The Project Gutenberg EBook of Un drame au Labrador, by Eugene Dick

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Un drame au Labrador

Author: Eugene Dick

Release Date: November 12, 2004 [EBook #14030]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN DRAME AU LABRADOR ***




Produced by Renald Levesque, from files made available by La
bibliothque Nationale du Qubec





[Illustration 001.png]

UN DRAME AU LABRADOR

PAR

Le Docteur EUGENE DICK.

_(Illustrations de Edmond-J. Massicotte)._



I

LES FUGITIFS

Il y a un peu plus d'une cinquantaine d'annes,--en face du _Grand
Mcatina_, sur la cte du Labrador,--vivait une pauvre famille de
pcheurs, compose du pre, de la mre, de deux enfants (un garon et
une fille), et du cousin de ces derniers.

Le chef de la famille s'appelait Labarou; le fils, Arthur, et le cousin,
Gaspard.

Quant aux deux femmes, l'une rpondait au nom de mre Hlne et l'autre
au sobriquet de: Mimie.

Tout ce petit inonde vivait en parfaite intelligence, se contentait de
peu et n'avait pas la moindre ide que l'on ft plus heureux ailleurs
que sur cette lisire de cte dsole qu'il habitait.

Pour peu que la pche allt bien, que la tempte ne vnt pas dmolir la
barque ou abmer les filets et que le hareng, la morue et le maquereau
fissent leur migration au temps voulu, on n'en demandait pas davantage.

L'automne et le printemps, une golette de cabotage parcourait cette
partie de la cte, approvisionnant les pcheurs chelonns a et l,
achetait leur poisson et les quittait pour ne revenir qu' la nouvelle
saison navigable.

Quelquefois cette golette avait  son bord un missionnaire, charg des
intrts spirituels de cette, vaste tendue de pays.

Et cette visite bisannuelle, impatiemment attendue, constituait tout
le commerce qu'avait avec le reste de l'humanit la petite, colonie de
_Kcarpoui_.

Car c'tait sur la rive droite de la rivire Kcarpoui,  son embouchure
mme dans le fond de la baie du mme nom, que la famille Labarou avait
assis son tablissement.

Cela remontait  1840.

Un soir de cette anne-l, en juillet, une barque de pche lourdement
charge abordait sur cette plage.

Elle portait les Labarou et tout ce qu'ils possdaient: articles de
mnage, provisions et agrs.

Le pre,--un Franais des les Miquelon,--fuyait la justice de la
colonie lance  ses trousses pour le meurtre d'un camarade, commis dans
une de ces rixes si frquentes entre pcheurs et matelots, lorsqu'ils
arrosent trop largement le plaisir qu'ils prouvent de se retrouver sur
le _plancher des vaches_.

Il s'tait dit avec raison que le diable lui-mme n'oserait pas l'aller
chercher au fond de ces fiords bizarrement dcoups qui dentellent le
littoral du Labrador.

Le fait est que les hasards de sa fuite prcipite avaient
merveilleusement servi Labarou.

Rien de plus trange d'aspect, de plus sauvage  l'oeil que l'estuaire
de cette baie de Kcarpoui,  l'endroit o la rivire vient y mler ses
eaux; rien de plus cach  tous les regards que cette plage sablonneuse
o la barque des fugitifs de Miquelon venait enfin de heurter de son
trave une terre indpendante de la justice franaise!

Les lames du large, longues et presque niveles par une course de
plusieurs milles en eau relativement calme, viennent mourir avec une
rgularit monotone sur un rivage de sable fin, dessin en un vaste
hmicycle qui enserre cette grosse patte du Saint-Laurent allonge sur
le torse du Canada.

Mais, au-del de cette lisire de sable, d'un gris-jauntre trs doux
 l'oeil, quel chaos!... quel entassement monstrueux de collines
pierreuses, de blocs erratiques  quilibre douteux, de falaises  pic
encaissant l'troite et profonde rivire qui a fini par creuser son
lit,--Dieu sait au prix de quelle suite de sicles!--au milieu de cette
cristallisation tourmente!....

a et l, des mousses, des lichens, de petits sapins mme. pais et
trapus, s'lancent des fentes qui lzardent ou sparent les diverses
assises de ce couloir de Titans, au fond duquel la Kcarpoui chemine,
tapageuse et profonde, vers la mer.

Le thalweg de cette valle est indiqu par la ligne sinueuse des
conifres en bordure sur ses crtes, jusqu' un pt de montagnes trs
leves qui masque l'horizon du nord.

A droite et  gauche, le sol, moins tourment, offre ci et l des
bouquets de sapins ou d'pinettes, qui semblent des lots surlevs au
sein d'une mer de bruyres, d'o mergent de nombreux rochers couverts
de mousse et de squelettes d'arbres foudroys, o le feu du ciel a
laiss sa patine noirtre....

En somme, s'il plat  l'imagination, le paya semble aride et tout 
fait impropre  l'agriculture.

Pourtant, Labarou embrassa d'un oeil satisfait ce paysage d'une horreur
saisissante....

Bon homme au fond, mais d'humeur taciturne,--surtout depuis cette fatale
rixe o il avait tu un camarade,--le pcheur miquelonnais ne tarda pas
 s'prendre de cette nature bouleverse, si Lien en harmonie avec sa
propre conscience.

La situation exceptionnelle aussi de cette jolie baie, en pleine rgion
de pche, le dcida....

[Illustration: La baie de Kcarpoui, o rside la famille Labarou.]

Il rsolut de s'y fixer.

L'installation ne fut ni longue, ni difficile.

Des sapins et des pinettes, de mdiocre futaie sur toute cette partie
du littoral, furent abattus, grossirement quarris et superposs pour
former les quatre pans du futur logis. Toutes ces pices de bois, lies
 queue d'aronde aux quatre angles, formrent un carr trs solide, que
l'on surmonta d'un toit en accent circonflexe, recouvert de planches
confectionnes  la diable....

Et la maison tait construite.

On s'en rapporta aux jours de chmage  venir pour amliorer petit 
petit cette installation faite  la hte et y ajouter les hangars et
autres annexes indispensables.

L'essentiel, pour le moment, c'tait de s'organiser pour la pche.

Les agrs furent inspects et rpars; la barque radoube et goudronne
de l'trave  l'tambot; les voiles remises en tat....

Bref, quinze jours aprs leur abordage, les Labarou se retrouvaient chez
eux et reprenaient leur train de vie ordinaire.

Cela devait durer douze annes entires, pendant lesquelles un incident
digne d'tre rapport vint rompre la monotonie de cette existence
patriarcale.



II

AVENTURE DE CHASSE

En juillet 1850,--c'est--dire dans la dixime anne de leur sjour
 Kcarpoui,--les jeunes cousins Labarou firent une assez longue
expdition en mer.

gs tous deux alors d'un peu plus de vingt ans, trs dvelopps
physiquement et hardis marins, ils ne craignaient gure de s'aventurer
en plein golfe, dans la barque  demi ponte qu'ils s'taient construite
eux-mmes, sous la direction du vieux Labarou.

Cette fois l,--soit hasard de la brise, soit curiosit
d'adolescents,--ils avaient pouss une pointe jusque prs de la cte
ouest de Terre-Neuve, malgr les recommandations paternelles; et, joyeux
comme des galopins qui ont fait l'cole buissonnire, ils revenaient
 pleines voiles vers la baie de Kcarpoui, lorsqu'on remontant le
littoral, qu'ils serraient d'assez prs, un spectacle fort attrayant
pour des yeux de chasseurs leur fit aussitt oublier qu'ils taient
presss....

Deux caribous,--arrts au bord de la mer, o ils taient venus boire
sans doute,--se tenaient cte  cte, les pieds dans l'eau et la mine
inquite, regardant cette embarcation voile qui se mouvait sans bruit,
 quelque distance du rivage.

La tentation tait vraiment trop forte!....

Un coup de barre, et la barque se dirigea vers le rivage, qu'elle
laboura de son trave et o elle s'immobilisa.

Les deux jeunes gens, le fusil  la main, taient dj partis en chasse.

Mais les gentilles btes,--revenues de leur premier mouvement de
surprise et ramenes d'instinct au sentiment de la prudence,--
pirouettrent sur leurs pieds et disparurent sous bois, gagnant la cte
voisine.

Les chasseurs s'lancrent sur leurs traces et eurent bientt fait
d'escalader la cte boise qui leur masquait l'horizon du nord.

Arrivs sur la crte, ils s'arrtrent un moment pour reprendre haleine
et s'orienter.

Devant eux s'tendait une large savane, tapisse de bruyres longues et
maigres, mergeant d'une herbe jaunie, haute et clairseme. a et l,
des rochers du formes diverses accidentaient cet espace dcouvert, que
_Jupiter tonnant_ avait d dfricher lui-mme S'il fallait en juger par
les souches  demi calcines qui dressaient partout leurs squelettes
noircis.

Au-del de cette savane, au pied de la chane de montagnes qui fermait
l'horizon du nord, Se voyait une lisire de fort pargne par
l'incendie.

C'est vers ce bois que se dirigeaient les caribous, quand nos chasseurs
les revirent du haut de la cte.

La dlibration ne fut pas longue.

Nos jeunes Nemrods rsolurent de continuer la poursuite.

Mais ce fut bien inutilement qu'ils s'essoufflrent  courir au milieu
de cette savane pleine de trous et de bosses, car les caribous prirent
un galop allong, qui les porta en quelques minutes au pied des
contreforts boiss de la chane de montagnes, o ils disparurent....

Haletants et penauds, les deux cousins s'arrtrent enfin sur une
minence rocheuse, d'o ils pouvaient embrasser toute la savane, et mme
l'immense golfe, dont la nappe bleutre, chancre par les dentelures
de la cte, s'tendait devant leurs yeux jusqu'au littoral ouest de
Terre-Neuve.

Quel panorama!

A droite, le bras oriental de la baie de Kcarpoui s'avanait dans
la mer,  demi repli, comme s'il et voulu retenir les flots qui la
baignaient. L'ouverture de la baie, elle-mme, tait visible jusqu'
son milieu, mais,  part ce petit triangle d'azur miroitant au sein des
masses sombres qui l'enserraient, ce n'taient, jusqu' perte de vue,
que le chaos mouvement de la cte labradorienne s'abaissant avec
gradation vers le golfe, dont la surface scintillante se confondait avec
l'horizon, dans les lointains du couchant.

Tout homme, en prsence d'un pareil spectacle, est pote d'instinct;
et les jeunes Labarou, sans connatre un tratre mot des rgles de
la posie, ne purent s'empcher de faire entendre des exclamations
admiratives:

--La belle vue qu'on a d'ici! s'cria Arthur.

--Hum! grommela Gaspard: c'est rudement chiffonn!

--Vois donc.... notre fameuse baie Kcarpoui, ce qu'elle est devenue; 
peine grande comme le foc de la barque!

--Nous en sommes loin!... rpliqua Gaspard, que cette rflexion de son
cousin arracha aussitt  sa contemplation. Au fait, ajouta-t-il, il est
temps de regagner la mer. Filons.

--C'est vrai... Ces diables de caribous vont nous faire perdra une
mare, et nous ne serons pas chez nous avant ce soir.

--A la cte, et courons!

Et Gaspard, prenant les devants, s'engagea aussitt sur la pente du
monticule qui leur avait servi d'observation, dvalant comme un cerf qui
aurait eu toute une meute sur les jarrets.

Arthur ne fut pas lent  le suivre; et tous deux, prenant la savane en
diagonale pour piquer au plus court, firent ainsi un bon demi-mille,
ne s'arrtant qu'au pied d'une colline peu leve, qui leur barrait la
route.

L, ils firent halte un moment pour souffler, puis reprirent aussitt
leur marche en avant.

Arrivs sur le dos de cette intumescence, absolument dpourvue de
vgtation, ils s'orientrent un instant et allaient redescendre le
versant oppos, lorsqu'un coup de fusil, tir de fort prs, les cloua
net sur place.


[Illustration: Puis l'ours bondit sur le sauvage et l'crasa.]

Avant mme d'avoir eu l'opportunit d'changer une parole, ils
entendirent un hurlement de douleur et virent,  une couple d'arpents en
face d'eux, un ours bless qui traversait la savane, par bonds ingaux,
et qui finit par se laisser choir au pied d'une souche, o il demeura
immobile.

D'o portait co coup de fusil?....

Qui avait tir?....

Les Labarou eurent  peine le temps de se poser ces questions, qu'elles
taient rsolues.

Un enfant d'une douzaine d'annes environ,--un ptit sauvage,  en juger
par son costume et son teint basan,--surgit des broussailles, parut
examiner les traces sanglantes laisses par l'animal bless, puis
retournant aussitt sur ses paa, il se prit  crier:

--Vite, pre, y a du sang tout plein!

Un homme grand, sec, la figure osseuse et brune, parut aussitt, tenant
en main un fusil qui fumait encore.

Il changea quelques paroles avec son fila et s'approcha avec prcaution
jusqu' quelques pieds de l'endroit o, gisait l'ours.

Ayant aperu ce dernier, il s'arrta et fit mine de recharger son
arme. Mais, voyant la bte immobile sur le flanc, il remit en place
la baguette,  demi tire, du fusil qu'il tenait do la main gauche et
s'avana, tout courb, vers l'animal, en apparence mort.

A deux pas de sa victime, le sauvage s'arrta de nouveau et se mit
en frais do fourrer le canon de son arme sous le cadavre, pour le
retourner, sans doute, et voir la blessure par o la vie c'tait
chappe.

Mais il arriva alors quelque chose de bien inattendu et de bien
terrible....

D'un coup de patte, l'ours fit voler le fusil au loin; puis bondissant
sur le sauvage abasourdi, il l'crasa sous sa masse pesante, lui
labourant en mme temps la poitrine, de ses longues griffes.

Pendant quelques secondes, l'homme et la bte s'agitrent....

Puis l'homme demeura immobile....

Il tait mort!

La scne avait droul ses pripties si vite, que ni l'enfant, muet et
terrifi, ni les deux cousins, frapps de stupeur, n'avaient eu lo temps
d'intervenir.

Ce fut le petit sauvage qui secoua le premier l'espce de paralysie qui
immobilisait les trois spectateurs....

Tirant un couteau d'une gaine de cuir, suspendue  sa ceinture, il se
rua sur l'ours avec frnsie et se prit  lui cribler les flancs de
blessures profondes.

Puis, avec une force musculaire au-dessus de son ge, il retourna la
bte.--bien morte, cette fois,--dgageant ainsi le corps de son pre,
sur la poitrine duquel il se jeta, y enfouissant sa figure.

C'tait navrant et terrible.



III

UN REPAS DE GIGOT D'OURS

Gaspard, qui arrivait, prcd d'Arthur, ne put s'empcher de dire,
malgr son flegme:

--Triste!

Quant  Arthur, il prit doucement l'enfant dans ses bras, tout comm
l'aurait fait une mre, et l'arracher  son treinte pour le transporter
plus loin.

Il lui disait, tout en le clinant:

--Ne pleure pas, petit.... Nous aurons bien soin de toi.... Il y a
encore de l place pour un chez le papa Labarou.... Tu vas venir avec
nous.... Tu seras de la famille....

L'enfant, adoss  une souche, ne rpondait pas.

Seulement, il souleva un instant ses paupires et fixa ses prunelles,
trs noires et trs lumineuses, sur Arthur, comme pour s'assurer a'il
avait affaire  un ami ou  un ennemi.

Puis il courba de nouveau le front, gardant un silence farouche.

Sans se dcourager, le jeune Labarou lui releva doucement la tte, la
forant ainsi  le regarder.

Puis, d'une voix engageante:

--Tu me comprends, dis?

L'enfant fit un signe affirmatif.

--Tu n'as pas peur de nous, n'est-ce pas?

Mouvement de tte ngatif.

--Alors. pourquoi ne parles tu pas?

Le petit sauvage mit un doigt dans sa bouche, fit mine de le mchonner,
puis dit enfin:

--Manger!

--Tu as faim, petit? s'cria Arthur.

--Moi aussi! dit Gaspard, jusque l spectateur muet.

--Ah! ah! je m'explique,... fit en riant le plus jeune des Labarou. Ce
garon-l ne veut pas faire mentir le proverbe: Ventre affam n'a point
d'oreilles! Eh bien, puisque c'est comme a, mangeons un morceau....
Seulement, pour manger un morceau, il faut l'voir sous la main.

--L'ours! fit laconiquement Gaspard.

--Tu deviens fou!.... On ne mange pas de ce gibier-l! se rcria Arthur.

--Demande  ce moricaud, ton nouvel ami.

L'enfant, sans attendre la question, rpondit aussitt:

--Bon, bon, l'ours.

Puis il se prit  mcher  vide, de faon si drle, que les deux cousins
eurent une folle envie de rire.

Ce qua voyant, le petit sauvage sourit  son tour et se leva.

Alors, s'armant de son couteau-poignard, avec lequel il s'tait si bien
escrim tout  l'heure, il s'approcha de l'ours et se mit en frais de
lui fendra le ventre.

Gaspard ouvrait la bouche pour l'arrter, dans la crainte qu'il n'abmt
la peau, mais il se rassura aussitt en voyant avec quelle dextrit le
garonnet oprait.

Il se contenta de lui venir en aide, afin que la besogne ft plus vite
expdie.

Arthur, lui, profita d'un moment o l'enfant, tout occup  son travail,
lui tournait le dos, pour enlever prestement le corps du pre et le
dissimuler, quelques pas plus loin, derrire une touffe de bruyre.

Le brave garon avait agi spontanment, sans calcul ni rflexion, m par
un sentiment de pudeur filiale, en prsence de cet enfant qu'un drame
terrible venait de rendre orphelin.

Mais le petit peau-rouge, sans dtourner la tte, avait pourtant vu....
ou devin, car il murmura  l'oreille du jeune Labarou, quand celui-ci
l'eut rejoint:

--Bien fait, a.... Toi, bon ami.

Et il se reprit  corcher l'assassin de son pre, sans manifester plus
d'motion.

Au bout d'un quart-d'heure, matre Martin, dpouill de sa peau, n'tait
plus reconnaissable. Il ressemblait aussi bien  un honnte veau,
apprt dans l'tal d'un boucher, qu' une bte froce, rpute
immangeable.


[Illustration: S'armant de son couteau poignard, le petit sauvage se mit
en frais de lui fendre le ventre.]

Cette mtamorphose avantageuse rveilla les estomacs assoupis et fit
taire toutes les rpugnances.

On se unit rsolument  l'oeuvre pour organiser un repas srieux.

Mais, ici, une difficult imprvue se prsenta: Comment faire du feu!

Personne n'avait d'allumette ni du pierre  fusil.

D'ailleurs, en supposant mme qu'on pt se procurer du feu, de quelle
faon l'utiliser pour cuire le morceau de venaison destin au festin?...

Ce fut encore le petit sauvage qui tira nos amis d'embarras.

Il se mit  fouiller partout, dans les environs, jusqu' ce qu'il eut
trouv un clat de bois de cdre, dans le centre duquel il pratiqua un
trou, avec la pointe de son couteau. Partant de ce trou, il creusa une
petite rainure, qui s'en loignait de quelques pouces et qu'il bourra de
mousse, bien sche, saupoudre de charbon de bois cras, emprunt  une
souche du voisinage.

Ayant alors confectionn une lgre baguette de cdre, effile  l'un
de ses bouts, il en introduisit la pointe dans le trou qu'il venait de
faire et se mit  la tourner aussi rapidement que possible entre les
paumes de ses mains....

Quelques tincelles jaillirent bientt, qui enflammrent la mousse et le
charbon....

On avait du feu!

Restait  confectionner le fourneau o se rtirait la pice de
rsistance du festin en perspective.

Gaspard s'en chargea.

Il mit de champ deux pierres plates, pour former les parois latrales,
puis les couvrit d'une troisime, plus mince et plus large, destine
dans son esprit  servir de.... lchefrite.

Alors, fort satisfait de son fourneau, il alluma aussitt au-dessous un
bon feu de branchages.

Pendant que ce chef-d'oeuvre d'architecture.... culinaire s'difiait, il
va sans dire que le petit sauvage ne demeurait pas inactif.

Il avait dtach de l'ours un cuissot des plus respectables et, aprs
l'avoir envelopp d'herbes, paraissait attendre que l'appareil de
Gaspard ft prt  fonctionner.

De son ct, celui-ci trouvait le nouveau marmiton bien lent  apporter
au fourneau la pice de rsistance du futur dner.

De sorte que tous deux se regardrent d'un air assez drle, qui voulait
dire clairement: Eh bien, qu'est-ce que tu attends?

De toute vidence, nos deux taciturnes ne se comprenaient pas du tout.

Heureusement, Arthur,--qui n'avait pas, lui, la langue dans sa
poche,--intervint:

--Alors, gamin, demanda-t-il  l'enfant, que fais-tu l?.... Te
manque-t-il quelque chose?

--Cailloux! rpondit le marmiton improvis, en dposant son jambon par
terre et, dsignant le feu:

--Des cailloux dans le feu! se rcria Arthur. Pourquoi faire? Les
cailloux de ce pays-ci seraient-ils du charbon de.... pierre, par
hasard?

Mais Gaspard, lui, avait fini par comprendre.

--J'y suis! dit-il.... Des cailloux rougis au feu, un trou dans la
terre.... Nous dnerons avec du jambon d'ours cuit  l'touffe.

--Tiens! c'est vrai.... j'ai entendu parler de cette cuisine de
voyage.... Laissons notre petit ami prparer la chose  sa guise, et
agissons. Moi, je vais chercher des cailloux. Toi, creuse un trou comme
tu pourras.

En un clin-d'oeil, Arthur eut rempli son chapeau de ces pierres
arrondies,  nuances varies, qui abondent dans ces parages.

Il les disposa adroitement entre les tisons du foyer et se chargea
d'entretenir le feu.

Gaspard, de son ct, creusait une fosse dans le sable, se servant, en
guise de pioche, d'un bout de branche pointue et,  dfaut do bche, de
ses mains, pour rejeter la terre au dehors.

Bref, nos trois affams y mettant chacun du sien, un lit de cailloux
brlants fut tendu au fond de cette fosse, puis recouvert d'une couche
d'herbes sur lesquelles le cuissot fut dpos. Par-dessus, on ajouta une
nouvelle couche d'herbes; puis on remplit la fosse de terre autour d'un
bton maintenu verticalement au centre, de faon qu'en le retirant
avec prcaution, il restt une sorte de chemine communiquant avec
l'extrieur.

Ces deux oprations termines, les deux cousins crurent, cette fois,
qu'il n'y avait plus qu' laisser faire et prirent une posture aise
pour fumer une bonne pipe de tabac--histoire de tromper la faim canine
qui les travaillait.

Mais le petit sauvage, lui, songeait bien au repos, vraiment!

Il furetait du regard autour de lui, ayant l'air de chercher quelque
chose.

Tout  coup, il partit comme un trait et disparut dans les broussailles.

--Qu'est-ce qui le prend? se demanda Arthur, qui le suivait des yeux
avec tonnement.

Ce petit bonhomme l'intressait dcidment. Il lui trouvait de ces
allures,  la fois farouches et gentilles, qu'ont les jeunes chats qui
commencent  s'apprivoiser.

Cependant le petit bonhomme revint bientt, toujours courant. Il tenait
 la main une large corce, qu'il venait de dtacher d'un bouleau et
qu'il faonnait  l'aide de son poignard,--sans s'arrter, du reste.

En un tour de main, il eut fabriqu un de ces rcipients que nos
sucriers canadiens appellent cassots et qu'ils destinent  recueillir la
sve de l'rable  sucre.

Un ruisseau coulait non loin de l. Le cassot y fut empli et rapport 
bras tendus.

Tout cela dans le temps de le dire.

C'est alors que les Labarou eurent d'explication de l'utilit du
btonnet fich dans la terre recouvrant le jambon.

De temps en temps, en effet, le petit sauvage avait le soin de retirer
ce btonnet pour vider un peu d'eau dans le trou qu'il laissait.

Et, chaque fois, un jet de vapeur montait  l'orifice:

--Bravo, garon!.... s'criait Arthur, tout  fait enchant de son
protg.

Puis  Gaspard, toujours calme ut froid:

--Quel luxe, cousin!... Une cuisine  vapeur dans les savanes du
Labrador!

--Tout cela prend bien du temps... murmurait ce dernier, une main sur
l'estomac.

Mais non!... Il se trompait, le cousin; car, en moins d'une demi-heure,
le gigot fut retir du trou et servi sur une belle corce de bouleau.

L'apptit aidant, sans doute, il fut trouv mangeable par les Franais,
qui lui firent honneur.

Quand au sauvagillon, il en avait la figure toute irradie.

--Ah! mes amis, conclut Arthur en se levant de table, si, pendant la
dernire quinzaine, ce jambon, au lieu de courir la savane, se ft
tranquillement repos dans une bonne saumure, il serait superbe!

--Il ne lui manque, en effet, qu'une chose, appuya Gaspard: du sel.

--Nous salerons ceux qui restent, aussitt arrivs:--car nous les
emportons, tu sais!....

--Et la peau?

--Moi porter la peau, dit l'enfant.

--Non pas; c'est trop pesant pour toi, protesta Arthur. Je m'en charge.
Vous deux, prenez chacun un gigot, et en route!... voici le soleil qui
baisse.

Avant de partir, toutefois, les jeunes Franais voulurent donner une
spulture sommaire au vieux sauvage, qui gisait l, prs d'eux.

Mais l'enfant les gnait.

Comment l'loigner?

Ce fut lui-mme qui coupa court  l'hsitation de ses nouveaux amis,
en allant droit au cadavre et en cherchant du regard un endroit o il
pourrait l'enfouir.

Ds lors, les autres mirent de ct leurs scrupules.

Le corps fut transport au pied d'un monticule de sable, qui se trouva
d'aventure  un arpent de l, et que l'on grena sur lui.

Deux bton croiss, figurant tant bien que mal le signe de la
Rdemption, furent dresss sur ce tumulus, que l'on recouvrit par mesure
de prcaution, de cailloux pesants....

Puis, aprs avoir adress mentalement une courte prire au Tout-Puissant
 l'intention du pauvre Abnaki, qui attendrait l le jugement dernier,
les trois jeunes gens, trs impressionns, se chargrent des dpouille
de l'ours et quittrent la savane, se dirigeant vers le fleuve.

Inutile d'ajouter que le petit sauvage s'tait empar de l'attirail de
chasse de son dfunt pre, et qu'il portait, lui aussi, outre sa nart de
venaison, le fusil sur l'paule....

Sa dmarche conqurante le disait assez!

Songez donc.... Un fusil  lui!

Le rve je son adolescence ralis!

Il y avait bien de quoi rendre un peu fat, mme un garon d Quimper, au
vieux pays.

En moins de deux heures, on atteignit la plage.

La barque, couche sur le flanc, tait  sec. Mais, comme la mer
montait, il n'y avait pas lieu de maugrer contre cet lment.

Toutefois les voyageurs, impatients de rentrer chez eux, ne voulurent
pas attendre.

Ils glissrent sous la quille de leur embarcation des rouleaux de bois
flott, trs abondant partout sur la grve, et russirent en peu de
temps  la remettre A flot.


[Illustration: Ce este d'Arthur, c'tait une adoption srieuse.]

Puis les voiles furent livres  une brise de nordt, qui soufflait
ferme....

Et vogue la galre vers Kcarpoui!

Seulement la galre, outre son quipage habituel des Franais, avait,
cette fois-ci, un passager bien inattendu; un descendant direct des
aborignes du golfe Saint-Laurent.



IV

WAPWI

Le petit sauvage, en effet, n'avait soulev aucune objection quand on
lui proposa de l'emmener.

Loin de l, peu s'en fallut qu'il ne sautt au cou de son nouvel ami,
Arthur en l'entendant lui dire, comme conclusion du dialogue chang
entre eux:

--C'est entendu, mon petit homme: tu viens avec nous et, sauf
empchement imprvu mis par les bonnes gens de Kcarpoui, tu fais de ce
jour partie de l'intressante famille Labarou.

Et il plaa sa main ouverte sur la tte de l'enfant, dont le regard
intelligent le remerciait.

Ce geste d'Arthur Labarou, c'tait une adoption, une adoption srieuse.

L'avenir le prouva bien.

Alors, ce fut une avalanche de questions, auxquelles le nouveau frre
dut rpondre le mieux possible,--ou plutt le plus possible, car il
n'tait gure babillard, ce gamin de race rouge.

Mais, comme le fils des Gaules avait de la langue pour deux, il finit
par tirer au clair la biographie de son protg.

D'abord, il s'appelait _Wapwi_.

Il tait n de l'autre ct de la mer (le Golfe Saint-Laurent), dans un
_ouigouam_ construit sur les borda d'une grande baie qui mlait ses eaux
 celles du lac sans fin (l'Ocan Atlantique).... par del une autre
baie bien plus tendue devant laquelle il fallait passer.... (la Haie
de _Miramichi_, videmment, qui se trouve plus loin que la Baie des
Chaleurs, laquelle est dix fois plus considrable).

Ses parents taient des Abnakis.

Ils vivaient assez misrablement de chasse et de pche, lorsqu'un jour
des trangers survinrent qui leur dfendirent de prendre du saumon dans
la rivire, avec des filets, sous peine de se voir chasser du paya,...

Dcourags, les parents de Wapwi migrrent vers le nord, longeant
la cte dan leur canot d'corce jusqu' ce qu'ils atteignissent la
Baie-des-Chaleurs....

Pendant des jours et des jours, ils remontrent la rive droite de ce
grand bras de mer, qu'ils n'osaient traverser dans sa partie la plus
large....

Finalement, croyant qu'il ne verrait jamais se rtrcir cette nappe
d'eau interminable, le pre prit le parti de la traverser, par un beau
temps calme....

Hlas! cette tentative devait amener une catastrophe!....

Le lger canot avait  peine dpass le milieu de la baie, que le vent
ne prit  souffler avec rage, soulevant des lames hautes comme des
_cabanes_ (c'est Wapwi qui parle, ne l'oublions pas) et ballottant
l'embarcation comme une simple corce....

Il devint vident que le canot allait se faire _coiffer_, d'une minute 
l'autre, par les lames qui dferlaient sous la brise....

Cependant, l'Abnaki luttait hroquement, tenant tte, l'aviron en
mains, aux montagnes d'eau qui assaillaient sa pauvre pirogue....

Dj, on distinguait nettement la rive  atteindre.

Le bruit du ressac sur le sable retentissait  travers les clameurs du
vent....

Encore quelques efforts, et l'on allait pouvoir remercier les manitous
d'un salut si chrement gagn, lorsqu'un craquement sinistre fit pousser
un gmissement au vieux canotier....

Son aviron s'tait rompu par le milieu!

Ds lors, le naufrage devint invitable....

La pirogue, saisie par une vague chevele, tourna sur elle-mme et,
se remplissant d'eau, fut renverse, livrant au gouffre ceux qui la
montaient....

Que se passa-t-il ensuite?

Wapwi n'en eut point conscience.

Tout ce qu'il se rappelait, c'est, qu'il fit nuit dans son cerveau et
qu'il lui parut que cent moulins  farine faisaient entendre leur fracas
dans ses oreilles....

Il perdit connaissance.

Quand il rouvrit les yeux, il tait couch sur le sable du rivage, et
son pre, pench sur lui, piait son rveil.

Le vieil Abnaki avait l'air dsol, le regard morne.

A l'enfant qui demandait sa mre, il montra les flots dchans.

L'enfant comprit, et un grand dchirement se fit dans sa poitrine....

En voquant ce souvenir, le pauvre petit Wapwi, les yeux dilats,
semblait revoir la scne terrible qui le rendit orphelin.

Il se tut et demeura rveur, le front pench.

Les deux cousins respectaient cette motion filiale.

Mais l'enfant releva bientt la tte et se hta do terminer son
rcit,--heureux probablement de se dbarrasser de souvenirs pnibles.

Au reste, l'anne qui suivit la mort de sa mre ne fut marque par aucun
incident extraordinaire,  part de continuels dplacements qui amenrent
finalement le pre et le fils sur la cte du Labrador, o ils furent
accueillis par un campement de Micmacs....

C'est l,-- quelques milles de l'endroit o avaient atterri les deux
Franais,--que vcurent depuis les fugitifs; l aussi que le pre se
remaria a une grande diablesse de veuve Micmaque, qui lui fit la vie
dure et battait le pauvre petit Abnaki comme pltre.

Il tait bien heureux d'tre dbarrass de cette mchante femme et ne
demandait qu' vivre dornavant avec ses nouveaux amis blancs....

Tel fut le rcit qu' force de questions et de caresses encourageantes,
Arthur parvint  arracher  son protg.

Toute une vie de misre, de privation, de deuil!

Pauvre petit sauvage!... Le jeune Franais, qui avait le coeur
excellent, se promit bien de faire tout en son pouvoir pour que, chez
ses nouveaux parents de la grande famille blanche, il gott un peu de
ce bonheur passager que le bon Dieu ne refuse pas aux enfants de son
ge.

Et, comme -compte, il l'embrassa fraternellement....

Ce qui fit lever les paules  Gaspard, homme peu dmonstratif.

Mais on arrivait au fond de la baie de Kcarpoui....

Un homme et deux femmes se tenaient sur le rivage, le regard tendu....

Les femmes agitaient leurs mouchoirs....

C'taient les bonnes gens qui clbraient le retour des enfants...

Il va sans dire que le petit Wapwi fut accueilli avec joie, surtout par
les femmes.

La suite de ce rcit prouvera que les exils du Labrador venaient de
faire l une heureuse acquisition.

Puis la petite colonie, compose maintenant de six personnes reprit ses
habitudes patriarcales, amliorant sans cesse ses conditions d'existence
matrielle et vivant dans une paix profonde.

Mais il tait crit que le guignon avait suivi cette famille prouve
jusque sur les rives du Saint-Laurent.

La coupe du malheur, encore  moiti pleine, devait tre vide jusqu'au
fond.

La tranquillit prsente n'tait qu'une accalmie.



V

UNE VOILE A BBORD

Un matin de l'anne 1852, Arthur remontait de la grve en courant comme
un lvrier.

Apercevant son cousin prs de l'habitation, il lui cria, avec des gestes
d'ancien tlgraphe:

--Oh! de la cambuse!

--Qu'y a-t-il? rpondit l'autre.

--Une voile  bbord.

--C'est la golette qui remonte, je suppose?....

--Es-tu fou?.... Voil huit jours  peine qu'elle est passe ici! Et,
d'ailleurs, il lui faut aller aux les pour sa petite contrebande....

--Qu'est-ce que c'est, alors?

--Allons voir.

Les deux cousins s'taient rejoints.

Ils redescendirent ensemble vers le rivage, d'o l'on apercevait, 
moins d'un mille dans l'est, la cte occidentale de la baie.

Il y avait l, en effet, une voile.

Dans le langage du marin, qui dit une voile dit un vaisseau.

Or, cette fois, la voile en question tait une grande barque de pche,
bien gre, bien arrime et paraissant avoir pour cargaison tout le
mli-mlo qui constitue l'attirail d'une maison de pcheurs.

Elle venait justement de jeter l'ancre  une couple d'encablures du
rivage.

On s'agitait  bord; on allait, on venait,--les hommes carguant et
serrant les voiles, les femmes rangeant ci et l de menus objets.

Bientt les alles et venues cessrent, et une mince colonne de fume
montant de la barque annona aux jeunes gens que les nouveaux voisins
taient en train d'apprter leur djeuner.

--Eh bien? fit Arthur.

--Pour du nouveau, voil du nouveau.... murmura Gaspard.

--Tout un arsenal de pche, et une belle barque!

--Ils sont du mtier, a se voit.

--Et puis des femmes.... deux!

--C'est fait exprs pour toi, qui n'avais pas de prtendue  courtiser.

--Au fait, tu as raison.... J'oublie toujours que, non content d'tre
mon cousin, tu aspires encore  devenir mon beau-frre.

--Puisque Mimie le veut, il me faudra bien en passer par l.

Et une ombre passa sur le front du jeune homme, connue si quelque
inspiration dsagrable venait de surgir en son esprit.

On remonta vers la maison pour annoncer l'vnement.

C'est ici le moment de dire que les deux cousins Labarou, bien qu'ils
parussent s'aimer beaucoup, ne se ressemblaient gure, ni au physique,
ni au moral.

Arthur, grand, mince, les cheveux chtain-clair, les yeux d'un bleu
fonc, les membres dlicats, mais d'une musculature ferme, pouvait
passer pour un fort joli garon, en dpit de son teint bronz et de sa
vareuse de matelot.

Pas un meilleur gaillard au monde. Le coeur sur la main, gai comme un
pinson, narguant l'ennui,  terre; se moquant de la bourrasque, quand il
tait au large....

Une vraie alouette de mer.

L'autre,--Gaspard,--tait son antipode.

Fortement charpent, brun comme un Espagnol, il avait les traits
rguliers, mais durs. Il parlait peu et riait encore moins. Bref,
c'tait un caractre _en-dessous_, suivant l'expression de la mre
Hlne.

Cependant, malgr ces dissemblances,--et peut-tre mme  cause
d'elles,--les deux garons s'accordaient comme les doigts de la main.
Jamais une difficult srieuse n'avait surgi entre eux.

Ils taient  peu prs du mme ge,--Gaspard ayant vingt-trois ans et
Arthur vingt-deux. Depuis leur petite connaissance, ils avaient toujours
vcu ensemble, et le premier ne se souvenait que vaguement de son pre,
qui avait pri sur les Grands Bancs, en 1837.

Quant  sa mre, il ne l'avait pas connue, la pauvre femme tant morte
alors qu'il n'avait, lui, que quelques mois.

Labarou adopta l'enfant de son beau-frre et le considra dsormais
comme faisant partie de sa propre famille.

On vivait heureux l-bas,  Saint-Pierre; la pche rapportait
suffisamment pour constituer une honnte aisance. Le pre et la mre
jouissaient d'une sant robuste; les enfants grandissaient  vue d'oeil
et allaient bientt, eux aussi, contribuer au bien-tre gnral, lorsque
le malheur que l'on sait s'abattit sur cette paisible maison....

Labarou fut attaqu, dans un cabaret de la ville, par un camarade dont
la violence de caractre n'tait que trop connue.... Les couteaux se
mirent de la partie, et l'agresseur tomba, la poitrine ouverte par plus
de six pouces de fer....

Labarou tant estim de tout le monde, on le plaignit plutt qu'on ne le
blma.... Des amis l'aidrent  s'esquiver, et il put gagner la cte du
Labrador, terre anglaise.

Seulement, ce n'tait plus Jean Lehoulier,--comme il s'appelait
rellement.

Il avait cru plus prudent d'adopter le nom de sa femme: Labarou.

Mais.... assez de retours en arrire.

Reprenons notre rcit.



VI

LE PASS REVIENT SUR L'EAU

Inutile de dire que la nouvelle apporte par les jeunes gens produisit
une rvolution dans la famille.

Songez donc!... Des voisins aprs un isolement d'une douzaine
d'annes!.... Des visages autres que ceux des Labarou  rencontrer
autour de la baie de Kcarpoui!... Pour les vieux de bonnes causeries
prs de l'tre, l'vocation du pass et des souvenirs de l-bas!....
Pour les jeunes, la connaissance  faire, l'intimit grandissant 
mesure qu'on se connatrait mieux, la joie de se revoir aprs s'tre
quitts, les suaves motions de l'amour partag: quelle porte
entr'ouverte sur l'avenir! et, par cet entrebillement, que de
perspectives riantes, vaguement claires  la lumire de l'imagination!

Il faut avoir vcu isol sur une cte dserte, ayant sans cesse sous
les yeux la majest vierge de la nature telle que Dieu l'a faite pour
comprendre l'insondable mlancolie qu'une telle situation amne  la
longue dans l'me humaine.

L'criture Sainte l'a dit: _Voe soli!_--malheur  l'homme seul sans
cesse repli sur lui-mme et abm dans la contemplation de sa misre!

Mais, si l'isolement est fatal  l'homme mr qui a vcu auparavant dans
la communaut de ses semblables et a d en maintes circonstances, subir
les heurts de l promiscuit, les chocs des passions en lutte--que dire
de la solitude constante pour des jeunes gens encore au seuil de la vie
et dont l'me avide a soif d'inconnu, d'panchement, de satisfaction
lgitime  une curiosit toujours en veil!

Pour ceux-l, c'est le repos,--un repos trop complet, peut-tre; mais,
 ceux-ci, comme la solitude est lourde et quelle innarrable tristesse
elle infiltre goutte  goutte dans les veines de la personnalit
morale!....

On en causa longtemps dans la famille.

Jamais on ne s'tait vu  pareille fte.

Seul, Jean Labarou ne prenait pas part  l'allgresse gnrale; ce qui
mettait bien un peu de gris dans le ciel bleu de la mre Hlne....

Mais son Jean avait parfois de si singulires lubies,--comme tous les
hommes, du reste!--que la bonne femme, haussant les paules, se contenta
de penser: Allons! le voil encore qui voyage dans la lune!

Et elle se reprit  caqueter,--car elle n'avait pas la langue dans sa
poche, la mre Hlne, ma foi jure, non!

--Mes gars, dit-elle aux jeunes gens, il faudra traner vos grgues
par l, vers la brunante, sans faire semblant de rien....

--Oui, oui.... appuya Mimie, en frappant ses mains l'une contre l'autre
et en jetant une tendre oeillade  Gaspard, qui fit un signe de tte
approbateur.

--Pourquoi a, la mre? demanda Arthur.

--H! mon _fieu_, pour savoir quelque chose.

--A quoi bon se cacher?.... C'est mtier de loup. Nous irons plutt les
visiter demain, au grand jour et comme de bons voisins.

--L'un n'empche pas l'autre, reprit la mre Hlne... Allez pcher
des truites en bas des chutes, au ruisseau Rouge, tout l-bas, et
arrangez-vous pour ne pas les perdre de vue.... Tachez mme de leur
parler, s'il y a moyen, sans que a paraisse....

--Tu entends, Gaspard?.... Il faudra entrer en conversation avec eux,
s'cria la ptulante Mimie. D'abord, moi, je ne pourrai dormir si je ne
sais rien avant la nuit....

Jean Labarou releva la tte.

--Tout doux, tout doux, les femmes, fit-il en retirant sa pipe; ne vous
mettez pas si vite martel en tte... Laissez ces gens-l tranquilles.

--Mais, Jean....

--La paix, femme. Tu dois savoir ce qu'on gagne au commerce de ses
semblables.

--Mais, papa....

--Toi Mimie, ne sois pas si presse de faire de nouvelles connaissances;
tu pourrais t'en mordre les pouces plus tard, ma fille.

--Moi, pre!.... Comment cela?

--Suffit!.... Je me comprends.

Mimie ouvrait ses grands yeux bleus et ne comprenait pas, elle.

Gaspard tait-il plus avanc?

Peut-tre bien, car,  cette observation du pre Labarou, il passa sa
chique de tribord  bbord, comme disent les matelots, sans toutefois
perdre son flegme.

On jabota encore une grande heure. Puis la mre Hlne, qui avait sur
le coeur l'observation de son mari et tenait  avoir le dernier mot,
conclut en ces termes aigres-doux:

--C'est bon, les enfants.... Puisque _mossieu_ Jean le veut, on attendra
que les voisins fassent la premire visite.

C'est plus hupp!

On n'attendit pas longtemps.

Le lendemain dans la matine, deux solides gars, montant une petite
chaloupe, abordaient en face de l'habitation Labarou.

Gaspard se trouvait l, d'aventure.

--Venez, camarades, dit-il aux trangers, qu'il semblait dj,
connatre... Mais ne parlez  personne de notre rencontre d'hier soir;
mon cousin m'en voudrait de l'avoir devanc....

--Ni vu, ni connu! firent les jeunes gens en riant.

Arthur accourait.

Mimie derrire sa mre, regardait par l'entrebillement de la porte.

Jean Labarou tait invisible.

Sans faire attention  Gaspard, qui ouvrait la bouche pour parler,
Arthur donna une bonne poigne de main aux nouveaux arrivs, tout en
leur disant:

--Soyez mille fois les bienvenus, mes amis.... Savez-vous que 
devenait furieusement ennuyeux de ne voir toujours que nos figures, qui
ne sont pas dj si avenantes, jugez-en!....

--H! h! il y en a de pires aux Iles.... rpliqua galamment le plus
vieux des visiteurs.

--Ah! dame! je plains ceux qui les possdent.... Mais, dites donc....
jetez le grappin et allons voir les bonnes gens.... Je les sens qui
grillent d'impatience.

--Allons! firent les gars, se laissant conduire do bonne grce.

On pntra ple-mle dans la maison, le bouillant Arthur tenant la tte.

--Pre et mre, et toi Mimie, voici nos voisins.... annona-t-il sans
plus du crmonie.--A propos, comment vous appelez-vous?.... Nous
autres, notre nom est Labarou: le pre Jean Labarou, la mre Hlne
Labarou, le garon que je suis, Arthur Labarou, la fille Euphmie
Labarou,--plus connue sous la petit nom de _Mimie_; enfin ce garon
discret et sage que vous avez vu tout d'abord s'appelle, lui, Gaspard
Labarou.... Voil!

Arthur, ayant ainsi dsign chaque membre de la famille par ses noms et
prnoms, mit les poings sur ses hanches et reprit baleine.

Ce n'tait pas sans besoin!

On se donna la main  la ronde, comme de vieux amis qui se retrouvent.
Aprs quoi, l'an des deux frres, sans rpondre directement, dit;

--a nous fait plaisir, tout de mme, nom d'un loup marin, de rencontrer
des _pays_ sur cette bigre de cte,--car vous tes de Saint-Pierre
n'est-ce pas?

--De Saint-Malo! se hta de rectifier Jean Labarou.

--C'est tout comme. Notre pre aussi tait de l.

--Ah!... et son nom?

--Pierre Nol.

--Pierre Nol!.... Vous tes les fils de Pierre Nol? s'cria Jean
Labarou, plissant affreusement.

--Oui. L'auriez-vous connu, par hasard?

Jean fut quelques secondes sans rpondre.

Puis il dit d'une voix change:

--Non, pas prcisment.... Mais j'en ai entendu parler aux Iles.

--Vous savez alors comment il a fini, ce pauvre pre?

--Dans une rixe, n'est-ce pas? bgaya Jean.

--Malheureusement, oui: d'un coup de couteau en pleine poitrine.

--Le pauvre homme! murmura, Labarou, qui se remettait peu  peu.

--Nous tions bien jeunes alors, dit le fils an de Pierre Nol, et
c'est  peine si nous nous rappelons vaguement cette terrible affaire.


[Illustration: L'auriez-vous connu, par hasard?]

--Vous a-t-on dit le nom de... celui qui a tait le coup?

--Oui, c'est un nomm Jean Lehoulier.

--Il a sans doute t puni?

--On n'a jamais pu mettre la main dessus.... Il disparut avec sa famille
dans la nuit qui suivit l'affaire et, depuis, on ne sait pas ce qu'il
est devenu.

--Il aura pri en mer, sans doute!

--C'est, probable, car il luisait, cette nuit-l, au dire de ma mre, un
temps de chien; et sa barque qui n'tait pas grande, n'a pas d rsister
 la bourrasque.

Que Dieu ait piti de lui et des siens! dit gravement Jean Labarou. Lui
seul est le juge des actions des hommes.

Puis, changeant brusquement de sujet:

--Comme a, vous venez pour vous tablir ici?

--S'il y a moyen d'y vivre!--a ne va plus la-bas.

--On vit partout, mon garon, quand on n'est pas trop exigeant.

--Ah! pour a, la misre nous connat... Il n'y a pas toujours eu du
pain blanc dans la huche.

--Je conois.... fit Jean avec une motion contenue. On vous aidera, mes
enfants. Vous n'aurez qu'un signe  faire, vous savez.... N'allez pas au
moins vous gner avec nous: a me ferait de la peine, l, vrai.... Et,
pour commencer par le commencement, mes fils, vous allez tout de suite
donner un coup de main  vos amis pour qu'ils se construisent sans
retard une maisonnette.... C'est le plus press.

--Bravo, pre! s'cria Arthur.

--Bien parl, mon oncle! appuya Gaspard.

--Vous tes trop bon.... Merci, tout de mme.... a n'est pas de
refus... murmurrent les jeunes Nol, enchants.

--Allez, mes enfants... Ah! mais non; il faut dner tout d'abord.

--C'est ce que j'allais dire, put enfin articuler la mre Hlein;,
jusque l muette, contre son habitude.

--C'est que les femmes... voulut objecter l'an des Nol, qui
s'appelait Thomas.

--Nous attendent... acheva le cadet, Louis.

--Vous les rejoindrez tous ensemble, aussitt la dernire bouche
avale.

--Dame! puisque vous tes assez honntes....

--C'est dit. Allons, femme, attise le feu.

--Dans un quart-d'heure, tout sera prt.

Point n'est besoin de dire si le repas fut anim. Toute cette jeunesse
avait soif de confidences. Chacun fit sa biographie, qui n'tait
pas longue, heureusement. On changea, force propos, souvent sans
 propos.... On fit des projets pour l'avenir.... Des chasses qui
resteraient lgendaires furent organises sance tenante. On extermina,
autour de cette table primitive, tout le gibier  poil et  plume des
forts et des savanes labradoriennes; on retira du golfe Saint-Laurent
des milliers et des milliers de poissons de toutes grosseurs; on
dpeupla l'atmosphre de tous les volatiles qui s'y promnent...

Bref, le repas termin, il ne restait plus de vivant, dans cette partie
du Canada, que les hommes et les animaux domestiques  qui l'on fit
grce,--faute de munitions, sans doute!

Puis toute cette jeunesse moustille prit place dans la chaloupe des
Nol et traversa la baie, faisant retentir les chos de Kcarpoui de ses
joyeuses chansons.



VII

LA JOLIE SUZANNE

En moins de quinze minutes, la petite embarcation heurtait, de son
trave, le talus de la rive gauche.

On avait pass prs de la barque, mouille en eau profonde, sans s'y
arrter.

Ce qui fit dire  Arthur, surpris:

--Ah! a.... mais o allons-nous?

--Chez la maman Nol, donc! rpondit Thomas.

--Dj installs  terre?....

--Oh! installs! C'est beaucoup dire. Nous sommes camps, et encore!....
rpliqua en riant le jeune tranger.

--Les femmes grillaient de se retrouver sur le _plancher des vaches_.
Elles n'aiment pas la mer, ajouta le petit Louis.

Tout en causant, on avait retir les rames, jet le grappin et saut sur
le rivage.

Aucune installation, si primitive qu'elle pt tre, n'apparaissait
encore. Il est vrai qu'un rideau de saules feuillus bordait la rive en
cet endroit.

Les Nol prirent les devants, suivis de prs par les Labarou, La
muraille de verdure franchie, on se trouva tout  coup en face d'une
grande tente carre, faite avec des voiles de rechange, et supporte par
de nombreux piquets.

Un feu de branches sches flambait entre de grosses pierres, tout prs
de l, tandis qu'une marmite, bulbeuse comme le ventre d'un clocheton
russe, pose d'aplomb sur ces pierres, contenait un pot-au-feu qui
mijotait ferme et sentait bon.

Thomas ne put s'empcher, en passant, de soulever le couvercle et de
renifler comme un marsouin.

--Hum! hum! fit-il, quel dommage de ne pouvoir dner deux fois en une
heure!.... il a l de quoi se gaver jusqu' en tre malade!

--L'apptit te viendra bien assez vite, ricana Louis, qui connaissait le
dfaut mignon de son grand frre.

En effet, cet efflanqu de Thomas tait aussi gourmand qu'une
demi-douzaine d'Esquimaux.... Il avait toujours faim.... Avec cela,
paresseux comme un ne, quelque peu enclin .... maltraiter la vrit
et dissimuler, cafard, sournois, poltron.... comme on ne l'est plus.

Bon comme la vie, du reste,  ces petits dfauts prs!

Mais il ne fallait pas le chicaner, par exemple, sur l'article
_nourriture_, car a le faisait sortir de ses gonds, en un rien de
temps.

Thomas eut un regard svre pour son frre cadet et s'apprtait 
rpliquer vertement, lorsque la portire de la tente se souleva
pour livrer passage  une grande femme brune, dont les cheveux gris
attestaient la cinquantaine.

C'tait la veuve do Pierre Nol.

--Ah! vous voil enfin, les gars! dit-elle.... Il est temps, car nous
allions nous mettre  table.

--C'est fait, la mre!... cria joyeusement le petit Louis. On nous
a lests, chez nos voisins, comme des barques qui reviennent du
Grand-Banc.

--Tout de mme, si vous tenez absolument.... grommela Thomas... L'air
est vif sur la baie, et si les camarades,...

--Y songez-vous? se rcria Arthur... Nous en avons jusqu' la
flottaison. Si bon que soit le vaisseau, il ne faut pas lui mettre
double charge. Et d'ailleurs...

Il avala le reste de sa phrase et resta bouche be, sa casquette a la
main.

Une jeune fille de dix-sept ou dix-huit ans venait de se montrer dans
l'ouverture de la tente... Un bon et franc sourire cartait ses lvres
rouges, laissant  dcouvert deux ranges de petites dents d'une
blancheur d'ivoire. Sa chevelure, d'un chtain fonc et trs abondante,
ngligemment enroule sur la nuque d'une tte fine et fort bien porte,
encadrait l'ovale raccourci de la plus sympathique figure du monde.

La belle enfant s'arrta rougissante en apercevant les deux trangers,
puis instinctivement se rapprocha de sa mre.

Le prsentations se firent alors, sans plus de crmonie que chez les
Labarou,--c'est--dire que les mains se serrrent cordialement, comme si
l'on se ft retrouv aprs une longue absence.

Et la conversation s'engagea de part et d'autre; les propos de toutes
sortes se croisrent; des promesses d'ternelle amiti furent changes;
bref en quelques dizaines de minutes, on en vint  sceller une de ces
solides confraternits qui rsistent  tous les assauts de la vie....

Tant et si bien que le feu s'teignit et que la marmite cessa de
chanter!

Thomas, qui s'en aperut le premier, s'cria avec une douleur comique:

--Bon, la mre! pendant que vous jabotez tous  la fois comme des pies,
voil votre dner qui _prend au fond_.... Il ne sera plus mangeable, et
vous verrez qu'il faudra que ce soit ce goinfre de Thomas qui vous en
dbarrasse.

La veuve de Pierre Nol se leva vivement et alla soulever le couvercle.

--Rassure-toi, mon pauvre Thomas, dit-elle aprs un rapide examen, il
n'est qu' point; mais si le feu eut continu de flamber....

--Oui, si le feu eut continu de flamber....?

--Eh bien, tout serait  recommencer.

--L! je vous le disais bien!.... Voyez-vous mes amis, dans ce
bas-monde, il faut toujours avoir un oeil ouvert sur le pot-au-feu et
l'autre.... ailleurs.

--C'est entendu, camarade, rpliqua Gaspard en se levant. Mais, assez
caus. Si vous voulez m'en croire, pendant que ces dames prendront leur
dner, nous autres, allons un peu voir s'il y a encore des arbres bons 
abattre dans la fort.

En un clin-d'oeil nos quatre gaillards se munirent de haches et se
mirent en frais d'attaquer toute pinette ou sapin des alentours qui
payait de mine.

Comme le bois tait abondant, bien que de mdiocre futaie la quantit
abattue dans le cours de l'aprs-midi fut dclare suffisante pour la
maison projete.

On remit au lendemain l'quarrissage.

Les bcherons improviss, tremps de sueur et la chemise bouffante
autour des reins, regagnrent la tente, o un repas substantiel les
attendait.

Inutile de dire que les convives y firent honneur,--Thomas surtout, qui
mastiqua et engloutit une demi-heure durant, sans souffler mot.

Les autres, moins voraces quoique passablement affams aussi, devisrent
gaiement tout en ne perdant pas un coup de fourchette.

Les femmes, naturellement, n'taient pas les dernires  fournir leur
quote-part dans ces conversations  btons rompus.

En effet, Suzanne, car la jeune fille s'appelait ainsi,--semblait avoir
vaincu sa timidit habituelle pour faire fte aux htes gnreux qui
mangeaient  la table maternelle. Avec un tact parfait, inn, intuitif
chez la femme, elle partageait galement ses attentions entre les deux
cousins; mais un observateur attentif aurait probablement dcouvert que
celles portes  Arthur se nuanaient d'un peu plus d'intrt.

Un incident qui se produisit vers la fin du repas et, d'ailleurs, lev
tout doute  cet gard.

Arthur avait le poignet droit envelopp d'un linge assez grossier. Or,
en gesticulant suivant son habitude, lorsqu'il avait le coeur en liesse,
il se heurta contre la chaise de son voisin....

Il fit aussitt une grimace de douleur, et sa chemise se teignit de
sang.

Suzanne vit et le geste de souffrance et le sang rouge qui suintait
assez abondamment  travers la manche de la chemise.

Elle devint toute ple et s'cria:

--Ah! mon Dieu, M. Arthur, vous vous tes fait mal!

--Ce n'est rien, rpondit le jeune Labarou, dont la figure un peu
contracte par la douleur dmentait les paroles.

--Mais vous saignez!.... Voyez-donc!

--Je suis un maladroit.... J'ai drang mon appareil.

Suzanne se leva vivement et courut  lui. Puis, a'emparant de son bras
et dboutonnant avec prestesse le poignet de la chemise:

--Laissez-moi voir et tout remettre en place.

--De grce, mademoiselle, balbutia Arthur devenu rouge comme un
coquelicot, ne vous donnez pas cette peine: ce n'est qu'une gratignure
que je me suis faite gauchement tout  l'heure.

--Une gratignure! goguenarda le petit Louis.... C'est--dire que c'est
bel et bien une affreuse entaille, longue de trois ou quatre pouces....
Regarde a, un peu voir, Suzanne, si tu en es capable.

Suzanne ne rpondit pas.

D'une main fbrile, elle releva la chemise et droula le linge, macul
de sang, qui enveloppait le poignet d'Arthur.

Une raflure trs respectable bait  l'extrmit infrieure de
l'avant-bras. Il y avait du sang coagul dans la plaie et tout 
l'entour. La pansement n'avait pas t fait avec soin.

C'tait laid, mais peu dangereux.

Cependant, Suzanne et sa mre, qui s'tait aussi approche, jetrent les
hauts cris.


[Illustration: D'une main fbrile, Suzanne releva la manche.]


--Ah! Seigneur... Mais c'est affreux!... gmit la tendre Suzanne, en
joignant les mains avec une dtresse sincre.

--Pauvre jeune homme! dit  son tour la mre Nol, comment vous
tes-vous abm de la sorte!

--Oh! le plus sottement du monde.... J'ai dgringol du haut d'un sapin,
et c'est en cherchant  me retenir qu'un coquin de noeud m'a arrang le
poignet de cette faon.

--Vous tes trop imprudents aussi, mes chers enfants, et vous finirez
par vous rompre le cou, avec vos tours d'agilit. Tout de mme, puisque
vous vous tes bless  notre service, nous allons vous soigner de notre
mieux. De la vieille toile, Suzanne!

--Oh! madame, ce n'est pas la peine.... murmurait Arthur, tout confus.

--Voulez-vous vous taire, mchant entant! gronda maternellement la bonne
dame.

Et tout en lavant dlicatement  l'eau tide la blessure mise  nu, elle
continua:

--Voyez-vous mon jeune ami, on n'est pas femme de marin sans connatre
un tantinet tous les mtiers.... Et, tenez, moi qui vous parle je suis
un peu mdecin, un peu apothicaire et mme assez bonne rebouteuse. Pas
vrai, les enfants?

--Comme le soleil nous claire! dit gravement Thomas.

--Sans compter que maman possde un gros livre tout plein de recettes
plus merveilleuses les unes que les autres... ajouta Louis avec une
parfaite conviction.

--Voil, qui est bon  savoir! fit remarquer Gaspard, jusque l,
silencieux. S'il arrive malheur  quelqu'un de nous, madame trouvera 
exercer son talent.

--Plaise  Dieu que l'occasion ne se prsente jamais ou du moins que je
n'aie que des bagatelles  gurir!.... murmura la veuve, en regardant
avec tendresse ses deux fils et sa fille.

--Puis, un peu honteuse de ce regard compromettant, o il y avait bien
une certaine dose d'gosme maternel,--que personne ne songea,  blmer,
d'ailleurs,--elle ajouta en terminant le pansement:

--Surtout, mes enfants, ne vous avisez pas de compter trop sur la
mre Nol pour rparer les suites de vos imprudences. La vue du sang
m'nerve, et je ne sais trop si je ne m'vanouirais pas, rien qu' jeter
un coup-d'oeil sur une blessure faite avec une hache ou une arme 
feu.... Quant aux coups de couteaux, ah! Jsus! je n'en puis voir
depuis....

--...Depuis le meurtre de notre pre, n'est-ce pas, maman? acheva
tourdiment le petit Louis.

--Vas-tu finir toi! gronda Thomas, en regardant son frre avec un
froncement svre de ses sourcils en broussailles. Tu sais bien,
ajouta-t-il, que la mre n'aime pas qu'on rappelle ce souvenir-l!

--Au contraire! riposta avec nergie le garon ainsi interpell. Maman
n'a pas oubli que papa a t tu mchamment et que son meurtrier est
peut-tre encore de ce monde, se moquant de la justice des hommes, en
attendant celle de Dieu.

--La paix! mes enfants, commanda Mme Nol. Votre mre n'oublie rien;
mais elle laisse faire la Providence, qui saura bien choisir son heure.

Puis, secouant la tte comme pour chasser une pense importune, elle
dtourna brusquement le cours de la conversation, en disant,  son
patient, avec une feinte svrit:

--Maintenant, mon jeune ami, vous voil condamn au repos pour plusieurs
jours...

--Quoi, madame! vous voulez qu' cause de cette gratignure, je reste
l-bas, pendant que?...

--Votre bras ne pourra frapper coup avant une dizaine de jours, au
moins.

--Dix jours, madame! fit Arthur d'un ton pitoyable.... Mais je vas prir
d'ennui!... La fivre va me prendre, c'est sr.

--Mieux vaut la fivre que la mort!.... murmura Gaspard, entre haut et
bas.

--Mais je ne vous oblige pas  rester de l'autre ct de la baie, mon
jeune ami!. Au contraire, je compte bien vous avoir tous les jours sous
les yeux, ne serait-ce que pour vous empcher de commettre quelque
imprudence....

--A la bonne heure; fit gaiement Arthur. Ainsi, je....

--Vous viendrez si vous le dsirez.... Mais il faudra vous contenter
de regarder faire les autres ou de tenir compagnie  vos nouvelles
voisines.

--Oh! alors la besogne serait bien trop agrable, madame.... Il me reste
un bras valide, et je saurai bien l'utiliser  votre service.

--Convenu, voisin... approuva Thomas. Nous ne nous sparerons plus
pendant la construction de ce chteau qui doit tre l'ornement de cette
baie, un peu solitaire avant nous.... Et, tenez, pour qu'on ne vous
accuse pas de fainantise, je vous nomme l'architecte de nos travaux.
C'est vous qui ferez les plans, et c'est nous qui les excuterons.

--Bravo! fit Suzanne gaiement. Pour une fois que a t'arrive, Thomas, tu
parles comme un sage.

--C'est vrai, appuya Mme Nol: Thomas a rsolu la difficult.

--Hein! toussa le grand garon avec un srieux comique, quand je veux
m'en donner la peine, je ne suis pas plus bte qu'un autre, allez!

Chacun rit,--moins toutefois l'austre Gaspard, dont un grand pli
coupait transversalement le front, devenu soucieux.

Et l'on se leva de table bruyamment.

Comme il se faisait tard et que le crpuscule envahissait la
baie,--malgr la longueur du jour  cette poque de l'anne,--les deux
cousins prirent cong des dames et furent reconduits chez eux dans la
mme embarcation qui les avait emmens, le matin.

On se dit: Au revoir! aprs tre convenus ensemble que la chaloupe des
Nol ferait de nouveau, le lendemain matin, la navette  travers la
baie, pour venir prendre les charpentiers auxiliaires.

Et, pondant que le bruit cadenc des rames allait s'affaiblissant dans
l'ombre du soir, les deux cousins, silencieux, proccups, regagnrent
le logis, sans changer une seule parole.



VIII

COUP D'OEIL DES DEUX CTS DE LA BAIE

Si nous nous sommes un peu tendu sur les vnements de cette premire
journe passe en commun par les jeunes membres des deux familles de
Kcarpoui, c'est qu'elle sert de jalon pour indiquer la marche future de
notre drame.

Il fallait bien mettre en relief cette jolie Suzanne, qui va jouer
le rle de pomme de discorde entre les frres ennemis de la rgion
labradorienne.

Et cette veuve nergique, gardant toujours au fond de son coeur le
souvenir de la scne terrible qui la priva de son unique soutien, ne
fallait-il pas aussi la montrer ce qu'elle tait: bonne chrtienne, mais
aussi femme  ne pas reculer devant la tache vengeresse de punir, le cas
chant, le meurtrier de son mari.

Htons-nous d'ajouter cependant qu'elle tait  cent lieues de se croire
dans le voisinage do Jean Lehoulier, encore moins de se douter qu'elle
venait d'hberger le fils et le neveu de son plus mortel ennemi.


[Illustration: Bravo, Suzanne! cria Louis.]

Quant  Suzanne et aux garons, ils taient tout bonnement enchants de
leurs nouvelles connaissances et ne tarissaient pas d'loges sur
leur compte:--concert de louanges auquel, du reste, la maman mlait
volontiers sa note grave.

--Ce sont de braves garons, disait-elle, aprs le retour de ses fils.

--Et qui ne boudent pas  l'ouvrage! ajoutait Louis.

--Ni  table non plus!.... renchrissait Thomas, fort port sur sa
bouche, comme on s'en souvient.

--C'est un titre de plus  ton amiti, intervint malicieusement Suzanne.

--Oui-da! mademoiselle, lui repartit avec un grand srieux Thomas. Tu
crois peut-tre m'avoir embroch avec tu pointe?.... Eh bien, ma soeur,
apprends qu'un bon caractre et un bon estomac, a voyage toujours
ensemble, et mets-moi cette grande vrit dans ton cahier de notes, ma
petite Suzette.

--Tu prches pour ta paroisse, mon grand frre. Ainsi donc, suivant-toi,
les meilleurs garons de notre petite colonie seraient?

--Thomas Nol et Gaspard Labarou.

--Parce que?...

--Parce que ces deux respectables citoyens sont les plus beaux mangeurs.

--Tout doux! tout doux! monsieur mon frre, intervint Louis au milieu
des clats de rire: il me semble que vous avez une morale un peu
goste...--Qu'en pensez-vous, maman?

--Il y a du vrai et du faux dans ce que dit Thomas. J'ai connu des
coquins qui avaient un bien bel apptit....

--Bon, Thomas, prends note de cela....

--Et de fort bonnes gens qui avaient toujours faim, acheva la veuve.

--Exemple: Thomas Nol! glissa Thomas, avec une emphase comique.

--Oh! le sournois! fit Suzanne.... Si tu n'as que ta voracit pour te
faire pousser des ailes d'ange, tes grands bras resteront longtemps
dplum.

--Bravo, Suzanne! cria Louis, buttant des mains. Voil qui s'appelle
couler proprement un homme. Attrape, espce de baliveau.

Ceci s'adressait  Thomas, lequel rpondit philosophiquement:

--Dame! si vous vous mettez deux contre moi, je n'ai plus rien  dire.
Si, pourtant, un mot: pourquoi, Suzanne, m'appelles-tu sournois? Est-ce
parce que, de nos deux nouveaux amis, je m'accommode mieux du moins
bavard, ou, si tu veux, de celui qui ne rit jamais?

--C'est un peu pour cela, mon grand frre.... Au reste, c'est pur
badinage, tu sais....

--Non, non! a'cria Louis. Pas de concession, Suzanne! Thomas est un
pince-sans-rire qui ne tire pas  consquence. Mais son copain Gaspard
vous a une binette d'oiseau de proie qui ne me dit rien qui vaille.
N'est-ce pas, maman?

--Le fait est qu'il est bien grave pour un jeune homme!

--C'est la timidit, peut-tre.... hasarda Suzanne.

--Lui timide?.... Allons donc ma soeur, tu n'y penses pas! Le gaillard
ne navigue pas dans ces eaux-l. C'est un sournois, te dis-je. Vous
verrez.--Un bon luron, par exemple, c'est mon nouvel ami  moi.... Qu'on
me parle d'Arthur Labarou! C'est celui-l qui vous regarde bien en face,
avec ses grands yeux bleus, et qui rit de l'abondance du coeur.--Pas
vrai, maman?

Le petit Louis prouvait toujours le besoin d'avoir l'approbation de sa
mre.

Nanmoins, pour cette fois, ce fut Suzanne qui rpondit avec beaucoup de
vivacit:

--Oui, oui, frre.... Et, avec cela, si bon, si complaisant, si aimable!

--Tiens, tiens, fillette!... fit madame Nol, tu as dj trouv le moyen
de remarquer chez lui toutes ces qualits-l?

La jeune fille rougit et murmura, un peu confuse:

--Dame, mre, vous avez d vous-mme....

--Si, si, ma fille. Jusqu' plus ample inform, je le tiena pour un
excellent garon.

--Et un bon camarade! renchrit Louis.

--Comme son cousin.... pas moins, mais pas plus rectifia l'entt
Thomas.

La conversation en resta l sur ce sujet, et, aprs d'autres propos sans
intrt pour le lecteur, la famille Nol s'alla coucher.



Pendant ce temps, chez les Labarou, une scne analogue sa passait.

Le pre, distrait et songeur, fumait sa pipe prs d'une croise ouverte.

La mre et la fille, toujours occupes, tricotaient et cousaient autour
d'une grande table de bois blanc, dresse au milieu de la pice servant
 toutes fins: cuisine, salle  manger et salon de rception.

En face d'elles, Arthur, la main droite enveloppe et le coude appuy
sur la table, avait fort  faire pour rpondre aux questions multiples
des deux femmes.

Quant  Gaspard, dissimul dans l'ombre projete par l'abat-jour de la
lampe, il fumait, silencieusement, rpondant seulement par monosyllabes
quand on lui adressait la parole.

Inutile de se demander de quoi l'on parlait et qui tenait le d de la
conversation!

C'taient les femmes, naturellement, mais surtout la plus intresse des
deux: Euphmie, ou plutt Mimie,--car on ne l'appelait pas autrement
dans la famille.

Cette jeune fille, quand on ne lui voyait que la tte, tait vraiment
dlicieuse.... Elle avait le teint clair des femmes normandes et la
chevelure crpe d'une bohmienne. Avec cela,--autre contraste,--de
beaux grands yeux d'un bleu trs tendre et la bouche meuble de dents
fort blanches, quoique un peu espaces.

Mais l'ensemble de la figure respirait plutt l'nergie que la grce.

La grce; lumire ou vernis, qui est  la figure humaine ce qu'une bonne
exposition est au tableau,--voil ce qui rellement lui manquait.

Enfin,--pour achever de brosser cette esquisse en deux tours de
main,--bien qu'elle ft, en ralit, une jolie fille, Euphmie Labarou
manquait compltement de sduction fminine, d'attirance, comme disent
les bonnes gens.

D'ailleurs, la suite de ce rcit vous montrera qu'elle tait fort
tyrannique en amour.

Le cousin Gaspard, sur qui elle avait jet son dvolu, en savait quelque
chose, probablement plus qu'il n'en et voulu dire.

Mais, outre ce dfaut moral,--si toutefois c'en est bien un,--Euphmie
Labarou avait une imperfection physique trs apparente, du moins quand
elle se tenait debout: elle n'avait pas de jambes.... ou si peu!

Ce buste parfait, de longueur normale jusqu'aux hanches, tait support
par des jambes si courtes, qu'en dpit de ses robes longues, la pauvre
Mimie, lorsqu'elle marchait, avait l'allure disgracieuse et pesante
d'une oie grasse.

Aussi ne sortait-elle gure et, comme toutes les personnes sdentaires,
aimait-elle fort  caqueter!

D'o il suit qu'elle tait  la fois joliment bavarde et passablement
hargneuse dans ses apprciations.

Pour le quart-d'heure elle s'employait  dshabiller de la belle faon
sa voisine de l'autre ct de la baie, Suzanne Nol,--qu'elle n'avait
pas mme entrevue, du reste.

Et elle paraissait avoir ses raisons pour en agir ainsi, car,  chaque
trait lanc contre la nouvelle venue, elle dirigeait du ct de Gaspard
un regard en coulisse, charg de.... pronostics peu quivoques.

Celui-ci, d'ailleurs, faisait mine de ne pas remarquer ce mange, se
contentant de fumer comme un pacha.

--Nous tions si bien, seuls! dit la jeune fille, en conclusion....
Pourquoi ces trangres viennent-elles, comme cela, se fourrer dans nos
jambes?

--Elles ne t'ont gure encombre jusqu' cette heure!.... murmura
Gaspard, en poussant des lvres une grosse bouffe de fume.

--Je le crois bien! rpliqua Mimie, avec un petit ricanement sec.
D'ailleurs, elles ne font que d'arriver, et vous avez pass tout votre
temps avec elle, les deux garons.

--Il fallait bien leur aider, comme le voulait mon oncle.

--Elles ont leurs hommes: qu'elles nous laissent les ntres!

--Prends patience, ma fille, intervint la mre. Sitt qu'ils auront mis
leurs voisines  couvert, les enfants reprendront leur train de vie
ordinaire. En attendant, contentons-nous de ton pre et de Wapwi.

--Pre?.... Il n'est gure rjouissant, surtout depuis quelques jours.
On dirait vraiment que cette invasion le contrarie encore plus que moi.

Jean Labarou, jusque l silencieux, releva la tte en entendant sa fille
parler ainsi.

--Tu ne te trompes qu' demi, mon enfant, rpliqua-t-il gravement. Je
suis heureux que les garons puissent rendre service  nos voisins,
mais mon opinion sur leur compte n'a pas chang: leur prsence ici nous
causera peut-tre des ennuis srieux.

--C'est bien possible, tout de mme... murmura la jeune fille qui eut un
rapide coup-d'oeil du ct de son voisin.

--Puis, reprenant avec vivacit:

--Quant  Wapwi, dit-elle eu riant aux clats, parlons-en. Ce petit
oiseau-l,--car c'est un vrai oiseau, bien gentil tout de mme,--passe
la plus grande partie de son temps sur la baie ou dans les bois, 
pcher du poisson ou colleter des livres.

--C'est sa manire  lui de se rendre utile, expliqua Arthur. Manques-tu
de gibier ou de matelotes, depuis que nous l'avons enlev  sa micmaque
de belle-mre?

--Oh! pour a, non. Aussi n'est-ce pas pour lui faire des reproches, le
cher petit, que je me plains de ses absences continuelles. Mais s'il
nous tenait un peu plus compagnie, en votre absence, les journes
seraient moins longues.

--Et! bon Dieu, petite soeur, cours les bois avec mon protg,--je lui
en donne la permission; a te distraira.

--C'est une ide, cela, Arthur! et,  moins que pre et mre n'y mettent
empchement, je pourrais bien en profiter l'un de ces quatre matins....

Et, comme les bonnes gens ne soulevrent aucune objection, Mimie eut
bientt fait d'organiser dans sa tte une belle et bonne reconnaissance
en pays ennemi, c'est--dire du ct oppos de la baie.



IX

WAPWI SUR LE SENTIER DE.... L'AMOUR

Deux mois se sont couls depuis l'installation de la famille Nol sur
la rive orientale de la baie.

La maison construite par les jeunes gens de la petite colonie, bien que
ne prsentant certes pas l'apparence d'une de ces coteuses bonbonnires
que l'on admire aux places d'eaux en vogue, offre cependant un assez
joli coup d'oeil. Avec ses chevrons dpassant de plusieurs pieds
l'alignement du carr, elle vous a un certain air de coquetterie agreste
dont ne s'enorgueillissent pas mdiocrement les ouvriers improviss qui
l'ont btie.

Si nous ajoutons que de ce larmier trs large partent d'lgantes
colonnes de fines pinettes bien corces, mais pas autrement
travailles, qui vont s'appuyer sur le trottoir entourant la maison,
nous aurons une ide de ce que peuvent faire quatre hommes de bonne
volont, lorsque la ncessit et l'isolement leur tiennent lieu
d'exprience.

Aussi n'tonnerons-nous personne en disant que les jeunesses de la
colonie Kcarpouienne ont l'intime conviction d'avoir difi un palais.

Tout est relatif en ce monde.

Aussi l'ont-ils baptis le _Chalet_, sans pithte--comme s'il ne
pouvait en exister d'autre dans le monde entier.

Les travaux sont donc finis....

Finie aussi, hlas!--ou, du moins, bien entrave,--cette promiscuit de
toutes les heures du jour, ces coups-d'oeil changs furtivement, ces
chaudes poignes du mains donnes et reues, ces rencontres fortuites...
qui sont le menu du festin des amoureux!...

Ainsi le pense du moins, en son me attriste, notre jeune ami Arthur
Labarou, au moment o nous le retrouvons.

Il est en compagnie de son protg,--ou plutt de son fils adoptif,--le
petit sauvage Wapwi.


[Illustration: Ecoute, petit, et surtout comprends-moi bien.]


Wapwi a aujourd'hui prs de quinze ans.

Il est souple, lanc, grand pour son ge, et surtout trs intelligent.

Quant  son dvouement pour petit pre,--comme il appelle Arthur,--c'est
du ftichisme tout pur.

Nous sommes dans la premire quinzaine du mois d'aot.

C'est le matin.

Il est  peine six heures.

Arthur et Wapwi sont assis sur un quartier de roc dominant la rive
droite, trs escarpe  cet endroit, de la rivire Kcarpoui.

En face d'eux, une grande pinette,  peine branche sur un de ses
cts et jete en travers du torrent, sert de pont pour communiquer
entre les deux bords.

Vers la droite,  une couple d'arpents de distance, une bue de vapeurs
blanches monte de l'abme o se prcipite la rivire, dans sa dernire
chute, avant de mler ses eaux  celles de la baie.

Le soleil du matin irise cette vapeur et lui prte tour  tour les
nuances diverses de l'arc-en-ciel.

--Ecoute, petit, et surtout comprends-moi bien.... dit Arthur , son
compagnon, pench vers lui.

Wapwi ne rpond rien; mais il s'approche davantage, et ses yeux noirs,
intelligents, se fixent sur son pre adoptif.

Celui-ci reprend, en baissant encore la voix:

--Tu vas traverser la rivire sur la passerelle et te diriger sous bois
vers le Chalet. Si tu ne rencontres pas Suzanne en chemin et que les
jeunes Nol ne soient pas dans les environs, approche-toi de la maison
et fais en sorte que la jeune fille te voie. Comprends-tu?


[Illustration: Gaspard commence l'ascension du cap.]


Au lieu de rpondre, Wapwi s'loigne vivement, courb en deux, fait
mine de se couler au milieu du feuillage, se dissimule derrire chaque
obstacle; rocher ou arbuste, et se livre  une pantomime des plus
rjouissantes, s'adressant  un tre imaginaire.

Puis, il revient sans, bruit, riant silencieusement.

Arthur aussi rit de bon coeur, tout en vitant d'clater...

--Trs bien, mon fils! dit-il. Mais ce n'est pas tout....

Wapwi redevient soudain srieux comme un manitou.

--Quand tu seras parvenu  t'approcher d'elle, tu lui diras: Petite
mre Suzanne, petit pre Arthur vous attend. C'est, press. Rejoignez-le
sur le bord de la rivire, en face de la passerelle. Il sera l sur le
plateau que vous connaissez, tout en haut, au milieu des rocher. Tu
vois cela d'ici, tout droit.

Et le jeune Labarou montre de la main, sur l'autre rive, un escarpement
assez lev, couronn par un plateau o verdissent des masses de sapins
touffus.

Wapwi fait signe qu'il a compris et n'ajoute qu'un mot:

--C'est tout?

--Oui... N'oublie pas ce qu'elle te rpondra.

--Petit pre sera content.

Et l'enfant, lger comme un papillon, s'lance sur la passerelle
tremblante, sans prouver l'ombre d'un vertige  l'aspect du torrent qui
bondit  vingt pieds au-dessous.

Arthur demeure un instant songeur; puis, s'emparant de son fusil,
compagnon insparable de ses courses matinales dans la fort, il
traverse  son tour la passerelle et se dirige vers le rendez-vous
assign.

A peine a-t-il disparu, qu'une tte merge d'un fouillis de broussailles
masquant une anfractuosit de la rive  pic,  quelques pieds de
l'endroit o s'est tenue la conversion rapporte plus haut.

Cette tte, livide et haineuse, est suivie d'un corps musculeux et,
trapu,--le tout appartenant  Gaspard Labarou.

--Ah! c'est comme a!.... murmure-t-il avec un ricanement amer On
verra bien si la fille de la victime va faire des mamours au fils de
l'assassin.... Malheur  eux si!...

Le reste de la phrase est ponctu par un geste sinistre.

Et Gaspard s'lance dans la direction du nord, ne s'cartant pas
toutefois de la rivire, qu'il a sans doute l'intention de franchir 
gu dans quelque endroit connu de lui seul.

En effet, une dizaine d'arpents plus haut, il rencontre une mince
pinette penche au-dessus d'un endroit o la Kcarpoui, profonde et
rtrcie, coule avec la rapidit d'un torrent.

Agile et fort, le sombre personnage, mettant son fusil en bandoulire,
grimpe comme un chat jusqu'aux deux-tiers de sa hauteur.

L'arbre, mince et flexible, se courbe, se penche....

Gaspard, suspendu par les mains, lche prise....

Il est sur l'autre rive.

Alors, il redescend vers la passerelle, mais cette fois en s'cartant
lgrement de la rivire.

Arriv au pied du cap, couronn d'un plateau bois, o doivent se
rencontrer les amoureux, Gaspard s'arrte.

Il est en nage.

Ses tempes battent la chamade. Le vertige le menace.

Il parat chercher  reconqurir son calme et fait mine mme de cacher
l son fusil....

Ses mains  plat pressent son front brlant....

Mais bientt un clair de rage froide passe dans ses yeux durs et,
remettant son fusil en bandoulire, il commence l'ascension du cap!

C'est comme un sauvage, avec des prcautions infinies, qu'il met on pied
devant l'autre.

Pas une pierre ne roule.

Pas une motte de terre ne s'grne.

Parvenu au niveau du plateau suprieur, Gaspard risque un coup-d'oeil 
travers les rameaux pais.

Arthur est l, cartant le feuillage et interrogeant le versant adouci
de son observatoire qui regarde la mer.

Se trouvant post , sa convenance l o il est, Gaspard ne bouge plus
et attend.

Une demi-heure se passe.

Puis une heure.

Le soleil monte. L'ombre dcrot.

Mais rien ne bouge, rien ne bruit, si ce n'est la rumeur ternelle des
chutes et le vol rapide des oiseaux.

Soudain,  deux pas d'Arthur, le feuillage s'entr'ouvre et Wapwi parat.

--Petit diable! fait le guetteur en sursautant, je ne t'ai pas entendu
venir.... Eh bien, l'as-tu vue?

--Elle vient!.... rpondit l'enfant. Wapwi a couru fort, fort... pour
avertir petit pre, qui sera content.

Oui, oui, bien content.... Merci! Maintenant, laisse-nous, petit.
Retraverse la passerelle et va m'attendre de l'autre ct de la rivire.
Si tu vois quelque chose de suspect, imite le chant du merle tu sais!

--Wapwi veillera et sifflera..

Et, dvalant avec une adresse de singe par la pente qu'il venait de
gravir, le jeune Abnaki disparut en un clin-d'oeil.

Et-il pris la direction oppos qu'il se ft heurt  Gaspard!

Mais le dieu des amoureux regardait ailleurs, probablement.

L'espion, remis de cette alerte, se dit k lui-mme:

--Dcidment, le diable est pour moi. Tenons bon!



X

LE RENDEZ-VOUS

Une vingtaine de minutes s'coulrent, pendant lesquelles l'amoureux
Arthur pitina sur place, bouillant  la fois d'impatience et de
crainte.

L'entrevue qu'il allait avoir avec Suzanne acqurait, grce aux
vnements des derniers jours, une importance capitale  ses yeux.

Depuis une semaine entire, en effet, la jeune fille tait invisible
pour lui.

Que s'tait-il pass!

Pourquoi madame Nol, aprs avoir paru encourager ses amours avec
Suzanne et mme s'tre prte de bonne grce aux projets de mariage
difis par les deux jeunes gens, avait-elle tout  coup, du soir au
lendemain, chang compltement sa manire d'agir?....

Pourquoi Suzanne elle-mme, l'air triste et les paupires rougies, lui
avait-elle fait un geste d'adieu dsespr, la dernire fois qu'il
l'avait aperue dans une fentre du Chalet?...

D'o venait la mine soucieuse de sa mre,  lui, et la sombre
proccupation de son pre, surtout depuis ces jours derniers?....

Autant de mystres  pntrer.

Autant de problmes  rsoudre.

Arthur avait bien l'intuition que quelque chose se passait hors de sa
connaissance et qu'il tait le pivot autour duquel s'enroulait le fil de
certains petits vnements se succdant coup sur coup depuis quelques
jours.

Mais quelle tait la tte d'o sortait tout cela, la main mystrieuse
qui tissait autour de son bonheur cette toile d'araigne dont les mille
mailles guettaient chacun de ses pas?....

La veille au soir, seul avec sa soeur et ses parents, il avait ouvert
son coeur  deux battants, narr par le menu l'histoire courte et nave
de ses amours; il leur avait fait part de son ardent dsir d'pouser
Suzanne, aussitt la venue du missionnaire, en septembre prochain....

Mimie avait battu des mains....

La mre Hlne s'tait dtourne pour essuyer une larme....

Quant au pre Labarou, plus sombre que jamais, il s'tait promen
longtemps dans la cuisine, sans rpondre, puis avait fini par faire un
geste rsolu et dire:

--Il faut que cette situation s'claircisse et que la lumire se fasse!
Pas plus tard que demain, mon fils, je me rendrai chez la veuve de
Pierre Nol, et ton sort se dcidera!

Arthur avait remerci son pre et, au petit jour, couru sur le plateau
bois, dominant la passerelle, dans l'espoir d'avoir plus tt des
nouvelles, ou du moins de faire part  Suzanne de ses esprances.

Il en tait l!....

Suzanne allait venir!!

Elle venait!!!

En effet, un pas lger froissait les feuilles sches tapissant le flanc
du cap....

L ramure s'agitait;...

Une minute encore, et Suzanne parut!

Elle semblait fort anime, la belle Suzanne.

Ses joues rougies, l'clat de ses yeux et la sueur qui perlait  son
front disaient haut qu'elle avait couru et que l'motion la dominait.

--Arthur! cher Arthur, fit-elle en tendant ses deux mains au jeune
homme.

--Oh! Suzanne! ma Suzanne! vous voil enfin! rpondit Arthur, s'emparant
des mains qui s'offraient et y collant ses lvres.

--Quelle imprudence vous me faites commettre!

--Je ne vivais plus, Suzanne. Songez-y; ne plus vous voir!

--Et moi donc, est-ce que j'tais aux noces?... Ah! comme j'ai souffert!

--Pauvre Suzette! L, vrai, vous avez pens un peu  l'abandonn?

--Toujours,  chaque heure,  chaque minute....

--Et, cependant, vous vous cachez!.... Je ne puis vous voir! Votre mre
me rpond,  chacune de mes visites, que vous tes souffrante, que vous
naviguez sur la baie, avec vos frres, ou bien qu'elle ne sait pas....
Enfin, elle n'est plus la mme, votre mre....

--Hlas!

--Vous voyez bien que j'ai raison, puisque vous en convenez....

--Il le faut bien, mon Dieu!

--Mais, enfin, Suzanne, pourquoi ce revirement complet?....
Qu'avons-nous fait de rprhensible?.... Vous savez comme nos intentions
sont pures et quel respect accompagne notre mutuelle tendresse.

--Oh! Arthur, ce n'est pas l que vous trouverez la source de tout ce
qui arrive.

--Vous savez quelque chose, Suzanne?

--Peut-tre bien. Mais je ne suis pas sre.... je pourrais me tromper.

--Parlez, parlez.

--Eh bien, ma mre a reu une visite il y a une dizaine de jours.

--Une visite!.... D'ici, de la cte?

--Non, de Miquelon.

--Par quelle voie?

--Ce doit tre par notre barque, car l'tranger accompagnait Thomas.
Vous savez que mon frre a t toute une semaine au large, en compagnie
de votre cousin Gaspard?....

--Je ne sais rien, Suzanne. En effet, Gaspard s'est absent pendant de
longs jours, sous prtexte d'une excursion de chasse au loin. Mais il
est si bizarre, mon taciturne cousin, qu'on ne remarque plus, chez nous,
ses frasques.

--Vous avez tort, Arthur. Quelque chose me dit que vous devriez, au
contraire, ne pas le perdre entirement de vue et mme vous dfier un
peu de lui.

--De Gaspard!.... Qui peut vous faire croire?....

--coutez, Arthur....

Et Suzanne, baissant instinctivement la voix, se rapprocha davantage.

Puis elle dtourna soudain la tte et prta l'oreille.

--Avez-vous entendu? dit-elle.

--Non.

--On dirait quelqu'un s'agitant dans le feuillage.

Arthur jeta un rapide coup-d'oeil vers l'endroit o son cousin, dans sa
cachette, avait sans doute fait quelque mouvement involontaire.

Puis, haussant aussitt les paules:

--Comme vous tes nerveuse, Suzanne!.... Vous voyez du danger partout.

--C'est vrai, fit la jeune fille, reprenant sa position premire. Moi,
si vaillante d'habitude, je tremble, depuis quelque temps,  la moindre
alerte.

--Cette fois, du moins, ce n'est rien: quelque cureuil qui prend ses
bats.

--Je vous disais donc: Dfiez-vous de votre cousin; il a les yeux
mchants....

--Ah! ah!

--.... Et je n'aime pas sa faon de me regarder.

--Vous tes si belle!....

--Ne riez pas, Arthur. Ces jours derniers, me voyant les yeux rouges, il
me dit avec un mauvais rire:

--Qu'avez-vous, Suzanne?

--Rien qui vous concerne! ai-je rpondu brusquement.

--Vous tes-vous querell avec votre amoureux? a-t-il ajout d'un air
moqueur.

--a ne vous regarde pas! Et je lui ai tourn le dos. Mais je l'ai vu,
dans une vitre de la fentre o je me trouvais, serrant les poings et
faisant un geste de menace.

--Une vitre est un mauvais miroir, Suzanne!

--C'est possible, mon ami. N'en parlons plus et soyez prudent.

--Pour vous faire plaisir, je le serai. Mais revenons  votre visite de
l'autre jour.

--De l'autre nuit!--car c'tait la nuit.

--Soit.. Et qu'a fait ce visiteur nocturne?

--Il s'est enferm avec ma mre pendant une heure et j'ai t emmene
dehors par mon frre, sous prtexte de ne pas troubler la conversation
qu'ils eurent ensemble.

--Ah! diable! fit Arthur, trs intress.

--Puis l'tranger est reparti, accompagn toujours de Thomas et de
l'insparable Gaspard.

--De sorte que vous ne savez pas quel tait cet homme?

--Si... Ma mre m'a dit que c'tait un vieil ami de mon dfunt pre.

--Que venait donc faire chez vous ce mystrieux personnage?

--Voil prcisment ce que je demande en vain  tous les miens, sans
pouvoir obtenir d'autre rponse que celle-ci: C'est un parent loign,
un ami de l-bas. Il faut le croire.

--Mais votre mre, elle,--votre mre qui vous aime tant, bonne
Suzanne,--a d vous donner quelques mots d'explications avant de vous
soustraire  mes recherches.... je veux dire  ma vue.

--Pauvre mre, elle est toute bouleverse de ce qui arrive.... Mes
questions semblent lui faire tant de mal!.... Elle se contente de
rpondre: Chre Suzette, j'en suis chagrine autant que toi; mais tu
ne dois plus voir ce jeune homme.... Un mariage est impossible entre
vous.... Quelque chose de terrible vous spare  jamais!

--Qui ou quoi peut donc nous sparer, Suzanne?.

--Hlas!

--Votre mre vous l'a dit?

--Il l'a bien fallu; je l'ai tant supplie!

--Et c'est?....

--Du sang!

Arthur, foudroy, chancela.

Un moment, la tte penche, les bras battants, il demeura immobile.

Mais il se secoua aussitt.

--Adieu! Suzanne, fit-il virilement. Quand nous nous reverrons, je
saurai s'il m'est permis de vous aimer.

--Et ce sera?... fit Suzanne, anxieuse.

--Demain matin, ici,  la mme heure.

--Adieu donc! Arthur.... Ne dsesprons pas.

Le jeune Labarou la vit disparatre par le sentier qu'elle avait pris
pour revenir.

Un instant plus tard, lui-mme redescendait la pente oppose, tout en
murmurant:

--Puisse mon pre effacer cette tache de sang qui nous spare!

--Oui, comptes-y, mon bonhomme! disait en mme temps, _in petto_, le
cousin Gaspard, tout en se tirant, non sans peine, de sa cachette
embroussaille.

Puis le tratre ajouta:

--Nom d'une baleine! quelle posture fatigante j'avais l! Tout de mme,
si j'ai mal aux jambes, mon cher cousin doit avoir mal au coeur, lui!

Et il se glissa derrire Suzanne, vitant avec soin de se laisser voir.



XI

LE MEURTRIER ET LA VEUVE

Environ vers six heures de cette mme matine, une lgre embarcation
traversait la baie, de l'ouest  l'est.

Elle atterrit en face du Chalet.

Un homme d'une cinquantaine d'annes, barbe et teint bruns, chevelure
grisonnante, sauta sur le rivage, o il s'occupa aussitt  fixer
solidement le grappin de l'embarcation.

Puis, cela fait, il se dirigea lentement, le front pench, vers le
chalet, dont les murs blanchis  la chaux ressortaient,  une couple
d'arpents du rivage, au milieu des arbres.

Arriv en face de la porte d'entre, regardant l'ouest, il frappa deux
coups...

Une voix de l'intrieur rpondit....

L'homme entra.

--Jean Lehoulier! s'cria la matresse du logis, en reculant de deux
pas.

--Moi-mme, Yvonne Garceau!

--Que voulez-vous?.... Que venez-vous faire ici?....

--Je viens dire  la veuve de Pierre Nol: Oublions tous deux la scne
du 15 juin 1840 et ne faisons pas porter  nos enfants le poids des
fautes de leurs pres.

La veuve tendit trs haut son bras amaigri et s'cria avec une sombre
nergie:

--Moi, pardonner au meurtrier de mon poux, du pre de mes enfants!....
Jamais!

--coutez-moi....

--Pourquoi vous couterais-je?... Quelle justification pouvez-vous
m'offrir?... Allez-vous rendre la vie  mon homme, que vous avez tu 
coups de couteau?


[Illustration: Arthur, fit-elle en tendant les mains au jeune homme.]


Et la veuve, les yeux flamboyants, les poings serrs, fit un pas vers
son interlocuteur.

Celui-ci, calme et triste, ne bougea pas et reprit de sa mme voix
humble:

--Yvonne, je pourrais ici faire appel aux souvenirs de notre jeunesse,
 tous deux, de cette poque o, libres encore, nous nous aimions et
avions dcid de nous unir par les liens sacrs du mariage; je pourrais
voquer ces jours de larmes o l'on nous fora de renoncer l'un 
l'autre,--vous parce qu'un prtendant, plus riche s'offrait, moi parce
que le service maritime me rclamait dans les cadres.... Mais ce n'est
pas  la gnrosit de vos sentiments que je viens livrer assaut, par
surprise: c'est  votre conscience d'honnte femme, c'est  votre coeur
de mre que je veux frapper.

--Une mre peut-elle pardonner  celui qui rendit ses enfants orphelins?

--Une mre pardonne tout pour le bonheur de ses enfants.... Et,
d'ailleurs, Yvonne Garceau, le Fils de Dieu lui-mme n'a-t-il pas
demand  son Pre la grce de ses bourreaux?

--Le Fils de Dieu avait la force d'En-Haut. Moi, faible femme, je suis
impuissante.... Cette scne de meurtre me poursuit, me hante nuit et
jour, depuis douze ans.... Et, tenez, au moment mme o je vous parle,
je la vois; j'y assiste; je vous entends vous crier:

--Ah! misrable tratre, aprs m'avoir pris la femme que j'aimais, tu
voudrais encore me voler ma rputation d'homme d'honneur, en m'accusant
de tricher au jeu!.... Eh bien, meurs donc, et puisse ta femme ne pas
te survivre!.... Car ce sont l vos propres paroles, Jean Lehoulier!
Celui-ci ne broncha pas.

levant seulement la main avec solennit:

--Femme, dit-il, on vous a trompe, odieusement trompe!....
Quelques-unes des paroles rapportes sont vraies,--les premires! Les
autres n'ont pas le sens commun.

La veuve fit un geste pour protester.

Mais Jean continua, sans le remarquer:

--La querelle entre nous n'a pu commencer comme vous dites, puisque
jamais je n'ai touch une carte de ma vie.... Nous ne jouions donc pas.
Mais nous tions un peu gris,--Pierre surtout,--et vous vous souvenez
comme il tait jaloux, le pauvre homme, une fois dans les vignes....

--Oh! bien  tort, vous ne l'ignorez pas.... murmura la veuve, en jetant
un rapide regard  son premier amoureux.

--Sans doute, Yvonne; mais, comme tous ses pareils, il n'en tait pas
moins intraitable sur ce chapitre, quand il avait son _plumet!_ Si bien
que, ce soir-l, il m'accusa devant tous les camarades de ne rechercher
son amiti que pour mieux le tromper....; de profiter de ses absences
pour m'introduire nuitamment chez vous; bref, de le dshonorer ni plus
ni moins.... tait-ce vrai, cela?

--Vous savez bien que non.

--C'est ce que je cherchai  faire pntrer dans sa cervelle en feu.
Mais, va te faire lan-laire! il n'entendait plus rien, gesticulant,
criant, me mettant le poing devant la face et pitinant autour de moi,
comme un furieux. Jamais je ne l'avais vu ainsi. Je faisais mille
efforts pour conserver mon sang-froid, reculant, tournant en cercle,
afin de l'empcher de me frapper.

Les camarades regardaient, chuchotant entre eux, sans toutefois
intervenir.

Je protestais toujours, vitant  dessein de hausser ma voix au
diapason de la sienne. Mais tout de mme, la moutarde me montait au nez.
J'avais des bouffes de colre, des envies folles de cogner.

Il vint un moment o, fou de rage, ivre de vin, Jean se rua sur moi,
son couteau au poing.

Je tirai aussitt le mien de sa gaine, tout en parant machinalement du
bras gauche.

C'est en cherchant ainsi  me protger, que j'prouvai , l'avant-bras
cette sensation inoubliable de froid, bien connue de tous ceux oui ont
reu des coups de couteau.

La lame avait pass entre les deux os et ne s'tait arrte qu'au
manche.

Je poussai un cri de rage et frappai  mon tour, sans voir,--car un
nuage de sang faisait tout danser autour de moi.

Mon adversaire tomba, et il se fit une grande rumeur dans l'auberge.

Des amis m'entranrent....

Vous savez le reste. La veuve ne disait plus rien.

Le front pench, les yeux sombres, elle semblait voquer, par la
puissance du souvenir, cette scne d'auberge o son homme fut couch
sanglant sur le carreau.

Deux ou trois minutes durant, elle garda ce silence farouche.

Puis elle releva la tte et, regardant son interlocuteur bien en face:

--Jean Lehoulier, dit elle avec une froide nergie, vous mentez!

--Madame!....

--Vous mentez, vous dis-je!....

--Yvonne!

--Et, la preuve que vous mentez, je vais vous la donner. Attendez une
minute.

Pierre ouvrait des yeux bahis.

Mais la veuve avait disparu par la porte d'une chambre  coucher,--la
sienne,--ouvert un vieux bahut et y fouillait avec ardeur.

Au bout de quelques instants, elle reparaissait, tenant un papier pli
en forme de lettre.

Elle courut aussitt  la signature et la mettant sous les yeux de son
ancien fianc de l-bas:

--Reconnaissez-vous ce nom?

--Sans doute: Robert Quetliven!

--Eh bien, coutez bien ce qu'il m'crit:

    SAINT-PIERRE ET MIQUELON, ce 26 juillet 1852.


    MADAME VEUVE PIERRE NOEL, Cte du Labrador,

    _Madame et vieille amie,_

    J'apprends que vous tes sur le point de marier votre fille Suzanne
    avec le fils de Jean Labarou, votre voisin de la baie Kcarpoui. Je
    le regrette beaucoup pour les deux jeunes gens, mais ce mariage ne
    peut se faire. Votre dfunt mari, _assassin mchamment_, il n'y a
    pas encore une ternit, se lverait de sa tombe pour se jeter entre
    les deux futurs conjoints.

    Vous ne comprenez pas!...

    Eh bien, apprenez, ma pauvre amie, que ce Jean Labarou dont le fila
    courtise votre fille Suzanne n'est autre que Jean Lahoulier, qui tua
    votre mari, par pure rancune, dans l'auberge des Mathurins Sals,
    sur le port de Saint-Pierre, il y aujourd'hui douze ans et quelques
    semaines...

    Mon devoir est fait. Que Dieu vous donne la force de ne pas faillir
    au vtre,

    ROBERT QUETLIVEN.

--Cette lettre est une infamie! s'cria Jean Labarou,-- qui nous
conserverons ce nom, comme lui le porta toujours, du reste.

--Quoi! ne dit-elle pas la vrit? riposta la veuve.

--Sur ce point seulement: que c'est bien ma main qui a tu Pierre Nol!
Mais c'est dans le cas de lgitime dfense, aprs avoir us de tous les
moyens de persuasion pour l'apaiser, aprs avoir subi patiemment toutes
sortes d'injures.... Encore, quoique abm par sa langue mchante,
j'aurais patient, je serais sorti, sans ce tratre coup de couteau qui
me fit voir rouge.... Mon bras a frapp, mais ma volont n'y tait pour
rien. C'est la douleur physique, produite par l'horrible blessure reue
sans m'y attendre, qui est cause du malheur arriv.... Voyez, femme!....
J'en porterai les marques toute ma vie!

Et, retroussant la manche de son habit, Labarou montra  la veuve son
avant-bras nu o deux cicatrices indlbiles tranchaient, par leur
blancheur livide, sur le ton bruni de la peau.

La veuve ouvrit de grands yeux et fit un geste.

Jean Labarou rabattit sa manche et continua:

--Ah! Yvonne, comme j'ai regrett ce fatal moment d'oubli, ce mouvement
involontaire qui poussa ma main arme droit au coeur de mon ami, Yvonne,
vous le savez, en dpit de ses dfauts!--Mais il est des instants, dans
la vie humaine, o la chair se rvolte contre l'esprit, o le nerf est
plus prompt que la volont.

J'ai subi les consquences de ce rveil intermittent de la bte dans
l'homme....

Suis-je donc si coupable, aprs tout?

La veuve ne rpondit pas, tout d'abord.

Elle se calmait. Elle paraissait branle.

L'homme qui lui parlait, elle l'avait connu jadis. Jeune et bon, plein
d'honneur, incapable de dguiser la vrit.

Les annes en blanchissant sa tte en avaient-elles fait un menteur et
un lche?

C'tait impossible.

Le mensonge, dans la bouche d'un coupable, n'a pas de ces accents mus
qui vont au coeur; la parole, non appuye d'une conviction chaleureuse,
ne saurait arriver au plus intime de l'tre, comme la voix do Jean
Lehoulier l'avait fait.

Au fond de son coeur, elle sentait se rveiller, pour l'homme d'honneur
inclin devant elle sous le poids d'un souvenir bien malheureux, mais
non coupable, cette indulgence attendrie qu'prouvent les gens mrs
lorsqu'en fouillant dans les cendres du pass, il leur arrive d'en voir
quelque tincelle non encore teinte....

Relevant enfin la tte, elle regarda Jean Lehoulier bien en face et dit
d'un ton trs calme:


[Illustration: La veuve ouvrit de grands yeux et et un geste.]


--Jean Lehoulier je vous crois!.... Les choses ont d se passer comme
vous les racontez....

--Merci, Yvonne! Merci pour nos enfants qui s'aiment, interrompit le
pre d'Arthur.

--.... Mais, continua la veuve, si je vous crois, moi, d'autres
feront-ils comme je fais? Mes fils, que vont-ils penser?... Ma fille,
elle-mme....

--C'est juste, voisine: vous voulez des preuves?

Songez, Jean, que Robert Quetliven ne m'a pas crit de Saint-Pierre
mme.

--Et d'o vous a-t-il donc crit, Yvonne?

--D'ici mme.

--D'ici?.... Il est donc venu?

--Ne le saviez-vous pas?

--Je savais que quelqu'un de l-bas est, en effet, dbarqu, il y a une
quinzaine de jours, en compagnie de votre fils Thomas et de mon neveu
Gaspard. C'tait donc lui?

--C'tait lui; et c'est aprs une longue conversation sur le malheureux
vnement qui a divis nos deux familles, que nous en sommes arrivs 
la dcision qu'il m'crirait cette lettre... Avec ce papier, disait-il,
vous n'aurez aucune difficult  convaincre votre voisin qu'une alliance
est impossible entre les Nol et les Lehoulier.

--En effet, madame, les choses se fussent-elles passes comme ce
Quetliven les arrange,--pour un but que je ne devine pas bien
encore,--que je serais le premier  dire  mon fils: Embarque-toi, mon
gars, et va un peu l-bas faire ton tour de France.

Mais je ne veux pas que cet enfant souffre  cause de moi.... Aussi,
prvoyant ce qui allait arriver, ai-je pris mes prcautions.... Le
missionnaire qui doit nous visiter cet automne,--c'est--dire dans un
mois au plus,--vous apportera la preuve que les choses se sont bien
passes telles que je viens de les raconter.

--Et cette preuve?....

--Ce sera le tmoignage du mort lui-mme!

L-dessus, Jean Lehoulier salua respectueusement la veuve de Pierre Nol
et se retira.



XII

OU GASPARD PROUVE UNE SURPRISE DSAGRABLE

Cette journe devait tre fertile en vnements.

On et dit vraiment que Cupidon essayait un arc nouveau et des flches
dernier modle, faisant des blessures incurables.

Vers le milieu de la traverse de la baie, Jean Labarou croisa, 
quelques arpents de distance, un canot d'corce,  la fois solide
et lger, qu'une jeune fille pagayait avec une sret de main
incomparable.

--Mais c'est Mimie! se dit le pre, un peu tonn.

Puis, mettant les deux; mains autour de sa bouche pour mieux diriger sa
voix, il hla:

--Oh! l, du canot!

--C'est vous, pre?.... rpondit-on, pendant que l'aviron
s'immobilisait, appuy sur le plat-bord.

--Oui, c'est moi. O vas-tu, comme cela, toute seule, dans cette
coquille de noix?.... Ce n'est gure prudent!

--Oh! soyez tranquille, pre: je reviendrai tout  l'heure saine et
sauve. Je vais voir seulement si ce galopin de Wapwi n'est pas quelque
part par l....

--Je ne l'ai pas vu. D'ailleurs, je parierais un beau trois-mts contre
un mchant sabot de Quimper, en Bretagne, que ce n'est pas Wapwi qui
te fait courir la haie.

Les deux embarcations s'taient; rapproches.

Aussi la jeune marinire put-elle rpondre en baissant la voix:

--Vous gagneriez, pre.... Ne parions pas. C'est  Gaspard que j'en
ai.... Oh! une toute petite surprise que je veux lui causer! Mais il
faut que je mettre la main dessus, d'abord, et, pour cela, on a besoin
de se lever matin, vous le savez....

--Tu me dis cela d'un air drle, petite Mimie! Que se passe-t-il
donc?.... Serais-tu mcontente de ton cousin, ma fille?... Est-ce qu'il
te ferait des _traits_, par hasard?

Et Jean Labarou, malgr ses propres proccupations, jeta un long regard
sur le beau et ple visage de sa fille.


[Illustration--Oh! l du canot, cria Jean Labarou.]

Un double clair jaillit des yeux de Mimie, qui se contenta de dire:

--Peut-tre!.... Mais laissons l Gaspard et parlons un peu de mon frre
Arthur.--Vous avez vu Mme Nol?

--Oui.... Nous nous sommes expliqus.... Tout ira bien de ce ct-l,
j'espre. Nous en causerons avec ta mre.

--Ah! que je suis contente, petit pre!.... Ce pauvre Arthur, il me
faisait tant piti avec son gros chagrin!.... Allons! puisque c'est
comme a, je me sauve vite, pour revenir encore plus vite. Bonjour,
pre. A tantt!

--A tout  l'heure, ma fille.

Chaloupe et canot reprirent leur course en sens contraire et ne
tardrent pas  se trouver hors de porte de la voix.

La chaloupe traversa en ligne directe et s'en alla prendre terre  son
petit havre accoutum, prs de l'habitation Labarou.

Quant au canot, au lieu de poursuivre sa course dans la direction du
Chalet, qui lui faisait face, il obliqua vers le nord, longeant la rive
surleve, toute enguirlande de frondaisons touffues, qui tranaient
jusque dans la mer, et disparut tout  coup au fond d'une petite anse,
rendue invisible par les rameaux pais entre-croiss en vote  quelques
pieds de la surface de l'eau.

Une fois l, plus rien!

Gens de mer et gens de terre eussent t bien empchs de dnicher
l'embarcation et son capitaine enjuponn.

Mimie Labarou attacha son esquif  une branche de saule et attendit,
debout, fouillant de ses grands yeux bleus tout remplis d'clairs la
saulaie bordant la rive.

Quoique fort pais  hauteur d'homme, ce rideau d'arbustes, dpourvu de
feuillage  quelques pouces du sol, permettait au regard de pntrer
jusqu'au Chalet des Nol,  deux ou trois cents pieds de l.

Pendant une dizaine de minutes, la jeune fille demeura ainsi immobile,
les yeux fixs dans la mme direction.

L demeurait sa rivale,--celle qui, tout en tant fiance d'Arthur, n'en
menaait pas moins son bonheur,  elle.

Car Mimie le sentait bien, Gaspard lui chappait insensiblement.... Un
magntisme trange l'attirait de ce ct de la baie.... En dpit de ses
protestations d'amour, des ses lans passionns, de ses serments mme,
quelque chose de vague semblait paralyser la langue de son cousin....
Ils ne se parlaient plus avec le mme abandon.... Les querelles
surgissaient  propos de tout et de rien.... Bref, Mimie tait dj
assez femme, pour deviner que le coeur de son amoureux n'allait pas
tarder  lui glisser entre les doigts, si elle n'y mettait bon ordre.

Et elle se sentait vraiment de caractre  le faire, l'indolente mais
nergique Mimie!

Voil pourquoi, secouant enfin son apathie, elle tait entre, ce
matin-l, sur le sentier de la guerre.

Wapwi, prvenu ds la veille, devait la rejoindre, aussitt libre.

C'est lui qu'attendait donc la jeune fille.

Une demi-heure s'coula.

Les coqs chantaient prs de l'habitation des Nol, et les oiseaux
prenaient leurs bats  travers la saulaie.

Mais, de voix humaines, point.

Tout semblait dormir.

Soudain, un bruit lger se fit dans le feuillage, une respiration rapide
haleta aux oreilles de la guetteuse, et Wapwi encadra sa face cuivre
entre deux rameaux doucement carts,  deux pouces au plus de son
oreille.

--Tante Mimie, dit-il rapidement, ne bougez pas, ne parlez pas; il
vient!

--Ah! C'est toi.. petit sauvage!... On n'arrive pas de pareille
faon,... m'as fait une peur!

Effectivement tait toute transie, la pauvre fille. Mais, se remettant
aussitt:

--Tu l'as vu?

--Je le suis depuis tantt.

--D'o vient-il?

--Il espionne petite mre Nol.--Il est mchant l'oncle Gaspard.

--Ainsi c'est pour cette fille qu'il court les bois du matin au soir?
dit amrement Mimie, sans relever la dernire observation.

Wapwi fit un haut-le-corps qui voulait dire clairement: Dame, tu devais
bien t'en douter!

Puis prtant un instant l'oreille, il saisit le bras de sa compagne:

--Chut! fit-il, les voil tous deux!

--Je veux voir et entendre.

Et la jeune fille, aide du petit sauvage, sauta aussitt sur la berge
de la saulaie, trs paisse  cet endroit de la rive, et fit quelques
pas  travers l'enchevtrement de la vgtation.

Puis Wapwi, qui servait de guide, s'arrta et se blottit derrire un
gros hallier, invitant, par une pression nergique de la main, sa
compagne  l'imiter.

Le sentier, conduisant des chutes au Chalet, passait  quelques pieds de
l.

Deux voix, l'une railleuse et claire, l'autre suppliante et sourde,
alternaient dans le silence environnant.

--Ainsi, disait la voix railleuse, cette belle passion vous est venue
comme cela tout d'un coup, en apprenant ce que vous appelez mon
malheur?....

--Ne riez pas, Suzanne!... rpliquait l'organe funbre,--celui de matre
Gaspard,--quand je vous ai vue, vous si belle, courir ainsi vers une
destine terrible, j'ai trembl pour vous, d'abord; puis la piti m'est
venue.... Et, comme de la piti  l'amour il n'y a qu'un pas, je l'ai
vite fait ce pas....

--Vous avez de si bonnes jambes, monsieur Gaspard!

--Avez-vous le courage de rire en un pareil moment?

--En vrit, je devrais plutt pleurer, peut-tre? Le fait est, futur
cousin, que si rellement un ruisseau de sang me sparait, comme vous
l'affirmez, de mon fianc Arthur, je n'aurais pas, moi, la jambe assez
longue pour le franchir. Mais, tranquillisez-vous, monsieur Gaspard,
votre ruisseau de sang n'est qu'un tout petit filet, que beaucoup
d'amour et de foi chrtienne effaceront bien vite....

--Ce serait une horreur, Suzanne, une alliance entre bourreau et
victime!

--L! l! monsieur Gaspard, ne faites pas tant de zle et laissez-nous
mener notre barque  notre guise. Quant  votre amour si dsintress et
si charitable, gardez-le pour ma belle-soeur, cette chre Mimie, qui le
mrite bien plus que moi.

--C'est l votre dernier mot, mademoiselle? fit Gaspard menaant.

--C'est mon dernier mot, monsieur!

--Peut-tre changerez-vous d'avis bientt...

--Que voulez-vous dire?

--Rien autre que ce que je dis, Suzanne Nol. Sur ce, je voua souhaite
le bonsoir.

--Adieu, monsieur.

Gaspard fit un pas pour s'loigner. Mais il avait encore une vilenie sur
le coeur:

--A propos, dit-il en persiflant, je ne veux pas, vous savez, que mon
cousin vous donne mon nom de Labarou, qui est un nom honnte, celui-l.
C'est madame Lehoulier, entendez-vous,--un nom tach du sang de votre
dfunt pre,--que vous vous appellerez, une fois marie.

--Mchant! murmura Suzanne avec dgot.

--Canaille! cria une autre voix, clatante celle-ci, qui fit tressaillir
Gaspard.

Et, avant qu'il et eu le temps de se reconnatre, Euphmie Labarou, ses
beaux cheveux crps flottant sur le cou, ses grands yeux bleu d'acier
tincelants, tombait debout devant lui.

--Mimie! s'cria Gaspard, reculant d'un pas.

--Et bien, oui, c'est moi!.... Rpte un peu ce que tu viens de dire,
grand lche!

Et, comme le cousin ahuri ne desserrait plus les dents, Euphmie
Labarou, se retournant vers Suzanne, lui dit en lui prenant les mains:

--Mademoiselle Suzanne, c'est ma sainte patronne,  coup sr, qui m'a
conduite ici.... Je ne vous aimais pas beaucoup; j'avais dea prventions
contre vous,  cause de ce garnement-l... Mais, maintenant que je vous
ai vue, et surtout entendue, je vais vous chrir comme une soeur.--Le
voulez-vous?

Pour toute rponse, Suzanne se jeta dans les bras de Mimie, et les deux
jeunes filles s'embrassrent plusieurs fois.

Ce qui provoqua chez Wapwi un tel sentiment de plaisir, que le petit
sauvage se prit  pirouetter sur les mains et les pieds, comme un vrai
clown de cirque.

Gaspard seul ne prit aucune part, cela se conoit,  l'allgresse
commune. Il fit mme mine de s'loigner. Mais Mimie le cloua net sur
place, en disant d'un ton qui n'admettait pas de rplique:

--Gaspard, ne t'avise pas de te sauver.... Je t'emmne avec moi, tu
sais!

Et tel tait l'trange magntisme exerc par cette singulire fille, que
le cousin courba la tte, sans mme rpliquer.

Il est vrai qu'un clair de fureur, aussitt rprim, illumina un
instant ses traits durs.

Mais personne ne s'en aperut, car les jeunes tilles changeaient leurs
adieux.

--Ne vous proccupez de rien, Suzanne, disait Euphmie Labarou.... J'ai
rencontr mon pre, tout  l'heure, sur la baie.... Il revenait d'une
entrevue avec votre mre....

--Vraiment? interrompit l'autre.

--Et il m'a dit, continua Mimie: Tout ira bien!

--Il a vu ma mre: ah! que je suis heureuse!

--Esprons, Suzanne, et au revoir!

--Oui, petite soeur, au revoir!

Euphmie et Gaspard se dirigrent vers le canot, sans changer une
parole.

Gaspard s'tendit nonchalamment  l'avant, laissant  la capitaine Mimie
le soin de manier l'aviron.

Quant  Wapwi, avant de retenir par la passerelle, en haut des chutes,
il voulut prendre cong  sa faon de Mlle Nol,--c'est--dire en
frottant la main de la jeune fille contre sa joue.

Mais Suzanne le dispensa de ce crmonial abnaki, en lui donnant tout
bonnement deux gros baisers, bien retentissants, sur les joues et lui
disant:

--Va, cher petit, vers ton matre, et raconte-lui ce que tu as vu.

--Oui, petite mre; et Wapwi lui dira aussi que tu as embrass un....
sauvage.

Cela dit, Wapwi, tout fier de son esprit, dtala en riant
silencieusement.

Suzanne fit de mme, mais avec moins de retenue.

Elle riait encore en arrivant au Chalet.



XIII

LE GUET-APENS ORGANIS

Tout dormait chez les Labarou.

La nuit, faiblement claire par un mince croissant de lune, tait
sonore,--si l'on peut employer ces deux mots pour rendre le grand
silence de la nature endormie, travers seulement par le monotone
mugissement des cataractes.

Deux heures venaient de sonner.

La fentre d'une sorte d'appentis, adoss au mur d'arrire de la maison,
s'ouvrit doucement, et une tte brune, coiffe d'une casquette de
loup-marin, surgit de l'entre-billement.

Cette tte tourna  droite, tourna , gauche et se dressa mme en l'air,
inspectant, coutant, se rendant compte enfin de tout ce qui pouvait
tomber sous deux de ses sens principaux: la vue et l'oue.

Satisfait en apparence de son investigation, le propritaire de la
susdite,--matre Gaspard, s'il vous plat,--mit un pied sur l'appui de
la fentre et, fort lgrement, ma foi, sauta au dehors, sur le gazon.

Puis il referma silencieusement la fentre et s'loigna  pas de loup.

Arriv prs d'un hangar, servant de remise pour les agrs, seines 
pche, outils de charpentier, etc., notre homme y pntra, pour en
sortir aussitt avec une hache et une _gohine_.

Puis jetant un dernier coup-d'oeil sur l'habitation plonge dans le
sommeil, il partit d'un pas relev, courbant le dos, se faisant petit
comme un malfaiteur.

Une fois sous bois, loin de toute oreille indiscrte, Gaspard se
dpartit un peu de sa rigidit habituelle, ou plutt il releva son
masque.

Dans la fort, il tait chez lui, et les sapins  aspect de saules
pleureurs devenaient ses confidents.


[Illustration:--Mimie! s'cria Gaspard, reculant d'un pas.]

-Nom de nom--de nom--d'une vieille baleine morte de la pituite!....
grommelait-il, en voil une journe pour toi, mon vieux Gaspard!... Tes
plans djous!.... Un voyage aux Iles pour rien, l'oncle Jean devenu un
petit saint aux yeux de la mre Nol, et, par-dessus tout, toi, vieille
bte, surpris comme un colier en flagrant dlit de trahison amoureuse
par cette infernale Mimie,  qui le diable.... ou moi tordrons le cou un
de ces jours!... Voil, ton bilan, mon bonhomme!

Et, courbant la tte, Gaspard se remmorait les dsastres subis la
veille, en ce jour marqu d'une pierre noire.

--Oh! cet Arthur, grommelait-il, quel obstacle dans mon chemin!... S'il
n'tait pas l, Suzanne m'aimerait, peut-tre! Oui, elle finirait par
m'aimer,  coup sr.... J'en ferais tant pour elle!... Je braverais les
colres du Golfe: le vent, la mer, la foudre, n'importe quoi!... J'irais
lui tuer des ours jusqu' la baie d'Hudson, pour le seul plaisir de lui
en offrir les peaux....

[Illustration: Couch  plat-ventre, Gaspard scia la surface de la
passerelle.]

Mais il y a Arthur, le fils de mes bienfaiteurs.... Mes
bienfaiteurs!.... H! qu'est-ce qu'ils ont donc tant fait pour moi,
aprs tout, cet oncle et cette tante?.... Est-ce que je ne leur rends
pas cent fois, en travail, le pain que je mange  leur table?

Quant  Arthur, parlons-en de ce mignon, de ce prfr pour qui rien
n'est trop bon!....--Arthur, prends garde  ceci, prends garde 
a!.... Ne va pas attraper une fluxion par ce brouillard humide!....
Laisse ton cousin porter ce fardeau: c'est trop pesant pour toi!....
Gaspard, mon garon, veille bien sur lui; il est si dlicat!....--Voil
les recommandations que j'entends tous les jours.

J'en ai assez!.... J'en ai trop!.... L'ai-je un peu rong, mon frein,
depuis des annes!.... Un orphelin, un enfant sans pre ni mre, a
ne compte pas!.... Trop heureux quand on ne le laisse pas crever de
faim!...

Et le malheureux, ingrat et lche, prenait ainsi plaisir  se forger des
griefs imaginaires contre ses parents adoptifs, dans l'espoir d'endormir
sa conscience et de colorer de prtextes trompeurs le sinistre projet
qu'il allait accomplir!

Il marchait toujours, cependant.

Le bruit des chutes grandissait, s'enflant des chos prolongs qui
roulaient dans la valle de la Kcarpoui.

Bientt, ce fut un tonnerre ininterrompu et trs impressionnant, par une
nuit comme celle-l.

Gaspard, aprs avoir gravi diagonalement la pente douce des premiers
contreforts de la masse montagneuse, venait de dboucher sur la rive
droite de la Kcarpoui.

Devant lui, mais bien plus bas, le tronc d'arbre servant de passerelle
laissait traner dans l'eau tourbillonnante l'extrmit des branches de
sa face infrieure....

Au-del du torrent, le cap du Rendez-Vous,--ainsi baptis par l'amoureux
jaloux lui-mme,--dressait ses hautes assises, hrisss de buissons de
sapins et couronn de conifres pais.

Le premier regard du nocturne visiteur fut pour la passerelle; le second
pour le plateau.

--C'est l qu'ils viendront, au petit-jour,--se dit-il avec rage,--se
moquer de ce pauvre Gaspard, enlev hier par une jeune fille contrefaite
Car elle l'est, Contrefaite, cette infernale Mimie, en dpit de son beau
visage!.... Quelle humiliation, tonnerre de Brest!... et comme j'ai d
paratre sot aux yeux de la fire Suzanne!.... Ah! mademoiselle Mimie,
que vous allez donc me payer cher ce triomphe d'une heure et cet
ascendant, aussi ridicule qu'inexplicable, qui fait de Gaspard Labarou
un petit garon craintif quand vous tes l!.... Aujourd'hui, fire
Mimie,--que dis-je? dans quelques heures,--vos beaux yeux vont
pleurer, comme dit la chanson de Malbrough; le cadavre de votre frre,
broy dans les chutes, ira peut-tre s'chouer devant votre porte, 
moins que ce ne soit en face du chalet de sa fiance!....

Ici, Gaspard, tout en se disposant  s'engager sur la passerelle, parut
avoir rellement sous les yeux le spectacle des deux femmes au dsespoir
contemplant un corps sans vie.

Et cette vision au lieu de le taire revenir sur une dcision infernale,
l'affermit au contraire dans son projet.

--Allons! fit-il avec une sombre rsolution, c'est dit!.... Un quartier
de roc, comme j'en vois un, l, dans le lit de la rivire, aura roul
du haut du cap et fl le tronc d'arbre, pendant la nuit. Ce sera un
accident, du reste. A l'oeuvre, Gaspard: il ne faut pas que la belle
Suzanne appartienne  un autre que toi. Non, cela.... Plutt la mort!

Et, rsolument, il gagna le milieu de la passerelle.

Arriv l, il droula de sa ceinture une longue ficelle, arme d'un
plomb de sonde  l'une de ses extrmits.

Laissant tomber le plomb dans un remous, o l'eau ne faisait que tourner
en cercle, il mesura exactement la distance entre le fond solide et la
passerelle.

Puis, faisant un noeud  la ficelle, il revint sur ses pas.

Cherchant alors des yeux autour de lui, il avisa bientt une jeune
et mince pinette, haute d'une vingtaine de pieds, qu'il abattit et
brancha avec sa hache.

Il la coupa  la longueur voulue, aprs avoir pris ses mesures sur sa
ficelle.

Puis il regagna le milieu du tronc d'arbre.

Plongeant alors un des bouts de la perche, prpare un instant
auparavant, dans l'eau du torrent, il assujettit l'autre sous la
passerelle, comme un pilotis.

--Comme cela, dit-il, je ne serai pas expos  ce que ce maudit pont se
rompre sous mon propre poids, pendant que je serai  la besogne.

Enfin commena l'oeuvre infernale.

Couch  plat-ventre, Gaspard scia avec son _gohine_ la face de la
passerelle regardant l'eau, ne laissant intacte qu'une paisseur
suffisante pour empcher l'arbre de se rompre par son seul poids.

Puis, revenant en arrire, il contempla son travail.

Rien n'tait visible, naturellement.

Le mince trait de scie disparaissait compltement aux regards, 
quelques pieds de distance.

Quant au pilotis protecteur, il avait disparu dans le cousant aussitt
que le poids du sinistre ouvrier eut cess de faire peser la passerelle
sur lui.

Tout allait bien.

Le guet-apens tait suprieurement organis.

L'oeuvre de mort allait russir!

Gaspard Labarou eut un sourire de dmon et reprit le chemin de son lit,
disant:

--Maintenant, mon tourtereau, tu peux aller rejoindre, ta tourterelle.
Seulement, tu n'en reviendras pas!



XIV

DANS LE TORRENT

Au petit jour,--c'est--dire vers six heures environ,--un jeune homme
 l'air veill,  la mine joyeuse, suivi d'un gamin d'une quinzaine
d'annes, escaladait les pentes rocheuses et maigrement boises qui
servent d'arrire-plan  la baie de Kcarpoui.

Les deux promeneurs se dirigeaient vers la passerelle.

C'tait Arthur Labarou, flanqu de l'insparable Wapwi.

Tous deux paraissaient de fort bonne humeur et devisaient gaiement.

La matine tait belle; les oiseaux chantaient; le soleil, d'un beau
rouge-feu, rpandait sur le paysage cette clart douce des premires
heures du jour, tidissant  peine la fracheur balsamique mane,
pendant la nuit, des arbres rsineux de la fort.

--Petit, la vie est bien belle parfois! disait Arthur.

--Oui, oui, bonne, la vie, le matin, quand il fait soleil!....
rpliquait l'innocent Wapwi.

--Enfant!.... tu ne vois, toi, que par les yeux de la tte. Mais, moi,
c'est par les yeux du coeur que je regarde en ce moment, et je vois de
bien jolies choses, va!

Wapwi, un peu tonn, promenait sa vue perante tout autour de lui: sur
les croupes des collines mouchetes de verdure, sur le vaste golfe o le
roi de la lumire jetait une poussire d'or et jusque dans les gorges
sinueuses de la rivire, d'o montaient lentement des brouillards
iriss.

Il n'apercevait que le panorama accoutum, qui valait certes bien la
peine d'tre admir, mais qui ne l'mouvait pas autrement, l'ayant eu
tant de fois sous les yeux.

De guerre lasse, il se rsigna  garder le silence et  s'avouer
que petit pre Arthur tait bien mieux dou qu'un enfant abnaki,
puisqu'il possdait deux jeux d'organes visuels: l'un en dehors, l'autre
en dedans.

Le jeune Labarou observait, en souriant, le travail d'esprit auquel se
livrait son compagnon.

Voyant que celui-ci n'arrivait  aucun rsultat et ne comprenait
toujours pas, il lui dit, en lui tapant lgrement sur la joue:

--C'est inutile, petit, ne cherche plus: tu ne trouveras rien, tant
trop jeune pour avoir prouv le sentiment qui me fait voir tout en beau
grce aux yeux de mon coeur: cela s'appelle l'amour!

--L'amour! l'amour! rpta l'enfant. C'est donc a, petit pre, que tu
as dans le coeur pour petite mre?

--Justement, mon fils! Tu y es! s'cria Arthur, riant cette fois tout de
bon.

--Wapwi aussi l'aime bien, mre Suzanne! dit entre haut et bas
l'enfant: elle a mis sa bouche couleur de ros sur les joues d'un petit
sauvage.... Bonne, bonne, petite mre Suzanne!

--Oh! oui, va! fit chaleureusement l'amoureux Arthur: bonne autant que
belle!

Puis il ajouta, songeur:

--C'est drle, tout de mme.... Cet enfant aime rellement Suzanne
autant que je l'aime moi-mme.... Seulement, ce n'est pas comme moi!

Ainsi devisant, les deux promeneurs arrivrent  la passerelle.

Tout y tait en ordre ou, du moins, paraissait tel.

Mais, au-dessous, le torrent, grossi par les pluies de quelques jours
auparavant, avait les allures dsordonnes d'une vritable cataracte.

Les basses branches du tronc de sapin couch en travers trempaient dans
le courant, qui leur imprimait un mouvement de va-et-vient rgulier,
quoique assez inquitant.

Pour le quart-d'heure, Arthur se moquait bien de ces oscillations!

Ayant lev les yeux vers la cime du cap, en face, il avait entrevu un
mouchoir blanc agit par une main de femme....

En avant donc!

Il s'lana....

Mais il n'avait pas fait la moiti du trajet, que la passerelle se
rompit par le milieu et s'abma dans le torrent.

Deux cris dominrent un instant le tapage des eaux heurtes: l'un
pouss par une voix de femme,--cri de terreur! l'autre par un organe
masculin,--clameur d'agonie!

Puis... l'ternelle chanson des chutes!

Les voix humaines s'taient tues.

Le gouffre entranait sa victime.

O tait donc Wapwi, le dvou enfant des bois?

Allait-il laisser, prir son matre, sans tenter un effort pour le
sauver!

Nous allons bien voir....

Wapwi avait reu l'ordre d'attendre, sur la rive droite, le retour de
son compagnon.

Il tait donc l, le suivant des yeux, au moment o la passerelle
'effondra, et, chose singulire,  l'instant prcis de la catastrophe,
il pensait justement  la possibilit d'un accident de cette nature.

Dire qu'il n'eut pas une seconde d'motion terrible serait conraire  la
vrit.

Affirmer absolument aussi qu'il fut pris par surprise, en voyant le
tronc d'arbre se rompre, ne rendrait pas, non plus, exactement son tat
d'me....

Nous dirions presque qu'il s'y attendait,--o du moins que son
instinct de sauvage l'avertissait que quelque vnement imprvu allait
arriver,--si nous pouvions analyser une sensation aussi vague, un
pressentiment aussi rapide, que celui qui l'treignit soudain au moment
o Arthur mettait le pied sur la maudite passerelle.

Domin par ce singulier pressentiment, il avait jet un rapide coup
d'oeil en aval, dans la direction de la plus prochaine chute,  deux
arpents au plus de distance.

Et c'est justement  ce qu'il pourrait faire, en cas d'accident, que
pensait le jeune Abnaki, lorsque l'vnement redout eut lieu.

Sans mme pousser un cri, il prit sa course du ct de la chute, cassa
en un tour de main une longue gaule de frne, dvala sur le flanc
escarp de la rive et se trouva,--Dieu sait par quel miracle
d'adresse!--sur une troite corniche  fleur d'eau, saillant de quelques
pouces en dehors de la muraille  peine dclive qui endiguait le
torrent, un peu en haut de la courbe forme par la nappe d'eau tombante.

La rivire, en cet endroit, avait bien une cinquantaine de pieds de
largeur; mais, comme elle taisait un lger coude vers l'est, le courant
portait naturellement du ct o se tenait Wapwi, et l'enfant pouvait
esprer que son matre passerait  porte d'tre secouru.

C'est, en effet, ce qui arriva.

Retard dans sa marche par ses branches qui grattaient le lit du
torrent, le tronon d'arbre, qu'heureusement Arthur avait pu saisir
en tombant, n'avanait que par bonds et en excutant une srie de
mouvements giratoires, qui rapprochaient le naufrag tantt d'une rive,
tantt de l'autre.

A une dizaine de pieds de la corniche o se tenait Wapwi, Arthur se
trouva, pendant quelques secondes,  porte de saisir la perche tendue 
bout de bras...

--Prends, petit pre! cria Wapwi, et ne tire pas trop fort, si tu ne
veux pas m'entraner  l'eau.

Arthur saisit machinalement la perche et se laissa glisser de son
pave...

Dix secondes aprs, il tait dans les bras de Wapwi, sur l'troite
corniche.

Au mme instant, ce qui restait de la passerelle s'abmait dans la
chute...

La premire pense du jeune Labarou fut de jeter vers le ciel un regard
de reconnaissance; mais sa seconde, assurment, fut pour son jeune
sauveur.

Il le serra dans ses bras, comme une mre et fait pour son enfant.

--Mon petit Wapwi, lui dit-il en mme temps, tu m'as sauv la vie!....
Sans toi, sans ton courage intelligent, je serais l, dans l'abme
creus par la chute!.... Dsormais, c'est entre nous  la vie  la
mort,--souviens-toi de cela!

Wapwi, les yeux tincelants de plaisir, frotta son front sur les mains
du petit pre.

Cette nave caresse exprimait, dans l'ide du petit Abnaki, le comble
du bonheur.

Mais, soudain, la figure de Wapwi changea d'expression.... Ses yeux
s'agrandirent.... Son bras se dirigea du ct de l'est....

--Petite mre Suzanne! dit-il.

Arthur regarda.

Dominant d'une vingtaine de pieds le torrent dchan, un norme rocher
se dressait  pic sur la rive gauche, en face; et, sur ce socle gant,
une blanche statue de femme, les bras et les yeux levs vers le ciel,
semblait lui adresser une fervente action de grce.

Nous disons: _statue!...._ Et elle en avait bien l'air, cette jeune
fille agenouille dans une immobilit en quelque sorte hiratique, les
cheveux en dsordre et ple comme une morte, laissant monter, elle, la
vierge mortelle, l'ardente reconnaissance de son coeur jusqu'aux pieds
de la Vierge immortelle!....

Trs mu le jeune homme la contemplait, n'osant parler, comme s'il et
craint de troubler quelque mystique incantation.

Suzanne s'tant releve, il lui cria:

--Merci, merci, Suzanne!.... Mais ne restez pas l!.... Je tremble pour
vous!.... Retournez l-bas!

Et il lui indiquait la direction du Chalet.

La statue s'anima, et un blanc mouchoir s'agita dans ses mains. Mais
ses paroles n'arrivrent point jusqu'aux naufrags,  cause du fracas
des eaux.

Elle fit un dernier geste d'adieu et disparut au milieu des sapins.

Quant  Arthur et son sauveur, ils escaladrent, non sans peine, la
berge  pic et reprirent, eux aussi, le chemin de la maison paternelle.

Le guet-apens avait rat!



XV

OU WAPWI COMMENCE A AVOIR LA PUCE A L'OREILLE

Comme on le pense bien, la chose fit du bruit dans Landerneau,--nous
voulons dire dans Kcarpoui.

Bien que le naufrag lui-mme se montrt trs sobre de commentaires,
et surtout de suppositions, on n'en construisit pas moins, grce 
l'imagination des femmes, un drame des plus noirs o les pauvres
sauvages de la cte jouaient le vilain rle.

C'est Gaspard qui mit le premier cette ide....

N'avait-il pas, les jours prcdents, dcouvert des piges et des
trappes, tendues ci et l dans la savane, par des mains inconnues?

Qui donc venaient chasser si prs des deux seules familles blanches de
la baie, sinon les Micmacs du dtroit de Belle-Isle?

Et, d'ailleurs,  l'appui de cette thse, ne pouvait-on pas supposer que
les parents de Wapwi, irrits de l'enlvement de leur petit compatriote,
rdaient autour de l'tablissement franais, dans le but de reprendre
leur bien?....

A cela Arthur rpondait, en haussant les paules:

--Laisse-nous donc tranquilles, toi, avec tes histoires!.... Tu sais
bien que Wapwi n'a pas de parent micmaque, puisqu'il est Abnaki et
vient du sud!....

--D'accord; mais il y a sa belle-mre,--sa belle-mre inconsolable!

Et Gaspard riait d'un petit rire sonnant faux.

--Oh! l! l!... cette grande guenon qui battait son beau-fils  coup de
trique, comme s'il et t un simple mari?.... En voil une femme pour
se faire du mauvais sang  cause qu'il est parti!

--H! bon Dieu, c'est peut-tre leur faon d'aimer,  ces brigands-l!


[Illustration: La passerelle se rompit et a'abma dans le torrent.]


--Les vraies mres, je ne dis pas.... Mais la veuve du pauvre vieux que
nous avons ensabl l-haut, dans la savane, doit avoir d'autres soucis
que de courir aprs un enfant qu'elle hassait comme peste.

--Alors, c'est par pure mchancet qu'ils ont fait le coup,--si
toutefois quelqu'un a touch  la passerelle.

--Pas mchants, pas mchants sans raison, les sauvages!.... murmura
Wapwi.

Gaspard regarda l'enfant avec des yeux mauvais;

--Toi, silence, petite vermine!.... Ne viens pas dfendre tes amis.

--Gaspard! fit Arthur, levant le ton.

--Eh bien, qu'est-ce qu'il y a?

--Laisse cet enfant: tu n'as que des mots durs pour lui.

--Faut-il donc se mettre la bouche en coeur pour lui parler?

--Il a sauv ma vie, Gaspard!

--La belle affaire!.... Puisqu'il se trouvait l,  point nomm.

--Quand tu y aurais t toi-mme, je parie bien que tu ne serais pas
arriv  temps pour me harponner au passage, comme il l'a fait.

--Peut-tre!.. On ne sait pas....

Et le cousin ajoutait en lui-mme: Ah! mais non, par exemple. Pas si
bte!

Ces propos s'changeaient sous l'auvent du hangar o se serraient les
articles ncessaires  la pche et o se prparait le poisson destin 
tre encaqu.

Ce hangar, assez vaste, tait divis en deux compartiments; l'un o se
faisait la salaison, l'autre servant d'atelier de tonnellerie.

Une petite forge, munie de sa large chemine, y tait attenante.

C'est dans cette dernire partie de l'difice que se tenait le
plus souvent Wapwi, en qualit de souffleur du pre Labarou, le
matre-forgeron.

Quant il n'tait pas  son soufflet, Wapwi ne quittait gure Arthur, 
moins que ce ne fut pour aider les deux femmes.

Car il ne se mnageait point, l'agile enfant, et faisait tout en son
pouvoir pour se rendre utile.

Aussi il fallait voir comme tout le monde l'aimait dans la famille, 
l'exception toutefois de Gaspard, qui ne perdait jamais une occasion de
lui tmoigner son aversion.

Quinze jours s'taient couls depuis la catastrophe de la passerelle.

Peu  peu, le souvenir de cet trange accident s'affaiblissait dans
l'esprit des intresss.

Arthur lui-mme n'y pensait plus, ou du moins semblait n'y plus penser.

Seul, un membre de la petite colonie en avait l'esprit occup.

Et c'tait.... Wapwi.

Diable!... Pourquoi donc l'enfant se martelait-il la tte avec un
accident vieux de deux semaines?

Nous sommes forc de faire ici un aveu, un bien pnible aveu....

Wapwi--ce modle de gratitude, ce vase contenant la quintessence de
l'affection filiale,--Wapwi avait un dfaut, un grand dfaut:

Il tait chauvin!

On avait accus, aprs l'accident de la rivire, ses compatriotes
cuivrs d'avoir organis ce guet-apens odieux, en faisant tomber un
norme caillou, arrach des flancs du cap...

Wapwi voulait prouver la fausset de ce soupon en retrouvant les deux
ou du moins l'un des bouts de la dite passerelle. Une fois en possession
de cette pice justificative, on verrait bien, oui ou non, si le tronc
de l'arbre avait t sci ou s'il s'tait rompu sous un choc pesant.

Qu'il russt  mettre la main sur ce simple morceau de sapin, et tout
de suite les soupons taient dtourns pour se voir reporter sur le
vritable coupable, que Wapwi ne serait pas en peine de dsigner, le cas
chant.

Voil  quoi, le jour et la nuit, songeait l'enfant.

Il avait bien fait des recherches des deux cts de la baie, le long du
rivage.

Mais, sans doute, le courant de la rivire avait entran au large les
deux bouts du tronc d'arbre encore garni d'une partie de ses branches,
car il n'avait rien trouv.

--Ils seront descendus jusqu' Belle-Isle.... se disait Wapwi, ou bien
ils sont all s'chouer sur le rivage de Terre-Neuve.... Il faudra que
j'aille par l, l'un de ces jours.

Si je retrouve le sapin avec une cassure ordinaire, les sauvages ont
fait le coup.

Mais s'il y a un trait de scie  l'endroit de la rupture, le
coupable... c'est... l'oncle Gaspard!

Les sauvages ne tranent pas de scie avec eux, quand ils vont en
expdition.

Au reste, il n'y a dans les bois, autour d'ici, ni Micmacs, ni
Abnakis, ni Montagnais. Les trappes que l'oncle Gaspard dit avoir
dcouvertes prs de la rivire, Wapwi sait mieux que personne qui les a
tendues, puisque c'est lui-mme....:

Il faut bien que la marmite de la mre Labarou soit fournie du gibier!

Et, sur ce raisonnement trs juste, comme canevas, Wapwi brodait les
plus fantastiques fioritures.

Pour lgende  ce travail d'imagination enfantine, il y avait ces mots:
je veillerai!

De l'autre ct de la baie, chez les Nol, les choses continuaient aussi
d'aller leur train ordinaire.

L'accident de la passerelle avait, sans doute, caus une vive alerte,
surtout dans l'esprit de Suzanne; mais on avait attribu la rupture 
une cause toute fortuite, comme la chute d'un caillou pesant plusieurs
tonnes.

Ainsi l'expliquait, du moins, Thomas, le chef de la petite colonie.

Quant  ce qui avait fait choir ce caillou, les avis taient
partags....

taient-ce les pluies torrentielles des jours prcdant la catastrophe
ou la main criminelle des sauvages?

Thomas accusait ces derniers, tout comme le faisait Gaspard.

Les autres opinaient pour une dgringolade accidentelle.

Personne, on le voit,--pas plus  l'est qu' l'ouest de la baie,--ne
souponnait que la passerelle et t scie malicieusement.

Telle tait la situation dans les premiers jours de septembre.

Ajoutons cependant qu' l'est comme  l'ouest, chez les Nol, comme chez
les Labarou, certains remue-mnage inusits, un branle bas gnral de
nettoyage, divers travaux de couture et autres prparatifs ayant une
signification nigmatique... laissaient prvoir que quelque vnement
mmorable devait se passer sous peu.

En effet, le 15 septembre,--c'est--dire dans une dizaine de jours au
plus, une grande visite tait attendue....

Celle du missionnaire!

Or,  l'occasion de cette visite bisannuelle, le premier mariage entre
gens de race blanche serait clbr  Kcarpoui....

Celui d'Arthur Labarou et de Suzanne Nol!

Il avait bien aussi t question d'unir Gaspard et Mimie.

Mais les deux fiancs, d'un commun accord,--ou plutt
dsaccord,--avaient remis la partie au printemps suivant.

Jusque l, il pouvait couler joliment de l'eau sous les ponts.



XVI

DEUX COMPRES

La golette courait, bbord amures, vers la cte, pendant qu' droite
dfilait rapidement le littoral tourment de Terreneuve.

Bien qu' une dizaine de milles de distance, la ligne boise des pointes
et des baies, les saillies des caps, les taches sombres des forts se
dessinaient successivement, et avec une grande nettet, sur l'horizon de
l'est,  mesure qu'on avanait vers le nord.

Il tait sept heures du soir.

Thomas Nol, envelopp d'un impermable de grosse toile huile et coiff
d'un chapeau galement  l'preuve de l'eau, tenait la barre.

A ses cts, la pipe aux lvres et le regard obstinment fix sur la
cte nord, un jeune homme,  l'air renfrogn et dur, tait debout,
gardant son quilibre en dpit de la houle, par un simple mouvement des
reins.

Ce garon-l devait avoir le pied marin, car cette houle, trs haute et
rencontre de biais, faisait rouler le petit vaisseau comme un simple
bouchon do lige.

Mais, soit habitude, soit proccupation, le personnage en question
semblait aussi  son aise sur ce pont mouvant que sur le plancher des
vaches,--comme les marins appellent ddaigneusement la terre ferme.

C'tait,--on l'a devin,--Gaspard Labarou.

Les deux compres, revenaient d'une courte excursion de pche le long
du littoral franais,--_french shore_--, de Terreneuve; et, aprs
avoir prpar temporairement leur poisson, ils se htaient de regagner
Kcarpoui pour l'encaquer dfinitivement.

Toutefois, au moment o nous les mettons en scne,--le 12 septembre
au soir,--leur conversation n'avait aucunement trait  leur mtier de
pcheurs.

--Mon vieux, disait Thomas, tu n'es gure persvrant et je te croyais
plus solide.... Quoi! parce que tu as manqu ton coup une premire fois,
te voil dcourag et prt  abandonner la partie!....

--Il y a bien de quoi perdre confiance, aussi, nom d'un phoque!
rpondait Gaspard, les dents serres.... Une affaire si bien monte!...
Un coup si suprieurement organis, manquer cela,  quelques secondes
prs!--Car, enfin, si ce moricaud de Wapwi ft arriv seulement une
demi-minute plus tard, mon cousin faisait le saut!

--Ah! pour a, oui!... Et un rude plongeon, encore!

--Et j'aurais le chemin libre pour arriver  ta soeur!

--Rien de plus vrai. Pas un concurrent  trente lieues  la ronde!

--Chien de sort! C'est ce qui s'appelle n'avoir pas de chance.

--Dame!....

--Une dveine de pendu....

--Un peu.

--Et manger son avoine en grinant des dents.

--Le fait est que ta position....

--Eh bien, oui, ma position...?

--Est assez humiliante.

--Ah! tu l'avoues!... Elle est tout simplement impossible, ma position!

--Ah! bah!

--De quelque ct que je me retourne, je ne vois que des visages
souponneux: Mimie, sans en avoir l'air, ne me perd pas de vue; mon
oncle et ma tante me semblent tout chose; Arthur parat envahi par
de vagues soupons; quand  ce petit Abnaki de malheur, il me fait
toujours l'effet de mijoter quelque complot contre moi....

--Imagination que tout cela, mon camarade!

Gaspard, sans rpondre, reprit aprs un instant d'absorption en
lui-mme:

--Quant  chez-vous, je devine aussi des sentiments de dfiance  mon
gard.

--Tu es fou... Personne  la maison n'a l'ombre d'un soupon.

--Qu'en sais-tu?.... As-tu bien observ ta soeur?

--Oh! ma soeur, elle est comme toutes les petites filles qui vont se
marier: elle ne pense qu' ses toilettes.

--A cela et  autre chose, je le jurerais!

--A quoi donc?

--A une certaine confidence que je lui ai faite, la veille de....

--De l'accident! acheva Thomas, avec un sourire narquois.

--Tu dis bien: de l'accident,--car c'en est un; il faut que c'en soit
un!

--On y aidera; va toujours.

--Je lui ai rvl, comme tu ne l'ignores pas, le meurtre commis par mon
oncle.

--Et tu as bien fait. Je te l'avais conseill du moment que j'ai appris
la chose.

--Mais j'ai un peu fard la vrit, en la laissant sous l'impression que
mon oncle avait t l'agresseur.

--Il parat que c'est notre pre qui a tap le premier, remarqua
tranquillement Thomas.

--L'oncle Labarou prtend cela, du moins; mais c'est  prouver.

--La mre Nol est convaincue qu'il dit vrai: il n'y a donc plus
 revenir l-dessus. D'ailleurs, la preuve viendra en son temps,
affirme-t-elle.

--Elle est de bien bonne composition, ta mre!.... et j'en connais qui
ne s'accommoderaient pas si vite d'une affirmation intresse...

--Laissons l ma mre, veux-tu? fit remarquer Thomas.--Ce qu'elle fait
est bien fait.

Gaspard se le tint pour dit et n'insista plus.

Pendant quelques minutes, on garda le silence.

La golette courait allgrement, grand largue, vers la baie de
Kcarpoui, dont on commenait  distinguer les pointes.

Dans une couple d'heures, au plus, si la brise tenait bon, on
embouquerait ce bras de mer et l'on pourrait dire bonsoir aux bonnes
gens.

Mais, prcisment, la brise se prit  mollir petit  petit.

Gaspard en fit la remarque.

--Le vent tombe, dit-il... Pourvu qu'il ne nous lche pas tout 
fait!...

--Ce n'est qu'une accalmie, rpondit Thomas, aprs avoir observ le
firmament. M'est avis que si le nordet se repose, c'est pour reprendre
des forces.

--Ah! tu crois donc qu'il ferait grand vent demain soir?....

--Grand vent et grande mer; nous voici  l'quinoxe.

--Ma foi, tant pis!

--Pourquoi dis-tu cela?

--Parce que demain, Arthur et moi, nous devons passer la nuit sur l'lot
du large, tu sais?....

--A l'entre de la baie?.... Je connais a. Mais qu'allez-vous faire l?

--La guerre, mon vieux; une guerre  mort aux canards, outardes
et autres volatiles qui viennent,  mare basse, s'y empiffrer de
mollusques et de graviers.

--Ah! ah! fit Thomas.

Puis il s'arrta une seconde pour rflchir. Aprs quoi, regardant
fixement son ami:

--Mais il va faire un temps de chien, demain la nuit, ou je ne connais
plua rien aux signes de l'air!

--Peu importe; il faut bien profiter dea basses mers pour approvisionner
de gibier les deux maisons, en vue des..... noces!

Et Gaspard pronona ces derniers mots sur un ton si singulier, que son
compagnon fixa encore sur lui un regard narquois.

--Hum! hum! fit-il  voix basse.

--Tu dis?.... interrogea l'autre.

--Rien.... Ah! mais si!.... Dis donc, mon vieux, sais-tu qu' mare
haute, demain entre minuit et une heure, il y aura peut-tre une
vingtaine de pieds d'eau vers l'lot?

--a ne m'tonnerait pas. Nous approchons de l'quinoxe, et il a tant
vent de l'est!

--Et vous aller passer la nuit l, Arthur et toi?

--Une partie de la nuit, du moins. C'est  mare basse et vers le
commencement du montant que le gibier afflue sur le sable de la petite
grve, par bandes incroyables.


[Illustration:--Quel coup?... Voyons, quelle est ton ide?


--Vous ferez une belle chasse!.... murmura Thomas, soudain trs
proccup.

--Qu'est-ce qui te prend donc? lui demanda Gaspard, s'apercevant de son
trouble.

--Oh! rien.... a serait pourtant un beau coup! marmotta le jeune Nol,
comme se parlant  lui-mme.

--Quel coup?.... Voyons, quelle est ton ide?

--Une hallucination.... qui me passe tout  coup devant les yeux!

--Et cette hallucination te fait voir?....

--L'un de vous deux abandonn par son compagnon sur l'lot....

--Hein! fit Gaspard, sursautant.

--Et disparaissant sans laisser de traces, emport par la mare
montante.... acheva Thomas, sans avoir l'air d'y toucher.

Gaspard eut une seconde de stupfaction et devint trs ple.

Il regarda son compagnon.

Mais celui-ci, le coup port, semblait uniquement occup de sa barre de
gouvernail, qu'il manoeuvrait pour embouquer la baie.

On arrivait

Plus un mot ne fut chang.

Les deux hommes, aprs une course d'un petit quart-d'heure vers le fond
du bras de mer, abaissrent les voiles, jetrent l'ancre et descendirent
dans la chaloupe du bord, pour dbarquer.

Au moment o Gaspard tait dpos sur la rive ouest par son
compagnon,--qui, lui, devait traverser seul de l'autre ct,--il lui dit
d'une voix trange:

--Nous reverrons-nous demain?

--Je ne crois pas. Il est mieux que tu penses seul  ton affaire.

--Comme tu voudras. Mais, si je me dcide, me jures-tu le silence?

--Je ne trahis jamais un ami.

--Et m'aideras-tu ensuite  obtenir la main de Suzanne?

--Mon compre, si ce n'tait pour te donner  Suzanne, pourquoi donc me
mlerais-je de votre rivalit entre cousins?

--Ecoute, Thomas.... Si jamais je deviens ton beau-frre, nous ferons de
beaux coups, tous deux, je ne te dis que a!.... Tu es un homme, et je
me sens de taille, moi aussi,  faire autre chose que la petite pche,
prs des ctes.

--Voil qui est parler.... Bonne chance, mon vieux, et... du nerf!

--A revoir. Il y aura du grabuge dans la baie, aprs-demain!

Les deux compres se quittrent, sur ces mots, et regagnrent leur
logis.



XVII

LE DRAME DE LA SENTINELLE

Comme, trs probablement, il ne devait pas s'couler plus de deux ou
trois jours avant l'arrive du missionnaire, on s'employait ferme des
deux cts de la baie.

Les jeunes gens de la rive ouest avaient promis, pour leur part, dea
monceaux de gibier  plume.

Aussi, ds l'heure convenue, les deux cousins sont  leur poste.

La nuit s'annonce belle.

 part de grands stratus, allongs tout l-bas sur l'horizon de l'est,
vers Terreneuve, le ciel est gris, presque bleu, ouat ci et l de
petits nuages transparents au travers desquels s'entrevoient des
toiles.

Rien  craindre, par consquent, des caprices de la mer.

Il est vrai que les chutes de la Kcarpoui font un vacarme inaccoutum
et qu'il passe des souffles intermittents, sur les hauteurs, dans la
cime des sapins....

Mais, vers le soir, quand tout se tait dans la nature, le moindre bruit
vous a des sonorits si tranges!....

Embarque, embarque donc, matelots et chasseurs!

Les fusils sont dposs avec prcaution  l'avant de la chaloupe, les
rames mises en place, et vogue la galre vers _l'lot du Large_!

Cette le minuscule,--appele aussi la _Sentinelle_,--gt par le travers
de l'ouverture de la baie,  quelques encablures en dehors d'une ligne
qui passerait par ses deux pointes extrmes.

A mare basse, c'est une agglomration de rochers, bords d'une troite
lisire de sable et n'offrant pas plus que quelque deux cents pieds de
dveloppement irrgulier.

Mais la mare haute, surtout quand elle est pousse par le vent d'est
soufflant en rage de l'entonnoir de Belle-Isle, le recouvre quelque fois
de plus de douze pieds d'eau.

Il faut donc profiter du _baissant_,--comme on dit ici pour reflux--, si
l'on veut faire un sjour de quelques heures sur la _Sentinelle_, dans
un but de chasse ou de pche.

Or, les deux cousins, marin fort expriments dj, ne pouvaient ignorer
cette circonstance.

Aussi la lune n'avait-elle pas dcrit plus d'un tiers de l'arc de sa
course nocturne, lorsqu'ils s'embarqurent.

La mer pouvait avoir cinq heures de baissant, et l'lvation des astres
au-dessus de l'horizon septentrional disait  l'oeil entendu qu'il tait
entre onze heures et minuit.

Il fallait, en temps ordinaire, une bonne demi-heure pour gagner l'lot.

Cette fois, le trajet se fit en une vingtaine de minutes.

On ne parlait pas. Mais on nageait ferme.

Une vritable contrainte refoulait, de la bouche au cerveau, les penses
des rameurs.

Et il y a mille  parier contre un que la mme cause agissait chez
chacun d'eux.

Donc,  part le claquement cadenc des rames entre les tolets et le
bruit grandissant des chutes de la Kcarpoui, aucune parole humaine
ne rveillait les chos de la baie solitaire, dont le fond, envelopp
d'ombre, semblait se reculer de cent toises  chaque effort dea rameurs.

La belle nuit!

Comme il faisait bon vivre et comme le coeur de ces jeunes gens, dans la
primeur de la vingtime anne, devait battre librement en cette soire
de septembre, tout embaume des senteurs balsamiques qu'apportait la
brise du nord!

Eh bien, non!

Le coeur de ces adolescents, exubrants de force et de sant, secouait
au contraire leur poitrine par ses heurts ingaux.

L'amour, la plus forte des passions,--surtout  cet ge de la vie--les
tenait crisps sous son treinte....

L'volution morale invitable tait arrive pour eux; le coup de
foudre du premier amour,--et du premier amour dans les circonstances
particulires d'isolement o ils se trouvaient,--venait de les
frapper....

Et la fatalit voulait que ce ft la mme femme que les deux cousins
convoitassent!....

Qu'allait-il arriver pendant cette nuit grise, o les toiles
scintillaient  peine  travers l'ouate serre de l'atmosphre et o le
moindre bruit se rpercutait d'une faon insolite?....

Ce qui allait arriver?

C'est le DRAME,--le drame que se racontent encore, autour de
l'tre abrit ou prs du feu de campement, les pcheurs de la cte
labradorienne ou les aborignes des savanes intrieures.


--Hop! a y est. J'ai cru que nous n'arriverions jamais!

--Quelle impatience!.... A peine un quart-d'heure ou vingt minutes pour
faire deux milles....

--Pas davantage, tu crois?

--Deviens-tu fou?.... Tu sais bien qu'il ne faut pas plus de temps.

--C'est bon, c'est bon, capitaine Gaspard; vous ne perdrez jamais la
boule, vous!

--C'est que je ne suis pas amoureux, moi! rpliqua Gaspard, avec une
intonation trange.

Puis il ajouta, d'une voix blanche:

--Qui donc aimerait Gaspard Labarou sur cette cte maudite?

--Qui? dit aussitt Arthur, en haussant les paules; mais ma soeur
Euphmie, parbleu!.... D'o sors-tu donc ce soir?

--Mimie!..... Oh! la bonne farce!.... Ah! ah! Mimie Labarou, ma cousine
ou plutt ma soeur!..... Mimie, ah!

--Quoi!.... Qu'y a-t-il de si drle dans ce nom-l?.... Il me semble que
tu ne faisais pas tant la petite bouche, il y a quelques semaines, et
que tu n'tais pas si ddaigneux  l'endroit de ma soeur! Est-ce que
l'arrive de nos voisines auraient dj teint ton beau feu?

--Fi...-moi la paix, entends-tu! gronda Gaspard, d'un ton rogue; et,
surtout, que je n'entende plus le nom de ta soeur, cette nuit. a
m'agace, oh! l, l!

Et Gaspard accompagna cette onomatope d'un geste si menaant,
qu'Arthur, tout ahuri, ne put qu'ajouter:

--Tiens! tiens!... Je m'en doutais bien un peu; mais me voici clair
tout de bon.... Ah! le sournois!

Et la figure un peu effmine du frre de Mimie blanchit sous son hle.


Gaspard fit un geste vague, mais ne rpondit pas.

La chaloupe abordait, du reste.

Une toute petite crique s'chancrait dans la masse rocheuse, du ct
ouest, havre minuscule ayant un bon fond de sable et enserr entre deux
caps jumeaux.

C'est l qu'on atterrit.

Le grappin fut aussitt jet par-dessus bord et transport vers le fond
de l'anse, jusqu' l'extrmit de sa chane.

La mer monte si vite en ces parages, que cette prcaution n'tait pas
inutile, si l'on voulait s'viter le dsagrment de se jeter  la nage
pour reprendre la chaloupe, quand il s'agirait de retourner  terre.

Puis chacun de nos chasseurs se munit de son capot de marin, du fusil
destin  l'hcatombe qui se prparait et de quelques provisions de
bouche....

Et les deux cousins gagnrent aussitt leurs postes, sortes de niches
dominant la grve en hmicycle o venaient s'battre  mare basse les
palmipdes de la rgion avoisinante.

Des hauteurs o ils taient installs,  une cinquantaine de pieds
tout au plus l'un de l'autre, les chasseurs, en croisant leurs feux,
pouvaient balayer toute la grve.

Gare aux outardes, canards et autres oiseaux aquatiques qui oseraient
s'y aventurer!.... Ce serait bien miracle s'il en rchappait
quelques-uns sans blessures.

Quand tous ces prparatifs furent termins, minuit avait d sonner au
cadran cleste.

La mer tait tout  fait basse.

Le gibier, suivant ses habitudes locales, n'allait pas tarder  surgir
de tous cts pour faire, avant le retour du flot, sa cueillette de
mollusques et de graviers.

Dj mme, de divers points de l'horizon embrum par quelques bues
nocturnes, se faisait entendre des couin! couin! d'appel, sorte de diane
sonne trop tt par quelque palmipde affam.

Les chasseurs, le fusil charg, l'oeil et l'oreille aux aguets,
attendaient, en soufflant mot.

Soudain Gaspard, s'tant retourn vers le fond de la baie, s'cria:

--Hein! qu'est-ce que c'est que a?

--Quoi donc? fit Arthur, faisant lui aussi volte-face.

--Une lumire chez nos voisins!

--C'est un fanal.... a se dplace.

--On dirait un signal; la lumire est tourne en cercle,  bout de bras.

--C'est vrai. A qui s'adressent ces appels?.... C'est ce que nous ne
pouvons savoir.

--Peut-tre bien!....

Et Gaspard, en articulant ces trois mots d'un ton singulier, plongeait
ses prunelles sombres au sein des demi-tnbres flottant sur la baie.

Puis il ajouta d'une voix amre:

--Que le diable emporte le fou ou.... la folle qui se dmne ainsi dans
la nuit, au lieu de dormir honntement dans son lit!

--La folle, dis-tu! fit Arthur avec un haussement d'paules. Quelle
femme se hasarderait sur la grve, au beau milieu de la nuit?

--Une amoureuse, parbleu!

--Oh! oh! la bonne plaisanterie! Et qu'irait faire une amoureuse, 
pareille heure, sur la rive de la Kcarpoui?

--Des signaux  son amant! rpliqua Gaspard avec une rage concentre.

Puis il ajouta  mi-voix, comme s'il se fut parl  lui-mme:

--La gueuse! Malheur  elle! malheur!....

--Tu es fou et jaloux! ricana Arthur, en se levant pour mieux entendre
un bruit trange, grandissant, qui semblait venir du fleuve,  l'orient,
rpercut par les mille chos de la baie.

C'tait la brise de l'est qui s'levait, le fameux nordet, lequel, aprs
s'tre repos vingt-quatre heures, revenait  la charge avec des forces
nouvelles.

Gaspard, que cette interruption des lments avait, fort  propos,
empch de rpondre, couta lui aussi ce souffle frachissant de seconde
en seconde, et il parut se calmer comme par enchantement.

Un trange sourire arqua ses minces lvres et il dit d'un ton dgag,
qui contrastait singulirement avec sa voix menaante d'un instant
auparavant:

--Une petite brise de nord-est?.... Bravo! c'est a qui va nous amener
les canards.

Comme si elle n'et attendu que cette rflexion, une forte vole de
palmipdes parut  quelques encablures vers l'est, faisant retentir les
chos de couin! Couin! assourdissants.

L'instinct du chasseur se rveilla aussitt chez les deux rivaux, et
chacun se tapit dans sa niche.

Cependant, les canards s'taient abattus avec grand fracas sur la petite
baie et se dhanchaient dans un mli-mlo de contremarches pesantes,
tout en fouillant le sable de leurs longues et larges mandibules.

Tout  coup, sur un signal: Pan! pan!!.... Pan! pan!!.... quatre coupa
de feu clatent dans la nuit.

Que de couin! couin!.... grand saint Hubert!.... Et quels bruits
d'ailes!!

Une nue de volatiles s'lve dans les airs, tournoie, s'loigne un
peu, tournoie encore, hsite pendant quelques secondes, puis revient
stupidement s'abattre sur la plage abandonne un instant auparavant.

Les chasseurs alertes avaient eu le temps de descendre de leur
embuscade, de ramasser les blesss et les morts et de les jeter dans
leur embarcation.

Ils rechargeaient leurs armes.

Puis quatre nouveaux coups des fusils  double canon firent encore
dguerpir la vole babillarde, diminue do plusieurs innocentes
victimes, que l'on envoya rejoindre leurs confrres morts, dans la
chaloupe.

Bref, ce mange se renouvela deux heures durant, les bandes succdant
aux bandes, aussi stupides les unes que les autres.

Trois heures du matin allaient sonner au firmament.

Il fallait songer au retour.

Du reste, la mer montait depuis longtemps; la plage tait submerge, et
la chaloupe, retenue par son grappin, dansait; d'une faon inquitante,
sur les vagues, faisant ressac derrire l'lot.

Arthur tait rayonnant.


[Illustration: Gaspard, mon frre!...]


Cette chasse l'avait gris.

Toute sa bonne humeur lui tait revenue, et il chantonnant gaiement,
tout en faisant ses apprts de dpart.

Gaspard, lui, avait une figure drle.

Trs ple, la mine sournoise, l'oeil mchant, il avait l'air de
quelqu'un en train de se dcider  faire un mauvais coup, mais hsitant
 franchir le Rubicon qui le spare du crime.

Si Arthur, moins affair, et pu l'observer, il aurait certes t forc
de remarquer son attitude trange, ses yeux flamboyants, ses poings
crisps....

Qui sait!....

Peut-tre aurait-il pu viter la catastrophe que l'autre organisait 
son intention.

Mais il songeait bien  cela, vraiment!

Sa pense, jeune et chaude, s'lanait par del la baie, franchissait le
seuil du chalet blanc, traversait la grande cuisine et s'arrtait dans
une chambre assombrie par la nuit, o reposait  cette heure mme la
pure jeune fille qu'il aimait.

Enfin, tout tant _par_, Gaspard, qui retenait l'embarcation prte 
quitter le rivage, dit  son cousin, occup  fureter encore ci et l:

--Ah! a! Arthur.... Et ton capot cir, vas-tu le laisser ici, par
hasard?

--Il n'est pas dans la chaloupe?

--Mais non, te dis-je.... Monte vite l-haut. Tu l'as oubli....
Surtout, ne flne pas.

Ce disant, sans mme se retourner, le misrable donna une vigoureuse
pousse  l'embarcation et sauta dedans.

Quand Arthur, entendant un bruit de rames heurtes, se retourna, la
chaloupe se trouvait dj  un arpent de l'lot, entrane par la
tourmente qui se dchanait dans toute sa fureur.

Le pauvre garon ne put que lever vers le ciel ses bras impuissants,
pendant que sa voix gmissait dans un sanglot:

--Gaspard, mon frre!....

--Ne te dsole pas! lui cria Gaspard, ricanant comme Mphisto. Je cours
voir quelle est la belle somnambule qui te t'ait des signaux la nuit....
Adieu, mon trs cher cousin!

--Gaspard! Gaspard!! apporta encore aux oreilles du fratricide la brise
vengeresse....

Puis ce fut tout.

L'lot disparut dans la brume, et les cris dans le fracas de la
tourmente.



XVIII

APRS LE CRIME

Le fanal tourn en cercle, pendant la nuit du drame, tait bien un
signal.

Seulement, ce n'tait pas une main de femme qui le levait, ce fanal.

Gaspard et-il connu ce dtail, que peut-tre le dmon de la jalousie ne
l'et pas mordu aussi cruellement.

Mais le coup tait fait; le coup, longtemps, mais confusment rv dans
la cervelle de ce sauvage de race blanche abandonn  toutes les fureurs
de la passion....

Il ne restait plus d'autre alternative  l'auteur du guet-apens, que
d'en tirer le meilleur parti possible.

D'abord, il lui faudrait expliquer la catastrophe, la disparition de son
cousin, tout en ne laissant aucun doute sur le rle hroque que lui,
Gaspard, avait jou dans ce drame nocturne, d'o il ne revenait que par
miracle.

Telles taient les penses du misrable au moment o, entran par les
vagues normes souleves par la tempte, il voyait l'lot disparatre
dans les brumes et les embruns qui couvraient la baie.

Mais il n'eut gure le loisir d'laborer un plan quelconque  cet gard,
car le soin de sa propre conservation le rappela vite au sentiment du
danger immdiat que lui-mme courait.

En effet, seul dans une embarcation lgre, n'ayant ni le temps de
dresser le mt, ni celui de mettre le gouvernail en place, il se voyait
contraint de gagner terre _ la godille_, recevant les lames de biais
et fort empch de garder l'quilibre dans la coquille de noix qui le
portait.

Pendant une bonne moiti du trajet, les choses allrent tant bien que
mal.

La chaloupe fuyait vers l'ouest et dpassait la pointe submerge de la
baie, mais se rapprochait tout de mme du rivage.

Toutefois, les lames frappant de biais, dferlaient  chaque instant
par-dessus sa joue et l'alourdissaient rapidement des masses d'eau
qu'elles y dversaient.

Il vint un moment o Gaspard eut peur....

En fouillant du regard l'espace brumeux qui le sparait de terre, il ne
vit qu'un chaos mouvant de brouillards pais, et plus loin,--bien loin,
se figura-t-il,--la ligne sombre de la cte,  peine estompe dans
l'obscurit.

Ces erreurs de distance sont frquentes, la nuit, surtout quand on a
l'esprit frapp comme l'avait le misrable.

Gaspard se crut perdu.

Ses bras engourdis ne pouvaient plus donner  la rame avec laquelle
il godillait l'impulsion nergique ncessaire au progrs de
l'embarcation....

Et les lames embarquaient toujours!....

Et le vent hurlait de plus en plus!....

Et,  travers ces clameurs de tempte, le fratricide croyait entendre la
voix dsespre du pauvre Arthur, seul sur son lot  demi-submerg et
voyant venir fatalement une mort terrifiante!....

Oui, le fratricide eut peur, une peur de bte accule en face des
chasseurs....

Mais, de remords, point!

Mme  cet instant suprme o il se crut vou au gouffre, il ne regretta
pas ce qu'il avait fait.

Plutt mille morts, que de voir son cousin aim de Suzanne Nol!

Telle tait l'intensit de sa jalousie!

Il vint pourtant un coup do mer qui lui arracha un cri d'angoisse
tardive...

La chaloupe, prise de flanc par une avalanche d'eau, fut souleve comme
une plume au milieu d'une pluie d'embruns fouette par la rafale et
alla s'abattre sur un lment solide, rocher ou sable, o elle demeura
immobile.

Gaspard, emport par dessus bord, s'en fut tomber tte premire 
quelques pieds de l, ressentit une commotion violente au cerveau et
perdit connaissance.

..................................................................

Combien de temps demeura-t-il ainsi priv de sentiment, la face dans le
sable et les bras tendus?

Il aurait t bien empch de le dire, lorsqu'il reprit ses sens.

Mais comme la nuit semblait moins sombre, Gaspard estima qu'il s'tait
bien coul deux heures depuis le moment o il avait t projet sur le
sol.

Au reste l'horizon blanchissait vaguement, tout l-bas, dans l'est, et
la mer, toujours furieuse, battait la grve non loin des ctes.

La, mare,--une de ces terribles mares quinoxiales qui gonflent outre
mesure les embouchures des fleuves,--avait port le flot jusqu'aux
premiers arbres du pied des falaises.

C'tait sur une masse rocheuse  moiti couverte de sable que la
chaloupe tait venue s'ventrer; et, chose singulire, la pointe
 artes vives qui lui avait ouvert le flanc tait de nature si
rsistante, qu'elle demeura sans se rompre dans l'ouverture,
immobilisant du coup l'embarcation.

On conoit comment Gaspard, emport par son lan, alla piquer une tte 
quelques pieds de distance et resta presque assomm....

Cependant, voici notre homme qui se ranime.

Il commence par se dresser sur les genoux, en s'aidant de sea deux bras
arc-bouts contre le sol.

Mais c'en est assez pour un premier mouvement....

La tte est trop lourde encore.... Des tincelles voltigent devant les
yeux du bless.... Il va tomber la face contre terre....

Non, pourtant. Le diable, son patron, lui viendra en aide.

La blessure s'est rouverte, et le sang coule abondamment, inondant la
figure....

Gaspard sourit....

Et ce sourire, irradiant cette figure sanglante; cette lumire au sein
d'une ombre paisse, a quelque chose d'infernal.

--Quelle mise en scne pour le dnouement du drame!... murmure le
sinistre personnage.... Aprs une lutte terrible contre les lments
dchans, le survivant arrive chez les parents atterrs, couvert
de sang, la tte fendue, tremp comme une loque mise  lessiver.
Il s'arrte en face du logis.... Sa tte se courbe, ses genoux
flchissent.... Il ne peut articuler un mot....

On accourt.... On s'meut.... La mre a un cri: Et.... Arthur?

Le survivant courbe de plus en plus la tte, force ses yeux  produire
quelques larmes; puis, sans un mot, lve vers le ciel ses bras
tremblants et.... s'affaisse, priv de sentiment, comme tout  l'heure.

Mais cette fois, ce ne sera que pour la frime!.... Car je n'aime gure
ce genre de pantomime, bon pour les femmes,--et encore!....

Voil mon programme pour l'arrive!

Et je dfie bien le diable lui-mme, mon digne patron, de venir me
contredire!!!....

Aprs ce soliloque, Gaspard semble reprendre possession de son
sang-froid ordinaire.

Au bout d'une minute employe  rflchir, il reprit:

--Et, d'abord, cette blessure si opportune! il ne faut pas qu'elle
fasse trop des siennes, qu'elle dpasse les bornes d'une honnte
hmorragie.... C'est qu'elle saigne, la gaillarde, comme si elle tait
srieuse!

Le misrable y porte la main, palpe, sonde du doigt, s'assure que l'os
est intact et finit par dire:

--Ah! bah! une gratignure!.... Gardons-nous bien de laver la chose: a
lui terait du gabarit!.... Une simple compresse d'eau sale pour fermer
le robinet au sang, et en route!

Aussitt dit, aussitt fait.

Gaspard dchire un morceau de sa chemise de grosse toile, arrache une
poigne d'herbes, qu'il trempe dans l'eau sale, assujettit cette
compresse sur la plaie de sa tte, noue sous son menton le lambeau de
chemise....

Et le voil pans provisoirement!

La fracheur des herbes trempes dans l'eau sale lui procure un
soulagement immdiat.

Ses ides s'claircissent; son cerveau se dgagea: il peut analyser
froidement la situation.

D'abord, le coup de l'lot a-t-il russi?

Gaspard s'avance sur le bord de la mer et jette un long regard vers le
large, dans la direction de l'ouverture de la baie, au sud-est....

Rien.

La mer affole danse une gigue macabre au-dessus des rochers o il a
abandonn son cousin.

Le cadavre du malheureux, roul de vague en vague, doit tre  l'heure
prsente en plein golfe, entran par le courant de Belle-Isle. qui
porte au sud pendant le flux.

Au baissant, le noy prendra-t-il le chemin du dtroit, on celui qui
longe la cte ouest de Terreneuve, pour gagner l'Ocan?

Cela importe peu  Gaspard.

Le cadavre d'un ennemi sent toujours bon; et, qu'il vienne s'chouer
dans les environs de Kcarpoui ou sur les rivages de la grande le, ce
cadavre ne pourra raconter  personne le drame de la nuit prcdente, ni
empcher Gaspard Labarou d'pouser Suzanne Nol.

Telles furent les conclusions auxquelles en arriva le fratricide, aprs
son inspection du golfe.

Restait la chaloupe  mettre en tat d'affronter l'examen des gens
souponneux.

Ce n'tait qu'un jeu d'enfant pour Gaspard.

Que fallait-il tablir, en effet, pour appuyer la narration qu'il avait
arrange dans sa tte?

Tout simplement ceci: qu'au moment de quitter l'lot, la chaloupe,
souleve par une lame, tait retombe sur une pointe de roc et s'tait
dfonce.

Le grappin tant lev, on avait d partir comme cela, entran par la
tourmente.

Alors commena une lutte pouvantable contre les lments en furie....

Combien de temps dura cette lutte, rendue impossible par la perte des
rames et de tout espar pouvant servir  diriger l'embarcation!

Qui pourrait le dire?

Peut-tre dix minutes!.... Peut-tre une heure!

Devenue le jouet des flots, mais chasse tout de mme vers la cte
par une saute de vent, la chaloupe se dfendit comme elle put
jusqu'au-dessus des rochers formant le bras occidental de la baie, dans
les mares ordinaires.

Mais quand il fallut passer au milieu de ce chaos mouvant, les deux
naufrags, se sentant perdus, firent leur acte de contrition.

Quelle gigue chevele de montagnes d'eau heurtes! quels sifflements
sinistres de la tempte  son paroxysme! que d'obscurit partout!...

A demi submerge, la chaloupe tourbillonnait au centre de cet enfer
liquide, pave perdue, jouet des flots, cercueil flottant....

Glacs d'horreur et de froid, les deux naufrags, cramponns aux bancs,
se tenaient  chaque extrmit de la petite embarcation.

On ne parlait pas. A quoi bon, du reste, parler au sein de ce charivari!

A un moment donn, Gaspard crut entrevoir la masse sombre de la cte.

Il cria  son cousin:

--Terre! terre! nous sommes sauvs!

Mais aucune voix ne lui rpondit.

Se penchant pour mieux voir, Gaspard constata avec horreur qu'Arthur
avait disparu, emport sans doute par une lame, ou tomb par-dessus
bord, Dieu sait quand!....

Alors, pris de dsespoir, il voulut prir lui, aussi. Mais au moment de
mettre  excution ce projet conu en une minute d'affolement, il sentit
que la chaloupe, aprs avoir t souleve une dernire fois par un
bourrelet d'eau, retombait sur la terre ferme....

Perdant pied, il fut lanc au dehors, sans mme avoir eu le temps de
faire un geste.

Et ce n'est qu'un peu avant le jour qu'il avait repris connaissance et
s'tait trouv sur le sable du rivage,  plus d'un mille de la baie.

Ce rcit fantaisiste, arrang et class dans la tte froide de Gaspard,
il n'y avait plus qu' retirer du flanc de la chaloupe la pointe de roc
qui s'y tait encastre solidement.

Gaspard dut s'y prendre  deux fois et se servir d'un levier; car telle
avait t la force de projection qui avait jet l'embarcation sur ce
rocher pointu, que l'ouverture, une fois dgage, semblait faite 
l'emporte-pice.

Par un hasard _providentiel_--on verra plus tard pourquoi ce mot est
soulign,--la chaloupe qui avait servi le plan infernal du meurtrier
tait venue s'ventrer sur une pointe de granit ferrugineux trs dur,
qui avait travers le bois en laissant un trou net, de la mme forme
que sa surface anguleuse, y dessinant mme les arrtes de ses angles
pyramidaux.

Gaspard, qui avait _de l'oeil_,--comme disent les Italiens,--vit cela
tout de suite.

S'emparant d'un caillou posant, trouv dans le voisinage, il s'escrima
si bien qu'il finit par casser la pointe compromettante au niveau du
rocher.

Puis, aprs avoir jet, suivant son habitude, un regard souponneux de
tous cts, il alla cacher le tronon cass au plus pais des fourrs,
au pied mme de la falaise.

Cela fait, le prudent _naufrageur_, tte et pieds nus, la chemise en
lambeaux, le crne entour d'un bandage sanglant, prit tranquillement la
direction de la baie.



XIX

UNE TROUVAILLE DE WAPWI.--A LA RESCOUSSE

Deux minutes plus tard, une tte effare merge du rideau de feuillage
bordant la grve et des yeux brillants suivent le _naufrag_,  mesure
qu'il disparat d'une pointe  l'autre.

C'est Wapwi.

Celui-ci est aussi un naufrag srieux, tandis que l'autre n'est qu'un
naufrageur.

Mais.... qu'a donc l'enfant?

Ses joues sont flasques; ses lvres, dcolores....

Il se tient  peine sur ses jambes....

Ce qu'il a?

Nous allons le dire: il revient du tombeau des marins, de cette mer si
terrible, linceul mouvant de tant de braves gens.

C'est un ressuscit....

Une vague l'a englouti. Une autre vague l'a jet sur le rivage.

Voil pourquoi Wapwi flageole sur ses jambes, comment il se fait que
nous le retrouvons au point du jour, mergeant d'un rideau d'arbres, au
bord de la mer.

On se rappelle que le petit Abnaki, chagrin de voir accuser ses
compatriotes du guet-apens de la passerelle, s'tait donn pour mission
de dcouvrir les coupables,--ou plutt le coupable....

Car il aurait jur sur tous les manitous de la race rouge qu'une seule
et mme personne avait fait le coup, en sciant aux trois-quarts le tronc
de sapin qui s'tait rompu sous le poids de son petit pre Arthur.

Il s'tait bien gard toutefois de faire part  personne de ses
soupons; et, tant qu'il n'aurait pas une certitude raisonnable, des
preuves  l'appui d'une accusation formelle, il devait se taire.

Donc, il n'avait pas parl,--si ce n'est  Mimie et  Suzanne,
auxquelles il avait promis de prouver que ses frres, les sauvages,
n'avaient tremp en rien dans la tentative de noyade, reste jusque l
enveloppe de mystre.

--Que je retrouve seulement le sapin, sci ou cass, et je mettrai la
main sur le coupable!....

Tel tait le mot d'ordre de ce dtective improvis.

La veille mme de cette journe qui devait s'ouvrir par une catastrophe
si terrible,--le drame de l'lot,--Wapwi, muni de quelques provisions de
bouche, chauss de solides mocassins et arm d'un bon gourdin, quitta
furtivement l'appentis o il couchait et se dirigea vers le fond de la
baie.

Une sorte de radeau, fait de deux pices de bois lies par des
traverses, lui servit de bac pour traverser sur la rive est.

On avait improvis ce bac primitif, depuis _l'accident_.

Ayant atteint sans encombre l'autre rive, Wapwi coupa droit devant lui,
se rservant d'observer le contour de la pointe,  son retour, si la
chose tait ncessaire.

Au reste, comme nous l'avons dit, les deux plages intrieures de la baie
avaient dj t explores minutieusement; et, puisque la passerelle ne
s'tait pas choue l, c'est que le courant l'avait entrane bien plus
loin.

Une saillie de la cte vue du large, se projetait dans la mer,  une
quinzaine de milles en aval, un peu plus loin que l'endroit, bien connu
de Wapwi, o les Micmacs avaient camp, deux ans auparavant.

Si les deux bouts de la passerelle ne se trouvaient pas l, ils avaient
d gagner le golfe ou le dtroit.

Inutile alors de se morfondre  les chercher.

Le mystre resterait insoluble, et Arthur serait toujours en butte 
quelque tentative nouvelle, d'autant plus qu'il ne croyait pas  la
culpabilit de son cousin.

C'est ce sentiment de trompeuse scurit qu'il fallait arracher, d'une
main prudente, quoique sre, de l'esprit du jeune homme.

Une fois sur ses gardes, petit pre saurait bien parer les coups.

Voil ce que se disait, depuis quelques jours, l'ingnieux enfant, et
voil aussi ce qu'il se rptait, ce matin-l, tout en trottinant comme
un renard en qute de son djeuner.

C'tait loin, sans doute, cette langue de terre entrevue l-bas,
allonge et noire de sapins.... Mais il comptait bien y arriver avant
midi.

Une heure lui suffirait pour ses recherches; une autre heure, pour se
reposer.

Ensuite, il reviendrait et trouverait bien le moyen de regagner sa
soupente, avant la mare haute.

L'vnement justifia ses prvisions.

Le soleil n'tait pas au milieu de sa course, que le petit Abnaki
s'engageait sur la courbe que dcrit la grve pour enserrer la pointe
suspecte.

Vue de prs, cette langue de terre est bien plus leve qu'on ne le
croirait en l'observant de la baie.

Des rochers considrables en composent l'ossature, et des sapins d'assez
belle venue lui font un agrable vtement.

Mais Wapwi, familiaris d'ailleurs avec les aspects varis de cette
trange cte du Labrador, n'eut bientt d'yeux que pour deux informes
tas de branches  moiti enfouies dans le sable, et gisant l'un prs de
l'autre, sur le rivage de cette langue de terre.

C'taient les deux bouts de la _passerelle...._

Et ces bouts taient scis nettement, avec une scie en bon ordre, une
scie appartenant  des blancs!

Hourra!....

Wapwi lana en l'air son chapeau de paille et, malgr sa fatigue,
esquissa des pas de danse tout  fait.... indits.

Gaspard avilit fait le coup!

Gaspard avait voulu noyer son cousin!!

Voil ce que disaient ces deux tronons de sapin,  moiti ensabls, sur
une grve dserte!

S'il l'et pu, Wapwi aurait volontiers tran derrire lui ces _pices
justificatives_; mais il se consola d'tre oblig de les laisser pourrir
l, en pensant avec raison qu'aucune mare, si forte ft-elle, ne les
dptrerait des couches de sable qui en enterraient les rameaux.

L'essentiel, pour le moment, tait de savoir que ce qui fut la
passerelle, existait encore et que le trait de scie rvlateur se voyait
parfaitement.

Si la chose devenait ncessaire, plus tard, Wapwi pourrait dire:

La passerelle a t scie, et non casse!....--Par qui?....--Par
quelqu'un ayant intrt  ce qu'Arthur dispart.... Or, les sauvages
n'avaient aucun grief contre ce jeune homme.... Cherchez le coupable
autour de vous....

Ayant ainsi augment le dossier de Gaspard d'une pice importante, Wapwi
songea  sa petite personne, qu'il trouva bien fatigue et terriblement
affame.

Le sac aux provisions eut bientt raison de la faim, et un bon somme 
l'ombre d'un sapin restaurerait en peu de temps les muscles puiss.

Un quart-d'heure ne s'tait pas coul que le petit sauvage, repu et
content, dormait comme une souche.

Quant il s'veilla, Wapwi fut tout surpris de constater que le soleil
avait disparu derrire la cte, trs leve partout dans cette rgion,
et que la nuit approchait.

En mme temps, une forte brise semblait courir dans les sapins, l-haut,
sur la croupe de l'immense falaise.

--Hum! se dit-il, je voudrais bien tre rendu chez le papa Labarou!....
Je ne sais ce que je ressens au creux de l'estomac Mais le suis
inquiet.... J'ai entendu parler d'une partie de chasse sur l'lot...
Pourvu qu'on se soit aperu qu'il va venter fort, fort!

Et Wapwi, aiguillonn par un pressentiment insurmontable se prit 
courir de toutes ses forces vers la baie.

Mais, si agile qu'il ft, il lui fallait bien modrer son allure, de
temps  autre, pour reprendre haleine.

Quand il dboucha sur la grve de la baie, aprs avoir travers
directement la pointe orientale, il tait bien prs de minuit, s'il ne
passait pas cette heure.

La brise frachissait, mais on la sentait moins de ce ct de la pointe.

Toutefois, de sourdes rumeurs, s'levant de partout, ne laissaient aucun
doute sur ce qui se prparait l-bas, sur le fleuve..

C'tait la tempte.

Et petit pre Arthur qui est sur l'lot, avec _l'autre_, tout seul! se
prit  penser Wapwi, ple d'effroi.

Il se trouvait alors  quelques arpents du chalet des Nol.

Tout semblait y dormir.

Wapwi allait de-ci de-l, inquiet, indcis, ne sachant mme pas ce qu'il
voulait....

Soudain,-- bonheur!--la porte du chalet s'ouvre et une forme blanche
apparat dans l'encadrement.

--Le fantme des chutes!.... Suzanne!.... Murmure Wapwi.

--C'est Wapwi, petite mre!.... N'aie pas peur!

--Wapwi!.... Oh! cher enfant, la Sainte-Vierge t'envoie. Tu vois ce
temps?

--Oui.... Gros, gros vent!

--Une tempte, n'est-ce pas?

--a souffle fort, fort.... et a sera pire, tantt.

--Oh! mon Dieu, mea pressentiments!....

--Qu'est-ce que tu as donc, petite mre?

--Ecoute-moi, petit... Ton matre est l, sur l'lot du large, seul,
seul... avec Gaspard, tu entends!....

--Mchant homme, l'oncle Gaspard! mchonne le petit sauvage.

--Que va-t-il arriver, mon Dieu!.... J'ai peur.... Je tremble.... Et mes
frres qui sont dans les bois!.... Sur qui compter!.... Qui ira  son
secours!

--Wapwi, petite mre!

--Tu seras capable?....

--Wapwi nage comme un poisson.

--Si J'allais avec toi?.... Nous prendrions la barque.

--Trop grosse, la barque. Mieux vaut un bon canot.

--Le canot ne rsisterait pas.... Mais il y a le chaland, sur la rive,
en bas d'ici.

--C'est a qu'il faut. J'y cours.

--Il y a des rames dans le hangar... Mais sauras-tu conduire seul!

--C'est le vent qui va m'y mener. Dpchons!

Wapwi, guid par Suzanne, prit une paire de rames dans un hangar voisin
et, sur ses indications, alluma un fanal, qu'il tourna eu cercle, 
plusieurs reprises.

--Comme cela, dit-il, si les jeunes gens sont en pril, ils comprendront
qu'on le sait ici.

On courut au chaland.

Hlas! il avait t tir trs haut, sur la rive, et il ne flotterait
certainement pas avant une heure, pour le moins.

--Que faire?

Impossible  la frle Suzanne et  l'enfant d'entreprendre de mouvoir
cette grosse embarcation, servant  dbarquer ou embarquer les tonneaux
de poisson....

Wapwi eut une ide.

--Des rouleaux! fit-il.

Et il courut au hangar, suivi de Suzanne.

On trouva aisment quelques bches rondes, que l'on transporta rivage.

Les deux rames ayant t tendues paralllement sous le fond plat
du chaland on glissa un des rouleaux sous la quille, aussi loin que
possible; puis on disposa les autres  quelque distance en avant.

De cette faon, on russit, sans trop de peine,  mettre l'embarcation 
flot.

Puis Wapwi, muni d'une rame, sauta dedans, en criant  Suzanne, partage
entre le dsir de sauver son fianc et l'horreur qu'elle ressentait en
face de cette mer en furie:

--Laisse-moi aller seul, petite mre!.... Le vent porte sur l'lot et
je n'ai qu' conduire.... Une femme ne ferait qu'augmenter lu danger,
vois-tu!....

Suzanne se rendit  ce raisonnement et ne put que dire:

--Va ou Dieu te mne, cher enfant. Je vais prier, moi!

Le chaland quitta la rive et disparut bientt, entran par la tempte,
qui faisait rage.

En moins de dix minutes, il se trouva en vue de l'lot,--ou plutt de ce
qui pouvait rester de l'lot,--car la mer tait presque haute.

Debout  l'arrire du chaland, une rame  la main pour la guider, Wapwi
plongeait ses yeux subtils au sein du brouillard humide, moiti ombre,
moiti poussire d'eau, que le vent faisait rouler sur la baie.

Une fois, il crut entrevoir une forme sombre dresse sur les flots.

Donnant aussitt un coup de rame pour y diriger l'embarcation, il
regarda encore.

La forme sombre y tait toujours, mais les flots la couvraient presque
en entier, par moments....

Une voix lamentable sembla mme arriver jusqu' ses oreilles appelant au
secours.

Alors Wapwi cria de toutes ses forces:

--Voici Wapwi!.... Tiens bon l!....

Mais, hlas! c'est tout ce qu'il peut dire....

Un violent coup de mer le jeta hors du chaland, et les lames furieuses
s'emparrent de son pauvre petit corps pour le rouler comme une pave
jusqu' plus d'un mille de distance, o elles le laissrent sur le
rivage,  moiti mort et tenant toujours sa rame dans ses mains
crispes.

Wapwi, sans trop savoir ce qu'il faisait, se trana vers la cte, sous
le couvert des arbres, et tomba dans un profond assoupissement.

Nous avons vu quelle surprise l'attendait  son rveil.



XX

OU EST L'AUTRE?

La premire chose que vit Gaspard, en dbouchant sur le littoral de la
baie,--ct des Labarou,--fut la golette de ces derniers foc hiss et
misaine  mi-mt, se dirigeant vers le large.

videmment, toute la nuit, la tempte avait inquit les bonnes gens;
et, ds la pointe da jour, profitant du baissant, le pre n'avait pu
rsister  l'anxit gnrale et se disposait  aller voir ce qui se
passait.

Gaspard eut un instant l'ide de le hler.

Mais c'et t peine perdue.

La golette, ayant l'ait son abate et recevant la brise d'aplomb,
bondissait dj sur les vagues venues du large et filait vers l'lot.

--Va, va, mon vieux: tu ne trouveras rien!.... ricana le misrable.
C'est  peine si le plus haut rocher de l'lot commence  se montrer la
tte au-dessus des vagues....

En effet, aprs tre rest une dizaine de minutes en observation, il vit
la golette dpasser d'abord l'lot, puis virer de bord et tirer borde
sur borde, pour reprendre finalement la direction de la baie.

Le moment psychologique tait arriv....

Il se trana, plutt qu'il ne marcha, vers la maison....

Deux femmes, trs mues, en observation sur le rivage, suivaient du
regard les mouvements de la golette.

Tout  coup l'une d'elle,--la mre,--poussa une exclamation;

--Ah! mon Dieu, n'est-ce pas l Gaspard?

--Oui, mre.... Nous allons savoir....

--Mais il est seul!.... O est Arthur?

--En arrire, probablement...

--Enfin!.... Ce n'est pas trop tt; j'achevais de mourir d'inquitude.

--Calmez-vous, mre.... Je cours m'informer.

Et Mimie fit une centaine de pas au-devant de son cousin.

Mais l'apparence dpenaille, le corps affaiss, et surtout la figure
couverte de sang du revenant, l'arrtrent net.

Elle joignit les mains, dans une attitude d'effroi, et s'cria:

--Sainte-Vierge! qui t'a arrang comme cela?..., D'o sors-tu?

Gaspard, tout pntr de son rle, se contenta de lui jeter un regard o
il y avait de l'hbtement et continua d'avancer.

La mre Hlne, de son ct, approchait toute tremblante, n'osant
questionner.

Gaspard jugea le moment arriv, o il devait y aller d'une petite
syncope....

Comme il ouvrait la bouche pour parler, un voile sembla couvrir ses
yeux; sa langue bredouilla; ses genoux flchirent....

Il s'affaissa.

Pour comble de guignon, ses bras affaiblis ne furent pas assez prompts
pour empcher sa tte, sa pauvre tte sanglante, de donner contre le
soi.

Le bandage fut tiraill, dplac, et la blessure, encore frachement
panse, se reprit  saigner comme de plus belle.

Naturellement, le pauvre garon resta l, inerte, respirant  peine,
inspirant la plus profonde piti.


[Illustration: Va o Dieu te mne, cher enfant. Je vais prier, moi!]


Car il faut rendre aux deux femmes cette justice qu'elles oublirent,
pendant une demi-minute, l'une son fils, l'autre son frre, pour
prodiguer leurs soins au bless.

--Le pauvre garon! dit la mre Labarou, presque aussi pme que son
neveu.... Qu'est-il donc arriv?.... O est Arthur?.... Va-t-il nous
tomber sur les bras, en lambeaux, lui aussi?

--Gaspard va nous le dire, mre: le voici qui reprend ses sens. Ah! que
j'ai hte qu'il parle!

--Gaspard! Gaspard!.... appela fbrilement la vieille femme, o est mon
fils?.... ou est Arthur?

Le bless, un peu revenu  lui, la regardait fixement, avec des yeux
gars....

La mre rpta sa demande, haussant la voix, secouant le bras inerte,
serrant la main molle....

--Arthur!.... Qu'est devenu Arthur?

De son ct, Mimie,--la soeur,--dardait sur lui ses prunelles
lectriques, qui semblaient lire jusqu'au fond de son me.

Le bless se demandait: Que faire?.... Que dire?....

La fivre le gagnait....

Une lourdeur chaude appesantissait sa cervelle....

Et, pour le coup, si a allait tre srieux!

Adieu la frime!

Gaspard, par un effort suprme, se dressa sur les genoux et, dsignant
la mer encore terrible dans son demi-apaisement, il ne dit qu'un mot:

--L

Puis il retomba, cette fois dompt pour tout de bon par la surexcitation
crbrale.

Alors, ce fut bien pis....

Que signifiait ce geste, indiquant le gouffre?.... Pourquoi cette
syncope au moment de parler?....

Mais la golette abordait....

On allait savoir....

Sainte Vierge, comme Jean Labarou tait lent, ce matin l!

Enfin l'ancr est tombe, les voiles abaisses....

Voici la chaloupe qui quitte le bord.

Le pre est seul....

Et le fils,--le fils unique, parti la veille, plein de vie, de sant,
d'espoir,--qu'en a donc fait la tempte?....

Moment d'angoisse suprme!

On n'ose abandonner le bless, pour courir au-devant du vieux
pcheur....

On attend, le coeur serr.

A la fin, la mre n'y tient plus....

Elle se prcipite  la rencontre de son mari, qui la reoit dans
ses bras, tout en rpondant par un hochement de tte dsespr 
l'interrogation muette de ses yeux.

Mimie, elle aussi, est accourue.

Mais, voyant sa mre inanime, son pre sombre et pale, elle se
laisse glisser sur ses genoux, lve les yeux aux ciel et sanglote
convulsivement.

--C'est fini! gmit-elle.... Arthur est noy!

--Noy! noy!.... Lui! lui!.... Pas moi!.... Oh! la belle tempte!....
Hourra! crie une voix trange.

On se retourne.

C'est Gaspard.

La figure rouge, les yeux brillants, gesticulant comme un forcen,
il s'escrime contre des ennemis invisibles, combat des lments
imaginaires....

Une congestion de cerveau vient-elle de se dclarer?

Gaspard, lui aussi, va-t-il mourir, en ce jour fatal?....

Mais un nouveau personnage surgit, qui va peut-tre jeter un peu de
lumire au sein de ces tnbres.

C'est le petit sauvage.

--Oh! Wapwi, viens vite! s'crie Mimie, la premire.... As-tu des
nouvelles?.... Ou est ton matre?

Avant de rpondre, Wapwi s'approche de Gaspard, qui se dbat on proie 
une crise terrible.

Un demi-sourire erre sur les lvres de l'enfant.--On dirait un rictus de
jeune tigre.

Il ouvre la bouche pour parler; mais il semble se raviser en voyant la
mre Hlne presque inanime dans les bras de son mari.

D'un geste clin, il prend la main de la pauvre femme et la pose sur son
front.

Cela voulait dire: Pauvre grand-mre, Wapwi a bien du chagrin de te
voir souffrir, mais il a fait son devoir, lui, et est encore digne de ta
bndiction.... Ne dsespre pas!

Puis, regardant Jean Labarou, il dit  voix basse:

--Wapwi sait quelque chose... Wapwi parlera  la maison.

--Ah! fit Jean, un peu soulag.--Mais pourquoi pas tout de suite!

L'enfant jeta un regard singulier sur Gaspard, toujours en proie au
dlira et murmura:

--Trop de monde!

--Allons! fit Jean.

Mais que faire de Gaspard?... Comment le transporter?

Un incident vint fort  propos tirer tout le monde d'embarras.

Comme on se regardait, d'un air trs ennuy, une petite embarcation,
venant de l'est, abordait  quelques perches du groupe form autour des
deux malades.

Thomas Nol en descendit.

Dandinant son grand corps maigre, il s'avana aussitt, la casquette 
la main....

--Pardon, excuse, dit-il.... Comme il y a eu gros vent cette nuit, je
venais savoir.... c'est--dire m'informer si tout le monde se porte bien
et....

Puis, apercevant la mre Hlne, couche sur le bras de Jean, et gaspard
gesticulant, adoss  un monticule de la rive:

--Tiens! tiens! fit-il avec une certaine motion, qu'est-ce que
j'aperois l?.... Monsieur Gaspard couvert de sang, et madame, comme
qui dirait en syncope!

--Voisin, dit gravement Jean Labarou, un grand malheur est arriv....
Les deux enfants ont pass la nuit sur l'lot,  guetter les canarda....
Ce matin, il n'en est revenu qu'un,--et voyez dans quel tat!....
Maintenant, o est l'autre?.... Qu'est-il advenu d'Arthur!.... Voil
ce qui a mis ma pauvre femme en l'tat o vous la voyez et ce qui nous
inquite par-dessus tout....

--Je vous comprends et je vous plains beaucoup, rpondit Thomas Nol,
d'un ton pntr. Mais il ne faut pas dsesprer avant le temps....
Puisque Gaspard a pu prendre terre, il est  croire que son cousin a
d, lui aussi, se tirer d'affaire.... Seulement il est peut-tre plus
malmen et sur quelque rivage loign.... Faudrait voir!

--Oui, oui, pre, appuya Mimie, se raccrochant & cette supposition fort
plausible.

--En effet, vous avez raison, Thomas, dit Jean Labarou. Le bon Dieu,
s'il a voulu en sauver un des deux, n'a pas d abandonner l'autre. Il
sera toujours assez tt pour pleurer.

--D'autant plus que pleurer n'avance  rien, reprit philosophiquement
Thomas. J'ai toujours entendu dire  dfunt mon pre que mieux vaut
agir que gmir. Agissons donc.... D'abord, je vous offre mes services,
c'est--dire ma barque et ma personne, pour faire une exploration
minutieuse de la cte,  l'ouest de la baie.

--Merci, merci, dit Jean. J'accepte votre aide avec reconnaissance.

--...Puis, acheva Thomas, permettez-nous de soigner nous-mmes ce
bless, qui vous embarrassera beaucoup, ayant dj sur les bras une
malade bien prcieuse....

--Quoi, vous consentiriez?....

--Oui, je me charge de l'ami Gaspard.... Nous lui devons bien cela,
aprs les services qu'il nous a rendus comme charpentier et aussi, bien
des fois, comme pcheur.

--Faites  votre guise, voisin, puisque vous tes assez obligeant pour
accepter cette charge.

--Nous ferons de notre mieux.... D'ailleurs, la maman Nol, qui est un
peu mdecin, tirera bientt ce brave garon d'affaire.,. Donc, c'est
dit, et comptez sur nous pour une expdition  la recherche d'Arthur,
ds tout  l'heure, au montant,--si toutefois nous avons pu tirer
quelque indication du malade.

Cela dit, Thomas prit sans crmonie Gaspard dans ses bras et russit 
l'embarquer, sans trop de rsistance.

Puis il s'loigna de la rive, en serrant d'assez prs le fond de la
baie,  cause de la houle et du vent.

Les Labarou, de leur ct, reprirent le chemin de leur habitation, Jean
portant toujours sa femme, qui avait repris ses sens, mais semblait
frappe de catalepsie.

Mimie et le petit sauvage suivaient, d'un peu loin, en causant avec
animation.



XXI

OU LE POLICIER WAPWI PROUVE QU'IL A DU NEZ

--Ainsi, tu crois encore qu'Arthur a pu se sauver! disait la jeune
fille, la figure angoisse, mais les yeux brillant d'une lueur d'espoir.

--Petite tante, c'est lui que j'ai vu; c'est sa voix qui a cri,.,.

--N'est-ce pas une illusion de tes sens?.... Il faisait bien noir et la
mer devait mener un dur tapage!....

--Le bon Dieu a donn aux sauvages des yeux de chat et des oreilles de
livre.

--Puisses-tu ne pas t'tre tromp!... Mais, en admettant que c'tait
rellement mon pauvre frre qui se tenait cramponn au dernier piton
de l'lot, a-t-il pu saisir le chaland que tu avais si courageusement
dirig sur lui?

--Ah! voil!.... fit soucieusement l'enfant.... Le Grand Manitou des
blancs seul pourrait le dire!

--Tu n'as pu voir?....

--Pauvre Wapwi! fit le petit sauvage d'un ton piteux, il tait bien
fatigu, et une grosse vague l'a emport.... Elle est mchante la mer!

--Oh! ou, bien mchante! dit avec conviction la jeune fille.

--Pourtant, un petit oiseau chante bien doucement dans la tte de
Wapwi.... Et sa voix n'est pas triste.... Et le petit oiseau dit dans sa
chanson: Il reviendra, ton petit pre!

--Cher enfant! dit Mimie, trs mue et entourant de son bras le cou du
jeune Abnaki: c'est peut-tre l'ange gardien de ton matre qui dit cela
au tien.

--Tu as raison, tante Mimie.... Il faut bien qu'ils soient deux
l-dedans (et Wapwi frappait son front), puisque je les entends Parler.

--Sans doute, cher enfant: les anges parlent souvent  l'oreille des
bons petits sauvages qui aiment bien leurs matres.

Wapwi parut trs heureux de savoir cela. Mais, aprs quelques secondes,
une ide lui surgit, qui assombrit de nouveau son front. Regardant la
jeune fille avec ses grands yeux noirs, un peu farouches, il demanda en
baissant la voix:

--L'oncle Gaspard a-t-il un ange gardien, lui aussi!

--Sans doute.... Pourquoi cette question?

--Parce que, s'il en a un, cet ange-l doit tre une fire canaille.

--Vas-tu bien te taire!.... On ne parle pas comme cela!

--Si, si! fit l'enfant.... Ou bien, ajouta-t-il comme correctif, c'est
l'oncle Gaspard qui le chasse, quand il veut faire un mauvais coup.

--Tu ne te trompes pas, petit; quand on fait le mal, l'ange gardien s'en
va.

--Bien sr.... murmura Wapwi avec conviction, le sien n'y tait pas, la
nuit dernire!

On arrivait  la maison, et la conversation s'arrta l pour le moment.

Mais, lorsque la mre Hlne fut bien installe dans son lit, avec des
compresses froides sur la tte, le pre Labarou fit signe aux deux
enfants de le suivre au dehors, et l'on tint une sorte de confrence.

D'abord Wapwi fit part de ses courses, par terre et par mer.

Sans insister particulirement, toutefois, il ne manqua pas de faire
saisir  ses deux auditeurs le fil d'Ariane, que des soupons trop bien
justifis lui avaient mis dans les mains.

Depuis l'affaire de la passerelle, Wapwi avait l'esprit en veil et
observait Gaspard.

Sans tre un grand clerc en matire d'amour, le petit sauvage n'avait
pu s'empcher de remarquer comme les prfrences de Suzanne pour Arthur
avaient toujours assombri la figure de Gaspard.

Quand il vit la passerelle se rompre tout  coup sous les pieds de son
matre, Wapwi pensa immdiatement que le cousin y tait pour quelque
chose.

Et la preuve, c'est que, la veille mme, il l'avait retrouve l-bas sur
une pointe, cette passerelle, scie trs visiblement et non rompue.

Et puis, autre chose!....

Pourquoi Gaspard, aprs avoir vu la chaloupe qui l'avait ramen de
l'lot, seul, s'ventrer sur une saillie rocheuse, en terre ferme
avait-il cass et cach ce morceau de granit,--que Wapwi se proposait
bien, du reste, d'aller retrouver tout  l'heure?

Pourquoi?....

videmment, parce qu'il voulait faire croire que l'embarcation s'tait
dfonce sur l'lot mme, et qu'en pareille condition, il n'tait pas
tonnant qu'Arthur et pri, lorsque lui-mme, Gaspard, n'avait d son
salut qu' une chance miraculeuse...

Le pre Labarou et sa fille coutaient, atterrs et muets, cette
narration, ou plutt ce plaidoyer, digne d'un policier parisien.

Tour  tour indigns de la fourberie monstrueuse de Gaspard et
merveills de la sagacit de Wapwi, ils n'interrompirent l'enfant que
pour confirmer ses dductions ou le fliciter de son dvouement.

Mais, lorsqu'il en vint  la partie de son rcit o il parla de ce cri
entendu dans la nuit et de ce spectre noir, dress sur les flots, le
pre Labarou s'cria:

--C'est sans doute une illusion de tes sens, mon pauvre petit....
Comment, au milieu du fracas de la tempte, lorsque les vagues
dferlaient bruyamment et que le _nordt_ faisait rage, aurais-tu pu
entendre une voix humaine,--tant toi-mme du ct du vent?

--Wapwi avait les yeux et les oreilles ouverts tout grands.... Wapwi
voyait son matre et il l'a entendu, rpta l'enfant avec obstination.

--Admettons que ce soit rellement le cas.... Comment peux-tu supposer
que le pauvre Arthur, lui, t'ait vu arriver  son secours!

--Oh! Wapwi a cri bien fort, comme un sifflet de navire  feu; puis,
ploum! ploum! il a t renvers dans l'eau et ne s'est retrouv que sur
le rivage.... Plus rien, que le bruit du vent dans sea oreilles!

Jean Labarou courba la tte avec dcouragement, puis rentra auprs de sa
femme, l'me affaisse sous un poids mortel.

Il se promit toutefois de repartir avec sa golette, aussitt que la
malade serait hors de danger immdiat.

En attendant, il comptait sur la promesse de Thomas Nol, pour que les
recherches se poursuivissent sans retard et sans interruption.

Mais il n'esprait plus!....

Son fils tait bien mort; et, si l'on retrouvait quelque chose de lui,
ce ne serait plus, hlas! qu'un cadavre.

Rests seuls, la jeune fille et le petit sauvage changrent un
long regard, o brillait cette tincelle imprissable qui s'appelle
l'esprance.

--Wapwi, dit avec fermet Euphmie Labarou, depuis ton rcit, j'ai dans
la cervelle, moi aussi, un petit oiseau qui me chante bien doucement:
Ton frre n'est pas mort!

--La mme chanson que le mien, tante Mimie.... Tu vois bien que c'est
vrai!

--Partons, mon enfant. Allons voir la chaloupe. De ce jour, je deviens
ton associe pour punir le coupable,--s'il y a un coupable!--ou savoir
ce qui est arriv  mon frre,--si Dieu a voulu conserver ses jours!

[Illustration: Gaspard se dressa sur les genoux et dit: L!]


--Tope l, tante Mimie!... A nous deux, nous retrouverons bien petit
matre.

Et ils partirent pour l'ouest de la baie, comme midi sonnait.

Le trajet se fit rapidement.

Chacun des deux jeunes gens remuait dans sa pense un chaos de
suppositions, encore vagues chez Mimie, mais irrvocablement arrtes
dans l'esprit du petit sauvage.

Restaur par quelques aliments pris  la hte, et stimul par un petit
verre d'eau-de-vie qu'on l'avait forc d'avaler avant son dpart, Wapwi
sentait grandir et prendre corps, au plus intime de son tre, les doutes
qui l'obsdaient depuis quelque temps, depuis le matin, surtout.

Il se rappelait fort bien qu'au sortir de son lourd sommeil de la nuit
dernire, il avait vu Gaspard faire de violents efforts,--tout bless
qu'il tait,--pour arracher du flanc de la chaloupe la pointe qui avait
ventr celle-ci; et il voulait savoir, pourquoi il tait all cacher si
soigneusement ce fragment de rocher tout au pied de la cte, au milieu
des fourrs les plus pais....

videmment.... se disait l'enfant, parce qu'il ne vent pas qu'on sache
qu'il a fait naufrage  terre, et non sur l'lot!

Et, dans ce cas, quelle est la raison pour laquelle il a pris ses
mesures pour qu'on ne se doute pas que la chaloupe est arrive  la
cte, en bon ordre?....

--Oh! quant  cela, c'tait limpide.... Ne fallait-il pas montrer 
tous les yeux que l'embarcation tant dfonce au moment du dpart, les
vagues, pousses par la tempte, avaient eu beau jeu pour la balayer et
la rouler dans leurs replis mouvants, enlevant Arthur par-dessus bord,
tandis que lui, Gaspard, plus robuste, y demeurait cramponn, jusqu' ce
qu'une dernire montagne liquide et jet sur le rivage l'pave et le
naufrag?....

Oui, c'tait clair comme de l'eau de roche, ce calcul du misrable
Gaspard; et voil de toute vidence, quel avait t le raisonnement du
naufrageur en dgageant son embarcation de cette pointe qui l'avait
transperce et immobilise, et en soustrayant l'objet rvlateur aux
regards trop curieux.

Ce point arrt dans la tte de Wapwi, il ne restait plus qu'a retrouver
le fragment de rocher.

Or, l'enfant, curieux et observateur de sa nature, se faisait tort
d'aller en quelques minutes, mettre la main dessus.

La sagacit indienne se rvlerait chez lui, et cette recherche ne
serait qu'un jeu d'enfant.... sauvage.

Voil ce que Wapwi disait  sa compagne de route, tout en la guidant
rapidement sur la grve qui longe la haute falaise.

Au dtour d'une saillie de la cte, aprs une vingtaine de minutes de
marche, on se trouva tout  coup en face du lieu de l'chouement.

La chaloupe, remise sur sa quille, gisait ventre au fond d'une
petite anse de sable, limite du ct ouest par une arte rocheuse qui
s'avanait de quelques toises vers la mer.

En quelques enjambes, les deux explorateurs y taient.

--Attention, tante Mimie! pronona Wapwi avec la gravit d'un juge
d'instruction.... Vois d'abord ce trou ou plutt ce dcoupage dans le
bois comme s'il tait fait par un outil tranchant....

--Je vois, dit Mimie.... C'est net, et si l'on l'on retrouvait l'outil,
comme tu dis....

--On le retrouvera, tante Mimie. En attendant; grave-toi bien dans
l'oeil la forme de cette ouverture, car j'ai dans l'ide que la premire
chose que feront l'oncle Gaspard et son ami Thomas sera d'enlever dette
planche pour en mettre une autre....

--Tu as raison, petit. Mais la planche primitive, avec son trou  cinq
pointes restera grave dans ma mmoire.

--Bon. C'est tout pour ici. Voyons maintenant o la chaloupe a frapp...
Tiens, c'est l.... Regarde un peu ce cocher  fleur de sable.... Il est
vieux, jaune et sale partout, except en un endroit,--tiens, vois-tu?

--En effet, il y a l une cassure frache.... On dirait qu'on vient de
briser la partie qui manque.

--C'est cette partie du rocher qu'il nous reste a retrouver. Je m'en
charge, Tu vas voir qu'on est bien heureux parfois d'tre venu au monde
dans la peau d'un sauvage.

Mimie eut un faible sourire et suivit son guide vers la cte.

Celui-ci commena par examiner soigneusement les pistes des pieds nus
sur le sable.

C'tait un enchevtrement,  n'y rien comprendre.

Mais, de ce rseau de pistes, s'en dtachaient deux dans la direction de
la falaise: une y allant, l'autre en revenant.

--Suivons ces pistes, dit Wapwi  sa compagne.

Mimie embota le pas de son petit protg, et tous deux, l'un suivant
l'autre, se dirigrent vers la lisire de fort bordant le rivage.

Maia, une fois sous bois, la jeune fille s'arrta, bien empche de
savoir quel ct prendre.

--Laisse-moi faire, petite tante, dit l'enfant... C'est ici que Wapwi va
redevenir Abnaki pour quelques minutes.

Alors, le descendant des aborignes du golfe, pench vers le sol,
examina chaque brin d'herbe couch sous une pression quelconque, chaque
menue branche, chaque rameau froiss ou dplac....

Et il allait, il allait, lentement, mais avec une quasi-certitude.

Arriv  quelques pieds de la falaise, il avisa une grosse talle de
jeune sapins touffus.

--Hum! dit-il  Mimie, je crois bien que la cache est ici.... Tiens,
vois: les pistes ne vont pas plus loin.

Ce disant, il se mit  plat ventre et se coula sous les branches basses,
 fleur de terre.

Dix secondes ne s'taient pas coules, qu'il reparut, tenant  la main
une pointe de pierre, trs aigu et affectant la forme pyramidale.

--Voici le talisman pour confondre l'oncle Gaspard, dit-il en prsentant
la chose  Mimie.

Celle-ci prit dans ses mains le fragment de rocher, l'examina un
instant, puis le remit  Wapwi, en disant d'une voix ferme:

--Si cette pierre, dont la cassure est frache, s'adapte  la partie du
pocher qui prsente, lui aussi, une cassure frache, Gaspard Labarou cet
un assassin, et je vengerai mon frre!

--Bien, petite tante. Allons voir a.

Ce ne fut pas long.

La pointe de pierre, ajuste sur la cassure du rocher, s'adaptait
parfaitement, faisant une saillie menaante de plus de six pouces.

--A la chaloupe, maintenant! dit la jeune fille... Constatons pour
la forme,--car ma conviction est faite,--que les angles des pointes
correspondent aux angles de l'ouverture.

Wapwi introduisit sa pierre pyramidale, de dehors en dedans, dans le
trou ouvert au flanc de l'embarcation et l'y ajusta, aprs une couple
d'essais.

L'ouverture se trouva bouche presque hermtiquement.

Euphmie Labarou, trs ple et les yeux tincelants, brandit son poing
ferm dans la direction de la baie et s'cria d'une voix vibrante:

--Assassin!.... J'aimais un assassin!

Deux larmes brlantes jaillirent de ses yeux. Puis elle ajouta
sourdement:

--Mon frre! mon pauvre frre, tu seras veng!

Wapwi, trs surexcit, lui aussi, imita le geste menaant de sa petite
tante.

Et, cette sorte de pacte conclu, ou reprit lentement le chemin de la
baie.

Mais on n'alla pas loin.

En doublant une sorte de cap assez lev marquant l'extrmit orientale
de l'arc dcrit par la petite baie o ils venaient de faire leurs
tranges dcouvertes, nos deux jeunes gens eurent sous les yeux une
vision qui les arrta net....

A moins d'un demi-mille dans l'est, la golette des Nol, toutes voiles
hautes, tirait une borde en droite ligne vers le lieu o avait atterri
Gaspard.

--Je te le disais bien, tante Mimie, s'cria le petit sauvage!.... Les
voil qui viennent ici, nos deux compres!

--Les deux jeunes Nol?

--Non pas: l'oncle Gaspard et son ami Thomas,--les deux insparables.

--Mais Gaspard, il y a quelques heures  peine, semblait mourant!....

Wapwi eut un rire silencieux, qui dcouvrit ses dents blanches.

--Malin, malin.... l'oncle Gaspard, grommela-t-il.... Une simple coupure
sur sa tte de fer, qu'est-ce que c'est?

Mimie rflchit pendant une seconde.

--Restons, dit-elle.... Je veux voir ce qu'ils vont faire.

--Vite, petite tante.... Nous allons rire.... Tu vas voir sa mine quand
il ne retrouvera plus ce bout de pierre que j'ai l.

Et Wapwi dsignait la pointe casse, qui ne l'avait pas quitt depuis
qu'il en avait fait la trouvaille.

On remonta vers la cte, grimpant sur le flanc du cap, et, en quelques
minutes, nos deux policiers improviss se trouvaient installs  l'abri
des regards les plus souponneux, dans un endroit assez lev pour
dominer l'anse qu'ils venaient de quitter et o leurs perquisitions les
avaient amens  une si trange dcouverte.

Il tait temps....

La golette abaissant ses voiles rapidement, jetait l'ancre  quelques
jets de pierre de la batture.

Une chaloupe s'en dtacha aussitt.

Thomas et Gaspard, qui avaient saut dedans, ramrent htivement vers le
rivage.

Ils semblaient trs presss.

A peine, on effet, leur embarcation eut-elle touch terre, que, jetant 
bout de bras son ancrage, ils s'lancrent vers la cte.

En passant prs de la chaloupe creve, les deux compres y firent
une premire station, et Gaspard parut donner  Thomas de rapides
explications, illustres par des gestes trs dmonstratifs et l'examen
minutieux du bordage o bait l'ouverture.

De l, Gaspard guida son compagnon vers le rocher sur lequel la chaloupe
tait venue se crever.

Aprs l'change de quelques phrases et un examen de la fracture, que
l'on sait, Gaspard courut vers la cte, disparut sous bois et se dirigea
vers l'endroit o il avait jet la partie du rocher manquant.

Il voulait, sans l'ombre d'un doute, blouir son copain, par l'talage
de prcautions qu'il avait prises.

Mais il revint bientt, l'oreille basse, la mine soucieuse, grommelant:

--C'est drle.... Je ne retrouve plus.... Pourtant, je crois bien me
souvenir d'avoir jet l cette pointe ensorcele....

--Laissons donc!.... fit Thomas. Qui serait venu?.... Et surtout, qui
aurait t dterrer cette pierre au milieu de ce fouillis?

--Au fait.... dit l'autre... je suis fou d'avoir des ides pareilles...
Quand je serai plus calme, je mettrai bien la main sur ce morceau de
roc.

Pendant quelques minutes, l'entretien se poursuivit, Gaspard parlant,
contre son habitude, avec une certaine volubilit, tandis que Thomas
avait l'air de poser froidement une srie d'objections.

Finalement, on en arriva  s'entendre et se convaincre mutuellement,
sans doute, car, tournant le dos  la cte, les nouveaux venus
retournrent  la chaloupe creve.

Ici encore se manifesta, l'extrme prudence de matre Thomas.

Il, se pencha longtemps sur l'ouverture irrgulire dcoupe par la
pointe de rocher, l'examina des deux cts, extrieur et intrieur, puis
finalement acheva d'arracher le bordage entam, jusqu' mi-joint en le
dclouant  coupa de pierre.

Cela fait, les deux compres reprirent le chemin de leur embarcation et
se rembarqurent, non toutefois sans avoir jet au fleuve le bout de
planche suspect.

Dix minutes plus tard, la golette, toutes voiles hautes s'loignant de
la cte, gagnait la haute mer.

--Nous n'avons plus rien  faire ici, dit  son compagnon Euphmie
Labarou, Mais nous n'avons pas perdu notre temps, petit Wapwi car nous
venons de dmasquer, je le jurerais, deux bien grands misrables!....

--Je te demande encore une petite demi-heure, tante Mimie; le temps
d'aller repcher le bout de planche que ces deux imprudents viennent de
jeter  l'eau, aprs l'avoir enlev  la chaloupe.

--Tu as raison, petit: ce morceau de bois sera une pice  conviction
qui pourra servir, peut-tre,--on ne sait pas!....

Wapwi donna  la golette le temps de parcourir une distance suffisante
pour qu'on ne le vit pas du bord et, prenant sa course dans la direction
o le courant de montant entranait le fragment de bordage, il se lana
rsolument  l'eau.

Comme l'enfant nageait facilement, il eut bientt recouvr le bout de
planche flottant et regagn le rivage avec son butin.

--a fait trois on _pices  conviction_ dans l'affaire _Labarou vs
Labarou_, dit Mimie, qui avait quelque lecture.

Il ne faut rien ngliger pour punir les mchants.... dit
sentencieusement le petit Abnaki.

Et il alla cacher soigneusement sa pointe de pierre et son bout de
bordage au pied de la cte, dans un endroit inaccessible pour tout autre
qu'un adroit peau-rouge de son espce,  lui.

Aprs quoi, on reprit, sans plus de retard, le chemin de la maison.



XXII

L'ILE MYSTRIEUSE

Abandonnons pour un instant nos amis dans l'affliction et sautons  bord
de la golette des Nol.

Toutes voiles hautes, les coutes raidies, coulant bien  travers les
ondulations des lames molles et souples, elle fait merveille sous la
jolie brise qui incline sa mture  bbord.

Le vent ayant, dans la matine, saut  l'ouest,--comme nous l'avons
dit--c'est donc vers le large, vers la haute mer, que se dirigent
maintenant les deux compres, qui composent  eux seuls l'quipage.

Est-ce que le capitaine Thomas aurait l'intention de remplir
srieusement la mission dont il s'est charg--c'est--dire de fouiller
la mer et les rivages des alentours pour y retrouver Arthur, vivant ou
mort?....

Ah! non, par exemple!

Dans l'esprit de matre Thomas, Arthur est bel et bien noy, coul,
dvor, peut-tre....

C'est une chose du pass.

N'en parlons plus.

Il a tout simplement eu l'adresse de faire concider une expdition,
arrte dans son esprit depuis une quinzaine de jours, avec l'offre
gnreuse de partir  la recherche du malheureux fils de Jean Labarou,
du fianc de sa soeur Suzanne.

Nous l'avons dit: Thomas Nol est un homme positif.

Pas mchant, par exemple--oh! non!--mais  condition toutefois que sa
bont ne vienne pas en conflit avec son intrt. Auquel cas, il met tout
bonnement au rancart cette placide vertu des gros nafs, la bont.

Alors, pourquoi le capitaine Thomas, flanqu de son _alter ego_ Gaspard,
court-il la mer?

Eh bien, puisqu'on veut le savoir absolument, nous allons le dire: c'est
pour faire un coup, un bon coup.... d'argent!

Voil!

Dans leurs longues prgrinations du mois prcdent,  travers le golfe,
les deux compres ont fait la connaissance d'un certain industriel
canadien, navigateur de son tat, qui leur a promis une jolie prime
s'ils voulaient l'aider  mener  bonne fin une expdition de
contrebande, des les franaises de Miquelon, au sud de Terreneuve,  la
ville canadienne de Qubec.

Leur rle,  eux, sera des plus simples....

Ils n'auront qu' transporter le chargement.... _hrtique_, de
Saint-Pierre  la cte canadienne, o ce chargement sera transbord sur
une golette de Qubec, attendant  un endroit convenu de la rgion du
Labrador.

Tout ira donc pour le mieux,  moins que le diable ou le Fisc,--ce qui
est  peu prs la mme chose,--ne s'en mle.

Le seul anicroche possible est le naufrage du vaisseau portant  leur
rencontre _l'associ_ attendu.

Il a si fort vent de l'est, les jours prcdents, que cette crainte
n'est certainement pas chimrique.

Mais, entre marins, on ne croit gure  ces pronostics des gens
de terre, qui s'crient a chaque rafale secouant les ais de leur
habitation: Hein! il en fait un temps!.... Ce n'est pas moi qui
voudrais tre sur le fleuve, par une semblable _dpouille!_

Ce n'est donc pas  une catastrophe que croient nos deux jeunes
Franais, mais bien plutt  un retard subi par leur confrre de Qubec.

--a ne m'tonnerait pas, tout de mme, que notre homme et t
empch.... disait Thomas:--sa barque ne payait pas de mine! Quel sabot,
nom d'un phoque!

--Bonne golette.... rpliquait Gaspard d'un air mystrieux.... Un peu
avarie, c'est vrai; mais elle n'a une apparence misrable que pour
tromper les _gabelous_.

--Au fait, peut-tre as-tu raison.... Je l'ai encore dans l'oeil: fine
de l'avant, large de bau, vide de l'arrire,--a doit bien marcher....

--Et bien rsister  la mer, car la cale est profonde....

--Avec a que le lest ne lui manque ni  l'aller ni au retour.

--Parbleu!... Farine et autres provisions en descendant, pour faire
manger les amis d'en-bas!....

--Liqueurs fortes et vins de France, en remontant, pour abreuver les
bonnes gens d'en haut!

--Le joli ngoce!

--La belle existence!

--J'en tterais volontiers.

--Nous ferons mieux que cela, ami Gaspard: nous en jouirons  gogo,--car
le moment approche o nous pourrons mettre  excution nos projets.

--Ah! puisses-tu dire vrai!

--Cette saison est trop avance pour que notre petite expdition
actuelle soit autre chose qu'un coup d'essai, destin  nous faire la
main. Mais.... que nous russissions, et, l'anne prochaine, ayant un
solide vaisseau sous les pieds, Thomas Nol et Gaspard Labarou en feront
voir de belles aux _gabelous_ de France et du Canada.

--Ami Thomas, je te l'ai dit: je suis ton homme, et je veux tre riche
pour que ta soeur Suzanne soit un jour la plus grande dame du Golfe.

--Cela sera, rpondit le jeune Nol, d'un ton moiti figue, moiti
raisin.

--Il faudra bien que cela soit car.... je le veux, entends-tu!

Et Gaspard accentua d'un geste nergique cette phrase quelque peu
prtentieuse.

Thomas lui jeta un regard inquisiteur et vit bien que son associ tait
homme  remplir l'engagement qu'il prenait.

--Tu auras ma soeur, ami Gaspard.... Je te la promets!.... dit-il avec
la gravit d'un pre de famille bien pos.

La nuit tait venue, cependant,--une belle nuit, nom d'un phoque!--mais
un peu trop claire par la lune  peine dclinante, au dire des deux
amis.

Bien qu'allant  contre-courant depuis quelque temps, la golette avait
pu continuer sa marche, aprs avoir vir de bord un certain nombre de
fois et s'tre insensiblement rapproche de la cte, o la brise de
terre, soufflant ferme, l'avait pousse assez rapidement vers sa
destination mystrieuse.

A la reprise du courant de montant, les allures du vaisseau
s'accenturent.

La brise de terre frachit, et toute conversation suivie devint
impossible, chacun des deux marins ayant assez  faire de diriger la
marche rapide de la golette.

On courut ainsi, serrant la cte d'assez prs, jusqu' la hauteur du
_Petit-Mcatina_,--une le d'aspect sauvage, hrisse de rochers aux
formes romantiques, o les rayons lunaires plaquaient des taches
blafardes alternant avec les ombres projetes....

Sur la droite, vers la cte nord, des les nombreuses se dessinaient
vaguement, les unes comme des taches sombres, les autres ayant l'air de
grands cachalots endormis....

C'est du ct gauche, au large d'eux, par consquent, qu'apparut pour la
dernire fois aux yeux de nos jeunes aventuriers la charpente massive du
_Petit-Mcatina_.

Ils venaient de virer de bord, aprs une assez longue borde vers la
cte, lorsque, dans la ple clart lunaire,  un demi-mille environ en
avant du beaupr de leur golette, s'estompa sur le fond bleutre du
firmament, de faon indcise d'abord, puis progressivement avec plus
de nettet, une masse norme, de forme irrgulire, mais trs leve
partout, faisant un trou noir  l'horizon....

C'tait le _Petit-Mcatina_, le lieu de rendez-vous assign par le
capitaine canadien.

Aussitt, outre leurs feux de position rglementaires, les jeunes marins
allumrent un fanal bleu, attach d'avance au milieu de leur mt de
misaine.

Puis ils se prirent  observer attentivement la cte abrupte qui
dfilait par leur travers de bbord.

Une dizaine de minutes s'coulrent...

La golette, ses voiles bordes  plat, serrant le vent, courait 
l'ouest, se rapprochant toujours...

A la distance d'une quinzaine d'arpents, d'aprs son estim, Thomas
ne connaissant qu'imparfaitement ces parages, jugea prudent de ne pas
s'approcher davantage de ces rochers menaants....

Il lofa....

Les voiles battirent au vent....

Mais au mme instant, une grosse lueur brilla sur un point du rivage;
puis une seconde; puis enfin une troisime,-- quelques pieds seulement
les unes des autres.

--Largue l'ancre! commanda Thomas.

Gaspard se prcipita vers l'avant et leva le cliquet du guindeau.

Aussitt l'ancr tomba  l'eau, suivie de sa chane, qui glissa
bruyamment dans l'cubier.

Puis les voiles furent, abaisses en un tour de main, et l'on attendit.

Dix minutes ne s'taient pas coules, qu'une embarcation se dtacha
comme dans une ferie, du ces rochers gants et s'avana vers la
golette.

--Oh! qui vient l? s'enquit Thomas, pour la forme,--car il savait bien
 quoi s'en tenir.

--_La Marie-Jeanne!_

Puis la mme voix reprit:

--Et vous?

--_Le Marsouin!_ gronda Thomas, faisant rouler l'r unique de ce mot.

Il faut dira ici que la golette des Nol avait jusqu'ici port le nom
trs honnte de _Saint-Malo_,--en souvenir du pays natal,--mais que
matre Thomas, lanc sur la piste d'aventures mouvantes, avait dtrn
le vieux saint breton de la poupe de sa barque, pour y substituer le nom
de l'amphibie guerroyeur cit plus haut.

Il y eut une minute de silence.

Puis le survenant demanda, tout en continuant d'avancer:

--Rien qui cloche?.... On peut aborder?....

--Arrivez sans crainte, fut-il rpondu; il n'y a ici que mon associ
Gaspard Labarou et moi, Thomas Nol.

La chaloupe, manoeuvre habilement, aborda bientt.

Des deux hommes qui la montaient, l'un resta  bord, tandis que l'autre
grimpa sur le banc du _Marsouin_, s'aidant des haubans de misaine, et
sauta lestement sur le pont.

--Messieurs, dit-il sans prambule, vous tes gens de parole.

--Toujours! fit Gaspard laconiquement.

--Et, pour cette fois, il y a quelque mrite , l'tre, aprs une
pareille bourrasque.... ajouta Thomas, plus loquace que son compagnon.

--Mes compliments, jeunes gens. J'aime qu'on soit exact.... Mais venons
au fait.... Nous sommes presss.... Notre march tient-il toujours?

--Des Franais n'ont qu'une parole! rpondit le sentencieux Thomas.

--Aux Iles! commanda Gaspard.

--Bien, messieurs. Je vois que vous tes des jeunes gens d'action et que
je puis compter sur vous.... Nous partirons dans une heure; juste le
temps d'embarquer quelques provisions et de convenir de nos faits.
Venez.

Sans plus d'explications, les deux Franais descendirent dans la
chaloupe du Canadien et, prenant place  l'arrire, laissrent le
capitaine et son matelot s'escrimer avec les rames pour les conduire 
terre.

O diable tait donc la golette de ces trangers?...

On n'en voyait ni un coin de coque, ni une pointe de mt!

Mais, ayant entendu raconter bien des fois les prouesses accomplies par
les contrebandiers du Golfe, nos jeunes marins ne s'tonnaient pas outre
mesure.

Cependant, comme on arrivait sur les rochers escarps de la rive, sans
ralentir la vitesse de la chaloupe, Thomas poussa un cri:

--Ae! capitaine, nous allons nous casser le nez sur cette muraille 
pic!

Le capitaine, sans rpondre, donna un dernier coup de rame; puis, se
levant, il alla se mettre  l'avant de l'embarcation, tandis que son
matelot venait placer son aviron  l'arrire, dans l'chancrure de la
godille, et s'y escrimait de son mieux.

On venait d'entrer dans un troit couloir de roches trs leves, large
tout au plus de vingt pieds et courant en biais vers le plus haut
escarpement de cette singulire ile.

Naturellement, par sa disposition mme, ce bras de mer profondment
encaiss ne pouvait tre aperu du large.

On courut ainsi au milieu de rochers aux flancs  peu prs verticaux
pendant deux ou trois minutes, parcourant une distance d'une couple de
cents pieds....

Puis la chaloupe s'arrta net, l'trave sur le gouvernail d'un vaisseau,
ayant l'air enclav dans cette mascarade de haute roches.

--La _Marie-Jeanne_, messieurs! dit le capitaine canadien avec une
certaine emphase.

Et il se retournait, souriant, vers ses nouveaux amis.

--Nom d'un phoque! il faut le voir pour le croire! s'cria Thomas, ne
pouvant dissimuler son tonnement.

--On parcourrait le monde entier avant de dterrer un havre comme
celui-ci! dit  son tour Gaspard, merveill.

--C'est  la fois mon bassin de carnage et mon havre de refuge, quand
on me serre de trop prs.... rpondit le capitaine de la _Marie-Jeanne_.

--Tout de mme, il y a des choses bien tonnantes dans ce golfe
Saint-Laurent! s'cria de nouveau Thomas, avec des hochements de tte
admiratifs.

--tonnantes, jeune homme?.... fit le canadien souriant.... Dites: sans
pareilles!.... Voil trente ans que je le parcours en tous sens, mon
beau golfe, et j'y trouve toujours du nouveau.

Cependant, une courte chelle fut tendue de l'arrire, par un des
matelots du bord, et les jeunes franais, prcds du capitaine, y
grimprent rapidement.

La porte du capot d'arrire tait ouverte, laissant monter de la cabine
une lueur claire.

On s'y engouffra, et une intressante confrence se tint pendant prs
d'une heure entre les nouveaux venus et les gens de la _Marie-Jeanne_.

Que se passa-t-il?....

Quelles furent les confidences changes?

Que fut-il convenu?....

Mystre... pour le prsent!

Il nous est interdit,--auteur scrupuleux que nous sommes--de soulever,
_dans ce premier volume_, mme un coin du voile qui recouvre les faits
et gestes des PIRATES DU GOLFE SAINT-LAURENT.

Mais on ne perdra rien pour avoir attendu.

Ce qu'il nous est permis de confier  nos lecteurs, ds maintenant,
c'est qu'aprs un conciliabule qui dura prs d'une heure, le capitaine
canadien se rembarqua avec les deux Franais et que le _Marsouin_, bien
lest de provisions et d'espces sonnantes, cingla aussitt vers les
les Miquelon.

L'quipage de la Marie-Jeanne, ainsi que le charpentier du bord,
continurent d'habiter le _Petit-Mcatina_, occups  radouber leur
golette avarie et  faire une besogne bien autrement.... mystrieuse.



XXIII

CHASS ET MAUDIT

Quand la golette de Nol reparut dans la baie de Kcarpoui, au
commencement du mois d'octobre, aprs une absence d'un peu plus de deux
semaines, un voile de deuil planait sur la petite colonie.

Depuis une dizaine de jours, on tait entr dans cette longue priode
d'isolement qui, l-bas, ne se termine qu' la rouverture de la
navigation, en mai.

Le missionnaire tait bien venu, comme d'habitude, donner aux
pcheurs de ce lieu solitaire l'opportunit d'accomplir leurs devoirs
religieux.... Mais, loin d'avoir  bnir l'union de deux jeunes
gens pleins d'amour et d'espoir, il avait d, hlas! prodiguer des
consolations  une famille plonge dans une douleur mortelle, par la
disparition d'un de ses membres, et prsenter  une fiance dont le
coeur saignait, au lieu d'une couronne de fleurs d'oranger, la couronne
d'pines de la rsignation chrtienne....

Il va sans dire que ce messager de paix, saisi du diffrend qui existait
entre les deux familles, n'avait pas eu grande peine  faire disparatre
les hsitations de madame Nol  propos de la mort sanglante de son
mari.

Une dclaration crite du mourant, attestant la complte innocence de
Jean Labarou et corroborant le rcit circonstanci de celui-ci, ne
contribua pas peu  ce rsultat; et le missionnaire eut au moins la
consolation, en partant, de voir les chefs des deux seuls tablissements
de la baie unir fraternellement leurs mains, en signe de pardon et
d'oubli.

Le retour de la _Saint-Malo_,--dsormais le _Marsouin_, de par le
caprice de matre Thomas,--raviva pourtant la plaie encore saignante de
la disparition d'Arthur.

Mais on ne put tout de mme s'empcher,-- l'est de la baie; du
moins,--de reconnatre le dvouement des deux marins qui venaient de
faire une si rude croisire  la recherche de leur malheureux ami.

Toutefois,--en dpit de la meilleure volont du monde,--la famille
Labarou ne russit pas  dissimuler l'horreur instinctive que lui
inspirait Gaspard depuis la catastrophe.

A peine arriv dans la baie, ce modle des fils adoptifs s'tait
empress, naturellement, d'aller rendre compte  ses parents du rsultat
ngatif de ses recherches.

Il avait, d'ailleurs, pris la peine d'tudier  fond le rle qu'il
allait jouer avant de risquer cette dmarche dcisive.

Figure morne, fatigue, triste; pleur maladive; regard fatal,
inconsolable; tel tait son masque.

Mais toute cette mise en scne ne put fondre la glace qui le sparait
dsormais de cette famille o il avait grandi, choy  l'gal du fils de
la maison.

La mre Hlne,  sa vue, eut une crise de larmes qui pensa lui causer
une rechute.

Jean Labarou, lui, ple comme un mort, laissa son neveu s'emptrer dans
le rcit de ses exploits et de ses actes do dvouement fraternel.

Puis, quand ce fut fini, il se contenta de dire froidement, mais avec un
geste d'une terrible solennit:

--Arthur est mort,--et je n'espre plus.... Que Dieu ait piti du
pauvre enfant!.... Mais si tu es pour quelque chose dans cette fatalit
pouvantable; si, par ta faute, une mre a t prive, sur ses vieux
jours, d'un fils ador; si ta cousine, par ton fait, se trouve seule au
monde, sans appui quand nous n'y serons plus; moi ton second pre, au
dclin de ma vie, courb par l'ge et l'incurable chagrin que je sens l
(et le vieillard touchait son front rid), je finis par succomber avant
le terme assign par la divine Providence; si cela est, eh! bien, je te
maudis!

--Mon oncle!.... voulut rpliquer Gaspard, pouvant.

--Va-t-en!.... fut la seule rponse de Jean Labarou, montrant la porte,
de son bras tendu.

Et, comme le misrable, en passant le seuil, regardait sa tante,
celle-ci lui dit, dans un sanglot:

--Rends-moi mon fils!

Alors il se tourna vers Mimie, comptant bien trouver chez elle une ombre
de sympathie.

Mais il regretta aussitt ce mouvement....

Blanche comme une cire, la tte haute, les prunelles fulgurantes, la
jeune fille tendit vers lui sa main fine et nerveuse:

--Can! dit-elle.

Puis, montrant elle aussi la porte:

--Va o la destine t'appelle, fratricide!.... Mais, o que tu ailles,
je serai sur ton chemin au jour de la rtribution!

Puis, hautaine et grave, elle alla baiser sa mre au front.

Tremblant, hagard, la sueur de l'agonie aux tempes, Gaspard Labarou
quitta la maison o s'tait coule son adolescence, chancelant comme
un homme ivre et sentant peser sur ses paules le poids terrible de la
maldiction paternelle....

Dans l'esprit de Jean Labarou, cette maldiction n'tait que
conditionnelle, il est vrai.

Mais Gaspard, au fond de son me, sentait bien que cette maldiction
d'un pre serait ratifie dans le ciel; et, quoi qu'il en et, en dpit
de son scepticisme farouche, il en prouvait une sensation de malaise
allant jusqu' la peur.

Avait-il donc besoin, ce vieillard, sans l'ombre d'une preuve de
culpabilit, d'appeler sur la tte de son neveu la vengeance cleste!

Pour se donner du coeur, quand il fut hors de vue, le misrable montra
le poing  la maison, disant:

--Vieux fou!.... Je me moque de tes foudres de fer-blanc et je te ferai
voir bientt de quel bois je me chauffe.... Ah! Ah! tu me maudis et ta
fille m'appelle Can.... Mais prenez garde de regretter amrement, un
jour, la satisfaction de m'avoir mis  la porte!

Ayant ainsi vacu un peu de sa bile, il reprit le chemin du Chalet, de
l'autre ct de la baie.

Tout en pagayant son canot, il monologuait de la sorte:

--Il est clair comme le jour que, pour ce qui regarde mes chers parents
et leur virago de fille, _mon chien, est mort...._

Plus rien  esprer de ce ct.

Mais je m'en moque, comme un poisson d'une pomme.

Ce qu'il me reste  faire, c'est d'amadouer et d'engluer si bien les
Nol, de me rendre tellement indispensable, que la bille Suzanne, en
dpit de son ridicule chagrin, cesse de penser jour et nuit  un mort,
pour s'apercevoir enfin qu'il existe un bon vivant dans son entourage,
prt  fie dvouer pour son bonheur.

D'ailleurs, dans ce sige en rgle que je vais entreprendre, j'aurai un
prcieux auxiliaire: Thomas, qui m'est dvou.

Quant  la mre, bien que, rconcilie avec l'oncle Jean, je parie
qu'il lui reste, en dpit de tout, un vieux levain de rancune qui ne
demanderait qu' fermenter, si l'on s'y prenait habilement.

Reste le petit Louis,--qui n'est plus un enfant, malgr son
qualificatif.

Celui-l, j'en ai peur, me donnera du fil  retordre.

Il est toujours avec ce moricaud de Wapwi, d'un ct ou de l'autre,
et je le souponne d'avoir un fort bguin pour ma belle et tyrannique
cousine, Euphmie.

Qu'il me succde dans le coeur de la _fille  mon oncle_,--je ne
demande pas mieux.... Mais qu'il ne s'avise pas de se liguer avec elle
pour me jouer quelque mauvais tour,--car a ne serait pas bien du tout
de la part d'un beau-frre!....

Au reste, nous veillerons, Thomas et moi.

Thomas Nol!.... En voil un vritable ami, par exemple, qui n'a pas
peur de mettre les mains  la pte, lorsqu'il s'agit de tirer un copain
du ptrin!....

Vive le capitaine Thomas et son lieutenant, Gaspard!

S'tant ainsi mis dans un tat de feinte excitation pour chasser de son
esprit la mauvaise impression qu'il remportait de sa visite,-- l'instar
des gens peureux qui chantent, la nuit, quand ils cheminent seuls dans
Te voisinage d'un cimetire,--matre Gaspard htait sa marche vers le
chalet de la famille Nol, sa nouvelle rsidence.

A mesure au'il approchait, sa figure subissait une transformation
singulire.

De sombre et dure, qui tait son caractre habituel, elle devenait
insensiblement mlancolique et.... touchante.

Ce gaillard l, orn de toutes les passions qui rendent un homme
redoutable au sein des socits organises, tait devenu un vritable
comdien tout seul, sans tudes, en pleine solitude du Labrador.

Il tait absolument matre de ses sens, et il avait la tte froide d'un
chef de bandits.

A peine entr dans le chalet, o la famille Nol se trouvait runie
pour dner il se laissa choir sur une chaise, la tte basse, les bras
ballants.

--Oh! oh! il parat qu'on t'a mal reu, chez l'oncle Jean.... fit
remarquer Thomas, d'un ton goguenard.

Gaspard ne rpondit qu'en baissant davantage la tte.

--Serait-ce possible? dit madame Nol, prompte  s'apitoyer.

--On m'a, chass, madame! murmura Gaspard, d'une voix spulcrale.

--Chass?.... B'cria la bonne dame, en joignant les mains.

--Et maudit!.... ajouta lugubrement le jeune homme.

Pour le coup, la veuve se trouva debout, les mains leves.

--Pauvre enfant!.... Mais c'est insens! dit-elle.

--Madame, vous m'en voyez atterr et malade.... Mais qu'y puis-je faire?

--Oh! je parlerai  ces bonnes gens.... Il est impossible que cette
famille, qui vous a lev et o vous avez grandi comme un fils vous
garde rancune pour un accident o vous avez vous-mme failli perdre la
vie....

--Cela est pourtant, madame. Mais, si vous voulez m'en croire, attendez,
pour une telle dmarche, que le temps ait un peu amorti la force du coup
et engourdi leur douleur. A mon avis, toute tentative de rapprochement,
d'ici  quelques jours, ne ferait qu'envenimer nos relations.

--Soit. Vous avez probablement raison. Quand ils seront plus calmes,
nous n'aurons pas de peine  leur faire comprendre qu'ils ont manqu,
non seulement de charit chrtienne, mais encore et surtout de justice.
En attendant, mon cher enfant, vous ferez partie de ma famille et vous
partagerez, comme d'habitude, la chambre de Thomas.

--Madame, j'ai dj eu deux mres,--et une larme de crocodile tomba sur
la joue de Gaspard; vous serez la troisime.

Et l'habile comdien salua profondment madame Nol.

--C'est dit.... Allons, mes enfants,  table!

Le repas fut pris au milieu d'un silence presque gnral

La mre, en dpit de ses efforts, semblait proccupe.

Louis, d'ordinaire gai comme un pinson, avait l'air rveur d'un amoureux
dont le coeur est pris srieusement.

Suzanne, elle, n'avait consenti  se mettre  table que sur les
instances de sa mre, qui n'aimait pas  la voir passer ses jours seule
dans sa chambre ou errant dans le bois, retournant sans cesse le glaive
dans la blessure de son coeur.

Elle ne mangeait gure, la pauvre fille, depuis la catastrophe qui lui
avait enlev son fianc. Un cercle de bistre entourait sea yeux, qui
semblaient agrandis et o brillaient parfois des rayons ophliens.

Pour tout dire en un mot, Suzanne faisait penser  un jeune arbre frapp
de la foudre en pleine sve.

Qu'allait-il arriver?....

[Illustration: je te maudis.]

L'arbre allait-il mourir?.... Ou bien la sve vigoureuse de la jeunesse,
un instant arrte dans sa marche, reprendrait-elle ses fonctions
vivifiantes, faisant reverdir les rameaux affaisss et mollissants?...


Voil ce qu'on pouvait se demander en voyant cette jeune fille  la
dmarche languissante, au regard atone.

C'est que le coup dont elle souffrait avait t aussi rude
qu'inattendu....

Songez donc!

Lorsque quelques heures  peine la sparaient du moment o elle allait
tre unie  l'lu de son coeur, la plus terrible des catastrophes tait
venue anantir cet espoir, briser ce rve!....

Et cela, du jour au lendemain, en pleine fivre de prparatifs
matrimoniaux,... comme un grand coup de foudre dans un ciel clair!

Prs de trois semaines s'taient coules depuis la sinistre disparition
de son fianc, et c'est  peine si la pauvre Suzanne parvenait A
raliser sa situation de veuve avant d'avoir t marie.

Il convient d'ajouter que tout le monde, au Chalet, lui montrait une
sympathie mue,--Louis surtout, qui adorait sa soeur.

Combien de fois le jeune homme n'avait-il pas travers la baie pour
aller aux informations et porter aux parents du pauvre Arthur les
condolances de la fiance, trop faible encore pour s'y rendre
elle-mme!

Bref, Suzanne avait t trs malade et pouvait tre considre, aprs
deux semaines de crises nerveuses et de larmes, comme une convalescente
 sa premire sortie.

On s'abstenait donc, en sa prsence, de toute allusion au drame de
l'lot, et le mot d'ordre tait de n'avoir pas l'air d'tre sous le coup
d'une dea plus fortes motions qu'et encore prouve la petite colonie.

La conversation, toutefois, ne pouvait tre bien anime; et, aussitt le
repas termin, chacun se retirait pour vaquer  ses occupations.

Il en fut ainsi pendant quelques semaines....

Puis le temps, qui affaiblit les tons crus de toute douleur humaine, en
y tendant sa patine gristre, amena une dtente dans les esprits, une
sorte d'apaisement dans les coeurs....

Et c'est dans ces conditions de tranquillit morale relative que la
petite colonie de Kcarpoui entra dans cette priode d'isolement,
absolu, ressemblant un peu  un emprisonnement au milieu des glaces
polaires, et qui s'appelle: _Un hiver au Labrador...._



XXIV

SUR UN GLAON FLOTTANT

Ds les premiers jours de novembre, la neige commena  tomber,--une
neige molle, humide, rayant diagonalement l'atmosphre embrume par le
sempiternel _nordt_, charg de vapeurs d'eau refroidies.

On remonta les golettes jusqu'au fond de la baie, o elles furent
dgres et mises en hivernement dfinitif.

Le bois de chauffage, les provisions de bouche, les engins de pche, les
agra des barques, tout cela fut soigneusement remis ou encav.

Puis, satisfait d'avoir pris toutes les prcautions voulues, on se
disposa  affronter courageusement l'ennui et l'horreur mme d'un hiver
labradorien.

Si nous disons: l'horreur, c'est une faon de parler....

Il est des horreurs sublimes, et les grands spectacles de la saison
hibernale, sur les bords du golfe Saint-Laurent, sont de celles-l!

Ces versants de montagnes draps de neige, que trouent ci et l les
forts saupoudres de blanc et les rochers rougetres; ces cascades
coulant sous une carapace de cristal,  travers laquelle miroitent les
eaux cumantes; ces ponts de glace couvrant les baies et endiguant le
fleuve lui-mme jusqu' plusieurs arpents du rivage; le silence qui
rgne partout, comme si la terre se taisait pour mieux entendre la
grande voix du fleuve entre-choquant ces banquises flottantes, balanant
ces _ice-bergs_ ou dmolissant d'un heurt gant quelque chteau de glace
allant au fil de l'eau,--tout cela est bien beau  contempler et ne
manque certainement pas de posie...

Mais c'est de la posie triste, de la beaut empreinte de mlancolie.

Si l'me s'lve, le coeur se serre.

L'homme se sent petit en face des grands spectacles de la nature, et
Instinctivement il souhaite les rapetisser, pour qu'ils conviennent
mieux  sa taille.

L'anne 1852 se termina par une effroyable tempte de neige, qui svit
sur la cte.

On ne la regretta pas.

Puis les trois mois suivants dfilrent lentement, sans grandes
distractions, si ce n'est pour les chasseurs, qui firent une abondante
rcolte de gibier  poil.

Avril vint enfin et, avec lui, la perspective riante d'un des sports les
plus mouvants de la rgion du golfe: la chasse aux loups-marins.

Dans les conditions d'isolement o se trouvaient les deux seules
familles habitant la baie de Kcarpoui, on ne pouvait naturellement,
songer  la grande chasse en golette,  travers les banquises
flottantes,--comme la font les Acadiens, les meilleurs marins du golfe.

Il faut, en effet, non seulement de bons vaisseaux blinds avec de
forts madriers de bois dur pour rsister  la pression des glaces en
mouvement, mais encore un quipage d'une dizaine d'hommes pour la
manoeuvre, la tuerie et le dpeage, quand on veut faire la chasse en
grand.

A Kcarpoui, on dut se contenter d'observer les points extrmes de
la baie, et surtout l'lot du Large, autour duquel une batture assez
tendue se consolidait tous les hivers.

Les Labarou, connaissant depuis de longues annes les habitudes locales
de la faune de cette rgion, savaient fort bien que les loups-marins
avaient fait de la _Sentinelle_ un endroit de _villgiature_ fort
achaland.

Aussi les peaux et l'huile de ces utiles animaux avaient-elles
toujours contribu, pour une bonne part, au bien-tre relatif dont ils
jouissaient.

On se tenait donc aux aguets, des deux cts de la baie, lorsqu'un
matin de la premire quinzaine d'avril, Wapwi annona avec une certaine
excitation:

--Loups-Marins!

--O cela? demanda Jean Labarou.

--Autour de l'lot.

--Beaucoup?

Pour toute rponse, le petit Abnaki montra ses doigts ouverts, montra
sea cheveux.... et, ne sachant plus quoi montrer, fit de grands gestes
avec ses bras;--ce qui voulait dire qu'il y en avait tant, tant.... que
dcidment il ne pouvait en indiquer le nombre.

Jean Labarou prit aussitt une dcision.

--Faisons nos prparatifs, dit-il.... Nous partirons dans une heure,
Toi, Wapwi, avertis nos voisina, comme c'est convenu.

En un clin-d'oeil, tout le monde fut  l'oeuvre.

Wapwi alluma un grand feu, bien en vue sur la rive de la baie, auquel on
rpondit bientt, du Chalet.

Puis, les chiens,--au nombre de six,--tant attels  une sorte de
traneau particulier  la cte du Labrador, on se mit en marche.

Euphmie accompagnait l'expdition, naturellement.

Les deux chasseurs et la jeune chasseresse, bien chausss de bottes de
loups-marins, arms de fusils  balles et de solides btons de bois dur,
se dirigeaient vers la pointe ouest de la baie, o les chaloupes avaient
t descendues depuis plusieurs jours, en prvision de la venue des
phoques annoncs.

Sur l'autre rive, on s'agitait aussi.

Le signal avait t compris.

On y avait rpondu tout de suite, et bientt un attelage semblable 
celui des Labarou quittait, au galop de six _chevaux  griffes_, le
chalet de la famille Nol.

Arrives aux chaloupes, les deux petites troupes arrtrent les
conventions de la chasse, et l'on se mit en devoir de franchir en
silence l'troit bras de mer libre sparant la batture de terre de celle
de l'lot.

Los chiens reurent l'ordre de se coucher l o ils taient et de ne pas
bouger,--ni japper, surtout.

Ils promirent tout ce qu'on voulut,  leur faon, et.... tinrent parole.

De mme que Mimie, Suzanne avait voulu accompagner ses frres. On lui
avait vant si souvent les motions d'une chasse aux loups-marins,
qu'elle n'avait pu rsister  la tentation d'y aller au moins une
fois,--ne serait-ce que pour secouer sa mlancolie et faire plaisir 
son frre Louis, qui l'avait supplie de l'accompagner.

Mais, contrairement  sa voisine de l'ouest, elle ne portait ni bton,
ni arme  feu,--tant peu familire avec les porte cyngtiques et trop
sensible pour frapper un animal quelconque, cet animal ressemblt-il 
un poisson!

Les chaloupes ayant donc t tranes  l'eau, on avanait en silence
vers l'lot sous le vent,--car les amphibies ont l'oreille fine.

Arrivs  la large batture de glace entourant la _Sentinelle_,
les hommes dbarqurent  petit bruit, puis s'avancrent avec des
prcautions infinies vers les loups-marins, dont quelques-uns, inquiets
et humant l'air, commenaient  s'agiter.

Une dcharge gnrale en coucha bientt une demi-douzaine par terre.

Six coups de feu avaient clat:--six phoques taient blesss  mort.

Aussitt, le bton  la main, tout le monde courut aux autres qui se
prcipitaient, dans toutes les directions, vers la mer.

C'est la partie la plus excitante de la chasse aux loups-marins.

Chacun trpigne, frappe, saute, court....

On entend de sourdes exclamations: han! han! des cris d'appel les
plaintes quasi-humaines des btes assommes, les ordres changs.

Puis, de temps en temps, un coup de fusil tir sur quelque vieux
loup-marin rus, se glissant en tapinois vers la mer.

C'est une cacophonie  rendre sourd un.... pot  tabac.

Soudain, au beau milieu de ce tapage incohrent, un cri perant se fit
entendre,--un cri lanc par une voix de femme.

Tout le monde se retourna.

Euphmie Labarou tait l, avec les hommes.

Mais Suzanne, debout sur un glaon qui plongeait dans l'eau par un de
ses bords, tait entrane par le courant.

Les trpignements des chasseurs avaient fractur la glace, amincie par
un commencement de dgel, et la jeune tille, toute entire au spectacle
de la tuerie auquel elle assistait, venait seulement de s'apercevoir
qu'elle s'en allait  la drive, sur un frle glaon  demi-submerg.

Une voix forte cria aussitt, rpondant  l'appel strident de la
naufrage:

--Ne bougez pas!.... Que personne ne bouge!....

Et Gaspard, enlevant en deux tours de mains ses lourdes bottes,
s'lana, vif comme un cureuil, vers la jeune fille, qu'il saisit tout
courant et ramena de mme, en sautant d'un glaon  l'autre.

Cela s'tait fait si vite, qu'on ne s'tonna de cet acte de courageuse
agilit qu'au moment mme o Suzanne tait dpose dans une des
chaloupes.

Alors chacun, en voyant danser les fragments de glaces o Gaspard avait
mit les pieds pour arriver  la jeune tille et revenir  terre, put
juger de l'audace du sauveur et du danger couru par la naufrage.

On tait trop habitu, l-bas, aux pripties d'une existence
aventureuse, pour se mettre la bouche en coeur et entonner un hymne 
l'adresse du hros de ce coup de hardie vlocit.

Les hommes, la respiration encore coupe par l'motion, dirent
simplement: Trs bien, Gaspard!

Mimie, elle, sentit monter  ses tempes deux jets de sang rapides et
brlants....

Quant  Suzanne, disons  sa louange qu'elle eut un lan tout spontan
de reconnaissante admiration....

--Monsieur Gaspard, dit-elle en lui tendant les deux main merci: |e me
souviendrai!

Il e pencha vers elle et, bien bas:

--Suzanne, murmura-t-il, oubliez cet pisode, si vous voulez, mais
souvenez-vous d'une seule chose...

--Laquelle?.... fit-elle, ouvrant bien grands ses yeux trs doux....

--Que je vous aime....  en mourir acheva le jeune homme, d'une voix qui
n'tait qu'un souffle.

Suzanne devint fort pale et dissimula son motion en s'inclinant.

Mais quelque chose comme une ombre fatale assombrit son front et elle
dit aussitt A haute voix:

--Cet lot porte malheur.... Partons, voulez-vous?.... Il me tarde de
revoir ma mre.

On se hta de la faire embarquer, ainsi que sa voisine Euphmie dans
une des chaloupes et d'aller dposer ces dames sur la banquise de terre
ferme, o les attelages de chien les transportaient au galop vers leur
demeure respective.

Quant aux bommes, ils ramassrent et embarqurent leurs loups-marins
morts, que l'on se hta de dposer dans les hangars  dpeage, o ils
devaient tre convertis en huile et en peaux, destines  la vente.

Cet pisode de chasse devait amener de grands changements dans les
relations, et mme les sentiments, de quelques-uns de nos personnages.
Thomas,--qui avait du nez,--le pressentit bien.

Aussi put-il dire  son complice, ds qu'il se trouva seul avec lui,--
l'heure du coucher:

--Mon vieux, le diable est dcidment pour toi.... Cette petite course
d'agrment sur des glaons en drive, avec une femme dans les bras, t'a
remis  flot.... Tu seras le mari de Suzanne!

--Oui.... murmura Gaspard, un sourire quivoque aux lvres, c'tait
assez russi, le coup du glaon!.... Mais, en serons-nous plus avancs
si....?

--Eh bien, achve!

--...Si l'autre revient?....

--Encore cette lubie!... Nom d'un phoque, que les amoureux sont
btas!.... Il ne reviendra pas, l'autre.... Ou ne revient pas de l o
il est.

--Qui sait?.... murmura Gaspard, comme se parlant  lui-mme.

--Qui?.... Moi, tout le monde,--et toi aussi, parbleu!.... Allons, mon
vieux, fais un bon somme et rve que le missionnaire est  l'autel,
lev pour la circonstance au milieu du feuillage, et que Thomas Nol y
conduit sa soeur vers l'heureux gaillard que tu es.... a te refera de
bon sang.

--Je ne demande pus mieux. Mais!.... Allons, bonsoir.

--Bonne nuit.

--Et les deux compres s'endormirent, heureux comme de braves garons
qui ont fait une bonne journe.



XXV

QUAND ON REVIENT DE CONDATCHY....

Thomas Nol venait de dire  son complice Gaspard, en parlant d'Arthur
Labarou: On ne revient pas de l o il est!

Eh! bien, n'en dplaise  ce froid organisateur de noyade, on en revient
de l'endroit o tait alors le jeune pcheur, puisque nous le retrouvons
plein de vie, second officier d'un bon navire de douze cents tonneaux de
jauge et, de plus, porteur d'un joli sac de.... perles.

Ceci demande explication, nous le savons bien....

Aussi, n'entendons-nous pas nous contenter d'une froide affirmation et
allons-nous raconter brivement l'odysse de notre hros, depuis cette
nuit sinistre o nous l'avons laiss sur un lot perdu,  la veille
d'tre submerg par la mare montante, et criant en vain  eon
compagnon, qui l'abandonnait:

--Gaspard, mon frre!....

Quelles heures terribles!.... Quelles angoisses mortelles!!

De telles impressions ne se racontent pas.

La bise hurlait, sifflait, rugissait, enlevant de la crte des lames une
poussire liquide qui la rendait encore plus puissante....

Les vagues, heurtes en tous sens, avaient des clameurs de colre, comme
si elles eussent t animes, au lieu de n'avoir que la force brutale
des grandes masses dsquilibres....

Et le flot, pouss par le flot, montait toujours, emplissant la crique,
couvrant les pointes, submergeant les contreforts, escaladant les pics.

Arthur aussi montait, prcdant cette mare envahissante qui gonflait le
fleuve comme un immense levain en fermentation.

Il vint un temps o, debout sur le pic le plus lev de l'lot,--comme
un de ces antiques monuments de la vieille gypte, envahi par cet autre
flot dos dserts africains: la mer de sable!--le naufrag n'eut plus
autour de lui que les vagues en fureur, sonores comme des cloches,
souples comme des tigresses, lui livrant un dernier assaut vant de le
rouler dans leurs vertex et de l'ensevelir dans leurs replis.

C'est alors que, jetant un dernier regard vers le fond de la baie, o
reposait en ce moment tout ce qu'il aimait en ce monde:--ses parents
et sa fiance,--le pauvre garon lana  travers la nuit cette clameur
d'agonie, ce cri d'adieu, qui fut entendu du petit sauvage arrivant  la
rescousse.

Ce qui suivit paraissait, dans le souvenir d'Arthur, comme un grand
clair, suivi d'une nuit profonde.

Une voix d'enfant, bien connue,--celle de Wapwi,--avait cri .... Petit
pre!....

Puis une masse sombre, se balanant au sommet d'une vague norme, avait
sembl s'abattre sur le naufrag qui, d'instinct, avait tendu les bras
vers cette chose entrevue, s'y tait cramponn, hiss, jouant des
coudes et des genoux, jusqu' ce qu'il se sentit enfin emport dans une
embarcation, venue  lui miraculeusement, et tourbillonnant sous la
pousse des lames affols....

Et puis, quoi encore?...

Rien.... pendant dea heures, si ce n'est le balancement de l'esquif
qui le portait, l'cuma des vagues l'inondant, la brise sifflant
toujours....

Pendant combien de temps dura cette demi-inconscience, cet affaissement
de l'me et du corps, cette insouciance absolue de ce qui se passait
dans le monde physique?....


[Illustration: Gaspard d'lana vers la jeune fille qu'il prit dans ses
bras.]

Des heures entires, sans doute, puisque, veill soudain par des cris
d'appel, Arthur Labarou constata, en ouvrant les yeux, que le jour
naissait.

Mais d'o venaient les cris?...

D'un navire  l'ancre, sous l'trave duquel le chaland du naufrag
allait s'engager.

Des matelots, en train de virer au cabestan, avaient aperu la petite
embarcation en dtresse et hlaient l'homme, endormi ou mort, qui se
trouvait couch dedans.

Comme cet homme, tout en no rpondant pas, semblait, tout de mme avoir
un reste de vie, un des _mathurins_, s'accrochant aux sous-barbes du
beaupr, guetta le chaland au passage et s'y laissa choir.

Un grelin lui fut jet par ses camarades, et, une minute plus tard, le
naufrag, attach solidement sous les bras, tait hiss  bord.

D'o venait-il?

On ne s'en inquita pas.

C'tait une victime de la mer, et la grande fraternit des marins n'a
pas besoin des formalits d'une enqute pour secourir un camarade.

Le capitaine,--un jeune homme d'une trentaine d'annes, au plus,--fit
transporter l'inconnu dans sa propre cabine, o un cadre se trouvait
libre, et se chargea lui-mme des premire soins  donner.

Aprs quoi, appel  ses devoirs de commandant, il se fit remplacer par
un homme de confiance.

Pendant trois jours, le naufrag fut en proie  une fivre ardente,
marmottant des phrases incohrentes, poussant des cris de dtresse,
appelant au secours, d'une voix navre....

Puis le sang se tidit, les nerfs s'apaisrent, le sommeil vint....

Il tait sauv!

--O suis-je? demanda-t-il au capitaine, un beau matin.

--Sur l'atlantique, fut la rponse.

--Et nous allons!...

--Dans les Indes,  Ceylan.

Arthur se recueillit un instant pour rappeler ses souvenirs.

Mais, en dpit de tous ses efforts, sa mmoire ne lui disait rien, aprs
le cri entendu au sein de la tempte, sur l'lot submerg,--ce cri
d'enfant appelant: Petit pre!

--Wapwi! pensait-il.... C'tait Wapwi!.... Et c'est le chaland qu'il
montait qui m'a recueilli.... Mais lui, le cher petit, qu'est-il
devenu?.... noy, sans doute.... Pauvre enfant!

Et Arthur sentait des larmes courir dans sus yeux,  cette triste
pense.

--Capitaine, dit-il, mon malheur est plus grand que vous ne le
pensez, et, puisque la Providence a voulu que je fusse sauv par un
compatriote,... car vous tes Franais, n'est-ce pas?

--Canadien-franais, de Qubec, rpondit le capitaine.

--C'est tout comme.... Eh bien, je ne veux rien vous cacher; je ne suis
pas un naufrag, capitaine!

--Alors?.... fit le marin, tonn.

--Je suis la victime du plus lche attentat qui se puisse imaginer...
J'ai t abandonn sur un lot perdu,  mare basse, avec en perspective
d'une lente agonie et d'une mort invitable, quand la mer viendrait 
couvrir mon rocher, au montant.

--C'est horrible, cela! interrompit le Canadien, s'approchant du
naufrag avec un redoublement d'intrt.

--Laissez-moi vous raconter cette histoire, qui ressemble  un conte des
_Mille et Une Nuits_.

Le capitaine fit un geste d'assentiment.

--Allez, mon jeune ami, dit-il en bourrant sa pipe. J'ai aujourd'hui,
grce au bon vent, plus de loisirs  vous consacrer, que d'habitude.

Alors Arthur fit le rcit court, mais trs mouvement, de ce qui avait
prcd et amen, suivant lui, l'affaire de l'lot.

Puis il conclut, en disant:

--Que pensez-vous, capitaine, d'un parent capable d'une pareille
infamie?

--Je pense que ce gaillard-l finira par tre pendu  la matresse
vergue du premier navire sur lequel il mettra le pied,--quand ce serait
le mien....

En attendant, jeune homme, suivez-moi o j'irai, et soyez certain qu'en
juin prochain,--avant la visite du missionnaire qui pourrait bien, sans
cela, marier votre cher cousin  votre fiance,--je vous, aurai ramen 
Kcarpoui, o vous rglerez vos comptes avec cet aimable assassin.

--Ah! capitaine, puissiez-vous dire vrai!.... Si, au commencement du
mois de juin de l'anne 1863, je pouvais apparatre dans a petit coin
du Labrador, o l'on me croit, sans doute, au fond de l'eau, quel
rglement de comptes, comme vous dites, capitaine!

--Nous y serons, mon jeune ami, Dieu aidant.... Le capitaine Pouliot, de
Qubec, connat son navire, _l'Albatros_. D'ailleurs, j'ai promis  mon
armateur, M. Ross, que je serais de nouveau en rade de Qubec avant la
fin du mois de juin. Et, ce que je promets, vous saurez,  moins que le
diable ne s'en mle....

--Vous le tenez?.... Eh bien, tant mieux, et puissent les vents et la
mer nous tre favorables!

--Amen! fit le capitaine.

Sur quoi, les deux amis montrent sur le pont, o le capitaine constata
que tout allait bien, sous l'oeil de Dieu.

Mais rsumons....

Le voyage, par le cap de Bonne-Esprance et l'Ocan-indien dura trois
mois et demi.

Los vents avaient t maniables et la mer, clmente.

On avait pass la ligne deux fois, lorsque, dans les premiers jours de
janvier, on arriva en vue de la grande le de Ceylan.

Une partie du chargement y fut dbarque; puis on continua jusqu'
Madras, pour livrer ce qui restait.

Vers la fin de janvier 1853, commena le voyage de retour, en longeant
la cte de Coromandel, pour s'engager dans le dtroit de Manaar.

Mais, contrari par une trs grosse brise de ouest-sud-ouest,
_l'Albatros_ dut chercher refuge dans la baie de Condatchy, qui chancre
le littoral ouest de l'Ile de Ceylan.

On fut l deux jours  l'ancre, un calme plat ayant succd  la
bourrasque qui avait fait rage.

Une multitude d'embarcations de toutes formes y faisaient la pche des
perles.

Pour tuer le temps, le capitaine proposa  son lieutenant,
Labarou,--promu  ce grade aprs la mort accidentelle du titulaire,
arrive  Madras.--de tenter la fortune.

Celui-ci, plongeur mrite et pouvant rester prs d'une minute sous
l'eau, y consentit.

Le reste de l'quipage voulut en faire autant....

Quelle ide lumineuse, et  quoi tient la fortune!

En moins d'une demi-journe, chaque plongeur, descendu au fond de l'eau,
au moyen d'une corde ayant une grosse pierre attache  son extrmit,
avait recueilli,  la barbe des requins, de pleins sacs d'hutres, que
l'on s'empressa d'ouvrir et dont plusieurs contenaient des perles, que
l'on ferait examiner par les marchands du Cap, en passant.

Enfin, un bon vent d'est ayant succd au calme, on leva l'ancre et....
en route pour l'Europe:

Le mois de fvrier commenait, et l'on n'eut pas trop des vingt-huit
jours qu'il renferme pour atteindre la cte africaine.

Le 8 mars, _l'Albatros_ mouillait en rade de la ville du Cap.

Ds le lendemain, chacun s'empressa, d'aller trafiquer de ses perle
avec les joailliers de la Cit aux diamants....

Et, chose tonnante, il se trouva que tous les pcheurs de _l'Albatros_
avaient en mains des perles d'une grande valeur.

Par un hasard providentiel, le navire canadien avait jet l'ancre, dans
la baie de Condatchy, sur un des bancs les plus riches, en hutres
perlires, de la rgion.

Quelle aubaine pour ces braves gens, plus accoutums aux gros sous de
cuivre qu'aux belles guines jaunes et aux scintillants souverains d'or
qu'on leur donna en change des perles de Condatchy!

Bref, quand _l'Albatros_ quitta le Cap de Bonne-Esprance, le 12 mars
1853, tout le monde  son bord tait riche, depuis le capitaine jusqu'au
dernier des _Mathurins sals!_

Le voyage de retour se fit sans encombre, et le 8 juin, par une belle
matine ensoleille, _l'Albatros_ jetait l'ancre dans la rade de
Saint-Jean de Terreneuve, o le lieutenant Labarou se spara de son
capitaine, non sans regret.

Mais il avait, arrt en son esprit, un programme  remplir, et il
dsirait avoir les mains libres pour arriver  son but.

En effet, son intention tait d'acheter, pour son propre compte, une
bonne et, solide golette, avec laquelle il ferait,  Kcarpoui, une
entre.... dont on garderait le souvenir, sur la cte du Labrador.

Deux jours lui suffirent pour trouver un joli schooner  sa convenance;
et le 10 juin, ayant recrut un quipage de trois hommes,--deux
Canadiens et un Franais,--il levait l'ancre pour gagner le dtroit de
Belle-Ile, par o le capitaine Arthur Labarou volait rentrer chez lui.

La golette portait un nom significatif....

Elle s'appelait: _Le Revenant_!



XXVI

LE REVENANT

Nous sommes au 25 juin de l'anne 1853.

Ds huit heures du matin, la baie de Kcarpoui prsente un spectacle
inaccoutum.

Prs de la rive orientale, en face du Chalet de la famille Nol, deux
golettes sont  l'ancre: l'une pavoise et toute luisante de peinture
frache....

C'est le _Marsouin_.

 une couple d'arpents plus au large,--mais sur une mme ligne, un
second vaisseau est aussi au mouillage, prsentant l'trave au courant,
qui rentre....

C'est la fameuse golette qui fait, deux fois l'an, la visite des
tablissements de pche dissmins sur la cte du Labrador, achte le
poisson, fournit les provisions et transporte d'un point  un autre le
missionnaire catholique.

Enfin, dans l'ouverture de la baie, une troisime golette, vritable
bijou d'architecture navale, arrive, toutes voiles hautes, Puis,
diminuant de toile  mesure qu'elle avance, finit par aller jeter
l'ancre au beau milieu du courant, droit en face de l'humble demeure des
Labarou.

Sur le tableau d'arrire de celle-ci se lit un nom fatidique: _Le
Revenant_.

Pendant que l'quipage s'occupe  serrer les voiles et aux soins
multiples du mouillage, le capitaine se laisse glisser dans la chaloupe
du bord, suivi d'un enfant d'une quinzaine d'annes, dont la figure trs
basane rayonne comme un soleil....

C'est Arthur Labarou. suivi de son fidle Wapwi,--lequel, pressentant
l'arrive de son matre, a trouv le moyen de rallier la golette, 
l'est du la baie, dans son canot.

Mais dj, de l'humble maisonnette, surgissant tour  tour, un
vieillard, encore vert quoique courb, une femme  cheveux blancs et une
belle jeune fille, toute ple d'une motion extraordinaire....

Arrivs  une couple d'arpents l'un de l'autre, les deux groupes
s'observent avec un trouble grandissant....

La vieille femme  cheveux blancs s'arrte et se prend  trembler de
tous ses membres...

Le vieillard lve les bras vers le ciel....

Mais la jeune fille, elle, s'lance vers le nouvel arrivant et l'treint
rapidement:

--Mon frre!

Arthur rend l'treinte, sans rpondre.

La mre est l....

C'est pour elle la premire parole.

Il court, la prend dans ses bras, baise ses cheveux blancs et se glisse
 ses genoux, en disant que ce mot qui dit tout:

--O mre!

Le pre,  son tour, presse son fila sur sa poitrine....

Puis on entre  la maison....

La porte se ferme....

Une scne, qui ne se dcrit pas, a lieu entre les divers personnages de
cette famille, hier encore abme dans le dsespoir.

La joie a sa pudeur.

Tirons le rideau sur ces panchements sacrs....

Un quart-d'heure s'coula.

Puis la porte se rouvrit, pour livrer passage au capitaine du
_Revenant_, qui semblait au comble de l'anxit et disait rapidement 
sa soeur:

--Ainsi, tu es sre que Suzanne m'est reste fidle et qu'on lui force
la main?....

--Absolument sre, mon frre.... Ah! pauvre fille, comme elle a pleur
et quel serment imprudent elle a fait l, par une reconnaissance
exagre pour un sauvetage _arrang_ d'avance entre Thomas et Gaspard,
je le jurerais.

--Oui, elle a t bien imprudente de s'engager par serment  pouser
un misrable, dans un temps donn.... Mais aussi, petite soeur, quelle
inspiration du ciel d'avoir ajout formellement, comme tu dis: Si
toutefois mon premier fianc ne vient pas rclamer ses droite!

--Restriction qui n'a caus nul souci  ce coquin de Gaspard! fit
remarquer Mimie.... Il tait si sr d'avoir russi dans son crime!

--Dieu aveugle les criminels qu'il veut punir! dit gravement le jeune
capitaine du _Revenant_.... Nous arriverons  temps pour sauver cette
pauvre Suzanne.

Ces propos s'changeaient rapidement, tout en embarquant dans la
chaloupe et ramant vers la golette.

On prit l, un renfort de deux solides matelots, et la chaloupe partit
comme une flche dans la direction du Chalet.

A peine eut-elle touch terre, qu'Arthur sauta sur la berge...

Comme il franchissait le rideau de saules qui borde la rive en cet
endroit, un cri de dsespoir faillit jaillir de sa gorge....

En face d'un autel, tout enguirland de feuillage, rig  ct du
Chalet, Gaspard et Suzanne,  genoux l'un prs de l'autre, coutaient un
prtre debout en face d'eux, un livre  la main.

--Gaspard Labarou, disait gravement le ministre du culte, prenez-vous
Suzanne Nol pour votre lgitime pouse?

--Oui! articula Gaspard, d'une voix nerveuse.

Le capitaine du _Revenant_ arrivait derrire eux, comme le prtre posait
la mme question  la jeune femme agenouille:

--Suzanne Nol, prenez-vous Gaspard Labarou pour votre lgitime poux?

Un frisson parut courir sur les paules de la pauvre fille....

Elle hsita....

Puis, dans un mouvement de dsespoir inconcevable, levant les yeux au
ciel comme pour y demander un secours inespr, elle se retourna une
dernire fois vers la baie, dans un volte-face rapide, et rencontra les
yeux d'Arthur, qui semblait guetter ce moment.

Alors, secoue de la tte aux pieds par une commotion lectrique, elle
courut vers son premier fianc, criant par trois fois:

--Non! non! non!

Tout le monde avait suivi des yeux la jeune fiance,--si prs de
s'appeler la jeune pouse,--et ce tut une exclamation de stupeur quand
on la vit dans les bras de celui qu'on croyait mort,--d'Arthur Labarou,
surgi brusquement des saules bordant la rive.

Gaspard, tremblant, livide, les yeux agrandis par une pouvante sans
nom, paraissait clou au sol.

Thomas, qui lui servait de chaperon  l'autel, dut le rappeler  ses
sens....

Il perdait rarement la tte, lui, l'excellent garon.

--Mon vieux, dit-il.... _ton chien est mort!_.... Filons!.... C'est le
bon temps.

Et, passant son bras sous celui de son complice, il l'entrana
rapidement vers la rive, o la chaloupe du _Marsouin_, toute pavoise et
monte par deux matelots en grande tenue, attendait les maris.

Bien que les oreilles lui tintassent de mille rumeurs imaginaires,
Gaspard, eu passant prs d'un groupe form d'une jeune fille et d'un
enfant, entendit toutefois une voix de femme qui lui disait avec un
mpris crasant: Can!

L'enfant, lui, ta gravement son chapeau, et salua jusqu' terre.

C'tait Wapwi, qui se vengeait  sa faon.

Mais tout cela ne prit que le temps de le dire....

Thomas commanda aux matelots, aprs avoir fait entrer Gaspard dans
l'embarcation et s'y tre install lui-mme:

--A la golette!.... et plus vite que a!

Bien que fortement intrigus de ne pas voir la marie accompagner son
nouvel poux,--ainsi que la chose avait t arrange,--les mathurins
poussrent au large et se prirent  ramer en cadence, sans faire aucune
observation.

Une demi-heure plus tard, le _Marsouin_, toutes voiles hautes et
pavillons au vent, sortait de la baie, contournait la _Sentinelle_ et
disparaissait dans les brumes irises du golfe....

Gaspard Labarou, debout prs de la lisse de l'arrire, tendant son poing
ferm vers le fond de a baie, disait:

--J'ai perdu la partie, cette fois.... Mais..., _je reviendrai_!

                                *
                               * *

Ds le lendemain, un double mariage tait clbr par le missionnaire,
avant son dpart:

Celui du capitaine Arthur Labarou et de Suzanne Nol....

Lea autres conjoints s'appelaient:

Louis Nol et Euphmie Labarou.

Et,  la fin de ce jour-l, quand les ombres de la nuit s'tendirent sur
la cte du Labrador, il y eut un endroit de ce littoral solitaire ou le
Bonheur, ce fuyard infatigable, dut faire une halte!




FIN





End of the Project Gutenberg EBook of Un drame au Labrador, by Eugene Dick

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN DRAME AU LABRADOR ***

***** This file should be named 14030-8.txt or 14030-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        https://www.gutenberg.org/1/4/0/3/14030/

Produced by Renald Levesque, from files made available by La
bibliothque Nationale du Qubec


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
https://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
