une sensibilit presque maladive, pt couter sans faiblir
une pareille rvlation. Il s'attendait  une explosion de dsespoir, 
des larmes,  des cris dchirants. Peut-tre s'vanouirait-elle, et il
se tenait prt  appeler la bonne Schmidt.

Il se trompait. Claire se leva comme mue par un ressort, admirable
d'nergie et de vaillance. La flamme de l'indignation empourprait sa
joue et avait sch ses larmes.

--C'est faux! s'cria-t-elle, et ceux qui disent cela ont menti. Il ne
peut pas... non, il ne peut pas tre un assassin. Il serait l,
monsieur, et lui-mme il me dirait: C'est vrai! que je refuserais de
le croire, je crierais encore: C'est faux!...

--Il n'a pas encore avou, continua le juge, mais il avouera. Et quand
mme!... Il y a plus de preuves qu'il n'en faut pour le faire condamner.
Les charges qui s'lvent contre lui sont aussi impossibles  nier que
le jour qui nous claire...

--Eh bien! moi, interrompit Mlle d'Arlange d'une voix o vibrait
toute son me, je vous affirme, je vous rpte que la justice se trompe.
Oui, insista-t-elle en surprenant un geste de dngation du juge, oui,
il est innocent. J'en serais sre et je le proclamerais alors mme que
toute la terre se lverait pour l'accuser avec vous. Ne voyez-vous donc
pas que je le connais mieux qu'il ne peut se connatre lui-mme, que ma
foi en lui est absolue comme celle que j'ai en Dieu, que je douterais de
moi avant de douter de lui!...

Le juge d'instruction essaya timidement une objection. Claire lui coupa
la parole.

--Faut-il donc, monsieur, dit-elle, que pour vous convaincre j'oublie
que je suis une jeune fille, et que ce n'est pas  ma mre que je parle,
mais  un homme? Pour lui je le ferai. Il y a quatre ans, monsieur, que
nous nous aimons et que nous nous le sommes dit. Depuis ce temps, je ne
lui ai pas dissimul une seule de mes penses, il ne m'a pas cach une
des siennes. Depuis quatre ans, nous n'avons pas eu l'un pour l'autre de
secret; il vivait en moi comme je vivais en lui. Seule, je puis dire
combien il est digne d'tre aim. Seule, je sais tout ce qu'il y a de
grandeur d'me, de noblesse de pense, de gnrosit de sentiments en
celui que vous faites si facilement un assassin. Et je l'ai vu bien
malheureux cependant, lorsque tout le monde enviait son sort. Il est
comme moi, seul en ce monde; son pre ne l'a jamais aim. Appuys l'un
sur l'autre, nous avons travers de tristes jours. Et c'est  cette
heure que nos preuves finissent qu'il serait devenu criminel! Pourquoi,
dites-le-moi, pourquoi?

--Ni le nom ni la fortune du comte de Commarin ne lui appartenaient,
mademoiselle, et il l'a su tout  coup. Seule, une vieille femme pouvait
le dire. Pour garder sa situation, il l'a tue.

--Quelle infamie! s'cria la jeune fille, quelle calomnie honteuse et
maladroite! Je la sais, monsieur, cette histoire de grandeur croule;
lui-mme est venu me l'apprendre. C'est vrai, depuis trois jours ce
malheur l'accablait. Mais, s'il tait constern, c'tait pour moi bien
plus que pour lui. Il se dsolait en pensant que peut-tre je serais
afflige quand il m'avouerait qu'il ne pouvait plus me donner tout ce
que rvait son amour. Moi afflige! Eh! que me font ce grand nom et
cette fortune immense! Je leur ai d le seul malheur que je connaisse.
Est-ce donc pour cela que je l'aime! Voil ce que j'ai rpondu. Et lui,
si triste, il a aussitt recouvr sa gaiet. Il m'a remercie disant:
Vous m'aimez, le reste n'est plus rien. Je lui ai fait alors une
querelle pour avoir dout de moi. Et aprs cela il serait all
assassiner lchement une vieille femme! Vous n'oseriez le rpter.

Mlle d'Arlange s'arrta, un sourire de victoire sur les lvres. Il
signifiait, ce sourire: Enfin, je l'emporte, vous tes vaincu;  tout
ce que je viens de vous dire, que rpondre?

Le juge d'instruction ne laissa pas longtemps cette riante illusion  la
malheureuse enfant. Il ne s'apercevait pas de ce que son insistance
avait de cruel et de choquant. Toujours la mme ide! Persuader Claire,
c'tait justifier sa conduite!

--Vous ne savez pas, mademoiselle, reprit-il, quels vertiges peuvent
faire chanceler la raison d'un honnte homme. C'est  l'instant o une
chose nous chappe que nous comprenons bien l'immensit de sa perte.
Dieu me prserve de douter de ce que vous me dites! mais
reprsentez-vous la grandeur de la catastrophe qui frappait monsieur de
Commarin. Savez-vous si, en vous quittant, il n'a pas t pris du
dsespoir, et  quelles extrmits il l'a conduit! Il peut avoir eu une
heure d'garement et agir sans la conscience de son action... Peut-tre
est-ce ainsi qu'il faut expliquer le crime.

Le visage de Mlle d'Arlange se couvrit d'une pleur mortelle et
exprima la plus profonde terreur. Le juge put croire que le doute
effleurait enfin ses nobles et pures croyances.

--Il aurait donc t fou! murmura-t-elle.

--Peut-tre, rpondit le juge, et cependant les circonstances du crime
dnotent une savante prmditation. Croyez-moi donc, mademoiselle,
doutez. Attendez en priant l'issue de cette affreuse affaire. coutez ma
voix, c'est celle d'un ami. Jadis vous avez eu en moi la confiance
qu'une fille accorde  son pre, vous me l'avez dit: ne repoussez pas
mes conseils. Gardez le silence, attendez. Cachez  tous votre lgitime
douleur, vous pourriez plus tard vous repentir de l'avoir laisse
clater. Jeune, sans exprience, sans guide, sans mre, hlas! vous avez
mal plac vos premires affections...

--Non, monsieur, non, balbutia Claire. Ah! ajouta-t-elle, vous parlez
comme le monde, ce monde prudent et goste que je mprise et que je
hais.

--Pauvre enfant! continua M. Daburon, impitoyable avec sa compassion,
malheureuse jeune fille! Voici votre premire dception. On n'en saurait
imaginer de plus terrible; peu de femmes sauraient l'accepter. Mais vous
tes jeune, vous tes vaillante, votre vie ne sera point brise. Plus
tard, vous aurez horreur du crime. Il n'est pas, je le sais par
moi-mme, de blessure que le temps ne cicatrise...

Claire avait beau prter toute son attention aux paroles du juge, elles
arrivaient  son esprit comme un bruit confus, et le sens lui en
chappait.

--Je ne vous comprends plus, monsieur, interrompit-elle; quel conseil me
donnez-vous donc?

--Le seul que dicte la raison et que me puisse inspirer mon affection
pour vous, mademoiselle. Je vous parle en frre tendre et dvou. Je
vous dis: courage, Claire, rsignez-vous au plus douloureux, au plus
immense sacrifice que puisse exiger l'honneur d'une jeune fille.
Pleurez, oui, pleurez votre amour profan, mais renoncez-y. Priez Dieu
qu'Il vous envoie l'oubli. Celui que vous avez aim n'est plus digne de
vous.

Le juge s'arrta un peu effray. Mlle d'Arlange tait devenue livide.

Mais, si le corps ployait, l'me tenait bon encore.

--Vous disiez tout  l'heure, murmura-t-elle, qu'il n'a pu commettre ce
forfait que dans un moment d'garement, dans un accs de folie...

--Oui, cela est admissible.

--Mais alors, monsieur, n'ayant su ce qu'il faisait, il ne serait pas
coupable.

Le juge d'instruction oublia certaine question inquitante qu'il se
posait un matin, dans son lit, aprs sa maladie.

--Ni la justice ni la socit, mademoiselle, rpondit-il, ne peuvent
apprcier cela.  Dieu seul, qui voit au fond des coeurs, il appartient
de juger, de dcider ces questions qui passent l'entendement humain.
Pour nous, monsieur de Commarin est criminel. Il se peut qu'en raison de
certaines considrations on adoucisse le chtiment, l'effet moral sera
le mme. Il se peut qu'on l'acquitte, et je le dsire sans l'esprer, il
n'en restera pas moins indigne. Toujours il gardera la fltrissure, la
tache du sang lchement vers. Rsignez-vous donc.

Mlle d'Arlange arrta le magistrat d'un regard qu'enflammait le plus
vif ressentiment.

--C'est--dire! s'cria-t-elle, que vous me conseillez de l'abandonner 
son malheur! Tout le monde va s'loigner de lui et votre prudence
m'engage  faire comme tout le monde. Les amis agissent ainsi, m'a-t-on
dit, quand un de leurs amis est tomb, les femmes non. Regardez autour
de vous; si humili, si malheureux, si dchu que soit un homme, prs de
lui vous trouverez la femme qui soutient et console. Quand le dernier
des amis s'est enfui courageusement, quand le dernier des parents s'est
retir, la femme reste.

Le juge regrettait de s'tre laiss entraner un peu loin peut-tre:
l'exaltation de Claire l'effrayait. Il essaya, mais en vain, de
l'interrompre.

--Je puis tre timide, continuait-elle avec une nergie croissante, je
ne suis pas lche. J'ai choisi Albert entre tous, librement; quoi qu'il
advienne, je ne le renierai pas. Non, jamais je ne dirai: Je ne connais
pas cet homme. Il m'aurait donn la moiti de ses prosprits et de sa
gloire, je prendrais, qu'il le veuille ou non, la moiti de sa honte et
de ses malheurs!  deux, le fardeau sera moins lourd. Frappez; je me
serrerai si fortement contre lui que pas un coup ne l'atteindra sans
m'atteindre moi-mme. Vous qui me conseillez l'oubli, enseignez-moi donc
o le trouver! Moi l'oublier! Est-ce que je le pourrais, quand je le
voudrais? Mais je ne le veux pas. Je l'aime; il n'est pas plus en mon
pouvoir de cesser de l'aimer que d'arrter par le seul effort de ma
volont les battements de mon coeur. Il est prisonnier, accus d'un
assassinat, soit: je l'aime. Il est coupable! qu'importe? je l'aime.
Vous le condamnerez, vous le fltrirez: fltri et condamn, je l'aimerai
encore. Vous l'enverrez au bagne, je l'y suivrai, et au bagne, sous la
livre des forats, je l'aimerai toujours. Qu'il roule au fond de
l'abme, j'y roulerai avec lui. Ma vie est  lui, qu'il en dispose. Non,
rien ne me sparera de lui, rien que la mort, et, s'il faut qu'il monte
sur l'chafaud, je mourrai, je le sens bien, du coup qui le frappera.

M. Daburon avait cach son visage entre ses mains; il ne voulait pas que
Claire pt y suivre la trace des motions qui le remuaient.

Comme elle l'aime! se disait-il, comme elle l'aime!

Il tait certes  mille lieues de la situation prsente. Son esprit
s'abmait dans les plus noires rflexions. Tous les aiguillons de la
jalousie le dchiraient.

Quels ne seraient pas ses transports, s'il tait l'objet d'une passion
irrsistible comme celle qui clatait devant lui? Que ne donnerait-il
pas en retour? Il avait, lui aussi, une me jeune et ardente, une soif
brlante de tendresse. Qui s'en tait inquit? Il avait t estim,
respect, craint peut-tre, non aim, et il ne le serait jamais. N'en
tait-il donc pas digne? Pourquoi tant d'hommes traversent-ils la vie
dshrits d'amour, tandis que d'autres, les tres les plus vils,
parfois, semblent possder un mystrieux pouvoir qui charme, sduit,
entrane, qui inspire ces sentiments aveugles et furieux qui, pour
s'affirmer, vont au-devant du sacrifice et l'appellent? Les femmes
n'ont-elles donc ni raison ni discernement?

Le silence de Mlle d'Arlange ramena le juge  la ralit.

Il leva les yeux sur elle. Brise par la violence de son exaltation,
elle tait retombe sur son fauteuil et respirait avec tant de
difficult que M. Daburon crut qu'elle se trouvait mal. Il allongea
vivement la main vers le timbre plac sur son bureau pour demander du
secours. Mais, si prompt qu'et t son mouvement, Claire le prvint et
l'arrta.

--Que voulez-vous faire? demanda-t-elle.

--Vous me paraissiez si souffrante, balbutia-t-il, que je voulais...

--Ce n'est rien, monsieur, rpondit-elle. On me croirait faible  me
voir, il n'en est rien; je suis forte, sachez-le bien, trs forte. Il
est vrai que je souffre comme je n'imaginais pas qu'on pt souffrir.
C'est qu'il est cruel pour une jeune fille de faire violence  toutes
ses pudeurs. Vous devez tre content, monsieur, j'ai dchir tous les
voiles et vous avez pu lire jusqu'au fond de mon coeur. Je ne le regrette
pourtant pas, c'tait pour lui. Ce dont je me repens, c'est de m'tre
abaisse jusqu' le dfendre. Votre assurance m'avait blouie. Il me
pardonnera cette offense  son caractre. On ne dfend pas un homme
comme lui, on prouve son innocence. Dieu aidant, je la prouverai.

Mlle d'Arlange se leva  demi comme pour se retirer; M. Daburon la
retint d'un signe.

Dans son aberration, il pensait qu'il serait mal  lui de laisser 
cette pauvre jeune fille l'ombre d'une illusion. Ayant tant fait que de
commencer, il se persuadait que son devoir lui commandait d'aller
jusqu'au bout. Il se disait de bonne foi qu'ainsi il sauvait Claire
d'elle-mme et lui pargnait pour l'avenir de cuisants regrets. Le
chirurgien qui a commenc une opration terrible ne la laisse pas
inacheve parce que le malade se dbat, souffre et crie.

--Il est pnible, mademoiselle..., commena-t-il.

Claire ne le laissa pas achever.

--Il suffit, monsieur, dit-elle; tout ce que vous pouvez dire encore est
inutile. Je respecte votre malheureuse conviction; je vous demande en
retour quelques gards pour la mienne. Si vous tiez vraiment mon ami,
je vous dirais: Aidez-moi dans la tche de salut  laquelle je vais me
dvouer. Mais vous ne le voudriez pas, sans doute.

Il tait dit que Claire ferait tout pour irriter le malheureux
magistrat. Voici maintenant que sa passion arrivait  s'exprimer comme
la logique du pre Tabaret. Les femmes n'analysent ni ne raisonnent,
elles sentent et croient. Au lieu de discuter, elles affirment. De l,
peut-tre, leur supriorit. Pour Claire, M. Daburon ne sentait pas
comme elle devenait son ennemie, et elle le traitait comme tel.

Le juge d'instruction ressentit vivement l'injure. Tiraill par les
scrupules d'une conscience troite d'un ct, par ses convictions de
l'autre, ballott entre le devoir et la passion, entortill dans le
harnais de sa profession, il tait incapable de la rflexion la plus
simple. Il agissait depuis trois jours comme un enfant qui s'entte dans
sa sottise. Pourquoi cette obstination  ne pas convenir qu'Albert
pouvait tre innocent? Les investigations dans tous les cas arrivaient
au mme but. Lui, toujours favorable aux prvenus, il n'admettait pas la
possibilit d'une erreur  l'gard de celui-ci.

--Si vous connaissiez les preuves que j'ai entre les mains,
mademoiselle, dit-il de ce ton froid qui annonce la dtermination de ne
pas se laisser aller  la colre, si je vous les exposais, vous
n'espreriez plus.

--Parlez, monsieur, fit imprieusement Claire.

--Vous le voulez, mademoiselle? soit! Je vous dtaillerai, si vous
l'exigez, toutes les charges recueillies par la justice; je vous
appartiens entirement, vous le savez. Mais  quoi bon numrer ces
prsomptions! Il en est une qui,  elle seule, est dcisive. Le meurtre
a t commis le soir du Mardi gras, et il est impossible au prvenu de
dterminer l'emploi de cette soire. Il est sorti, cependant, et il
n'est rentr chez lui qu' deux heures du matin, ses vtements souills
et dchirs, ses gants raills...

--Oh! assez, monsieur, assez! interrompit Claire, dont les yeux
rayonnrent tout  coup de bonheur. C'tait, dites-vous, le soir du
Mardi gras?

--Oui, mademoiselle.

--Ah! j'en tais bien sre! s'cria-t-elle avec l'accent du triomphe. Je
vous disais bien, moi, qu'il ne pouvait tre coupable!

Elle joignit les mains, et au mouvement de ses lvres il fut facile de
voir qu'elle priait.

L'expression de la foi la plus vive, rencontre par quelques peintres
italiens, illuminait son beau visage, pendant qu'elle rendait grce 
Dieu dans l'effusion de sa reconnaissance.

Le magistrat tait si dcontenanc qu'il oubliait d'admirer. Il
attendait une explication.

--Eh bien? demanda-t-il, n'y tenant plus.

--Monsieur, rpondit Claire, si c'est l votre plus forte preuve, elle
n'existe plus. Albert a pass prs de moi toute la soire que vous
dites.

--Prs de vous? balbutia le juge.

--Oui, avec moi,  l'htel.

M. Daburon fut abasourdi. Rvait-il? Les bras lui tombaient.

--Quoi? interrogea-t-il, le vicomte tait chez vous; votre grand-mre,
votre gouvernante, vos domestiques l'ont vu, lui ont parl?

--Non, monsieur, il est venu et s'est retir en secret. Il tenait 
n'tre vu de personne, il voulait se trouver seul avec moi.

--Ah!... fit le juge avec un soupir de soulagement. Il signifiait, ce
soupir: Tout s'explique. C'tait aussi par trop fort. Elle veut le
sauver, au risque de compromettre sa rputation. Pauvre fille! Mais
cette ide lui est-elle venue subitement? Ce Ah! fut interprt bien
diffremment par Mlle d'Arlange. Elle pensa que M. Daburon s'tonnait
qu'elle et consenti  recevoir Albert.

--Votre surprise est une injure, monsieur, dit-elle.

--Mademoiselle!...

--Une fille de mon sang, monsieur, peut recevoir son fianc sans danger,
sans qu'il se passe rien dont elle puisse avoir  rougir.

Elle disait cela, et en mme temps elle tait cramoisie, de honte, de
douleur et de colre. Elle se prenait  har M. Daburon.

--Je n'ai point eu l'offensante pense que vous croyez, mademoiselle,
dit le magistrat. Je me demande seulement comment monsieur de Commarin
est all chez vous en cachette, lorsque son mariage prochain lui donnait
le droit de s'y prsenter ouvertement  toute heure. Je me demande
encore comment dans cette visite il a pu mettre ses vtements dans
l'tat o nous les avons trouvs.

--C'est--dire, monsieur, reprit Claire avec amertume, que vous doutez
de ma parole!

--Il est des circonstances, mademoiselle...

--Vous m'accusez de mensonge, monsieur. Sachez que, si nous tions
coupables, nous ne descendrions pas jusqu' nous justifier. On ne nous
verra jamais ni prier ni demander grce.

Le ton hautain et mchant de Mlle d'Arlange ne pouvait qu'indigner le
juge. Comme elle le traitait! Et cela parce qu'il ne consentait pas 
paratre sa dupe...

--Avant tout, mademoiselle, rpondit-il svrement, je suis magistrat et
j'ai un devoir  remplir. Un crime est commis, tout me dit que monsieur
Albert de Commarin est coupable, je l'arrte. Je l'interroge et je
relve contre lui des indices accablants. Vous venez me dire qu'ils sont
faux, cela ne suffit pas. Tant que vous vous tes adresse  l'ami, vous
m'avez trouv bienveillant et attendri. Maintenant c'est au juge que
vous parlez, et c'est le juge qui vous rpond: prouvez!

--Ma parole, monsieur...

--Prouvez!...

Mlle d'Arlange se leva lentement, attachant sur le juge un regard
plein d'tonnement et de soupons.

--Seriez-vous donc heureux, monsieur, demanda-t-elle, de trouver Albert
coupable? Vous serait-il donc bien doux de le faire condamner?
Auriez-vous de la haine contre cet accus dont le sort est entre vos
mains, monsieur le juge? C'est qu'on le dirait presque... Pouvez-vous
rpondre de votre impartialit? Certains souvenirs ne psent-ils pas
lourdement dans votre balance? Est-il sr que ce n'est pas un rival que
vous poursuivez arm de la loi?

--C'en est trop! murmurait le juge, c'en est trop!

--Savez-vous, poursuivait Claire froidement, que notre situation est
rare et prilleuse en ce moment? Un jour, il m'en souvient, vous m'avez
dclar votre amour. Il m'a paru sincre et profond; il m'a touche.
J'ai d le repousser parce que j'en aimais un autre, et je vous ai
plaint. Voici maintenant que cet autre est accus d'un assassinat, et
c'est vous qui tes son juge; et je me trouve moi entre vous deux, vous
priant pour lui. Accepter d'tre juge, c'tait consentir  tre tout
pour lui, et on dirait que vous tes contre!

Chacune des phrases de Claire tombait sur le coeur de M. Daburon, comme
des soufflets sur sa joue.

tait-ce bien elle qui parlait? D'o lui venait cette audace soudaine
qui lui faisait rencontrer toutes ces paroles qui trouvaient un cho en
lui?

--Mademoiselle, dit-il, la douleur vous gare.  vous seule je puis
pardonner ce que vous venez de dire. Votre ignorance des choses vous
rend injuste. Vous pensez que le sort d'Albert dpend de mon bon
plaisir, vous vous trompez. Me convaincre n'est rien, il faut encore
persuader les autres. Que je vous croie, moi, c'est tout naturel, je
vous connais. Mais les autres ajouteront-ils foi  votre tmoignage
quand vous arriverez  eux avec un rcit vrai, je le crois, trs vrai,
mais enfin invraisemblable?

Les larmes vinrent aux yeux de Claire.

--Si je vous ai offens injustement, monsieur, dit-elle, pardonnez-moi,
le malheur rend mauvais.

--Vous ne pouvez m'offenser, mademoiselle, reprit le magistrat, je vous
l'ai dit, je vous appartiens.

--Alors, monsieur, aidez-moi  prouver que ce que j'avance est exact. Je
vais tout vous conter.

M. Daburon tait bien convaincu que Claire cherchait  surprendre sa
bonne foi. Cependant son assurance l'tonnait. Il se demandait quelle
fable elle allait imaginer.

--Monsieur, commena Claire, vous savez quels obstacles a rencontrs mon
mariage avec Albert. Monsieur de Commarin ne voulait pas de moi pour
fille parce que je suis pauvre; je n'ai rien. Il a fallu  Albert une
lutte de cinq annes pour triompher des rsistances de son pre. Deux
fois le comte a cd, deux fois il est revenu sur une parole qui lui
avait t, disait-il, extorque. Enfin, il y a un mois il a donn de son
propre mouvement son consentement. Cependant ces hsitations, ces
lenteurs, ces ruptures injurieuses avaient profondment bless ma
grand-mre. Vous savez son caractre susceptible; je dois reconnatre
qu'en cette circonstance elle a eu raison. Bien que le jour du mariage
ft fix, la marquise dclara qu'elle ne me compromettrait, ni ne nous
ridiculiserait davantage en paraissant se prcipiter au-devant d'une
alliance trop considrable pour qu'on ne nous ait pas souvent accuses
d'ambition. Elle dcida donc que, jusqu' la publication des bans,
Albert ne serait plus admis chez elle que tous les deux jours, deux
heures seulement, dans l'aprs-midi, et en sa prsence. Nous n'avons pu
la faire revenir sur sa dtermination. Telle tait la situation lorsque
le dimanche matin on me remit un mot d'Albert. Il me prvenait que des
affaires graves l'empcheraient de venir, bien que ce ft son jour.
Qu'arrivait-il qui pt le retenir? J'apprhendai quelque malheur. Le
lendemain je l'attendais avec impatience, avec angoisse, quand son valet
de chambre apporta  Schmidt une lettre pour moi. Dans cette lettre,
monsieur, Albert me conjurait de lui accorder un rendez-vous. Il
fallait, me disait-il, qu'il me parlt longuement,  moi seule, sans
dlai. Notre avenir, ajoutait-il, dpendait de cette entrevue. Il me
laissait le choix du jour et de l'heure, me recommandant bien de ne me
confier  personne. Je n'hsitai pas. Je lui rpondis de se trouver le
mardi soir  la petite porte du jardin qui donne sur une rue dserte.
Pour m'avertir de sa prsence, il devait frapper quand neuf heures
sonneraient aux Invalides. Ma grand-mre, je le savais, avait pour ce
soir-l invit plusieurs de ses amies; je pensais qu'en feignant d'tre
souffrante il me serait permis de me retirer, et qu'ainsi je serais
libre. Je comptais bien que madame d'Arlange retiendrait Schmidt prs
d'elle...

--Pardon! mademoiselle, interrompit M. Daburon, quel jour avez-vous
crit  monsieur Albert?

--Le mardi dans la journe.

--Pouvez-vous prciser l'heure?

--J'ai d envoyer cette lettre entre deux et trois heures.

--Merci! mademoiselle; continuez, je vous prie.

--Toutes mes prvisions, reprit Claire, se ralisrent. Le soir je me
trouvai libre et je descendis au jardin un peu avant le moment fix.
J'avais russi  me procurer la cl de la petite porte; je m'empressai
de l'essayer. Malheur! il m'tait impossible de la faire jouer, la
serrure tait trop rouille; j'employai inutilement toutes mes forces.
Je me dsesprais quand neuf heures sonnrent. Au troisime coup Albert
frappa. Aussitt je lui fis part de l'accident et je lui jetai la cl
pour qu'il essayt, d'ouvrir. Il le tenta vainement. Je ne pouvais que
le prier de remettre notre entrevue au lendemain. Il me rpondit que
c'tait impossible, que ce qu'il avait  me dire ne souffrait pas de
dlai. Depuis deux jours qu'il hsitait  me communiquer cette affaire
il endurait le martyre, il ne vivait plus. Nous nous parlions, vous
comprenez,  travers la porte. Enfin il me dclara qu'il allait passer
par-dessus le mur. Je le conjurai de n'en rien faire, redoutant un
accident. Il est assez haut, le mur, vous le connaissez, et le chaperon
est tout garni de morceaux de verre cass; de plus les branches des
acacias font comme une haie dessus. Mais il se moqua de mes craintes et
me dit qu' moins d'une dfense expresse de ma part il allait tenter
l'escalade. Je n'osais pas dire non, et il se risqua. J'avais bien peur,
je tremblais comme la feuille. Par bonheur, il est trs leste; il passa
sans se faire mal. Ce qu'il voulait, monsieur, c'tait m'annoncer la
catastrophe qui nous frappait. Nous nous sommes assis d'abord sur le
petit banc, vous savez, qui est devant le bosquet; puis, comme la pluie
tombait, nous nous sommes rfugis sous le pavillon rustique. Il tait
plus de minuit quand Albert m'a quitte, tranquille et presque gai. Il
s'est retir par le mme chemin, seulement avec moins de danger, parce
que je l'ai forc de prendre l'chelle du jardinier, que j'ai couche le
long du mur quand il a t de l'autre ct.

Ce rcit, fait du ton le plus simple et le plus naturel, confondait M.
Daburon. Que croire?

--Mademoiselle, demanda-t-il, la pluie avait-elle commenc lorsque
monsieur Albert a franchi le mur?

--Pas encore, monsieur. Les premires gouttes sont tombes lorsque nous
tions sur le banc, je me le rappelle fort bien, parce qu'il a ouvert
son parapluie et que j'ai pens  Paul et Virginie.

--Accordez-moi une minute, mademoiselle, dit le juge. Il s'assit devant
son bureau et rapidement crivit deux lettres. Dans la premire il
donnait des ordres pour qu'Albert ft amen tout de suite au Palais de
Justice,  son cabinet.

Par la seconde, il chargeait un agent de la sret de se transporter
immdiatement au faubourg Saint-Germain,  l'htel d'Arlange, pour y
examiner le mur du fond du jardin et y relever les traces d'une
escalade, si toutefois elles existaient. Il expliquait que le mur avait
t franchi deux fois, avant et pendant la pluie. En consquence, les
empreintes de l'aller et du retour devaient tre diffrentes.

Il tait enjoint  cet agent de procder avec la plus grande
circonspection et de chercher un motif plausible pour expliquer ses
investigations.

Tout en crivant, le juge avait sonn son domestique, qui parut.

--Voici, lui dit-il, deux lettres que vous allez porter  Constant, mon
greffier. Vous le prierez de les lire et de faire excuter  l'instant,
vous comprenez,  l'instant, les ordres qu'elles contiennent. Courez,
prenez une voiture, allez vite. Ah! un mot: si Constant n'est pas dans
mon cabinet, faites-le chercher par un garon, il ne saurait tre loin,
il m'attend. Partez, dpchez-vous.

M. Daburon revint alors  Claire:

--Auriez-vous conserv, mademoiselle, la lettre o monsieur Albert vous
demande un rendez-vous?

--Oui, monsieur, je dois mme l'avoir sur moi.

Elle se leva, chercha dans sa poche et en sortit un papier trs froiss.

--La voici!

Le juge d'instruction la prit. Un soupon lui venait. Cette lettre
compromettante se trouvait bien  propos dans la poche de Claire. Les
jeunes filles d'ordinaire ne promnent pas ainsi les demandes de
rendez-vous. D'un regard il parcourut les dix lignes de ce billet.

--Pas de date, murmura-t-il, pas de timbre, rien...

Claire ne l'entendit pas; elle se torturait l'esprit  chercher des
preuves de cette entrevue.

--Monsieur, dit-elle tout  coup, c'est souvent lorsqu'on dsire et
qu'on pense tre seul qu'on est observ. Mandez, je vous prie, tous les
domestiques de ma grand-mre et interrogez-les, il se peut que l'un
d'eux ait vu Albert.

--Interroger vos gens!... y songez-vous, mademoiselle!

--Quoi! monsieur, vous vous dites que je serai compromise... Qu'importe,
pourvu qu'il soit libre!

M. Daburon ne pouvait qu'admirer. Quel dvouement sublime chez cette
jeune fille, qu'elle dt ou non la vrit! Il pouvait apprcier la
violence qu'elle se faisait depuis une heure, lui qui connaissait si
bien son caractre.

--Ce n'est pas tout, ajouta-t-elle; la cl de la petite porte que j'ai
jete  Albert, il ne me l'a pas rendue; je me le rappelle bien, nous
l'avons oublie. Il doit l'avoir serre. Si on la trouve en sa
possession, elle prouvera bien qu'il est venu dans le jardin...

--Je donnerai des ordres, mademoiselle.

--Il y a encore un moyen, reprit Claire; pendant que je suis ici,
envoyez vrifier le mur...

Elle pensait  tout.

--C'est fait, mademoiselle, continua M. Daburon. Je ne vous cacherai pas
qu'une des lettres que je viens d'expdier ordonne une enqute chez
votre grand-mre, enqute secrte, bien entendu.

Claire se leva rayonnante, et pour la seconde fois tendit sa main au
juge.

--Oh merci! dit-elle, merci mille fois! Maintenant je vois bien que vous
tes avec nous. Mais voici encore une ide: ma lettre du mardi, Albert
doit l'avoir.

--Non, mademoiselle, il l'a brle.

Les yeux de Claire se voilrent, elle se recula.

Elle croyait sentir de l'ironie dans la rponse du juge. Il n'y en avait
pas. Le magistrat se rappelait la lettre jete dans le pole par Albert
dans l'aprs-midi du mardi. Ce ne pouvait tre que celle de la jeune
fille. C'tait donc  elle que s'appliquaient ces mots: Elle ne saurait
me rsister. Il comprit le mouvement et expliqua la phrase.

--Comprenez-vous, mademoiselle, demanda-t-il ensuite, que monsieur de
Commarin ait laiss s'garer la justice, m'ait expos, moi,  une erreur
dplorable, lorsqu'il tait si simple de me dire tout cela?

--Il me semble, monsieur, qu'un honnte homme ne peut pas avouer qu'il a
obtenu un rendez-vous d'une femme tant qu'il n'en a pas l'autorisation
expresse. Il doit exposer sa vie plutt que l'honneur de celle qui s'est
confie  lui. Mais croyez qu'Albert comptait sur moi.

Il n'y avait rien  redire  cela, et le sentiment exprim par Mlle
d'Arlange donnait un sens  une phrase de l'interrogatoire du prvenu.

--Ce n'est pas tout encore, mademoiselle, reprit le juge, tout ce que
vous venez de me dire l, il faudra venir me le rpter dans mon
cabinet, au Palais de Justice. Mon greffier crira votre dposition et
vous la signerez. Cette dmarche vous sera pnible, mais c'est une
formalit ncessaire.

--Eh! monsieur, c'est avec joie que je m'y rendrai. Quel acte peut me
coter avec cette ide qu'il est en prison? N'tais-je pas rsolue 
tout? Si on l'avait traduit en cour d'assises, j'y serais alle. Oui, je
m'y serais prsente, et l, tout haut, devant tous, j'aurais dit la
vrit. Sans doute, ajouta-t-elle d'un ton triste, j'aurais t bien
affiche, on m'aurait regarde comme une hrone de roman, mais que
m'importe l'opinion, le blme ou l'approbation du monde, puisque je suis
sre de son amour!

Elle se leva, rajustant son manteau et les brides de son chapeau.

--Est-il ncessaire, demanda-t-elle, que j'attende le retour des gens
qui sont alls examiner le mur?

--C'est inutile, mademoiselle.

--Alors, reprit-elle de la voix la plus douce, il ne me reste plus,
monsieur, qu' vous prier--elle joignit les mains--, qu' vous
conjurer--ses yeux suppliaient--de laisser sortir Albert de la prison.

--Il sera remis en libert ds que cela se pourra, je vous en donne ma
parole.

--Oh! aujourd'hui mme, cher monsieur Daburon, aujourd'hui, je vous en
prie, tout de suite. Puisqu'il est innocent, voyons, laissez-vous
attendrir, puisque vous tes notre ami... Voulez-vous que je me mette 
genoux?

Le juge n'eut que le temps bien juste d'tendre les bras pour la
retenir. Il touffait, le malheureux! Ah! combien il enviait le sort de
ce prisonnier!

--Ce que vous me demandez est impossible, mademoiselle, dit-il d'une
voix teinte, impraticable, sur mon honneur! Ah! si cela ne dpendait
que de moi!... je ne saurais, ft-il coupable, vous voir pleurer et
rsister...

Mlle d'Arlange, si ferme jusque-l, ne put retenir un sanglot.

--Malheureuse! s'cria-t-elle, il souffre, il est en prison, je suis
libre et je ne puis rien pour lui! Grand Dieu! inspire-moi de ces
accents qui touchent le coeur des hommes. Aux pieds de qui aller me jeter
pour avoir sa grce!...

Elle s'interrompit, surprise du mot qu'elle venait de prononcer.

--J'ai dit sa grce, reprit-elle firement, il n'a pas besoin de grce.
Pourquoi ne suis-je qu'une femme! Je ne trouverai donc pas un homme qui
m'aide! Si, dit-elle, aprs un moment de rflexion, il est un homme qui
se doit  Albert, puisque c'est lui qui l'a prcipit l o il est:
c'est le comte de Commarin. Il est son pre et il l'a abandonn! Eh
bien! moi, je vais aller lui rappeler qu'il a un fils.

Le magistrat se leva pour la reconduire, mais dj elle s'enfuyait,
entranant la bonne Schmidt.

M. Daburon, plus mort que vif, se laissa retomber dans son fauteuil. Ses
yeux taient brillants de larmes.

--Voil donc ce qu'elle est! murmurait-il. Ah! je n'avais pas fait un
choix vulgaire. J'avais su deviner et comprendre toutes ses grandeurs.

Jamais il ne l'avait tant aime, et il sentait que jamais il ne se
consolerait de n'avoir pu s'en faire aimer. Mais au plus profond de ses
mditations, une pense aigu comme une flche traversa son cerveau.

Claire avait-elle dit vrai? n'avait-elle pas jou un rle appris de
longue main? Non, certainement, non.

Mais on pouvait l'avoir abuse, elle pouvait tre la dupe de quelque
fourberie savante.

Alors la prdiction du pre Tabaret se trouvait ralise.

Tabaret avait dit: Attendez-vous  un irrcusable alibi.

Comment dmontrer la fausset de celui-ci, machin  l'avance, affirm
par Claire abuse?

Comment djouer un plan si habilement calcul que le prvenu avait pu
sans danger attendre les bras croiss, sans s'en mler, les rsultats
prvus?...

Et si pourtant le rcit de Claire tait exact, si Albert tait
innocent!...

Le juge se dbattait au milieu d'inextricables difficults, sans un
projet, sans une ide.

Il se leva.

--Allons! dit-il  haute voix, comme pour s'encourager, au Palais tout
se dbrouillera.




XVI


M. Daburon avait t surpris de la visite de Claire.

M. de Commarin le fut bien davantage lorsque son valet de chambre, se
penchant  son oreille, lui annona que Mlle d'Arlange demandait 
monsieur le comte un instant d'entretien.

M. Daburon avait laiss choir une coupe admirable; M. de Commarin, qui
tait  table, laissa tomber son couteau sur son assiette.

Comme le juge encore, il rpta:

--Claire!

Il hsitait  la recevoir, redoutant une scne pnible et dsagrable.
Elle ne pouvait avoir, il ne l'ignorait pas, qu'une trs faible
affection pour lui qui l'avait si longtemps repousse avec tant
d'obstination. Que lui voulait-elle? Sans doute elle venait pour
s'informer d'Albert. Que rpondrait-il? Elle aurait probablement une
attaque de nerfs, et sa digestion,  lui, en serait trouble. Cependant
il songea  l'immense douleur qu'elle avait d prouver, et il eut un
bon mouvement. Il se dit qu'il serait mal et indigne de son caractre de
se celer pour celle qui aurait t sa fille, la vicomtesse de Commarin.
Il donna l'ordre de la prier d'attendre un moment dans un des petits
salons du rez-de-chausse.

Il ne tarda pas  s'y rendre, son apptit ayant t coup par la seule
annonce de cette visite. Il tait prpar  tout ce qu'il y a de plus
fcheux.

Ds qu'il parut, Claire s'inclina devant lui avec une de ces belles
rvrences de dignit premire qu'enseignait madame la marquise
d'Arlange.

--Monsieur le comte..., commena-t-elle.

--Vous venez, n'est-il pas vrai, ma pauvre enfant, chercher des
nouvelles de ce malheureux? demanda M. de Commarin.

Il interrompait Claire et allait droit au but pour en finir au plus
vite.

--Non, monsieur le comte, rpondit la jeune fille, je viens vous en
donner au contraire. Vous savez qu'il est innocent?

Le comte la regarda bien attentivement, persuad que la douleur lui
avait troubl sa raison. Sa folie, en ce cas, tait fort calme.

--Je n'en avais jamais dout, continua Claire, mais maintenant j'en ai
la preuve la plus certaine.

--Songez-vous bien  ce que vous avancez, mon enfant? interrogea le
comte, dont les yeux trahissaient la dfiance.

Mlle d'Arlange comprit les penses du vieux gentilhomme. Son
entretien avec M. Daburon lui avait donn de l'exprience.

--Je n'avance rien qui ne soit de la dernire exactitude, rpondit-elle,
et facile  vrifier. Je sors  l'instant de chez le juge d'instruction,
monsieur Daburon, qui est des amis de ma grand-mre, et aprs ce que je
lui ai rvl, il est persuad qu'Albert n'est pas coupable.

--Il vous l'a dit, Claire! s'exclama le comte. Mon enfant, en tes-vous
sre, ne vous trompez-vous pas?

--Non, monsieur. Je lui ai appris une chose que tout le monde ignorait;
qu'Albert, qui est un gentilhomme, ne pouvait lui dire. Je lui ai appris
qu'Albert a pass avec moi, dans le jardin de ma grand-mre, toute cette
soire o le crime a t commis. Il m'avait demand un rendez-vous...

--Mais votre parole ne peut suffire.

--Il y a des preuves, et la justice les a maintenant.

--Est-ce bien possible, grand Dieu! s'cria le comte hors de lui.

--Ah! monsieur le comte, fit amrement Mlle d'Arlange, vous tes
comme le juge, vous avez cru l'impossible. Vous tes son pre et vous
l'avez souponn. Vous ne le connaissez donc pas! Vous l'abandonniez
sans chercher  le dfendre! Ah! je n'ai pas hsit, moi!

On croit aisment  la vraisemblance de ce qu'on dsire de toute son
me. M. de Commarin ne devait pas tre difficile  convaincre. Sans
raisonnements, sans discussion, il ajouta foi aux assertions de Claire.
Il partagea son assurance sans se demander si cela tait sage et
prudent.

Oui, il avait t accabl par la certitude du juge, il s'tait dit que
l'invraisemblance tait vraie et il avait courb le front. Un mot d'une
jeune fille le ramenait. Albert innocent! Cette pense descendait sur
son coeur comme une rose cleste.

Claire lui apparaissait ainsi qu'une messagre de bonheur et d'espoir.
Depuis trois jours seulement, il avait mesur la grandeur de son
affection pour Albert. Il l'avait tendrement aim, puisque jamais,
malgr ses affreux soupons sur sa paternit, il n'avait pu se rsigner
 l'loigner de lui.

Depuis trois jours, le souvenir du crime imput  ce malheureux, l'ide
du chtiment qui l'attendait le tuaient. Et il tait innocent!

Plus de honte, plus de procs scandaleux, plus de boue sur l'cusson; le
nom de Commarin ne retentirait pas devant les tribunaux.

--Mais alors, mademoiselle, demanda le comte, on va le relcher?

--Hlas! monsieur, je demandais, moi, qu'on le mt en libert 
l'instant mme. C'est juste, n'est-ce pas, puisqu'il n'est pas coupable?
Mais le juge m'a rpondu que ce n'tait pas possible, qu'il n'est pas le
matre, que le sort d'Albert dpend de beaucoup de personnes. C'est
alors que je me suis dcide  venir vous demander assistance.

--Puis-je donc quelque chose?

--Je l'espre, du moins. Je ne suis qu'une pauvre fille bien ignorante,
moi, et je ne connais personne au monde. Je ne sais pas ce qu'on peut
faire pour qu'on ne le retienne plus en prison. Il doit cependant y
avoir un moyen de se faire rendre justice. Est-ce que vous n'allez pas
tout tenter, monsieur le comte, vous qui tes son pre?

--Si, rpondit vivement M. de Commarin, si, et sans perdre une minute.

Depuis l'arrestation d'Albert, le comte tait rest plong dans une
morne stupeur. Dans sa douleur profonde, ne voyant autour de lui que
ruines et dsastres, il n'avait rien fait pour secouer l'engourdissement
de sa pense. Cet homme, si actif d'ordinaire, remuant jusqu' la
turbulence, avait t stupfi. Il se plaisait dans cet tat de
paralysie crbrale qui l'empchait de sentir la vivacit de son
malheur. La voix de Claire sonna  son oreille comme la trompette de la
rsurrection. La nuit affreuse se dissipait, il entrevoyait une lueur 
l'horizon, il retrouva l'nergie de sa jeunesse.

--Marchons, dit-il.

Mais soudain sa physionomie rayonnante se voila d'une tristesse mle de
colre.

--Mais encore, reprit-il, o?  quelle porte frapper srement? Dans un
autre temps, je serais all trouver le roi. Mais aujourd'hui!... Votre
empereur lui-mme ne saurait se mettre au-dessus de la loi. Il me
rpondrait d'attendre la dcision de ces messieurs du tribunal, et qu'il
ne peut rien. Attendre!... Et Albert compte les minutes avec une
mortelle angoisse! Certainement on obtient justice, seulement, se la
faire rendre promptement est un art qui s'enseigne dans des coles que
je n'ai pas frquentes.

--Essayons toujours, monsieur, insista Claire, allons trouver les juges,
les gnraux, les ministres, que sais-je, moi! Conduisez-moi simplement,
je parlerai, moi, et vous verrez si nous ne russissons pas!

Le comte prit entre ses mains les petites mains de Claire et les retint
un moment, les pressant avec une paternelle tendresse.

--Brave fille! s'cria-t-il, vous tes une brave et courageuse fille,
Claire! Bon sang ne peut mentir. Je ne vous connaissais pas. Oui, vous
serez ma fille, et vous serez heureux, Albert et vous... Mais nous ne
pouvons pourtant pas nous lancer comme des tourneaux. Il nous faudrait,
pour m'indiquer  qui je dois m'adresser, un guide quelconque, un
avocat, un avou. Ah! s'cria-t-il, nous tenons notre affaire, Nol!...

Claire leva sur le comte ses beaux yeux surpris.

--C'est mon fils, rpondit M. de Commarin, visiblement embarrass, mon
autre fils, le frre d'Albert. Le meilleur et le plus digne des hommes,
ajouta-t-il, rencontrant fort  propos une phrase toute faite de M.
Daburon. Il est avocat, il sait son Palais sur le bout du doigt, il nous
renseignera.

Ce nom de Nol, ainsi jet au milieu de cette conversation qu'enchantait
l'esprance, serra le coeur de Claire. Le comte s'aperut de son effroi.

--Soyez sans inquitude, chre enfant, reprit-il. Nol est bon, et je
vous dirai plus, il aime Albert. Ne hochez pas la tte ainsi, jeune
sceptique, Nol m'a dit ici mme qu'il ne croyait pas  la culpabilit
d'Albert. Il m'a dclar qu'il allait tout faire pour dissiper une
erreur fatale, et qu'il voulait tre son avocat.

Ces affirmations ne semblrent pas rassurer la jeune fille. Elle se
disait: qu'a-t-il donc fait pour Albert, ce Nol? Pourtant elle ne
rpliqua pas.

--Nous allons l'envoyer chercher, continua M. de Commarin; il est en ce
moment prs de la mre d'Albert, qui l'a lev et qui se meurt.

--La mre d'Albert!

--Oui, mon enfant. Albert vous expliquera ce qui peut vous paratre une
nigme. En ce moment le temps nous presse. Mais j'y pense...

Il s'arrta brusquement. Il pensait qu'au lieu d'envoyer chercher Nol
chez Mme Gerdy il pouvait s'y rendre. Ainsi il verrait Valrie; et
depuis si longtemps il dsirait la revoir!

Il est de ces dmarches auxquelles le coeur pousse, et qu'on n'ose
risquer cependant, parce que mille raisons subtiles ou intresses
arrtent.

On souhaite, on a envie, on voudrait, et pourtant on lutte, on combat,
on rsiste. Mais vienne une occasion, on est tout heureux de la saisir
aux cheveux. Alors, vis--vis de soi, on a une excuse.

Tout en cdant  l'impulsion de sa passion, on peut se dire: ce n'est
pas moi qui l'ai voulu, c'est le sort.

--Il serait plus court, observa le comte, d'aller trouver Nol.

--Partons, monsieur.

--C'est que, ma chre enfant, dit en hsitant le vieux gentilhomme,
c'est que je ne sais si je puis, si je dois vous emmener. Les
convenances...

--Eh! monsieur, il s'agit bien de convenances! rpliqua imptueusement
Claire. Avec vous et pour lui, ne puis-je pas aller partout? N'est-il
pas indispensable que je donne des explications? Envoyez seulement
prvenir ma grand-mre par Schmidt, qui reviendra ici attendre notre
retour. Je suis prte, monsieur.

--Soit! dit le comte.

Et sonnant  tout rompre, il cria:

--Ma voiture!...

Pour descendre le perron, il voulut absolument que Claire prt son bras.
Le galant et lgant gentilhomme du comt d'Artois reparaissait.

--Vous m'avez t vingt ans de dessus la tte, disait-il, il est bien
juste que je vous fasse hommage de la jeunesse que vous me rendez.

Lorsque Claire fut installe...

--Rue Saint-Lazare, dit-il au valet de pied, et vite!

Quand le comte disait en montant en voiture: Et vite!, les passants
n'avaient qu' bien se garer. Le cocher tait un habile homme, on arriva
sans accident. Aids des indications du portier, le comte et la jeune
fille se dirigrent vers l'appartement de Mme Gerdy. Le comte monta
lentement, se tenant fortement  la rampe, s'arrtant  tous les paliers
pour respirer. Il allait donc la revoir! L'motion lui serrait le coeur
comme dans un tau.

--Monsieur Nol Gerdy? demanda-t-il  la domestique.

L'avocat venait de sortir  l'instant. On ne savait o il tait all,
mais il avait dit qu'il ne serait pas absent plus d'une demi-heure.

--Nous l'attendrons donc, dit le comte.

Il s'avana, et la bonne s'effaa pour le laisser passer ainsi que
Claire. Nol avait formellement dfendu d'admettre qui que ce ft, mais
l'aspect du comte de Commarin tait de ceux qui font oublier aux
domestiques toutes leurs consignes. Trois personnes se trouvaient dans
le salon o la bonne introduisit le comte et Mlle d'Arlange. C'tait
le cur de la paroisse, le mdecin et un homme de haute stature,
officier de la Lgion d'honneur, dont la tenue et la tournure
trahissaient l'ancien soldat. Ils causaient, debout prs de la chemine,
et l'arrive d'trangers parut les tonner beaucoup.

Tout en s'inclinant pour rpondre au salut de M. de Commarin et de
Claire, ils s'interrogeaient et se consultaient du regard.

Ce mouvement d'hsitation fut court.

Le militaire drangea un fauteuil qu'il roula prs de Mlle d'Arlange.

Le comte crut comprendre que sa prsence tait importune.

Il ne pouvait se dispenser de se prsenter lui-mme et d'expliquer sa
visite.

--Vous m'excuserez, messieurs, dit-il, si je suis indiscret. Je ne
pensais pas l'tre en demandant  attendre Nol, que j'ai le plus
pressant besoin de voir. Je suis le comte de Commarin.

 ce nom, le vieux soldat lcha le fauteuil dont il tenait encore le
dossier et se redressa de toute la hauteur de sa taille. Un clair de
colre brilla dans ses yeux, et il eut un geste menaant. Ses lvres se
remurent pour parler, mais il se contint et se retira, la tte baisse,
prs de la fentre.

Ni le comte ni les deux autres hommes ne remarqurent ces divers
mouvements. Ils n'chapprent pas  Claire.

Pendant que Mlle d'Arlange s'asseyait, passablement interdite, le
comte, assez embarrass lui-mme de sa contenance, s'approcha du prtre
et  voix basse demanda:

--Quel est, je vous prie, monsieur l'abb, l'tat de madame Gerdy?

Le docteur, qui avait l'oreille fine, entendit la question et s'avana
vivement.

Il tait bien aise de parler  un personnage presque clbre comme le
comte de Commarin et d'entrer en relation avec lui.

--Il est  croire, monsieur le comte, rpondit-il, qu'elle ne passera
pas la journe.

Le comte appuya sa main sur son front comme s'il y et ressenti une
douleur. Il hsitait  interroger encore. Aprs un moment de silence
glacial, il se dcida pourtant.

--A-t-elle repris connaissance? murmura-t-il.

--Non, monsieur. Depuis hier soir cependant nous avons de grands
changements. Elle a t fort agite; toute la nuit, elle a eu des
moments de dlire furieux. Il y a une heure, on a pu supposer que la
raison lui revenait, et on a envoy chercher monsieur le cur.

--Oh! bien inutilement, rpondit le prtre, et c'est un grand malheur.
La tte n'y est plus du tout. Pauvre femme! Il y a dix ans que je la
connais, je venais la voir presque toutes les semaines, il est
impossible d'en imaginer une plus excellente.

--Elle doit souffrir horriblement, dit le docteur.

Presque aussitt, et comme pour donner raison au mdecin, on entendit
des cris touffs partant de la chambre voisine, dont la porte tait
reste ouverte.

--Entendez-vous? dit le comte en tressaillant de la tte aux pieds.

Claire ne comprenait rien  cette scne trange. De sinistres
pressentiments l'oppressaient; elle se sentait comme enveloppe par une
atmosphre de malheur. La frayeur la prenait. Elle se leva et s'approcha
du comte.

--Elle est sans doute l? demanda M. de Commarin.

--Oui, monsieur, rpondit d'une voix dure le vieux soldat, qui s'tait
avanc, lui aussi.

 tout autre moment le comte aurait remarqu le ton de ce vieillard et
s'en serait choqu. Il ne leva pas mme les yeux sur lui. Il restait
insensible  tout. N'tait-elle pas l,  deux pas de lui! Sa pense
anantissait le temps. Il lui semblait que c'tait hier qu'il l'avait
quitte pour la dernire fois.

--Je voudrais bien la voir, demanda-t-il presque timidement.

--Cela est impossible, rpondit le militaire.

--Pourquoi? balbutia le comte.

--Au moins, reprit le soldat, laissez-la mourir en paix, monsieur de
Commarin!

Le comte se recula comme s'il et t menac. Ses yeux rencontrrent
ceux du vieux soldat; il les baissa ainsi qu'un coupable devant son
juge.

--Mais rien ne s'oppose  ce que monsieur entre chez madame Gerdy,
reprit le mdecin, qui voulut ne rien voir. Elle ne s'apercevra
probablement pas de sa prsence, et quand mme...

--Oh! elle ne s'apercevra de rien, appuya le prtre, je viens de lui
parler, de lui prendre la main, elle est reste insensible.

Le vieux soldat rflchissait profondment.

--Entrez, dit-il enfin au comte, peut-tre est-ce Dieu qui le veut.

Il chancelait  ce point que le docteur voulait le soutenir. Il le
repoussa doucement.

Le mdecin et le prtre taient entrs en mme temps que lui; Claire et
le vieux soldat restaient sur le seuil de la porte place en face du
lit.

Le comte fit trois ou quatre pas et fut contraint de s'arrter. Il
voulait, mais il ne pouvait aller plus loin.

Cette mourante, tait-ce bien Valrie?

Il avait beau fouiller ses souvenirs, rien dans ces traits fltris, rien
sur ce visage boulevers ne lui rappelait la belle, l'adore Valrie de
sa jeunesse. Il ne la reconnaissait pas.

Elle le reconnut bien, elle, ou plutt elle le devina; elle se dressa,
dcouvrant ses paules et ses bras amaigris. D'un geste violent, elle
repoussa le bandeau de glace pile pos sur son front, rejetant en
arrire sa chevelure abondante encore, trempe d'eau et de sueur, qui
s'parpilla sur l'oreiller.

--Guy! s'cria-t-elle, Guy!

Le comte frmit jusqu'au fond de ses entrailles.

Il demeurait plus immobile que ces malheureux qui, selon la croyance
populaire, frapps de la foudre, restent debout, mais tombent en
poussire ds qu'on les touche.

Il ne put apercevoir ce que virent les personnes prsentes: la
transfiguration de la malade. Ses traits contracts se dtendirent, une
joie cleste inonda son visage, et ses yeux creuss par la maladie
prirent une expression de tendresse infinie.

--Guy, disait-elle d'une voix navrante de douceur, te voici donc enfin!
Comme il y a longtemps, mon Dieu, que je t'attends! Tu ne peux pas
savoir tout ce que ton absence m'a fait souffrir. Je serais morte de
douleur, sans l'esprance de te revoir qui me soutenait. On t'a retenu
loin de moi? Qui? Tes parents, encore? Les mchantes gens! Tu ne leur as
donc pas dit que nul ici-bas ne t'aime autant que moi! Non, ce n'est pas
cela; je me souviens... N'ai-je pas vu ton air irrit lorsque tu es
parti? Tes amis ont voulu te sparer de moi; ils t'ont dit que je te
trahissais pour un autre.  qui donc ai-je fait du mal pour avoir des
ennemis? C'est que mon bonheur blessait l'envie. Nous tions si heureux!
Mais tu ne l'as pas crue, cette calomnie absurde, tu l'as mprise,
puisque te voici!

La religieuse, qui s'tait leve en voyant tout le monde envahir la
chambre de sa malade, ouvrait de grands yeux ahuris.

--Moi te trahir! continuait la mourante, il faudrait tre fou pour le
croire. Est-ce que je ne suis pas ton bien, ta proprit, quelque chose
de toi! Pour moi tu es tout, et je ne saurais rien attendre ni esprer
d'un autre que tu ne m'aies donn dj. Ne t'ai-je pas appartenu corps
et me ds le premier jour! Je n'ai pas lutt, va, pour me donner  toi
tout entire; je sentais que j'tais ne pour toi, Guy! te souviens-tu
de cela? Je travaillais pour une dentellire et je ne gagnais pas de
quoi vivre, toi tu m'avais dit que tu faisais ton droit et que tu
n'tais pas riche. Je croyais que tu te privais pour m'assurer un peu de
bien-tre. Tu avais voulu faire arranger notre petite mansarde du quai
Saint-Michel. tait-elle jolie avec ce frais papier  bouquets que nous
avions coll nous-mmes!

Comme elle tait gaie! De la fentre, on apercevait ces grands arbres
des Tuileries, et en nous penchant un peu, nous pouvions voir sous les
arches des ponts le coucher du soleil. Le bon temps! La premire fois
que nous sommes alls  la campagne ensemble, un dimanche, tu m'avais
apport une belle robe comme je n'osais en rver et des bottines si
mignonnes que je trouvais qu'il tait dommage de les mettre pour marcher
dehors! Mais tu m'avais trompe!

Tu n'tais pas un pauvre tudiant. Un jour, en allant porter mon
ouvrage, je te rencontrai dans une voiture superbe, derrire laquelle se
tenaient de grands laquais chamarrs d'or. Je ne pouvais en croire mes
yeux. Le soir, tu m'as dit la vrit, que tu tais noble, immensment
riche. Oh! mon bien-aim! Pourquoi m'avoir avou cela?...

Avait-elle sa raison, tait-ce le dlire qui parlait?

De grosses larmes roulaient sur le visage rid du comte de Commarin, et
le mdecin et le prtre taient mus de ce spectacle si douloureux d'un
vieillard qui pleure comme un enfant.

La veille encore, le comte croyait son coeur bien mort, et il suffisait
de cette voix pntrante pour lui rendre les fraches et fortes
sensations de la jeunesse. Combien d'annes pourtant s'taient coules
depuis?...

--Alors! poursuivait Mme Gerdy, il fallut abandonner le quai
Saint-Michel. Tu le voulais; j'obis malgr mes pressentiments. Tu me
dis que, pour te plaire, je devais ressembler  une grande dame. Tu
m'avais donn des matres, car j'tais si ignorante qu' peine je savais
signer mon nom. Te rappelles-tu la drle d'orthographe de ma premire
lettre? Ah! Guy, que n'tais-tu, en effet, un pauvre tudiant? Depuis
que je te sais si riche, j'ai perdu ma confiance, mon insouciance et ma
gaiet. Si tu allais me croire avide? si tu allais imaginer que ta
fortune me touche?

Les hommes qui, comme toi, ont des millions doivent tre bien
malheureux! Je comprends qu'ils soient incrdules et pleins de soupons.
Sont-ils srs jamais si c'est eux qu'on aime ou leur argent? Ce doute
affreux qui les dchire les rend dfiants, jaloux et cruels.  mon
unique ami, pourquoi avons-nous quitt notre chre mansarde? L nous
tions heureux. Que ne m'as-tu laisse toujours o tu m'avais trouve?
Ne savais-tu donc pas que la vue du bonheur blesse et irrite les hommes?
Sages, nous devions cacher le ntre comme un crime. Tu croyais m'lever,
tu m'as abaisse. Tu tais fier de notre amour, tu l'as affich.
Vainement je te demandais en grce de rester obscure et inconnue.

Bientt toute la ville a su que j'tais ta matresse. Il n'tait bruit
dans ton monde que de tes prodigalits pour moi. Combien je rougissais
de ce luxe insolent que tu m'imposais! Tu tais content parce que ma
beaut devenait clbre; je pleurais, moi, parce que ma honte le
devenait aussi. On parlait de moi comme de ces femmes qui font mtier
d'inspirer aux hommes les plus grandes folies. N'ai-je pas vu mon nom
dans un journal? Tu allais te marier, c'est par ce journal que je l'ai
appris. Malheureuse! je devais te fuir; je n'ai pas eu ce courage.

Je me suis lchement rsigne au plus humiliant, au plus coupable des
partages. Tu t'es mari, et je suis reste ta matresse. Oh! quel
supplice, quelle soire affreuse! J'tais seule, chez moi, dans cette
chambre toute palpitante de toi, et tu en pousais une autre! Je me
disais:  cette heure, une chaste et noble jeune fille va se donner 
lui. Je me disais: quels serments fait cette bouche qui s'est si souvent
appuye sur mes lvres? Souvent, depuis l'horrible malheur, je demande
au bon Dieu quel crime j'ai commis pour tre si impitoyablement chtie:
le crime, le voil! Je suis reste ta matresse, et ta femme est morte.
Je ne l'ai vue qu'une fois, quelques minutes  peine, mais elle t'a
regard, et j'ai compris qu'elle t'aimait autant que moi, Guy, c'est
notre amour qui l'a tue.

Elle s'arrta puise, mais aucun des assistants ne se permit un
mouvement.

Ils coutaient religieusement, avec une motion fivreuse, ils
attendaient.

Mlle d'Arlange n'avait pas eu la force de rester debout; elle s'tait
laisse glisser  genoux et elle pressait son mouchoir sur sa bouche
pour touffer ses sanglots. Cette femme n'tait-elle pas la mre
d'Albert?

Seule la digne religieuse n'tait point mue: elle avait vu, ainsi
qu'elle se le disait, bien d'autres dlires. Rien, elle ne comprenait
absolument rien  cette scne.

Ces gens-ci sont fous, pensait-elle, de donner tant d'attention aux
divagations d'une insense.

Elle crut qu'elle devait avoir de la raison pour tous. S'avanant vers
le lit, elle voulait faire rentrer la malade sous ses couvertures.

--Allons, madame, couvrez-vous, vous allez attraper froid.

--Ma soeur, murmurrent en mme temps le mdecin et le prtre.

--Tonnerre de Dieu! s'cria le vieux soldat, laissez-la donc parler!

--Qui donc, reprit la malade, insensible  tout ce qui se passait autour
d'elle, qui donc a pu te dire que je te trahissais? Oh! les infmes! On
m'a fait espionner, n'est-ce pas? et on a dcouvert que souvent il
venait chez moi un officier. Eh bien! mais cet officier est mon frre,
mon cher Louis! Comme il venait d'avoir dix-huit ans et que l'ouvrage
manquait, il s'est engag soldat en disant  ma mre: Ce sera toujours
une bouche de moins  la maison. C'est un bon sujet, et ses chefs l'ont
aim tout de suite. Il a travaill au rgiment; il s'est instruit, et on
l'a fait monter bien vite en grade. On l'a nomm lieutenant, capitaine,
il est devenu chef d'escadron. Il m'a toujours aime, Louis; s'il tait
rest  Paris, je ne serais pas tombe. Mais notre mre est morte, et je
me suis trouve toute seule au milieu de cette grande ville. Il tait
sous-officier quand il a su que j'avais un amant. J'ai cru qu'il ne me
reverrait jamais. Pourtant il m'a pardonn, en disant que la constance 
une faute comme la mienne est sa seule excuse. Va, mon ami, il tait
plus jaloux de ton bonheur que toi-mme. Il venait, mais en se cachant.
Je l'avais mis dans cette position affreuse de rougir de sa soeur. Je
m'tais, moi, condamne  ne jamais parler de lui,  ne pas prononcer
son nom. Un noble soldat pouvait-il avouer qu'il tait le frre d'une
femme entretenue par un comte? Pour qu'on ne le vt pas, je prenais les
plus minutieuses prcautions.  quoi ont-elles servi? Hlas!  te faire
douter de moi. Quand il a su ce qu'on disait, il voulait, dans son
aveugle colre, te provoquer en duel. Et alors il m'a fallu lui prouver
qu'il n'avait mme pas le droit de me dfendre. Quelle misre! Ah! j'ai
pay bien cher mes annes de bonheur vol! Mais te voici, tout est
oubli. Car tu me crois, n'est-il pas vrai, Guy? J'crirai  Louis: il
viendra, il te dira que je ne mens pas, et tu ne douteras pas de sa
parole,  lui, un soldat!...

--Oui, sur mon honneur, pronona le vieux soldat, ce que ma soeur dit est
la vrit.

La mourante ne l'entendit pas; elle continuait d'une voix que la
lassitude faisait haleter:

--Comme ta prsence me fait du bien! Je sens que je renais. J'ai failli
tomber malade. Je ne dois pas tre jolie, aujourd'hui, n'importe,
embrasse-moi...

Elle tendait les bras et avanait les lvres comme pour donner des
baisers.

--Mais c'est  une condition, Guy, tu me laisseras mon enfant. Oh! je
t'en supplie, je t'en conjure, ne me le prends pas, laisse-le-moi! Une
mre sans son enfant, que veux-tu qu'elle devienne? Tu me le demandes
pour lui donner un nom illustre et une fortune immense; non! Tu me dis
que ce sacrifice fera son bonheur; non! Mon enfant est  moi, je le
garderai. La terre n'a ni honneurs ni richesses qui puissent remplacer
une mre veillant sur un berceau. Tu veux, en change, me donner
l'enfant de l'autre; jamais! Quoi! c'est cette femme qui embrasserait
mon fils! C'est impossible! Retirez d'auprs de moi cet enfant tranger,
il me fait horreur, je veux le mien. Malheureux! n'insiste pas, ne me
menace pas de ta colre, de ton abandon, je cderais et je mourrais
aprs. Guy, renonce  ce projet fatal, la pense seule est un crime.
Quoi! mes prires, mes pleurs, rien ne t'meut! Eh bien! Dieu nous
punira. Tremble pour notre vieillesse. Tout se sait. Un jour viendra o
les enfants nous demanderont des comptes terribles. Ils se lveront pour
nous maudire. Guy! j'entrevois l'avenir. Je vois mon fils justement
irrit s'avancer vers moi. Que dit-il, grand Dieu! Oh! ces lettres, ces
lettres, cher souvenir de nos amours! Mon fils! Il me menace, il me
frappe!  moi!  l'aide! Un fils frapper sa mre... Ne le dites 
personne, au moins! Dieu! que je souffre! Il sait pourtant bien que je
suis sa mre, il feint de ne pas me croire. Seigneur, c'est trop
souffrir. Guy! pardon!  mon unique ami! je n'ai ni la force de rsister
ni le courage d'obir.

 ce moment, la seconde porte de la chambre donnant sur le palier
s'ouvrit, et Nol parut, ple comme  l'ordinaire, mais calme et
tranquille.

La mourante le vit et prouva comme un choc lectrique.

Une secousse terrible branla son corps; ses yeux s'agrandirent
dmesurment, ses cheveux se dressrent.

Elle se souleva sur ses oreillers, roidissant son bras dans la direction
de Nol, et d'une voix forte, elle cria:

--Assassin!...Une convulsion la rabattit sur son lit. On s'approcha,
elle tait morte.

Un grand silence se fit.

Telle est la majest de la mort et la terreur qui s'en dgage, que
devant elle les plus forts et les plus sceptiques courbent le front et
s'inclinent.

Pour un moment, les passions et les intrts se taisent.
Involontairement nous nous recueillons, lorsqu'en notre prsence
s'exhale le dernier soupir d'un d'entre nous.

Tous les assistants, d'ailleurs, taient profondment mus de cette
scne dchirante, de cette confession suprme arrache au dlire et  la
douleur.

Mais ce mot assassin, le dernier de Mme Gerdy, ne surprit personne.
Tous,  l'exception de la soeur, savaient l'affreuse accusation qui
pesait sur Albert.

 lui s'adressait la maldiction de cette mre infortune.

Nol paraissait navr. Agenouill prs du lit de celle qui lui avait
servi de mre, il avait pris une de ses mains et la tenait colle sur
ses lvres.

--Morte! gmissait-il, elle est morte!

Prs de lui, la religieuse et le prtre s'taient mis  genoux et
rcitaient  demi-voix les prires des morts. Ils imploraient de Dieu,
pour l'me de la trpasse, sa paix et sa misricorde. Ils demandaient
un peu de bonheur au Ciel pour celle qui avait tant souffert sur cette
terre. Renvers sur un fauteuil, la tte en arrire, le comte de
Commarin tait plus dfait et plus livide que cette morte, sa matresse,
autrefois si belle.

Claire et le docteur s'empressaient autour de lui.

Il avait fallu retirer sa cravate et dnouer le col de sa chemise, il
suffoquait. Avec l'aide du vieux soldat, dont les yeux rouges et gonfls
disaient la douleur comprime, on avait roul le fauteuil du comte prs
de la fentre entrouverte pour lui donner un peu d'air. Trois jours
auparavant, cette scne l'aurait tu. Mais le coeur s'endurcit au malheur
comme les mains au travail.

--Les larmes l'ont sauv, dit le docteur  l'oreille de Claire.

M. de Commarin, en effet, reprenait peu  peu ses sens, et avec la
nettet de la pense la facult de souffrir lui revenait.
L'anantissement suit les grandes secousses de l'me; il semble que la
nature se recueille pour soutenir le malheur; on n'en sent pas d'abord
toute la violence, c'est aprs seulement qu'on sonde l'tendue et la
profondeur du mal.

Les regards du comte s'arrtaient sur ce lit o gisait le corps de
Valrie. C'tait donc l tout ce qui restait d'elle. L'me, cette me si
dvoue et si tendre, s'tait envole.

Que n'et-il pas donn pour que Dieu rendt  cette infortune un jour,
une heure seulement de vie et de raison! Avec quels transports de
repentir il se serait jet  ses pieds pour lui demander grce, pour lui
dire combien il avait horreur de sa conduite passe! Comment avait-il
reconnu l'inpuisable amour de cet ange! Sur un soupon, sans daigner
s'informer, sans l'entendre, il l'avait accable du plus froid mpris.
Que ne l'avait-il revue? Il se serait pargn vingt ans de doutes
affreux au sujet de la naissance d'Albert. Au lieu d'une existence
d'isolement, il pouvait avoir une vie heureuse et douce.

Alors il se rappelait la mort de la comtesse. Celle-l aussi l'avait
aim, et jusqu' en mourir.

Il ne les avait pas comprises, il les avait tues toutes deux.

L'heure de l'expiation tait venue, et il ne pouvait pas dire:
Seigneur, le chtiment est trop grand.

Et quelle punition, cependant! Que de malheurs depuis cinq jours!

--Oui, balbutia-t-il, oui, elle me l'avait prdit; que ne l'ai-je
coute!

Le frre de Mme Gerdy eut piti de ce vieillard si impitoyablement
prouv. Il lui tendit la main.

--Monsieur de Commarin, dit-il d'une voix grave et triste, il y a
longtemps que ma soeur vous a pardonn, si toutefois elle vous en a
jamais voulu; aujourd'hui c'est moi qui vous pardonne.

--Merci! monsieur, balbutia le comte, merci!...

Et il ajouta:

--Quelle mort, grand Dieu!

--Oui, murmura Claire, elle a rendu le dernier soupir avec cette ide
que son fils a commis un crime. Et n'avoir pu la dtromper!...

--Au moins! s'cria le comte, faut-il que son fils soit libre pour lui
rendre les derniers devoirs; oui, il le faut... Nol!...

L'avocat s'tait rapproch de son pre et avait entendu.

--Je vous ai promis, mon pre, rpondit-il, de le sauver.

Pour la premire fois Mlle d'Arlange envisagea Nol, leurs regards se
croisrent, et elle ne fut pas matresse d'un mouvement de rpulsion qui
fut vu de l'avocat.

--Albert est maintenant sauv, dit-elle firement. Ce que nous
demandons, c'est qu'on nous fasse prompte justice, c'est qu'il soit
remis en libert  l'instant. Le juge sait maintenant la vrit.

--Comment, la vrit? interrogea l'avocat.

--Oui! Albert a pass chez moi, avec moi, la nuit du crime.

Nol la regarda d'un air surpris; un aveu si singulier dans une telle
bouche, sans explications, avait bien de quoi surprendre.

Elle se redressa magnifique d'orgueil.

--Je suis mademoiselle Claire d'Arlange, monsieur, dit-elle.

M. de Commarin raconta alors rapidement tous les incidents rapports par
Claire. Quand il eut termin:

--Monsieur, rpondit Nol, vous voyez ma situation en ce moment, ds
demain...

--Demain! interrompit le comte d'une voix indigne; vous parlez, je
crois, d'attendre  demain! L'honneur commande, monsieur, il faut agir
aujourd'hui mme,  l'instant. Le moyen, pour vous, d'honorer cette
pauvre femme, n'est pas de prier pour elle... dlivrez son fils.

Nol s'inclina profondment.

--Entendre votre volont, monsieur, dit-il, c'est obir. Je pars. Ce
soir,  l'htel, j'aurai l'honneur de vous rendre compte de mes
dmarches. Peut-tre me sera-t-il donn de vous ramener Albert.

Il dit, et, embrassant une dernire fois la morte, il sortit.

Bientt le comte et Mlle d'Arlange se retirrent.

Le vieux soldat tait all  la mairie faire sa dclaration de dcs et
remplir les formalits indispensables. La religieuse resta seule en
attendant le prtre que le cur avait promis d'envoyer pour garder le
corps. La fille de Saint-Vincent n'prouvait ni crainte ni embarras.
Tant de fois elle s'tait trouve dans des circonstances pareilles! Ses
prires dites, elle s'tait releve, et dj elle allait et venait dans
la chambre, disposant tout comme on doit le faire quand un malade a
rendu le dernier soupir. Elle faisait disparatre les traces de la
maladie, cachait les fioles et les petits pots, brlait du sucre sur une
pelle rougie, et sur une table recouverte d'une serviette blanche,  la
tte du lit, elle allumait des bougies et plaait un crucifix avec un
bnitier et la branche de buis bnit.




XVII


Aussi troubl, aussi proccup que possible des rvlations de Mlle
d'Arlange, M. Daburon gravissait l'escalier qui conduit aux galeries des
juges d'instruction, lorsqu'il fut crois par le pre Tabaret. Sa vue
l'enchanta et tout aussitt il l'appela:

--Monsieur Tabaret!... Mais le bonhomme, qui donnait tous les signes de
l'agitation la plus vive, n'tait rien moins que dispos  s'arrter, 
perdre une minute.

--Vous m'excuserez, monsieur, dit-il en saluant, on m'attend chez moi.

--J'espre cependant...

--Oh! il est innocent, interrompit le pre Tabaret. J'ai dj quelques
indices, et avant trois jours... Mais vous allez entendre l'homme aux
boucles d'oreilles de Gvrol. Il est trs malin, Gvrol, je l'avais mal
jug.

Et sans couter un mot de plus il reprit sa course, sautant trois
marches  la fois, au risque de se rompre le cou.

M. Daburon, dsappoint, hta le pas.

Dans la galerie, devant la porte de son cabinet, sur le banc de bois
grossier, Albert assis prs d'un garde de Paris attendait.

--On va vous appeler  l'instant, monsieur, dit le juge au prvenu en
ouvrant sa porte.

Dans le cabinet, Constant causait avec un petit homme  figure chafouine
qu'on aurait pu prendre  sa tenue pour un petit rentier des
Batignolles, sans l'norme pingle en faux qui constellait sa cravate
et trahissait l'agent de la sret.

--Vous avez reu mes lettres? demanda M. Daburon  son greffier.

--Monsieur, vos ordres sont excuts, le prvenu est l, et voici
monsieur Martin qui arrive  l'instant du quartier des Invalides.

--Tout est donc pour le mieux, fit le magistrat d'un ton satisfait.

Et se retournant vers l'agent:

--Eh bien! monsieur Martin, demanda-t-il, qu'avez-vous vu?

--Monsieur, il y a eu escalade.

--Y a-t-il longtemps?

--Cinq ou six jours.

--Vous en tes sr?

--Non moins que je le suis de voir en ce moment monsieur Constant
tailler une plume.

--Les traces sont visibles?

--Autant, monsieur, que le nez au milieu du visage, si j'ose m'exprimer
ainsi. Le voleur--il s'agit d'un voleur, je suppose, continua M. Martin
qui tait un beau parleur--a pntr avant la pluie et s'est retir
aprs, ainsi que l'avait conjectur monsieur le juge d'instruction.
Cette circonstance est facile  dterminer quand on compare, le long du
mur, du ct de la rue, les empreintes de la monte et celles de la
descente. Ces empreintes sont des raillures faites par le bout des
pieds. Les unes sont nettes, les autres boueuses. Le gaillard--il est
leste, ma foi!--est entr  la force du poignet, mais, pour sortir, il
s'est donn le luxe d'une chelle qu'il aura jete  terre une fois en
haut. On voit trs bien o elle a t applique: en bas,  cause des
trous, creuss par les montants; en haut, parce que la chaux est
dgrade.

--Est-ce l tout? demanda le juge.

--Pas encore, monsieur. Ainsi, trois culs de bouteille qui garnissent la
crte du mur ont t arrachs. Plusieurs branches des acacias qui
s'tendent au-dessus du mme mur ont t tortilles ou brises. Mme,
aux pines de l'une de ces branches, j'ai recueilli un petit fragment de
peau grise que voici, et qui me parat provenir d'un gant.

Le juge prit ce fragment avec empressement.

C'tait bien un petit morceau de gant gris.

--Vous vous tes arrang, je l'espre, monsieur Martin, dit M. Daburon,
pour ne point veiller l'attention dans la maison o vous avez fait
cette enqute?

--Certes, monsieur. J'ai d'abord examin l'extrieur  mon aise. Aprs
quoi, dposant mon chapeau chez le marchand de vins du coin, je me suis
prsent chez la marquise d'Arlange, en me donnant pour l'intendant
d'une duchesse du voisinage, au dsespoir d'avoir laiss chapper un
perroquet ador et loquent, si je puis employer ce terme. On m'a donn
de trs bonne grce la permission de fouiller le jardin, et comme j'ai
dit le plus grand mal de ma prtendue matresse, on m'aura
indubitablement pris pour un domestique...

--Vous tes un homme adroit et expditif, monsieur Martin, interrompit
le juge, je suis trs satisfait de vous et je le ferai savoir  qui de
droit.

Il sonna pendant que l'agent, fier des loges reus, gagnait la porte 
reculons et courb en arc de cercle.

Albert fut introduit.

--Vous tes-vous dcid, monsieur, demanda sans prambule le juge
d'instruction,  donner l'emploi de votre soire de mardi?

--Je vous l'ai donn, monsieur.

--Non, monsieur, non, et je regrette d'tre oblig de vous dire que vous
m'avez menti.

Albert,  cette injure, devint pourpre, et ses yeux tincelrent.

--Ce que vous avez fait ce soir-l, continua le juge, je le sais, parce
que la justice, je vous l'ai dj dit, n'ignore rien de ce qu'il lui
importe de connatre.

Il chercha le regard d'Albert, le rencontra, et lentement dit:

--J'ai vu mademoiselle Claire d'Arlange.

 ce nom, les traits du prvenu, contracts par une ferme volont de ne
pas se laisser abattre, se dtendirent. On et dit qu'il prouvait une
immense sensation de bien-tre, comme un homme qui, par miracle, chappe
 un pril imminent qu'il dsesprait de conjurer. Pourtant il ne
rpondit pas.

--Mademoiselle d'Arlange, reprit le magistrat, m'a dit o vous tiez
mardi soir.

Albert hsitait encore.

--Je ne vous tends pas de pige, ajouta M. Daburon, je vous en donne ma
parole d'honneur. Elle m'a tout dit, entendez-vous?

Cette fois, Albert se dcida  parler. Ses explications concordaient de
point en point avec celles de Claire, pas un dtail de plus. Dsormais
le doute devenait impossible. La bonne foi de Mlle d'Arlange ne
pouvait avoir t surprise. Ou Albert tait innocent, ou elle tait sa
complice. Pouvait-elle tre sciemment la complice de ce crime odieux?
Non, elle ne pouvait mme tre souponne. Mais alors, o chercher
l'assassin? Car  la justice, lorsqu'elle dcouvre un crime, il faut un
criminel.

--Vous le voyez, monsieur, dit svrement le juge  Albert, vous m'aviez
tromp. Vous risquiez votre tte, monsieur, et ce qui est bien autrement
grave, vous m'exposiez, vous exposiez la justice  une dplorable
erreur. Pourquoi n'avoir pas dit d'abord la vrit?

--Monsieur, rpondit Albert, mademoiselle d'Arlange, en acceptant de moi
un rendez-vous, m'avait confi son honneur...

--Et vous seriez mort plutt que de parler de cette entrevue?
interrompit M. Daburon avec une nuance d'ironie; cela est beau,
monsieur, et digne des anciens jours de la chevalerie...

--Je ne suis pas le hros que vous supposez, monsieur, dit simplement le
prvenu. Si je vous disais que je ne comptais pas sur Claire, je
mentirais. Je l'attendais. Je savais qu'en apprenant mon arrestation
elle braverait tout pour me sauver. Mais on pouvait lui cacher ce
malheur, et c'est l ce que je redoutais. En ce cas, autant qu'on peut
rpondre de soi, je crois que je n'aurais pas prononc son nom.

Il n'y avait l nulle apparence de bravade. Ce qu'Albert disait, il le
pensait et le sentait. M. Daburon regretta son ton ironique.

--Monsieur, reprit-il d'une voix bienveillante, on va vous reconduire en
prison. Je ne puis rien vous dire encore, cependant vous ne serez plus
au secret. On vous traitera avec tous les gards dus  un prisonnier
dont l'innocence peut paratre probable.

Albert s'inclina et remercia. Son gardien revint le prendre.

--Qu'on fasse venir Gvrol, maintenant, dit le juge  son greffier.

Le chef de la sret tait absent, on venait de le mander  la
prfecture, mais son tmoin, l'homme aux boucles d'oreilles, attendait
dans la galerie.

On lui dit d'entrer chez le juge. C'tait un de ces hommes courts et
ramasss sur eux-mmes, robustes comme les chnes, btis  chaux et 
sable, qui peuvent porter jusqu' trois poches de bl sur leurs paules
bombes. Ses cheveux et ses favoris blancs faisaient paratre plus dur
et plus fonc son teint hl, grill, tann par les intempries des
saisons, par le vent de la mer et par le soleil des tropiques. Il avait
de larges mains, noires, dures, calleuses, avec de gros doigts noueux
qui devaient avoir la puissance de pression d'un tau.

 ses oreilles, de grandes boucles d'oreilles pendaient, soutenant un
dcoupage en forme d'ancre.

Il portait le costume des pcheurs aiss de la Normandie, lorsqu'ils
s'habillent pour aller  la ville ou au march.

L'huissier fut oblig de le pousser dans le cabinet.

Ce loup de la cte tait intimid et interdit.

Il s'avana en se balanant d'une jambe sur l'autre avec cette dmarche
dhanche des matelots qui, rompus au roulis et au tangage, sont surpris
de trouver sous leurs pieds l'immobile plancher des vaches.

Pour se donner une contenance, il tracassait son chapeau de feutre
souple, dcor de petites mdailles de plomb, ni plus ni moins que
l'auguste casquette du roi Louis XI, de dvote mmoire, et orn encore
d'une de ces ganses de laine rondes, que fabriquent les filles de
campagne sur un mtier primitif compos de quatre ou cinq pingles
fiches dans un bouchon perc.

M. Daburon le dtailla et l'valua d'un coup d'oeil. On ne pouvait s'y
tromper, c'tait bien l'homme  figure de brique dpeint par le petit
tmoin de La Jonchre.

Impossible galement de mconnatre l'honnte homme. Sa physionomie
respirait la franchise et la bont.

--Votre nom? demanda le juge d'instruction.

--Marie-Pierre Lerouge.

--tes-vous donc parent de Claudine Lerouge?

--Je suis son mari, monsieur.

Quoi? le mari de la victime vivait, et la police ignorait son existence?

Voil ce que pensa M. Daburon.

 quoi donc servent les surprenants progrs de l'industrie humaine?

Aujourd'hui, lorsque la justice hsite, il lui faut, tout comme il y a
vingt ans, une norme perte de temps et d'argent pour obtenir le moindre
renseignement. Il faut la croix et la bannire, en beaucoup de cas, pour
se procurer l'tat civil d'un tmoin ou d'un prvenu.

Le vendredi, dans la journe, on avait crit pour demander le dossier de
Claudine, on tait au lundi, et la rponse n'tait pas arrive.

Cependant la photographie existe, on a le tlgraphe lectrique, on
dispose de mille moyens jadis inconnus et on ne les utilise pas.

--Tout le monde, reprit le juge, la croyait veuve; elle-mme prtendait
l'tre.

--C'est que, de cette manire, elle excusait un peu sa conduite. C'tait
d'ailleurs comme convenu entre nous. Je lui avais dit que je n'existais
plus pour elle.

--Ah!... Vous savez qu'elle est morte victime d'un crime odieux?

--Le monsieur de la police qui est venu me chercher me l'a dit,
monsieur, rpondit le marin dont le front se plissa. C'tait une
malheureuse! ajouta-t-il d'une voix sourde.

--Comment! c'est vous, un mari, qui l'accusez?

--Je n'en ai que trop le droit, monsieur. Ah! dfunt mon pre, qui s'y
connaissait au temps, m'avait averti. Je riais, quand il me disait:
Prends garde, elle nous dshonorera tous. Il avait raison. J'ai t,
moi,  cause d'elle, poursuivi par la police, ni plus ni moins qu'un
voleur qui se cache et qu'on cherche. Partout o on me demandait avec
une citation, les gens devaient se dire: tiens! il a donc fait un
mauvais coup! Et me voici devant la justice. Ah! monsieur, quelle peine!
C'est que les Lerouge sont honntes de pre en fils depuis que le monde
est monde. Informez-vous dans le pays, on vous dira: Parole de Lerouge
vaut crit d'un autre. Oui, c'tait une malheureuse, et je lui avais
bien dit qu'elle ferait une mauvaise fin.

--Vous lui aviez dit cela?

--Plus de cent fois, oui, monsieur.

--Et pourquoi? Voyons, mon ami, rassurez-vous, votre honneur n'est point
en jeu ici, personne n'en doute. Quand l'aviez-vous avertie si sagement?

--Ah! il y a longtemps, monsieur, rpondit le mari, plus de trente ans,
pour la premire fois. Elle tait ambitieuse jusque dans le sang, elle a
voulu se mler des affaires des grands, c'est ce qui l'a perdue. Elle
disait qu'on gagne de l'or  garder des secrets; moi, je disais qu'on
gagne de la honte, et voil tout. Prter la main aux grands pour cacher
leurs vilenies en comptant que a portera bonheur, c'est rembourrer son
matelas d'pines avec l'espoir de bien dormir. Mais elle n'en faisait
qu' sa tte.

--Vous tiez son mari, pourtant, objecta Daburon, vous aviez le droit de
commander.

Le mari hocha la tte et poussa un gros soupir.

--Hlas! monsieur, c'tait moi qui obissais.

Procder par brefs interrogatoires avec un tmoin lorsqu'on n'a mme pas
ide des renseignements qu'il apporte, c'est perdre du temps en
cherchant  en gagner. On croit l'approcher du fait important, on l'en
carte. Mieux vaut lui lcher la bride et se rsigner  l'couter,
quitte  le remettre sur la voie lorsqu'il s'en loigne trop. C'est
encore le plus sr et le plus court. C'est  ce parti que s'arrta M.
Daburon, tout en maudissant l'absence de Gvrol, qui, d'un mot, aurait
abrg de moiti cet interrogatoire, dont le juge ne souponnait pas
encore l'importance.

--De quelles affaires s'tait donc mle votre femme? demanda le
magistrat. Allons, mon ami, contez-moi cela bien exactement. Ici, vous
le savez, on doit dire non seulement la vrit, mais encore toute la
vrit.

Lerouge avait pos son chapeau sur une chaise. Alternativement il se
dtirait les doigts, les faisait craquer  les briser, ou se grattait la
tte de toutes ses forces. C'tait sa manire d'aller  la rencontre des
ides.

--C'est pour vous dire, commena-t-il, qu'il y aura de cela trente-cinq
ans  la Saint-Jean. Je devins amoureux de Claudine. Dame! c'tait une
jolie fille, propre, avenante, avec une voix plus douce que le miel.
C'tait la plus belle du pays, droite comme un mt, souple comme
l'osier, fine et forte comme un canot de course. Ses yeux ptillaient
comme du vieux cidre; elle avait des cheveux noirs, les dents blanches,
et son haleine tait plus frache que la brise du large. Le malheur est
qu'elle n'avait rien, tandis que nous tions  l'aise. Sa mre, une
veuve de trente-six maris, tait, sauf votre respect, une pas
grand-chose et mon pre tait l'honntet vivante. Quand je parlai au
bonhomme d'pouser la Claudine, il jura son grand juron, et huit jours
aprs il m'embarquait pour Porto sur la golette d'un voisin  nous,
histoire de changer d'air. Je revins au bout de six mois, plus maigre
qu'un tolet, mais plus amoureux qu'avant. Le souvenir de Claudine me
desschait  petit feu. C'est que j'en tais fou  perdre le boire et le
manger, et sans vous commander m'est avis qu'elle m'aimait un brin, vu
que j'tais un solide gars et que plus d'une fille me reluquait. Pour
lors le pre, voyant que rien n'y faisait, que je dprissais sans dire
ouf et que je m'en allais tout doucettement rejoindre ma dfunte mre au
cimetire, se dcida  me laisser passer ma folie. Un soir, comme nous
revenions de la pche et que je ne touchais pas au souper, il me dit:
pouse-la donc, ta carogne, et que a finisse! Je me rappelle bien
cela, parce que, en entendant le vieux traiter mon amoureuse de ce nom,
j'eus comme un blouissement. J'aurais voulu le tuer. a ne porte pas
bonheur de se marier malgr ses parents.

Le brave marin s'garait au milieu de ses souvenirs. Il ne causait plus,
il dissertait.

Le juge d'instruction essaya de le faire rentrer dans le bon chemin.

--Arrivons  l'affaire, dit-il.

--J'y suis, monsieur le juge, mais il fallait bien commencer par le
commencement. Je me mariai donc. Le soir, aprs la noce, les parents et
les invits partis, j'allais rejoindre ma femme quand j'aperus mon pre
tout seul dans un coin qui pleurait. a me serra le coeur et j'eus un
mauvais pressentiment. Il passa vite. C'est si beau, les six premiers
mois qu'on a une femme qu'on aime! On la voit comme  travers ces
brouillards qui changent en palais et en glises les rochers de la cte,
si bien que les novices s'y trompent.

Pendant deux ans, sauf quelques castilles de rien, tout alla bien.
Claudine me manoeuvrait comme un youyou. Ah! elle tait fute! elle
m'aurait pris, li, port au march et vendu, que je n'y aurais vu que
du feu. Son grand dfaut, c'tait d'tre coquette. Tout ce que je
gagnais, et mes affaires marchaient fort, elle se le mettait sur le dos.
C'taient tous les dimanches parure nouvelle, robes, joyaux, bonnets,
des affiquets du diable que les marchands inventent pour la perdition
des femmes. Les voisins en jasaient, mais moi, je trouvais cela bien.
Pour le baptme du fils qu'elle m'avait donn, qui fut nomm Jacques, du
nom de mon pre, j'avais, pour lui plaire, donn la vole  mes
conomies de garon, plus de trois cents pistoles que je destinais 
acheter un pr qui m'endiablait parce qu'il tait enclav dans des
parcelles nous appartenant.

M. Daburon bouillait d'impatience, mais que faire?

--Allez, allez donc! disait-il toutes les fois que Lerouge faisait
seulement mine de s'arrter.

--Donc, poursuivit le marin, j'tais content assez, lorsqu'un matin je
vis tourner autour de chez nous un domestique de chez monsieur le comte
de Commarin, dont le chteau est  un quart de lieue de chez nous, de
l'autre ct du bourg. C'tait un particulier qui ne me revenait pas du
tout, un nomm Germain. On prtendait comme cela qu'il s'tait ml de
la faute de la Thomassine, une belle fille de chez nous qui avait plu au
jeune comte et qui avait disparu. Je demandai  ma femme ce que lui
voulait ce propre  rien; elle me rpondit qu'il tait venu lui proposer
de prendre un nourrisson. D'abord je ne voulais pas entendre de cette
oreille. Notre bien permettait  Claudine de garder tout son lait pour
notre fils. Mais la voil qui se met  dire les meilleures raisons. Elle
se repentait, soi-disant, de sa coquetterie et de ses dpenses. Elle
voulait gagner de l'argent, ayant honte de ne rien faire tandis que je
me tuais le corps. Elle demandait  amasser,  conomiser, pour que le
petit ne ft pas oblig plus tard d'aller  la mer. On lui offrait un
trs bon prix que nous pouvions mettre de ct pour rattraper en peu de
temps les trois cents pistoles. Le chien de pr dont elle me parla finit
par me dcider.

--Elle ne vous dit pas, demanda le juge, de quelle commission on voulait
la charger?

Cette question stupfia Lerouge. Il pensa que c'est avec raison qu'on
affirme que la justice voit tout et sait tout.

--Pas encore, rpondit-il. Mais vous allez voir. Huit jours aprs, le
piton lui apporte une lettre o on lui demandait de venir  Paris
chercher l'enfant. C'tait un soir. Bon, dit-elle, je partirai demain
par la diligence. Moi, je ne souillai mot; seulement au matin, quand
elle fut pare pour le passage de la diligence, je dclarai que je
l'accompagnerais. Elle ne parut pas fche, au contraire. Elle
m'embrassa, et je fus ravi.  Paris, ma femme devait aller prendre le
petit chez une madame Gerdy qui demeurait sur le boulevard. Nous
convnmes avec Claudine qu'elle se prsenterait seule et que je
l'attendrais  notre auberge. Mais, elle partie, je me mangeais le foie
dans cette chambre. Je sortis au bout d'une heure et j'allai rder aux
environs de la maison de cette dame. Je m'informai  des domestiques, 
des gens qui sortaient, et j'appris qu'elle tait la matresse du comte
de Commarin. Cela me dplut si fort que, si j'avais t le matre, ma
femme serait revenue sans ce btard. Je ne suis qu'un pauvre marin, moi,
et je sais bien qu'un homme peut s'oublier. On est mont par la boisson.
Quelquefois on est entran par les camarades, mais qu'un homme ayant
femme et enfants fasse mnage avec une autre et lui donne le bien des
siens, je trouve cela mal, trs mal. N'est-il pas vrai, monsieur?

Le juge d'instruction se dmenait rageusement sur son fauteuil. Il
pensait: cet homme n'en finira donc pas!

--Oui! vous avez raison mille fois, rpondit-il, mais trve de
rflexions, avancez, avancez!...

--Claudine, monsieur, tait plus entte qu'une mule. Aprs trois jours
de discussions elle m'arracha un _Amen_ entre deux baisers. Alors elle
m'annona que nous ne retournerions pas chez nous par la diligence. La
dame, qui craignait pour son petit la fatigue du voyage, avait arrang
qu'on nous reconduirait  petites journes dans sa voiture, et avec ses
chevaux. C'est qu'elle tait entretenue dans le grand genre! J'eus la
btise de me rjouir parce que cela me permettrait de voir le pays  mon
aise. Nous voil donc bien installs, avec les enfants, le mien et
l'autre, dans un beau carrosse, attel de btes superbes, conduit par un
cocher en livre. Ma femme tait folle de joie. Elle m'embrassait comme
du pain et faisait sonner des poignes de pices d'or. Moi, j'tais sot
comme un honnte mari, qui trouve dans son mnage de l'argent qu'il n'y
a pas apport. C'est en voyant ma mine que Claudine, esprant me
drider, se risqua  me dcouvrir la vrit vraie. Tiens, me
dit-elle...

Lerouge s'interrompit, et, changeant de ton:

--Vous comprenez, dit-il, que c'est ma femme qui parle.

--Oui, oui... Poursuivez.

--Elle me dit donc en secouant sa poche: Tiens, mon homme, nous en
aurons comme a jusqu' plus soif, et voici pourquoi: monsieur le comte,
qui a un fils lgitime en mme temps que celui-ci, veut que ce soit ce
btard qui porte son nom. Cela se peut, grce  moi. En route nous
allons trouver dans l'auberge o nous coucherons monsieur Germain et la
nourrice  qui on a confi le fils lgitime. On nous mettra dans la mme
chambre, et, pendant la nuit, je dois changer les petits qu'on a exprs
habills l'un comme l'autre. Monsieur le comte donne pour cela huit
mille francs comptant et une rente viagre de mille francs.

--Et vous! s'cria le juge, vous qui vous dites un honnte homme, vous
avez souffert un tel crime lorsqu'il suffisait d'un mot pour l'en
empcher!

--Monsieur, de grce, supplia Lerouge, monsieur, laissez-moi finir...

--Soit, allez!

--Je n'eus pas, d'abord, la force de rien dire, tant la colre
m'tranglait. Je devais tre effrayant. Mais elle, qui pourtant avait
peur de moi quand je me montais, partit d'un clat de rire qui me
dconcerta. Que tu es bte, me dit-elle; coute-moi donc avant de
t'enlever comme une soupe au lait. C'est le comte, entends-tu, qui
enrage d'avoir son btard chez lui, c'est le comte qui paye pour le
changer. Sa matresse, la mre de celui-ci, ne veut pas de a. Si elle a
eu l'air de consentir  la chose, cette femme, c'est qu'elle tenait  ne
pas se brouiller avec son amant et qu'elle avait son plan. Elle m'a
prise  part, dans la chambre, et aprs m'avoir fait jurer le secret sur
un crucifix, elle m'a dit qu'elle ne pouvait pas s'habituer  l'ide de
se sparer pour toujours de son enfant et d'lever l'enfant d'une autre.
Elle a ajout que si je consentais  ne pas changer les nourrissons sans
en rien dire au comte, elle me donnerait  l'instant dix mille francs et
me garantirait une rente gale  celle du pre. Elle m'a encore dclar
qu'elle saurait bien si je tenais ma parole, ayant fait faire  son
petit un signe de reconnaissance ineffaable. Elle ne me l'a pas montr,
ce signe, et j'ai eu beau le chercher, je ne l'ai pas trouv.
Comprends-tu maintenant? Je garde simplement ce petit bourgeois que
voici; j'affirme au comte que j'ai fait l'change, nous empochons des
deux cts, et voil Jacques riche. Embrasse ta petite femme qui a plus
d'esprit que toi, mon homme! Voil, monsieur, mot pour mot, ce que me
dit Claudine.

Le rude matelot tira de sa poche un immense mouchoir  carreaux bleus et
se moucha  faire trembler les vitres. C'tait sa faon de pleurer.

M. Daburon restait confondu. Depuis le commencement de cette malheureuse
affaire, il marchait d'tonnements en tonnements.  peine avait-il mis
ordre  ses ides sur un point que toute son attention tait appele sur
un autre. Il se sentait drout. Qu'tait-ce que ce nouvel incident si
grave? qu'allait-il apprendre? Il brlait d'interroger vivement, mais
Lerouge, on le voyait, contait pniblement, dmlant laborieusement ses
souvenirs; un fil bien tnu le guidait, la moindre interruption pouvait
rompre ce fil et embrouiller l'cheveau.

--Ce que me proposait Claudine, continua le marin, tait une
abomination, et je suis un honnte homme. Mais cette femme me ptrissait
 volont, comme la pte du ptrin. Elle me chavirait le coeur. Elle me
faisait voir blanc comme neige ce qui tait noir comme de l'encre. Je
l'aimais, quoi! Elle me prouva que nous ne faisions de tort  personne
et que nous assurions la fortune de Jacques, je me tus. Le soir, nous
arrivions  un village, et le cocher nous dit, en arrtant la voiture
devant une auberge, que c'est l que nous coucherons. Nous entrons et
nous voyons qui? Cette canaille de Germain avec une femme portant un
nourrisson si exactement habill comme le ntre que j'eus peur. Ils
voyageaient comme nous dans une voiture du comte. Un soupon me vint.
Qui m'assurait que Claudine n'avait pas invent la seconde histoire pour
me calmer? Elle en tait certes capable. J'tais fou. Je consentais 
une chose qui tait mal, mais non  une certaine autre. Je me promis
bien de ne pas perdre de vue notre petit btard, me jurant bien qu'on ne
me l'escamoterait pas. En effet, je le gardai toute la soire sur mes
genoux, et, pour plus de sret, je lui avais nou mon mouchoir autour
des reins en guise de remarque. Ah! le coup avait t bien mont. Aprs
souper, on parla de se coucher, et il se trouve qu'il n'y a dans cette
auberge que deux chambres  deux lits. C'tait  croire qu'on l'avait
fait btir exprs. L'aubergiste dit que les deux nourrices coucheront
dans une de ces chambres et Germain et moi dans l'autre. Comprenez-vous,
monsieur le juge? Ajoutez que toute la soire j'avais surpris des signes
d'intelligence entre ma femme et ce gredin de domestique. J'tais
furieux.

C'tait la conscience qui parlait et que je faisais taire de force. Je
sentais que j'agissais trs mal et je m'en voulais  la mort. Pourquoi
n'y a-t-il que les coquines pour faire virer comme une girouette  tous
les vents de leurs coquineries l'esprit d'un honnte homme?

M. Daburon rpondit par un coup de poing  dmolir son bureau. Lerouge
poursuivit plus vite:

--Moi, je repoussai cet arrangement, feignant d'tre trop jaloux pour
lcher ma femme une minute. Il fallait en passer par o je voulais. La
nourrice trangre monta se coucher la premire; nous y allmes,
Claudine et moi, un moment aprs. Ma femme dfit ses hardes et se coucha
dans les draps avec notre fils et le nourrisson; moi, je ne me
dshabillai pas. Sous prtexte qu'en me couchant j'exposerais les
nourrissons, je m'installai sur une chaise devant le lit, dcid 
ouvrir l'oeil et  monter un quart un peu solide. J'avais souffl la
chandelle afin de laisser les femmes dormir; moi, je n'y songeais gure;
mes ides m'taient le sommeil; je pensais  mon pre et  ce qu'il
dirait, s'il apprenait jamais ma conduite. Vers minuit, voil que
j'entends Claudine faire un mouvement. Je retiens mon souffle. Elle se
levait. Voulait-elle changer les enfants? Maintenant je sais que non,
alors je crus que oui. Je me dressai hors de moi et, la saisissant par
le bras, je commenai  taper, et rudement, tout en lchant ce que
j'avais sur le coeur. Je parlais  pleine voix, comme sur mon bateau,
quand le temps est gros, je jurais comme un damn, je menais un tapage
affreux. L'autre nourrice poussait des cris  faire croire qu'on
l'gorgeait.  ce vacarme Germain accourt avec une chandelle allume. Sa
vue m'acheva. Ne sachant ce que je faisais, je tirai de ma poche un
couteau catalan dont je me servais d'habitude, et empoignant le maudit
btard, je lui traversai le bras avec la lame en disant: Au moins,
comme cela, on ne le changera pas sans que je le sache: il est marqu
pour la vie.

Lerouge n'en pouvait plus.

De grosses gouttes de sueur perlaient sur son front, glissaient le long
de ses joues et s'arrtaient dans les rides profondes de son visage.

Il haletait, mais le regard imprieux du juge le pressait, le harcelait,
comme le fouet qui cingle les reins du ngre cras de fatigue.

--La blessure du petit tait terrible, poursuivit-il; elle saignait
affreusement, il pouvait en mourir. Je ne m'inquitais que de l'avenir,
de ce qui arriverait peut-tre plus tard. Je dclarai que j'allais
crire ce qui venait de se passer et que nous signerions tous. Ce fut
fait. Nous savions crire tous quatre. Germain n'osa pas rsister, je
parlais mon couteau  la main. Il mit son nom le premier, me conjurant
seulement de ne rien dire au comte, jurant que pour sa part il ne
souillerait mot, faisant promettre  l'autre nourrice de se taire.

--Et vous avez gard cette dclaration? demanda M. Daburon.

--Oui, monsieur, et comme l'homme de la police  qui j'ai tout avou m'a
recommand de la prendre avec moi, je suis all la retirer de l'endroit
o je l'avais cache, et je l'ai l.

--Donnez.

Lerouge sortit de la poche de sa veste un vieux portefeuille de
parchemin attach avec une lanire de cuir, et en tira un pli jauni par
les annes et soigneusement cachet.

--Voici, dit-il. Le papier n'a pas t ouvert depuis cette nuit maudite.

En effet, lorsque le juge le dplia, il vit tomber la cendre jete sur
les caractres frachement tracs pour les empcher de s'effacer.

C'tait bien le rcit bref de la scne dcrite par le vieux marin. Les
quatre signatures y taient.

--Que sont devenus, murmura le juge, se parlant  lui-mme, les tmoins
qui ont sign cette dclaration? Lerouge crut qu'on l'interrogeait.

--Germain est mort, rpondit-il, on m'a dit qu'il s'tait noy dans une
partie de plaisir. Claudine vient d'tre assassine, mais l'autre
nourrice vit encore. Mme je sais qu'elle a parl de la chose  son
mari, car il m'en a touch un mot. C'est un nomm Brossette, qui demeure
au village de Commarin mme.

--Et ensuite? demanda le juge qui avait pris le nom et l'adresse de
cette femme.

--Le lendemain, monsieur, Claudine parvint  me calmer et  m'extorquer
le serment de garder le silence. L'enfant fut  peine malade, mais il
garda une norme cicatrice au bras.

--Madame Gerdy a-t-elle t avertie de ce qui s'tait pass?

--Je ne le crois pas, monsieur, cependant j'aime mieux dire que je
l'ignore.

--Comment, vous l'ignorez!

--Oui, je vous le jure, monsieur le juge; cela vient de ce qui est
arriv aprs.

--Qu'est-il donc arriv?

Le marin hsita.

--C'est que, monsieur, dit-il, c'est des affaires  moi, et...

--Mon ami, interrompit le juge, vous tes un honnte homme, je le crois,
j'en suis sr. Mais une fois en votre vie, pouss par une mauvaise
femme, vous avez failli, vous tes devenu le complice d'une bien
coupable action. Rparez votre faute en parlant sincrement. Tout ce qui
se dit ici, et qui n'a pas trait directement au crime, reste secret;
moi-mme je l'oublie aussitt. Ne craignez donc rien, et si vous
prouvez quelque humiliation, dites-vous que c'est la punition du pass.

--Hlas! monsieur le juge, rpondit le marin, j'ai t bien puni dj,
et il y a longtemps que ma peine a commenc. Argent mal acquis ne porte
pas profit. En arrivant chez nous, j'achetai le malheureux pr plus cher
que sa valeur. Le jour o je me suis promen dessus en me disant: il est
 moi, j'ai eu mon dernier contentement. Claudine tait coquette mais
elle avait encore bien d'autres vices. Quand elle nous vit tant
d'argent, ils clatrent tous comme un incendie qui couve  fond de cale
quand on ouvre un panneau. D'un peu gourmande qu'elle tait, elle devint
porte sur sa bouche, sauf votre respect,  faire horreur. C'tait chez
nous une ripaille qui n'avait ni fin ni cesse. Ds que j'embarquais,
elle s'attablait avec les plus mauvaises gredines du pays, et il n'y
avait rien de trop bon ni de trop cher pour elles. Elle se prenait de
boisson au point qu'il fallait la coucher. L-dessus, voil qu'une nuit
qu'elle me croyait  Rouen, je reviens sans tre attendu. J'entre, et je
la trouve avec un homme. Et quel homme, monsieur! Un mchant gringalet
honni de tout le pays, laid, sale, puant: enfin le clerc de l'huissier
du bourg. J'aurais d le tuer, c'tait mon droit, comme une vermine
qu'il tait; il me fit piti. Je l'empoignai par le cou et je le jetai
par la fentre sans l'ouvrir. Il n'en est pas mort. Alors, je tombai sur
ma femme, et quand je cessai de frapper elle ne bougeait plus.

Lerouge parlait d'une voix rauque, et de temps  autre enfonait sur ses
yeux ses poings crisps.

--Je pardonnai, continua-t-il, mais l'homme qui a battu sa femme et qui
lui a fait grce est perdu. Dsormais, elle prit mieux ses prcautions,
elle devint plus hypocrite, et voil tout. Dans l'intervalle, madame
Gerdy retira son petit. Claudine ne fut plus retenue par rien. Protge
et conseille par sa mre, qu'elle avait prise avec nous et qui tait
cense soigner notre Jacques, elle put me tromper pendant plus d'un an.
Je la croyais revenue  de meilleurs sentiments, et pas du tout, elle
menait une vie effroyable. Ma maison tait devenue le mauvais lieu du
pays, et c'est chez moi que les vauriens se rendaient aprs boire. Ils y
buvaient pourtant encore, car ma femme faisait venir des paniers de vin
et d'eau-de-vie, et tant que j'tais  la mer, on se solait ple-mle.
Quand l'argent lui manquait, elle crivait au comte ou  sa matresse,
et ses orgies continuaient. Quelquefois j'avais des doutes qui me
travaillaient; alors, sans raison, pour un non, pour un oui, je la
battais jusqu' plus soif, puis je pardonnais encore, comme un lche,
comme un imbcile. C'tait une existence d'enfer. Je ne sais pas ce qui
me procurait le plus de plaisir: de l'embrasser ou de la rouer de coups.
Tout le monde, dans le bourg, me mprisait et me tournait le dos; on me
croyait complice ou involontairement dupe. J'ai su plus tard qu'on
supposait que je tirais profit de la conduite de ma femme, tandis qu'au
contraire elle payait ses amants. En tout cas, on se demandait d'o
venait tout l'argent qui se dpensait chez nous. Pour me distinguer d'un
de mes cousins nomm Lerouge, on avait joint  mon nom un mot infme.
Quelle honte, monsieur! Et je ne savais rien de tant de scandales, non,
rien! N'tais-je pas le mari! Par bonheur, mon pre tait mort.

M. Daburon eut piti.

--Reposez-vous, mon ami, dit-il, remettez-vous.

--Non, rpondit le marin, j'aime mieux faire vite. Un homme eut la
charit de me prvenir: le cur. Si jamais celui-l a besoin de
Lerouge!... Sans perdre une minute, j'allai trouver un homme de loi, lui
demandant comment doit agir un honnte marin qui a eu le malheur
d'pouser une gourgandine. Il me dit qu'il n'y a rien  faire. Plaider,
c'est publier  son de trompe son dshonneur, et une sparation
n'arrange rien. Quand une fois on a donn son nom  une femme, me
dit-il, on ne peut plus le reprendre, il lui appartient pour le restant
de ses jours, elle a le droit d'en disposer. Elle peut le salir, le
couvrir de boue, le traner de musicos en musicos, le mari n'y peut
rien. Cela tant, mon parti fut vite pris. Le jour mme, je vendis le
fatal pr et j'en fis porter l'argent  Claudine, ne voulant rien garder
du pain de la honte. Je fis ensuite dresser un acte qui l'autorisait 
administrer notre petit bien mais qui ne lui permettait ni de le vendre,
ni d'emprunter dessus. Puis je lui crivis une lettre o je lui marquais
qu'elle n'entendrait plus parler de moi, que je n'tais plus rien pour
elle et qu'elle pouvait se regarder comme veuve. Et dans la nuit, je
partis avec mon fils.

--Et que devint votre femme, aprs votre dpart?

--Je ne puis le dire, monsieur. Je sais seulement qu'elle quitta le pays
un an aprs moi.

--Vous ne l'avez jamais revue?

--Jamais.

--Cependant, vous tiez chez elle trois jours avant le crime?

--C'est vrai, monsieur, mais c'est qu'il le fallait absolument. J'ai eu
bien de la peine  la retrouver, personne ne savait ce qu'elle tait
devenue. Heureusement mon notaire a pu se procurer l'adresse de madame
Gerdy, il lui a crit, et c'est comme cela que j'ai su que Claudine
habitait La Jonchre. J'tais pour lors  Rouen; le patron Gervais, qui
est mon ami, m'offrit de me remonter  Paris sur son bateau, et
j'acceptai. Ah! monsieur! quel saisissement lorsque je suis entr chez
elle! Ma femme ne me reconnaissait pas.  force de dire  tout le monde
que j'tais mort, elle avait sans doute fini par s'en persuader. Quand
j'ai dit mon nom, elle est tombe  la renverse. La malheureuse! elle
n'avait pas chang. Elle avait prs d'elle un verre et une bouteille
d'eau-de-vie...

--Tout cela ne m'apprend pas ce que vous veniez faire chez votre femme.

--C'est pour Jacques, monsieur, que j'y allais. Le petit est devenu
homme, et il veut se marier. Pour cela, il fallait le consentement de la
mre. J'ai donc port  Claudine un acte que le notaire avait prpar et
qu'elle a sign. Le voici.

M. Daburon prit l'acte et sembla le lire attentivement. Au bout d'un
moment:

--Vous tes-vous demand, interrogea-t-il, qui pouvait avoir assassin
votre femme?

Lerouge ne rpondit pas.

--Avez-vous eu des soupons sur quelqu'un? insista le juge.

--Dame! monsieur, rpondit le marin, que voulez-vous que je vous dise!
J'ai pens que Claudine avait fini par lasser les gens de qui elle
tirait de l'argent comme de l'eau d'un puits, ou bien qu'tant sole
elle avait parl trop.

Les renseignements taient aussi complets que possible. Daburon congdia
Lerouge en lui recommandant d'attendre Gvrol qui le conduirait  un
htel o il se tiendrait jusqu' nouvel ordre  la disposition de la
justice.

--Vous serez indemnis de vos dpenses, ajouta le juge.

Lerouge avait  peine tourn les talons qu'un fait grave, prodigieux,
inou, sans prcdent se produisit dans le cabinet du juge
d'instruction. Constant, le srieux, l'impassible, l'immobile, le
sourd-muet Constant se leva et parla. Il rompit un silence de quinze
annes, il s'oublia jusqu' mettre une opinion. Il dit:

--Voil, monsieur, une surprenante affaire!

Bien surprenante, en effet, pensait M. Daburon, et bien faite pour
drouter toutes les prvisions, pour renverser toutes les opinions
prconues. Pourquoi, lui juge, avait-il agi avec cette dplorable
prcipitation? Pourquoi, avant de rien risquer, n'avait-il pas attendu
de bien possder tous les lments de cette grave affaire, de tenir tous
les fils de cette trame complique? On accuse la justice de lenteur,
mais c'est cette lenteur mme qui fait sa force et sa sret, qui
constitue sa presque infaillibilit.

On ne sait pas assez tout le temps que les tmoignages mettent  se
produire.

On ignore ce que peuvent rvler de faits des investigations inutiles en
apparence.

Les drames de la cour d'assises n'observent pas les trois units, il
s'en manque de beaucoup.

Quand l'enchevtrement des passions et des mobiles semble inextricable,
un personnage inconnu, venu on ne sait d'o, se prsente, et c'est lui
qui apporte le dnouement.

M. Daburon, le plus prudent des hommes, avait cru simple la plus
complexe des affaires. Il avait agi comme pour un cas de flagrant dlit
dans un crime mystrieux qui rclamait les plus grandes prcautions.
Pourquoi? C'est que ses souvenirs ne lui avaient pas laiss la libert
de dlibration, de jugement et de dcision. Il avait craint galement
de paratre faible et de se montrer violent. Se croyant sr de son fait,
l'animosit l'avait emport. Et cependant bien des fois il s'tait dit:
o est le devoir? Mais, quand on en est rduit  ne plus distinguer
clairement le devoir, c'est qu'on fait fausse route.

Le singulier dans tout cela, c'est que les fautes du juge d'instruction
provenaient de son honntet mme. Il avait t gar par une trop
grande dlicatesse de conscience, les scrupules qui le tracassaient lui
avaient rempli l'esprit de fantmes et l'avaient pouss  l'animosit
passionne par lui dploye  un certain moment.

Devenu plus calme, il examinait sainement les choses. En somme, grce 
Dieu! rien n'tait irrparable. Il ne s'en adressait pas moins les plus
dures admonestations. Le hasard seul l'avait arrt. En ce moment mme,
il se jurait bien que cette instruction serait pour lui la dernire. Sa
profession lui inspirait dsormais une invincible horreur. Puis, son
entretien avec Claire avait rouvert toutes les blessures de son coeur, et
elles saignaient plus douloureuses que jamais. Il reconnaissait avec
accablement que sa vie tait brise, finie. Un homme peut se dire cela
quand toutes les femmes ne lui sont rien, hormis une seule qu'il ne peut
esprer possder.

Trop religieux pour songer au suicide, il se demandait avec angoisse ce
qu'il deviendrait plus tard, quand il aurait jet aux orties sa robe de
juge.

Puis il revenait  l'affaire prsente. Dans tous les cas, innocent ou
coupable, Albert tait bien le vicomte de Commarin, le fils lgitime du
comte. Mais tait-il coupable? videmment non.

--J'y songe! s'cria tout  coup le juge, il faut que je parle au comte
de Commarin. Constant, faites passer  son htel, qu'il vienne 
l'instant; s'il n'est pas chez lui, qu'on le cherche.

M. Daburon allait avoir un moment difficile. Il allait tre forc de
dire  ce vieillard: Monsieur, votre fils lgitime n'est pas celui que
je vous ai dit, c'est l'autre. Quelle situation! non seulement pnible,
mais voisine du ridicule. Le correctif, c'est que cet autre, Albert,
tait innocent.

 Nol aussi il faudrait apprendre la vrit, le prcipiter  terre
aprs l'avoir lev jusqu'aux nues. Quelle dsillusion! Mais sans doute
le comte trouverait pour lui quelque compensation, il la lui devait
bien.

--Maintenant, murmurait le juge, quel serait le coupable?

Une ide traversa son cerveau, qui d'abord lui parut invraisemblable. Il
la rejeta, puis la reprit. Il la tourna, la retourna, l'examina sous
toutes ses faces. Il s'y tait presque arrt lorsque M. de Commarin
entra.

Le messager de M. Daburon lui tait arriv comme il allait descendre de
voiture, revenant avec Claire de chez Mme Gerdy.




XVIII


Le pre Tabaret parlait, mais il agissait aussi.

Abandonn par le juge d'instruction  ses seules forces, il se remit 
l'oeuvre sans perdre une minute et ne prit plus un moment de repos.

L'histoire du cabriolet attel d'un cheval rapide tait exacte.

Prodiguant l'argent, le bonhomme avait recrut une douzaine d'employs
de la police en cong ou de malfaiteurs sans ouvrage, et,  la tte de
ces honorables auxiliaires, second par son side Lecoq, il s'tait
transport  Bougival.

Il avait littralement fouill le pays, maison par maison, avec
l'obstination et la patience d'un maniaque qui voudrait retrouver une
aiguille dans une charrete de foin.

Ses peines ne furent pas absolument perdues.

Aprs trois jours d'investigations, voici ce dont il tait  peu prs
certain:

L'assassin n'avait pas quitt le chemin de fer  Rueil comme le font
tous les gens de Bougival, de La Jonchre et de Marly. Il avait pouss
jusqu' Chatou.

Tabaret pensait le reconnatre dans un homme encore jeune, brun et avec
d'pais favoris noirs, charg d'un pardessus et d'un parapluie, que lui
avaient dpeint les employs de la station.

Ce voyageur, arriv par le train qui part de Paris  Saint-Germain 
huit heures trente-cinq du soir, avait paru fort press.

En quittant la gare, il s'tait lanc au pas de course sur la route qui
conduit  Bougival. Sur la chausse, deux hommes de Marly et une femme
de La Malmaison l'avaient remarqu  cause de ses allures rapides. Il
fumait tout en courant.

Au passage du pont qui,  Bougival, joint les deux rives de la Seine, il
avait t mieux observ encore.

On paye pour traverser ce pont, et l'assassin prsum avait sans doute
oubli cette circonstance.

Il avait pass franc, toujours au pas de gymnastique, les coudes au
corps, mnageant son haleine, et le gardien du pont avait t oblig de
s'lancer  sa poursuite en le hlant, pour se faire payer.

Il avait paru trs contrari de cette circonstance, avait jet une pice
de dix sous et avait continu sa route sans attendre les quarante-cinq
centimes qui lui revenaient.

Ce n'est pas tout.

Le contrleur de Rueil se souvenait que deux minutes avant le train de
dix heures et quart, un voyageur s'tait prsent, trs mu et si
essouffl qu' peine il pouvait se faire comprendre en demandant son
billet, un billet de seconde, pour Paris.

Le signalement de cet homme rpondait exactement au portrait dcrit par
les employs de Chatou et par le gardien du pont.

Enfin, le bonhomme se croyait sur la trace d'un individu qui avait d
monter dans le mme compartiment que ce voyageur essouffl.

On lui avait indiqu un boulanger d'Asnires auquel il avait crit en
lui demandant un rendez-vous.

Tel tait le bilan du pre Tabaret, quand le lundi matin il se prsenta
au Palais de Justice afin de voir si on n'aurait pas reu le dossier de
la veuve Lerouge.

Il ne trouva pas ce dossier, mais dans la galerie il rencontra Gvrol et
son homme.

Le chef de la sret triomphait, et triomphait sans pudeur. Ds qu'il
aperut Tabaret, il l'appela.

--Eh bien! illustre dnicheur, quoi de neuf? Avons-nous fait couper le
cou  quelque sclrat depuis l'autre jour? Ah! vieux malin, je vois
bien que c'est  ma place que vous en voulez!

Hlas! le bonhomme tait cruellement chang. La conscience de son erreur
le rendait humble et doux. Ces plaisanteries qui jadis l'exaspraient ne
le touchaient pas. Bien loin de se rebiffer, il baissa le nez d'un air
si contrit que Gvrol en fut tonn.

--Raillez-moi, mon bon monsieur Gvrol, rpondit-il, moquez-vous de moi
impitoyablement, vous aurez raison, je l'ai bien mrit.

--Ah ! reprit l'agent, nous avons donc fait quelque nouveau
chef-d'oeuvre, vieux passionn?

Le pre Tabaret branla tristement la tte.

--J'ai livr un innocent, dit-il, et la justice ne veut plus me le
rendre.

Gvrol tait ravi, il se frottait les mains  s'enlever l'piderme.

--C'est trs fort; cela, chantonnait-il, c'est trs adroit. Faire
condamner des coupables, fi donc! c'est mesquin. Mais faire raccourcir
des innocents, bigre! c'est le dernier mot de l'art. Papa Tirauclair,
vous tes pyramidal, et je m'incline.

Et en mme temps il ta ironiquement son chapeau.

--Ne m'accablez pas, reprit le bonhomme. Que voulez-vous, malgr mes
cheveux gris, je suis jeune dans le mtier. Parce que le hasard m'a
servi trois ou quatre fois, j'en suis devenu btement orgueilleux. Je
reconnais trop tard que je ne suis pas ce que je croyais; je suis un
apprenti  qui le succs a fait tourner la cervelle, tandis que vous,
monsieur Gvrol, vous tes notre matre  tous. Au lieu de me railler,
de grce, secourez-moi, aidez-moi de vos conseils et de votre
exprience. Seul, je n'en sortirai pas, au lieu qu'avec vous!...

Gvrol est superlativement vaniteux. La soumission de Tabaret, qu'au
fond il estimait trs fort, chatouilla dlicieusement ses prtentions
policires. Il s'humanisa.

--J'imagine, dit-il d'un ton protecteur, qu'il s'agit de l'affaire de La
Jonchre?

--Hlas! oui, cher monsieur Gvrol, j'ai voulu marcher sans vous, et il
m'en cuit.

Le vieux finaud de Tabaret gardait la mine contrite d'un sacristain
surpris  faire gras le vendredi, mais, au fond, il riait, il jubilait.

Niais vaniteux, pensait-il, je te casserai tant d'encensoirs sur le nez
que tu finiras bien par faire tout ce que je voudrai.

M. Gvrol se grattait le nez, tout en avanant la lvre infrieure et en
faisant: Euh! euh! Il feignait d'hsiter, heureux de prolonger la
dlicate jouissance que lui procurait la confusion du bonhomme.

--Voyons, dit-il enfin, dridez-vous, papa Tirauclair; je suis bon
garon, moi, je vous donnerai un coup d'paule. C'est gentil, hein? Mais
aujourd'hui je suis trop press, on me demande l-bas. Venez me voir
demain matin, nous causerons. Cependant, avant de nous quitter, je vais
vous allumer une lanterne pour chercher votre chemin. Savez-vous qui est
le tmoin que j'amne?

--Dites, mon bon monsieur Gvrol.

--Eh bien! ce gaillard sur ce banc qui attend monsieur le juge
d'instruction est le mari de la victime de La Jonchre.

--Pas possible! fit le pre Tabaret stupfi.

Et rflchissant:

--Vous vous moquez de moi, ajouta-t-il.

--Non, sur ma parole. Allez lui demander son nom, il vous dira qu'il
s'appelle Pierre Lerouge.

--Elle n'tait donc pas veuve?

--Il paratrait, rpondit Gvrol goguenardant, puisque voil son heureux
poux.

--Oh!... murmura le bonhomme. Et sait-il quelque chose?

En vingt phrases le chef de la sret analysa  son collgue volontaire
le rcit que Lerouge allait faire au juge d'instruction.

--Que dites-vous de cela? demanda-t-il en finissant.

--Ce que je dis, balbutia le pre Tabaret, dont la physionomie dnotait
une surprise voisine de l'hbtement, ce que je dis?... je ne dis rien.
Je pense... mais non, je ne pense rien.

--Une tuile, quoi! fit Gvrol radieux.

--Dites un coup de massue, plutt, rpliqua Tabaret.

Mais subitement il se redressa, se donnant sur le front un furieux coup
de poing.

--Et mon boulanger! s'cria-t-il.  demain, monsieur Gvrol.

Il est fl! pensa le chef de la sret.

Le bonhomme tait fort sain d'esprit, seulement il s'tait tout  coup
souvenu du boulanger d'Asnires, qu'il avait pri de passer chez lui.
L'y trouverait-il encore?

Dans l'escalier, il rencontra M. Daburon; c'est  peine s'il daigna lui
rpondre.

Bientt il fut dehors et s'lana le long du quai, trottant comme un
chat maigre.

L, causons, se disait-il; voil mon Nol redevenu Gros-Jean comme
devant. Il ne va pas rire, lui qui tait si heureux d'avoir un nom.
Bast! s'il le veut, je l'adopterai. Tabaret ne sonne pas comme Commarin,
mais enfin, c'est un nom. N'importe, l'histoire de Gvrol ne modifie en
rien la situation d'Albert ni mes convictions. Il est le fils lgitime,
tant mieux pour lui! Cela ne m'affirmerait en rien son innocence, si
j'en doutais. videmment, non plus que son pre, il ne connaissait rien
de ces circonstances si surprenantes. Il devait, aussi bien que le
comte, croire  une substitution. Ces faits, madame Gerdy les ignorait
aussi, on aura invent quelque histoire pour expliquer la cicatrice.
Oui, mais madame Gerdy savait  n'en pas douter que Nol tait bien son
fils  elle. En le reprenant, elle a d vrifier les signes. Quand Nol
a trouv les lettres du comte, elle se sera empresse de lui
expliquer...

Le pre Tabaret s'arrta aussi court que si son chemin et t barr par
le plus effroyable reptile.

Il tait pouvant de sa conclusion, qui disait: Nol aurait donc
assassin la femme Lerouge pour l'empcher de confesser que la
substitution n'avait pas eu lieu, et il aurait brl les lettres et les
papiers qui le prouvaient!

Mais il repoussa avec horreur cette probabilit, comme un honnte homme
chasse une dtestable pense qui, par hasard, sillonne son esprit.

--Vieux crtin que je suis! exclamait-il en reprenant sa course, voil
pourtant la consquence de l'affreux mtier que je me faisais gloire
d'exercer! Souponner Nol, mon enfant, mon lgataire universel, la
vertu et l'honneur incarns ici-bas! Nol, que dix ans de relations
constantes, de vie presque commune, m'ont appris  estimer,  admirer au
point que je rpondrais de lui comme de moi-mme! Il faut de terribles
passions pour pousser,  verser le sang, les hommes d'une certaine
condition, et je n'ai jamais connu  Nol que deux passions: sa mre et
le travail. Et j'ose effleurer d'un soupon ce caractre si noble! Je
devrais me battre! Vieille bte! tu ne trouves sans doute pas assez
terrible la leon que tu viens de recevoir! Que faut-il donc pour te
rendre plus circonspect?

Il raisonnait ainsi, s'efforant de refouler ses inquitudes,
contraignant ses habitudes d'investigation, mais au fond de lui-mme une
voix taquinante murmurait: Si c'tait Nol?

Le pre Tabaret tait arriv rue Saint-Lazare. Devant sa porte
stationnait le plus lgant coup bleu attel d'un cheval magnifique.
Machinalement il s'arrta.

--Bel animal! dit-il; mes locataires reoivent des gens bien...

Ils recevaient des gens mal aussi, car il formulait  peine cette
rflexion qu'il vit sortir M. Clergeot, l'honnte M. Clergeot, dont la
prsence dans une maison y trahit une ruine aussi srement que la
prsence des employs des pompes funbres y annonce une mort.

Le vieux policier, qui connat toute la terre, connaissait admirablement
l'honnte banquier. Mme il avait eu des relations avec lui, autrefois,
lorsqu'il collectionnait des livres. Il l'arrta.

--Vous voil! vieux crocodile, lui dit-il, vous avez donc des pratiques
dans ma maison?

--Il parat, rpondit schement Clergeot, qui n'aime pas  tre trait
familirement.

--Tiens! tiens! fit le pre Tabaret.

Et, pouss par une curiosit bien naturelle chez un propritaire qui
doit avant tout redouter de loger des gens gns, il ajouta:

--Qui diable tes-vous en train de me ruiner?

--Je ne ruine personne, riposta M. Clergeot d'un air de dignit
offense. Avez-vous eu  vous plaindre de nos relations? Je ne le pense
pas. Parlez de moi, s'il vous plat, au jeune avocat qui fait des
affaires avec moi, il vous dira s'il a lieu de regretter de me
connatre.

Tabaret fut pniblement impressionn. Quoi! Nol, le sage Nol tait le
client de Clergeot! Que voulait dire cela? Peut-tre n'y avait-il aucun
mal? Cependant les quinze mille francs de jeudi lui revenaient  la
mmoire.

--Oui, dit-il, dsireux de se renseigner, je sais que monsieur Gerdy
mne l'argent assez rondement.

Clergeot a la dlicatesse de ne jamais laisser attaquer ses pratiques
sans les dfendre.

--Ce n'est pas lui personnellement, objecta-t-il, qui fait danser les
cus, c'est sa petite femme chrie. Elle est grosse comme le pouce, mais
elle mangerait le diable, ongles, cornes et tout.

Quoi! Nol entretenait une femme, une crature que Clergeot lui-mme,
l'ami des petites dames, trouvait dpensire! Cette rvlation, en ce
moment, atteignait le bonhomme en plein coeur. Pourtant il dissimula. Un
geste, un regard pouvaient veiller la dfiance de l'usurier et lui
fermer la bouche.

--On sait cela, reprit-il du ton le plus dgag qu'il put. Bast! il faut
que jeunesse se passe. Que croyez-vous donc qu'elle lui cote par an,
cette coquine?

--Ma foi, je ne sais pas. Il a eu le tort de ne pas lui assigner un
fixe.  mon calcul, elle doit bien, depuis quatre ans qu'il l'a, lui
avoir aval dans les environs de cinq cent mille francs.

Quatre ans! cinq cent mille francs!

Ces mots, ces chiffres clatrent comme des obus dans la cervelle du
pre Tabaret. Un demi-million! En ce cas Nol tait ruin de fond en
comble. Mais alors...

--C'est beaucoup, dit-il, russissant, grce  d'hroques efforts, 
cacher sa souffrance, c'est norme mme! Il faut remarquer cependant que
monsieur Gerdy a des ressources...

--Lui! interrompit l'usurier en haussant les paules. Tenez, pas a!
ajouta-t-il en faisant claquer sous ses dents l'ongle de son pouce. Il
est nettoy  fond. Cependant, s'il vous doit de l'argent, soyez sans
crainte. C'est un malin. Il va se marier. Tel que vous me voyez, je
viens de lui renouveler des billets pour vingt-six mille francs. Au
revoir, monsieur Tabaret.

L'usurier s'loigna d'un pas leste, laissant le pauvre bonhomme plant
comme une borne au milieu du trottoir.

Il ressentait quelque chose de pareil  la douleur immense qui doit
briser le coeur d'un pre lorsqu'on lui laisse entrevoir que son fils
bien-aim est peut-tre le dernier des sclrats.

Et, pourtant, telle tait sa croyance en Nol qu'il violentait sa raison
pour repousser encore les soupons qui le poignaient. Pourquoi cet
usurier n'aurait-il pas calomni l'avocat?

Ces gens qui prtent  plus de dix pour cent sont capables de tout.
videmment il avait exagr le chiffre des folies de son client.

Et quand mme! Combien d'hommes n'ont pas fait pour des femmes les plus
grandes insanits sans cesser d'tre honntes!

Il voulut entrer.

Un tourbillon de soie, de dentelles et de velours, lui barra le passage.

C'tait une jolie jeune femme brune qui sortait.

Elle s'lana, lgre comme l'oiseau, dans le coup bleu.

Le pre Tabaret tait gaillard, la jeune femme tait ravissante,
pourtant il n'eut pas un regard pour elle.

Il entra, et sous la vote il trouva son portier debout, sa casquette 
la main, considrant d'un oeil attendri une pice de vingt francs.

--Ah! monsieur, lui dit cet homme, la jolie dame, et combien elle est
comme il faut! Que n'tes-vous arriv cinq minutes plus tt?

--Quelle dame?... pourquoi?

--Cette dame si distingue qui sort, elle venait, monsieur, chercher des
renseignements sur monsieur Gerdy. Elle m'a donn vingt francs pour
rpondre  ses questions. Il paratrait que monsieur Gerdy se marie.
Elle avait l'air tout  fait vexe. Superbe crature! J'ai dans l'ide
que ce doit tre sa matresse. Je comprends maintenant pourquoi il
sortait toutes les nuits.

--Monsieur Gerdy?

--Mais oui, monsieur, je n'en ai jamais parl  monsieur, vu qu'il avait
l'air de se cacher. Il ne me demandait pas le cordon, non, pas si bte!
Il filait par la petite porte de la remise. Moi je me disais: c'est
peut-tre pour ne pas me dranger, ce qu'il en fait, cet homme, c'est
trs dlicat de sa part, et puisque a lui plat...

Le portier parlait, l'oeil toujours attach sur sa pice. Lorsqu'il leva
la tte pour interroger la physionomie de son seigneur et matre, le
pre Tabaret avait disparu. En voil bien une autre! se dit le portier.
Cent sous que le patron court aprs la superbe crature! Joue des
fltes, va, vieux roquentin, on t'en donnera un petit morceau, pas
beaucoup, mais c'est trs cher. Le portier ne se trompait pas. Le pre
Tabaret courait aprs la dame au coup bleu.

Il avait pens: celle-l me dira tout; et d'un bond il fut dans la rue.

Il y arriva juste  temps pour voir le coup bleu tourner le coin de la
rue Saint-Lazare.

--Ciel! murmura-t-il, je vais la perdre de vue, et cependant la vrit
est l. Il tait dans un de ces tats de surexcitation nerveuse qui
enfantent des prodiges. Il franchit le bout de la rue Saint-Lazare aussi
rapidement qu'un jeune homme de vingt ans.  bonheur!  cinquante pas,
dans la rue du Havre, il vit le coup bleu arrt au milieu d'un
embarras de voitures. Je l'aurai! se dit-il.

Ses regards parcouraient les alentours de la gare de l'Ouest, cette rue
o rdent presque constamment des cochers marrons: pas une voiture!

Volontiers, comme Richard III, il aurait cri: Ma fortune pour un
fiacre! Le coup bleu s'tait dgag et filait bon train vers la rue
Tronchet. Le bonhomme suivait. Il se maintenait; le coup ne gagnait pas
trop.

Tout en courant sur le milieu de la chausse, cherchant de l'oeil une
voiture o se jeter, il se disait: en chasse! bonhomme, en chasse! Quand
on n'a pas de tte, il faut des jambes. Et hop! et hop! Pourquoi n'as-tu
pas song  demander  Clergeot l'adresse de cette femme? Plus vite que
a, mon vieux, plus vite! Quand on veut se mler d'tre mouchard, on se
munit des qualits de l'emploi, le mouchard doit avoir les fuseaux du
cerf.

Il ne pensait qu' rejoindre la matresse de Nol, et pas  autre chose.
Mais il perdait, bien videmment il perdait.

Il n'tait pas au milieu de la rue Tronchet, et il n'en pouvait plus; il
sentait que ses jambes ne le porteraient pas cent mtres plus loin, et
le maudit coup allait atteindre la Madeleine.

 Fortune! Une remise dcouverte, marchant dans le mme sens que lui, le
dpassa.

Il fit un signe plus dsespr que celui de l'homme qui se noie. Le
signe fut vu. Il rassembla ses dernires forces et d'un bond s'lana
dans la voiture sans le secours du marchepied.

--L-bas, dit-il, ce coup bleu, vingt francs!

--Compris! rpondit le cocher en clignant de l'oeil.

Et il enveloppa sa maigre rosse d'un vigoureux coup de fouet en
murmurant:

--Un bourgeois jaloux qui suit sa femme. Connu! Hue cocotte!

Pour le pre Tabaret, il tait temps de s'arrter, ses forces
expiraient. Aprs une bonne minute, il n'avait pas repris haleine. On
tait sur le boulevard. Il se dressa dans la voiture, s'appuyant au
sige du cocher.

--Je n'aperois plus le coup, dit-il.

--Oh! je le vois bien, moi, bourgeois; c'est qu'il a un fameux cheval.

--Le tien doit tre meilleur! j'ai dit vingt francs, ce sera quarante.

Le cocher tapa comme un sourd, et tout en frappant il grommelait:

--Il n'y a pas  dire, il faut la rejoindre. Pour vingt francs je la
manquais: j'aime les femmes, moi, je suis de leur ct. Mais dame! deux
louis... Peut-on tre jaloux quand on est aussi laid que a?

Le pre Tabaret se donnait mille peines pour occuper son esprit de
choses indiffrentes.

Il ne voulait pas rflchir avant d'avoir vu cette femme, de lui avoir
parl, de l'avoir habilement questionne.

Il tait sr que d'un mot elle allait perdre ou sauver son amant.

Quoi! perdre Nol! Eh bien! oui.

Cette ide de Nol assassin le fatiguait, le harcelait, bourdonnait dans
son cerveau comme la mouche agaante qui mille et mille fois vient,
revient se heurter  la vitre o brille un rayon.

On venait de dpasser la Chausse-d'Antin, le coup bleu n'tait gure
qu' une trentaine de pas. Le cocher de remise se retourna:

--Bourgeois, notre coup s'arrte.

--Arrte aussi et ne le perds pas de l'oeil, pour repartir en mme temps
que lui. Le pre Tabaret se pencha tant qu'il put hors de sa voiture.

La jeune femme descendait du coup, traversait le trottoir et entrait
dans un magasin o on vend des cachemires et des dentelles.

Voil donc, pensait le pre Tabaret, o vont les billets de mille
francs! Un demi-million en quatre ans! Que font donc ces cratures de
l'argent qu'on leur jette  pleines mains; le mangent-elles? Au feu de
quels caprices fondent-elles les fortunes? Elles ont des philtres
endiabls, bien sr, qu'elles donnent  boire aux imbciles qui se
ruinent pour elles. Il faut qu'elles possdent un art particulier de
cuisiner et d'picer le plaisir, puisque une fois qu'elles tiennent un
homme il sacrifie tout avant de les abandonner.

La remise se remit en route, mais bientt s'arrta.

Le coup faisait une nouvelle pause devant un magasin de curiosits.

Cette crature veut donc acheter tout Paris! se disait avec rage le
bonhomme. Oui, c'est elle qui a pouss Nol, si Nol a commis le crime.
C'est mes quinze mille francs qu'elle fricasse en ce moment. Combien de
jours dureront-ils? Ce serait pour avoir de l'argent que Nol aurait tu
la femme Lerouge. Oh! alors il serait le dernier, le plus infme des
hommes. Quel monstre de dissimulation et d'hypocrisie! Et penser que si
je mourais ici de fureur, il serait mon hritier! Car c'est crit en
toutes lettres: Je lgue  mon fils Nol Gerdy... Si ce garon tait
coupable, il n'y aurait pas d'assez grands supplices pour lui... Mais
cette femme ne rentrera donc pas!

Cette femme n'tait pas presse, le temps tait beau, sa toilette tait
ravissante, elle se montrait. Elle visita trois ou quatre magasins
encore, et en dernier lieu s'arrta chez un ptissier, o elle resta
plus d'un quart d'heure.

Le bonhomme, dvor d'angoisses, bondissait et trpignait dans sa
voiture.

tre spar du mot d'une nigme terrible par le caprice d'une drlesse,
quelle torture! Il mourait d'envie de s'lancer sur ses pas, de la
prendre par le bras et de lui crier: Rentre donc, malheureuse! rentre
donc chez toi! Que fais-tu l? Ne sais-tu pas qu' cette heure ton
amant, celui que tu as ruin, est souponn d'un assassinat! Rentre donc
que je te questionne, que je sache de toi s'il est innocent ou coupable!
Car tu me le diras, sans t'en douter. Je t'ai prpar un traquenard o
tu te prendras. Rentre donc, l'anxit me tue!

Elle rentra.

Le coup bleu reprit sa course, remonta la rue du Faubourg-Montmartre,
tourna dans la rue de Provence, dposa la jolie promeneuse  sa porte et
repartit.

--Elle demeure l, dit le pre Tabaret avec un soupir de soulagement.

Il descendit de voiture, donna au cocher les deux louis en lui ordonnant
de l'attendre, et s'lana sur les traces de la jeune femme.

Il est patient, le bourgeois, pensa le cocher, mais la petite dame brune
est pince. Le bonhomme avait ouvert la porte de la loge du concierge.

--Le nom de cette dame qui vient de rentrer? demanda-t-il.

Le portier ne parut rien moins que dispos  rpondre.

--Son nom? insista le vieux policier.

Le ton tait si bref, si imprieux que le portier fut branl.

--Madame Juliette Chaffour, rpondit-il.

-- quel tage?

--Au second, la porte en face.

Une minute aprs, le bonhomme attendait dans le salon de Mme
Juliette. Madame se dshabillait, lui avait rpondu la femme de chambre,
et allait venir  l'instant.

Le pre Tabaret tait stupfi du luxe de ce salon. Il n'avait rien
d'insolent pourtant, ni de brutal, ni mme de mauvais got. On ne se
serait jamais cru chez une femme entretenue. Mais le bonhomme, qui s'y
connaissait en beaucoup de choses, jugea bien que tout dans cette pice
tait de grand prix. La seule garniture de chemine valait, au bas mot,
une vingtaine de mille francs.

Clergeot, pensait-il, n'a pas exagr.

L'entre de Juliette interrompit ses rflexions. Elle avait retir sa
robe et pass  la hte un peignoir trs ample, noir, avec des
garnitures de satin cerise. Ses admirables cheveux un peu drangs par
son chapeau retombaient en cascades sur son cou et bouclaient derrire
ses dlicates oreilles. Elle blouit le pre Tabaret. Il comprit bien
des folies.

--Vous avez demand  me parler, monsieur? interrogea-t-elle en
s'inclinant gracieusement.

--Madame, rpondit le pre Tabaret, je suis un ami de Nol, son meilleur
ami, je puis le dire, et...

--Prenez donc la peine de vous asseoir, monsieur, interrompit la jeune
femme.

Elle-mme se posa sur un canap, lutinant du bout du pied ses mules
pareilles  son peignoir, pendant que le bonhomme prenait place dans un
fauteuil.

--Je viens, madame, reprit-il, pour une affaire grave. Votre prsence
chez monsieur Gerdy...

--Quoi! s'cria Juliette, il sait dj ma visite? Mtin! il a une police
bien faite.

--Ma chre enfant, commena paternellement Tabaret...

--Bien! je sais, monsieur, ce que vous venez faire. Vous tes charg par
Nol de me gronder. Il m'avait dfendu d'aller chez lui, je n'ai pu y
tenir. C'est embtant,  la fin, d'avoir pour amant un rbus, un homme
dont on ne sait rien, un logogriphe en habit noir et en cravate blanche,
un tre lugubre et mystrieux...

--Vous avez commis une imprudence.

--Pourquoi? parce qu'il va se marier? Que ne l'avoue-t-il alors?

--Si ce n'est pas!

--a est. Il l'a dit  ce vieux filou de Clergeot, qui me l'a rpt. En
tout cas, il doit tramer quelque coup de sa tte; depuis un mois il est
tout chose, il est chang au point que je ne le reconnais plus.

Le pre Tabaret dsirait avant tout savoir si Nol ne s'tait pas mnag
un alibi pour le mardi du crime. L pour lui tait la grande question.
Oui; il tait coupable certainement. Non; il pouvait encore tre
innocent. Mme Juliette devait, il n'en doutait pas, l'clairer sur ce
point dcisif.

En consquence, il tait arriv avec sa leon toute prpare, son petit
traquenard tendu. La vivacit de la jeune femme le drouta un peu;
pourtant il poursuivit, se fiant aux hasards de la conversation:

--Empcheriez-vous donc le mariage de Nol?

--Son mariage! s'cria Juliette en clatant de rire; ah! le pauvre
garon! s'il ne rencontre pas d'autre obstacle que moi, son affaire est
conclue. Qu'il se marie, ce cher Nol, au plus vite, et que je n'entende
plus parler de lui.

--Vous ne l'aimez donc pas? demanda le bonhomme un peu surpris de cette
aimable franchise.

--coutez, monsieur, je l'ai beaucoup aim, mais tout s'use. Depuis
quatre ans, je mne, moi qui suis folle de plaisirs, une existence
intolrable. Si Nol ne me quitte pas, c'est moi qui le lcherai. Je
suis excde,  la fin, d'avoir un amant qui rougit de moi et qui me
mprise.

--S'il vous mprise, belle dame, il n'y parat gure, rpondit le pre
Tabaret en promenant autour du salon un regard des plus significatifs.

--Vous voulez dire, riposta la dame en se levant, qu'il dpense beaucoup
pour moi. C'est vrai. Il prtend qu'il s'est ruin pour moi, c'est fort
possible. Qu'est-ce que cela me fait? Je ne suis pas une femme
intresse, sachez-le. J'aurais prfr moins d'argent et plus d'gards.
Mes folies m'ont t inspires par la colre et le dsoeuvrement.
Monsieur Gerdy me traite en fille, j'agis en fille. Nous sommes quittes.

--Vous savez bien qu'il vous adore...

--Lui! Puisque je vous dis qu'il a honte de moi. Il me cache comme une
maladie secrte. Vous tes le premier de ses amis  qui je parle.
Demandez-lui s'il m'a jamais sortie! On dirait que mon contact est
dshonorant. Tenez, mardi dernier, pas plus tard, nous sommes alls au
thtre. Il avait lou une loge entire. Vous croyez qu'il est rest
prs de moi? Erreur, monsieur s'est esquiv et je ne l'ai plus revu de
la soire.

--Comment! vous avez t force de revenir seule?

--Non.  la fin du spectacle, vers minuit, monsieur a daign reparatre.
Nous devions aller au bal de l'Opra et de l souper. Ah! ce fut
amusant! Au bal, monsieur n'a os ni relever son capuchon, ni retirer
son masque. Au souper, j'ai d,  cause de ses amis, le traiter comme un
tranger.

L'alibi prpar en cas de malheur apparaissait.

Moins emporte, Juliette aurait remarqu l'tat du pre Tabaret et
certainement se serait tue.

Il tait devenu livide et tremblait comme une feuille.

--Bast! reprit-il en faisant un effort surhumain pour articuler ses
mots, le souper n'en a pas t moins gai.

--Gai! rpta la jeune femme en haussant les paules, vous ne connaissez
gure votre ami. Si vous l'invitez jamais  dner, gardez-vous bien de
le laisser boire. Il a le vin rjouissant comme un convoi de dernire
classe.  la seconde bouteille, il tait plus gris qu'un bouchon, si
gris qu'il a perdu toutes ses affaires: paletot, parapluie,
porte-monnaie, tui  cigares...

Le pre Tabaret n'eut pas la force d'en couter davantage: il se dressa
sur ses pieds avec des gestes de fou furieux.

--Misrable! s'cria-t-il, infme sclrat... C'est lui, mais je le
tiens!

Et il s'enfuit, laissant Juliette si pouvante qu'elle appela sa bonne.

--Ma fille, lui dit-elle, je viens de faire quelque affreuse boulette,
de casser quelque carreau. Pour sr, j'ai caus un malheur, je le
devine, je le sens. Ce vieux drle n'est pas un ami de Nol, il est venu
pour m'entortiller, pour me tirer les vers du nez, et il a russi...
Sans m'en douter j'aurai parl contre Nol. Qu'ai-je pu dire? J'ai beau
chercher, je ne le vois pas; mais c'est gal, il faut le prvenir. Je
vais lui crire un mot; toi, cours chercher un commissionnaire.

Remont en voiture, le pre Tabaret galopait vers la prfecture de
police. Nol assassin! Sa haine tait sans bornes comme autrefois sa
confiante amiti.

Avait-il t assez cruellement jou, assez indignement pris pour dupe
par le plus vil et le plus criminel des hommes! Il avait soif de
vengeance; il se demandait quel chtiment ne serait pas trop au-dessous
du crime.

Car non seulement il a assassin Claudine, pensait-il, mais il a tout
dispos pour faire accuser un innocent. Et qui dit qu'il n'a pas tu sa
pauvre mre!...

Il regrettait alors l'abolition de la torture, les raffinements des
bourreaux du moyen ge, l'cartlement, le bcher, la roue.

La guillotine va si vite que c'est  peine si le condamn a le temps de
sentir le froid de l'acier tranchant les muscles, ce n'est plus qu'une
chiquenaude sur le cou.

 force de vouloir adoucir la peine de mort, on en a fait une
plaisanterie, elle n'a plus de raison d'tre.

Seule la certitude de confondre Nol, de le livrer  la justice, de se
venger soutenait le pre Tabaret.

--Il est clair, murmura-t-il, que c'est au chemin de fer, dans sa hte
de rejoindre sa matresse au thtre, que ce misrable a oubli ses
effets. Les retrouvera-t-on? S'il a eu la prudence d'tre assez
imprudent pour aller les retirer sous un faux nom, je n'aperois plus de
preuves. Le tmoignage de cette madame Chaffour n'en est pas un pour
moi. La drlesse, voyant son amant menac, reviendra sur ce qu'elle a
dit; elle affirmera que Nol l'a quitte bien aprs dix heures.

Mais il n'aura pas os aller au chemin de fer!

Vers le milieu de la rue de Richelieu, le pre Tabaret fut pris d'un
blouissement.

Je vais avoir une attaque, pensa-t-il. Si je meurs, Nol chappe et il
reste mon hritier... Quand on a fait un testament, on devrait bien le
porter toujours sur soi pour le dchirer au besoin.

Vingt pas plus loin, apercevant la plaque d'un mdecin, il fit arrter
la voiture et s'lana dans la maison.

Il tait si dfait, si hors de soi, ses yeux avaient une telle
expression d'garement, que le docteur eut presque peur de ce singulier
client qui lui dit d'une voix rauque:

--Saignez-moi!

Le mdecin essaya une objection mais dj le bonhomme avait retir sa
redingote et relev une des manches de sa chemise.

--Saignez-moi donc! rpta-t-il; voulez-vous me tuer?...

Sur cette instance, le mdecin se dcida et le pre Tabaret descendit,
rassur et soulag. Une heure plus tard, muni des pouvoirs ncessaires
et suivi d'un officier de paix, il procdait, au bureau des objets
perdus au chemin de fer, aux recherches indiques.

Ses perquisitions eurent le rsultat qu'il avait prvu.

Bientt il sut que le soir du Mardi gras on avait trouv dans un
compartiment de seconde du train 45 un paletot et un parapluie. On lui
reprsenta ces objets et il les reconnut pour appartenir  Nol. Dans
une des poches du paletot se trouvait une paire de gants gris perle
raills et dchirs, et un billet de retour de Chatou qui n'avait pas
t utilis.

En s'lanant  la poursuite de la vrit, le pre Tabaret ne savait que
trop ce qu'elle tait.

Sa conviction, involontairement forme lorsque Clergeot lui avait rvl
les folies de Nol, s'tait depuis fortifie de mille circonstances;
chez Juliette il avait t sr, et pourtant,  ce dernier moment,
lorsque le doute devenait absolument impossible, en voyant clater
l'vidence, il fut atterr.

--Allons! s'cria-t-il enfin, il s'agit maintenant de le prendre!

Et sans perdre une minute, il se fit conduire au Palais de Justice o il
esprait rencontrer le juge d'instruction. Malgr l'heure, en effet, M.
Daburon n'avait pas encore quitt son cabinet.

Il causait avec le comte de Commarin, qu'il venait de mettre au fait des
rvlations de Pierre Lerouge, que le comte croyait mort depuis
plusieurs annes.

Le pre Tabaret entra comme un tourbillon, trop perdu pour faire
attention  la prsence d'un tranger.

--Monsieur! s'cria-t-il, bgayant de rage, monsieur, nous tenons
l'assassin vritable! C'est lui, c'est mon fils d'adoption, mon
hritier, c'est Nol!

--Nol!... rpta M. Daburon en se levant.

Et plus bas il ajouta:

--Je l'avais devin.

--Ah! il faut un mandat bien vite, continua le bonhomme; si nous perdons
une minute, il nous file entre les doigts! Il se sait dcouvert, si sa
matresse l'a prvenu de ma visite. Htons-nous, monsieur le juge,
htons-nous!

M. Daburon ouvrit la bouche pour demander une explication, mais le vieux
policier poursuivit:

--Ce n'est pas tout encore: un innocent, Albert, est en prison...

--Il n'y sera plus dans une heure, rpondit le magistrat; un moment
avant votre arrive, j'ai pris toutes mes dispositions pour sa mise en
libert; occupons-nous de l'autre.

Ni le pre Tabaret ni M. Daburon ne remarqurent la disparition du comte
de Commarin. Au nom de Nol, il avait gagn doucement la porte et
s'tait lanc dans la galerie.




XIX


Nol avait promis de faire toutes les dmarches du monde, de tenter
l'impossible pour obtenir l'largissement d'Albert.

Il visita en effet quelques membres du parquet et sut se faire repousser
partout.

 quatre heures, il se prsentait  l'htel Commarin pour apprendre au
comte le peu de succs de ses efforts.

--Monsieur le comte est sorti, lui dit Denis, mais si monsieur veut
prendre la peine de l'attendre...

--J'attendrai, rpondit l'avocat.

--Alors, reprit le valet de chambre, je prierai monsieur de vouloir bien
me suivre, j'ai ordre de monsieur le comte d'introduire monsieur dans
son cabinet.

Cette confiance donnait  Nol la mesure de sa puissance nouvelle. Il
tait chez lui, dsormais, dans cette magnifique demeure; il y tait le
matre, l'hritier. Son regard, qui inventoriait la pice, s'arrta sur
le tableau gnalogique suspendu prs de la chemine. Il s'en approcha
et lut.

C'tait comme une page, et des plus belles, arrache au livre d'or de la
noblesse franaise. Tous les noms qui dans notre histoire ont un
chapitre ou un alina s'y retrouvaient. Les Commarin, avaient ml leur
sang  toutes les grandes maisons. Deux d'entre eux avaient pous des
filles de familles rgnantes.

Une chaude bouffe d'orgueil gonfla le coeur de l'avocat, ses tempes
battirent plus vite, il releva firement la tte en murmurant:

--Vicomte de Commarin!

La porte s'ouvrit; il se retourna, le comte entrait.

Dj Nol s'inclinait respectueusement: il fut ptrifi par le regard
charg de haine, de colre et de mpris de son pre. Un frisson courut
dans ses veines, ses dents claqurent, il se sentit perdu.

--Misrable! s'cria le comte.

Et redoutant sa propre violence, le vieux gentilhomme jeta sa canne dans
un coin. Il ne voulait pas frapper son fils, il le jugeait indigne
d'tre frapp de sa main. Puis il y eut entre eux une minute de silence
mortel qui leur parut  tous deux durer un sicle. L'un et l'autre, en
un instant, furent illumins de rflexions qu'il faudrait un volume pour
traduire. Nol osa parler le premier.

--Monsieur..., commena-t-il.

--Ah! taisez-vous, au moins, fit le comte d'une voix sourde,
taisez-vous! Se peut-il, grand Dieu! que vous soyez mon fils? Hlas! je
n'en puis douter, maintenant. Malheureux, vous saviez bien que vous
tiez le fils de madame Gerdy! Infme! Non seulement vous avez tu, mais
vous avez mis tout en oeuvre pour faire retomber votre crime sur un
innocent! Parricide! vous avez tu votre mre!

L'avocat essaya de balbutier une protestation.

--Vous l'avez tue, poursuivit le comte avec plus d'nergie, sinon par
le poison, du moins par votre crime. Je comprends tout maintenant. Elle
n'avait plus le dlire, ce matin... Mais vous savez aussi bien que moi
ce qu'elle disait. Vous coutiez, et si vous avez os entrer lorsqu'un
mot de plus allait vous perdre, c'est que vous aviez cach l'effet de
votre prsence. C'est bien  vous que s'adressait sa dernire parole:
Assassin!

Peu  peu Nol s'tait recul jusqu'au fond de la pice, et il s'y
tenait, adoss  la muraille, le haut du corps rejet en arrire, les
cheveux hrisss, l'oeil hagard. Un tremblement convulsif le secouait.
Son visage trahissait l'effroi le plus horrible  voir, l'effroi du
criminel dcouvert.

--Je sais tout, vous le voyez, poursuivait le comte, et je ne suis pas
le seul  tout savoir.  cette heure, un mandat d'arrt est dcern
contre vous.

Un cri de rage, sorte de rle sourd, dchira la poitrine de l'avocat.
Ses lvres, que la terreur faisait affaisses et pendantes, se
crisprent. Foudroy au milieu du triomphe, il se roidissait contre
l'pouvante. Il se redressa avec un regard de dfi.

M. de Commarin, sans paratre prendre garde  Nol, s'approcha de son
bureau et ouvrit un tiroir.

--Mon devoir, dit-il, serait de vous livrer au bourreau qui vous attend.
Je veux bien me souvenir que j'ai le malheur d'tre votre pre.
Asseyez-vous! crivez et signez la confession de votre crime. Vous
trouverez ensuite des armes dans ce tiroir. Que Dieu vous pardonne!...

Le vieux gentilhomme fit un mouvement pour sortir. Nol l'arrta d'un
geste, et sortant de sa poche un revolver  quatre coups:

--Vos armes sont inutiles, monsieur, fit-il; mes prcautions, vous le
voyez, sont prises; on ne m'aura pas vivant. Seulement...

--Seulement? interrogea durement le comte.

--Je dois vous dclarer, monsieur, reprit froidement l'avocat, que je ne
veux pas me tuer... au moins en ce moment.

--Ah! s'cria M. de Commarin d'un ton de dgot, il est lche!

--Non, monsieur, non. Mais je ne me frapperai que lorsqu'il me sera bien
dmontr que toute issue m'est ferme, que je ne puis pas me sauver.

--Misrable! fit le comte menaant, faudra-t-il donc que moi-mme?...

Il s'lana vers le tiroir, mais Nol le referma d'un coup de pied.

--coutez-moi, monsieur, dit l'avocat de cette voix rauque et brve que
donne aux hommes l'imminence du danger, ne perdons pas en paroles vaines
le moment de rpit qui m'est laiss. J'ai commis un crime, c'est vrai,
et je ne cherche pas  me justifier, mais qui donc l'avait prpar,
sinon vous? Maintenant vous me faites la faveur de m'offrir un pistolet:
merci! je refuse. Cette gnrosit n'est pas  mon adresse. Avant tout,
vous voulez viter le scandale de mon procs et la honte qui ne manquera
pas de rejaillir sur votre nom.

Le comte voulut rpliquer.

--Laissez donc! interrompit Nol d'un ton imprieux. Je ne veux pas me
tuer. Je veux sauver ma tte, s'il est possible. Fournissez-moi les
moyens de fuir, et je vous promets que je serai mort avant d'tre pris.
Je dis: fournissez-moi les moyens, parce que je n'ai pas vingt francs 
moi. Mon dernier billet de mille tant flamb le jour o... vous
m'entendez. Il n'y a pas chez ma mre de quoi la faire enterrer. Donc,
de l'argent!

--Jamais!

--Alors je vais me livrer, et vous verrez ce qui en rsultera pour ce
nom qui vous est si cher.

Le comte, ivre de colre, bondit jusqu' son bureau pour y prendre une
arme. Nol se plaa devant lui.

--Oh! pas de lutte, dit-il froidement, je suis le plus fort.

M. de Commarin recula. En parlant de jugement, de scandale, de honte,
l'avocat avait frapp juste. Pendant un moment, pris entre le respect de
son nom et le dsir brlant de voir punir ce misrable, le vieux
gentilhomme demeura indcis. Enfin le sentiment de la noblesse
l'emporta.

--Finissons, pronona-t-il d'une voix frmissante et empreinte du plus
atroce mpris, finissons cette discussion ignoble... Qu'exigez-vous?

--Je vous l'ai dit, de l'argent, tout ce que vous avez ici, mais
dcidez-vous vite!

Dans la journe du samedi le comte avait fait prendre chez son banquier
des fonds destins  monter la maison de celui qu'il croyait son fils
lgitime.

--J'ai quatre-vingt mille francs ici, reprit-il.

--C'est peu, fit l'avocat, cependant donnez. Je vous prviens que j'ai
compt sur vous pour cinq cent mille francs. Si je russis  djouer les
poursuites dont je suis l'objet, vous aurez  tenir  ma disposition
quatre cent vingt mille francs. Vous engagez-vous  me les donner  ma
premire rquisition? Je trouverai un moyen de vous les faire demander
sans risque pour moi.  ce prix, jamais vous n'entendrez parler de moi.

Pour toute rponse le comte ouvrit un petit coffre de fer scell dans le
mur et en tira une liasse de billets de banque qu'il jeta aux pieds de
Nol.

Un clair de fureur brilla dans les yeux de l'avocat; il fit un pas vers
son pre:

--Oh! ne me poussez pas, menaa-t-il, les gens qui comme moi n'ont plus
rien  perdre sont dangereux. Je puis me livrer...

Il se baissa cependant et ramassa le paquet.

--Me donnez-vous votre parole, continua-t-il, de me faire tenir le
reste?

--Oui.

--Alors, je pars. Soyez sans crainte, je serai fidle  notre trait; on
ne m'aura pas vivant. Adieu, mon pre! en tout ceci vous tes le vrai
coupable, seul vous ne serez pas puni. Le Ciel n'est pas juste. Je vous
maudis...

Quand, une heure plus tard, les domestiques pntrrent dans le cabinet
du comte, ils le trouvrent tendu  terre, la face contre le tapis,
donnant  peine signe de vie.

Cependant Nol tait sorti de l'htel Commarin et remontait la rue de
l'Universit, chancelant sous le souffle du vertige.

Il lui semblait que les pavs oscillaient sous ses pas et que tout
autour de lui tournait.

Il avait la bouche sche, les yeux lui cuisaient, et de temps  autre
une nause soulevait son estomac.

Mais en mme temps, phnomne trange, il ressentait un soulagement
incroyable, presque du bien-tre.

La thorie de l'honnte M. Balan avait raison.

C'en tait donc fait, tout tait fini, perdu. Plus d'angoisses
dsormais, de transes inutiles, de folles terreurs, plus de
dissimulation, de luttes. Rien, il n'y avait plus rien  redouter
dsormais. Son horrible rle achev, il pouvait retirer son masque et
respirer  l'aise.

Un irrsistible affaissement succdait  l'exaltation enrage qui devant
le comte soutenait, transportait sa cynique arrogance. Tous les ressorts
de son organisation, bands outre mesure depuis une semaine, se
dtendaient et flchissaient. La fivre qui, pendant huit jours, l'avait
galvanis tombait, et il sentait avec la fatigue un imprieux besoin de
repos. Il prouvait un vide immense, une indiffrence sans bornes pour
tout.

Son insensibilit avait quelque analogie avec celle des gens anantis
par le mal de mer, que rien ne touche plus, que nul sentiment n'est
capable d'mouvoir, qui n'ont plus ni la force ni le courage de penser
et que l'imminence d'un grand pril, de la mort mme, ne saurait tirer
de leur morne insouciance.

On serait venu l'arrter en ce moment, qu'il n'aurait song ni 
rsister ni  se dbattre; il n'aurait pas fait une enjambe pour se
cacher, pour fuir, pour sauver sa tte.

Bien plus, il eut un moment comme l'ide d'aller se constituer
prisonnier, pour avoir la paix, pour tre tranquille, pour se dlivrer
de l'inquitude du salut.

Mais son nergie se rvolta contre cette morne hbtude. La raction
vint, secouant ces dfaillances de l'esprit et du corps. La conscience
de la situation et du danger lui revint, il entrevit avec horreur
l'chafaud comme on aperoit l'abme aux lueurs de la foudre.

Il faut dfendre sa vie, pensa-t-il. Mais comment?

Les transes mortelles qui tent aux assassins jusqu'au plus simple bon
sens le faisaient frissonner.

Il regarda vivement autour de lui et crut remarquer que trois ou quatre
passants l'examinaient curieusement. Son effroi s'en accrut.

Il se mit  courir dans la direction du quartier latin, sans projet,
sans but, courant pour courir, pour s'loigner, comme le Crime, que la
peinture reprsente fuyant sous le fouet des Furies.

Il ne tarda pas  s'arrter, frapp de cette ide que cette course
dsordonne devait veiller l'attention.

Il lui semblait que tout en lui dnonait le meurtre; il croyait lire le
mpris et l'horreur sur tous les visages, le soupon dans tous les yeux.

Il allait, se rptant instinctivement: Il faut prendre un parti.

Mais dans son horrible agitation, il tait incapable de rien voir, de
dlibrer, de comparer, de rsoudre, de dcider.

Lorsqu'il hsitait encore  frapper, il s'tait dit: je puis tre
dcouvert. Et dans cette prvision il avait bti tout un plan qui devait
le mettre srement  l'abri des recherches. Il devait faire ceci et
cela, il aurait recours  cette ruse, il prendrait telle prcaution.
Prvoyance inutile! Rien de ce qu'il avait imagin ne lui semblait
excutable. On le cherchait, et il ne voyait nul endroit du monde entier
o il pt se croire en sret.

Il tait prs de l'Odon, quand une rflexion plus rapide que l'clair
illumina les tnbres de son cerveau.

Il songea que sans aucun doute on le cherchait dj, son signalement
devait tre donn partout; sa cravate blanche et ses favoris si bien
soigns le trahissaient comme une affiche.

Avisant la boutique d'un coiffeur, il s'avana jusqu' la porte, mais au
moment de tourner le bouton, il eut peur.

Ne trouverait-on pas singulier qu'il fit couper sa barbe? Si on allait
le questionner!

Il passa outre.

Il vit une autre boutique, les mmes hsitations l'arrtrent.

Peu  peu la nuit tait venue, et avec l'obscurit Nol sentait renatre
son assurance et son audace.

Aprs cet immense naufrage au port, l'esprance surnageait. Pourquoi ne
se sauverait-il pas?

On sait d'autres exemples. On passe  l'tranger, on change de nom, on
se refait un tat civil, on entre dans la peau d'un autre homme. Il
avait de l'argent c'tait le principal.

Un homme dans sa situation, au milieu de Paris, avec quatre-vingt mille
francs en poche, est un imbcile, s'il se laisse prendre.

Et encore, ces quatre-vingt mille francs puiss, il avait la certitude
d'en avoir, au premier signe, cinq ou six fois autant.

Dj il se demandait quel dguisement prendre et vers quelle frontire
se diriger, quand le souvenir de Juliette, pareil  un fer rouge,
traversa son coeur.

Allait-il s'loigner sans elle, partir avec la certitude de ne la revoir
jamais!

Quoi! il fuirait, poursuivi par toutes les polices du monde civilis,
traqu comme une bte fauve, et elle resterait paisiblement  Paris!
tait-ce possible! Pour qui le crime avait-il t commis? Pour elle. Qui
en et recueilli les bnfices? Elle. N'tait-il pas juste qu'elle
portt sa part du chtiment!

Elle ne m'aime pas, pensait l'avocat avec amertume, elle ne m'a jamais
aim, elle serait ravie d'tre dlivre de moi pour toujours. Elle
n'aurait pas un regret pour moi, je ne lui suis plus ncessaire; un
coffre vide est un meuble inutile. Juliette est prudente, elle a su se
mettre  l'abri une petite fortune. Riche de mes dpouilles, elle
prendra un autre amant, elle m'oubliera, elle vivra heureuse, tandis que
moi!... Et je partirais sans elle!...

La voix de la prudence lui criait: --Malheureux! traner une femme
aprs soi, et une jolie femme, c'est attirer  plaisir les regards sur
soi, et rendre la fuite impossible, c'est se livrer de gaiet de
coeur!--Qu'importe! rpondait la passion, nous nous sauverons ou nous
prirons ensemble. Si elle ne m'aime pas, je l'aime, moi; il me la faut!
Elle viendra, sinon...

Mais comment voir Juliette, lui parler, la dcider!

Aller chez elle, c'tait s'exposer beaucoup. La police y tait dj,
peut-tre.

Non, pensa Nol, personne ne sait qu'elle est ma matresse, on ne le
saura pas avant deux ou trois jours de recherches, et d'ailleurs, crire
serait plus dangereux encore.

Il s'approcha d'une voiture de place, non loin du carrefour de
l'Observatoire, et tout bas il dit au cocher le numro de cette maison
de la rue de Provence si fatale pour lui.

tendu sur les coussins du fiacre, berc par les cahots monotones, Nol
ne songeait point  interroger l'avenir; il ne se demandait mme pas ce
qu'il allait dire  Juliette. Non. Involontairement il repassait les
vnements qui avaient amen et prcipit la catastrophe, comme un homme
qui, prs de mourir, revoit le drame ou la comdie de sa vie.

Il y avait de cela un mois, jour pour jour.

Ruin,  bout d'expdients, sans ressources, il tait dtermin  tout
pour se procurer de l'argent, pour garder encore Mme Juliette, quand
le hasard le rendit matre de la correspondance du comte de Commarin,
non seulement des lettres lues au pre Tabaret et communiques  Albert,
mais encore de celles qui, crites par le comte lorsqu'il croyait la
substitution accomplie, l'tablissaient videmment.

Cette lecture lui donna une heure de joie folle.

Il se crut le fils lgitime. Bientt sa mre le dtrompa, lui apprit la
vrit, la lui prouva par vingt lettres de la femme Lerouge, la lui fit
attester par Claudine, la lui dmontra par le signe qu'il portait.

Mais un homme qui se noie ne choisit pas les branches auxquelles il se
raccroche. Nol songea  utiliser ces lettres quand mme.

Il essaya d'user de son ascendant sur sa mre, pour la dcider  laisser
croire au comte que l'change avait eu lieu, se chargeant d'obtenir une
forte compensation. Mme Gerdy repoussa cette proposition avec
horreur.

Alors l'avocat fit l'aveu de toutes ses folies, mit  nu sa situation
financire, se montra tel qu'il tait, perdu de dettes, et conjura sa
mre d'avoir recours  M. de Commarin.

Cela aussi, elle le refusa, et prires et menaces chourent contre sa
rsolution. Pendant quinze jours ce fut entre la mre et le fils une
lutte horrible dans laquelle l'avocat fut vaincu.

C'est  ce moment qu'il s'arrta  l'ide de tuer Claudine.

La malheureuse n'avait pas t plus franche avec Mme Gerdy qu'avec
les autres, Nol devait la croire et la croyait veuve. Son tmoignage
supprim, qui avait-il contre lui? Mme Gerdy et peut-tre le comte.
Il les redoutait peu.

 Mme Gerdy parlant, il pouvait toujours rpondre: Aprs avoir donn
mon nom  votre fils, vous faites tout au monde pour qu'il le garde.

Mais comment se dfaire de Claudine sans danger?

Aprs de longues rflexions, l'avocat s'avisa d'un stratagme
diabolique.

Il brla toutes les lettres du comte tablissant la substitution et
conserva seulement celles qui la laissaient souponner.

Ces dernires, il alla les montrer  Albert en se disant que, si la
justice arrivait  pntrer quelque chose des causes de la mort de
Claudine, naturellement elle souponnerait celui qui paratrait y avoir
tant d'intrt.

Ce n'est pas qu'il songet  faire retomber le crime sur Albert...
C'tait une simple prcaution qu'il prenait. Il comptait agir de telle
sorte que la police perdrait ses peines  la poursuite d'un sclrat
imaginaire.

Il ne pensait pas non plus  se substituer au vicomte de Commarin.

Son plan tait simple: son crime commis il attendrait; les choses
traneraient en longueur, il y aurait des pourparlers, enfin il
transigerait au prix d'une fortune.

Il se croyait sr du silence de sa mre, si jamais elle le souponnait
d'un assassinat.

Ces mesures prises, il s'tait rsolu  frapper le jour du Mardi gras.

Pour ne rien ngliger, il avait ce soir-l mme conduit Juliette au
thtre et de l  l'Opra. Il fondait ainsi, en cas de malheur, un
alibi irrcusable.

La perte de son paletot ne l'avait inquit que sur le premier moment. 
la rflexion, il s'tait rassur, se disant: bast! qui saura jamais?

Tout avait russi selon ses calculs; ce n'tait dans son opinion qu'une
affaire de patience.

Quand le rcit du meurtre tomba sous les yeux de Mme Gerdy, la
malheureuse femme devina la main de son fils, et dans le premier
transport de sa douleur, elle dclara qu'elle allait le dnoncer.

Il eut peur. Un dlire affreux s'tait empar de sa mre, un mot pouvait
le perdre. Payant d'audace, il prit les devants et joua le tout pour le
tout.

Mettre la police sur la trace d'Albert, c'tait se garantir l'impunit,
c'tait s'assurer, en cas de succs probable, le nom et la fortune du
comte de Commarin.

Les circonstances et la frayeur firent sa hardiesse et son habilet.

Le pre Tabaret arriva  point nomm.

Nol savait ses relations avec la police; il comprit que le bonhomme
serait un merveilleux confident.

Tant que vcut Mme Gerdy, Nol trembla. La fivre est indiscrte et
ne se raisonne pas. Quand elle eut rendu le dernier soupir, il se crut
sauv; il avait beau chercher, il ne voyait plus d'obstacles, il
triompha.

Et voil que tout avait t dcouvert comme il touchait au but. Comment?
Par qui? Quelle fatalit avait ressuscit un secret qu'il croyait
enseveli avec Mme Gerdy?

Mais  quoi bon, quand on est au fond de l'abme, savoir quelle pierre a
fait trbucher, se demander par quelle pente on y a roul?

Le fiacre s'arrta rue de Provence.

Nol allongea la tte  la portire, explorant les environs, sondant du
regard les profondeurs du vestibule de la maison.

Ne dcouvrant rien, il paya la course sans sortir de la voiture, par le
carreau du devant, et, franchissant d'un bond le trottoir, il s'lana
dans l'escalier.

Charlotte,  sa vue, eut une exclamation de joie.

--C'est monsieur! s'cria-t-elle; ah! madame attendait monsieur avec une
fameuse impatience, elle tait joliment inquite!

Juliette attendre? Juliette inquite? L'avocat ne songeait pas 
interroger. Il semblait qu'en touchant ce seuil il et subitement
recouvr tout son sang-froid. Il mesurait son imprudence, il sentait la
valeur exacte des minutes.

--Si on sonne, dit-il  Charlotte, n'ouvrez pas. Quoi qu'on fasse ou
qu'on dise, n'ouvrez pas!

 la voix de Nol, Mme Juliette tait accourue. Il la repoussa
brusquement dans le salon et l'y suivit en refermant la porte.

L seulement la jeune femme put voir le visage de son amant. Il tait si
chang, sa physionomie tait  ce point bouleverse qu'elle ne put
retenir un cri:

--Qu'y a-t-il?

Nol ne rpondit pas; il s'avana vers elle et lui prit la main.

--Juliette, demanda-t-il d'une voix rauque en la fixant avec des yeux
enflamms, Juliette, sois sincre, m'aimes-tu?

Elle devinait, elle sentait qu'il se passait quelque chose
d'extraordinaire, elle respirait une atmosphre de malheur; cependant
elle voulut minauder encore.

--Mchant, rpondit-elle en allongeant ses lvres provocantes, vous
mriteriez bien...

--Oh! assez! interrompit Nol en frappant du pied avec une violence
inoue. Rponds, poursuivit-il en serrant  les briser les jolies mains
de sa matresse, un oui ou un non, m'aimes-tu?

Cent fois elle avait jou avec la colre de son amant, se plaisant 
l'exciter jusqu' la fureur pour savourer le plaisir de l'apaiser d'un
mot, mais jamais elle ne l'avait vu ainsi.

Il venait de lui faire mal, bien mal, et elle n'osait se plaindre de
cette brutalit, la premire.

--Oui, je t'aime! balbutia-t-elle; ne le sais-tu pas? pourquoi le
demander?

--Pourquoi? rpondit l'avocat qui abandonna les mains de sa matresse,
pourquoi? C'est que si tu m'aimes, il s'agit de me le prouver. Si tu
m'aimes, il faut me suivre  l'instant, tout quitter, venir, fuir avec
moi, le temps presse...

La jeune femme avait dcidment peur.

--Qu'y a-t-il donc, mon Dieu?

--Rien! Je t'ai trop aime, vois-tu, Juliette. Le jour o je n'ai plus
eu d'argent pour toi, pour ton luxe, pour tes caprices, j'ai perdu la
tte. Pour me procurer de l'argent, j'ai... j'ai commis un crime,
entends-tu? On me poursuit, je fuis, veux-tu me suivre?

La stupeur agrandissait les yeux de Juliette, elle doutait.

--Un crime, toi! commena-t-elle.

--Oui, moi! Veux-tu savoir ce que j'ai fait? J'ai tu, j'ai assassin!
C'tait pour toi.

Certes l'avocat tait convaincu que Juliette  ces mots allait reculer
d'horreur. Il s'attendait  cette pouvante qu'inspire le meurtrier, il
y tait rsign  l'avance. Il pensait qu'elle le fuirait d'abord.
Peut-tre essayerait-elle une scne... Elle aurait, qui sait? une
attaque de nerfs, elle crierait, elle appellerait au secours,  la
garde,  l'aide... Il se trompait.

D'un bond, Juliette fut sur lui, se liant  lui, entourant son cou de
ses deux mains, l'embrassant  l'touffer comme jamais elle ne l'avait
embrass.

--Oui! je t'aime, disait-elle, oui! Tu as fait un mauvais coup pour moi,
toi! c'est que tu m'aimais. Tu as du coeur; je ne te connaissais pas.

Il en cotait cher pour inspirer une passion  Mme Juliette, mais
Nol ne rflchit pas  cela.

Il eut une seconde de joie immense, il lui parut que rien n'tait
dsespr.

Pourtant il eut la force de dnouer les bras de sa matresse.

--Partons, reprit-il, le grand malheur est que je ne sais d'o vient le
danger. Qu'on ait pu dcouvrir la vrit, c'est encore un mystre pour
moi...

Juliette se rappela l'inquitante visite de l'aprs-midi; elle comprit
tout.

--Malheureuse! s'cria-t-elle, se tordant les mains de dsespoir, c'est
moi qui t'ai livr! C'tait mardi, n'est-ce pas?

--Oui, c'tait mardi.

--Ah! j'ai tout dit, sans m'en douter,  ton ami,  ce vieux que je
croyais envoy par toi, monsieur Tabaret.

--Tabaret est venu ici?

--Oui, tantt.

--Oh! viens alors! s'cria Nol; vite, bien vite, c'est un miracle qu'il
ne soit pas encore arriv!

Il lui prit le bras pour l'entraner; elle se dgagea lestement.

--Laisse, dit-elle, j'ai une somme en or, des bijoux, je veux les
prendre...

--C'est inutile, laisse tout, j'ai une fortune, Juliette, fuyons...

Dj elle avait ouvert sa chiffonnire et ple-mle elle jetait dans un
petit sac de voyage tout ce qu'elle possdait, tout ce qui avait de la
valeur.

--Ah! tu me perds, rptait Nol, tu me perds!

Il disait cela, mais son coeur tait inond de joie.

Quel dvouement sublime! Elle m'aimait vraiment, se disait-il; pour moi
elle renonce sans hsiter  sa vie heureuse, elle me sacrifie tout!...
Juliette avait fini ses prparatifs, elle nouait  la hte son chapeau;
un coup de sonnette retentit.

--Eux! s'cria Nol, devenant, s'il est possible, plus livide.

La jeune femme et son amant demeurrent plus immobiles que deux statues,
la sueur au front, les yeux dilats, l'oreille tendue.

Un second coup de sonnette se fit entendre, puis un troisime. Charlotte
parut, s'avanant sur la pointe des pieds.

--Ils sont plusieurs, dit-elle  mi-voix, j'ai entendu qu'on se
consultait.

Aprs avoir sonn, on frappait. Une voix arriva jusqu'au salon; on
distingua le mot loi.

--Plus d'espoir! murmura Nol.

--Qui sait! s'cria Juliette, l'escalier de service?

--Sois tranquille, on ne l'a pas oubli.

En effet, Juliette revint l'air morne, consterne.

Elle avait surpris sur le palier des pitinements de pas lourds qu'on
cherchait  touffer.

--Il doit y avoir un moyen! fit-elle avec fureur.

--Oui, reprit Nol, c'est une seconde de courage. J'ai donn ma parole.
On crochte la serrure... fermez toutes les portes et laissez enfoncer,
cela me fera gagner du temps.

Juliette et Charlotte s'lancrent. Alors, Nol, s'adossant  la
chemine du salon, sortit son revolver et l'appuya sur sa poitrine.

Mais Juliette, qui rentrait dj, aperut le mouvement; elle se jeta sur
son amant  corps perdu, si vivement qu'elle fit dvier l'arme. Le coup
partit et la balle traversa le ventre de Nol. Il poussa un effroyable
cri.

Juliette faisait de sa mort un supplice affreux; elle prolongeait son
agonie.

Il chancela, mais il resta debout, toujours appuy  la tablette,
perdant du sang en abondance.

Juliette s'tait cramponne  lui et s'efforait de lui arracher le
revolver.

--Tu ne te tueras pas, disait-elle, je ne veux pas, tu es  moi, je
t'aime! Laisse-les venir. Qu'est-ce que cela te fait? S'ils te mettent
en prison, tu te sauveras. Je t'aiderai, nous donnerons de l'argent aux
gardiens. Va, nous vivrons tous deux bien heureux, n'importe o, bien
loin, en Amrique, personne ne nous connatra...

La porte d'entre avait cd; on crochetait maintenant la porte de
l'antichambre.

--Finissons! rla Nol, il ne faut pas qu'on m'ait vivant.

Et dans un effort suprme, triomphant d'une souffrance horrible, il se
dgagea et repoussa Juliette qui alla tomber prs du canap. Puis,
armant son revolver, il l'appuya de nouveau  l'endroit o il sentait
les battements de son coeur, lcha la dtente et roula  terre.

Il tait temps, la police entrait.

La premire pense des agents fut que Nol, avant de se frapper, avait
frapp sa matresse.

On sait des gens qui tiennent  quitter ce bas monde en compagnie.
N'avait-on pas entendu deux explosions? Mais dj Juliette tait debout.

--Un mdecin, disait-elle, un mdecin, il ne peut tre mort!

Un agent sortit en courant, tandis que les autres, sous la direction du
pre Tabaret, transportaient le corps de l'avocat sur le lit de Mme
Juliette.

--Puisse-t-il ne pas s'tre manqu! murmurait le bonhomme, dont la
colre ne tenait pas devant ce spectacle; je l'ai aim comme mon fils,
aprs tout, son nom est encore sur mon testament.

Le pre Tabaret s'interrompit. Nol venait de laisser chapper une
plainte, il ouvrait les yeux.

--Vous voyez bien qu'il vivra! s'cria Juliette.

L'avocat fit un faible signe de tte, et pendant un moment, il s'agita
pniblement sur son lit, promenant sa main droite alternativement sous
sa redingote et sous l'oreiller. Il russit mme  se tourner  demi du
ct du mur, puis  se retourner. Sur un signe qui fut compris, on
glissa sous sa tte un oreiller.

Alors, d'une voix entrecoupe et sifflante, il pronona quelques
paroles.

--Je suis l'assassin, dit-il; crivez, je signerai, a fera plaisir 
Albert; je lui dois bien cela.

Pendant qu'on crivait, il attira la tte de Juliette jusqu' sa bouche.

--Ma fortune est sous l'oreiller, murmura-t-il, je te la donne. Un flot
de sang monta  sa bouche, et on crut qu'il allait passer.

Pourtant, il eut encore la force de signer sa dclaration et de dcocher
une raillerie au pre Tabaret.

--Eh bien! vieux papa, dit-il, on se mle donc de police! C'est agrable
de pincer soi-mme ses amis! Ah! j'ai eu une belle partie, mais avec
trois femmes dans son jeu on perd toujours...

Il entra en agonie et, quand le mdecin arriva, il ne put que constater
le dcs du sieur Nol Gerdy, avocat.




XX


Quelques mois plus tard, un soir, chez la vieille Mlle de Gollo,
madame la marquise d'Arlange, rajeunie de dix ans, racontait aux
douairires, ses amies, les dtails du mariage de sa petite-fille
Claire, laquelle venait d'pouser monsieur le vicomte Albert de
Commarin.

--Le mariage, disait-elle, s'est fait dans nos terres de Normandie, sans
tambour ni trompette. Mon gendre l'a voulu ainsi, en quoi je l'ai
dsapprouv fortement. L'clat de la mprise dont il a t victime
appelait l'clat des ftes. C'est mon sentiment, je ne l'ai pas cach.
Bast! ce garon est aussi ttu que monsieur son pre, ce qui n'est pas
peu dire; il a tenu bon. Et mon effronte petite-fille, obissant  son
mari par anticipation, s'est mise contre moi. Du reste, peu importe, je
dfie aujourd'hui de trouver un individu ayant le courage d'avouer qu'il
a dout une seconde de l'innocence d'Albert. J'ai laiss mes jeunes gens
dans l'extase de la lune de miel, plus roucoulants qu'une paire de
tourtereaux. Il faut avouer qu'ils ont achet leur bonheur un peu cher.
Qu'ils soient donc heureux et qu'ils aient beaucoup d'enfants, ils ne
seront embarrasss ni pour les nourrir ni pour les doter. Car,
sachez-le, pour la premire fois de sa vie et sans doute la dernire,
monsieur de Commarin s'est conduit comme un ange. Il a donn toute sa
fortune  son fils, toute absolument. Il veut aller vivre seul dans une
de ses terres. Je ne crois pas que le pauvre cher homme fasse de vieux
os. Je ne voudrais pas jurer mme qu'il a bien toute sa tte depuis
certaine attaque... Enfin! ma petite-fille est tablie, et bien. Je sais
ce qu'il m'en cote, et me voici condamne  une grande conomie. Mais
je msestime les parents qui reculent devant un sacrifice pcuniaire
quand le bonheur de leurs enfants est en jeu.

Ce que la marquise ne racontait pas, c'est que, huit jours avant la
noce, Albert avait nettoy sa situation passablement embarrasse et
liquid un respectable arrir.

Depuis elle ne lui a emprunt que neuf mille francs; seulement elle
compte lui avouer un de ces jours combien elle est tracasse par un
tapissier, par sa couturire, par trois marchands de nouveauts et par
cinq ou six autres fournisseurs.

Eh bien! c'est une digne femme: elle ne dit pas de mal de son gendre.

Rfugi en Poitou aprs l'envoi de sa dmission, M. Daburon a trouv le
calme; l'oubli viendra. On ne dsespre pas, l-bas, de le dcider  se
marier.

Mme Juliette, elle, est tout  fait console. Les quatre-vingt mille
francs cachs par Nol sous l'oreiller n'ont pas t perdus. Il n'en
reste plus grand-chose. Avant longtemps on annoncera la vente d'un riche
mobilier.

Seul, le pre Tabaret se souvient.

Aprs avoir cru  l'infaillibilit de la justice, il ne voit plus
partout qu'erreurs judiciaires.

L'ancien agent volontaire doute de l'existence du crime et soutient que
le tmoignage des sens ne prouve rien. Il fait signer des ptitions pour
l'abolition de la peine de mort et organise une socit destine  venir
en aide aux accuss pauvres et innocents.


NOTES:

[1] Insister sur un point dlicat.

[2] Vieillard qui joue au jeune homme.

[3] Homme courageux et rsolu.
