The Project Gutenberg EBook of Les Rois, by Jules Lematre

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Title: Les Rois

Author: Jules Lematre

Release Date: December 21, 2004 [EBook #14404]

Language: French

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LES ROIS

par

JULES LEMATRE




CINQUIME DITION

CALMANN LVY, DITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LVY FRRES
3, RUE AUBER, PARIS.


1893

Droits de reproduction, de traduction et de reprsentations rservs
pour tous les pays, y compris la Sude et la Norvge.




LES ROIS




En 1900.

I


Quand la cour se fut range des deux cts du trne, le roi Christian,
trs vieux, d'une pleur de cire, sa barbe blanche tale sur sa tunique
militaire et cachant  moiti le grand cordon de l'Aigle-Bleu, dit, d'une
voix forte de commandement, chevrotante  peine:

--Monsieur le grand chancelier, quand il vous plaira.

Le grand chancelier, comte de Moellnitz, debout au pied de l'estrade,
devant une table carre couverte d'un tapis de pourpre  crpines d'or--la
table royale des mlodrames historiques--droula un parchemin d'o pendait
un sceau rouge plus large qu'une hostie, et, scandant les phrases d'un
hochement de sa petite tte d'oiseau dplum, il lut avec une lenteur et
des intonations d'archevque officiant:

Nous, Christian XVI, par la grce de Dieu roi d'Alfanie,  tous prsents
et  venir salut.

Considrant que l'ge et la maladie, sans diminuer notre zle pour le
bien de notre peuple, ne nous permettent plus d'y travailler selon notre
dsir et nous rendent dsormais difficile le gouvernement de nos tats;

Dlguons gnralement tous nos pouvoirs  notre fils an et hritier
prsomptif, Hermann, prince de Marbourg, duc de Fridagne, et ce pour une
anne  dater du prsent jour;

Ordonnons  tous nos sujets,  tous les officiers des armes de terre et
de mer,  tous les magistrats, administrateurs et fonctionnaires
constitus d'obir au prince de Marbourg comme  nous-mme;

Appelons les bndictions de Dieu sur le prince Hermann, afin qu'il
exerce avec sagesse et prudence et pour le plus grand avantage de nos
sujets la puissance que nous lui dlguons.

Fait et revtu de notre sceau royal, en notre palais de Marbourg, ce 20
mai de l'an de grce 1900.

--Messieurs, dit le roi, nous vous invitons  prsenter votre hommage au
prince de Marbourg.

Il tait l, debout  la droite du trne, le prince Hermann, fils an du
roi. Trente-six ans, taille mdiocre, la barbe chtaine et clairseme, le
front dgarni, les traits fins, portant assez mal son uniforme de gnral
de division, il avait bien plutt l'air d'un professeur d'universit que
d'un prince de maison guerrire.

Le dfil commena.

D'abord, la princesse royale Wilhelmine, sa beaut paisible et un peu
froide un instant chauffe par une expression de joie et de triomphe.
Arrte devant le prince son mari, elle le salua d'une de ces rvrences
autrefois apprises dans la petite cour crmonieuse de l'archiduc son pre
et dont elle avait scrupuleusement gard les rites parmi la trs sobre
tiquette d'Alfanie.

A cette longue rvrence, encore amplifie par le droulement du manteau
de cour qui tranait derrire elle, le prince rpondit par un sourire
triste. Puis il prit la main de sa femme et la baisa.

Comme la princesse allait regagner sa place,
le roi lui fit signe d'approcher.

--Comment va mon petit-fils? demanda tout bas le vieillard.

--Mais, trs bien, sire.

--Je l'ai trouv un peu ple hier, et on m'a dit ce matin qu'il n'avait
pas pass une bonne nuit.

Wilhelmine haussa la voix:

--Je ne sais o ceux qui vous l'ont dit prennent leurs renseignements.
Wilhelm est, il est vrai, un peu impressionnable et nerveux, comme le sont
d'ordinaire les enfants d'une intelligence trs prcoce. Mais sa sant ne
m'inspire aucune inquitude srieuse, il faut qu'on le sache.

--Allons, tant mieux, ma fille, tant mieux, dit le roi en l'apaisant du
geste.

Cependant, le prince Hermann recevait les flicitations du prince Otto,
son frre cadet. Otto inclinait avec affectation sa haute taille, sa barbe
rousse en pointe et son long nez sensuel et rptait, imperceptiblement
gouailleur:

--Tous mes compliments, mon cher frre, tous mes compliments.

Hermann rpondait:

--Je les reois avec reconnaissance, Otto. Je les crois sincres, et je
suis sr que vous ne ferez rien pour augmenter la difficult de ma tche.

--... Sais pas du tout ce que vous voulez dire, murmurait Otto.

Mais dj, d'un mouvement affectueux, Hermann tendait la main au prince
Renaud, un grand garon dgingand, au front vaste et aux yeux trs beaux,
qui, balbutiant un peu, semblait chercher une phrase et finit par dire
doucement:

--Je te plains, mon pauvre Hermann.

--Merci, mon cher cousin, fit simplement le prince hritier. Et merci
d'tre venu: cela a d te coter un vritable effort.

Renaud s'loigna, l'allure  la fois ddaigneuse et inquite, comme un
homme dshabitu de ces crmonies. Au lieu de l'uniforme de gala auquel
il avait droit, il portait un habit de cour tout uni et trs sec et
paraissait un peu gn maintenant d'une simplicit de costume qui faisait
tache parmi toutes ces chamarrures.

Au moment o Renaud passait devant la double range des demoiselles
d'honneur de la princesse royale:

--Vous n'avez pas l'air de vous amuser beaucoup, monseigneur, chuchota
derrire lui une voix de femme.

Renaud se retourna. Celle qui l'interpellait avec cette familiarit
gentille tait une frle personne; de figure dlicate, avec des yeux ples
et de lourds cheveux d'un roux dor.

--Et vous, mademoiselle Frida? dit le prince, trs cordial et comme se
retrouvant en connaissance.

--Oh! moi, j'ai l'habitude... Vous arrivez de France, monseigneur?

--J'tais  Paris le mois dernier, mademoiselle.

--Qu'y avez-vous vu de nouveau?

--Pas grand'chose. Paris a maintenant son mtropolitain. a lui donne
l'air moins petite ville, mais a gte bien ses paysages, qui taient si
jolis! Et on ne s'en crase pas moins au carrefour Montmartre.

--Et qu'est-ce qu'on fait,  Paris?

--Des choses assez curieuses. La vogue y est au socialisme et aux sciences
occultes, comme elle tait, il y a cent vingt ans,  la Rvolution et au
baquet de Mesmer. On tolstose et on s'attendrit sur le quatrime tat. Il
y a eu, coup sur coup, deux ou trois grves on ne peut plus gaies et qui
ont t  la mode mme dans les salons. Cela a amen, un peu partout,
d'normes dsastres financiers. Joignez  cela une srie de mauvaises
rcoltes, un climat profondment boulevers: pas un printemps depuis
quinze annes. L'argent manque. On ne s'en amuse, je crois, que plus
furieusement. Chacun semble dire: Aprs moi, la fin du monde.

--Oui... la fin du vieux monde...

Frida dit ces mots d'un accent presque solennel, comme se parlant 
elle-mme et poursuivant un rve intrieur.

Renaud rpondit:

--Peut-tre.

El, aprs un instant de silence:

--Si je ne me trompe, vous avez habit la France, mademoiselle?

--Oui, pendant trois ans.

--Et vous l'aimez?

--De tout mon coeur.

--Pourquoi?

--Parce que c'est le pays o j'ai trouv, en somme, le moins d'hypocrisie
et le plus de bont. Et puis tout y arrive cent ans plus tt qu'ailleurs.

Insensiblement, Frida et le prince Renaud avaient lev la voix, et le
murmure de leur causerie s'tait fait perceptible dans le sourd brouhaha
de la crmonie.

--Eh bien! mademoiselle de Thalberg? jeta  mi-voix la princesse
Wilhelmine.

La jeune fille rougit et se tut. Au moment o la princesse admonestait
Frida, le prince Hermann, sur son coin d'estrade, eut un froncement de
sourcils et, distrait, oublia de rpondre au compliment de l'ambassadeur
d'Allemagne.

Les demoiselles d'honneur dfilrent  leur tour. Arrive devant Hermann,
Frida eut un salut un peu plus profond et prolong que celui de ses
compagnes; mais, quand elle releva la tte, on et dit qu'elle vitait les
yeux du prince, qui, de son ct, paraissait examiner avec une singulire
attention une bataille de Raguse peinte, en face, sur la muraille.

Or, tandis que se droulait la procession somptueuse et morne des princes,
des ministres, des ambassadeurs et des chambellans, le vieux roi Christian
avait paru s'assoupir dans son fauteuil.

Le vieux roi se souvenait. Cette crmonie sans joie, o l'on sentait
partout quelque chose de contraint, une dfiance et un dcouragement, lui
en rappelait une autre, magnifique et chaude celle-l, la fte de son
couronnement, o toute l'Alfanie, peuple, bourgeoisie, noblesse, avait
rellement communi dans une pense unanime. Comme c'tait beau! et de
quelle invincible esprance il s'tait senti soulever! Avec quelle foi,
quelle conscience assure de sa mission providentielle et de l'onction
divine rcente sur son jeune front il avait entrepris sa tche de roi!

Il y avait tout sacrifi; il avait retranch de ses affections naturelles
tout ce qui ne s'accordait pas avec son devoir souverain et tout ce qui
et pu l'en dtourner. Il avait presque ignor la volupt, vitant les
femmes, n'en voulant distinguer aucune. Son mariage, tout politique,
n'avait t que la sanction d'un trait d'alliance avec un pays voisin. Et,
pendant trente ans, il avait patiemment subi une femme bonne, sans doute,
et, comme lui, pntre des devoirs de sa charge, mais sans grce, de
vertu rigide et de dvotion troite.

Tout d'abord, son zle et son abngation taient rcompenss. Une guerre
avec l'Autriche, vaillamment mene et o il avait pay largement de sa
personne, rectifiait  son profit les frontires de l'Alfanie. Son peuple
l'adorait. Par sa svre conomie et sa scrupuleuse application aux
affaires, le royaume prosprait. Les ressources naturelles du sol taient,
pour la premire fois, srieusement exploites, et l'industrie se
dveloppait avec une sorte de soudainet et dans des proportions
surprenantes. Mais alors un fait singulier se produisait. Dans ce royaume
protg auparavant contre la contagion rvolutionnaire par sa situation
gographique et o l'institution de la monarchie absolue s'tait jusque-l
conserve intacte, la rapidit du progrs industriel avait ce rsultat
inattendu que la question sociale s'y trouvait pose avant mme la
question politique. Dsaccoutums de la pauvret et de la rsignation, les
ouvriers de la capitale et ceux des grandes villes, peu  peu, se
dsaffectionnaient du roi et le rendaient responsable de l'iniquit de
leur condition, bien qu'ils lui fussent redevables de l'tat dj meilleur
qui leur permettait de ressentir plus vivement cette iniquit. Des grves
terribles avaient clat, que le roi avait rprimes rudement, en homme
habitu  ne point douter de son droit et  ne point trembler devant son
devoir...

Et, ainsi, aprs un labeur de cinquante ans, il se voyait mconnu de ceux
pour qui il avait tant travaill, ha des uns, suspect aux autres,
respect encore des nobles et des riches, mais dsormais considr par eux
comme galement incapable,  cause de son grand ge, soit de rsister au
mal par la force, soit d'y porter remde par d'apparentes concessions aux
ides nouvelles. Bref, il n'tait plus, pour les uns, qu'un tyran et,
pour les autres, qu'un vieux.

C'est cela, plus encore que les infirmits et la maladie, qui l'avait
dcid  dlguer ses pouvoirs  son fils an. Hermann passait pour
libral; la foule l'aimait et attendait de lui les rformes rclames.
Ce fils, dont il ne pouvait s'empcher d'estimer l'honntet et la vertu,
avait toujours dsol le roi Christian par l'tranget de sa conduite et
de ses ides, de celles du moins qu'il laissait pressentir: taciturne,
secret, pris de solitude, tranger aux choses militaires, ennemi de tout
faste et de tout appareil, mlancolique, toujours dans les livres... Nulle
pense commune entre lui et sa femme, cette fire princesse Wilhelmine,
trs vieux rgime, archiduchesse dans l'me nergique et sereine et avec
qui le vieux roi se sentait en conformit de principes et de croyances. Si
seulement elle avait pu avoir quelque influence sur son mari! Mais, depuis
longtemps, Hermann, enferm dans ses rveries, l'avait dcourage par sa
douceur entte et silencieuse. Et c'tait  ce fils dont il tait si peu
sr que le vieillard se voyait contraint de confier le dpt de sa
royaut. Ah! le mystrieux et inquitant dpositaire!

Trouvait-il, du moins, quelque consolation dans son autre fils? Une brute,
ce prince Otto: perdu de vices, cribl de dettes, l'hte et l'oblig de
tous les barons isralites,  Paris la moiti du temps, un prince de
boulevard et de restaurants de nuit.

Quant au prince Renaud, le neveu du roi, orphelin ds l'enfance (comme on
meurt dans ces vieilles familles royales!) et qui s'tait lev tout seul,
qu'attendre de ce fou, de ce bohme, qui ne paraissait pas une fois par an
 la cour, qui vivait de pair  compagnon avec des artistes, des potes et
des journalistes et qui affichait publiquement le ddain, ou mieux
l'ignorance, de sa naissance et de son rang?

Et c'tait l toute la maison royale! Car fallait-il compter le fils
d'Hermann, le petit prince Wilhelm, un enfant de cinq ans, chtif,
nvropathe dj, toujours malade et qui, sans doute, ne vivrait pas?
Pourtant, sa mre tait saine et robuste, et son pre avait eu une
jeunesse chaste. Qu'est-ce donc qu'il expiait, cet innocent? La folie
sanglante de son anctre Christian XI ou la folie rotique de sa
trisaeule la reine Ortrude? Ou bien payait-il le surmenage physique et
moral, le labeur surhumain d'une si longue ligne de princes
administrateurs et soldats, raidis toute leur vie dans une attitude et
dans un effort ininterrompus et presque tous morts  la tche? Ou bien
plusieurs sicles de mariages entre consanguins ou de mariages purement
politiques, mal assortis et sans amour, n'avaient-ils laiss enfin, dans
les veines du dernier des Marbourg, qu'un sang corrompu et dcolor?

Pauvre race de rois! A mesure que son sang s'appauvrissait, son me aussi
semblait dfaillir... Au reste, c'tait ainsi dans toute l'Europe: chez la
plupart des membres des familles rgnantes se trahissait une diminution de
la foi et de la vertu royale, une lassitude, un dsenchantement ou une
terreur de rgner. Ils semblaient gns d'tre  part; on devinait en eux
un dsir inavou de revenir  la vie normale,  la vie de tout le monde,
comme si l'isolement de leur majest leur pesait et comme s'ils en
prouvaient plus d'ennui que d'orgueil. Et non seulement beaucoup
affectaient de vivre de la mme faon que leurs sujets, et, s'ils
gardaient autour d'eux quelque reste de crmonial, ce n'tait que par
ncessit, mais encore ils sentaient comme de simples particuliers, et
toutes les maladies morales du sicle envahissaient les maisons
souveraines.

Et, dans une tristesse grandissante, le vieux roi passait en revue
l'almanach des souverains en cette anne 1900. Ici, une impratrice
nvrose, empoisonne de morphine et publiquement amie d'une cuyre de
cirque. L, une reine crivassire qui, pouvant exercer le mtier de reine,
prfrait celui d'homme de lettres, mendiait l'approbation de ses
confrres bourgeois, se faisait imprimer dans toutes les langues et
concourait pour les prix des Acadmies. Ailleurs, un roi morose, qui ne se
montrait jamais  ses sujets, qui ne songeait qu' faire des conomies
pour organiser des voyages scientifiques et qui n'aspirait qu'au renom de
bon gographe. Non loin, un prince mlomane  l'me cabotine s'tait noy
une nuit, parmi ses cygnes, dans un lac des _Niebelungen_ aux rives
machines en dcors d'opra. Un autre prince s'tait suicid avec sa
matresse; un autre avait pous une danseuse... C'taient, depuis
quelques annes, les maisons royales qui fournissaient,  proportion, le
plus de faits divers. Les souverains s'avouaient semblables aux autres
hommes. De souverains croyant  leur droit divin, il ne voyait plus que
l'empereur d'Allemagne, le tsar, le Grand-Turc,--et lui enfin, le vieux
roi d'Alfanie. Les autres croyaient tout au plus  l'utilit de leur
mission publique et de la tradition dont ils taient les reprsentants.

Et, cependant, la France rpublicaine, en proie au dsordre chronique et
secoue de fivreux sursauts, puisait ses forces  organiser le
socialisme d'tat et s'enttait toutefois dans cette mortelle exprience.
En Espagne, la Rpublique tait tablie depuis cinq ans. En Angleterre, en
Belgique et en Italie, l'institution monarchique branlait. Quelque chose
se dfaisait en Europe...

--Hlas! songeait Christian XVI, les rois s'en vont parce qu'ils n'ont
plus la foi.




II


Aprs la crmonie, le roi fit appeler chez lui le prince hritier.

Le cabinet royal, d'architecture massive et d'une somptuosit teinte de
vieux ors roussis par le temps, tait plein du souvenir des sicles. Dans
une niche d'angle se dtachait sur un fond d'or la statue de bronze de
Christian Ier, le fondateur du royaume, casqu de deux ailes d'aigle, les
deux mains sur sa grande pe, qu'il semblait ficher en terre, devant lui,
comme une croix. Le fauteuil sur lequel Christian XVI tait assis, trs
simple, en chne sommairement sculpt, presque barbare et remarquable
seulement par sa masse, tait celui d'Otto III, le grand homme de la
dynastie. Et, par l'une des fentres, on pouvait voir, de l'autre ct du
fleuve, le dme byzantin de la cathdrale de Marbourg, o, depuis neuf
cents ans, tous les rois d'Alfanie avaient t sacrs.

Hermann s'approcha, l'attitude respectueuse et contrainte. Jamais il n'y
avait eu la moindre intimit entre le fils et le pre, soit que celui-ci
ft incapable de tout abandon, soit qu'ils fussent tous deux
incomprhensibles l'un pour l'autre. Faible, les yeux teints,
recroquevill par les rhumatismes et ne remplissant plus qu'un coin de la
chaire monumentale d'Otto III, Christian XVI ressemblait pourtant encore,
par la coupe et l'expression du visage, aux portraits de rois, presque
tous robustes, nergiques et rudes, qui couvraient les murailles de
l'antique salle. Il tait bien de leur race. Mais le prince Hermann, avec
ses traits affins et doux, paraissait d'une autre famille. Il avait l'air,
devant cette immobile range de visages dominateurs, d'un clerc studieux,
fourvoy dans une assemble de hauts barons.

Le silence se prolongeait. Enfin, le roi fit un effort et, lentement, avec
une gravit volontairement solennelle:

--Mon fils, je sais que vous tes bon, laborieux, appliqu  vos devoirs,
et je sais en quelles mains loyales et pures je viens de remettre mon
autorit. Et pourtant je ne puis me dfendre d'une inquitude. La
situation est difficile. Le peuple, oubliant que, quelles que soient ses
misres, le moyen le moins inefficace d'y remdier est encore de s'en
remettre docilement aux chefs que Dieu lui a donns,--et qui ne sauraient
le trahir, puisque l'intrt du roi est le mme que celui de ses sujets et
que le roi ne forme avec eux qu'une seule et mme me,--le peuple se
mutine et rclame  grands cris ce qu'il appelle les rformes. Il me
fallait choisir entre une rsistance hasardeuse et des concessions que
j'estime plus dangereuses encore. Rsister, je n'en ai plus la force.
Cder, je ne m'en suis pas cru le droit. A vous, mon fils, de faire selon
que Dieu vous inspirera. Je vous supplie seulement de vous dfier d'une
certaine sentimentalit qui est en vous, et aussi d'une prtendue
philosophie que vous avez puise dans les livres du sicle. Vous n'tes
plus assez persuad que vous tes roi par la volont de Dieu et que Dieu
est avec vous. Ce qui perd aujourd'hui les souverains, c'est, d'abord,
qu'ils ne croient plus assez fermement  leur droit royal, et c'est aussi
qu'ils ont, tant rois, des ides et des passions de simples particuliers.
Hlas! votre frre Otto aurait peut-tre plus que vous la juste conception
de la souverainet; mais Otto vit mal. Votre cousin Renaud est un fou. Moi,
je suis vieux et malade et m'en irai bientt. En sorte, que le royaume
d'Alfanie n'a d'autre support que vous. Haussez donc votre coeur. Que le
sentiment de votre responsabilit vous rende la foi que je sens qui vous
manque, et que la foi vous donne le courage d'agir, mme contre le peuple,
pour le bien du peuple. Soyez roi: vous le devez, et prenez garde de
n'tre qu'un homme.

Hermann sourit.

--Ai-je dit quelque chose de si plaisant? fit le vieillard.

--Mon cher pre, dit Hermann, ne vous irritez point. Je vous aime, je vous
vnre, et je voudrais vous ressembler. Mais vous me sommez d'tre plus
qu'un homme, et, s'il est une chose dont je sois sr, dont j'aie la preuve,
 chaque instant, au plus profond de moi-mme, c'est que je ne suis qu'un
homme en effet. Oui, j'ai beau faire, j'ai beau me reprsenter combien il
est trange que je me trouve lev au-dessus de trente millions d'autres
tres humains et que cela a d tre voulu par un Dieu... je ne perois en
moi aucune empreinte surnaturelle. Non, en vrit, je n'ai point ce
sentiment d'une onction divine, analogue, je suppose,  celui qui doit
remplir l'me des prtres croyants.

--Ce sentiment, dit le roi, priez Dieu de vous le donner, et Dieu vous le
donnera.

--Dieu! laissa tomber Hermann.

--Ne croyez-vous pas en Dieu? fit imprieusement le vieux roi.

Hermann baissa les yeux et ne rpondit point. Christian ptrissait de ses
doigts maigres les bras du fauteuil de son anctre Otto III, qui, croyant
en Dieu et sentant Dieu avec lui, fit mourir cinq cent mille hommes sur
les champs de bataille, conquit de vastes territoires et fut un grand
prince.

--Pardonnez-moi, mon pre, reprit doucement Hermann, et rassurez-vous. Je
crois  mon devoir, et je crois  mon droit. Si je n'ai pas, comme mes
anctres, la claire conscience d'tre directement investi par un dieu
empereur des rois, je me sens investi par ces anctres eux-mmes et par
les gnrations qui leur ont obi  travers les ges. Mon droit, s'il ne
me vient pas du ciel, me vient du pass, et, s'il ne me vient pas d'en
haut, il me vient d'en bas. Le peuple d'Alfanie a tmoign jusqu'ici qu'il
m'aimait. C'est son consentement, c'est l'accord de sa pense avec la
mienne qui me confre mon droit divin. Aprs tout, cela revient au mme,
si vous y rflchissez. Ayons donc confiance.

--Mais, s'il arrivait que votre pense se trouvt en opposition avec celle
d'une portion considrable de votre peuple, de la plus aveugle et de la
plus domine par ses instincts, que feriez-vous?

--Ce ne pourrait tre qu'un malentendu, puisque je ne voudrai jamais que
leur bien. Ce malentendu, je m'appliquerais  le dissiper par quelque
tmoignage clatant de ma charit pour eux.

--Et, s'ils refusaient de comprendre?

--Je leur imposerais ma volont, la sachant droite et bonne.

--Mme par la force?

--J'ai confiance qu'ils ne me rduiront jamais  cette ncessit.

--S'ils vous y rduisaient, pourtant?

--Je serais alors le plus malheureux des hommes, mais je ferais mon devoir.

--Oui, mais, rien qu'en y songeant, vous tes d'avance pouvant. Pourquoi,
sinon parce que votre volont et votre jugement n'ont point d'appui en
dehors de vous-mme? Il y a dans le mtier de roi des devoirs si terribles
qu'on n'aurait jamais le courage de les accomplir si l'on ne se sentait
clair et soutenu par une pense et une volont divines.

--Le sentiment de la justice, le respect de la personne humaine et la
charit du genre humain me seront des lumires suffisantes. Et, voyant
clair, je saurai agir.

--Que voulez-vous donc faire?

--Prparer un tat social o soit diminue la souffrance des individus et,
pour cela, diminuer d'abord l'ingalit des droits.

--Croyez-vous donc que l'on supprime la souffrance par des lois et des
institutions? On ne la diminue mme pas, puisque l'homme,  mesure que sa
condition matrielle s'amliore, dcouvre de nouvelles faons de souffrir.
Le vritable objet de la royaut, c'est le maintien d'une hirarchie
voulue de Dieu, par laquelle l'ordre subsiste, ce premier bien des peuples,
et o chacun  sa place, obissant et se dvouant, travaille, par l-mme,
 son salut ternel. La douleur des cratures est peut-tre dans le
dessein de la Providence.

--Voil donc un dessein que vous me dispenserez d'adorer... Je songe  ce
qu'est la vie de tel ouvrier mineur qui, peinant sous terre douze heures
par jour, gagne tout juste de quoi ne pas laisser sa femme et ses petits
mourir de faim; je songe  de plus misrables encore, et je n'ai pas le
coeur tranquille... Et, quant  cette hirarchie sociale dont vous parlez,
j'ignore si elle est l'oeuvre de Dieu, mais je sais qu'elle fut, 
l'origine, l'oeuvre de la violence des hommes, et cela attnue le respect
qu'elle m'inspire... Pour la premire fois de ma vie, je vous dis toute ma
pense, mon pre. Vous ne m'en voudrez pas?

--Nous ne parlons pas la mme langue, mon fils. Nous pourrions converser
longtemps ainsi sans nous comprendre. Cela est singulier. Vous avez t un
bon fils, vous avez eu une jeunesse srieuse, je n'ai jamais eu de
reproche  vous faire, et cependant il y a toujours eu entre nous je ne
sais quoi qui nous sparait. Ce n'est pas ma faute. Votre ducation a t
un de mes grands soucis, et je me suis efforc de former en vous, soit par
les leons, soit par l'exemple, une me royale. Vous laissiez faire, vous
n'tiez point indocile; mais, chaque jour, je vous sentais vous loigner
de moi...

Le vieillard se tut. Une larme pointait au coin de ses yeux voils par
l'ge, trop petite pour couler. Il reprit:

--Hlas! je me suis longtemps demand si l'preuve que vous voulez tenter
tait mme permise. Toutefois, tentez-la selon votre conscience,
puisqu'aussi bien la ncessit nous presse. Je suis sr du moins de votre
honntet et de votre bonne foi, et je suis persuad que l'exercice mme
du pouvoir vous dfera,  mesure, de vos doutes et de vos chimres. Du
fond de la retraite o je vais ensevelir mes derniers jours, je prierai
Dieu qu'il vous claire et vous fortifie et qu'il vous ait, vous et mon
royaume, en sa sainte protection.

Un attendrissement gagnait Hermann, lui brouillait les yeux, lui faisait
tortiller fbrilement sa moustache tombante.

--Mon cher pre, dit-il, je crains que, dans cet entretien, ma parole
n'ait plus d'une fois excd ma pense. Je suis si troubl, voyez-vous!
Vous avez raison: l'action communique la foi, et je compte sur la paix que
promet l'vangile aux hommes de bonne volont.

Et, par un mouvement qui dmentait quelques-uns de ses prcdents propos,
Hermann flchit le genou et dit:

--Mon pre, bnissez-moi...




III


Hermann, en rentrant chez lui, tait mcontent de lui-mme. Quel sentiment
l'avait entran  dire  son pre des choses que celui-ci ne pouvait
entendre? Et par quelle faiblesse avait-il reni ensuite, ou peu s'en
fallait, ce qu'il venait de confesser?

--Que je suis peu matre de moi! murmura-t-il avec colre.

Ses yeux s'arrtrent sur un vieux tableau accroch au-dessus de sa table
de travail. C'tait le portrait d'un de ses anctres, Hermann II, qui
avait assassin son frre, dont il se dfiait, empoisonn sa premire
femme afin de pouvoir conclure un mariage plus avantageux pour l'tat et
noy dans le sang une rvolte de paysans affams. Il passait pour un grand
roi. Les historiens l'excusaient; quelques-uns le glorifiaient: tous ses
crimes, ne les avait-il pas commis soit pour sauver la couronne, soit pour
assurer l'unit du royaume?

C'tait, d'ailleurs, un chef-d'oeuvre que ce vieux tableau, achev et
embelli par le temps. Du fond, devenu tout noir, ressortait puissamment
une tte jaune, toute en nez et en mchoires, avec des yeux durs, d'une
fixit gnante. La main droite mergeait au premier plan, une main
terrible, qui serrait le sceptre comme un bton.

--Ah! songeait Hermann, si j'avais l'nergie de cette brute pour vouloir
le contraire de ce qu'elle a voulu!

Ce portrait de son farouche homonyme, Hermann le gardait l, sous ses yeux,
comme un _memento_ de tout ce qu'il s'tait jur d'viter, de tout ce qui
lui faisait le plus d'horreur au monde: orgueil de la domination,
brutalit, cruaut et dogmatisme, car l'aeul meurtrier avait t un roi
croyant et, par pit autant que par politique, un zl protecteur de
l'glise.

Comment lui, le dernier venu de la race, pouvait-il diffrer  ce point,
non seulement par les gots et par la culture, mais par tout son tre
intime, de ses violents anctres?...

Sa vie passe lui arrivait, au hasard, par brves apparitions. D'abord,
son enfance sans caresses, soumise de bonne heure  une rude discipline.
Comme il avait pleur,  huit ans, le jour o on lui avait mis l'uniforme
d'officier de la garde! But dans un enttement dont il n'et pu dire les
raisons, il rsistait en sanglotant, comme s'il et pressenti que ce
premier uniforme, c'tait une prise d'habit, et pour la vie. Il revoyait
s'abattre sur lui, ce jour-l, la grande main lourde de son pre
indign... Au reste, cet accs de dsespoir enfantin avait t sa seule
rvolte extrieure. Depuis, il s'tait, en apparence, soumis  tout; il
avait subi silencieusement sa destine de prince royal.

Avait-il t aim de son pre et de sa mre? Peut-tre. Il ne savait. Il
tait tent de croire qu'un seul l'avait aim vraiment: le premier en date
de ses prcepteurs, un vieux professeur de l'universit de Marbourg, un
bonhomme trs doux, trs timide, qui tremblait comme la feuille quand le
roi survenait au milieu des leons... Mais, enseigns par lui, les faits
des Grecs et des Romains devenaient intressants comme des contes...
Hermann se souvenait encore d'avoir pleur d'enthousiasme sur Harmodius et
Aristogiton, sur les Gracques, sur Spartacus et sur la lgende de
Guillaume Tell. Pourquoi, des leons du vieux professeur, avait-il retenu,
 trente ans de distance, prcisment ces histoires-l?... Il se souvenait
aussi d'avoir un jour drob, dans la bibliothque du bonhomme, des livres
qui dcrivaient des pays merveilleux, sans riches ni pauvres, les hommes
tous bergers et tous bons, et d'autres livres encore o revenaient souvent
les mots de salaire et de capital et o il n'avait rien compris sinon
qu'il y a sur la terre beaucoup de malheureux... Mais ce vieux matre, si
doux et si amusant, qui souvent le prenait sur ses genoux pendant les
leons, il tait parti un jour, et Hermann ne savait ce qu'il tait
devenu...

Puis il se rappelait une meute  laquelle il avait assist par une des
fentres du palais... Des hommes en haillons, trs laids... l'un d'eux
portant un drapeau noir... Tout  coup, un bruit de fusillade; des hommes
qui tombent, la bouche grande ouverte, une femme pleine de sang sur le
pav, et d'autres femmes qui se sauvent en poussant des cris. L'enfant
royal se mettait  pleurer (il pleurait donc toujours, cet enfant?), et il
demandait: Pourquoi leur a-t-on fait du mal? Et son gouverneur
l'arrachait de la fentre, o le petit s'accrochait pour voir encore ce
qui lui faisait si grand'peur...

Il se revoyait, plus tard, voyageant en Allemagne, suivant assidment, 
Heidelberg, un cours de philosophie. Le professeur, homme illustre, de
renomme europenne, qui, dans ses leons, menait ses ides jusqu'au bout
et qui, trouvant dans la mtaphysique l'ivresse d'une sorte d'alcali
volatil, s'emportait aux audaces les plus intransigeantes de destruction
et de reconstruction spculatives, n'en tait pas moins, dans la vie
relle, respectueux des contingences utiles, avide d'honneurs, de
dcorations et de places, profondment impressionn par les puissances et
les grandeurs de chair... Mais,  ces exercices de la pense raisonnante,
Hermann, parfaitement sincre, s'tait dcidment purg de ce qui pouvait
rester en lui d'involontaires prjugs de naissance ou d'ducation. Tandis
qu'il dfaisait et refaisait le monde dans son cerveau et qu'il
s'appliquait  considrer toutes choses au point de vue de l'universel et
de l'absolu, il affranchissait vraiment sa personne morale de l'accident
qui l'avait fait natre pour le trne, et, non seulement dans ses faons
d'tre et ses jugements habituels, mais jusque dans le fond de son me--de
mme qu'un chrtien le vieil homme--il dpouillait le prince...

Le sjour de Paris achevait ce travail intrieur. Hermann vivait  Paris,
pendant quelques mois, dans un rel incognito, estimant que c'est le seul
moyen, pour un prince, d'avoir une vision exacte des choses. Un prince ne
peut vivre, comme prince, que dans un monde extrmement restreint; il ne
se trouve de plain-pied qu'avec un tout petit nombre d'hommes: il ne peut
donc connatre les hommes qu'imparfaitement. Il ne les voit que sous un
angle trs particulier et trs troit et dans une attitude de respect et
de dfiance. Presque partout, il gne ou il est gn. Il vit et meurt
isol de l'immense humanit. Il ne voit gure de la grande comdie que des
fragments prpars. Sa prsence suffit  altrer le caractre des
spectacles auxquels il assiste, et les choses ne sont pas sincres pour
lui.

Hermann avait voulu secouer le surcrot de servitude qui s'ajoute, pour
les princes, aux servitudes qui psent toujours sur les jugements humains.
Il s'tait arrang pour vivre  Paris librement, en pleine mle humaine,
pour y connatre la socit  tous ses tages, sous tous les aspects, par
tous ses cts pittoresques et dans ses recoins moraux, pour coudoyer mme
l'extrme misre et la considrer de tout prs.

Il avait aim Paris. L'esprit de la ville de joie, l'ironie et l'irrespect
qu'on respire dans son air, Hermann en avait t surpris et charm, sans
trop remarquer ce que cette ironie a d'un peu mince et ce qu'elle recouvre
quelquefois de niaiserie et de snobisme. Surtout il avait conu une
vritable estime pour ce scepticisme lger et dpourvu de pdanterie,
aboutissant  un dtachement qui, bien que superficiel, se rencontrait
souvent avec la sagesse la plus profonde et  une douceur qui, bien
qu'inactive, quivalait, dans plus d'un cas,  la charit mme.

Mais, en mme temps, la crainte de ne pas penser librement, de conserver 
son insu quelque chose du prjug aristocratique et royal, de se croire
encore, dans le trfond de sa conscience, ptri d'une autre argile que le
commun des hommes et de surprendre, dans ses jugements, dans ses dmarches,
dans ses gestes, les effets de cette persuasion involontaire et secrte
s'exasprait en lui jusqu' une inquitude maladive. Volontiers, il et
charg un serviteur de lui rpter, chaque jour et  chaque instant du
jour: Souviens-toi qu'un prince n'est qu'un homme. Il avait peur, pour
ainsi dire, du sang qui coulait dans ses veines. Et cette apprhension,
cette continuelle attention sur soi communiquait  son allure et  toute
sa conduite une gne, une incertitude que venaient rompre nerveusement des
dcisions subites et excessives...

S'il n'avait pu s'entendre avec la princesse royale, ce n'tait point
parce qu'il l'avait pouse sans l'avoir choisie. Ce mariage, conclu dans
un intrt, national et dynastique, et pu tre un mariage heureux:
Wilhelmine tait belle, intelligente, vertueuse, et il ne semblait pas
qu'il fallt de grands efforts pour l'aimer. Et ce n'tait pas non plus la
diffrence de leurs caractres ni celles de leurs opinions touchant les
devoirs gnraux de la royaut ou les questions politiques particulires
qui l'avait peu  peu loign d'elle. C'tait quelque chose de plus intime
et de plus irrmdiable. Ce qui dplaisait  Hermann, ce qui lui faisait
mal, c'tait, parmi toutes les vertus et toute la grce de cette femme, il
ne savait quelle imperturbable complaisance dans le sentiment de sa
naissance et de son rang; c'tait une batitude d'orgueil inexprim, qu'il
percevait, lui,  travers les moindres actes et chacune des paroles de
cette fille d'archiduc; c'tait de sentir que Wilhelmine avait beau tre
douce et bienveillante aux petits, elle s'estimait d'une essence
irrductiblement suprieure  ce qui n'tait pas de sang royal; que la foi
religieuse et la pit de la charmante femme n'y pouvaient rien; que les
maximes chrtiennes sur l'galit devant Dieu ne seraient jamais pour elle
que des formules vides qu'elle rptait des lvres et que, bonne et
compatissante aux hommes, jamais, jamais elle ne leur serait
fraternelle. Et, de constater  chaque instant, chez l'honnte princesse,
cette conscience sereine de la prexcellence de sa nature, de voir
s'panouir stupidement en elle un sentiment qu'il s'tait acharn 
draciner de son propre coeur, cela remuait chez le prince quelque chose,
vraiment, comme une colre haineuse de dmagogue...

Le divorce tait donc complet entre sa vie extrieure et ses penses
intimes. Son pre tant souvent malade, il avait t oblig, dans les
derniers temps, en sa qualit de prince hritier,  une vie de parade et
de reprsentation qui, mme rduite  l'indispensable, suffisait 
l'accabler d'ennui. Il tait un peu dans la situation d'un prtre qui a
cess de croire et qui continue  clbrer la messe. Il hassait ce monde
de la cour: chambellans, grands officiers, hauts dignitaires, tous
importants et futiles, durs au fond. Et il sentait autour de lui, encore
que prosterne et muette, la dfiance de tous ces gens-l et, derrire eux,
l'attente dj presque hostile de la noblesse, de la bourgeoisie
financire, du haut clerg, de toutes les classes privilgies... Sans
doute, c'tait, par dfinition, un pouvoir sans limites que son pre
venait de lui remettre; mais, en ralit, ce pouvoir n'tait absolu qu'
la condition d'agir dans le sens des institutions sculaires qui tiraient
de lui leur origine et qui lui servaient de support. Quelle masse norme
de mauvaises volonts, d'intrts et de traditions il lui faudrait rompre
pour faire son devoir! En aurait-il la force?

Accoud sur la table, le front dans les deux mains, il dit  mi-voix:

--Ah! Frida! petite Frida! qu'est-ce que je deviendrais si je ne t'avais
pas?




IV


Belle, sereine, tranant encore,  grand plis casss, le brocard de sa
robe de cour, qu'elle n'avait pas pris le temps de quitter, Wilhelmine
entra.

Hermann se leva avec ennui:

--Qui me vaut l'honneur?...

--Je voulais, rpondit-elle, tre la premire  vous fliciter aprs la
crmonie.

--J'en suis fort touch, dit Hermann.

Il ajouta avec un peu d'ironie:

--Vous devez tre heureuse, car vous voil reine, ou tout comme.

--Heureuse, oui... et inquite aussi. Que Dieu vous assiste, Hermann, et
qu'il vous montre votre devoir!

--Ce qui veut dire, rpliqua-t-il vivement, que, selon vous, je ne le vois
pas o il est?... Oui, je sais d'avance que vous n'approuvez point mes
projets et que vous tes prsentement partage entre la joie de voir la
toute-puissance dans mes mains et la terreur de ce que j'en vais faire. Je
vous remercie toutefois de vos bonnes paroles.

--Hlas! dit-elle, je n'ignore pas  quel point elles sont inutiles. Voil
des annes que, vivant cte  cte, nous sommes plus spars que s'il y
avait entre nous des mers et des montagnes.

Et, comme il protestait du geste:

--Oh! la rupture n'a pas t publique. Je ne pourrais mme pas dire quel
jour elle s'est faite. 'a t moins une rupture qu'une sorte de
dliement. Je vous sais gr d'ailleurs d'avoir sauv les apparences... Le
prince mon mari (elle eut un triste sourire) continue  se rendre
officiellement et  jours fixes dans ma chambre... Mais, l mme, je ne
suis pour vous que la princesse royale: je ne suis pas votre femme.

A dessein ou par hasard, elle s'tait assise sur un pouf, presque aux
pieds d'Hermann, la tte penche en avant, dans une attitude qui
dveloppait la courbe grasse de son dos et de sa nuque robuste.

Mais lui, trs froidement:

--C'est vous qui l'avez voulu... Rappelez-vous comment on nous a maris.
Vous aviez t leve dans une petite cour suranne et pompeuse, comme une
archiduchesse d'il y a deux cents ans. Moi, une fois affranchi de
l'inhumaine discipline  laquelle mon pre avait soumis ma premire
jeunesse, j'avais vcu, autant que cela m'tait permis, en simple tudiant,
puis en voyageur, et mon rve tait de continuer  vivre comme un
particulier. Nous ne nous tions jamais vus. Cependant j'avais bon espoir:
je comptais trouver en vous une femme, et je me mis  vous aimer pour
votre jeunesse, votre beaut, et pour la loyaut de votre caractre...
Mais vous tiez comme fige dans votre rle; vous adoriez cette parade que
je dtestais, et, jusque dans notre intimit, rduite par vous presque 
rien, vos sentiments et vos gestes gardaient un caractre officiel et
royal...

--Oui... l'air des Altenbourg, comme vous disiez. Cet air que vous
retrouviez, chez mon pre, dans tous nos portraits de famille... Mais
enfin ce n'est pas un crime que de ressembler  ses aeux?

--Non; mais cet air signifiait, je ne sais comment, que vous aviez de
vous-mme, et de votre fonction, et de l'amour, et de la vie, et de toutes
choses une ide qui ne pourrait jamais tre la mienne, et que je vous
tonnerais et vous scandaliserais toujours, quoi que je fisse. Et, ainsi,
cet air a peu  peu dcourag et glac ma tendresse.

--Cela est possible, murmura la princesse presque  voix basse, trs douce
et d'un ton de soumission. Je ne rcrimine point... Il n'est sans doute
plus temps... Parce que je ne vous ai pas aim  la faon d'une bourgeoise,
vous avez cru que je ne vous aimais pas... Et pourtant j'en aurais long 
dire l-dessus.

Elle jeta ces mots comme un aveu involontaire, et, la tte renverse dans
un mouvement qui semblait offrir ses belles paules et sa gorge de blonde,
elle cherchait les yeux de son mari.

Mais lui ne la regardait pas.

Elle se leva rapidement et, sa fiert retrouve, elle reprit d'un accent
un peu sourd:

--Mais ce qui est fini est fini... Vous vous tes cart de moi, croyant
que je me retirais. Je me suis rsigne... Je vous rends d'ailleurs cette
justice que notre malentendu est rest une affaire entre nous deux; que,
si vous m'avez dlaisse, c'est pour une ide, pour un rve, et que cette
place que j'ai perdue dans votre coeur, aucune autre femme du moins ne me
l'a prise...

Il crut saisir, dans cette affectation de confiance, une allusion cache,
l'expression dtourne d'un soupon. Elle surprit le froncement de ses
sourcils et, se dominant tout  fait:

--Mais que vais-je vous dire l? Encore une fois, je ne suis venue que
vous offrir l'hommage de la premire de vos sujettes, de la plus dvoue
et de la plus fidle. J'ajoute seulement: Prenez garde, roi, fils de roi,
 ce que vous allez faire. Et, pour que vous vous souveniez mieux de mon
avertissement, j'ai dit qu'on vous amne votre fils.

Elle avait repris son grand air, l'air d'imperturbable majest des
Altenbourg. Et c'est pourquoi, tandis qu'elle allait elle-mme ouvrir la
porte, il eut un sourire ironique et excd.

La gouvernante, madame de Schliefen, une vieille dame sche et digne,
poussa devant elle un enfant chtif, assez joli de traits, mais la tte
trop grosse et l'air endormi.

Une expression profondment douloureuse contracta le visage d'Hermann. Il
l'aimait bien, son petit garon, mais cela lui faisait mal de le voir.
L'ide de l'injustice mystrieuse dont cet enfant tait la victime, cette
ironie du destin qui donnait pour dernier rejeton  toute une race de rois
puissants ce pauvre petit gnome, emplissait Hermann d'une telle amertume
de rvolte et de protestation que ce sentiment trop fort tait souvent 
sa tendresse paternelle la possibilit de s'exprimer. Au reste, il avait
d, comme de raison, abandonner  la mre le soin d'lever l'enfant malade,
et il savait quelles leons de prtendue dignit-- cinq ans!--et
d'orgueil professionnel et d'tiquette imbcile on lui inculquait dj,
 ce frle avorton royal. Et il songeait que le jour o l'enfant serait
grand-- supposer qu'on pt le faire vivre--il trouverait en lui un coeur
fauss, une tte pleine de vaniteuses sottises, qu'il ne serait plus temps
de refaire tout cela et qu'ainsi la mre altire et la gouvernante empese
taient sans doute en train de lui prendre l'me de son fils, et pour
toujours.

--Venez, Wilhelm, dit la princesse.

Elle prit l'enfant par la main et le conduisit au prince:

--Embrassez votre pre. Depuis tout  l'heure--coutez bien ceci--depuis
tout  l'heure, ce n'est pas seulement votre grand-pre, c'est aussi votre
pre qui est roi.

--Ne lui parlez donc pas de ces choses-l, dit brusquement Hermann. Que
voulez-vous qu'il y comprenne?

Le petit Wilhelm, intimid, baissait sa grosse tte. Hermann le baisa sur
le front, l'examina un moment et, s'adressant  la gouvernante:

--Comme il est ple! A-t-il bien dormi?

--Oui, monseigneur, dit la vieille dame.

--A-t-il bien mang?

--Oui, monseigneur, et il a bien jou aprs son djeuner.

--Avec qui?

--Mais... tout seul, monseigneur.

--Il y a pourtant le petit garon du grand veneur et celui du grand cuyer
qui sont  peu prs de son ge, et j'avais recommand...

--Oui, monseigneur; mais ces enfants prenaient avec Son Altesse royale de
telles liberts...

--Ils le battaient?

--Oui, monseigneur.

--Eh bien, il n'avait qu' se dfendre.

La princesse intervint:

--Vous ne parlez pas srieusement, Hermann?

--Pauvre petit! dit le prince. Ce qu'il te faudrait, ce serait le grand
air, la vie libre et naturelle, la bataille avec d'autres gamins, et le
moins d'gards possible. Seulement, voil! Ou tes camarades te traitent
dj comme un petit roi, et cela est horrible, ou bien ils oublient de te
respecter, et alors on les rappelle au sentiment de la hirarchie...
D'ailleurs, continua-t-il en ttant les bras de l'enfant, fragiles comme
des osselets d'oiseau, peut-tre qu'on a raison, car tu n'es gure en tat
de te dfendre toi-mme... Va donc, pauvre petit, va jouer tout seul.

Le prince disait cela d'un ton si triste et si pre que l'enfant, effray,
fondit en larmes.

--Qu'est-ce qu'il a? Il a cru que je le grondais... Je suis stupide.

Hermann prit l'enfant sur ses genoux, le serra sur sa poitrine, en
appuyant, sa barbe contre la petite joue mouille.

--Wilhelm, mon chri, qu'est-ce que tu as?... Mais je ne te gronde pas...
Au contraire... Je suis ton papa qui t'aime bien... Veux-tu que je te
donne un beau joujou? Veux-tu que je te raconte une belle histoire?

L'enfant fit signe que non. Jouer le fatiguait. Son jeu favori tait de
rester des heures entires dans son petit fauteuil, immobile, comme en
reprsentation. Et, quant aux belles histoires, il avait le coeur encore
trop gros pour en vouloir entendre. Il ne pleurait plus, mais, secou d'un
reste de sanglots, il jeta ses bras autour du cou d'Hermann.

Alors Wilhelmine, suivant toujours sa pense:

--Puisque, vous l'aimez, Hermann, pensez  lui et gardez-lui son hritage.

L'importune avertisseuse, qui ne le laissait pas tre pre, simplement!
Il rpliqua:

--Mais cet hritage n'est pas compromis, que je sache. Et tenez...

Du dehors, une grande rumeur joyeuse montait, o se dtachait par moments
ce cri: Vive le prince Hermann!

--Vous entendez? C'est le peuple qui vient de lire ma proclamation.

--Vous leur promettez tout: cela est facile. Mais que leur donnerez-vous
demain?

Sans rpondre, Hermann ouvrit la fentre. La rumeur, plus claire et plus
haute, entra dans le palais. Elle grossit encore lorsque Hermann se fut
avanc sur le balcon. Devenu soudainement trs ple, comme si cette houle
humaine lui et donn le vertige, il ne put que dire:

--Merci, mes amis, merci...

Instinctivement,--car, malgr elle, ces acclamations la grisaient,
--Wilhelmine fit quelques pas pour rejoindre son mari. Elle s'arrta en
rflchissant que cette ovation s'adressait  des ides qu'elle rprouvait
de toutes ses forces, et, loyale, elle ne voulut point dtourner vers elle,
par surprise, une part de la gratitude populaire.

Mais, ses yeux ayant rencontr le petit Wilhelm qui riait, avec une
curiosit ravie,  ce grand bruit triomphal:

--Hermann, cria-t-elle, montrez-leur votre fils!

--Oh! oui, pre! dit l'enfant.

Il avait redress sa tte de gnome, prt aux hommages et subitement grave
comme une idole.

Hermann haussa les paules:

--Le leur montrer? Pourquoi faire?... non, madame. Ces choses-l ne sont
pas bonnes pour les enfants.

Il ferma la fentre, lentement. Quand il se retourna, il vit le petit
Wilhelm qui pleurait de rage et, prs de lui, sa gouvernante, agenouille,
qui lui prodiguait des consolations respectueuses:

--Monseigneur! monseigneur! Un prince ne doit jamais pleurer, disait la
vieille dame. Votre Altesse royale me fait un vrai chagrin.

--Qu'on l'emporte, dit tranquillement le pre.




V


--Vous connaissez, monsieur le grand chancelier, ma proclamation au peuple,
puisque vous l'avez contresigne?

Le comte de Moellnitz s'inclina:

--Me sera-t-il permis de rappeler  Votre Altesse royale que mon
contre-seing n'tait l que pour authentiquer votre signature et qu'il ne
saurait avoir, dans l'espce, une autre signification?

--Je le sais, monsieur, et c'est bien, en effet, ma pense  moi, et
uniquement ma pense, que j'ai voulu faire connatre au peuple. Je ne vous
en dois pas moins un sincre expos de mes intentions. Les grves qui,
depuis quelques mois, ont fait tant de ruines dans ce malheureux pays
semblent termines, plutt par l'impossibilit o se trouvent les ouvriers
de continuer la lutte que par les concessions des patrons, qui ont t
insuffisantes...

Le comte de Moellnitz protesta d'un sourire mince et d'un discret
hochement du menton.

--C'est du moins mon avis, poursuivit Hermann. Un grand apaisement s'est
produit ds qu'on a su que le roi avait dessein de me dlguer ses
pouvoirs. Le peuple attend. Par toute ma conduite passe et par tout ce
que j'ai laiss deviner de mes sentiments, j'ai pris envers lui une sorte
d'engagement tacite. Je le tiendrai. Cette ide s'est rpandue parmi les
travailleurs que la solution des questions sociales dpendait d'une
rforme pralable des institutions politiques. Cette vue n'est point
fausse. Je vais soumettre  l'assemble consultative, dont je vous ai fait
connatre la composition, deux projets connexes: un projet de loi
lectorale et un projet de loi instituant pour commencer un _minimum_ de
rgime reprsentatif. Voici ces deux projets.

Le prince remua des papiers sur son bureau. Le comte de Moellnitz avait
attendu, sans broncher, la fin de ce discours. Son mince sourire
continuait d'exprimer la scurit intellectuelle d'un homme qui n'a jamais
pens. videmment, les ides encloses sous son petit front arrondi et dur
taient pauvres et peu nombreuses, mais ranges en bon ordre, tenaces et
d'autant plus immuables qu'il ne les avait pas cherches lui-mme et
qu'elles taient uniquement les ides de sa naissance, de son rang, de sa
fortune et de sa carrire. Il tait de ceux qui sont incapables de
concevoir et de se figurer une me diffrente de ce qui leur sert d'me,
ni une autre vie que la leur, ni la possibilit mme d'un autre tat
social que celui dont ils ont profit et qui s'est trouv, par le hasard
de leur naissance, exactement adapt  leur intrt personnel. Mme quand
ils ont l'air de penser et d'agir, ils ne font que les gestes de l'action
et de la pense; mais ils font ces gestes imperturbablement et ils ne font
jamais qu'une espce de gestes, et ainsi leur automatisme moral devient
une force norme et irrductible. Fantoches, mais fantoches d'une
tradition qui peut avoir, elle, sa grandeur et sa raison d'tre; et c'est
pourquoi il arrive  ces hommes d'offrir des apparences de politiques,
d'orateurs et d'honntes gens. L'autorit du comte de Moellnitz et son
honntet reconnue lui venaient de sa persistance dans son automatisme
originel. Il faisait trs bien, et avec beaucoup de suite, les gestes de
grand seigneur, de diplomate et de ministre d'une monarchie absolue. Tte
de vieil oiseau, mais d'oiseau hraldique.

C'est donc d'un air d'incomparable dignit qu'il rpondit:

--Monseigneur, j'ai l'honneur d'offrir  Votre Altesse royale ma dmission
et celle de mes collgues.

--Je la reois, monsieur de Moellnitz, dit Hermann. Je choisirai ds
demain un autre ministre.

Le comte crut de son devoir d'ajouter une phrase courageuse de vieux
serviteur loyal, o il mit, ainsi qu'il convenait, l'accent d'une noble
franchise:

--Je supplie Votre Altesse royale de ne point douter de mon dvouement.
Mais je suis persuad, en mon me et conscience, qu'Elle nous perd, et
qu'Elle se perd elle-mme.

--Nous verrons bien, dit Hermann.

--Du moins, monseigneur, Votre Altesse royale se souviendra-t-elle un jour
que j'ai os l'avertir? Si ma conscience ne me permet point de vous aider
 dtruire (excusez l'audace de ces paroles, qu'inspire seul l'amour du
bien public), soyez sr que mon dvouement restera acquis  Votre Altesse
royale quand il s'agira de rparer.

--Je n'en doute point, dit Hermann en souriant. Je sais que vous tes de
ceux qu'on retrouve toujours.




VI


Le soir, un bal fut donn dans le palais,  l'occasion de la dlgation du
pouvoir au prince hritier. Hermann se tenait dans le salon rserv aux
princes et  leurs aides de camp, aux princesses et  leurs demoiselles
d'honneur, aux ministres et au corps diplomatique.

Par trois portes grandes ouvertes sur les autres salons, sous une bue
vaguement rousse qui attnuait la crudit de la lumire lectrique, on
voyait passer le tourbillonnement de la fte: une mle d'uniformes
rigides et sombres tranchant sur un fouillis blanc, rose et mauve de robes
onduleuses, des moustaches penches sur des nuques et des paules nues,
des enroulements de tranes autour des fourreaux d'pes, et de rapides
changes d'tincelles entre les diamants des femmes et les plaques des
danseurs.

Hermann se disait que, parmi les privilgis qui taient l, il n'y avait
personne peut-tre  qui il n'inspirt une dfiance secrte ou avoue et
qui ne dt lui tre ennemi ds qu'il aurait fait connatre ses desseins.

--S'ils savaient en l'honneur de quoi ils dansent! songeait-il.

Il s'tait dgag du cercle des diplomates et des grands officiers de
cour. Il s'approcha d'une petite femme encore jeune, assez jolie, mais de
figure souffreteuse, assise  l'cart.

C'tait la princesse Gertrude, femme du prince Otto.

Elle venait de se dbarrasser de ses demoiselles d'honneur en leur
permettant d'aller danser toutes  la fois (Car je ne suis pas amusante,
mes pauvres petites!) et elle regardait, la fte d'un oeil atone, l'air
absent.

Mais elle eut, en tendant la main  Hermann, un bon sourire presque gai.

--Merci de ce que vous avez encore fait pour moi, dit-elle.

Elle tait toujours sans le sou, Otto lui extorquant tout  mesure, et
souvent mme elle n'avait pas de quoi payer ses serviteurs ni subvenir aux
dpenses les plus ncessaires de sa maison. Quand sa dtresse tait trop
forte, elle avait recours  Hermann, qui lui donnait un peu d'argent, pris
sur sa cassette particulire.

--Au moins, dit charitablement Hermann, est-il un peu plus raisonnable?

--Oh! oui, oui, rpondit-elle vivement. Je n'ai pas eu  me plaindre de
lui depuis cette affaire.

Cette affaire, c'tait la grossesse subitement dcouverte d'une des
demoiselles d'honneur de la princesse Gertrude: la jeune fille saisie en
plein bal d'un malaise rvlateur, dgrafe  la hte dans une embrasure
de fentre et, aprs une longue syncope, racontant  sa matresse, parmi
des sanglots dsesprs, que son sducteur tait le prince Otto. On avait
touff l'affaire comme on avait pu, renvoy la jeune personne dans sa
famille et indemnis d'une place lucrative son infortun pre, gentilhomme
pauvre, mais de bonne race.

Gertrude avait pardonn. Elle aimait son mari.

--Il n'est pas mchant, je vous assure. Il n'est que faible et facile 
entraner. Et il est charmant quand il veut... Il a reconnu ses torts et,
aprs cette triste histoire, il a t beaucoup mieux pour moi qu'il
n'avait t depuis longtemps.

Hermann la regardait avec attention. Il remarqua son extrme maigreur; il
vit qu'elle n'avait plus de cils et aperut, au-dessus du lger hle du
front, une bande ple, large comme le doigt, d'o les cheveux taient,
tombs et que recouvraient mal de minces bandeaux.

--Vous n'allez pas bien, ma pauvre amie, laissa-t-il chapper.

--Non, pas trop... En vrit, je n'ai pas de chance... Vous savez, car je
n'ai jamais rien eu de cach pour vous, qu'Otto m'avait tout  fait
abandonne... Et, presque tout de suite aprs qu'il m'est revenu et qu'il
s'est montr si bon, si tendre, je me suis mise, moi,  tre malade. C'est
bien prendre mon temps!

Hermann songea:

Pauvre innocente! Il t'est revenu parce qu'il avait besoin d'argent et
que, t'ayant mortellement offense, il n'avait sans doute pas d'autre
moyen de s'en faire donner. Et il a t plus infme en se rapprochant de
toi qu'il ne l'avait t en te dlaissant. Et ta maladie est la mme que
celle dont se meurt ta demoiselle d'honneur dans son honnte famille... Et
tu ne sais pas tout... Moi non plus, du reste... Il n'y a que la police
secrte, les usuriers et les proxntes de cette bonne ville qui
connaissent entirement mon dlicieux frre....

Il quitta brusquement la princesse Gertrude. Il venait d'apercevoir, 
l'autre extrmit du salon, Otto et Frida de Thalberg. Leur entretien
semblait anim; lui, ricanant, son grand nez pench sur la nuque fauve et
les paules lactes de la jeune fille; elle, le sourcil fronc et
rougissante un peu.

Otto l'avait rejointe au moment o elle gagnait une des portes qui
donnaient sur la terrasse:

--Permettez-moi de vous accompagner, mademoiselle.

Surprise, elle s'tait arrte. Et lui, toujours avec son ricanement:

--Vous ne sortez plus? Vous avez peur de moi?

Il se dandinait sur ses longues jambes, cherchant un sujet de conversation,
et, se rappelant l'incident de l'aprs-midi:

--Eh bien! nous avons donc t gronde?... Elle manque de moelleux, hein?
la princesse Wilhelmine.

--J'tais dans mon tort, monseigneur.

--Avouez que vous vous fichez pas mal de l'tiquette.

--Non; mais je ne la possde pas parfaitement. J'ai t leve comme une
sauvage, moi, vous savez.

--Et je vous trouve trs bien comme a.

videmment, il la trouvait trs bien. Un peu en arrire et la dominant de
sa haute taille, il la respirait comme une fleur rousse. Sous leurs
paupires pesantes, ses yeux fans avaient de courtes flammes troubles, et
sa tte de viveur et d'homme de proie, toute tendue par un dsir brutal,
semblait s'allonger en mufle.

--J'ai toujours beaucoup de plaisir,--mais l, beaucoup!-- vous
rencontrer. Je vous l'ai dj dit, nous nous entendrions admirablement si
vous vouliez, et nous serions vite trs bons amis.

--Mais je ne pense pas que nous soyons ennemis, monseigneur.

--Ne faites donc pas celle qui ne comprend pas.

--Qu'y a-t-il  comprendre?

La puret glaciale de deux impassibles prunelles interloqua un instant le
prince Otto.

Il reprit:

--Qu'est-ce que vous disait donc tantt mon cousin Renaud?

--Je lui demandais des nouvelles de Paris, monseigneur.

--Ah! Paris! Paris!... murmura le prince d'un ton pntr (et Dieu sait
quelles images ce mot faisait lever dans sa mmoire!) J'y vais le mois
prochain...

Et il souffla  l'oreille de Frida:

--Voulez-vous y venir?

--O?

--A Paris.

--Je ne demanderais pas mieux, dit Frida, affectant de rire.

--Et si je vous prenais au mot? Ne faites donc pas cette figure... Ce que
je vous propose n'a rien d'extraordinaire... Je vous connais mieux que
vous ne croyez, mademoiselle de Thalberg. Vous tes trs intelligente,
d'esprit indpendant, mme... au fond... un peu rvolutionnaire... Vous
savez ce que valent la plupart des conventions qui rglent la conduite des
femmes. Je n'imagine pas que vous trouviez des charmes bien puissants dans
les fonctions de demoiselle d'honneur de la princesse royale ni que vous
ayez l'intention d'y passer votre vie. D'autre part, vous tes de bonne
maison, mais sans fortune, et tout ce que vous pouvez esprer, c'est
d'tre pouse par quelque antique gentilhomme dont vous serez la
garde-malade. C'est une destine mlancolique... Dans ces conditions, quel
mal verriez-vous  jouir d'une libert dont nul prjug, je le sais, ne
vous interdit l'usage et  accompagner, en bonne camarade, un homme qui
vous est absolument dvou?

Insensiblement, il avait pouss Frida, devant lui, dans un coin du salon.
La jeune fille s'tait assise et, tout en jouant de son ventail de l'air
le plus indiffrent du monde:

--Dites-moi, monseigneur, si mon grand-oncle le marquis de Frauenlaub
n'avait prsentement quatre-vingts ans, si je n'tais seule au monde et
sans autre dfenseur naturel que le roi, dont vous savez bien que je
n'implorerai pas le secours, auriez-vous os me parler comme vous venez de
le faire?

--Des phrases!... dit Otto. Je vous croyais plus intelligente.

--C'est vous qui raisonnez mal, monseigneur. A supposer que j'eusse l'me
rvolutionnaire que vous voulez bien me prter, quels sentiments
croyez-vous que pt m'inspirer un prince de votre espce et qui vivrait
comme vous vivez?

Elle dtachait et martelait les mots, tranquillement mprisante. Il se
remit  ricaner:

--Vous tes gentille quand vous tes en colre.

--Je ne vous ai donn aucun droit de me parler sur ce ton, monseigneur.

--Je vous parle en bon garon... Si vous le prenez comme a, mettons que
je n'ai rien dit. Ce que je vous ai propos ne devient une offense que
lorsque c'est mal reu; autrement, c'est un hommage, et dame! je ne
pouvais pas savoir comment vous le recevriez. N'en parlons donc plus. Je
ne vous en veux pas. On m'avait bien dit que j'arriverais trop tard, et je
sais trop ce qu'on doit  un frre an...

Frida se leva vivement et, toute frmissante d'indignation:

--Vous m'outragez lchement, monseigneur.

--Voil une parole de trop, mademoiselle de Thalberg, dit le prince Otto,
en s'inclinant avec un mauvais sourire.

Quand il se redressa, son frre tait devant lui.

--Je te drange? dit Hermann.

--Pas du tout. Et, tiens! je te la rends, dit Otto en dsignant du regard
Frida, qui regagnait la porte de la terrasse...

La princesse Wilhelmine, assise au milieu d'un cercle de dames de la cour
et de femmes de ministres et de chambellans, avait suivi de loin le mange
d'Otto avec Frida de Thalberg. Elle avait vu qu'Hermann les observait de
son ct avec une impatience mal contenue, et, lorsqu'il tait intervenu,
une ombre avait pass sur le calme visage de la princesse royale.




VII


L'immense terrasse, garnie d'orangers o brillaient doucement, ce soir-l,
des lanternes jaunes, dominait la partie du jardin royal qui s'tendait
vers le fleuve. En face, le miroitement d'un large canal et, de chaque
ct, le moutonnement, bleutre sous la lune, des cimes rondes d'arbres
centenaires. Les branches des marronniers les plus proches touchaient les
balustres de marbre.

C'est l que Frida s'tait rfugie. Appuye sur la balustrade, elle
respirait la fracheur de la nuit. Le prince Hermann vint s'accouder
auprs d'elle.

D'autres couples, rpandus sur la terrasse, s'entrevoyaient  et l,  la
lueur tamise des lanternes vnitiennes, parmi les antiques orangers, si
serrs et si hauts qu'ils formaient des bosquets et des alles.

Hermann se tut quelques instants, comme s'il et craint, en parlant, de
rompre un charme. Enfin, il dit  son amie:

--Eh bien, Frida, tes-vous contente?

--Oui, je suis heureuse, bien heureuse... Vous allez pouvoir faire tant
de bien! Comme le peuple va vous adorer! et comme je suis fire de vous
appartenir!

Elle le regarda. Il avait pos sa tte sur sa main, d'un air de lassitude.

--Mais vous, monseigneur, on dirait que vous tes triste. Qu'avez-vous
donc?

--Ce que j'ai, Frida? J'ai que je commence  devenir roi, et cela est
terrible... Ah! Frida, si vous saviez! Je suis bien sr pourtant que ce
que je veux est juste. Mme je me suis mis tout de suite  ma tche et
j'ai fait tantt, devant Moellnitz, les gestes de la confiance... Mais
dj je ne suis plus tranquille, et j'ai dj l'angoisse de ma
responsabilit... Oh! n'tre pas oblig de dcouvrir et d'inventer son
devoir! n'tre qu'une tte dans la foule! ou n'avoir qu'une consigne trs
claire et trs troite, comme le garde-chasse de notre petite maison
d'Orsova! Songez donc! Si j'allais me tromper!... Il faut m'aimer plus que
jamais, Frida.

--Plus que jamais? Comment ferais-je? Je suis  vous tout entire, car je
vous dois tout... Vous rappelez-vous notre premire rencontre,  Paris,
chez la comtesse de Winden, qui m'avait recueillie, un peu malgr moi,
avec ma pauvre maman?... Vous tiez venu visiter la galerie du comte. Je
suis entre tourdiment, croyant qu'il n'y avait personne dans la galerie,
et j'ai t bien effarouche en vous voyant. Vous avez dit: Quelle est
donc cette petite?

--Vous tes sre, Frida, que je me suis exprim avec cette irrvrence?

--Oui, oui, j'ai bien entendu. Vous avez dit: Quelle est donc cette
petite? J'ai t tout de suite rassure: vous aviez l'air si bon! Le
comte a rpondu: C'est une de nos compatriotes. Alors vous m'avez
interroge, et je vous ai racont ma vie... C'tait long, quoique je ne
fusse pas trs vieille encore, et c'tait un peu bizarre. Vous disiez de
temps en temps: Pauvre petite! Vous m'avez console, vous m'avez ramene
chez mon grand-oncle, puis installe prs de vous... prs de vous, o je
suis si bien! si bien!

--Et vous, Frida, vous rappelez-vous le soir o je vous ai dit pour la
premire fois que je vous aimais? Il y avait fte au palais, comme ce soir,
et c'tait, comme ce soir, une mascarade d'hommes chamarrs et de femmes
peintes; le mensonge sur tous les visages: mensonge du dvouement ou
mensonge du plaisir; et moi-mme je venais de faire mon mtier de prince,
de dire pendant des heures des mots qui mentaient... Je vins seul ici,
respirer l'air vierge de la nuit. Je vis une forme blanche accoude 
cette mme place. C'tait vous. Et de vous retrouver l, de retrouver vos
yeux limpides et votre coeur sincre au sortir de tout cet artifice d'une
fte royale, ce me fut un inexprimable rafrachissement. C'tait comme si
la nature bienveillante, me prenant en piti, vous et elle-mme donne 
moi.

--Je me souviens, je me souviens... Un rossignol chantait tout prs de
nous... Tenez! l, dans cet arbre. Le vent de la nuit, qui nous apportait
l'odeur des roses, semblait l'haleine mme de la terre, et, bien que la
fte continut derrire les fentres fermes, on et dit que nous tions
seuls, vous et moi, seuls sous le vaste ciel.

--Ds lors, j'ai vcu une vie nouvelle. J'ai port ma charge plus
allgrement: je vous avais! Au milieu de ce monde si factice et si dur,
assujetti  des rites absurdes, vous tiez pour moi la source de joie et
de vrit. Et, quoique j'eusse beaucoup tudi et travaill auparavant,
j'ai reconnu que je ne savais rien, car vous m'avez tout appris.

--Je ne suis pourtant gure savante, mon cher seigneur.

--Ne dites pas cela, mon amie. Oui, sans doute, vous n'tiez qu'une petite
fille; mais vous aviez vu le monde beaucoup mieux et de plus prs que moi,
et avec des yeux plus ingnus. Vous aviez connu la misre et les
misrables. Votre vie vagabonde et pauvre vous avait permis d'approcher
toutes les conditions sociales, et vous portiez sur toutes choses les
jugements hardis d'un coeur droit. Rien qu'en me racontant votre histoire,
vous me rvliez la ralit humaine. C'est vous qui, sans le savoir,
m'avez suggr les expriences que j'ai faites alors pour la mieux
connatre... Vous m'avez appris la piti; du moins, vous l'avez fait
descendre de ma tte dans mon coeur, Comment m'acquitter envers vous, mon
amie?

Il frlait de sa manche le bras de la jeune fille. Lentement, elle retira
son bras nu.

--Frida! supplia-t-il.

Sans rien dire, elle se rapprocha, et tous deux, mus jusqu'au fond
d'eux-mmes par ce contact si lger, sensible  peine, regardaient
chastement les toiles.

Mais Frida releva la tte d'un mouvement nergique, comme pour secouer de
son front les molles charpes du rve:

--Alors, monseigneur, si je vous adressais une prire, j'aurais quelque
chance d'tre entendue?

--Parlez, mon amie.

--Monseigneur, je vous demande la grce d'Audotia Latanief.

--La grce d'Audotia?... Savez-vous ce qu'elle a fait?

--Oui: lors des dernires grves, elle a promen dans les rues un drapeau
noir. Il y a eu,  la suite de cela, quelques bousculades, et le drapeau
noir a t rougi du sang d'Audotia. Et elle est en prison depuis trois
mois, pour avoir eu piti de ceux qui souffrent.

--Alors, elle aurait bien d avoir piti des pauvres soldats et mme des
malheureux policiers, qui sont peut-tre, eux aussi, des souffrants.

La voix musicale et frle de Frida devint trangement vibrante.

--Audotia a piti de tout le monde. Seulement, elle croit que le rgne de
la justice ne saurait s'tablir sans un peu de violence. Ou, plutt, elle
ne rflchit pas, elle va o son coeur la pousse. C'est peut-tre une
folle, comme on l'appelle, mais c'est une grande me.

--Vous la connaissez donc?

--Je l'ai connue  Paris, au temps de ma pauvret.

--Vous ne me l'aviez pas dit, Frida.

--J'attendais que vous fussiez tout-puissant. Jamais le roi, mme  votre
prire, n'et voulu gracier Audotia Latanief.

--Et vous croyez que, moi?...

--Oui, monseigneur, je crois, je suis sre que vous lui ferez grce. Elle
a t bonne pour moi: c'est elle qui m'a appris  vnrer la mmoire de
mon grand-pre mort en Sibrie... Je sais bien, moi, qu'Audotia est une
sainte. Cette femme, qui ne rve que bouleversement social, est la douceur,
la charit mme. Je la vois encore, sous sa robe noire, et je l'entends
maudire le vieux monde et en annoncer la destruction de la voix lente et
paisible d'une religieuse qui rcite ses prires. Elle n'avait rien 
elle: elle tait la mre des pauvres et la soeur des malades... Enfin,
monseigneur, je vous jure qu'Audotia est bonne, bonne comme vous tes bon,
et, bien que le monde des apparences ait mis entre vous deux un abme, je
vous jure qu'au fond vous pensez les mmes choses, elle et vous.

Hermann hsitait:

--Qu'Audotia Latanief soit ce que vous dites aux yeux de Dieu, je n'en
doute plus maintenant, et vous savez bien, Frida, que j'en tiendrai
compte... Mais, enfin, ce sont les actes que je dois juger, non les mes,
et j'ai des devoirs prcis.

--Vous vous plaigniez tout  l'heure d'tre oblig de dcouvrir votre
devoir: il n'est donc pas tellement prcis, mon cher seigneur.

--Mais songez, Frida, que je ne puis gracier votre amie sans tendre la
mme faveur aux condamns de la dernire meute et que, s'il y a parmi eux
des rveurs et des dupes, il y a aussi des mchants.

--Ceux-ci seront donc sauvs par ceux-l. Peut-tre que tous ces
malheureux que vous aurez dlivrs vous en seront reconnaissants et
qu'alors ils sauront attendre de votre bont ce qu'ils auraient t tents
de revendiquer par la force. Ce que le peuple souhaite et ce qu'il est
incapable de raliser tout seul,--car il n'est pas assez sage ni assez
intelligent pour cela,--peut-tre qu'un souverain pourrait le faire.
Remarquez que cela n'a jamais t essay avec une entire bonne foi:
toujours les souverains qui ont entrepris les rformes ont eu une
arrire-pense, se sont fix des limites qu'ils ne voulaient point
dpasser. Ne serait-ce pas original, mon cher seigneur, de faire ce que
nul prince n'a os jusqu' prsent et, d'aller jusqu'au bout de votre
charit?

--Et de me supprimer moi-mme? fit Hermann en souriant.

--Oh! non, pas tout de suite, rpondit Frida avec ingnuit.

Et, redevenue songeuse et comme attentive  une vision intrieure:

--Aprs... je ne sais pas...

--Cela vous est donc, tout  fait gal que je sois prince, Frida?

--Non, mon ami. Je suis heureuse, au contraire, que vous soyez puissant,
que vous occupiez sur terre la place que les hommes envient et honorent le
plus. Mais, en mme temps... faut-il tout dire?... une chose m'inquite.
Si vous alliez croire que je vous aime parce que vous tes prince! Ou bien
si,  mon insu, c'tait en effet  cause de cela que je vous aime?

Une vraie, une nave angoisse faisait trembler sa voix. Hermann se serra
davantage contre elle. Elle le laissa faire; elle murmurait:

--Mais non! Je sens que, si je vous aime, c'est parce que, bien qu'tant
prince (elle eut sur ce mot une inflexion d'une malice innocente), vous
tes le meilleur, le plus gnreux, le plus doux des hommes et qu'il me
semble qu'en vous adorant j'ai l'approbation de tous les malheureux.

--Ah! petite amie, soupira Hermann, si je pouvais tre avec toi, te voir
et t'entendre toujours, toujours!...

Mais quelques-unes des ombres qui erraient sur la terrasse passrent non
loin d'eux. Hermann s'aperut que leur tte--tte avait dj trop dur.

--coute, dit-il rapidement, tu es cense m'avoir demand un cong pour te
rendre auprs de ton grand-oncle... Je serai terriblement occup tous ces
temps-ci; mais, enfin, je saurai bien, sous prtexte de promenade ou de
chasse, t'aller retrouver quelquefois dans notre ermitage d'Orsova... Tu
recevras chaque fois l'avertissement dont nous sommes convenus. Tu
partiras dans quelques jours. Est-ce dit?

--C'est dit... Et Audotia?

--Je fais grce aux condamns de la dernire meute. Ce sera un de mes
dons de joyeux avnement.

--Merci, mon cher seigneur. Du plus profond de mon coeur, merci!

Elle prit les mains d'Hermann et les baisa avec emportement.

--Que d'effusion, mademoiselle de Thalberg!

Depuis quelques instants, secrtement inquite de la disparition de son
mari, la princesse Wilhelmine, sous prtexte de venir respirer l'air frais
de la nuit, tait venue explorer la terrasse, et, ayant dcouvert ce
qu'elle cherchait, elle s'avanait, la tte haute, dans son immuable
srnit.

--Mademoiselle de Thalberg, dit Hermann, croit avoir  me remercier. Elle
me priait de l'excuser auprs de vous de son incorrection de tantt. Je
lui ai promis de le faire.

--Il suffisait qu'elle s'en excust elle-mme, dit schement Wilhelmine.

--Elle me priait aussi de vous demander pour elle un cong de quelques
mois, qu'elle dsire passer chez son grand-oncle, le marquis de Frauenlaub.

Soulage du soupon qui commenait  la tourmenter, la princesse demanda
d'un ton plus doux:

--tait-il ncessaire qu'elle s'adresst  vous pour cela?

Hermann prit un air dtach:

--Elle est, comme vous savez, timide et un peu sauvage. A tort ou  raison,
je lui fais peur moins que vous parce qu'elle me connat depuis plus
longtemps, et elle a pris l'habitude de recourir  moi dans les grandes
circonstances. Soyez tranquille: je l'ai trs fort gronde pour son manque
de tenue. Enfin, madame, comme je suis sr de son bon coeur et que j'ai vu
son repentir, je vous demande de lui pardonner et de faire droit  sa
requte.

--Je ne vois aucun inconvnient, aucun,  ce que mademoiselle de Thalberg
s'absente pendant quelques mois, dit la princesse, accentuant  peine
l'ironie de sa rponse.

--Je remercie Votre Altesse royale, dit Frida avec une longue rvrence.

Quand elle se fut loigne:

--Vous tes bien svre pour cette jeune fille, dit le prince.

--Et vous, bien indulgent.

Hermann sourit. Il venait de jouer un rle, et, justement parce que la
dissimulation lui tait peu naturelle, il prouvait le maladroit besoin de
prolonger inutilement la comdie.

--Seriez-vous jalouse? demanda-t-il.

--Ne vous moquez pas, Hermann. Je sais bien qu'il suffit que Frida soit la
petite-fille d'un rvolutionnaire et la fille d'un fou pour trouver grce
 vos yeux. Et, si ses incartades mme d'enfant mal leve vous amusent,
je ne m'en irrite point, car je vous connais... Mais d'autres vous
connaissent moins. Votre longue disparition de ce soir prte  des
commentaires fcheux, et j'aurais t plus heureuse, je l'avoue, que le
nouveau roi semblt se soucier un peu plus de la premire fte qui marque
son avnement.

Oh! l'air dont elle dit cela! l'air des Altenbourg, encore, toujours!
Hermann tait d'ailleurs furieux contre lui-mme d'avoir menti tout 
l'heure, plus furieux contre celle qui l'avait contraint  mentir et qui
s'tait permis ensuite de traiter sa petite amie d'enfant mal leve,
et cela sans qu'il pt protester contre cette sotte apprciation. Il
reprit durement:

--Je ne pensais pas, madame, qu'il vous part utile de revenir si tt sur
notre dernire explication. Je dsire tre le seul juge, le seul,
entendez-vous? de mon devoir royal et des convenances de mon rle.

--Oh! Hermann! dit la princesse douloureusement en joignant ses mains,
troites comme des mains de reine de vitrail, longues comme des mains de
justice.

Elle songeait, remordue de l'ancien soupon: Cette petite fille vous
tient donc bien au coeur? Et peut-tre allait-elle le dire tout haut,
quand ils sentirent autour d'eux, propag des salons  la terrasse, un
grand frmissement de curiosit. Tout aussitt, un officier s'approcha
d'Hermann et lui remit une dpche trs importante et trs presse.
Hermann rentra dans le salon des princes, suivi d'un bruissement d'attente,
et ouvrit la dpche.

Les danses avaient cess. L'orchestre mme se taisait. Le cercle des hauts
fonctionnaires et des ambassadeurs s'tait resserr autour d'Hermann, et,
par les portes ouvertes sur les autres salons, les ttes charmantes des
femmes se pressaient, un peu anxieuses.

--Messieurs, dit Hermann, la rvolution d'Angleterre est chose accomplie.
La nouvelle Chambre des communes a proclam la Rpublique des tats-Unis
de la Grande-Bretagne. Lord Sheffield est lu Protecteur.

La nouvelle n'tait pas tout  fait inattendue. Des checs en Asie, une
crise commerciale  l'intrieur, une rvolte de l'Irlande, et, parmi ces
dsastres publics, la cynique insouciance du roi Georges avaient dtach
le peuple anglais de son loyalisme traditionnel en achevant de lui
dmontrer l'inutilit de la fiction monarchique. Sur ces entrefaites, le
roi Georges avait t assassin par un Irlandais fanatique. Son plus
proche parent tait le petit duc Edouard, un adolescent vicieux et dj
publiquement dshonor. Les lections s'taient faites sur la question
constitutionnelle. Toutefois, la question avait t fort embrouille par
les polmiques de la presse, et, la veille encore, les sentiments de la
majorit de l'Assemble ne pouvaient tre prvus avec assurance.

La rvolution! La rpublique! Il n'y avait presque personne dans la fte
pour qui ces mots ne fussent des pouvantails. La rpublique, la
rvolution, c'tait la bataille dans la rue, les fusillades, les massacres,
le pav rouge de sang, le dsordre, l'anarchie. Quelle piti! Des
exclamations s'levaient de la foule lgante: Les misrables!... Pauvre
prince!... Pauvre pays!...

Hermann reprit;

--Rassurez-vous, messieurs. Pas une goutte de sang n'a t verse.
L'opinion publique a sanctionn le vote de la Chambre des communes. Le duc
Edouard n'a couru aucun danger. On l'a courtoisement embarqu pour le
continent. Sa liste civile lui a t maintenue. Ce fut une stupeur, puis
un redoublement de colre. Ainsi cette rvolution n'avait pas mme t
sanglante! Cette absence de violences tait pire que tout. O va le monde
si les rvolutions y deviennent lgales? Pourquoi n'avait-il pas rsist,
ce petit duc? Pourquoi n'avait-il oblig personne  se faire tuer pour
lui? Sourdement, on l'accusait de mollesse, quelques-uns de lchet. Des
uniformes murmuraient: Attendons! rvant de futurs dsastres pour ce
pays scandaleux o les choses avaient le front de se passer si
tranquillement.

--Trs curieux, n'est-ce pas? dit Hermann  mi-voix en se tournant vers
l'ambassadeur de la Rpublique franaise. L'Angleterre vient d'inventer,
ou presque, une nouvelle espce de rvolutions: celles o les peuples
seront polis et les princes rsigns. Une rvolution ne sera plus qu'une
lutte de courtoisie entre les vainqueurs et les vaincus. Les coups de
chapeau y remplaceront les coups de fusil. Cela est d'un excellent
augure.

Il essayait de rire, un peu nerveux pourtant.

Les danses ne purent reprendre. La fte tait finie.




VIII


Arrive  la gare de Marbourg-nord, o elle tait cense prendre le train
de Birsen (le marquis de Frauenlaub habitait aux environs de cette ville),
Frida se mla un instant  la foule dans la salle des Pas-Perdus,
redescendit dans la cour, changea un signe d intelligence avec un vieux
cocher  grosse moustache grise et monta dans sa voiture.

La nuit approchait. Quand la voiture eut franchi la zone fuligineuse et
triste des chemines d'usine et des terrains vagues, elle entra dans une
grande plaine tachete de bouquets d'arbres et toute veloute par la
douceur du soir.

Et Frida se souvint.

Cette plaine lui en rappelait d'autres, trs loin, l-bas, en Courlande,
o elle avait pass son enfance. Un vieux chteau au milieu des bruyres,
des bois et des tangs. Sa mre, la comtesse de Thalberg, passait les
journes, tendue sur une chaise longue,  lire des romans franais. Son
pre tait presque toujours  Ptersbourg. Frida avait su depuis qu'il y
menait une fte effrne et morne, jouant un jeu de fou, et que c'tait
pour cela que l'immense domaine diminuait tous les ans de quelques fermes
vendues.

Frida, abandonne aux soins des serviteurs, vivait dehors, dans les champs,
parmi les moujicks. Ils taient ses amis; ils l'adoraient  cause de sa
ple beaut diaphane de madone-enfant et de sa bont de petite fille lue.

Une petite mendiante sans parents, Annouchka, de deux ou trois ans plus
ge qu'elle, s'tait prise pour Frida d'une passion absolue, d'un amour
obissant de bon chien. Maigre, crible de taches de son, les yeux
luisants  travers des cheveux en broussailles, les pieds nus, tranant
des haillons sans couleurs, ce qu'Annouchka avait de mieux, c'tait une
grande bouche meuble de petites dents courtes qu'elle montrait
continuellement. Oh! les bonnes parties que Frida avait faites avec ce
guenillon! Quand il faisait trop mauvais temps, les deux petites filles se
rfugiaient dans les greniers. Il y avait de vieux livres jets dans un
coin. C'tait la _Vie des Saints_, des volumes dpareills de Gogol, un
vieux petit livre  tranches rouges, qui contenait des anecdotes traduites
du franais sur le XVIIIe sicle. La plus belle commenait ainsi: Au
temps o madame de Pompadour rgnait sur la France... Frida lisait tout
haut. Roule  ses pieds, en boule, Annouchka l'coutait avec extase...

Puis Frida tombait malade: la petite vrole, la fivre, le dlire... Et la
seule vision qui lui tait reste de tout cela, c'tait Annouchka  son
chevet, remuant des tisanes, Annouchka accroupie par terre, Annouchka 
cheval sur le petit lit, tenant les mains de son amie, doucement et
pourtant de toutes ses forces, et l'empchant de se gratter la figure. On
avait dit  Annouchka que, si la malade se grattait, elle deviendrait
laide, et la petite sauvage veillait sur la beaut de sa matresse, comme
un gnome sur un trsor.

Le jour o Frida commenait  aller mieux (c'tait en mai, et il y avait
des raies de soleil sur la couchette), Annouchka apporta des brasses de
fleurs et des balles de coucou. Les deux amies jouaient  se jeter ces
balles. Frida tait si faible encore qu'elle les laissait souvent tomber;
Annouchka les ramassait dans les coins, sous les meubles, avec une agilit
de chat; et cela amusait la convalescente.

Au sortir de sa longue maladie, la madone-enfant se retrouvait plus proche
de sa compagne et presque aussi simple qu'elle. Trs gravement, les
petites changeaient leurs souvenirs:

--Te rappelles-tu, Annouchka?

--Oh! oui, mademoiselle.

Maintenant, c'tait Annouchka qui se rappelait le mieux les belles
histoires du grenier, et c'tait Frida qui les lui demandait et qui
coutait  son tour.

--Et cette autre, Annouchka, tu sais bien... o a parlait de madame de
Pompadour...

Et Annouchka commenait:

--Au temps o madame de Pompadour rgnait sur la France...

Un jour, Annouchka ne vint pas. En soignant sa jolie matresse, elle avait
pris son mal. Elle mourait quelques jours aprs.

Frida pleura longtemps l'humble camarade qui lui avait donn sa vie. Comme
elle tait dj,  neuf ans, trs rflchie et trs singulire, elle
comprit ce qu'il y avait d'admirable dans ce naf sacrifice. Elle se
promit d'tre toujours bonne pour les pauvres gens, de leur rendre, par
tous les moyens qui seraient en elle, ce qu'elle avait reu de l'enfant
vagabonde au grand coeur. L'impression lui resta, ineffaable, des
puissances de dvouement et d'abngation que recle souvent l'me de ceux
qui, ne possdant point les biens de la terre, n'en sont pas possds.
Dj, elle s'habituait  comparer la simplicit de coeur de ses amis les
moujiks (elle les croyait tous bons)  l'orgueil et  la scheresse des
gentilhommes et des dames qui venaient, de loin en loin, visiter sa mre
et devant qui elle se sentait toute gne. Ainsi la mmoire de son amie la
pauvresse sanctifiait Frida. Elle se savait jolie; mais cette beaut, pour
laquelle une autre tait morte, elle s'appliqua  s'en dtacher. Elle
rpudia ds lors toutes les habilets de la coquetterie fminine, et son
trange pouvoir de sduction s'accrut d'autant.

A cette poque, deux catastrophes soudaines bouleversaient la maison de
Thalberg.

Le grand-pre de Frida, le prince Kariskine, impliqu dans une
conspiration nihiliste,--coupable seulement, en ralit, d'une complicit
sentimentale et qui s'arrtait fort en de du consentement  la
propagande par le fait--tait envoy en Sibrie. Ce grand-pre, Frida
avait souvent entendu sa mre parler de lui, avec un respect ml
d'inquitude et de blme, comme d'un homme excellent, mais occup de
choses secrtes et dangereuses, comme d'un rveur. Un rveur, elle ne
savait pas bien ce que cela voulait dire, mais elle devinait que cela
devait signifier quelque chose de distingu et de gnreux. Deux ou trois
fois, le prince Kariskine tait venu  Thalberg... Frida l'avait aim 
cause de sa belle barbe blanche et des histoires qu'il contait. Une fois,
il avait emmen Frida et Annouchka faire avec lui une longue promenade. Et,
comme Annouchka baisait  chaque instant les mains de sa jolie matresse,
qui se laissait faire indolemment, habitue  cette adoration, le
grand-pre avait dit:

--Pourquoi n'embrasses-tu pas ton amie?

Et Frida avait embrass Annouchka, en s'efforant un peu.

En mme temps que le prince Kariskine tait condamn, la ruine du comte de
Thalberg se consommait: on vendait les restes du domaine. Le comte
laissait  sa femme et  sa fille cinquante ou soixante mille roubles. Et
il s'en allait en Amrique, pour y chercher fortune.

La comtesse supportait ces dsastres assez tranquillement, protge et
comme toupe par sa mollesse de nature. Elle s'installait  Ptersbourg
dans un petit appartement, retrouvait quelques parents, d'ailleurs peu
empresss, retombait bientt dans son inertie de dormeuse et de liseuse de
romans. Mais Frida touffait: elle regrettait sa libre vie et ses amis les
moujiks. Puis un irrsistible dsir s'emparait d'elle: revoir, ne ft-ce
qu'une fois, son grand-pre. Elle ne pensait qu' lui; elle se le figurait
charg de grosses chanes et couch sur la paille dans un trou noir, comme
les prisonniers des contes et des mlodrames, et le coeur de l'enfant se
gonflait d'un amour et d'une piti qui lui faisaient mal, affreusement
mal. Elle en dprissait. Elle insista si fort et si longtemps que la
comtesse moins par pit filiale que par l'incapacit de rsister  de
continuelles supplications, sduite aussi peut-tre par la couleur
romanesque de la dmarche, demanda et obtint la faveur d'aller visiter son
pre  la maison de force.

Si elle avait su! Frida avait voulu partir sur-le-champ, malgr la saison.
Oh! le dur et interminable voyage! Les journes et quelquefois les nuits
passes dans le glissement muet des traneaux ou le cahotement de
primitives charrettes,  travers l'infini blme des steppes, o semblait
s'appuyer un ciel bas et roux! Les heures d'attente dans les tourbillons
de neige, la menace des loups famliques, les misrables gtes dans de
petites villes noires, en bois et en briques, aplaties le long de grands
fleuves obstrus de glaons!... L'enfant paraissait ne rien sentir, l'me
tendue tout entire au but du voyage. Mais, un jour, elle tombait malade
en route. Elle fut recueillie dans une hutte isole de Kirghiz. L'homme
chassait les martres; la femme portait le produit de la chasse  la ville
la plus proche, qui tait  trente verstes de l, et,  la belle saison,
menait patre trois chvres dans les plis de terrain o un peu d'herbe
essayait de pousser. Cette femme s'prit d'une subite tendresse pour cette
petite trangre jete l par le hasard et que, gurie, elle ne reverrait
jamais plus, et elle la soigna avec une maternelle passion; cependant que
la comtesse, tapie sous des peaux dans un coin de la hutte, lisait un
roman de Gaboriau. Encore une Annouchka que cette pauvresse kirghize! De
quel coeur, en la quittant, Frida l'avait embrasse, la bonne sauvage!

La fin du voyage fut plus facile, car le printemps tait venu, un
printemps d'extrme Nord, soudain et presque brutal, et bientt brlant
comme un t. Aprs des stations dans les bureaux de la petite ville
voisine, Frida et sa mre taient conduites  la maison de force. Une
haute palissade forme de pieux normes, carre, sur un plateau nu. A
l'intrieur, de longues constructions de bois, trs basses, dans une vaste
cour;  et l, des sentinelles en marche, l'arme sur l'paule. Les
visiteuses furent introduites dans une cahute en planches,  ct de la
poterne. Un soldat amena le prince Kariskine.

Frida se jeta dans ses bras:

--Ah! mon grand-pre! mon cher grand-pre!

Le prisonnier effleura  peine le front de l'enfant. Il n'avait pas
soixante ans quand il tait arriv  la maison de force; il en paraissait
maintenant quatre-vingts. Une anne de Sibrie avait fait de lui une loque
humaine. Ses yeux taient morts, sa barbe jaune comme celle d'un vieux
pauvre. Tandis que la comtesse, oubliant de le questionner sur lui-mme,
lui faisait, d'une voix molle, le rcit bavard des incidents du voyage,
Frida considrait le vieillard avec un effarement douloureux, regardait sa
veste et son pantalon de gros drap, moiti gris et moiti bruns, et
remarquait que ce qui lui restait de cheveux tait ras d'un ct. Et une
question lui montait aux lvres, une question qu'elle ne put enfin retenir:

--Grand-pre, dit-elle, vous n'avez donc pas de chanes?

Le vieillard prit la main de l'enfant et lui fit tter, sous les jambes de
son pantalon, quatre tringles paisses runies entre elles par trois
anneaux, et, d'une voix sourde et basse et comme dshabitue de la parole,
il lui expliqua comment  l'anneau central s'attachait une courroie, noue
par l'autre bout  une ceinture boucle sur la chemise.

Et, tout  coup, Frida clata en sanglots. Et, devant cette douleur
d'enfant, le vieux Kariskine sentit ses yeux taris se mouiller et se
rouvrir dans son coeur, sous le bloc de dsespoir morne dont il avait cru
la sceller, la source des tendresses. Il serra sa petite-fille contre sa
poitrine et, sanglotant avec elle, il la couvrit longtemps de baisers.

--Ah! ma chrie! gmissait le pauvre homme, pourquoi es-tu venue? Pourquoi
es-tu venue, petite Frida?...

Cette scne dcida de tout l'avenir moral de mademoiselle de Thalberg. Aux
yeux de la petite fille ignorante, qui savait seulement que son grand-pre
tait bon et qui ne concevait mme pas comment il pouvait tre coupable,
les mots de gouvernement, de pouvoirs politiques signifirent, ds
lors, une force injuste et oppressive, qu'elle se mit  har de toute son
me. Et, plus tard, quand elle ne fut plus une enfant, elle garda une
instinctive prvention contre toute autorit, une tendance  confondre
dans une mme haine les rois, empereurs ou gouvernants et les mchants
qui avaient tant fait souffrir son grand-pre.

Un an aprs le voyage  la maison de force, la comtesse de Thalberg
habitait une triste petite ville du nord de la Prusse, o elle avait t
appele par une amie. Frida suivait des cours dans un pensionnat frquent
par des filles de hobereaux, de magistrats et d'officiers. L, pour la
premire fois et  sa grande surprise, le charme qui tait en elle et qui,
sans efforts, lui gagnait les coeurs, cessa brusquement d'agir. Les
matresses, protestantes rigides, se dfiaient de cette lve rveuse, qui
tait sans doute exacte  tous ses devoirs, mais en qui elles devinaient
une indiscipline secrte, une pense qui leur chappait. La dlicatesse de
sa beaut et la vivacit de son intelligence excitaient la jalousie de ses
compagnes. Peut-tre ces fillettes, un peu lourdes, lui auraient-elles
pardonn et mme auraient-elles subi sa grce si Frida avait eu l'esprit
fait comme elles; mais la nouvelle venue les irritait, sans le savoir, par
de prcoces liberts de jugement, des moqueries de jeune barbare sur les
convenances aristocratiques et bourgeoises, sur celles mme qui leur
semblaient le plus considrables. Toutefois, on la laissait  peu prs
tranquille, par gard pour sa naissance et son rang, et l'antipathie
gnrale qu'elle inspirait n'allait pas jusqu' la perscution.

Mais, un jour, cela changea. Les lves se chuchotaient un secret; une
conspiration s'organisait sous la direction d'une robuste rougeaude de
douze ans, fille d'un prsident de tribunal. C'tait en hiver; la neige
tait paisse. On s'amusa d'abord  difier une forteresse de neige dans
la cour de rcration. Frida, sans dfiance, prit part  ce travail. Quand
il fut termin, la rougeaude poussa brutalement Frida dans la forteresse:

--En Sibrie, la nihiliste! En Sibrie!

L'enfant rsista. Les fillettes froces, avec une lchet de foule,
l'envoyrent rouler dans la neige.

--En Sibrie! comme son grand-pre!

Elles avaient su que Frida tait la petite-fille du prince Kariskine. Et
toutes ces petites Pomraniennes rbles, rejetons de fonctionnaires et de
gendarmes, pousses d'un instinct hrditaire et excites comme si dj
elles sauvaient, elles aussi, la socit, poussaient, bousculaient
l'enfant fragile, la criblaient de boules de neige mchamment ptries.

Frida ne rsistait plus. Blottie contre le mur, elle attendait, avec une
patience farouche, la fin de son supplice. Elle eut une minute singulire.
Les yeux ferms, la tte enfouie dans son chle de laine et protge par
ses deux bras, immobile sous la mitraille de neige, elle songea qu'elle
tait, en effet, comme son grand-pre, qu'elle tait perscute, comme
lui, parce qu'elle avait une me diffrente des autres et des penses
inconnues de ceux qui forment, en tous pays, la socit rgulire. Elle
s'exaltait dans un sombre orgueil. Une insurge s'bauchait en elle. A
travers l'immensit des steppes, elle communiait avec l'aeul qui
souffrait l-bas, dans la maison des morts, et, de loin, elle lui envoyait
un grand baiser d'amour...

... La comtesse et sa fille quittrent la ville, et, ds lors, elles
menrent, en Allemagne, en Autriche, en Italie, une vie dracine de
cosmopolites. Madame de Thalberg devenait incapable de se fixer, de se
faire un foyer; elle n'en prouvait mme plus le besoin. Sa paresse
ambulante aimait  rouler par les chemins, trouvait un plaisir dans cette
existence sans attaches, dans cette vie de sleepings et d'htels, dont le
spectacle changeant la dfendait de l'ennui et qui, la dispensant de tout
devoir et de tout souci d'intrieur, lui mnageait juste ce qu'il faut de
_home_ pour lire, dormir et rvasser.

Ce vagabondage international avait pour Frida un double effet. D'une part,
l'enfant s'levait elle-mme, se dveloppait sans contrainte, ignorait les
prjugs et les conventions que comportent la vie sdentaire et le
classement dans une socit assise; elle recueillait peu  peu, sur le
vaste monde et les divers aspects de l'humanit, des notions parses et
incompltes, mais varies et sincres; elle prenait l'habitude de ne
s'tonner de rien. Mais, d'autre part, ces continuels dplacements lui
interdisaient les longues et srieuses affections, ne lui permettaient que
de superficielles relations avec des errants comme elle; le provisoire des
malles jamais entirement dfaites ne lui laissait pas le temps de donner
son coeur, soit  une personne, soit  une ide. Et ainsi une puissance
d'aimer s'accumulait, inemploye, chez cette tendre petite fille et
l'agitait d'une vague inquitude...

Cette faon de vivre avait rapidement dvor les soixante mille roubles de
madame de Thalberg. Les deux femmes avaient eu des heures difficiles,
notes impayes, bijoux engags. La comtesse opposait  tout une
inaltrable insouciance. Et, d'ailleurs, aux moments les plus dsesprs,
des sommes arrivaient d'Amrique, quelquefois assez fortes, envoyes par
le comte, dont les affaires prospraient.

Mme, un jour, il crivait aux deux femmes que, s'tant refait une fortune
suffisante, il se disposait  rentrer en Europe, et il les priait de
l'attendre  Marseille.

Elles l'y attendaient depuis deux mois, quand une lettre leur annona que
le comte venait d'tre subitement ruin par un krach et que tout tait 
recommencer.

... Nice, Monaco, Monte-Carlo... C'est l'poque dont Frida se souvenait
avec le plus d'amertume. Elle avait alors seize ans. La comtesse se mit 
la montrer, n'ayant plus de ressource que dans le mariage de sa fille.
Promene dans cette socit de joie o se mlent les mondains, les hommes
d'argent, les aventuriers et les femmes dclasses, Frida vit de plus prs
et dtesta la sottise et la duret des gens de plaisir. Elle crut de bonne
foi que ce qu'on appelle le monde, c'tait cela. Puis, comme elle tait
belle et qu'on la souponnait pauvre, elle eut  subir des hommages dont
elle ne devina pas tout de suite la nature; elle eut  repousser des
offres ignobles de vieux, des assauts de rastaquoures et mme, une fois,
des tentatives de mains brutales. Et cela la dgota pour longtemps de
rver d'amour.

Cependant l'argent allait manquer; le comte ne donnait plus de ses
nouvelles. Frida entrana sa mre  Paris, refuge des misrables.

Bien qu'il ne leur restt qu'une fort petite somme, elles descendirent
dans un _family-hotel_ du quartier des Champs-Elyses. Elles perdaient un
mois dans une attente dsoriente,  chercher des leons de piano ou 
faire des visites  des compatriotes dcouverts dans le _Tout-Paris_.
Visites inutiles, parfois humiliantes, d'o elles ne remportaient que des
promesses ennuyes ou de sches aumnes. Il faut dire que, leurs bijoux
partis et leur garde-robe vendue, elles prenaient insensiblement une mine
d'aventurires pauvres.

Elles louaient alors une chambre dans un trs modeste htel meubl des
Batignolles.

Du premier coup, Frida s'tait trouve prte  cette indigence qui
succdait si brusquement aux trains de luxe et aux riches htels
cosmopolites. Elle s'tait mise  faire la cuisine,  raccommoder les
robes et le peu de linge qui restait aux deux femmes. A prsent, elle
conomisait leur dernier argent, l'argent d'une plaque de commandeur de
l'ordre de Saint-Vladimir, un vnrable bijou donn jadis  sa
petite-fille par le prince Kariskine. Mme, pour que la comtesse oublit
les heures, elle avait trouv moyen de l'abonner, sur leurs derniers sous,
 un cabinet de lecture...

Mais vint un jour o les deux femmes ptirent de la faim. Tandis que la
comtesse, tasse dans un coin de la mansarde, sous une fourrure pele,
s'absorbait dans la lecture des _Mystres de Paris_, Frida descendit dans
la rue, errant  l'aventure. La nuit tombait. Des passants l'abordrent
avec des paroles insultantes... Elle eut un suprme soulvement de tout
son tre contre cette socit o l'on peut mourir de dnuement sans que
personne s'en doute ni s'en soucie et o elle savait que, sa fiert le lui
et-elle permis, elle ne pouvait, tant belle, tendre la main sans tre
outrage... Et sous sa haine sourdait une espce de joie mystique  se
sentir la soeur ignore de tant d'autres victimes,  songer que sa
dtresse particulire accroissait pour sa part la dette atroce du vieux
monde et contribuerait sans doute  hter l'oeuvre d'une Justice cache
qui se rserve, mais qui n'oublie rien et qui dresse ses comptes... Ces
bizarres ides s'agitaient confusment en elle... Et elle se rappelait des
choses: les petites bourgeoises allemandes qui l'avaient lapide de neige
durcie, et le martyre de son grand-pre, et les famines de paysans dont
elle avait entendu parler dans son enfance... Et, se croyant prs de
mourir, tout son coeur dfaillant sombrait dans une immense piti amre
pour l'innombrable et sainte assemble des souffrants de tous les pays et
de tous les sicles...

Ses forces s'en allaient. Les jambes molles, les tempes bourdonnantes,
elle regagna la maison.

Dans l'escalier, elle rencontra une femme en noir, qui se rangea pour la
laisser passer.

Cette femme tait laide, avec un air de bont qui faisait aimer sa figure.
Elle ressemblait  certaines vieilles religieuses vulgaires et bouffies,
sans ge, mais dont les yeux et toute l'allure expriment la certitude et
la charit.

Frida montait pniblement, en s'accrochant  la rampe. La femme en noir la
considra un instant; en trois enjambes,--des enjambes d'homme ou de
cantinire,--elle la rejoignit sur le palier et lui mit brusquement dans
la main une pice blanche, en murmurant d'une grosse voix trs douce:

--Je vous en prie! Je vous en prie!

Et elle redescendit, sans donner  la jeune fille le temps de lui rpondre.

C'tait Audotia Latanief. Implique, huit ans auparavant, dans l'affaire
qui avait valu au prince Kariskine sa dportation en Sibrie, elle s'tait
rfugie  Paris, o elle travaillait pour la cause. Elle habitait la
mme maison que Frida; elle y occupait deux petites pices garnies de
meubles d'ouvrier et de piles de brochures et de journaux entasss le long
des murs.

Le lendemain, Frida, qui s'tait informe, vint remercier sa bienfaitrice.
Elle lui conta son histoire. Audotia, en dpit de son cosmopolitisme, ne
put apprendre sans motion que Frida tait sa compatriote. Et, quand elle
sut de qui Frida tait la petite-fille, elle l'embrassa maternellement.

--Mon enfant, dit la vieille rvolutionnaire, je parlerai de vous  la
duchesse.

Une rcente amie d'Audotia, cette inquite et thtrale duchesse de
Montcernay, dont les fantaisies gnreuses occupaient tout Paris. Trs
suprieure par les sentiments  la vie de luxe, de reprsentation mondaine,
de prjugs dcents et de bienfaisance tempre, bref,  toute la pauvre
vie de grande dame que son nom et sa fortune semblaient lui imposer, elle
n'avait pu s'y tenir longtemps. Elle avait commenc, un peu banalement,
par encourager les arts et avait fait elle-mme de mdiocres tableaux et
d'assez mchants vers; puis elle avait bravement sacrifi quelques
millions dans de vagues entreprises de politique sentimentale et de
dmocratie vanglique. Enfin, elle s'tait rue dans la philanthropie,
btissant des orphelinats et des maisons de retraite d'une tenue et d'un
amnagement aussi coteux que les curies de courses d'un lord et o
chaque tte de gueux reprsentait cinq mille francs de rente. Mais,
d'autre part, elle tenait  payer de sa personne, contentait chaque matin
son besoin d'motion en visitant elle-mme, son coup attendant  la porte,
les maisons de misre, et c'tait au chevet d'une femme d'ouvrier
qu'Audotia l'avait rencontre.

--Elle est mon amie, disait Audotia. Elle n'accepte pas la vrit tout
entire, mais elle a bonne volont.

... Soit par la protection de la duchesse, soit par les dmarches
d'Audotia, qui, toujours dehors, menait la vie la plus activement
mystrieuse et avait, on ne sait comment, des relations dans tous les
mondes, Frida trouva enfin quelques leons d'allemand et de piano, tout
juste de quoi vivre. Elle connut les courses d'un bout  l'autre de Paris,
les petits pains brouts en marchant, les bottines crottes, le mchant
waterproof inond par les gouttires du parapluie, et les attentes aux
stations d'omnibus. Elle fut plus que rsigne; elle tait fire de
travailler, et, de plus en plus, toutes les impressions qui lui venaient
du dehors se transformaient chez elle en mouvements de compassion et de
charit. Dans la foule qui remplit les omnibus et les tramways, de pauvres
figures la faisaient longtemps rver; elle devinait,  l'inspection des
traits et des manires et reconstituait des existences d'humble labeur et
de sacrifice et, remue par ses propres imaginations, silencieusement elle
se fondait en sympathie pour ces inconnus. Et, comme, dans ces
coudoiements de rue et de voiture publique, tout le monde tait, 
l'occasion, bon et obligeant pour elle  cause de sa grce et de son joli
visage, elle s'merveillait de trouver le peuple si doux.

En mme temps, elle s'prenait pour Audotia d'une affection passionne. Et,
de son ct, la voyant si ingnue, si vaillante et si fragilement belle,
Audotia se mettait  l'adorer. Et, dans cette tendresse, il y avait de la
maternit et du respect, quelque chose des sentiments du grand prtre pour
le petit roi Joas ou d'un vieux religieux pour un jeune novice dont il
attend beaucoup, comme si, en effet, la vieille socialiste et peu  peu
conu la pense de former Frida pour de grandes choses.

Un matin, les journaux annoncrent la mort du prince Kariskine. Quelques
jours aprs, Audotia dit  sa jeune amie:

--Venez avec moi ce soir.

Elle la conduisit dans une runion publique o l'on devait dlibrer sur
les mesures  prendre pour le prochain anniversaire du 18 Mars. Mais le
vritable objet de la runion tait de prononcer et d'entendre des paroles
gnreuses et violentes, pleines de colre et de rve...

Audotia prit la parole. Avec une loquence, de sermonnaire, une diction
monotone et chantante qu'une flamme intrieure chauffait graduellement,
elle fit une sorte d'oraison funbre du compagnon Kariskine. Elle dit sa
vie et les sacrifices qu'il avait faits  la cause; elle raconta ses
souffrances dans la maison de force. Or, quel tait son crime,
compagnons? Et elle numra ses vertus: elle dit son humanit, sa
simplicit, sa haine de l'injustice, son dsintressement, sa douceur
enfantine; elle cita des anecdotes, et, tout  coup:

--J'en atteste sa petite-fille, ici prsente!

Tous les yeux se tournrent vers Frida, assise prs de l'estrade, sur
l'une des banquettes latrales. En robe noire tout unie, couronne de sa
chevelure rousse flambante, la bouche entr'ouverte sur ses petites dents,
elle avait sur son fin visage la lueur des motions profondes. Des larmes
descendaient de ses yeux ples, et elle ne savait pas si elle pleurait de
douleur en pensant  son grand-pre ou de joie  se sentir aime de tous
ces coeurs  la fois...

Audotia la mena  d'autres assembles; non point  celles o elle
prvoyait des luttes ou des explosions trop fortes de btise ou de
frocit, mais seulement aux runions qui ressemblaient un peu  des
crmonies religieuses et o il s'agissait d'honorer des martyrs ou de
clbrer des anniversaires. D'ailleurs, le vague des doctrines d'Audotia
lui permettait d'tre galement  tous les partis rvolutionnaires, et
tous l'appelaient  leurs assises, parce qu'elle tait pour tous la voix
qui entrane, qui maudit, qui bnit, qui exalte et rchauffe, qui fte les
saints et qui solennise les souvenirs, la prtresse officiante et la
prophtesse...

Frida se plaisait dans ces runions. Au commencement, la grossiret de
plusieurs de ses nouveaux frres, l'odeur, les mains noires, les barbes
douteuses avaient mis sa dlicatesse  une assez rude preuve. Mais elle
s'tait fait honte de sa rpugnance comme d'un sentiment bourgeois et bas;
elle s'tait contrainte  aimer les misrables tels qu'ils sont. Cet
effort tait servi par un optimisme candide et infini et par le don
prcieux de ne voir et de ne reconnatre le mal et la laideur que
lorsqu'il n'y avait vraiment pas moyen de faire autrement. Si, par hasard,
elle dcouvrait, malgr elle, qu'il y avait parmi les compagnons bien des
brutes mchantes, elle songeait: Ce n'est pas leur faute, ils sont si
malheureux! Mais elle n'tait que peu expose  ces cruelles dcouvertes.
Car sa grce agissait,  son insu, mme sur les plus grossiers et les plus
stupides: on se surveillait devant elle, on l'entourait d'gards  cause
de son grand-pre le martyr; elle tait populaire dans les clubs; elle
tait la petite vierge charmante de la revendication sociale et elle
jouissait innocemment de cette gloire.

Le monde rvolutionnaire lui apparaissait donc comme une idyllique
assemble de frres. Elle croyait chaque jour davantage  la bont des
pauvres. Des thories exposes dans les clubs elle ne retenait que ce qui
pouvait servir d'aliment  sa crdule gnrosit. Collectivisme,
possibilisme, communisme, anarchisme mme, elle n'tait point trouble par
la contradiction des doctrines: elle ne voyait que ce qu'elles avaient de
commun: un rve de socit fraternelle et juste. Et ce qui la sduisait
dans la cit future, c'tait prcisment ce qu'elle contenait de chimre
morale: c'tait qu'elle ne pt s'tablir et subsister sans une immense
bonne volont de tous les hommes. Et parce que Frida tait capable, pour
sa part, des vertus qui seules eussent rendu cette utopie ralisable, elle
la croyait ralisable en effet. Rve d'gosme brutal chez la plupart des
compagnons, le socialisme tait pour elle un rve de sacrifice.

Ce qui l'attirait aussi, c'tait ce qu'il y a de religieux dans l'tat
d'esprit cr par la foi socialiste chez les hommes qui ne sont pas
mchants. Car c'est bien une foi. Frida tait parfaitement insensible aux
objections. Comment ces choses rves arriveraient-elles? Elle ne savait;
mais ces choses _devaient_ arriver. Les plus savants disaient: C'est la
loi de l'volution, comme on dit dans d'autres religions: C'est la
volont de Dieu. La disposition d'me des communistes vertueux n'est
peut-tre pas fort diffrente de celle des premiers chrtiens, quand ils
attendaient une cit de Dieu terrestre et croyaient  son proche avnement,
quoique le monde romain oppost assurment autant d'obstacles  leur
songe que notre monde peut en opposer au songe des rvolutionnaires.

Outre la foi et l'esprance, Frida retrouvait un culte. Les crmonies des
runions publiques, avec homlies, mmento des saints, clbration des
dates sanglantes ou glorieuses, taient ses messes et ses vpres. Cette
fille sans patrie et, jusque-l, sans religion (de bonne heure elle avait
renonc aux croyances et aux pratiques de l'orthodoxie russe) rencontrait
ainsi, dans le rve socialiste, une religion complte, o pouvaient se
satisfaire tous les besoins de son imagination et de son coeur. Et elle
s'exaltait d'autant plus dans sa foi que cette glise rvolutionnaire dont
elle faisait partie vivait  demi dans le mystre, avait des airs d'glise
perscute ou, du moins, rprouve par la socit rgulire, rejete en
dehors d'elle et un peu conspiratrice et souterraine...

C'est  ce moment que la duchesse fit proposer  Frida une place de
demoiselle de compagnie chez la comtesse de Winden, dont le mari tait
conseiller  l'ambassade d'Alfanie.

Frida refusa d'abord, malgr les supplications de sa mre. Madame de
Thalberg n'avait point dsapprouv les ides nouvelles de Frida. Passive
et molle, la bonne dame tait devenue elle-mme vaguement rvolutionnaire,
en haine de sa pauvret, tout comme elle ft demeure conservatrice,
chrtienne orthodoxe, et fidle au tsar si elle et continu  couler ses
jours vides dans son domaine de Courlande. Mais c'est aussi pourquoi elle
ne comprenait pas que Frida repousst cette occasion de sortir de la vie
mdiocre qu'elles menaient et de rentrer dans leur monde.

Audotia intervint:

--Acceptez, dit-elle  Frida. Vous le devez, pour votre mre.

Frida se soumit. Elle n'tait pas depuis une semaine chez la comtesse de
Winden, quand le prince Hermann l'y rencontra.

Un prince royal! L'hritier prsomptif d'une monarchie absolue! Il ne
pouvait inspirer  Frida que des sentiments de dfiance et d'aversion. Et
pourtant, deux mois plus tard, Frida tait en Alfanie, rconcilie avec
son grand-oncle, le marquis de Frauenlaub, qui, depuis l'aventure du
prince Kariskine, l'avait renie, elle et sa mre; madame de Thalberg,
installe auprs du vieux gentilhomme (elle devait y mourir peu aprs,
sans autre regret que de n'avoir pas achev la lecture de son dernier
roman), et Frida introduite  la cour, en qualit de demoiselle d'honneur
de la princesse Wilhelmine.

Comment tout cela s'tait-il fait?

Frida, cependant, s'tait crue oblige de rsister aux offres d'Hermann.
Elle tait alle consulter Audotia. Mais sa vieille amie, aprs l'avoir
interroge sur le prince, lui avait dit:

--Allez. Il le faut. Nous nous reverrons un jour, peut-tre... Ne
m'crivez point: c'est inutile.

Et Frida n'avait plus entendu parler d'Audotia jusqu'au jour o celle-ci,
venue secrtement  Marbourg pour y rpandre la bonne parole, avait t
arrte dans une meute de grvistes.

Elle comprenait  prsent ce silence et pourquoi la vieille femme, en la
quittant, ne l'avait charge d'aucune mission, ne lui avait mme donn
aucun conseil. Suprme habilet! Rien qu'en aimant le prince, rien qu'en
se montrant  lui telle qu'elle tait, en lui montrant peu  peu son coeur
et sa pense dans des conversations que le lger mystre et la raret de
leurs rencontres faisaient plus significatives et plus prcieuses pour
tous deux, Frida exerait sur Hermann une influence trs douce et trs
puissante. Dans cette liaison non dfinie, amoureuse et parfaitement
chaste, l'intelligence spculative du prince philosophe s'tait laiss
lentement pntrer et envahir par la sentimentalit intrpide de sa petite
amie. Il tait tout prs de la croire plus clairvoyante dans sa candeur
enthousiaste que les politiques et les conomistes, et dj il inclinait 
admettre que la meilleure solution des ternels problmes sociaux c'tait
peut-tre encore la bont confiante, la charit audacieuse et l'appel au
coeur de tous les intresss, si folle que part la tentative.

Et maintenant, tandis que la voiture roulait dans les bois et que, de
chaque ct, les arbres traversaient en fuyant le reflet des deux
lanternes, Frida songeait qu'une heure solennelle tait venue, qu'elle
possdait l'me de celui qui tenait dans sa main le sort d'un peuple, que
ce peuple allait donc tre heureux par elle, et que ce rle sublime et
secret, toutes les aventures de sa vie l'y avaient prpare et faonne,
comme par une merveilleuse prdestination.

La voiture longea un mur gris, masqu de broussailles, puis s'arrta
devant une grille. Une fille en camisole vint ouvrir, qui dit au vieux
cocher:

--Bonsoir, grand-pre.

La voiture entra, suivit une alle tournante et dposa la voyageuse  la
porte d'un pavillon assez vaste,  toiture basse, et entour d'une
terrasse  balustres de pierre.

--Avez-vous fait un bon voyage, madame? demanda la fille.

--Merci, Kate. Ma chambre est prte?

--Oui, madame.

Frida ouvrit sa fentre. Les massifs du parc et, par del, les cimes
immobiles de la fort dormaient sous le ciel laiteux. Nul bruit qu'un
froissement de feuilles ou la fuite d'une bte nocturne. La pense de
Frida devenait religieuse dans ce silence et cette srnit. Et son coeur
se gonfla d'une esprance infinie.




IX


On lisait dans les chos du _Figaro_ et du _Gaulois_,  la date du 10
septembre 1900:

Chasse  courre, hier,  Montclairin, chez le baron Issachar. Son Altesse
royale le prince Otto d'Alfanie conduisait la chasse. Les honneurs du pied
ont t faits  la duchesse de Beaugency. Le soir, un grand dner
runissait les htes du baron dans la clbre galerie des Primatice.
Remarqu, parmi l'illustre assistance, le marquis de Baule, le baron et la
baronne Onan, le comte et la comtesse de Messas, le vicomte de Mizian, le
duc et la duchesse de Villorceau et M. Dubois (de l'Eure).

Gnralement, les chos de ce genre revenaient  Issachar, tout compte
fait,  deux ou trois cent mille francs: soit cinquante mille environ pour
l'ensemble des frais de rception, et, chaque soir, une quarantaine de
mille francs pour le jeu du prince Otto. Or, le prince avait coutume,
depuis des annes, de passer toute une semaine  Montclairin, tant il
avait d'amiti pour le baron.

Jusque-l, Issachar n'avait pas trouv que ce ft trop cher. tre
publiquement l'ami d'un prince, et non pas d'un prince  la douzaine, mais
d'un prince pour de bon, hritier possible d'une vraie et trs antique
couronne, cela valait bien quelques sacrifices. Il n'avait pas l'me
mdiocre et il savait payer royalement ses amitis royales, le petit juif
tenace, aux ambitions illimites, dont les plus viles souplesses n'avaient
jamais t que les servantes secrtes d'un immense orgueil. Trente ans
auparavant, il dbutait par tre l'homme d'affaires d'une fille clbre
par son conomie, Berthe de Chatou. Il pousait ensuite une ancienne
grante de _family htel_, un peu plus que mre, mais qui avait la forte
somme. Ah! comme il l'avait fait fructifier! Il disparaissait pendant dix
ans. Il travaillait quelque part, en Asie Mineure. Un coup formidable
sur de lointains chemins de fer. Il rapparaissait avec cinquante
millions. Il les avait quintupls, disait-on, dans la banque. Il tait
dmocrate-conservateur, abondant en aumnes, pourvu qu'elles fussent
publiques, protecteur clair et bruyamment gnreux des lettres et des
arts. Mais, surtout, ce circoncis tait dvor d'amour pour le trne et
l'autel. Son rve suprme tait d'tre du monde, et du plus haut et du
plus troit, du monde du faubourg ou de ce qui reste du faubourg. Et,
comme son snobisme confondait volontiers la vie aristocratique avec les
conventions des moeurs sportiques et pseudo-lgantes, il tait devenu
l'homme correct par excellence, d'une correction implacable,
divertissante par le srieux qu'il y apportait. Froid, gourm, sobre de
gestes, ultra-anglais de costume et de tenue, il avait, dans la coupe de
sa barbe et de ses vtements et dans l'aspect empes et mcanique de toute
sa personne, la rigidit d'un dessin linaire.

Bien naturelle, cette marotte d'Issachar. Si la noblesse est morte en
France, du moins comme classe politique, elle vit encore, et plus que
jamais sans doute, comme caste mondaine. Et la superstition qu'elle
inspire aux parvenus est peut-tre d'autant plus forte que son prestige ne
repose plus sur aucune puissance effective, mais sur des souvenirs, des
conventions vides, un pur nant. Elle existe d'autant plus, en un sens,
qu'elle ne survit  l'organisation sociale qui tait sa raison d'tre que
par l'opinion qu'elle garde d'elle-mme. Pntrer dans ce monde-l, qui
est rest trs ferm en thorie, et surtout tre soi-mme de ce monde-l,
cela, devient, pour les gens comme le baron, la seule chose dsirable
parce que c'est la seule qui leur soit un peu difficile. Ils ont tout le
reste except cela; alors ils veulent avoir cela aussi, C'est un prurit,
c'est une rage, qui rend les plus insolents capables de toutes les
platitudes et qui fait que les plus rapaces jettent leur argent par les
fentres.

C'est bien par les fentres que le baron jetait le sien, parce qu'au moins
cela se voit. Et puis, cet argent jet  poignes et d'un air
d'insouciance, le baron savait toujours exactement o il tombait. Cet
homme, qui offrait aux muses nationaux des tableaux d'un million
reconquis sur l'Amrique  coups de surenchres, et qui,  chaque
catastrophe un peu retentissante,--inondation, incendie, grisou,
tremblement de terre,--s'inscrivait au _Figaro_ pour cent mille francs,
tait chez lui le matre le plus dur, le plus strict, et mticuleux et
regardant comme une mnagre maniaque.

Non pas qu'il ft avare. Sauf en de rares minutes d'inadvertance o sa
juiverie native reparaissait  son insu, il n'aimait pas l'argent pour
lui-mme, mais pour tout ce qu'il reprsente, pour la puissance dont il
est le signe et l'instrument. Et il ne manquait pas non plus d'une
certaine probit. Il avait, pour difier son norme fortune, tromp et
dpouill une multitude de malheureux, mais de loin, par des voies
indirectes, sans voir leur ruine ni leurs larmes, et, enfin, ses victimes
n'avaient qu' se dfier et  se dfendre, comme il se dfendait, lui, et
comme il se dliait. A coup sr, mme au temps de sa misre, il n'aurait
jamais consenti, l'occasion s'en ft-elle prsente,  s'approprier par
larcin furtivement fait le portefeuille d'autrui, car cela, c'et t
vraiment de l'argent mal acquis, tant prlev sur une personne non
avertie, et n'tant point pay par une somme suffisante de travail,
d'nergie ou de patience. Mais la banque et l'industrie, c'tait la
bataille, ce n'tait point le vol. Tout cet or qu'il avait accumul,
c'tait le prix de son activit, de sa hardiesse de joueur, de son
imagination d'homme d'affaires, de sa supriorit intellectuelle. Et, sans
doute, comprendre et absoudre ainsi les affaires, c'est proclamer, par
un dtour, le droit du plus fort ou du plus rus; c'est admettre que la
chasse  l'argent, au fond et malgr les apparences, se fasse dans les
mmes conditions que la chasse  la proie des hommes de l'ge de pierre.
Mais cette considration et peu frapp le baron Issachar. Il jugeait que
la morale des conqurants tait assez bonne pour lui et que la noblesse
des rapines se mesure  leur entassement, aux risques courus pour les
entasser et  l'usage qu'en font les entasseurs.

Or, il pensait faire de son vaste butin un usage illustre. Il en
consacrait une partie  la fusion--dj fort avance--de l'aristocratie de
l'argent avec l'aristocratie de la noblesse; il avait l'hospitalit
fastueuse, le prt facile aux gentilshommes dcavs, et, enfin, depuis
plusieurs annes, il avait la gloire d'approvisionner d'argent de poche un
des princes les plus en en vue d'une des plus vieilles monarchies
europennes.

Mais, tout de mme, il finissait par trouver que cette gloire lui cotait
gros et que le bnfice de cette amiti princire restait par trop
purement moral. Il calculait que, en outre de l'argent qu'il lui
laissait gagner au jeu, il avait, en huit ou dix ans, avanc au prince
tout prs de douze millions. Et, en retour de ces services, lorsque,
l'anne prcdente, il lui avait exprim discrtement le dsir si naturel
d'obtenir la concession des mines de cuivre rcemment dcouvertes en
Alfanie, il n'avait eu de Son Altesse qu'une rponse quivoque et
embarrasse. Le prenait-on pour dupe? Vraiment, on attendait de lui un
dsintressement trop proche de la sottise et dont il ne voulait pas, pour
son honneur, qu'on le crt capable. Et un peu d'amertume s'amassait en lui.

Et voil que, le matin mme du jour o il attendait l'arrive du prince 
Montclairin, il trouvait dans son courrier une lettre de l'administration
de la Compagnie des chemins de fer de l'Est et une lettre de la vicomtesse
Moreno, accompagnes de deux factures.

Oh! des riens! La Compagnie de, l'Est rclamait le paiement de cinq mille
francs pour le wagon-salon qu'elle avait mis  la disposition d'Otto lors
de son prcdent voyage en France. Elle avait d'abord envoy la note au
prince, qui rpondait simplement que cela regardait le baron Issachar.

Quant  la vicomtesse Moreno, une assez grande dame, fort galante, venue
de Marbourg  Paris, un mois auparavant, avec Otto, elle s'tait installe,
ainsi qu'il convenait  la matresse d'un prince, dans le plus bel
appartement de l'htel Continental. Huit jours aprs, Otto partait pour
Londres, aprs avoir donn  la vicomtesse un bijou de vingt-cinq louis,
mais sans rgler la note de l'htel. Bref, il l'avait laisse en panne, et
fort emptre. Une rclamation qu'elle lui avait adresse tait demeure
sans rponse. Et, dans sa dtresse, elle avait recours  son vieil ami
le baron. Une note de trois mille francs tait jointe  sa lettre.

Issachar paya les deux factures. Mais, lorsque Otto dbarqua  Montclairin,
toujours bon garon et de bonne humeur, il y eut dans l'accueil que lui
fit le baron une rserve et un excs de respect qui ne prsageaient rien
de bon pour qui connaissait notre homme. Il n'eut avec son hte royal
aucune des demi-familiarits concertes qu'il tait si fier de se
permettre autrefois et auxquelles, d'ailleurs, le laisser-aller et la
rondeur du prince semblaient l'inviter. Et plus il affectait de
crmonieuse dfrence, plus la froideur de ses yeux et de son visage de
bois se faisait hostile.

Et, ds le premier soir, en effet, au baccara, o il tenait la banque, le
baron fit une chose inoue: il joua comme s'il voulait gagner. Il se garda
d'abattre quatre ou de tirer  six, ainsi qu'il en avait l'habitude.
Nanmoins, il perdit d'abord une dizaine de mille francs. Pour la premire
fois, il en laissa paratre de l'impatience; il eut des ronchonnements
dpits, dont les autres joueurs s'tonnrent et que le prince accueillit
par des plaisanteries un peu lourdes. Puis la chance tourna. Vers deux
heures du matin, le prince perdait deux mille louis sur parole.

Les autres n'y comprenaient rien, commenaient  tre inquiets. Tous
pontaient avec, Otto, et ce qui les attirait  Montclairin, c'est qu'ils
comptaient tous, plus ou moins, sur les bnfices de cette association.
C'tait le duc de Beaugency, un vieux gamin, une tte rose et vide, un nez
de soubrette sur une barbe blanche en ventail. Pourvu, depuis qu'il se
connaissait, d'un conseil judiciaire, il y avait quelque cinquante ans
qu'il faisait la fte, mcaniquement, comme un employ va  son bureau, et
il passait, on ne savait pourquoi ni par quel caprice de la badauderie
parisienne, pour le prince du chic et l'arbitre des lgances; toujours
sans le sou, brl chez tous les usuriers, rduit  pratiquer ce qu'on
pourrait appeler l'escroquerie de famille:  acheter des chevaux, des
tableaux, des vins ou des bijoux qu'il revendait aussitt  quart de prix,
sr que la duchesse finirait par payer, crainte du scandale, et qu'elle
n'aurait jamais le courage de se rfugier derrire l'incapacit lgale de
son triste mari. C'tait le petit marquis de Baule, qui, mari  la fille
du baron Onan, n'avait pu viter le rgime dotal et  qui sa femme
mesurait si strictement l'argent de poche que le baccara de Montclairin
tait pour lui une trs prcieuse aubaine. Et c'tait Desraviers, un grand
blond, type d'officier de cavalerie, homme de sport, sans ressources
connues et qui avait, dans le monde, la spcialit des questions d'honneur.

--Je fais deux mille louis, dit le prince Otto.

Cela leur rendit, confiance, et chacun y alla d'une forte mise. Sans doute,
Issachar n'avait consenti  gagner que par coquetterie. Il connaissait
son devoir; il tait galant homme, incapable de violer le contrat tacite
qui les runissait autour de la table de jeu. Srement, il allait rendre
l'argent.

Le baron distribua les cartes. Le prince Otto souriait, imperturbable.

Issachar abattit neuf.

Ce fut une stupeur. Que se passait-il donc entre le baron et son hte? Le
duc, Desraviers et le marquis coulrent un mauvais regard vers le prince,
dont le visage tait tout dcompos par la colre.

--Continuons-nous? demanda le baron.

--Est-ce que vous vous f... du monde? laissa chapper brutalement le
prince.

Les trois autres ayant pris cong avec une rapidit discrte:

--Eh bien, que voulez-vous? dit le prince en essayant de se contenir,
c'est la dveine, la sombre dveine.

Et il ajouta avec une intonation  la Dupuis:

--La voill bien! ah! que la voilll bien!... Et cela est d'autant plus
fcheux que je suis forc de vous avouer, mon cher baron...

--Monseigneur, interrompit doucement Issachar, je supplie Votre Altesse
royale de ne pas s'inquiter pour si peu. Un de mes hommes d'affaires
s'entendra avec Elle pour les quatre mille louis de ce soir, et aussi pour
ces deux notes, l'une de cinq mille francs et l'autre de trois mille,
que j'ai eu le plaisir de payer  la Compagnie de l'Est et  l'htel
Continental. Ci quatre-vingt-huit mille francs.

Il tira les factures de son portefeuille et continua posment:

--Je ne parle pas des douze millions que j'ai eu l'honneur d'avancer 
Votre Altesse en neuf prts dont voici les reconnaissances...

--Vous avez de l'ordre.

--Beaucoup... Il va sans dire que, pour cette dernire somme, je suis
tout dispos  accorder  Votre Altesse un dlai raisonnable et que nous
espacerons les chances  son gr.

Le ton d'Issachar exprimait un respect sans bornes.

--Pourquoi pas tout de suite les huissiers? ricana le prince.

--Je vous assure, monseigneur, que je n'ai jamais parl plus srieusement
de ma vie.

--Vous savez fort bien, mon cher ami, que je n'ai pas le sou.

--Votre Altesse raille?

--Ah! non, par exemple!

--Nous sommes donc trs srieux tous les deux. J'aime mieux cela.

Le prince tait blme de rage. Toutefois, d'un mouvement bon enfant, il
mit la main sur l'paule du baron:

--Allons! le fond de votre pense? Dites vite!

--Mais, monseigneur, il n'y a dans le fond de ma pense que ce que je vous
ai dit.

--Cette concession de mines, n'est-ce pas?

--Puisque vous n'y pouvez rien!

Le prince se taisait. Les bougies des hauts candlabres, presque consumes,
allongeaient leurs flammes plies par le petit jour. La lumire blafarde
clairait la calvitie penche du baron, qui vitait obstinment les yeux
de son interlocuteur. Une bobche clata. Issachar souffla la mche
charbonneuse d'o montait, tout droit, un filet de fume noire. Puis, tout
 coup:

--Qu'est-ce que c'est donc, monseigneur, que l'Aigle-Bleu?

--Vous tenez beaucoup  le savoir?

--Simple curiosit.

--C'est l'ordre le plus ancien d'Alfanie, un ordre rserv aux
gentilshommes qui peuvent justifier de trente quartiers et, par exception,
aux gnraux vainqueurs, aux grands savants, aux hommes qui ont rendu au
royaume quelque service clatant, de ces services qui n'enrichissent pas
ceux qui les rendent... L'Aigle-Bleu? Peste! C'est mieux que la Toison
d'or... Et je vous prviens, mon cher baron, que c'est encore plus
difficile  obtenir qu'une concession de mines ou de chemins de fer.

--L'un n'empche pas l'autre, dit Issachar.

Otto mordillait sa moustache. Des phrases mprisantes et vengeresses lui
venaient aux lvres: Vous voulez la guerre, monsieur Issachar? Soit! Vous
rclamez votre argent, qui pourtant ne vous cote gure et qui est de
l'argent vol? Vous me traitez en dbiteur? J'ai donc le droit de vous
traiter en usurier, en misrable juif que vous tes. Vous rtablissez
vous-mme les distances, que j'avais eu la bont d'oublier. A votre aise!
Puisqu'il n'y a plus de ghetto et que nos lois imbciles vous considrent
comme une faon d'homme, on vous le rendra, votre argent, mais accompagn
de l'entier mpris qui est d  votre plate coquinerie... L'Aigle-Bleu?...
Des coups de pied au derrire, vous voulez dire! Mais ces phrases, il
n'osait pas les prononcer: il comprenait que le baron tait dcid  tout.
Il se sentait pris; il pliait, tout trangl de colre, devant la
puissance de l'or.

--Ainsi, dit-il brusquement, voil vos conditions?

Issachar eut un geste pudique:

--Oh! monseigneur, Votre Altesse a des mots!...

L'Altesse se leva:

--A quelle heure le premier train pour Paris?

--Ce matin,  neuf heures. Le landau sera prt. Votre Altesse retourne 
Marbourg?

--Qu'est-ce que cela vous fait?

--C'est que mon homme d'affaires sera  Marbourg dans une quinzaine... Je
suis sr que Votre Altesse et moi, nous finirons par nous entendre et que
Votre Altesse me rendra sa prcieuse amiti... Qu'Elle me permette d'aller
donner des ordres pour son dpart.

Le baron souriait avec la plus suave dfrence. Otto le regarda sortir;
puis, livide, brandissant vers la porte ses deux poings serrs:

--Sale youtre! cria-t-il de toutes ses forces, trois ou quatre fois de
suite.

Et il s'affala sur un fauteuil, attendant le jour.




X


Votre cousin Renaud est un fou, avait dit  Hermann le roi Christian.
Non; le prince Renaud n'tait pas un fou, mais seulement un jeune homme de
beaucoup de sensibilit et d'imagination, qui faisait toujours uniquement
ce qui lui plaisait et dont la conduite tait dtermine par des raisons
dans lesquelles le vieux roi ne pouvait entrer commodment.

La mre de Renaud, un souffle, une me, une figure transparente de missel,
tait morte en le mettant au monde. Puis son pre s'en tait all aprs
trois ans de dsespoir languide et fleuri, mystiquement amoureux de la
dfunte, adonn vers la fin aux sciences occultes. L'orphelin avait eu une
enfance paresseuse, peu surveille, et fait au hasard des tudes
capricieuses et incompltes. Et, c'est ainsi qu'il avait senti et embrass
avec une vivacit extraordinaire certaines parties de l'histoire, de la
posie ou du rve du pass, non les plus simples, mais les plus
somptueuses et les plus tourmentes: la Rome d'Hliogabale, la Byzance de
Thodora, l'Alexandrie des hrsies gnostiques et des maladies nerveuses
et, gnralement, tous les crivains de dcadence, ceux dont l'impuissance
semble toujours en gsine de quelque chose d'inexprimable... Il aimait
tout cela, ce fils de nvropathes, non par une corruption d'esprit acquise,
mais par une disposition hrditaire de sa sensibilit. Cet enfant tait
n pour les chimres.

A dix-huit ans, il rsolut de vivre  sa guise Comme il n'tait pas
probable que Renaud dt rgner jamais, le roi son oncle renona assez vite
 s'occuper de lui et  le diriger. Le jeune prince avait d'ailleurs une
obstination douce contre laquelle aucune autorit ne pouvait rien.

Son premier dessein fut d'tre artiste et pote. Tout de suite et le plus
naturellement du monde, il donna dans les extravagances extrmes des plus
jeunes coles, de celles qui se composent d'un matre et quelquefois d'un
disciple. Pendant plusieurs annes, tous les adolescents symbolistes,
dcadents et instrumentistes, tous les pseudo-primitifs, et les
pseudo-mystiques, et les no-moyengeux, tous les inventeurs de frissons
nouveaux et de prosodies inaccoutumes, tous les occultistes, les srs,
les rose + croix et les sadiques, et aussi les musiciens pour qui Wagner
n'est qu'un prcurseur et qui orchestrent J'ai du bon tabac avec les
bruits de la grve et de la fort, et encore les peintres esthtes, les
peintres bleus et jaunes, ceux qui dessinent trs mal de longues mes
encercles de petits plis et tenant des lis dans leurs mains d'mes, et
pareillement les pointillistes, les tachistes, les luministes, ceux qui
voient les paysages comme des envers de tapisseries et qui, sous prtexte
que tout dans le monde des couleurs n'est qu'change de reflets, peignent
des cuisses mauves et des seins couleur de soufre, tous les ahuris ou tous
les farceurs de la littrature et de l'art, tous les dsireurs d'on ne
sait quoi eurent leur couvert mis chez le prince Renaud et puisrent dans
sa bourse crdule. Il donnait dans son palais des spectacles tranges et
purils o des cabotines en robes blanches, les cheveux poudrs de violet,
taient crucifies pour l'amour de Satan, qui tait aussi Jsus, et o le
choeur des cochers verts et le choeur des cochers bleus chantaient
alternativement des hymnes sotriques devant Thodora la chercheuse, qui
rvait, les yeux fixs sur le scorpion d'amthyste allong entre ses deux
seins, cependant que des vaporisateurs exhalaient des parfums verts, bleus,
jaunes, rouges, subtilement assortis aux vtements des interprtes, 
leurs paroles rythmes et aux musiques de l'orchestre... Et le prince
Renaud marchait par la ville escort de jeunes gens gnralement chevelus
et mal btis, et qui, sous leurs esthtiques abstruses, dissimulaient des
prudences de notaires, des vanits de tnors, des intolrances d'imbciles
et quelquefois des aspirations de simples sodomites.

Le prince tait, lui, parfaitement sincre et innocent. Sa crdulit aux
formes nouvelles de posie et d'art, tait faite d'ignorance, de nervosit
un peu morbide, d'inquitude toute spontane. Les formes anciennes
l'offensaient par trop de prcision et parce qu'elles lui paraissaient
impropres  exprimer tout ce qu'il sentait de cach dans les choses. Il
surfaisait ce mystre, ne prenait pas garde qu'il est purement subjectif,
personnel  chacun de nous, fugitif et, changeant; que la perception de ce
merveilleux on-ne-sait-quoi correspond  un moment infrieur de la
production artistique et qu'il s'vanouit forcment  l'heure de
l'excution, puisqu'il est l'indicible, mais que, d'ailleurs, il renat,
une fois la forme fixe, de cette forme mme; que c'est l'expression
arrte et intelligible qui contient et qui nous suggre le plus d'au
del, et qu'enfin ce sont les oeuvres d'art ou les pomes les plus prcis,
quand ils sont vraiment beaux, qui redeviennent dans notre pense les
plus mystrieux, les plus fertiles en rves...

Le public considrait le prince Renaud comme un maniaque. Mais, parce
qu'il tait trs doux et ne faisait de mal  personne, on finit par lui
passer ses bizarreries. Bientt mme, rien n'tonna plus de sa part: il
avait conquis le droit d'tre extravagant; on n'y faisait plus attention
et, bien qu'il ft prince du sang, on lui permettait de vivre comme il
l'entendait.

Il avait supprim de son train de vie toute espce d'appareil et, de
crmonial. Il ne paraissait jamais  la cour. Il s'appliquait de bonne
foi  faire oublier son rang, non point, tout d'abord, par un dtachement
philosophique, mais par scrupule et vanit d'artiste. Car il avait publi
des plaquettes et barbouill des tableaux, des choses d'un esthtisme
vague et d'une sensualit tnbreuse, et sa grande terreur, aigu et
perptuelle, tait qu'on ne lout ses oeuvres pour le nom de leur auteur
plutt que pour leur mrite. Et cette ide le faisait redoubler, dans ses
relations avec les peintres et les littrateurs, de faux laisser-aller et
de camaraderie concerte.

A la fin, des goujats en abusrent. Renaud s'aperut alors que la plupart
de ses confrres l'avaient exploit sans pudeur et qu'ils le
blaguaient, lui et ses oeuvres, par-dessus le march. Subitement, il
leur ferma sa porte.

Il s'avisa, en mme temps, qu'il avait t dupe encore d'une autre faon.
Il se dsabusa, soit par fatigue et satit, soit par la constatation du
charlatanisme de ceux qui s'y livraient autour de lui, de tous ces jeux
d'art et de posie nigmatiques; il en sentit le mensonge et la niaiserie.
Il eut la rvlation de la simplicit un jour que, dans une excursion 
l'le de Chypre, il avait cru dcent d'emporter avec lui un exemplaire de
l'_Odysse_... Mais, peu aprs, il jugea Homre entach d'artifice. La
littrature, mme dans sa priode primitive, lui apparut comme la plus
sotte des illusions: n'tait-il pas inepte de dpenser sa vie  faonner
de vaines reprsentations de la vie?

Sa simplicit reconquise se traduisit par une nouvelle sorte d'apparente
excentricit. Il fit cette dcouverte que le premier devoir de l'homme est
d'exercer son corps pour en accrotre la beaut. Il rsolut de s'adonner 
tous les sports, et principalement aux jeux du cirque. Il hanta les clowns
et les gymnastes et fit de quelques-uns ses amis. Mais, comme il avait les
membres paresseux et lents et qu'il n'arrivait pas  tre seulement un
jongleur passable, il allait se dprendre de ce caprice-l comme des
autres, quand il rencontra, dans un cirque de Marbourg, la petite
quilibriste Lollia Tosli.

Brune, ambre, les jambes longues, la gorge petite, le front bomb, la
bouche nave et srieuse, les hanches et le torse rouls dans les plis en
spirale d'une soie vieux rose, elle se dressait l-haut, dans les frises,
sur un lger trapze o, sans toucher aux cordes, elle se balanait
lentement. Puis, sur l'troit bton mobile, elle posait en quilibre une
grosse boule dore et, sur cette boule, sans s'appuyer  rien, elle
surgissait debout; elle s'y tenait sur un seul pied, dans une attitude de
desse qui fend l'espace avec une plante pour pidestal. De l, elle
envoyait  la foule ses enfantins baisers d'acrobate. Enfin, ayant tent
et ralis l'impossible, comme si les lois de la pesanteur, braves par
cette audacieuse enfant, se vengeaient tout  coup et comme si une Nmsis
jalouse la punissait d'avoir voulu se faire mortelle, un corps
impondrable d'Olympienne,--d'une longue chute parabolique, tel un Icare
foudroy, elle tombait dans le filet.

Renaud adora soudain la dlicieuse gymnaste, et, bien qu'il se crt 
jamais dgot des arts de l'criture et du dessin, il l'adora
principalement parce qu'elle lui rappelait une des figures du _Printemps_
de Botticelli et qu'elle ressemblait  celle qui, dans la ronde des trois
femmes aux doigts entrelacs, montre son dos dlicat et son profil
ingnument pensif.

Il vint la revoir plusieurs fois. Il se postait sur son passage quand elle
sortait de l'arne. Son anglique srnit le ravissait.

Un soir, dans les curies du cirque, il se fit prsenter par un clown de
ses amis les parents de Lollia. C'taient un gros homme et une grosse dame
qui avaient un air de grande honntet. Le gros homme tendit sa carte au
prince. La carte portait ces mots:

      ANTONIO TOSTI
      _Ex-artiste gymnaste et clown_
      PERE
      _de l'illustre quilibriste arienne_
      _la signiorina Lollia Tosti_

A ce moment, le rgisseur vint dire qu'on tendait le filet pour les
exercices de Lollia.

La jeune fille s'approcha de sa mre et l'embrassa:

--_Addio, mama_.

Et elle fit le signe de la croix avant d'entrer sur la piste.

--Une habitude d'enfance! dit madame Tosti au prince.

Renaud interrogea la bonne dame. Lollia tait trs pieuse. Sa loge tait
pleine d'images saintes. Les bouquets qu'on lui jetait, elle avait coutume
de les porter  une chapelle de la sainte Vierge.

--Et sage, monseigneur!

Au reste, c'tait une ncessit de sa profession. Le travail des autres
acrobates pouvait encore souffrir quelques infractions aux rgles de la
continence. Mais le travail de Lollia tait plus exigeant. L'quilibriste
arienne devait viter non seulement la grossesse, qui dplace le centre
de gravit, mais les courbatures, les chaleurs  la nuque, les douleurs
sourdes.

Et Renaud fut content d'apprendre ces choses, de songer que l'art de son
amie tait, en effet, le plus mystique des arts, puisqu'il n'tait qu'une
patiente victoire sur la matire et que, par lui, un corps de femme se
muait presque au corps glorieux dont parlent les thologiens. Et il lui
plaisait que le miracle de l'art acrobatique, tout comme le miracle de la
saintet, et pour premire condition la chastet absolue et que la force
qui soulevait de terre Thrse d'Avila ou la soeur Marie Alacoque ft
aussi celle qui soutenait dans les frises la forme adorable de Lollia.

Il chrit l'innocence de la jeune acrobate. Plusieurs fois, il vint manger
le macaroni de famille de M. et madame Tosti. Ses conversations avec
Lollia taient d'une purilit qui le charmait. Elle ne savait rien et
elle n'avait point d'esprit. C'tait une petite fille qui aimait Dieu et
ses bons parents, voil tout. Elle racontait ce qu'elle avait vu dans ses
voyages  travers les deux mondes, et elle n'avait rien vu que les choses
du cirque.

Elle ne vivait que pour son art. La plus grande partie de ses journes
tait prise par son travail, car ses exercices exigeaient un
entranement continuel. Et le sentiment de son excellence acrobatique lui
donnait un immense orgueil. Sa destine lui semblait la plus belle de
toutes. Elle se sentait elle-mme un pome vivant. Elle mprisait les
comdiens, dont le mtier est d'amuser les hommes en feignant d'tre ce
qu'ils ne sont pas; elle mprisait mme les clowns, qui s'enlaidissent et
qui parlent. Il ressortait de ses discours qu'elle s'estimait l'gale des
princesses et des impratrices. Et Renaud jugeait cela fort sens.

Il se rjouissait de la voir si parfaitement nave et si spciale, si
trangement exceptionnelle. Et il se persuadait qu'en l'aimant il revenait
 la nature, il se simplifiait, selon le conseil de Tolsto, dont il
s'tait rcemment pris et dont il accommodait bizarrement l'vanglisme 
ce qui restait en lui de manie esthtisante. Et, comme il ne pouvait
songer  faire de Lollia sa matresse, et que, d'ailleurs, il ne le
voulait point, puisqu'il l'adorait justement pour sa puret, il rsolut de
l'pouser.

Il se dit que ce serait l un acte minemment raisonnable et bon, tout 
fait digne d'un homme libre et d'un enfant de Dieu et qui ne paratrait
blmable qu'aux esprits borns et aux mes grossires.

Depuis longtemps, en haine de l'artifice et par un artifice suprme, il
vitait dans ses propos tout ce qui pouvait ressembler, ft-ce de loin, 
des phrases ou  des dveloppements crits, et son zle  se simplifier
tait tel qu'il s'appliquait  ne dire que des choses qui pussent tre
comprises des petits enfants ou des femmes les plus ignorantes. Il n'avait
jamais fait sa cour  Lollia, craignant de retomber malgr lui  une
phrasologie qu'il mprisait et estimant, au surplus, que ce qu'il
prouvait auprs de la jeune fille tait proprement ineffable.

Un soir donc qu'il se trouva seul avec elle dans la petite salle  manger
des Tosti (la mre tait  la cuisine et le pre faisait une course), le
prince Renaud dit seulement ceci:

--Lollia, je vous aime.

La petite desse ne montra aucune surprise, mais parut fort contente.

Renaud ajouta:

--Et vous, m'aimez-vous?

Elle rpondit:

--Oui, monseigneur.

--M'aimez-vous parce que je suis prince?

--Pour cela aussi, monseigneur.

--Mais, si je ne l'tais pas, m'aimeriez-vous tout de mme?

--Oui, monseigneur.

Elle fit ces deux rponses sans hsitation et, il vit bien que toutes deux
taient galement sincres.

Il continua:

--Voulez-vous m'pouser?

--Je veux bien, monseigneur.

Elle dit cela sans s'tonner, mais avec un peu d'effort. Il s'en aperut:

--Est-ce que a vous ennuie?

Elle rpondit que non, mais que, toutefois, il lui en coterait de
renoncer immdiatement  son art, qu'elle savait incompatible avec l'tat
de mariage. Elle le pria de lui donner encore six mois pour une tourne
qu'elle devait faire en Alfanie. Aprs, elle reviendrait  Marbourg, et
alors ils se marieraient.

Renaud consentit  tout. Il lui semblait exquis que ce fut elle qui fit
ses conditions.

Il embrassa la petite desse avec respect, et elle lui rendit gauchement
un baiser de fillette.

--Surtout, lui dit-il, ne parlez de rien  vos parents jusqu' votre
retour.

Quand elle revint, Renaud reconnut avec joie que l'preuve de l'absence
avait laiss leur amour intact. Il fut convenu entre eux que Lollia
paratrait au cirque une dernire fois. Elle fut merveilleuse d'audace
presque folle et elle atteignit, dans sa souple lutte contre la pesanteur,
les extrmes limites du possible. Et sa chute dans le filet eut le
tragique d'un suicide d'amour, d'une chute irrvocable dans quelque
gouffre...

Rentre dans sa loge, la petite acrobate pleura longtemps.

--Avez-vous des regrets? dit le prince.

--Non, monseigneur, puisque je vous aime.

Et, souriant parmi ses larmes:

--Ai-je t bien, monseigneur?... J'aurais voulu faire aujourd'hui un plus
joli travail que les autres jours, pour avoir davantage  vous sacrifier...




XI


Cependant, le prince Hermann travaillait fort srieusement au bonheur de
son peuple.

Sans compter les maux qui lui taient communs avec les autres pays
d'Europe, l'Alfanie souffrait d'un malaise qui avait pour cause principale
la disconvenance de ses institutions politiques et de son nouvel tat
social et industriel.

Seule avec la Russie, l'Alfanie avait conserv le rgime de la monarchie
absolue. Les ministres n'taient que les commis du pouvoir excutif. Quant
au pouvoir lgislatif, le roi l'exerait souverainement avec l'aide de
trois grands corps dont les membres taient nomms par lui: la
Chancellerie, le Conseil du royaume et le Snat.

Par la force des choses, ces trois corps se composaient presque
entirement de nobles, descendants des anciens seigneurs terriens, de
grands industriels et de financiers. Or le prodigieux dveloppement de
l'industrie alfanienne avait, en quarante ans, cr une classe ouvrire
considrable par le nombre et l'apptit. Et ainsi le peuple se trouvait
exclusivement gouvern par des hommes dont les intrts taient
diamtralement opposs aux siens. Et-elle eu toutes les vertus (et elle
ne les avait pas), cette aristocratie de richesse et t plus suspecte
encore au proltariat qu'une aristocratie de naissance et lui et paru
plus insupportable. La rvolte contre des injustices relles s'aggravait,
chez les ouvriers, de l'apprhension d'injustices indfiniment possibles
et du sentiment de ce qu'il y avait d'essentiellement absurde dans cette
organisation politique d'un pays de grande industrie.

Hermann tait de l'avis de la classe ouvrire, soutenue ici par toute la
petite bourgeoisie et par une partie de la population rurale.
Malheureusement, il avait beau tre, par dfinition, un monarque absolu,
il ne pouvait, en ralit, gouverner contre les trois corps qui taient
censs  ses ordres, ni changer leur esprit, ni leur communiquer l'ardeur
de renoncement dont il tait lui-mme dvor. Un seul remde s'offrait
donc: l'tablissement du rgime reprsentatif.

Mais, impuissant  manier contre leur gr les instruments de son
absolutisme, Hermann ne l'tait pas moins  les briser d'un seul coup.
Dans notre Occident et au temps o nous sommes, l'autocrate pur n'existe
qu'en thorie. Sans doute, l'absence mme de Constitution semblait laisser
 Hermann le droit de donner directement une Constitution  son peuple, et
le pouvoir absolu impliquait apparemment, pour celui qui le dtenait, la
libert d'y renoncer et d'en dcrter lui-mme la suppression ou la
limitation. Mais Hermann sentit que cela lui tait interdit en fait et que
tout ce qu'il pouvait tenter, c'tait d'employer  ses desseins les trois
anciens corps en augmentant momentanment leurs attributions.

Il runit donc en une sorte d'assemble consultative les membres de la
Chancellerie, du Conseil du royaume et du Snat, auxquels il adjoignit
quelques hommes connus pour leur libralisme, avocats, journalistes,
jurisconsultes, et il soumit  cette assemble un projet de Constitution
parlementaire qui comportait un Snat nomm par le souverain et une
Chambre des reprsentants lue par un trs large suffrage censitaire, le
cens lectoral ne devant tre que de huit ou dix florins.

Et, pour que le peuple ne put douter de sa sincrit, il choisit pour
premier ministre Athanase Hellborn. un avocat trs populaire, directeur du
principal journal de l'opposition, et le chargea de dfendre le projet
devant l'assemble.

Dans sa premire entrevue avec Hermann, Athanase Hellborn eut une
excellente attitude. Il remercia noblement le prince de sa confiance, posa
ses conditions, se fit prier pour accepter le principe du suffrage
censitaire, jura d'ailleurs que tout irait bien et qu'il en faisait son
affaire. Il tait sympathique, cordial, une bienveillance de jouisseur
rpandue sur sa face robuste. Hermann jugea qu'il devait tre un fort
brave homme, mais qu'il parlait beaucoup et qu'il manquait peut-tre un
peu de vie intrieure.

Le nouveau ministre fut d'abord admirable d'nergie. Il parvint  faire
voter, par une petite majorit, l'ensemble du projet.

Vint ensuite la priode des amendements.

Un beau jour, Hellborn dclara au prince que, toute rflexion faite, le
cens lectoral avait t fix beaucoup trop bas dans le projet primitif.
Il proposait de l'lever  vingt-cinq florins. Il n'en parlait pas moins
de justice, de libert, d'galit. Mais Hermann eut l'impression que ces
mots, dont l'avocat avait vcu, auxquels il devait sa fortune et sa
renomme, il les prononait sans les sentir, peut-tre sans les comprendre,
et que ses croyances politiques taient pour lui ce que sont les
croyances religieuses pour beaucoup de gens du monde. Et la constatation
de cette hypocrisie, aussi vile et plus funeste que l'autre, lui fut
pnible.

Une autre fois, Hellborn expliqua au prince qu'on risque de tout perdre en
voulant tout gagner, que les grands changements ne se font pas si vite;
enfin, qu'il tait d'avis que le tiers au moins de la Chambre des
reprsentants ft nomm par le roi. Et, dans le cours de l'entretien, il
affectait des airs d'homme suprieur, disait en souriant qu'il y a des
injustices invitables, qu'il faut bien en prendre son parti, que le
peuple est un enfant incapable de se gouverner lui-mme, qu'il suffit de
l'amuser par des promesses, que d'ailleurs tout cela durera bien autant
que nous... De ce jour, Hermann prit son ministre en horreur,
profondment scandalis d'entendre traiter, avec cette lgret, par ce
bourgeois repu, des questions o lui, prince, il mettait toute son me.

Ainsi, de jour en jour, Hellborn lchait pied devant l'assemble,
accordait amendements sur amendements, ne laissait presque rien subsister
du projet qu'il avait mission de soutenir. Et, cependant, il
s'panouissait de satisfaction dans son nouvel tat, menait joyeuse vie,
soupait beaucoup, avait pour matresse une comdienne en vue.

Une vieille histoire, et fort banale.

Ce qui avait commenc la conversion de l'avocat dmocrate, c'taient les
poignes de main des couloirs, la bonne grce et presque la camaraderie
des gentilshommes chefs de la droite, qu'il n'aurait jamais crus si bons
garons. Toutefois, il avait eu, comme j'ai dit, des dbuts nergiques;
le parti conservateur s'tait senti perdu, avait craint, s'il rsistait,
la dissolution de l'Assemble et l'octroi direct d'une charte par le
prince Hermann.

C'est alors qu'Hellborn avait reu une invitation de la comtesse de
Moellnitz, une des femmes les plus lgantes et les plus spirituelles de
l'aristocratie de Marbourg.

Elle avait dit  son mari: Laissez-moi faire. Moellnitz la laissa faire
jusqu'au bout.

Hellborn devint un des assidus de la maison. Il prouvait une joie
indicible  se frotter  toute la noblesse du royaume. Il appelait le
comte son cher ami.

Certain soir qu'il parlait de prs, de tout prs,  la comtesse dans le
petit salon o elle se tenait d'ordinaire, il vit, par la glace sans tain,
Moellnitz entrer dans le grand salon, le traverser, hsiter un instant et
sortir d'un air indiffrent.

Il fut persuad que le comte ne les avait point aperus. Car, de le
souponner de complaisance, cela et t pleinement absurde. Moellnitz
tait un parfait honnte homme et d'une bravoure prouve.

Il est vrai, d'autre part, que le comte de Moellnitz croyait fermement le
salut du royaume attach  la conservation des vieilles institutions et
que, pour faire chouer les desseins du prince et de son ministre, il
n'tait pas de sacrifice auquel il ne ft prt. Vit-il quelque chose par
la glace sans tain? Ignora-t-il la liaison de sa femme avec Hellborn ou,
l'ayant connue, immola-t-il, par un effort hroque et dont il saigna
secrtement, son honneur de mari  son devoir de bon royaliste? C'est ce
que personne ne saura jamais. Une me de chambellan convaincu peut tre
sublime  sa faon.

Du moins, si Moellnitz se sacrifia, ce ne fut pas en vain. La loi vote
par l'Assemble instituait un Snat form de tous les membres des corps
anciens et une Chambre des reprsentants dont les deux tiers seulement
devaient tre lus, et par un suffrage excessivement restreint, puisque le
cens avait t lev  quarante florins.

Le peuple jugea qu'on s'tait moqu de lui. De nouvelles grves
clatrent. Les ouvriers annoncrent, pour le 1er octobre, une grande
manifestation dont le but tait de rclamer le suffrage universel, en
sorte que les lections  la future Chambre se fissent uniquement sur
cette question.




XII


--Je dois, monsieur le ministre, vous faire connatre mes intentions.
J'autorise la manifestation annonce. Le parcours en sera fix d'avance et
de faon que la circulation ne soit interrompue que sur un petit nombre de
points et pour trois ou quatre heures seulement. Cela est facile  rgler.
Dans ces limites, toute libert sera laisse au peuple d'exprimer ses
voeux publiquement,  condition toutefois de ne profrer aucun cri
sditieux.

--Le cri de: Vive le suffrage universel! devra-t-il tre considr comme
un cri sditieux? demanda Hellborn.

--Non, dit le prince.

--Votre Altesse Royale permettra-t-elle aux manifestants de porter dans
les rues le drapeau noir?

--Non, je ne puis autoriser le drapeau noir. C'est lui qui donnerait  la
manifestation un caractre de rvolte. Si les ouvriers arborent le drapeau
noir, les agents devront le leur arracher. Pour le reste, je le rpte,
libert entire. Nous sommes bien d'accord?

Hellborn prit un air profond:

--J'ai le regret de confesser  Votre Altesse que je suis beaucoup moins
rassur qu'Elle. Pour la premire fois, dix ou douze mille ouvriers se
trouveront runis. Ils sentiront leur force. Ils seront trs excits.
D'autant plus qu'une bonne moiti de la population est pour eux. Audotia
Latanief sera  leur tte, et vous connaissez sa puissance sur la foule.
Cette femme est incorrigible: c'est une maniaque de rvolution. Elle
rcompense bien mal Votre Altesse royale de sa gnrosit.

--Je n'ai point graci Audotia dans la pense qu'elle m'en serait
reconnaissante.

--Enfin, n'y et-il personne pour leur souffler la rvolte, si on leur
laisse le champ libre, ils se griseront de leur nombre mme, et l'meute
sortira toute seule de cette masse chauffe.

--Le moyen le plus sr de provoquer l'meute, c'est d'interdire la
manifestation.

--Le moyen le plus sr de vaincre l'meute, c'est de la prvenir... C'est
toujours ainsi qu'on a fait avec nous.

--Avec vous?

--Mon Dieu! monseigneur, puisque ce mot m'est chapp, je n'ai point 
cacher que j'ai t de quelques meutes dans ma jeunesse. Le roi votre
pre nous faisait arrter avant que nous eussions commenc. Cela lui a
toujours russi.

--Alors, il faudrait, selon vous?...

--Empcher les manifestants de se runir, et ensuite de circuler par
groupes.

--Vous croyez qu'ils se laisseraient faire?

--Je ne le crois pas. Il y aurait probablement quelques ttes casses.

--Probablement?

--Srement, si vous voulez. Mais, sans cela, vous serez oblig d'en casser
bien davantage un peu plus tard.

--Peut-tre aussi n'aurons-nous pas  en casser du tout. Avouez que cela
vaudrait mieux. Pourquoi la manifestation ne demeurerait-elle pas
pacifique? La plupart de ces gens-l ne sont point mchants. Si on les
laisse crier tout leur sol, cela les soulagera, et cela mme les
dtournera de mal faire. Pourquoi pas?

--Parce que cela est impossible.

--Pourquoi?

--Parce que cela ne s'est jamais vu.

--Cela ne s'est jamais vu parce qu'on n'a jamais voulu le voir. coutez,
mon cher Hellborn. Au fond, ce que le peuple a rsolu de faire ne me
parat point,  moi, illgitime. Je lui avais donn de grandes esprances.
Elles ont t dues, non par ma faute, vous le savez. J'ai encore
l'coeurement des gosmes, des duplicits, des lchets dont la dernire
assemble m'a offert le spectacle. Les ouvriers,  qui l'espoir des
rformes politiques avait fait prendre patience et qui s'taient rejets
sur cette pture, ceux surtout qui, uniquement  cause de cela, avaient
consenti  ne point prolonger les grves, s'aperoivent qu'ils ont t
dupes. Les grves ont recommenc: je ne m'en tonne ni ne m'en indigne.
Les dshrits rclament maintenant le suffrage universel. Je ne dis point
qu'il faille le leur accorder tout de suite, car j'en connais les dangers
et les mensonges. Et, pourtant, quand on ne croit plus au droit divin, le
suffrage universel reste peut-tre la dernire source possible de
l'autorit: source trouble, mais unique. Et, enfin, s'ils demandent trop,
c'est qu'on leur a donn trop peu. Je suis le roi de tous mes sujets,
riches ou pauvres. C'est le droit de remontrance pacifique de ceux-ci 
ceux-l que je veux dfendre et que je dfendrai.

Hermann parlait d'un ton calme, avec des inflexions modestes. Plus il
sentait que ces discours devaient paratre tranges dans la bouche d'un
prince, plus il s'efforait d'y mettre l'accent de la plus entire
simplicit et de la certitude la plus tranquille.

--Monseigneur, dit Hellborn, j'ai l'honneur de donner ma dmission  Votre
Altesse royale.

Hermann se leva:

--Soit. C'est tonnant comme j'ai de la peine  garder mes ministres.
C'est que je fais des choses trop simples pour eux.

Il se mit  marcher de long en large, la tte baisse, les mains derrire
le dos:

--J'ai beaucoup appris dans ces derniers mois. Ce qui rend les iniquits
de l'tat politique et social difficiles  redresser, c'est que tout le
monde, en cette affaire, est  la fois juge et partie... Ce que je dis l
n'a rien d'original, n'est-ce pas? La rparation de ces iniquits est
rclame par ceux qui souffrent et par une partie de ceux qui jouissent.
Or, les premiers demandent et esprent trop. Et, quant aux seconds, ils ne
peuvent jamais tre compltement sincres. Il y aura toujours, mme chez
les meilleurs, un abme entre leurs penses et leurs actes. Presque tous
les thoriciens rvolutionnaires appartiennent  la bourgeoisie,
quelques-uns  la bourgeoisie riche. Si tous ceux-l conformaient leur
conduite  leur doctrine, s'ils vivaient sobrement, s'ils consacraient
tout leur superflu au soulagement des misres dont ils font profession de
s'indigner, la solution de la question sociale aurait dj fait un grand
pas. Mais non! Privilgis, ils continuent  jouir jalousement de leurs
privilges. Nous voyons qu'en tout pays la plupart des leaders de la
dmocratie sont ou de fort conomes bourgeois, ou des hommes de plaisir,
qu'ils n'aiment pas le peuple, qu'ils trouvent son abord dplaisant,
qu'ils ne l'approchent que les jours de club et dans les priodes
d'lections, et qu'ils ne font mme pas la charit, sous prtexte que ce
n'est pas la charit, mais la rforme des institutions qui amnera
l'extinction de la misre. Hypocrisie! hypocrisie!... Hlas! ce n'est rien
que de donner la dme de son revenu. Mais, mme parmi les riches les moins
endurcis, qui donc donne la dme?... Personne ne fait son devoir. Je
voudrais essayer de faire le mien.

Et, s'arrtant devant Hellborn:

--J'accepte votre dmission, monsieur. Je l'attendais, et vous avez raison
de me l'offrir. Votre conduite dans la discussion du projet de rformes
vous a brouill avec vos amis de l'ancienne opposition, sans vous ramener
tout  fait les conservateurs. Mais vous sentez qu'il vous serait plus
facile de vous rconcilier avec ceux-ci et de devenir dcidment leur
homme en sauvant la socit. Je vous permets de leur dire que c'est moi
qui n'ai pas voulu que vous la sauviez.

Hellborn, nullement embarrass, eut un sourire d'homme suprieur.

--Votre Altesse royale exprimait tout  l'heure les plus nobles penses.
Mais, que voulez-vous, monseigneur? avant de se rsoudre  certains
sacrifices, on voudrait, du moins, tre sr qu'ils seront efficaces...
Votre Altesse me permet de parler librement?... Si peut-tre nous hsitons,
nous, les privilgis,--les bourgeois, comme vous dites,-- sacrifier nos
privilges, vous-mme, monseigneur, tes-vous sr, absolument sr, que
vous consentiriez, le cas chant,  sacrifier les vtres? Je ne parle pas
du pouvoir absolu, qui ne saurait tre aujourd'hui qu'un nom et auquel
vous avez dj renonc...

--Vous parlez de la couronne? dit Hermann.

Il rflchit, puis, gravement:

--En mon me et conscience, monsieur Hellborn, je suis dtach de tout,
mme de la couronne.

Et, changeant de ton:

--Ne le rptez pas, au moins... Du reste, on ne vous croirait pas.

Hellborn se retira, un peu abasourdi.




XIII


Du jour o le roi son pre lui avait remis ses pouvoirs, Hermann, en
dehors des indispensables relations avec ses ministres et quelques hommes
politiques, avait vcu dans une profonde solitude. De la sorte, il n'tait
point distrait de son rve et il amassait en lui-mme, par la continuit
de son effort et de sa mditation, une rserve d'nergie gale  la
hardiesse de son dessein. Trois ou quatre fois seulement, il tait all
passer, en secret, quelques heures auprs de Frida, dans la maison des
bois. Il s'tait tenu  l'cart de Wilhelmine: il se rendait, aux dates
habituelles, dans la chambre de la princesse: mais elle avait beau
l'interroger, lui dire ses dfiances et ses inquitudes, il se refusait
inexorablement  toute discussion sur les affaires publiques.

Il avait rduit au strict ncessaire le crmonial du palais, supprim les
rceptions et les ftes et donn  l'assistance publique de Marbourg les
cinq cent mille florins ainsi conomiss.

Tout d'abord, ces largesses avaient encore accru sa popularit. Mais il
n'avait pas su l'entretenir, ne se montrant jamais au peuple, par une
sorte de pudeur, parce qu'il considrait la recherche des ovations comme
indigne d'un sage et parce que ces acclamations, dont il tait sr
d'avance, lui semblaient hors de proportion avec le peu de mrite qu'il se
reconnaissait.

Cette abstention avait refroidi le peuple, qui n'en pouvait deviner les
causes. Dans le moment o l'assemble des trois corps dfigurait, article
par article, le projet de loi constitutionnelle, les meneurs populaires
avaient accus le prince d'tre le complice cach de cette comdie. Et,
quand on avait appris qu'il tolrait la manifestation, il se trouva des
gens pour dire que c'tait un pige qu'il tendait au peuple.

Hermann savait tout cela. Il l'avait prvu. Il se rsignait  la sottise
et  l'ingratitude invitables.

Outre la dfiance d'une partie de la foule, Hermann sentait contre lui,
sourdement grandissante, indomptable comme l'gosme et comme l'instinct
de conservation et de proprit, l'opposition de tous les privilgis.

Toutefois, il allait son chemin. Rien n'et pu le faire reculer. Nagure,
il passait pour faible et impropre  l'action par excs soit de
sensibilit, soit d'esprit critique. C'est qu'en ce temps-l il n'avait
pas charge des autres et que ses indcisions taient de peu de
consquence. Mais,  prsent que ses sentiments devaient se traduire par
des dterminations qui, elles-mmes, devaient toutes avoir des
consquences publiques, il s'tait fait une volont. Une volont tendue,
immobile, dont l'effort solitaire et ininterrompu l'avait mis peu  peu
dans cette disposition d'me o,  force de penser que l'on doit marcher
contre l'obstacle et le rompre, la perception mme de l'obstacle s'abolit
et o s'accomplissent les actions folles ou sublimes. Bref, Hermann vivait
dans une sorte de somnambulisme moral.

Au reste, sa lucidit d'esprit restant parfaite, il fixa lui-mme les
conditions dans lesquelles la manifestation populaire aurait licence de se
produire. Les manifestants se runiraient sur la place des Marronniers,
parcourraient les quais de la rive droite jusqu' la place des Trois-Rois,
suivraient la ligne des grands boulevards et se disperseraient au
carrefour de la Croix-Bleue. Sur tout ce parcours, il dsigna les postes
qui seraient occups par la troupe, les difices: caserne, Banque,
Bibliothque royale, dans les cours et les sous-sols desquels les rserves
de cavalerie et d'infanterie se tiendraient prtes  sortir au premier
commandement. Il eut soin que tous ces prparatifs de rpression fussent
entirement dissimuls. Il s'appliqua  tout prvoir et  donner les
instructions les plus prcises. Sur les points o la manifestation
deviendrait sditieuse, trois sommations seraient faites, trs espaces.
Si elles restaient inutiles, on ferait des charges de cavalerie, trs
lentes. Mais, quelles que fussent les circonstances, les cavaliers ne
devaient dgainer et les fantassins ne devaient tirer que sur l'ordre
exprs d'Hermann. Des fils tlphoniques reliaient son cabinet  celui du
gnral gouverneur de Marbourg, situ  l'autre extrmit du palais, et 
tous les postes et dpts de troupes. Ainsi, quoi qu'il advnt, il ne
pouvait s'couler qu'une ou deux minutes entre la transmission des
nouvelles et celle des ordres du prince. Il aurait donc la direction
suprme de la journe, comme il voulait en porter toute la responsabilit.
Le vieux gnral de Kersten, gouverneur de Marbourg, une baderne qui ne
connaissait que sa consigne, se soumit  tout sans rflexion, ou peut-tre
par cette rflexion que le prince tait un pkin plein d'ides
biscornues, qu'il fallait le laisser aller, puisqu'il tait le prince,
mais qu'au surplus il reconnatrait lui-mme, tt ou tard, la ncessit de
revenir aux pratiques traditionnelles de gouvernement et de police.




XIV


Un soleil chaud, presque un soleil d't, claira cette matine du 1er
octobre. Pas un nuage au ciel: il ne fallait pas compter sur la pluie,
fatale aux mouvements de rue, bonne auxiliaire des gouvernants aux jours
d'meute. Les manifestants avaient le ciel pour eux. Hermann s'en rjouit:
l'preuve qu'il tentait serait ainsi plus dcisive.

Il tait seul dans son cabinet. Un officier d'ordonnance tait au
tlphone dans une pice voisine. Les premires nouvelles avaient paru
rassurantes. Plus de dix mille ouvriers s'taient runis sur la place des
Marronniers, sans dsordre, presque sans cris. Et, lentement, en ranges
paisses, l'norme procession s'branlait...

Un grand silence enveloppait le palais. Nul bruit ne montait, ni des
boulevards, ni des quais, encore dserts. Hermann en prouva un malaise.
Il songea au vaste bruit de mer dferlante que, sans doute, le peuple
faisait l-bas, et qui se rapprochait  chaque seconde, et qu'on
n'entendait pas encore, mais qu'on entendrait tout  l'heure. Le silence
lui fut pesant, comme celui qui prcde l'orage. Il marchait  grands pas,
nerveusement. Parfois ses yeux rencontraient le regard immobile et noir du
portrait d'Hermann II. Il lui sembla qu'un sourire ironique et mprisant
pinait les lvres du terrible anctre. Alors il le regarda en face. Non,
l'illustre tueur ne souriait pas. Avec une attention hostile, le prince
examina cette bouche triste et dure, ce front trangement serr aux tempes,
ces mchoires de carnassier. Et il eut un plaisir d'orgueil et de dfi 
penser que ce qu'il faisait serait hassable et inintelligible au sinistre
aeul, si celui-ci pouvait lever les dalles de la chapelle des Carmlites
o il reposait depuis cinq cents ans,  se dire qu'il osait, le premier,
rompre une tradition tant de fois sculaire, et, fils de rois, dmentir,
au nom de la piti humaine, l'impitoyable et fausse sagesse de toute une
ligne de rois...

Puis il s'assit, tira de sa poche une lettre qu'il dplia et en lut la
dernire page de l'air d'un dvot qui mdite un texte sacr:

... Oui, je vais bien penser  vous, non pas plus que les autres jours,
mais avec plus d'angoisse. Je sais trop les affreux conseils de prudence
que les politiques vous donneront; mais n'est-ce pas que vous ne les
couterez point?... Il y a peut-tre bien, parmi tous ces pauvres gens,
quelques mchants et beaucoup d'ignorants; mais il y a surtout des
malheureux... N'ayez pas peur d'eux, vous, leur ami. Dfendez qu'on les
provoque en talant les prparatifs de la rpression sans savoir si l'on
aura quelque chose  rprimer, et je vous jure qu'ils ne feront point de
mal. L'me de la foule est gnreuse pour qui la traite avec gnrosit.
Enchanez-la par la confiance que vous lui montrerez... Songez donc, mon
cher seigneur! si un seul des pauvres de Jsus, de ceux qui sont bons et
qui souffrent injustement, allait tre tu par vous, par vous son
protecteur naturel, et cela pour avoir cri sa misre!... Non, je ne puis
supporter cette pense... Au nom de notre amour, ne verse pas le sang des
malheureux...

--Ah! Frida! petite Frida!... Voil mon viatique, murmura Hermann.

Il se retrouvait apais, confiant, comme si, de ces paroles innocentes et
aimes, une certitude infiniment douce s'tait panche en lui.




XV


--Peut-on te dire un mot?

Otto entra, visiblement agit. Mais son sourire d'ternelle gouaille
restait fig sous sa moustache rousse.

--Le moment, dit Hermann, n'est peut-tre pas des mieux choisis.

--C'est qu'on ne te voit pas comme on veut... Et puis... je vais te
dire... je n'ai pas eu le choix du moment. D'ailleurs, aujourd'hui ou un
autre jour... Pour moi, je suis bien tranquille.

--Tant que cela?

--Oui, quoique tu ne fasses pas grand'chose pour rassurer les gens
paisibles, soit dit sans reproche. Je connais tes ides. Tu te figures que
tes douze ou quinze mille proltaires vont faire gentiment leur petite
promenade et qu'il n'y a qu' ne pas les contrarier pour qu'ils restent
sages... J'en doute trs fort, mais je raisonne.

--Voyons.

--C'est bien simple. De deux choses l'une: ou tu vois juste (ce qui est
possible), et tout se passera en douceur; ou tu te trompes, et alors tu
feras comme on a fait avant toi: tu te dfendras,--un peu plus tard
seulement. Il y aura un peu plus de casse que si tu t'tais dfendu tout
de suite; mais a reviendra au mme. Nous aurons le dernier mot, cette
fois-ci encore et quelques autres, parce que, provisoirement, nous sommes
les plus forts; je dis nous et notre bonne noblesse, et notre dlicieuse
bourgeoisie. videmment, nous n'en avons pas pour longtemps; mais la
machine durera bien autant que nous. Je n'en demande pas plus, moi.

--Brave coeur!

--Je ne suis pas un sentimental... Mais parlons de mon affaire. Je t'en ai
dj dit un mot, il y a quelques jours...

--Cette concession de mines?

--Oui... Le baron Issachar donnerait la forte somme.

--Cela veut dire?

--Mon Dieu!... cela est assez clair.

--Enfin, quoi? Il m'offrirait de l'argent?

--Je ne dis pas cela... Tu aurais le droit d'ignorer. Dans toute chose, il
y a la faon... Mais les temps sont durs... Les ttes couronnes manquent
d'argent de poche... Je crois que Wilhelmine elle-mme ne serait pas
fche... pour ses bonnes oeuvres... Enfin... trois millions sont bons 
prendre...

--Inutile de continuer, tu sais.

--Pourquoi?

--Tu ne comprends pas?

--Non.

--C'est juste: tu ne peux pas comprendre, dit Hermann en haussant les
paules.

Le front d'Otto se plissa, et ses yeux devinrent mchants:

--Voyons, Hermann, ce n'est pas srieux? Qu'as-tu  reprocher au baron?

--Je n'ai rien contre lui. Je ne veux pas, voil tout. Je trouve que, dans
cette affaire, les propritaires du sol ont un droit de priorit, et,
puisqu'ils prsentent des garanties...

--Moins que le baron... Il possde en Alfanie soixante mille hectares de
forts... Nous lui devons les tramways de Marbourg...

--C'est--dire qu'il nous les doit. Malheureusement. J'estime, pour moi,
qu'il a assez d'autres moyens de faire travailler son demi-milliard et que
ce n'est pas le moment, quand la question sociale est arrive  l'tat
aigu, d'accorder des privilges  ceux qui sont dj trop riches. Mes
raisons sont limpides, comme tu vois.

--J'aurais bien des choses  te rpondre, et mme des choses senses. Mais
je perdrais mon temps. Aujourd'hui, tu es but... Nous en reparlerons...
Seulement, coute: tu me mets dans une situation un peu fausse vis--vis
du baron. Je lui avais fait esprer... Dans tous les cas, il me semble que
nous lui devons bien une petite compensation.

--Une compensation  quoi?

--A ce que ton refus lui fait perdre.

--Qu'est-ce que mon refus lui fait perdre?

--Dame! ce qu'il te demandait.

--Tu as une logique!

--Enfin, je me trouve un peu engag avec Issachar... Et, quand ce ne
serait que pour me tirer d'embarras... il me semble que tu pourrais faire
pour lui quelque chose qui l'aidt  patienter, et surtout qui lui prouvt
que je me suis occup de lui... Songe que le baron est une puissance et
qu'il serait maladroit de le mcontenter... Au reste, un rien le
ravirait... une simple marque d'estime, et qui ne te coterait pas un sou.

--Enfin, quoi?

Otto laissa tomber d'un air ngligent:

--Mais... le grand-cordon de l'Aigle-Bleu, par exemple.

--Le grand-cordon de l'Aigle-Bleu au baron Issachar?

--Mon Dieu...

--Dis-moi ses titres.

--Mais... son argent.

--C'est tout?

--Qu'est-ce qu'il te faut? Tu refuses encore?

--Ah! oui, je refuse!

--Tu n'es pas aimable. Je te croyais plus... Voyons, qu'est-ce que tu as
contre moi?

--Tu veux le savoir?

--Oui, j'aime autant.

--Tu y tiens beaucoup?

--Mais va donc!

--Eh bien, j'ai que la pense d'tre ici ton complice me fait horreur.
Veux-tu que je te dise pourquoi tu viens mendier pour ce pauvre baron
Issachar? C'est que ce juif te tient  la gorge, toi, deuxime prince du
sang; c'est que tu lui dois plus de douze millions et qu'il juge que
l'heure est venue de t'acquitter; c'est que, ce matin mme, tu as reu la
visite de son homme d'affaires, qui t'apportait ses dernires sommations.
L'ingrat ne se souvient plus qu'il a t ton cher ami, qu'en retour de
l'honneur que tu lui faisais d'tre son hte tu te contentais d'un modeste
bnfice de deux mille louis, chaque soir, au baccara... Oui, c'tait
rgl comme un papier de musique. C'tait ton indemnit de dplacement, et
mme tu ne te dplaais que pour l'indemnit. Il trouve maintenant que
c'est trop cher, surtout en y joignant les autres petites sommes que tu
daignais lui emprunter. Il trouve que l'honneur de ton amiti ne vaut plus
a et qu'il a fait un march de dupe. Et il te met en demeure de payer,
n'importe de quelle faon... Ah! oui, tu es un joli prince! Ta pauvre
femme, qui, pendant ce temps-l, vit comme une recluse, crase sous la
honte et la douleur, sanglotait encore l'autre jour en me parlant de
toi... Tu as si follement et si brutalement abus de tout que tu en es 
prsent  rechercher les sensations... excentriques, celles qui mnent au
bagne les simples particuliers. Tu as commenc par descendre aux jupes
crottes, filles de la rue ou servantes, et tu te dguisais pour courir
les aventures de taverne. Puis cela mme ne t'a plus suffi... Une des
occupations de la police est de te protger... Non, non, je ne payerai pas
 ton juif l'argent de tes vices. La royaut n'est pas un brigandage!

Les phrases tombaient sur Otto comme des soufflets. Il tait livide,
l'insolence de son sourire un moment tombe, la lvre tremblante un peu.
Mais il se contint:

--Qu'est-ce que tu veux?... Quand on s'ennuie!... Et si tu savais comme je
m'ennuie!... Je t'avertis d'ailleurs que tout ce que tu viens de dire est
fort exagr... Mais, enfin, puisque tu sais tout, et mme un peu plus
qu'il n'y en a, tire-moi de l! Tu vois bien que, si je t'ai parl, c'est
que je ne pouvais faire autrement... Que veux-tu que je devienne?

--Arrange-toi. Vends un chteau. Celui de Grotenbach est ta proprit
personnelle.

--Grev d'hypothques, mon pauvre Hermann.

--Fais-toi l'ami intime de quelque autre banquier.

--Alors, tu ne veux rien faire pour moi? Remarque comme je suis patient...
Aprs tout, je suis ton frre, et, si cela te donne certains droits, comme
de me dire des choses dsagrables, cela te cre, ce me semble, certains
devoirs...

--Eh! qu'est-ce que cela fait que tu sois mon frre? Comme si cela
signifiait quelque chose chez nous autres! Nous sommes-nous jamais aims?
Nous sommes-nous seulement jamais connus?... Est-ce que je ne sais pas,
d'ailleurs, que tu me hais?

--Moi?...

A cet instant, un grand bruit, confus s'leva du dehors. C'taient sans
doute des bandes attardes qui gagnaient le rendez-vous des manifestants.
Les deux princes tendaient l'oreille; les cris devenaient distincts.

--Entends-tu, dit Hermann, ce que crient ces gens-l?

--Non.

--Ils crient: Vive le prince Otto!

--Tiens, c'est ma foi vrai.

Du moment qu'il n'avait dcidment rien  attendre de son frre, Otto
reprenait son attitude naturelle, et, dandinant son grand corps, les mains
enfonces dans ses poches:

--Qu'est-ce que j'y peux?... Ce n'est pas un cri sditieux. Si j'tais
l'an, et toi le cadet, ils crieraient: Vive le prince Hermann! C'est
clair comme le jour.

--Sais-tu qui les a pays?

--Ce n'est toujours pas moi: je ne suis pas assez riche.

--C'est toi! Et c'est toi qui as fait afficher dans la ville les placards
que j'ai fait dchirer ce matin, o l'on me dnonait au peuple comme
jouant un double jeu, libral dans mes dclarations publiques, mais
secrtement alli  la raction... Ne nie pas: j'ai les preuves.

--Quelles preuves? Des rapports de policiers qui font du zle?... Tu me
dis tout cela pour te dispenser de me rendre le petit service que je te
demandais... Tu as tort, Hermann; je t'assure que tu as tort.

--coute, dit Hermann.

C'tait la sonnerie du tlphone dans la pice voisine. Deux ou trois
minutes s'coulrent; les deux princes se taisaient. L'officier
d'ordonnance entra et, apercevant Otto, parut hsiter.

--Vous pouvez parler, dit Hermann.

L'homme rpta, du ton uni et impersonnel d'un officier au rapport, la
communication qu'il venait de recevoir:

--La manifestation s'est mise en marche vers dix heures et demie. Douze
mille hommes environ; quelques centaines de femmes et d'enfants. 'a t
trs calme d'abord. Mais, tout  coup,  l'angle du quai Saint-Pierre et
de la rue des Tanneurs, Audotia Latanief a dploy le drapeau noir.

--Encore elle! murmura Hermann.

Le visage d'Otto s'clairait.

L'officier continua:

--On le lui a arrach. Il y a eu des coups changs. Rien de grave.
Audotia, qui rsistait, a t conduite au poste avec trois ou quatre
ouvriers grvistes. La foule continue son chemin, pacifique en apparence,
presque silencieuse. Le gnral gouverneur de Marbourg dit que ce silence
ne prsage rien de bon. Il pense qu'on pourrait, sans trop de peine,
diviser et refouler les manifestants au moment o ils dboucheront sur le
rond-point du pont Saint-Gabriel. Quels sont les ordres de Votre Altesse
royale?

--Les mmes. Qu'on laisse faire.

L'officier se retira.

Mais Hermann n'tait plus si tranquille. Toujours cette Audotia! Elle
devenait singulirement encombrante, cette sainte. Il est vrai que
l'incident tait prvu, et, sans doute, il n'aurait pas de suites.
Pourquoi donc, si confiant tout  l'heure, Hermann avait-il maintenant le
coeur serr d'angoisse?

Il tournait le dos  son frre; mais il sentait derrire lui le grand nez,
les yeux  pochettes, toute la personne d'Otto le railler mchamment. Il
se retourna d'un mouvement brusque:

--Qu'as-tu  sourire?

--Je songe, dit Otto, que tu auras beau faire: tu finiras, bon gr mal gr,
par o tu aurais d commencer. Va, va, j'aurai le plaisir exquis de te
voir tirer sur ce bon peuple en qui tu as tant de confiance et que tu
aimes tant.

--Mais c'est abominable, ce que tu dis l!

--En quoi? Je constate ce qui est. Qui espres-tu tromper? Les sentiments
que tu affiches sont contradictoires  ta fonction. Si tu les prouvais
rellement, ou si tu tais capable de les suivre jusqu'au bout, tu
n'aurais qu'une chose  faire: t'en aller. Or tu ne t'en iras pas. Tu
resteras pour nous dfendre-- coups de fusil s'il le faut--et tu
massacreras de pauvres diables, parmi lesquels il y aura certainement
quelques braves gens, parce que tu ne pourras pas faire autrement. Te voir
patauger dans ces contradictions, ce sera ma premire vengeance,  moi qui
ne fais pas de phrases et qui ne me pique pas de justice ni de piti. Et
puis... j'attendrai... Je te parle bien tranquillement, selon ma coutume.
Mais tu m'as dit tout  l'heure des choses que je ne permets  personne de
me dire, pas mme  toi... Et je t'avertis que je m'en souviendrai.

--A la bonne heure, dit Hermann, je reconnais mon frre.




XVI


La princesse Wilhelmine fit irruption dans le cabinet royal, tenant le
petit Wilhelm dans ses bras et suivie de la gouvernante.

--Hermann! Hermann! cria-t-elle, savez-vous ce qu'on a fait  votre fils?

Son allure tait tragique; mme, ses beaux bandeaux taient un peu
drangs. Toutefois, elle gardait son grand air, l'air des Altenbourg. Et
c'est pourquoi Hermann, ayant d'ailleurs constat que l'enfant tait
intact, demanda avec tranquillit:

--Quoi donc? Qu'arrive-t-il?

--Il arrive que les meutiers ont assailli  coups de pierres la voiture
de votre fils, qu'ils auraient pu le tuer, qu'il n'a t sauv que par la
vitesse des chevaux, et que voil, je pense, de quoi vous faire rflchir.

--Enfin, dit le prince, il n'a pas eu de mal? Sa gouvernante non plus?...
Peut-tre madame de Schliefen s'est-elle exagr les choses.

Il interrogea la gouvernante. Elle tait partie le matin pour conduire
Wilhelm chez le roi son grand-pre. Mais, ayant rencontr des bandes qui
se rendaient  la manifestation, la vieille dame, prise de peur, avait
donn ordre au cocher de rentrer au palais. Des ouvriers avaient reconnu
la livre de la cour, pouss des cris de menace et lanc des pierres
contre la voiture. Et c'tait miracle que ni elle ni le petit prince
n'eussent t atteints.

--Vous n'aviez, madame, qu' continuer votre chemin, dit froidement
Hermann. Rien de tout cela ne serait arriv.

Il tait persuad que madame de Schliefen avait rv presque tout ce
qu'elle racontait. Il l'examinait, redresse dans son busc, l'aspect
ridiculement majestueux, provoquante  force de dignit empese. Il se
disait que des gens du peuple avaient pu tre agacs rien qu'en voyant
cette tte-l (il l'tait bien lui!) et, puisque l'enfant tait sain et
sauf et que tout s'tait born sans doute  un peu de tapage, il inclinait
 des indulgences dont il sentait confusment l'imprudence et la folie.
Mais c'tait plus fort que lui: la vue de cette douairire avait toujours
pour effet d'veiller dans le trfond ignor de son me de prince il ne
savait quel incoercible instinct de rvolutionnaire, presque de clubiste
et de barricadier.

Cependant le rcit de la vieille dame avait exalt le petit Wilhelm:

--Papa, dit-il, ce sont des mchants. Il faut les tuer, tous! tous!

L'enfant tremblait de frayeur et de colre. Hermann le regarda d'un air
d'indicible douleur et rpondit doucement:

--Mais mon chri, si tu veux qu'on les tue, c'est donc que tu es aussi
mchant qu'eux?

L'avorton, dpit, clata en sanglots. Hermann l'embrassa, le caressa,
mais sans parler: les mots tendres qu'il cherchait ne lui venaient pas...

La princesse fit signe  la gouvernante d'emmener l'enfant.




XVII


Reste seule avec le prince:

--Alors, dit-elle, c'est vrai, c'est bien vrai? vous autorisez la
manifestation?

Il vit qu'elle tait dcide  parler, quoiqu'il ft, et qu'il ne pourrait,
cette fois, se drober  une explication.

--Ma parole est engage, rpondit-il. Et, quand je voudrais la retirer, il
n'est plus temps.

--Il serait encore temps si vous vouliez.

--Eh bien, donc, je ne veux pas.

--Mais savez-vous que vous vous perdez?

--On me l'a dj dit; mais rien n'est moins sr. Mon opinion est que les
manifestants rentreront paisiblement dans leurs maisons aprs avoir fait
connatre leurs voeux, comme c'est leur droit.

--Leur droit? Ne voyez-vous pas que, quand bien mme, par impossible, ils
ne commettraient aujourd'hui aucune violence, ce prtendu droit de
remontrance publique serait la ngation de votre droit  vous, de ce droit
royal qui est, en somme, leur meilleure sauvegarde  eux.

--Des mots!... Ils souffrent: je leur laisse la libert de la plainte.

--Une plainte qui s'exhale par des milliers de bouches et qui se promne
par les rues n'est plus une plainte, mais une menace. Ils souffrent? Eh!
croyez-vous qu'il n'y ait de souffrances que de leur ct? Il y en a aussi
du ntre. Surtout il y en aurait si vous dsertiez votre poste. Pensez 
cela; pensez  tous ceux qui sont derrire vous:  votre noblesse,  votre
arme,  tant de braves gens qui se feraient tuer sur un mot de vous et
qui, tant  vous, ont mis en vous leur confiance. Tous ceux-l, si
l'meute clate et ne rencontre, par votre faute, qu'une rsistance
incertaine et tardive, tous ceux-l, dont vous avez charge, voyez  qui
vous les livrez, vous, leur matre et leur dfenseur.

--Je suis le dfenseur des autres aussi, rpondit Hermann. Ne suis-je roi
que pour monter la garde autour des privilges et des coffres-forts des
satisfaits? Car on dirait qu'un souverain n'est aujourd'hui qu'un gendarme
au service des propritaires! Je n'accepte point ce rle. Vous me sommez
d'tre roi? Eh bien, je ramne la royaut  sa fonction primitive, qui est
de protger d'abord les humbles et les petits. Je veux tre avec ceux qui
ptissent le plus. Une grande part de ce qu'ils demandent est juste; j'en
suis sr: j'ai tudi les questions. Vous ne savez pas ce que sont
certaines vies de pauvres. Et comment en auriez-vous mme une ide? Vous
n'avez jamais vu cela que de si loin! Moi, je sais; j'ai tch de voir ou
de me figurer. Et,  cause de cela, je vous le dis, les brutalits mmes
de la populace me font moins horreur que l'injustice hypocrite et la
duret de certains riches et de certains grands seigneurs. Ceux-l, en
ralit, me sont plus trangers, me semblent moins mes frres que les gens
du peuple. Aujourd'hui mme, savez-vous d'o vient tout le mal? Il vient
de ce que les riches n'ont pas le courage de consentir  tre moins
riches. Il n'y a, au fond, rien autre chose. C'est l l'obstacle  tout,
l'obstacle insurmontable. Et c'est, cela qui m'emplit de colre!

--Soit! dit ironiquement Wilhelmine. Il n'y a qu'orgueil et duret en haut,
vertu et dsintressement en bas. Je ne vous parlerai donc pas du
dvouement de la plupart de vos gentilshommes ni des traditions d'honneur
et d'hrosme de nos vieilles maisons, et je ne dirai pas non plus qu'il y
a peut-tre des riches qui sont des hommes de bonne volont. J'admets cet
gosme des heureux. Pensez-vous qu'il soit bon de l'exasprer encore en
leur faisant peur? ou que le meilleur moyen de les incliner  l'esprit de
sacrifice, ce soit de laisser passer sous leurs fentres, par une
tolrance qui est presque une complicit, la brutale menace d'une
rvolution? Vous vous plaignez d'tre mal compris et mal second par eux.
Mais parlez-leur au moins; ne leur montrez pas cette dfiance blessante,
et, si vous voulez qu'ils fassent cet effort de travailler avec vous,
ft-ce contre eux-mmes, ne refusez point de rester avec eux.

--Hlas! dit Hermann, ils savent trop que j'y resterai de gr ou de force
et que je suis leur prisonnier... La vrit, c'est que j'ai beau tre un
des derniers souverains absolus de l'Europe, je ne puis rien directement
sur ceux de mes sujets qui dtiennent les neuf diximes de la fortune du
royaume. Et leur calcul est atroce, voyez-vous! Si ce mouvement dgnre
en meute, ils savent bien qu'il faudra la rprimer, aprs tout, et que la
terreur qui suivra cette rpression rtablira pour quelque temps, en leur
faveur, l'ordre et le silence.

La parole du prince sonnait prement. Wilhelmine sentait, non point sa
conviction flchir, mais ses ides lui chapper. La pense de son mari
avait des apparences de gnrosit qui, sans la persuader, dconcertaient
la princesse. Femme, elle n'et pu lui tenir tte que par des arguments
sentimentaux; or ces arguments-l surabondaient en faveur de la thse
d'Hermann, au lieu que Wilhelmine tait rduite  parler presque
uniquement exprience et raison... Elle rpondit avec effort:

--Oui... pour quelque temps seulement... peut-tre... Oui, ceux que vous
avez  dfendre sont les vaincus de demain... Au moins, n'aidez pas  leur
dfaite...

Un argument lui tait venu. Elle reprit son lan:

--Concevez-vous ce qui arriverait aprs? Ou pouvez-vous vous le
reprsenter sans effroi? Dfendez donc votre pouvoir, dans l'intrt mme
de votre rve, car ce que vous rvez, ce n'est assurment pas la foule
aveugle et stupide qui saura le raliser.

--Aveugle et stupide? dit Hermann. C'est en effet ce qu'on rpte
toujours. Et c'est pour cela que je souhaite que les manifestants restent
calmes jusqu' la fin; et, pour qu'ils en aient tout le mrite et, par
suite, tout le bnfice, je veux les laisser libres, et cela, jusqu' la
dernire minute o je le pourrai. Les rvolutionnaires prtendent, eux,
que c'est la rpression qui fait l'meute. Je veux voir si c'est vrai,
voil tout.

--Mais c'est une partie insense que vous jouez l! Mais ce que vous
exposez ne vous appartient pas  vous seul! Le pouvoir royal est un
patrimoine dont chaque roi n'est que le dpositaire et qu'il doit
transmettre intact... Si l'intrt de la meilleure partie de votre peuple
et si votre propre danger vous touchent peu, songez  votre fils! Ne lui
perdez pas sa couronne!

--Nul ne peut dire en ce moment si je la perds ou si je l'assure. Je tente
une preuve. Je veux voir si ce peuple, que j'aime et qui doit le savoir,
est capable de m'aider en se contenant lui-mme, ou s'il n'est que la
brute violente que vous redoutez. Le bien qui sortira de cette exprience,
si elle russit, vaut, certes, que nous courions quelques risques. Un
nouvel tat de choses nous fait des devoirs nouveaux, des devoirs plus
aventureux, et nous met en demeure d'oser plus qu'autrefois dans la bont.
Il convient aujourd'hui qu'un souverain hasarde beaucoup pour tout
sauver...

Le prince, ici, parut hsiter devant sa pense; puis, d'un accent de
dcision un peu fbrile et provocante:

--Et, s'il faut prvoir l'improbable, quand je hasarderais mme la
couronne future de ce petit enfant...

--N'achevez pas, Hermann! Ce n'est pas vous, non, ce n'est pas vous qui
parlez ainsi... Ce que je refusais de croire serait donc vrai?... Osez
dire que cette folie vous vient de vous seul, que vous ne subissez aucune
influence et qu'il n'y a entre vous et moi que vos propres penses!

--Qu'entendez-vous par l? dit Hermann d'une voix cassante. Eh! madame, si
je me trompe, laissez-moi du moins la responsabilit de mon erreur! Je
suis assez fort pour la porter tout seul. Si j'tais homme  subir une
volont trangre, apparemment j'eusse dj cd  la vtre, car, Dieu
merci! je ne croyais pas qu'une femme put mettre tant d'acharnement 
demander... quoi? du sang! On n'est pas archiduchesse  ce point!

--Hermann! dit-elle douloureusement, pourquoi me prter ce rle odieux?
Croyez-vous que je n'aie pas piti, moi aussi, et que le coeur ne me
saigne point  vous parler comme je fais?... Oui, ce que j'ai le courage
de vous rappeler, c'est un devoir ingrat et dur; mais c'est le plus
vident, le plus pressant, le plus imprieux de vos devoirs. Et je dis que
vous n'y chapperez point et qu'il vous ressaisira au sortir de vos
songes. Vous n'tes pas libre, vous le reconnaissiez tout  l'heure avec
colre. Quelque chose de plus fort que vous: votre naissance et votre rang,
pse sur vous. Vous tes n de ce ct-ci du champ de bataille; tant pis
pour vous! Quand vous voudriez tre transfuge, l'autre camp ne vous
croirait pas. Prenez-en votre parti, et demeurez avec nous... Et, si tout
craque sous nos pieds, tombons  notre poste en montant notre faction.
Trente gnrations de rois vous obligent.

--Moins que ma conscience, madame.

L'officier parut  la porte.

--Quelles nouvelles? demanda Hermann.

--Communication du gnral gouverneur: Le nombre des manifestants grossit,
toujours... Pas de dsordre jusqu' prsent... Mais le gnral fait
observer qu'il serait facile de couper la manifestation en deux au
carrefour des Tanneurs. Il demande si Votre Altesse Royale n'a rien 
modifier aux ordres donns.

--Absolument rien.

--Mais... commena Wilhelmine.

--J'ai dit.

--Les manifestants, reprit l'officier, doivent passer au bout de la grande
alle du jardin royal. Votre Altesse pourra facilement les voir des
fentres de la salle du trne.

--J'y ai song. Merci. Allez, capitaine.

Et, se retournant vers la princesse:

--Madame, vous prenez souvent plaisir  me rappeler mon pouvoir et mes
droits. Or, si je suis roi, je le suis aussi pour vous. Et, si je suis de
droit divin, c'est apparemment Dieu qui m'inspire cette conduite mme dont
vous tes scandalise... Qu'avez-vous  rpondre?

--Rien, Hermann, sinon que je cours veiller  la sret de votre fils et
que je reviens prendre ma place auprs de vous, quoi qu'il arrive.

--Eh! madame, je vous dis qu'il n'arrivera rien.

--Dieu vous entende!




XVIII


... Des fentres de la salle du Trne, une vaste alle, longue de cinq
cents mtres, s'tendait jusqu' la grille qui fermait le jardin priv du
roi. Hermann resta longtemps  regarder la foule passer derrire cette
grille. Elle marchait sans dsordre, en ranges ingales et, semblait-il,
presque en silence.

Hermann prit une longue-vue. Il distinguait, entre les barreaux, la fuite
continue de figures presque toutes laides, les unes farouches, les autres
souffrantes et lasses, la plupart inexpressives et, quelquefois, des
bouches ouvertes dont il n'entendait pas le cri. Il songea:

--Eh bien! je ne m'tais pas tromp. Comme ils sont sages, les pauvres
gens! Voil qui ne prsage gure une meute.

Il avait envie de les remercier de lui donner raison. Mais, peu  peu, cet
ordre et ce silence mmes faisaient natre au fond de lui une inquitude.
Mieux que n'et fait une multitude confuse et bruyante, cette procession
quasi muette--qui passait, passait interminablement--donnait la sensation
du nombre et de la force. Hermann commenait  s'tonner d'avoir os
mettre en libert, ne ft-ce que pour quelques heures, cette force
inconnue, et le malaise de l'attente lui devenait intolrable.

Soudain, il s'aperut que la procession des pauvres cessait de dfiler.
Elle revenait sur ses pas; sa masse encore paissie oscillait, semblait se
heurter contre la grille.

Presque en mme temps, l'officier annona que les manifestants demandaient
 entrer dans le jardin royal.

Hermann eut un moment d'hsitation... Eh, quoi! se dit-il, je serais
lche? Puis un dsir lui venait, irrflchi, irrsistible, de voir de
plus prs cette foule tnbreuse, grosse de mystre et de hasards.

--Qu'on leur ouvre! commanda-t-il.

Il se remit en observation derrire la fentre, protg contre les regards
du dehors par les balustres du large balcon et par les rideaux  demi
rabattus.

Bientt, par la grille ouverte, le flot de peuple jaillit, s'avana en
s'largissant. Les figures des premiers rangs se faisaient plus nettes.
Hermann en distingua de mauvaises et de bestiales.

--videmment, pensa-t-il, ce qui enflamme ceux-ci, ce n'est pas une ide
de justice. Ils sont sans doute aussi durs, aussi avides, aussi
impitoyables--et moins polics--que les repus contre lesquels ils
s'insurgent... Quelle socit ces brutes nous referaient-elles?...

Mais, presque aussitt, il douta de la vrit de son impression:

--Aprs tout, de quel droit leur prt-je de bas sentiments sur la foi de
leurs visages convulsionns? Toute passion o il entre de la colre
dforme et enlaidit les traits... En quoi ces faces inquitantes
diffrent-elles de celles des soldats qui se ruent, en criant de rage,
dans la mle?... Quand Cyngire mourut ou quand tomba le courrier de
Marathon, les yeux leur sortaient de la tte comme  ceux-ci, et ils
taient horribles  voir.

Et alors,  ct des ttes de fauves, il en discerna d'autres, si ples,
si douloureuses, douces quand mme, une tte de jeune fille blonde, assez
belle, l'air un peu sauvage et trs fier, pareille, sous ses haillons, 
une hamadryade, et puis aussi des faces asctiques d'illumins...

Les sombres rangs marchaient avec lenteur, tout droit vers la fentre d'o
Hermann, invisible, les observait... Ils mettraient certainement plusieurs
minutes  parcourir l'espace compris entre la grille du jardin et le foss
du palais... Hermann remarqua qu'ils suivaient les alles, respectaient
les pelouses et les massifs de fleurs. Il leur en sut gr.

Et, tout en regardant grandir et s'approcher la vague humaine, il mditait,
et des penses claires et hardies, mais trop simples et incompltes  son
insu--comme celles du martyr qui, au dernier instant, repasse en lui-mme
les raisons qu'il a de croire et de mourir--s'enchanaient dans l'esprit
du prince avec une singulire rapidit.

--Que va-t-il sortir de l? Mettons tout au pire. Tirons les extrmes
consquences possibles de ce que j'ai os faire. videmment, je m'expose 
ceci que, par quelque accident, par quelque malentendu entre le peuple et
la troupe ou la police, l'impatience d'un officier ou la subite folie d'un
nergumne, la manifestation s'achve en meute, et l'meute, en
rvolution. Une rvolution violente et totale: je vais jusqu'au bout de
l'hypothse. Or ai-je le droit de courir ce risque?... Devanons les temps
pour en bien juger... Je suppose la rvolution accomplie, l'ancien ordre
renvers, l'ordre nouveau tabli--tant bien que mal, comme tout ordre en
ce monde--sur de nouveaux principes... L'humanit y aura-t-elle perdu?
Cette socit vaudra-t-elle moins que l'autre?... Oui, il y aura eu des
actes de destruction et de vengeance; des innocents auront t massacrs;
moi-mme peut-tre... Mais la somme de ces crimes, que sera-t-elle,
compare  la somme des crimes silencieux, des injustices touffes que
recouvrait l'ordre ancien et par lesquels il se maintenait?... Cette
nouvelle socit sera brutale, inlgante, sans arts, sans lettres, sans
luxe? Mais on peut vivre sans tout cela. Mes meilleures journes ont t
celles o j'ai vcu prs de la terre, dans la solitude des champs, comme
un ptre ou comme un laboureur... Et puis qui sait? Des mes neuves, des
types d'humanit encore indits se rvleraient peut-tre... Les hommes
ont une facult presque inpuisable d'adaptation  toutes les conditions
extrieures de la vie sociale... Le dsordre ne saurait s'terniser, parce
qu'il ne conviendra jamais qu' une minorit infime... Enfin, il y aurait
toujours bien autant de vertu et d'abngation dans ce monde-l que dans
l'ancien, car le fond de la nature humaine ne change gure, et l'altruisme
aussi est dans la nature; il y est moins, voil tout... Et quand les mmes
injustices et les mmes violences renatraient sous d'autres formes?
Serait-ce pire que ce que nous voyons?... Quelle piti mritons-nous? Tout
homme incapable de s'accommoder de la vie que l'ordre nouveau ferait aux
individus, c'est--dire tout homme incapable de vivre sinon aux dpens des
autres et de se contenter d'un bien-tre modeste,--lequel d'ailleurs
n'empche point la vritable noblesse de la vie, qui est uniquement dans
la pense,--peut n'tre pas un mchant homme, mais ne mrite cependant pas
un intrt bien vif... C'est le manque de vertu, mme moyenne, qui fait
que les conservateurs s'opposent si furieusement  toute transformation
sociale... C'est aussi ce manque de vertu qui empchera sans doute la
rvolution de porter tous ses fruits, et, dans ce cas, la lche humanit
de demain pourra expliquer la vile humanit d'hier; mais elle ne pourra
pas l'absoudre... Si nous sommes tous des btes de proie, un grand
dplacement d'injustice serait dj une espce et un commencement de
justice... Donc, quoi qu'il advienne, ma conscience est en repos.

La foule n'tait plus qu' deux cents mtres du palais. Elle ne poussait
plus aucun cri; mais le bruit de son pitinement tait plus redoutable que
toutes les clameurs. Hermann aperut avec nettet, au premier rang, une
tte hideuse et qui tait videmment une tte d'assassin. Et, bien que ce
ne ft rien ou presque rien et que cette sensation fortuite ne changet
point le fond des choses, il ne fut plus si sr de son raisonnement. Il
pensa:

--Voici une des minutes les plus singulires de ma vie. Il me semble que je
joue  pile ou face sur la douceur ou la frocit, sur le bon sens ou la
stupidit de cette foule. L'enjeu, c'est tout ce que j'ai cru jusqu'
prsent. Je tente une preuve d'o je sortirai affermi dans mes plus
chres ides, ou vid de toute illusion et dgot des hommes  jamais...

Et il cria tout haut, avec un accent de supplication ardente:

--Mon Dieu! faites que ce peuple comprenne! Faites que ce peuple ne soit
pas mchant!

--Pauvre Hermann! dit une voix.

Il se retourna et vit son cousin Renaud. Il courut  lui comme quelqu'un
qui cherche un refuge ou qui a besoin d'un tmoignage:

--Renaud, mon cher Renaud, n'est-ce pas que tu m'approuves, toi? N'est-ce
pas que j'ai raison d'avoir confiance?

--Oh! moi, je te l'ai dj dit, je te plains. Fais comme tu voudras: tu es
sr de mal faire. C'est triste d'tre prince  l'heure qu'il est,  moins
d'tre un nigaud ou un bandit... Je n'ai plus soif que d'une chose: c'est
d'tre simplement une tte dans la foule.

Il tendit  Hermann un parchemin:

--Tiens, signe-moi ce brevet, que j'ai fait prparer comme nous en tions
convenus.

--Tu le veux?

--Je t'en supplie.

--Tu n'auras pas de regret?

--Non.

Quand Hermann eut sign:

--Merci, dit Renaud. Tu viens de m'affranchir. A partir de cet instant, je
ne suis plus que Jean Werner, enseigne de vaisseau en cong. Je respire
enfin.

--Tu pars bientt?

Le bruit du dehors croissait. Hermann s'tait rapproch de la fentre et
regardait le peuple venir. Mais Renaud, sans bouger, insoucieux du
spectacle comme un homme guri des curiosits vaines, rpondit avec calme:

--J'embarque demain. J'emmne une femme que j'aime et que je ne pourrais
pouser si je restais prince. C'est une petite gymnaste, Lollia Tosti.
Nous nous marierons... l-bas, trs loin... J'emporte de quoi vivre
commodment... Je me demande si c'est trs honnte pourtant; mais on est
toujours lche par quelque point: je crains la pauvret pour mon amie et
je me dis que, aprs tout, ce que je possde sans l'avoir gagn est le
salaire de ce que mes aeux,--quelques-uns, du moins,--ont pu faire pour
le bien du royaume, comme on dit... Adieu, mon cher cousin.

Cependant, la foule tait arrive prs de la grille basse de l'ancien
foss qui protgeait encore la faade du palais.

Une ide traversa l'esprit d'Hermann, et tout son corps en eut un
frmissement:

--S'ils demandent que je fasse baisser le pont-levis, que ferai-je?...

Mais la foule ne paraissait pas songer  pntrer dans le palais.
Seulement, sa masse fourmillante se tassait le long de la grille basse,
et, tout  coup, une clameur norme retentit.

--Renaud, qu'est-ce qu'ils crient?

--Parbleu! dit Renaud, ils ne crient pas: Vive le roi!

La clameur, en redoublant, prenait une forme; un nom se dgageait du
tumulte, scand par des milliers de voix:

--Audotia! Audotia!

--Ils veulent, dit Renaud, que tu la leur rendes, et je les comprends.
Leur amie est une personne trs draisonnable et trs dangereuse pour nous
autres, mais trs originale aussi, en vrit, et la seule,  ma
connaissance, qui pratique la charit absolue--except, toutefois, envers
nous.

--La leur rendre? Mais je ne puis pas, Renaud, je ne puis pas, je t'en
prends  tmoin. Le drapeau noir qu'elle promenait est l'tendard de
l'insurrection. Il exprime le dsespoir, la ncessit de recourir aux
moyens suprmes. Or le peuple n'en est pas l; le peuple n'a pas le droit
de signifier qu'il en est l, puisque son prince a confiance en lui et ne
lui veut que du bien.

Il se butait  cette question du drapeau noir, tonn, en dpit de la
connaissance qu'il croyait avoir des esprits simples, que le peuple, ne
comprt pas les subtilits de sa logique, mais sentant que ce dernier
scrupule tait comme le point idal qui le sparait, lui, gardien de
l'ordre, de la complicit avoue avec l'arme de la rvolte.

La clameur continuait, menaante. Hermann se prcipita vers la fentre et
voulut l'ouvrir:

--Je vais me montrer, je vais leur dire...

Renaud le retint:

--Ils vont te huer, mon cher ami. As-tu une tte de boucher? As-tu le
mufle et le tonnerre de Danton pour haranguer le peuple?... Mais
regarde-nous donc! Ces fonctions-l ne conviennent pas  notre genre de
beaut, mon pauvre Hermann.

--C'est vrai, dit le prince.

Il considrait la foule, de plus en plus serre et houleuse, et il se
raidissait dans sa volont. Il murmurait: Je ne dois pas... Non... je ne
dois pas. Mais une dtresse pire que la mort lui serrait le coeur:

--Ainsi, tu m'abandonnes, Renaud? Tu m'abandonnes au moment o je suis le
plus malheureux et quand tous les autres m'ont dj abandonn? Car,
vois-tu, je sens autour de moi le dsaveu et le recul de tous ceux qui
vivent de la royaut, de tous ceux qui comptaient sur moi comme sur le
premier gendarme du pays... Voil que j'ai contre moi le peuple parce que
je suis prince, et tout le reste de la nation parce que j'aime le
peuple... Et c'est l'heure que tu choisis pour me quitter!

--Je ne l'ai point choisie, Hermann. Mais que veux-tu que je fasse ici? Je
ne puis t'tre bon  rien. Tout le monde me regarde comme un fou parce que
j'ai voulu vivre  ma guise... On croirait que je t'approuve, et cela
encore te ferait tort. Donc, je m'en vais. Je renonce avec enthousiasme 
mes droits ventuels  la couronne; je m'vade de la royaut; je disparais.
C'est trs bon de disparatre.

Cependant, les cris du dehors s'apaisaient. La foule, peu  peu,
s'loignait de la grille basse, s'coulait vers la droite et s'engageait
dans l'avenue de la Reine, qui longeait une des ailes du palais.

C'tait sur cette avenue que donnait le guichet de la cour intrieure,
pleine de cavaliers et de fantassins, au fond de laquelle se trouvait le
poste de police o Audotia Latanief avait t conduite.

-Que vont-ils faire? demanda anxieusement le prince hritier.

-C'est bien simple. Ils ont bon coeur: ils vont, dlivrer eux-mmes leur
amie.

-Viens! dit Hermann.




XIX


Il entrana Renaud par des galeries, des couloirs troits et tournants,
des portes basses, des tronons d'escalier pratiqus dans l'paisseur des
murailles, car le palais, repris et agrandi  diffrentes poques, tait
machin, dans certaines parties, comme un chteau de mlodrame. Ils
traversrent le corridor o le prince Manfred avait t assassin par les
ordres de son frre Otto III, la chambre o la reine Ortrude, aide de son
amant, avait trangl le roi Christian V et la salle basse o le roi
Christian VI avait tenu enferm pendant dix ans, puis laiss mourir de
faim le vieux roi Conrad VIII, qu'il accusait d'tre dment.

Ils arrivrent dans une des tourelles d'angle, autrefois prison,
aujourd'hui chapelle. De l, par trois fentres troites comme des
meurtrires, on dcouvrait en enfilade toute l'avenue de la Reine et la
faade extrieure de l'aile gauche du palais.

Comme ils entraient, ils virent dans l'ombre une femme agenouille sur un
prie-Dieu et toute secoue de sanglots. C'tait la princesse Wilhelmine.
En apercevant son mari, elle renfona subitement ses larmes et reprit son
air d'impassible dignit avant de se replonger dans son oraison.

Et Hermann lui en voulut de n'avoir pas continu simplement  pleurer.

Il passa derrire l'autel, monta sur l'escabeau qui servait au chapelain
pour exposer l'ostensoir dans sa niche, ouvrit une imposte pratique dans
l'un des troits et lourds vitraux et regarda dehors.

Les marronniers de l'avenue lui cachaient par places la chausse et, les
larges trottoirs. Voici toutefois ce qu'il vit, de loin, par les perces
ouvertes entre les masses de feuillages.

La foule se ruait contre le guichet, essayait de forcer la lourde porte 
coups de pavs et de barres de fer ou en poussant contre elle, en manire
de blier, les timons d'un tombereau. Des hommes se faisaient la courte
chelle et tchaient de se hisser jusqu'aux fentres du premier tage.
Toutes les vitres de cette partie du palais tombaient avec fracas sous une
grle de pierres, et, comme elles rebondissaient, en mme temps que les
projectiles, sur les ttes des assigeants, la fureur du peuple redoublait,
pareille  celle d'un alin qui se blesse lui-mme. Une clameur continue
emplissait l'air. Plusieurs drapeaux noirs flottaient, ballotts dans les
remous de la foule, comme des oiseaux de funbre augure sur une mer
dmonte.

Alors, barrant toute l'avenue, parut un escadron de cuirassiers, sorti de
la cour intrieure du palais par une des portes de l'aile droite et qui
venait prendre la multitude  revers. Les cavaliers s'arrtrent. Hermann
vit le geste de l'officier faisant les trois sommations, qui restrent
inutiles. Les cavaliers reprirent leur marche, lentement. Des remous plus
forts parcoururent la foule; mais elle ne se dispersa point. Quand le
premier rang des chevaux fut sur elle, elle sembla se gonfler comme le
bourrelet d'une flaque d'eau qu'on balaye. Des ttes disparurent,
submerges dans ce bouillonnement. Hermann devina que des corps devaient
tre fouls aux pieds. Fidles  leur consigne, les cavaliers ne
dgainaient pas. Mais des enrags les tiraient par les bottes; d'autres se
suspendaient aux naseaux des chevaux... Et tout  coup, sans que Hermann
vt comment, la foule se trouva reforme derrire l'escadron... Les
cuirassiers des derniers rangs firent volte-face. On leur jetait des
pierres. Des visages furent meurtris et dchirs et, sous plus d'un casque,
le sang coula. Quelques-uns se dfendaient  coups de fourreau ou avec la
crosse de leur carabine. Des chevaux se cabrrent. Un cavalier fut arrach
de sa selle par des mains furieuses et ne reparut plus...

L'officier d'ordonnance tait derrire Hermann, au pied de l'escabeau,
attendant les ordres.

--Allons! dit Hermann, c'est eux qui l'auront voulu... Les soldats sont du
peuple aussi... Que l'on fasse donner l'infanterie et qu'elle tire... aprs
les trois sommations.

--Bien, monseigneur.

Hermann prit sa tte dans ses deux mains:

--Ah! les brutes! les brutes! les brutes! cria-t-il. Mais pourquoi, mon
Dieu? Pourquoi?...

L'escadron, assailli devant et derrire, se dfendait comme il pouvait.
D'eux-mmes, les cavaliers avaient dgain. La mle devenait meurtrire.

La porte que les insurgs assigeaient tout  l'heure s'ouvrit brusquement,
et des fantassins dbouchrent dans l'avenue, la baonnette en avant.
Trois sommations, que le peuple dchan ne parut mme pas entendre; puis
une dcharge. Cela fit dans la foule un vide circulaire, pareil  celui
que laisse un coup de faux dans un champ de bl. Deux ou trois milliers
d'insurgs se trouvaient pris  leur tour entre les cuirassiers et les
fantassins, aussi srement condamns qu'un btail dans une salle
d'abattoir. Fous de rage, ils tourbillonnaient au hasard, se prcipitaient
contre les fusils baisss. Une nouvelle dcharge ouvrit dans leur masse
mouvante de nouvelles chancrures, vite rebouches. Mais plusieurs
cavaliers, atteints par les balles de l'infanterie, dgringolrent de
leurs montures. La foule se jeta sur eux...

Hermann dtourna les yeux pour ne plus voir et descendit de son escabeau.

--A tout prix, dit-il  l'officier, qu'on arrte le feu! A tout prix! vous
entendez?

Wilhelmine tait sortie quelques instants auparavant, sans rien dire.

Hermann rentra dans son cabinet, suivi de son maigre et long cousin. Il
s'affaissa dans un fauteuil.

--Comprends-tu, maintenant, que je m'en aille? dit Renaud de sa voix unie
et calme. J'ai vu hier le roi. Je lui ai dit adieu. Il m'a  peine reconnu;
et je crois qu'il n'en a plus pour longtemps. Pauvre oncle! Il n'a jamais
t bien tendre pour moi: les affections naturelles n'taient pas son
fort. Mais peut-tre valait-il mieux que nous, car il croyait  quelque
chose, lui, et il a joliment jou son rle, et avec une rude conviction!
Et ce qui te fait en ce moment plir d'angoisse lui et paru la chose la
plus simple du monde... Mais coute. Bientt, dans quelques semaines, tu
recevras des pices, trs exactement authentiques, qui tabliront que
j'ai fait naufrage ou que j'ai t tu par accident dans une chasse, enfin,
que je suis mort. Ce ne sera pas vrai. Je te le dis, parce que, toi, je
ne veux pas te tromper. Tu rpandras officiellement la nouvelle de ma
mort. Alors, enfin, je serai vraiment libre... Promets-le-moi.

--Oui, dit Hermann.

Quelques minutes s'coulrent, lentes et lourdes d'angoisse. Enfin
l'officier reparut.

--C'est fini? demanda Hermann.

--Oui, monseigneur. C'tait fini dj quand l'ordre de cesser le feu est
arriv.

--Les fusils du nouveau modle ont d faire merveille, comme on dit...
Combien de morts?

--On ne sait pas au juste. De cinq  six cents peut-tre, et un plus grand
nombre de blesss. Les autres ne demandaient plus qu' s'en aller. On les
a laisss passer. L'ordre est rtabli ou le sera bientt.

--Tu vois bien, dit Renaud, que tu n'as plus besoin de moi. Adieu, mon
pauvre Hermann.

--Adieu, Renaud. Tu es heureux, toi.

--Tu feras ce que je t'ai demand?

--Quoi?

--Tu ne m'as donc pas entendu?

--Non.

--Alors, je t'crirai. Adieu.

--Adieu.

Les deux cousins s'embrassrent. Quand Renaud fut sorti:

--Y a-t-il parmi les tus et les blesss des femmes et des enfants?
demanda Hermann  l'officier.

--Une soixantaine, monseigneur.

--Qu'on dresse le plus vite possible la liste des victimes avec l'adresse
de leurs familles et qu'on me l'envoie.

--Oui, monseigneur.

--J'y ai song, Hermann, et j'ai dj donn des ordres, dit la princesse
Wilhelmine, qui entrait.




XX


Quand, deux heures auparavant, Wilhelmine avait quitt Hermann, toute
meurtrie par ses dures paroles, elle s'tait rendue d'abord dans la
chambre de son fils, avait couvert l'enfant de caresses tragiques, ainsi
qu'il convenait dans la circonstance, et avait prouv quelque douceur 
se dire que, s'il fallait mourir, elle mourrait en archiduchesse, dans une
attitude et avec des mots qui peut-tre resteraient historiques. Puis elle
s'tait mise  errer au hasard dans les galeries du palais.

Elle y avait rencontr Otto:

--Avez-vous vu Hermann? Lui avez-vous parl?

Otto, livide encore de son entrevue avec son frre, avait sa plus mauvaise
figure, un air de mchancet blagueuse et lche. D'ordinaire, sa
belle-soeur l'vitait, sachant ses vices abominables et devinant les
hontes de sa vie. Mais, en cet instant, la pure princesse sentait dans ce
bandit un alli. S'il abusait jusqu'au crime des privilges de son rang,
il devait tenir, du moins,  ces privilges. Et, puisqu'il tait
maintenant question, pour les rois, d'tre ou de ne plus tre, dshonorer
la royaut semblait  Wilhelmine moins criminel, aprs tout, que de la
renier et de la perdre volontairement. Elle tait un peu dans le sentiment
de ces dvots aux yeux de qui un prtre indigne est moins dangereux qu'un
prtre publiquement incroyant.

--Ah! oui, grommela Otto, il nous met dans de jolis draps! Je le lui
disais tout  l'heure.

--Eh bien?

--Rien  faire. Quand ces rveurs-l se cramponnent  une ide... Non, je
n'ai jamais vu personne mettre tant d'application et d'enttement  se
perdre... Ah! elle peut se vanter de le tenir!

--Qui, elle?

--Rien. Pardon...

--Mademoiselle de Thalberg, n'est-ce pas? dit Wilhelmine en se contenant.

--Je vous ferai remarquer, ma chre Wilhelmine, que c'est vous qui l'avez
nomme.

--Alors, c'est elle...

--Oh! je ne trahis pas un grand secret en rptant aprs tout le monde
qu'elle le gouverne absolument, qu'il ne voit rien que par ses yeux et ne
fait rien que par ses ordres. C'est pour elle qu'il avait graci Audotia
Latanief. Vous vous rappelez que 'a t son premier acte souverain, et
vous voyez comme a lui a russi.

--Vous tes sr de cela, Otto?

--Vous ne le saviez pas?

--Ne parlez point  la lgre, Otto. Chacune de vos paroles me fait une
plaie au plus profond du coeur.

--Eh! ma chre Wilhelmine, je dis ce qui est. Vous, moi, nous tous, nous
sommes prsentement entre les mains de cette petite aventurire: voil la
vrit. Si dix mille insurgs parcourent triomphalement les rues de la
ville, c'est parce que mademoiselle Frida ne veut pas qu'on les drange...
Et voil comment se fait l'histoire et comment se perdent les royaumes.

--Non, Otto, je ne vous crois pas, je ne veux pas vous croire. Si cela
tait vrai, d'abord, il la garderait auprs de lui, il ne voudrait pas se
sparer d'elle... Cette fille l'a amus par ses bizarreries; puis il s'est
attach  elle, comme il arrive, justement parce qu'il lui avait t
secourable. Rien de plus, je le jurerais.

--Alors, pourquoi est-ce vous, tout  l'heure, qui l'avez nomme la
premire?

--Parce que je crains tout, parce que je suis folle... Mais, enfin, voil
des mois qu'elle est chez son grand-oncle, le marquis de Frauenlaub...

--Chez son grand-oncle? dit Otto, feignant l'tourderie.

--Oui. Est-ce qu'elle n'est pas chez son grand-oncle?

--C'est possible. O demeure-t-il?

--Mais... au chteau de Frauenlaub.

--Ah?

--Que signifie ce ah?

--Rien. Cette petite n'a pas de comptes  nous rendre, aprs tout. Si elle
s'amuse, ce n'est pas moi qui l'en empcherai.

--Quoi donc? qu'y a-t-il?

--Il y a qu'un de mes amis intimes, tant  la chasse la semaine dernire,
prtend avoir rencontr mademoiselle de Thalberg dans les bois, aux
environs de Loewenbrunn, et, par consquent  dix ou douze lieues de
Frauenlaub...

Otto disait presque vrai. Depuis ses embarras d'argent, il s'tait rfugi
au chteau de Loewenbrunn, afin d'y vivre conomiquement. Or, un matin
qu'il se promenait  cheval dans la fort, il avait aperu,  deux cents
pas devant lui, une femme qui marchait vite et dont la tournure rappelait
singulirement celle de Frida. Il avait press le pas de son cheval pour
la rattraper; mais la femme avait disparu  un dtour du chemin, et il
n'avait pu la retrouver. Sans doute, elle s'tait enfonce dans les
taillis...

--Mais, j'y songe, continua Otto, ce que je viens de vous dire doit plutt
vous rassurer, car je ne sache pas qu'Hermann, accabl d'affaires comme il
est, ait quitt Marbourg ces derniers mois... Qu'avez-vous?

Wilhelmine tait toute ple.

--Hermann, dit-elle, est all plusieurs fois  Loewenbrunn prendre des
nouvelles du roi.

Otto prit un air de profonde piti:

--Ma pauvre Wilhelmine! ma pauvre Wilhelmine!

--Laissez-moi, Otto; laissez-moi, je vous prie.

Elle s'chappa, erra de nouveau par les galeries, puis fut  la chapelle,
o elle tomba tout en larmes sur son prie-Dieu.

Elle priait, et, tout en priant, elle pleurait de dsespoir et de haine.
Elle et voulu tenir cette fille qui lui prenait son mari, la faire
souffrir, l'trangler de ses mains... Puis, elle eut honte d'tre jalouse
comme une femme. Allait-elle donc se venger  la faon d'une bourgeoise
trahie? Il s'agissait de bien autre chose: de sauver le prince et
l'tat... Oui, mais l'tat et le prince, qui donc les mettait en pril?
Elle, cette fille, toujours elle! Et, rassure sur la dignit de ses
propres sentiments, croyant har surtout dans la matresse de son mari une
criminelle publique, Wilhelmine mditait, en priant, d'impitoyables
vengeances...

C'est  ce moment qu'Hermann entra dans la chapelle. D'un effort rapide,
elle leva sur lui des yeux sans larmes. Il paraissait si malheureux, cet
homme dont la pense lui tait ennemie, qu'elle en eut piti. Elle se
souvint qu'elle l'avait aim et s'aperut qu'elle l'aimait toujours: Il
est aveugl, mais sa folie n'est pas d'une me mdiocre... Cette Frida le
gouverne parce qu'elle flatte ses chimres. Si j'essayais, moi aussi,
d'entrer dans ses ides pour les combattre insensiblement et d'avoir l'air
de le comprendre afin de le reprendre? Voil qui serait digne de moi, et
non cette goste fureur de jalousie charnelle, dont je vous prie de
m'absoudre,  mon Dieu!

Elle entendit les hurlements du dehors, devina le sang qui coulait, et ses
entrailles de femme s'murent. Quand Hermann donna l'ordre de tirer sur le
peuple, elle frmit toute; elle conut l'horreur de ces choses et ce
qu'Hermann endurait, et tout son coeur fut, un instant, avec lui: Il aura
besoin de rconfort et de consolation. Eh bien, je tcherai d'tre la
consolatrice. Ce sera le meilleur moyen de chasser l'autre...

Au bruit des dcharges, elle fut prs de dfaillir. Elle eut envie de
crier: Non! non! pas cela! Mais elle rflchit que cette pouvante de sa
chair et sa rage de jalousie de tout  l'heure taient deux mouvements de
la mme espce, instinctifs et bas: Il faut dompter cela, il faut tre
princesse... Mais une princesse n'a point de haine contre les personnes;
elle n'obit qu' des raisons suprieures et dsintresses... Aprs la
juste rpression, le devoir d'universelle protection royale doit avoir son
tour.

C'est alors qu'elle s'tait leve et qu'elle tait alle donner l'ordre de
secourir les familles des victimes. Elle se disait qu'Hermann lui en
saurait gr.

Mais, lorsqu'elle lui apprit ce qu'elle venait de faire, il ne la remercia
mme pas. Jet en travers de son fauteuil, les mains tombantes, il tourna
vers sa femme un visage dfait o perlaient des gouttes de sueur:

--Eh bien! vous tes contente?

Elle se raidit dans sa rsolution d'tre douce et suppliante, en sorte que
son attitude restait hautaine et ses sourcils froncs, tandis que ses
lvres s'essayaient  la tendresse des prires:

--Ne me dites plus de paroles dures, Hermann. Je sais combien le devoir
que vous avez accompli vous a t douloureux et j'en ai, comme vous, le
coeur bris... Et c'est pour cela que je viens  vous, afin que, dans
cette preuve, vous sentiez auprs de vous quelqu'un qui vous aime. Je
voudrais vous tre bonne  quelque chose, vous consoler, vous rconforter
un peu...

--Non, Wilhelmine, laissez-moi. De nous deux, c'est moi qui ai des
faiblesses de femme; je vois que je vous fais piti, et je ne le veux
pas... J'ai besoin d'tre seul... Ds que je pourrai, j'irai me rfugier 
Loewenbrunn.

--A Loewenbrunn? demanda Wilhelmine, inquite.

--Oui. L seulement, voyez-vous, je m'apaiserai, j'oublierai...

--A Loewenbrunn? Mais, Hermann, il est impossible que vous songiez 
quitter Marbourg en ce moment. Qui vous dit que c'est fini et qu'ils ne
recommenceront pas demain?

--J'attendrai ce qu'il faudra. Soyez sans crainte: j'ai commenc  tuer;
je continuerai, s'il le faut... Mais, selon toute apparence, le peuple a
son compte, du moins pour un temps... J'espre donc pouvoir, dans quelques
jours, aller  Loewenbrunn auprs de mon pre.

--J'irai avec vous, Hermann.

--Non, Wilhelmine, je vous en prie. Ce qu'il me faut, c'est la plus
profonde solitude. Je vivrai l en ermite, en sauvage; je ne veux ni cour
ni tiquette, rien de ce qui vous est ncessaire  vous. Vous vous
ennuieriez trop, je vous assure.

--Je ne m'ennuierai pas, mon cher Hermann, puisque je serai avec vous...
J'ai bien rflchi... Je serai pour vous ce que je n'ai pas su tre aux
premiers temps de notre mariage. Vous me direz ce qui vous dplat en moi,
et je tcherai de m'en corriger. Je m'intresserai  ce qui vous intresse;
je ne vous froisserai plus, je ne vous contredirai plus; j'essayerai
d'entrer dans vos ides...

--Mes ides? ricana Hermann. Est-ce que j'en ai encore?... Non, Wilhelmine,
non, encore une fois. Je viens de sauver--et cela a cot du sang--la
chose  laquelle vous tenez le plus au monde: votre pouvoir. Que vous
faut-il de plus?

Wilhelmine s'approcha, se laissa glisser sur le tapis, les deux coudes sur
le bras du fauteuil et le menton sur ses deux mains entrelaces, dtendue,
enfin, dans une pose de caressante imploration fminine. La ride de ses
sourcils s'tait efface. Pour la premire fois, la princesse n'tait plus
qu'une femme amoureuse qui veut reprendre son mari. Le moment tait bon.
Hermann ne venait-il pas de dire qu'il n'avait plus d'ides? L'amertume de
ses rponses prouvait seulement sa souffrance. C'est cette souffrance,
pensait-elle, qui va me le livrer, puisque l'autre est loin, et puisque je
suis l.

Elle reprit  voix presque basse, et tremblante un peu, en implorant le
prince de ses beaux yeux soumis:

--Ce qu'il me faut, Hermann, c'est ton coeur. Celle qui te parle, ce n'est
plus l'archiduchesse, comme tu m'appelles quelquefois, mais c'est ta
femme. Ne sens-tu pas enfin que je t'aime? que, si je t'ai suppli tantt
de ne pas te perdre, c'est qu'en sauvant le prince royal tu sauvais mon
mari? et que, si j'ai t si violente et maladroite, c'est que je
craignais... ce que je ne veux pas dire, et que cette pense me mettait
hors de moi?... Prouve-moi donc que je me suis trompe et, pour cela,
permets-moi de te suivre.

Mais, tandis que la princesse parlait, Hermann revoyait distinctement,
dans une alle de parc abandonn, celle qu'il aimait et qui n'tait pas
l. Et les instances de celle qui tait l l'exaspraient, rien n'tant
plus insupportable que la tendresse de ce qu'on n'aime pas. Il lui en
voulait de son amour mme et la trouvait odieuse de le mettre ainsi dans
son tort. Il rpondit en se contraignant:

--Ma chre Wilhelmine, l'effort que vous faites pour m'tre douce me
touche profondment. J'y voudrais rpondre, et je ne puis...
Pardonnez-moi...

Et comme, timidement, elle faisait le geste de lui passer ses bras autour
du cou, il se recula vivement, travers d'une atroce pense. Pourquoi
avait-elle, prcisment  ce moment-l, une heure aprs la tuerie, ces
faons amoureuses, presque provocantes? Horreur! Etait-ce donc la
rcompense de ce qu'il venait de faire qu'elle prtendait lui offrir? Et
ces paroles mchantes lui chapprent:

--C'est dix ans plus tt, madame, qu'il et fallu me parler ainsi.
Laissez-moi le temps d'oublier en quelles circonstances votre coeur s'est
ouvert et que c'est le jour o ma royaut est devenue sanglante que vous
vous tes avise de m'aimer.

Wilhelmine se redressa, outre de l'injustice et frmissante de l'insulte.

--Ainsi, vous irez seul  Loewenbrunn?

--Oui.

--Pour retrouver votre matresse, n'est-ce pas?

Hermann la regarda des pieds  la tte. Elle ressemblait  une statue de
la Tragdie, avec son nez droit, ses sourcils rapprochs, l'arc trop
rgulier de ses lvres, son cou robuste. Ce n'tait pourtant pas sa faute,
 la pauvre femme, si sa beaut classique ajoutait une majest thtrale 
l'expression la moins surveille de ses sentiments les plus sincres. Mais
cela l'agaait, lui, qu'elle ft belle de cette beaut-l el qu'elle
ressemblt toujours  un pltre de l'cole des Beaux-Arts.

--Ah! dit-il, voil donc le secret de ce grand changement! Vous jalouse,
madame! Fi!

--Oui, jalouse. Car, si tu me repousses avec cette duret, c'est que tu
appartiens tout entier  cette femme, qui est ton mauvais gnie. Toutes
tes lchets d'aujourd'hui, c'est elle qui en est coupable; et, si tu es
tout pouvant d'avoir fait ton devoir, ah! malheureux! c'est que tu
songes au compte qu'il faudra lui rendre. Elle me prend mon mari;  cause
d'elle, tu oublies d'tre pre et d'tre roi; je suis menace par elle
comme femme, comme mre, comme reine... Mais qu'elle prenne garde! Je me
dfendrai. Et par tous les moyens, entends-tu bien? J'en fais ici un grand
serment!

Il haussa les paules, moins par ddain que par lassitude.

--Tu as tort, reprit-elle d'un ton lent et grave, tu as tort de mpriser
cet avertissement. Pour dfendre mes droits, c'est--dire pour faire mon
devoir, tu ne sais pas encore de quoi je suis capable.

Il rpondit d'un air d'ennui:

--Madame, vous vous trompez, je n'ai point de matresse  Loewenbrunn.

--A Loewenbrunn ou ailleurs! De grce, ne descendez pas  mentir, prince
de Marbourg.

--Madame, je vous donne ma parole royale (vous croirez  celle-l,
j'espre) que mademoiselle de Thalberg n'est pas ma matresse. Et,
maintenant, vous viendrez  Loewenbrunn, si vous voulez.

Wilhelmine demeura un instant interdite. Si Frida n'tait point la
matresse d'Hermann, quel lien unissait donc le prince et la jeune
barbare?

--J'irai  Loewenbrunn, dit-elle. Car si c'est ainsi... c'est pire.




XXI


Hermann tait plein d'angoisse et de remords. Sa volont, pour avoir t
longtemps trop tendue, gisait en lui comme un ressort cass. Il tait
d'autant plus malheureux que, tout en lui tant sa confiance en lui-mme,
l'chec de son entreprise laissait intactes,  ses yeux, les raisons qui
la lui avaient conseille. Oui, tout ce qui tait arriv, c'tait sa faute
 lui, et non celle de ces misrables. Quoi qu'ils eussent fait, il ne
parvenait pas  les maudire et se sentait sans nergie contre eux. C'est
que, peu  peu, la compassion tait devenue chez lui une sorte de manie,
justement parce qu'il tait prince et que son rang le tenait infiniment
loign de ceux  qui il s'tait fait une loi de toujours compatir.
Peut-tre la reprsentation constante et volontaire de la misre
universelle est-elle plus puissante sur l'esprit, plus hypnotisante, si
l'on peut dire, que le spectacle proche de misres particulires, de
l'obsession desquelles on peut se dlivrer en essayant d'y porter soi-mme
secours. Les grands charitables, Vincent de Paul, la soeur Rosalie,
n'taient pas tristes: ils se sauvaient de la tristesse par l'action
continue. Mais Hermann tait travaill d'une piti gnrale et abstraite,
tourne en ide fixe.

Puis l'image des huit cents cadavres le poursuivait. C'tait beaucoup plus
que ses nerfs ne pouvaient porter. Sa raison lui rendait vainement le
tmoignage qu'il n'avait t que justicier: il se sentait meurtrier quand
mme. Il se reprochait son enttement sur la question du drapeau noir.
Pourquoi, aprs tout, l'avait-il interdit? N'tait-ce point par un reste
de prjug gouvernemental, par une conception pharisaque,  son insu, de
la lgalit? Quelle sottise! videmment, le drapeau noir n'avait pas eu,
dans la pense des manifestants, la signification prcise qu'Hermann
s'tait obstin  lui attribuer. Il signifiait pour eux non la rvolte,
mais le grand deuil des misrables. S'il l'avait laiss dployer ou si,
seulement, plus tard, il et consenti  dlivrer Audotia, qui sait?
peut-tre que la journe ft reste pacifique et et t fconde. Pour
ter  la bte qui sommeille dans la foule toute occasion de se dchaner,
ce qu'il faut, c'est la rpression prventive (Helborn l'avait bien dit)
ou la tolrance sans limites. Hermann n'avait pas su choisir entre les
deux. Et, par sa faute, la cause de la justice et de l'humanit tait un
peu moins avance qu'auparavant.

Et le pire, c'est qu'elle se trouvait pour longtemps compromise. Sans
doute, l'preuve qu'Hermann avait tente ne prouvait rien contre la vrit
de ses principes, puisqu'il n'avait pas eu l'nergie de pousser cette
preuve jusqu'au bout. Mais, en l'arrtant  mi-chemin, il s'tait mis
dans l'impossibilit de la recommencer: le crime du peuple le lui
interdisait; et ce qui augmentait le trouble d'Hermann, c'est que, ce
crime du peuple, il s'en reconnaissait secrtement responsable.

S'il osait pourtant?...

Les objections des gostes, qui sont aussi celles des sages, lui
revenaient, trs fortes, depuis qu'il avait vu en face la brutalit et la
cruaut des foules... Le roman des rvolts n'tait-il pas travaill de
contradictions par o il se dtruisait lui-mme?

Le rve socialiste est une idylle, toute de charit et de bienveillance
mutuelle. Mais, d'autre part, tant donne la socit prsente, il parat
probable que l're de ce roman ne saurait tre inaugure que par la
violence. En d'autres termes, ce rve ne peut tre conu et embrass que
par des mes douces: mais les destructions pralables que suppose sa
ralisation, ce sont surtout des mes froces qui les peuvent entreprendre.

Et Hermann se reprsentait vivement la lchet sclrate des politiciens
rvolutionnaires et, du mme coup, la sottise persvrante du peuple. Oui,
c'est ainsi: mme quand il connat leur vie, mme quand on lui a prouv
qu'ils mentaient, le peuple continue  les suivre, ces exploiteurs pires
que les capitalistes, et il leur pardonne tout, parce qu'ils savent lui
dire les paroles d'illusion qu'il a besoin d'entendre. Et quelle prise
peut avoir la bont clairvoyante et loyale sur des malheureux qui veulent
absolument tre tromps?...

Ce rve dont on les leurre est, d'ailleurs, tout matriel au fond et tout
terrestre. Il s'agit de jouir de la terre, et d'en jouir le plus possible,
moyennant un minimum d'effort et de travail pour chacun. Mais il s'agit
aussi d'en jouir tous ensemble galement, et sans que le fort prenne la
part du faible. Cela suppose une charit, une temprance, un empire sur
soi, des vertus enfin qui, jusqu' prsent, n'ont jamais eu de meilleur
support que les croyances religieuses. Bref, l'accomplissement de ce rve
paen exigerait des vertus chrtiennes, des vertus dont l'essence est
prcisment de le rpudier...

Ce rve, enfin, est, dans la pense de ceux qui le font, un retour 
l'tat naturel, amlior, il est vrai, par des sicles d'industrie et
d'inventions. Mais, si artificielle que paraisse l'organisation sociale du
vieux monde, c'est pourtant bien par le jeu de forces naturelles que
l'humanit est devenue ce que nous la voyons. Il n'y a rien de plus
naturel que l'gosme ni que l'instinct de proprit, de conqute et
d'exploitation; il n'y a rien de plus naturel que l'ingalit des corps et
des intelligences ni que la prdominance des forts sur les faibles. Et
ainsi de deux choses l'une: ou cette socit idale et cense conforme 
la nature se gterait bientt comme s'est gt le vieux monde et sous
l'empire des mmes instincts et des mmes ncessits, ou cette socit
prtendue naturelle ne pourrait subsister intacte qu' la condition que
chacun de ses membres comprimt la nature en lui.

Cela tait fort peu probable. Hermann ne l'ignorait point. Il savait que,
si jadis la foi religieuse avait seule rendu possible la rsignation aux
injustices sociales, les vertus dont cette foi est le soutien pourraient,
seules encore, assurer l'tablissement et la dure d'une socit d'o ces
injustices seraient bannies. Or le peuple ne croyait plus. Incroyant
lui-mme, Hermann n'avait pas l'hypocrisie de lui reprocher son incroyance;
mais il ne se dissimulait pas  quel point cette mancipation de l'esprit
tait destructive de la bont et du dsintressement chez des hommes
grossiers et qui n'avaient pas trouv, comme lui, dans une rgle morale
librement conue et embrasse, l'quivalent de la rgle religieuse. Si ces
gens-l devenaient les matres, que feraient-ils de leur puissance? A
quels brigandages,  quel dsordre,  quel chaos fallait-il s'attendre?

Qui sait, cependant? Ce n'est point par elle-mme, c'est accidentellement
et provisoirement que l'impit du peuple est un mal... Mais plus tard?...

Et, par une dmarche habituelle  sa pense, devanant les ges,
prolongeant quelques-unes des donnes de la ralit, ngligeant les autres,
Hermann songeait:

--Supposons que l'humanit tout entire ait perdu toute espce de croyance
religieuse, qu'en mme temps l'nergie de ses passions se soit use (ce
que, malgr tout, on peut entrevoir dj), qu'elle ait enfin reconnu (cela
est invitable) que l'gosme mme est vain, et qu'elle soit revenue de
l'gosme, comme de tout le reste, par la longue constatation de
l'incapacit o il est d'assurer une vie heureuse, mme aux plus forts.
Alors, les hommes se diront: Puisque nous ne savons rien, puisque nous
n'avons rien  attendre et rien  esprer, puisque nous n'apparaissons un
instant sur la surface d'une des plus petites plantes du systme solaire
que pour rentrer aussitt dans l'ternelle nuit, arrangeons-nous pour que
ce passage ne nous soit pas trop douloureux ou pour qu'il ne le soit qu'au
plus petit nombre possible d'entre nous. Supportons-nous et aidons-nous
mutuellement. Il est mme naturel,  prsent, que nous nous aimions tous
les uns les autres. Car la conviction o nous sommes, tous sans exception,
de notre misre et de la vanit des choses, ce renoncement de tous 
l'esprance d'un au del, n'est-ce pas l prcisment ce que toutes les
gnrations d'autrefois avaient cherch sans le trouver,  savoir un lien
rel des mes, la communion dans un sentiment vraiment universel? S'il
faut que les hommes s'accordent pour tre sauvs, qui ne voit que ce n'est
point dans l'affirmation, mais dans l'abstention et le non-espoir
mtaphysiques, qu'ils peuvent s'accorder en effet, et mme s'accorder
tendrement, comme des frres en ignorance et en rsignation?... Cela est
loin, trs loin dans l'avenir. Mais cela sera. L'humanit ne peut sans
doute y marcher que par secousses... La Rvolution franaise en a t une.
Trente mille ttes humaines furent alors sacrifies. Mais, depuis, des
millions et des millions de cratures ont connu de meilleures conditions
de vie, ont eu peut-tre des sentiments et des penses qu'on n'avait pas
auparavant... Si j'osais!...

Mais non, il n'osait pas. Il sentait plus que jamais tout ce qu'il y a de
rsistance accumule contre l'tablissement, de la justice idale dans une
socit aristocratique et bourgeoise vieille de huit ou dix sicles. Au
cas o le courage lui viendrait de tenter une seconde preuve, les classes
et les corps publics intresss  la conservation du pass ne le lui
permettraient pas cette fois. D'ailleurs, s'il avait l'esprit assez libre
et hardi pour consentir  la rvolution et  ses consquences
extrmes--ft-ce  sa propre dchance--dcidment il n'avait pas le coeur
assez fort pour courir le risque et pour soutenir le spectacle des
violences et des catastrophes immdiates,--bienfaisantes peut-tre, mais 
si longue chance!

Et, enfin, quand mme il oserait et quand mme on lui permettrait encore
d'oser, le peuple, massacr par lui, ne le croirait jamais plus. Tout ce
qu'il pouvait faire pour rduire l'invitable mal actuel, c'tait de
sauver l'ordre ou, si cette besogne lui rpugnait trop, de laisser
d'autres le sauver, quoi que l'ordre dt coter  la charit et  la
justice.

Ses rveries mmes l'accablaient. Il en sentait le vague et l'incohrence;
il souffrait de ne pouvoir les prciser. Puis il tait las; il prouvait
l'insurmontable envie de dposer son fardeau, et de dormir enfin.

Il fit venir le gnral de Kersten et lui confia le soin d'assurer l'ordre
par les moyens qu'il jugerait convenables. Hermann tait si profondment
triste, il tait d'ailleurs si fort au-dessus de toute espce de vanit
qu'il pardonna au vieux soldat le sourire satisfait qui relevait un coin
de sa grosse moustache.

--Je n'aurai, monseigneur, qu' continuer ce que Votre Altesse Royale a si
bien commenc, dit le gnral, sans concevoir peut-tre toute l'ironie de
sa rponse.

L'tat de sige fut proclam. Les jours suivants, il y eut des mouvements
de rue, qui furent rprims avec rigueur, et le sang coula de nouveau. La
plupart des grvistes, presss par la faim, rentrrent dans les mines et
dans les ateliers. La bourgeoisie se rassura. Le parti conservateur
revenait  Hermann, le considrait dj comme un sauveur, tandis qu'il
apparaissait aux proltaires comme le plus odieux et le plus perfide des
princes. Honni de ceux qu'il aimait dans son coeur et flicit par ceux
qu'il dtestait, il endura le supplice d'tre publiquement mconnu et de
n'y savoir aucun remde.

Audotia Latanief fut seulement condamne  huit jours de prison. Elle
tait la vraie cause de l'meute et du massacre; mais on n'avait  lui
reprocher que l'exhibition du drapeau noir. On aurait pu, par une adroite
interprtation de la loi, infliger  la vieille rvolutionnaire une peine
plus grave. Hermann ne le voulut point.

Il pensait, avec inquitude  ce que lui dirait Frida quand il la
reverrait. Et pourtant cette heure lui semblait longue  venir.

Quinze jours aprs la manifestation, la rue pacifie, le peuple terroris,
Hermann partit pour Loewenbrunn.

Wilhelmine l'y suivit, ainsi qu'elle l'avait annonc.




XXII


Le chteau d'Orsova tait situ  deux lieues de Loewenbrunn et  une
demi-lieue du petit village de Steinbach, en enclave dans les chasses
royales. Les vieux murs qui entouraient le parc taient presque
entirement cachs par le lierre et les broussailles. La maison, basse et
abrite par des massifs de verdure, ne s'apercevait pas de l'extrieur, en
sorte que ceux qui passaient sur la route forestire ne pouvaient,  moins
d'tre avertis, deviner cet ermitage enfoui dans les bois.

Le domaine ayant t mis en vente aprs la mort du marquis d'Orsova,
Hermann l'avait fait acheter secrtement, et Frida s'y tait installe
sous le nom de comtesse Lelof. Elle n'avait pour tous serviteurs que le
garde Gnther, un ancien soldat rude et bon homme, et sa petite-fille,
Kate, assez belle, mais mal tenue, l'air un peu gouge, avec des yeux de
folie. Le vieux garde tait seul dans le secret du prince.

Gnther entretenait tant bien que mal les trois ou quatre corbeilles de
fleurs qui taient devant le perron, et le potager cach derrire les
curies. Kate balayait les chambres et faisait la cuisine. Frida trouvait
que c'tait fort bien ainsi.

Elle tait ravie de ce retour  la vie rustique. Elle faisait de lentes
promenades dans le parc, depuis longtemps nglig, o l'herbe envahissait
les alles; et elle aimait surtout,  l'une des extrmits du domaine,
dans une lande de bruyres violettes, un tang assez vaste sur lequel
dormaient des fleurs d'eau, et qui, souvent, devenait tout rouge au
coucher du soleil.

Au commencement, elle s'aventurait quelquefois dans les bois environnants.
C'est l qu'un jour elle s'aperut qu'elle tait suivie par un cavalier
qui ressemblait  Otto. Heureusement, elle avait pu, au dtour d'une alle,
se drober dans un fourr. Depuis, elle n'tait plus sortie de l'enceinte
du parc.

Elle voulut, elle aussi, travailler de ses mains, le travail tant le
devoir de tous dans la cit idale. Elle se rserva le soin de la
basse-cour et elle passait des heures avec Gnther  faire des boutures.
Et elle s'appliquait  traiter, dans ses propos, Gnther et Kate sur un
pied de complte galit, ce qui gnait le bonhomme et faisait rire la
fille.

Le reste du temps, elle lisait des livres de sociologie rvolutionnaire,
utopies pleines d'effusions vagues ou traits arides aux prtentions
scientifiques, afin de se confirmer dans sa foi. Le soir, quand l'ombre
s'allongeait, quand les fleurs brillaient, dans la lumire mourante, d'un
clat repos et que la cime arrondie des massifs s'immobilisait sur un
fond d'or, ou, d'autres fois, quand le ciel tait gris et que le vent
faisait flotter les feuillages souples comme de longues chevelures, elle
jouait sur le piano un peu de musique allemande. Elle se sentait en mme
temps triste et heureuse, et, comme ces mystiques qui confondent certains
troubles dlicieux de leur corps avec les douceurs de l'tat d'oraison,
comme Catherine de Sienne lorsque, tenant dans ses mains ples la tte du
supplici qui l'aimait, elle sentit lui couler dans les membres un fleuve
de lait et reconnut dans cette volupt un effet et un signe de la grce
de Dieu prsente en elle: ainsi, tandis qu'une langueur lui venait de
l'heure crpusculaire, de sa jeunesse et de son amour pour un homme, Frida
se croyait surtout attendrie par son rve d'universelle charit et
reconnaissait, dans ce suave dsir de pleurs dont elle tait envahie, le
signe d'une communion, enfin parfaite, avec toutes les mes souffrantes
parses dans le monde et qu'apaisait, comme elle,  cette mme heure,
l'approche de la nuit bienveillante...

Et elle pensait sans cesse  Hermann. Elle se dlectait  l'ide que ce
qu'il prparait de grand, l-bas, tait un peu son oeuvre  elle.
Plusieurs fois, le prince tait venu la voir, et, chaque fois, il s'en
allait rconfort par l'enthousiasme de sa petite amie, gagn  la
contagion de son invincible esprance.

Quelques jours avant la manifestation du 1er octobre, elle crivit 
Audotia Latanief, dont elle avait demand l'adresse  Hermann sans lui
dire pourquoi. Depuis qu'elle l'avait quitte  Paris, toute relation
avait cess entre elles; mais Frida savait bien que la vieille femme ne
pouvait l'avoir oublie. Elle lui expliquait dans sa lettre les vues et
les projets d'Hermann, lui vantait la gnrosit et la bont du prince, la
suppliait, d'y croire, de ne point entraver son oeuvre, de prcher au
peuple la confiance et la patience.

Audotia ne rpondit point.

Lorsque Frida apprit, par un billet d'Hermann, l'meute et la rpression
sanglante, il se passa en elle quelque chose de singulier. Certes, la
nouvelle la rendit malheureuse; mais il lui semblait qu'elle aurait d
l'tre plus encore et d'une autre faon. Elle comprenait que ce qui venait
d'arriver tait horrible, qu'elle _devait_ demander des comptes  Hermann,
que lui-mme _devait_ s'attendre  ce qu'elle lui en demandt... Et
pourtant, ce qui la dsolait, c'tait moins la banqueroute, pour longtemps
irrparable, de ses plus chres ides que la souffrance de son ami. Quoi
qu'elle pt faire, elle songeait moins au peuple qu' Hermann. Elle se
figurait son dsespoir, se promettait de ne lui adresser aucun reproche,
mme indirect, et, secrtement, se faisait d'avance une douceur de le
consoler.

Apparemment, en dpit de ses lectures et de ses efforts pour persvrer
dans sa foi, le tranquille sortilge des grands bois agissait sur elle. La
paix dont elle tait enveloppe, la compagnie des plantes et des btes,
l'ivresse lgre des matins et la magie des soirs, le sentiment de
l'auguste fatalit des lois naturelles, dont elle pouvait voir  chaque
instant les lentes et sereines manifestations, tout cela lui faisait plus
lointaine et plus malaise  imaginer l'humanit vivante et douloureuse.
Et, tandis que ceux de ses sentiments qui avaient pour origine des
reprsentations gnrales et abstraites de groupes humains s'moussaient
imperceptiblement chez la jeune rvolte, en revanche, ce qu'il y avait de
naturel, d'instinctif, de simplement fminin dans son mystique amour pour
le prince se dvoilait et se fortifiait dans cette solitude. L'loignement
mme d'Hermann le lui rendait plus prsent. Et, dj,  certaines heures,
l'amoureuse, en elle, dconcertait l'illumine.

Un matin, Frida reut un billet d'Audotia Latanief qui ne contenait que
ces mots: J'irai vous voir. Votre vieille amie, et la signature.

C'tait le jour mme o le prince Hermann devait venir  Orsova, aprs la
tombe de la nuit.




XXIII


Gnther, qui aidait sa petite-fille  ranger le salon, s'interrompit, fort
en colre. Il criait, la main leve:

--Rpte-le un peu, que a n'est pas vrai!

Et, Kate, sournoise, se garant avec le coude, moins par peur que par
habitude:

--Quoi, grand-pre?

--Que tu as dans avec ce garon, hier,  la fte de Steinbach.

--Vous m'avez vue, grand-pre?

--Je ne t'ai pas vue; mais on me l'a dit.

--Qui a?

--Des gens qui t'ont vue... Rpte-le encore, que a n'est pas vrai!...

--Je ne m'en souvenais seulement plus... Mais quel mal y a-t-il  a?

--Une fille qui se respecte ne doit se divertir que dans son connu. Cet
homme-l n'est pas du pays; personne ne savait d'o il venait... Depuis
que le roi est  Loewenbrunn, on voit jusque par chez nous rder un tas de
fainants, des piqueurs, des palefreniers... Je serais bien tonn si
c'taient tous d'honntes gens.

--En tout cas, grand-pre, celui-l n'est pas un palefrenier.

--Qu'est-ce que tu en sais?

--On voit bien a.

--A quoi?

--Dame, aux manires...

Gnther railla:

--C'est peut-tre un grand seigneur dguis?

--Je ne dis pas a. Mais je rpondrais que c'est quelqu'un de trs bien.

--Quelqu'un de trs bien, grommela le vieux garde, quelqu'un de trs
bien... Que je t'y reprenne un peu, avec ton quelqu'un de trs bien!...

De nouveau, il leva la main, et, de nouveau, Kate para du coude une gifle
qui ne vint pas. Double mouvement mcanique qui accompagnait d'ordinaire
leurs conversations et qui n'entranait d'ailleurs aucune consquence.

Car Gnther adorait cette enfant, bien qu'il grognt sans cesse contre
elle et qu'il la menat  peu prs tous les jours de la rouer de coups.

C'tait un homme simple, n pour garder toutes les consignes sans les
discuter: consigne de soldat et de sujet, consigne de chrtien, de mari et
de pre, consigne de garde-chasse. Rentr du service aprs trois
rengagements, il avait pous une dlicate petite paysanne qui tait
morte en lui laissant une fille. A dix-huit ans, cette fille avait t
sduite par un ouvrier de passage; elle avait mis Catherine au monde et
s'tait teinte quelques annes aprs, de langueur, de chagrin et parce
que Gnther lui faisait la vie trop dure. Et Kate avait grandi prs de son
grand-pre, gauchement dirige par ses rudes mains, le sentant faible au
fond, car le vieux se repentait d'avoir t sans piti pour la mre de
Kate, et sa tendresse grondeuse pour sa petite-fille s'augmentait de cet
ancien remords.

Pourtant il s'apercevait bien,  certains moments, que Kate lui chappait.
Elle tait jolie, mais pas tout  fait de la faon qui sied  une honnte
fille. Ses lvres taient trop rouges et trop roules, et ses yeux, sans
qu'elle y songet, raccrochaient les hommes. Au reste, assez souillon, mal
ficele dans des robes o manquaient des boutons et qui semblaient ne pas
lui tenir au corps, mais avec des coquetteries de fille de bohme: des
verroteries, des bouts de ruban carlate, une manire de se mal peigner,
de tordre ses lourds cheveux  la diable et toujours l'air de sortir du
lit. Tout cela choquait le vieux soldat correct, habitu aux minuties
extrieures de la propret militaire. Il n'tait pas tranquille. Plus
d'une fois, il avait dcouvert, dans quelque coin de l'armoire de Kate,
des colifichets, des bagues et des chanes en toc, dont il lui avait
demand la provenance. Elle affirmait avoir achet cela sur ses conomies
(car elle faisait de la couture pour les dames de Steinbach), et le vieux
n'avait pas pouss plus loin ses investigations. Elle tait si gentille et
si cline avec lui! Comme avec tout le monde, d'ailleurs. C'tait une
bonne fille. Ce charme quivoque qui manait d'elle, il y cdait lui-mme
 son insu. Sans doute, il restait sur le qui-vive; mais la fille tait
assez roue pour dpister sa vigilance bougonne, vague et dbonnaire, et
pour empcher ses soupons de se prciser.

La vrit, c'est que tous les valets d'curie du chteau royal, qu'elle
rencontrait  Steinbach en allant aux provisions, avaient fait d'elle 
leur guise, pourvu qu'ils fussent jeunes et passablement btis. Elle ne
leur demandait rien que le plaisir, un verre de limonade, parfois un fichu
ou un noeud de fausse dentelle. C'tait la meilleure et la plus indulgente
paillasse  palefreniers.

Si elle n'avait pas cd tout de suite au prince Otto, quoiqu'elle devint
en lui un homme trs bien, c'est qu'elle le trouvait tout de mme un peu
dfrachi.

Dfrachi, il l'tait. Ses soucis des derniers mois avaient blanchi ses
tempes, creus ses joues, gonfl les pochettes de ses yeux. Son chteau de
Grotenbach vendu, l'arrt mis par Issachar sur sa dotation annuelle de
douze cent mille francs, il tait venu se terrer  Loewenbrunn et s'y
ennuyait prodigieusement Comme il n'avait ni dans son coeur ni dans son
cerveau de quoi remplir honntement le vide des heures, sa solitude se
peuplait de rves honteux. Depuis longtemps, il tait  ce point blas--et
cependant inassouvi--que le vice ne lui disait plus rien, s'il ne sentait
un peu mauvais. Seul, un certain relent de bte mal lave l'excitait
encore. Mais il n'tait vraiment en train que s'il s'y joignait l'attrait
d'un danger  courir et du mlange possible d'une odeur de sang avec
l'autre odeur. Ainsi cet irrprochable civilis simplifiait ses gots et
revenait  la nature--par le plus long. Dj,  Marbourg,  Paris, 
Londres, il avait eu des caprices de dbauche malpropre et canaille. Dans
l'humble mesure o ces choses sont permises aujourd'hui aux ennuys, il
avait tent les expriences de Nron et couru, la nuit, sous un
dguisement, les quartiers infmes, se colletant dans les bouges avec les
portefaix ou disputant leurs gitons aux escarpes.

Otto avait donc l'habitude des dguisements. D'ailleurs, outre que le type
physique auquel il se rattachait tait des plus communs en Alfanie, le
grand diable vann et dhanch, vtu en bourgeois campagnard, qui avait
abord la petite-fille du garde  la kermesse de Steinbach, ne ressemblait
que de fort loin aux roses chromos populaires qui prtendaient reproduire
les traits du prince.

Kate ne souponna rien: seulement, l'homme lui parut distingu, avec
elle ne savait quoi, sous la nonchalance de ses manires, qui lui faisait
un peu peur. Quant  Otto, le sang fouett au premier regard de cette
ribaude nglige qui suait le vice ingnu par tous les pores, il avait
reconnu ce qu'il cherchait: la possibilit d'une sensation inprouve.

... La gifle de Gnther tait reste en l'air. La belle fille s'approcha
du vieux et l'embrassa sur ses deux joues tannes. Le vieux se laissa
faire, grommelant encore, mais sans conviction.

--Grand-pre, interrogea-t-elle d'une voix cline, vous savez ce qu'on dit,
que les princes sont  Loewenbrunn avec la princesse Wilhelmine?

--Oui... Oui... Qu'est-ce que a te fait?

--Vous les connaissez? insista-t-elle.

--Si je les connais!

--Vous les avez vus souvent?

--J'ai vu le prince Hermann tout petit, quand j'tais soldat. Je l'ai vu
encore un peu plus tard, quand j'tais brosseur d'un des officiers
d'ordonnance du roi... J'ai aussi rencontr le prince Otto par-ci par-l.

--Comment sont-ils?

--... Comme tout le monde... Mais dpchons-nous. Madame va rentrer. Elle
est alle cueillir des bouquets.

--Alors nous avons le temps. En voil une qui aime les fleurs!

--Elle aime bien aussi les btes... Et jamais peur de se salir... Ah!
c'est une bonne petite femme.

--D'abord, elle me dfend toujours.

--Ce n'est pas ce qu'elle fait de mieux.

Kate reprit:

--Elle a l'air joliment contente aujourd'hui.

Et elle ajouta d'un air fin:

--Je sais bien pourquoi.

--Ah? fit Gnther avec un peu d'inquitude.

--C'est qu'elle attend monsieur ce soir... A quelle heure arrive-t-il?

--Je ne sais pas, dit brusquement Gnther. A la nuit.

--Est-il dj venu ici?

--Non.

Kate prit un air encore plus fin:

--J'ai une ide, moi.

--a doit tre une btise.

--J'ai ide qu'ils ne sont pas maris.

--Qu'est-ce que je disais? Et  quoi vois-tu a?

--A bien des choses... Pourquoi madame vit-elle toute seule et sans jamais
sortir du parc? Pourquoi ne vient-il jamais le jour? Pourquoi...

Gnther l'interrompit brutalement:

--De quoi te mles-tu? Tu aurais mieux fait de la garder pour toi, ton
ide. Et, d'abord, elle ne serait pas venue  une fille honnte et qui ne
songerait qu' bien faire...

Machinalement la grosse main se leva, et, machinalement, le bras duvet de
Kate se replia  la hauteur de ses frisons d'encre:

--Ah! bien, alors, murmura-t-elle, si on ne peut rien dire...




XXIV


Frida, radieuse, tenait  pleins bras une norme gerbe de fleurs sauvages.

--Tenez, en voil, des fleurs!

Elle les jeta sur le canap et commena  les arranger en bouquets.

--C'est madame qui a cueilli tout a? dit Gnther.

--Je pense!

--Ah! bien, madame n'a pas perdu son temps.

Frida devint srieuse:

--Ne dites pas comme cela, Gnther, je vous en ai dj pri. Dites: Ah!
bien, madame, vous n'avez pas perdu votre temps.

--Mais... c'tait par respect, madame.

--Cela n'a rien  voir avec le respect. Gnther... Et puis, moi, ce n'est
pas votre respect que je veux: c'est votre amiti.

--Oh! madame... fit Gnther tout tourdi.

--C'est comme cela. Avez-vous fini de ranger ici?

--A peu prs, madame.

--Merci... Ah! Kate, voulez-vous tre gentille?

--Mais oui, madame.

--Il n'y a plus du tout de gteaux  th, mon enfant. Voulez-vous aller en
chercher  Steinbach?

--J'y vais tout de suite, madame.

Kate n'tait pas seulement ravie d'aller flner un peu: elle tait
contente d'obir  Frida, qu'elle aimait pour sa grce et sa bont, et
pour d'autres raisons encore dont elle ne se rendait pas clairement
compte. Par tout ce que Frida, dans ses propos familiers, laissait
entrevoir de ses rves humanitaires et de ses utopies charitables, Kate
devinait confusment que les ides de sa matresse impliquaient une
tolrance candide et presque illimite. Sans doute la grce chaste de
Frida inspirait  la ribaude un respect involontaire, et elle et t
crase de honte, pensait-elle, si la dame avait su comment elle vivait:
mais elle tait sre que, mme alors, Frida ne l'et pas traite rudement.
Et, enfin, depuis qu'elle souponnait Frida d'avoir un amant, sans croire
pour cela la distance morale abrge entre elles deux, Kate la chrissait
encore davantage.

--a m'aurait surpris si elle s'tait fait tirer l'oreille, grogna
Gnther. Allons, va, et ne t'attarde pas  causer avec les garons.

--a lui arrive donc quelquefois? dit Frida.

--Que trop, madame.

--Mais Kate est une fille sage, et elle sait ce qu'il est permis de dire
et d'entendre.

--Pardi! fit la ribaude.

--Vous croyez toujours le bien, vous, madame, dit le garde.

--C'est meilleur que de croire le mal, et a ne cote pas plus cher. Et,
parfois, on fait natre le bien en y croyant... Allez, Kate, et ne soyez
pas trop longtemps tout de mme.

Quand la fille fut sortie:

--Vous tes trop bonne pour elle, madame, dit le vieux.

--Et vous, un peu grondeur et dfiant, Gnther.

--J'ai mes raisons pour a, madame... Elle n'a plus que moi; je n'ai plus
qu'elle. Sa sagesse est le plus clair de son bien. Aussi j'y veille. Je ne
veux pas avoir de reproches  me faire ni en recevoir des morts...

--Eh bien, il faut lui dire cela, mais doucement, et, surtout, il faut lui
faire sentir que vous l'aimez bien.

Frida finissait d'arranger les fleurs dans la jardinire. Elle se recula
un peu pour juger de l'effet:

--Est-ce joli comme cela, Gnther?

--On peut le dire, madame!

--Cela lui fera, plaisir... J'ai si grand'peur qu'il ne soit triste!

--Pourquoi, madame?

--Ces choses horribles qui se sont passes  Marbourg... Cela a tant d
lui coter d'tre oblig d'en venir l!

--Oh! moi, madame, si j'tais  la place de monseigneur, ce n'est pas a
qui m'empcherait de dormir.

--Gnther!

--Voulez-vous mon opinion? On n'en a pas encore assez dgringol.

--Comment pouvez-vous dire cela, Gnther? Songez qu'on a ramass, parmi
les morts, des femmes et des enfants.

--C'est fcheux, je ne dis pas. Mais c'est leur faute. Pourquoi se
trouvaient-ils l? Ce n'tait pas leur place. Quant aux autres...

--Il y avait peut-tre parmi eux bien des souffrants, des dsesprs. Les
riches sont quelquefois bien durs pour les pauvres. Tout n'est pas pour le
mieux dans la socit, Gnther.

--Oh! moi, madame, je n'en cherche pas si long. Il faut des riches et des
pauvres, parce que a s'est toujours vu, que a se verra toujours et que
a ne cesserait que pour recommencer. Il est probable que c'est dans la
nature... Ceux qui veulent tout changer dans le gouvernement sont, la
plupart, des fainants et des pas-grand'chose, je l'ai souvent remarqu.
D'ailleurs, si vous voulez mon ide, ce n'est peut-tre pas pour tre
heureux que nous avons t mis sur la terre. Et, d'un autre ct, si
chacun acceptait son lot et faisait son devoir dans le coin o il est, il
resterait peut-tre encore bien de la misre, mais il y en aurait moins,
c'est moi qui vous le dis.

--En d'autres termes, Gnther, si on ne cherche pas  rendre les hommes
meilleurs et plus charitables, on n'arrivera jamais  les rendre moins
malheureux?

--C'est bien ce que je pense, madame.

--Oui, mais, pour que les pauvres puissent devenir meilleurs, ne faut-il
pas que les riches le deviennent d'abord eux-mmes? N'est-ce pas  eux de
commencer?

--C'est vrai. Mais, qu'est-ce que vous voulez? On ne peut pas les forcer.

--Qui sait? On peut du moins les obliger  rflchir... Je crois que c'est
l l'ide du prince... Il veut tre avant tout le roi des pauvres gens.

--Qu'il soit bni pour cette ide-l! Mais, voyez-vous, il y a tout de
mme bien des malheureux qui le sont par leur faute, parce qu'ils ne
veulent pas travailler ni obir. Et a, on ne peut rien y faire. Enfin,
selon moi, monseigneur est trop bon; il rve des choses qui ne sont pas
possibles, il a des ides qu'on n'a jamais eues dans son rang... Je ne
vous fche pas, madame?

--Non, Gnther...

Frida se taisait. Les rflexions du garde l'avaient frappe. La vie avait
t plutt dure  ce vieil homme:  partir de quatorze ou quinze ans, le
travail de la terre, des journes de douze heures pour des rcoltes
souvent maigres et dont le plus clair tait emport par les fermages; puis
quinze ans  l'arme, trois campagnes o il avait risqu sa peau pour la
poigne d'cus de son rengagement; le retour au pays et, de nouveau,
pendant trente-cinq ans, la pauvret laborieuse jusqu'au jour o Hermann
lui avait confi la garde du chteau. Or, Gnther tait rsign; il
l'avait mme t avant la modeste aubaine chue  sa vieillesse. Ce n'est
peut-tre pas pour tre heureux que nous avons t mis sur la terre,
avait-il dit. Si c'tait vrai? Si les rsigns seuls avaient raison?

Mais leur rsignation supposait un dieu-providence et la survivance
personnelle des mes. Frida n'y croyait point, et, ds lors, la foi des
pauvres gens lui semblait une duperie vraiment trop forte. Elle se
dsolait et s'irritait en pensant  l'effroyable quantit de maux que
l'attente d'une justice ternelle leur faisait accepter, aux traites
lamentables tires par la misre humaine sur un dieu qui se droberait 
l'chance. Et, ne dt-il point se drober, les hommes en auraient-ils
moins souffert? L'injustice et la douleur, mme transitoires, gonflaient
d'indignation le coeur de la jeune rvolte, et les cratures bonnes et
simples qui se soumettaient, comme Gnther, l'emplissaient  la fois de
surprise et d'une indicible compassion.

Et, toutefois, bien qu'elle n'obt elle-mme  aucune croyance ni 
aucune loi impose ou rvle, l'antiquit et l'efficacit merveilleuses
de la foi et de la rgle qui dirigeaient les rudes penses et l'humble vie
du vieil homme imposaient  Frida. Plusieurs fois, elle s'tait demand ce
que pensait d'elle, dans le secret de sa conscience, cet honnte et fruste
reprsentant de la tradition. Cette ide lui tait intolrable qu'il pt
croire qu'elle tait la matresse du prince. Pourtant, elle admettait en
thorie, avec ses amis les rvolutionnaires, la lgitimit de l'amour
libre, et elle ne le condamnait point chez les autres. Mais elle tait
invinciblement chaste. Sa chair tait aussi endormie qu'une chair d'enfant;
mme aux cts d'Hermann, la langueur dont elle tait quelquefois
enveloppe tait pure de dsirs: c'tait un charme qui avait comme peur
des caresses et qu'en effet toute caresse trop expressive et trop appuye
et dsagrablement rompu. Et ainsi, quoiqu'elle repousst les principes
sculaires au nom desquels le vieux soldat la jugeait sans doute, elle ne
pouvait supporter la pense d'tre condamne par lui.

Elle cessa un moment d'arranger ses fleurs, regarda Gnther bien en face
et reprit avec beaucoup de gravit:

--Non, Gnther, vous ne me fchez pas... Et mme je vous demande de vous
enhardir tout  fait... J'ai un poids sur le coeur dont je veux me
dlivrer... Vous aimez le prince Hermann? Vous lui tes tout dvou?

--J'appartiens  monseigneur. Il peut me demander ce qu'il voudra, y
compris mon sang.

--Et non seulement vous l'aimez, mais vous l'estimez?

--Oh! madame, ce mot-l... de moi  lui!

--Rpondez. Vous le croyez incapable de faire une mauvaise action, de
manquer  ce que vous regardez, vous, dans votre condition, comme un
devoir essentiel?

--Oui, madame... Mais je ne comprends pas bien.

Ce que Frida avait  dire tait encore plus embarrassant qu'elle n'avait
cru. Enfin, elle trouva ceci:

--Quelle est votre ide au sujet de la princesse Wilhelmine?

--Je n'en ai pas, madame. Je ne l'ai jamais gure vue. On dit qu'elle est
un peu fire, et qu'elle ne se montre pas souvent.

--Est-ce que vous croyez qu'elle a lieu d'tre malheureuse?

--Comment saurais-je cela, madame?

--Je vous supplie de rpondre, Gnther. Votre rponse m'importe beaucoup,
mais beaucoup! parce que vous avez l'me droite et que, moi, je vous
estime.

Et, prenant tout  coup son parti:

--Quand le prince vient ici, que pensez-vous de lui et de moi?

Gnther tait fort troubl:

--Je ne pense rien, madame. Les grands sont les grands, et je ne sais pas
ce que je ferais si j'tais prince...

Elle l'arrta sur ce mot:

--Il ne faut pas dire cela, Gnther. Les princes sont des hommes, et vous
avez le droit de les juger d'aprs l'ide que vous vous faites du bien et
du mal.

Mais Gnther se drobait:

--Je suis entirement dvou  monseigneur. J'excute les consignes qu'il
me donne, sans faire d'observation, mme au dedans de moi. Je n'ai pas
besoin de savoir pour obir.

Il ajouta, comme malgr lui:

--Et, mme, j'aime autant ne pas savoir.

--Ah! vous voyez bien que vous pensez quelque chose!

Le vieux garde rougit comme une jeune fille:

--Moi, madame?

Alors, Frida:

--Vous me reprochiez tout  l'heure de croire toujours le bien. Et moi, je
vous dis: Gnther! Gnther! ne croyez pas le mal!

La puret de son regard et la franchise de son accent tmoignaient pour
elle. Ce fut du moins l'avis de Gnther. Il se rendit compte que ce
singulier appel  son jugement et cette justification inattendue taient
le plus grand honneur qu'on lui et fait dans sa vie de pauvre homme. Trs
mu, il balbutiait:

--Quoi! c'est vous qui...  moi...  moi...

Les yeux brouills et ne sachant plus ce qu'il faisait, il prit l'une des
petites mains et la baisa:

--Non, non, madame, je ne le crois plus.

Frida tait rayonnante:

--Merci, Gnther, dit-elle... Et, maintenant, savez-vous ce que nous
allons faire? Je n'ai pas assez de fleurs pour mettre dans tous les vases,
et j'en ai vu de si belles, l-bas, au bord de l'tang... Mais je n'ai pas
pu les atteindre. Venez avec moi: vous me les cueillerez...

--Tout ce que vous voudrez, madame, dit le vieux avec effusion.

--Il est admirable, cet tang, et si bleu! si bleu!

--Oui, l'tang de la Dame.

--On l'appelle comme cela? je parie qu'il y a une histoire?

Gnther fit signe que oui.

--Une histoire d'amour?

--Naturellement.

--Et de mort?

--Dame!... C'est bien souvent la mme chose.

--C'est vrai... c'est souvent la mme chose... Vous me la raconterez en
marchant, Gnther.




XXV


Kate, trs essouffle, se prcipita en criant dans le salon dsert, serre
de prs par Otto. Il l'avait aperue traversant la place de Sleinbach avec
son panier, l'avait suivie et tait entr derrire elle par la petite
porte du parc.

Elle se blottit dans un coin, faisant mine de se dfendre, moiti riant,
moiti fche, les cheveux sur les yeux, le corsage en rvolte et de
petites gouttes de sueur aux tempes.

Otto l'empoigna par la taille:

--Ah! ah! je te tiens, petite gueuse!

--Lchez-moi, je vous dis! lchez-moi!

Elle appela:

--Grand-pre!

--N'appelle pas si fort: il entendrait.

--Vous tes farce, dit-elle avec une nuance de considration.

--Mon Dieu... fit-il modestement.

Il reprit:

--Et, s'il t'entendait, il se croirait oblig de venir, et, s'il venait...
moi, je me tirerai toujours d'affaire: j'ai une histoire pour ces
occasions-l. Mais toi, tu serais gronde...

--Et battue.

--Et battue.

Il la quitta et s'approcha d'une des fentres:

--Heureusement, il est dj loin, ton grand-pre... Il est l, au tournant,
avec une dame... Comment est-elle, la dame? Son ombrelle empche de
voir... Ils ont tourn l'alle: plus personne... Qui c'est, cette dame?

--C'est madame.

--Madame qui?

--Vous tes bien curieux.

--Et puis, a m'est gal.

Il la reprit d'une main par la taille, et son autre main se faisait
familire.

--Mais lchez-moi donc! dit la fille, chatouille.

--Te rappelles-tu ce que je t'ai promis hier?

Il tira une bote de sa poche:

--Tiens.

--Qu'est-ce que c'est que a?

--Regarde.

C'taient des bijoux d'un got violent, pas chers. Le moyen n'tait pas
neuf; mais cela l'amusait, ce sage, de jouer la scne classique de la
sduction villageoise:

--Trouves-tu a joli?

--Sr!

--Alors, garde-les.

--Pas la peine: je ne pourrais pas les mettre.

--Pourquoi?

---Dame! qu'est-ce que je dirais au vieux?

--Alors, n'en parlons plus.

Il remit la bote dans sa poche.

--N'en parlons plus, dit Kate avec un soupir. Et maintenant, il faut vous
en aller.

--Tout  l'heure.

Il s'assit, la prit sur ses genoux, la palpa avec soin et dit:

--C'est dommage.

--Qu'est-ce qui est dommage?

--Ce qui t'attend si tu continues  rouler de mains en mains...

--Dites donc, vous!

--... Avec des gars qui ne te donnent jamais un sou et qui te battent
comme pltre quand ils ont bu... Tu vois que je sais tout.

--Oh! on dit tant de choses!...

--Voudrais-tu insinuer que tu es honnte? Alors, ma fille, tu pouseras un
butor, tu travailleras du matin au soir, tu auras une douzaine d'enfants,
tu deviendras laide et tu iras en guenilles.

--Eh bien, vrai! dit la fille suffoque.

--Par bonheur, il y a dans tes yeux quelque chose qui me rassure...
Sais-tu ce qu'ils disent, tes yeux?

--Quoi, pour voir?

--Ils disent que tu aimerais bien avoir une gentille petite chambre 
Marbourg...

--A Marbourg!

Les yeux de Kate luisaient. Otto reprit, lgiaque:

--L, on vivrait tous les deux, serrs l'un contre l'autre...

Il la serra plus fort. Elle se dbattait faiblement.

--Et puis, le dimanche, on irait se promener  la campagne, on dnerait au
bord de l'eau...

--En coutant de la jolie musique, continua-t-elle d'un ton sentimental.

--En coutant de la jolie musique. Et la petite femme aurait de jolies
robes, et des chapeaux, et des bijoux...

Kate n'y put tenir:

--Montrez la bote, dit-elle.

--Et ton grand-pre?

--Oh! je les cacherai bien... Mais je les mettrai quand je serai toute
seule.

--Tu es exquise.

Elle mit vivement la boite dans sa poche et fourra son mouchoir par-dessus.

--Et,  prsent, il faut vous en aller.

Mais Otto ne bougeait pas.

--J'ai bien le temps... Et puis, maintenant que nous voil bons amis...
car nous sommes bons amis?...

Il respirait la nuque penche de Kate, une nuque renfle, qu'un pli gras
coupait obliquement quand elle se retournait un peu, et son long nez
frlait les frisons de la fille.

--Vous me chatouillez, gloussa-t-elle.

--coute, je ne m'en irai pas avant de savoir o je te reverrai.

--O vous me reverrez? Ce n'est pas facile, cette affaire-l.

--Ce serait facile si tu voulais.

--Si je voulais... Mais si je ne veux pas?

--Tu ne veux pas? pourquoi?

--Parce que ce n'est pas mon ide.

--Et pourquoi ce n'est-il pas ton ide?

--Je ne peux pas dire. a vous fcherait.

--Va toujours.

Elle hsita un instant, et puis:

--Eh bien! je vous trouve trop vieux, voil!

Et, comme si elle avait dit quelque chose d'extraordinairement comique,
elle clata de rire, prise d'une gaiet animale qui lui secouait toute la
chair.

Otto la ressaisit par la taille, la ptrit lentement, et, la serrant
contre lui, il l'obligea  le regarder en face:

--Tu es bte, dit-il; tu ne sais pas ce que tu refuses...

Kate ne riait plus.

--O demeures-tu? demanda-t-il.

--Dans le pavillon de chasse, auprs de la grille.

Elle l'entrana vers la fentre:

--Tenez, on aperoit un bout du toit entre les arbres.

--Et a, de l'autre ct de la grille?

--C'est l'curie et le grenier  fourrage.

Une vision de valet de ferme culbutant une vachre dans le foin et de
brins de paille emmls dans une toison--avec la sensation de chaumes
pointus piquant la peau--traversa subitement le cerveau de Son
Altesse.

--Excellent, ce grenier... Et... peux-tu sortir la nuit sans rveiller
personne?

--Oh! monsieur!

--Peux-tu?

--Tout de mme.

--Qu'est-ce que tu dirais du grenier?

--Oh! monsieur, ce serait mal.

--Puisque je t'pouserai! Je ne te l'ai pas dit?

--Non, vous ne m'pouserez pas.

--Pourquoi?

--Parce que vous tes quelqu'un de trs bien.

--Ah! tu as devin a, petite gueuse? fit-il, trs gay... Ecoute: je
m'en vais sortir par la petite porte du parc. Tu as oubli la clef dans la
serrure. Je l'emporterai. Et, aprs la nuit tombe... je t'attendrai...
dans le beau grenier... Tu viendras?

--Et le vieux? Il est mfiant, vous savez. S'il nous surprenait, il ne
badinerait pas.

--Tant mieux. a m'excitera.

--Vous tes rigolo.

--Tu l'as dj dit... Tu viendras?

--Je ne peux pas me dcider.

--Si! si! tu viendras. J'en suis sr.

--Il faut vous en allez, monsieur. Moi, je vais dbarrasser mon panier et
finir de ranger par l...

Elle entra dans la salle  manger, dont elle laissa la porte entr'ouverte.
Otto, rest seul, regarda tout autour de lui. Il fut frapp de la beaut
des meubles, trs fans, mais trs riches. Une antique console rocaille
portait dans la complication de ses entrelacs un cusson aux armes des
Marbourg. Et partout, au milieu de ces vieilles choses, des fleurs
frachement cueillies: un air de fte et d'attente.

--Ah a! murmura-t-il, on diable suis-je, moi?

Il appela:

--Kate!

--Vous n'tes pas encore parti? rpondit-elle de la pice voisine.

--Comment s'appelle-t-elle, ta matresse?

--Qu'est-ce que a vous fait?

--Et toi, qu'est-ce que a te fait de me le dire?

--Quand vous saurez qu'elle s'appelle la comtesse Lelof?...

--Il y a longtemps qu'elle demeure ici?

--Quatre mois  peu prs.

Otto se souvint que Frida avait quitt la cour depuis quatre mois. En mme
temps, le souvenir lui revint de l'inconnue qu'il avait aperue un jour
dans la fort et qui ressemblait si fort, de tournure,  mademoiselle de
Thalberg.

--Est-elle seule?

--Oui.

--Comment est-elle?

--Pas grande, mais jolie!... et une voix!

--Brune?

--Non.

--Blonde?

--Si on veut.

--Depuis quatre mois... seule... pas grande... blonde si on veut... et une
voix! Non, ce serait trop beau, songea-t-il... Je ne le mrite pas, mon
Dieu!

Il interrogea:

--Elle est veuve?

--Non.

--Connais-tu son mari?

--Je ne l'ai jamais vu... Grand-pre l'a vu, lui.

--Vient-il souvent?

--Je ne sais pas.

--Avoue qu'il vient ce soir.

--Pourquoi dites-vous a?

--Ces fleurs attendent quelqu'un, c'est clair comme le jour.

--Je ne sais pas, rpta la fille, tonne, un peu tard, de l'insistance
d'Otto et soudainement mfiante... Mais voulez-vous bien vous en aller?

--Oui, mon amour, je veux bien  prsent.

Otto sortit par la terrasse, gagna, en se dissimulant derrire les arbres,
la petite porte du parc et oublia de la refermer  clef.

Un homme, avec un cheval, l'attendait  Steinbach, dans une auberge: un
ancien policier qui avait coutume de l'accompagner,  distance, dans ses
expditions.

Otto traa quelques lignes sur une feuille de carnet en dguisant son
criture, cacheta et dit  l'homme:

--Il faut que ceci soit remis secrtement, avant la nuit,  la princesse
Wilhelmine.

Cela lui semblait amusant de jouer ainsi les tratres de mlodrame.
Cependant, il rflchit qu'il avait rendez-vous, ce soir-l mme, avec la
petite-fille du garde et que, si, en effet, il se passait quelque chose
dans la maison mystrieuse, peut-tre serait-il trop prs, pour sa
tranquillit, du thtre des vnements. Mais il en prit vite son
parti:

--Au contraire, ce sera plus drle... D'ailleurs, qu'est-ce que je
risque?... Et puis peut-tre que je me trompe et qu'il n'y aura rien du
tout... Enfin, nous verrons bien... Je crois que, cette fois, je tiens une
motion...




XXVII


Frida finissait de disposer en gerbes dans les grands vases de vieux saxe
les iris et les glaeuls qu'elle avait rapports de sa promenade  l'tang,
quand Gnther lui annona que la dame qu'elle attendait tait l.

Audotia parut, en robe noire, en mante noire, maigrie et rapetisse, les
cheveux presque blancs, les yeux fous, spectrale.

Frida courut au-devant d'elle pour l'embrasser. La vieille femme l'arrta:

--Jurez-moi d'abord, dit-elle, que ce n'est point une trangre que je
retrouve et que la demoiselle d'honneur de la princesse royale est
toujours la gnreuse enfant que j'ai connue  Paris.

--En doutez-vous, ma mre?

--Ainsi, il est toujours svai que vous avez piti des opprims?

--De tout mon coeur.

--Que vous les aimez plus que tout au monde?

--Je le crois.

--Et que vous seriez capable de vous sacrifier tout entire  la sainte
cause?

--Je l'espre, dit Frida un peu inquite.

--Alors, venez, dit la vieille femme.

Et elle effleura d'un baiser de religieuse le front de la jeune fille.

--Mais vous, dit Frida, qu'tes-vous devenue depuis que nous nous sommes
quittes? Comment tes-vous venue  Marbourg? Comment y avez-vous vcu?

--J'ai fait la classe  des enfants, et les pauvres m'ont nourrie... Mais
qu'est-ce que cela fait? J'ai pu vivre, puisque me voici. Il est question
de bien autre chose!

Et, rapidement, d'une voix qui martelait les mots:

--Le moment est venu d'agir... Le peuple a tant souffert qu'il est prt...
Plus tt que je n'aurais cru... Jamais l'occasion ne sera meilleure... Le
peuple, enfin, touche du doigt son rve... Qu'y a-t-il entre son rve et
lui? Rien, presque rien. Il n'y a derrire le prince Hermann qu'un enfant
rachitique et ce misrable Otto, mpris mme des siens. Supposez
qu'Hermann disparaisse: de lui-mme le trne croule... C'est la rvolution,
et c'est la Rpublique pour commencer... Voil ce que j'avais  vous
dire...

Ses yeux flambaient sous ses bandeaux blancs. Elle tira de dessous sa
mante un revolver et le posa sur un guridon.

--Le peuple, continua-t-elle, a condamn Hermann  cause de sa dernire
tuerie... Il compte sur vous pour l'excution de la sentence.

--Sur moi?... sur moi?...

Ce fut comme si une chape de glace s'tait abattue sur Frida. Elle
balbutia, ayant encore peine  comprendre, plus stupfaite d'abord
qu'indigne... Cette vieille petite femme, drape de noir, qui, tout 
coup, du fond du pass, surgissait devant elle pour lui dire ces choses
l'effarait comme une apparition... Elle se souvenait... Elle revoyait,
dans un clair, sa premire rencontre avec Audotia; elle se rappelait que
cette vieille femme l'avait sauve de la faim, que toute sa vie n'tait
que vertu, piti violente, oubli de soi, sacrifice absolu  une ide... En
cet instant mme, il tait vident qu'Audotia n'obissait pas  une
passion goste, qu'elle prononait un arrt impersonnel. Et c'est
pourquoi le sentiment qu'prouvait Frida tait celui d'une sorte d'horreur
sacre, pareille  celle d'un croyant  qui le prtre impose quelque
affreuse immolation.

Audotia reprit:

--Comprenez-vous?

Oui, Frida. comprenait, et elle tait toute blanche et elle restait muette
d'avoir compris. Elle fit enfin, pour desserrer les dents, un grand effort:

--C'est donc cela que vous veniez me demander! C'est pour cela que vous
reparaissez au bout de trois ans!...

Elle rptait, pouvante:

--Pour cela!... pour cela!...

Audotia rpondit:

--Autrefois,  Paris, vous en souvient-il? nous clbrions ensemble la
mmoire de nos hros et de nos martyrs. Et vous les admiriez, vous les
honoriez dans votre coeur, vous les chrissiez avec larmes... Or
qu'avaient-ils fait, sinon ce que le peuple attend de vous aujourd'hui?

--Ceux-l avaient tu des tyrans, des tres mchants et hassables, des
ennemis de l'humanit... Mais Hermann!..

--Le prince Hermann est peut-tre plus coupable qu'eux tous, car il a t
plus hypocrite. Il n'a berc le peuple de belles promesses que pour le
massacrer avec moins de pril, et  la cruaut de la rpression, comme
ils disent, il a ajout la perfidie du guet-apens.

Et, pendant qu'Audotia parlait, toute la vieille dfiance rvolutionnaire,
l'antique manie souponneuse et accusatrice des conspirateurs populaires
de tous les temps allumaient ses prunelles d'un feu sombre.

--Ce n'est pas vrai! cria la jeune fille, ce n'est pas vrai! Je le connais
bien, peut-tre! Je n'ai jamais vu coeur plus tendre ni bonne volont plus
hroque. Je vous avais crit tout cela et vous n'avez pas daign me
rpondre... Ce qu'il a fait, c'est vous qui l'y avez forc, vous le savez
bien. Mais ce que vous ne savez pas, ce sont les larmes de sang que
l'accomplissement de ce qu'il a cru son devoir lui a cotes... Vous
n'avez pas voulu comprendre sa pense; mais enfin ce n'est pas sa faute...
Songez, d'ailleurs,  ce qu'il avait fait avant ce malheureux jour, aux
haines qu'il avait souleves contre lui avant d'encourir les vtres...

--Qu'importe?... Et quand mme je consentirais  vous croire? Si ce n'est
sa volont qui est malfaisante, c'est donc sa fonction. Tant pis pour lui!
Les hommes comme lui, avec leurs demi-lueurs et leurs vellits de justice
que contrarient les ncessits et les inluctables prjugs de leur tat,
sont plus dangereux pour nous que des despotes dclars, car ils peuvent
prolonger, par les fausses esprances qu'ils donnent aux simples et aux
timides, l'ignominie du vieux monde... Enfin, je vous le rpte, le prince
Hermann est condamn... J'avais prvu votre trouble et vos premires
rsistances... Nanmoins, je comptais sur vous... Dites-moi si je me suis
trompe...

Frida avait envie de crier: Certes, vous vous tes trompe, et ce que
vous ordonnez est infme! Mais, devant cette face de pierre qui racontait
une volont surhumaine et comme un long endurcissement dans l'hrosme,
elle eut honte et se contint: elle n'osait encore laisser parler son
faible coeur ni donner la vraie raison de sa dfaillance plore.

--Ainsi, dit-elle, quand vous m'avez envoye ici, c'tait pour le meurtre
et pour la trahison!

--Tous les meurtres glorieux, tous ceux qui ont sauv des villes ou
affranchi des peuples, ont t des trahisons.

--Mais Hermann vous a gracie!

--C'tait un pige.

--Rcemment encore, il vous a pargne. C'est par lui que votre dernire
condamnation a t insignifiante. Il n'a jamais t mchant pour vous.

--Eh! croyez-vous que je songe  moi?

--Hlas! vous que j'ai vue si bonne pour les faibles et pour les affligs,
si compatissante aux femmes, aux enfants...

--C'est aussi  eux que je songe aujourd'hui.

Frida, nerve, sentait avec dsespoir qu'elle serait vaincue dans cette
lutte de paroles. Sa gorge se serrait... Soudain, tout son coeur se
dlivra dans un cri:

--Non! non! allez-vous-en! C'est trop lche, voyez-vous, c'est trop lche!

La vieille femme rpondit avec douceur:

--Le meurtre n'est pas lche quand c'est l'ternelle justice et l'ternel
amour qui le commandent, quand la main qui donne la mort est dsintresse
et quand, d'ailleurs, le coup est rapide et inopin et n'ajoute point  la
mort la souffrance. Le meurtre, enfin, n'est pas lche quand le meurtrier
a fait d'avance le sacrifice de sa vie... Moi, je ne tiens pas  la mienne.

Elle continua, d'un ton plus pre:

--Ah! ah! cela est facile et charmant d'aimer la justice et d'avoir piti
des opprims quand tout se passe en rves et en belles paroles. Vous avez
cru que cela durerait toujours, et, quand il s'agit de mettre pour de bon
la main  l'ouvrage et de tuer ou de mourir, cela vous parat dur, vous
faites la dgote, et votre tendre coeur se rvolte... Ah! ah! qui donc
est lche de nous deux?

--Allez-vous-en, reprit Frida. Allez-vous-en!

La vieille femme ne bougea point. Mais sa voix se fit moins rude:

--Dcidment, vous refusez, Frida?

--Ah! oui, je refuse.

--Alors, venez avec moi.

--Avec vous?

--Mais oui, avec moi. Des amis nous attendent non loin d'ici,  l'auberge
qui est au point de jonction des routes de Steinbach et de Kirchdorf... Je
vous avais crue plus forte. N'en parlons plus... Mais, puisque le coeur
vous manque pour accomplir ce que nous attendions de vous, vous n'avez
plus rien  faire ici.

--Mais...

--Avez-vous donc pens que, si j'ai pu me sparer de vous, de vous, ma
plus chre fille, et si j'ai pu vous envoyer dans cette misrable cour,
c'tait pour y laisser couler votre vie inutile dans le luxe et dans la
paresse pendant que vos frres meurent de faim? Auriez-vous, en effet,
l'me d'une demoiselle d'honneur?... Allons, venez, mon enfant. Il ne faut
pas que le prince Hermann vous retrouve ici.

Frida couvrit son visage de ses deux mains et dit en pleurant:

--Je l'aime.

La vierge aux cheveux blancs eut un grand tressaillement de colre.

--Ah! voil donc le grand mot lch!... Vous l'aimez! Vous en tes l...
Une misrable aventure d'amour, voil o devaient aboutir tant de belles
penses, de magnanimes projets, et le culte oubli de votre grand-pre le
martyr!... Vous aimez le prince? Belle raison! Qu'est-ce que cela nous
fait? Vous avais-je dit de l'aimer, moi?... Il ne faut plus l'aimer, voil
tout... Il ne faut pas aimer une personne, car l'aimer, c'est ne vivre que
pour elle, et ne vivre que pour elle, c'est ne vivre que pour soi... Ah!
ah! je les connais, vos lches, vos gostes, vos sales amours! Il faut
aimer les hommes. L'amour comme vous l'entendez est un vol fait 
l'humanit.

Mais Frida rpta:

--Je l'aime.

--Adieu donc.

Audotia gagna la porte  grands pas. Arrive sur le seuil, elle se
retourna et, levant la main droite comme pour une maldiction:

--Mademoiselle de Thalberg, puisque la petite-fille de Kariskine, mort 
la maison de force, ne voit plus aujourd'hui de plus belle destine que
d'tre la matresse d'un gorgeur du peuple, au nom des douze cents
malheureux massacrs par ordre du prince royal, je vous dclare...

Frida se jeta sur elle, la fora d'abaisser son bras lev et cria, perdue:

--Ma mre! ma mre! je vous obirai... coutez-moi... Oui, oui, je vous
obirai... Ce que vous voulez, n'est-ce pas? c'est que le prince
disparaisse, pour que la rvolution soit possible. Mais, pourvu qu'il
disparaisse, vous ne tenez pas  ce qu'il meure, et vous ne pouvez pas
exiger que j'assassine mon ami?... Oui, c'est vrai, je l'aime... Pas comme
vous croyez... je l'aime justement parce qu'il pense au fond les mmes
choses que vous et qu'il a peut-tre  cela quelque mrite... Et je ne
suis pas sa matresse, je vous le jure! Seulement, je l'adore et je
mourrais plutt que de le quitter... Eh bien, s'il m'aimait assez, lui, ou
s'il avait son rle assez en dgot pour renoncer au pouvoir, au trne, 
tout... (je ne suis pas folle, vous verrez!) si je le dcidais  tout
abandonner,  partir avec moi demain, ce soir... est-ce que je ne
mriterais pas votre pardon? Est-ce que je n'aurais pas bien travaill
pour notre cause?... Car, enfin, vous l'avez dit, ce n'est pas l'homme que
vous hassez: c'est le prince... Laissez-moi donc tenter cette preuve et
ne me maudissez qu'aprs.

Il y avait tant d'ardeur et de sincrit dans l'accent de Frida, ses yeux
transparents rvlaient si bien son me candide et crucifie que la
vieille femme, un instant attendrie, posa maternellement sa main sur le
front de la jeune fille et sur sa chevelure d'or:

--Pauvre petite! murmura-t-elle.

Puis, redevenue de pierre:

--Soit; j'attendrai. Mais, si, ayant chou dans votre entreprise, vous
restiez ici, songez, Frida, que vous seriez la plus vile des cratures.
Avec le prince ou sans lui, il faut que vous reveniez  nous...
Au revoir...




XXVIII


Gnther alluma la lampe.

--Vous n'avez plus besoin de moi, madame?

--Non, Gnther.

--Bonsoir et bonne nuit, madame.

--Bonne nuit.

Frida se mit au piano et joua un lied de Schumann, lentement et avec des
doigts qui appuyaient  peine. Dehors, la nuit tait douce; il faisait
clair de lune, et de fraches bouffes d'odeurs vgtales arrivaient 
Frida par la porte entr'ouverte du _window_.

La musique seule, en rythmant les minutes de l'attente, pouvait les lui
abrger. A mi-voix, avec un accompagnement aussi lger qu'un bruit d'ailes,
elle chantait la romance de _Tanhaser_:

      O douce toile, feu du soir,
      Viens nous guider dans le devoir...

et elle se rptait ces mdiocres paroles comme un avertissement et une
exhortation, lorsque le prince Hermann entra. Elle courut  lui et le
dbarrassa de son manteau. Il voulut l'embrasser, mais elle lui prit les
mains et les couvrit de baisers. Puis elle l'entrana vers le coin du
salon qu'clairait la lampe pose sur une console, le fit asseoir sur le
canap et s'assit elle-mme sur une chaise basse,  ses pieds.

--Mon Dieu! dit-elle, comme vous tes ple! Seriez vous malade?

--Non... Je suis content d'tre ici... Ici seulement je suis chez moi, ici
seulement je suis bien.

Mais il haletait en disant cela, et ses yeux taient pleins de fivre. Il
essaya de sourire:

--Qu'avez-vous fait, Frida, tous ces jours-ci, en m'attendant?

--Eh bien, je vous ai attendu. C'est une occupation qui suffit  remplir
mes journes, je vous assure. Et vous?

--Moi? Vous le savez, Frida, ce que j'ai fait.

--Pauvre ami!

--Vous ne m'en avez pas voulu?

--Je vous ai plaint de tout mon coeur. Vous avez tant d souffrir!

--Et ce n'est pas fini, Frida. J'ai commenc: il faut que j'aille jusqu'au
bout. Je n'ai fait que refouler des colres et pouvanter des dtresses
qui continuent  gronder sourdement. Je maintiens l'ordre public par la
terreur, comme si j'tais un tyran. Et, si ce qui couve clate un jour, eh
bien, nous tuerons encore: il n'y a que le premier sang qui cote...

--Oh! pas cela, Hermann! pas cela!

Suppliante, elle tendait ses deux mains vers la bouche d'Hermann, comme
pour y arrter les mauvaises paroles... Mais lui continuait sans la
regarder:

--Alors quoi? Que faire? Pour ne pas douter de mon devoir et pour le
remplir sans trouble, il me faudrait ici l'me du plus dur de mes durs
aeux, et je n'ai, moi, qu'un pauvre coeur trop tendre, que la douleur
d'autrui meut jusqu'au fond, et un pauvre esprit inquiet, qui n'est mme
pas sr que ce que j'ai  dfendre vaille ce que la dfense aura cot. Je
suis travaill d'incertitudes et plein de larmes secrtes dans une
fonction qui exclut le doute et la piti... Ah! je suis un bien mauvais
protecteur de l'ordre, car je suis tent de tout absoudre chez les
misrables et de tout har chez ceux qu'ils menacent... Parmi les
flicitations que j'ai reues ces jours-ci, il y en a qui m'ont fait lever
le coeur... J'admire qu'il y ait des hommes capables de juger, de
condamner, de faire mourir d'autres hommes, de prendre cela sur eux et de
dormir aprs... Le divorce est entier chez moi entre la pense, libre, et
l'action, force. Et cela est lamentable. Cela, chez un prince, s'appelle
lchet. Les plus indulgents l'appelleront faiblesse. Et pourtant, Dieu
sait ce que j'ai d dpenser de volont pour arriver  paratre le plus
faible des hommes!...

Frida se souleva et baisa Hermann sur le front. Il reprit:

--Quand j'ai revu mon pre l'autre soir (je ne sais s'il a compris ce qui
s'est pass dans ces derniers temps, car il est bien bas et ne parle
presque plus), il m'a dit ces seuls mots, qu'il m'avait dits dj le jour
o il m'a remis ses pouvoirs: Mon fils, que Dieu vous donne la foi!
Hlas, j'ai dchir le voile d'illusion que les souverains ont devant les
yeux. Ce qu'ont fait mes anctres et ce dont on les glorifie m'a souvent
rempli de doute et d'pouvante... La foi dont a vcu mon pre, je ne l'ai
jamais eue, et celle dont j'aurais voulu vivre, je crains  prsent de ne
plus l'avoir... Peut-tre qu'il n'y a rien  faire pour les hommes, que
rien ne sert  rien et que le vieux mot tout est vanit a un sens prcis,
terrible, dsesprant, le sens complet qu'on n'ose jamais lui donner...

--Je vous aime, dit Frida.

Elle se leva, et, ce qu'elle n'avait jamais fait, elle enveloppa Hermann,
comme un enfant malade, de ses deux bras lgers.

Une rafale passa dans les massifs. Ils entendirent crotre et se propager
d'arbre en arbre un long frissonnement de feuilles. Une chouette hurla. La
flamme de la lampe fila trs haut, puis se rabattit. Hermann et Frida
eurent, tous deux en mme temps, le sentiment d'une dtresse inexprimable,
o s'vanouissaient leurs chimres, o ils avaient peine  retenir les
belles, les folles ides par lesquelles ils s'taient crus presque
uniquement joints: ils n'taient bientt plus que deux corps amoureux qui
se cherchaient dans la solitude avec une ardente tristesse...

--Et moi, dit Hermann, je ne vis plus que par vous. Ces angoisses mmes
dont je vous fais le pitoyable aveu, elles me viennent un peu de vous.
Vous seule pouvez donc les apaiser... Oh! aie bien piti de moi, car je
suis plus seul et plus abandonn que le mendiant des grandes routes... Oh!
ta voix... tes yeux... la bouche!... La douceur de caresser tes cheveux,
de reposer contre ta poitrine, de te sentir  moi... toute  moi, n'est-ce
pas?

--Hermann!

Il la saisit par ses frles poignets, et, comme, agenouille, elle se
renversait en arrire, il se pencha sur elle, sur son front nimb d'or
rouge, sur ses yeux de la couleur des lacs o se mirent de ples verdures,
sur ses petites dents si brillantes entre ses lvres cartes:

--Ne vois-tu pas que j'ai besoin de ton baiser et qu'il faut me dlier de
ma promesse? Quelqu'un qui nous verrait ne nous prendrait-il pas pour des
amants?... Pourquoi nous cachons-nous?... Ne serais-tu pas dj perdue,
aux yeux des pharisiens, par ce que tu as fait pour moi?... Frida, au nom
de ma tristesse, ne me repousse pas aujourd'hui.

Elle se droba par un mouvement o survivait un instinct de vierge, mais
o sa volont n'tait dj plus. Elle dnoua les mains de son ami, sans
colre; elle regardait ce ple, ce triste visage d'homme, aminci vers le
bas, cette peau fine, ces sourcils droits, ce signe sur la tempe, cette
bouche tourmente, la lvre infrieure saillante un peu et fronce de
petits plis... Il lui semblait qu'elle voyait cela pour la premire fois,
et elle comprenait que c'tait _cela_ qu'elle aimait...

Elle fit effort pour se rappeler o ils taient et se souvint tout  coup
de ce qu'elle avait promis  Audotia. Et, bien qu'Audotia lui appart
alors trs lointaine, elle se dit qu'elle devait accomplir sa promesse,
mais que, d'ailleurs, les moyens par lesquels elle la pourrait accomplir
taient aussi ceux qui lui livreraient  elle seule et pour toujours
l'homme qu'elle adorait. Et, ainsi, un peu de ruse de femme se mlant aux
sincres rsistances de sa pudeur et peut-tre de sa jalousie subitement
veille  l'gard de la princesse, elle n'aurait su dire si elle mettait
cette ruse au service de son amour ou de son devoir, tel que la vieille
prtresse le lui avait dict.

--Hermann, rpondit-elle, tout mon coeur vous appartient, et je suis votre
servante; mais ne me demandez pas cela, si vous m'aimez.

--Je t'aime, et je te veux. N'es-tu pas ma vraie femme, la compagne de mon
esprit et de mon coeur? Doutes-tu de moi? Te faut-il des serments?

--Non, Hermann... Mais... comment dire? il me semble qu'aprs cela je me
trouverais lie  toi par autre chose que ma volont et qu'ainsi je serais
moins  toi, puisque je serais  toi moins librement... Et puis... tu
viens de le dire, nous nous cachons comme des coupables; pour venir ici,
je trompe mon grand-oncle, qui me croit chez une amie que je force, elle
aussi,  mentir. Nous vivons dans le mensonge: c'est bien assez. Je ne
veux pas du moins vivre dans la trahison. Cela nous porterait malheur.

--Celle  qui tu penses, Frida, ne souffrira pas davantage si tu es un peu
plus  moi. Ne doit-elle pas se croire ds maintenant trahie? Que ce soit
vrai ou non, pour elle c'est tout un.

--Mais non pour moi, Hermann. Je veux bien qu'elle me hasse, ou mme
qu'elle me mprise, mais je ne veux pas lui en avoir donn le droit. Je
consens  tre avilie dans sa pense, mais non dans la mienne. Ce qu'elle
croit m'importe peu; mais je tiens  ne pas me sentir, moi, diminue
devant elle.

--Hlas! Frida, vous ne m'aimez pas.

--Je vous aime, Hermann, mais je ne puis
tre la rivale honteuse de la princesse de Marbourg.

--Non, vous ne m'aimez pas. Et cela, quand je n'ai plus que vous, quand je
me suis dtach de tout le reste, quand,  cause de vous, j'ai rpudi
toutes les autres raisons que j'avais de vivre... Car, voyez, je ne suis
plus qu'un pauvre tre douloureux et dsorient, en rvolte contre
lui-mme, contre son rle et sa destine naturelle... Le sang qui coule
dans mes veines est las, sans doute, des excs d'orgueil et d'action de
tant de gnrations royales, et je trane la fatigue de tous ces rgnes...
Je serai toujours, toujours malheureux... Ah! comme je hais ce qu'ils
appellent mon devoir! Comme je hais ma fonction royale! Comme je hais tout
de ma vie, tout, except toi!

La lampe, dont l'abat-jour avait gliss, laissait la plus grande partie du
salon dans les demi-tnbres, en sorte que, si Hermann et Frida avaient
t attentifs  autre chose qu' eux-mmes, ils eussent pu distinguer,
derrire le vitrage baign de lune, une vague forme noire qui marchait
lentement...

Hermann, accabl, se taisait. Frida sentit qu'elle l'avait amen o elle
voulait et, se redressant:

--Tu es bien sr de ce que tu dis l? Tu ne me trompes pas? Tu ne te
trompes pas toi-mme?

--Hlas!

--Dieu soit lou! s'cria-t-elle. Si tu souffres tant, le remde est
facile. Laisse tout cela, affranchis-toi; ne sois qu'un homme, et tu seras
plus qu'un prince. Alors seulement tu cesseras de souffrir. Et vois quel
exemple et quelle leon: un prince qui s'en va pour avoir reconnu qu'il
est impossible de rgner sans faire le mal! Par l, tu serviras mieux la
sainte cause que par tout ce que tu aurais pu tenter en restant au
pouvoir. Car un prince n'est, quoi qu'il fasse, qu'une sentinelle
d'injustice. Et tu seras heureux, n'tant plus responsable des
abominations du vieux monde. Songe! N'est-il pas monstrueux, la plante
Terre tant donne, que les hommes rpandus sur sa surface ne puissent, au
bout de dix mille ans, vivre tous d'elle et qu'il y ait de si odieuses
ingalits de partage entre ses nourrissons?... De quoi as-tu peur? Va,
l'ordre ancien empche moins de violences qu'il ne consacre d'iniquits:
il n'est donc qu'une longue, qu'une effroyable erreur, et, comme toutes
ses parties se tiennent, l'amliorer est impossible: il faut le renouveler
tout entier, et cela ne se peut que par des renoncements tels que le ntre
ou par les invitables violences des masses dshrites... Tu penses
peut-tre que l'ordre nouveau ne vaudrait pas mieux? Qu'en sais-tu? Et
quand mme! A chacun son tour! serait dj une grossire formule de
justice... Mais moi, j'ai confiance: le monde futur sera meilleur,
puisqu'il sera diffrent... Je ne puis t'expliquer, mais j'ai des amis qui
savent... Viens: nous ferons le bien; nous vivrons tout prs de la nature,
non loin des humbles, parmi lesquels sont les vrais grands. Pour moi,
jusqu'au jour o je t'ai rencontr, je n'ai jamais t meilleure ni si
heureuse que lorsque j'ai vcu de mon travail et coudoy le peuple...
Viens, viens: tu connatras enfin la joie d'une me libre et, par l,
fraternelle au monde entier... Et, si je n'ai pu tre au prince de
Marbourg, ah! comme, alors, je serai  toi, mon Hermann! Dis, le veux-tu?

C'est ainsi que son me chimrique de jadis continuait  parler par les
lvres ardentes de Frida. Elle croyait avoir concili sa foi et son amour;
mais tout son jeune sang murmurait en elle: Je t'aime uniquement et je
t'aimerai sans conditions si tu veux, car voil que je suis vaincue. Je
t'aime, mme prince, et, quand tu serais le plus orgueilleux des tyrans,
va, je t'aimerais toujours, et je ne pourrais faire autrement.

Elle n'osait le dire tout haut; elle et cru blasphmer. Et peut-tre
aussi ne s'avouait-elle pas encore que ce blasphme tait dans son
coeur... Seulement, elle vint de nouveau s'agenouiller aux pieds d'Hermann
et, jetant ses bras autour du cou de son ami, elle l'attirait
silencieusement vers ses lvres...

En cet instant, une femme vtue de noir entra par la porte de la terrasse.

Le revolver luisait faiblement, dans la demi-obscurit du salon, sur la
table o l'avait pos Audotia Latanief.

Et, vers la mme heure, curieux de sensations inprouves, le prince Otto
se glissait au rendez-vous o l'attendait la petite-fille du garde...




XXIX


Le surlendemain, on lisait dans les journaux de Marbourg:

Un deuil pouvantable, un double deuil vient de frapper la maison royale
et tout le royaume d'Alfanie.

Hier samedi, vers six heures du matin, un maracher de Steinbach trouva
dans un foss, sur le chemin qui longe extrieurement le parc d'Orsova, le
cadavre d'un homme encore jeune et de haute taille et vtu d'un costume de
chasse. Il alla aussitt prvenir le maire de Steinbach, qui tlgraphia 
Loewenbrunn. Le commissaire de police, s'tant transport sur les lieux,
accompagn de la gendarmerie, reconnut que la victime n'tait autre que
Son Altesse Royale le prince Otto. Le prince avait t frapp d'une balle,
qui avait pntr sous l'aisselle gauche. La mort avait d tre
instantane.

Des traces de pas et d'herbe foule menaient  la poterne du parc.
D'autres traces conduisaient,  travers le jardin, jusqu'auprs des
curies. C'tait videmment l que le meurtre avait t commis.

On interrogea d'abord le garde-chasse Gnther et sa petite-fille Kate.
Ils dclarrent n'avoir rien vu ni rien entendu.

On pntra ensuite dans la villa pour interroger la chtelaine, une
certaine comtesse Lelof, qui habitait Orsova depuis quelques mois
seulement et y vivait fort retire. La maison tait dserte. Mais, dans un
angle du grand salon, au pied d'un canap, gisait le cadavre de Son
Altesse Royale le prince Hermann, frapp d'une balle au coeur.

La comtesse Lelof avait disparu.

Interrogs de nouveau, le garde et sa petite-fille rptrent qu'ils ne
savaient rien, que, rentrs la veille au soir dans le pavillon o ils
couchaient et qui est  cent mtres environ du chteau et  cinquante
mtres des curies, ils n'avaient point quitt leur lit et qu'aucun bruit
ne les avait avertis de ce qui s'tait pass. Nanmoins, tous deux ont t
mis en tat d'arrestation.

Le chef de la police royale vient de se transporter  Orsova pour y
procder  une enqute minutieuse.

Le plus profond mystre enveloppe cet effroyable vnement. Certains
indices permettent cependant de croire que le ou les coupables ne se
droberont pas longtemps aux investigations commences. Mais on comprendra
que nous soyons tenus  la plus grande discrtion.

On n'a pas oser annoncer encore l'affreuse nouvelle  Sa Majest le roi,
qu'une cruelle maladie, jointe  l'extrme vieillesse, retient, comme on
sait, dans son palais de Loewenbrunn, o ses infortuns fils l'avaient
dernirement rejoint.




XXX


Quelques jours aprs son arrive  Loewenbrunn, une seconde attaque de
paralysie avait achev de terrasser le vieux roi, et, depuis lors, la
langue enchane, les membres nous, la pense absente ou endormie, il
tait comme un homme retranch dj du monde des vivants. On lui avait
racont, avec des mnagements et des attnuations, les vnements de
Marbourg, les travaux de l'Assemble consultative, la manifestation du 1er
octobre et ce qui s'en tait suivi. Mais il avait paru ne pas comprendre
ce qu'on lui disait. Seulement, de temps  autre, il s'informait de la
sant du petit Wilhelm...

Son seul plaisir tait de manger comme un enfant goulu et, quand le temps
tait beau, de se faire mener, dans son fauteuil roulant, sous les arbres
de la grande avenue. Pendant des heures, il considrait le dcor du lieu,
les longues colonnades de la faade du palais, la majest des bassins et
des alles faites pour des cortges royaux, la gomtrie fastueuse des
rampes tournantes et des escaliers qui reliaient entre elles les terrasses
superposes, le cercle dmesur des nobles statues de marbre dores par le
soleil ou zbres par la poussire et la pluie, les ouvertures profondes
des hautes avenues divergentes comme les rayons d'une toile et, tout au
centre, la colossale statue questre d'Hermann II, l'aeul terrible. Il
contemplait cela, le vieux roi, comme s'il ne l'avait jamais vu, sans
doute afin d'emporter dans la mort la vision des pompes antiques de sa
race; et, parfois, une plainte grle comme un cri de petit enfant
interrompait sa vague extase.

Il ne demandait que fort rarement  voir les princes ses fils. La
princesse Wilhelmine, dont il savait l'me plus conforme  la sienne,
tait la seule personne dont il part aimer la prsence.

Ce jour-l, il tait dans sa chambre, les jambes empaquetes dans des
couvertures, et regardait par la fentre la pluie ruisseler sur les
paules de bronze d'Hermann II et couvrir d'un voile de dsolation la
pompeuse assemble des marbres et les hautes murailles des quinconces
sculaires... Quand Wilhelmine s'approcha, il la vit si blme et si
dfaite qu'il secoua sa torpeur et qu'une inquitude aviva ses yeux
opaques.

Elle comprit:

--Votre petit-fils va bien, dit-elle. Ce n'est pas de lui qu'il s'agit,
mais de vos deux fils.

Elle hsita, cherchant ses mots:

--On ne peut vous taire... ce qui est arriv... Dieu nous afflige, mon
pre...

Les larmes la gagnaient. Le vieillard, la face tendue par un grand effort
et la langue encore embarrasse, interrogea:

--Hermann?

Wilhelmine voulait parler et ne pouvait plus... Elle s'affaissa en
sanglotant prs du vieux roi.

Les regards du malade s'claircissaient peu  peu; sur les bras du
fauteuil, ses doigts noueux remuaient avec lenteur; un sourd travail se
faisait dans ses membres paralyss... Apparemment, sous le heurt soudain
d'une tragique ide, son intelligence s'tait remise en branle; du premier
coup, il avait conu comme prsent et rel tout le malheur possible et,
l'ayant conu, l'motion qu'il en avait prouve avait communiqu  tout
son corps un frisson sauveur, si bien que l'horreur des choses qu'il
entrevoyait s'accompagnait en lui du sentiment et de la joie involontaire
d'un peu de vie retrouve.

La langue dlie  demi, il put articuler:

--Ainsi... c'est au pire malheur... que je dois m'attendre?

Wilhelmine ne rpondait pas.

Alors le vieillard pronona distinctement:

--Dans la situation actuelle du royaume, la mort mme de mes fils ne
serait peut-tre pas le pire malheur...




XXXI


Ds le lendemain, Christian XVI, dans son fauteuil de malade, prsidait le
conseil des ministres. Son tat s'tait amlior, il pouvait mouvoir les
doigts et l'avant-bras et, bien que sa voix restt faible et sa langue
lourde, parler de manire  se faire entendre. Surtout sa forte volont,
rveille par la ncessit d'un devoir pressant, soutenait son corps
moribond.

--Dieu m'prouve, messieurs, et de toutes faons. Dans la retraite o
j'attendais le suprme repos, il m'a frapp des plus rudes coups qui
puissent atteindre un pre et un roi, et on dirait qu'il n'a diffr ma
mort et ne m'a rendu une ombre de vie que pour que je sentisse mieux le
poids de sa main... Mais faisons notre devoir.

Il flicita le gnral de Kersten de son nergie, suspendit douze journaux,
ordonna des perquisitions chez les chefs des divers partis
rvolutionnaires, en fit emprisonner quelques-uns et consigna jusqu'
nouvel ordre la garnison de Marbourg.

Puis il dclara que la nouvelle Chambre serait lue et convoque dans le
plus bref dlai. Vu le malheur des temps, il faisait aux ides
nouvelles ce sacrifice considrable et ne jugeait pas  propos d'user de
son autorit souveraine pour dfaire ce qui avait t fait par son fils
an. Il chargerait le comte de Moellnitz de former un nouveau ministre.
Ds que ce ministre serait constitu, le roi abdiquerait en faveur de son
petit-fils.

En attendant, il poussa vigoureusement l'instruction de l'affaire
d'Orsova. Ce mystre passionnait le public. Le roi avait d'abord compt
que la mort des deux princes, encore que l'un ft mpris et l'autre
devenu impopulaire, produirait un grand mouvement de piti et
d'indignation, dont bnficieraient la cause royale et les intrts
conservateurs. En ralit, la premire motion calme, le peuple prouva
surtout un sentiment de curiosit badaude et ne vit gure dans le double
rgicide qu'un fait divers exceptionnel; mais l'effet de cette curiosit
fut prcisment celui que le roi avait attendu d'un autre sentiment. Toute
l'Alfanie oublia pendant quinze jours les questions politiques et sociales
et laissa son gouvernement  peu prs tranquille.

Soit habilet, soit conviction, le roi avait mis l'hypothse d'un
guet-apens socialiste, et l'enqute fut dirige d'aprs cette ide
prconue. Les faits semblrent d'abord s'y ajuster. Mais on ne pouvait
les rvler au public sans lui apprendre en mme temps certaines
particularits secrtes de la vie des deux princes, ni dnoncer les
ennemis de l'tat sans laisser deviner les faiblesses prives de leurs
victimes. Le roi consentit sans hsitation  ce que les voiles fussent du
moins soulevs  demi, persuad qu'un intrt suprieur lui commandait de
braver, en cette circonstance, l'injurieuse indiscrtion des commentaires
publics.

Les journaux de Marbourg publirent donc successivement les notes
suivantes:

L'instruction de l'affaire d'Orsova a fait un grand pas. Nous avons dit
que le chteau tait habit par une certaine comtesse Lelof, disparue
depuis l'attentat. Or il est tabli que la comtesse Lelof n'tait autre
que mademoiselle Frida de Thalberg, demoiselle d'honneur de Son Altesse
Royale la princesse Wilhelmine. Le prince Hermann tmoignait 
mademoiselle de Thalberg une sympathie particulire, sympathie facile 
comprendre si l'on songe que cette jeune fille tait la petite-nice du
marquis de Frauenlaub, ancien gouverneur du prince, et que, brouille avec
son grand-oncle et rfugie  Paris avec sa mre, le prince Hermann l'y
avait rencontre, l'avait rconcilie avec son vieux parent et introduite
lui-mme  la cour. Il avait pour elle l'affection qu'on a souvent pour
les personnes  qui l'on a rendu de grands services. Il ignorait, ou il
voulait oublier, que mademoiselle de Thalberg tait la petite-fille du
conspirateur Kariskine, qu'elle s'tait lie,  Paris, avec la trop
fameuse Audotia Latanief, et qu'elle tait reste imbue, mme dans sa
nouvelle situation, des ides les plus subversives.

Son Altesse Royale avait bien mal plac son affection. Il est maintenant
vident que Frida, qui avait conserv des relations avec les fractions les
plus avances du parti socialiste, a lchement trahi son royal protecteur
et l'a attir, sous quelque prtexte, au chteau d'Orsova pour le livrer
aux assassins. On a trouv dans les papiers de mademoiselle de Thalberg
une lettre d'Audotia Latanief qui lui annonait sa visite pour le jour
mme o les deux crimes ont t commis.

Frida de Thalberg et Audotia Latanief sont activement recherches.

       *       *       *       *       *

Les charges s'accumulent contre Audotia Latanief. Le revolver retrouv
sous un des meubles du salon a t reconnu par un armurier de Marbourg
pour avoir t vendu par lui, il y a quinze jours,  une femme dont le
signalement rpondait  celui d'Audotia Latanief. Une femme rpondant au
mme signalement a t vue le jour du crime, vers trois heures de
l'aprs-midi, dans une auberge isole situe sur la route forestire de
Kirchdorf  Steinbach.

       *       *       *       *       *

Audotia Latanief a t arrte, hier soir, dans l'htel garni qu'elle
habitait  Marbourg, rue des Saulaies, et o elle avait eu la singulire
imprudence de rentrer. Elle n'a oppos aucune rsistance aux agents et
s'est contente de dire: Je vous attendais: c'est bien. Interroge par
le juge d'instruction, elle n'a cess de faire montre du plus odieux
cynisme. Elle a avou qu'elle avait rendu visite  mademoiselle de
Thalberg le jour du crime et que le revolver retrouv dans le salon tait
le sien. Elle a ajout qu'elle approuvait l'assassinat du prince Hermann,
mais elle a ni en tre l'auteur. Vers la fin de l'interrogatoire, elle a
suppli qu'on lui donnt des nouvelles de sa jeune amie et, comme on ne
lui rpondait pas, elle s'est mise  fondre en larmes.

On n'a pu, jusqu'ici, retrouver les traces de Frida de Thalberg.

       *       *       *       *       *

Il parat vident, en dpit des dngations d'Audotia, si peu compatibles
avec ses aveux partiels, que c'est bien elle qui a assassin le prince
Hermann. A-t-elle eu d'autres complices que Frida? On le saura bientt,
car ceux des chefs du parti rvolutionnaire qui passaient pour tre
particulirement lis avec Audotia ont t mis en tat d'arrestation.

Pour le prince Otto, il est infiniment probable que son meurtrier n'est
autre que le garde-chasse Gnther. Les antcdents de cet ancien soldat
sont irrprochables; mais il tait dvou corps et me  mademoiselle de
Thalberg, et il n'est pas impossible qu'il ait, en cette occasion, pouss
l'obissance jusqu'au crime. D'ailleurs, il ignorait peut-tre le nom de
la victime qui lui a t dsigne.

La balle qui a frapp le prince Otto est du mme calibre que le fusil
dont le vieux garde se servait habituellement. Sans doute, on n'a retrouv
aucune tache de sang dans les vtements de Gnther, bien qu'il ait d
traner sa victime  plus de cent mtres de l'endroit o il l'avait
abattue. Mais la blessure du prince Otto a fort peu saign, et, d'ailleurs,
Gnther a eu toute la nuit pour faire disparatre les vtements qu'il
portait au moment du crime.

D'aprs l'avis des mdecins, la mort du prince Otto a d tre postrieure
 celle de son frre. On suppose que le prince Otto tait parvenu 
s'chapper de la maison sclrate et que Gnther, qui faisait sentinelle 
l'extrieur, a pu l'atteindre alors qu'il s'enfuyait  travers le jardin.

Mais par quels moyens le prince Otto avait-il pu tre attir,  cette
heure tardive, dans cette habitation carte? Il ne faut pas oublier que
le prince, qui tait la simplicit mme, aimait,  l'exemple de son aeul
Christian XII le Bien-Aim,  se mler secrtement aux foules populaires
et y cherchait quelquefois d'innocentes aventures. On a dcouvert que, la
veille du forfait, il avait assist incognito aux rjouissances publiques
de la fte de Steinbach et qu'il y avait li connaissance avec la
petite-fille du garde. Ajoutons que les moeurs de celle-ci taient
notoirement dplorables. Quel pige a pu tendre la rouerie de cette fille
 la bonhomie indulgente du prince? C'est ce qu'on ne sait pas encore.

Jusqu'ici, Gnther et Kate se sont enferms dans un mutisme de brutes. On
espre que la solitude aura raison de cet enttement.

Quant  Frida de Thalberg, on a des raisons srieuses de la croire
rfugie  Londres ou  Paris.

       *       *       *       *       *

Telle tait l'interprtation officielle du mystre d'Orsova. Elle ne
satisfaisait qu' demi le vieux roi. Cette invention d'un guet-apens
socialiste soutenait mal l'examen, prtait  trop d'objections quand on
voulait la prciser. Peut-tre la concidence mlodramatique des deux
meurtres n'tait-elle, aprs tout, qu'un effet du hasard? Chaque meurtre
devait alors s'expliquer sparment. Christian tait tent de croire
qu'Audotia disait la vrit lorsqu'elle niait avoir assassin le prince
Hermann. Quel intrt avait-elle  s'obstiner dans des dngations qui ne
sauveraient point sa tte, puisqu'elle se reconnaissait complice de fait
et de dsir et que cela suffirait pour sa condamnation  mort? D'autre
part, la correspondance de Frida et d'Hermann, que le roi avait entre les
mains, loignait l'ide que mademoiselle de Thalberg et tu son
platonique amant par fanatisme rvolutionnaire. Pourtant, selon toute
apparence, l'assassin, c'tait elle. Fallait-il donc supposer chez Frida
quelque accs de jalousie meurtrire? Ou bien Hermann, fatigu de la
spiritualit de cette liaison, avait-il voulu faire violence  son amie,
et cette trange fille avait-elle, contre l'homme qu'elle adorait, dfendu
sa vertu  coups de revolver?

Le meurtre d'Otto s'expliquait plus aisment. Le roi connaissait les
moeurs secrtes de son fils cadet et son got des basses aventures. Une
balle envoye par un amant de coeur, garon de ferme ou palefrenier, avait
fort bien pu l'abattre au sortir de quelque crapuleux rendez-vous avec la
petite-fille du garde-chasse... Donc, nul lien entre les deux assassinats,
sinon cette extraordinaire concidence de temps et de lieu. Mais, si cette
rencontre n'tait point l'effet d'une machination humaine, le pieux
souverain tait tout prs d'y reconnatre l'intervention d'une volont
divine dont il adorait les desseins. C'tait afin de s'y conformer qu'il
gardait pour lui ses suppositions et qu'il maintenait nergiquement
l'enqute dans la direction o il l'avait d'abord engage. Assurment, la
Providence avait permis la mort des deux princes pour lui fournir des
armes contre les ennemis de la socit et pour qu'il pt sauver encore ce
qu'avait si gravement compromis la faiblesse ou l'indignit de ses fils...

       *       *       *       *       *

Cependant, Audotia, dans sa prison, tait fort malheureuse. Elle tait
persuade que c'tait Frida qui avait tu le prince Hermann, et elle la
bnissait et elle la glorifiait dans son coeur. Mais, en mme temps, elle
ne pouvait se consoler de l'avoir perdue. Elle dcouvrait en elle-mme une
maternit dont elle n'avait pas auparavant souponn la profondeur, et,
pour la premire fois, elle craignait d'aimer une personne autant que
l'humanit.

Dans la nuit qui avait suivi sa visite  Orsova, puis toute la journe du
lendemain, elle avait vainement attendu sa jeune amie. La nouvelle du
double meurtre l'avait d'abord comble de joie: elle croyait le peuple
prt  saisir cette occasion de se soulever et de proclamer la Rpublique.
Mais elle comptait sans le rveil de Christian XVI. Rentre  Marboung,
elle y avait trouv le parti hsitant, intimid par les mesures de rigueur
que le vieux roi avait dcrtes, et la majorit du peuple amuse par ce
crime clbre comme par un roman-feuilleton qui serait arriv et plus
curieuse de suivre au jour le jour l'instruction de cette tnbreuse
affaire que dispose  en profiter pour s'affranchir.

Ainsi, l'acte hroque de la fille de son me, et peut-tre sa mort (car
elle ne doutait presque plus du suicide de Frida) allaient tre inutiles 
la sainte cause! Cette pense que Frida tait morte par elle, et morte en
vain, la torturait. Sa foi n'en tait pas branle: si les temps
n'taient pas venus encore, ils viendraient, rien n'tait plus sr. Mais
elle se sentait frappe au coeur et n'avait plus le courage d'agir. Et
c'est pourquoi un soir, non point dsespre, mais horriblement lasse,
elle tait remonte chez elle pour y attendre les hommes de la police.

Et, dans sa cellule, elle passait ses journes  tricoter des bas et des
petits jupons de laine pour les enfants des dtenues.




XXXII


Christian XVI eut une ide. Les tats de service du garde Gnther (trois
campagnes, quatre blessures, deux citations  l'ordre du jour, non pour
des prouesses accomplies dans l'chauffement de la bataille, mais pour des
consignes froidement et obstinment gardes), enfin l'opinion qu'on avait
de lui dans les villages o il avait habit depuis sa sortie de l'arme,
tout persuadait au roi que Gnther tait un brave homme, trs droit, trs
honnte, trs respectueux des innombrables pouvoirs auxquels un pauvre
homme doit obissance, et qu'il n'y avait qu' l'interroger d'une certaine
faon pour savoir de lui la vrit.

Le roi pria le chef de la police de lui faire amener Gnther et Kate pour
qu'il pt les questionner lui-mme.

Le fonctionnaire objecta que cela tait contre l'usage. Mais le roi fit
remarquer qu'il tait le roi et que ses droits n'taient limits par
aucune Constitution crite, l'Alfanie jouissant jusqu' nouvel ordre du
bienfait de la monarchie absolue.

Un matin donc, une voiture conduisit au palais Gnther et Kate. Les
gendarmes les quittrent  la porte du cabinet royal.

--Approchez-vous, Gnther. Et vous, mademoiselle, n'ayez pas peur.

Ils n'avaient pas peur. Ils taient seulement fort surpris, et il leur
fallut un peu de temps pour concevoir que ce vieillard, rapetiss par
l'ge, blotti sous sa robe de chambre et les pieds dans des fourrures,
tait, en effet, le roi.

--Je sais, Gnther, que vous tes un homme d'honneur, que vous avez t
longtemps soldat et que vous nous avez servi fidlement. Peut-tre
avez-vous cach quelque chose au juge. C'est  cause de cela que j'ai
voulu vous voir. Mais, moi, il faut tout me dire. Voyez, je ne vous tends
pas de pige. Je vous interroge devant votre petite-fille et je
l'interrogerai devant vous. Il vous sera donc facile  tous deux de me
tromper, si vous voulez. Mais je suis sr que vous me direz toute la
vrit, quelle qu'elle soit. Parlez: le roi vous coute.

La grosse moustache de Gnther tremblait d'motion. Kate, impressionne
d'abord par la pompe du lieu, presque amuse maintenant, examinait en
dessous, le menton baiss, les meubles et les tapisseries.

--Sire, dit Gnther, je serais le dernier des gueux si je ne parlais pas
devant vous avec la mme sincrit qu'au dernier jugement.

--On vous accuse, dit le roi, d'avoir tu le prince Otto, peut-tre sans
savoir que c'tait lui, et ce point est  votre dcharge. On vous accuse
de l'avoir tu pour obir  Frida de Thalberg,  qui vous tiez
entirement dvou.

--Sire, rpondit le vieux soldat, il est vrai que j'tais dvou  madame,
mais non pas jusqu' mal faire, et, d'ailleurs, jamais elle ne m'et
command rien de semblable. Voici ce qui est arriv. Dans la nuit du
vendredi au samedi,--il pouvait tre dix heures,--j'ai entendu un bruit de
pas, le bruit de quelqu'un qui marcherait dehors avec prcaution. Je me
suis lev; mais, avant de sortir, j'ai eu l'ide d'aller jeter un coup
d'oeil dans la chambre de ma petite-fille, et... Enfin, j'ai vu que ma
petite-fille n'tait pas dans son lit.

Kate protesta, ttue:

--Moi, je n'tais pas dans mon lit?

--Non!

--Si on peut dire!

--Tais-toi, dit l'aeul, et ne mens pas.

--Et ensuite? interrogea le roi.

--Je suis sorti avec mon fusil; j'ai vu un homme sur l'chelle du grenier.
J'ai cri: Qui vive? Il n'a rien rpondu et s'est mis  descendre trs
vite. J'ai song: Ou c'est un galant, ou c'est un voleur, ou c'est un
homme qui vient espionner monseigneur le prince royal. Et, dans les trois
cas, je n'ai qu'une chose  faire. J'ai donc tir. L'homme est tomb. Il
s'est relev et s'est tran vers les arbres. Je l'ai poursuivi et ramass,
mort.

--L'avez-vous reconnu  ce moment-l?

--Sire, je vous dirai tout. La lune tait dans son plein: j'ai pu examiner
le visage du mort, et j'ai eu comme un soupon que c'tait Son Altesse
Royale le prince Otto. Et c'est pour cela que j'ai refus de rpondre.

--Par peur?

--Non, sire: par respect.

--Et alors?

--Alors, je n'ai plus eu qu'une ide: porter le corps le plus loin
possible. Mais les forces m'ont manqu: je l'ai laiss le long du mur du
parc, l o on l'a dcouvert le lendemain... J'ai rang l'chelle. Je suis
rentr  la maison. J'ai trouv Kate dans son lit. Je l'ai battue; je lui
ai dit ce que je pensais d'elle, de m'avoir fait tuer un homme... Et puis
j'ai attendu le jour.

--Et de ce qui s'est pass dans le chteau, que savez-vous?

--Rien, sire.

--Rien du tout?

--Rien du tout.

--Vous n'avez rien entendu?

--Absolument rien, sire. Ma maisonnette est loigne du chteau de plus de
cent mtres et en est spare par un massif de grands arbres.

--Mais, la veille, avez-vous remarqu quelque chose?

--Madame tait trs contente parce qu'elle attendait monseigneur. Elle a
pass son temps  cueillir des fleurs et  en garnir le
salon.

--N'a-t-elle pas reu une visite?

--Oui, sire, une vieille dame en noir.

--Audotia Latanief. A quelle heure?

--Vers quatre heures, sire.

--Avez-vous vu sortir cette femme?

--Oui, sire.

--tes-vous sr qu'elle soit sortie du parc?

--Oui, sire; c'est moi qui lui ai ouvert la grille.

--Pensez-vous que Frida de Thalberg ait t capable de tuer le prince
Hermann?

--Oh! sire... Elle l'aimait comme on aime le bon Dieu.

--Mais il y a des femmes qui tuent parce qu'elles aiment.

--Madame n'aimait pas de cette faon-l, sire.

Le roi se tourna vers Kate:

--Et vous, mademoiselle, qu'avez-vous  dire?

--Rien, sire.

--Petite malheureuse! gronda Gnther. Veux-tu parler quand le roi
t'interroge?

--Ne la rudoyez pas, Gnther. Rpondez, mademoiselle. O avez-vous
rencontr le prince Otto?

Gnther intervint:

--A la fte de Steinbach, sire.

--Laissez-la parler, Gnther.

Kate se dcida:

--Eh bien, oui, l! Est-ce ma faute? Est-ce que je savais, moi, que
c'tait un prince?

--Et quand l'avez-vous revu?

--Le lendemain, comme je revenais de Steinbach, il m'a suivie, et il est
entr derrire moi au chteau. Il n'y avait personne  ce moment-l... Il
m'a promis des choses... et il m'a dit de venir le retrouver la nuit dans
le grenier  fourrages. Voil.

--Mais comment a-t-il pu rentrer?

--J'avais oubli la clef sur la petite porte, du parc. Il l'a emporte.

--Et vous n'avez vu personne dans le jardin ni autour du chteau quand
vous tes alle  ce rendez-vous?

--Je n'y suis pas alle, sire.

--Vous n'y tes pas alle?

--Non, sire.

Elle rpondait avec de brusques mouvements de tte. On la sentait bute de
nouveau, soit par un enttement de brute, soit par une terreur vague des
consquences de ses aveux.

Le roi lui dit:

--Prenez bien garde. Si vous dissimulez quelque chose, on vous croira plus
coupable encore que vous ne l'tes. Et puis tout se dcouvre... Enfin, mon
enfant, c'est, le roi qui vous interroge, et le roi n'est pas votre
ennemi... Ainsi, vous n'avez rien  ajouter?

--Non, sire.

Christian s'avisa d'un dtour:

--Votre interrogatoire est donc termin, et me voil fix sur ce que je
voulais savoir. Mademoiselle de Thalberg a t arrte hier. Vos rponses
la condamnent  mort, car il en rsulte que c'est bien elle qui a tu le
prince Hermann.

La vision de Frida pendue et tirant la langue, comme on voit les
supplicis sur les images, et, dans le mme instant, le souvenir de sa
grce, de sa bont, de la candeur avec laquelle elle dfendait Kate et des
douces phrases qu'elle disait: Kate est sage... Il ne faut pas croire le
mal, Gnther... Vous tes trop dur pour elle, retournrent le coeur de la
fille, et ce cri lui chappa:

--Ce n'est pas vrai, sire!

--Comment le savez-vous? demanda le roi.

--Ma foi, tant pis! dit la fille. Je vais tout dire, tout! et par le
commencement.

Elle se rappelait les questions d'Otto, l'air dont il avait fait
l'inspection du salon, et, tout  coup, elle avait l'impression que cette
curiosit tait celle d'un ennemi et qu'il y avait un rapport mystrieux
entre la visite d'Otto et la mort d'Hermann.

--Quand le prince Otto est venu, dit-elle, il est rest dans le salon
pendant que je rangeais dans la salle  manger, et alors il a tout
examin. Et puis il m'a demand le nom de madame et comment elle tait. Je
le lui ai dit: je ne croyais pas mal faire. Et puis il m'a demand si elle
attendait le comte... Est-ce que je savais que c'tait encore un prince,
celui-l? Pourtant, je commenais  me mfier et je lui ai dit que a ne
le regardait pas. Mais, comme il y avait des fleurs partout, il a dit:
Ces fleurs-l attendent quelqu'un: c'est clair comme le jour. Et il est
parti l-dessus.

Le roi songeait, la tte incline plus bas, effray des choses qu'il
pressentait. Et ses pauvres mains noueuses tremblaient plus fort sur ses
genoux.

--Est-ce tout, mon enfant?

--Non, dit la fille, il y a encore autre chose. Au moment o je suis
sortie pour aller au rendez-vous...

--Vous avouez donc y tre alle?

--Oui, sire.

--Et vous y avez trouv le prince Otto?

--Oui, sire.

--Vous a-t-il reparl de la comtesse Lelof?

--Non, sire.

--tait-il gai?

--Trs gai, sire.

--Et vous avez t sa matresse?

Kate baissa le nez et rougit. Le roi pensa  la princesse Gertrude, depuis
si longtemps malade... Il dit d'un air trs bon:

--Continuez, ma pauvre enfant.

--Quand je suis sortie, dit la fille, j'ai vu, sur la terrasse du chteau,
une femme tout en noir.

--Pourquoi n'aviez-vous pas dit cela, Kate?

--Parce que j'avais commenc par dire que je n'avais pas quitt mon lit,
et que a ne se serait pas accord.

--Cette femme que vous avez vue, vous tes sre que ce n'tait pas Frida
de Thalberg?

--J'en suis sre.

--C'tait donc la vieille femme dont mademoiselle de Thalberg avait reu
la visite pendant la journe?

--Non, sire. Celle que j'ai vue tait plus grande. Et elle n'tait pas
vieille. Et puis...

--Et puis?

--A un moment, elle s'est retourne, et, comme la lune donnait en plein
sur elle...

--Pourriez-vous la reconnatre?

--Je l'ai vue de trop loin, sire... je ne sais pas... Pourtant...

Le chambellan de service annona la princesse Wilhelmine. C'tait l'heure
o elle venait, chaque matin, prendre des nouvelles du roi.

Kate, en la voyant entrer, eut une secousse de surprise. Elle allait
crier: C'est elle! quand Gnther la saisit par le poignet et commanda
violemment:

--Tais-toi!

Mais le roi avait compris, et, tandis que Kate fixait sur la princesse des
yeux effars:

--Je vais, dit-il  Gnther, vous faire mettre en libert, vous et votre
petite-fille. Vous partirez ds demain pour notre chteau d'Eberbach, qui
est  cent vingt lieues d'ici et o vous aurez l'emploi de premier
garde-chasse. Vous oublierez tout ce que vous avez vu et vous me rpondrez
du silence de votre petite-fille.

Puis,  Kate:

--Allez, mon enfant, et tchez d'tre sage.

On emmena les prisonniers. Le roi regarda longuement sa bru... Elle
soutint ce regard; mais sa lvre ddaigneuse, sa lvre  la
Marie-Antoinette, frmissait un peu.

A ce moment, les ministres arrivrent pour le conseil. Trs calme, le roi
leur dit, en dsignant Wilhelmine:

--Messieurs, la rgente.




XXXIII


Il prsida le conseil avec beaucoup de lucidit et dveloppa le plan d'une
organisation trs forte des candidatures officielles pour les prochaines
lections.

Aprs quoi, il fit appeler la princesse:

--Madame, n'avez-vous rien  me dire?

--Mais... vous-mme, sire? balbutia Wilhelmine. Ces gens que vous avez
fait venir et qui taient, m'a-t-on dit, le garde Gnther et sa
petite-fille, vous ont-ils appris quelque chose de nouveau?

--C'est  moi de vous interroger. N'avez-vous rien  me dire, madame?

--Moi?

Il reprit, plus imprieusement:

--Madame, je suis votre pre et votre roi. J'attends que vous vous
confessiez.

Dompte, elle dit d'une voix sourde:

--Eh bien, oui, c'est moi qui l'ai tu.

--Ah! malheureuse! malheureuse!...

--Oui, malheureuse. Car je l'aimais, et pour lui j'aurais donn mon sang.
Je l'avais suivi  Loewenbrunn, malgr lui... Ah! quelle torture!... Je la
sentais, cette fille, tout prs... Si elle n'avait t que sa matresse,
peut-tre me serais-je rsigne. Je savais quel est communment le sort
des reines, qu'il n'y a gure, parmi elles, d'pouses heureuses, et que,
trompes, il ne leur est pas permis, comme aux autres femmes, de se
plaindre tout haut ni de se venger. Et puis, j'avais tant demand  Dieu
de me dlivrer de la jalousie! Non, en vrit, si Hermann n'avait t que
son amant, je crois que, avec la grce de Dieu, j'aurais souffert sans
rien dire... Mais, ici, il y avait autre chose... Pourtant, je ne voulais
pas descendre  espionner... Un jour, un inconnu--un missaire d'Otto sans
doute--a remis pour moi un billet anonyme qui me dnonait le rendez-vous
d'Hermann et de mademoiselle de Thalberg et qui m'indiquait le moyen
d'arriver jusqu' eux... J'ai dit  Tauchnitz, un vieux serviteur dont je
suis sre, de m'attendre, sur les huit heures du soir, en dehors des
jardins, avec la voiture de service. A l'angle du parc d'Orsova, je suis
descendue. J'ai suivi le mur pendant quelques minutes, jusqu' une poterne
qui n'tait ferme qu'au loquet. Je suis alle droit  la villa... La nuit
tait douce, et la porte du _window_ tait reste ouverte... Je les ai vus
par le vitrage, elle et lui, et, comme le salon tait clair, ils ne
pouvaient me voir... J'ai vu et entendu... J'ai entendu ce qu'elle disait
 Hermann et ce que Hermann lui rpondait... Je vous jure sur mon salut
ternel que ce qu'elle me prenait, ce n'tait pas seulement le coeur de
mon mari, mais son honneur, et sa couronne, et celle de mon fils... Je
suis entre... J'ai cri, je me souviens: Ah! misrable, misrable
fille! Je l'ai trait, lui, de lche et de dserteur... Je ne sais plus
bien ce qu'il a rpondu... Elle s'tait blottie contre lui, et il
l'entranait vers la porte, en tournant sur moi des yeux pleins de terreur
et de haine... J'ai compris que c'tait fini; que, si je le laissais
partir, il ne reviendrait plus; enfin que j'assistais au plus grand crime
que puisse commettre un roi... Il fallait, il fallait empcher cela... Ce
que j'ai fait alors, comment l'ai-je pu faire? Je l'ai fait cependant; ces
choses-l paraissent simples et ncessaires au moment o on les
accomplit... Une arme s'est trouve l... J'ai tir sur eux au hasard: ils
taient trop enlacs pour que je pusse choisir... C'est lui qui est
tomb... Aprs, je suis partie... J'ai abandonn dans cette maison, j'ai
laiss aux baisers de cette fille, le cadavre du prince hritier... J'ai
rejoint Tauchnitz au coin du parc, et je suis rentre vers dix heures 
Loewenbrunn. Je m'tais arrange pour qu'on ignort mon absence et pour
que mes femmes me crussent retire dans ma chambre... Et maintenant, sire,
jugez-moi.

Elle s'agenouilla. Le roi lui fit signe de se relever.

--Je vous crois, madame, et je vous absous. C'est Dieu qui a conduit tout
ceci. Vous n'tes point coupable; mais je suis le plus malheureux des
hommes... Hlas! dans un temps o la plupart des souverains montrent de si
faibles coeurs, j'ai fait, je puis le dire, tout mon devoir de roi. J'ai
refoul en moi les affections naturelles et les passions gostes. J'ai
pous, jeune encore, une femme que je n'aimais pas, ne consultant dans
mon choix que l'intrt du royaume, et j'ai t fidle  la reine, dont
Dieu ait l'me. Pendant cinquante ans, j'ai travaill dix heures par jour
et, tant que j'ai eu des forces, pas un moment je ne me suis dispens de
ma dure parade royale. Et j'ai eu la douleur de voir les peuples se
dsaffectionner de leurs rois et de sentir que rien de mon me ni de mes
croyances n'avait pass dans mes fils. Et voil que Dieu a permis que l'un
d'eux commt le crime de Can et que tous deux prissent en un jour, parce
que l'un d'eux manquait de vertu, et l'autre de foi. Et, ainsi, j'ai peur
que ma mort, qui est proche, ne soit pas seulement la fin d'un vieux
bonhomme de roi, mais la fin d'une race, et peut-tre mme la fin d'une
royaut... Toutefois, haussons nos coeurs. Le dsespoir est un crime. La
foi et la vertu qui manquaient  mes fils, vous les avez, ma fille, et mon
petit-fils est en de bonnes mains. Et le vieux tronc pourra encore
reverdir!... Dieu lui-mme nous fait assez connatre qu'il ne nous a pas
encore abandonns, puisque, tout en nous frappant, il nous livre nos
ennemis et nous arme contre eux... Rassurez-vous, madame: vous n'avez rien
 craindre... Audotia Latanief sera condamne--et pendue, je m'en flatte.

La princesse eut un sursaut d'horreur:

--Eh! quoi? sire, la condamner, maintenant que vous la savez innocente?

--Audotia n'est point innocente.

--Elle l'est de la mort du prince... Depuis son arrestation, cette pense
me torturait qu'une autre pt tre condamne pour un crime qui est mien,
et, si vous ne m'aviez force tout  l'heure  confesser la vrit,
j'espre que Dieu m'aurait donn le courage de me dnoncer avant le
jugement d'Audotia.

--Cette femme, dit le roi, a mille fois auparavant mrit la mort, et, du
reste, si elle n'tait pendue comme meurtrire, elle le serait comme
instigatrice du meurtre. Nous ne lui faisons donc aucun tort. Mais il
importe qu'elle soit condamne comme rgicide de fait. La raison d'tat
l'exige.

--La raison d'tat? Mais cela est horrible!... Car, enfin, si Audotia
n'tait juge que sur ses aveux et sur les charges releves contre elle,
tes-vous sr qu'en effet le tribunal prononcerait la condamnation
capitale?... Elle mrite la mort, soit; mais vous ne pouvez l'y envoyer
que par un mensonge public... La morale des rois n'est-elle donc pas la
mme que celle des autres hommes?

--Non, madame, vous le savez bien; et c'est mme  cause de cela que j'ai
pu vous absoudre... Enfin, ne vous mettez pas en peine: je prends tout sur
moi, et j'en rpondrai devant Dieu qui me jugera bientt.

--Mais, s'il faut que l'arrt soit prononc, ne pourriez-vous, du moins,
concilier la justice et l'intrt du royaume en commuant la peine
d'Audotia et... peut-tre... au bout d'un certain temps... en lui
permettant de s'vader?...

--Non, madame. Ce que j'ai dit sera.

--Sire, pargnez-moi ce remords, je vous en supplie... Je me sens si
faible... depuis que j'ai tu... Ne me livrez pas encore  ce spectre...
C'est assez d'un, je vous jure.

La voix du vieillard trembla de colre:

--Madame, vous oubliez que je suis,  vous aussi, votre juge. Je vous prie
de me laisser faire ici ce que je dois. Ce n'est mme qu' cette condition
que je vous pardonne la mort de mon fils.

Et il la congdia du geste.




XXXIV


Hellborn, cependant, tait fort ennuy. Il avait d'abord compt jouer le
rle confortable de ministre sagement rformateur auprs d'un jeune prince
prudemment libral, et il tait tomb sur un rveur qui l'avait terrifi
par sa bonne foi et par sa logique ingnue. Reni du peuple, qui lui
reprochait l'hypocrite avortement des projets de rforme, complice des
conservateurs, mais complice suspect par eux, l'ancien avocat avait cru
que sa dmission, tant un dsaveu public des imprudences du prince
Hermann, lui vaudrait la confiance du parti de la raction. La mort du
prince et la rentre en scne de Christian XVI avaient renvers ses
esprances. Il tait clair que le premier soin du comte de Moellnitz
serait de l'carter du nouveau ministre. Du jour au lendemain, la belle
comtesse, avec cette facilit qu'ont certaines femmes pour oublier les
faveurs qu'elles ont accordes, l'avait trait en indiffrent, presque en
importun.

Ce ne fut donc qu' force d'insistance et en invoquant des motifs
considrables et mystrieux qu'il put obtenir de la comtesse un entretien
particulier, un mois environ aprs le drame d'Orsova.

Elle tait vtue de crpe de Chine vert ple brod de grandes
chauves-souris noires, et elle lisait ou paraissait lire l'_Endymion_ de
lord Beaconsfield, en fumant des cigarettes opiaces. Hellborn lui baisa
la main avec des lenteurs qui voulaient tre significatives. Elle le
laissa faire, nullement mue.

Alors il entra brusquement en matire:

--Je suppose que votre mari n'a pas l'intention de me garder un
portefeuille?

--Je ne pense pas, dit-elle.

--Je vous dirais bien que j'en prends aisment mon parti, car les
circonstances sont peu engageantes... Mais, auparavant, j'ai une
communication  vous faire.

--Voyons.

--Son Altesse Royale le prince Renaud est mort.

--Lui aussi?

--Oui: on meurt beaucoup, dans la famille.

Il tira de sa poche une enveloppe estampille d'une quantit de timbres et
gonfle de papiers.

--Ce pli,  l'adresse du prince Hermann, m'est arriv ce matin... J'ai
pris sur moi de l'ouvrir, tant rest, depuis ma dmission, charg de
l'expdition des affaires courantes... Ces pices tablissent que le
prince Renaud, dit Jean Werner, est mort  Aden, de la fivre jaune. Je
n'en ai encore rien dit au roi. J'ai pens qu'il serait toujours temps de
lui apprendre cette nouvelle.

--Et vous avez bien fait.

Hellborn prit un temps comme un acteur qui veut surprendre le public, et
dit avec une finesse thtrale:

--D'autant mieux que le prince Renaud est vivant.

--Comment cela?

--Il y avait, jointe au dossier, une lettre par laquelle le prince Renaud
explique  son cousin qu'il a dsir disparatre officiellement et le prie
de lui garder le secret, selon sa promesse. Voici cette lettre.

--Donnez.

--A quoi bon?

Hellborn remit dans sa poche la lettre et les papiers et boutonna sa
redingote.

--Je pense, dit-il,  une chose. Il n'est pas impossible que le prince
Renaud, quand il apprendra la double mort qui a fait de lui, en un jour,
le second hritier du trne, se ravise et soit pris du dsir de revivre.
Il n'est pas impossible non plus que la princesse Wilhelmine rencontre de
telles difficults dans son rle de rgente qu'elle finisse par y
renoncer. Et, dans ce cas, c'est le prince Renaud qui la remplacerait. Que
dis-je? il n'est pas impossible que le petit prince Wilhelm, faible et
maladif comme il est... Eh! oui, tout arrive. Or (je parle trs
srieusement) il serait tout  fait contraire au bien du royaume que le
prince Renaud, dont vous connaissez les ides bizarres, arrivt au
pouvoir. Heureusement, ces papiers, parfaitement en rgle, permettent de
le tenir pour mort, quoi qu'il fasse. Au besoin, s'il s'avisait de venir
dranger nos affaires, on le rembarquerait poliment, comme usurpateur d'un
faux titre... Ainsi, la tranquillit serait assure pour longtemps aux
bons serviteurs de l'tat--qui en seraient alors les matres... Un seul
homme serait  craindre pour eux: celui qui dtiendrait cette lettre et
qui, par consquent, pourrait, quand il lui plairait, ressusciter le
prince Renaud... Me suis-je fait comprendre?

--trange! trs trange! dit la comtesse.

--N'est-ce pas?

La comtesse avait la spcialit d'tre une femme nigmatique, parce
qu'elle tait d'une maigreur nacre, qu'elle avait des yeux de couleur
changeante, qu'elle s'habillait comme la demoiselle bnie de Dante
Rossetti, qu'elle abusait des anesthtiques et que, ne pour goter Auber,
Cabanel et les romans de la _Revue des Deux Mondes_, elle affectait de ne
pouvoir supporter que l'art, la musique et la littrature d'aprs-demain.
Mais c'tait, en ralit, un petit animal tout simple, un peu capricieux,
assez voluptueux, trs rapace, trs lucide, et qui s'adorait.

Elle se tourna paresseusement vers Hellborn, arrta sur son encolure de
brun robuste des yeux noys de songe et, d'une voix mourante:

--Revenez me voir demain, mon cher ministre.




XXXV


Or, voici la lettre de Renaud. On y verra qu'il faisait des efforts
srieux, et un peu gauches, pour enchaner des ides gnrales, qu'il
avait quelques illusions sur l'Amrique, et qu'il tait de ceux qui rvent
leur vie plutt qu'ils ne la vivent.

X.....

Mon cher cousin, ceci est, comme je t'en avais prvenu, pour t'annoncer
que je ne suis plus. Je t'envoie l'acte de dcs de Jean Werner, mort le
8 octobre  Aden. Ce faux ne m'a pas cot trs cher. Il y a partout des
hommes obligeants. Ci-joint un second papier tablissant que Jean Werner
n'est autre que le prince Renaud. Je te prie de rendre publique la
nouvelle de ma mort, ainsi que tu me l'as promis.

Je ne veux pas te dire, mme  toi, le nouveau nom que j'ai pris. Et ne
va pas m'objecter que j'aurais pu disparatre et m'en aller vivre
n'importe o,  ma guise, sous le nom qui m'aurait plu, sans mourir
officiellement. J'ai voulu qu'il me ft difficile de redevenir le prince
Renaud au cas o j'en serais tent quelque jour. Ce jour-l, mon faux tat
civil m'accablerait. Toi-mme, si je me prsentais alors  toi sous mon
vrai nom, tu ne serais plus sr que ce soit moi. Je te mets en garde, ds
 prsent, contre tout revenant qui se dira ton cousin. Que veux-tu? Cela
m'amuse de me survivre...

J'ai fait une pension convenable aux parents de Lollia,  condition
qu'ils s'en iraient vivre  trois cents lieues de Marbourg. A Malte,
pendant l'escale, un prtre catholique nous a maris. Ma petite amie tait
toujours bonne et douce. Mais elle vnrait trop son corps. Je la
chagrinais toutes les fois que j'essayais d'tre son mari. Peut-tre aussi
regrettait-elle que je ne voulusse plus tre prince.

A Chicago, la premire chose qu'elle me demanda fut de la mener au
cirque. Pendant toute la reprsentation, elle garda ma main dans la
sienne. Mais le lendemain elle disparut, en me laissant une lettre o elle
m'expliquait loyalement qu'elle ne pouvait renoncer  son art, qu'elle
rentrait au cirque, que c'tait plus fort qu'elle et que, malgr cela,
elle m'aimait bien, qu'elle souhaitait que son dpart ne me ft pas trop
de peine et que, d'ailleurs, elle me serait fidle ternellement. Et je
sentis qu'elle disait la vrit.

J'en ai fini, j'espre, avec les complications sentimentales. Mon amour
pour la petite Tosti n'tait pas encore assez simple. J'ai trouv une
belle multresse, parfaitement stupide et docile. Cela me suffit.

J'ai dcouvert enfin la seule vie qui me convienne. Dans une rgion
disponible de l'tat de X..., je me suis taill un domaine de trois mille
hectares. Le site est d'une extrme magnificence. J'y cultiverai les
crales et nourrirai de vastes troupeaux, en appliquant  la culture et 
l'levage les plus rcents procds de la science et de l'industrie, Et l,
vraiment, je serai prince.

Je pense  toi trs souvent, mon cher Hermann. J'ai vu, par les dernires
dpches que j'ai reues, que tu avais rtabli l'ordre  Marbourg en y
faisant rgner la terreur. Ainsi, l'pre ncessit t'a rduit aux
pratiques qui nous rendaient nos anctres hassables. Tu abordais une
tche de roi avec un coeur et une intelligence d'homme libre. Cette
contradiction devait te perdre.

L'injustice est pour toujours matresse de la vieille Europe. Les
grossires objections des hommes de bon sens ont raison contre l'utopie
socialiste. Et,  supposer mme que, aprs de longues convulsions, aprs
des rvolutions sanglantes et des alternatives de rpublique dmagogique
et de despotisme militaire, cette utopie soit un jour ralise quelque
part tant bien que mal, l'image, d'avance, m'en sduit peu. Chaque
individu mangera  sa faim; mais la beaut de la vie aura pri.

Deux buts peuvent tre assigns  l'humanit. L'idal dmocratique est
d'assurer  tous un demi bien-tre; cela est dsirable sans doute; mais,
la nature humaine tant donne, cela ne se peut faire que par une publique
et universelle compression dont ptiront surtout les tres d'lite et 
laquelle ils succomberont. L'idal aristocratique serait d'obtenir le
dveloppement total et harmonieux d'un petit nombre d'tres suprieurs,
dans lesquels, selon la formule elliptique d'un de vos sages, l'univers
prendrait de plus en plus conscience de lui-mme; mais cela ne peut se
faire que par le sacrifice ou du moins par la mise en oubli de millions et
de millions de cratures infrieures: ce qui est dur, ce qui comporte,
chez les privilgis, trop d'indiffrence aux maux d'autrui et ce qui, par
suite, implique contradiction, car une conscience suprieure ne se conoit
pas sans une infinie bont.

Des personnes hroques assignent, il est vrai,  l'humanit un troisime
but, qui ne serait ni le bien-tre de tous ni la vie suprieure de
quelques-uns. Elles disent que nous ne sommes point ns pour le plaisir,
que la solution de toutes les difficults, ce serait que chacun prfrt
les autres  soi-mme et connt qu'il n'est pas de meilleure joie que le
renoncement  toute joie. Ce rve-l est trs videmment la chimre par
excellence. Je l'cart et m'en tiens aux deux premiers.

Mais ces deux rves-l, je dis qu'il faudrait pouvoir les concilier.
Cette conciliation n'est pas possible dans le vieux monde, notamment dans
la partie que j'en connais le mieux, et qui est l'Europe. L'idal
dmocratique et l'autre y sont condamns  la lutte ternelle. Tout ce
qu'on entrevoit, c'est que le premier est en train d'y faire grand tort au
second, mais sans avoir chance de triompher lui-mme. Le vieux monde est
trop petit; la terre y est use: elle ne fournit pas assez de superflu, et
il en faut normment pour que chacun ait le ncessaire. Puis ce vieux
monde est trop alourdi de souvenirs, trop embarrass dans des traditions
de violence, d'autorit et de lgislation inutile. Il ploie sous des
charges exorbitantes, et le gaspillage de l'effort humain y est dmesur.
L'Europe entretient une dizaine de millions de soldats. La somme de
travail et d'intelligence dpense pour l'organisation et pour le
perfectionnement des armes actuelles est incalculable. Avec les milliards
que ses armes lui cotent, l'Europe aurait pu refaire tout son matriel
industriel et doubler ses moyens de communication. Mais il faudrait
commencer par effacer les frontires, et c'est l ce que tout son pass,
dont elle est prisonnire, interdit  l'Europe. Seule, en dpit de
monstrueuses difficults, la France pourra dans un sicle ou deux, grce 
la douceur de ses moeurs et  la gnrosit foncire de son esprit,
approcher de l'idal dmocratique. Mais qu'elle devra souffrir auparavant!

Ce qui est plus probable, c'est qu'il n'y a pas grand'chose  faire de ce
monde dcrpit. Une inquitude strile et morne le tourmente. En art et en
littrature, il retourne, par excs de science et  la fois par anmie, au
balbutiement, et il aboutit, en amour,  l'impuissance perverse. Les
littrateurs distingus qui ont entrepris de lui redonner une me n'ont
pas la foi dont ils font les gestes et mnent une croisade o la Croix
n'est qu'une mtaphore. Tandis qu'ils dcouvrent l'vangile, ils
n'arrivent mme pas  pratiquer la charit. Mais, eussent-ils la charit
parfaite, cela ne suffirait pas. Les maux de l'humanit ne peuvent tre
guris par des vertus qui ne sauraient jamais tre le fait que d'une
minorit imperceptible...

C'est vers le nouveau monde que doivent tourner les yeux ceux qui croient
que l'existence de la plante Terre n'est pas un accident dnu de toute
espce de signification.

Je n'ai pas toujours aim cette Amrique. Au temps o je m'engourdissais
dans la langueur savante de la civilisation du vieux monde et dans son
atmosphre sature de souvenirs, j'ai dplor la dcouverte du continent
amricain. Je me souvenais que cette terre neuve fut d'abord noye dans le
sang par la mchancet et la rapacit des hommes et qu'elle s'en tait
venge en empoisonnant chez nous les sources de la vie. Puis les gens qui
venaient de l ne me plaisaient point. Le type du Yankee offensait ma
douceur et ma naturelle indolence. Oh! ces hommes qui ne sont au monde que
pour construire des chemins de fer et des machines, exploiter des mines,
perdre et refaire dix fois leur fortune, qui ne rvent point, qui ne sont
point paresseux et qui, au milieu de cette vie acharne aux biens de la
terre, gardent le besoin de se mettre en rgle avec l'Inconnaissable comme
avec un client ou un crancier et d'tre les fidles d'une des trente-six
mille glises que le libre examen a tires de la Bible! O le merveilleux
amalgame du sentiment religieux et de la plus goste entente de la vie
pratique! O l'norme et exhilarante hypocrisie! J'tais scandalis qu'il
ft dans le caractre de cette race de rechercher les biens matriels avec
la fureur la plus loigne de l'esprit de l'vangile et, en mme temps, de
tenir absolument  avoir Dieu pour soi dans une besogne videmment
suspecte  Dieu et  communiquer avec lui du fond de ses comptoirs.

Je suis revenu de cette svrit inintelligente. Ces hommes ne sont
encore que dans la premire priode du lgitime dveloppement humain; mais
dj, ils inaugurent la vie complte. Ils sont avides, mais non pas
timides ni avares; leur idalisme est aussi sincre et naturel que leur
rapacit. Leur instinct religieux s'exerce librement: ils se font ou se
choisissent leur religion. Leur commerce--c'est le mot--avec l'ternel
(donnant donnant) rappelle les relations que les trs anciens hommes
entretenaient avec les divinits. Et, pareillement, leur activit, leur
audace, leur nergie d'initiative sont celles des hommes primitifs, de
ceux qui ont tout invent: le feu, l'airain, le fer, les vertus des
plantes, la roue, la charrue, le bateau et la voile, et qui nous
renieraient pour leurs fils, nous, les songeurs lches du vieux continent.
Bref, c'est comme une humanit qui recommence, dix mille ans--ou vingt
mille--aprs l'apparition de notre espce sur la plante.

Cette humanit a des chances de russir o nous avons chou. Ici,
seulement, le rve de la gamelle pour tous et celui d'une vie complte
pour quelques-uns sont simultanment ralisables. L'Amrique (je parle
surtout des Etats-Unis) est libre des servitudes de toute sorte que notre
longue histoire fait peser sur nous. Le gaspillage des forces y est
moindre que partout ailleurs. Pas d'arme, presque pas d'impts, la
machine gouvernementale rduite au minimum. Le pauprisme n'est connu que
dans quelques grandes villes o s'entassent les immigrants. Pas de classes
ni de castes. Les relations sociales ne sont ici que le rsultat des
rapports naturels d'intrt ou de sympathie entre les individus; elles ne
sont pas rgles, comme chez nous, par des prjugs sculaires, 
l'origine desquels on trouverait l'injustice et la violence. Ici la
crature humaine est intacte ou peut le redevenir.

La vie y est bonne,  la fois confortable et prs de la nature, et
ennoblie par l'audace et par le mpris de la mort. Le sol, presque vierge
encore, est presque illimit, et les aspects en sont d'une majest
inexprimable. Nous avons des fleuves aussi vastes que des lacs, des lacs
aussi vastes que des ocans, des montagnes qui ont dix fois l'tendue des
Alpes et qui sont comme l'pine dorsale de la Terre. Et, pour exploiter ce
monde neuf, nous avons toutes les ressources labores par la civilisation
du vieux monde. C'est la vie patriarcale secourue et orne par le
panmcanisme industriel. Imagine Adam jet sur une terre rcente et toute
gonfle de fcondit, non pas nu, mais ayant  sa disposition la science
et les engins d'Edison. Abraham ou, si tu veux, le pasteur Eume tue ses
boeufs mcaniquement et les envoie en Europe, conservs dans les chambres
frigorifiques des grands steamers.

Ici, tous mangent, et quelques-uns pensent noblement... Tu doutes? Je ne
jure pas que cela soit encore, mais cela sera bientt. Si le problme
social et, par del, le problme humain doit tre rsolu, si l'humanit
n'est pas ne en vain, si elle a une oeuvre  faire, un but  atteindre,
et si ce but doit tre atteint, c'est ici qu'il le sera d'abord. Ce
continent a t donn aux hommes, sur le tard, afin qu'ils y puissent
profiter de ce qu'ils ont fait et souffert sur les autres morceaux de leur
plante.

Je sais les avantages du vieux monde, les trsors d'art et de posie
qu'il possde et que nous n'avons pas. Oui, nous sommes ici sans
parchemins, titres ni monuments. Tant mieux! Nous nous affranchissons de
la nostalgie du pass, qui amollit, de ce sortilge du Regret dont l'me
est envahie  Rome,  Florence,  Bruges,  Munich,  Grenade,  Paris
mme, dans tous les lieux o se sont particulirement accumules les
traces insignes du passage des morts. Le souvenir est toujours triste,
plus triste quand il s'tend  plus de sicles... Au reste, ce monde
nouveau aura aussi, quelque jour, sa posie, toute spontane et non
livresque. Et il aura son art propre qui sera beau (pourquoi pas?) et
aussi diffrent de l'art ancien que ses matriaux et ses procds
mcaniques diffreront de ceux d'autrefois. L'architecture mtallique, qui
ne fait que d'clore, a dj, au plus haut point, la beaut de la
prcision dans l'normit, et rien n'gale la splendeur du jour mourant 
travers ses rseaux de fer... Ce que je souhaiterais pour nous, ce serait
d'oublier totalement l'art de l'Europe afin de le rinventer dans d'autres
conditions de vie matrielle et sentimentale...

Mais qu'ai-je besoin maintenant de reprsentations plastiques de la
ralit? Je me sens renatre; mon corps se fortifie. Je passe mes journes
 parcourir  cheval des paysages glorieux, o l'air est aussi doux et,
aussi pur que celui que respirait le premier homme entre les quatre
fleuves. J'assiste  des couchers de soleil qui me donnent, je ne sais
comment, la sensation directe de la forme de la terre, de la figure du
systme astral dont elle fait partie et de l'infini cosmique. J'en jouis
ineffablement sans m'y appliquer. Car je suis bien guri des prtendues
souffrances de la pense. J'y vois une vanit insupportable. On vit trs
bien sans croire et sans savoir. Il n'est mme pas ncessaire d'esprer.
Tout homme qui se plaint de vivre et qui vit est un menteur: le suicide
prouve seul qu'on a trouv plus de douleur que de plaisir  vivre. Je
donne  la songerie sans pense ce que je donnais autrefois  la
mlancolie prtentieuse. Je suis heureux.

Je ne t'crirai plus. Quand tu seras dtrn, ce qui ne peut tarder
beaucoup, fais-moi connatre par les journaux s'il te plairait de venir me
rejoindre. Je t'en donnerai alors les moyens.

Je t'embrasse et je signe pour la dernire fois.

RENAUD.




XXXVI


Christian XVI allait chaque jour s'affaiblissant. Toutefois, il avait tenu
 revtir, pour la crmonie de l'abdication, son uniforme militaire. Mais,
le trne tant trop incommode et trop dur, on avait d installer le roi,
au bas de l'estrade, dans son fauteuil roulant d'infirme.

La rgente entra la premire, tenant par la main le petit Wilhelm, fier de
son costume de colonel de la garde.

--Sire, dit-elle, bnissez votre petit-fils.

Le vieillard posa sa lourde main noueuse sur cette grosse tte d'enfant
chtif:

--Petit enfant, petit roi venu si tard, que Dieu te donne l'esprit de foi,
de force, de justice et de prudence! Qu'il te fasse toujours connatre la
vrit! Et puisses-tu tre moins troubl et plus heureux que ton pre!

Quand la cour, en grand deuil, se fut range des deux cts de l'estrade,
le roi Christian, d'une pleur de cire, sa barbe blanche tale sur sa
tunique et cachant  moiti le grand cordon de l'Aigle-Bleu, dit, d'une
voix dente et chevrotante:

--Monsieur le grand chancelier, veuillez donner lecture de notre acte
d'abdication et de celui par lequel nous instituons Son Altesse royale la
princesse de Marbourg rgente du royaume.

Le grand chancelier, comte de Moellnitz, debout devant une table carre
couverte d'un tapis de pourpre  crpines d'or--la table royale des
mlodrames historiques--droula un parchemin d'o pendait un sceau rouge
plus large qu'une hostie, et, scandant les phrases d'un hochement de sa
petite tte d'oiseau dplum, il lut avec une lenteur et des intonations
d'archevque officiant:

Nous, Christian XVI, par la grce de Dieu, roi d'Alfanie,  tous prsents
et  venir, salut.

Considrant...

Une rumeur venue du dehors couvrit sa voix. Le roi avait voulu, ce jour-l,
qu'on laisst  ses sujets une certaine libert dans la rue et qu'on leur
ouvrt mme ses jardins, comptant que le souvenir des deux meurtres
tragiques et l'ge tendre du petit roi orphelin toucheraient l'me
enfantine du peuple. La foule s'tait donc amasse sous les fentres de la
salle du trne, simplement curieuse d'abord et incertaine de ses propres
sentiments. Mais des gens s'taient glisss  travers les groupes, semant
des propos; des mains furtives avaient distribu des feuilles qui
dmontraient l'injustice de la condamnation  mort prononce, la veille,
contre Audotia Latanief, l'odieux des accusations portes contre tout le
parti socialiste et l'insolence du dcret qui confiait la rgence  la
plus impopulaire des princesses... Et, maintenant, un souffle d'meute
grondait aux pieds du palais.

Moellnitz interrompit sa lecture. La clameur croissait, confuse et
menaante.

--Montrez-vous, madame, dit le roi  Wilhelmine.

Un huissier ouvrit une fentre, et la princesse s'avana sur le balcon.

La clameur s'engouffra, plus forte et plus distincte, dans la salle du
trne. Des cris se dtachrent:

--A bas la rgente!

Wilhelmine, la tte haute, demeurait immobile sous ses voiles noirs.

Alors Christian XVI se fit rouler, dans son fauteuil de mourant, auprs de
la princesse.

Le peuple se tut en voyant le vieux souverain. Ce fut un vaste silence
glac, fait de respect sans amour.

Brusquement, la princesse rentra dans la salle; elle alla prendre le petit
Wilhelm, qui tremblait de tous ses membres et balbutiait: Maman, j'ai
peur, souleva l'enfant dans ses bras et le prsenta au peuple.

Il y eut dans la foule quelques secondes d'indcision, de rumeur hsitante
et vague. Puis on entendit nettement une voix de femme qui disait:

--Il est gentil.

Une autre voix cria:

--Vive le roi!

Le cri se propagea, et ce fut bientt une clameur unanime:

--Vive le roi! Vive le roi!

Le grand chancelier, comte de Moellnitz, se pencha vers le ministre
Hellborn, redevenu son meilleur ami:

--Oh! parfait!... Nous le ferons voir au peuple de temps en temps.

--Pauvre petit! dit Hellborn. Ils ont piti de lui. Combien cela
durera-t-il?

       *       *       *       *       *

Le lendemain, au petit jour, Audotia Latanief fut pendue. La police, tout
entire sur pied, et des rgiments de cavalerie assurrent l'ordre.

Quelques heures aprs, on retrouvait, dans l'tang du parc d'Orsova, le
cadavre de Frida de Thalberg. Un homme avait aperu par hasard, accroche
aux roseaux de la rive, sa chevelure d'or rouge.

FIN

       *       *       *       *       *

DU MME AUTEUR:

LE DPUT LEVEAU, comdie en quatre actes.
MARIAGE BLANC, drame en trois actes.
RVOLTE, pice en quatre actes.


IMPRIMERIE CHAIX,
RUE BERGRE, 20, PARIS.--28930--12 92.--(Encre Lorilleux).

       *       *       *       *       *





End of the Project Gutenberg EBook of Les Rois, by Jules Lematre

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