The Project Gutenberg EBook of Bruges-la-morte, by Georges Rodenbach

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Title: Bruges-la-morte

Author: Georges Rodenbach

Release Date: February 5, 2005 [EBook #14911]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BRUGES-LA-MORTE ***




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Georges Rodenbach


BRUGES-LA-MORTE


(1892)



Table des matires

_AVERTISSEMENT_
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV



_AVERTISSEMENT__

_Dans cette tude passionnelle, nous avons voulu aussi et
principalement voquer une Ville, la Ville comme un personnage
essentiel, associ aux tats d'me, qui conseille, dissuade,
dtermine  agir._

_Ainsi, dans la ralit, cette Bruges, qu'il nous a plu d'lire,
apparat presque humaine... Un ascendant s'tablit d'elle sur ceux
qui y sjournent._

_Elle les faonne selon ses sites et ses cloches._

_Voil ce que nous avons souhait de suggrer: la Ville
orientant une action; ses paysages urbains, non plus seulement
comme des toiles de fond, comme des thmes descriptifs un peu
arbitrairement choisis, mais lis  l'vnement mme du livre._

_C'est pourquoi il importe, puisque ces dcors de Bruges
collaborent aux pripties, de les reproduire galement ici,
intercals entre les pages: quais, rues dsertes, vieilles
demeures, canaux, bguinage, glises, orfvrerie du culte,
beffroi, afin que ceux qui nous liront subissent aussi la prsence
et l'influence de la Ville, prouvent la contagion des eaux mieux
voisines, sentent  leur tour l'ombre des hautes tours allonge
sur le texte._



I

Le jour dclinait, assombrissant les corridors de la grande
demeure silencieuse, mettant des crans de crpe aux vitres.

Hugues Viane se disposa  sortir, comme il en avait l'habitude
quotidienne  la fin des aprs-midi. Inoccup, solitaire, il
passait toute la journe dans sa chambre, une vaste pice au
premier tage, dont les fentres donnaient sur le quai du Rosaire,
au long duquel s'alignait sa maison, mire dans l'eau.

Il lisait un peu: des revues, de vieux livres; fumait beaucoup;
rvassait  la croise ouverte par les temps gris, perdu dans ses
souvenirs.

Voil cinq ans qu'il vivait ainsi, depuis qu'il tait venu se
fixer  Bruges, au lendemain de la mort de sa femme. Cinq ans
dj! Et il se rptait  lui-mme: Veuf! tre veuf! Je suis le
veuf! Mot irrmdiable et bref! d'une seule syllabe, sans cho.
Mot impair et qui dsigne bien l'tre dpareill.

Pour lui, la sparation avait t terrible: il avait connu l'amour
dans le luxe, les loisirs, le voyage, les pays neufs renouvelant
l'idylle. Non seulement le dlice paisible d'une vie conjugale
exemplaire, mais la passion intacte, la fivre continue, le
baiser  peine assagi, l'accord des mes, distantes et jointes
pourtant, comme les quais parallles d'un canal qui mle leurs
deux reflets.

Dix annes de ce bonheur,  peine senties, tant elles avaient
pass vite!

Puis, la jeune femme tait morte, au seuil de la trentaine,
seulement alite quelques semaines, vite tendue sur ce lit du
dernier jour, o il la revoyait  jamais: fane et blanche comme
la cire l'clairant, celle qu'il avait adore si belle avec son
teint de fleur, ses yeux de prunelle dilate et noire dans de la
nacre, dont l'obscurit contrastait avec ses cheveux, d'un jaune
d'ambre, des cheveux qui, dploys, lui couvraient tout le dos,
longs et onduls. Les Vierges des Primitifs ont des toisons
pareilles, qui descendent en frissons calmes.

Sur le cadavre gisant, Hugues avait coup cette gerbe, tresse en
longue natte dans les derniers jours de la maladie. N'est-ce pas
comme une piti de la mort? Elle ruine tout, mais laisse intactes
les chevelures. Les yeux, les lvres, tout se brouille et
s'effondre. Les cheveux ne se dcolorent mme pas. C'est en eux
seuls qu'on se survit! Et maintenant, depuis les cinq annes dj,
la tresse conserve de la morte n'avait gure pli, malgr le sel
de tant de larmes.

Le veuf, ce jour-l, revcut plus douloureusement tout son pass,
 cause de ces temps gris de novembre o les cloches, dirait-on,
sment dans l'air des poussires de sons, la cendre morte des
annes.

Il se dcida pourtant  sortir, non pour chercher au dehors
quelque distraction oblige ou quelque remde  son mal. Il n'en
voulait point essayer. Mais il aimait cheminer aux approches du
soir et chercher des analogies  son deuil dans de solitaires
canaux et d'ecclsiastiques quartiers.

En descendant au rez-de-chausse de sa demeure, il aperut, toutes
ouvertes sur le grand corridor blanc, les portes d'ordinaire
closes.

Il appela dans le silence sa vieille servante: Barbe!...
Barbe!...

Aussitt la femme apparut dans l'embrasure de la premire porte,
et devinant pourquoi son matre l'avait hle:

--Monsieur, ft-elle, j'ai d m'occuper des salons aujourd'hui,
parce que demain c'est fte.

--Quelle fte? demanda Hugues, l'air contrari.

--Comment! monsieur ne sait pas? Mais la fte de la Prsentation
de la Vierge. Il faut que j'aille  la messe et au salut du
Bguinage. C'est un jour comme un dimanche. Et puisque je ne peux
pas travailler demain, j'ai rang les salons aujourd'hui.

Hugues Viane ne cacha pas son mcontentement. Elle savait bien
qu'il voulait assister  ce travail-l. Il y avait, dans ces deux
pices, trop de trsors, trop de souvenirs d'Elle et de
l'autrefois pour laisser la servante y circuler seule. Il dsirait
pouvoir la surveiller, suivre ses gestes, contrler sa prudence,
pier son respect. Il voulait manier lui-mme, quand il les
fallait dranger pour l'enlvement des poussires, tel bibelot
prcieux, tels objets de la morte, un coussin, un cran qu'elle
avait fait elle-mme. Il semblait que ses doigts fussent partout
dans ce mobilier intact et toujours pareil, sofas, divans,
fauteuils o elle s'tait assise, et qui conservaient pour ainsi
dire la forme de son corps. Les rideaux gardaient les plis
terniss qu'elle leur avait donns. Et dans les miroirs, il
semblait qu'avec prudence il fallt en frler d'ponges et de
linges la surface claire pour ne pas effacer son visage dormant au
fond. Mais ce que Hugues voulait aussi surveiller et garder de
tout heurt, ce sont les portraits de la pauvre morte, des
portraits  ses diffrents ges, parpills un peu partout, sur la
chemine, les guridons, les murs; et puis surtout--un accident 
cela lui aurait bris toute l'me--le trsor conserv de cette
chevelure intgrale qu'il n'avait point voulu enfermer dans
quelque tiroir de commode ou quelque coffret obscur--c'aurait t
comme mettre la chevelure dans un tombeau!--aimant mieux,
puisqu'elle tait toujours vivante, elle, et d'un or sans ge, la
laisser tale et visible comme la portion d'immortalit de son
amour!

Pour la voir sans cesse, dans le grand salon toujours le mme,
cette chevelure qui tait encore Elle, il l'avait pose l sur le
piano dsormais muet, simplement gisante--tresse interrompue,
chane brise, cble sauv du naufrage! Et, pour l'abriter des
contaminations, de l'air humide qui l'aurait pu dteindre ou en
oxyder le mtal, il avait eu cette ide, nave si elle n'et pas
t attendrissante, de la mettre sous verre, crin transparent,
bote de cristal o reposait la tresse nue qu'il allait chaque
jour honorer.

Pour lui, comme pour les choses silencieuses qui vivaient autour,
il apparaissait que cette chevelure tait lie  leur existence et
qu'elle tait l'me de la maison.

Barbe, la vieille servante flamande, un peu renfrogne, mais
dvoue et soigneuse, savait de quelles prcautions il fallait
entourer ces objets et n'en approchait qu'en tremblant. Peu
communicative, elle avait les allures, avec sa robe noire et son
bonnet de tulle blanc, d'une soeur tourire. D'ailleurs, elle
allait souvent au Bguinage voir son unique parente, la soeur
Rosalie, qui tait bguine.

De ces frquentations, de ces habitudes pieuses, elle avait gard
le silence, le glissement qu'ont les pas habitus aux dalles
d'glise. Et c'est pour cela, parce qu'elle ne mettait pas de
bruit ou de rires autour de sa douleur, que Hugues Viane s'en
tait si bien accommod depuis son arrive  Bruges. Il n'avait
pas eu d'autre servante et celle-ci lui tait devenue ncessaire,
malgr sa tyrannie innocente, ses manies de vieille fille et de
dvote, sa volont d'agir  sa guise, comme aujourd'hui encore o,
 cause d'une fte anodine le lendemain, elle avait boulevers les
salons  son insu et en dpit de ses ordres formels.

Hugues attendit pour sortir qu'elle et rang les meubles,
s'assura que tout ce qui lui tait cher ft intact et remis en
place. Puis tranquillis, les persiennes et les portes closes, il
se dcida  son ordinaire promenade du crpuscule, bien qu'il ne
cesst pas de pluviner, bruine frquente des fins d'automne,
petite pluie verticale qui larmoie, tisse de l'eau, faufile l'air,
hrisse d'aiguilles les canaux planes, capture et transit l'me
comme un oiseau dans un filet mouill, aux mailles interminables!


II

Hugues recommenait chaque soir le mme itinraire, suivant la
ligne des quais, d'une marche indcise, un peu vot dj,
quoiqu'il et seulement quarante ans. Mais le veuvage avait t
pour lui un automne prcoce. Les tempes taient dgarnies, les
cheveux pleins de cendre grise. Ses yeux fans regardaient loin,
trs loin, au del de la vie.

Et comme Bruges aussi tait triste en ces fins d'aprs-midi! Il
l'aimait ainsi! C'est pour sa tristesse mme qu'il l'avait choisie
et y tait venu vivre aprs le grand dsastre. Jadis, dans les
temps de bonheur, quand il voyageait avec sa femme, vivant  sa
fantaisie, d'une existence un peu cosmopolite,  Paris, en pays
tranger, au bord de la mer, il y tait venu avec elle, en
passant, sans que la grande mlancolie d'ici pt influencer leur
joie. Mais plus tard, rest seul, il s'tait ressouvenu de Bruges
et avait eu l'intuition instantane qu'il fallait s'y fixer
dsormais. Une quation mystrieuse s'tablissait.  l'pouse
morte devait correspondre une ville morte. Son grand deuil
exigeait un tel dcor. La vie ne lui serait supportable qu'ici. Il
y tait venu d'instinct. Que le monde, ailleurs, s'agite, bruisse,
allume ses ftes, tresse ses mille rumeurs. Il avait besoin de
silence infini et d'une existence si monotone qu'elle ne lui
donnerait presque plus la sensation de vivre.

Autour des douleurs physiques, pourquoi faut-il se taire, touffer
les pas dans une chambre de malade? Pourquoi les bruits, pourquoi
les voix semblent-ils dranger la charpie et rouvrir la plaie?

Aux souffrances morales, le bruit aussi fait mal.

Dans l'atmosphre muette des eaux et des rues inanimes, Hugues
avait moins senti la souffrance de son coeur, il avait pens plus
doucement  la morte. Il l'avait mieux revue, mieux entendue,
retrouvant au fil des canaux son visage d'Ophlie en alle,
coutant sa voix dans la chanson grle et lointaine des carillons.

La ville, elle aussi, aime et belle jadis, incarnait de la sorte
ses regrets. Bruges tait sa morte. Et sa morte tait Bruges. Tout
s'unifiait en une destine pareille. C'tait Bruges-la-Morte,
elle-mme mise au tombeau de ses quais de pierre, avec les artres
froidies de ses canaux, quand avait cess d'y battre la grande
pulsation de la mer.

Ce soir-l, plus que jamais, tandis qu'il cheminait au hasard, le
noir souvenir le hanta, mergea de dessous les ponts o pleurent
les visages de sources invisibles. Une impression mortuaire
manait des logis clos, des vitres comme des yeux brouills
d'agonie, des pignons dcalquant dans l'eau des escaliers de
crpe. Il longea le Quai Vert, le Quai du Miroir, s'loigna vers
le Pont du Moulin, les banlieues tristes bordes de peupliers. Et
partout, sur sa tte, l'gouttement froid, les petites notes
sales des cloches de paroisse, projetes comme d'un goupillon
pour quelque absoute.

Dans cette solitude du soir et de l'automne, o le vent balayait
les dernires feuilles, il prouva plus que jamais le dsir
d'avoir fini sa vie et l'impatience du tombeau. Il semblait qu'une
ombre s'allonget des tours sur son me; qu'un conseil vnt des
vieux murs jusqu' lui; qu'une voix chuchotante montt de l'eau--
l'eau s'en venant au-devant de lui, comme elle vint au-devant
d'Ophlie, ainsi que le racontent les fossoyeurs de Shakespeare.

Plus d'une fois dj il s'tait senti circonvenu ainsi. Il avait
entendu la lente persuasion des pierres; il avait vraiment surpris
l'_ordre des choses_ de ne pas survivre  la mort d'alentour.

Et il avait song  se tuer, srieusement et longtemps. Ah! cette
femme, comme il l'avait adore! Ses yeux encore sur lui! Et sa
voix qu'il poursuivait toujours, enfouie au bout de l'horizon, si
loin! Qu'avait-elle donc, cette femme, pour se l'tre attach
tout, et l'avoir dpris du monde entier, depuis qu'elle tait
disparue. Il y a donc des amours pareils  ces fruits de la Mer
Morte qui ne vous laissent  la bouche qu'un got de cendre
imprissable!

S'il avait rsist  ses ides fixes de suicide, c'est encore pour
elle. Son fond d'enfance religieuse lui tait remont avec la lie
de sa douleur. Mystique, il esprait que le nant n'tait pas
l'aboutissement de la vie et qu'il la reverrait un jour. La
religion lui dfendait la mort volontaire. C'et t s'exiler du
sein de Dieu et s'ter la vague possibilit de la revoir.

Il vcut donc; il pria mme, trouvant un baume  se l'imaginer,
l'attendant, dans les jardins d'on ne sait quel ciel;  rver
d'elle, dans les glises, au bruit de l'orgue.

Ce soir-l, il entra, en passant, dans l'glise Notre-Dame o il
se plaisait  venir souvent,  cause de son caractre mortuaire:
partout, sur les parois, sur le sol, des dalles tumulaires avec
des ttes de mort, des noms brchs, des inscriptions ronges
aussi comme des lvres de pierre... La mort elle-mme ici efface
par la mort.

Mais, tout  ct, le nant de la vie s'clairait par la constante
vision de l'amour se perptuant dans la mort, et c'est pour cela
que Hugues venait souvent en plerinage  cette glise: c'taient
les tombeaux clbres de Charles le Tmraire et de Marie de
Bourgogne, au fond d'une chapelle latrale. Comme ils taient
mouvants! Elle surtout, la douce princesse, les doigts
juxtaposs, la tte sur un coussin, en robe de cuivre, les pieds
appuys  un chien symbolisant la fidlit, toute rigide sur
l'entablement du sarcophage. Ainsi sa morte reposait  jamais sur
son me noire. Et le temps viendrait aussi o il s'allongerait 
son tour comme le duc Charles et reposerait auprs d'elle. Sommeil
cte  cte, bon refuge de la mort, si l'espoir chrtien ne devait
point se raliser pour eux et les joindre.

Hugues sortit de Notre-Dame plus triste que jamais. Il s'orienta
du ct de sa demeure, l'heure approchant o il rentrait
d'habitude pour son repas du soir. Il cherchait en lui le souvenir
de la morte pour l'appliquer  la forme du tombeau qu'il venait de
voir et imaginer tout celui-ci, avec un autre visage. Mais la
figure des morts, que la mmoire nous conserve un temps, s'y
altre peu  peu, y dprit, comme d'un pastel sans verre dont la
poussire s'vapore. Et, dans nous, nos morts meurent une seconde
fois!

Tout  coup, tandis qu'il recomposait par une fixe tension
d'esprit--et comme regardant au dedans de lui--ses traits  demi
effacs dj, Hugues qui, d'ordinaire, remarquait  peine les
passants, si rares d'ailleurs, prouva un moi subit en voyant une
jeune femme arriver vers lui. Il ne l'avait point aperue d'abord,
s'avanant du bout de la rue, mais seulement quand elle fut toute
proche.

 sa vue, il s'arrta net, comme fig; la personne, qui venait en
sens inverse, avait pass prs de lui. Ce fut une secousse, une
apparition. Hugues eut l'air de chavirer une minute. Il mit la
main  ses yeux comme pour carter un songe. Puis, aprs un moment
d'hsitation, tourn vers l'inconnue qui s'loignait en son rythme
de marche lente, il rtrograda, abandonna le quai qu'il descendait
et se mit soudain  la suivre. Il marcha vite pour la rejoindre,
allant d'un trottoir  l'autre, s'approchant d'elle, la regardant
avec une insistance qui et t inconvenante si elle n'avait
apparu toute hallucine. La jeune femme allait, voyait sans
regarder, impassible. Hugues semblait de plus en plus trange et
hagard. Il la suivait maintenant depuis plusieurs minutes dj, de
rue en rue, tantt rapproch d'elle, comme pour une enqute
dcisive, puis s'en loignant avec une apparence d'effroi quand il
en devenait trop voisin. Il semblait attir et effray  la fois,
comme par un puits o l'on cherche  lucider un visage...

Eh bien! oui! cette fois, il l'avait bien reconnue, et  toute
vidence. Ce teint de pastel, ces yeux de prunelle dilate et
sombre dans la nacre, c'taient les mmes. Et tandis qu'il
marchait derrire elle, ces cheveux qui apparaissaient dans la
nuque, sous la capote noire et la voilette, taient bien d'un or
semblable, couleur d'ambre et de cocon, d'un jaune fluide et
textuel. Le mme dsaccord entre les yeux nocturnes et le midi
flambant de la chevelure.

Est-ce que sa raison priclitait  prsent? Ou bien sa rtine, 
force de sauver la morte, identifiait les passants avec elle?
Tandis qu'il cherchait son visage, voici que cette femme,
brusquement surgie, le lui avait offert, trop conforme et trop
jumeau. Trouble d'une telle apparition! Miracle presque effrayant
d'une ressemblance qui allait jusqu' l'identit.

Et tout: sa marche, sa taille, le rythme de son corps,
l'expression de ses traits, le songe intrieur du regard, ce qui
n'est plus seulement les lignes et la couleur, mais la
spiritualit de l'tre et le mouvement de l'me--tout cela lui
tait rendu, rapparaissait, vivait!

L'air d'un somnambule, Hugues la suivait toujours, machinalement
maintenant, sans savoir pourquoi et sans plus rflchir,  travers
le ddale embrum des rues de Bruges, Arriv  un carrefour, o
plusieurs directions s'enchevtrent, tout  coup, comme il
marchait un peu derrire elle, il ne la vit plus--en alle,
disparue dans on ne sait laquelle de ces ruelles tournantes.

Il s'arrta, regardant au loin, inventoriant le vide, des larmes
nes au bord des yeux...

Ah! comme elle ressemblait  la morte!


III

Hugues garda de cette rencontre un grand trouble. Maintenant,
quand il songeait  sa femme, c'tait l'inconnue de l'autre soir
qu'il revoyait; elle tait son souvenir vivant, prcis. Elle lui
apparaissait comme la morte plus ressemblante.

Lorsqu'il allait, en de muettes dvotions, baiser la relique de la
chevelure conserve ou s'attendrir devant quelque portrait, ce
n'est plus avec la morte qu'il confrontait l'image, mais avec la
vivante qui lui ressemblait. Mystrieuse identification de ces
deux visages. C'avait t comme une piti du sort offrant des
points de repre  sa mmoire, se mettant de connivence avec lui
contre l'oubli, substituant une estampe frache  celle qui
plissait, dj jaunie et pique par le temps.

Hugues possdait maintenant de la disparue une vision toute nette
et toute neuve. Il n'avait qu' contempler en sa mmoire le vieux
quai de l'autre jour, dans le soir qui tombe, et s'avanant vers
lui une femme qui a la figure de la morte. Il n'avait plus besoin
de regarder en arrire, loin, dans le recul des annes; il lui
suffisait de songer au dernier ou au pnultime soir. C'tait tout
proche et tout simple maintenant. Son oeil avait emmagasin le
cher visage une nouvelle fois; la rcente empreinte s'tait
fusionne avec l'ancienne, se fortifiant l'une par l'autre, en une
ressemblance qui maintenant donnait presque l'illusion d'une
prsence relle.

Hugues, les jours suivants, se trouva tout hant. Donc une femme
existait, absolument pareille  celle qu'il avait perdue. Pour
l'avoir vue passer, il avait fait, une minute, le rve cruel que
celle-ci allait revenir, tait revenue et s'avanait vers lui,
comme nagure. Les mmes yeux, le mme teint, les mmes cheveux--
toute semblable et adquate. Caprice bizarre de la Nature et de la
Destine!

Il aurait voulu la revoir. Peut-tre qu'il ne la reverrait jamais
plus. Pourtant, rien que de la savoir proche et de pouvoir la
rencontrer, il lui semblait qu'il se sentait moins seul et moins
veuf. Est-il vraiment veuf, celui dont la femme n'est qu'absente
et rapparat en de brefs retours?

Il s'imaginerait retrouver la morte quand passerait celle qui lui
ressemble. Dans cet espoir, il alla  la mme heure du soir, vers
les parages o il l'avait vue; il arpenta le vieux quai aux
pignons noircis, aux fentres embguines de rideaux de mousseline
derrire lesquels des femmes inoccupes, vite curieuses de son
va-et-vient, l'pirent; il s'enfona dans les rues mortes, les
ruelles tortueuses, esprant la voir dboucher, brusque,  quelque
angle d'un carrefour.

Une semaine s'coula ainsi, d'attente toujours due. Il y pensait
dj moins quand, un lundi--le mme jour prcisment que la
premire rencontre--il la revit, tout de suite reconnue, qui
s'avanait vers lui, de la mme marche balance. Plus encore que
la prcdente fois, elle lui apparut d'une ressemblance totale,
absolue et vraiment effrayante.

D'moi, son coeur s'tait presque arrt, comme s'il allait
mourir; son sang lui avait chant aux oreilles; des mousselines
blanches, des voiles de noce, des cortges de Communiantes avaient
brouill ses yeux. Puis, toute proche et noire, la tache de la
silhouette qui allait passer contre lui.

La femme avait remarqu son trouble sans doute, car elle regarda
de son ct, l'air tonn. Ah! Ce regard rcupr, sorti du nant!
Ce regard qu'il n'avait jamais cru revoir, qu'il imaginait dlay
dans la terre, il le sentait maintenant sur lui, pos et doux,
refleuri, recaressant. Regard venu de si loin, ressuscit de la
tombe, et qui tait comme celui que Lazare a d avoir pour Jsus.

Hugues se trouva sans force, tout l'tre attir, entran dans le
sillage de cette apparition. La morte tait l devant lui: elle
cheminait; elle s'en allait. Il fallait marcher derrire elle,
s'approcher, la regarder, boire ses yeux retrouvs, rallumer sa
vie  ses cheveux qui taient de la lumire. Il fallait la suivre,
sans discuter, simplement, jusqu'au bout de la ville et jusqu'au
bout du monde.

Il n'avait pas raisonn; mais, machinalement, s'tait remis 
marcher derrire elle, tout prs cette fois, avec la peur
haletante de la perdre encore,  travers cette vieille ville aux
rues en circuits et en mandres.

Certes, il n'avait pas song une minute  cette action anormale de
sa part: suivre une femme. Eh non! c'est sa femme qu'il suivait,
qu'il accompagnait, dans cette crpusculaire promenade et qu'il
allait reconduire jusqu' son tombeau...

Hugues marchait toujours, aimant, comme dans un rve, aux cts
de l'inconnue ou derrire elle, sans mme s'apercevoir qu'aprs
les quais solitaires, ils avaient atteint maintenant les rues
marchandes, le centre de la ville, la Grand'Place o la Tour des
Halles, immense et noire, se dfendait contre la nuit envahissante
avec le bouclier d'or de son cadran.

La jeune femme, svelte et rapide, l'air de se drober  cette
poursuite, s'tait engage dans la rue Flamande--aux vieilles
faades ornementes et sculptes comme des poupes--apparaissant
plus nette et d'une silhouette mieux dcoupe chaque fois qu'elle
passait devant la vitrine claire d'un magasin ou le halo rpandu
d'un rverbre.

Puis il la vit brusquement traverser la rue, s'acheminer vers le
thtre dont les portes taient ouvertes, et elle entra.

Hugues ne s'arrta pas... Il tait devenu une volont inerte, un
satellite entran. Les mouvements de l'me ont aussi leur vitesse
acquise. Obissant  l'impulsion antrieure, il pntra  son tour
dans le vestibule o la foule affluait. Mais la vision s'tait
vanouie. Nulle part, ni parmi le public qui faisait queue, ni au
contrle, ni dans les escaliers, il n'aperut la jeune femme. O
avait-elle disparue? Par quel couloir? Par quelle porte latrale?
Car il l'avait vue entrer, sans erreur possible. Elle allait au
spectacle sans doute. Elle serait dans la salle tout  l'heure.
Elle y tait dj peut-tre, installe en quelque fauteuil ou dans
la rouge obscurit d'une loge. La retrouver! La revoir! La
contempler distinctement une soire tout entire! Il sentait sa
tte vaciller  cette pense qui lui faisait du bien et du mal 
la fois. Mais rsister  la suggestion, il n'y songea mme pas. Et
sans rflchir  rien: ni aux allures dsordonnes o il
s'abandonnait depuis une heure, ni  la draison de son nouveau
projet, ni  l'anomalie d'assister  une reprsentation thtrale
malgr le grand deuil dont il tait vtu ternellement, il se
dirigea sans hsiter vers le bureau, demanda un fauteuil et
pntra dans la salle.

Son oeil fouilla vite toutes les places, les rangs de stalles, les
baignoires, les loges, les galeries suprieures qui se
remplissaient peu  peu, claires par la lumire contagieuse des
lustres. Il ne la retrouva pas, tout dconcert, inquiet, triste.
Quel mauvais hasard se jouait de lui? Hallucinant visage tour 
tour montr et drob! Apparitions intermittentes, comme celle de
la lune dans les nuages! Il attendit, chercha encore. Des
spectateurs attards se htaient, gagnant leurs places dans un
bruit grinant de portes et de banquettes.

Elle seule n'arrivait point.

Il commena  regretter son action irrflchie. D'autant plus
qu'on avait remarqu sa prsence et qu'on s'en tonna en une
insistance de jumelles qu'il ne fut pas sans apercevoir. Certes,
il ne frquentait personne, n'avait nou de relations avec aucune
famille, vivait seul. Mais chacun le connaissait de vue, au moins,
savait qui il tait et son noble dsespoir, en cette Bruges peu
populeuse, si inoccupe, o tout le monde se connat, s'enquiert
des nouveaux venus, informe ses voisins et se renseigne auprs
d'eux.

Ce fut une surprise, presque la fin d'une lgende, et le triomphe
des malins qui avaient toujours souri quand on parlait du veuf
inconsolable.

Hugues, par on ne sait quel fluide qui se dgage d'une foule quand
elle s'unifie en une pense collective, eut l'impression  ce
moment d'une faute vis--vis de lui-mme, d'une noblesse parjure,
d'une premire flure au vase de son culte conjugal par o sa
douleur, bien entretenue jusqu'ici, s'goutterait toute.

Cependant l'orchestre venait d'entamer l'ouverture de l'oeuvre
qu'on allait reprsenter. Il avait lu sur le programme de son
voisin, le titre en gros caractre: _Robert le Diable_, un de ces
opras de vieille mode dont se compose presque infailliblement le
spectacle en province. Les violons droulaient maintenant les
premires mesures.

Hugues se sentit plus troubl encore. Depuis la mort de sa femme,
il n'avait entendu aucune musique. Il avait peur du chant des
instruments. Mme un accordon dans les rues, avec son petit
concert asthmatique et acidul, lui tirait des larmes. Et aussi
les orgues,  Notre-Dame et  Sainte-Walburge, le dimanche, quand
ils semblaient draper par-dessus les fidles des velours noirs et
des catafalques de sons.

La musique de l'opra maintenant lui noyait les mninges; les
archets lui jouaient sur les nerfs. Un picotement lui vint aux
yeux. S'il allait pleurer encore? Il songeait  partir quand une
pense trange lui traversa l'esprit: la femme de tantt qu'il
avait, comme dans un coup de folie et pour le baume de sa
ressemblance, suivie jusqu'en cette salle, ne s'y trouvait pas, il
en tait sr. Pourtant, elle tait entre au thtre, presque sous
ses yeux. Mais si elle ne se trouvait pas dans la salle, peut-tre
allait-elle apparatre sur la scne?

Profanation qui, d'avance, lui dchirait toute l'me. Le visage
identique, le visage de l'pouse elle-mme dans l'vidence de la
rampe et soulign de maquillages. Si cette femme, suivie ainsi et
disparue brusquement sans doute par quelque porte de service,
tait une actrice et qu'il allait la voir surgir, gesticulant et
chantant? Ah! sa voix? serait-ce aussi la mme voix, pour
continuer la diabolique ressemblance--cette voix de mtal grave,
comme d'argent avec un peu de bronze, qu'il n'avait plus jamais
entendue, jamais?

Hugues se sentit tout boulevers, rien que par la possibilit d'un
hasard qui pourrait bien aller jusqu'au bout; et, plein
d'angoisse, il attendit, avec une sorte de pressentiment qu'il
avait souponn juste.

Les actes s'coulrent, sans rien lui apprendre. Il ne la reconnut
pas parmi les chanteuses, ni non plus parmi les choristes, fardes
et peintes comme des poupes de bois. Inattentif, pour le reste,
au spectacle, il tait dcidment rsolu  partir aprs la scne
des Nonnes dont le dcor de cimetire le ramenait  toutes ses
penses mortuaires. Mais tout  coup, au rcitatif d'vocation,
quand les ballerines, figurant les Soeurs du clotre rveilles de
la mort, processionnent en longue file, quand Helena s'anime sur
son tombeau et, rejetant linceul et froc, ressuscite, Hugues
prouva une commotion comme un homme sorti d'un rve noir qui
entre dans une salle de fte dont la lumire vacille aux balances
trbuchantes de ses yeux.

Oui! c'tait elle! Elle tait danseuse! Mais il n'y songea mme
pas une minute. C'tait vraiment la morte descendue de la pierre
de son spulcre, c'tait _sa_ morte qui maintenant souriait
l-bas, s'avanait, tendait les bras.

Et plus ressemblante ainsi, ressemblante  en pleurer, avec ses
yeux dont le bistre accentuait le crpuscule, avec ses cheveux
apparents, d'un or unique comme l'autre...

Saisissante apparition, toute fugitive, sur laquelle bientt le
rideau tomba.

Hugues, la tte en feu, boulevers et rayonnant, s'en retourna au
long des quais, comme hallucin encore par la vision persistante
qui ouvrait toujours devant lui, mme dans la nuit noire, son
cadre de lumire... Ainsi le docteur Faust, acharn aprs le
miroir magique o la cleste image de femme se dvoile!


IV

Hugues eut vite fait d'tre renseign sur elle. Il sut son nom:
Jane Scott, qui figurait en vedette sur l'affiche; elle rsidait 
Lille, venant deux fois par semaine, avec la troupe dont elle
faisait partie, donner des reprsentations  Bruges.

Les danseuses ne passent gure pour tre puritaines. Un soir donc,
induit  se rapprocher d'elle par le charme douloureux de cette
ressemblance, il l'aborda.

Elle rpondit, sans avoir l'air surpris et comme s'attendant  la
rencontre, d'une voix qui bouleversa Hugues jusqu' l'me. La voix
aussi! La voix de l'autre, toute semblable et rentendue, une voix
de la mme couleur, une voix orfvre de mme. Le dmon de
l'Analogie se jouait de lui! Ou bien y a-t-il une secrte harmonie
dans les visages et faut-il qu' tels yeux,  telle chevelure
corresponde une voix apparie?

Pourquoi n'aurait-elle pas galement la parole de la morte
puisqu'elle avait ses prunelles dilates et noires dans de la
nacre, ses cheveux d'or rare et d'un alliage qui semblait
introuvable? En la voyant maintenant de plus prs, de tout prs,
nulle diffrence ne s'avrait entre la femme ancienne et la
nouvelle. Hugues en demeurait confondu et que celle-ci, malgr les
poudres, le fard, la rampe qui brle, et le mme teint naturel de
pulpe intacte. Et, dans l'allure aussi, rien du genre dsinvolte
des danseuses: une toilette sobre, un esprit qui semblait rserv
et doux.

Plusieurs fois, Hugues la revit, conversa avec elle. Le sortilge
de la ressemblance oprait... Il n'avait eu garde cependant de
retourner au thtre. Le premier soir, 'avait t une manigance
adorable de la destine. Puisqu'elle devait tre pour lui
l'illusion de sa morte retrouve, il tait juste qu'elle lui
appart d'abord comme une ressuscite, descendant d'un tombeau
parmi un dcor de ferie et de clair de lune.

Mais dsormais il n'entendait plus se la figurer ainsi. Elle tait
la morte redevenue femme, ayant recommenc sa vie  l'ombre,
s'habillant d'toffes tranquilles. Pour que l'vocation ft sauve,
Hugues ne voulut plus voir la danseuse qu'en toilette de ville,
mieux ressemblante ainsi et toute pareille.

Maintenant il allait la visiter souvent, chaque fois qu'elle
jouait, l'attendant  l'htel o elle descendait. D'abord il se
contenta du mensonge consolant de son visage. Il cherchait dans ce
visage la figure de la morte. Pendant de longues minutes, il la
regardait, avec une joie douloureuse, emmagasinant ses lvres, ses
cheveux, son teint, les dcalquant au fil de ses yeux stagnants...
lan, extase du puits qu'on croyait mort et o s'enchsse une
prsence. L'eau n'est plus nue; le miroir vit!

Pour s'illusionner aussi avec sa voix, il baissait parfois les
paupires, il l'coutait parler, il buvait ce son, presque
identique  s'y mprendre, sauf par instant un peu de sourdine, un
peu d'ouate sur les mots. C'tait comme si l'ancienne et parl
derrire une tenture.

Pourtant, de cette premire apparition sur la scne, un souvenir
troublant persistait: il avait entrevu ses bras nus, sa gorge, la
ligne souple du dos et se les imaginait aujourd'hui dans la robe
close.

Une curiosit de chair s'infiltra.

Qui dira les passionnes treintes d'un couple qui s'aime,
longuement spar? Or la mort ici n'avait t qu'une absence,
puisque la mme femme tait retrouve.

En regardant Jane, Hugues songeait  la morte, aux baisers, aux
enlacements de nagure. Il croirait repossder l'autre, en
possdant celle-ci. Ce qui paraissait fini  jamais allait
recommencer. Et il ne tromperait mme pas l'pouse, puisque c'est
elle encore qu'il aimerait dans cette effigie et qu'il baiserait
sur cette bouche telle que la sienne.

Hugues connut ainsi de funbres et violentes joies. Sa passion ne
lui apparut pas sacrilge mais bonne, tant il ddoubla ces deux
femmes en un seul tre--perdu, retrouv, toujours aim, dans le
prsent comme dans le pass, ayant des yeux communs, une chevelure
indivise, une seule chair, un seul corps auquel il demeurait
fidle.

Chaque fois maintenant que Jane arrivait  Bruges, Hugues la
rejoignit, soit  la fin de l'aprs-midi, avant le spectacle; mais
surtout aprs, dans les silencieux minuits o, jusque tard, il
s'enchantait auprs d'elle: malgr l'vidence, son grand deuil
intact, les appartements d'htel toujours l'air trangers et
transitoires, il parvenait peu  peu  se persuader que les
mauvaises annes n'avaient point t que c'tait toujours le
foyer, le mnage d'amour, la femme premire, l'intimit calme
avant les baisers permis.

Les douces soires: chambre close, paix intrieure, unit du
couple qui se suffit, silence et paix quite! Les yeux, comme des
phalnes, ont tout oubli: les angles noirs, les vitres froides,
la pluie, au dehors, et l'hiver, les carillons sonnant la mort de
l'heure--pour ne plus papillonner que dans le cercle troit de la
lampe!

Hugues revivait ces soires-l... Oubli total! Recommencements! Le
temps coule en pente, sur un lit sans pierres... Et il semble que,
vivant, on vive dj d'ternit.


V

Hugues installa Jane dans une maison riante qu'il avait loue pour
elle au long d'une promenade qui aboutit  des banlieues de
verdures et de moulins.

En mme temps, il l'avait dcide  quitter le thtre. Ainsi il
l'aurait toujours  Bruges et mieux  lui. Pas une minute,
cependant, il n'avait envisag le petit ridicule pour un homme
grave et de son ge, aprs un si inconsolable deuil notoire, de
s'amouracher d'une danseuse.  vrai dire, il n'avait pas d'amour
pour elle. Tout ce qu'il dsirait, c'tait pouvoir terniser le
leurre de ce mirage. Quand il prenait dans ses mains la tte de
Jane, l'approchait de lui, c'tait pour regarder ses yeux, pour y
chercher quelque chose qu'il avait vu dans d'autres: une nuance,
un reflet, des perles, une flore dont la racine est dans l'me--
et qui y flottaient aussi peut-tre.

D'autres fois, il dnouait ses cheveux, en inondait ses paules,
les assortissait mentalement  un cheveau absent, comme s'il
fallait les filer ensemble.

Jane ne comprenait rien  ces allures anormales de Hugues,  ses
muettes contemplations.

Elle se rappelait, au commencement de leurs relations, son
inexplique tristesse quand elle lui avait dit que sa chevelure
tait teinte; et avec quel moi, depuis, il l'piait pour savoir
si elle la maintenait de la mme nuance.

--J'ai l'envie de ne plus me teindre, avait-elle dit un jour.

Il en avait paru tout troubl, insistant pour qu'elle gardt ses
cheveux de cet or clair qu'il aimait tant. Et, en disant cela, il
les avait pris, caresss de la main, y enfonant les doigts comme
un avare dans son trsor qu'il retrouve.

Et il avait balbuti des choses confuses: Ne change rien... c'est
parce que tu es ainsi que je t'aime! Ah! tu ne sais pas, tu ne
sauras jamais ce que je manie dans tes cheveux...

Il semblait vouloir en dire davantage; puis s'arrtait, comme au
bord d'un abme de confidences.

Depuis qu'elle s'tait installe  Bruges, il venait la voir
presque tous les jours, passait d'ordinaire ses soires chez elle,
y soupait parfois, malgr la mauvaise humeur de Barbe, sa vieille
servante qui, le lendemain, maugrait d'avoir inutilement prpar
le repas et d'avoir attendu. Barbe feignait de croire qu'il avait
vraiment mang au restaurant; mais, au fond, demeurait incrdule
et ne reconnaissait plus son matre, auparavant si ponctuel, si
casanier.

Hugues sortait beaucoup, partageant les heures entre sa maison et
celle de Jane.

Il y allait de prfrence vers le soir, par habitude prise de ne
sortir qu'aux fins d'aprs-midi; et puis aussi pour n'tre pas
trop remarqu en ses promenades vers cette demeure qu'il avait
expressment choisie dans un quartier solitaire. Lui n'avait
prouv vis--vis de lui-mme aucune honte ni rougeur d'me, parce
qu'il savait le motif, le stratagme de cette transposition qui
tait non seulement une excuse, mais l'absolution, la
rhabilitation devant la morte et presque devant Dieu. Mais il
fallait compter avec la province qui est prude: comment ne pas s'y
inquiter un peu du voisinage, de l'hostilit ou du respect
publics lorsqu'on en sent sur soi incessamment les yeux poss,
l'attouchement pour ainsi dire?

En cette Bruges catholique surtout, o les moeurs sont svres!
Les hautes tours dans leurs frocs de pierre partout allongent leur
ombre. Et il semble que, des innombrables couvents, mane un
mpris des roses secrtes de la chair, une glorification
contagieuse de la chastet.  tous les coins de rue, dans des
armoires de boiserie et de verre, s'rigent des Vierges en
manteaux de velours, parmi des fleurs de papier qui se fanent,
tenant en main une banderole avec un texte droul, qui de leur
ct proclament: Je suis l'Immacule.

Les passions, les accointances des sexes hors mariage y sont
toujours l'oeuvre perverse, le chemin de l'enfer, le pch du
sixime et du neuvime commandement qui fait parler bas dans les
confessionnaux et farde de confusion les pnitentes.

Hugues connaissait cette austrit de Bruges et avait vit de
l'offusquer. Mais, en cette vie de province tout exigu, rien
n'chappe. Bientt il suscita  son insu une pieuse indignation.
Or, la foi scandalise s'y exprime volontiers en ironies. Telle la
cathdrale rit et nargue le diable avec les masques de ses
gargouilles.

Quand la liaison du veuf avec la danseuse se fut bruite, il
devint, sans le savoir, la fable de la ville. Nul n'en ignora:
bavardages de porte en porte; propos d'oisivet; cancans
colports, accueillis avec une curiosit de bguines; herbe de la
mdisance qui, dans les villes mortes, crot entre tous les pavs.

On s'amusa d'autant plus de l'aventure qu'on avait connu son long
dsespoir, ses regrets sans claircie, toutes ses penses
uniquement cueillies et noues en bouquet pour une tombe.
Aujourd'hui, c'est l qu'aboutissait ce deuil qu'on avait pu
croire ternel.

Tous s'y taient tromps, le pauvre veuf lui-mme, qui avait t
sans doute ensorcel par une coquine. On la connaissait bien.
C'tait une ancienne danseuse du thtre. On se la montrait au
passage, en riant, en s'indignant un peu de son air de personne
tranquille que dmentaient, trouvait-on, son dandinement et sa
chevelure jaune. On savait mme o elle habitait, et que le veuf
allait la voir tous les soirs. Encore un peu, on aurait dit les
heures et son itinraire...

Les bourgeoises curieuses, dans le vide des aprs-midi inoccupes,
surveillaient son passage, assises  une croise, l'piant dans
ces sortes de petits miroirs qu'on appelle des espions et qu'on
aperoit  toutes les demeures, fixes sur l'appui extrieur de la
fentre. Glaces obliques o s'encadrent des profils quivoques de
rues; piges miroitants qui capturent,  leur insu, tout le mange
des passants, leurs gestes, leurs sourires, la pense d'une seule
minute en leurs yeux--et rpercute tout cela dans l'intrieur des
maisons o quelqu'un guette.

Ainsi, grce  la trahison des miroirs, on connut vite toutes les
alles et venues de Hugues et chaque dtail du quasi concubinage
dans lequel il vivait maintenant avec Jane. L'illusion o il
persistait, ses naves prcautions de ne l'aller voir qu'au soir
tombant greffrent d'une sorte de ridicule cette liaison qui avait
offusqu d'abord, et l'indignation s'acheva dans des rires.

Hugues ne souponnait rien. Et il continua  sortir quand le jour
dcline, pour s'acheminer, en de volontaires dtours, vers la
toute proche banlieue.

Comme,  prsent, elles lui furent moins douloureuses, ces
promenades au crpuscule! Il traversait la ville, les ponts
centenaires, les quais mortuaires au long desquels l'eau soupire.
Les cloches, dans le soir, sonnaient chaque fois pour quelque obit
du lendemain. Ah! ces cloches  toutes voles, mais si en alles--
semblait-il--et dj si lointaines de lui, tintant comme en
d'autres ciels...

Et le trop-plein des gouttires avait beau dgouliner, le tunnel
des ponts suinter des larmes froides, les peupliers du bord de
l'eau frmir comme la plainte d'une frle source inconsolable,
Hugues n'entendait plus cette douleur des choses; il ne voyait
plus la ville rigide et comme emmaillote dans les mille
bandelettes de ses canaux.

La ville d'autrefois, cette Bruges-la-Morte, dont il semblait
aussi le veuf, ne l'effleurait plus qu' peine d'un glacis de
mlancolie; et il marchait, consol,  travers son silence, comme
si Bruges aussi avait surgi de son tombeau et s'offrait telle
qu'une ville neuve qui ressemblerait  l'ancienne.

Et tandis qu'il s'en allait chaque soir retrouver Jane, pas un
clair de remords; ni, une seule minute, le sentiment du parjure,
du grand amour tomb dans la parodie, de la douleur quitte--pas
mme ce petit frisson qui court dans les moelles de la veuve, la
premire fois qu'en ses crpes et ses cachemires elle agrafe une
rose rouge.


VI

Hugues songeait: quel pouvoir indfinissable que celui de la
ressemblance!

Elle correspond aux deux besoins contradictoires de la nature
humaine: l'habitude et la nouveaut. L'habitude qui est la loi, le
rythme mme de l'tre. Hugues l'avait expriment avec une acuit
qui dcida de sa destine sans remde. Pour avoir vcu dix ans
auprs d'une femme toujours chre, il ne pouvait plus se
dsaccoutumer d'elle, continuait  s'occuper de l'absente et 
chercher sa figure sur d'autres visages.

D'autre part, le got de la nouveaut est non moins instinctif.
L'homme se lasse  possder le mme bien. On ne jouit du bonheur,
comme de la sant, que par contraste. Et l'amour aussi est dans
l'intermittence de lui-mme.

Or la ressemblance est prcisment ce qui les concilie en nous,
leur fait part gale, les joint en un point imprcis. La
ressemblance est la ligne d'horizon de l'habitude et de la
nouveaut.

En amour principalement, cette sorte de raffinement opre: charme
d'une femme nouvelle arrivant qui ressemblerait  l'ancienne!

Hugues en jouissait avec un grandissant dlice, lui que la
solitude et la douleur avaient ds longtemps sensibilis jusqu'
ces nuances d'me. N'est-ce pas d'ailleurs par un sentiment inn
des analogies dsirables qu'il tait venu vivre  Bruges ds son
veuvage?

Il avait ce qu'on pourrait appeler le sens de la ressemblance,
un sens supplmentaire, frle et souffreteux, qui rattachait par
mille liens tnus les choses entre elles, apparentait les arbres
par des fils de la Vierge, crait une tlgraphie immatrielle
entre son me et les tours inconsolables.

C'est pour cela qu'il avait choisi Bruges, Bruges d'o la mer
s'tait retire, comme un grand bonheur aussi.

C'avait t dj un phnomne de ressemblance, et parce que sa
pense serait  l'unisson avec la plus grande des Villes Grises.

Mlancolie de ce gris des rues de Bruges o tous les jours ont
l'air de la Toussaint! Ce gris comme fait avec le blanc des
coiffes de religieuses et le noir des soutanes de prtres, d'un
passage incessant ici et contagieux. Mystre de ce gris, d'un
demi-deuil ternel!

Car partout les faades, au long des rues, se nuancent  l'infini:
les unes sont d'un badigeon vert ple ou de briques fanes
rejointoyes de blanc; mais, tout  ct, d'autres sont noires,
fusains svres, eaux-fortes brles dont les encres y remdient,
compensent les tons voisins un peu clairs; et, de l'ensemble,
c'est quand mme du gris qui mane, flotte, se propage au fil des
murs aligns comme des quais.

Le chant des cloches aussi s'imaginerait plutt noir; or, ouat,
fondu dans l'espace, il arrive en une rumeur galement grise qui
trane, ricoche, ondule sur l'eau des canaux.

Et cette eau elle-mme, malgr tant de reflets: coins de ciel
bleu, tuiles des toits, neige des cygnes voguant, verdure des
peupliers du bord, s'unifie en chemins de silence incolores.

Il y a l, par un miracle du climat, une pntration rciproque,
on ne sait quelle chimie de l'atmosphre qui neutralise les
couleurs trop vives, les ramne  une unit de songe,  un
amalgame de somnolence plutt grise.

C'est comme si la brume frquente, la lumire voile des ciels du
Nord, le granit des quais, les pluies incessantes, le passage des
cloches eussent influenc, par leur alliage, la couleur de l'air--
et aussi, en cette ville ge, la cendre morte du temps, la
poussire du sablier des annes accumulant, sur tout, son oeuvre
silencieuse.

Voil pourquoi Hugues avait voulu se retirer l, pour sentir ses
dernires nergies imperceptiblement et srement s'ensabler,
s'enliser sous cette petite poussire d'ternit qui lui ferait
aussi une me grise, de la couleur de la ville!

Aujourd'hui ce sens de la ressemblance, par une diversion brusque
et quasi miraculeuse, avait agi encore, mais d'une faon inverse.
Comment, et par quelle manigance de la destine, dans cette Bruges
si lointaine de ses premiers souvenirs, avait surgi brusquement ce
visage qui devait les ressusciter tous?

Quoi qu'il en ft du singulier hasard, Hugues s'abandonna
dsormais  l'enivrement de cette ressemblance de Jane avec la
morte, comme jadis il s'exaltait  la ressemblance de lui-mme
avec la ville.


VII

Depuis les quelques mois dj que Hugues avait rencontr Jane,
rien encore n'avait altr le mensonge o il revivait. Comme sa
vie avait chang! Il n'tait plus triste. Il n'avait plus cette
impression de solitude dans un vide immense. Son amour d'autrefois
qui semblait  jamais si loin et hors de l'atteinte, Jane le lui
avait rendu; il le retrouvait et le voyait en elle, comme on voit,
dans l'eau, la lune dcalque, toute pareille. Or, jusqu'ici,
nulle ride, nul frisson sous un vent mauvais qui attnut
l'intgrit de ce reflet.

Et c'est si bien la morte qu'il continuait  honorer dans le
simulacre de cette ressemblance, qu'il n'avait jamais cru un
instant manquer de fidlit  son culte ou  sa mmoire. Chaque
matin, ainsi qu'au lendemain de son dcs, il faisait ses
dvotions--comme les stations du chemin de la croix de l'amour--
devant les souvenirs conservs d'elle. Dans l'ombre silencieuse
des salons, aux persiennes entr'ouvertes, parmi les meubles jamais
drangs, il allait longuement, ds son lever, s'attendrir encore
devant les portraits de sa femme: l, une photographie,  l'ge o
elle tait jeune fille, peu de temps avant leurs fianailles; au
centre d'un panneau, un grand pastel dont la vitre miroitante tour
 tour la cachait et la montrait, en une silhouette intermittente;
ici, sur un guridon, une autre photographie dans un cadre niell,
un portrait des dernires annes o elle a dj un air souffrant
et de lis qui s'incline... Hugues y mettait les lvres et les
baisait comme une patne ou comme des reliquaires.

Chaque matin aussi, il contemplait le coffret de cristal o la
chevelure de la morte, toujours apparente, reposait. Mais  peine
s'il en levait le couvercle. Il n'aurait pas os la prendre ni
tresser ses doigts avec elle. C'tait sacr, cette chevelure!
c'tait la chose mme de la morte, qui avait chapp  la tombe
pour dormir d'un meilleur sommeil dans ce cercueil de verre. Mais
cela tait mort quand mme, puisque c'tait d'un mort, et il
fallait n'y jamais toucher. Il devait suffire de la regarder, de
la savoir intacte, de s'assurer qu'elle tait toujours prsente,
cette chevelure, d'o dpendait peut-tre la vie de la maison.

Hugues restait ainsi de longues heures  ranimer ses souvenirs,
tandis que le lustre, au-dessus de sa tte, dans le silence clos
des salons, miettait de son goupillon de cristal grelottant la
bruine d'une petite plainte.

Et puis, il s'en allait chez Jane, ainsi qu' la dernire station
de son culte. Jane qui possdait, elle, la chevelure tout entire
et vivante, Jane qui tait comme le portrait le plus ressemblant
de la morte. Un jour, mme, pour se leurrer dans une
identification plus spciale, Hugues avait eu une ide bizarre qui
le sduisit aussitt: ce n'est pas seulement de menus objets, des
brimborions, des portraits qu'il conservait de sa femme; il avait
voulu tout garder d'elle, comme si elle n'tait qu'absente. Rien
n'avait t distrait, donn ou vendu. Sa chambre tait toujours
prte, comme pour son retour possible, range et pareille, avec un
nouveau buis bnit chaque anne. Son linge d'autrefois tait
complet et empil dans les tiroirs, pleins de sachets, qui le
conservaient intact dans son immobilit un peu jaunie. Les robes
aussi, toutes les anciennes toilettes pendaient dans les armoires,
soies et popelines vides de gestes.

Hugues voulait parfois les revoir, jaloux de ne rien oublier,
d'terniser son regret...

L'amour, comme la foi, s'entretient par de petites pratiques. Or,
un jour, une envie trange lui traversa l'esprit, qui aussitt le
hanta jusqu' l'accomplissement: voir Jane avec une de ces robes,
habille comme la morte l'avait t. Elle dj si ressemblante,
ajoutant  l'identit de son visage l'identit d'un de ces
costumes qu'il avait vus nagure adapts  une taille toute
pareille. Ce serait plus encore sa femme revenue.

Minute divine, celle o Jane s'avancerait vers lui ainsi pare,
minute qui abolirait le temps et les ralits, qui lui donnerait
l'oubli total!

Une fois entre en lui, cette ide devint fixe, obsdante, roulant
son grelot.

Il se dcida: un matin, il appela sa vieille servante pour lui
faire descendre du grenier une malle qui servirait  transporter
quelques-unes des prcieuses robes.

--Monsieur va en voyage? demanda la vieille Barbe qui, ne
s'expliquant pas le nouveau genre de vie de son matre, autrefois
si clotr, ses sorties, ses absences, ses repas au dehors,
commenait  lui supposer des lubies.

Il se fit aider par elle pour dpendre et trier les toilettes et
les garantir de la poussire vite envole en nuages dans ces
armoires longtemps immobiles.

Il choisit deux robes, les deux dernires que la morte avait
achetes et les tala soigneusement dans la malle, galisant la
jupe, tapotant les plis.

Barbe n'y comprenait rien, mais cela la choquait de voir morceler
cette garde-robe  laquelle on n'avait jamais touch. Allait-on la
vendre? Et elle hasarda:

--Que dirait la pauvre madame?

Hugues la regarda. Il avait pli. Est-ce qu'elle aurait devin?
Est-ce qu'elle saurait?

--Que voulez-vous dire? interrogea-t-il.

--Je pense, rpondit la vieille Barbe, que dans mon village, en
Flandre, quand on n'a pas vendu tout de suite, la semaine de son
enterrement, les hardes d'un mort, on doit les conserver, sa
propre vie durant, sous peine de maintenir ce mort en purgatoire
jusqu' ce qu'on trpasse soi-mme.

--Soyez tranquille, fit Hugues rassur. Je n'ai l'intention de
rien vendre. Elle a raison votre lgende.

Barbe demeura donc stupfaite quand elle le vit peu aprs, malgr
ce qu'il venait de dire, faire charger la malle sur un fiacre et
partir.

Hugues ne sut comment communiquer  Jane sa folle ide; car jamais
il ne lui avait parl de son pass--par une sorte de dlicatesse,
de pudeur vis--vis de la morte--ni mme fait une allusion  la
douce et cruelle ressemblance qu'il poursuivait en elle.

La malle dpose, Jane poussa de petits cris, elle sautilla:--
Quelle surprise! Il l'avait comble sans doute. Quoi? des cadeaux?
une robe?...

--Oui, des robes, fit Hugues machinalement.

--Ah! tu es gentil! Il y en a donc plus d'une?

--Deux.

--De quelle couleur? Vite! laisse voir! Et elle s'approchait, la
main tendue, demandant la cl.

Hugues ne savait quoi dire. Il n'osait pas parler, ne voulant pas
se trahir, expliquer le maladif dsir auquel il avait cd comme
un impulsif.

La malle ouverte, Jane exhuma les robes et les enveloppa d'un
rapide coup d'oeil, l'air aussitt dsappointe:

--Quelle laide faon! Et ce dessin dans la soie, comme c'est
vieux, vieux! Mais o as-tu achet de pareilles robes? Et dans la
jupe, ces draperies! Il y a dix ans qu'on portait cela. Je crois
que tu te moques de moi!...

Hugues demeurait perplexe et trs penaud; il cherchait des mots,
une explication, pas la vraie, mais une autre, vraisemblable. Il
commenait  voir le ridicule de son ide, et pourtant elle le
tenaillait toujours.

Oh! qu'elle y consente! qu'elle revte une de ces robes, ft-ce
une minute! et cette minute, quand il la verra habille comme
l'ancienne, contiendra vraiment pour lui tout le paroxysme de la
ressemblance et l'infini de l'oubli.

Il lui expliqua,  voix cline: Oui! c'taient de vieilles
robes... dont il avait hrit... les robes d'une parente... il
avait voulu plaisanter... il avait l'envie de la voir avec une de
ces vieilles robes. C'tait fou; mais il en avait l'envie... une
seule minute!...

Jane n'y comprenait rien; riait, tournait et retournait chaque
toilette en tous sens, apprciait l'toffe, d'une soie riche 
peine fane, mais demeurait stupfaite devant cette faon bizarre
et un peu ridicule qui pourtant avait t la mode et l'lgance...

Hugues insistait.

--Mais tu me trouveras laide!

Ahurie d'abord de ce caprice, Jane finit par juger drle, elle-mme,
de se parer de ces dfroques. Rieuse et gamine, elle ta son
peignoir et, les bras nus, ajustant la guimpe qui couvrait son
corset, la refoulant ainsi que les dentelles de sa chemise, elle
revtit l'une des deux robes qui tait dcollete... Debout devant
la glace, Jane riait de se voir ainsi: J'ai l'air d'un vieux
portrait!

Et elle minaudait, se contorsionnait; monta sur la table, en
relevant ses jupes, pour se voir tout entire, riant toujours, la
gorge secoue, un bout de la chemise mal fixe dpassant du
corsage sur la chair nue, moins chaste qu'elle, et y apportant
l'vidence des intimits du linge.

Hugues contemplait. Cette minute, qu'il avait rve culminante et
suprme, apparaissait pollue, triviale. Jane prenait plaisir  ce
jeu. Elle voulut maintenant essayer l'autre robe et, dans un accs
de gat folle, se mit  danser, multipliant les entrechats,
reprise de chorgraphie.

Hugues se sentait un malaise d'me grandissant; il eut
l'impression d'assister  une douloureuse mascarade. Pour la
premire fois, le prestige de la conformit physique n'avait pas
suffi. Il avait opr encore, mais  rebours. Sans la
ressemblance, Jane ne lui et apparu que vulgaire.  cause de la
ressemblance, elle lui donna, durant un instant, cette atroce
impression de revoir la morte, mais avilie, malgr le mme visage
et la mme robe--l'impression qu'on prouve, les jours de
procession, quand le soir on rencontre celles ayant figur la
Vierge ou les Saintes Femmes, encore affubles du manteau, des
pieuses tuniques, mais un peu ivres, tombes  un carnaval
mystique, sous les rverbres dont les plaies saignent dans
l'ombre.


VIII

Un dimanche de mars qui tait celui de Pques, la vieille Barbe
apprit de son matre, le matin, qu'il ne dnerait ni ne souperait
chez lui et qu'elle tait libre jusqu'au soir. Elle en fut toute
rjouie, car puisque son jour de cong concidait avec un jour de
grande fte, elle irait au Bguinage, assisterait aux offices: la
grand'messe, les vpres, le salut, et passerait le reste de la
journe chez sa parente, soeur Rosalie, qui habitait un des
couvents principaux du religieux enclos.

C'tait une des meilleures, une des seules joies de Barbe d'aller
au Bguinage. Tout le monde l'y connaissait. Elle y avait
plusieurs amies parmi les bguines, et rvait, pour ses trs vieux
jours, quand elle aurait amass quelques conomies, d'y venir
elle-mme prendre le voile et finir sa vie comme tant d'autres--
si heureuses!--qu'elle voyait avec une cornette emmaillotant leur
tte d'ivoire g.

Surtout par ce matin de mars adolescent, elle exultait de
s'acheminer vers son cher Bguinage, d'un pas encore alerte, dans
sa grande mante noire  capuchon, oscillant comme une cloche. Au
loin, des tintements semblaient s'accorder avec sa marche,
sonneries de paroisse unanimes, et, parmi elles, tous les quarts
d'heure, la musique grle, chevrotante du carillon, un air comme
tapot sur un clavier de verre...

Un commencement de verdure printanire donnait  la banlieue un
air de campagne. Or bien que, depuis plus de trente ans, Barbe ft
en condition  la ville, elle avait gard, comme toutes ses
pareilles, le souvenir persistant de son village, une me paysanne
qu'un peu d'herbe ou de feuillage attendrit.

La bonne matine! Et comme elle allait d'un pas allgre, dans le
soleil clair, mue d'un cri d'oiseau, de l'odeur des jeunes
pousses en ce faubourg dj rustique o verdoient les sites
choisis du _Minnewater_--le lac d'amour, a-t-on traduit, mais
mieux encore: l'eau o l'on aime! et l, devant cet tang qui
somnole, les nnuphars comme des coeurs de premires communiantes,
les rives gazonnes pleines de fleurettes, les grands arbres, les
moulins,  l'horizon, qui gesticulent, Barbe encore une fois eut
l'illusion du voyage, du retour,  travers champs, vers son
enfance...

C'tait aussi une me pieuse, de cette foi des Flandres o
subsiste un peu du catholicisme espagnol, cette foi o les
scrupules et la terreur remportent sur la confiance et qui a plus
la peur de l'Enfer que la nostalgie du Ciel. Avec pourtant un
amour du dcor, la sensualit des fleurs, de l'encens, des riches
toffes, qui appartient en propre  la race. C'est pourquoi
l'esprit obscur de la vieille servante s'extasiait par avance aux
pompes des saints offices, tandis qu'elle franchissait le pont
arqu du Bguinage et pntrait dans l'enceinte mystique.

Dj, ici, le silence d'une glise; mme le bruit des minces
sources du dehors, dgoulines dans le lac, arrivant comme une
rumeur de bouches qui prient; et les murs, tout autour, des murs
bas qui bornent les couvents, blancs comme des nappes de Sainte
Table. Au centre, une herbe toffe et compacte, une prairie de
Jean Van Eyck, o pat un mouton qui a l'air de l'Agneau pascal.

Des rues, portant des noms de saintes ou de bienheureux, tournent,
obliquent, s'enchevtrent, s'allongent, formant un hameau du moyen
ge, une petite ville  part dans l'autre ville, plus morte
encore. Si vide, si muette, d'un silence si contagieux qu'on y
marche doucement, qu'on y parle bas, comme dans un domaine o il y
a un malade.

Si par hasard quelque passant approche, et fait du bruit, on a
l'impression d'une chose anormale et sacrilge. Seules quelques
bguines peuvent logiquement circuler l,  pas frlants, dans
cette atmosphre teinte; car elles ont moins l'air de marcher que
de glisser, et ce sont plutt des cygnes, les soeurs des cygnes
blancs des longs canaux. Quelques-unes, qui s'taient attardes,
se htaient sous les ormes du terre-plein, quand Barbe se dirigea
vers l'glise d'o venait dj l'cho de l'orgue et de la messe
chante. Elle entra en mme temps que les bguines qui allaient
prendre place dans les stalles, en double rang de boiseries
sculptes, s'alignant prs du choeur. Toutes les coiffes se
juxtaposaient, leurs ailes de linge immobilises, blanches avec
des reflets dcalqus, rouge et bleu, quand le soleil traversait
les vitraux. Barbe regarda de loin, d'un oeil d'envie, le groupe
agenouill des Soeurs de la communaut, pouses de Jsus et
servantes de Dieu, avec l'espoir, un jour aussi, d'en faire
partie...

Elle avait pris place dans un des bas cts de l'glise, parmi
quelques fidles, lacs galement: vieillards, enfants, familles
pauvres loges dans les maisons du Bguinage qui se dpeuple;
Barbe, qui ne savait pas lire, grenait un gros rosaire, priant 
pleines lvres, regardant parfois du ct de soeur Rosalie, sa
parente, qui occupait la deuxime place dans les stalles, aprs la
Mre Rvrende.

Comme l'glise tait belle, toute brasante de cires allumes.
Barbe, au moment de l'Offertoire, alla acheter un petit cierge 
la soeur sacristine qui se tenait prs d'un if de fer forg, o
bientt l'offrande de la vieille servante brla  son tour.

De temps en temps, elle suivait la consomption de son cierge,
qu'elle reconnaissait parmi les autres.

Ah! qu'elle tait heureuse! et comme les prtres ont raison de
dire que l'glise est la maison de Dieu! surtout qu'au Bguinage,
c'taient des Soeurs qui chantaient au jub, avec des voix douces
comme doivent en avoir les anges seuls.

Barbe ne se lassait pas d'couter l'harmonium, les cantiques qui
se dpliaient tout blancs, comme de beaux linges.

Cependant la messe tait dite; les lumires s'teignaient.

Toutes ensemble, dans un frissonnement de leurs cornettes, les
bguines sortirent--essaim qui prit son vol, sema un moment le
jardin vert de blanches envergures, d'un dpart de mouettes. Barbe
avait suivi, mais  distance, par une sorte de discrtion
respectueuse, soeur Rosalie, sa parente; puis, quand elle la vit
rentrer dans son couvent, elle hta le pas, et, un moment aprs, y
pntrait  son tour.

Les bguines sont ainsi  plusieurs dans chacune des demeures qui
composent la communaut. Ici, trois ou quatre; l, jusqu' quinze
ou vingt. Le couvent de soeur Rosalie tait nombreux; et toutes
les Soeurs, au moment o Barbe y entra,  peine revenues de
l'glise, causaient, riaient, s'interpellaient dans la vaste salle
de l'ouvroir.  cause du jour fri, les corbeilles de couture,
les carreaux de dentelle taient rangs dans les coins. Les unes,
dans le jardinet qui prcde le logis, examinaient les plantes, la
croissance des parterres bords de buis. D'autres, jeunes parfois,
montraient des cadeaux reus, des oeufs de Pques avec du sucre en
givre. Barbe, un peu intimide, suivait partout sa parente dans
les chambres, les parloirs, o d'autres visites affluaient, ayant
peur de rester seule, de paratre intruse, attendant avec une
petite anxit qu'on la prit  dner, comme c'tait la coutume.
Mais encore! S'il y avait aujourd'hui trop de parents arrivs et
qu'il n'y et pas de place?

Barbe fut rassure quand soeur Rosalie vint l'inviter de la part
de la Suprieure, en s'excusant de la laisser seule, trs
affaire, car les bguines ont chacune leur tour de diriger le
mnage une semaine, et c'tait le sien.

--Nous causerons aprs le dner, ajouta-t-elle. D'autant plus que
j'ai quelque chose de grave  vous dire.

--De grave? interrogea Barbe effraye. Alors, dites-le moi tout de
suite.

--Je n'ai pas le temps... tout  l'heure...

Et elle s'esquiva par les corridors, laissant la vieille servante
consterne. Quelque chose de grave? Qu'est-ce qu'il pouvait bien y
avoir? Un malheur? Mais elle n'avait plus rien de cher au monde,
personne d'autre que cette unique parente.

Alors, il s'agissait d'elle. Qu'est-ce qu'on pouvait bien lui
reprocher? de quoi l'accusait-on? Elle n'avait jamais tromp d'un
liard. Quand elle allait  confesse, elle ne savait vraiment quoi
dire et quel pch s'imputer.

Barbe demeura tout anxieuse. Soeur Rosalie avait eu un air si
sombre, presque que svre en lui parlant! C'tait fini, la bonne
joie de cette journe. Elle n'avait plus le coeur  rire,  se
mler aux groupes qui, l-bas, s'gayaient, jacassaient,
examinaient des dentelles commences, d'un dessin nouveau o
aboutissent les fils inextricables des bobines.

Seule,  l'cart, sur une chaise, elle songeait maintenant  la
chose inconnue que soeur Rosalie allait lui dire.

Quand on se fut mis  table, dans le long rfectoire, aprs la
prire  voix haute, Barbe mangea  peine et sans plaisir
vraiment, tandis qu'elle voyait les saines et roses bguines et
quelques autres invites, des parentes comme elle, faire honneur 
ce repas de fte et de dimanche. On servait du vin ce jour-l, du
vin de Tours, onctueux et d'or, du vin de burettes. Barbe vida le
verre qu'on lui avait, vers, croyant noyer ses proccupations.
Une migraine lui vint.

Le repas lui avait paru interminable. Quand il s'acheva, elle
courut droit  la soeur Rosalie, l'interrogeant du regard.
Celle-ci remarqua son trouble et vite tcha de la calmer.

--Ce n'est rien, Barbe! Voyons, mon amie, ne vous alarmez pas
ainsi.

--Qu'y a-t-il?

--Rien! rien de trs grave. Un petit conseil que je devais vous
donner.

--Ah! vous m'avez fait peur...

--Quand je dis rien de grave, il s'agit du prsent. Mais la chose
pourrait devenir grave. Voici: il sera peut-tre ncessaire que
vous changiez de service.

--Changer de service! Et pourquoi donc? Voil cinq ans que je suis
chez M. Viane. Je lui suis attache parce que je l'ai vu bien
malheureux; et il tient  moi. C'est le plus honnte homme du
monde.

--Ah! ma pauvre fille, comme vous tes nave! Eh bien, non! ce
n'est pas le plus honnte homme du monde.

Barbe tait devenue toute ple et demanda:

--Qu'est-ce que vous voulez dire! qu'est-ce que mon matre a fait
de mal?

Soeur Rosalie lui raconta alors l'histoire qui avait couru la
ville et s'tait divulgue jusque dans cette placide enceinte du
Bguinage: l'inconduite de celui dont tout le monde admirait
autrefois la douleur de veuf si poignante et si inconsolable. Eh
bien! il s'tait consol d'une abominable faon! Il allait
maintenant chez une mauvaise femme, une ancienne danseuse du
thtre...

Barbe tremblait;  chaque mot, touffait une rvolte intrieure;
car elle vnrait sa parente, et ces rvlations si offensantes,
si incroyables pour elle, prenaient une autorit dans sa bouche.
C'tait donc l la cause de tout ce changement d'existence auquel
elle ne comprenait rien, les sorties frquentes, les alles et
venues, les repas pris dehors, les rentres tardives, les absences
nocturnes...?

La bguine continuait:

--Avez-vous rflchi, Barbe, qu'une servante honnte et chrtienne
ne peut pas rester davantage au service d'un homme qui est devenu
un libertin?

 ce mot, Barbe clata: ce n'tait pas possible! des calomnies,
tout cela, dont soeur Rosalie tait dupe. Un si bon matre, qui
adorait sa femme! et, chaque matin encore, sous ses propres yeux,
allait pleurer devant les portraits de la dfunte; gardait ses
cheveux mieux qu'une relique.

--C'est comme je vous le dis, rpondit avec calme soeur Rosalie.
Je sais tout. Je connais mme la maison o habite cette femme.
Elle est situe sur mon chemin pour aller en ville et j'y ai vu
entrer ou sortir plus d'une fois M. Viane.

Ceci tait formel. Barbe parut mate. Elle ne rpliqua rien,
s'absorba dans une songerie, avec un gros pli et des fronces dans
le milieu du front.

Puis elle dit ces simples mots: Je rflchirai, tandis que sa
parente, rappele  l'office par les occupations de sa charge,
prenait pour un moment cong d'elle.

La vieille servante demeura stupide, sans force, ses ides
brouilles, devant cette nouvelle qui contrariait tous ses espoirs
et drangeait tout le chemin de son avenir.

D'abord elle tait attache  son matre et ne le quitterait pas
sans des regrets.

Et puis quel autre service trouver, aussi bon, ais, lucratif? En
ce mnage de vieux garon, elle aurait pu parfaire ses conomies,
la petite dot indispensable pour venir finir ses jours au
Bguinage. Pourtant soeur Rosalie avait raison. Elle ne pouvait
pas rester davantage chez un homme qui scandalise le prochain.

Elle savait dj qu'on ne peut pas servir chez des impies, qui ne
prient pas, qui n'observent pas les lois de l'glise, les
Quatre-Temps, le Carme. La mme raison existe pour les dbauchs.
Ils commettent mme le pire pch, celui que les prdicateurs, dans
les sermons et les retraites, menacent le plus des feux de
l'enfer. Et Barbe cartait vite d'elle jusqu' cette lointaine
correspondance avec la Luxure, au seul nom de laquelle elle se
signait.

Quoi dcider? Barbe demeura bien perplexe, durant tout le temps
des vpres et du salut solennel pour la clbration desquels elle
tait retourne  l'glise, avec la Communaut. Elle pria le
Saint-Esprit de l'clairer; et ses oraisons furent exauces, car,
en sortant, elle avait pris une dcision.

Puisque le cas tait pineux et au-dessus de son jugement, elle
irait du mme pas chez son confesseur habituel, en l'glise de
Notre-Dame, et suivrait docilement sa sentence.

Le prtre  qui elle raconta tout ce qu'elle venait d'apprendre et
qui connaissait depuis des annes cette nature simple, droite,
vite bourrele de scrupules grce auxquels sa pauvre me obscure
apparaissait vraiment comme couronne d'pines, chercha  la
tranquilliser, lui fit promettre de ne rien brusquer: si ce qu'on
disait de son matre tait vrai et qu'il et ainsi des relations
coupables, il y avait lieu encore de distinguer, quant  elle:
tant que les entrevues avaient lieu en dehors de la maison, elle
devait les ignorer, en tous cas ne pas s'en mouvoir; si, par
malheur, cette femme de mauvaise vie dont il tait question venait
chez son matre, le visiter, dner ou autrement, elle ne pouvait
plus, dans ce cas, tre complice de la dbauche, devrait refuser
ses services et partir.

Barbe se fit rpter deux fois la distinction; puis, l'ayant
comprise, enfin, elle sortit du confessionnal, quitta l'glise
aprs une courte prire et s'en retourna vers le quai du Rosaire,
vers la demeure d'o elle tait partie si heureuse, le matin, et
qu'il lui faudrait abandonner (elle le sentait bien!) tt ou
tard...

Ah! comme il est difficile d'tre joyeux longtemps! Et elle
rentrait par les rues mortes, regrettant la verte banlieue de
l'aube, la messe, les cantiques blancs, toutes les choses sur
lesquelles la nuit tombait; songeant  des dparts proches,  de
nouveaux visages,  son matre en tat de pch mortel; et se
voyant elle-mme, sans espoir dsormais de finir sa vie au
Bguinage, mourir un soir pareil, toute seule,  l'hospice dont
les fentres donnent sur le canal...


IX

Hugues avait prouv une grande dsillusion depuis le jour o il
eut ce bizarre caprice de vtir Jane d'une des robes surannes de
la morte. Il avait dpass le but.  force de vouloir fusionner
les deux femmes, leur ressemblance s'tait amoindrie. Tant
qu'elles demeuraient  distance l'une de l'autre, avec le
brouillard de la mort entre elles, le leurre tait possible. Trop
rapproches, les diffrences apparurent.

 l'origine, tout bloui du mme visage retrouv, son moi tait
complice; puis peu  peu,  force de vouloir mietter le
parallle, il en vint  se tourmenter pour des nuances.

Les ressemblances ne sont jamais que dans les lignes et dans
l'ensemble. Si on s'ingnie aux dtails, tout diffre. Mais
Hugues, sans s'apercevoir qu'il avait chang lui-mme sa faon de
regarder, confrontant avec un soin plus minutieux, en imputait la
faute  Jane et la croyait elle-mme toute transforme.

Certes, elle avait toujours les mmes yeux. Mais, si les yeux sont
les fentres de l'me, il est certain qu'une autre me y mergeait
aujourd'hui que dans ceux, toujours prsents, de la morte. Jane,
douce et rserve d'abord, se lchait peu  peu. Un relent de
coulisses et de thtre rapparaissait. L'intimit lui avait rendu
une libert d'allures, une gat bruyante et dgingande, des
propos libres, son ancienne habitude de toilette nglige,
peignoir sans ordre et cheveux en brouillamini, toute la journe,
dans la maison. La distinction de Hugues s'en offensait. Pourtant
il allait toujours chez elle, cherchant  ressaisir le mirage qui
chappait. Lentes heures! Soires maussades! Il avait besoin de
cette voix. Il en buvait encore le flot fonc. Et en mme temps il
souffrait des paroles dites.

Jane, de son ct, se lassait de ses humeurs noires, de ses longs
silences. Maintenant, quand il arrivait, vers le soir, elle
n'tait pas revenue, attarde  des flneries en ville, des achats
dans les magasins, des essayages de robes. Il venait aussi la voir
 d'autres heures, en plein jour, le matin ou dans l'aprs-midi.
Souvent elle tait sortie, n'aimant plus  rester chez elle,
s'ennuyant du logis, toujours en courses par les rues. O
allait-elle? Hugues ne lui connaissait aucune amie. Il l'attendait;
il n'aimait pas  rester seul, il prfrait se promener aux environs
jusqu' son retour. Inquiet, triste, craignant les regards, il
marchait sans but,  la drive, d'un trottoir  l'autre, gagnait
des quais proches, longeait le bord de l'eau, arrivait  des
places symtriques, attristes d'une plainte d'arbres, s'enfonait
dans l'cheveau infini des rues grises.

Ah! toujours ce gris des rues de Bruges!

Hugues sentait son me de plus en plus sous cette influence grise.
Il subissait la contagion de ce silence pars, de ce vide sans
passants-- peine quelques vieilles, en mante noire, la tte sous
le capuchon, qui, pareilles  des ombres, s'en revenaient d'avoir
t allumer un cierge  la chapelle du Saint-Sang. Chose curieuse:
on ne voit jamais tant de vieilles femmes que dans les vieilles
villes. Elles cheminent--dj de la couleur de la terre--ges
et se taisant, comme si elles avaient dpens toutes leurs
paroles... Hugues les remarquait  peine, marchant au hasard, trop
absorb par son ancienne douleur et ses soucis prsents.
Machinalement, il revenait  la maison de Jane. Personne encore!

Il recommenait  marcher, hsitait, tournoyait dans les rues
atrophies et, sans s'en douter, arrivait au quai du Rosaire.
Alors il se dcidait  rentrer chez lui; il n'irait chez Jane que
plus tard, dans la soire; s'asseyait en un fauteuil, essayait de
lire; puis, au bout d'un instant, noy de solitude, envahi par le
silence froid de ces grands corridors, il sortait de nouveau.

C'est le soir... il bruine, d'une petite pluie qui s'tire,
s'acclre, lui pingle l'me... Hugues se sentait reconquis,
hant par le visage, pouss vers la demeure de Jane; il
s'acheminait, en approchait, revenait sur ses pas, pris tout 
coup d'un besoin d'isolement, ayant peur maintenant qu'elle ft
chez elle  l'attendre et ne voulant pas la voir.

 pas rapides, il marchait dans la direction oppose, enfilant des
quartiers vieux, dambulant sans savoir o, vague, lamentable,
dans la boue. La pluie se htait, dvidant ses fils, embrouillant
sa toile, mailles de plus en plus troites, filet impalpable et
mouill o peu  peu Hugues se sentait amollir. Il recommenait 
se souvenir... il pensait  Jane. Que faisait-elle  pareille
heure, dehors, par ce temps dsol? Il pensait  la morte... Que
devenait-elle aussi? Ah! sa pauvre tombe... les couronnes et les
fleurs en ruines dans ces averses...

Et des cloches tintaient, si ples, si lointaines! Comme la ville
est loin! On dirait qu' son tour elle n'est plus, fondue, en
alle, noye dans la pluie qui l'a submerge toute... Tristesse
apparie! C'est pour Bruges-la-Morte que, des plus hauts clochers
survivants, une sonnerie de paroisse tombe encore, et s'afflige!


X

 mesure que Hugues sentait son touchant mensonge lui chapper, 
mesure aussi il se retourna vers la Ville, raccordant son me avec
elle, s'ingniant  cet autre parallle dont dj auparavant--
dans les premiers temps de son veuvage et de son arrive  Bruges
--il avait occup sa douleur. Maintenant que Jane cessait de lui
apparatre toute pareille  la morte, lui-mme recommena d'tre
semblable  la ville. Il le sentit bien dans ses monotones et
continuelles promenades  travers les rues vides.

Car il en arrivait  tre incapable de rester chez lui, effray de
la solitude de sa demeure, du vent pleurant dans les chemines,
des souvenirs qui y multipliaient autour de lui comme une fixit
d'yeux. Il sortait presque toute la journe, au hasard, dsempar,
incertain de Jane et de son propre sentiment pour elle.

L'aimait-il vraiment? Et elle-mme, quelle indiffrence ou quelle
trahison dissimulait-elle? Incertitudes lancinantes! Tristes fins
des aprs-midi d'hiver abrges! Brume flottante qui s'agglomre!
Il sentait le brouillard contagieux lui entrer dans l'me aussi,
et toutes ses penses estompes, noyes, dans une lthargie grise.

Ah! cette Bruges en hiver, le soir!

L'influence de la ville sur lui recommenait: leon de silence
venue des canaux immobiles,  qui leur calme vaut la prsence de
nobles cygnes; exemple de rsignation offert par les quais
taciturnes; conseil surtout de pit et d'austrit tombant des
hauts clochers de Notre-Dame et de Saint-Sauveur, toujours au bout
de la perspective. Il y levait les yeux instinctivement comme pour
y chercher un refuge; mais les tours prenaient en drision son
misrable amour. Elles semblaient dire: Regardez-nous! Nous ne
sommes que de la Foi! Ingayes, sans sourires de sculpture, avec
des allures de citadelles de l'air, nous montons vers Dieu. Nous
sommes les clochers militaires. Et le Malin a puis ses flches
contre nous!

Oh! oui! Hugues aurait voulu tre ainsi. Rien qu'une tour,
au-dessus de la vie! Mais lui ne pouvait pas s'enorgueillir, comme
ces clochers de Bruges, d'avoir djou les efforts du Malin. On
et dit, au contraire, un malfice du Diable, cette passion
envahissante dont  prsent il souffre comme d'une possession.

Des histoires de satanisme, des lectures lui revenaient. Est-ce
qu'il n'y avait pas quelque fondement  ces apprhensions de
pouvoirs occultes et d'envotement?

Et n'tait-ce pas comme la suite d'un pacte qui avait besoin de
sang et l'acheminerait  quelque drame? Par moments, Hugues
sentait ainsi comme l'ombre de la Mort qui se serait rapproche de
lui.

Il avait voulu luder la Mort, en triompher et la narguer par le
spcieux artifice d'une ressemblance. La Mort, peut-tre, se
vengerait.

Mais il pouvait encore chapper, s'exorciser  temps! Et  travers
les quartiers de la grande ville mystique o il s'acheminait, il
relevait les yeux vers les tours misricordieuses, la consolation
des cloches, l'accueil apitoy des Saintes Vierges qui, au coin de
chaque rue, ouvrant les bras du fond d'une niche, parmi des cires
et des roses sous un globe, qu'on dirait des fleurs mortes dans un
cercueil de verre.

Oui, il secouerait le joug mauvais! Il se repentait. Il avait t
le _dfroqu de la douleur_. Mais il ferait pnitence. Il
redeviendrait ce qu'il fut. Dj il recommenait  tre pareil 
la ville. Il se retrouvait le frre en silence et en mlancolie de
cette Bruges douloureuse, _soror dolorosa_. Ah! comme il avait
bien fait d'y venir au temps de son grand deuil! Muettes
analogies! Pntration rciproque de l'me et des choses! Nous
entrons en elles, tandis qu'elles pntrent en nous.

Les villes surtout ont ainsi une personnalit, un esprit autonome,
un caractre presque extrioris qui correspond  la joie, 
l'amour nouveau, au renoncement, au veuvage. Toute cit est un
tat d'me, et d'y sjourner  peine, cet tat d'me se
communique, se propage  nous en un fluide qui s'inocule et qu'on
incorpore avec la nuance de l'air.

Hugues avait senti,  l'origine, cette influence ple et
lnifiante de Bruges, et par elle il s'tait rsign aux seuls
souvenirs,  la dsutude de l'espoir,  l'attente de la bonne
mort...

Et maintenant encore, malgr les angoisses du prsent, sa peine
quand mme se dlayait un peu, le soir, dans les longs canaux
d'eau quite, et il tchait de redevenir  l'image et  la
ressemblance de la ville.


XI

Or la Ville a surtout un visage de Croyante. Ce sont des conseils
de foi et de renoncement qui manent d'elle, de ses murs
d'hospices et de couvents, de ses frquentes glises  genoux dans
des rochets de pierre. Elle commena  gouverner Hugues et 
imposer son obdience. Elle redevint un Personnage, le principal
interlocuteur de sa vie, qui impressionne, dissuade, commande,
d'aprs lequel on s'oriente et d'o l'on tire toutes ses raisons
d'agir.

Hugues se retrouva bientt conquis par cette face mystique de la
Ville, maintenant qu'il chappait un peu  la figure du sexe et du
mensonge de la Femme. Il coutait moins celle-ci; et,  mesure, il
entendit davantage les cloches.

Cloches nombreuses et jamais lasses tandis que, dans ses rechutes
de tristesse, il s'tait remis  sortir au crpuscule,  errer au
hasard le long des quais.

Cela lui faisait mal, ces cloches permanentes--glas d'obit, de
requiem, de trentaines; sonneries de matines et de vpres--tout
le jour balanant leurs encensoirs noirs qu'on ne voyait pas et
d'o se droulait comme une fume de sons.

Ah! ces cloches de Bruges ininterrompues, ce grand office des
morts sans rpit psalmodi dans l'air! Comme il en venait un
dgot de la vie, le sens clair de la vanit de tout et
l'avertissement de la mort en chemin...

Dans les rues vides o de loin en loin un rverbre vivote,
quelques silhouettes rares s'espaaient, des femmes du peuple en
longue mante, ces mantes de drap, noires comme les cloches de
bronze, oscillant comme elles. Et, paralllement, les cloches et
les mantes semblaient cheminer vers les glises, en un mme
itinraire.

Hugues se sentait conseill insensiblement. Il suivait le sillage.
Il tait regagn par la ferveur ambiante. La propagande de
l'exemple, la volont latente des choses l'entranaient  son tour
dans le recueillement des vieux temples.

Comme  l'origine, il se remit  aimer y faire halte le soir, dans
ces nefs de Saint-Sauveur surtout, aux longs marbres noirs, au
jub emphatique d'o parfois tombe une musique qui se moire et
dferle...

Cette musique tait vaste, ruisselait des tuyaux sur les dalles;
et c'est elle, et-on dit, qui noyait, effaait les inscriptions
poussireuses sur les pierres tumulaires et les plaques de cuivre
dont partout la basilique est seme. On pouvait dire vraiment
qu'on y marchait dans la mort!

Aussi rien, ni les jardins des vitraux, ni les tableaux
merveilleux et sans ge: des Fourbus, des Van Orley, des rasme
Quellyn, des Crayer, des Seghers aux guirlandes de tulipes jamais
fanes--ne pouvait dulcorer la tristesse tombale du lieu. Et
mme, des triptyques et des retables, Hugues n'envisageait qu'
peine la ferie de couleurs et ce songe ternis de lointains
peintres, pour ne songer qu'avec plus de mlancolie  la mort en
voyant, sur les volets, le donateur, mains jointes, et la
donatrice aux yeux de cornalines--dont rien ne reste que ces
portraits! Alors il voquait de nouveau la morte--il ne voulait
plus penser  la vivante,  cette Jane impure dont il laissait
l'image  la porte de l'glise--c'est avec la morte qu'il se
rvait aussi agenouill autour de Dieu, comme les pieux donateurs
de nagure.

Hugues aimait encore, en ses crises de mysticisme,  aller
s'ensevelir dans le silence de la petite chapelle de Jrusalem.
C'est l surtout que se dirigeaient, au couchant, les femmes en
mante... Il entrait aprs elles; les nefs taient basses; une
sorte de crypte. Tout au fond, dans cette chapelle difie pour
l'adoration des plaies du Sauveur, un Christ grandeur nature, un
Christ au tombeau, livide sous un linceul de fine dentelle. Les
femmes en mante allumaient de petits cierges, puis s'loignaient 
pas glissants. Et les cires saignaient un peu. On aurait dit, dans
cette ombre, que c'taient les stigmates de Jsus, se rouvrant, se
reprenant  couler, pour laver les fautes de ceux qui venaient l.

Mais, parmi ses plerinages  travers la ville, Hugues adorait
surtout l'hpital Saint-Jean, o le divin Memling vcut et a
laiss de candides chefs-d'oeuvre pour y dire, au long des
sicles, la fracheur de ses rves quand il entra en
convalescence. Hugues y allait aussi avec l'espoir de se gurir,
de lotionner sa rtine en fivre  ces murs blancs. Le grand
Catchisme du Calme!

Des jardins intrieurs, ourls de buis; des chambres de malades,
toutes lointaines, o l'on parle bas. Quelques religieuses
passent, dplaant  peine un peu de silence, comme les cygnes des
canaux dplacent  peine un peu d'eau. Il flotte une odeur de
linge humide, de coiffes dfrachies  la pluie, de nappes d'autel
qu'on vient d'extraire d'antiques armoires...

Enfin Hugues arrivait au sanctuaire d'art o sont les uniques
tableaux, o rayonne la clbre chsse de sainte Ursule, telle
qu'une petite chapelle gothique en or, droulant, de chaque ct,
sur trois panneaux, l'histoire des onze mille Vierges; tandis que
dans le mtal maill de la toiture, en mdaillons fins comme des
miniatures, il y a des Anges musiciens, avec des violons couleur
de leurs cheveux et des harpes en forme de leurs ailes.

Ainsi le martyre s'accompagne de musiques peintes. C'est qu'elle
est douce infiniment, cette mort des Vierges, groupes comme un
motif d'azales dans la galre s'amarrant qui sera leur tombeau.
Les soldats sont sur le rivage. Ils ont dj commenc le massacre;
Ursule et ses compagnes ont dbarqu. Le sang coule, mais si ros!
Les blessures sont des ptales... Le sang ne s'goutte pas; il
s'effeuille des poitrines.

Les Vierges sont heureuses et toutes tranquilles, mirant leur
courage dans les armures des soldats, qui luisent en miroirs. Et
l'arc, d'o la mort vient, lui-mme leur parat doux comme le
croissant de la lune!

Par ces fines subtilits, l'artiste avait exprim que l'agonie,
pour les Vierges pleines de foi, n'tait qu'une
transsubstantiation, une preuve accepte en faveur de la joie
trs prochaine. Voil pourquoi la paix, qui rgnait dj en elles,
se propageait jusqu'au paysage, l'emplissait de leur me comme
projete.

Minute transitoire: c'est moins la tuerie que dj l'apothose;
les gouttes de sang commencent  se durcifier en rubis pour des
diadmes ternels; et, sur la terre arrose, le ciel s'ouvre, sa
lumire est visible, elle empite...

Anglique comprhension du martyre! Paradisiaque vision d'un
peintre aussi pieux que gnial.

Hugues s'mouvait. Il songeait  la foi de ces grands artistes de
Flandre, qui nous laissrent ces tableaux vraiment votifs--eux
qui peignaient comme on prie!

Ainsi de tous ces spectacles: les oeuvres d'art, les orfvreries,
les architectures, les maisons aux airs de clotres, les pignons
en forme de mitres, les rues ornes de madones, le vent rempli de
cloches, affluait vers Hugues un exemple de pit et d'austrit,
la contagion d'un catholicisme indur dans l'air et dans les
pierres.

En mme temps sa petite enfance, toute dvote, lui revenait, et,
avec elle, une nostalgie d'innocence. Il se sentait un peu
coupable vis--vis de Dieu, autant que vis--vis de la morte. La
notion du pch rapparaissait, mergeait.

Depuis un soir de dimanche surtout qu'entr au hasard dans la
cathdrale, pour le salut et pour les orgues, il avait assist 
la fin d'un sermon.

Le prtre prchait sur la mort. Et quel autre sujet choisir, que
celui-l, dans la ville morne, o de lui-mme il s'offre, s'impose
et seul fait monter autour de la chaire sa vigne aux raisins
noirs, jusqu' la main du prdicateur qui n'a qu' les cueillir.
De quoi parler, sinon de ce qui est l partout dans l'atmosphre:
la mort invitable! Et quelle autre pense approfondir que celle
de son me  sauver, qui est ici le souci essentiel et l'affre
permanente des consciences.

Or le prtre discourant sur la mort, la Bonne Mort qui n'tait
qu'un passage, et sur la runion des mes sauves en Dieu, parla
aussi du pch qui tait le pril, le pch mortel, c'est--dire
celui qui fait de la mort la vraie mort, sans dlivrance ni
recouvrance d'tres chers.

Hugues coutait, non sans un petit moi, prs d'un pilier. La
grande glise tait tnbreuse,  peine claire de quelques
lampes, de quelques cierges. Les fidles se fusionnaient en une
masse noire, presque incorpore par l'ombre. Il lui semblait qu'il
tait seul, que le prtre se tournait vers lui, s'adressait  lui.
Par un jeu du hasard ou de son imagination impressionne, c'tait
comme son cas que la parole anonyme dbattait. Oui! il tait en
tat de pch! Il avait eu beau se leurrer sur son coupable amour
et invoquer vis--vis de lui-mme cette justification de la
ressemblance. Il accomplissait l'oeuvre de chair. Il faisait ce
que l'glise a toujours rprouv le plus svrement: il vivait en
une sorte de concubinage.

Or si la Religion dit vrai, si les chrtiens sauvs se retrouvent,
il ne reverrait jamais, lui, la Regrette et la Sainte, pour ne
point l'avoir exclusivement dsire. La mort ne ferait
qu'terniser l'absence, consacrer une sparation qu'il avait crue
temporaire.

Aprs, comme maintenant, il vivra loin d'elle; et ce sera vraiment
son supplice ternel de toujours s'en souvenir en vain.

Hugues sortit de l'glise dans un trouble infini. Et, depuis ce
jour-l, l'ide du pch tourna en lui, tournoya, enfona son
clou. Il aurait bien voulu s'en dlivrer, tre absous. La pense
de se confesser lui vint pour attnuer le dsemparement, le
chavirement d'me o il glissait. Mais il fallait se repentir,
changer de vie; et malgr les griefs, les peines quotidiennes, il
ne se sentait plus la force de quitter Jane et de recommencer 
tre seul.

Pourtant la Ville, avec son visage de Croyante, reprochait,
insistait. Elle opposait le modle de sa propre chastet, de sa
foi svre...

Et les cloches taient de connivence, tandis que maintenant il
errait tous les soirs dans une angoisse accrue, avec la souffrance
de l'amour de Jane, le regret de la morte, la peur de son pch et
de la damnation possible... Les cloches persuadaient, d'abord
amicales, de bon conseil; mais bientt inapitoyes, le gourmandant
--visibles et sensibles pour ainsi dire autour de lui, comme les
corneilles autour des tours--le bousculant, lui entrant dans la
tte, le violant et le violentant pour lui ter son misrable
amour, pour lui arracher son pch!



XII

Hugues souffrait; de jour en jour les dissemblances
s'accentuaient. Mme au physique, il ne lui tait plus possible de
s'illusionner encore. Le visage de Jane avait pris une certaine
duret, en mme temps qu'une fatigue, un pli sous les yeux qui
jetait comme une ombre sur la nacre toujours pareille et la
pupille de jais. La fantaisie aussi lui tait revenue, comme au
temps de sa vie de thtre, de se velouter de poudre les joues, de
se carminer la bouche, de se noircir les sourcils.

Hugues avait essay en vain de la dissuader de ce maquillage, si
en dsaccord avec le naturel et chaste visage dont il se
souvenait. Jane raillait, ironique, dure, emporte. Mentalement,
il se remmorait alors la douceur de la morte, son humeur gale,
ses paroles d'une noblesse si tendre, comme effeuilles de sa
bouche. Dix annes de vie commune sans une querelle, sans un de
ces mots noirs qui montent comme la vase du fond remu d'une me.

Les diffrences entre les deux femmes se prcisaient maintenant
chaque jour davantage. Oh! non, la morte n'tait pas ainsi! Cette
vidence le navra, supprimant ce qui avait t l'excuse d'une
aventure dont il commenait  voir la misre. Une gne, presque
une honte l'envahit: il n'osait plus songer  celle qu'il avait
tant pleure et vis--vis de laquelle il commenait  se sentir
coupable.

Dans les salons o s'ternisent des souvenirs d'elle, il n'allait
plus qu' peine, troubl, confus devant le regard de ses
portraits, un regard--et-on dit--qui reproche. Et la chevelure
continuait  reposer dans la bote de verre, presque dlaisse, o
la poussire accumulait sa petite cendre grise.

Plus que jamais, il se sentait l'me toute molle et dsempare:
sortant, rentrant, sortant encore, chass pour ainsi dire de sa
demeure  celle de Jane, attir  son visage quand il en tait
loin, et pris de regrets, de remords, de mpris de lui-mme, quand
il se retrouvait auprs d'elle.

Son mnage aussi allait  la dbandade; plus rien de ponctuel,
d'organis. Il donnait des ordres, puis les changeait;
contremandait ses repas. La vieille Barbe ne savait plus comment
rgler sa besogne, s'approvisionner. Triste, inquite, elle priait
Dieu pour son matre, sachant la cause...

Car souvent on apportait des notes, des factures acquittes,
rclamant des sommes importantes pour les achats faits par cette
femme. Barbe, qui les recevait en l'absence de son matre,
demeurait stupfaite: d'incessantes toilettes, des colifichets,
des bijoux ruineux, toutes sortes d'objets qu'elle obtenait 
crdit, usant et abusant du nom de son amant, dans les magasins de
la ville o elle achetait sans cesse, avec une prodigalit qui rit
de la dpense.

Hugues cdait  tous ses caprices. Pourtant elle ne lui en sut
aucun gr. De plus en plus, elle multipliait ses sorties,
s'absentant parfois une journe entire, et le soir aussi;
ajournant les rendez-vous pris avec Hugues, lui crivant des
billets htifs.

Maintenant elle prtendait avoir nou quelques relations. Elle
avait des amies. Est-ce qu'elle pouvait toujours vivre seule
ainsi?  un autre moment, elle lui annona que sa soeur tait
malade, une soeur qui habitait Lille et dont elle ne lui avait
jamais parl. Il lui faudrait aller la voir. Elle resta absente
quelques jours. Quand elle revint, les mmes manges
recommencrent: vie parse, absences, sorties, va-et-vient
d'ventail, flux et reflux o l'existence de Hugues se trouvait
suspendue.

 la longue, il conut quelques soupons; il l'pia; alla, le
soir, rder autour de sa demeure, fantme nocturne dans cette
Bruges endormie. Il connut le guet dissimul, les haltes
haletantes, les coups de sonnette brefs dont la titillation meurt
dans les corridors qui se taisent, la veille en plein vent jusque
tard dans la nuit devant une fentre claire, cran du store o
passe en ombres chinoises une silhouette qu'on croit  chaque
seconde voir apparatre double.

Il ne s'agissait plus de la morte; c'est Jane dont le charme peu 
peu l'avait ensorcel et qu'il tremblait de perdre. Ce n'est plus
seulement son visage, c'est sa chair, c'est tout son corps dont la
vision s'voquait pour lui, brlante, de l'autre ct de la nuit,
tandis qu'il n'en apercevait que l'ombre flottant dans les plis
des rideaux... Oui! il l'aimait elle-mme, puisqu'il en tait
jaloux, jusqu' en souffrir, jusqu' en pleurer, quand il la
surveillait, le soir, cingl par le minuit des carillons, par les
petites pluies, incessantes en ce Nord, o sans trve les nuages
s'effilochent en bruines.

Et il restait, guettant toujours, allant de long en large dans un
court espace comme dans un prau, parlant tout haut en vagues
paroles de somnambule, malgr la pluie qui s'activait--neige
fondue, boues, ciels brouills, fin d'hiver, toute la dsolante
tristesse des choses...

Il aurait voulu savoir, lucider, voir... Ah! quelle angoisse! et
quelle me avait-elle donc, cette femme, pour lui faire mal ainsi,
tandis que l'autre--la si bonne, la morte--semblait  ces
minutes suprmes de sa dtresse se lever dans la nuit, le regarder
avec les yeux apitoys de la lune.

Hugues n'tait plus dupe; il avait surpris des mensonges chez
Jane, rejointoy des indices; il fut bientt clair tout  fait
quand plurent chez lui, selon une habitude en ces villes de
province, les lettres, les cartes anonymes pleines d'injures,
d'ironies, de dtails sur les tromperies, les dsordres qu'il
avait dj souponns... On lui donnait des noms, des preuves.
Voil l'aboutissement de cette liaison avec une femme de rencontre
o une cause, si avouable au dbut, l'avait entran. Quant 
elle, il romprait; voil tout! Mais comment remdier  la
dchance vis--vis de lui-mme,  son deuil tomb dans le
ridicule,  cette chose sacre, qu'taient son culte et son
sincre dsespoir, devenue la rise publique?

Hugues s'affligea. Jane aussi tait finie pour lui; c'est comme si
la morte mourait une seconde fois. Ah! tout ce qu'il avait dj
endur de cette femme fantasque, trompeuse!

Il alla chez elle un dernier soir pour se dlivrer, dans l'adieu,
du poids de douleur accumul en son me  cause d'elle.

Sans colre, avec un infini navrement, il lui raconta qu'il avait
tout appris; et comme elle le prenait de haut, mauvaise, avec un
air de bravade: Quoi? Qu'est-ce que tu dis?, il lui montra les
dlations, les honteux papiers...

--Tu es sot assez pour croire  des lettres anonymes? Et elle se
mit  rire d'un rire cruel, dcouvrant ses dents blanches, des
dents faites pour des proies.

Hugues observa: Vos propres manges m'avaient dj difi.

Jane, devenue tout  coup furieuse, allait, venait, faisait
claquer les portes battant l'air de sa jupe.

--Eh bien! si c'tait vrai? s'exclama-t-elle.

Puis, aprs un instant:

--D'ailleurs, j'en ai assez de vivre ici! Je vais partir.

Hugues, tandis qu'elle parlait, l'avait regarde. Dans la clart
de la lampe, il revit son clair visage, ses prunelles noires, ses
cheveux d'un or faux et teint, faux comme son coeur et son amour!
Non! ce n'tait plus  la figure de la morte; mais, frmissante en
ce peignoir o sa gorge haletait, c'tait bien la femme qu'il
avait treinte; et, quand il l'entendit s'crier: Je vais
partir! toute son me chavira, se retourna vers un infini
d'ombre...

 cette solennelle minute, il sentit qu'aprs les illusions du
mirage et de la ressemblance, il l'avait aime aussi avec ses sens
--passion tardive, triste octobre qu'enfivre un hasard de roses
remontantes!

Toutes ses ides lui tourbillonnaient dans la tte; il ne sut plus
qu'une chose: il souffrait, il avait mal, et il ne souffrirait
plus si Jane ne menaait pas de partir. Telle qu'elle tait, il la
voulait encore. Il avait honte, intrieurement, de sa lchet;
mais il ne pourrait plus vivre sans elle... D'ailleurs, qui sait?
le monde est si mchant! Elle n'avait mme pas voulu se justifier.

Alors il fut pris tout  coup d'une immense dtresse devant cette
fin d'un rve qu'il sentait  l'agonie (les ruptures d'amour sont
comme une petite mort, ayant aussi leurs dparts sans adieux).
Mais ce n'est pas seulement la sparation d'avec Jane ni le bris
du miroir aux reflets qui le navraient le plus  ce moment: il
prouvait surtout une pouvante de songer qu'il tait menac de se
retrouver seul--face  face avec la ville--sans plus personne
entre la ville et lui. Certes, il l'avait choisie, cette Bruges
irrmdiable, et sa grise mlancolie. Mais le poids de l'ombre des
tours tait trop lourd! Et Jane l'avait habitu  en sentir
l'ombre arrte par elle sur son me. Maintenant il la subirait
toute. Il allait se retrouver seul, en proie aux cloches! Plus
seul, comme dans un second veuvage! La ville aussi lui paratrait
plus morte.

Hugues, affol, s'lana vers Jane, saisit sa main et supplia:
Reste! reste! j'tais fou... la voix molle, mouille  des
larmes--et-on dit--comme s'il avait pleur en dedans.

Ce soir-l, en s'en retournant au long des quais, il se sentit
inquiet, dans l'apprhension d'on ne sait quel pril. Des ides
funbres l'assaillirent. La morte le hanta. Elle semblait revenue,
flottait au loin, emmaillote en linceul dans le brouillard.
Hugues se jugea plus que jamais en faute vis--vis d'elle.
Soudain, un vent s'leva. Les peupliers du bord se plaignirent.
Une agitation tourmenta les cygnes dans le canal qu'il longeait,
ces beaux cygnes centenaires et sculaires, descendus d'un blason
--dit la lgende--et que la Ville fut condamne  entretenir 
perptuit, cygnes expiatoires, pour avoir mis  mort injustement
un seigneur qui en avait dans ses armes.

Or les cygnes, si calmes et blancs d'ordinaire, s'effarrent,
raillant la moire du canal, impressionnables, fivreux, autour
d'un des leurs qui battait des ailes et s'y appuyant, se levait
sur l'eau comme un malade s'agite, veut sortir de son lit.

L'oiseau semblait souffrir: il criait par intervalles; puis,
s'enlevant d'un essor, son cri, par la distance, s'adoucit; ce fut
une voix blesse, presque humaine, un vrai chant qui se module...

Hugues regardait, coutait, troubl devant cette scne
mystrieuse. Il se rappela la croyance populaire. Oui, le cygne
chantait! Il allait donc mourir, ou du moins sentait la mort dans
l'air!

Hugues frissonna. tait-ce pour lui ce mauvais prsage? La cruelle
scne avec Jane, sa menace de partir, ne l'avaient que trop
prpar  ces noirs pressentiments. Qu'est-ce qui doit de nouveau
finir en lui? Pour quel deuil ces crpes de la nuit
superstitieuse? De quoi va-t-il encore une fois tre veuf!


XIII

Jane profita de l'alerte. Elle avait compris, ce jour-l, avec son
flair d'aventurire, quel pouvoir elle avait pris sur cet homme,
tout inocul d'elle, mallable  son gr.

Avec quelques paroles elle l'avait rassur tout  fait, reconquis,
s'tait retrouve indemne  ses yeux, intronise de nouveau. Alors
elle avait supput qu' son ge, grev de longs chagrins, malade
comme il l'tait, si chang dj depuis ces derniers mois, Hugues
ne vivrait pas longtemps. Or, il passait pour riche; il tait
tranger et seul dans cette ville, n'y connaissant personne.
Quelle folie elle allait faire de laisser chapper cet hritage
qu'il lui serait si facile de capter!

Jane se rangea un peu, espaa ses sorties qu'elle rendit
plausibles, ne s'aventura plus qu'avec prudence.

Une envie lui tait venue d'aller un jour dans la maison de
Hugues, cette vaste et antique maison du quai du Rosaire,
d'apparence cossue, aux rideaux de dentelles impntrables,
tatouage de givre adhrant aux vitres qui ne laissaient rien
souponner de l'intrieur.

Jane aurait bien voulu pntrer chez lui, diagnostiquer, par son
luxe, sa fortune probable, soupeser son mobilier, ses argenteries,
ses bijoux, tout ce qu'elle convoitait, faire un inventaire mental
sur lequel elle se dciderait.

Mais Hugues n'avait jamais consenti  la recevoir.

Jane se fit cline. C'tait comme un renouveau entre eux, une
embellie rose et tide. Justement une occasion favorable
s'offrait: on tait en mai; le lundi suivant avait lieu la
procession du Saint-Sang, annuelle sortie, depuis des sicles, de
la Chsse o est conserve une goutte de la Plaie ouverte par la
lance.

La procession dfilerait au quai du Rosaire, sous les fentres de
Hugues. Jane n'avait jamais assist au clbre cortge et s'en
montra curieuse. Or il ne passerait pas devant sa demeure, trop
loigne; et comment le voir dans les rues qu'encombre ce jour-l,
disait-on, une foule accourue de toute la Flandre.

--Dis! tu veux? Je viendrai chez toi... nous dnerons ensemble...

Hugues objecta les voisins, les servantes qui jasent.

--J'arriverai de bonne heure, quand tout le monde dort.

Il s'inquita aussi en songeant  Barbe, toute prude et dvote,
qui la prendrait pour une envoye du diable.

Mais Jane insista:--Dis! c'est convenu?

Et sa voix tait cajoleuse; c'tait la voix des commencements,
cette voix de tentation que toutes les femmes possdent 
certaines minutes, voix de cristal qui chante, s'largit en halos,
en remous o l'homme cde, tournoie et s'abandonne.


XIV

Ce lundi-l, Barbe s'tait leve de grand matin, plus tt encore
que d'habitude, car elle ne disposerait que d'une partie de la
matine pour parer la demeure avant le passage de la procession.

Elle se rendit  la premire messe,  cinq heures et demie,
communia avec ferveur, puis, ds son retour, commena les
prparatifs. Les chandeliers d'argent furent extraits des
armoires, de petits vases en vermeil, des rchauds o fumerait de
l'encens. Barbe frotta, fourbit chaque objet jusqu' en rendre le
mtal poli comme des miroirs. Elle tira aussi des nappes fines
pour en juponner de petites tables qu'elle plaa devant chaque
fentre, sortes de reposoirs, gentils autels de mois de Marie,
avec des bougies autour d'un crucifix, d'une statuette de la
Vierge...

Il fallait aussi songer  l'ornementation extrieure, car chacun,
ce jour-l, rivalise de zle pieux. Or on avait dj fix sur la
faade, selon la coutume, les sapins aux branches de bronze vert
que les paysans offrent de porte en porte et qui forment, au long
des rues, un double rang d'arbres faisant la haie.

Barbe agena, au balcon, des draperies aux couleurs papales, des
toffes blanches, une parure de plis chastes. Elle allait et
venait, preste, affaire, pleine d'onction, maniait avec respect
ce dcor servant chaque anne, qui participait pour elle de la
saintet du culte, comme si des doigts de prtres, des saints
chrmes indurs, une eau bnite inalinable les eussent consacrs.
Elle se semblait  elle-mme dans une sacristie.

Il lui restait  remplir les corbeilles d'herbes et de fleurs
coupes--mosaque volante, tapis miett dont chaque servante,
devant sa maison, va colorier la rue au moment du cortge. Barbe
se htait, un peu grise  l'odeur des ross trmires, des grands
lis, des marguerites, des sauges, des romarins aromatiques, des
roseaux qu'elle dtaillait en rubans courts. Et sa main plongeait
dans les corbeilles s'emplissant, rafrachie  ce massacre de
corolles, ouates fraches, duvets d'ailes mortes.

Par les fentres ouvertes, arrivait le grandissant concert des
cloches de paroisse, qui l'une aprs l'autre s'branlaient.

Le temps tait gris, un de ces jours indcis de mai o, malgr les
nuages, il y a comme une arrire-joie dans le ciel. Et  cause de
cette finesse de l'air o on devinait les cloches en chemin, une
gat s'en propageait jusqu' elle; et les cloches ges, les
extnues, les aeules bquillant, celles des couvents, des
vieilles tours, celles qui sont casanires, valtudinaires, qui
restent cotes toute l'anne, mais cheminent et font cortge le
jour de la procession du Saint-Sang--toutes semblaient, par
dessus leurs robes de bronze uses, avoir de joyeux surplis
blancs, des linges tuyauts en plis d'ventail. Barbe coutait les
sonneries, le gros bourdon de la cathdrale qu'on n'entendait
qu'aux grandes ftes, lent et noir, frappant comme d'une crosse le
silence... Et aussi toutes les clochettes des plus proches
tourelles--moi, liesse de robes argentines, qui semblaient dans
le ciel s'organiser aussi en cortge...

La pit de Barbe s'exaltait; il semblait, ce matin-l, qu'une
ferveur ft dans l'air, qu'une extase s'effeuillt du ciel avec le
bruit des cloches  toutes voles, qu'on entendt des ailes
invisibles, un passage d'anges.

Et tout cela avait l'air d'aboutir  son me, son me o elle
sentait la prsence de Jsus, o l'hostie qu'elle avait incorpore
 la messe de l'aube, rayonnait, encore entire, dans son plein
orbe au centre duquel elle voyait un visage.

La vieille servante, resongeant  la bont de Jsus qui tait
vraiment en elle, se signa, recommena  prier, ayant le
ressouvenir et comme le got  la bouche des Saintes Espces.

Cependant son matre l'avait sonne; c'tait l'heure de son
djeuner. Il en profita pour lui annoncer qu'il attendait
quelqu'un  dner et qu'elle s'arranget en consquence.

Barbe fut stupfaite; jamais il n'avait reu personne! Cela lui
parut trange; tout  coup une pense affreuse lui traverse
l'esprit: si ce qu'elle avait craint autrefois, ce  quoi elle ne
songe plus, un peu tranquillise, allait arriver? Elle devine...
oui! c'est cette femme, celle dont soeur Rosalie lui a parl, qui
va venir peut-tre?...

Barbe sentit tout son sang se figer... Dans ce cas, son parti
tait pris, son devoir net: ouvrir  cette crature, la servir 
table, tre  ses ordres, s'associer au pch--son confesseur le
lui avait clairement dfendu. Et  pareil jour! Un jour o le Sang
mme de Jsus allait passer devant la maison! Et elle, qui avait
communi ce matin!... Oh! non! c'tait impossible! Il lui faudrait
quitter son service sur l'heure.

Elle voulut savoir et, avec la petite tyrannie qu'en ces calmes
provinces les servantes exercent vite dans les mnages de vieux
garons ou de veufs, elle insinua:

--Qui monsieur a-t-il invit  dner?

Hugues lui rpondit qu'elle tait un peu ose de l'interroger
ainsi, qu'elle le saurait quand la personne viendrait.

Mais Barbe, domine par son ide qui de plus en plus lui
paraissait vraisemblable, saisie de crainte et d'une vraie panique
maintenant, se dcida  tout risquer pour n'tre pas prise au
dpourvu, et elle reprit:

--N'est-ce pas une dame peut-tre que monsieur attend?

--Barbe! fit, d'un air tonn et un peu svre, Hugues, en la
regardant.

Mais elle, sans broncher:

--C'est que j'ai besoin de le savoir d'avance. Car si c'est une
dame que monsieur attend, je dois prvenir monsieur que je ne
pourrai pas servir son dner.

Hugues fut abasourdi: est-ce qu'il rvait? est-ce qu'elle devenait
folle?

Mais Barbe, nergique, rpta qu'elle allait partir; elle ne
pouvait pas; on l'avait dj prvenue; son confesseur le lui avait
command. Elle n'allait pas dsobir, apparemment, se mettre en
tat de pch mortel--pour mourir de mort subite et tomber dans
l'enfer.

Hugues d'abord ne comprenait rien; peu  peu il dmla la trame
obscure, les racontars probables, l'aventure bruite. Donc, Barbe
aussi savait? Et elle menaait de s'en aller parce que Jane allait
venir? Elle tait donc bien mprise, cette femme, pour que
l'humble servante, lie  lui depuis des annes par l'habitude,
son intrt, les mille fils que chaque jour dvide et tisse entre
deux existences cte  cte, prfrt tout rompre et le quitter
que de la servir un jour?

Hugues demeura sans force, ahuri, le ressort cass devant ce
brusque ennui qui ruinait d'une faon si imprvue le projet riant
de cette journe et, d'un air rsign, il dit simplement:

--Eh bien! Barbe, vous pouvez partir tout de suite.

La vieille servante le considra et soudain, bonne me populaire,
tout apitoye, comprenant qu'il souffrait--avec, dans la voix, ce
chantonnement que la Nature y a mis pour bercer, pour endormir--
elle murmura, en branlant la tte:

--Oh! Jsus! mon pauvre monsieur!... Et pour une pareille femme,
une mauvaise femme... qui vous trompe...

Ainsi durant une minute, oubliant les distances, elle avait t
maternelle, anoblie par la piti divine, en un cri jailli comme
une source qui lotionne et peut gurir...

Mais Hugues la fit taire, nerv, humili de cette ingrence, de
cette audace  lui parler de Jane, et en quels termes! C'est lui
qui lui donnait son cong, et sans sursis. Elle viendrait le
lendemain prendre ses effets. Mais aujourd'hui, qu'elle parte,
qu'elle parte tout de suite!

L'irritation de son matre enleva  Barbe les derniers scrupules
qu'elle aurait pu avoir de le quitter brusquement. Elle revtit sa
belle mante noire  capuchon, contente d'elle-mme et de s'tre
sacrifie au devoir,  Jsus qui tait en elle...

Puis calme, sans motion, elle sortit de cette demeure o elle
avait vcu cinq ans; mais avant de s'acheminer, elle sema, devant,
le contenu des corbeilles qu'elle avait vides dans son tablier
pour ne pas que la rue,  cette place seule, ft sans corolles
sous les pas de la procession.


XV

Comme la journe avait mal commenc! On dirait que les projets de
joie sont un dfi. Trop longuement prpars, ils laissent le temps
 la destine de changer les oeufs dans le nid, et ce sont des
chagrins qu'il nous faudra couver.

Hugues, en entendant la porte de la maison battre  la sortie de
Barbe, prouva une impression pnible. Encore un ennui, une
solitude plus grande, puisque la vieille servante avait peu  peu
fait partie de sa vie. Tout cela  cause de Jane, cette femme
inconsistante, cruelle. Ah! ce qu'il avait dj souffert par elle!

Il aurait bien voulu maintenant qu'elle ne vnt pas. Il se trouva
triste, inquiet, nerv. Il songea  la morte... Comment avait-il,
pu croire au mensonge de cette ressemblance, vite brch? Et
qu'est-ce qu'elle devait penser, dans l'au-del de la tombe, de
l'arrive d'une autre au foyer encore plein d'elle, s'asseyant
dans les fauteuils o elle s'tait assise, superposant, au fil des
miroirs en qui le visage des morts subsiste, sa face  la sienne?

On sonna. Hugues fut forc d'aller ouvrir lui-mme. C'tait Jane,
en retard, rouge d'avoir march vite. Elle pntra; brusque,
imprieuse, engloba d'un coup d'oeil le grand corridor, les salons
aux portes ouvertes. Dj on entendait des chos de musiques
lointaines, se rapprochant. La procession ne tarderait pas.

Hugues avait allum lui-mme les cires sur l'appui des fentres,
sur les petites tables disposes par Barbe.

Il monta avec Jane au premier tage, dans sa chambre. Les croises
taient closes. Jane s'avana, en ouvrit une.

--Ah! non! fit Hugues.

--Pourquoi?

Il lui observa qu'elle ne pouvait pas ainsi se montrer, s'afficher
chez lui. Et pour le passage d'une procession surtout. La province
est prude. On crierait au scandale.

Jane avait t son chapeau, devant la glace; ponc d'un peu de
poudre son visage avec la houppe d'une petite bote d'ivoire qui
ne la quittait pas.

Puis elle revint  la croise, ses cheveux  nu, clairs attirant
l'oeil avec leurs lueurs de cuivre.

La foule qui encombrait la rue regarda, curieuse de cette femme
qui n'tait pas comme les autres, la toilette et la chevelure
voyantes.

Hugues s'impatienta. On voyait assez de derrire les rideaux. Il
eut un mouvement d'nergie, violemment referma la fentre.

Alors Jane se froissa, ne voulut plus regarder, se coucha sur un
sofa, impntrable, dure.

La procession chanta. Aux moires largies des cantiques, on
entendit qu'elle tait proche. Hugues, tout endolori, s'tait
dtourn de Jane; il appuya son front brlant aux vitres,
fracheur d'eau o dlayer toute sa peine.

Les premiers enfants de choeur passaient, chanteurs aux cheveux
ras, psalmodiant, tenant des cierges.

Hugues distinguait clairement le cortge  travers les vitrages,
o les personnages de la procession se dtachaient comme les robes
peintes sur le fond des images religieuses en dentelle.

Les congrganistes dfilrent, portant des pidestaux avec des
statues, des Sacr-Coeur; tenant des bannires d'or endurci, comme
des vitraux; puis les groupes candides, le verger des robes
blanches, l'archipel des mousselines o l'encens dferlait 
petites vagues bleues--concile de vierges-enfants autour d'un
Agneau pascal, blanc comme elles et fait de neige frise.

Hugues se tourna un instant du ct de Jane qui, toujours boudant,
restait enfonce dans le sofa, ayant l'air de contempler des ides
mauvaises.

La musique des serpents et des ophiclides monta plus grave,
charria la guirlande frle, intermittente, du chant des soprani.

Et, dans le cadre de la fentre, apparurent devant Hugues les
chevaliers de Terre-Sainte, les Croiss en drap d'or et en armure,
les princesses de l'histoire brugeline, tous ceux et celles dont
le nom s'associe  celui de Thierry d'Alsace qui rapporta de
Jrusalem le Saint-Sang. Or c'taient, dans ces rles, les jeunes
gens, les jeunes filles de la plus nobiliaire aristocratie de
Flandre, avec des toffes anciennes, des dentelles rares, des
bijoux de famille sculaires. On aurait dit que s'taient faits
chair et anims par un miracle, les saints, les guerriers, les
donateurs des tableaux de Van Eyck et de Memling qui s'ternisent,
l-bas, dans les muses.

Hugues regardait  peine, tout boulevers par le dpit de Jane, se
sentant triste  l'infini, plus triste dans ces cantiques qui lui
faisaient mal. Il essaya de la pacifier. Au premier mot, son
humeur se cabra.

Et elle tournait les yeux vers lui, hrisse, comme les mains
pleines de choses qui allaient le blesser davantage.

Hugues se replia sur lui-mme, silencieux, navr, jetant son me
pour ainsi dire  la houle de cette musique en remous par les
rues, pour qu'elle l'emportt loin de lui-mme.

Ce fut ensuite le clerg, les moines de tous les ordres qui
s'avancrent: dominicains, rdemptoristes, franciscains, carmes;
puis les sminaristes, en rochets plisss, dchiffrant des
antiphonaires; puis encore les prtres de chaque paroisse dans
leur rouge appareil d'enfants de choeur: vicaires, curs,
chanoines, en chasubles, en dalmatiques brodes, rayonnantes comme
des jardins de pierreries.

Alors s'entendit le cliquetis des encensoirs. La fume bleue roula
des volutes plus proches; toutes les clochettes s'unirent en un
grsil plus sonore, qui cuivra l'air.

L'vque parut, mitre en tte, sous un dais, portant la chsse--
une petite cathdrale en or, surmonte d'une coupole o, parmi
mille cames, diamants, meraudes, amthystes, maux, topazes,
perles fines, songe l'unique rubis possd du Saint-Sang.

Hugues, gagn par l'impression mystique, par la ferveur de tous
ces visages, par la foi de cette immense foule masse dans les
rues, sous ses fentres, plus loin, partout, jusqu'au bout de la
ville en prire, s'inclina aussi quand il vit, aux approches du
Reliquaire, tout le peuple tomber  genoux, se plier sous la
rafale des cantiques.

Hugues en avait presque oubli la ralit, la prsence de Jane, la
scne nouvelle qui venait de jeter encore des banquises entre eux.
Elle, de le voir attendri, ricanait.

Il feignit de ne pas s'en apercevoir, touffant des mouvements de
haine qu'il commenait, en courts clairs,  se sentir pour cette
femme.

Hautaine, glaciale, elle remit son chapeau, ayant l'air de se
rajuster pour partir. Hugues n'osait pas rompre ce dur silence o
maintenant la chambre tait retombe, aprs le passage de la
procession. La rue s'tait vide rapidement, dj muette, avec la
tristesse surrogatoire d'une joie en alle.

Elle descendit, sans parler; puis, arrive au rez-de-chausse,
comme si elle se ft ravise ou qu'une curiosit l'et prise, elle
regarda, du seuil, les salons dont les portes avaient t laisses
ouvertes. Elle fit quelques pas, entra plus avant dans ces deux
vastes pices communiquant l'une  l'autre, comme rprouve par
leur allure svre. Les chambres ont aussi une physionomie, un
visage. Entre elles et nous, il y a des amitis, des antipathies
instantanes. Jane se sentait mal accueillie, anormale, trangre,
en dsaccord avec les miroirs, hostile aux vieux meubles que sa
prsence menaait de dranger dans leurs immuables attitudes.

Elle examinait, indiscrte... Elle aperut des portraits  et l,
sur la muraille, sur les guridons; c'taient le pastel, les
photographies de la morte.

--Ah! tu as des portraits de femmes ici? Et elle rit, d'un petit
rire mauvais.

Elle s'tait avance vers la chemine:

--Tiens! en voil une qui me ressemble...

Et elle prit un des portraits.

Hugues qui l'piait, avec un malaise de la voir circuler l,
prouva soudain une vive souffrance de la plaisanterie
inconsciemment cruelle, de l'atroce badinage qui effleurait la
saintet de la morte.

--Laissez cela! fit-il d'une voix devenue imprieuse.

Jane clata de rire, ne comprenant pas.

Hugues s'avana, lui prit des mains le portrait, choqu de ces
doigts profanes sur ses souvenirs. Lui ne les maniait qu'en
tremblant, comme les objets d'un culte, comme un prtre
l'ostensoir et les calices. Sa douleur lui tait devenue une
religion. Et, en ce moment, les bougies, non encore teintes, qui
avaient brl sur l'appui des fentres pour la procession,
clairaient les salons comme des chapelles.

Jane, ironique, s'gayant avec perversit de l'irritation de
Hugues, et la secrte envie de le narguer davantage, avait pass
dans l'autre pice, touchant  tout, bouleversant les bibelots,
chiffonnant les toffes. Tout  coup elle s'arrta avec un rire
sonore.

Elle avait aperu sur le piano le prcieux coffret de verre et,
pour continuer la bravade, soulevant le couvercle, en retira,
toute stupfaite et amuse, la longue chevelure, la droula, la
secoua dans l'air.

Hugues tait devenu livide. C'tait la profanation. Il eut
l'impression d'un sacrilge... Depuis des annes, il n'osait
toucher  cette chose qui tait morte, puisqu'elle tait d'un
mort. Et tout ce culte  la relique, avec tant de larmes granulant
le cristal chaque jour, pour qu'elle servit enfin de jouet  une
femme qui le bafoue... Ah! depuis longtemps elle le faisait assez
et trop souffrir. Toute sa rancoeur, le flot des souffrances bues,
tamises durant des mois par chaque seconde de l'heure, les
soupons, les trahisons, le guet sous ses fentres, dans la pluie
--tout cela lui remonta d'un coup... Il allait la chasser!

Mais Jane, tandis qu'il s'lanait, se retrancha derrire la
table, comme par jeu, le dfiant, de loin suspendant la tresse,
l'amenant vers son visage et sa bouche comme un serpent charm,
l'enroulant  son cou, boa d'un oiseau d'or...

Hugues criait: Rends-moi! rends-moi!...

Jane courait,  droite,  gauche, tourbillonnant autour de la
table.

Hugues, dans le vent de cette course, sous ces rires, ces
sarcasmes, perdit la tte. Il l'atteignit. Elle avait encore la
chevelure autour du cou, se dbattant, ne voulant pas la rendre,
fche et l'injuriant maintenant parce que ses doigts crisps lui
faisaient mal.

--Veux-tu?

--Non! dit-elle, riant toujours d'un rire nerveux sous son
treinte.

Alors Hugues s'affola; une flamme lui chanta aux oreilles; du sang
brla ses yeux; un vertige lui courut dans la tte, une soudaine
frnsie, une crispation du bout des doigts, une envie de saisir,
d'treindre quelque chose, de casser des fleurs, une sensation et
une force d'tau aux mains--il avait saisi la chevelure que Jane
tenait toujours enroule  son cou, il voulut la reprendre! Et
farouche, hagard, il tira, serra autour du cou la tresse qui,
tendue, tait roide comme un cble.

Jane ne riait plus; elle avait pouss un petit cri, un soupir,
comme le souffle d'une bulle expire  fleur d'eau. trangle,
elle tomba.

Elle tait morte--pour n'avoir pas devin le Mystre et qu'il y
et une chose l  laquelle il ne fallait point toucher sous peine
de sacrilge. Elle avait port la main, elle, sur la chevelure
vindicative, cette chevelure qui, d'emble--pour ceux dont l'me
est pure et communie avec le Mystre--laissait entendre que,  la
minute o elle serait profane, elle-mme deviendrait l'instrument
de mort.

Ainsi rellement toute la maison avait pri: Barbe s'en tait
alle; Jane gisait; la morte tait plus morte...

Quant  Hugues, il regardait sans comprendre, sans plus savoir...

Les deux femmes s'taient identifies en une seule. Si
ressemblantes dans la vie, plus ressemblantes dans la mort qui les
avait faites de la mme pleur, il ne les distingua plus l'une de
l'autre--unique visage de son amour! Le cadavre de Jane, c'tait
le fantme de la morte ancienne, visible l pour lui seul.

Hugues, l'me rtrograde, ne se rappela plus que des choses trs
lointaines, les commencements de son veuvage, o il se croyait
report... Trs tranquille, il avait t s'asseoir dans un
fauteuil.

Les fentres taient restes ouvertes...

Et, dans le silence, arriva un bruit de cloches, toutes les
cloches  la fois, qui se remirent  tinter pour la rentre de la
procession  la chapelle du Saint-Sang. C'tait fini, le beau
cortge... tout ce qui avait t, avait chant.--semblant de vie,
rsurrection d'une matine. Les rues taient de nouveau vides. La
ville allait recommencer  tre seule.

Et Hugues continment rptait: Morte... morte... Bruges-la-Morte...
d'un air machinal, d'une voix dtendue, essayant de s'accorder:
Morte... morte... Bruges-la-Morte... avec la cadence des
dernires cloches, lasses, lentes, petites vieilles extnues
qui avaient l'air--est-ce sur la ville, est-ce sur une tombe?--
d'effeuiller languissamment des fleurs de fer!





End of the Project Gutenberg EBook of Bruges-la-morte, by Georges Rodenbach

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BRUGES-LA-MORTE ***

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permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
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with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
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Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
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keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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