Project Gutenberg's Nol dans les pays trangers, by Alphonse Chabot

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Title: Nol dans les pays trangers

Author: Alphonse Chabot

Release Date: January 17, 2005 [EBook #14713]

Language: French

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                        Monseigneur CHABOT
                      Prlat de Sa Saintet
                   CUR DE PITHIVIERS (LOIRET)



                               NOL
                               DANS
                         LES PAYS TRANGERS

                               1906


[Note du transcripteur: Tout le matriel hors propos de l'dition qui
a servi  la production de ce document est report  la fin du document
pour ceux que ce matriel pourrait intresser.]



NOL
DANS
LES PAYS DU NORD.

SUDE ET NORWGE
ANGLETERRE--ALLEMAGNE


Les ftes de Nol, dans les pays du Nord, ont un double caractre
religieux et familial. Les offices diffrent peu des ntres, si ce n'est
que les chants d'glise sont plus souvent excuts en langue vulgaire.
Nous ne citerons que l'adaptation de l'_Adeste fidles: Oh! come all ye
faithful!_ (Oh! venez tous, fidles) si populaire en Angleterre, et
le _Cantique des Anges_ (Engelenzang) que des chanteurs minents font
entendre, chaque anne, dans l'glise protestante de Mose et Aaron, 
Amsterdam.

Nol est vraiment la fte de famille par excellence, dans les contres
septentrionales de l'Europe.



PAYS SCANDINAVES

Huit jours avant la solennit de Nol, les places de Stockholm sont
couvertes de sapins que les paysans coupent dans les forts voisines et
viennent vendre en ville. Toute famille, si pauvre soit-elle, a pour la
grande veille son arbre de Nol orn de lumires et garni de jouets
et friandises de toutes sortes.--Les pauvres ne sont pas oublis:
on organise pour eux des ftes et ils reoivent des vtements et
d'abondantes aumnes en argent.

En Norwge, la fte de Nol jouissait autrefois de certains privilges.
Ainsi les poursuites de la justice taient suspendues pendant plusieurs
jours, le plus gnralement de Nol  l'piphanie. Cette trve de procs
variait suivant les lois locales; parfois sa dure s'tendait jusqu'
vingt jours.

Dans tous les Pays scandinaves, la fte de Nol se prpare discrtement
et dans le mystre, afin que les cadeaux offerts ce jour l apportent 
la fois surprise et contentement.

En secret, les petites filles mettent la dernire main  leur travail;
l'une a brod une paire de pantoufles pour son pre, l'autre un coussin
de canap pour sa mre. Leurs soeurs anes enveloppent dans un fin
papier blanc une bourse de soie faite au crochet et entoure d'une
faveur rose, ou encore confectionnent de belles et riches dentelles
qu'elles offriront comme nappes d'autel  leur glise.

Dans quelques pays, la distribution des cadeaux est des plus originales.
Le prsent, dissimul soigneusement dans une gerbe de fleurs, une botte
de foin ou de paille, ou dans de multiples enveloppes d'toffes, de
feuillage ou de papier, porte en grosses lettres le nom de la personne
 laquelle il est destin. Le messager charg de le remettre frappe
fortement  la porte, qui s'ouvre sans retard, et jette furtivement
le _Juleklap_ (c'est le nom sudois du prsent) dans la chambre o la
famille se trouve runie. Alors commence une scne fort distrayante. Le
destinataire se met  explorer minutieusement, au milieu des cris de
joie de tous les assistants, fleurs, foin, paille, feuillage ou papier,
afin d'arriver  l'objet convoit. Tantt il trouve une pingle
d'or, tantt un vase prcieux, quelquefois une lgante et gracieuse
statuette, quelquefois aussi, aprs avoir droul les enveloppes
mystrieuses, il ne trouve... rien. Une explosion de rire accueille la
dconvenue du patient, victime de cette innocente supercherie.

Le _Juleklap_ a quelquefois un caractre moral et satirique. La dame
trop lgante reoit une poupe bizarrement attife; le chtelain qui,
dans son salon, mnage trop la lumire ou laisse son antichambre dans
l'obscurit, reoit une douzaine de lampions. A un bavard on adresse un
oreiller ou un teignoir,  un fat, un col d'acier.

Quand il ne reste plus rien au fond de la corbeille, que les enfants ont
bien cherch dans les papiers parpills sur le plancher, pour voir si
l'on n'aurait rien laiss, la famille se rend  la salle  manger, o
l'attend un souper compos exclusivement de mets nationaux.

Aux Pays scandinaves, le repas de Nol se distingue des autres par le
caractre traditionnel des plats qui y figurent. Pas de souper de Nol
sans jambon, accompagn de riz chaud arros de lait froid; puis du
_Vortbrod_, sorte de pain fait avec de la farine de froment dlaye
dans de la bire non fermente; enfin l'indigeste _lustsfisk_. Qu'on
s'imagine une _merluche_ ou morue sche dessale, bouillie pendant trois
jours dans une eau de cendre mle de chaux vive, et farcie ensuite avec
du poivre, de la moutarde et du raifort: voil le _lustsfisk_ [1]. Les
vins d'Espagne fortement alcooliss peuvent seuls faire digrer un si
plantureux repas.

[Note 1: M. Bitard, _Nol_.]

Le soir de la veille de Nol, vers onze heures, dans les hameaux,
tout le monde monte en traneau et se rend  l'office. Mille toiles
scintillent dans le silence de la nuit, trouble seulement par les
grelots des chevaux qui font craquer la neige sous leurs pieds.
Ordinairement, auprs de l'glise du village un vaste hangar offre un
abri: des bancs pour les paysans et des rteliers pour leurs chevaux.
Aussitt l'office termin, chacun regagne son logis au plus vite.

Ce moment donne lieu, en Finlande,  une scne des plus divertissantes.
Une vieille croyance promet la meilleure rcolte de l'anne  celui qui
rentrera le premier dans sa maison, aprs l'office de Nol. C'est alors
toute une conspiration contre les quipages. Les jeunes garons sortent
furtivement de l'glise pendant l'office, dtellent les chevaux,
lient les traneaux les uns avec les autres, changent les colliers,
embrouillent les harnais, etc. On conoit le dsordre qui s'en suit, des
cris, parfois des coups; la place de l'glise se change en vritable
champ de bataille. Enfin, les traneaux sont retrouvs, chacun rpare
son attelage et part au galop: le combat finit par une course au
clocher[2].

[Note 2: Descles, _Nol_.]

Dans la plupart des campagnes, les mnagres veillent  ce que, pendant
les ftes de Nol, l'ordre et la propret rgnent dans toute leur
demeure. Il est d'usage de joncher les dalles de paille frache, ce qui
donne  la chambre de famille l'aspect d'une grange o l'on a tendu
les gerbes avant le battage. Est-ce en souvenir de la paille et de la
pauvret de la crche? Nous serions ports  le croire. Quoi qu'il
en soit, cette paille de Nol a, dit-on, une vertu merveilleuse: les
animaux qui en mangent sont prservs de toute maladie pendant l'anne.

En Sude, les paysans veulent que tous les animaux prennent part  la
solennit de Nol: Ce jour-l, dit M. Louzon le Duc, ils donnent la
libert aux chiens de garde, ils servent  leurs bestiaux un fourrage
d'lite[3].

[Note 3: _La fte de Nol en Sude et en Finlande_.]

C'est un usage assez rpandu, en Sude et en Norwge, d'offrir, le jour
de Nol, un _repas aux oiseaux_. La dernire gerbe de la moisson est
soigneusement conserve, chez les pauvres comme chez les riches, jusqu'
la veille de la grande solennit. Le vingt-cinq Dcembre, au matin, on
la fixe au bout d'une perche et on en dcore le pignon de la maison.
C'est un charmant et tourdissant concert que celui de la gent granivore
faisant tapage autour de ce mt pour picorer les pis de bl. Tous les
petits habitants de l'air prennent, eux aussi, leur joyeux festin et
rendent grces  la Providence qui, dans un jour si heureux, a voulu les
combler d'allgresse. Cette ravissante coutume sudoise nous rappelle
ces deux vers si connus:

  Aux petits des oiseaux il donne leur pture
  Et sa bont s'tend sur toute la nature[4].

[Note 4: Racine, _Athalie_, acte II, scne VII.]

Un de nos meilleurs potes a gracieusement chant ce _Rveillon des
petits oiseaux_:

  Et les oiseaux des champs? Ne feront-ils la fte?...
  Eux que l'hiver cruel dcime tous les jours,
  Eux que le froid transit, que la famine guette
  Sur l'arbre dpouill du nid de leurs amours!

  Oh, non! Pour eux, l'on cherche une gerbe emmle
  O des milliers d'pis se courbent sous le grain,
  On l'tend sur la neige: --Accourez gent aile,
  Car votre nappe est mise, et prt est le festin!

  Et vous voyez d'ici le pinson, la fauvette,
  Le menu roitelet voleter  l'appel.....
  Tout en mangeant le grain, ils relvent la tte,
  Pour lancer une gamme, un cri de joie au ciel![5]

[Note 5: Comtesse O'Mahony.]


ANGLETERRE

Le peuple anglais clbre la solennit de Nol avec une telle joie,
une telle unanimit et de telles dpenses qu'on peut regarder le
_Christmas_[6] comme sa fte nationale.

[Note 6: La vieille dsinence, _mas_ signifie _fte_; _Christmas_,
fte du Christ.]

Autrefois,  l'occasion de Nol, avait lieu une fte carnavalesque. Des
_carols_ (chansons) anglaises nous font connatre les personnages mis
en scne dans ces mascarades: le roi de la _Bombance_, la reine de la
_Folie_, la princesse _Draison_ y paraissent au milieu d'un bruyant
cortge.

A la Cour, chez les princes, un officier tait charg de prsider
aux rjouissances. Il s'appelait _Lord of Misrule_ (le Seigneur du
Dsordre). En cosse, on le nommait _Abbot of Unreason_ (l'Abb de la
Draison). Ces fonctions ont t abolies par _act of Parliament
en 1515. Les prtres durent plusieurs fois s'interposer contre les
frivolits de ces amusements.

Dans les recueils de Folk-Lore, on parle des joyeuses bandes que
conduisaient, pendant les ftes de Nol, le Roi de la Draison et la
Princesse de la Bombance. Sous de foltres dguisements, les amis du
voisinage venaient sans honte tendre la tirelire de Nol  la Reine de
la fte et demander largesse de joie, de gaiet, de rire, aumnes de
plaisirs. Hlas! qu'ils sont loin aujourd'hui ces jours o Henri II
servait  table son fils, Roi du Festin et lui apportait, au bruit des
trompettes, comme plat d'honneur, une tte de sanglier qui, couronne de
laurier et de romarin, enterrait ses formidables dfenses dans la pomme
fleurie ou l'orange dore! Et comme il est pass le temps o cent trente
des citoyens les plus puissants de Londres, revtus de costumes et
de titres fantastiques, roi, reine, ministres, choisis par la Folie,
cavaliers galopant sur de fringants coursiers, sonnant des fanfares,
couraient  Kensington,  la rencontre du petit-fils d'Edouard Ier, tous
runis dans une mme joie, chantant Nol.

La lugubre Rforme a souffl sur toutes ces joies, teint toutes ces
lumires et fauss toutes ces trompettes [7].

[Note 7: Oscar Havard, _Les Ftes de nos Pres_.]

L'illustre Walter Scott nous dit que ses anctres regardaient dj Nol,
comme la fte familiale par excellence:

  _England was merry England, when_
  _Old Christmas brought his sports again;_
  _Twas Christmas broached the mightiest ale,_
  _Twas Christmas told the merriest tale,_
  _A Christmas gambol oft would cheer_
  _The poor man's heart, through half the year._

  L'Angleterre tait la joyeuse Angleterre quand
  Le vieux Nol ramenait ses jouissances;
  C'tait Nol qui mettait en perce la bire la plus forte,
  C'tait Nol qui racontait le conte le plus joyeux,
  Les bats de Nol souvent rjouissaient
  Le coeur du pauvre, pendant la moiti de l'anne.

D'immenses prparatifs sont faits en vue du _Christmas_.

De copieuses cargaisons d'oies grasses viennent de Normandie. Deux
lignes de steamboats, de Dieppe  Newhaven et du Havre  Southampton,
suffisent  peine  leur transport en Angleterre. Le Poitou et la
Touraine envoient galement  John Bull leurs dindes pansues. En 1901,
une petite province du Centre, la Sologne, a expdi  Londres, par
chemin de fer, plus de soixante mille dindons.

Les bateaux de Southampton et de Newhaven prennent  Granville et sur
toutes les ctes de la Manche des monceaux de gui, cette plante parasite
que les eubages, chez les Gaulois, allaient couper avec des faucilles
d'or. On le dpose dans de grandes caisses  claire-voie, connues sous
le nom de _harasses_, et on le transporte sur le pont des navires.

On se prpare plusieurs semaines  l'avance au _Christmas_, dit M.
Alphonse Esquiros. D'immenses troupeaux d'oies s'acheminent gravement
du Nord de l'Angleterre, par toutes les routes, vers la mtropole; les
grands boeufs annoncent leur arrive sur les chemins de fer ou les
bateaux par de lugubres beuglements.

A Londres, quelques jours avant Nol, a lieu dans la grande salle
d'Islington, connue sous le nom d'_Agricultural Hall_, une exposition
des animaux que l'on vendra pour Nol. Boeufs, oies, dindons se
disputent les premiers prix; les mieux cots vont ensuite orner de leurs
chairs dodues les vitrines des industriels qui les ont achets au poids
de l'or.

La veille de Nol, dit M. Virmatre, tout Londres est illumin. Les
boutiques des bouchers surtout sont resplendissantes de lumires; on y
voit des boeufs dpouills, couchs tout entiers sur des trteaux, avec
des becs de gaz dans le mufle. On lit assez souvent au-dessus d'eux
ces mots-rclame: _brought up by Her Majesty_ (lev par Sa Majest
la Reine). En effet, la Reine Victoria faisait patre des troupeaux
 Windsor,  Hampton-Court et mme  Kensington-Gardens, le bois de
Boulogne de Londres.

Le soir du vingt-quatre Dcembre, vers deux heures, l'agitation devient
extraordinaire, dans les quartiers les plus populeux de Londres et
surtout dans Whitechapel. Les cochers (_cabmen_), juchs derrire leur
voiture, guident hardiment leurs chevaux. Le _All right_ (tout va bien)
retentit dans les conversations. Ce sont partout des entassements de
volailles, comme on n'en voit pas dans les Halles centrales de Paris.
Louis Blanc, de sa plume vive et originale, nous a donn le tableau le
plus pittoresque et le plus vrai qu'on ait jamais trac du _Christmas_
londonien. Quels normes quartiers de viande! Quelles montagnes de
chairs saignantes! Quel luxe d'imposants comestibles!... C'est par
myriades qu'on vous compte, orgueilleusement tals,  selles de
moutons, ttes de veau, hures de sangliers, dindons, canards, oies,
poulets, perdrix, faisans, pluviers, lapins, et vous, poissons de toute
espce et de toute grosseur! La brumeuse cit offre ce spectacle
trange d'une animation toujours croissante jusqu'au milieu de la nuit.

Au _Constitutional Club_, l'un des cercles les plus importants de
Londres, on fait rtir, chaque anne, pour le Christmas, un norme
morceau de boeuf, de trois cent cinquante  quatre cents livres. C'est
ce qu'on appelle le _Baron of beef_. Les membres les plus distingus du
club ne manquent pas, au cours de la nuit de Nol, de rendre visite au
_Baron of beef_. On voit alors, devant l'immense chemine, les habits
noirs des plus lgants fashionables se mler aux vestes blanches et aux
tabliers des cuisiniers.

Pour le _Christmas_, le _home_ (l'intrieur de la maison) reoit une
dcoration spciale. Les touffes de houx, aux feuilles luisantes,
gayes par leurs petites baies rouges, ornent les maisons les plus
modestes, aussi bien que le chteau seigneurial. Les baies rouges,
disent les vieilles chansons, couronnent agrablement la tte du sombre
hiver. Des guirlandes de laurier, de lierre et de fleurs entourent les
lustres, les tableaux, les armures des anctres. Mais c'est le
_gui_ surtout, _mistletoe_--destin, dit-on,  mettre en fuite les
sorciers--qui joue le plus grand rle dans la dcoration du _Christmas_.
Qui n'a pas admir les branches entrecroises de la plante druidique[8],
son feuillage d'un vert ple, sem de graines blanches et transparentes
comme des perles de corail?

[Note 8: Les Druides regardaient le _gui_,  cause de sa verdure
perptuelle, comme l'emblme de l'immortalit de l'me. On le cueillait
la sixime nuit de la nouvelle lune aprs le solstice d'hiver; cette
nuit, appele la _nuit-mre_, commenait l'anne gauloise. Un Druide,
en robe blanche, montait sur le chne, une faucille d'or  la main et
tranchait la racine de la plante que d'autres Druides recevaient dans
une saie blanche, car il ne fallait pas qu'elle toucht la terre.]

Jadis, la veille de Nol, aprs la prire et les exercices de pit
accoutums, on allumait des cierges et, avec une grande solennit, le
chef de la famille mettait dans l'tre une bche appele _Yule-Log_[9]
ou _Christmas Block_. Elle tait allume avec un tison provenant de
la bche de l'anne prcdente. Tant qu'elle durait, il y avait force
rasades, chants et narrs d'histoires. Cet usage existe encore,
particulirement dans le nord de l'Angleterre, mais accompagn de
certaines superstitions. Si la bche vient  s'teindre avant la fin de
la nuit, ou si, pendant qu'elle brle, survient une personne qui louche
ou soit pieds-nus, cela est considr comme de mauvais Augure.

[Note 9: _Yule_, en anglo-saxon _Geol_, la fte. Dcembre s'appelait
_se oerra geola_, avant la fte (de Nol). Janvier, _se aeftera geola_,
aprs la fte (de Nol).]

Pendant la nuit de Nol, les chanteurs de _Christmas carols_[10] (chants
de Nol) vont se faire entendre  la porte des maisons; on les dsigne
sous le nom de _Waits_.

[Note 10: Les _Christmas carols_ sont nos _Nols_.]

Les uns le font  titre purement gracieux, en l'honneur de leurs amis ou
des membres de leur famille.

Washington Irving, dans son excellent ouvrage _The Sketch Book_ (le
livre d'esquisses), nous raconte le trait suivant: Me trouvant chez un
ami, le matin de Nol, alors que j'tais encore au lit, j'entendis le
bruit de petits pas qui rsonnaient  ma porte. Bientt un choeur de
voix enfantines entonna ce vieux chant de Nol:

  Rejoice, our Saviour he was born
  On Christmas day, in the morning.

  Rjouissez vous, notre Sauveur est n
  Le jour de Nol, au matin.

Je me levai doucement, ouvris promptement la porte et je contemplai
un des plus jolis groupes de fes qu'un peintre puisse imaginer. Il se
composait d'un petit garon et de deux petites filles; la plus ge
n'avait pas plus de six ans; ils ressemblaient  trois sraphins. Ils
faisaient le tour de la maison et chantaient  toutes les portes.

D'autres chanteurs s'en vont par les rues, mendiant pour eux-mmes, les
quelques _pence_ (sous) que la gnrosit des veilleurs veut bien leur
donner.

Dans quelques contres de l'Angleterre, les enfants se runissent pour
aller de cottage en cottage, chanter des _Glees_ (chansons  refrain).
L'un de ces chants populaires, au rythme vif et gai, a pour refrain ces
paroles:

  The merry merry time
  The merry merry time
  Bless the merry merry Christmas time!

  Le joyeux joyeux temps
  Le joyeux joyeux temps
  Bni soit le joyeux joyeux temps de Nol!

Cet usage des chants de Nol est des plus anciens, comme le prouve une
_carol_ anglo-normande que nous avons dcouverte, et dont nous citons le
premier couplet:

  Seignors, ore entendez  nus,
  De loin sommes venus  vus
  Pour quere Nol;
  Car l'em nus dit que en cest hostel
  Soleil tenir sa feste annuel
  Ahi! c'est jur
  Deu doint  tuz icels joie d'amors
  Qui a danz Nol ferunt honors.

  Seigneurs,  prsent, coutez-nous!
  De loin, nous sommes venus  vous,
  Pour demander Nol;
  Car l'on nous dit qu'en cet htel.
  De coutume on clbre sa fte annuelle,
  Ah! Ah! c'est le jour,
  Dieu donne ici joie d'amour
  A tous ceux qui feront honneur au jour de Nol[11].

[Note 11: Lai de Marie de France.]

Max O'Rell, qui avait fait un long sjour  Londres, dit, dans son livre
intitul _John Bull et son Ile:_ Nol, c'est la grande fte de famille
en Angleterre.

En effet, dans toute famille anglaise, riche ou pauvre, on clbre
le _Christmas_ par un repas o les mets sont servis en abondance. Le
morceau de choix est d'abord _Sir Loin_ le Seigneur Aloyau que Charles
II, dans un jour de belle humeur, avait nomm chevalier (_Knight_).
L'oie rtie, _roast goose_, est ensuite le plat prfr, quand la dinde
rtie, _roast turkey_, ne vient pas prendre sa place. Puis apparat le
signe culinaire de la nationalit anglaise, le fameux _plum-pudding_.
Hip! Hip! hourrah! Honneur au Roi du Festin[12].

[Note 12: La confection du _pudding_ de Nol est des plus
solennelles; chaque membre de la famille tourne  son tour la pte qui
doit devenir le gteau.--Quelquefois celui-ci prend des proportions
pantagruliques. Certaines corporations ont fait confectionner des
_puddings_ qui absorbaient des centaines de livres de farine et de
raisins de Corinthe.]

Au couvent de Ewel, nous crit un de nos amis, nous organisions nos
ftes suivant les coutumes anglaise et franaise, anglaise pour le ct
profane et franaise pour le ct religieux. Ah! le fameux _pudding_
qu'un frre irlandais excellait  prparer! Ce nous tait une joie sans
pareille de voir les flammes bleues de l'alcool courir sur ses flancs
dors, et quand, dans une dernire course affole, les jolies petites
flammes s'vanouissaient, le _pudding_ tait dbit en tranches
succulentes, aux acclamations de tous, pendant que le pauvre frre
gmissait sur le pillage d'une oeuvre o il avait mis tout son talent
culinaire.

Enfin apparaissent les _minced pies_, pts feuillets qui enrobent des
hachis de viandes, d'pices et de fruits[13]. Les Anglais arrosent le
tout de flots de _sherry_ (vin de Xrs d'Espagne) fabriqu  Londres.
Les oranges, les bonbons, les amandes, les noisettes apparaissent au
dessert. Le _Port-wine_, le vin de gingembre pour les _abstainers_[14],
le _whisky_, voir mme le _gin_, jouent un assez grand rle dans le
monde o l'on boit.

[Note 13: C'est ce que nous appelons un _pt  l'minc_.]

[Note 14: Personnes qui _s'abstiennent_ de liqueurs enivrantes.]

Dans les Universits, notamment  Oxford et  Cambridge, il est de
tradition de manger,  Nol, une hure de sanglier: on l'entoure de
romarin et on la sert avec d'interminables salamalecs.

A Sandringham, o le Roi et la Reine d'Angleterre ont l'habitude de
passer tous les ans les ftes de Nol, on a servi, cette anne, comme
rti de _Christmas_, un jeune cygne.

Ce cygne a t engraiss par les soins du matre des cygnes de la
Cour, fonctionnaire qui date des temps antiques et dont la charge
consiste  surveiller l'levage et la nourriture des cygnes qui peuplent
les parcs et les jardins des proprits royales.

Il y a cinq cents ans, le rti de cygne tait un mets recherch des
gourmets et figurait  Nol sur les grandes tables. Edouard VII a repris
cette tradition et donn ordre  son matre des cygnes d'engraisser
une douzaine de ses lves dont il a fait cadeau,  l'occasion de
Nol,  des familles princires,  quelques hauts fonctionnaires de la
Cour et aux juges du tribunal suprieur[15].

[Note 15: Le _Gaulois_, 26 Dcembre 1904.]

Le riche anglais veut que son frre pauvre se rjouisse  Nol. Les
journaux sont remplis d'appels adresss au public par les socits
charitables de toute espce; les souscriptions abondent et la bourse
des particuliers s'ouvre largement pour donner aux pauvres leur part de
cette fte nationale.--L'_Hpital franais_, situ  Shaftesbury-Avenue,
et desservi par les Soeurs franaises Servantes du Sacr-Coeur, reoit,
chaque anne, en surabondance, oies, dindons et puddings pour les
malades, convalescents et infirmes. Ce dtail nous a t donn, 
Londres mme, par la Suprieure de l'tablissement.

Dans quelques villes d'Angleterre, le maire reoit,  l'occasion de
Nol, cent vieillards qui viennent prendre le th, pendant que sa femme
runit des veuves sans ressources. Ailleurs, ce sont des fondations pour
dons de viande, de couvertures de laine, de sacs de charbons. Ainsi la
distribution annuelle de la _Christmas Parcel Fund_ (Socit des
paquets de Nol) de Shoreditch, tablie en 1870, a eu lieu aux Bains de
Pitfield-street. Neuf cent cinquante-six des citoyens les plus pauvres
de la localit, la plupart ayant une nombreuse famille, ont reu un
paquet d'picerie contenant une demi-livre de th, un demi-quart d'une
mesure de farine, une demi-livre de sucre et tout ce qui est ncessaire
pour faire un bon _pudding_ de Nol--et en plus un ticket pour cent
livres de charbon. Quelques mots aimables furent adresss  l'assemble
par le conseiller Dr Davies, prsident de la Socit, qui tait assist
de l'honorable Claude Hay, M.P. (membre du Parlement), et de l'Alderman
Pearce[16].

[Note 16: _The Daily Telegraph_, 23 Dcembre 1904.]

Dans quelques _Work-houses_ (asiles des pauvres), les dames de charit
offrent un dner de Nol complet: roastbeef, plum-pudding et bire,
quand une Socit de temprance n'intervient pas pour remplacer la bire
par le th. Dans ces _Work-houses_, on prpare mme quelquefois, chose
toute nouvelle pour l'Angleterre protestante, une crmonie religieuse
 minuit _Watch service_, tout comme les catholiques ont la messe de
minuit.

Le jour de Nol, un dner pour plus d'un millier de pauvres est ordonn
par la Reine d'Angleterre. Sa Majest, accompagne de la princesse de
Galles et de ses petits-enfants, parcourt les grandes salles, parlant
 ses convives d'un jour, les rjouissant de sa prsence, alors que,
d'autre part, elle a fait elle-mme des couvre-pieds envoys  la mme
poque aux hpitaux de Londres.

Aprs le dner de Nol, on se livre  diffrents jeux: nous n'en
citerons que deux.

C'est d'abord le _Snap Dragon_. Sur une large coupe, on place des
raisins secs et des amandes que l'on recouvre d'eau naturelle, sur
laquelle surnage une mince couche d'eau-de-vie. On allume alors ce punch
d'un nouveau genre, et il s'agit d'enlever prestement, sans se brler,
raisins et amandes que les ondulations d'une longue flamme dfendent
longtemps contre toute atteinte[17].

[Note 17: Nicolay. _Histoire des Croyances_. Tome II, p. 81.]

_The Hide and Seek_ (cache-cache) se joue dans les vieux manoirs. Et 
cette occasion, l'aeule, de sa voix chevrotante, ne manque jamais de
psalmodier la _Lgende du Beau-Lowe_: c'est une _Christmas carol_ qui
date, dit-on, du Ve sicle. Notre traduction littrale la donne dans
toute sa simplicit:

Nol au vieux chteau: c'est jour de fte. La fille du noble Biron joue
avec ses compagnes. Elle joue  _cache-cache_. Quel dlice! Elle se
cache si bien, si bien, qu'elle disparat et que personne ne peut la
dcouvrir. Pas mme son fianc, le jeune et beau Lord Lowe. Les jours,
les semaines, les mois, les annes passent.--Vingt ans aprs, comme on
avait besoin d'une nappe pour la table du festin de Nol, on ouvrit par
hasard une vieille armoire et on y trouva,  horreur!... un squelette
couronn de roses blanches fanes.... Jeunes filles, songez  la fiance
du beau Lord Lowe!

Le _Christmas_ britannique est surtout la fte des enfants. Les coles
anglaises comptent deux vacances annuelles: l'une, qui est la plus
longue, a lieu en t, l'autre est accorde  l'occasion de Nol.
C'est par suite de la prsence au logis des enfants disperss dans les
collges, que la runion de famille est au complet. La veille de Nol,
_Christmas Eve_, les enfants suspendent  leur lit de fer les bas dans
lesquels _Father Christmas_ (le Pre Nol) viendra dposer, croient-ils
ou font-ils semblant de croire, les jouets et friandises qu'y dposeront
rellement leur pre et leur mre.

Le soir de Nol, les enfants rgnent en souverains, et, comme dans
les saturnales antiques, c'est le monde renvers.--Douce tyrannie de
quelques heures, car, ainsi que le dit Emile Augier:

  Nous n'existons vraiment que par ces petits tres.
  Qui dans tout notre coeur s'tablissent en matres,
  Qui prennent notre vie et ne s'en doutent pas,
  Et n'ont pour tre heureux qu' n'tre pas ingrats.

Toute la famille est runie; alors c'est le bruit des jeunes voix,
l'applaudissement des yeux, le trpignement des petits pieds sous la
table. _Granny_ (grand'-mre) rclame le silence: elle se fait apporter
une bouteille de son plus vieux cognac. On arrose le _pudding_, on
teint le gaz et le plus jeune des _babies_ allume l'eau-de-vie dont la
flamme scintille en reflets bleus, pendant que la turbulente jeunesse
improvise une ronde autour de la grande table. Le gaz brille de nouveau
et le _pudding_ est gravement entam. On fait d'abord la part des
absents. La poste, ds le lendemain, portera aux colons de la
Nouvelle-Zlande, aux _Sheep farmers_[18] d'Australie, aux garnisons de
l'Inde et du Cap, ce souvenir si touchant de l'amiti.

[Note 18: leveurs de moutons.]

L'Angleterre clbre la fte de Nol avec une relle allgresse: c'est
l'poque choisie pour changer voeux et trennes. C'est Nol qui est
vraiment le _jour de l'an_ et qui sert de transition d'une anne 
l'autre. Aussi un grand nombre de _Christmas Cards_ (cartes de Nol)
partent d'Angleterre pour les quatre coins du monde _anglicis_,
colonis par la conqute toujours envahissante du peuple britannique,
empire sur lequel

  _The Sun never sets_,
  Le soleil ne se couche jamais.

Nous avons sous les yeux une collection trs complte de _Christmas
Cards_: il y en a de ravissantes. Certaines sont sur du papier fin et
colori, quelquefois avec photographies ou gravures de gracieux paysages
ou de tableaux des grands matres. La plupart des voeux exprims peuvent
se rsumer dans ceux-ci:

  _With Sincere Wishes for_
  _A Very Happy Christmas and_
  _A Bright and Prosperous New Year,_
  _from_
  _X***._

  Avec sincres voeux pour
  Un trs heureux Nol et
  Une brillante et prospre nouvelle anne,
  de la part de
  X***.

Ces cartes sont  la porte de toutes les bourses: il y en a depuis dix
centimes jusqu' cinquante francs. La poste de Londres en expdie
plus de soixante millions,  l'occasion du _Christmas_. On y joint
quelquefois une minuscule bote contenant quelques grains du _pudding_
de Nol.

Toute famille anglaise qui ne reoit pas,  l'occasion de Nol, des
nouvelles des absents, en prouve un profond chagrin, et s'il s'agit de
proches parents ou d'amis intimes, toute la famille est en deuil.

Le lendemain de Nol s'appelle _Boxing-day_,  cause des _boxes_
(botes, tirelires) que font circuler les facteurs, les laitiers, les
porteuses de pain, et tant d'autres amis inconnus qui viennent vous
souhaiter un joyeux Nol et une bonne anne, souhaits auxquels vous
ne pouvez mieux rpondre qu'en donnant des trennes. Ce jour-l, la
populace profite des trains  bon march _(cheap trains)_, envahit les
endroits o l'on s'amuse et semble oublier tout  fait que Nol est une
fte religieuse.

L'Anglais porte partout avec lui le souvenir de Nol. Dans ses colonies
les plus lointaines, sur les sables d'Afrique ou dans les terres glaces
du Nord, il runit ses compatriotes comme s'ils ne formaient qu'une
famille. Tous ensemble ils clbrent le _Christmas_: debout, le verre 
la main, ils envoient un salut fraternel et leurs voeux de bonheur aux
tre chris qu'ils ont laisss au-del de l'Ocan.

Pendant la guerre de Crime, les dames anglaises furent mues de
compassion pour leurs frres malheureux qui, devant Sbastopol, au
milieu d'un hiver exceptionnel, faisaient l'admiration de toute
l'Europe, par leur courage et leur endurance. Une souscription nationale
fut ouverte dans tout le Royaume-Uni. Quelques jours avant Nol, des
navires chargs de volailles, de _puddings_ et de liqueurs partaient
pour la mer Noire. Le vingt-cinq Dcembre, les soldats anglais
clbraient joyeusement leur _Christmas_ et buvaient au triomphe et  la
prosprit de la vieille Angleterre.

Un journal de Londres reprsentait nagures le _Christmas_ dans un corps
de garde anglais: la scne est des plus pittoresques: elle se passe
au Transvaal. Les fusils sont dresss en faisceaux, une guirlande de
verdure court  travers les canons, une chandelle allume brle au bout
de chaque baonnette, et les soldats choquent gaiement les verres autour
de cet arbre de Nol d'un nouveau genre, qui leur rappelle  tous les
joies de la Patrie absente.[19].

[Note 19: Descles, Nol, page 67. ]

N'importe o il se trouve, sur le pont d'un navire, sous la tente ou
la hutte grossire de l'explorateur, perdu dans les glaces polaires,
l'Anglais, oubliant un instant ses peines, ses fatigues, ses dangers,
ne manque jamais de donner au vieux _Christmas_ la bienvenue de joie et
d'esprance  laquelle il a droit.

Les catholiques anglais donnent  la fte religieuse de Nol la plus
grande solennit: il faut aller dans la belle et riche glise de
l'Oratoire,  Londres, pour y entendre la magistrale musique de
Palestrina.

En Irlande, le soir de Nol, d'une multitude de maisons sortent les
familles catholiques, chacun tenant  la main une torche de rsine
allume. C'est un spectacle d'une trange beaut. On dirait des flots de
lumires ondulant dans les tnbres. Toutes ces pieuses communauts se
runissent au centre de la paroisse autour d'un cercle de flambeaux
immobiles.

Citons, en finissant, une page ravissante du vicomte Walsh, qui raconte
_une Messe de minuit en exil_:

C'tait dans le nord de l'Angleterre, dans un joli chteau, 
Standen-Hall, chez lord Southwell, fervent catholique qui, pendant les
mauvais jours, avait offert l'hospitalit  ses parents et amis de
France.

Nous y tions un jour de Nol. Ds la veille, on avait mis des bouquets
de houx bien verdoyants, avec leurs baies ressemblant  des perles de
corail.

... Dans la chapelle, l'autel, le tabernacle, les gradins, les
flambeaux taient en bois d'acajou poli, avec des ornements dors,
un pais tapis aux plus vives couleurs couvrait les marches du petit
sanctuaire; la neige, le froid taient au dehors, et dans cet intrieur
bni, tout tait propre, chaud et confortable.

Dans la tribune, en face de l'autel, des places rserves taient
entoures d'un rideau de soie cramoisie; derrire ce voile tait le
piano-orgue et les personnes qui devaient chanter. Lady Southwell (soeur
de ma mre), lady Gormanston, sa fille, Mesdemoiselles de Choiseul, ses
nices, formaient ce choeur de famille.

Il y a bien longtemps de cela. Depuis cette fte de Nol, j'ai compt
bien des lendemains de la Toussaint, bien des Jours des Morts. Parmi
celles qui chantaient alors devant l'autel de Standen Hall, il y en a
qui chantent aujourd'hui devant Dieu, dans le ciel. Bien des annes,
bien des fortunes diverses me sont survenues depuis le _merry Christmas
time_ (ce gai temps de Nol); j'ai entendu depuis les messes en musique
de Mozart et de Rossini, et toutes ces annes, toutes ces fortunes
diverses, tous ces grands talents n'ont pu effacer dans ma mmoire la
_Messe de Nol chante dans l'exil_.

Les ritualistes Anglais sont excusables jusqu' un certain point de
s'imaginer qu'ils sont catholiques, puisqu'on clbre encore dans leurs
glises des crmonies qui remontent  huit sicles et ont survcu 
tous les changements que le protestantisme a introduits dans l'Eglise
anglicane.

Au premier rang de ces crmonies, il faut mettre l'offrande de l'or, de
l'encens et de la myrrhe, que la Reine d'Angleterre fait tous les ans,
le jour de l'piphanie,  l'instar des Rois Mages.

Cette coutume remonte  la plus haute antiquit. Pendant plus de huit
cents ans, les souverains anglais venaient prsenter leur offrande en
personne, et cet usage ne prit fin que sous le rgne de Georges III,
la princesse Caroline tant morte la veille de l'piphanie. Depuis ce
temps, le souverain est reprsent par deux gentilshommes de sa Chambre.

La crmonie a lieu dans la chapelle royale du palais de Saint-James, et
voici comment on y procde. On commence par rciter la prire du matin;
aprs quoi l'vque protestant de Londres, assist du sous-doyen de la
chapelle royale, clbre le service de communion. Aprs la rcitation du
symbole de Nice, les dix enfants de choeur de la chapelle royale,
dans leur pittoresque costume carlate avec des collerettes blanches,
entonnent l'antienne: J'ai pri pour obtenir de vous la sagesse. Alors
les deux gentilshommes de la Chambre, en habit de Cour, l'pe au ct,
prcds d'un huissier portant une verge d'argent, s'avancent vers
l'autel.

L'vque de Londres vient au-devant d'eux et leur prsente un plat en
vermeil sur lequel ils dposent les offrandes de la Reine. Celles-ci
sont renfermes dans un sac en soie rouge, brod d'or, et consistent en
trois paquets en papier blanc scells avec de la cire rouge. Les deux
premiers paquets contiennent de la myrrhe et de l'encens; dans le
troisime sont vingt-cinq souverains en or tout nouvellement frapps,
qui sont distribus  des pauvres des paroisses voisines. C'est depuis
1859 que des pices de monnaie ont t substitues aux feuilles d'or
battu qui formaient la troisime offrande. Leur mission termine, les
gentilshommes de la Chambre se retirent avec le mme crmonial observ
pour leur arrive et l'office s'achve avec la plus grande solennit.



ALLEMAGNE

La fte de Nol en Allemagne _Weihnachten[20] (la nuit sainte) est aussi
populaire qu'en Angleterre, mais elle a un caractre plus grave et plus
religieux.

[Note 20: Ancienne forme plurielle aujourd'hui inusite, except dans
quelques cas trs rares.]

Des enfants, petits anges ou petits bergers, forment des processions et
traversent les villages en chantant des hymnes pastorales. Souvent on
y voit la Madone, saint Joseph, saint Nicolas avec sa longue barbe et
portant la crosse  la main, saint Martin mont sur un cheval blanc, et
toujours y figure le _Knecht-Ruprecht_, terreur des enfants mchants et
joie des enfants sages auxquels il apporte des prsents.

Dans quelques campagnes, on joue encore les _Mystres de Nol_ avec une
navet charmante. Dans les pays catholiques, la Messe de minuit est
clbre en grande pompe.

Dans plusieurs villages, les chanteurs s'assemblent au haut de la tour
de l'glise,  l'aurore, le jour de Nol. Les habitants sont rveills
aux chants de:

  O du frliche. O du selige
  Gnadenbringende Weihnachtszeit!

  O joyeuse,  bienheureuse
  Nuit de Nol, si fconde en grces!

retentissant dans l'air calme du matin.

Les archologues prtendent que la plupart des coutumes de Nol, qui
existent en Allemagne, eurent leur origine dans les vieilles et sombres
forts de la Germanie, alors que les Teutons adoraient Wuotan, l'Odin
Scandinave, et son pouse Berchta, la Terre-Mre. Il y a encore, en
Allemagne, des districts o Wuotan, avec son chapeau enfonc sur le
front, son manteau gris, et mont sur son cheval blanc, visite les
chaumires des paysans. Avant sa visite, le feu a t soigneusement
teint dans le foyer, mais Wuotan le rallume: il prfre mettre le feu 
une bche de chne. La bche de Nol doit brler sous la cendre, elle ne
doit pas flamber et dans l'Allemagne du Sud, les cendres sont gardes
soigneusement et rpandues dans les champs pour assurer leur fertilit.

Aprs la Messe a lieu le _Mettenwurst_ (rveillon): tous les membres de
la famille sont runis. De ce repas, coutume touchante, on enlve les
restes qu'on place dans une salle claire toute la nuit: c'est la part
du Christ et des Anges. Inutile de dire  qui cette part est destine.

Le plat favori de Nol pour le paysan est une tte de porc  laquelle on
ajoute des saucisses et des choux-verts.

Mme les bestiaux ont part au festin de Nol: leur ration de foin est
double. Dans certains districts, on croit que les bestiaux ont le don
de la parole, au moment o la grande fte commence dans l'univers.
Celui, parat-il, qui est dou de la bonne oreille, peut les entendre
parler doucement, tout en ruminant, de la Crche dans laquelle le Christ
naquit. Il ne faut pas seulement avoir la bonne oreille pour
entendre parler les bestiaux, il faut aussi n'avoir aucun pch sur la
conscience.

Il est de tradition,  la Cour de Berlin, que chaque veille de Nol, le
capitaine en second de la Ire compagnie du Ier rgiment de la garde 
pied offre au souverain un gteau de miel. Le prince imprial et les
autres fils de Guillaume II recevront des gteaux semblables, de la Ire
compagnie du Ier rgiment de la garde. Seulement, tandis que les gteaux
du souverain et du prince hritier mesurent 35 X 2l X 8 centimtres,
comme dimensions, les gteaux des autres princes ont seulement 30 X 18 X
5 centimtres.

Jadis, ces gteaux taient fabriqus  Thorn, mais depuis quelques
annes c'est  un ptissier de Potsdam que ce travail est confi.
Le gteau de Nol est glac, il porte l'toile de la garde et une
inscription ddicatoire. L'Empereur Guillaume ne manque jamais la
crmonie de la remise du gteau et il retient  dner les officiers
chargs de cette agrable mission.

La veille de Nol, toute la terre germanique est en liesse, sur les
bords du Rhin, comme sur les bords du Danube et de l'Elbe; de Mayenne 
Vienne[21], de Koenigsberg  Munich, il n'y a pas une famille qui n'ait
revtu le costume des jours de fte.

[Note 21: Dans une grande partie de l'Autriche, les coutumes de Nol
sont absolument les mmes qu'en Allemagne.]

La _Nol des enfants_ a une telle importance qu'on la prpare longtemps
 l'avance. Sur les places de la plupart des villes s'lvent des
maisonnettes en bois aussi lgantes de forme que barioles de couleurs
clatantes. Les marchands talent aux yeux de la foule, avec got et
coquetterie, tous les objets qui peuvent servir de prsents aux enfants.
Les jouets de Nuremberg[22] sont les plus recherchs: poupes de toutes
sortes, qui en bergre, qui en grande dame, qui en cuisinire, qui en
paysanne; polichinelles de toutes les grandeurs, soldats de plomb,
canons, fusils, sabres et tambours.--Plus loin se tient la ptissire
hambourgeoise, avec ses gauffres croquant sous la dent, et ses
pains d'pices si joliment travaills en chiens, chevaux, chats,
moutons.--Puis les jeux de toutes les varits: agathes, toupies,
cerceaux  sonnettes, jeux de l'oie, jeux de patience... Les parents y
conduisent leurs enfants et tchent de saisir dans un regard, dans une
parole, l'expression de leurs dsirs. Discrtement ils achtent l'objet
convoit et le distribuent au moment opportun,  l'occasion de Nol.

[Note 22: Les articles de Nuremberg sont trs renomms: on les voit
exposs au Muse National de Munich. Ils sont fabriqus en grande partie
dans la Fort Noire au centre de laquelle se trouve Triberg, un des
siges principaux du commerce des horloges connues sous le nom de
_coucous_.]

Mais ce qui, en Allemagne, domine toutes les rjouissances populaires,
ce qui fait de Nol la fte des enfants et le jour des trennes, c'est
l'arbre de Nol (_Weihnachtsbaum_)[23]. Nulle part, il ne se prsente
sous des formes plus captivantes et avec des prsents aussi apprcis.

[Note 23: Dans le nord de l'Allemagne, et surtout  Berlin, l'arbre
de Nol est souvent remplac par des _pyramides_ faites avec un
assemblage de planches et de petits madriers. Cela provient de la
difficult de se procurer des sapins.]

Pour piquer la curiosit des enfants et leur faire regarder comme
mystrieux, quasi miraculeux, les dons de Nol, le pre leur raconte que
le Bonhomme Nol (_der Weihnachtsmann_) passe le reste de l'anne au
sein de la montagne, entour de toute une Cour de _nains_. Chaque nuit,
l'un de ces nains monte la garde  la fente du rocher qui sert d'entre
et un autre nain vient le remplacer  l'aube du jour suivant. Au bout de
trois cent soixante gardes, le dernier rentre en criant: Voici bientt
Nol. Alors, le _Weihnachtsmann_ et sa Cour sortent de leur repos. Ils
vont dans la fort arms de scies et de haches. Avec ardeur ils coupent
les sapins[24] destins  la fte, et ils les dcorent avec la neige qui
couvre le pays et avec les glaons qui pendent aux arbres. Puis il les
placent sur des traneaux et les conduisent dans leur palais souterrain;
l, ils les ornent de bougies, de pommes d'or, de noix, de bonbons. La
nuit de Nol venue et les toiles allumes au ciel, le Bonhomme Nol
parcourt en traneau les villages environnants pour s'informer si les
enfants sont sages; il s'en assure en regardant par les fentres. S'il
en est ainsi, vite il descend dans sa demeure, y prend un beau sapin
tout couvert de prsents et l'apporte  la maison[25].

[Note 24: Les sapins qui doivent servir d'arbres de Nol viennent
surtout des montagnes du Harz.--La Fort Noire en fournit aussi en
grande quantit: nulle chane de montagnes de l'Allemagne n'est
aussi riche en paysages grandioses, en sites dlicieux; les hauteurs
infrieures sont surtout couvertes de pins et de sapins aux senteurs
fraches et vivifiantes.]

[Note 25: D'aprs Bernard Zornemann.]

Dans certaines familles, sur le conseil de la mre, les enfants
crivent, la veille de Nol, une lettre  l'Enfant Jsus, afin de
solliciter les objets qu'ils dsirent: un couteau, une balle,
une bicyclette, des histoires d'Indiens... souvent la liste est
interminable. Pourquoi se restreindre? L'Enfant Jsus est si riche!

Voici la nuit de Nol: dans les rues s'illuminent a et l quelques
maisons; on y entend des rires d'enfants. C'est le moment.

Un son de clochette retentit dans la chambre, c'est le signe attendu.
Les deux portes du salon s'ouvrent toutes grandes. Quelle magnificence!
Quelle richesse! blouis, les enfants s'arrtent une minute, puis
s'lancent en avant. Le voici le sapin entrevu dans leurs rves, mais
plus beau, plus brillant. Ses branches atteignent le plafond. Sur
chacune d'elles il y a des bougies bleues, vertes, jaunes; des pommes
aux joues rouges et des noix d'or; des gteaux, des massepains pendent 
ct. Des boules de verre colori[26], des guirlandes multicolores, des
toiles d'argent, des croissants d'or brillent dans la lumire. Il y a
mme de la neige sur l'arbre, mais ce n'est pas de la vraie, c'est de
la ouate blanche. Joyeux, des oiseaux et des papillons artificiels
se balancent sur les branches. Oh!... et ces groupes d'Anges! Quelle
splendeur! Des fils rouges, bleus, verts, jaunes, grimpent de branche en
branche jusqu' la cime. Au sommet plane l'Ange de Nol avec ses blonds
cheveux et ses ailes pleines de lumire.

[Note 26: Ces objets en verroterie se fabriquent principalement 
Lauscha, en Thuringe. Chaque anne, il en est expdi des quantits
considrables dans toute l'Allemagne. Les fabricants en donnent 200 ou
300, selon la grosseur, pour la somme de 3  5 marcs (3 fr. 75  6 fr.
25).]

Au pied de l'arbre sont les cadeaux. Des poupes, des berceaux, des
mnages, pour les petites filles; des trompettes, des soldats de plomb,
des fusils, des tambours, pour les petits garons. Les cris de joie ne
finissent pas. Vois, les belles images de mon livre!--Tiens, tiens! mon
cheval a une vraie crinire!

Alors la mre se met au piano, les enfants se prennent la main et
chantent le vieux cantique si populaire: _Stille Nacht, heilige Nacht_,
que nous traduisons, littralement:

                I

  Nuit silencieuse,  sainte nuit!
  Tout dort: seul veille encore
  Le couple tendre et trs saint[27];
  Bel enfant aux cheveux boucls,
  Dors dans ton calme cleste. (Bis.)

[Note 27: Marie et Joseph.]

               II

  Nuit silencieuse,  sainte nuit
  Annonce d'abord aux bergers
  Par l'_Alleluia_ des Anges,
  La nouvelle se rpand  l'entour:
  Le Christ, le Sauveur est l. (bis.)

              III

  Nuit silencieuse,  sainte nuit!
  Fils de Dieu, comme l'amour
  Rit sur ta bouche divine.
  Quand sonne pour nous l'heure du salut.
  Christ, par ta naissance! (bis.)

Puis ce sont des panchements d'amiti, des remerciements sans fin,
la joie brille dans tous les regards, les plus secrets dsirs ont t
devins.... Nol est le plus beau jour de l'anne.

Enfin, grand'mre fait une lecture dans la Bible. D'une voix tremblante
et pieuse, elle lit l'histoire du Sauveur qui naquit dans une table et
qui fut mis dans une crche. Les enfants coutent cette histoire qu'ils
connaissent dj et qui chaque anne cependant leur parat plus belle.

Quelquefois, on enferme, la veille de Nol, un arbre charg de petits
cierges, de bonbons, de pommes et de jouets dans une armoire, qu'on
ouvre  l'instant o l'on s'y attend le moins, pour donner aux enfants
le plaisir de la surprise. Gothe, dans son roman clbre de Werther,
fait allusion  cette coutume. Entoure de ses petits frres et de ses
petites soeurs, Charlotte dit  l'un d'eux, cachant son inquitude sous
un agrable sourire: Tu auras, si tu es sage, une bougie de couleur et
_quelque chose avec_.

Dans quelques familles, c'est encore l'usage qu'avant la distribution
des prsents se montre le _valet Rupert[28] (_Knecht Ruprecht_) ou
_Nicolas le Velu_.

[Note 28: Cet usage tend  disparatre; les petits enfants s'en font
peur et leur sant peut en souffrir; les grands n'y croient plus.]

Dans la croyance populaire, ce _Knecht Ruprecht_ est le mme que saint
Nicolas (ou le _Santa Claus_ des Anglais). Il est bien connu dans toute
l'Allemagne Centrale et l'Allemagne du Nord. Il revt un habit de
fourrure et une barbe trs paisse couvre sa figure, un large bonnet 
longs poils orne sa tte. Il porte sur le dos un sac plein de jouets et
de friandises et dans sa main une baguette, car une partie de sa mission
consiste  chtier les enfants mchants. Il est maintenant le messager
du Christ-Enfant, bien qu'il doive son origine  des coutumes paennes.

Dans d'autres parties de l'Allemagne, saint Nicolas et saint Martin sont
les messagers de l'Enfant Jsus. Saint Martin est le fameux vque de
Tours et Saint Nicolas le non moins fameux vque de Myre en Lycie.
Leurs ftes tombent vers le temps de Nol[29] et c'est probablement la
raison pour laquelle leurs noms sont mls aux rjouissances de cette
fte. En Allemagne, les catholiques ont adopt saint Martin et les
protestants saint Nicolas, mais ils ne sont ni l'un ni l'autre spars
de l'Enfant Jsus. Dans les pieuses familles allemandes on rappelle aux
enfants que ce n'est pas saint Martin ou saint Nicolas, avec ses dons
matriels, qui est le principal visiteur pendant la sainte veille, mais
l'Enfant Jsus qui vient plus tard avec ses grces divines. Dans les
demeures o la venue de l'Enfant Jsus est reprsente, Il entre avec
un coeur de pain d'pices dans sa main, symbolisant le coeur renouvel
qu'il apporte  tous ceux qui l'attendent. De leur ct, les enfants
tiennent un verre de vin pour rafrachir l'Enfant Jsus et une botte de
foin pour l'ne sur lequel Il est mont. Quand Il apparat, ils chantent
un Nol enfantin des plus charmants:

  Christkindele, Christkindele,
  Komm doch zu uns herein!
  Wir haben ein Heubndele
  Und auch ein Glsele Wein.
  Das Bndele frs Esele,
  Fr's Kindele das Glsele,
  Und beten knnen wir auch.

  Cher petit Enfant Jsus.
  Descends donc chez nous!
  Nous avons une botte de foin
  Et aussi un verre de vin.
  La botte est pour l'ne
  Pour l'Enfant le verre.
  Et nous savons aussi prier.

[Note 29: La fte de Saint-Martin est le onze Novembre et la fte de
Saint-Nicolas le six Dcembre.]

Le _Knecht Ruprecht_ est souvent reprsent par quelque ami de la maison
qui, pour n'tre pas reconnu des enfants, porte, comme nous l'avons dit
plus haut, un bonnet de fourrure, une longue barbe et un grand bton.
Cet usage est ainsi racont dans le _Journal des Voyages_:

Le soir du vingt-quatre Dcembre, dans une chambre bien claire, est
dispos l'arbre de Nol orn d'objets et de friandises; les enfants sont
partags entre l'esprance et la crainte.... Tout  coup on entend une
clochette, la porte s'ouvre et _Christkindel_[30] parat: c'est une jeune
femme vtue de blanc et coiffe d'une perruque de chanvre[31]. Sa figure
est enfarine pour la rendre mconnaissable, et elle porte sur la tte
une couronne; d'une main elle tient une clochette, et de l'autre une
corbeille pleine de bonbons.... Soudain un grand bruit de ferrailles se
fait entendre et bientt apparat _Nicolas le Velu_, le corps couvert
d'une peau d'ours. Sa figure toute noire est encadre d'une grande
barbe; d'une voix grave et vibrante, il demande quels sont les enfants
mchants.... Alors les bons parents interviennent, plaidant en faveur
des petits coupables, implorant pour eux l'indulgence, et promettant, en
leur nom, une conduite exemplaire pour l'avenir.... Le dmon est chass
du logis; et bientt l'on n'entend plus que des rires sonores et des
applaudissements enfantins autour de l'arbre de Nol, objet de toutes
les convoitises.

[Note 30: _Kindel_ petit enfant, _Christkindel_ petit Enfant Jsus.]

[Note 31: Les Allemands sont caractriss par les cheveux blonds
clairs et les yeux bleus.]

Pendant la guerre de 1870, ce ne fut pas l'un des moindres sujets
d'tonnement pour les paysans franais envahis, que de voir Prussiens,
Bavarois, Saxons, Wurtembergeois, etc., et les uhlans eux-mmes, se
grouper fraternellement autour de petits sapins agrments de lumires
et chanter des choeurs glorifiant la venue du Messie.--De nombreux
soldats bavarois, logs au Petit Sminaire d'Orlans,  La
Chapelle-Saint-Mesmin, demandrent une des salles d'tude et y levrent
leur arbre de Nol. Ils firent entendre leurs plus beaux chants en
l'honneur de l'Enfant Jsus, et coutrent avec un profond recueillement
une allocution trs loquente de leur aumnier militaire.

A l'occasion des ftes de Nol, les officiers allemands accordent des
congs aux soldats placs sous leurs ordres. Mais il faut compter avec
les exigences du service: tout le monde ne peut pas tre envoy en
permission. Aprs le dpart des privilgis qui passent la fte de
Nol dans leurs foyers, il reste encore un grand nombre de soldats au
quartier.

Or, en vertu du principe qui dclare que le rgiment est une seconde
famille, les chefs cherchent  les rcrer en cette fte solennelle.

L'avant-veille de Nol, chaque _Hauptmann_ (capitaine) reoit de
la commission des ordinaires, une somme d'environ cent marks (cent
vingt-cinq francs), destine  l'achat d'un arbre de Nol.

Le soir du vingt-quatre Dcembre, on installe un beau sapin tout hriss
de petites bougies, dans la chambre la plus vaste du casernement affect
 la compagnie: des tables sont dresses autour de l'arbre et tendues de
nappes bien blanches sur lesquelles s'alignent des paquets de cigares,
envelopps de chauds tricots de laine, des _Pfefferkuchen_ (pains
d'pices) autour desquels s'enroulent des paires de bretelles, des
chaussettes, des ceintures de gymnasque; aux extrmits et servant
d'encadrement des pipes, des photographies, des portraits de l'Empereur,
etc.

Au fond de la salle, un tonnelet de bire chevauche majestueusement sur
un chevalet improvis.

La nuit est venue. Dj, depuis un instant, le capitaine est arriv avec
ses officiers et attend dans la chambre du chef.

La commission des sous-officiers et soldats chargs de prparer la fte
fait son entre. Le sergent-major s'avance et dit:

--Mon capitaine, tout est prt.

--Trs bien. Et le tonnelet de bire?

--Il est en place, mon capitaine.

--Parfait. Voulez-vous faire venir les hommes.

Cinq minutes aprs, toute la compagnie est l. Un profond recueillement
plane sur l'assistance. Le capitaine entre alors dans la salle et
aussitt les soldats entonnent le choral:

  _O du frhliche, o du selige,
  Gnadenbringende Weihnachiszeit
  Welt ging cerloren: Christ ist geboren
  Freue dich, freue dich, du Christenheit._

  O joyeux,  radieux.
  O salutaire Nol,
  La Terre tait perdue, le Christ est n,
  Rjouis-toi, rjouis-toi,  Chrtient!

Le chant termin, le sergent-major dpose dans un casque un nombre de
numros gal  celui des hommes prsents. Chaque troupier,  son tour,
vient en tirer un et prendre ensuite possession du cadeau correspondant.

L'opration du tirage au sort est acheve. Le tonneau est mis en perce.
Le capitaine, verre en main, se porte au centre; aprs un petit speech
de circonstance, il termine par ces mots:

--_Auf cuer Wokl, Leute; ich wnsche euch allen ein frohes Fest._

(A votre sant! les hommes (mes amis), je vous souhaite  tous de passer
joyeusement la fte.)

Au bout de quelques minutes, aprs avoir caus amicalement avec les
soldats, le _Hauptmann_ se retire pour donner aux sous-officiers ses
trennes _personnelles_.

Un trait patriotique, extrait d'un journal allemand[32], nous permet de
complter tout ce que nous avons dit des coutumes de Nol dans les pays
d'Outre-Rhin.

[Note 32: C'est la _Fraukfurter Zeitung_, la _Gazette de Francfort_,
qui raconte ce trait ravissant, plein de patriotisme et de souffle
religieux.]

C'tait en 1870, pendant le sige de Paris. La nuit tait glaciale et
des milliers d'toiles perlaient au firmament. Franais et Allemands
taient si rapprochs que, d'un poste  l'autre, on entendait clairement
retentir les appels et rsonner les armes sur le sol durci par une gele
des plus intenses.

Il pouvait tre minuit. Tout  coup un soldat franais, aprs avoir
demand la permission  son capitaine, gravit le foss et s'avance de
quelques pas vers l'ennemi. L, il s'arrte, salue militairement, et
d'une voix puissante et grave,  pleins poumons, il entonne:

    Minuit, chrtiens, c'est l'heure solennelle O l'Homme-Dieu
    descendit jusqu' nous...

Cette apparition tait si inattendue, si mystrieuse, cette voix
vibrait si harmonieusement dans le calme de la nuit, ce chant magistral
empruntait aux circonstances une telle grandeur, une telle beaut que
tous--raconte le capitaine de mobiles tmoin du fait[33]--parisiens
sceptiques et railleurs, nous tions suspendus aux lvres du
chanteur.--Et du ct des Allemands, l'impression devait tre la mme,
car on n'entendit pas le moindre bruit d'armes, pas la moindre parole.

[Note 33: Le capitaine X***, d'un bataillon de mobiles de Paris, a
racont lui-mme le fait: le chanteur appartenait  l'un des grands
thtres de la capitale.]

Quand les derniers mots du cantique d'Adam:

  Peuple, debout! Chante la dlivrance!
  Nol! Nol! Voici le Rdempteur!

eurent retenti au milieu du silence gnral, comme un coup de clairon
qui sonne la victoire, le soldat rentra au poste o il fut acclam par
tous ses camarades.

Mais aussitt aprs, du ct des Allemands, un soldat apparaissait  son
tour: c'tait un superbe artilleur, casque en tte. Il s'avana, comme
le franais, de quelques pas et salua militairement avec la raideur
propre aux soldats de son pays. L, entre ces deux armes d'hommes qui
jusqu'alors ne songeaient qu' s'entr'gorger, il entonna,  son tour,
en allemand, un beau cantique de Nol, hymne de reconnaissance et de foi
 Jsus Enfant, qui naquit, il y a dix-huit sicles, et vint prcher aux
hommes l'amour de leurs frres.

Pas un bruit, pas un mouvement hostile du ct des Franais ne vint
troubler la voix du chanteur allemand. Quand, avec une motion toujours
croissante, il eut redit les dernires paroles du refrain:

  Weihnachtszeit! Weihnachtszeit[34].

le poste allemand tout entier le reprit en choeur.

[Note 34: Temps de Nol! Temps de Nol!]

Et dans nos retranchements, le poste franais rpondit d'une seule voix:
Nol! Nol! Vive Nol!

Un instant, les deux armes ennemies furent ainsi confondues dans
une pense commune de cordialit et de paix. L'ide de Nol, avec le
souvenir de ses ftes familiales et de ses enseignements divins, avait
ainsi transform ces hommes et mis dans leurs coeurs les sentiments de
la plus fraternelle charit[35].

[Note 35: On nous crit qu'un fait  peu prs semblable se serait
pass  la tranche de la Pltrire, prs de Choisy-le-Roi.]




NOL
DANS
LES PAYS DU MIDI

ITALIE--NAPLES--SICILE--ESPAGNE

Nol! Nol! jour d'esprance et d'amour, s'crie un crivain tranger;
est-il un peuple dans le monde chrtien chez lequel le retour de cette
fte ne soit clbr par des usages, des jeux, des chants et des
traditions qui varient selon le sol et le climat, prenant les teintes du
caractre national, gais ou sombres, tristes ou foltres, suivant qu'ils
ont t crs par une imagination vive ou mlancolique et plus ou moins
amie du mystre?

En effet, les conditions du milieu ont une action prpondrante sur les
rjouissances populaires. Dans les pays du Midi o le soleil brille de
tous ses feux sous un ciel d'azur dont aucune vapeur ne vient ternir
l'clat, o l'on jouit des nuits toiles, des vents de mer  la tide
et caressante haleine, la vie est pour ainsi dire tout entire au
dehors, tandis que, dans les pays du Nord, o svit le froid, la neige,
la glace et la bise mordante, les habitants se renferment des mois
entiers dans leur demeure et se groupent autour de l'tre o flamboie et
ptille la grosse bche de la fort.

De l, en Italie et en Espagne, les coutumes de Nol sont plus
extrieures, plus bruyantes, en un mot, l'expression d'une joie plus
expansive et toute mridionale. Elles n'en ont pas moins le caractre
essentiellement religieux qu'on rencontre dans les pays du Nord.



ITALIE

Saluons d'abord Rome, la ville des Csars, la capitale du monde
catholique, la rsidence du Souverain Pontife. Nous avons eu le bonheur
de la visiter  diffrentes poques et parfois nous y avons fait un
assez long sjour. Nous ne l'avons jamais quitte sans emporter un
ardent dsir de revoir cette cit  jamais illustre o tous les peuples
ont pass, o toutes les gloires ont brill, o toutes les imaginations
cultives ont fait, au moins de loin, un plerinage.

Au touriste elle offre les grandioses monuments de l'antiquit romaine,
cirques, aqueducs, oblisques, fontaines, forums, arcs de triomphe. Ses
nombreuses glises sont d'une richesse incomparable, ses muses remplis
des plus beaux chefs-d'oeuvre de la sculpture, de la peinture et de la
mosaque; dans ses palais somptueux sont prodigus l'or, le marbre et
les fresques des grands Matres.

Le chrtien y vnre les corps des saints Aptres, dans chaque glise
les reliques insignes de quelque grand saint; il baise avec une motion
mle de larmes la poussire du gigantesque Colise toute imprgne
du sang des martyrs; il pntre avec recueillement et pit dans les
immenses souterrains des catacombes o il sent revivre en lui tous les
souvenirs des premiers ges.

Le savant, l'rudit y trouve les plus riches bibliothques et les
documents les plus authentiques sur l'origine de l'glise et son
histoire  travers les sicles.

Rome nous est chre  un point de vue plus spcial. C'est l que de tous
les pays d'Occident et d'Orient, d'Amrique et des les viennent de
jeunes ecclsiastiques pour y complter leurs tudes. Ils suivent les
cours des professeurs les plus minents et ils s'efforcent de conqurir
les grades les plus levs en thologie et en droit canon. Ils ont bien
voulu nous adresser des notes sur les coutumes de Nol dans leurs pays
respectifs. Nous ne savons comment leur tmoigner notre gratitude[36].

[Note 36: M. l'abb B***, de la Procure de Saint-Sulpice,  Rome, a
t bien des fois, pour nous, le plus intelligent et le plus dvou des
intermdiaires et des correspondants.]

Tout le mois de Dcembre sert,  Rome, de prparation  la fte de Nol.

Au retour de l'Avent, apparaissent les gracieux bergers qu'on appelle
Pifferari, c'est--dire joueurs de fifre, du mot italien piffero, fifre,
parce qu'autrefois le fifre tait leur instrument de prdilection. Aprs
avoir pass le reste de l'anne sur les montagnes dont la ville de Rome
est environne, ils descendent dans les rues et viennent annoncer
la grande fte populaire[37]. C'est une des plus naves et des plus
touchantes traditions des sicles de foi. Ils sont ordinairement par
groupes de trois: un vieillard, un homme d'ge mr et un enfant. Ils
rappellent ainsi une ancienne opinion qui ne compte que trois bergers 
la Crche.

[Note 37: Ils viennent surtout de la Sabine et des Abruzzes.]

Ils vont par les rues, jouent de leurs instruments champtres dont ils
accompagnent leurs chants. Ces airs innocents, qui rappellent le grand
mystre de Bethlem et le retour des jours joyeux, veillent dans la
plupart des fidles des sentiments de foi et de pit.--On dit qu'ils
reprsentent les heureux pasteurs qui se rendirent  la Crche pour
vnrer l'Enfant Jsus et en ralit l'usage de ces neuvaines de chants
prparatoires  la fte de Nol est immmorial.

Leurs instruments sont simples comme tous ceux des bergers: c'est le
hautbois, instrument  vent et  anche, dont le son clair et perant
est  la fois sourd et plaintif surtout dans les notes basses; c'est la
cornemuse, instrument de musique champtre, auquel on donne le vent
avec un soufflet qui se hausse ou se baisse par le mouvement du bras,
horrible ensemble de peaux tendues et gonfles qui donne des sons
nasillards mais pleins d'une mlancolique suavit[38]; c'est le fifre,
sorte de petite flte d'un son aigu; le chalumeau et plus rarement le
triangle.

[Note 38: Le _biniou_ des Bretons est une sorte de cornemuse. Les
_Highlanders_ (montagnards d'cosse) l'appellent _pibroch_: elle est en
usage dans certains rgiments cossais: c'est le _bagpipe_ (instrument
 outre et  tuyaux.) Dans les campagnes de la Sologne et du Berry, on
donne quelquefois  la cornemuse le nom de _chvre_, parce que l'outre
de cet instrument est souvent faite avec la peau de cet animal.]

Le costume des _Pifferari_ est en harmonie avec leur pieuse _canzonetta_
(cantate, chansonnette). Un chapeau tyrolien en pointe orn d'une
aigrette ou de rubans multicolores et pench sur l'oreille, une veste
courte, un manteau en grosse bure marron ou bleue, une culotte en peau
de brebis ou de chvre, des chaussures termines par une semelle qui se
rattache sur le pied avec des courroies; ajoutez  cela de longs cheveux
noirs qui descendent sur les paules, une belle barbe, des yeux vifs, un
front lev, une marche lente et incertaine et vous aurez une ide de ce
costume et de ce type remarquable[39].

[Note 39: Monseigneur Gaume, _les Trois Rome_. Tom. I. p. 190.]

Nous avons rencontr dans les rues de Rome, aux approches de Nol, ces
artistes ambulants. Qu'ils sont beaux  voir surtout ces enfants avec
leur figure mlancolique, dj grave et rveuse, avec de grands yeux
merveilleusement bleus, de ce bleu lumineux et transparent, limpide et
profond qu'ont le ciel et la mer d'Italie, avec leurs chevelures aux
boucles soyeuses pleines de reflets d'or. En les contemplant, on ne peut
s'empcher de penser  ces visages roses de chrubins lgers,  ces
ttes charmantes et douces o la lumire semble mettre une aurole
et dont longtemps dans sa cellule eut rv  genoux Fra Angelico da
Fiesole[40].

[Note 40: Paul Vron. de Pithiviers.--Ses ouvrages, en prose et en
vers, crits dans un style plein de charmes, rvlent l'esprit potique
et l'me idalement belle de notre excellent ami, dcd pieusement le
Vendredi Saint 1888.]

Les _Pifferari_ s'acquittent avec conscience de la pieuse fonction que
leur ont transmise leurs pres. Debout et tte nue, ils jouent devant
les images de la Madone: devant elles ils font entendre leur _ninna
nanna[41]. On les loue pour des neuvaines, ou une srnade, chaque jour,
autant que durent les ftes. Ils ne manquent jamais d'arriver  l'heure
dite, d'autant plus allgres qu'ils satisfont tout  la fois la dvotion
de leur cour et les besoins de leur bourse. Ils triomphent la veille
de Nol, tant ils sont nombreux ce jour-l, tant leurs joyeux concerts
effacent ceux des jours prcdents.

[Note 41: Ces deux mots peuvent se traduire par _fais dodo, fais
dodo_. Une _ninna nanna_ est une berceuse ou chanson destine  endormir
les petits enfants: les chanteurs italiens s'adressent  la Sainte
Vierge.]

Voici l'une des cantates qu'ils rservent pour la vigile de la grande
fte:

  O Verginella, figlia di Sant' Anna,
  Nel ventre tuo portasti il buon Gesu,
  Gl' Angioli chiamarono: Venite, Santi,
  Andat a Gesu bambino alla capanna,
  Partorito sotto ad un a capanella,
  Dove mangiavan il bove e l'asinella.
  Immacolata Vergine, beata
  In cielo, in terra sii avvocata.
  La notte di Natale  notte santa,
  Questa orazion che vien cantata
  A Gesu, bambino sia representata.

Nous traduisons littralement:

  O douce Vierge, fille de Sainte Anne, dans votre sein
  vous porttes le bon Jsus. Les Anges ont cri: Venez.
  Saints, allez  la cabane de Jsus Enfant, n dans une
  petite table[42] o mangeaient le boeuf et l'nesse.

[Note 42: Nous n'avons pas d'quivalents en franais pour rendre les
gracieux diminutifs italiens: verginella, capanella, asinella, angioli.]

La dernire strophe est une touchante prire qui convient et  l'auguste
Vierge et au mystre de ce jour:

    O Vierge Immacule, bienheureuse au ciel, soyez notre avocate sur la
    terre. La nuit de Nol est une nuit sainte: prsentez  Jsus Enfant
    la prire que nous avons chante!

Quelquefois on rencontre, par les rues de Rome, de pauvres aveugles
qui chantent en s'accompagnant de la mandoline ou de la guitare, des
chansons  l'Enfant Jsus. Voici l'une des plus populaires:

  Dormi, dormi nel mio seno.
  Dormi,  mio flor Nazareno;
  Il mio cuor culla sara
  Fra la ninna nanna na!

  Dors, dors sur mon sein.
  Dors,  ma fleur de Nazareth;
  sur mon coeur tu seras berce
  et tu feras la cline, dorlote,
  dorlote[43].

[Note 43: De nos jours, on voit encore,  Rome, des groupes de
musiciens, pendant le temps de Nol, mais les gracieux instruments
d'autrefois deviennent de plus en plus rares: la plupart du temps ils
sont remplacs par de bruyants trombones, de criardes clarinettes et le
plus souvent ils ne donnent leurs concerts que pour la _mancia_ (les
trennes).]

Quelques jours avant Nol, on rencontre parfois des montagnards, vtus
de leur pittoresque costume, qui font danser des _marionnettes_ au son
de leurs instruments rustiques. Ces petits thtres sur lesquels ils
font mouvoir des figurines de bois ou de carton sont accueillis avec des
cris de joie par les enfants. Ce sont pour eux les messagers clestes
qui annoncent bonbons et jouets de toutes sortes: ils remplacent dans
leur imagination le Bonhomme Nol tout emmitoufl des rgions du Nord
et ils ne sont pas attendus avec moins d'impatience.

Quel ravissant coup d'oeil offrent les magasins de Rome pendant
la semaine de Nol. Les blanches Madones ornent les faades, ou
resplendissent  l'intrieur au milieu des lumires. Les marchandises
disposes sur des tagres avec un got parfait, apparaissent domines
par une jolie statue de la Vierge qui, sur un trne de verdure et de
fleurs, est vraiment la Reine de la maison: une lampe brle, jour et
nuit, devant elle.

De petites boutiques s'lvent comme par enchantement le long de toutes
les rues qui avoisinent le Tibre. Les enfants conduits par leurs parents
se dirigent de prfrence vers la place Saint-Eustache et vers la place
Navone, remplies de magasins improviss qui prsentent un entassement
de bonbons et de jouets de toutes sortes. Du matin au soir, c'est un
vritable assaut de la part de tout un peuple d'acheteurs de sept  dix
ans. Pour le Romain, Nol est vraiment le _capo d'anno_, le jour de
l'an. C'est  Nol que les communauts changent des _Agnus Dei_
encadrs dans des reliquaires et mme des gteaux. Sous Pie IX encore,
le Pape recevait les prsents du Collge des Notaires apostoliques.

Pendant la nuit de Nol, on envoie  ses parents et amis des gteaux de
mas qui ont t bnits par les prtres des paroisses. Ces gteaux sont
plus ou moins grands, suivant l'importance du cadeau qu'on veut faire.
Laisnel de la Salle rapporte[44] qu'une anne le prince Borghse en reut
un blasonn  ses armes qui ne mesurait pas moins de six mtres de
largeur. Il en fit faire vingt-quatre normes portions qui furent
distribues  autant de pauvres.

[Note 44: _Croyances et lgendes_, Tom. I. page 12.]

Cette anne (1904), la rception des cardinaux par le Pape au Vatican,
pour la prsentation des voeux, eut un caractre tout intime. La veille
de Nol, chaque cardinal s'exprima verbalement en son nom: on ne lut
point d'adresse, le Pape ne pronona pas de discours, mais s'entretint
cordialement avec chaque cardinal. Le Souverain Pontife reut ensuite
l'antichambre pontificale et les officiers de sa garde.

Mais l'objet le plus convoit par les enfants,--les meilleures
trennes--c'est un _presepio_. On nomme ainsi une Crche en cire,
contenant l'Enfant Jsus couch sur la paille, Marie et Joseph en
adoration  ses cts et, sur un plan loign, le boeuf et l'ne qui
semblent rchauffer de leur haleine le Sauveur du monde. Il y a des
Crches de route grandeur, de tout prix: les plus attrayantes pour les
petits Romains sont celles qui sont recouvertes d'un globe de cristal.
Ils emportent triomphalement leur _presepio_ et le placent avec honneur
dans leur chambrette orne  l'avance pour le recevoir. C'est devant lui
que, chaque soir, toute la famille vient prier[45].

[Note 45: La plus belle Crche de Rome se trouve toujours dans
l'antique glise de l'_Ara coeli_, au Capitole. Ces reprsentations
de la Crche sont ordinairement conserves de Nol 
l'piphanie.--Autrefois, dans quelques glises, on les cachait le jour
des Saints Innocents, en mmoire de la fuite de Jsus en gypte.

Le clbre peintre florentin Luca della Robbia se distingua dans la
fabrication des Crches en terre cuite.]

Rappelons un gracieux et naf usage qui existe  Rome et qui fait de
Nol, comme partout ailleurs, la fte privilgie des enfants: nous
voulons parler des petits prdicateurs de l'_Ara coeli_.

Pendant les ftes de Nol, on vient de tous les quartiers de la ville
dans cette glise ddie  la Vierge Marie pour rendre ses hommages
au _San Bambino_. Tout le monde le connat, tout le monde vient se
recommander  lui. Il n'est pas rare qu'on le conduise chez des malades
dsesprs et que des gurisons tonnantes soient produites par sa
prsence. Telle est  Rome sa renomme que ceux mme qui, en 1849,
opprimaient le Pape et outrageaient les prtres, affectaient de le
respecter et lui donnrent la plus belle des voitures qui se trouvaient
au Quirinal pour ses visites aux malades.

La statue du _San Bambino_ est en bois d'olivier: sa robe est couverte
de saphirs, d'meraudes et de topazes, dons de la pit des fidles.
Un soleil tout en diamant tincelle sur sa poitrine, des colliers
plus prcieux les uns que les autres ornent son cou et tout cela en
reconnaissance des nombreuses gurisons opres au contact du _San
Bambino_ et constates par des tmoignages trs authentiques. Il demeure
expos depuis Nol jusqu' l'piphanie, dans une chapelle latrale
admirablement dcore: il y est entour de tous les personnages qui
furent tmoins du mystre de Bethlem.

Quand le moment est venu de le drober aux regards, les Religieux
Franciscains du couvent de l'_Ara coeli_ le portent en procession sur le
seuil de l'glise et avec lui bnissent la foule.

Peu de crmonies,  Rome, attirent un tel concours: les cent
vingt-quatre marches qui conduisent  l'glise, tous les degrs du
Capitole, tous les balcons sont garnis de pieux fidles qui attendent
cette bndiction comme une grce des plus prcieuses.

C'est en face du _San Bambino_ que les enfants de Rome viennent prcher.
Au pilier voisin s'appuie une petite chaire: les jeunes orateurs de sept
a douze ans s'y succdent pour y clbrer, dans leur naf langage, les
louanges du petit Jsus.

Deux mois avant la fte, pre, mre, frres et soeurs, tout le monde
est en mouvement dans les familles. Les uns composent, les autres font
rpter au jeune dbutant son sermon de Nol.

Lorsque j'arrivai, crit Mgr Gaume, c'tait une petite fille qui
occupait la chaire:  en juger par sa taille, elle pouvait avoir huit
ans au plus. Elle parlait avec beaucoup d'onction et de vivacit; le
geste tait naturel, le ton juste et vari..... La proraison fut
pathtique. L'orateur tomba  genoux, tendit ses petites mains vers le
_Son Bambino_, lui adressa une nave prire, puis donna sa bndiction
absolument comme l'aurait fait un vieux prdicateur[46].

[Note 46: Loc. cit. I p. 459.]

Il n'est donc pas tonnant que, pendant huit jours, de dix heures du
matin  trois heures du soir, il y ait foule  l'_Ara coeli_.

C'est ici qu'il faut parler d'un personnage imaginaire qui jouait
autrefois un grand rle dans les coutumes populaires de Nol en Italie:
il s'agit de la _Befana_[47].--Ce mot qui est videmment une corruption
de _Befania_. _Epifania_ piphanie, veut dire _marionnette_, _fantme_.

[Note 47: Voir le _Dizionario di Tradizione_ de Moroni. Spain. Tom.
IV, pag. 278-282.]

On appelle _Befana_ un mannequin habill de haillons qu'on promne en
Italie, la nuit de l'piphanie et qu'on s'amuse  suspendre aux fentres
le jour mme de la fte. Cet usage a presque compltement disparu.

Varchi et Bni reprsentent la _Befana_ comme une vieille femme aux yeux
rouges, aux lvres paisses, au visage furibond.

Jacques Grimm[48] dit que la _Befana_ est une fe difforme, noire, laide,
qui apporte des prsents aux enfants. En Allemagne, ajoute-t-il, _Tante
Arie_ joue  peu prs le mme rle. Sa lgende serait originaire de
Franche-Comt; elle assiste aux moissons, prside les ftes rustiques,
rcompense les fileuses diligentes, fait tomber les fruits des arbres
pour les enfants sages, et  Nol leur donne des noix et des gteaux. Le
titre de _tante_ parat avoir remplac celui de _fe_, car c'est le nom
d'une personne gnralement bienfaisante.

[Note 48: Dictionnaire de Mythologie allemande, s. v. _Befana_.]

En Italie, son rle serait celui du Bonhomme Nol ou de
Croquemitaine si redout des enfants. S'ils ne sont pas sages, les
parents les menacent de tout rvler  la _Befana_. Celle-ci donne des
cadeaux aux enfants obissants; aux mchants elle n'apporte que de la
cendre et du charbon.

Comme les Rois Mages venaient de l'Orient et que l'un d'eux tait noir,
on raconte aux enfants que la _Befana_ aussi est noire et qu' cette
poque, elle entreprend un grand voyage pour rcompenser ou pour punir.

Parmi les cadeaux qu'on lui attribue  Rome, on remarque les pommes de
pin dores qui rappellent l'encens et l'or des Rois Mages.

En Toscane, elle est reprsente comme une fe qui pntre la nuit dans
les maisons; elle emplit de bonbons et de joujoux, les souliers placs
dans la chemine. Les mamans et les gouvernantes menacent leurs
_bambini_ de la _Befana_ qui n'est, disent-elles, ni tendre, ni
gnreuse pour les mauvais sujets.

Le cinq Janvier, veille de l'piphanie, vers dix heures du soir, la
place Xavone, la plus vaste et la plus imposante de Rome aprs celle de
Saint-Pierre, est illumine _ giorno_ et prsente un aspect ferique.
Des marchands forains y talent leurs boutiques ambulantes charges de
friandises, de fruits et de jouets d'une varit infinie. On y installe
mme des ptisseries et des cafs pour les parents, les parrains, les
matres: ils y viennent en foule pour rgaler leurs enfants, leurs
filleuls, leurs lves.

On crie, on danse, on tambourine, on agite des grelots et mme des
casseroles. On y vend surtout des trompettes de fer blanc appeles
_Befane_[49]. Les enfants les achtent et s'en vont par les rues,
soufflant toute la soire et toute la nuit, et rendant tout sommeil
impossible. Cette bruyante dmonstration est, dit-on,  l'intention du
roi Hrode qu'on veut punir de sa cruaut envers les Innocents.

[Note 49: La veille de Saint Jean-Baptiste. Le mme bruit se produit,
avec des clochettes qu'on vend sur la place du Latran.]

Assurment Hrode et sa famille occupent une grande place dans l'esprit
des Italiens. Un voyageur qui visitait, l'hiver dernier, les glises de
Rome, au temps de Nol, voyait partout, dans les Crches, l'Enfant
Jsus couvert d'un voile pais. Comme il en demandait la raison, on lui
rpondit: c'est pour le drober aux fureurs d'Hrode.

D'aprs quelques auteurs[50], la _Befana_ serait Salom, fille d'Hrode,
qui fit dcapiter Saint Jean Baptiste. Son histoire fit grande
impression sur l'imagination du Moyen Age et la lgende s'en empara bien
vite pour y mler ses fables. Ainsi, quand, au fameux festin, on lui
prsenta la tte tranche du Saint, elle voulut y dposer un baiser,
mais la bouche lui souffla violemment  la figure et aussitt elle
disparut ensorcele et fut condamne  suivre le cortge des mauvais
esprits[51].

[Note 50: Jacques Grimm. loc. cit.]

[Note 51: Une autre lgende raconte que la fille d'Hrode, en
punition de son crime, eut la tte tranche par un glaon, au moment o
elle traversait un fleuve dont la glace se brisa sous ses pieds.]

A la cathdrale de Gnes, pendant la Messe de minuit, au _Gloria in
excelsis_, tous les enfants de l'assistance sonnent un charivari de
clochettes de terre cuite qui ne convient gure  la saintet du lieu.
--Ceci rappelle un peu les Messes solennelles des rites orientaux,
armnien, grec, etc., o la conscration s'accomplit au son des grelots
que le diacre et le sous-diacre agitent de chaque ct du clbrant. Ces
grelots sont attachs au bout d'un bton de deux mtres, qui porte  son
extrmit une plaque ronde de cuivre ou d'argent; ils rendent un son
harmonieux par suite du mouvement qu'on leur donne. Cet instrument
s'appelle _quchouez_[52].

[Note 52: Lebrun. _Explication des crmonies de la Messe_. Tom.
III.]

D'ailleurs, pendant toute la veille de Nol, ces mmes clochettes
prludent  la fte, dans toutes les rues de Gnes, d'une assez amusante
faon.

Dans quelques villes d'Italie, on voit encore ce qu'on appelle _la ruota
della Befana_. C'est une ronde d'enfants avec des chants  tue-tte,
autour d'un grand feu de joie. Cet usage existe encore  Mandello sur
les bords du lac de Lecco. Un cortge nombreux, que prcde une musique
barbare et une mascarade pittoresque, escortent la _Befana_, la vieille
qui porte la fleur de lys et la quenouille. D'aprs la lgende, elle
vient, le jour de Nol, distribuer des jouets et des friandises aux
enfants bien sages. La fte se termine sur la place du village par un
feu de joie dans lequel on brle, en effigie, la vieille femme qui doit
renatre de ses cendres l'anne suivante.

Dans ce mme village de Mandello, le chef du peuple, _il capo del
popolo_, revtu d'un costume spcial et entour d'une foule nombreuse,
offre une marmite de soupe fumante  l'Enfant Jsus que l'on vnre
dans une Crche installe sur la grande place. Au pied d'un autel
improvis, on dpose, sur un tapis, des jattes remplies d'eau, que l'on
vient reprendre le lendemain. Elles serviront de pieux prsents aux
amis, car cette eau passe pour avoir obtenu des vertus particulires
pendant qu'elle a sjourn devant la Crche.

Dans la mme rgion, au val di Rosa (Lecco), les gens du pays jouent
encore,  l'occasion de Nol, des _Mystres_ qui datent du Moyen Age.
Ils reprsentent le cortge des Bergers et des Rois Mages, en costumes
qu'ils sont fiers de porter, et montent, en chantant, sur les hauteurs
voisines couvertes de neige. Un clerc ouvre la marche, tenant bien haut
l'toile lumineuse: rois et pasteurs suivent en ordre et se rendent  un
_presepio_ dress dans un ermitage au sommet de la montagne.

En Toscane et en d'autres contres de l'Italie, la bche de Nol est en
grand honneur. Quelquefois mme dans le langage populaire, on dsigne la
fte de Nol par ce seul mot _Ceppo, la Bche_. On bande les yeux aux
enfants, puis ces derniers doivent tourner autour de la Bche et la
frapper  coup de pincettes en chantant la _canzonetta_ dite _l'Ave
Maria de la Bche_. Ce chant a la vertu de faire tomber sur eux une
pluie bienfaisante de jouets et de bonbons, selon la gnrosit des
assistants [53].

[Note 53: P. Fantani--*** s. v. Ceppo]



NAPLES

La vue de Naples, de son golfe aux teintes d'azur, de ses rivages
constells de blanches villas, de ses promontoires pittoresques et du
cne fumant du Vsuve, est un des spectacles les plus enchanteurs qu'il
y ait au monde.

Nulle part Nol n'est plus anim qu' Naples. Une sorte de rage de
plaisir et de distraction s'empare de la population tout entire et
pendant une priode de huit jours, c'est un mouvement, un entrain, une
sorte de _furia_ dont rien ne peut donner l'ide.

La semaine qui prcde Nol s'appelle,  Naples, la semaine des
_bancarelle_ (littralement des _comptoirs_). En 1904, elle s'est
termine dans un bain de lumire et d'azur [54].

[Note 54: Nous empruntons quelques dtails aux journaux de Naples:
nous nous efforons de les traduire aussi littralement que possible,
afin de conserver les nuances d'un style plein de dlicatesse et
d'originalit.]

Une douceur de ciel printanier a souri  ces derniers jours de l'anne,
d'ordinaire si pluvieux  Naples: le bonheur des petits commerants est
donc complet. Les marchs de Nol ont eu depuis huit jours un aspect
des plus attrayants comme tous les usages de cette population moiti
orientale et moiti espagnole.

D'innombrables boutiques s'lvent dans la grande rue centrale de
Naples, _via di Roma, gia Toledo_ (la rue de Rome, autrefois de
Tolde[55]). Une foule en liesse la remplt et dborde dans les ruelles
adjacentes, sur les places et sur les quais. Clameurs, joie universelle,
portes au diapason le plus lev, explosion gigantesque de bonne
humeur et de flicit publique qui se nourrissent de gain bien minimes,
prpars de longue main et impatiemment attendus. Toutes les familles
bourgeoises se rapprovisionnent du ncessaire et parfois mme du
superflu. Les _bancarelle_ sont une exposition aux formes les plus
diverses, aux couleurs les plus varies et les plus vives: elles se
tiennent sur les places, en plein air, au milieu de tentes roulantes
qui s'lvent par milliers et sur lesquelles l'esthtique du peuple
napolitain range, en groupes bizarres, les objets les plus divers et les
plus brillants.

[Note 55: Le gouvernement italien, au moment de l'annexion du royaume
de Naples, a chang le nom de la grande rue de Tolde et l'a appele,
en 1870, rue de Rome. Mais, nous l'avons constat, pour le peuple
napolitain et la presse locale, c'est toujours la rue de Tolde.]

Ce ne sont pas seulement des comestibles, des ustensiles en terre ou en
verre, fabriqus sous les formes les plus fantastiques; ce n'est pas
seulement pour la table que se dressent ces agrables bastions vivants,
le long des trottoirs fourmillant de monde de la rue de Tolde, de la
place Medina et de la place de la Libert, la littrature mme a ses
autels, ses petits temples enguirlands dans ce bruyant abracadabra du
Nol Napolitain. Elles sont, en effet, innombrables les _bancarelle_
o svres et graves se trouvent rangs les livres, les opuscules, les
in-folios anciens et miniatures, toutes les varits et les sous-espces
du volume, et surtout des manuscrits qui cotrent tant de sueurs. Un
public curieux et sympathique s'approche de ces montagnes de papier
imprim, et y cherche avec des regards studieux l'ouvrage dsir et
peut-tre ignor du revendeur. Parfois pour quelques centimes on achte
un livre d'une grande valeur, ou tout un lot de brochures au dos dchir
et aux pages en lambeaux.

Et aujourd'hui (Nol 1904), pour la premire fois peut-tre depuis vingt
ans, grce aux rayons bienfaisants d'un soleil de printemps, Naples peut
montrer toute la beaut blouissante de ses marchs envelopps d'un
nimbe de joie. Toute la ville est aujourd'hui dehors: les trangers en
extase contemplent ce spectacle comme une fascinante ferie.

Ce qu'il faut voir surtout, c'est le pittoresque _march aux poissons_
sur le quai de Sainte-Lucie. La veille de Nol, aprs avoir travers un
grand nombre de rues entre des trophes de verdure, des amoncellements
de fruits, de compotes au vinaigre, de gteaux, de liqueurs, on croirait
que c'est la dernire journe o il soit permis de manger. Pour le
souper, la carte de rigueur est la suivante: vermicelle au jus de
poisson, _broccoli_ fumants  l'huile, _capitone_[56] et poissons
divers[57].--Cent mille personnes au moins sont en mouvement pour
prparer le succulent repas aux quatre cent mille autres qui se
promnent oisives ou qui travaillent, en proie  la plus fbrile
impatience.

[Note 56: Le _capitone_ est le mets traditionnel et ncessaire du
repas de Nol: c'est une anguille de rivire ou de mer, quelquefois Une
murne  la chair blanche et laiteuse.]

[Note 57: Les Napolitains les appellent _frutti di mare_ (fruits
de la mer), ce sont des hutres, des crabes, des langoustes, des
coquillages aux formes les plus varies.]

A combien le _capitone_? Telle est la grande question du jour. En effet,
quel est le Napolitain qui ne mange le _capitone_ le soir de la veille
de Nol?

Partout on entend crier: _capitone viva, fricceca, stu capitone, a na
lira e otto, capitone_ vivant, il palpite encore ce _capitone_,  un
franc quarante centimes.

Il faut aller visiter la rue Ste-Brigitte ou la rue Porto, le soir de la
veille de Nol. C'est une scne fantastique digne du pinceau de Gherardo
dell Notti. Qu'ils sont beaux  voir ces marins au teint bronz, vieux
loups de mer qui, sur leurs barques de pche (_paranziello_), ont dfi
maintes fois les temptes et qui ont une voix de tonnerre habitue  se
faire entendre au milieu du bruit des vagues. Ils sont l, debout devant
leurs corbeilles entoures de cierges allums, les manches de leur veste
retrousses jusqu'au coude. Ils enfoncent de temps en temps leurs mains
dans ces corbeilles remplies d'anguilles vivantes, ils saisissent les
plus grosses, les font tournoyer en l'air et gesticulant avec toute leur
vivacit mridionale, ils ont un faux air de charmeurs de serpents.

A chaque coin de rue les marchandes de Procida[58] et d'Ischia attirent
l'attention par le curieux costume de leur le.

[Note 58: _Le jour de Nol_,  la Saint-Michel et le huit Mai, les
femmes de Procida revtent leur costume national: un vtement rouge
brod d'or, et elles excutent la danse du pays, la _tarantelle_.]

Rien de plus anim, de plus vivant que le spectacle du port de Naples,
la veille de Nol, vers le coucher du soleil. La foule y montre sa folle
et insouciante gat, son intarissable faconde, sa verve spirituelle et
bouffonne, les marchands y annoncent leurs denres avec mille _lazzi_,
les musiciens y donnent des srnades et au milieu de cette cohue
indfinissable les _corricoli_, petites voitures o s'entassent de douze
 quinze personnes, amnent de Portici et de Resina les ouvriers qui
viennent souper en plein air, en face de la mer ( la napolitaine).

Oui,  Naples, Nol est bruyant et joyeux: clameurs et joie qui font
oublier la dsolante mlancolie qui court dans les vastes souterrains
de cette bonne, gnreuse et sympathique population. Qu'on ne croie
pas cependant que Naples soit devenue, par enchantement la ville du
dollar: Nol n'est pour elle qu'une parenthse de flicit et de
splendeurs,  la fin d'une anne qui a t souvent attriste par bien
des privations.

En un mot, rien de vivant, de pittoresque, de smillant comme ce peuple
en dlire sous le beau ciel bleu de Naples, turquoise le jour, saphir
la nuit.

Comment ne pas se rappeler ces beaux vers de Lamartine:

  Sous ce ciel o la vie, o le bonheur abonde.
  Sur ces rives que l'oeil se plat  parcourir.
  Nous avons respir cet air d'un autre monde.
  Elvire!... Et cependant on dit qu'il faut mourir[59].

[Note 59: Tout le monde connat ce vieux dicton que rpte volontiers
mme le dernier des Napolitains: _Veder Napoli e dopo mori_, voir Naples
et mourir.]

Naples a aussi ses musiciens de Nol; ils viennent du fond des Abruzzes
et des gorges de la Calabre: ils portent le nom de _Zampognari_. Il y
a deux sortes de _Zampogna_ en usage dans le midi de l'Italie et en
Sicile.

C'est d'abord une cornemuse compose d'un sac de peau et de trois
chalumeaux de diffrentes longueurs. Deux de ces chalumeaux donnent
toujours le mme ton; le troisime est susceptible de varier ses notes
et rappelle le hautbois et la clarinette. La note continue du plus gros
chalumeau s'appelle _bourdon_, elle est cense faire la basse; celle du
second, donne ordinairement la dominante. Lorsqu'on entend de loin
dans les montagnes ce singulier mlange de tons immuables avec les
modulations de la mlodie, on croirait avoir les oreilles frappes
par un tintement de cloches plutt que par le son d'un instrument de
musique.

Il y a aussi de petites _Zampogne_ qui ne se composent que d'un simple
chalumeau. Nous avons sous les yeux une gravure reproduisant le gracieux
tableau du professeur Bechi de Rome. C'est un _Zampognaro qui s'exerce 
jouer la cantilne de Nol_: son instrument, en effet, n'a pas d'outre
et ressemble assez  un hautbois de petite dimension.

Les fonctions et les costumes des _Zampognari_ sont  peu prs les mmes
que ceux des _Pifferari_  Rome. Comme eux, ils ne s'embarrassent pas
d'un bagage inutile. Un manteau de laine brune leur sert, pendant
la nuit, tout  la fois de matelas et de couverture. Ces pauvres
montagnards s'en vont de porte en porte et le peuple napolitain trs
pieux et trs charitable leur demande des neuvaines devant l'image de la
Madone ou devant la Crche. L'argent qu'ils gagnent sert  nourrir leur
famille pendant le reste de l'anne.

A Naples, plus encore qu' Rome, le _presepio_ (la Crche) joue un grand
rle dans les ftes de Nol. Dans le sud de l'Italie, les Crches sont
nombreuses et dnotent parfois un vritable talent d'artiste. Au fond
d'une grotte entoure de rochers, on aperoit l'table et la Crche o
naquit le Sauveur. Autour du _San Bambino_ reposant sur la paille, de
minuscules figurines de bois sculpt, revtues d'habits patiemment
confectionns aux veilles d'hiver, reprsentent la Sainte Vierge et
Saint Joseph en extase. A l'entre, de petits chrubins pressent leurs
ttes ailes pour regarder de plus prs le nouveau-n. Puis c'est toute
une procession de bergers qui viennent lui apporter leurs modestes
prsents.

Au sommet de la grotte brille l'toile qui a conduit les Mages. Ceux-ci
sont entours de pages, d'hommes d'armes, d'cuyers, d'esclaves nubiens
qui conduisent des chameaux. Ces figurines sont quelquefois d'un grand
prix: il est des chvres et des moutons signs _Vaccaro_, qui valent
leur pesant d'or.

Un auteur dramatique a eu la passion de la Crche: le napolitain dom
Michel Cuciniello. Il avait rang derrire de brillantes vitrines ses
_pupazzi_ (petites statuettes): il aimait  les faire admirer  ses
visiteurs. On y voyait tout ce qui peut entrer dans la composition d'une
Crche, depuis l'Archange Gabriel jusqu' l'humble paysanne apportant
ses prsents dans un panier, depuis Saint Joseph jusqu'au tavernier,
depuis la Sainte Vierge jusqu'au roi ngre. Dom Michel offrit  la
ville de Naples ce trsor d'art qu'on peut aller voir au Muse de la
Chartreuse de San Martino.

Cette Crche se trouve dans la grande salle attenante  celle de la
Gondole de Charles III. A droite, s'lve la maisonnette du tavernier:
plus haut, celle de la blanchisseuse;  gauche, un petit pont sur un
torrent entre les troncs normes de vieux chnes renverss: au centre,
les colonnes brises d'un temple en ruines; loin, bien loin,  perte de
vue, la campagne; de petites collines verdoyantes s'estompent dans la
brume, et au-dessus un ciel d'azur donne  cette scne  la fois profane
et sacre un aspect des plus grandioses.

La maisonnette du tavernier est une merveilleuse reproduction des moeurs
napolitaines. On y voit ustensiles en cuivre, faisceaux d'herbages,
animaux de basse-cour, mobilier complet, vases de fleurs.

Plus loin, sur la terrasse de la blanchisseuse, le linge tendu sur des
cordes et schant au soleil, la petite cage  la fentre: le tout d'une
parfaite prcision.

L-bas, dans la plaine, on voit caracoler des chevaux que des
palefreniers retiennent avec peine; plus loin, de riches paysannes
dansent la _tarantelle_ au son des guitares.

Qu'elle expression dans ces ttes d'argile! Quelle finesse dans tous ces
vtements et dans ces parures! Quel clat dans ces perles prcieuses!
Quelle animation, quelle vie dans tout ce paysage; dans ce torrent qui
cume au milieu de blocs normes et d'arbres sculaires, dans cette
nature souriante, idyllique, parmi les pais rosiers et les prairies en
fleurs!

Quelle richesse dans ce cortge des Rois Mages! Ils s'avancent coiffs
de turbans et vtus d'habits chamarrs d'or et parsems de pierreries;
de nombreux esclaves conduisent des chameaux chargs de coffres remplis
d'or et de pierres prcieuses.

Au-dessus de tout, s'lve pure la note de la foi: la Vierge et Saint
Joseph, le petit Enfant Jsus tendu sur la paille, le boeuf et l'ne.
Autour des petites colonnes qui entoure la Crche, grimpent le lierre
et la mousse et des essaims d'Anges se balancent dans les airs en
glorifiant Dieu.

La Crche de dom Michel et ses quatre-vingts statuettes reprsentent une
valeur de deux cent cinquante mille francs.

Un habitant de la ville de Caserte avait dans sa maison une Crche
d'une richesse vraiment royale. Les Rois Mages, avec des costumes
blouissants, apportaient de vrais coffres d'or et de pierreries: les
perles, les rubis, les meraudes, les topazes y brillaient de toutes
parts. Une femme avait au milieu du front un diamant si gros et d'une si
belle eau qu'une princesse l'aurait mis volontiers  son diadme. On ne
sera pas tonn d'apprendre que des soldats en armes gardaient, nuit et
jour, un tel _presepio_.

La veille de Nol,  minuit, la famille entire vient s'agenouiller
devant la Crche. Le plus jeune des enfants prend un _Bambino_ en cire
et le place entre la Vierge Marie et Saint Joseph, dans un petit berceau
de mousse. Les _Zampognari_ attaquent la plus belle de leurs symphonies:
on y rpond par des cantiques: tout le monde prie; c'est une scne des
plus touchantes[60].

[Note 60: De Lauzires, _Panorama des Ftes chrtiennes_.]

Toute la nuit de la veille de Nol ont lieu des feux d'artifice
qu'on nomme _Tricchi-Tracche_. Les rues, les ruelles deviennent plus
lumineuses qu' midi. Les feux de bengale ptillent  tous les tages
et  toutes les fentres: les flammches tombent en pluie de feu sur
la tte des passants. Alors aussi sur les places publiques, sur les
trottoirs, sur les balcons clatent les soleils, les girandoles, les
fuses de toutes sortes. Dans chaque rue, dans chaque quartier c'est une
fusillade nourrie; on dirait que dans cette ville de cinq cent mille
mes se livre une lutte effroyable. Les morts sont rares; il y a bien
quelques blesss--mais c'est _Natale_ (Nol)--et l'an prochain on
recommencera de plus belle!

Il y a une vingtaine d'annes, on reprsentait  Naples, dans un thtre
de second ordre, la _Nascita del Verbo Incarnato_ (la Naissance du Verbe
Incarn), longue et fastidieuse pice en cinq actes et en vers, avec
prologue. Les acteurs jouaient d'abord avec beaucoup de srieux et de
dignit. Mais,  la fin de chaque acte, les _guillari_ (les bouffons,
les clowns) apparaissaient sur le thtre, liaient conversation avec la
Sainte Vierge et Saint Joseph, puis rests bientt seuls matres de la
scne, racontaient, en patois, les nouvelles du port, avec une verve
endiable.

Il existe un usage assez bizarre dans la petite ville de Catanzaro, au
sud de Naples, dans la Calabre ultrieure. C'est _n' Presepiu cchi si
motica_, une espce de Crche-thtre, de Crche-parlante. Elle ne se
trouve pas dans l'glise. Elle nous apparat peuple de personnages qui
se meuvent, gesticulent, parlent, absolument comme des marionnettes.
A ct d'une grotte s'lve une prison, puis un palais, un couvent de
capucins, une glise. L'action est des plus grotesques. Par exemple,
Hrode vient d'apprendre la nouvelle de la naissance d'un roi plus
puissant que lui; aussitt il entre dans une fureur extrme et donne
ordre de faire prir par le glaive tous les enfants au-dessous de deux
ans. On assiste alors au meurtre des Innocents, on entend des cris
plaintifs. Les Religieux sortent du couvent et veulent dfendre ces
pauvres victimes, mais ils sont  leur tour rous de coups, jusqu'
ce que d'autres Religieux arrivent, en chantant des psaumes pour les
morts[61].

[Note 61: M. Lumini, _Le sacre rappresentazione italiane_, p. 306.]

Dans l'le d'Ischia, on voit, dans les deux glises, un trne orn, sur
lequel est place une statue de la Vierge. Elle est habille de brocart
riche, porte des cheveux naturels trs friss et des boucles d'oreille:
elle a une sorte de tablier de mousseline blanche qu'elle relve des
deux mains comme pour en former un berceau. Le jour de Nol, on dpose
un Enfant-Jsus dans le tablier de la Vierge.

A Capri[62], au commencement de la Messe de minuit, le tabernacle
apparat _ouvert_ et _vide_, pour signifier que le Christ n'est pas
encore n. Aprs la communion seulement, le prtre y introduit une
hostie consacre et ferme la porte. Pendant toute la nuit et toute
la journe du vingt-cinq dcembre, les bombes et les coups de feu
retentissent sans cesse, rpts par les chos des montagnes.

[Note 62: Dans l'le de Capri, de la pointe du _Capo_ la vue est
magnifique et n'a de comparable au monde que la rade de Rio de Janeiro
et les abords de Constantinople.]

Dans l'glise de Massa-Lubrense, prs de Sorrente [63], on voit une
Crche qui est tout un monde. Ce sont des rochers escarps remplis de
personnages en miniature: bergers, religieux; dans un ravin, les Rois
Mages qui s'avancent avec toute leur suite; puis des villages, des
maisons avec des curieux sur les balcons, des ouvriers  leur atelier,
des gens qui causent sur la place publique, des Anges suspendus en
l'air. Il y a peut-tre deux cents figurants. C'est pour ainsi dire la
reproduction de la Crche de la Chartreuse de Naples.

[Note 63: Aux environs de Sorrente se trouve le pittoresque couvent
du Deserto.--Du haut de la terrasse on a une vue charmante sur les deux
golfes de Naples et de Salerne et sur l'le de Capre.]

Dans toute la rgion, les passants saluent les trangers par ces mots:
_Buon' Natal!_ (bon Nol). C'est le souhait de la nouvelle anne[64]. Il
en est de mme  Rome; on dit encore: _Buone feste_ (bonnes Ftes!)

[Note 64: Ces intressants dtails sur Ischia, Capri et les environs
de Sorrente nous ont t fournis par deux personnes de notre famille qui
ont assist  la Messe de minuit dans l'glise de Capri,  l'occasion de
la fte de Nol 1904.]

Nous trouvons dans l'_Illustrazione popolare_ (l'Illustration populaire)
de Rome, sous le titre: _la squilla di Lanciano nella notte di Natale_
(la voix stridente de Lanciano[65], pendant la nuit de Nol) le trait
suivant:

Le soir du vingt-trois Dcembre,  six heures, une petite cloche de
l'glise mtropolitaine de _Sainte-Marie-du-Pont_ commence  sonner.
Cette sonnerie qu'on est convenu d'appeler _squilla di Natale_ (voix
stridente de Nol) dure une heure sans interruption. Entre temps, les
boutiques et les cafs se ferment; tous les habitants regagnent leurs
foyers; de continuelles salves de mousqueterie et d'autres armes  feu
retentissent de toutes parts. A sept heures du soir, tout le monde est
chez soi; la clochette cesse de sonner, et,  leur tour, carillonnent
toutes les cloches des nombreuses glises de la ville de Lanciano. 
ce moment, tous tombent  genoux et rcitent les litanies et d'autres
prires.--C'est l'heure o, suivant une croyance populaire, la Vierge
arriva  Bethlem. La prire finie, les enfants baisent les mains de
leurs parents, de leurs aeuls, de leurs oncles et tantes et changent
des compliments de bonnes ftes. Un instant aprs, arrivent aussi les
enfants qui vivent loin de la maison paternelle: ils viennent apporter
l'expression de leur amour filial et prendre part aux joies de la
famille runie.

[Note 65: _Lanciano_, dans l'Abruzze citrieure, dix-huit mille
habitants, archevch, belle cathdrale; _pont de Diocltien_.]

Voici l'origine de cet usage: Monseigneur Paul Tasso, napolitain
d'origine, prlat d'une grande charit et qui fut archevque de Lanciano
de 1588  1607, avait l'habitude d'aller tous les ans, le soir du
vingt-cinq Dcembre, processionnellement et pieds nus, suivi du clerg
et du peuple,--en souvenir du voyage que fit Marie, de Nazareth 
Bethlem,--jusqu' une petite chapelle distante de plus d'un kilomtre
de la ville, Sainte Marie dell' Iconicella. Pour faire ce trajet, il
mettait une heure, et pendant ce temps, une clochette sonnait. Aprs la
mort de Monseigneur Tasso, ses successeurs renoncrent  la procession,
mais l'usage de sonner la cloche subsista.

  Ninna nanna de Manzoni.

  _Dormi, fanciul, non piangere,_
  _Dormi, fanciul celeste,_
  _Sovra il tuo capo stridere_
  _Non osin le tempeste!_

  Dors, Enfant, ne pleure pas,
  Dors, divin Enfant,
  Sur ta tte faire rage.
  N'osent pas les temptes!

  (Premire strophe.)



SICILE

La Sicile, qu'on appelle avec raison la perle des les  cause de
la beaut de ses paysages et de la douceur de son climat, offre une
infinit de coutumes charmantes,  l'occasion de Nol.

Le grand et trs intressant journal de Palerme, l'_Ora_ (l'Heure) du
vingt-cinq Dcembre mil neuf cent quatre, que nous a gracieusement
envoy un minent professeur de cette ville, nous apporte de prcieux
documents que nous allons traduire et rsumer en leur conservant, autant
que possible, leur couleur locale.

Le bateau venant de Naples, arrive le plus souvent  Palerme avant le
lever du soleil. Le dcor matinal est rellement dlicieux.  gauche,
au-dessus du promontoire rocheux de Zaffarano, volent de lgers nuages
gris aurols de rose par les premiers feux de l'aurore; le ciel est pur
de ce bleu ple qui caractrise les fins d'orage et dont connaissent
bien la nuance tendre tous ceux qui ont navigu sur la Mditerrane.
Bientt apparat Palerme _la Felice_ (l'heureuse) baigne de lumire,
ceinte de sa Conque d'or, plaine fertile qu'encadre un hmicycle de
montagnes grandioses.

Les sourires et les sarcasmes des esprits forts et des demi-savants
n'ont pas russi  diminuer la frache posie de la fte de Nol. Sans
doute, dit l'_Ora_, il y a bien dans notre chre le, comme partout
ailleurs, pendant deux ou trois jours, des repas de parents et d'amis o
l'on sert des plats choisis et des mets succulents, puis des desserts
de fins gteaux et de frais bonbons, mais Nol garde dans les rues
bruyantes de nos cits, comme dans nos plus humbles villages, son cachet
traditionnel de fte religieuse.

Partout, on entend les voix tristes des rapsodes du peuple, auxquelles
se mlent le bruit monotone des sistres, le gmissement plaintif des
violons et dans le lointain le son champtre des cornemuses et des
_Zampogne_. Ce sont les _aveugles-potes_[66] qui chantent le _voyage
douloureux de la Sainte Vierge et de Saint Joseph_ ou la _Ninnaredda_
(berceuse) sorte de _neuvaine_ prparatoire  la fte de Nol. Toute
maison qui les accepte et veut bien les louer est marque d'un large
trait noir trac au charbon. Ce sont aussi les bergers descendus des
montagnes: ils viennent rpter leur mlancolique _cantilne_ toute
imprgne de soupirs et de pleurs.

[Note 66:  Palerme, les _aveugles-potes_ forment une sorte de
corporation; ils parcourent les campagnes, se rendent  toutes les
ftes, modifient et rajeunissent les chants de leurs prdcesseurs.

Ils abordent tous les genres: les souvenirs des Croisades, les lgendes
de Sainte Lucie et de Sainte Rosalie, les deux Saintes si populaires
dans toute la Sicile, un tremblement de terre, un naufrage, etc.

Ils dploient autant d'imagination pour rendre par la posie et la
musique ces divers sujets, que les peintres pour les reproduire sur
les charrettes des paysans siciliens.]

Les pieux _cantiques_ de la neuvaine de Nol (_le canzoni_) sont trs
connus: ils sont  peu prs les mmes dans toute l'Italie mridionale et
en Sicile.

On connat beaucoup moins les _prires_ (_le orazioni_) que l'on rcite
devant la Crche dans certains villages des campagnes de Sicile. Ce sont
des chants trs courts, des invocations  Jsus-Enfant,  la Vierge, au
patriarche Saint Joseph.

Ces _prires_ sont crites dans le gracieux dialecte sicilien que
le pote Meli a immortalis dans ses vers. Qu'on en juge par le
commencement du premier sonnet de sa Bucolique.

  Montagnes coupes de vallons,
  Rochers vtus de lierre et de mousse,
  Cascades d'eau pure argente.
  Ruisseaux murmurants et lacs silencieux.

  Cimes escarpes et ravins tnbreux.
  Joncs striles et gents en fleurs.
  Arbres antiques croulant de vieillesse,
  Et grottes o les gouttelettes d'eau se ptrifient avant de tomber.
  Accueillez, dans vos silencieux asiles,
  L'ami de la paix et du repos!

  (Meli, _Buccolica_. Sonetu I.)

La premire de ces _prires_ publie par Valplatani, a toute la
grce d'un petit tableau flamand (_ha tutta la grazia d'un quadretto
fiammingo_.)

  _Ni' 'na grutta nasciu lu Bammineddu,_
  _A Bettilemmi, 'ntempu di friddura,_
  _'Ncapu la paglia comu un pucireddu,_
  _La Bedda Matri l'ha pusatu allura,_
  _E cc'era dd vicinu un sciccareddu,_
  _Misu a lu cantu di la manciatura,_
  _All' autru latu un coi patuseddu,_
  _E, 'ntunnu 'ntunnu, tutti li pastura._
  _Gesuzzu duci, beddu e picciriddu,_
  _Mniezzu la paglia mori di lu friddu._
  _Ma comu grupi la cucuzza a risu,_
  _Luci dda grutta comu un paradisu_[67].

[Note 67: Nous devons la traduction  l'extrme obligeance de notre
savant ami, M. l'abb M***, cur de Corscia, dont la collaboration nous
a t continuelle depuis l'origine de nos recherches sur les coutumes
populaires de Nol.]

  Dans une grotte est n le petit Enfant,
  A Bethlem, au retour de la saison du froid,
  Sur de la paille comme un pauvret.
  Sa gracieuse mre l'a pos alors,
  Tout prs, d'un ct de la Crche, il y avait un ne.
  De l'autre ct un boeuf attendri,
  Tout autour, tout autour, la foule des bergers,
  Le cher Jsus, doux, beau, tout petit,
  Se mourait de froid sur la paille,
  Mais  peine le sourire a rjoui sa gracieuse bouche,
  Que la grotte resplendit comme un paradis.

La Sicile a aussi _ses Nols_: il ne faut pas y chercher finesse
d'images, suite historique, ni vers rims avec art.

Ce sont de petites strophes dlies qui se suivent avec la fougue
capricieuse d'une bande d'enfants qui jouent sur un pr fleuri.
Cependant quelle grce rustique dans ces chansonnettes pieuses et quelle
inimitable ingnuit de style et d'images. Dans celle de Noto, Jsus
nat dans un jardin parsem de plantes aromatiques: un tambour et le
tintamarre des enfants qui s'amusent annoncent sa naissance.

  Ddocu sutia cc un jardinu,
  Tuttu chinu d'airumi,
  Cci na ciu Ges bambinu.
  Cu trummessi e tammurinu.
  E lu misinu supr l'artari.
  Tutti l'ancili cci hann' a cantari
  Cci hann'  caniari cu bella vuci,
  Lu Bambinu si cunnuci,
  Si cunnuci, vaneddi, vaneddi.
  Si comtamu canzuneddi,
  Canzuneddi via via,
  Cci cantamu la litania
  Litania palermitana.


  Un peu plus bas il y a un jardin
  Tout couvert d'arbres qui rpandent des parfums.
  C'est l qu'est n Jsus Enfant.
  Avec trompettes et tambours.
  Ils le placent sur l'autel,
  Tous les Anges se mettent  chanter,
  A chanter de leurs belles voix
  Le Bambino si bienvenu.
  Si bienvenu, viens, viens!
  Nous chantons des cantiques,
  Des cantiques et des cantiques,
  Nous chantons la litanie.
  La litanie de Palerme.

Plus suavement enfantines me semblent ces deux autres chansonnettes
(_canzonette_) pieuses de Valplatani. La premire a tout l'air d'une
_ninna nanna_ (berceuse):

  A la notti di Natali
  Ca nasciu lu Bammineddu,
  E nasciu nni la gruttidda.
  A la so manciaturedda
  E s matri cci arridia,
  Rosi e gigli cci cuglia.

  Dans la nuit de Nol,
  Il est n le Bambino,
  Il est n dans une grotte.
  Dans sa petite Crche.
  Sa mre nous souriait.
  Elle nous cueillit des roses et des lys.

Si l'on veut ajouter foi  cette autre chansonnette de Valplatani
lorsque naquit notre Sauveur dans la grotte de Bethlem, il y avait non
seulement un ange, mais encore un certain personnage qui jouait de la
cornemuse. Au son gorgique du champtre instrument, une brebis, aux
flocons de laine frise, dansait:

  A la notti di Natali
  Cc'era l'ancilla e un compari[68],
  Chi sunaca la ciaramedda,
  Abballava la picuredda
  Abballava rizza rizza!


  Dans la nuit de Nol
  Il y avait un ange et un autre personnage[68]
  Qui jouait de la cornemuse
  Une brebis, aux flocons de laine frise
  Dansait: ravissante beaut!

[Note 68: Littralement: un parrain.]

C'est surtout  l'occasion des ftes de Nol, que les bambini de
Valplatani rcitent, avec une certaine cadence monotone, des strophes
de quatre ou tout au plus six vers; elles sont comme parfumes d'une
candeur ingnue. La premire semble une peinture inimitable dans sa
gracieuse navet:

  Sutta un pedi di castagna,
  Cci  Gesuzzu: c'addimanna,
  Addimanna tri tari,
  Cu la manuzza chi fa accussi.

  A l'ombre d'un chtaignier.
  Il y a Jsus: il nous appelle.
  Il nous appelle,
  En nous faisant signe de sa petite main.

Toute l'ardeur d'une fervente invocation vibre dans cette autre strophe:

  Bammineddu di la chiuviddu,
  Siti beddu e piccireddu,
  Quannu spunta la cirasa
  Vui viniti a la me casa,
  A la me casa 'un cci ati vinutu,
  Viniticci ora pi darimi aiutu!

  Petit enfant que je vois d'ici.
  Vous tes beau et tout petit.
  A la saison des cerises,
  Venez  ma maison.
  Vous n'tes pas encore venu  ma maison.
  Venez y maintenant pour me secourir.

Pour Nol, les enfants s'amusent  faire des Crches devant lesquelles
ils allument, avant minuit, de petites lampes d'huile. La Crche est une
montagne de sucre avec des vallons, des prcipices et des grottes qui
doivent reprsenter, en petit, la montagne de Bethlem. Il doit y avoir
ncessairement un ruisseau en verre ou en papier argent ou mme d'eau
courant dans un lit de fer blanc au milieu de rochers de sucre, par
suite d'ingnieuses combinaisons. La montagne est peuple d'une
trentaine de personnages de craie que nos _bambini_ appellent bergers.
Quelques uns cependant n'ont rien du costume pastoral. On y voit: un
muletier qui tire par les rnes une bte rcalcitrante, une lavandire
qui revient du ruisseau avec un lourd fardeau sur la tte, un pcheur
qui jette sa ligne dans les eaux d'une rivire, un chasseur tirant un
oiseau qui se brandille sur un arbre... Parmi les vrais bergers, l'un
d'eux, en voyant la grande, l'insolite lumire qui se rpandit sur la
montagne de Bethlem,  la naissance de Jsus, regarde avec frayeur.
Aussi est-il connu sous le nom de _l'Effray de la Crche (lo spaventato
del presepe)_. On y voit un berger qui porte un fagot de bois, un autre
qui remue le lait dans une chaudire bouillante; celui-ci a retir ou va
retirer une pine qui lui gonfle le pied; celui-l lance une pierre 
une vache qui se fourvoie; tel gonfle les joues en soufflant dans la
cornemuse ou la _Zampogna_; tel autre frappe sur un cerceau... Et les
enfants les connaissent, un par un, comme s'ils taient vivants. De
leurs regards qui savent donner  tout l'animation et la vie, ils les
suivent s'acheminant vers la grotte o l'Enfant Jsus leur sourit, les
bras ouverts, au milieu de deux animaux qui le rchauffent de leur
haleine.

Mais revenons aux joies familiales: revoyons les rues les plus
frquentes de notre Palerme. Nous sommes  la nuit qui prcde Nol:
voici les boutiques des marchands de fruits les plus renomms. Faades,
architraves, colonnes, chapiteaux d'une architecture trs trange,
s'offrent  nos regards. La matire dont ces espces de maisons
sont fabriques et qui ferait les dlices d'une arme de rats, est
entirement de figues sches. Mais qui pourrait rendre avec la plume les
vives gradations de couleurs que nos marchands de fruits combinent
d'une manire si savante? Comment dcrire cette pyramide de miel qui se
dtache tout prs d'un monceau de poires d'hiver qui semblent faites de
vieil or...?

L'usage que les bons Norvgiens ont de donner du froment et du pain aux
oiseaux, le jour de Nol, se rencontre aussi dans plusieurs pays de la
Sicile. A Scicli, par exemple, les femmes ont l'habitude de jeter sur
les toits, les balcons et les appuis des fentres, des miettes de pain
et des grains de bl, afin que le jour o naquit Jsus, les gracieux
habitants de l'air ne manquent pas de nourriture et qu'ils puissent
gayer ce jour de leurs chants les plus joyeux.

Ravissante coutume bien digne de Nol, la fte par excellence de la paix
et de l'allgresse!

Dans quelques villages de la Sicile, on conserve l'usage, d'ailleurs
trs ancien dans l'le, d'allumer la _bche de Nol_ (il ceppo di
Natale). On runit de la paille et des sarments sur lesquels on place
une norme bche, qui provient gnralement de la libralit d'un
propritaire, religieux observateur des coutumes du pays. Aussitt que
le soleil se couche derrire les montagnes et que la cloche tinte l'_Ave
Maria_ (l'Angelus), le dput de la fte a soin de mettre le feu  la
bche, et de veiller  ce que, toute la nuit, il reste allum.

D'aucuns voient dans l'embrasement de la bche de Nol le symbole du feu
qu'auraient allum dans leurs chaumires les bergers de Bethlem dans
cette nuit mmorable o l'Ange leur annona la naissance de Jsus.
D'autres expliquent cet usage par la ncessit de rchauffer  un feu
public les pauvres gens qui veillent,  ciel ouvert, pendant cette
froide nuit de Nol.

Rien de plus gai que la vue de cette bche allume, qu'entourent les
artisans et les pauvres. Les uns restent debout, les autres sont assis
sur des pierres, quelques-uns fument philosophiquement leurs pipes,
d'autres grignotent des marrons qu'ils ont fait rtir sous la cendre de
la bche; les enfants cassent des noisettes, les vieillards tendent
leurs mains au feu pour les dgourdir.

Autour de la traditionnelle bche de Nol, comme  un immense foyer,
tous se donnent rendez-vous; on se trouve si bien dans cette chaude
atmosphre et puis on s'y divertit. Devant ce gros morceau de bois qui
brle et crpite joyeusement, qui envoie dans l'air des nuages de fume
et lance des tincelles, la foule reste d'abord immobile et la flamme
projette de brillants reflets sur tous les visages. Mais bientt
clatent les rires les plus joyeux, on change entre amis les plus
innocents badinages, et toutes les voix chantent les cantiques de Nol.
De temps en temps on attise le feu, de nouveaux fagots sont ajouts aux
premiers et la plus douce gat rgne dans toutes les conversations,
jusqu' ce que les derniers tisons de la bche de Nol s'teignent avec
les premires lueurs de l'aurore.



ESPAGNE

Chez les peuples du Nord, l'ide de Nol est associe  celle de froid,
de neige et de bise glaciale. Les enfants s'y reprsentent le Bonhomme
Nol avec sa longue barbe blanche et ses vtements tout couverts de
givre clair et craquant.

L-bas, au midi de l'Espagne, sur la terre andalouse, le soleil brille
radieux, l'azur du ciel resplendit sans tache et, le vingt-cinq
Dcembre, le thermomtre marque ordinairement douze degrs  l'ombre
et vingt-cinq au soleil.--Aussi le jour de la _Natividad_ ou de la
_Navidad_, la joie de tous devient bruyante et tapageuse. Pendant la
nuit de Nol, _la Noche buena_ (la bonne nuit), comme l'appellent les
Espagnols, les rues retentissent de clameurs et des plus assourdissants
concerts.

Le _temps de Nol_, en Espagne, commence avec l'Avent.

A Madrid, la _veille du premier dimanche de l'Avent_, un fonctionnaire
du tribunal ecclsiastique (_Rota_)[69], accompagn des timbaliers et des
trompettes des curies royales, des alguazils et d'un nombreux cortge,
tous en costumes des XVIIe et XVIIIe sicles, parcourt  cheval les
principales rues de Madrid et lit le dcret concernant la proclamation
de la _Bula_ _de la Santa Cruzada_ (la Bulle de la Sainte Croisade).
Cette bulle octroye d'abord par Jules II et renouvele en 1849, Par
Pie IX accorde  tous les Espagnols les mmes Privilges que ceux des
anciennes Bulles des Croisades d'Urbain II et d'Innocent III.

[Note 69: Ce tribunal est form  l'instar de celui de Rome, qui
porte le mme nom. On l'appelle _Rota_, qui veut dire _roue_, parce que
la salle o se runit ce tribunal est circulaire, en sorte que les juges
assis forment un rond.]

On nous a racont  Miranda de Ebro qu' l'poque de l'invasion des
Maures, les paysans d'Espagne, au pril de leur vie portrent des vivres
aux troupes catholiques, obliges quelquefois de se rfugier dans des
montagnes inaccessibles. On permit aux vaillants dfenseurs de la foi et
 leurs intrpides pourvoyeurs de faire gras les Vendredis, pour rparer
leurs forces puises par d'incessantes fatigues. Le privilge devint un
usage qui fut consacr par la _Bulle de la Sainte Croisade_. Celle-ci
permet aux Espagnols de faire gras tous les Vendredis de l'anne,
moyennant une lgre aumne[70].

[Note 70: On dfinit ordinairement la _Bulle de la Sainte Croisade_:
un diplme papal, contenant de nombreux privilges, induits et grces,
accord, au Roi d'Espagne pour l'aider dans la guerre contre les
Infidles.

Pour obtenir cette Bulle, il faut rsider dans les Royaumes, Provinces
et territoires soumis au Roi d'Espagne. Les trangers cependant peuvent
validement jouir des privilges de la Bulle, s'ils viennent en pays
espagnols, mme en y passant trs peu de temps et quelle que soit la
raison qui les y amne.

Autrefois, pour jouir des faveurs de la Bulle, il fallait aller en
personne, dans l'arme espagnole, combattre les Infidles, ou bien
quiper  ses frais un soldat de cette arme, ou bien faire une aumne.
Aujourd'hui, il suffit d'acheter la Bulle, moyennant une lgre aumne,
d'y inscrire son nom et de la conserver chez soi.

Entre autres privilges, la Bulle accorde le droit de manger des oeufs
et du laitage tous les jours de Carme, ainsi que de la viande tous les
jours de jene et d'abstinence de l'anne.]

Nol est surtout la grande fte des pays basques: en Guipuscoa, on dit
_las Pascuas de la Natividad_ (les Pques de la Nativit).

On nous crit de la Rpublique Argentine, o se sont implantes la
langue et les coutumes espagnoles, qu'il est d'usage de se faire visite
 l'occasion de Nol et de se souhaiter de _felices Pascuas de Navidad_
(d'heureuses Pques de Nol)[71].

[Note 71: En Espagne on dit: _les Pques de la Nativit_ et _les
Pques de la Rsurrection_.]

Pendant le temps que durent les ftes de Nol, il est de coutume dans
toute l'Espagne--villes et campagnes--de chanter des airs pastoraux
appels _villancicos_ (cantiques de Nol), mesure six-huit, qui
symbolisent les chants des pasteurs clbrant la naissance de
l'Enfant-Jsus. Ces chants sont le plus ordinairement accompagns de
castagnettes et de _Zambombas_. Cet instrument de musique (??) n'ayant
pas d'quivalent en franais, nous nous croyons oblig de le dcrire.

La _Zambomba_, ainsi appele sans doute par harmonie imitative, est une
sorte de tambourin champtre qui serait venu des Maures: on le retrouve
encore en Afrique. C'est un vase de terre cuite ayant  peu prs la
forme d'un sablier. Une des extrmits recouverte d'une peau paisse,
dessche et soigneusement tendue, prsente une ouverture au centre.
Dans cette ouverture passe une baguette d'environ cinquante centimtres,
plante perpendiculairement et lie  la peau. Pour faire _mugir_
l'instrument, il suffit de communiquer  la baguette un nergique
mouvement de va-et-vient.

Dans les faubourgs, tous ont leur _Zambomba_: enfants, parents,
vieillards. A tous les coins de rue, les marchands en vendent; il y en a
de toutes sortes; quelques-unes mme sont vraiment luxueuses: la bote
sonore est orne de peintures et la baguette est en bois rare et
prcieux.

Heureusement l'usage de la _Zambomba_ est limit aux ftes de Nol:
c'est suffisant.

Quelque bruyante que soit la fte de Nol en Espagne, elle l'est encore
moins que le Samedi Saint. Ce jour-l, vers onze heures du matin,
quand les cloches _revenues de Rome_ commenent  sonner le _Gloria
in excelsis_, il se fait, pendant une demi-heure, un bruit des plus
tranges. Les cuisinires frappent,  tour de bras, sur leur casserole
la plus sonore, pendant que dans la rue, les enfants arms de maillets
frappent sur les portes des maisons, comme s'ils voulaient les dfoncer.
Un tel charivari, s'il devait durer, finirait par rendre fou.

A Valladolid et  Salamanque, les jeunes filles dansent autour des
statues de la Madone en chantant des _villancicos_ qui ne contiennent
souvent que des penses inacheves, comme dans beaucoup de mlodies
populaires. Nous ne citerons que ces deux couplets:

  _Ardia la razza,_
  _Y la razza ardia,_
  _Y no se quemaba;_
  _La Virgen Maria!_

  Le buisson brlait.
  Et brlait le buisson.
  Et ne se brlait pas;
  La Vierge Marie!

  _San Jos era carpiniero,_
  _Y la Virgen costurera,_
  _El Nio labra la cruz,_
  _Porque ha de morir en ella._

  Saint Joseph tait charpentier.
  Et la Vierge couturire.
  L'enfant travaille le bois de la croix.
  Parce qu'en elle Il doit mourir.

La ville la plus intressante au point de vue des ftes religieuses et
populaires est assurment Sville. C'est peut-tre dans ce sens qu'il
faut entendre ce proverbe si connu dans toute l'Espagne:

  Quien no ha visto Sevilla
  No ha visto maravilla.

  Qui n'a vu Sville
  N'a vu merveille[72].

[Note 72: D'aprs un autre proverbe espagnol: _Quien no ha vista
Granada, No ha visto nada_, qui n'a vu Grenade, n'a rien vu.--Nous
pensons, en effet, que cette ville offre le plus beau paysage de toute
l'Espagne. Qu'on se figure une campagne verte et frache, puis, 
l'entour, un cadre de collines ruisselantes d'eaux vives, exubrantes de
vgtation; plus haut un amphithtre de montagnes d'une douce lumire
bleue, enfin, par dessus tout, les neiges ternelles de la Sierra
Nevada, montant  3,500 mtres dans l'azur sombre du ciel.... Voil le
riant et grandiose panorama de la ville merveilleuse de l'Alhambra!]

Ce n'est point la tour de la Giralda si remarquable par la proportion
harmonieuse de ses lignes, ce ne sont pas ses autres monuments, ni ses
trsors d'art, ni les beaux tableaux de Murillo qui ont fait surnommer
Sville l'Enchanteresse, _la Encantadora_, ce sont les agrments de
la vie, les ftes, le mouvement perptuel de gaiet qui anime sa
population.

Ses grandes processions de la Semaine Sainte (_pasos_) sont clbres
dans le monde entier.

La fte de Nol (_la Natividad_) y est particulirement populaire: elle
se passe, en grande partie, en plein air; le march est plus anim que
jamais entre le pont de Tiana et la plaza de Toros.

Voici d'abord le _pavero_ (marchand de dindons, _pavos_ en espagnol).
C'est une industrie qui ne s'exerce gure qu'aux approches de Nol.
Quelques jours avant la fte, il fait son apparition dans les rues,
poussant devant lui son troupeau de volatiles. Ils vont se dandinant,
bouriffant leurs plumes-moires, secouant leur jabot aux teintes
sanguinolentes, attirant par leurs gloussements les mnagres
prvoyantes... Le _pavero_ crie sa marchandise et la vend avec toute la
fiert de sa race[73].

[Note 73: Louis d'Harcourt, _Illustration_, 1890.]

A Barcelone, la ville aux larges et riantes avenues, le vingt et un
Dcembre, fte de Saint-Thomas, il y a grande affluence de paysans qui
viennent exposer et vendre des _pavos_ (dindons), sur _la Rambla de
_Catalua_[74], pour les ftes de Nol.

[Note 74: Le terme _rambla_ qui, vient de l'arabe, dsigne dans toute
l'Espagne le lit dessch d'un fleuve: souvent, comme  Barcelone, il
est remplac par de superbes boulevards. Ce qui fait que le mot de
Cervants s'applique encore  la grande cit qu'il appelle une ville
unique par son site et sa beaut, _en sitio y en bellezza unica_.]

La loterie de Nol,  Sville, donne aussi  cette fte un attrait et
une animation extraordinaires: on peut juger de son importance par la
valeur du gros lot qui dpasse ordinairement deux millions de francs. Le
prix de chaque billet est de cinq cents francs, mais il peut se diviser
en coupures et fractions qui vont jusqu'aux sommes les plus petites.

Aprs le tirage, le gain se partage au prorata de la valeur des billets,
coupures et fractions.

Les Espagnols s'intressent tous  cette grande oeuvre quasi nationale
et mme ceux qui vivent  l'tranger ne manquent pas d'crire  Sville
pour se procurer des billets.

Quelques jours avant Nol, on a coutume, dans bon nombre de familles
o il y a des enfants, d'difier des reprsentations de l'Adoration
de l'Enfant Jsus par les Bergers et les Rois Mages. Des paysages en
miniature se peuplent de personnages et d'animaux sans grand souci de la
couleur locale, ni de la vraisemblance. On appelle ces sortes de Crches
des _nacimientos_ (naissances).

Dans certaines familles, on s'y applique consciencieusement  l'avance
pour combiner des effets pittoresques que les amis viendront voir
jusqu'aux Rois que ces phmres constructions ne dpassent
jamais.--Cette coutume existe  peu prs dans toute l'Espagne.

Dans les provinces du Midi, aprs avoir admir dvotement le divin
Enfant, la Vierge Marie, Saint Joseph, les Bergers, les Rois Mages,
l'ne et le boeuf traditionnels, on passe une partie de la nuit  se
divertir et surtout  danser le _fandango_. Cette danse prfre
des Espagnols est sur un rythme entranant,  trois temps, avec
accompagnement de guitare et de castagnettes. Son mouvement rapide,
l'agitation des bras, les trpidations des danseurs, lui donnent un
caractre d'animation plein d'originalit. Dans l'intervalle des danses,
on boit de l'_aguardiente_ (eau-de-vie) et du _manzanilla_ (petit vin
blanc sec). Cette runion toute intime de parents et d'amis se termine
par une danse spciale  laquelle tout le monde prend part.

Tous les assistants sont assis en cercle. Une jeune fille alerte
s'lance d'un bond au milieu et parcourt rapidement le rond, toujours
dansant. Puis elle s'arrte devant un des spectateurs qui est tenu de la
remplacer et d'excuter un pas brillant, quels que soient son ge, sa
situation, sa gravit. Celui-ci s'arrte ensuite devant une femme, jeune
ou vieille, qui lui succde dans ses exercices chorgraphiques, et ainsi
de suite jusqu' puisement des danseurs[75].

[Note 75: Louis d'Harcourt, loc. cit.]

Dans les provinces du Nord, aux pays basques, par exemple, on trouve
beaucoup moins ces manifestations bruyantes: une lenteur mesure, une
tonalit grave rgnent dans les actes et les discours. Aprs la Messe de
minuit a lieu le rveillon qui se compose du _besugo_, poisson frquent
dans la contre, de l'oie grasse et du dessert compos de nougats,
d'alicante et de jijun.

Dans le Midi, la tourte de Nol [76], la morue frite, les chtaignes, la
dinde truffe font les frais du repas qu'arrosent  pleins verres le
_Valdepeas_ et le _Manzanilla_. Quelquefois la guitare et la _Zambomba_
accompagnent le _Tango_, le _Bolro_ et la _Sevillana_ (danses
espagnoles).

[Note 76: A la Republique Argentine, le rgal de Nol est le _pan
dulce_ (pain doux), sorte de gteau aux raisins confits que les
ptissiers confectionnent en grande quantit pour cette fte.]

Les gteaux de Nol prfrs par les Espagnols sont les _ Turones _.
Chaque anne, on en vend des quantits considrables,  Barcelone, sur
le _paseo de la Industria_ (la promenade de l'Industrie).

Les Tourons ou massepains sont d'normes gteaux au miel, aux amandes
piles, aux patates douces, sur lesquels l'imagination et la grce
espagnoles se donnent libre cours pour les ornementations. Ils ont
gnralement la forme de serpents enrouls et sont couverts d'arabesques
en sucre multicolores, de fondants et de fruits confits et glacs. Ils
sont merveilleux  voir et dlicieux  manger. Il y a, comme volume,
depuis la petite couleuvre, jusqu'aux plus immenses boas. Toute la
famille espagnole a son Touron pour Nol et les familles riches s'en
offrent qui cotent des prix considrables [77].

[Note 77: En Espagne, comme en Italie, Nol remplace le Jour de
l'An.]

Le matin de Nol, avant la grand'messe, les villageois basques dansent
aussi le _fandango_, au son des guitares et des castagnettes, mais avec
un rythme bien diffrent des peuples du Midi. Les danseurs arrondissent
leurs bras en ailes de moulins, se font vis--vis en des gestes clins,
sans que jamais l'un vienne  s'approcher de l'autre. Ils demeurent
silencieux et compasss. Pntrs de la dignit de leurs rles, ils
semblent accomplir quelque sacerdoce. Sur un chapiteau renvers, un
hidalgo loqueteux, venu on ne sait d'o, chante la triste _Malagea_,
mlope plaintive, venue du temps des Maures, pendant qu'un rayon de
soleil vient clairer sa pauvre mine de misre[78].

[Note 78: D'aprs la _Quinzaine_, 16 Dcembre 1904.]

Nol est avant tout une fte religieuse chez le peuple espagnol, fidle
gardien des naves et touchantes traditions de ses pres.

Sans doute, il y a bien parfois quelques manifestations bruyantes
dans les glises, surtout dans les quartiers pauvres et ouvriers. Des
castagnettes, des tambours de basque, des _Zambombas_ accompagnent
des _villancicos_ (Nols)  l'allure un peu trop alerte: certains
instruments assez singuliers imitent le chant des oiseaux, surtout le
cri clatant du coq. A l'offertoire et  la sortie, l'orgue lui-mme,
oublieux de sa gravit ordinaire, joue des variations sur des thmes
emprunts aux airs les plus populaires. Au milieu de pareils concerts,
les enfants de choeur sautillent bien un peu, la foule est agite d'un
balancement qui marque un peu trop la mesure, mais l'ensemble reste
toujours srieux et digne du saint lieu.

A Sville, le jour de Nol, on danse encore dans les glises, mais tout
est prvu et rgl d'avance et l'assistance, tmoin de ces exercices qui
font partie intgrante du crmonial de la fte, se livre  la joie,
sans perdre son attitude calme et recueillie.

Jusqu' la fin du dix-huitime sicle,  Valladolid, on reprsentait, au
milieu des glises, les _Mystres_ de la Nativit. Les personnages qui
taient en scne, portaient des masques grotesques et des costumes
d'un got douteux. Ils taient accompagns par tous les instruments
populaires: castagnettes, tambours de basque, guitares, violons. Dans
les entr'actes, l'organiste jouait seul: il choisissait dans son
rpertoire les morceaux les plus entranants. Tout  coup les femmes
et les jeunes filles entraient en danse, portant  la main des cierges
allums. Toute cette festivit tait entremle de _villanelles_ ou
chansons rustiques. Celui qui avait le mieux chant tait salu par les
fidles du beau nom de _Victor_.

Si nous pntrons, le jour de Nol, dans une des glises du Midi de
l'Espagne, nous y trouverons une foule qui s'y presse pour sanctifier
cette solennit. La jeune andalouse en habit de soie noire, avec
mantille, agenouille sur la dalle nue[79], fixe du regard la Madone
vtue de ses plus beaux atours de damas et de dentelles et couronne
d'un riche diadme aux perles tincelantes. Elle est droite, immobile,
comme fige sur place, adressant une fervente prire  la Vierge qui ne
peut manquer de l'exaucer, en ce jour de l'anniversaire de la naissance
de son fils. Telles les orantes, sculptes dans le marbre ou la pierre,
qu'on admire dans les catacombes de Rome, ou auprs des tombeaux du
_Campo santo_ de Gnes et des autres villes d'Italie.

[Note 79: Les glises espagnoles ne contiennent pas habituellement de
chaises.]

Dans le Nord, la jeune basquaise va galement se prosterner, le jour de
Nol, dans l'glise de Lezo, prs de Saint-Sbastien[80]. Ce n'est plus
la Vierge Marie qu'elle implore, c'est devant l'image du Christ vnr
qu'elle reste des heures entires, plonge dans une sorte d'extase.
Comme elle contemple, avec motion et avec larmes, son Dieu  l'aspect
saisissant, aux membres alanguis,  la chevelure d'bne, au regard
tendre et compatissant qui semble la fixer et la comprendre. Elle lui
confie tous les secrets de son me ardente: ses peines, ses illusions,
ses esprances. C'est  Lui qu'elle vient demander ce que chante la
vieille complainte:

  Santo Cristo de Lezo.
  Tres cosas te pido:
  Salud, dinero
  Y buen marido.

  Saint Christ de Lezo,
  Je te demande trois choses:
  Le salut, la fortune
  Et un bon mari.

[Note 80: Dans les pays basques, il est d'usage, au jour de Nol, de
se rendre a trois plerinages locaux particulirement clbres: ce sont
ceux de Lezo, d'Iziar et d'Aranzazu.]

En parcourant ces silencieuses campagnes de la province de Guipuscoa, il
nous est souvent revenu  l'esprit une belle page de Pierre Loti, sur la
Messe au pays basque, et surtout ces lignes finales: Faire les mmes
choses que depuis des ges sans nombre ont faites les anctres, et
redire aveuglment les mmes paroles de foi, est une suprme sagesse,
une suprme force. Pour tous ces croyants qui chantaient l, il se
dgageait de ce crmonial, immuable de la Messe une sorte de paix, une
confuse mais douce rsignation aux anantissements prochains. Vivants
de l'heure prsente, ils perdaient un peu de leur personnalit phmre
pour se rattacher mieux aux morts couchs sous les dalles et les
continuer plus exactement, ne former avec eux et leur descendance 
venir, qu'un de ces ensembles rsistants et de dure presque indfinie
qu'on appelle une race.

Il nous a t donn de voir des familles entires agenouilles devant
le _Christ miraculeux_ de la belle cathdrale de Burgos ou devant la
_Virgen del Pilar_ (la Vierge du Pilier) de l'immense basilique de
Saragosse. Rien, dans nos souvenirs de voyages, ne nous a donn une ide
plus haute de la foi qui opre des merveilles, et de l'ardente charit
d'un peuple au coeur vaillant et  la religion profonde et vraie.

Il nous reste  parler de la Messe de Nol en Espagne, Messe de minuit
et Messe du jour.

La Messe de minuit s'appelle _Misa del Gallo_ (la Messe du coq ou du
chant du coq): elle n'offre rien de bien particulier.

Elle se clbre dans la plupart des glises de Madrid. A la fin, les
fidles entonnent les _villancicos_ en s'accompagnant d'instruments
de toute sorte: il se fait alors un tapage qui surprend et tonne les
trangers. Des bandes bruyantes d'hommes du peuple parcourent en
chantant les rues les plus frquentes. Depuis minuit, les cafs,
surtout ceux de _la Puerta del Sol_[81], se remplissent d'une foule
anime. La visite du march aux fruits de _la plazza Mayor_ est
intressante, surtout le soir de Nol: il y a quantit de boutiques
brillamment illumines.

[Note 81: _La Puerta del Sol_ (la Porte du Soleil), la place la plus
grande et la plus anime de Madrid: elle doit son nom  l'ancienne porte
dmolie en 1570, d'o l'on pouvait voir _le lever du soleil_.]

Le jour de Nol, les monastres ouvrent leurs chapelles ordinairement
fermes au public et la Messe de minuit se clbre avec une grande
solennit. Chaque fidle y apporte, soigneusement envelopp dans son
manteau, son cierge bizarrement enroul en forme de serpent. Dans le
rayonnement des lumires, apparat, au milieu de la nef principale et
jusque dans le sanctuaire, une foule recueillie  la foi ardente et
aux lans d'une pit expansive. C'est une suite de fivreux signes de
croix, de baisements des dalles, de coups frapps sur la poitrine, de
regards enflamms et suppliants allant de l'autel  la Madone et de la
Madone  l'autel.

Dans l'glise, au dme lev, du clbre couvent de Loyola, bti sur
l'emplacement de la maison o naquit Saint Ignace, fondateur de l'Ordre
des Jsuites-- la Messe de minuit--l'orgue joue, aprs l'lvation,
la _Marche royale_ avec accompagnement de tambours de basque et de
castagnettes. Les Religieux, par suite d'un usage sculaire, clbrent 
la fois la gloire du Trs-Haut et celle de leur Souverain[82].

[Note 82: _La Quinzaine_, loc. cit.]

M. Etienne Roze nous dcrit, dans un style plein de charme et d'humour,
une Messe de Nol  Madrid:

Le jour de Nol, dsirant assister  un office pittoresque, je me
rendis  la Grand'Messe de l'Hpital Gnral. C'tait l, m'avait-on
dit, le refuge des vieilles traditions.

... Autour de l'harmonium, des Religieuses taient groupes. Je n'ai
jamais entendu une Messe chante sur un rythme aussi gai. Le clbrant
tout allgre entonna le Kyrie sur quelques notes vives et alertes et le
choeur lui rpondit dans une attaque parfaite.

Une vieille religieuse, toute ride sous sa cornette blanche, battait
la mesure avec dcision: c'tait un excellent chef d'orchestre.

... Les voix taient justes et fraches et les instruments parfaitement
accords.

Il y avait deux Zambombas, deux tambours de basque, des castagnettes,
deux trompettes, deux sifflets de tons diffrents, un coucou, un coq, un
rossignol et deux de ces petits pots en terre qu'on remplit  demi et
dans lesquels on souffle pour imiter un gazouillis d'oiseaux.

Tout cela partait, s'arrtait, reprenait dans une mesure excellente.
Seuls, les gazouillis taient quelquefois en retard et gazouillaient
de temps  autre, au milieu d'un silence ou quand ce n'tait plus leur
tour. Mais ils gazouillaient si bien, avec tant de gentillesse, qu'il
tait impossible de leur en vouloir.

... D'ailleurs, le chef d'orchestre faisait les gros yeux et tout
rentrait dans l'ordre.

... On eut dit une Messe chante dans une volire.

Le coq, le rossignol et le coucou taient surtout merveilleux. Ils
s'appelaient et se rpondaient avec une impeccable mesure. Les tambours
et les castagnettes formaient la basse et ne se reposaient jamais.

... Tout l'office fut clbr ainsi et d'une faon si nave, si simple,
si touchante, avec une foi si vive et si sincre, que le sourire qui
m'tait venu au dbut sur les lvres, disparut trs vite, pour faire
place  une relle motion[83].

[Note 83: Revue Marne. _Nol_ 1902.]

Aprs la Messe de minuit, il est d'usage, en Espagne, de se saluer par
ces mots: _nacido[84] el Nio!_ (l'Enfant est n!)

[Note 84: La loi du moindre effort fait disparatre le _d_ dans la
prononciation et ordinairement on dit: _nacie el Nio_.]

Le jour des Rois (_Dia de Reyes_),  Madrid, une foule anime remplit
les rues et les magasins. Le soir, des enfants portent des flambeaux,
des chelles, ds sonnettes et des tambours, parcourent les rues et les
places les plus cartes o ils font halte pour guetter l'arrive des
Rois. Mais bientt un Messager vient annoncer que les Rois ont pris
un autre chemin et qu'ils font leur entre  l'autre bout de la ville.
Sur quoi, toute la bande se dirige vers l'endroit indiqu, o la mme
scne recommence.

Le jour de l'piphanie,  Madrid, dans la chapelle royale, une Messe
solennelle est dite par le Cardinal-Aumnier. Le Roi, la Reine et toute
la famille royale y assistent, avec toute la Cour, en tenue de gala.
Aprs la Messe, le Roi fait porter sur l'autel trois beaux calices; le
Cardinal les consacre et le Roi les envoie, en souvenir des trois Rois
Mages,  trois glises pauvres[85].

[Note 85: Ce trait difiant et plusieurs autres nous ont t raconts
par un ecclsiastique qui a pass deux annes  Madrid, et qui a eu de
frquentes relations avec la famille royale d'Espagne.]



FIN.

TABLE

  Prface.

  NOL EN SUDE ET EN NORWGE
    Le cadeau mystrieux.
    Le repas national.
    La Messe de minuit au village.
    Le rveillon des petits oiseaux.

  NOL EN ANGLETERRE
    Les mascarades.
    Les prparatifs immenses.
    L'agitation  Londres.
    Le _Baron of beef_.
    La dcoration du _home_.
    La bche traditionnelle.
    Les chanteurs.
    Le repas familial.
    Le cygne sur la table du roi.
    Les secours donns aux pauvres.
    Les jeux.
    La runion du soir.
    Les cartes de Nol.
    Le lendemain de Nol.
    Nol en Crime.
    Nol au Transvaal.
    Une Messe de minuit en exil.
    L'offrande royale, le jour des Rois.

  NOL EN ALLEMAGNE
    L'annonce de la fte.
    Origine des coutumes allemandes.
    Le rveillon.
    Le gteau de Nol  la Cour de Berlin.
    Le Nol des enfants.
    L'arbre-de-nol.
    Le chant de Nol.
    La runion familiale.
    Le valet Rupert.
    La visite de l'Enfant-Jsus.
    Nicolas le Velu.
    L'arbre de Nol en 1870.
    L'arbre de Nol  la caserne.
    Trait patriotique.

  NOL EN ITALIE
    Rome.
    Les _Pifferari_.
    La cantate  la Vierge.
    Les boutiques de la place Navone.
    Les Crches.
    Le _San Bambino_.
    La _Befana_.
    Les rondes de la _Befana_.
    Les Mystres de Nol  Leeca.
    L'_Ave Maria_ de la Bche.

  NOL A NAPLES
    La semaine des _Bancarelle_.
    Le march aux poissons.
    Le port de Naples.
    Les _Zampognari_.
    Les Crches napolitaines.
    La Crche du Muse de la Chartreuse.
    La Crche de Caserte.
    Les feux d'artifice.
    Le drame de la Naissance du Verbe Incarn.
    La Crche-parlante de Catanzaro.
    Les cloches de Lanciano.

  NOL EN SICILE
    Les musiciens de Nol.
    Gracieux dialecte sicilien.
    Prires de Nol.
    Chansonnettes pieuses.
    Les Crches enfantines.
    Les boutiques de Palerme.
    Le repas des oiseaux.
    La Bche de Nol.

  NOL EN ESPAGNE
    Fte bruyante.
    La Bulle de la Sainte Croisade.
    Les Pques de la Nativit.
    Les _cillancicos_.
    La _Zambomba_.
    Le Samedi Saint.
    Le Nol de Valladolid.
    Nol  Sville.
    Le marchand de dindons.
    La loterie de Sville.
    Les Crches.
    Le _fandango_.
    Les Tourons.
    Les Mystres de Nol  Valladolid.
    La prire de Nol  Sville.
    La prire de Nol  Lezo.
    La Messe de minuit.
    La Messe du jour  l'Hpital Gnral.
    Le jour des Rois  Madrid.
    L'offrande du Roi d'Espagne.

FIN DE LA TABLE






[Note du transcripteur: Suit le matriel hors propos qui se trouve dans
les premires pages de l'ouvrage qui a servi pour produire ce document.]



Prix franco: UN Franc

SE TROUVE CHEZ L'AUTEUR

PITHIVIERS
IMPRIMERIE MODERNE, I, IMPASSE DE L'GLISE



1906



IMPRIMATUR.
Aurel., Die. 3 Decemb. 1905.
A. BRUANT
_Vic. gen._



Nous avons publi, en 1903, sur les _Rjouissances populaires de Nol
dans nos anciennes provinces_, et en 1904, sur _Nol dans les pays du
Nord_, deux brochures dans lesquelles un grand nombre de journaux, de
revues et de semaines religieuses ont puis des extraits. En 1904, le
grand journal de Paris _Le Gaulois_ nous a fait les honneurs de son
intressant numro illustr de Nol. Nous esprons que notre _Nol dans
les pays trangers_ obtiendra, cette anne, la mme faveur.

Depuis notre voyage de Terre Sainte, en 1893, prsid par Son minence
le Cardinal Langnieux, de pieuse, illustre et vnre mmoire, nous
avons recueilli des notes nombreuses sur les usages tablis  l'occasion
des ftes de Nol et de l'piphanie. Nos amis de la _Socit Asiatique_,
rpandus dans le monde entier, nous ont crit des lettres pleines
d'intrt et d'rudition. Nos confrres de France et de l'Etranger, dont
nous avons pu apprcier la science et l'aimable charit, nous ont aussi
prt le plus bienveillant, le plus utile concours.

Nous nous proposons de publier prochainement _le Folk-Lore de Nol_ ou
_Essai sur les coutumes populaires de Nol dans tous les pays_.

Notre ouvrage sera divis comme il suit:


PRFACE.--Origine et but de ce livre.

INTRODUCTION.--Rsum des faits historiques qui se sont passs le jour
de Nol. (Ephmrides de Nol.)

  CHAPITRES
  I.--Solennit et popularit de Nol.
  II.--Veille de Nol et lgendes qu'on y raconte.
  III.--Bche de Nol.
  IV.--Processions de Nol (profanes et religieuses.)
  V.--Particularits de la Messe de minuit.
  VI.--Cadeaux de Nol (Arbre de Nol et Sabot de
  Nol.)
  VII.--Rveillon et gteaux de Nol.
  VIII.--Origine, navet et universalit des Nols.
  IX.--Crches de Nol.
  X.--Pastorales et Mystres de Nol.
  XI.--Nol dans les pays du Nord.
  XII.--Nol dans les pays du Midi.
  XIII.--Nol dans les pays de Missions.
  XIV.--Fte des Rois.

CONCLUSION.--Ces coutumes de Nol, si universelles et si populaires,
prouvent la divinit de Notre-Seigneur Jsus-Christ.


Nous serions trs reconnaissant  nos lecteurs de nous fournir de
nouveaux documents puiss dans leurs lectures, leurs voyages ou auprs
de leurs amis. Ces documents se trouvent surtout dans les journaux,
revues et semaines religieuses qui paraissent du quinze au trente
Dcembre de chaque anne. Ceux qui possdent des collections de ces
diffrentes publications peuvent consulter les livraisons des annes
prcdentes. Dans chaque pays, la presse locale contient des articles
trs intressants sur les coutumes particulires  chaque contre. A
titre de renseignements, ces articles ont pour nous une grande valeur.

Les crivains les plus clbres, prosateurs et potes de tous les pays,
ont parl avec admiration de nos usages de Nol. Frdric Mistral
a chant la Bche de Nol dans cette belle et harmonieuse langue
provenale qu'il parle si bien. Qui ne connat la Dernire Bche de
Thodore Botrel, d'une allure toute gauloise et d'une saveur toute
bretonne? Madame de Svign raconte avec finesse et joyeusets comment
se passait le rveillon dans son merveilleux htel Carnavalet. Nous
trouvons dans le gracieux _Weihnachtsabend_ (la veille de Nol),
de Schmid, une ravissante description de la Crche et Shakespeare
lui-mme, dans _Hamlet_, fait allusion  l'une de nos lgendes de Nol
les plus rpandues.

De nouveau, nous prions nos amis de vouloir bien nous signaler leurs
_dcouvertes_ dans ce domaine infini de notre littrature nationale
et des littratures trangres. Ils nous aideront ainsi  complter
l'oeuvre que nous avons entreprise, pour l'dification de nos frres: la
glorification populaire du divin Enfant de Bethlem.


Cette brochure se vend au profit des trois coles libres de Pithiviers;
nous prions nos lecteurs de la faire connatre autour d'eux.





End of Project Gutenberg's Nol dans les pays trangers, by Alphonse Chabot

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Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
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with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
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