The Project Gutenberg EBook of Un bon petit diable, by Comtesse de Sgur

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Un bon petit diable

Author: Comtesse de Sgur

Release Date: July 22, 2004 [EBook #12993]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN BON PETIT DIABLE ***




Produced by Renald Levesque




La Comtesse de Sgur

UN BON PETIT DIABLE


A MA PETIT FILLE MADELEINE DE MALARET

Ma bonne petite Madeleine, tu demandes une ddicace, en voici une. La
Juliette dont tu vas lire l'histoire n'a pas comme toi l'avantage de
beaux et bons yeux (puisqu'elle est aveugle), mais elle marche de pair
avec toi pour la douceur, la bont, la sagesse et toutes les qualits
qui commandent l'estime et l'affection.

Je t'offre donc Le Bon Petit Diable escort de sa Juliette, qui est
parvenue  faire d'un vrai diable un jeune homme excellent et charmant,
au moyen de cette douceur, de cette bont chrtiennes qui touchent et
qui ramnent. Emploie ces mmes moyens contre le premier bon diable que
tu rencontreras sur le chemin de ta vie.

Ta grand'mre,

COMTESSE DE SGUR ne Rostopchine.



I

LES FES

Dans une petite ville d'Ecosse, dans la petite rue des Combats, vivait
une veuve d'une cinquantaine d'annes, Mme Mac'Miche. Elle avait l'air
dur et repoussant. Elle ne voyait personne, de peur de se trouver
entrane dans quelque dpense, car elle tait d'une avarice extrme. Sa
maison tait vieille, sale et triste; elle tricotait un jour dans une
chambre du premier tage, simplement, presque misrablement meuble.
Elle jetait de temps en temps un coup d'oeil  la fentre et paraissait
attendre quelqu'un; aprs avoir donn divers signes d'impatience, elle
s'cria:

Ce misrable enfant! Toujours en retard! Dtestable sujet! Il finira
par la prison et la corde, si je ne parviens  le corriger!

A peine avait-elle achev ces mots que la porte vitre qui faisait face
 la croise s'ouvrit; un jeune garon de douze ans entra et s'arrta
devant le regard courrouc de la femme. Il y avait, dans la physionomie
et dans toute l'attitude de l'enfant, un mlange prononc de crainte et
de dcision.

Madame Mac'Miche:--D'o viens-tu? Pourquoi rentres-tu si tard,
paresseux?

Charles:--Ma cousine, j'ai t retenu un quart d'heure par Juliette, qui
m'a demand de la ramener chez elle parce qu'elle s'ennuyait chez M. le
juge de paix.

Madame Mac'Miche:--Quel besoin avais-tu de la ramener? Quelqu'un de chez
le juge de paix ne pouvait-il s'en charger? Tu fais toujours l'aimable,
l'officieux; tu sais pourtant que j'ai besoin de toi. Mais tu t'en
repentiras, mauvais garnement!... Suis-moi.

Charles, combattu entre le dsir de rsister  sa cousine et la crainte
qu'elle lui inspirait, hsita un instant, la cousine se retourna, et, le
voyant encore immobile, elle le saisit par l'oreille et l'entrana vers
un cabinet noir dans lequel elle le poussa violemment.

Une heure de cabinet et du pain et de l'eau pour dner! et une autre
fois ce sera bien autre chose.

--Mchante femme! Dtestable femme! marmotta Charles ds qu'elle
eut ferm la porte. Je la dteste! Elle me rend si malheureux, que
j'aimerais mieux tre aveugle comme Juliette que de vivre chez cette
mchante crature... Une heure!... C'est amusant!... Mais aussi je ne
lui ferai pas la lecture pendant ce temps; elle s'ennuiera, elle n'aura
pas la fin de Nicolas Nickleby, que je lui ai commenc ce matin! C'est
bien fait! J'en suis trs content.

Charles passa un quart d'heure de satisfaction avec l'agrable pense de
l'ennui de sa cousine, mais il finit par s'ennuyer aussi.

Si je pouvais m'chapper! pensa-t-il. Mais par o? comment? La
porte est trop solidement ferme! Pas moyen de l'ouvrir... Essayons
pourtant...

Charles essaya, mais il eut beau pousser, il ne parvint seulement pas 
l'branler Pendant qu'il travaillait en vain  sa dlivrance, la clef
tourna dans la serrure; il sauta lestement en arrire, se rfugia au
fond du cabinet, et vit apparatre, au lieu du visage dur et svre de
sa cousine, la figure enjoue de Betty, cuisinire, bonne et femme de
chambre tout  la fois.

Qu'est-ce qu'il y a? dit-elle  voix basse. Encore en pnitence!

Charles:--Toujours, Betty, toujours. Tu sais que ma cousine est heureuse
quand elle me fait du mal.

Betty:--Allons, allons, Charlot, pas d'imprudentes paroles! Je vais te
dlivrer, mais sois bon, sois sage!

Charles:--Sage! C'est impossible avec ma cousine; elle gronde toujours;
elle n'est jamais contente! a m'ennuie  la fin.

Betty:--Que veux-tu, mon pauvre Charlot. Elle est ta protectrice et la
seule parente qui te reste! Il faut bien que tu continues  manger son
pain.

Charles:--Elle me le reproche assez et me le rend bien amer! Je t'assure
qu'un beau jour je la planterai l et j'irai bien loin.

Betty:--Ce serait bien pis encore, pauvre enfant! Mais viens, sors de ce
trou sale et noir.

Charles:--Et qu'est-ce qu'elle va dire?

Betty:--Ma foi, elle dira ce qu'elle voudra; elle ne te battra toujours
pas.

Charles:--Oh! pour a non! Elle n'a plus os depuis que je lui ai si
bien tordu la main l'autre jour... Te souviens-tu comme elle criait?

--Et toi, mchant, qui ne lchais pas! dit Betty en souriant.

Charles:--Et aprs, quand j'ai dit que ce n'tait pas exprs, que
j'avais t pris de convulsions et que je sentais que ce serait toujours
de mme.

Betty:--Tais-toi, Charlot! Je crois que sa peur est passe, et puis
c'est trs mal tout a.

Charles:--Je le sais bien, mais elle me rend mchant; mchant malgr
moi, je t'assure.

Betty fit sortir Charles, referma la porte, mit la clef dans sa poche,
et recommanda  son protg de se cacher bien loin pour que la cousine
ne le vt pas.

Charles:--Je vais rejoindre Juliette.

Betty:--C'est a; et comme c'est moi qui ai la clef du cabinet, ce sera
moi qui l'ouvrirai dans trois quarts d'heure; mais sois exact  revenir.

Charles:--Ah! je crois bien! Sois tranquille! Cinq minutes avant
l'heure, je serai dans ta chambre.

Charles ne fit qu'un saut et se trouva dans le jardin, du ct oppos
 la chambre o travaillait sa cousine. Betty le suivit des yeux en
souriant.

Mauvaise tte, dit-elle, mais bon coeur! S'il tait men moins
rudement, le bon l'emporterait sur le mauvais... Pourvu qu'il
revienne!... a me ferait une belle affaire!

--Betty! cria la cousine d'une voix aigre.

--Madame! rpondit Betty en entrant.

Madame Mac'Miche:--N'oublie pas d'ouvrir la prison de ce mauvais sujet
dans une demi-heure, et qu'il apporte Nicolas Nickleby; il lira haut
jusqu'au dner pendant que je travaillerai.

Betty:--Oui, Madame; je n'y manquerai pas.

Au bout d'une demi-heure, Betty alla dans sa chambre; elle n'y trouva
personne. Charles n'tait pas rentr; elle regarda  la fentre...,
personne!

J'en tais sre! Me voil dans de beaux draps,  prsent! Qu'est-ce
que je dirai? Comment expliquer?... Ah! une ide! Elle est bonne pour
Madame, qui croit aux fes et qui en a une peur effroyable. On lui fait
croire tout ce qu'on veut en lui parlant fes. Je crois donc que mon
ide est bonne; avec tout autre, a n'irait pas.

--Betty, Betty! cria la voix aigre.

Betty:--Voici, Madame.

Madame Mac'Miche:--Eh bien? Charles? envoie-le-moi.

Betty:--Je l'aurais dj envoy  Madame, si j'avais la clef du cabinet;
mais je ne peux pas la trouver.

Madame Mac'Miche:--Elle est  la porte, je l'y ai laisse.

Betty:--Elle n'y est pas, Madame; j'y ai regard.

Madame Mac'Miche:--C'est impossible; il ne pouvait pas ouvrir par
dedans.

Betty:--Que Madame vienne voir.

Mme Mac'Miche se leva, alla voir et ne trouva pas la clef.

Madame Mac'Miche:--C'est incroyable! je suis sre de l'avoir laisse 
la porte. Charles!... Charles!... Veux-tu rpondre, polisson!

Pas de rponse. Le visage de Mme Mac'Miche commena  exprimer
l'inquitude.

Madame Mac'Miche:--Que vais-je faire? Je n'ai plus que lui pour me lire
haut pendant que je tricote. Mais cherche donc, Betty! Tu restes l
comme un constable, sans me venir en aide.

Betty:--Et que puis-je faire pour venir en aide  Madame? Je ne suis pas
en rapport avec les fes!

Madame Mac'Miche, effraye:--Les fes? Comment, les fes? Est-ce que
vous croyez... que... les fes...?

Betty, l'air inquiet:--Je ne peux rien dire  Madame: mais c'est
extraordinaire pourtant que cette clef... ait disparu... si...
merveilleusement...--Et puis, ce Charlot qui ne rpond pas! Les fes
l'auront trangl... ou fait sortir peut-tre.

Madame Mac'Miche:--Mon Dieu! mon Dieu! Que dis-tu l, Betty? C'est
horrible! effroyable!...

Betty:--Madame ferait peut-tre prudemment de ne pas rester ici... Je
n'ai jamais eu bonne opinion de cette chambre et de ce cabinet.

Mme Mac'Miche tourna les talons sans rpondre et se rfugia dans sa
chambre.

J'ai t oblige de mentir, se dit Betty; c'est la faute de ma
matresse et pas la mienne, certainement; il fallait bien sauver
Charles. Tiens! je crois qu'elle appelle.

--Betty! appela une voix faible.

Betty entra et vit sa matresse terrifie, qui lui montrait du doigt la
clef place bien en vidence sur son ouvrage.

Betty:--Quand je disais! Madame voit bien! Qu'est-ce qui a plac cette
clef sur l'ouvrage de Madame? Ce n'est certainement pas moi, puisque
j'tais avec Madame!

L'air panoui et triomphant de Betty fit natre des soupons dans
l'esprit mfiant de Mme Mac'Miche, qui ne pouvait comprendre qu'on n'et
pas peur des fes.

Vous tes sortie d'ici aprs moi, dit-elle en regardant Betty fixement
et svrement.

Betty:--Je suivais Madame; bien certainement, je n'aurais pas pass
devant Madame.

Madame Mac'Miche:--Allez ouvrir le cabinet et amenez-moi Charles, qui
mrite une punition pour n'avoir pas rpondu quand je l'ai appel.

Betty sortit, et, aprs quelques instants, rentra prcipitamment en
feignant une grande frayeur.

Madame! Madame! Charlot est tu,... tendu mort sur le plancher! Quand
je disais! les fes l'ont trangl.

Mme Mac'Miche se dirigea avec pouvante vers le cabinet, et aperut en
effet Charles tendu par terre sans mouvement, le visage blanc comme un
marbre. Elle voulut l'approcher, le toucher; mais Charles, qui n'tait
pas tout  fait mort, fut pris de convulsions et dtacha  sa cousine
force coups de poing et coups de pied dans le visage et la poitrine.

Betty, de son ct, fut prise d'un rire convulsif qui augmentait 
chaque coup de pied que recevait la cousine et  chaque cri qu'elle
poussait; la frayeur tenait Mme Mac'Miche cloue  sa place, et Charles
avait beau jeu pour se laisser aller  ses mouvements dsordonns. Un
coup de poing bien appliqu sur la bouche de sa cousine fit tomber ses
fausses dents; avant qu'elle et pu les saisir, et pendant qu'elle
tait encore baisse, Charles se roula, saisit les faux cheveux de Mme
Mac'Miche, les arracha, toujours par des mouvements convulsifs, les
chiffonna de ses doigts crisps, ouvrit les yeux, se roula vers Betty,
et, lui saisissant les mains comme pour se relever, lui glissa les dents
de sa cousine.

Dans sa coupe, dit-il tout bas.

Les convulsions de Charles avaient cess; son visage si blanc avait
repris sa teinte rose accoutume; les sourcils seuls taient rests
ples et comme imprgns de poudre blanche, probablement celle que les
fes avaient rpandue sur son visage, et que l'agitation des convulsions
avait fait partir. Betty, moins heureuse que Charles, ne pouvait encore
dominer son rire nerveux. Mme Mac'Miche ne savait trop que penser de
cette scne; aprs avoir promen ses regards courroucs de Charles  la
bonne, elle tira les cheveux du premier pour l'aider  se relever, et
donna un coup de pied  Betty pour amener une dtente nerveuse; le moyen
russit: Charles sauta sur ses pieds et s'y maintint trs ferme, Betty
reprit son calme et une attitude plus digne.

Madame Mac'Miche:--Que veut dire tout cela, petit drle?

Charles:--Ma cousine, ce sont les fes.

Madame Mac'Miche:--Tais-toi, insolent, mauvais garnement! Tu auras
affaire  moi, avec tes f..., tu sais bien!

Charles:--Ma cousine, je vous assure... que je suis dsol pour vos
dents...

Madame Mac'Miche:--C'est bon, rends-les-moi.

Charles:--Je ne les ai pas, ma cousine, dit Charles en ouvrant ses
mains; je n'ai rien,... et puis, pour vos cheveux...

Madame Mac'Miche:--Tais-toi, je n'ai pas besoin de tes sottes excuses;
rends-moi mes dents et mes boucles de cheveux.

Charles:--Vrai, je ne les ai pas, ma cousine; voyez vous-mme.

La cousine le fouilla, chercha partout, mais en vain.

Betty:--Madame ne veut pas croire aux fes; c'est pourtant trs probable
que ce sont elles qui ont emport les dents et les cheveux de Madame.

--Sotte! dit Mme Mac'Miche en s'loignant prcipitamment. Venez lire,
Monsieur! et tout de suite.

Charles aurait bien voulu s'esquiver, trouver un prtexte pour ne pas
lire, mais la cousine le tenait par l'oreille; il fallut marcher,
s'asseoir, prendre le livre et lire. Son supplice ne fut pas long, parce
que le dner fut annonc une demi-heure aprs; les fes avaient donn
une heure de bon temps  Charles. Les vnements terribles qui venaient
de se passer effacrent du souvenir de Mme Mac'Miche la faute et la
punition de Charles: elle le laissa dner comme d'habitude.

A peine Mme Mac'Miche eut-elle mang deux cuilleres de potage, qu'elle
s'aperut d'un corps dur contenu dans l'assiette; croyant que c'tait
un os, elle chercha  le retirer et vit... ses dents! La joie de les
retrouver adoucit la colre qui cherchait  se faire jour; car, malgr
sa crdulit aux fes et la frayeur qu'elle en avait, elle conservait
ses doutes sur le rle que leur avaient fait jouer Betty et Charles;
elle se promit d'autant plus de redoubler de surveillance et de
svrit, mais elle n'osa pas en reparler, de peur d'veiller la colre
des fes.

Charles redemanda du bouilli.

Madame Mac'Miche:--Ne lui en donne pas, Betty; il mange comme quatre.

Charles:--Ma cousine, j'en ai eu un tout petit morceau, et j'ai encore
bien faim.

Madame Mac'Miche:--Quand on est pauvre, quand on est lev par charit
et qu'on n'est bon  rien, on ne mange pas comme un ogre et on ne se
permet pas de redemander d'un plat. Tchez de vous corriger de votre
gourmandise, Monsieur.

Charles regarda Betty, qui lui fit signe de rester tranquille. Jusqu'
la fin du dner, Mme Mac'Miche continua ses observations malveillantes
et mchantes, comme c'tait son habitude. Quand elle eut fini son caf,
elle appela Charles pour lui faire encore la lecture pendant une ou deux
heures. Forc d'obir, il la suivit dans sa chambre, s'assit tristement
et commena  lire. Au bout de dix minutes il entendit ronfler: il leva
les yeux. Bonheur! la cousine dormait! Charles n'avait garde de laisser
chapper une si belle occasion; il posa son livre, se leva doucement,
vida le reste du caf dans la tabatire de sa cousine, cacha son livre
dans la bote  th, son ouvrage dans le foyer de la chemine, et
s'esquiva lestement sans l'avoir veille. Il alla rejoindre Betty, qui
lui donna un supplment de dner.

Betty:--Ne va pas faire comme tantt et disparatre quand ta cousine te
demandera. Elle se doute de quelque chose, va; nous ne russirons pas
une autre fois. Cette clef que j'avais si adroitement pose sur son
ouvrage! Ton visage enfarin, tes convulsions, les miennes; tout a
n'est pas clair pour elle.

Charles:--Je me suis pourtant trouv bien  propos pour rentrer  temps
dans ma prison!

Charles:--C'est gal, c'est trop fort! Elle croit bien aux fes, mais
pas  ce point. Sois prudent, crois-moi.

Charles sortit, mais au lieu de rentrer chez sa cousine, il ouvrit comme
le matin la porte du jardin et courut chez Juliette. Voil trois fois
qu'il y va; nous allons le suivre et savoir ce que c'est que Juliette.


II

L'AVEUGLE

Comment, te voil encore, Charles? dit Juliette en entendant ouvrir la
porte.

Charles:--Comment as-tu devin que c'tait moi?

Juliette:--Par la manire dont tu as ouvert; chacun ouvre diffremment,
c'est bien facile  reconnatre.

Charles:--Pour toi, qui es aveugle et qui as l'oreille si fine; moi, je
ne vois aucune diffrence; il me semble que la porte fait le mme bruit
pour tous.

Juliette:--Qu'as-tu donc, pauvre Charles? Encore quelque dml avec ta
cousine? Je le devine au son de ta voix.

Charles:--Eh! mon Dieu oui! Cette mchante, abominable femme me rend
mchant moi-mme. C'est vrai, Juliette: avec toi, je suis bon et je n'ai
jamais envie de te jouer un tour ou de me fcher; avec ma cousine, je me
sens mauvais et toujours prt  m'emporter.

Juliette:--C'est parce qu'elle n'est pas bonne, et que toi, tu n'as ni
patience ni courage.

Charles:--C'est facile  dire, patience; je voudrais bien t'y voir; toi
qui es un ange de douceur et de bont, tu te mettrais en fureur.

Juliette sourit.

J'espre que non, dit-elle.

Charles:--Tu crois a. coute ce qui m'arrive aujourd'hui depuis la
premire fois que je t'ai quitte;  ma seconde visite, je ne t'ai rien
dit parce que j'avais peur que tu ne me fisses rentrer chez moi tout de
suite;  prsent j'ai le temps, puisque ma cousine dort, et tu vas tout
savoir.

Charles raconta fidlement ce qui s'tait pass entre lui, sa cousine et
Betty.

Comment veux-tu que je supporte ces reproches et ces injustices avec la
patience d'un agneau qu'on gorge?

Je ne t'en demande pas tant, dit Juliette en souriant; il y a trop loin
de toi  l'agneau; mais, Charles, coute-moi. Ta cousine n'est pas
bonne, je le sais et je l'avoue; mais c'est une raison de plus pour la
mnager et chercher  ne pas l'irriter. Pourquoi es-tu inexact, quand tu
sais que cinq minutes de retard la mettent en colre?

Charles:--Mais c'est pour rester quelques minutes de plus avec toi,
pauvre Juliette; il n'y avait personne chez toi quand je t'ai ramene.

Juliette:--Je te remercie, mon bon Charles; je sais que tu m'aimes, que
tu es bon et soigneux pour moi; mais pourquoi ne l'es-tu pas un peu pour
ta cousine?

Charles:--Pourquoi? Parce que je t'aime et que je la dteste; parce que,
chaque fois qu'elle se fche et me punit injustement, je veux me venger
et la faire enrager.

--Charles, Charles! dit Juliette d'un ton de reproche.

Charles:--Oui, oui, c'est comme a; elle a reu des coups dans la
poitrine, au visage; j'ai fait cacher par Betty (qui la dteste aussi)
ses vilaines dents dans sa soupe; je lui ai arrach et dchir sa
perruque; et quand elle va s'veiller, elle va trouver sa tabatire
pleine de caf, son livre et son ouvrage disparus; elle sera furieuse,
et je serai enchant, et je serai veng!

Juliette:--Vois comme tu t'emportes! Tu tapes du pied, tu tapes les
meubles, tu cries, tu es en colre, enfin; tu fais juste comme ta
cousine, et tu dois avoir l'air mchant comme elle.

--Comme ma cousine! dit Charles en se calmant; je ne veux rien faire
comme elle, ni lui ressembler en rien.

Juliette:--Alors sois bon et doux.

Charles:--Je ne peux pas; je te dis que je ne peux pas.

Juliette:--Oui, je vois que tu n'as pas de courage.

Charles:--Pas de courage! Mais j'en ai plus que personne, pour avoir
support ma cousine depuis trois ans!

Juliette:--Tu la supportes en la faisant enrager sans cesse; et tu es de
plus en plus malheureux, ce qui me fait de la peine, beaucoup de peine.

Charles:--Oh! Juliette, pardonne-moi! Je suis dsol, mais je ne peux
pas faire autrement.

Juliette:--Essaye; tu n'as jamais essay! Fais-le pour moi, puisque tu
ne veux pas le faire pour le bon Dieu. Veux-tu? Me le promets-tu?

--Je le veux bien, dit Charles avec quelque hsitation, mais je ne te le
promets pas.

Juliette:--Pourquoi, puisque tu le veux?

Charles:--Parce qu'une promesse, et  toi surtout, c'est autre chose, et
je ne pourrais y manquer sans rougir, et..., et... je crois... que j'y
manquerais.

Juliette:--coute, je ne te demande pas grand'chose pour commencer.
Parle, crie, dis ce que tu voudras, mais ne fais pas d'acte de
vengeance, comme les coups de pied, les dents, les cheveux, le tabac, le
livre, l'ouvrage, etc.; et tu en as fait bien d'autres!

Charles:--J'essayerai, Juliette; je t'assure que j'essayerai. Pour
commencer, je vais rentrer, de peur qu'elle ne s'veille.

Juliette:--Et tu remettras le livre, l'ouvrage?

Charles:--Oui, oui, je te promets. Ah! ah! et le tabac! ajouta Charles
en se grattant la tte; il sentira le caf.

Juliette:--Fais une belle action; avoue-lui la vrit, et demande-lui
pardon.

Charles, serrant les poings:--Pardon? A elle, pardon? Jamais!

Juliette, tristement:--Alors fais comme tu voudras, mon pauvre Charles;
que le bon Dieu te protge et te vienne en aide! Adieu.

--Adieu, Juliette, et au revoir, dit Charles en dposant un baiser sur
son front. Adieu. Es-tu contente de moi?

--Pas tout  fait! Mais cela viendra, avec le temps... et de la
patience, dit-elle en souriant.

Charles sortit et soupira.

Cette pauvre, bonne Juliette! Elle en a de la patience, elle! Comme
elle est douce! Comme elle supporte son malheur,... car c'est un
malheur,... un grand malheur d'tre aveugle! Elle est bien plus
malheureuse que moi! Demander pardon! m'a-t-elle dit... A cette femme
que je dteste!... C'est impossible: je ne peux pas!

Charles rentra avec un sentiment d'irritation; il entra dans la chambre
de sa cousine, qui dormait encore, heureusement pour lui; il retira le
livre de la boite  th, et voulut prendre le tricot cach au fond du
foyer: mais, en allongeant sa main pour l'atteindre, il accrocha la
pincette, qui retomba avec bruit; la cousine s'veilla.

Que faites-vous  ma chemine, mauvais sujet?

--Je ne fais pas de mal  la chemine, ma cousine, rpondit Charles,
prenant courageusement son parti; je cherche  retirer votre ouvrage qui
est au fond.

Madame Mac'Miche:--Mon ouvrage! au fond de la chemine! Comment se
trouve-t-il l dedans? Je l'avais prs de moi.

Charles, rsolument:--C'est moi qui l'y ai jet, ma cousine.

Madame Mac'Miche:--Jet mon ouvrage! Misrable! s'cria-t-elle se levant
avec colre.

Charles:--J'ai eu tort, mais vous voyez que je cherche  le ravoir.

Madame Mac'Miche:--Et tu crois, mauvais garnement, que je supporterai
tes sclratesses, toi, mendiant, que je nourris par charit!

Charles devint rouge comme une pivoine; il sentait la colre s'emparer
de lui, mais il se contint et rpondit froidement:

Ma nourriture ne vous cote pas cher; ce n'est pas cela qui vous
ruinera.

Madame Mac'Miche:--Insolent! Et tes habits, ton logement, ton coucher?

Charles:--Mes habits! ils sont rps, uss comme ceux d'un pauvre! Trop
courts, trop troits avec cela. Quand je sors, j'en suis honteux...

--Tant mieux, interrompit la cousine avec un sourire mchant.

Charles:--Attendez donc! Je n'ai pas fini ma phrase! J'en suis honteux
pour vous, car chacun me dit: Il faut que ta cousine soit joliment
avare pour te laisser vtu comme tu es.

Madame Mac'Miche:--Pour le coup, c'est trop fort! Attends, tu vas en
avoir.

La cousine courut chercher une baguette; pendant qu'elle la ramassait,
Charles saisit les allumettes, en fit partir une, courut au rideau:

Si vous approchez, je mets le feu aux rideaux,  la maison,  vos
jupes,  tout!

Mme Mac'Miche s'arrta; l'allumette tait  dix centimtres de la frange
du rideau de mousseline. Pourpre de rage, tremblante de terreur, ne
voulant pas renoncer  la racle qu'elle s'tait propos de donner 
Charles, n'osant pas le pousser  excuter sa menace, ne sachant quel
parti prendre, elle fit peur  Charles par l'expression menaante et
presque diabolique de toute sa personne. Voyant son allumette prte 
s'teindre, il en alluma une seconde avant de lcher la premire et
rsolut de conclure un arrangement avec sa cousine.

Charles:---Promettez que vous ne me toucherez pas, que vous ne me
punirez en aucune faon, et j'teins l'allumette.

--Misrable! dit la cousine cumant.

Charles:--Dcidez-vous, ma cousine! Si j'allume une troisime allumette,
je n'coute plus rien, vos rideaux seront en feu!

Madame Mac'Miche:--Jette ton allumette, malheureux!

Charles:--Je la jetterai quand vous aurez jet votre baguette (la
Mac'Miche la jette); quand vous aurez promis de ne pas me battre, de ne
pas me punir!... Dpchez-vous, l'allumette se consume.

--Je promets, je promets! s'cria la cousine haletante.

Charles:---De me donner  manger  ma faim?... Eh bien?... Je tire la
troisime allumette.

Madame Mac'Miche:--Je promets! Fripon! brigand!

Charles:--Des injures, a m'est gal.! Et faites bien attention  vos
promesses, car, si vous y manquez, je mets le feu  votre maison sans
seulement vous prvenir... C'est dit? Je souffle.

Charles teignit son allumette.

Avez-vous besoin de moi? dit-il.

Madame Mac'Miche:-Va-t'en! Je ne veux pas te voir, drle, sclrat!

Charles:--Merci, ma cousine. Je cours chez Juliette.

Madame Mac'Miche:--Je te dfends d'aller chez Juliette.

Charles:--Pourquoi a? Elle me donne de bons conseils pourtant.

Madame Mac'Miche:--Je ne veux pas que tu y ailles.

Pendant que Charles restait indcis sur ce qu'il ferait, la cousine
s'tait avance vers lui; elle saisit la bote d'allumettes que Charles
avait pose sur une table, donna prestement deux soufflets et un coup de
pied dans les jambes de Charles stupfait, s'lana hors de sa chambre
et ferma la porte  double tour.

Amuse-toi, mon garon, amuse-toi l jusqu'au souper; je vais donner de
tes nouvelles  Juliette! cria Mme Mac'Miche  travers la porte.


III

UNE AFFAIRE CRIMINELLE

Charles, furieux de se trouver pris comme un rat dans une ratire, se
jeta sur la porte pour la dfoncer; mais la porte tait solide; trois
fois il se lana dessus de toutes ses forces, mais il ne russit qu' se
meurtrir l'paule; aprs le troisime lan il y renona.

Mchante femme! Mon Dieu, que je la dteste! Et Juliette qui voulait
que je lui demandasse pardon! Une pareille mgre!... Que puis-je faire
pour me venger?...

Charles regarda de tous cts, ne trouva rien.

Je pourrais bien dchirer son ouvrage qu'elle a laiss; mais  quoi
cela servirait-il? elle en prendra un autre! Que je suis donc malheureux
d'tre oblig de vivre avec cette furie!

Charles s'assit, appuya ses coudes sur ses genoux, sa tte dans ses
mains et rflchit. A mesure qu'il pensait, son visage perdait de son
expression mchante, son regard s'adoucissait, ses yeux devenaient
humides, et, enfin une larme roula le long de ses joues.

Je crois que Juliette a raison, dit-il; elle serait moins mchante si
j'tais meilleur; je serais moins malheureux si j'tais plus patient, si
je pouvais tre doux et rsign comme Juliette!... Pauvre Juliette! Elle
est aveugle! Elle est seule tout le temps que sa soeur Mary travaille!
Elle s'ennuie toute la journe!... Et jamais elle ne se plaint, jamais
elle ne se fche! toujours bonne, toujours souriante!...il est vrai
qu'elle est plus vieille que moi! Elle a quinze ans, et moi je n'en ai
que treize... C'est gal,  quinze ans je ne serai pas bon comme elle!
Non, non, avec cette cousine abominable, je ne pourrai jamais m'empcher
d'tre mchant...

Tiens! qu'est-ce que j'entends? dit-il en se levant. Quel bruit!...

Qu'est-ce que c'est donc?... Et cette maudite porte qui est ferme! Ah!
une ide! Je brise un carreau et je passe.

Charles saisit une pincette, donna un coup sec dans un des carreaux de
la porte qui tait vitre, et engagea sa tte et ses paules dans
le carreau cass; il passa aprs de grands efforts et en se faisant
plusieurs petites coupures aux mains et aux paules, une fois dehors,
il descendit l'escalier, courut  la cuisine, o il n'y avait personne;
puis  la porte de la rue, qu'il ouvrit. Il se trouva en face d'un
groupe nombreux qui escortait et ramenait Mme Mac'Miche; un homme en
blouse suivait, men, tir par ceux qui l'accompagnaient; Mme Mac'Miche
criait l'homme jurait, l'escorte criait et jurait;  ce bruit se
mlaient les cris discordants de Betty, qui, pour complaire  Mme
Mac'Miche, accablait d'injures et de reproches tous les gens de
l'escorte. La porte se trouvant ouverte par Charles, tout le monde
entra: On plaa Mme Mac'Miche sur une chaise, Betty tira de l'eau
frache de la fontaine et bassina les yeux de sa matresse qui ne
cessait de crier:

Le juge de paix, je veux le juge de paix, pour faire ma plainte contre
ce monstre d'homme, qui m'a aveugle. Qu'on aille me chercher le juge de
paix!

Betty:--On y est all, Madame; M. le juge de paix sera ici dans un quart
d'heure.

Madame Mac'Miche:-Qu'on garde bien le sclrat! Qu'on le garrotte! Qu'on
ne le laisse pas chapper!

L'Homme en blouse:--Est-ce que je cherche  m'chapper, la vieille? En
voil-t-il des cris et des embarras pour un coup de fouet! J'en ai donn
je ne sais combien dans ma vie; c'est le premier qui amne tout ce
tapage.

Betty:--Je crois bien! Un coup de fouet que vous lui avec lanc dans les
yeux, mauvais homme!

L'Homme en blouse:--Et pourquoi qu'elle m'agonisait de sottises?
Sapristi! quelle langue! On dit que les femmes l'ont bien pendue! Jamais
je n'en avais vu une pareille! Quel chapelet elle m'a dfil!

Un Homme:--Ce n'tait pas une raison pour frapper avec votre fouet.

L'Homme en blouse:--Tiens! mais... c'est que la patience chappe  la
fin; avec a que je n'en ai jamais eu beaucoup.

Autre Homme:--Une femme, ce n'est pas un homme; on rit, on ne tape pas.

L'Homme en blouse:--Une femme comme a! Tiens! a vaut deux hommes, s'il
vous plait.

Toute l'escorte se mit  rire, ce qui augmenta l'exaspration de Mme
Mac'Miche. Betty voyait que sa matresse n'tait pas srieusement
blesse; elle riait aussi tout bas, et employait toutes ses forces  la
faire tenir tranquille. Elle continuait  lui bassiner les yeux, qui
commenaient  se dgonfler. Charles s'tait prudemment tenu loign
de sa cousine, et avait demand  un jeune homme de l'escorte ce qui
s'tait pass.

Il paratrait que la dame a failli tre renverse par ce charretier en
blouse qui traversait la route pour faire boire ses chevaux. Elle s'est
mise en colre, il faut voir! Elle lui en disait de toutes les couleurs;
lui se moquait d'elle d'abord, puis il a ripost... il fallait voir
comment! a marchait bien, allez! Avec a que nous tions groups autour
d'eux et que nous riions. Vous savez... tant que c'est, la langue qui
marche, il n'y a pas de mal. Mais c'est qu'elle lui a mis la main sur la
figure! Alors le charretier est devenu de toutes les couleurs, et il lui
a lanc un coup de fouet qui l'a malheureusement attrape juste dans les
yeux... Elle est tombe sur le coup; elle a cri, elle s'est roule;
elle a demand M. le juge de paix. Et puis, comme le monde s'arrtait et
commenait  s'attrouper, Mlle Betty est accourue, l'a emmene, et nous
avons forc l'homme  nous suivre pour faire honneur  M. le juge, afin
qu'il ne vienne pas pour rien. Et voil.

Charles, content du rcit, s'approcha tout doucement de sa cousine
pour voir de prs ses yeux, toujours ferms et gonfls. Pendant qu'il
regardait le gonflement et la rougeur extraordinaire des paupires, et
qu'il cherchait  voir si elle avait rellement les yeux perdus comme
elle le disait, Mme Mac'Miche les entrouvrit, vit Charles et allongea
la main pour le saisir; Charles fit un saut en arrire et se rfugia
instinctivement prs de l'homme en blouse, ce qui fit rire tous les
assistants, mme le charretier.

Elle ne dira toujours pas que je l'ai aveugle, dit l'homme en riant.
Je te remercie, mon garon; je craignais, en vrit, de lui avoir crev
les yeux. C'est toi qui nous as dmontr qu'elle y voyait.

Madame Mac'Miche:--Pourquoi est-il ici? Par o a-t-il pass? Betty,
renferme-le.

Betty:--Je ne peux pas quitter Madame dans l'tat o elle est. Que
Madame reste tranquille et ne s'inquite de rien.

Madame Mac'Miche:--Mauvais garnement, va! Tu n'y perdras rien.

Charles jeta un regard sur l'homme, comme pour lui demander sa
protection.

L'Homme:--Que veux-tu que j'y fasse, mon garon? Je ne peux pas te venir
en aide. Il faut que tu te soumettes; il n'y a pas  dire.

Mais Charles n'entendait pas de cette oreille; il ne voulait pas se
soumettre, et, se souvenant de la dfense de sa cousine d'aller chez
Juliette, il sortit en disant tout haut:

Je vais chez Juliette.

Madame Mac'Miche:--Je ne veux pas; je te l'ai dfendu. Empchez-le, vous
autres; arrtez-le; amenez-le-moi. Charretier, je vous pardonnerai tout,
je ne porterai pas plainte contre vous, si vous voulez saisir ce mauvais
garnement et lui administrer une bonne correction avec ce mme fouet qui
a manqu m'aveugler.

L'Homme:--Je ne le toucherai seulement pas du bout de mon fouet.

Que vous a-t-il fait, cet enfant? Il vous regardait tranquillement quand
vous avez voulu vous jeter sur lui; il s'est rfugi prs de moi, et, ma
foi, je le protgerai toutes les fois que je le pourrai.

Madame Mac'Miche:--Ah! c'est comme a que vous me rpondez.

Voici M. le juge de paix qui vient tout justement; vous allez avoir une
bonne amende  payer.

L'Homme:-C'est ce que nous allons voir, ma bonne dame.

Le Juge:--Qu'y a-t-il donc? Vous m'avez fait demander pour constater un
dlit, madame Mac'Miche?

Madame Mac'Miche:--Oui, Monsieur le juge, un dlit norme, qui demande
une clatante rparation, une punition exemplaire! Cet homme que voici,
qu'on reconnat  son air froce (tout le monde rit, le charretier plus
fort que les autres), oui, Monsieur le juge,  son air froce; il se
dissimule devant vous, il fait le bon aptre; mais vous allez voir. Cet
homme m'a jete par terre au beau milieu de la rue, m'a injurie, m'a
appele de toutes sortes de noms, et, enfin, m'a donn un coup de fouet
 travers les yeux, que j'en suis aveugle. Et je demande cent francs
de dommages et intrts, plus une amende de cent francs dont je
bnficierai, comme c'est de toute justice.

Le charretier et son escorte riaient de plus belle; leur gaiet n'tait
pas naturelle; elle donna au juge, qui tait un homme de sens et de
jugement, quelques soupons sur l'exactitude du rcit de Mme Mac'Miche.

Il se tourna vers le charretier.

La chose s'est-elle passe comme le raconte Madame?

L'Homme:--Pour a non, Monsieur le juge, tout l'oppos. Madame est venue
se jeter contre moi sur la route, au moment o je me tournais pour voir
 mes chevaux; elle est tombe les quatre fers en l'air; faut croire
qu'elle n'tait pas solide sur ses jambes; mais a, je n'en suis pas
fautif. Voil que je veux la relever; elle me repousse,... bonne poigne,
allez!... et me dit des sottises; elle m'en dit, m'en dfile un chapelet
qui m'ennuie  la fin; ma foi j'ai pris la parole  mon tour, et je ne
dis pas que je n'en aie dit de sales; on n'est pas charretier pour
rien. Monsieur le juge sait bien; les chevaux,... a n'a pas l'oreille
tendre. Et quand je m'emporte, ma foi, je lche tout mon rpertoire.
Mais voil que Madame, qui n'tait pas contente,  ce qu'il semblerait,
me lance une claque en pleine figure. Ma foi, pour le coup, la moutarde
m'a mont au nez et... je suis prompt, Monsieur le juge,... pas mchant
mais prompt... Alors j'ai ripost... avec mon fouet... On n'est pas
charretier pour rien, Monsieur le juge... Les chevaux, vous savez, a se
mne au fouet. Le malheur a voulu qu'elle prsentt les yeux en face de
mon fouet, ma foi, il tait lanc et il a touch l o il a trouv de
la rsistance. Mais a ne lui a pas fait grand mal, allez, Monsieur le
juge; elle a beugl comme si je l'avais corche, mais elle y voit comme
vous et moi; la preuve, c'est qu'elle vous a vu entrer, et je me moque
bien de ses dommages et intrts; je suis bien certain que vous ne lui
en accorderez pas un centime.

Les Tmoins:--Monsieur le juge, c'est la pure vrit qu'il dit; nous
sommes tous tmoins.

Madame Mac'Miche:--Comment, malheureux, vous prenez parti contre moi,
une compatriote, pour favoriser la sclratesse d'un tranger, d'un
misrable, d'un brigand!

Le Juge:--Eh! eh! Madame Mac'Miche, vous allez me forcer  verbaliser
contre vous. Restez tranquille, croyez-moi; si quelqu'un a tort, c'est
vous, qui avez injuri et frapp la premire; et si vous intentiez un
procs, c'est vous qui payeriez l'amende, et non pas cet homme, qui me
fait l'effet d'tre un brave homme, quoique un peu prompt, comme il
le dit. Je n'ai plus rien  faire; je me retire et je viendrai tantt
savoir de vos nouvelles et vous dire deux mots.

Avant que Mme Mac'Miche ft revenue de sa surprise et et pris le temps
de riposter au juge de paix, celui-ci s'tait empress de disparatre;
le charretier et l'escorte le suivirent, et Mme Mac'Miche resta seule
avec Betty, qui riait sous cape et qui tait assez satisfaite de l'chec
subi par cette matresse violente, injuste et exigeante. A sa grande
surprise, Mme Mac'Miche resta immobile et sans parole; Betty lui demanda
si elle voulait monter dans sa chambre; elle se leva, repoussa Betty qui
lui offrait le bras, monta lestement l'escalier comme quelqu'un qui y
voit trs clair, et s'aperut, en ouvrant la porte de sa chambre, qu'un
des carreaux tait bris.

Madame Mac'Miche:--Encore ce malfaiteur! Ce Charles de malheur! C'est
par l qu'il s'est fray un passage. Betty, va me le chercher; il m'a
nargue en disant qu'il allait chez Juliette; tu l'y trouveras.


IV

LE FOUET; LE PARAFOUET

Pendant que se passait ce que nous venons de raconter. Charles tait
all chercher du calme prs de sa cousine et amie Juliette; il l'avait
trouv seule comme il l'avait laisse; il lui raconta le peu de succs
de son bon mouvement, et le moyen qu'il avait employ pour se prserver
d'une rude correction.

Juliette:--Mon pauvre Charles, tu as eu trs grand tort; il ne faut
jamais faire  ta cousine des menaces si affreuses, et que tu sais bien
ne pas pouvoir excuter.

Charles:--Je l'aurais parfaitement excute; j'tais prt  mettre le
feu aux rideaux, et j'tais trs dcid  le faire.

Juliette:--Oh! Charles, je ne te croyais pas si mauvais! Et qu'en
serait-il arriv? On t'aurait mis dans une prison, o tu serais rest
jusqu' seize ou dix-huit ans.

Charles:--En prison! Quelle folie!

Juliette:--Oui, mon ami, en prison; on a condamn pour incendie
volontaire des enfants plus jeunes que toi!

Charles:--Je ne savais pas cela! C'est bien heureux que tu, me l'aies
dit, car j'aurais recommenc  la premire occasion.

Juliette:--Oh non! tu n'aurais pas recommenc, d'abord par amiti pour
moi, et puis parce que Betty aurait cach toutes les allumettes et ne
t'aurait pas laiss faire.

Charles:--Betty! Elle dteste ma cousine; elle est enchante quand je
lui joue des tours.

Juliette:--C'est bien mal  Betty de t'encourager  mal faire.

Ils continurent  causer, Juliette cherchant toujours  calmer Charles,
lorsque Betty entra.

Je viens te chercher, Charlot, de la part de ta cousine qui est
joliment en colre, va. Bonjour, Mam'selle Juliette; que dites-vous de
notre mauvais sujet?

Juliette:--Je dis que vous pourriez lui faire du bien en lui donnant
de bons conseils, Betty; il doit  sa cousine du respect et de la
soumission.

Betty:--Elle est bien mauvaise, allez, Mam'selle!

Juliette:--C'est fort triste; mais elle est tout de mme sa tutrice;
c'est elle qui l'lve...

Charles:-Ah! ouiche! Elle m'lve joliment! Depuis que je sais lire,
crire et compter, elle ne me laisse plus aller  l'cole parce qu'elle
prtend avoir les yeux malades; elle me garde chez elle pour lire haut,
pour crire ses lettres, faire ses comptes, et toute la journe comme
a.

Juliette:--Cela t'apprend toujours quelque chose, et ce n'est pas dj
si ennuyeux.

Charles:--Quelquefois non; ainsi, elle me fait lire  prsent Nicolas
Nickleby; c'est amusant, je ne dis pas; mais quelquefois c'est le
journal, qui est assommant, ou l'histoire de France, d'Angleterre; je
m'endors en lisant; et sais-tu comment elle m'veille? En me piquant
la figure avec ses grandes aiguilles  tricoter. Crois-tu que ce soit
amusant?

Juliette:--Non, ce n'est pas amusant, mais ce n'est pas une raison pour
te mettre en colre et te venger, comme tu le fais sans cesse.

Betty:--Je vous assure, Mam'selle, que si vous tiez avec nous, vous
n'aimeriez gure Mme Mac'Miche, quoiqu'elle soit votre cousine aussi;
mais je crois que vous nous aideriez ..., ..., comment dire a?...

Juliette, souriant:--A vous venger, Betty; mais en vous vengeant, vous
l'irritez davantage et vous la rendez plus svre.

Charles:--Plus mchante, tu veux dire.

Juliette:--Non; pas mchante, mais toujours en mfiance de toi et
en colre, par consquent. Essayez tous les deux de supporter ses
maussaderies sans rpondre, en vous soumettant: vous verrez qu'elle sera
meilleure... Tu ne rponds pas, Charles? Je t'en prie.

Charles:--Ma bonne Juliette, je ne peux rien te refuser! j'essayerai, je
te le promets; mais si, au bout d'une semaine, elle reste la mme, je
recommencerai.

Juliette:--C'est bon; commence par obir  ta cousine et par t'en
aller; arrive bien gentiment en lui disant quelque chose d'aimable.

Charles se leva, embrassa Juliette, soupira et s'en alla accompagn de
Betty. Il ne dit rien tout le long du chemin; il cherchait  se donner
du courage et de la douceur, en se rappelant tout ce que Juliette lui
avait dit  ce sujet.

Il arriva et entra chez sa cousine.

Madame Mac'Miche:--Ah! te voil enfin, petit sclrat! Approche,... plus
prs...

A sa grande surprise, Charles obit, les yeux baisss, l'air soumis.

Quand il fut  sa porte, elle le saisit par l'oreille; Charles ne lutta
pas; enhardie par sa soumission, elle prit une baguette et lui donna un
coup fortement appliqu, puis deux, puis trois, sans que Charles fit
mine de rsister; elle profita de cette docilit si nouvelle pour abuser
de sa force et de son autorit; elle le jeta par terre et lui donna le
fouet en rgle, au point d'endommager sa culotte, dj en mauvais tat.
Charles supporta cette rude correction sans profrer une plainte.

Va-t'en, mauvais sujet, s'cria-t-elle quand elle se sentit le bras
fatigu de frapper; va-t'en, que je ne te voie pas!

Charles se releva et sortit sans mot dire, le coeur gonfl d'une colre
qu'il comprimait difficilement. Il courut dans sa chambre pour donner
un libre cours aux sanglots qui l'touffaient. Il se roula sur son lit,
mordant ses draps pour arrter les cris d'humiliation et de rage qui
s'chappaient de sa poitrine. Quand le premier accs de douleur fut
pass, il se souvint de la douce Juliette, de ses bonnes paroles, de
ses excellents conseils; aprs quelques instants de rflexion, ses
sentiments s'adoucirent;  la colre furieuse succda une grande
satisfaction de conscience; il se sentit heureux et fier d'avoir pu se
contenir, de n'avoir pas fait usage de ses moyens habituels de dfense
contre sa cousine, d'avoir tenu la promesse que lui avait enfin arrache
Juliette, et qu'il rsolut de tenir jusqu'au bout. Entirement calm par
cette courageuse rsolution, il descendit chez Betty,  la cuisine.

Betty:--Eh bien! que t'a dit, que t'a fait ta cousine, mon pauvre
Charlot? Je n'ai rien entendu; elle ne s'est donc pas fche.

Charles:--Elle l'tait dj quand je suis arriv; et je t'assure qu'elle
me l'a bien prouv par les coups qu'elle m'a donns.

Betty:--Et toi?

Charles:--Je me suis laiss faire.

Betty, surprise:--Le premier t'aura surpris, et tu ne t'es pas mfi du
second. Mais aprs?

Charles:--Je l'ai laisse faire; elle m'a jet par terre, m'a roul, m'a
battu avec une baguette qui n'tait pas de paille ni de plume, je t'en
rponds.

Betty:--Et toi?

Charles:--J'ai attendu qu'elle et fini; quand elle a t lasse de
frapper, je me suis relev, je suis all dans ma chambre, o je m'en
suis donn, par exemple,  sangloter et  crier, mais de rage plus que
de douleur, je dois l'avouer; puis j'ai pens  Juliette; le souvenir de
sa douceur a fait passer ma colre, et je suis venu te demander si tu
ne pourrais pas me donner quelque vieux morceau de quelque chose pour
doubler le fond de ma culotte; elle a tap si fort, que si la fantaisie
lui prenait de recommencer, elle m'enlverait la peau.

Betty, indigne:--Pauvre garon! Mauvaise femme! Faut-il tre mchante!
Un malheureux orphelin! qui n'a personne pour le dfendre, pour le
recueillir.

Betty se laissa tomber sur une chaise et pleura amrement. Cette preuve
de tendresse mut si bien Charles, qu'il se mit  pleurer de son ct,
assis prs de Betty. Au bout d'un instant il se releva.

Ae, dit-il, je ne peux pas rester assis; je souffre trop.

Betty se leva aussi, essuya ses yeux, tala sur un linge une couche de
chandelle fondue, et, le prsentant  Charles:

Tiens, mon Charlot, mets a sur ton mal, et demain tu n'y penseras
plus. Attache la serviette avec une pingle, pour qu'elle tienne, et
demain nous tcherons de trouver quelque chose pour amortir les coups de
cette mchante cousine. C'est qu'elle y prendra got, voyant que tu
te laisses faire! Je crains, moi, que Mlle Juliette ne t'ait donn un
triste conseil.

Charles:--Non, Betty, il est bon; je sens qu'il est bon; j'ai le coeur
content, c'est bon signe.

Charles appliqua le cataplasme de Betty, se sentit immdiatement
soulag, et retourna chez Juliette, sa consolatrice, son conseil et
son soutien. En passant par la cuisine, il vit Betty occup  coudre
ensemble deux visires en cuir vernis provenant des vieilles casquettes
de son cousin Mac'Miche; il lui demanda ce qu'elle faisait.

Je te prpare une cuirasse pour demain, mon pauvre Charlot; quand tu
seras couch, je te btirai cela dans ton pantalon.

Charles rit de bon coeur de ce parafouet, fut enchant de l'invention de
Betty, et allait sortir, lorsqu'il s'entendit appeler par la voix aigre
de sa cousine. Betty se signa; Charles soupira et monta de suite.

Madame Mac'Miche:--Venez lire, mauvais sujet; allons, vite, prenez votre
livre.

Charles prit le livre, s'assit avec prcaution sur le bord de sa chaise,
et commena sa lecture. Mme Mac'Miche le regardait avec surprise et
mfiance.

Il a quelque chose l-dessous, se disait-elle, quelque mchancet qu'il
prpare et qu'il dissimule sous une feinte douceur. Il n'a jamais t si
docile; c'est la premire fois qu'il se laisse battre sans rsistance.
Qu'est-ce? Je n'y comprends rien. Mais s'il continue de mme, ce sera
une bndiction de lui administrer le fouet... et comme c'est le
meilleur moyen d'ducation, je l'emploierai souvent... Et pourtant...

Charles lisait toujours pendant que sa cousine rflchissait au lieu
d'couter; au moment o sa voix fatigue commenait  faiblir, il fut
interrompu par le juge de paix.

Peut-on entrer, Madame Mac'Miche? tes-vous visible?

--Toujours pour vous, Monsieur le juge. Trs flatte de votre visite.

Charles, donne un fauteuil  M. le juge.

Charles se leva, ne put retenir un geste de douleur et un ae! touff.

Qu'as-tu donc, mon ami? tu marches pniblement comme si tu souffrais de
quelque part, lui dit le juge.

Mme Mac'Miche devint pourpre, s'agita sur son fauteuil, et dit  Charles
de se dpcher et de s'en aller.

Mais Charles, qui n'tait pas encore pass  l'tat de douceur et de
charit parfaite que lui prchait Juliette, ne fut pas fch d'avoir
l'occasion de rvler au juge les mauvais traitements de sa cousine.

Charles:--Je crois bien, Monsieur le juge, que je souffre; ma cousine
m'a tant battu avec la baguette que voil prs d'elle, que j'en suis
tout meurtri.

Madame Mac'Miche! dit le juge avec svrit.

Madame Mac'Miche:--Ne l'coutez pas, Monsieur le juge, ne le croyez pas,
il ment du matin au soir.

Charles:--Vous savez bien, ma cousine, que je ne mens pas, que vous
m'avez battu comme je le dis; et c'est si vrai, que Betty m'a mis un
cataplasme de chandelle; voulez-vous que je vous le fasse dire par elle?

Cette pauvre Betty en pleurait.

--Madame Mac'Miche, reprit le juge, vous savez que les mauvais
traitements sont interdits par la loi, et que vous vous exposez...

Madame Mac'Miche:--Soyez donc tranquille, Monsieur le juge; je l'ai
fouett, c'est vrai, parce qu'il voulait mettre le feu  la maison ce
matin; vous ne savez pas ce que c'est que ce garon! Mchant, colre,
menteur, paresseux, entt; enfin, tous les vices il les a.

Le Juge:--Ce n'est pas une raison pour le battre au point de gner ses
mouvements. Prenez garde, Madame Mac'Miche, on m'a dj dit quelque
chose l-dessus, et si les plaintes se renouvellent, je serai oblig d'y
donner suite.

Mme Mac'Miche tait vexe; Charles triomphait: ses bons sentiments
s'taient dj vanouis, et il forma l'horrible rsolution d'agacer sa
cousine pour la mettre hors d'elle, se faire battre encore, et, au moyen
de Betty, aposter des tmoins qui iraient porter plainte au juge.

Je n'en serai pas plus malade, pensa-t-il, grce aux visires de mon
cousin dfunt, et elle sera appele devant le tribunal, qui la jugera et
la condamnera. Si on pouvait la condamner  tre fouette  son tour,
que je serais content, que je serais donc content!... Et Juliette! Que
me dira-t-elle, que pensera-t-elle?... Ah bah! j'ai promis  Juliette de
ne pas tre insolent avec ma cousine, de ne pas lui rsister, mais je
n'ai pas promis de ne pas chercher  la corriger; puisque ma cousine
trouve que me maltraiter c'est me corriger et me rendre meilleur, elle
doit penser de mme pour elle, qui est cent fois plus mchante que je ne
le suis.


V

DOCILIT MERVEILLEUSE DE CHARLES. LES VISIRES

Charles trs content de son nouveau projet, sortit sans que sa cousine
ost le rappeler en prsence du juge; il descendit  la cuisine, fit
part  Betty de ce qu'avait dit le juge de paix et de l'ide que
lui-mme avait conue.

Betty-:--Non, Charlot, pas encore; attendons. Puisque les visires te
garantiront des coups de ta cousine, tu ne pourras pas prouver que tu
en portes les marques. Ils enverront un mdecin pour t'examiner, et ce
mdecin ne trouvera rien; tu passeras pour un menteur, et ce sera encore
elle qui triomphera. Attendons; je trouverai bien quelque chose pour te
garantir quand les visires seront uses.

Charles comprit la justesse du raisonnement de Betty, mais il ne renona
pas pour cela  la douce esprance de mettre sa cousine en colre sans
en souffrir lui-mme.

Seulement, pensa-t-il, j'attendrai  demain, quand ma culotte sera
double.

Il alla, suivant son habitude, chez Juliette, qui l'accueillit comme
toujours avec un doux et aimable sourire.

Juliette:--Eh bien, Charles, quelles nouvelles apportes-tu?

Charles:--De trs bonnes. A peine rentr, ma cousine m'a battu avec
une telle fureur, que j'en suis tout meurtri, et que Betty m'a mis un
cataplasme de chandelle.

Juliette, interdite:--C'est cela que tu appelles de bonnes nouvelles?
Pauvre Charles! Tu as donc rsist avec insolence, tu lui as dit des
injures?

Charles:--Je n'ai rien dit, je n'ai pas boug; je l'ai laisse faire;
elle m'a donn deux coups de baguette, et, voyant que je ne rsistais
pas, puisque je te l'avais promis, elle m'a battu comme une enrage
qu'elle est.

Juliette, les larmes aux yeux:--Mon pauvre Charles! Mais c'est affreux!
Je suis dsole! Et tu as t en colre contre moi et mon conseil?

Charles:--Contre toi, jamais! Je savais que c'tait pour mon bien que tu
m'avais fait promettre a... Mais contre elle, j'tais d'une colre! oh!
d'une colre! Dans ma chambre, je me suis roul, j'ai sanglot, cri; et
puis j'ai t mieux, je me suis senti content de t'avoir obi.

Juliette, attendrie:--Bon Charles! Comme tu serais bon si tu voulais!

Charles:--a viendra, a viendra! Donne-moi le temps. Il faut que tu me
permettes de corriger ma cousine.

Juliette:--Comment la corrigeras-tu? Cela me semble impossible!

Charles:--Non, non; laisse-moi faire; tu verras!

Juliette:--Que veux-tu faire, Charles? Quelque sottise, bien sr!

Charles:--Du tout, du tout; tu verras, je te dis; tu verras!

Charles ne voulut pas expliquer  Juliette quels seraient les moyens de
correction qu'il emploierait; il lui promit seulement de continuer
 tre docile et poli; il fallut que Juliette se contentt de cette
promesse. Charles resta encore quelques instants; il sortit au moment o
Marianne. soeur de Juliette, rentrait de son travail.

Marianne avait vingt-cinq ans; elle remplaait, prs de sa soeur
aveugle, les parents qu'elles avaient perdus. Leur mre tait morte
depuis cinq ans dans la maison qu'elles habitaient; leur fortune et
t plus que suffisante pour faire mener aux deux soeurs une existence
agrable, mais leurs parents avaient laiss des dettes; il fallait des
annes de travail et de privations pour les acquitter sans rien vendre
de leur proprit. Juliette n'avait que dix ans  l'poque de la mort
de leur mre; Marianne prit la courageuse rsolution de gagner, par son
travail, sa vie et celle de sa soeur aveugle, jusqu'au jour o toutes
leurs dettes seraient payes. Elle travaillait soit en journes, soit 
la maison. Juliette, tout aveugle qu'elle tait, contribuait un peu
au bien-tre de son petit mnage; elle tricotait vite et bien et ne
manquait pas de commandes; chacun voulait avoir soit un jupon, soit une
camisole, soit un chle ou des bas tricots par la jeune aveugle. Tout
le monde l'aimait dans ce petit bourg catholique; sa bont, sa douceur,
sa rsignation, son humeur toujours gale, et par-dessus tout sa grande
pit, lui donnaient une heureuse influence, non seulement sur les
enfants, mais encore sur les parents. Mme Mac'Miche tait la seule qui
n'et pas subi cette influence: elle ne voyait presque jamais Juliette,
et n'y venait que pour lui dire des choses insolentes, ou tout au moins
dsagrables. Mme Mac'Miche aurait pu facilement venir en aide  ses
cousines, mais elle n'en avait garde et rservait pour elle-mme les dix
mille francs de revenu qu'elle avait amasss et qu'elle augmentait tous
les ans  force de privations qu'elle s'imposait et qu'elle imposait
 Charles et  Betty. Nous verrons plus tard qu'elle avait une autre
source de richesses que personne ne lui connaissait; elle le croyait du
moins. Il y avait trois ans qu'elle avait Charles  sa charge. Betty
tait dans la maison depuis quelque temps; elle s'tait attache 
Charles, qui lui avait, ds l'origine, tmoign une vive reconnaissance
de la protection qu'elle lui accordait; elle et quitt Mme Mac'Miche
depuis longtemps sans ce lien de coeur qu'elle s'tait cr.

Charles laissa donc Juliette avec sa coeur Marianne, et il courut  la
maison pour s'y trouver  l'appel de sa vieille cousine.

Il ne faut pas que je la mette en colre aujourd'hui, dit-il; demain, 
la bonne heure!

Charles rentra  temps, crivit pour Mme Mac'Miche des lettres, qu'elle
trouva mal crites, pas lisibles.

Charles:--Voulez-vous que je les recopie, ma cousine?

Madame Mac'Miche, rudement:--Non, je ne veux pas. Pour gcher du papier?
Pour recommencer  crire aussi mal et aussi salement? Toujours prt 
faire des dpenses inutiles! Il semblerait que Monsieur ait des rentes!
Tu oublies donc que je te nourris par charit, que tu serais un mendiant
des rues sans moi? Et au lieu de reconnatre mes bienfaits par une
grande conomie, tu pousses  la dpense, tu manges comme un loup, tu
bois comme un puits, tu dchires tes habits; en un mot, tu es le flau
de ma maison.

Charles bouillait; il avait sur la langue des paroles poliment
insolentes, doucement contrariantes, enfin de quoi la mettre en rage.

Oh! si j'avais mes visires! se disait-il.

Mais comme il ne les avait pas encore, il avala son humiliation et sa
colre, ne rpondit pas et ne bougea pas.

Mme Mac'Miche recommena  s'tonner de la douceur de Charles.

Je verrai ce que cela veut dire, se dit-elle, et si ce n'est pas une
prparation  quelque sclratesse;... il a un air... que je n'aime
pas,... quelque chose comme de la rage contenue... Par exemple, si
cela dure, c'est autre chose... Mais de qui a vient-il?... Serait-ce
Juliette? Cette petite sainte n'y touche se donne le genre de prcher,
de donner des avis... Je n'aime pas cette petite; elle m'impatiente avec
cette figure ternellement calme, douce, souriante. Elle veut nous faire
croire qu'elle est heureuse quoique aveugle, qu'elle ne dsire rien,
qu'elle n'a besoin de rien. Je la crois sans peine! On fait tout pour
elle! On la sert comme une princesse... Paresseuse! Sotte! Et quant  ce
drle de Charles, je le fouetterai solidement, puisqu'il ne se dfend
plus.

Elle ne s'aperut pas qu'elle avait parl haut  partir de: Je n'aime
pas cette petite, etc.; elle releva la tte et vit Charles, toujours
immobile, qui la regardait avec surprise et indignation; elle s'cria:

Eh bien! que fais-tu l  te tourner les pouces et  me regarder avec
tes grands btes d'yeux effars, comme si tu voulais me dvorer? Va-t'en
 la cuisine pour aider Betty; dis-lui de servir le souper le plus tt
possible; j'ai faim.

Charles ne se le fit pas dire deux fois et s'esquiva lestement; il
raconta  Betty ce que venait de dire sa cousine sans se douter qu'elle
et parl tout haut.

Il faut avertir Juliette et te rvolter ouvertement, dit Betty.

Charles:--Non, j'ai promis  Juliette d'tre poli et docile pendant une
semaine; je ne manquerai pas  ma promesse; ce qui ne m'empchera pas
de la faire enrager... innocemment, sans cesser d'tre respectueux 
l'apparence... quand j'aurai mes visires.

Betty:--Tu les auras demain, mon pauvre Charlot; compte sur moi; je te
prserverai tant que je pourrai.

Charles:--Je le sais, ma bonne Betty, et c'est parce que tu m'as
toujours protg, consol, tmoign de l'amiti, que je t'aime de tout
mon coeur comme j'aime Juliette; elle aussi m'a toujours aim, encourag
et conseill... Seulement, je n'ai pas souvent suivi ses conseils, je
l'avoue.

Betty:--Avec a qu'ils sont faciles  suivre! Il faut toujours cder,
toujours s'humilier,  l'entendre!

Charles:--Il me semble, moi, qu'elle a raison au fond; mais je n'ai
pas sa douceur ni sa patience; quand ma cousine m'agace, m'irrite,
m'humilie, je m'emporte, je sens comme si tout bouillait au dedans de
moi, et si je ne me retenais, je crois en vrit que, dans ces moments
l, j'aurais une force plus grande que la sienne, que ce serait elle qui
recevrait la rosse et moi qui l'administrerais.

Betty:--Mais il faut dire  Juliette ce que sa cousine pense d'elle.

Charles:--A quoi bon? Ce que j'ai entendu ferait de la peine  la pauvre
Juliette et ne servirait  rien; elle sait que ma cousine ne l'aime pas,
a suffit.

Le souper ne tarda pas  tre servi tout en causant; Mme Mac'Miche fut
avertie, descendit dans la salle et mangea copieusement, aprs avoir
maigrement servi Charles, qui n'en souffrit pas cette fois, parce que
Betty avait eu soin de lui donner un bon acompte avant de servir sur
table; il mangea donc sans empressement et ne redemanda de rien; la
cousine n'en pouvait croire ses yeux et ses oreilles. Charles modeste
et paisible, sobre et satisfait tait pour Mme Mac'Miche un Charles
nouveau, un Charles mtamorphos, un Charles commode.

Aprs son souper, Mme Mac'Miche, fatigue de sa journe accidente,
donna cong  Charles, disant qu'elle allait se coucher. Charles, qui,
lui aussi, avait soutenu plus d'une lutte, qui avait souffert dans son
coeur et dans son corps, ne fut pas fch de regagner sa couchette
misrable, compose d'une paillasse, d'un vieux drap en loques, d'une
vieille couverture de laine rpe et d'un oreiller en paille: mais quel
est le lit assez mauvais pour avoir la facult d'empcher le sommeil, 
l'ge heureux qu'avait Charles? A peine couch et la tte sur la paille,
il s'endormit du sommeil, non du juste, car il tait loin de mriter
cette qualification, mais de l'enfance ou de la premire jeunesse.


VI

AUDACE DE CHARLES. PRCIEUSE DCOUVERTE.

Le lendemain, jour dsir et attendu par Charles, ce lendemain qui
devait lui apporter la satisfaction d'une demi-vengeance, ce lendemain
qui devait tre suivi d'autres lendemains non moins pnibles, arriva
enfin, et Charles revtit avec bonheur la culotte double, cuirasse
par Betty. C'tait bien! Un coup de massue et t amorti par ce reste
providentiel des casquettes du cousin Mac'Miche, mort victime de la
contrainte perptuelle que lui imposait l'humeur belliqueuse de sa
moiti.

Une maladie de foie s'tait dclare. Il y succomba aprs quelques
semaines de rudes souffrances.

Charles entra rayonnant  la cuisine, o l'attendait son djeuner,
au moment o la cousine entrait par la porte oppose pour faire son
inspection matinale. Charles salua poliment, prit sa tasse de lait et
plongea la main dans le sucrier; la cousine se jeta dessus.

Madame Mac'Miche:--Pourquoi du sucre? Qu'est-ce que cette nouvelle
invention? Vous devriez vous trouver heureux d'avoir du lait au lieu de
pain sec.

Charles:--Ma cousine, je serais bien plus heureux d'y ajouter le morceau
de sucre que je tiens dans la main.

Madame Mac'Miche:--Dans la main? Lchez-le, Monsieur! Lchez vite!

Charles lcha, mais dans sa tasse.

Voleur! brigand! s'cria la cousine. Vous mriteriez que je busse votre
lait.

Charles:--Comment donc! Mais j'en serais enchant, ma cousine; voici ma
tasse.

Charles la prsenta  sa cousine stupfaite; la surprise lui ta sa
prsence d'esprit accoutume; elle prit machinalement la tasse et se
mit  boire  petites gorges en se tournant vers Betty. Charles, sans
perdre de temps, saisit la tasse de caf au lait qui chauffait tout
doucement devant le feu pour sa cousine, mangea le pain mollet qui
trempait dedans, se dpcha d'avaler le caf et finissait la dernire
gorge, quand sa cousine, un peu honteuse, se retourna.

Madame Mac'Miche:--Tu mangeras donc du pain sec pour djeuner?

Charles:--Non, ma cousine, j'ai trs bien djeun; c'est fini.

Madame Mac'Miche:--Djeuner? Quand donc? Avec quoi?

Charles:--A l'instant, ma cousine; pendant que vous buviez mon lait, je
prenais votre caf au lait avec le petit pain qui mijotait devant le
feu.

Madame Mac'Miche:--Mon caf! mon pain mollet! Misrable! Rends-les moi!
Tout de suite!

Charles:--Je suis bien fch, ma cousine; c'est impossible! Mais je
ne pouvais pas deviner que vous les demanderiez; je croyais que vous
preniez mon djeuner pour me laisser le vtre. Vous tes certainement
trop bonne pour manger les deux djeuners et me laisser l'estomac vide!

Madame Mac'Miche: Voleur! gourmand! tu vas me le payer!

La cousine saisit Charles par le bras, l'entrana prs du bcher, prit
une baguette, jeta Charles par terre comme la veille, et se mit  le
battre sans qu'il ft un mouvement pour se dfendre. De mme que la
veille, elle ne s'arrta que lorsque son rhumatisme  l'paule commena
 se faire sentir. Charles se releva d'un air riant; les visires
l'avaient parfaitement prserv; il n'avait rien senti. Il crut pouvoir
s'en aller, mais non sans avoir lanc une phrase vengeresse.

Je vais aller me faire panser chez M. le juge de paix, ma cousine.

Madame Mac'Miche:--Imbcile! Je te dfends d'y aller.

Charles:--Pardon, ma cousine, M. le juge me l'a recommand: et vous
savez qu'il faut se soumettre  l'autorit. Il m'a recommand de venir
me faire panser chez lui  la premire occasion.

Madame Mac'Miche:--Serpent! vipre! Je te dfends d'y aller.

Charles ne rpondit pas et sortit, laissant sa cousine stupfaite de
tant d'audace.

C'est qu'il ira! s'cria-t-elle au bout de quelques instants aprs tre
rentre dans sa chambre. Il est assez mchant pour le faire! Quelle
maldiction que ce garon! Quel serpent j'ai rchauff dans mon sein!
Coquin! Bandit! Assassin! Et tout juste, je l'ai battu tant que j'ai
eu de bras; il doit en avoir de rudes marques; avec a qu'hier je ne
l'avais dj pas mnag et qu'il doit en rester quelque chose. Mon Dieu
M. le juge! que va-t-il dire, lui qui n'tait dj pas trop content
hier! Il m'a dit des choses que je n'attendais pas de lui, que je ne
lui pardonnerai jamais... Et comment a-t-il su que ce petit gredin de
Charles avait de l'argent plac chez moi par son pre? J'ai bien jur
mes grands dieux que c'tait une invention infernale, une atroce
calomnie, mais il n'avait pas trop l'air de me croire. Pourvu qu'il
n'aille pas lui en parler! De vrai, il me cote bien cent  cent vingt
francs par an! Mais je profite du reste; c'est une compensation des
ennuis que me donne ce garon que je dteste.

Ce ne fut qu'au bout de quelques minutes qu'elle eut la pense de courir
apres Charles et d'empcher de vive force sa visite chez le juge de
paix; mais il tait trop tard: quand elle descendit  la cuisine,
Charles n'y tait plus.

Madame Mac'Miche:--O est-il? O est ce brigand, cet assassin?

Betty:--Quel brigand, Madame, quel assassin? Je n'ai rien vu qui y
ressemblt.

--Il est ici, il doit tre ici! continua Mme Mac'Miche hors d'elle.

--Au voleur!  l'assassin! cria Betty en ouvrant la porte de la rue. Au
secours! on gorge ma matresse!

Plusieurs ttes se montrrent aux portes et aux fentres; Betty continua
ses cris malgr ceux de Mme Mac'Miche, qui lui ordonnait de se taire.

Betty riait sous cape, car elle avait bien compris que le voleur,
l'assassin, tait Charles, quelques voisins arrivrent, mais, au lieu
de voleurs et d'assassins ils trouvrent Betty aux prises avec Mme
Mac'Miche, qui l'agonisait de sottises et qui cherchait de temps en
temps  donner une tape ou un coup de griffes, que Betty esquivait
lestement; les voisins riaient et grommelaient tout  la fois pour avoir
t drangs sans ncessit.

Ah ! avez-vous bientt fini, Mme Mac'Miche? dit le boucher, qui
prenait parti pour Betty. Voil assez crier! On n'entend pas autre chose
chez vous! C'est fatigant, parole d'honneur! Mes veaux ne beuglent pas
si fort quand ils s'y mettent. Faudra-t-il qu'on aille encore chercher
M. le juge de paix?

Betty cacha sa figure dans son tablier pour rire  son aise; Mme
Mac'Miche lana un regard furieux au boucher et se retira sans ajouter
une parole. Dans les circonstances difficiles o elle se trouvait, la
menace de faire intervenir le juge de paix coupa court  sa colre et la
laissa assez inquite de ce qui allait arriver de la visite de Charles
au juge. Pendant qu'elle attendait, qu'elle avait peur, qu'elle
tressaillait au moindre bruit, Charles avait couru chez Juliette, 
laquelle il fit, comme la veille, le rcit de ce qui tait arriv.

Eh bien, Juliette, que me conseilles-tu  prsent? Faut-il toujours que
je me laisse battre par cette femme sans coeur, qui n'est dsarme ni
par ma patience, ni par ma docilit, ni par mon courage  supporter sans
me plaindre les coups dont elle m'accable?

Juliette, mue:--Non, Charles, non! C'est trop! Rellement, c'est trop!
Tu peux, tu dois viter ces corrections injustes et cruelles.

Charles, vivement:--Mais,  moins de la battre, du moins de lui rsister
par la violence, comment puis-je me dfendre? Elle n'a pas de coeur;
rien ne la touche; et je ne consentirai jamais  la prier, la supplier,
la flatter! Non, non, ce serait une bassesse; jamais je ne ferai rien de
pareil.

Juliette, affectueusement:--Voyons, Charles, ne te monte pas comme si
je te poussais  faire une platitude; je ne te conseillerai rien de
mauvais, je l'espre. Mais je ne peux pas t'encourager  la frapper,
comme tu dis. Tche de trouver des moyens innocents dans le genre des
visires; tu as de l'invention, et Betty t'aidera.

--De quoi est-il question? demanda Marianne qui entrait. Par quel hasard
es-tu ici ds le matin, Charles?

Charles mit Marianne au courant des vnements.

Ce qui me dsole, ajouta-t-il, c'est de lui devoir le pain que je
mange, l'habit que je porte, le grabat sur lequel je dors.

Marianne:--Tu ne lui dois rien du tout; c'est elle qui te doit. J'ai
presque la certitude que ton pre avait plac chez elle cinquante mille
francs qui lui restaient et qui sont  toi depuis la mort de ton pre!

Charles bondit de dessus sa chaise.

Charles:--Cinquante mille francs! j'ai cinquante mille francs!...

Mais non, ce n'est pas possible! Elle me dit toujours que je suis un
mendiant!

Marianne:--Parce qu'elle te vole ta fortune. Mais sois tranquille, il
faudra bien qu'elle te la rende un jour. Je ne l'ai dcouvert que depuis
peu, et j'en ai parl au juge de paix, en le priant d'avoir l'oeil sur
ma cousine par rapport  toi; ensuite, mon cousin ton pre, m'en a
dit quelque chose plus d'une fois pendant sa dernire maladie, mais
vaguement, parce que ta cousine Mac'Miche tait toujours l; enfin, j'ai
trouv ces jours-ci, en fouillant dans un vieux portefeuille de ton
pre, qui me l'avait donn quand il tait dj bien mal, et que
j'avais gard en souvenir de lui, sans penser qu'il put rien contenir
d'important; j'ai trouv le reu de cinquante mille francs; ce reu est
crit de la main de ta cousine, et je le conserve soigneusement.

Charles:--O Marianne, donne-le-moi vite! que j'aille demander mon argent
 ma cousine.

Marianne:--Non, je ne te le donnerai pas, parce qu'elle te l'arracherait
des mains et le mettrait en pices, et tu n'aurais plus de preuves; et
puis, parce que tu es trop jeune pour avoir ta fortune; il faut que tu
attendes jusqu' dix-huit ans, et ce sera M. le juge de paix qui te la
fera rendre.

Juliette:--Et puis, qu'as-tu besoin d'argent  prsent? qu'en ferais-tu?

Charles, vivement:--Ce que j'en ferais? Je payerai de suite tout ce que
vous devez, pour que vous puissiez vivre sans privations, et que tu ne
sois pas toujours seule comme tu l'es depuis trois ans, pauvre Juliette!

Juliette, touche:--Mon bon Charles, je te remercie de ta bonne volont
pour nous, mais je ne suis pas malheureuse; je ne m'ennuie pas; tu viens
souvent me voir; nous causons, nous rions ensemble; et puis je tricote,
je suis contente de gagner quelque argent pour notre mnage; et quand je
suis fatigue de tricoter, je pense, je rflchis.

Charles:--A quoi penses-tu? Juliette:--Je pense au bon Dieu, qui m'a
fait la grce de devenir aveugle...

Charles:--La grce? Tu appelles grce ce malheur qui fait trembler les
plus courageux?

Juliette:--Oui, Charles, une grce; si j'y voyais, je serais peut-tre
tourdie, lgre, coquette. On dit que je suis jolie, l'en aurais de
la vanit; je voudrais me faire voir, me faire admirer; le travail
m'ennuierait; je n'obirais pas  Marianne comme je le fais, je ne
t'aimerais pas comme je t'aime; je n'aurais pas la consolation de penser
 l'avenir que me prpare le bon Dieu aprs ma mort, et que chaque
heure de la journe peut me faire gagner, en supportant avec douceur et
patience les privations imposes aux pauvres aveugles.

Charles, mu:--Tu vois bien que tu as des privations?

Juliette:--Certainement! De grandes et de continuelles, mais je les
aime, parce qu'elles me profitent prs du bon Dieu; ainsi je voudrais
bien voir ma chre Marianne, qui fait tant pour moi; je voudrais bien
te voir, toi, mon bon Charles, qui me tmoignes tant de confiance et
d'amiti... J'ai perdu la vue si jeune, que j'ai un bien vague souvenir
d'elle, de toi, de tout ce que voient les yeux. Mais... j'attends... et
je me rsigne.

--O Juliette! Juliette! s'cria Charles en sanglotant et en se jetant
 son cou. O Juliette, si je pouvais te rendre la vue! pauvre, pauvre
Juliette!

Juliette essuya une larme que laissaient chapper ses yeux privs de
lumire; et, entendant les sanglots de sa soeur se joindre  ceux de
Charles, elle l'appela.

Marianne! ma soeur! ne pleure pas! Tu me rends la vie si douce, si
bonne! Si tu savais combien je suis plus heureuse que si je voyais!

Marianne s'approcha de Juliette, qu'elle serra contre son coeur.

Juliette! je t'aime! Je ne puis faire grand chose pour toi, mais ce
que je fais, c'est avec bonheur, avec amour, comme je le ferais pour ma
fille, pour mon enfant. Tu es tout pour moi en ce monde, tout! Jamais je
ne te quitterai; je prie Dieu qu'il me permette de te survivre, pour que
j'adoucisse les misres de ta vie jusqu' ton dernier soupir!

Charles ne disait plus rien; il pleurait tout bas et il rflchissait;
tous les bons sentiments de son coeur se rveillaient en lui, et il
comparait ses emportements, ses dsirs de vengeance, son orgueil avec la
douceur, la charit, l'humilit de Juliette.

Juliette, dit-il en essuyant ses larmes, je veux devenir bon comme toi;
tu m'aideras, n'est-ce pas? Je vais rentrer; je tcherai de t'imiter...
Pourvu que cette mchante femme ne me force pas  redevenir mchant
comme elle!

Juliette:--Demande au bon Dieu de te venir en aide, mon pauvre Charles;
il t'exaucera. Au revoir, mon ami!

Charles:--Au revoir, Juliette; au revoir, Marianne. Cet aprs-midi.
j'espre.

Charles sortit tout mu et formant d'excellentes rsolutions; nous
allons voir si son naturel emport, dvelopp encore par la mchancet
de sa cousine Mac-Miche, peut tre contenu par la volont forte et vraie
qu'il manifestait  Juliette.


VII

NOUVELLE ET SUBLIME INVENTION DE CHARLES

Charles rentra... Aprs avoir quitt l'intrieur doux et paisible de ses
jeunes cousines, il rentra dans celui tout diffrent de Mme Mac'Miche.
Betty le reut d'un air effar.

Vite, vite, Charlot, ta cousine te cherche, t'attend; je l'entends
aller, venir, ouvrir sa fentre; monte vite.

Charles soupira et monta lentement, les yeux et la tte baisss, bien
dcid  ce contenir et  ne pas s'emporter. Au haut de l'escalier
l'attendait Mme Mac'Miche, les yeux brillants de colre. Mais quand
Charles leva la tte, quand elle vit la trace de ses larmes, sa
physionomie exprima une joie froce; et, au lieu de le gronder et de le
battre, elle se borna  le pousser rudement en lui disant:

Dpche-toi donc; tu avances comme une tortue. Ah! ah! monsieur a enfin
les yeux rouges! Tu ne diras pas cette fois que tu n'as pas pleur?

Charles:--Je suis fch, ma cousine, de vous enlever la satisfaction
de m'avoir fait pleurer, rpondit Charles dont les yeux et le teint
commenaient  s'animer; j'ai pleur, il est vrai, mais ce n'est pas de
la douleur que m'ont cause vos coups; j'ai pleur d'attendrissement, de
tendresse, d'admiration!

--Pour moi! s'cria Mme Mac'Miche fort surprise.

Charles:--Pour vous? Oh! ma cousine!

Et Charles sourit ironiquement.

Madame Mac'Miche, pique:--Je m'tonnais aussi qu'un mauvais garnement
comme toi pt avoir un bon sentiment dans le coeur.

Charles, ironiquement:--Ma cousine, je suis juste, et il ne serait pas
juste de vous ennuyer d'une tendresse que vous ne recherchez pas et qui
n'a pas de raison d'exister.

Madame Mac'Miche:--Tu as bien dit! Je serais contrarie, mcontente de
te voir de l'affection pour moi; et je te dfends de jamais en avoir.

Charles, de mme:--Vous tes sre d'tre obie, ma cousine.

Madame Mac'Miche:--Impertinent!

Charles:--Comment? C'est impertinent de vous obir?

Madame Mac'Miche:---Tais-toi, Je ne veux pas que tu parles! Je ne veux
plus entendre ta sotte voix... Prends mon livre et assois-toi.

Charles prit le livre d'un air malin, lgrement triomphant, et s'assit.
La cousine le regarda et fut surprise de n'apercevoir aucun symptme de
souffrance dans les allures de Charles.

C'est singulier! pensa-t-elle; je l'ai pourtant fouett d'importance.
Eh bien! Charles, commence donc!

Charles tenait le livre ouvert et lisait, mais aucun son ne sortait de
sa bouche.

Madame Mac'Miche:--Ah ! vas-tu lire, petit drle? Faut-il que je
continue la schlague de ce matin?

Pas de rponse; Charles restait immobile et muet.

Madame Mac'Miche:-Attends, attends; je vais te rendre la voix!

La cousine prit sa baguette place prs d'elle; mais quand elle se leva,
Charles en fit autant et courut  la porte. Mme Mac'Miche le poursuivit
et l'attrapa par le fond de sa culotte pendant qu'il tournait la clef
dans la serrure, difficile  ouvrir. Mme Mac'Miche le lcha de suite en
faisant un Ah! de surprise et resta immobile.

Polisson! gredin! s'cria-t-elle. C'est comme a que tu m'attrapes!
C'est comme a que tu me trompes! Ah! tu as du carton dans ta culotte!
Et moi qui m'tonnais de te voir si leste et dgag comme si tu n'avais
pas reu plus de coup que tu n'en pouvais porter! Ah! tu n'as rien reu!
Attends, je vais te payer capital et intrts.

Mais Charles avait russi  ouvrir la porte; il courait dj, et, avant
de disparatre, il lui lana cette phrase foudroyante:

Les intrts de mes cinquante mille francs placs chez vous par mon
pre! Merci, ma cousine. Je vais prvenir le juge de paix.

Mme Mac'Miche resta ptrifie; la baguette qu'elle tenait s'chappa de
ses mains tremblantes; elle s'cria, en joignant les mains d'un geste
de dsespoir: Il le sait!... Il va le dire au juge de paix, qui a dj
entendu parler de ces cinquante mille francs... Mais il n'a aucune
preuve... Et ce Charles de maldiction!... comment l'a-t-il su? qui a
pu le lui apprendre?... Personne ne doit le savoir; je l'avais fait si
secrtement, et mon cousin tait dj si malade, qu'il n'a pu le dire
 personne. Il ne voyait que Marianne, et bien rarement encore,... et
toujours en ma prsence. Et le reu! il l'a brl, il me l'a dit. Est-ce
que Charles se serait empar de ma clef? Aurait-il fouill dans mes
papiers?... Si je savais!... je l'enfermerais dans une cave dont
j'aurais seule la clef!... personne que moi ne lui porterait sa
nourriture!... et il y mourrait!... Il faut que je voie; il faut que je
m'en assure.

Mme Mac'Miche tira d'une poche place sur son estomac une clef qui
ouvrait une caisse masque par une vieille armoire et scelle dans le
mur; avec cette clef, d'une forme trange et particulire, elle ouvrit
la caisse, en tira une cassette dont la clef se trouvait dans un coin 
part sous des papiers, ouvrit la cassette et trouva tout en ordre. Elle
compta ce qu'elle avait de revenus, de capitaux.

J'avais cent vingt mille francs, dit-elle; j'en ai deux cent mille 
prsent; plus, les cinquante mille francs de ce Charles, dont il n'aura
jamais un sou, car personne n'a de preuve crite de ce placement de son
pre; et l'argent a t depuis replac en mon nom!... Voici encore les
conomies de l'anne... en or, en belles pices de vingt francs.

Elle compta.

Onze mille trois cent cinquante francs... J'ai donc dpens dans
l'anne mille cent cinquante francs. C'est beaucoup! beaucoup trop!
C'est Charles qui me coute cher! Sans lui, je n'aurais pas Betty! je
vivrais seule!... C'est bien plus conomique, et plus agrable, par
consquent... A qui le donner?...

Pendant qu'elle rflchissait, tout en maniant et contemplant son or,
Charles tait all rejoindre Betty.

Aprs lui avoir racont ce qui l'avait tant mu chez Juliette, et les
bonnes rsolutions qu'il avait formes:

N'est-ce pas dsolant, ma bonne Betty, dit-il, que ma cousine m'empche
d'tre bon? Je le voudrais tant! Je suis si content quand j'ai pu
retenir mes emportements, ou mes sentiments de haine et de vengeance!...
Mais je ne peux pas! Avec elle, c'est impossible! Ah! si je pouvais
vivre chez Juliette! comme je serais diffrent! comme je serais doux,
obissant!...

Betty:--Doux! Ah! ah! Doux!... Jamais, mon pauvre Charlot! Tu es un vrai
salptre! un torrent! un volcan!

Charles:--C'est elle qui me fait tout cela, Betty!... Ah! mais, une
chose importante que j'oublie de te dire, c'est qu'elle a dcouvert que
ma culotte tait double.

Betty:--Mon Dieu! mon Dieu! nous sommes perdus! A l'avenir, quand elle
voudra te battre, elle t'arrachera ta pauvre culotte, qui ne tient dj
 rien. Que faire? Comment l'empcher?

Charles:--coute, Betty, ne t'afflige pas; j'ai une bonne ide qui me
vient! Tu sais comme ma cousine est crdule, comme elle croit aux
fes, aux apparitions,  toutes sortes de choses du genre terrible et
merveilleux?

Betty:--Oui, je le sais; mais que veux-tu faire de a? Nous ne pouvons
recommencer la scne de l'autre jour.

Charles:--Non, pas tout  fait; mais voil mon ide: nous allons
dcouper deux ttes de diables dans du papier noir; nous ferons des
cornes et une grande langue rouge; nous aurons de la colle, et tu
colleras ces ttes sur ma peau  la place que couvraient les visires de
mon cousin Mac'Miche; quand ma cousine voudra me battre, je la laisserai
m'arracher ma culotte, et tu juges de sa frayeur quand elle verra ces
deux ttes de diables qui auront l'air de la regarder.

Betty, enchante de l'invention, se mit  rire aux clats; elle ne tarda
pas  entendre te pas lourd de Mme Mac'Miche, qui, inquite d'entendre
rire si franchement, descendait sans bruit, croyait-elle, pour
surprendre Betty en faute.

La voil mon Dieu! la voil! dit tout bas Betty.

Charles:--Tant mieux! je vais prparer les diables.

Avant que Betty et eu le temps de demander  Charles des explications.
Mme Mac'Miche entra.

De quoi riez-vous? Pourquoi Charles est-il ici? Est-ce une mchancet
que prpare ce petit sclrat?

Oh non! ma cousine! soyez tranquille. Je riais parce que le juge de paix
m'a dit: Tu es un vrai diable! Je parie que tu en portes les marques.
Et moi j'ai rpondu: Ce ne serait pas, tonnant, car les fes m'ont
promis tout  l'heure de me protger. Et le juge a eu si peur qu'il m'a
mis  la porte, criant que j'attirais les fes dans sa maison. Et Betty
me disait que si j'tais rellement protg par les fes, tous ceux qui
me toucheraient leur appartiendraient.

Madame Mac'Miche, effraye:--Il n'y a pas de quoi rire dans tout cela;
c'est trs bte!... C'est une trs mauvaise plaisanterie, et je vous
prie de ne pas la recommencer avec moi. Et prenez garde que cela ne vous
arrive tout de bon! Vous tes si mchants, que les fes pourraient bien
s'emparer de vous...

Charles:--Ce serait tant mieux, car  mon tour je m'emparerais de vous
et je vous donnerais aux fes.

Charles, en disant ces mots, regarda fixement sa cousine et s'effora de
prendre une physionomie si extraordinaire, que Mme Mac'Miche, de plus en
plus alarme, sentit tout son corps trembler et ses cheveux se dresser
sur sa tte.

Charles fit une gambade, une culbute, un saut vers la porte et disparut.
Mme Mac'Miche crut qu'il avait disparu sur place, tant elle tait
trouble des paroles de Charles.

Madame Mac'Miche, tremblante:--Betty, Betty! crois-tu rellement que ce
mauvais sujet soit ami des fes?

Betty, faisant semblant de trembler aussi:--Madame! Madame! Je crois...,
je ne sais pas,... j'ai peur! Ce serait terrible! Qu'allons-nous
devenir, bon Dieu! Aussi, Madame l'a trop mis hors de lui! Madame l'a
trop battu! Dans son dsespoir, il se sera retourn du ct des fes.

Madame Mac'Miche, tremblante:---Mais il n'a rien senti, puisque j'ai
dcouvert qu'il avait doubl le fond de sa culotte avec du carton.

Betty:--Du carton! Et o aurait-il eu du carton? Qui est-ce qui lui en
aurait donn? Madame voit: c'est quelque tour des fes.

Madame Mac'Miche:-Mon Dieu! Betty, cours vite  la fontaine de
Fairy-Ring, va me chercher de l'eau [1]; nous en jetterons partout; sur
lui aussi, sur ce maudit, quand il viendra.

Betty partit en courant.

[Note 1: L'eau de fontaine passe pour avoir la vertu de chasser les
Fes, et de les empcher de faire du mal]


VIII

SUCCS COMPLET

Charles avait t jusque chez Juliette; il entra comme un ouragan.
Juliette, Marianne, donnez-moi quelques sous, de quoi acheter une
feuille de papier noir.

Marianne:--Que veux-tu faire de papier noir, Charles?

Charles:--C'est pour faire deux ttes de diable pour faire peur  ma
cousine.

Juliette:--Charles, Charles, te voil encore avec tes projets mchants!
Pourquoi lui faire peur? C'est mal.

Charles, affectueusement:--Ne me gronde pas avant de savoir ce que je
veux faire, Juliette. Ma cousine a dcouvert, en me saisissant pour me
battre...

--Encore! s'cria douloureusement Juliette.

Charles:--Encore et toujours, ma bonne Juliette; elle a donc dcouvert
que le fond de ma culotte, tait doubl; elle croit que c'est du carton.
Et dj elle m'a menac de m'enlever ma culotte la premire fois qu'elle
me battrait. Alors j'ai imagin avec Betty de dcouper deux ttes de
diables avec des langues rouges que Betty me collera sur la peau pour
remplacer les visires; et quand ma cousine m'enlvera ma culotte et
qu'elle verra ces diables, elle aura une peur pouvantable et elle
n'osera plus me toucher. Tu vois que ce n'est pas bien mchant.

Marianne et Juliette se mirent  rire de l'invention du pauvre Charles.

Marianne fouilla dans sa poche, en retira quatre sous et les donna 
Charles en disant:

C'est le cas de lgitime dfense, mon pauvre Charlot. Tiens. voici
quatre sous; s'il t'en faut encore, tu me le diras.

Charles remercia Marianne et disparut aussi vite qu'il tait entr.

Marianne:--Ce pauvre Charles! il me fait piti, en vrit! Je ne
comprends pas qu'il supporte avec tant de courage sa triste position.

Juliette:--Pauvre garon! Oui, il a rellement du courage. Je le gronde
souvent, mais bien souvent aussi j'admire sa gaiet et sa bonne volont
 bien faire.

Marianne:--Il faut dire que tout a ne dure pas longtemps; en cinq
minutes il passe d'un extrme  l'autre: bon  attendrir, ou mauvais
comme un diable.

Juliette, riant:--Oui, mais toujours bon diable.

Charles acheta pour deux sous de papier noir, un sou de papier rouge et
un sou de colle; il rentra  la cuisine par la porte du jardin, avec
prcaution, regardant autour de lui s'il apercevait l'ombre de la tte
de Mme Mac'Miche, coutant s'il entendait son souffle bruyant. Tout
tait tranquille; Betty tait seule et travaillait prs de la fentre.

Betty, ma cousine est-elle chez elle? dit Charles  voix basse.

Betty:--Oui; elle a fait assez de tapage, je t'en rponds; la voil
tranquille, maintenant; prends garde qu'elle ne nous entende.

Charles rpondit par un sourire, fit voir  Betty son papier noir et
rouge, sa colle, lui fit signe de n'y pas toucher et disparut. Il ne
tarda pas  rentrer, tenant  la main un diable en papier pour ombres
chinoises; il le calqua, avec un morceau de charbon, au revers blanc de
la feuille noire, et pria Betty de le dcouper en ployant la feuille
double pour en avoir deux d'un coup. Puis il traa sur le papier rouge
une grande langue qu'il eut double par le mme moyen. Quand Betty eut
termin les dcoupures, elle mit un peu d'eau chaude dans la colle,
l'tendit sur l'envers des diables et les colla sur la peau de Charles,
qui riait sous cape de la peur qu'aurait sa cousine. Il tait bien
dcid  la provoquer,  l'agacer, jusqu' ce qu'elle cdt  l'instinct
mchant qui la portait sans cesse  le maltraiter.

Betty lui recommanda de bien laisser scher la colle, de ne pas marcher,
de ne pas s'asseoir surtout, jusqu' ce que ce ft bien sec. Charles
resta donc immobile pendant un quart d'heure environ. Au bout de
ce temps, ils entendirent remuer, s'agiter dans la chambre de Mme
Mac'Miche; puis elle appela:

Betty! Betty!

Betty monta, mais lentement, car elle craignait que les diables de
Charles ne fussent pas encore bien colls, et il ne fallait pas surtout
les laisser monter dans le dos ou descendre le long des jambes. Elle
recommanda  Charles de tourner le dos au feu et de s'en approcher le
plus prs possible.

Madame me demande? dit Betty entr'ouvrant la porte.

Madame Mac'Miche:--Certainement, puisque je t'appelle.

Betty attendit les ordres de Mme Mac'Miche, qui la regardait, mais ne
disait rien.

Betty:--Est-ce que Madame est souffrante?

Madame Mac'Miche:--Non, mais... je suis mal  mon aise; je suis
inquite... O est Charles? Est-il rentr?

Betty:--Il est en bas, Madame; il est rentr depuis longtemps.

Madame Mac'Miche:--Et... quel air a-t-il?

Betty:--L'air gai et rsolu; je crois bien que nous nous sommes
trompees, et qu'il n'y a rien en lui... de... des..., enfin Madame sait
ce que je veux dire.

Madame Mac'Miche:--Oui, oui, je comprends; il vaut mieux, en effet, ne
pas trop parler de..., des..., tu sais?

Betty:--Madame a raison. Madame demande-t-elle autre chose?

Madame Mac'Miche:--Non..., oui..., c'est que je m'ennuie, et je voudrais
avoir Charles pour qu'il crivt une lettre que je vais lui dicter.

Betty:--Je vais l'envoyer  Madame.

Madame Mac'Miche:--Tu es sre qu'il n'y a pas de danger, qu'il a une
figure... ordinaire?

Betty:--Pour a, oui, Madame, comme d'habitude... Madame sait.

Madame Mac'Miche:--Oui, une sotte, mchante, dtestable figure...
Envoie-le-moi de suite.

Avant de partir, Betty secoua les oreillers du canap, arrangea les
tabourets, en mit un sous les pieds de sa matresse, essuya la table,
tira les plis des rideaux, etc.

Madame Mac'Miche:--Que fais-tu donc? Va me chercher Charles; je te l'ai
dj dit.

Betty poussa encore quelques meubles et descendit enfin  la cuisine, o
elle trouva Charles se rtissant de son mieux.

Betty:--Est-ce sec, mon pauvre Charlot? Ta cousine te demande pour
crire une lettre.

Charles:--Sec, sec comme du parchemin; j'y vais. Nous allons avoir une
scne terrible; laisse la porte ouverte et si tu m'entends crier, arrive
vite: c'est qu'elle aura devin la farce et qu'elle me battrait pour de
bon.

Charles monta.

Vous me demandez pour crire, ma cousine? dit-il d'un air patelin; me
voici  vos ordres.

La cousine le regardait d'un air mfiant.

Tiens, tiens, comme il est doux!... N'y aurait-il pas de ferie l.
dessous?... pensa-t-elle. Ecris, dit-elle tout haut, et prends garde que
ce soit bien propre et lisible.

Charles s'assit devant la table, prit une plume et attendit. Voici ce
que dicta la cousine:

Monsieur et cher ami, j'ai quelques petites conomies  placer; bien
peu de chose, car mon neveu m'occasionne une dpense terrible; mais en
me privant de tout, je parviens encore  mettre quelques sous de ct.
Faites-moi savoir comment je puis vous envoyer cet argent; la poste est
trop chre. Je vous salue trs amicalement.

 Cleste Mac'Miche.

La cousine prit la lettre, la signa; mais avant de la ployer et de la
cacheter, elle voulut la relire. Charles ne la quittait pas des yeux et
souriait en voyant le visage de Mme Mac'Miche s'empourprer et ses yeux
s'enflammer.

Misrable! s'cria-t-elle.

--Pourquoi cela, ma cousine? dit Charles navement.

Madame Mac'Miche:--Comment, petit sclrat, tu oses dnaturer, changer
ma pense! Tu oses encore redire ce mensonge infme que tu as invent ce
matin!

Charles:--Je n'ai crit que la vrit, ma cousine.

Madame Mac'Miche:--La vrit! Attends, je vais te faire voir ce que te
vaut ta vrit.

Et Mme Mac'Miche se jeta sur sa baguette.

Voici ce qu'avait crit Charles:

Monsieur et cher ami, j'ai beaucoup d'argent  placer; beaucoup, parce
que mon neveu Charles ne me cote presque rien; je le prive de tout,
et je parviens ainsi  mettre de ct les intrts presque entiers des
cinquante mille francs que son pre a placs chez moi avant sa mort au
nom de son fils, etc., etc.

Mme Mac'Miche, se souvenant du carton qu'elle avait dcouvert le matin,
arracha les boutons qui maintenaient la culotte de Charles; elle
allait commencer son excution, quand elle aperut les diables qui lui
prsentaient les cornes et qui lui tiraient la langue; en mme temps
elle vit de la fume s'lever et tourner autour de Charles, et elle se
sentit suffoque par une forte odeur de soufre. Les bras tendus, les
yeux hagards, les cheveux hrisss, elle resta un instant immobile; puis
elle poussa un cri qui ressemblait  un rugissement plus qu' un cri
humain, et tomba tout de son long par terre. Ce cri pouvantable attira
Betty, qui resta bahie devant le spectacle qui s'offrit  sa vue: Mme
Mac'Miche tendue  terre, tenant encore la baguette dont elle voulait
frapper le malheureux Charles; et celui-ci, tournant le dos  la porte,
n'ayant pas encore rattach sa culotte ni rabattu sa chemise, pench
vers sa cousine qu'il cherchait  relever. Mais chaque fois qu'elle
se sentait touche par Charles, elle se roulait en poussant des cris;
Charles la poursuivait, elle roulant pour lui chapper, lui suivant pour
la secourir, et prsentant toujours  Betty les diables qui avaient eu
un si brillant succs.

Betty parvint enfin  approcher Mme Mac'Miche et  dire  l'oreille de
Charles:

Va-t'en, disparais; j'arrangerai a.

Charles ne se le fit pas dire deux fois et s'chappa en maintenant 
deux mains sa culotte qu'il reboutonna promptement; il remit sur la
chemine la boite d'allumettes, diminue de six, qu'il avait adroitement
fait partir au moment mme o Mme Mac'Miche le dshabillait, et qui
avaient si heureusement contribu  augmenter l'effroi de la cousine.

Qu'est-il arriv  Madame? s'cria hypocritement Betty, qui avait
compris toute la scne et qui avait peine  dissimuler un sourire.
Madame tait donc seule? Je la croyais avec Charles.

Madame Mac'Miche:--Chasse-le, chasse-le! Il est possd! Le juge avait
raison; je ne veux pas qu'il me touche! Chasse-le!

Betty:--Mais Madame accuse Charles  tort; il n'est pas ici; il n'y
tait pas.

Madame Mac'Miche:--Il y est! Je suis sre qu'il y est! Ce sont ces fes
qui le cachent. Cherche-le; chasse-le!

Betty:--Mon Dieu! Madame me fait peur. Il n'y a ni Charles, ni fes.

Madame Mac'Miche:-Si fait, si fait! Il a le diable dans sa culotte! Deux
diables!

Betty:--Oh! Madame! les diables n'auraient pas le mauvais got de se
loger dans une place pareille! a leur ferait une demeure pas trop
propre, avec a que la culotte de ce pauvre Charles est si vieille en
si mauvais tat.

Madame Mac'Miche:--Je te dis que je les ai vus, de mes yeux vus!

Ils m'ont fait les cornes et ils m'ont tir la langue. Et Charles tait
tout en feu et envelopp de fume.

Betty:--C'est donc a qu'on sent un drle de got chez Madame?

Madame Mac'Miche:--Je crois bien! a sent le soufre! le parfum favori
des fes et du diable.

Betty:--Ah! mon Dieu! c'est pourtant vrai! Mais Charles, o est-il?

Madame Mac'Miche:--Les fes l'auront emport! Il n'y a pas de mal!
Pourvu qu'elles ne le lchent pas.

Betty:--Oh! Madame! C'est pourtant terrible! Ce pauvre garon! Jugez
donc! en socit des fes! C'est a qui est mauvaise compagnie! Dieu
sait ce qu'il y apprendrait!... Mais... je crois que je l'entends  la
cuisine; je vais voir.

Et avant que Mme Mac'Miche et pu l'arrter, Betty courut  la cuisine
pour prvenir Charles de ce qui venait de se passer, pour lui expliquer
le rle qu'il allait avoir  jouer, et pour lui dire de ne pas la
dmentir quand elle soutiendrait  Mme Mac'Miche qu'il n'y avait ni fes
ni diables empreints sur sa peau. Elle remonta, amenant Charles par la
main.

Mme Mac'Miche poussa un cri d'effroi.

Betty:--Madame n'a pas besoin d'avoir peur. Tout a, c'est quelque chose
qui a pass devant les yeux de Madame. Que Madame le regarde; il n'a
rien du tout, ni feu ni fume.

Madame Mac'Miche, avec terreur:--Oui! mais les diables! les diables!

Betty; hypocritement:--Il n'y a rien du tout; pas plus de diables que
sur ma main. Que Madame voie elle-mme! Dfais ta culotte, mon garon!
N'aie pas peur, c'est pour rassurer ta pauvre cousine!

Charles obit et se retourna vers sa cousine au moment o Betty disait:
Madame voit! Il n'y a rien, que quelques marques des coups dj
anciens.

Mme Mac'Miche regarda, poussa un nouveau cri de terreur, et, d'un geste
dsespr, indiqua  Betty de faire sortir Charles. Betty obit et resta
en bas, o elle donna un libre cours  sa gaiet; Charles rit aussi de
bon coeur, et triompha du succs de son stratagme. Il avait fait bien
mieux encore! Le tratre avait saisi la lettre dicte, signe par Mme
Mac'Miche et l'enveloppe prpare d'avance; il apprit ainsi l'adresse de
l'ami de Mme Mac'Miche, qu'il avait ignore jusqu'alors. Betty riait et
s'occupait du dner, pendant que Charles pliait, cachetait la lettre et
compltait ainsi le tour qu'il venait de jouer  sa cousine.

Quand le dner fut prt, Mme Mac'Miche refusa de descendre, de peur de
se trouver en prsence de Charles, qu'elle croyait toujours en rapport
avec les fes. Betty eut beaucoup de peine  la rassurer et  lui
persuader qu'elle n'aurait rien  craindre de Charles en ne le touchant
pas et en ne se laissant pas toucher par lui. Ce dernier raisonnement
convainquit Mme Mac'Miche; quand elle entra, elle se hta de jeter
quelques gouttes d'eau de la fontaine des fes sur elle-mme, et, en se
mettant  table, elle en lana une si forte dose  la figure de Charles,
qui ne s'attendait pas  cette aspersion, qu'il en fut aveugl: il fit
un mouvement involontaire accompagn d'un Ah! bien accentu.

Madame Mac'Miche:--Tu vois, tu vois, Betty, l'effet de l'eau de la
fontaine sur ce protg des fes.

Charles:--Mais vous m'en avez jet dans les yeux, ma cousine! Comment
voulez-vous que j'aie rprim un premier mouvement de surprise?

Betty:--Mon Dieu oui! Ce n'est pas l'eau des fes qui l'a fait
tressaillir, c'est l'eau dans les yeux.

Mme Mac'Miche ne dit plus rien; elle se mit  table et mangea
silencieusement en ayant bien soin de ne laisser Charles toucher 
aucun des objets dont elle faisait usage. Aprs dner elle examina
la physionomie de Charles; elle n'aperut rien de suspect sinon une
violente envie de rire qu'il comprimait difficilement.

Madame Mac'Miche:--De quoi ris-tu, petit Satan?

Charles:--De la frayeur que je vous inspire, ma cousine; vous venez de
me regarder d'un air terrifi que je ne vous avais pas vu encore.

Madame Mac'Miche:--Si j'avais su plus tt faire socit avec un ami des
fes tu m'aurais vue te regarder ainsi toutes les fois que je te voyais.

Charles:--Mais je ne comprends pas, ma cousine, pourquoi vous me comptez
parmi les camarades des fes. Je crains, moi, que ce ne soit vous qui
soyez en faveur prs d'elles, puisque vous voyez des choses que Betty ne
voit pas.

Madame Mac'Miche, hors d'elle:--Tais-toi! tais-toi!... Horreur!... Moi
amie des fes!... Et tu oses dire un pareil blasphme! Ah! si je ne
craignais de te toucher, tu me le payerais cher!

Charles:--Je remercie bien vos amies les fes de la terreur qu'elles
vous inspirent.

Madame Mac'Miche:--Betty, Betty, te-le! Mets-le o tu voudras; je ne
veux plus le voir, l'entendre!

Et Mme Mac'Miche monta dans sa chambre, prit son chle, son chapeau,
et sortit en menaant Charles du poing. Celui-ci tait enchant du bon
service que lui avaient rendu ses diables en papier.


IX

MADAME MAC'MICHE SE VENGE

Au lieu d'aller faire la lecture  sa cousine, Charles se trouvait
libre; il profita de son loisir pour aider Betty  ter le couvert, 
laver la vaisselle,  rcurer les casseroles; Betty voulut en vain l'en
empcher.

Charles:--Laisse, laisse, Betty, je ne trouve pas souvent l'occasion de
te rendre de petits services; ne m'enlve pas cette satisfaction; je
t'aime et je ne peux jamais te le prouver.

Betty:--Je t'aime bien aussi, mon pauvre Charlot, quoique tu sois un peu
diable quelquefois.

Charles:--Oh! mais pas avec toi, Betty?

Betty:--Avec moi, jamais. Et que vas-tu faire quand nous aurons fini?
Moi, j'ai mon linge  raccommoder.

Charles:--Et moi, j'irai chez Juliette; j'aiderai l-bas  leur mnage;
j'y trouve toujours  faire.

Charles continua son travail, qu'il ne laissa pas inachev. Quand tout
fut nettoy, rang, mis en ordre, il embrassa Betty et courut chez
Juliette; elle pleurait.

Charles lui saisit les mains et les baisa.

Juliette, ma bonne Juliette, qu'as-tu? Pourquoi pleures-tu?

Juliette:--Oh! Charles, Charles! Je viens de voir ma cousine Mac'Miche;
j'ai bien du chagrin!

Charles:--La mchante! la misrable! Que t'a-t-elle dit? Qu'a-t-elle
fait? Dis-moi vite, Juliette, que je tche de te venger!

Juliette:--Hlas! mon pauvre Charles, si j'ai du chagrin, c'est par
rapport  toi. Ma cousine m'a dit qu'elle allait te mettre ds ce soir
chez les frres Old Nick, ces deux messieurs nouvellement tablis  une
demi-lieue du bourg, dans le Fairy's Hall, o ils prennent les enfants
dtests de leurs parents, ou bien les pauvres abandonns. Ces deux
frres ont une espce de pension particulire o les enfants sont,
dit-on, si terriblement traits...

Charles:--Comment? on m'enfermera l, dans ces vieilles ruines du vieux
chteau, o il revient, dit-on, des esprits? On m'enfermera, et je ne te
verrai plus, toi, Juliette, qui es ma providence? toi qui fais prs de
moi l'office de mon ange gardien? toi qui as conserv en moi le peu de
bon que j'avais?

Juliette:--Oui mon ami, oui; elle te mettra l-bas, et je ne t'entendrai
plus, je ne pourrai plus te conseiller, te consoler, te faire du bien.
te calmer, t'adoucir, te tmoigner l'amiti que j'ai pour toi. Oh!
Charles. si tu es malheureux, je suis bien malheureuse aussi. Toi et
Marianne, vous tes les seuls que j'entende avec plaisir prs de moi,
avec lesquels je ne me gne pas pour demander un service, pour dire ma
pense, que j'attends avec impatience, que je vois partir avec regret.

Juliette pleura plus fort. Charles se jeta  son cou, l'embrassant,
maugrant contre sa cousine, rassurant Juliette.

Charles:--Ne t'afflige pas, Juliette, ne t'afflige pas; je n'y resterai
pas; je te promets que je n'y resterai pas; si la vieille mgre m'y
fait entrer aujourd'hui, avant quinze jours je serai prs de toi; je te
soignerai comme avant. Je te le promets.

Juliette:--C'est impossible, mon pauvre Charles, une fois que tu seras
l, il faudra bien que tu y restes.

Charles:--Je m'en ferai chasser, tu verras.

Juliette:---Comment feras-tu? Ne va pas commettre quelque mauvaise
action.

Charles:--Non, non, seulement des farces... Mais avant de me laisser
coffrer, je vais jouer un tour  ma cousine, et un fameux, dont elle ne
se relvera pas.

--Charles! s'cria Juliette effraye, je te le dfends! Je t'en prie.
ajouta-t-elle doucement et tristement.

Charles:--Mais, ma bonne Juliette; je ne veux ni la battre ni la tuer;
je veux seulement crire  M. Blackday, qui fait ses affaires, pour le
supplier de venir  mon secours, de me dfendre contre ma cousine, et de
me dbarrasser de sa tutelle, afin que je puisse loger ailleurs que chez
elle. Il n'y a pas de mal  cela, n'est-ce pas?

Juliette:--Non, mon ami, aucun, et tu feras bien d'crire  ce monsieur.

Charles:--Puisque tu approuves, je vais crire tout de suite.

Juliette:--Oui, mets-toi  la table de ma soeur; dans le tiroir 
droite, tu trouveras ce qu'il faut pour crire; je ne te drangerai pas,
je tricoterai.

Charles s'assit prs de la table et se mit  l'ouvrage. Il crivit
longtemps. Quand il eut fini, il poussa un soupir de satisfaction.

C'est fait! Veux-tu que je te lise ma lettre, Juliette?

Juliette:--Certainement, je serai charme de l'entendre.

Charles, lit:-Monsieur, je ne vous connais pas du tout, et je crains
que vous me connaissiez beaucoup et mal par ma cousine Mac'Miche. Je
suis si malheureux chez elle que je ne peux plus y tenir; elle me bat
tellement, malgr toutes mes inventions pour moins sentir mes coups, que
j'en ai sans cesse des meurtrissures sur le corps; Betty, la servante,
et Marianne et Juliette Daikins, mes cousines, certifieront que je dis la
vrit. Je voudrais tre bon, et cela m'est impossible avec ma cousine
Mac'Miche. Voil qu'elle veut m'enfermer dans le chteau de MM. Old Nick
o on ne reoit que les sclrats. Et puis, elle me dit toujours que je
suis un mendiant, et je sais qu'elle a cinquante mille francs qui sont 
moi, puisque c'est mon pre qui les a placs chez elle; vous n'avez qu'
en parler  M. le juge Ide paix, il vous dira comment il le sait. Je
vous en prie, mon bon Monsieur, faites-moi changer de maison, placez-moi
chez mes cousines Daikins, qui sont si bonnes pour moi, qui me donnent
de si bons conseils, et qui cherchent  me rendre sage. Chez elles, je
pourrai le devenir; chez ma cousine Mac'Miche, jamais.

Adieu, Monsieur; ayez piti de moi, qui suis votre reconnaissant
serviteur. Charles Mac'Lance.

--C'est bien, dit Juliette; seulement, avant de demander  venir
demeurer chez nous, tu aurais d en parler  ma soeur. Je ne sais pas si
elle voudra se charger de ton ducation.

Charles:--Et toi, Juliette, voudras-tu me laisser demeurer avec toi?

Juliette:--Oh! moi, tu sais bien que j'en serais enchante; je te
ferais prier le bon Dieu avec moi; tu me lirais de bons livres; tu me
conduirais  la messe, puis chez des pauvres. Je serais bien heureuse,
moi!

Charles:--Eh bien, Juliette, si tu le veux, tu le demanderas 
Marianne qui t'aime tant, et qui ne te refusera pas. Tu le demanderas,
n'est-ce-pas?

Juliette:--Mais, mon pauvre Charles, nous ne savons pas si ce monsieur
t'coutera, s'il fera ce que tu lui demandes. Attendons qu'il t'ait
rpondu.

Charles:--A propos, moi qui oublie de lui donner mon adresse chez toi!

Charles ajouta au bas de sa lettre:

Rue du Baume Tranquille, n 3, chez Mlles Daikins. a fait que lorsque
la rponse arrivera, Marianne l'ouvrira, te la lira, et me la remettra
quand je viendrai. Je vais aller porter ma lette  la poste avec celles
de ma cousine; elles sont dans ma poche.

Charles mit les lettres dans le post-office, et, avant de rentrer chez
Juliette, il passa  la maison pour raconter  Betty ce qu'il venait
d'apprendre des mchantes intentions de Mme Mac'Miche.

Mme Mac'Miche n'tait pas rentre. En sortant de chez Juliette, elle
avait t chez M. Old Nick et lui avait propos de prendre Charles en
pension.

A-t-il pre et mre? demanda Old Nick d'un ton bourru.

Madame Mac'Miche:--Ni pre, ni mre, ni oncle, ni tante. Je suis sa
seule parente, et c'est pour cela que je l'ai pris chez moi et que je
dispose de lui sans que personne ait  s'en mler. C'est un garon
insupportable, odieux, qui a tous les vices, ce qui n'est pas tonnant,
car... je crois..., je souponne... qu'il est aid,... soutenu par...,
par... les fes, ajouta-t-elle en parlant trs bas et regardant autour
d'elle avec crainte.

Old Nick:--Hum! Je n'aime pas a... Je n'aime pas  avoir affaire ...,
...ces dames. Il faudra augmenter sa pension d'aprs cela.

--Comment! s'cria Mme Mac'Miche avec effroi. Augmenter... la
pension?... Mais je me trompe peut-tre; ce n'est qu'une supposition,...
une ide.

Old Nick:--Ide ou non, vous l'avez dit, ma bonne dame. Ce sera six
cents francs au lieu de quatre cents.

Mme Mac'Miche voulut en vain prouver  Old Nick qu'il avait tort
d'ajouter foi  des paroles dites en l'air. Il tint bon et refusa de la
dbarrasser de Charles  moins de six cents. Elle consentit enfin en
soupirant et en formant le projet de ne rien payer du tout.

Madame Mac'Miche:--Vous voulez donc bien  ces conditions, Monsieur Old
Nick, vous charger de mon vaurien? Il est difficile; je vous ai prvenu;
on n'en vient  bout qu'en le rouant de coups.

Old Nick:--Soyez tranquille, Madame; nous connaissons a. Nous en
viendrons  bout; j'en ai dj une douzaine qui m'ont t confis pour
les rduire; ils ne rsistent plus, je vous en rponds. Nous vous
rendrons le vtre docile comme un agneau.

Madame Mac'Miche:--Je ne vous le redemanderai pas; gardez-le tant qu'il
vivra; je n'y tiens pas.

Old Nick:--Et nous convenons que j'en ferai ce que je voudrai, que
personne ne viendra le visiter, que sa pension sera paye rgulirement
tous les trois mois, et toujours d'avance, sans quoi je ne le garde pas
un jour... Je n'aime pas, ajouta Old Nick, en se grattant l'oreille,
qu'il soit souponn d'tre en rapport avec... les dames[2]... Mais
puisqu'il paye deux cents francs de plus... je le prends tout de mme.
Quand me l'enverrez-vous?

[Note 2: En cosse on nomme les fes le moins souvent possible, de
peur de les attirer; en parlant d'elles on dit: the ladies, les dames.]

Madame Mac'Miche:--Demain matin; ce soir, si vous voulez.

Old Nick:--Va pour ce soir; je l'attends.

Madame Mac'Miche:--Bon! C'est convenu pour ce soir.

Mme Mac'Miche allait sortir: Old Nick la retint et dit:

Nous n'avons pas rgl le payement de la pension; trois mois d'avance,
pays ce soir en amenant le garon.

Madame Mac'Miche:--C'est bien, c'est bien, je vous enverrai a.

Old Nick:--Avec l'enfant?

Madame Mac'Miche:--Oui, oui, vous me l'avez dj dit.

Et Mme Mac'Miche, qui n'aimait pas qu'on lui parlt argent, s'loigna
prcipitamment. Elle rentra chez elle au moment o Charles sortait pour
retrouver Juliette, aprs avoir mis Betty au courant des projets de sa
cousine et de sa rsolution  lui bien arrte de les contrarier par
tous les moyens possibles.

Madame Mac'Miche:--Restez l, Monsieur; Betty, fais un paquet des effets
de ce vaurien, et mne-le de suite chez M. Old Nick,  Fairy's Hall.

Betty consterne ne bougea pas.

Madame Mac'Miche:--Tu n'entends pas ce que je te dis?

Betty:--Madame n'aura pas le coeur de placer ce pauvre Charles chez M.
Old Nick? Madame sait que cette maison, c'est pis que les galres; l'on
y bat les enfants, que c'est une piti.

Madame Mac'Miche:--Il ira chez M. Old Nick.

Betty:--Si Charles quitte la maison, je n'y resterai certainement pas
sans lui.

Madame Mac'Miche:--Tant mieux, va-t'en de suite; je voulais tout juste
te dire de chercher une condition.

Betty ne dit rien; elle monta dans sa chambre, fit sa petite malle, alla
faire le paquet de Charles, auquel elle ajouta quelques effets  elle,
comme mouchoirs, bas, gilets tricots, et descendit tenant sa malle
d'une main, et de l'autre le petit paquet du pauvre Charles.

Viens, mon ami, lui dit-elle, tu ne seras pas plus malheureux ni plus
battu chez le mchant Old Nick que tu ne l'as t ici; il n'y a pas de
regret  avoir en cette maison.

--Je ne te verrai plus, Betty? dit tristement Charles.

Betty:-Qui sait? Je vais tcher de me placer chez M. Old Nick; il
cherche toujours des servantes. Peut-tre y a-t-il place pour moi ds
aujourd'hui.

Charles:--Quel bonheur, Betty! Je ne serai pas tout  fait malheureux,
te sachant si prs de moi.

Avant de franchir le seuil de la porte, il se retourna vers Mme
Mac'Miche, qui voyait chapper sa proie avec satisfaction et colre:
d'une part, la joie du gain qu'elle ferait ne payant pas la pension de
Charles et n'ayant plus  l'entretenir; d'autre part, la rage de n'avoir
plus personne  tourmenter, et de les voir partir heureux de la quitter.

Adieu, ma cousine, dit Charles; quand je serai grand, je viendrai vous
redemander mes cinquante mille francs, intrts et capital, comme vous
disiez.

Mme Mac'Miche prit un balai pour faire ses derniers adieux  Charles
mais d'un bond il avait dj rejoint Betty quand le balai retomba et
brisa un carreau de la porte. Ils se sauvrent, laissant Mme Mac'Miche
crier et pleurer sur son carreau cass; elle ne voulut pas faire la
dpense d'un carreau neuf et boucha l'ouverture avec une feuille de
papier qu'elle fit tenir avec le reste de la colle de Charles.


X

DERNIER EXPLOIT DE CHARLES

Charles:--Betty, laisse-moi faire mes adieux  Marianne et  Juliette
avant d'entrer dans cette maison. Je n'y resterai pas longtemps; dans
peu de jours, j'espre tre revenu chez Juliette.

Betty:--Et moi, donc! Tu me laisseras chez ce vieux Old Nick?

Charles:--Je t'avertis, prcisment pour que tu ne t'engages pas pour
longtemps.

Betty:--Bien mieux; j'entrerai  l'essai,  la journe.

Charles:--Trs bien; et en sortant de l, nous irons chez Juliette.

Betty:--Mais tu parles d'en sortir comme si tu en tais certain. Ils
voudront te garder une fois qu'ils te tiendront.

Charles:--Pas de danger, va; je leur rendrai la vie dure, et puis ma
cousine ne payera pas; je ne leur serai pas profitable.

Betty:-Toujours le mme! Tu ne rves que tours  jouer.

Charles:--Puisqu'on m'oblige toujours  la vengeance!

Betty:--Juliette va te prcher, va! Nous voici justement arrivs; reste
avec elle pendant que j'irai voir  Fairy's Hall si je peux m'y caser le
temps que tu y seras.

Betty dposa sa malle et le paquet de Charles chez les Daikins, et
partit pour arranger son affaire.

Eh bien, Charles, quelles nouvelles? demanda Juliette avec plus de
vivacit qu'elle n'en mettait ordinairement.

Charles:--Elle t'avait bien dit: Betty va me mener ce soir  Fairy's
Hall.

Juliette:--Pauvre, pauvre Charles! J'esprais encore qu'elle n'aurait
pas le coeur de le faire.

Charles:--Coeur! Si elle en avait un, oui; on pourrait esprer. Mais o
est-il son coeur? Dans son coffre-fort.

Juliette:--Et quand on met son coeur avec son argent, la maldiction de
Dieu est dans la maison.

Charles:--Aussi je suis bien aise d'en tre sorti; j'aurai quelques
mauvais jours  passer, je le sais; mais aprs je serai ici avec vous.
As-tu vu Marianne? Lui as-tu parl?

Juliette:--Non, pas encore; mais elle ne tardera pas  rentrer pour
souper, Je voudrais bien que tu fusses dlivr de M. Old Nick dans
quelques jours, comme tu dis; mais...

Charles:--Mais tu ne le crois pas. Tu verras. En attendant, Juliette, il
faut que j'aille faire une visite au juge de paix.

Juliette:--Pourquoi faire? Il ne peut rien pour toi.

Charles:--Si fait; je vais le prvenir de ce que fait ma cousine et de
la lettre que j'ai crite  l'ami de ma cousine Mac'Miche; et puis je
lui demanderai de me protger et de me faire demeurer chez vous. Au
revoir, Juliette.

Charles sortit et revint une demi-heure aprs; il avait l'air enchant.

J'ai bien fait d'y aller. Juliette; M. le juge a t trs bon pour moi;
il m'a demand l'adresse de l'ami de ma cousine Mac'Miche; il m'a promis
de venir voir Marianne pour les cinquante mille francs de mon pre. Il
m'a donn en riant la permission de me faire renvoyer de Fairy's Hall et
de venir demeurer chez toi, si Marianne veut bien permettre; et comme
je lui disais que vous tiez pauvres, il m'a dit qu'il retirerait mon
argent de chez ma cousine, et qu'il le confierait  Marianne, qui sera
ma tutrice. Je serai bien content de tout a, et que Marianne soit ma
tutrice!

Juliette partagea le bonheur de Charles, et tous deux firent des projets
d'avenir, dans lesquels Charles devait mener la vie d'un saint. Quand
Betty rentra, elle les trouva heureux de ce prochain espoir.

Betty:--J'entre ce soir chez le vieux Old Nick, moyennant qu'il ne me
paye pas les journes d'essai que j'y passerai.

Juliette:--Comment vous a sembl la maison, Betty?

Betty:--Pas belle, pas bonne; sale, triste; les enfants ont l'air
misrable; les matres ont l'air mauvais; les domestiques ont l'air
malheureux.

Charles:--Mais... alors... toi, ma bonne Betty, tu seras malheureuse?

Betty:--Ah bah! Quelques jours seront bien vite passs. Et puis, je
saurai me dfendre: j'ai bec et ongles, et tant que tu seras l, j'y
serai aussi.

Juliette:--Merci, Betty, merci pour mon pauvre Charles.

Charles sauta au cou de Betty.

Et moi aussi, ma bonne, ma chre Betty, je te remercie du fond du
coeur. Et quand je serai ici, tu viendras aussi, et je payerai tout avec
mon argent.

Betty:--Ha! ha! ha! Comme tu arranges a, toi! Nous verrons, nous
verrons; en attendant, faisons nos adieux  Juliette et marchons  la
victoire, car nous en viendrons  bout,  nous deux.

Marianne entra au moment o Charles demandait  l'attendre; il lui
raconta tout ce qui venait d'arriver, sa lettre  l'ami de sa cousine
Mac' Miche, sa visite au juge, son vif dsir de venir demeurer chez
elles, etc. Marianne couta attentivement, rflchit un instant, parla
bas  Juliette, qui commena par pleurer, ensuite elle parla vivement,
et finit par baiser les mains de Marianne et par l'embrasser tendrement.

Marianne:--Juliette me le demande; je veux bien te prendre, Charles;
mais  la condition que si tu tourmentes Juliette, si tu me dsobis, si
tu te mets en colre...

Charles:--Jamais, jamais, Marianne; jamais, je le jure! Je serai votre
esclave; je ferai tout ce que voudra Juliette, j'embrasserai ma cousine
Mac'Miche si Juliette me l'ordonne; je serai doux, doux comme Juliette.

Betty, riant:--Veux-tu te taire, vif-argent! Tu en dis trop! La bonne
volont y est, mais le naturel aussi. Tu seras aussi bon, aussi
obissant, aussi doux que tu pourras l'tre; mais tu seras toujours
salptre.

Charles regarda d'un air inquiet Marianne qui paraissait branle, et
Juliette qui semblait mcontente.

Juliette, vivement:--Puisque Charles promet, nous pouvons le croire,
Betty; il n'a jamais manqu  sa parole. D'ailleurs il serait cruel et
coupable de lui refuser son dernier asile; il n'a de parents, aprs Mme
Mac'Miche, que Marianne et moi; et si nous le refusons il sera  la
merci du premier venu. N'est-ce pas, Marianne?... Rponds, Marianne, je
t'en conjure.

Marianne, avec hsitation:--Je crois comme toi que c'est un devoir pour
nous; il dpend de Charles de le rendre agrable ou pnible.

Charles:--Croyez-en ma parole, Marianne; vous n'aurez pas  regretter
votre acte de condescendance envers Juliette et de charit envers moi.

Juliette:--Oh! Charles! charit! Pourquoi dis-tu cela?

Charles, mu:--Parce que c'est rellement une charit que vous me
faites; tu le sens bien, quoique tu ne veuilles pas l'avouer, de peur
de me blesser. Mais ce qui est vrai ne me blesse jamais, Juliette; le
mensonge et l'injustice seuls m'irritent.

Marianne:--Allons, allons, tout a est la vrit vraie; c'est superbe.
c'est touchant; mais il faut partir, pour arriver avant le coucher de M.
Old Nick.

Charles embrassa affectueusement Marianne, trs tendrement Juliette,
courut  la porte, et sortit sans tourner la tte, de peur de voir
Juliette pleurer son dpart.

Ni lui ni Betty ne dirent mot jusqu' la porte de Fairy's Hall. Betty
frappa, on ouvrit, et ils franchirent le seuil de leur prison. Un homme
de la maison fut charg de les conduire au concierge. Betty lui adressa
quelques questions qui n'obtinrent aucune rponse: l'homme tait sourd 
ne pas entendre le tonnerre; c'tait lui qui tait sonneur de la maison.
concierge et fouetteur.

Du monde, monsieur, dit l'homme sourd en introduisant Betty et Charles
dans le cabinet de M. Old Nick.

Old Nick:--C'est vous qui entrez  mon service et qui m'amenez ce
garon?

Betty:--C'est moi, Monsieur, qui entre chez vous gratis,  l'essai et
qui vous amne Charles Mac'Lance dans les mmes conditions.

Old Nick:--H quoi! gratis? J'ai demand trois mois pays d'avance. O
sont-ils? donnez-les-moi.

Betty:--Mme Mac'Miche ne m'a rien donn. Monsieur, qu'un petit paquet
des effets de Charles.

Old Nick, schement:--Je ne reois jamais un lve sans tre pay
d'avance. Va-t'en, mon garon; je n'ai pas besoin de toi.

Betty:--Monsieur ne veut pas de Charles?

Old Nick:--Sans argent, non.

Betty:--Allons, nous allons nous en retourner. Bien le bonsoir,
Monsieur.

Old Nick, vivement:--Pas vous, pas vous! Je vous garde; j'ai besoin de
vous.

Betty:--Je n'entrerai pas ici sans Charles, Monsieur.

Old Nick:--Ah ! mais qu'est-ce qui vous prend, la fille? Je vous ai
prise gratis; mais lui doit payer.

Betty:--C'est Mme Mac'Miche que a regarde; moi, je ne quitte pas mon
lve.

Old Nick:--Ah! c'est votre lve! Ecoutez, je veux bien le garder huit
jours; mais au bout de ce temps, si je ne suis pas pay du trimestre, je
le flanque  la porte (elle m'aura toujours servi huit jours pour rien:
a payera plus que la nourriture de ce garon, se dit-il). Toi, va 
l'tude, mon garon; et vous, allez  la cuisine; ma femme y est seule;
il faut l'aider.

Betty mena Charles jusqu' la porte qu'on lui indiqua, et alla elle-mme
 la recherche de la cuisine.

Lorsque Charles entra  l'tude, tous les yeux se portrent sur lui:
le surveillant le regardait d'un oeil sournois et mfiant; les enfants
examinaient le nouveau venu avec surprise; son air dcid et espigle
semblait annoncer des vnements inaccoutums et intressants.

Cette premire soire n'offrit pourtant aucun pisode extraordinaire.
Charles n'avait pas de devoirs  faire; il s'assit sur l'extrmit d'un
banc et s'y endormit. Il fut rveill en sursaut par un gros chat noir
qui lui laboura la main d'un coup de griffe; Charles riposta par un coup
de poing qui fit dgringoler par terre ce nouvel ennemi du repos et de
la douceur de Charles. Le chat se rfugia en miaulant sous le banc ou
surveillant. Celui-ci lana au nouveau venu un regard foudroyant et
sembla indcis entre la paix ou la guerre. Aprs un instant de rflexion
il se dcida pour une paix... provisoire.

Deux jours se passrent assez paisiblement pour Charles; il employait
utilement son temps  faire connaissance avec les usages de la maison et
avec les enfants, dont il observa les caractres divers; il eut bientt
reconnu ceux, trs nombreux, auxquels il pouvait se fier et ceux, trs.
rares, qui le trahiraient  l'occasion. Il les interrogea sur les bruits
qui couraient dans le bourg, de fes qui troublaient le repos des
nuits, d'apparitions de fantmes, d'hommes noirs, etc. Tous en avaient
connaissance, mais jamais personne n'avait vu ni entendu rien de
semblable; ce qui n'empcha pas Charles de concevoir des projets dont
les fes devaient tre la base principale.

Charles voyait souvent Betty, car c'tait elle qui aidait  la cuisine.
qui faisait les chambres, qui balayait les salles d'tude, etc. Il la
tenait au courant de tout, et Betty devait lui venir en aide pour divers
tours qu'il projetait.

Pendant ces deux jours, Charles n'avait pas encore travaill avec ses
camarades; on l'avait laiss prendre connaissance des tudes et de
la discipline svre de la maison; il avait t tmoin de plusieurs
punitions, lesquelles se rduisaient toutes au fouet plus ou moins
svrement appliqu. Il n'avait eu aucun dml avec les surveillants,
ne s'tant pas encore trouv en rapport de travail avec eux; mais il
avait eu quelques discussions avec le protg des surveillants, un gros
chat noir qui semblait l'avoir pris en haine et qui ne perdait aucune
occasion de le lui tmoigner. Charles lui rendait, avec usure, ses
sentiments d'antipathie et ses mauvais procds; ainsi, ds les premiers
jours de son arrive, il se trouva en tte--tte avec son ennemi dans
un cabinet retir; tous deux se prcipitrent l'un sur l'autre. Charles
attrapa un coup de griffe formidable qu'il paya d'un bon coup de poing.
Le chat sauta  la poitrine de Charles, qui le saisit  la gorge,
maintint avec son genou la tte et le corps de son antagoniste, tira
de sa poche une ficelle, qu'il attacha  la queue du chat aprs avoir
attach  l'autre bout une boule de papier; puis il ouvrit la porte et
lcha l'animal, qui disparut en un clin d'oeil, tranant aprs lui
ce papier dont le bruit et les bond, lui causaient une frayeur
pouvantable. Charles tait rentr dans l'tude lorsque le chat s'y
prcipita  la suite d'un lve qui arrivait; chacun tourna la tte 
ce bruit. Le matre appela son favori, le dlivra de son instrument de
torture et promena un regard furieux et scrutateur sur tous les
lves; mais il ne put dcouvrir aucun symptme de culpabilit sur ces
physionomies animes par la curiosit et par une satisfaction contenue.
Tous avaient  se plaindre de la mchancet de ce chat, et tous
triomphaient de sa premire dfaite. Le matre interrogea les lves et
n'obtint que des rponses insignifiantes; Charles parut innocent comme
les autres; son premier mot fut: Pauvre bte! comme c'est mchant!
L'affaire resta donc  l'tat de mystre, et le coupable demeura impuni.

C'tait la premire fois que chose pareille arrivait; les lves, plus
fins que le surveillant, flairrent le savoir-faire du nouveau venu, et
lui accordrent une part plus grande dans leur estime et leur confiance.

Il fallut pourtant que Charles comment  travailler comme les autres.
Le troisime jour, aprs une srie d'excutions auxquelles assistrent
les enfants comme d'habitude, Boxear, le surveillant, signifia  Charles
qu'il allait dsormais assister aux leons et faire ses devoirs comme
ses camarades. Charles en fut satisfait. C'tait du nouveau pour lui; il
avait le dsir d'apprendre et il couta avec une attention soutenue.

Aprs la leon on commena l'tude; les lves se placrent devant
leurs pupitres; Charles n'en avait pas encore, il demanda o il devait
travailler.

Boxear:--A votre pupitre, Monsieur.

Charles:--Lequel, Monsieur?

Boxear:--Le premier vacant.

Charles en aperut un inoccup prs du surveillant; c'tait celui du
remplaant. Charles alla s'y placer.

Boxear se retourna vers lui, croisa ses bras et le regarda d'un air
indign:

Avez-vous perdu la tte, petit drle? dit-il. Est-ce la place d'un
lve, prs de moi, sur une estrade?

Charles:--Ma foi! Monsieur, est-ce que je sais, moi? Est-ce que je peux
deviner, moi? Vous me dites: le premier vacant; j'aperois celui-ci, je
le prends.

Boxear:--Ah! Monsieur est beau parleur! Monsieur est raisonneur!
Monsieur est insubordonn, rvolutionnaire, etc. Voil comme nous venons
 bout des beaux parleurs (il lui tire les cheveux); des raisonneurs (il
lui donne des claques); des insubordonns (il lui donne des coups de
rgle); des rvolutionnaires (il lui donne des coups de fouet).

Allez, Monsieur, chercher un pupitre vacant.

Charles n'avait pas pouss un cri, pas laiss chapper un soupir; les
visires du cousin Mac'Miche, qui occupaient toujours leur poste de
prservation, avaient t pour beaucoup dans ce courage hroque; il
jeta un coup d'oeil dans la salle et alla prendre place prs d'un garon
de son ge  peu prs et qui avait des larmes dans les yeux. Celui-ci
est bon, se dit-il; il ne me trahira pas  l'occasion.

Le matre l'examinait avec attention; il ne sera pas facile  rduire,
pensa-t-il; pas une larme, pas une plainte! Il faudra bien pourtant en
venir  bout.

Minet! appela le matre. Le chat noir  l'air froce rpondit par un
miaulement enrou qui ressemblait plutt  un rugissement, et sauta sur
la table de son matre. Celui-ci fit une grosse boulette de papier, la
fit voir au chat, qui fit gros dos, leva la queue, dressa les oreilles,
et suivit de l'oeil tous les mouvements du matre, jusqu' ce que la
boulette lance ft retombe sur la tte de Charles. Il poussa un second
miaulement rauque et d'un bond fut sur la tte et sur les paules de
son ennemi, qu'il se mit  mordre et  griffer, tout en poursuivant la
boulette qui roulait sous ses griffes et ses dents.

Charles se dfendit de son mieux, lui tira les pattes  les lui briser,
lui serra le cou  l'trangler; le chat se sentit vaincu et voulut
sauter  bas, mais Charles ne lui en donna pas le temps; il l'empoigna
par les pattes de derrire, et, malgr les cris dsesprs de l'animal,
malgr les cris furieux du matre, il le fit tournoyer en l'air et le
lana sur le pupitre du surveillant, qui reut dans ses bras son chat
tourdi et presque inanim. Les yeux du matre lanaient des clairs.
Il descendit de son estrade, se dirigea vers Charles, le fit rudement
avancer jusqu'au milieu de la salle, le fora  se coucher  terre, et
commena  le dshabiller pour lui faire sentir la duret du fouet qu'il
tenait  la main. Mais  peine eut-il enlev  Charles son vtement
infrieur, qu'il recula pouvant comme l'avait fait Mme Mac'Miche: les
diables taient encore  leur poste, frais et menaants.

Charles devina et se releva triomphant.

Je suis un protg des fes, dit-il, j'en porte les armes; malheur 
qui me touche! trois fois malheur  qui me frappe!

Boxear ne savait trop que penser; il commena pourtant par reculer; le
hasard voulut qu'en reculant il trbucht sur un tabouret, qui le
fit tomber en avant; il se trouva avoir le pied foul et le nez trs
endommag; les enfants, voyant qu'il ne pouvait se relever, quittrent
leurs bancs, et, sous prtexte de lui porter secours, ils lui tirrent
les bras, les jambes, la tte, le faisant retomber aprs l'avoir enlev
et le tourmentant de toutes les faons toujours pour lui venir en aide.

Laissez-moi! criait-il; ne me touchez pas, petits gredins! Allez
chercher quelqu'un pour me relever.

Mais les enfants n'en continuaient pas moins leurs bons offices, malgr
les hurlements du bless.

Charles trouva le moyen, dans le tumulte, de glisser  l'oreille de
quelques camarades l'origine des diables qui les avaient tous effrays;
la nouvelle courut bien vite dans la salle, et Charles devint ds ce
moment l'objet de leur admiration et de leurs esprances.


XI

MFAITS DE L'HOMME NOIR

Quand le tumulte fut apais, que des hommes du dehors furent accourus,
attirs par le bruit, et que le surveillant fut emport, les enfants
entourrent Charles, le flicitrent de son courage et le supplirent
de se mettre  leur tte pour les venger des rigueurs cruelles de leurs
matres. Il le leur promit; la cloche sonna le souper; aprs avoir mang
 sa faim, quoique le repas ne ft compos que de haricots au beurre
rance et de salade  l'eau et au sel, Charles passa une rcration
agrable en se faisant donner de nouveaux dtails par ses camarades et
en cherchant les moyens de tirer parti de l'homme noir et des croyances
populaires sur les fes et apparitions dans ce vieux chteau. Il leur
recommanda de tcher de faire parvenir aux oreilles des matres des
histoires de fantmes, et feindre des terreurs, afin de donner quelque
probabilit aux tours qu'il se prparait  jouer, et pour lesquels Betty
devait lui tre d'une grande utilit. Tous jurrent de ne pas le trahir
et s'tonnrent de n'avoir pas reu la visite de M. Old Nick  la suite
de l'accident arriv au surveillant; ils ignoraient que Boxear avait une
grande terreur des fes, et qu'il n'avait os parler  M. Old Nick
de rien de ce qui et rapport  son accident. Ils restrent inquiets
jusqu' la fin de la journe, mais personne ne les avait interrogs ni
gronds. Le sonneur sourd n'avait pas paru, c'tait lui qui tait charg
d'administrer le fouet aux enfants. Ne pouvant tre attendri par les
cris qu'il n'entendait pas, ni corrompu par les promesses, ni effray
par les menaces, il s'acquittait de son ministre avec une duret et
mme une cruaut qui le faisaient har des lves et apprcier des
matres, dont il tait le premier soutien. La journe s'acheva assez
paisiblement; l'heure du coucher sonna; Charles avait observ que la
cloche se trouvait entre deux fentres du dortoir et qu'on pouvait
l'atteindre trs facilement.

Demain, dit-il, nous ne nous lverons pas  quatre heures et demie.

--Il le faudra bien, rpondit un des enfants;  quatre heures et demie,
le sourd sonne la cloche du rveil.

Charles:--Il ne la sonnera pas demain.

Un camarade:--Comment? Pourquoi?

Charles:--Vous le saurez demain. Dormez, dormez votre content.

Les enfants ne purent rien arracher de Charles; ils se couchrent pleins
de curiosit et ils s'endormirent promptement. Charles veilla longtemps.
Quand il vit tout le monde profondment endormi, il se leva, ouvrit sans
bruit la fentre qui donnait sur la cloche, dcrocha le battant, ferma
la croise et alla cacher le battant dans le tas aux ordures. Puis il se
recoucha content de son expdition et s'endormit comme ses camarades.

Le lendemain,  quatre heures et demie moins une minute, le sonneur
tait  son poste; il prit la corde, la tira en cadence, comme il en
avait l'habitude, et la raccrocha sans se douter qu'il n'avait produit
aucun son.

Cinq heures, six heures sonnrent; tout dormait encore  Fairy's Hall.

Le sonneur s'tonna enfin de ce calme inaccoutum: il monta dans le
dortoir: tout le monde dormait; chez les surveillants, mme silence;
chez M. Old Nick, un oeil chassieux entr'ouvert donna au sonneur la
hardiesse de demander pourquoi il ne trouvait personne de lev  six
heures.

Six heures, malheureux! s'cria M. Old Nick sautant  bas de son lit.
Six heures! et tu n'as pas encore sonn?

Le sonneur n'entendait pas, mais il comprit que le matre tait
mcontent.

Ce n'est pas ma faute, rpondit-il au hasard; j'ai sonn comme 
l'ordinaire, bien exactement, et personne ne s'est lev.

M. Old Nick lui fit comprendre par signes qu'il allait tre puni pour
n'avoir pas sonn. Le sonneur eut beau protester de son innocence et de
son exactitude, M. Old Nick lui fit comprendre qu'il aurait  payer
une amende de deux francs, somme considrable pour le sonneur, qui ne
gagnait que soixante francs par an.

Charles s'tait veill  quatre heures et demie au bruit lger qu'avait
fait le sonneur en dcrochant et en accrochant la corde; il se posta 
la fentre, et ds que le sonneur fut rentr dans sa loge, il raccrocha
le battant; de sorte que lorsque M. Old Nick alla examiner la cloche, il
la trouva en bon tat et sonna lui-mme,  tours de bras, pour
veiller les dormeurs. Les lves furent ravis de se sentir reposs
et d'apprendre qu'ils avaient dormi jusqu' six heures; et les
surveillants, tout en feignant un grand mcontentement de cette heure
et demie perdue pour le travail, s'en rjouirent intrieurement et se
sentirent plus disposs  l'indulgence. Quand on se runit et que M. Old
Nick interrogea matres et lves, personne ne put lui rien dire sur
le retard de la cloche. Charles seul dit qu'il avait vu un homme noir
traverser le dortoir et disparatre par la fentre.

M. Old Nick:--Ah! ah! c'est un indice, a! Cet homme noir, quelle taille
avait-il? N'tait-ce pas un de tes camarades?

Charles:--Oh! Monsieur! il tait norme; je n'avais jamais vu un homme
aussi grand.

M. Old Nick:--Comment tait-il vtu?

Charles:--Il avait une grande robe noire qui flottait autour de lui.

M. Old Nick:--Et par o a-t-il pass?

Charles:--Ah! Monsieur, je ne sais pas; j'ai eu peur quand je l'ai vu
passer  moiti dans la fentre, j'ai ferm les yeux, et quand je les ai
ouverts il n'y tait plus.

M. Old Nick:--Est-ce vrai, ce que tu dis l, polisson?

Charles:--Oh! Monsieur, c'est si vrai que j'ai eu du mal  me rendormir
et que j'ai peur encore en y pensant.

Old Nick le regarda quelques temps, hocha la tte et dit  mi-voix:

Je ne sais que croire... L'homme noir!... Comment l'aurait-il su?...
C'est singulier!... trs singulier! Et il s'en alla.

Charles expliqua l'affaire  ses camarades, en rcration; il avait
trouv aussi moyen de voir Betty, de la mettre au courant des vnements
et de lui recommander le mchant chat.

Sois tranquille, lui avait rpondu Betty, il ne l'emportera pas en
paradis et il ne recommencera pas, je t'en rponds; ne t'effraye pas si
tu m'entends crier: ce sera une attrape.

Le djeuner sonna, les frres Old Nick et les matres mangeaient  part,
pour faire un meilleur repas que les lves, auxquels on servit des
haricots, comme la veille, et du fromage  la pie. Mais le repas ne se
passa pas sans incident. C'tait Betty qui devait apporter la soupe 
la table des oppresseurs (c'est ainsi que les avaient surnomms les
enfants). Dans le corridor qui prcdait la salle  manger et que devait
suivre Betty, on entendit un grand cri, puis un second. Un des matres
allait se lever pour voir d'o provenaient ces cris lorsque Betty entra,
tremblante, haletante: elle tenait dans les mains la soupire destine
 assouvir la faim des matres, mais elle tremblait si fort, qu'en la
passant au dessus de M. Old Nick an, elle en rpandit sur sa tte et
sur son visage, Old Nick cria  son tour; il avait la figure chaude,
il temptait, menaait.

Pardon, Monsieur, pardon, mon respectable matre, dit Betty d'une voix
chevrotante en plaant la soupire sur la table; j'ai eu si peur dans le
corridor!

--Peur de quoi, sotte? rpliqua Old Nick. Quand mme vous auriez vu le
diable, ce n'est pas une raison pour m'chauder la tte et la figure! Je
ne suis pas une tte de veau, je suppose!

Betty:--Oh! Monsieur ne croit pas si bien dire!

M. Old Nick:--Comment, insolente? Vous osez me traiter de tte de veau?

Betty, avec indignation:--Jamais, Monsieur! jamais un veau et Monsieur
ne se sont accords dans ma pense. Non, non, je rpondais  ce que
Monsieur me disait du diable. C'est que c'est tout juste lui que j'ai
vu. Un grand homme noir, norme, qui m'a barr le passage; j'ai cri,
comme Monsieur peut bien penser. Puis il a enlev le couvercle de ma
soupire, il a enfonc dedans quelque chose de noir comme lui, et il
a disparu. C'est alors que j'ai jet mon second cri. Et il y avait de
quoi, comme Monsieur peut bien penser.

Old Nick enleva le couvercle et vit flotter rellement quelque chose de
noir dans la soupire; il piqua avec sa fourchette et retira avec grande
peine un chat, un norme chat, le chat noir du surveillant. Chacun
poussa un cri d'horreur et de terreur: horreur pour la fin prmature et
cruelle de leur complice; terreur,  cause de l'homme noir qui faisait
sa seconde apparition dans la maison. Personne ne parla; M. Old Nick fit
emporter la soupe, que tous regrettaient, mais  laquelle personne n'osa
goter. Betty alla chercher le second plat, qui arriva sain et sauf et
qui fut adroitement plac sur la table sans perdre une goutte de son
jus. C'tait un bon morceau de boeuf brais dont Betty avait enlev un
bout, qu'elle trouva moyen de glisser  Charles dans la rcration qui
suivit le dner. Elle lui raconta qu'elle avait trouv le chat mort dans
le bcher, probablement par suite de sa chute, et qu'elle s'en tait
servie pour faire croire  seconde apparition de l'homme noir.

La rcration fut trouble par cinq ou six excutions ordonnes par les
frres Old Nick. Le sonneur se vengea sur les malheureux enfants de la
punition injuste qu'il avait subie. Charles eut soin de n'exciter la
colre d'aucun des matres; il se rservait pour les grands coups.


XII

DE CHARYBDE EN SCYLLA, VNEMENTS TRAGIQUES

A la fin de la journe, les lves regrettrent de ne pouvoir, le
lendemain, prolonger leur nuit comme la prcdente.

Soyez tranquilles, dit Charles, vous dormirez demain comme aujourd'hui.

--Comment feras-tu?

--Vous verrez, dit Charles; en attendant, dormez.

On avait dj confiance dans le gnie inventif de Charles; personne ne
l'interrogea.

Quand tout le monde fut endormi, il se leva, ouvrit la fentre, fixa la
corde  un crochet qui se trouvait dans le mur,  un pied au-dessus de
la cloche, referma la fentre, se recoucha et dormit jusqu' ce qu'un
petit bruit qui se fit sous la fentre l'veilla; il passa la tte  la
croise, vit le sourd qui sonnait tant qu'il pouvait sans amener aucun
son; attendit comme la veille que le sonneur ft rentr, et dcrocha la
corde.

Cinq heures, six heures! et, comme la veille, silence gnral!

C'est singulier! se dit le sourd. Comme hier! Personne ne bouge!

Qu'est-ce qui leur arrive donc? Et c'est  moi que s'en prend le matre!

Comme si j'tais fautif de ce qu'ils sont un tas de paresseux... Ma foi,
aujourd'hui je ne monte pas, quand ils dormiraient jusqu' midi! tant
pis pour eux! et si on veut me faire payer une nouvelle amende, je me
fche et je m'en vais. C'est qu'ils seraient bien embarrasss sans moi!
Je leur suis commode... et pas cher, ma foi!

Le sonneur sourd fut tir de ses rflexions par un grand coup de poing
dans le dos; il se retourna brusquement: c'tait M. Old Nick qui
annonait ainsi une nouvelle explosion de colre. Le sonneur ne lui
donna pas le temps de s'exprimer; il cria lui-mme contre les matres,
les lves, les frres Old Nick, contre tout l'tablissement, menaa
de s'en aller, de les dnoncer au juge de paix, et termina ce flux de
paroles que rien ne put arrter, en exigeant qu'on lui rendit ses deux
francs de la veille, sans quoi il s'en irait de suite et ruinerait la
maison, racontant ce qui s'y passait et qu'on y frayait avec les fes.

Old Nick jeta au vent un flot d'injures des plus loquentes, mais le
sonneur ne pouvait en apprcier la valeur puisqu'il n'en avait rien
entendu; et finalement Old Nick fut oblig de cder, de tirer deux
francs de sa poche et de les mettre dans la main du sourd. Celui-ci se
radoucit et fit valoir sa dlicatesse de ne rclamer aucune indemnit
pour l'accusation injuste dont il avait t l'objet.

Pourtant on avait fini par s'veiller au son de la cloche sonne par M.
Old Nick en personne; comme la veille, la surprise et la satisfaction
furent grandes; on parla beaucoup de l'homme noir et de ses tours;
Charles en rservait encore un pour le dner. Il s'tait assur de
l'heure  laquelle le sourd allait  la cave chercher le breuvage.
Ce breuvage tait un affreux mlange de cidre frelat, coup de neuf
diximes d'eau; il demanda une permission de cabinet, se cacha dans un
renfoncement noir  l'entre de la cave, attendit le passage du sonneur
sourd, le suivit hardiment, mais de loin; et quand le breuvage coula 
pleins bords dans le pot, Charles s'lana sur le sonneur, et du mme
bond le jeta par terre, teignit la chandelle et renversa le pot. Le
sourd cria de toute la force de ses poumons; Charles se cacha dans son
coin noir; un camarade du sonneur arriva, portant aussi une chandelle;
Charles profita du moment o il se baissait et tchait de savoir ce qui
tait advenu  son camarade, pour sauter sur lui comme sur le sonneur,
le renverser, teindre la chandelle, et lui souffler dans l'oreille:
L'homme noir! Le camarade poussa des cris plus perants encore que ceux
du sourd; M. Old Nick arriva lui-mme pour savoir d'o provenait ce
tapage. Et lui comme les autres fut renvers, roul, plong dans
l'obscurit et dans la boue de la boisson. Et lui aussi joignit ses cris
 ceux de ses domestiques.

Aussitt l'expdition termine, Charles avait prestement ferm la porte,
tir la clef, qu'il lana par-dessus les toits, et s'tait dpch de
rentrer  l'tude, pour y reprendre sa place et son travail.

L'heure du souper tait passe; personne ne sonnait; dans les tudes, 
la cuisine, on s'tonnait, on s'impatientait; enfin, mistress Old Nick,
inquite de ne pas entendre la cloche et de ne pas voir son mari,
appela, chercha et entendit du bruit venant de la cave; elle se
dirigea de ce ct et entendit en effet un bruit formidable; les trois
prisonniers appelaient, criaient, battaient la porte, des poings et des
pieds; mistress Old Nick joignit ses cris  ceux de son mari et de ses
compagnons d'infortune; elle appela M. Old Nick junior, Betty, les
matres, les lves; tous accoururent, et ce fut alors un vacarme
pouvantable; les matres donnaient leur avis, les prisonniers
demandaient leur dlivrance, mistress Old Nick et Betty dploraient
cette inconcevable aventure; les lves accusaient les fes, l'homme
noir, et les invoquaient tour  tour. Aprs une demi-heure de
vocifrations, Charles eut l'heureuse et intelligente pense de faire
ouvrir la porte par un serrurier; Old Nick junior courut en chercher un,
et l'amena non sans difficult, car il tait tard; la journe de travail
tait finie. Le serrurier eut beaucoup de peine  ouvrir; la serrure
tait solide et il fallut la faire sauter; enfin la porte cda, et les
prisonniers revirent la lumire; elle ne leur fut pas favorable; ils
taient inonds de boisson jauntre, couverts de la boue dans laquelle
ils s'taient rouls; elle tait forme par le liquide qui coulait
toujours et qui dtrempait la terre de la cave. Mistress Old Nick se
jeta dans les bras de son mari, qui se jeta dans ceux de Betty, qui se
jeta dans ceux de Old Nick junior, mais avec une telle expansion de joie
que le frre Old Nick trbucha et roula sur l'escalier de la cave; les
cris recommencrent, mais moins aigus, moins assourdissants; les lves
n'y taient plus. On les retrouva plus tard au rfectoire, o ils
attendaient leur souper. Tout le monde avait si faim que M. Old Nick
remit au lendemain l'enqute sur l'vnement. Betty servit les enfants,
qui mangrent  peine, tant la triste position de M. Old Nick, du
sonneur et de son camarade les avait pniblement impressionns,
dirent-ils.

Quand les victimes de Charles furent essuyes, laves, changes de
vtements, elles vinrent se mettre  table.

Les matres mouraient de faim; Betty s'empressa de servir la soupe.

Pouah! que votre soupe est mauvaise, Betty! dit Old Nick. C'est de
l'eau et du sel.

Betty:--C'est Madame qui l'a faite, monsieur.

--Allez nous chercher le plat de viande, dit Old Nick avec humeur.

Le plat de viande fut apport.

Horreur! s'cria-t-il. C'est affreux! des nerfs  la chandelle!

Betty:--Ah! je vois! Madame se sera sans doute trompe; elle aura vers
dans les plats de ces Messieurs le ragot des enfants.

Old Nick:--Va voir a! C'est dtestable! Je meurs de faim!

Betty revint d'un air constern.

Il n'y a plus rien, Monsieur; Madame dit que c'est bien le plat des
matres qu'elle a servi.

M. Old Nick n'osa pas se laisser aller  sa colre; sa femme avait fait
le dner; c'tait elle qui avait vers dans le plat... Il ne disait
rien, Betty s'cria:

C'est l'homme noir, Monsieur; bien sr c'est l'homme noir!

Old Nick:--Tais-toi! Ne m'ennui pas de tes sornettes! L'homme noir a bon
dos. Je finirai bien par dcouvrir cet affreux homme noir.

Betty riait sous cape; elle savait bien o avait pass le dner des
matres. Il tait dans les estomacs des enfants. Profitant des cris
pousss  la porte de la cave, Betty avait donn  Charles ses
instructions; il les avait mises  profit; les enfants s'taient
clipss sans bruit, et l'avaient suivi  la cuisine abandonne; ils
prirent, d'aprs les indications de Betty, la soupe, la viande, les
lgumes des matres, et mangrent tout avec dlices; ensuite Charles
versa dans les casseroles vides la soupe, la viande, les: lgumes
destins aux enfants, et remit le tout au feu comme l'avait laiss Mme
Old Nick. Ils allrent au rfectoire aprs avoir fini leur repas, et ils
y taient installs depuis peu d'instants quand les matres firent leur
entre. Personne ne devina le tour; et pourtant Old Nick avait des
soupons; trop de choses merveilleuses se passaient depuis quelques
jours dans sa maison; il ne croyait que vaguement aux fes et  l'homme
noir, et il rsolut de surveiller plus que jamais les dmarches
des enfants, surtout celles de Charles, qu'il souponnait plus
particulirement. Les surveillants partageaient la mfiance de Old Nick,
de sorte qu' tout hasard ils donnaient  Charles, pour le plus lger
manquement, des coups de fouet, des coups de pied, des coups de poing
qui le mettaient hors de lui et l'excitaient  la vengeance.

Nous voici dj  lundi, pensa Charles en s'veillant le lendemain
 six heures. Aujourd'hui M. Old Nick doit faire une enqute sur les
vnements; personne des camarades ne me trahira; je suis matre de
la position, et demain, mardi, je me ferai renvoyer de cette affreuse
maison. Ce matin encore, la cloche n'avait pas sonn; Charles avait
cette fois dtach la cloche elle-mme. Quand il fut veill  quatre
heures et demie par le petit bruit accoutum, il voulut, comme les jours
prcdents, remettre la cloche; mais, au moment o il approchait de la
fentre, il aperut M. Old Nick qui s'tait embusqu au pied du mur pour
prendre le malfaiteur; il rentra bien vite la tte, referma sans bruit
la fentre et se trouva possesseur de la cloche.

Qu'en ferai-je? pensa-t-il. La cacher dans ma paillasse est impossible;
on la trouverait de suite; elle est trop grosse... Ah! une ide!
Charles prit la cloche, la porta dans un cabinet attenant au dortoir et
l'y laissa. Tranquille de ce ct, il se recoucha et se rendormit.


XIII

ENQUTE--DERNIERS TERRIBLES PROCDS DE CHARLES

On se rveilla pourtant, on se leva, on s'habilla, on djeuna, et, en
guise de rcration, l'enqute de M. Old Nick en personne fut annonce,
et les enfants furent tous rangs autour de la grande salle d'tude. M.
Old Nick entra, grimpa sur l'estrade, parcourut d'un regard majestueux
toute l'assemble, et commena son discours:

Messieurs! Vous tes des polissons, des sacripants, des gueux, des
filous, des sclrats, du gibier de potence! Vous vous soutenez tous
entre vous, contre vos estimables matres! Vous leur rendez la vie
insupportable! (Un sourire de satisfaction se manifeste dans tout
l'auditoire.) Je voudrais pouvoir vous fouetter tous, vous enfermer tous
au cachot. C'est malheureusement impossible! Il faut donc que celui
ou ceux d'entre vous qui est ou qui sont l'auteur ou les auteurs des
sclratesses rcemment commises se dclarent; que si leur lchet les
fait reculer devant la punition exemplaire, terrible, inoue, qui leur
est prpare, j'adjure leurs amis et leurs camarades de les dvoiler, de
les nommer, de les abandonner  ma juste colre!... Eh bien! Messieurs,
j'attends!... Personne ne dit mot?... Retenue gnrale jusqu' ce que le
coupable soit nomm et livr. Il y aura punition spare pour chacun des
mfaits, que j'appelle crimes, commis depuis quelques jours:

Trois prtendus malfices jets sur la cloche du rveil. Deux
atrocits commises contre le chat du respectable M. Boxear. (Rires
touffs.)

Silence, sclrats!... Je continue. Premire atrocit, papier fix  la
queue de l'innocente bte. (Sourires.) Silence! Si l'un de vous rit ou
sourit, il sera considr comme un des coupables!... Je continue...
Seconde atrocit, supplice pouvantable de l'innocente bte... (Old Nick
parcourt des yeux toute la salle; personne n'a boug, n'a ri, n'a souri)
qu'un monstre cruel a plonge dans la soupe, dans ma soupe, Messieurs.
Double punition, parce qu'il y a double crime: contre la bte et contre
l'autorit la plus sacre, la mienne!... Je continue... Trois attaques
nocturnes (puisqu'il faisait nuit dans la cave, nuit ternelle!): l'une
contre l'infortun sonneur, faisant les fonctions de sommelier; l'autre
contre son gnreux camarade qui, bravant le danger, accourait pour
le partager; la troisime, plus pouvantable, plus criminelle, plus
satanique que les deux premires, contre le chef de la maison, le matre
des matres, contre moi-mme qui vous parle, moi votre protecteur, votre
pre, votre ami. Oui, moi ici prsent, j'ai t assailli, culbut,
renvers, cras, battu, inond, crott, enferm par le sclrat que je
cherche et que vous m'aiderez  dcouvrir... (Les lves se regardent
d'un air moqueur.) Oui, je vois enfin une honnte et juste indignation
se manifester dans vos regards et dans vos gestes... (Les lves crient,
sifflent, trpignent.) Assez, assez, Messieurs!... Silence!...Trois
punitions pour les trois mfaits; total, neuf punitions terribles,
surtout la dernire; neuf jours de cachot, neuf jours d'abstinence,
neuf jours de fouet. J'ai fini. A partir de demain pas de rcrations,
travail incessant, etc., jusqu' dcouverte du ou des coupables.
De plus, il y aura tous les jours,  partir de demain midi, trois
excutions jusqu' ce que toute la maison y passe, pour punir le
silence. Vous avez vingt-quatre heures pour rflchir!

Old Nick descendit de la chaire, passa devant les lves et disparut;
les surveillants le suivirent. Quand les lves furent seuls. Charles
s'cria: Vite, vite, un dernier tour, une dernire punition  matre
Boxear, qui porte si bien son nom!

Charles sortit de la poche de sa veste un petit pot que lui avait
procur Betty; il sauta sur l'estrade de Boxear, et enduisit le sige
avec la glu que contenait ce pot, puis il courut au cabinet attenant 
la salle d'tude, et jeta dans la fosse le pot et la petite pelle en
bois qui avait servi  taler la glu, rentra dans l'tude, et expliqua 
ses camarades ce qu'il venait de prparer.

Un camarade:--Tout cela est bel et bon! Avec tes inventions tu rends les
matres et M. Old Nick plus mchants que jamais, et on nous maltraite
plus qu'avant ton entre.

Un autre enfant:--Et puis, parce que tu ne veux pas te dcouvrir, tu
vas nous faire tous mettre en retenue et nous faire fouetter
impitoyablement.

Charles:---Soyez donc tranquilles, mes amis! Est-ce que vous croyez
bonnement que je vous laisserai porter la punition de mes crimes, comme
dit Old Nick? Soyez bien tranquilles! Demain avant le dner, avant la
srie promise de retenues et de fouet, je me dclarerai.

Le premier camarade:--Mais tu vas tre corch vif par ces mchants
matres! C'est terrible  penser!

Charles:--Je ne serai pas corch, ils ne me toucheront pas, et je m'en
irai tranquillement,  leur grande satisfaction, et  la mienne surtout.

Deuxime camarade:--Comment feras-tu?

Charles:--Je vous le dirai demain quand ce sera fait. Mais je tiens 
vous rappeler les agrments que vous a procurs mon sjour ici:

Trois jours de sommeil prolong, La fin des perscutions du mchant
chat, Plusieurs interruptions gnrales de l'tude, Enfin un bon dner
et le spectacle des fureurs du vieux Old Nick et de ses amis.

--C'est vrai, c'est vrai! s'cria toute la classe.

Boxear, entrant:--H bien! qu'est-ce qu'il y a? Encore des cris, des
vocifrations?

Charles:--C'est nous, M'sieur, qui obligeons les mauvais  se dclarer,
et nous pensons bien que demain ils le feront. Et s'ils ne veulent pas,
je parlerai pour eux; M'sieur, c'est dcid. Je dirai ce que je sais.

Boxear:--A la bonne heure! C'est enfin un bon sentiment que je vous vois
manifester. En attendant,  vos bancs tous! A l'tude!

Les lves se prcipitrent  leurs places; le matre prit la sienne, et
chacun se mit  l'oeuvre.

Une demi-heure aprs, le matre voulut se lever pour prendre un livre
hors de sa porte. Vains efforts! Il semblait clou sur son sige.

Qu'est-ce donc? s'cria-t-il d'une voix tonnante. Que m'ont-ils faits,
ces sclrats? (Il recommence ses efforts pour se lever.) Je ne peux
pas...Je suis donc ficel sur cette estrade? Mais par o? Comment?...
Mais venez donc, vous autres! Aidez-moi, tirez-moi de l.

Les enfants, enchants, accoururent, tirrent, poussrent; mais Boxear
ne bougeait pas. Srieusement effray il poussa des cris, auxquels
rpondirent d'autres cris, partant de diffrents points de la maison. Il
attendit, mais personne n'arrivait; il recommena son appel et entendit
les mmes cris qui avaient dj rpondu aux premiers. Nouveau silence.
vaine attente, effroi toujours croissant.

Les lves feignaient de partager sa frayeur.

Les fes! criaient-ils. Les fes! Ce sont elles qui jettent leurs
malfices sur vous! Qu'allons-nous devenir? Matre Boxear est fix sur
son estrade, pour la vie peut-tre! Hlas! hlas!

Boxear:--Taisez-vous, polissons! Au lieu de me venir en aide, vous me
dcouragez, vous me terrifiez. Allez chercher du monde, des matres, M.
Old Nick, n'importe qui.

Les enfants, de plus en plus enchants, coururent au sonneur qu'ils
trouvrent fix sur son banc, comme Boxear. Des rires immodrs
insultrent  son malheur. L'immobilit force du pre fouetteur les
rendait, hardis, de sorte qu'ils ne se htrent pas de lui porter
secours. Ils se contentrent de gambader autour de lui avant de
disparatre. Ils coururent dans les chambres des deux autres, qu'ils
trouvrent seuls, criant comme matre Boxear, et comme lui retenus sur
leurs siges.

Restait M. Old Nick; quelles ne furent pas la terreur apparente et la
jouissance intrieure des enfants, quand ils trouvrent Old Nick aussi
incapable de quitter son fauteuil que les surveillants et le sonneur!
La fureur de M. Old Nick tait  son comble; mais quand il sut que
ses pions et son excuteur des hautes oeuvres taient dans l'affreuse
position o il se trouvait lui-mme, il fut tellement saisi, tellement
suffoqu de rage, que les enfants eurent peur; ils crurent (peut-tre
esprrent-ils) qu'il allait mourir. Ils coururent  la pompe,
remplirent les pots, les cruches qui leur tombrent sous la main, et
commencrent un arrosement si copieux, si prolong, que Old Nick
perdit rellement la respiration et le sentiment, c'est--dire qu'il
s'vanouit.

Il est mort! disaient les uns  mi-voix.

--Il respire encore! disaient les autres. Versez, versez toujours!

--Il faut avertir Mme Old Nick et Betty, dit Charles.

Et, laissant Old Nick aux mains des camarades, il courut chercher l'une
et l'autre.

Mme Old Nick alla chez son mari, mais sans empressement, car elle ne
l'aimait gure et dsapprouvait son systme dur et cruel envers les
enfants. Betty la suivit  pas plus mesurs encore, pour pouvoir dire
quelques mots  l'oreille de Charles.

Parfait! dit-elle. Tout a russi comme nous le voulions. En faisant les
tudes, j'ai englu leurs siges et le fauteuil de canne du vieux Old
Nick. Quand je les ai tous entendus crier, j'ai vu que c'tait bien et
que les cris du premier avaient provoqu ceux des autres qui voulaient
aller voir. J'ai eu de la peine avec le sourd; il tait toujours l;
enfin, j'ai saisi le moment et il s'est pris comme les autres. Comment
vont-ils se tirer de l, c'est a que je ne devine pas.

Charles:--Va vite les engager  se dbarrasser de leur pantalon et  se
faire une jupe de leur chemise; je me charge du vieux Old Nick.

Aussitt dit, aussitt fait; chacun suivit le conseil et pensa pouvoir
s'chapper sans tre vu, en passant par la grande cour, toujours dserte
 cette heure. La fatalit voulut qu'ils dbouchassent en mme temps
sur la place, et ils se rencontrrent tous, honteux de leurs costumes
cossais, et talonns par la crainte d'tre vus des lves qui
regardaient par les portes et les fentres et dont les rires touffs
arrivaient jusqu' eux. M. Old Nick arrta les surveillants pour les
questionner; il esprait avoir quelque renseignement, quelque indice
pour arriver  la dcouverte d'une aventure qui lui paraissait
incomprhensible; M. Boxear mit trs srieusement en avant les fes,
auxquelles n'avaient pas cru les autres jusqu'ici; mais l'tranget de
ce dernier vnement branla leur incrdulit, et jusqu' M. Old Nick,
tous crurent en elles.

Aprs cette dlibration, en costume aussi trange que l'aventure qui
la motivait, les conseillers extraordinaires se tournrent le dos, et
chacun rentra chez soi pour retrouver sa dignit avec un pantalon. Betty
ne perdit pas son temps: aide de Charles et des enfants, elle arracha
les pantalons et la glu, lava les estrades et les fauteuils, emporta
les pantalons qui pouvaient la trahir, les lava  l'eau chaude et les
emporta  la place qu'ils avaient occupe.

Quand M. Old Nick et les surveillants rentrrent, l'un dans son cabinet
de travail, les autres dans leurs tudes, leur tonnement fut grand de
retrouver leur vtement mouill et ne tenant plus au sige auquel il
tait si bien coll une heure auparavant. Le vieux Old Nick appela sa
femme pour lui faire contempler cette nouvelle merveille. Matre Boxear
parcourut de l'oeil tous ses lves, studieusement inclins sur
leurs pupitres; M. Old Nick junior et les deux autres surveillants
interrogrent leurs lves et n'obtinrent que des exclamations de
surprise, des accusations contre les fes, l'homme noir, etc. Il fallut
bien attendre jusqu'au lendemain.

L'tude fut trouble par quelques cris sourds et lointains, dont les
matres ne se rendirent pas compte, et auxquels ils ne firent gure
attention.

Les enfants riaient sous cape et se complaisaient dans leur vengeance,
car ils avaient devin que c'tait le sourd, le sonneur, le fouetteur,
dont ils entendaient l'appel ritr. Bientt un mouvement inaccoutum
se fit entendre dans la cour; Boxear mit la tte  la fentre, fit un
geste de surprise et sortit immdiatement.

A peine fut-il dehors, que les enfants se prcipitrent aux fentres; un
spectacle trange excita leur gaiet. Le sourd tait dans la cour,
assis sur un banc, le tranant ou plutt le portant avec lui quand il
changeait de place. MM. Old Nick et les trois matres d'tude taient
groups prs de lui, et, moiti riant, moiti en colre, Old Nick junior
s'efforait de lui faire comprendre le moyen qu'ils avaient eux-mmes
employ pour sortir d'une, situation semblable. Le sourd faisait la
sourde oreille; il ne voulait pas comprendre ni employer un moyen qu'il
trouvait humiliant. Les frres Old Nick finirent par couper, malgr son
opposition, la partie du vtement qui adhrait au banc, et dlivrrent
ainsi leur sonneur, qu'ils envoyrent de suite  la cloche, fort en
retard. Les enfants riaient  l'envi l'un de l'autre; quand ils virent
l'opration termine et chaque surveillant reprendre le chemin de son
tude respective, ils se rejetrent sur leurs bancs; Boxear les retrouva
tous travaillant avec la mme ardeur silencieuse qu'il avait presque
admire avant de sortir.

Ils n'ont rien vu; ils ne se sont aperus de rien, se dit-il. Je ne
sais ce qu'il leur prend d'tre si attentifs  leur travail!


XIV

CHARLES FAIT SES CONDITIONS IL EST DLIVR

La journe se termina sans accidents et sans nouveaux mfaits de l'homme
noir ni des fes. Le lendemain, grand jour des rvlations de Charles,
Old Nick prvint les enfants que si les coupables n'taient pas nomms 
midi, les retenues et les excutions commenceraient. Pendant l'tude de
neuf heures. Charles demanda la permission de sortir. Boxear, devinant
le projet de Charles, accorda la permission. Les lves, qui le
connaissaient mieux encore que Boxear, se montraient agits; ils
tremblaient pour le malheureux Charles, et ils prouvaient une certaine
reconnaissance du sentiment gnreux qui le portait  s'accuser pour
disculper ses camarades.

Charles se dirigea vers le cabinet de M. Old Nick.

M'sieur? dit-il en entrant.

Old Nick:--Qu'est-ce que c'est? Que veux-tu?

Charles:--M'sieur, aucun des lves ne veut parler, personne ne veut
vous indiquer les coupables; alors j'ai pens que ce n'tait pas bien,
que vous deviez, comme chef de la maison, connatre les noms de ceux qui
troublent l'ordre ici. Je me suis donc dcid  tout vous dire, M'sieur,
mais  une condition.

Old Nick:--Comment? Des conditions,  moi?

Charles:--Oui, M'sieur,  vous; une condition, une seule, sans laquelle
je ne dirai rien.

Old Nick:--Je saurai bien te faire parler, petit drle.

Charles:--Oh! Monsieur, si je ne veux rien dire, personne ne me fera
parler; vous me tueriez avant d'obtenir de moi une parole.

Old Nick regarda Charles avec surprise; son air calme et dcid lui fit
comprendre qu'avec un caractre de cette trempe on n'arrivait  rien par
la violence. Il rflchit un instant.

Old Nick:--Et quelle est cette condition?

Charles:--Il faut, Monsieur, que vous juriez de par les fes, et sur
le salut de votre maison, que vous n'infligerez aux coupables aucune
pnitence corporelle, aucune autre punition que de les chasser
immdiatement de votre maison. Cette dernire clause est indispensable
pour la scurit de votre intrieur, car les coupables ont bien d'autres
tours dans la tte dont les rsultats pourraient tre trs fcheux.

Old Nick tait embarrass; renoncer  la punition de faits aussi
normes, tait droger  la discipline terrifiante de sa maison et
branler la soumission si pniblement obtenue. Ignorer l'auteur des
dernires abominations qui s'taient commises, garder des tres aussi
entreprenants et aussi irrespectueux, c'tait prter les mains  la
dcadence,  la honte de sa maison; viendrait un jour o les enfants,
perdant toute crainte, toute retenue, exerceraient des reprsailles
terribles, maltraiteraient peut-tre les surveillants et lui-mme. Il
perdrait alors le profit qu'il tirait des pensions payes pour ces
enfants qu'il ne pourrait garder. Il se dcida donc  accorder 
Charles ce qu'il demandait, quelque rpugnance que lui inspirt cette
concession.

Je t'accorde ce que tu exiges de moi, dit-il enfin.

Charles:--Voulez-vous l'crire, M'sieur?

---Insolent! s'cria Old Nick, pouss  bout.

Charles:--Ce n'est pas par insolence, M'sieur, c'est pour les camarades
ce que j'en fais. Vous comprenez, M'sieur, que vis--vis d'eux ma
position est dlicate, et que je leur dois de les tranquilliser pour les
coupables sur les suites de ma rvlation.

Old Nick:--C'est bon! donne-moi une feuille de papier.

Charles:--Voil, M'sieur... N'oubliez pas, M'sieur, s'il vous plat, que
vous devez mettre: Je jure de par les fes et sur le salut de ma maison.

Old Nick, avec humeur:--Je le sais; tu me l'as dj dit.

Et il crivit: Je jure de par les fes et sur le salut de ma maison de
n'infliger d'autre punition aux lves coupables que doit me dnoncer
Charles Mac'Lance, que celle d'une expulsion immdiate, m'engageant  ne
faire grce  aucun prix et  oprer l'expulsion dans les deux heures
qui suivront la rvlation.

Fait  Fairy's Hall, ce 9 aot, fte de saint Amour,  neuf heures
demie du matin, par moi,

Pancrace-Babolin-Zphir-Rustique Old Nick.

---Tiens; tu es satisfait, je pense. Et maintenant, le nom des
coupables.

Charles:--Pardon, Monsieur; encore cinq minutes; je vais porter ce
papier  qui de droit et je reviens.

Old Nick voulut s'y opposer, mais il rflchit que Charles n'avait aucun
intrt  ne pas achever sa rvlation, et que ce papier ne pouvait
servir qu' ceux pour lesquels il tait crit. D'ailleurs Charles tait
parti si lestement qu'il et t impossible de l'arrter. Il fut exact;
cinq minutes aprs il tait de retour, aprs avoir remis le papier 
Betty en lui expliquant que c'tait sa garantie contre les mauvais
traitements cruels dont avaient t menacs les coupables.

Je te le donne, dit-il pour qu'il ne prenne pas fantaisie au vieux Old
Nick de le dtruire en me l'arrachant des mains.

--Eh bien! dit Old Nick avec humeur, parleras-tu enfin?

Charles:--Oui, Monsieur, je suis prt... Le coupable de tout ce qui
s'est fait depuis quelques jours, c'est... moi, Monsieur.

--Toi! toi! s'cria M. Old Nick en sautant de dessus son fauteuil et en
regardant Charles avec une stupfaction profonde. Toi!

Charles:--Oui, Monsieur, moi seul.

Old Nick:--C'est impossible! tu mens.

Charles:--Non, Monsieur, je dis vrai, trs vrai! Moi seul ai tout
invent et tout excut.

Old Nick:--Comment, c'est-il possible?

Charles:--Je vais tout vous expliquer, Monsieur,  commencer par la
cloche.

Old Nick:--La cloche! C'tait toi qui empchais de sonner? Mais je te
rpte que c'est impossible; on t'aurait vu, entendu; d'ailleurs comment
empcher une cloche de sonner?

Charles sourit et commena ses explications. L'audace de la conception,
de l'excution, la simplicit des moyens, surprirent tellement le vieux
Old Nick, que, malgr son indignation, sa colre, il n'interrompit
pas une fois le rcit de Charles; ses narines gonfles, son visage
empourpr, indiquaient la colre toujours croissante, la rage qui
bouillonnait dans sa tte et dans toute sa personne.

Quand Charles eut fini, Old Nick lui dit avec fureur:

Je crois, en vrit, brigand! sclrat! que si tu ne m'avais extorqu
la promesse que j'ai signe, je t'aurais mis en pices moi-mme, de ma
main. Mais j'ai sign, tu as mis le papier en sret; je m'abstiens.
Quant  te faire partir d'ici et la Betty avec toi, le plus tt sera
le mieux; tu es trop dangereux dans ma maison! Tu as trop d'invention,
d'imagination, de volont, d'audace! D'ailleurs, ta pension n'tant pas
paye d'avance, j'y perds au lieu de gagner. Tiens, drle, voici un
billet de sortie!...Et un autre pour ta gueuse de Betty! Partez, et  ne
jamais nous revoir; j'espre bien!

--Amen, Monsieur, sans revoir.

Charles salua, sortit et courut avertir Betty, qui partagea sa joie;
elle abandonna ses casseroles, jeta son tablier, alla  la lingerie, fit
en dix minutes son petit paquet et celui de Charles, et tous deux se
dirigrent vers la porte  laquelle veillait le sonneur. Il ne les
voyait pas, puisqu'il leur tournait le dos, et il les entendait encore
moins, puisque sa surdit tait complte.

Charles, s'approchant, lui tapa sur l'paule.

Le sonneur:--Quoi? Qu'est-ce? Comment osez-vous me toucher, mauvais
sujet? Attendez un peu! Vous verrez aujourd'hui mme comment je touche,
moi! A midi la premire excution! Vous tes le numro 1, rien que a!
le meilleur! Avant que le bras soit fatigu, on tape plus ferme et on
fait plus de besogne  la minute. C'est aujourd'hui  la minute qu'on
fouette! Grande excution! M. Boxear, qui a rparti le temps, vous a
dsign pour cinq minutes. Je les emploierai bien, allez.

Charles:--Eh bien, Betty, je l'ai chapp belle! Fais voir nos billets
de sortie  ce mchant homme.

Betty fit voir les billets au sonneur stupfait, qui ne put faire
autrement que d'ouvrir la porte. Avant qu'elle ne ft referme, Charles
fit au portier un salut moqueur, y ajouta les cornes, un pied de nez et
lui tourna le dos.

Les lves attendirent vainement le retour de Charles, dont ils taient
fort inquiets. Au dner, ne le voyant pas paratre, ils pensrent que
M. Old Nick l'avait enferm dans un cachot souterrain, et pendant la
rcration ils firent des suppositions plus terribles les unes que les
autres sur les tortures que subissait certainement leur malheureux
camarade. A la rentre de l'tude, Boxear, qui avait t mis au
courant par M. Old Nick, fit aux lves un discours nergique qui les
impressionna vivement.

Il y a aujourd'hui une place vacante parmi vous, tas de polissons!
Celui qui l'occupait a t honteusement chass par notre pre, notre
juge, M. Old Nick. (Boxear enlve sa calotte et la remet.) Ce vaurien,
ce malfaiteur a eu l'audace de dclarer  votre matre vnrable que
tous les mfaits, les crimes de ces derniers jours provenaient de lui,
Charles Mac'Lance, qu'ils avaient t conus par lui, excuts par
lui. La prsence parmi vous d'un tre aussi corrompu, de ce vritable
Mphistophls (c'est--dire Diable), ne pouvait tre tolre; il a t
chass! Il avait une complice, Betty, qui a subi la mme ignominie! Nous
voici donc rentrs dans l'ordre, dans le rgime salutaire du fouet, qui
va tre appliqu avec plus de rigueur que jamais, au moindre symptme
d'insubordination, de ngligence. Vous tes avertis! Il dpend de vous
que les svrits paternelles, excutes par la main vigoureuse du
sonneur, vous atteignent ou vous pargnent.

Boxear s'assit; les malheureux lves, tremblants, mais ruminant la
vengeance  l'imitation de Charles, se mirent au travail en songeant aux
moyens de s'en affranchir. Nous allons les laisser continuer leur vie de
misre pour suivre Charles, qui n'oubliera pas ses malheureux camarades,
et qui terminera promptement leurs souffrances en leur faisant  tous
quitter, sous peu de jours, la maison de Fairy's Hall par ordre du juge
de paix.

Mais il songea d'abord  lui-mme, et, avant d'aller chez Marianne et
chez Juliette, il alla chez le juge de paix solliciter sa protection
pour ne pas tre remis sous la tutelle de la cousine Mac'Miche, et pour
tre confi  la direction de Marianne.


XV

MADAME MAC'MICHE DGORGE ET S'VANOUIT

Le juge de paix, voyant entrer Charles:--Comment, te voil, mon garon?
Eh bien! tu n'as pas fait une longue station  Fairy's Hall Comment t'en
es-tu tir? Est-ce pour longtemps?

Charles:--Pour toujours, monsieur le juge! Et je viens vous demander
votre appui pour ne pas rentrer chez ma cousine Mac'Miche, qui,
d'ailleurs, ne veut pas de moi; et puis, pour me permettre de vivre chez
mes cousines Daikins.

Le juge:--Ecoute, mon ami; pour moi, a m'est gal; mais tu ne dpends
pas de moi seul, Tes cousines Daikins ne sont pas riches tu le sais
bien; peut-tre ne voudront-elles pas de toi. Elles n'auront pas de quoi
t'entretenir.

Charles:--Mais moi, je suis riche, Monsieur le juge, et je leur
abandonne volontiers tout ce que j'ai.

Le juge:--Tu m'en as dj touch un mot; tu m'as dit que tu avais
cinquante mille francs; ta cousine Marianne m'en a parl aussi; mais la
cousine Mac'Miche jure ses grands dieux que ce n'est pas vrai, que tu
n'as rien.

Charles:--Elle ment; elle ment, Monsieur le juge. Demandez  Marianne
qu'elle vous fasse voir ses preuves; vous saurez de quel ct est la
vrit.

Le juge:-Je verrai, je m'en occuperai, mon ami; en attendant, je
t'accorde volontiers l'autorisation de vivre chez tes cousines Daikins;
voil deux braves filles, et qui ne ressemblent pas  la cousine
Mac'Miche!

Charles:--Merci, merci, mon bon Monsieur le juge. Juliette va-t-elle
tre contente, aussi contente que moi!

Le juge, riant:--Juliette aime un petit diable comme toi? Allons donc!
quelle plaisanterie!

Charles:--Elle m'aime si bien, qu'elle pleurait quand j'ai d entrer
chez M. Old Nick. Ainsi ce n'est pas de la petite affection, a!
pleurer! C'est qu'on ne pleure que lorsque le coeur est bien touch? Je
sais a, moi!

Le juge, riant:--Bon! Tant mieux pour toi si Juliette t'aime; cela
prouve que tu vaux mieux que je ne pensais. Va, mon ami, va chez tes
cousines. Je m'occuperai de ton affaire. Justement j'entends Marianne.

Charles:--Et vous donnerez ce qui m'appartient  mes cousines Daikins,
Monsieur le juge, n'est-ce pas?

Le juge:--Ceci ne dpend pas de moi, je te l'ai dj dit. Je ferai
seulement de mon mieux pour claircir l'affaire.

Charles sortit  moiti content; il craignait d'tre  charge  ses
cousines, et que Juliette surtout ne souffrit de leur position gne. Il
alla du ct de la rue du Baume Tranquille, et il dut passer devant la
maison de Mme Mac'Miche, rue des Combats; elle tait dans sa cuisine.
Charles mit le nez  la fentre et vit Mme Mac'Miche avec un monsieur
qui lui tait inconnu; tous deux tournaient le dos  la fentre, et
causaient avec animation, surtout Mme Mac'Miche. Son bonnet de travers,
ses mouvements dsordonns dnotaient une vive agitation et un grand
mcontentement. Charles se retira prudemment et continua son chemin.

Son coeur battit plus vivement quand il tourna le bouton de la porte
et quand il se trouva en prsence de Juliette, qui tricotait comme de
coutume. Au lger bruit qu'il fit en ouvrant la porte, Juliette se
retourna vivement, couta avec attention.

Qui est l? dit-elle d'une voix lgrement mue.

Charles sourit, mais ne rpondit pas.

C'est toi, Charles?... Mais rponds donc? Je suis sre que c'est toi!

--Juliette, Juliette, ma bonne Juliette! s'cria Charles. C'est moi,
oui, c'est moi! Je reviens pour ne plus te quitter; le juge l'a permis.
Je vivrai avec toi!

Charles s'lana au cou de Juliette avec une telle imptuosit, qu'il
manqua de la jeter par terre; elle l'embrassa avec une grande joie.

Juliette:--Mon bon Charles, que je suis contente de te savoir hors de
cette horrible maison!

Charles:--Horrible! tu as bien raison! horrible! c'est bien le mot! J'ai
eu du mal pour en sortir, va.

Juliette:--As-tu t bien malheureux, mon pauvre Charles?

Charles:--Malheureux, non! j'tais trop occup. Pense donc quel travail
pour inventer des choses affreuses, inoues, et pour les excuter tout
seul, sans autre aide que celle, trs rare et difficile, de Betty;
il fallait arriver  me faire chasser, et pourtant  ne jamais tre
dcouvert. Je n'avais pas le temps d'tre triste et malheureux.

Juliette:--Ainsi, tu n'as pas du tout pens  Marianne ni  moi?

Charles:--Au contraire, toujours. Tout ce que je faisais, ce que
j'inventais, c'tait pour vous rejoindre. Et toi, Juliette, pensais-tu 
moi?

Juliette:--Oh! moi, toujours. J'tais inquite, j'tais triste. Mes
journes ont t bien pnibles en ton absence, mon pauvre Charles!
J'avais si peur que tu ne fisses quelque chose de mal, de rellement
mal!... Tu sais que tu as toujours l'ide de te venger quand on a mal
agi envers toi; et c'est un si mauvais sentiment, si contraire  la
charit que nous commande le bon Dieu! Et quand tu offenses le bon Dieu,
mon pauvre Charles, j'en prouve une telle peine que je te ferais piti
si tu voyais le fond de mon coeur!

Charles:--Juliette, chre Juliette, pardonne-moi. Je t'assure que ce
n'est pas exprs que je suis mchant.

Juliette:--Je le sais, mon ami; mais tu te laisses trop aller, tu ne
pries pas le bon Dieu de te venir en aide, et alors... tu n'as pas de
soutien et tu tombes!

Charles:--Sois tranquille, Juliette;  prsent que je serai avec vous
deux, tu verras comme tu seras contente de moi, et comme je t'couterai
docilement, sagement.

Juliette sourit, se tut et reprit son tricot.

Charles:--Sais-tu que j'ai bien faim, Juliette; j'ai mang un morceau de
pain sec  huit heures, et il est midi pass.

Juliette:--J'attends Marianne pour dner; mais si tu veux manger une
tranche de pain, tu sais o il est, prends-en un morceau.

Charles:--Je vais manger une bouche en attendant; je craignais que tu
n'eusses dn.

Comme il achevait son morceau de pain, Marianne entra.

Ah! te voil, Charlot, dit-elle en l'embrassant tu t'es donc fait
chasser? Cela ne m'tonne pas, je l'avoue. Prends garde de te faire
chasser aussi par Juliette, qui va t'avoir toute la journe sur le dos.

Charles:--Non, Marianne, je travaillerai: j'irai chez M. le cur, chez
le matre d'cole; ils me feront travailler, et je ne vous ennuierai
pas, je ne ferai aucune sottise. Je deviens raisonnable  prsent.

Marianne, souriant:--Ah!... Depuis quand Monsieur Charlot, tes-vous
pass dans les rangs des gens sages?

Charte:--Depuis longtemps; depuis que je suis malheureux.

Marianne, riant:--C'est singulier que je ne m'en sois pas aperue, ni
Juliette non plus.

Charles:-Vous, Marianne; vous ne me connaissez pas; mais, pour Juliette,
je suis sr qu'elle me trouve de plus en plus sage.

Juliette sourit, Charles la pressa de rpondre; elle finit par dire:

Ne parlons pas du pass et songeons  l'avenir; je parie que Charles va
tre tout autre avec nous qu'avec ma cousine Mac'Miche.

Charles:--Je ressemblerai aussi peu  ce que j'tais que vous ressemblez
peu  la vieille cousine.

Marianne:--Allons! que Dieu t'entende, Charlot! Je ne demande qu' te
rendre service et  trouver en toi un second saint Charles.

Au mme instant, l porte s'ouvrit avec violence, et Mme Mac'Miche parut
sur le seuil,  la grande terreur de Juliette, qui la devina  son
souffle bruyant et au cri touff de Charles. Tout le monde garda le
silence. Mme Mac'Miche ple et tremblante, s'approcha de Marianne, qui
l'attendait de pied ferme.

Marianne, dit-elle d'une voix adoucie par l'motion, qu'avez-vous dit
au juge relativement  moi?

--Au juge! rpondit Marianne trs surprise, je ne sais ce que vous
voulez dire. Je ne me souviens pas d'avoir parl au juge.

--Vrai? reprit la Mac'Miche en se remettant de son motion, Il a donc
invent, menti; pour me faire parler sans doute?

--M. le juge n'est pas capable de mentir, dit Charles, qui tait dans
un recoin sombre de la salle, et que Mme Mac'Miche n'avait pas encore
aperu.

En entendant la voix de Charles, Mme Mac'Miche se retourna vivement et
poussa un cri d'effroi.

Madame Mac'Miche:--Le voil!... Le voil revenu, ce cauchemar de
ma pauvre vie! Comment s'est-il chapp? Remettez-le l-bas! En le
recevant, vous recevez une lgion de fes. Chassez-le! Vite, vite! Je ne
veux pas de lui, d'abord.

Marianne:--Soyez tranquille, ma cousine; vous ne l'aurez pas, quand mme
vous le voudriez. M. le juge me l'a confi, je le garde, il est sous ma
tutelle.

Madame Mac'Miche:--Et avec quoi le nourrirez-vous?

Marianne:--Ceci est mon affaire, ce n'est plus la vtre.

Charles:--Vous savez bien, ma cousine, que vous avez cinquante mille
francs qui sont  moi; vous les rendrez  Marianne, qui est ma
gardienne, et nous vivrons tous l-dessus.

--Sclrat! menteur! s'cria la Mac'Miche d'une voix trangle.

Marianne, ne le crois pas; ma fille, ne l'coute pas.

Marianne:--Pardon, ma cousine, je sais qu'il dit vrai; c'est moi qui le
lui ai appris; et maintenant que vous m'y faites penser, je me souviens
d'en avoir parl au juge; c'est peut-tre ce que vous me demandiez en
entrant.

Madame Mac'Miche:--Malheureuse! tu m'assassines! Je ne puis rien rendre;
je n'ai rien.

Marianne:--Tout cela ne me regarde pas; c'est M. le juge qui en sera
charg par l'attorney.

Madame Mac'Miche:-L'attorney! Mais c'est une infamie que ces attorneys!
Ils condamnent toujours! Dans toutes les affaires ils condamnent
quelqu'un! Je n'ai rien! Croyez-moi, mes chres, mes bonnes cousines.
Ayez piti de moi, pauvre veuve... Charles, mon bon Charles, intercde
pour moi. Songe que je t'ai log, nourri, habill pendant trois ans.

Charles:--Quant  a, ma cousine, je ne vous en ai pas grande
obligation; log comme un chien, nourri comme au workhouse, habill
comme un pauvre, battu tous les jours, abreuv d'humiliations et
d'injures. Et pendant que vous m'appeliez mendiant, vous aviez ma
fortune que vous me dissimuliez, et qui payait et au del la dpense de
la maison. Mes cousines Daikins sont pauvres, elles ne peuvent pas me
garder pour rien: il et juste que ma fortune passe entre les mains de ma
nouvelle tutrice.

Madame Mac'Miche, joignant les mains:--Mais je te dit, je te rpte que
je n'ai rien; rien  rendre, puisque je n'ai rien!

Charles leva les paules et ne rpondit pas. Marianne contemplait avec
dgot cette vieille avare, tombe  genoux au milieu de la chambre, et
continuant  implorer leur piti  tous.

La scne se compliqua par l'arrive du juge de paix, accompagn du vieux
monsieur que Charles avait vu  travers la croise chez Mme Mac'Miche.

Qu'est-ce, Madame Mac'Miche? dit le juge avec ironie;  genoux devant
vos cousines? Quel mfait, quel crime avez-vous donc commis?

Mme Mac'Miche resta atterre; elle comprit que l'attitude de suppliante
dans laquelle l'avaient surprise son correspondant et le juge, dposait
contre elle et la faisait prjuger coupable de quelque grande faute.
Elle ne trouva pas une parole pour s'excuser.

Madame Mac'Miche, continua le juge, je suis fch de vous dire que,
malgr vos dngations et vos serments rpts, il parat certain que
vous avez rellement dtenu  votre profit la somme de cinquante mille
francs appartenant  votre cousin et pupille Charles Mac'Lance, lesquels
cinquante mille francs vous avaient t confis par le pre de Charles
au profit de son fils.

Madame Mac'Miche, avec une force toujours croissante:--C'est faux! c'est
faux c'est faux! c'est faux! Je n'ai rien  ce garon et je ne lui dois
rien.

Le juge:--Prenez garde, Madame Mac'Miche. Il y a des preuves contre
vous, des preuves crites.

Madame Mac'Miche:--C'est impossible! Il n'y a rien d'crit; j'en suis
certaine.

Le juge:--Si vous persistez  nier, il faudra que je remette l'affaire
entre les mains de l'attorney, et... une condamnation... serait, le
dshonneur! Et puis... les frais entameraient vos capitaux,  vous
appartenant.

Mme Mac'Miche se roula par terre en criant:

Mon argent! mon pauvre argent! Qu'on ne touche pas  ma caisse!

Je vous ferai tous condamner  la dportation... Mais vous n'y arriverez
pas! Vous n'y trouverez rien!

Le juge:--Calmez-vous, Madame Mac'Miche; il ne s'agit pas de vous
prendre votre argent, mais de vous faire rendre celui qui ne vous
appartient pas. Monsieur Blackday, veuillez parler  Madame, et lui
faire voir clair dans cette affaire, ajouta le juge en souriant.

M. Blackday s'avana.

Madame, dit-il, je vous ai informe tantt que j'avais reu une lettre
dicte par vous, et qui me parlait de ces cinquante mille francs; cette
lettre, m'avez-vous dit, tait un tour infme de votre petit cousin,
Charles Mac'Lance. Je vous ai parl d'une autre lettre que m'avait
adresse ce pauvre garon; il me dpeignait sa lamentable situation; et
il me reparlait de cette somme dont M. le juge de paix, disait-il, avait
connaissance. J'ai t touch de l'appel de ce pauvre orphelin, et je
suis venu ici pour en causer avec vous, puis avec M. le juge de paix.
Vous avez tout ni; M. le juge de paix m'a tout dmontr par des
informations verbales, mais incontestables, et par un papier crit de
votre main. Vous avez, sans doute, ignor jusqu'ici cette dernire
circonstance, que je crois devoir vous rvler; ce papier est le reu
crit de votre main des cinquante mille francs de Charles, et remis  M.
Mac'Lance pre, lequel l'a mis dans un portefeuille qu'il a confi  des
mains sres; ce document existe encore; nous l'avons vu, M. le juge de
paix et moi. Et puis, Madame,  l'poque de la mort de M. Mac'Lance,
dcd dans votre maison, j'ai reu de vous, pour tre place en votre
nom, la mme somme de cinquante mille francs rclame par Charles:
comment justifierez-vous de la possession de cette somme?

Mme Mac'Miche, atterre par ces tmoignages accumuls, ne rpondit pas:
elle ne voyait ni n'entendait plus rien de ce qui se passait autour
d'elle; quand le juge lui demanda une dernire fois si elle voulait
restituer  Charles le capital et les intrts de la somme qui lui
appartenait, ou bien subir les chances d'un procs qui la ruinerait
peut-tre, elle trembla de tous ses membres; effare, perdue, elle tira
machinalement et avec effort la clef cache dans son estomac, murmura
d'une faon presque inintelligible: Cassette..., clef, caisse...
Sauvez..., sauvez tout.

--O se trouve la caisse? demanda le juge de paix.

--Le mur... derrire l'armoire... Et, poussant un gmissement
douloureux, elle ferma les yeux et perdit connaissance.

Le juge de paix, la laissant aux mains de Marianne, sortit avec M.
Blackday, et alla chez Mme Mac'Miche pour ouvrir la caisse et voir ce
qu'elle contenait. Ils trouvrent la clef dans la cassette, mais ils
eurent de la peine  dcouvrir la caisse, scelle dans le mur et masque
par l'armoire qu'ils ne songeaient pas  dplacer  cause de son poids;
toutefois en la poussant ils dcouvrirent qu'elle tait sur roulettes,
et qu'elle se dplaait trs facilement. Ils ouvrirent donc la caisse,
et, aprs quelques difficults pour arriver jusqu' l'intrieur, ils
trouvrent enfin le trsor; les papiers relatifs aux cinquante mille
francs de Charles et les rouleaux d'or taient spars des deux cent dix
mille francs de valeurs de Mme Mac'Miche. Le juge les prit, les compta,
dressa un procs-verbal de la rentre en possession, prit ensuite six
mille francs en or, provenant des intrts durant trois ans. Je laisse
 Mme Mac'Miche, dit-il, quinze cents francs pour payer la pension du
pauvre Charles pendant les trois annes de privations et de martyre
qu'il a passes chez elle. Je vais remettre les six mille  Marianne
pour sa dpense courante, et garder les cinquante mille francs pour les
lui verser entre les mains quand elle sera dfinitivement tutrice de
Charles.


XVI

MADAME MAC'MICHE FILE UN MAUVAIS COTON

Ces messieurs rentrrent chez Marianne. o ils trouvrent Mme Mac'Miche
revenue de son vanouissement, mais d'une pleur livide. En apercevant
les rouleaux d'or que le juge de paix remit  Marianne, elle se dressa
en poussant un rugissement comme une lionne  laquelle on arrache ses
lionceaux, et retomba aux pieds du juge de paix.

Malheureusement crature! dit-il en la regardant avec dgot. L'amour
de l'or et le chagrin d'en perdre une partie sont capables de la faire
mourir. Qu'allez-vous en faire, Marianne?

Marianne:--Si vous vouliez bien vous en charger, Monsieur le juge? Ici
nous n'avons pas de place; impossible de la garder.

Le juge:--O est Betty? Si on pouvait l'avoir, elle consentirait bien,
je pense,  soigner son ancienne matresse.

Charles:--Betty est reste chez sa coeur, la blanchisseuse.

Marianne:--Veux-tu aller la chercher, Charlot? Elle s'tablirait chez la
cousine Mac'Miche...

Charles:--J'y cours;... mais... si j'emmenais la pauvre Juliette, qui
est si pale: l'air lui fera du bien.

Juliette:--Oh oui! mon bon Charles, emmne-moi! Je suffoque! J'ai besoin
d'air et de mouvement.

Charles passa le bras de Juliette sous le sien, et ils allrent ensemble
proposer a Betty de reprendre son service chez Mme Mac'Miche. Betty
refusa d'abord, puis elle cda aux instances de Charles et de Juliette.

coute, lui dit Charles, en la soignant tu feras un acte de charit,
et tu y seras bien plus agrablement, puisque nous sommes riches a
prsent et que tu ne manqueras de rien. D'ailleurs, si elle est trop
mchante, si elle t'ennuie trop, tu t'en iras et tu viendras chez nous
ou chez ta soeur.

Ces raisons dcidrent Betty; elle les accompagna chez Marianne. En
route ils rencontrrent le charretier qui avait eu jadis une bataille
avec Mme Mac'Miche et qui tait rest dans le pays; Betty lui demanda
de vouloir bien l'aider  transporter sa matresse chez, elle. Il
entra donc chez Marianne, pendant que Charles, qui redoutait de mettre
Juliette en prsence de Mme Mac'Miche, lui proposa de continuer leur
promenade en dehors du bourg.

Bien le bonjour, Madame, dit le charretier en entrant. C'est-y a la
bourgeoise qu'il faut ramener chez elle? Qu'est-ce qu'elle a donc? Elle
est blanche comme un linceul. On dirait d'une morte!

Betty:--Non, non, elle n'est pas morte, allez. Est-ce que les mchantes
gens meurent comme a! Le bon Dieu les conserve pour leur donner le
temps du repentir; et puis pour la punition des vivants.

Le charretier:--Voyons, faut-il que je l'emporte?

Betty:--Oui, si vous voulez bien; elle n'est pas lourde, je pense; elle
vit d'air, par conomie. Le charretier, riant:--Et si elle revient, et
qu'il lui prenne envie de me battre, en rpondez-vous?

Betty, riant aussi:--Oh! moi, je ne rponds de rien; c'est  vous  vous
garer.

Le charretier, de mme:--Ah mais! dites donc! c'est que je ne voudrais
pas sentir ses ongles sur ma peau! Moi, d'abord je lche, ni une ni
deux; au premier coup de poing je la fais rouler par terre!

Betty:--Vous ferez comme vous voudrez; a vous regarde.

Le charretier:--Bon! j'enlve le colis!... Houp! j'y suis.

Et Mme Mac'Miche se trouva charge comme un sac de farine sur le dos du
charretier, ses jambes pendant par derrire, sa tte retombant sur la
poitrine du charretier. Betty suivait. Ils eurent  peine fait cent pas,
que le fardeau du charretier commena  s'agiter.

Le charretier:--H! la bourgeoisie! ne bougez pas! C'est qu'elle remue
comme une anguille! Sapristi! Tenez-lui les jambes. Mistress Betty! Elle
bat le tambour sur mes mollets  me briser les os... Allons donc, la
bourgeoise!... Je vais la serrer un brin pour la faire tenir tranquille.
Il la serra si vigoureusement dans ses bras d'Hercule, que Mme Mac'Miche
reprit tout  fait connaissance; et voulant se dbarrasser de l'tau
qui arrtait sa respiration, elle serra et pina cruellement le cou
du charretier. Il poussa un cri ou plutt un hurlement effroyable, et
ouvrant les bras il laissa tomber sa vieille ennemie sur un tas de
pierres qui bordaient la route. A son tour, Mme Mac'Miche cria de toute
la force de ses poumons.

Pourquoi l'avez-vous jete? dit Betty d'un ton de reproche.

Le charretier:--Tiens! j'aurai voulu vous y voir. Elle m'a pinc au
sang, comme une enrage qu'elle est!

Betty:--Pinc! pas possible!

Le charretier:--Tenez, voyez la marque sur mon cou!

Betty:--C'est ma foi vrai! Est-elle tratre! Elle n'avait que les doigts
de libres, elle s'en est servie contre vous.

Le charretier:--Je le disais bien! J'en avais comme le pressentiment...
Je ne m'en charge plus cette fois. Faites ce que vous voudrez, je ne la
touche pas, moi. Au revoir, Madame Betty; bien fch de vous laisser
emptre de cette besogne! Vous ne vous en tirerez qu'en la laissant se
calmer en se roulant sur ces pierres. Tenez, tenez! voyez comme elle
s'agite!

Betty, d'un air rsign:--Envoyez-moi du monde, s'il vous plat; je vais
la faire porter chez elle.

Le charretier, qui tait bon homme, s'en alla, mais revint peu
d'instants aprs avec un brancard et un ami; ils enlevrent Mme
Mac'Miche malgr ses cris, la posrent sur le brancard et la dposrent
chez elle, sur son lit. En guise de remerciement, elle leur prodigua
force injures.

Le charretier:--Allez, allez toujours! Je me moque bien de vos propos et
de vos claques; j'ai l'oreille et la peau dures. Ce n'est pas pour vous
ce que j'en fais, c'est pour soulager Mistress Betty, qui est une brave
fille et qui a une rputation bien tablie dans le pays. Au revoir,
Mistress Betty!

Betty:--Au revoir, Monsieur Donald, et bien des remercments.

Le charretier:--Tiens! vous savez mon nom! Comment que a se fait?

Betty:--Je l'ai su ds le jour o vous avez eu cette prise avec ma
matresse; on disait que vous deviez vous tablir dans notre bourg; et
vous y tes tout de mme.

Le charretier:--C'est vrai, et j'espre bien trouver une place et y
rester. Allons, je vous laisse. Viens-tu Ned?

Ned:--J'y vais, j'y vais. Bonsoir, Mistress Betty.

Betty:--Bonsoir et merci, Monsieur Ned.

Le charretier:--Ah ! mais vous connaissez donc chacun par son nom?

Betty:--Ce n'est pas malin! Vous venez de l'appeler Ned: je le rpte
aprs vous.

---Elle a de l'esprit tout de mme, dit Donald  Ned en s'en allant.
Betty, reste seule prs de Mme Mac'Miche, lui donna quelques soins qui
furent repousss avec force injures.

Je veux tre seule! criait-elle. Je veux tre seule!

--Je ne puis vous laisser tant que vous n'tes pas remise sur vos pieds,
Madame.

Mme Mac'Miche essaya de se relever; elle poussa un gmissement et
retomba sur son oreiller; elle ne pouvait ni se redresser ni se
retourner sur son lit. Betty, inquite et redoutant quelque fracture
proposa  Mme Mac'Miche d'aller chercher le mdecin.

Madame Mac'Miche:--Jamais! Je ne veux pas! Plutt mourir que payer un
mdecin.

Betty :--Mais Madame a peut-tre quelque chose de drang dans les os.
Il faut bien qu'on y voie.

Et Betty s'esquive pour aller chercher M. Killer.

Madame Mac'Miche:--Malheureuse, infortune que je suis! On me vole mon
argent; on veut me ruiner en mdecins!... Mes pauvres cinquante mille
francs! Ils les ont vols!... Et l'or! Ces pices si jolies, si
charmantes, ils les ont prises! Ah! mon Seigneur! ils m'ont pille,
assassine, gorge! Ce gueux de Charles! Cette sclrate de Marianne!
Ils ont tout racont  ce juge! Un mchant juge de paix de quatre
sous! Il m'a dvalise!... Il m'a vole peut-tre! Il faut que j'aille
voir!... Ma clef! Ils m'ont pris ma clef! Ils m'ont vol ma clef!

Mme Mac'Miche chercha encore  se lever, mais sans plus de succs que la
premire fois.

Mon Dieu! mon Dieu! s'cria-t-elle, clatant en sanglots! Je ne peux
pas y arriver! Je ne pourrai pas ouvrir ma caisse chrie! Je ne saurai
pas ce qu'ils m'ont vol, ce qu'ils m'ont laiss!... A deux pas de mon
trsor, de ce qui fait ma vie, mon bonheur! Et ne pouvoir y arriver! ne
pas pouvoir toucher mon or, le manier, l'embrasser, le serrer contre
ma poitrine, contre mon coeur! Mon or, mon cher et fidle ami! Mon
esprance, ma rcompense, ma joie! Oh! rage et dsespoir!

Quand Betty rentra avec le mdecin, ils la trouvrent en proie  une
violente attaque de nerfs accompagne de dlire. Elle ne parlait que de
sa caisse, de sa clef, de son or. Le mdecin examina la jambe gauche,
qui ne faisait aucun mouvement; il reconnut une fracture. Aid de Betty,
il dshabilla Mme Mac'Miche, la coucha dans son lit, fit le pansement
ncessaire, mit l'appareil voulu pour que les os puissent reprendre,
et recommanda du calme, beaucoup de calme, de peur que la tte ne
s'engaget tout  fait.

Betty crut devoir avertir Charles et les miss Daikins de ce qui arrivait
 la cousine Mac'Miche.

Je vais profiter de son moment de calme, pensa-t-elle, pour courir
jusque l-bas.

Vous voil dj de retour, Betty? dit Marianne, qui, aide de Charles,
servait le dner recuit, refroidi et rchauff. Dnez-vous avec nous?

Betty:--Je ne demanderais pas mieux, bien sr; mais ne voil-t-il pas
que la cousine Mac'Miche a la jambe casse  prsent.

Marianne:--Casse! C'est-il possible! Quand donc? Comment donc?

Betty raconta ce qui tait arriv. Quant au charretier,
continua-t-elle, il n'est pas fautif; c'est qu'elle l'a pinc! Fallait
voir comme son cou tait noir! La douleur lui a fait lcher prise, et...
par malheur elle a roul sur les pierres! C'est l qu'elle se sera
fracture, comme dit le mdecin.

Marianne:--Ecoutez, Betty, dnez avec nous; nous avons tout juste de
quoi; le juge nous avait donn un poulet que j'ai fait rtir; il est un
peu sec  force d'avoir attendu, mais nous sommes tous jeunes, avec de
bonnes dents et bon apptit. Et puis, voici une omelette pour fter le
retour de Charlot.

Betty:--Et Mme Mac'Miche donc qui est seule?

Marianne:--Elle n'a besoin de rien, que de repos, a dit le mdecin; et
vous, vous avez, comme nous tous, besoin de manger. Voyez donc! Il est
prs de trois heures, et nous dnons d'habitude  une heure. Viens, ma
Juliette, tu es ple et fatigue! mets-toi  table.

Marianne amena et tablit Juliette  sa place accoutume, s'assit 
cot, et lui servit un morceau d'omelette bien chaude.

Eh bien, o est Charlot? dit Marianne en regardant de tous cts aprs
avoir servi Betty.

Juliette:--Il va revenir, m'a-t-il dit; il nous demande de ne pas
l'attendre.

On ne fit plus d'observation, et les convives mangrent avec un apptit
aiguis par un retard de deux heures.

C'est singulier que Charles ne rentre pas, dit Marianne en rservant
la part de poulet qui lui revenait. Pourvu qu'il n'ait pas t faire
quelque sottise!

--Oh non! rpondit vivement Juliette. Au contraire!

Marianne:--Comment, au contraire? Tu sais donc o il est?

Juliette:--Oui, il me l'a dit.

Marianne:--O est-il? Pourquoi ne le dis-tu pas?

Juliette:--Parce qu'il m'a demand de ne le dire que lorsque Betty
aurait fini son dner, pour qu'elle pt manger tranquillement et  sa
faim.

Betty:--Tiens! pourquoi cela? O est-il all?

Juliette:--Il est all prs de Mme Mac'Miche, dans le cas o elle
viendrait  s'veiller et qu'elle aurait besoin de quelque chose. Il m'a
demand la permission d'y aller. C'est un bon sentiment, et je l'y ai
encourag.

Marianne:--Et tu as bien fait, Juliette! et Charles est un bon coeur,
un brave garon! C'est bien, a! Ce que tu me dis m'attache  lui et me
fait bien plaisir!

Juliette embrassa sa soeur; elle avait des larmes dans les yeux. Betty,
qui finissait son dner, ploya sa serviette, remercia Marianne et
disparut.


XVII

BON MOUVEMENT DE CHARLES. IL S'OUBLIE AVEC LE CHAT

Charles avait t touch de l'accident fcheux arriv  sa vieille
cousine; il eut la bonne pense d'expier les tours innombrables qu'il
lui avait jous, en aidant Betty  la soigner pendant sa maladie, qui
pouvait tre longue. Il remit donc son dner  son retour et courut chez
la cousine Mac'Miche. Quand il arriva, elle tait dj retombe dans son
dlire; elle appelait au secours pour garder son or qu'on lui volait;
elle passait des larmes du dsespoir aux cris de colre et d'effroi.
Elle ne reconnut pas Charles et le supplia de lui rendre son or, son
pauvre or.

Charles pensa que cette grande et dangereuse agitation serait peut-tre
calme par la vue de cet or tant aim, tant regrett: il trouva une
double clef qui tait dans un tiroir, ouvrit la cassette, y trouva une
autre clef, celle de la caisse; et, se souvenant de la place indique,
il poussa l'armoire, qu'il savait facile  remuer, vit la serrure dans
le mur, ouvrit encore et trouva, aprs quelques recherches, le trsor
bien-aim; il prit les rouleaux d'or, referma le reste, et posa les
rouleaux sur le lit de Mme Mac'Miche,  porte de ses mains; puis il
s'assit et attendit.

Elle ne tarda pas  ouvrir les yeux,  regarder ses mains vides.

Rien! dit-elle  mi-voix, rien!

Puis, apercevant ses rouleaux d'Or, elle poussa un cri de joie, les
saisit, les passa d'une main dans l'autre, les baisa, les ouvrit, les
compta, les baisa encore, aperut Charles et le regarda avec effroi.

--Pourquoi viens-tu? Tu veux me voler mon or?

Charles:--Rassurez-vous, ma cousine! C'est moi, au contraire, qui vous
l'ai rapport.

Madame Mac'Miche:--Toi! Oh! Charles! mon ami, mon sauveur! C'est toi?
Eh! Charles! que tu es bon! Ne le dis  personne! Il me le reprendrait,
cet infme juge! O le mettre? O le cacher?

Charles:--Sous votre oreiller, ma cousine! Personne n'ira l'y chercher.

Mme Mac'Miche le regarda avec mfiance.

J'aime mieux tout garder dans mes mains, dit-elle.

Elle s'agita, eut l'air de chercher.

J'ai soif; Betty ne m'a rien donn.

Charles courut chercher quelques groseilles dans le jardin, les crasa
dans un verre d'eau, y ajouta du sucre et le prsenta  Mme Mac'Miche.
Elle but avec avidit.

C'est bon! c'est trs bon!...

Et, aprs un instant de rflexion:

O as-tu pris le sucre? je ne veux pas acheter du sucre.

Charles:--C'est celui de Marianne; c'est elle qui vous en fournira, ma
cousine.

Madame Mac'Miche:--A la bonne heure!... C'est trs bon! a me fait du
bien... Donne-m'en encore, Charles.

Charles lui en apporta un second verre, qu'elle but avec la mme avidit
que le premier.

Madame Mac'Miche:--C'est bon! je me sens mieux... Mais tu es bien sr
que c'est Marianne qui paye le sucre?

Charles:--Trs sr, ma cousine! Ne vous en tourmentez pas.

Madame Mac'Miche:--Et Betty? Je ne veux pas la payer.

Charles:--Vous ne la payerez pas; elle ne demande rien.

Madame Mac'Miche:--Bon! Mais je ne veux pas la nourrir non plus.

Charles:--Elle mangera chez Marianne; calmez-vous, ma cousine; on fera
tout pour le mieux.

Madame Mac'Miche:--Et le mdecin? Je n'ai pas de quoi le payer.

Charles:--Marianne payera tout.

Ces assurances ritres calmrent Mme Mac'Miche qui s'endormit
paisiblement.

Quand Betty entra, Charles, lui expliqua ce qui s'tait pass, ce qu'il
avait dit et promis, et recommanda bien qu'on ne lui enlevt pas ses
rouleaux d'or. Puis il se retira et courut jusque chez ses cousines.

Charles, entrant:--Me voici, Juliette! J'ai une faim terrible! Mais j'ai
bien fait d'y aller. Je te raconterai a quand j'aurai mang.

Marianne embrassa Charles avant qu'il comment son repas. Juliette
quitta son fauteuil, marcha  ttons vers lui, et, lui prenant la tte
dans ses mains, elle lui baisa le front  plusieurs reprises.

Charles, mangeant:--Merci, Juliette, merci; tu es contente de moi! Ce
que j'ai fait n'tait pourtant pas difficile. Cette malheureuse femme
fait piti!

Juliette:--Piti et horreur! Cet amour de l'or est rvoltant! J'aimerais
mieux mendier mon pain que me trouver riche et m'attacher ainsi  mes
richesses.

Marianne:--Malheur aux riches! a dit Notre-Seigneur; aux riches qui
aiment leurs richesses! C'est l le mal et le malheur! C'est d'aimer cet
or inutile! C'est d'en tre avare! de ne pas donner son superflu  ceux
qui n'ont pas le ncessaire!

Charles, mangeant:--Si jamais je deviens riche, je donnerai tout ce qui
ne me sera pas absolument ncessaire.

Juliette:--Et comment feras-tu pour reconnatre ce qui n'est pas
absolument ncessaire?

Charles, mangeant:--Tiens; ce n'est pas difficile! Si j'ai une
redingote, je n'ai pas besoin d'en avoir une seconde! Si j'ai une salle
et une chambre je n'ai pas besoin d'en avoir davantage. Si j'ai un dner
 ma faim, je n'ai pas besoin d'avoir dix autres plats pour me faire
mourir d'indigestion. Et ainsi de tout.

Juliette:--Tu as bien raison. Si tous les riches faisaient comme tu dis,
et si tous les pauvres voulaient bien travailler, il n'y aurait pas
beaucoup de pauvres.

Charles:--Marianne,  prsent que nous sommes riches, vous n'irez plus
en journe comme auparavant.

Marianne:--Tout de mme, mon ami; n'avons-nous pas nos dettes 
acquitter! Et je ne veux pas les payer sur la fortune de mes parents,
dont Juliette aura besoin si je viens  lui manquer. Encore cinq annes
de travail, et nous serons libres.

Charles:--Marianne, je vous en prie, payez avec mon argent! J'en ai bien
plus qu'il ne nous en faut! Pensez donc, deux mille cinq cents francs
par an!

Marianne:--Ni toi ni moi, nous n'avons le droit de faire des gnrosits
avec ta fortune, Charlot; toi, tu es un enfant, et moi, je vais tre ta
tutrice: je dois donc faire pour le mieux pour toi et non pour moi.

Charles ne dit plus rien. Il s'assit prs de Juliette: et arrangea avec
elle l'emploi de leurs journes.

Juliette:--D'abord tu me mneras  la messe  huit heures...

Charles:--Tous les jours! Je crains que ce ne soit un peu ennuyeux.

Juliette, souriant:--Oui, tous les jours. Et la messe ne t'ennuiera pas,
j'en suis sre, quand tu penseras que tu me procures ainsi un bonheur et
une consolation; et puis ce n'est pas bien long, une petite demi-heure.

Charles:--Bon. Aprs?

Juliette:--Aprs, nous irons faire une promenade, nous visiterons
quelques pauvres gens; nous leur ferons du bien selon nos moyens; puis
nous entrerons, tu t'occuperas pendant que je tricoterai. Aprs dner
nous ferons encore une promenade, et puis nous travaillerons.

Charles:--Et j'aiderai Marianne  faire le mnage; et puis je jouerai un
peu avec le chat. J'aime beaucoup les chats.

Juliette:--Tu ne le tourmenteras pas?

Charles:--Oh non! Je m'amuserai en l'amusant.

Juliette:--C'est arrang alors. Commenons de suite. Donne-moi mon
tricot, je t'en prie. Je ne sais ce qu'il est devenu avec ces histoires
de la cousine Mac'Miche.

--A propos de cousine Mac'Miche, dit Charles en donnant  Juliette
son tricot, il faudra que j'aille souvent aider la pauvre Betty  la
soigner. Et il y en a pour longtemps! Betty n'y tiendrait pas si elle
n'avait quelqu'un qui vnt l'aider... Tiens! voici le chat!... Minet,
Minet, viens, mon Minet, viens faire connaissance avec ton nouvel
ami. Minet approcha sans mfiance et fit le gros dos et ron-ron en se
frottant aux jambes de Charles qui le caressa, le prit sur ses genoux
et l'embrassa. Le chat se sentit tout  fait  l'aise et frotta sa tte
contre la joue de Charles.

Charles:--Bien, mon ami, tu es un bon Minet; je serai ton ami et je
t'apprendrai  faire de jolies choses... D'abord, sais-tu scier?... Tu
vas voir comme c'est joli et amusant.

Charles plaa entre ses jambes les pattes de derrire du chat, prit de
chaque main une des pattes de devant et une des oreilles, et le fit
ployer comme les scieurs de long quand ils scient  deux une pice de
bois. Puis il le releva, puis il le fit ployer encore; le chat, ne
trouvant pas le jeu fort  son gr, se dbattit, mais en vain; Charles
serrait davantage les jambes pour maintenir celles du chat et tenait
plus fortement les pattes de devant et les oreilles;  chaque rvrence
qu'il lui faisait excuter, le chat faisait un demi-miaulement furieux.

Bravo! s'cria Charles; trs bien! Il imite le bruit de la scie;
entends-tu, Juliette?

Et il faisait scier le pauvre chat avec un redoublement de vigueur.

Juliette:--Que fais-tu donc, Charles? Je parie que tu le tourmentes. Il
miaule comme s'il n'tait pas content.

Charles:--Pas du tout! Il imite le bruit de la scie; il est enchant;
s'il tait ouvrier scieur, tu l'entendrais rire... ou jurer peut-tre,
car ils jurent tous... Aie! ae! vilaine bte! Quel coup de griffe il
m'a donn! Le voil qui se sauve. Attends, imbcile! tu vas en recevoir
pour ta peine!

Avant que Juliette et eu le temps d'arrter Charles dans ses projets de
vengeance, il avait disparu; elle l'entendit courir, crier des sottises
au chat; puis elle entendit plusieurs miaulements dsesprs, deux ou
trois cris pousss par Charles et puis plus rien. Deux minutes aprs,
Charles revenait prs de Juliette.

Juliette, agite:--Charles, qu'as-tu fait du pauvre chat? Pourquoi
a-t-il miaul, et pourquoi as-tu cri?

Charles, mu:--Parce que ton chat est une mchante bte qui m'a mordu,
griff, qui m'aurait mis en pices si je ne l'avais maintenu de toutes
mes forces. Aussi l'ai-je fouett d'importance!

Juliette:-Pauvre bte! Ce chat a toujours t trs bon; c'est toi qui
l'as mis en colre en le tourmentant. Et je suis trs fche contre toi!

Charles:--Oh! Juliette! tu es fche contre moi pour un mchant chat qui
m'a fait mal, qui a un caractre dtestable, qui ne comprend pas le jeu!

Juliette:--Et comment veux-tu qu'il s'amuse  un jeu qui lui fait mal ou
tout au moins qui l'ennuie?

Charles:--Et c'est ce qui prouve qu'il est bte.

Juliette:--Et parce qu'il est bte, tu le bats, tu le fouettes comme
s'il avait de la raison, comme s'il pouvait comprendre? Tu fais pour lui
pis que ne faisait ta cousine Mac'Miche pour toi.

Charles:--Voyons, Juliette, ne sois pas fche; pardonne-moi. J'tais
en colre, vois-tu! Il m'avait dj griff avant que je l'eusse battu.
Juliette:--Je te pardonnerai si tu me promets de ne plus recommencer et
de ne jamais battre mon chat.

Charles:--Je te le promets; je jouerai avec lui sans le battre et sans
le tourmenter.

--Bon; alors je te pardonne, dit Juliette en souriant et en lui tendant
la main.

Charles, l'embrassant:--Merci, ma bonne, ma chre Juliette! Comme tu es
diffrente de la vieille cousine! Comme je serai heureux prs de toi!
Et comme je t'obirai! Tu vois dj comme je suis doux! Au lieu de me
mettre en colre, je t'ai demand de suite pardon.

Juliette, riant:--Tu appelles cela tre doux! Et ta colre contre le
pauvre chat?

Charles, riant aussi:--Ah! c'est vrai! Mais tu sais que j'ai promis de
ne pas recommencer... Dis donc, Juliette, si je courais jusque chez la
cousine pour savoir comment elle est et si Betty n'a pas besoin de moi?

Juliette:--Je veux bien; seulement, je te ferai observer qu'il est tard,
et que tu n'as ni rang ni balay la salle.

Charles:--Alors je vais commencer par l.

Et Charles, enchant de lui-mme, presque surpris de sa docilit, se mit
 l'ouvrage avec une telle ardeur, qu'un quart d'heure aprs, tout tait
nettoy, rang, mis en ordre.

J'ai fini, dit-il; et si tu voyais comme c'est bien, comme c'est
propre, comme tout est bien en place, tu serais joliment contente de
moi!

Juliette, souriant:--Sois modeste dans la prosprit, mon bon Charlot!
Tu as un air triomphant qui ressemble un peu  de l'orgueil.

Charles:--C'est qu'il y a de quoi!... Ce balai est excellent! Je n'en
avais jamais eu de si bon! Il a balay! Cela allait tout seul! Aussi je
suis content, et je pars. Au revoir, Juliette! Tu n'as besoin de rien?
Juliette:--De rien du tout; je te remercie. Ne reste pas trop longtemps
absent.

Charles:--Non, non, sois tranquille; dans une demi-heure je serai de
retour.

Et d'un bond il fut dans la rue. Il courut (c'tait son allure
accoutume, il ne marchait que lorsqu'il ne pouvait faire autrement), il
courut donc jusque chez sa cousine Mac'Miche; Betty n'tait pas dans la
cuisine: il monta dans la chambre; il y trouva Mme Mac'Miche seule, se
dbattant dans son lit, gmissant, disant des phrases incohrentes, dans
un vritable dlire. Betty tait absente. Charles approcha et chercha
 la calmer. Elle ouvrit des yeux effars, le regarda, eut l'air de le
reconnatre et lui fit voir ses mains vides.

On vous a t votre or? demanda Charles.

Madame Mac'Miche:--Tout, tout. Plus rien! Ils ont tout vol. L'or, la
clef, tout.

Charles:--Mais qui vous a vol l'or et la clef?

Madame Mac'Miche:--Charles! Ce Charles maudit, qui est l'ami des fes;
ils ont tout pris! Deux grands gnies noirs! Les amis de Charles! Oh!
mon or! mon pauvre or!

Elle retomba sur son oreiller, recommena ses cris et ses hurlements.

Charles tait fort embarrass, ne sachant que faire, ignorant qui avait
enlev les rouleaux d'or. Faute de mieux il essaya de lui donner  boire
comme il l'avait dj fait; aprs lui avoir prpar un verre d'eau de
groseilles il le lui prsenta; elle le saisit, le regarda et le lana au
milieu de la chambre, en disant:

Ce n'est pas mon or! Je veux mon or!


XVIII

JULIETTE LE CONSOLE, REPENTIR DE CHARLES

Charles s'assit en face du lit de la malheureuse folle et rflchit. Il
se souvint des nombreuses vengeances qu'il avait exerces contre elle,
de la joie qu'il avait prouve en lui parlant de ses cinquante mille
francs; et en observant le bouleversement que cette rvlation avait
opr dans l'esprit de Mme Mac'Miche, il se souvint des reprsailles
auxquelles il s'tait livr  chaque injustice ou violence dont il avait
t victime. Il se souvint des conseils sages et modrs de la bonne
Juliette, et il regretta de les avoir repousss. Le dlire, l'agonie
de cette mchante femme, veillrent des remords dans cette me
naturellement droite et bonne. Il s'accusa d'avoir provoqu ce dlire en
lui faisant croire  ses relations avec les fes.

Il se repentit et il pleura. Aprs avoir pleur, il pria; agenouill
prs du lit de cette femme dont la bouche vocifrait des imprcations,
il pria pour elle, pour lui-mme; il implora le pardon du bon Dieu pour
elle et pour lui.

Quand Marianne vint savoir des nouvelles de sa cousine Mac'Miche, elle
trouva Charles priant et pleurant encore. Surprise et effraye, elle le
releva.

Qu'as-tu, mon Charlot? Est-elle morte? O est Betty? (Mme Mac'Miche
tait tendue ple et sans mouvement; son dlire avait cess.)

Charles:--Elle vit encore mais elle dit des choses horribles! Elle
demande son or, elle crie au voleur, elle blasphme contre le bon Dieu.
Et je priais pour elle... et pour moi qui ai contribu  la mettre dans
ce terrible tat. Je ne sais o est Betty. Quand je suis entr, ma
pauvre cousine tait seule et en dlire.

Marianne:--Pauvre Charlot! Tu as bon coeur! C'est bien d'avoir pri pour
elle! Tu avais t si malheureux chez elle!

Charles:-Mais je l'ai tant fait enrager de moiti avec Betty! Je crains
d'avoir contribu  sa maladie.

Marianne:--Si tu as contribu  sa maladie, tu vas contribuer  sa
gurison par les soins que tu lui donneras. O comptais-tu aller en
sortant d'ici?

Charles:--Chez Juliette, qui est seule depuis longtemps, et que je
devais rejoindre dans une demi-heure.

Marianne:--Eh bien, mon ami, pour commencer ton expiation, avant de
rentrer, va chercher le mdecin; tu lui diras que je l'attends ici; et
tu lui expliqueras l'tat dans lequel tu as trouv ta cousine.

Charles:--Oui, Marianne, j'y cours... Pauvre femme, dit-il en jetant un
dernier regard sur Mme Mac'Miche, comme elle est affreuse! Quel rire
mchant elle a! Tenez, elle ouvre les yeux! Voyez comme elle les roule!

Marianne:--Il est certain qu'elle a le regard... d'un diable, pour dire
les choses telles qu'elles sont... Oui, tu as raison... Pauvre femme!...
Que Dieu daigne la prendre en piti! Je la crois bien malade; et
peut-tre aprs le mdecin faudra-t-il le prtre.

Charles courut sans reprendre haleine jusque chez le mdecin, auquel il
expliqua la position alarme de Mme Mac'Miche et l'attente de sa cousine
Marianne.

Le mdecin hocha la tte, et dit qu'il la considrait comme perdue par
suite de l'exaltation o la mettait la restitution des cinquante mille
francs opre par le juge de paix; il promit d'y retourner ds que son
souper serait fini.

Charles se retira fort triste et se reprochant amrement d'avoir
provoqu cette restitution par sa lettre  M. Blackday. En rentrant, il
ouvrit lentement la porte, et vint prendre place prs de Juliette.

C'est toi enfin, mon bon Charles! dit Juliette ds qu'il eut ouvert la
porte. Comme tu as t longtemps absent! Que s'est-il donc pass? Tu es
triste, tu ne me dis rien.

Charles:--Je suis triste, il est vrai, Juliette; ma pauvre cousine est
bien mal, et j'ai des remords d'avoir contribu  sa maladie par
les peurs que je lui ai faites, les contrarits que je lui ai fait
supporter, et par-dessus tout par la part que j'ai prise dans la
dmarche du juge, il lui a enlev ce qu'elle avait  moi. Le mdecin
dit que c'est a qui lui a donn le dlire, la fivre, ce qui la tuera
peut-tre! Et c'est moi qui aurai caus sa mort. J'ai bien pri le bon
Dieu pour elle et pour moi, Juliette!

Juliette:--Oh! Charles, que je suis heureuse de t'entendre parler ainsi!
Quel bien me fait ce retour srieux  de bons sentiments! Je l'avais
tant demand pour toi au bon Dieu!... Tu pleures, mon bon Charles? Que
Dieu bnisse ces larmes et celui qui les rpand.

Charles pleurait en effet; il se jeta au cou de Juliette, qui mla ses
larmes aux siennes; et il pleura quelque temps encore pendant que son
coeur priait et se repentait.

Juliette:--Charles, prends mon Imitation de Jsus-Christ, et lis-en un
chapitre; cela nous fera du bien  tous les deux.

Charles obit et lut avec un accent mu un chapitre de ce livre
admirable. Quand il eut fini, il se sentit remis de son trouble.
Juliette tait calme.

Sais-tu, lui dit-elle, que lors mme que tu n'aurais rien dit, rien
demand de la fortune que t'a laisse ton pre, Marianne en avait dj
parl au juge; et pendant que tu tais dans ton affreux Fairy's Hall,
ils en avaient parl srieusement: Marianne avait remis au juge le reu
de Mme Mac'Miche, et M. Blackday s'tait crois avec une lettre du juge
qui lui demandait des renseignements sur les sommes qui t'appartenaient
et que retenait injustement ta cousine. Ainsi, tu vois que tu ne lui as
fait aucun mal, et que tu ne dois avoir aucun remords.

Charles:--Dieu soit lou! Merci, Juliette, de ce que tu m'apprends! Quel
poids tu enlves de dessus mon coeur!

Charles baisa la main de Juliette qu'il tenait dans les siennes.

Juliette:--Elle est donc plus malade, cette pauvre femme?

Charles:--Marianne la trouve trs mal puisqu'elle a parl du prtre
aprs le mdecin. Elle a un affreux dlire; et la pauvre malheureuse ne
parle que de son or; c'est pnible  entendre!

Juliette:--Voil les avares! ils aiment tant leur or qu'ils n'ont plus
de coeur pour aimer le bon Dieu ni les hommes.

Quelqu'un frappa  la porte; Charles alla ouvrir. C'tait Betty et le
charretier Donald.

Charles:--Te voil donc enfin, Betty! O tais-tu? Marianne est prs de
ma cousine Ma'Miche, qui est trs mal.

Betty:--Je le crois bien, qu'elle est mal, aprs ce qui est arriv! M.
le juge est venu reprendre la clef de la caisse, pour que personne ne
pt y toucher pendant la maladie de Mme Mac'Miche. Ne voil-t-il pas
qu'il aperoit les rouleaux d'or qu'elle tenait dans ses mains? Vu son
tat, M. le juge craint qu'elle ne les perde, que quelqu'un ne les lui
prenne; quand elle voit que M. le juge et l'autre monsieur vont ouvrir
la caisse, elle crie comme une possde; le juge, qui ne se trouble pas
si facilement, revient prs d'elle pour lui enlever ses rouleaux et les
remettre dans la caisse; elle se dbat et crie de toute la force de ses
poumons. L'autre monsieur venant en aide  M. le juge, ils parviennent 
lui arracher son or, qu'ils enferment dans la caisse et en emportent la
clef. A partir de ce moment elle est devenue folle furieuse. Elle me
faisait peur, savez-vous? Je me suis dit que jamais je ne passerais la
nuit seule prs de cette forcene qui appelait les fes  son secours,
et qu'il me fallait une socit, un quelqu'un. J'ai couru de droite et
de gauche sans trouver personne qui voult bien me rendre ce service. Je
me dsolais, j'en pleurais, lorsque j'ai rencontr ce bon M. Donald, qui
veut bien, lui; seulement, nous venions voir Mlle Marianne pour qu'elle
fasse prix avec M. Donald pour le temps qu'il passera prs de la cousine
Mac'Miche.

Juliette:--Vous trouverez Marianne prs de ma cousine; elle y est depuis
que Charles est all chercher le mdecin.

Betty:-Tiens! elle est donc plus mal, qu'on a t au mdecin?

Juliette:--Charles dit que Marianne la trouve trs mal.

Betty:--Allons-y tout de suite, Monsieur Donald. Ces dames vous payeront
bien, soyez tranquille.

Donald:--Oui, si ce n'est pas votre bourgeoise qui paye.

Betty:--Non, non, a s'arrangera. Au revoir, la compagnie.

Betty et Donald furent bientt remplacs prs de Charles et de Juliette
par Marianne, qui leur dit que le mdecin tait fort inquiet, qu'il
avait fait un forte saigne, laquelle n'avait encore amen aucun
soulagement; il trouvait que l'ide de Charles, de lui faire tenir de
l'or dans ses mains, avait t excellente et avait dj ramen du calme;
mais il craignait beaucoup que l'enlvement violent de cet or n'ament
les plus funestes rsultats.

Betty vient d'arriver, ajouta Marianne, avec un charretier de ses amis
pour veiller la cousine cette nuit, la soulever, la faire changer de
position et surtout pour rassurer Betty elle-mme, qui a une peur
affreuse de tout ce que dit la cousine et des cris qu'elle pousse sans
cesse. Et maintenant, continua Marianne, Charles va m'aider  prparer
le souper; notre, journe a t toute drange depuis onze heures... Tu
es pale, ma pauvre Juliette. Veux-tu faire une petite promenade avec
Charles pendant que je mettrai le couvert?

Juliette ayant accept l'offre de sa soeur, Charles l'emmena.

Si nous allions passer quelques instants  l'glise, Charles? veux-tu?
Et nous irons de l chez M. le cur pour lui faire connatre l'tat de
notre malheureuse cousine, et lui demander d'aller la voir.

--Avec plaisir, Juliette; je prierai mieux  l'glise que chez ma
cousine Mac'Miche.

Ils y allrent et rencontrrent en sortant l'excellent cur, qu'ils
informrent de l'tat de Mme Mac'Miche.

Je vais y aller, dit-il; j'y passerai la nuit s'il le faut, mais je ne
la laisserai pas mourir sans sacrements.

Charles et Juliette abrgrent leur promenade, parce que Charles ne
voulait pas laisser Marianne tout prparer  elle seule, pour leur
souper. Aprs le repas vint le coucher; on s'aperut, au dernier moment,
qu'on n'avait pas de lit pour Charles. Il proposa de coucher sur deux
ou trois chaises, mais Juliette s'y refusa absolument; elle coucha
avec Marianne, et abandonna son lit  Charles, malgr une rsistance
dsespre.


XIX

CHARLES HRITIER ET PROPRITAIRE

Charles s'veilla de bonne heure; il eut de la peine  quitter son
excellent lit, mais il voulait aller savoir des nouvelles de la malade
avant de mener Juliette  la messe; il tait cinq heures; il n'avait pas
de temps  perdre. Il sauta donc  bas de son lit, courut  la cuisine
pour faire ses ablutions, se lava de la tte aux pieds dans un baquet
d'eau bien frache, se peigna, se brossa, revtit ses habits uss,
percs et sans couleur dfinie, et sortit au moment o Marianne entrait
pour faire le feu et apprter le djeuner.

Marianne:--Dj prt, Charlot? Et o vas-tu donc si matin?

Charles:--Je vais savoir des nouvelles de ma cousine et donner  Betty
une heure et demie de repos; il est prs de six heures, je serai de
retour  sept et demie.

Marianne: Va, va, mon ami; c'est trs bien. Reviens exactement  l'heure
dite; sans exactitude, un mnage marche tout de travers; il faut qu'un
peu avant huit heures nous ayons djeun, et que je sois prte  partir
pour t'acheter un lit, des vtements, du linge, tout ce qui te manque,
enfin; et, aprs, j'irai en journe chez M. le juge.

Charles:--Je serai exact,  moins qu'on ne me retienne prisonnier, ce
que je ne pense pas.

Charles courut chez Mme Mac'Miche, qu'il trouva dans un tat de plus en
plus alarmant. La nuit avait t affreuse; elle avait repousse le cur
une partie de la nuit, le prenant pour un des voleurs de son trsor.
Mais  force de douceur, de charit, d'exhortations affectueuses et
paternelles, le cur tait parvenu  s'en faire couter; il obtint mme
une confession, quoique incomplte, car elle l'interrompit plusieurs
fois pour crier: Je ne veux pas parler des cinquante mille francs de
Charles; on me les reprendrait. Depuis, elle avait paru plus calme;
mais quand le cur, harass de fatigue, se retira pour prendre deux
ou trois heures de repos, elle fut reprise de son agitation, qui alla
toujours en augmentant jusqu' l'arrive de Charles. La pauvre Betty
tait extnue; Donald dormait et ronflait dans un fauteuil, aprs avoir
veill toute la nuit. Charles promit  Betty de lui chercher et de lui
envoyer une femme pour la remplacer, et il prit son allure ordinaire
pour avertir Marianne de ce qui se passait.

Marianne:--C'est moi qui irai remplacer Betty; elle va manger un
morceau, se coucher et dormir jusqu'au soir; et moi, aprs avoir fait
mes emplettes, je passerai la journe-l-bas au lieu d'aller chez le
juge de paix. Va le prvenir, Charlot; dis-lui pourquoi je n'y vais pas
aujourd'hui. Je te confie ma pauvre Juliette; soigne-la, et vois  faire
le dner et le souper de ton mieux pour nous tous, car il faut bien que
nous donnions  manger  Betty et au garde-malade qu'elle s'est choisi
pour adjoint.

Charles:--Mais vous, Marianne, vous n'allez pas rester toute la journe
chez ma cousine? Quelle fatigue pour vous! Et quel spectacle que cette
pauvre femme mourante qui ne songe qu' son or!

Marianne:--Tu m'enverras quelqu'un pour me relayer  l'heure du dner;
le soir, Betty reprendra son poste prs de la malade, et moi le mien
prs de Juliette.

Charles fit la commission de Marianne au juge, qui le reut trs
amicalement et qui promit d'envoyer sa bonne deux ou trois fois dans la
journe pour laisser  Marianne la libert de prendre ses repas et de
faire son mnage.

Ils prirent tous leur caf au retour de Charles, et chacun s'en alla 
ses affaires; Marianne libra Betty, et lui fit prendre son djeuner,
ainsi qu' Donald qui s'tait veill et qui engloutit une terrine
pleine de caf au lait avec une livre de pain qu'il y mit tremper. Betty
se coucha, Donald alla faire un somme dans la salle, et Marianne resta
seule prs de la malade, qui s'tait calme.

Le calme continua et donna  Marianne le temps de ranger la chambre, de
laver ce qui tait sale, de tout essuyer, nettoyer. La cousine Mac'Miche
dormait toujours.

C'est une crise favorable, pensa Marianne; en s'veillant, elle aura
repris toute sa connaissance.

Charles avait conduit Juliette  la messe; puis, au lieu de se promener,
ils taient rentrs chez eux pour faire le mnage.

Marianne pourra se reposer bien  son aise quand elle reviendra, car
elle n'aura plus rien  faire, dit Juliette.

Charles fut surpris de voir la part que prenait Juliette  ce travail
qui semblait impossible pour une aveugle. Pendant que Charles balayait,
elle lavait et essuyait la vaisselle, la replaait dans le dressoir,
nettoyait le fourneau. Ils allrent ensuite faire les lits, balayer et
essuyer partout. Ils reurent la literie et les effets qu'avait achets
Marianne, et ils mirent tout en place; Charles essaya de suite ses
vtements neufs: ils lui allaient  merveille et lui causrent une joie
que partagea Juliette. Quand tout fut termin, Juliette prit son tricot,
Charles prit un livre et lut tout haut: c'tait un livre instructif et
amusant, intitul Instructions familires ou Lectures du soir.

Charles, aprs avoir lu quelque temps:--Quel bon et intressant livre!
Je suis content de le lire. Et quelles histoires amusantes on y raconte!
Tout le monde devrait avoir ce livre-l! Quand j'aurai de l'argent, je
l'achterai, bien sr. Est-ce qu'il cote cher?

Juliette:--Mais oui! Cher pour nous qui ne sommes pas riches. Les deux
volumes, qui sont trs gros, il est vrai, cotent cinq francs.

Charles:--Quel dommage! C'est trop cher! Je n'ai pas le sou.

Juliette:--Mais quand tu auras ta fortune, tu pourras l'acheter.

Charles:--Dis-moi, Juliette, comment la cousine Mac'Miche a-t-elle fait
pour tre si riche?

Juliette:--Je ne sais pas; elle aura toujours amass en se privant de
tout.

Charles:--Mais  quoi lui servait son argent puisqu'elle se privait de
tout?

Juliette:--A rien du tout; il ne lui a jamais procur la moindre
douceur.

Charles:--Comme c'est drle, de se faire riche pour vivre comme si l'on
tait pauvre! Dis donc, Juliette, si elle meurt, que fera-t-on de son
argent?

Juliette:--Je ne sais pas du tout; j'espre qu'on le donnera aux
pauvres.

Charles:--Ce sera bien fait, car je ne l'ai jamais vue donner un sou 
un pauvre.

L'heure du djeuner approchait, Charles tint conseil avec Juliette, et
ils dcidrent qu'on mangerait une omelette  la graisse, et une salade
 la grosse crme. Charles alla acheter ce qu'il fallait, ralluma le
feu, et, aid de Juliette qui cassa et battit les oeufs, il fit une
omelette trs passable pendant que Juliette assaisonnait et retournait
la salade que Charles avait cueillie toute frache dans le jardin, et
qu'il avait lave et apprte. Marianne rentra exactement pour dner.

La cousine Mac'Miche ne va pas bien, dit-elle en entrant; elle n'a pas
boug depuis que je suis entre, voici bientt cinq heures; Betty dort
toujours, je n'ai pas voulu la dranger, mais j'ai secou et rveill
Donald pour lui faire prendre ma place prs de la cousine, avec ordre de
venir me chercher aussitt qu'elle serait veille.

--Tu as trs bien fait; et nous n'avons pas perdu notre temps, Charles
et moi. Regarde, Marianne, si le mnage est bien fait, si tout est en
ordre.

--Bien! trs bien! dit Marianne en regardant de tous cts. C'est
Charles qui a fait tout cela?

Charles:--Avec Juliette qui m'a aid et qui me disait ce qu'il fallait
faire.

Charles entendit avec grand plaisir les loges de Marianne et le rapport
trs favorable de Juliette. Il proposa  Marianne de la remplacer pour
une heure ou deux prs de la cousine, d'autant plus que Donald et Betty
viendraient dner pendant qu'il serait l-bas. Marianne y consentit, et
Charles, qui s'tait un peu dpch pour dner, partit, laissant ses
cousines encore  table.

Quand il entra chez Mme Mac'Miche, il se crut dans le chteau de la
Belle au bois dormant. Betty dormait, Donald s'tait rendormi, la malade
dormait si profondment qu'aucun bruit ne put la rveiller.

Il faut pourtant lui faire prendre de la tisane ou quelque chose,
n'importe quoi; elle dort la bouche entr'ouverte; elle doit avoir la
gorge dessche.

Charles remua une chaise, poussa un fauteuil, recula la table, fit
tomber un livre; elle dormait toujours. Surpris de ce long et si profond
sommeil, il s'approcha d'elle, lui prit la main, et la rejeta vivement
en poussant un lger cri: cette main tait glace. Il couta sa
respiration, et il n'entendit rien; inquiet et alarm, il appela Donald;
mais Donald ne l'entendait pas et dormait toujours. Le pauvre Charles,
de plus en plus effray, courut chez le cur pour lui communiquer ses
craintes, et lui demander de venir donner  sa cousine une dernire
absolution et bndiction s'il en tait temps encore. Le cur se hta
d'accompagner Charles jusqu'auprs du lit de la... morte (car elle tait
rellement morte), l'examina quelques instants, s'agenouilla et dit 
Charles:

Mon enfant, prie pour le repos de l'me de ta malheureuse cousine: elle
n'est plus!

Charles pria prs du cur et avec lui, et rflchit avec chagrin 
l'existence goste et  la mort dplorable de cette malheureuse femme
que l'amour de l'or avait tue. Si jamais, pensa-t-il, le bon Dieu
m'envoie une fortune semblable  la sienne, je tcherai de l'employer
plus charitablement et d'en faire profiter les autres.

Le cur envoya Charles veiller Betty et prvenir Marianne; il se
chargea de terminer le trop long sommeil de Donald par quelques
secousses vigoureuses, et alla lui mme avertir le juge de paix, afin
qu'il prit les mesures lgales ncessaires.

Le juge alla avec le cur et avec M. Blackday, pour voir les papiers
et mettre les scells sur la caisse. Ils commencrent par visiter les
tiroirs et les armoires, dans l'esprance d'y trouver un testament; mais
ils n'en trouvrent pas, et ils ouvrirent la caisse qui contenait le
trsor. Ils constatrent la possession de deux cent et quelques mille
francs, et ils trouvrent un papier crit de la main de Mme Mac'Miche.
Le juge l'ouvrit et lut ce qui suit:

Pour obir au voeu exprim par mon cousin Mac'Lance, je laisse  son
fils Charles Mac'Lance tout ce que je possde,  la condition que je
serai tutrice de l'enfant aprs la mort de son pre, que j'aurai entre
les mains la somme de cinquante mille francs  lui appartenant, et que
le revenu de cet argent sera dpens par moi comme je le jugerai 
propos, pour son ducation et ses besoins personnels, jusqu' sa
majorit.

Cleste, veuve Mac'Miche.

Avec ce papier se trouvait une feuille contenant la volont exprime par
M. Mac'Lance, que Charles ft remis  sa cousine Mme Mac'Miche, qu'il
dsignait comme tutrice de l'enfant. Il l'autorisait  employer  cette
ducation la rente des cinquante mille francs qu'il dposait entre
les mains de la tutrice de son fils, pour tre remis  Charles  sa
majorit.

C'est bien en rgle, dit le juge! Tout est  Charles.

M. Blackday:--Je m'tonne qu'elle n'ait pas brl ce papier qui assure
les droits de Charles aux cinquante mille francs.

Le juge:--Elle l'aura gard pour constater en cas de besoin qu'elle
tait tutrice de Charles par la volont du pre, et qu'elle avait le
droit de conserver le revenu de cette somme jusqu' la majorit de
Charles. Nous allons compter ce que la caisse contient en dehors des
deux cent mille francs.

Aprs avoir tout regard et compt, le juge trouva deux cent quinze
mille quatre cents francs.

Il ferma la caisse, retira la clef.

Je la prends, dit-il, jusqu' ce que Marianne soit nomme tutrice de
Charles; alors ce sera elle qui aura la garde de tout.

Le juge, M. Blackday et le cur sortirent, laissant Betty, avec deux ou
trois amies que l'vnement avait attires, procder aux derniers soins
 rendre au corps de Mme Mac'Miche; personne ne l'aimait et personne ne
la regretta. Charles, qui avait le plus souffert de sa mchancet et de
son avarice, fut le seul qui pleura  son enterrement. Les circonstances
de cette mort presque rvoltante l'impressionnrent au point de modrer
pendant quelque temps le caractre imptueux et plein de vivacit et de
gaiet qui avait tant contribu  aigrir Mme Mac'Miche.

Lorsque le cur, le juge et M. Blackday annoncrent  Charles qu'il
tait seul hritier des deux cent mille francs de la dfunte, ces
messieurs ne purent retenir un sourire devant la stupfaction profonde
qu'exprimait la physionomie de l'hritier.

Et les pauvres? fut le premier mot de Charles.

Le juge:--Les pauvres n'auront que ce que tu voudras bien leur donner;
tout est  toi.

Charles:--Monsieur le juge, donnez, je vous prie,  M. le cur, pour
les pauvres, ce que vous pourrez donner.

Le juge:--Ni toi ni moi, nous ne pouvons rien donner, Charles; mais
quand Marianne sera ta tutrice, elle fera ce qu'elle voudra.

Charles:--Bon! Marianne voudra bien faire comme je veux.

Marianne:--Ce n'est pas bien sr, mon ami: cela dpendra de ce que tu
demanderas.

Charles:--Bien! je veux que vous soyez tout  fait  votre aise. Et toi,
ma bonne, ma chre Juliette, tu seras soigne comme une princesse; tu ne
seras plus jamais seule.

Juliette:--Oh! moi, je ne demande pas  changer; je me trouve trs
heureuse avec toi et ma chre Marianne; je ne veux tre soigne que par
vous.

Le juge, le cur et M. Blackday s'en allrent, et Charles put causer
librement avec ses cousines de ses nouvelles richesses et de leur
emploi.

D'abord, dit Charles, je vais vous dire ce que je voudrais. Que vous
donniez aux pauvres tout ce qui dpasse deux cent mille francs. Puis,
que vous donniez au cur pour arranger notre pauvre glise cinq mille
francs; puis, qu'il ait tous les ans trois mille francs pour les
pauvres. Puis, que nous ayons Betty chez nous; puis, que nous arrangions
un peu la maison; puis, que je puisse prendre de M. le cur des leons
de tout ce que je voudrais savoir et que je ne sais pas; puis, que vous
m'achetiez les Instructions familires et quelques bons et amusants
livres comme celui-l; puis...

Juliette:--Assez, assez, Charles; tu en demandes trop.

Charles:--Non, pas trop, car ma plus grosse demande n'est pas encore
dite,... mais je la dirai plus tard.

Juliette:--Ah! tu as dj des mystres de propritaire. Est-ce que tu ne
me les feras pas connatre?

...Charles:--Non, pas mme  toi. Mais, Juliette, sais-tu que je rougis
de l'ducation que j'ai reue jusqu'ici? je ne suis bon  rien; je ne
sais rien. Si Marianne voulait bien me laisser aller  l'cole, on y
travaille de huit heures du matin  onze heures, puis d'une heure 
quatre: en m'appliquant, j'apprendrais bien des choses dans ces six
heures de travail.

Juliette:--Tu as parfaitement raison, mon ami; bien des fois j'ai gmi
de ton ignorance et de l'impossibilit o tu tais d'en sortir. La
cousine Mac'Miche te faisait lire haut des histoires; elle te dictait
quelques lettres par-ci par-l: ce n'est pas une ducation. Parles-en
 ma soeur; elle te dira ce qu'il y aura  faire pour en savoir assez,
mais pas trop.


XX

CHARLES MAJEUR: ON LUI PROPOSE DES FEMMES; IL N'EN VEUT AUCUNE

Marianne et Charles s'occuprent des funrailles de Mme Mac'Miche.
Charles causa plusieurs fois avec le juge de paix de sa nouvelle
position et du profit qu'il pourrait en tirer; il demanda avec tant
d'insistance de payer les dettes de ses cousines, que le juge finit par
le lui permettre, mais seulement sur ses revenus.

Car, lui dit-il, tu ne peux disposer de ta fortune avant ta majorit.

Quand la cousine Mac'Miche fut rendue  la terre, qui s'ouvre et se
referme pour tous les hommes, le juge fit nommer Marianne tutrice de
Charles, auquel on alloua, pour frais d'ducation et d'entretien, les
revenus de sa fortune, ce qui donna aux deux soeurs une aisance dont
elles jouissaient chaque jour et  chaque heure du jour.

Marianne prit Betty chez elle; et, pour viter les hommes de journe
ncessaires au service de la maison et  la culture du jardin
appartenant aux deux soeurs, etc., Betty proposa de faire entrer Donald
 leur service; et, quelque temps aprs, Donald proposa  Betty de se
mettre  son service en la prenant pour femme; Betty sourit, rougit, rit
aux clats, donna deux ou trois tapes en signe d'adhsion, et, un mois
aprs, on clbrait chez les deux soeurs les noces de Betty et de
Donald.

Peu de temps aprs, le juge proposa  Marianne un bon placement pour
Charles. Une belle et bonne ferme, avec une terre de quatre-vingt mille
francs, tait  vendre prs de Dunstanwell; Marianne en parla  Charles,
qui bondit de joie  la pense d'avoir une ferme et de vivre  la
campagne; la terre fut achete et paye; Marianne se chargea des
arrangements intrieurs et de la direction du mnage; Betty devint fille
de ferme, et son mari reprit son ancien mtier de laboureur, charretier,
faucheur, etc. Ils restrent dans la maison de Marianne et de Juliette,
qui tait assez grande pour les contenir tous, et qu'ils arrangrent
convenablement, jusqu'au moment, impatiemment attendu, o ils pourraient
habiter la ferme de Charles. En attendant l'installation dfinitive,
Charles menait Juliette tous les jours, matin et soir, prendre
connaissance de sa future demeure, pour qu'elle s'orientt dans la
maison et au dehors. Bientt elle put aller sans guide dans l'habitation
et ses dpendances, vacherie, bergerie, curie, laiterie; souvent elle
se croyait seule, mais Charles, redoutant quelque accident, la suivait
toujours de loin et ne la perdait pas de vue; il l'emmenait dans les
champs, dans les prs, dans un joli bois qui avoisinait la ferme.
Juliette se sentait heureuse de respirer l'air pur de la campagne;
cette vie calme et uniforme allait si bien  son infirmit, et elle se
trouvait si contente au milieu de cet entourage gai, anim, occup!
Charles bnissait la cousine Mac'Miche, qui, sans le vouloir, avait tant
contribu  son bonheur et  celui de Juliette et de Marianne; Betty et
Donald ne cessaient de vanter leur bonheur; on les entendait chanter
et rire tout le long du jour. Charles devint de plus en plus aimable,
docile, attentif pour ses cousines, soigneux pour Juliette, exact 
l'accompagner  l'glise et dans ses promenades, sans ngliger son
travail et son catchisme. Il fit sa premire communion avec une ferveur
qui pntra le coeur de Juliette d'une grande reconnaissance envers le
bon Dieu, et qui augmenta sa confiance en Charles et l'affection si
vive qu'elle lui portait. Elle aimait d'autant plus les belles qualits
qu'elle voyait grandir en lui, qu'elle aidait tous les jours et sans
cesse  leur dveloppement; elle tait donc bien tranquille sur
les mrites de Charles: mais rien n'est parfait en ce monde, et la
sagesse de Charles n'empcha pas quelques carts, quelques violences,
quelques sottises. A la fin de l'hiver, la ferme fut enfin prte  les
recevoir; les arrangements intrieurs taient termins, la ferme
se trouva suffisamment monte de btail; la basse-cour tait assez
considrable pour fournir d'oeufs et de volailles, non seulement la
ferme, mais une partie du village; les vaches donnaient du lait et du
beurre  tous les environs; les moutons engraissaient pour le boucher
aprs avoir donn quelques tontes de laine  leur ancien propritaire.

La ferme prospra entre les mains de Donald; elle devint une des plus
belles et la mieux cultive du pays. Donald ne ngligeait aucune portion
de terrain; tout tait travaill, fum, soign, et tout rapportait
dix fois plus que lorsque Charles l'avait achete. De sorte que quand
Charles eut atteint sa majorit, c'est--dire vingt et un ans, Marianne
et Donald lui remirent des comptes qui constataient que la ferme
rapportait dix mille francs par an. Charles avait encore, en sus de la
ferme et grce aux conomies qu' avaient faites pour lui ses amis, deux
cent soixante mille francs en rentes sur l'tat.

Au lieu de se rjouir de ses richesses, Charles en fut constern. Que
ferai-je de tout cela, Juliette? dit-il avec tristesse. Qu'ai-je besoin
de plus que de ma ferme? Juliette, toi qui as toujours t pour moi une
amie si claire, toi qui es arrive si pniblement  me corriger de mes
plus grands dfauts, dis-moi, que dois-je faire? que me conseilles-tu de
faire?

Comment me dbarrasser de tout ce superflu?

Juliette:--Ce sera bien facile, mon ami. Prends le temps de bien placer
ton argent; mais fais d'avance la part des pauvres.

Charles:--Et la part de Dieu, Juliette! Nous allons prendre nos
arrangements avec M. le cur pour faire des rparations urgentes  notre
pauvre glise, pour tablir des soeurs afin d'avoir une cole et
un hpital. Et ds demain tu m'aideras  secourir, non pas, comme
jusqu'ici, pauvrement et imparfaitement, les pauvres de notre paroisse,
mais bien compltement, en leur donnant et leur assurant des moyens de
travail et d'existence.

Les premiers mois de la majorit de Charles se passrent ainsi qu'il
l'annonait; mais sa premire signature fut pour faire don  Donald et
 Betty d'une somme de vingt mille francs, qu'ils placrent trs
avantageusement. Quand il eut termin ses gnrosits, Juliette lui
demanda  qui il rservait les cent mille francs qui restaient.

Je te le dirai dans quelque temps,  l'anniversaire du bienheureux jour
o le bon Dieu m'a plac sous la tutelle de notre excellente Marianne et
prs de toi, pour ne plus te quitter.

Juliette:--Ce jour est rest le plus heureux de ma vie, mon bon Charles.
Et quand je pense que depuis huit ans tu ne t'es pas relch un seul
jour, une seule heure, de tes soins affectueux pour la pauvre aveugle,
mon coeur en prouve une telle reconnaissance, que je souffre de ne
pouvoir te la tmoigner.

Charles:--En fait de reconnaissance, c'est bien moi qui suis le plus
endett, mon amie. Tu m'as rform, tu m'as chang; tu as fait de moi un
homme passable, au lieu d'un vrai diable que j'tais.

Et ils repassrent dans leurs souvenirs les diffrents vnements de
l'enfance et de la jeunesse de Charles; ces souvenirs provoquaient
souvent des rires interminables, souvent aussi de l'attendrissement et
de la satisfaction.

Et maintenant, dit Juliette, que nous avons fait une revue gnrale du
pass, parlons un peu de ton avenir. Sais-tu que Marianne a une ide
pour toi?

Charles:--Laquelle? Une ide sur quoi?

Juliette:--Sur ton mariage.

Charles:--Mais quelle rage avez-vous de me marier?... Et avec qui
veux-tu me marier?

Juliette:--Ce n'est pas moi, Charles; c'est Marianne. Tu connais bien la
fille du juge de paix? C'est  elle que Marianne voudrait te marier. Te
plat-elle?

Charles:--Ma foi, je n'y ai jamais pens; et je ne sais pas ce que j'en
penserais si j'y pensais.

Juliette:--Mais, enfin, comment la trouves-tu?

Charles:--Jolie, mais coquette; elle s'occupe trop de sa toilette; elle
porte des cages, des jupes empeses; je n'pouserai jamais une femme qui
porte des cages et des jupes de cinq mtres de tour!

Juliette:--Tout le monde en porte! elle fait comme les autres.

Charles:--Est-ce que tu en portes, toi? Pourquoi? parce que tu es
raisonnable. Et je ne veux pas d'une femme folle.

Juliette:--Et la soeur du matre d'cole? Qu'en dis-tu?

Charles:--Je dis qu'elle est mchante avec les enfants, et que les gens
mchants pour les enfants le sont pour tout le monde, et sont lches
par-dessus le march. C'est abuser lchement de sa force que de
maltraiter un enfant.

Juliette:--Et la nice du cur?

Charles:--Elle est criarde et piaillarde! Elle crie aprs la bonne,
aprs les pauvres, aprs M. le cur lui-mme; c'est un enfer qu'une
femme grondeuse.

Juliette:--Mon Dieu, que tu es difficile, Charles!

Charles:--Mais pourquoi aussi veux-tu me marier quand je n'en ai nulle
envie?

Juliette, avec tristesse:--Ce n'est pas moi qui pousse  te marier,
Charles. Moi, je n'y ai aucun intrt. Bien au contraire.

Charles:--Pourquoi bien au contraire? Quelle est ta pense, Juliette?
...Parle, Juliette; ne suis-je plus ton ami d'enfance, le confident de
tes penses?

Juliette:--Eh bien, mon ami, je te dirai bien en confidence que c'est
Marianne qui m'a demand, sachant la confiance que tu as en mes
conseils, de t'engager  marier et  ne pas trop attendre, parce que.
..Oh! Charles, je n'ose pas te le dire; tu seras fch.

Charles:--Moi, fch contre toi, Juliette? M'as-tu jamais vu fch
contre toi? Crois-tu que je puisse me fcher contre toi? Parle sans
crainte, chre Juliette; ne me cache rien, ne me dissimule rien.

Juliette:--C'est que Marianne voudrait se marier.

Charles, trs surpris:--Marianne? Se marier? A trente-deux ans? Ah! ah!
ah! Ce n'est pas possible. Mais avec qui donc?

Juliette:--Avec le juge de paix. Il ya longtemps qu'il la demande et
qu'elle voudrait devenir sa femme. Tu as bien vu comme il vient souvent
ici depuis trois ou quatre ans! Il parat qu'il la presse beaucoup de se
dcider, et qu'elle lui a promis de l'pouser ds que tu serais mari,
parce qu'il n'est pas convenable, dit-elle, que je reste avec toi sans
elle, et que je ne veux pas te quitter pour aller demeurer chez Marianne
avec la fille du juge.

Charles:--Et si je me mariais, tu resterais avec moi, Juliette?

Juliette garda le silence. Charles lui prit la main.

Resterais-tu, Juliette? rpta-t-il affectueusement.

--Non, dit-elle avec effort.

Charles, avec agitation:--Et tu ferais bien, car ce serait trop dur pour
toi; ce serait impossible! Et c'est toi, bonne et douce Juliette, qui
serais sacrifie! Que Marianne se marie si elle veut, qu'elle fasse
cette folie, moi je ne me marierai pas et je ne te quitterai pas. Je
vivrai prs de toi et je mourrai prs de toi et avec toi, te bnissant
et t'aimant jusqu'au dernier jour de ma vie. Et je ne serai jamais
ingrat envers toi, Juliette; je ne t'abandonnerai jamais; et je mettrai
tout mon bonheur  te soigner,  te promener,  te rendre la vie aussi
douce que possible; comme je le faisais au temps de mon enfance, et
comme je le fais avec bien plus de bonheur depuis que je suis homme et
que je comprends mieux tout ce que je te dois.

Juliette:--Oh! Charles! mon ami! que tu es bon et dvou!

Charles:--Qu'aurais-tu fait si je m'tais mari?

Juliette:--Je me serais retire dans un couvent, et j'espre que j'y
serais morte bientt.

Charles:--Pauvre Juliette! Pauvre amie! Quelle rcompense de ta bont!

Charles se promena avec agitation dans la chambre. Il parlait haut sans
s'en douter.

C'est incroyable!... disait-il. Je ne l'aurais jamais devin!... Elle
est folle!... A trente-deux ans!... Et un homme de quarante-cinq!... Ils
sont fous tous les deux!... Et cette pauvre petite!... C'est mal!...
Trs mal!... Et ils croient que je la laisserai l!... seule! 
souffrir,  pleurer!... Jamais!... Je vivrai pour elle comme elle vit
pour moi!... Si elle y voyait! Mon Dieu, si elle y voyait!

Son agitation se calma tout doucement.

Juliette, dit-il, viens promener; viens respirer dans les champs; on
touffe ici.

Ils sortirent. Charles mettait plus de soin que jamais  lui faire
viter les pierres, les ornires; il semblait comprendre qu'il tait
dans l'avenir son seul appui, son seul ami. Juliette avait sans doute la
mme pense, car elle mettait plus d'abandon dans ses allures, dans ses
paroles; elle ne retenait plus sa pense, qu'elle droula tout entire
quand Charles lui reparla de ce qu'elle venait de lui apprendre, et de
ses propres impressions sur le projet de sa soeur et sur ceux prsums
de Charles. Elle lui avoua que depuis longtemps elle songeait avec
terreur au jour o elle le verrait li par le mariage  un autre devoir
et  une affection.

Ce n'est pas de l'gosme, Charles, je t'assure; c'est un sentiment
naturel devant la perte d'un bonheur dont j'apprcie toute la valeur et
que rien ne peut remplacer.

Charles fut moins confiant, il lui parla peu de ses penses intimes;
mais en revanche il lui tmoigna une affection plus vive et lui promit
encore une fois de ne jamais l'abandonner.

Ce n'est pas un sacrifice, Juliette, je t'assure; c'est un sentiment
d'instinct naturel pour mon propre bonheur.

Et Charles disait vrai. Profondment reconnaissant de la mtamorphose
que Juliette avait opre en lui par sa douceur, sa patience, sa pit,
sa constance, sa vive affection, il s'tait promis et il avait promis 
Dieu de se dvouer  elle comme elle s'tait dvoue  lui. Il vit avec
un redoublement de reconnaissance la tendresse toujours croissante
que lui portait Juliette; il comprit qu'elle ne pouvait tre heureuse
qu'avec lui et par lui; il comprit que s'il introduisait une femme dans
leur intrieur, ce serait leur malheur  tous: Juliette, qui souffrirait
toujours de ne plus venir qu'en second dans son affection; sa femme, qui
craindrait toujours que Juliette ne reprt sa place au premier rang;
lui-mme, enfin, qui verrait sans cesse les objets de sa tendresse
souffrir par lui et  cause de lui. Il jura donc de ne jamais se
marier, de toujours garder Juliette chez lui, et, si quelque vnement
extraordinaire, comme le mariage de Marianne, rendait cette position
impossible, de faire de Juliette sa femme,  moins qu'elle n'y voult
pas consentir et qu'elle ne prfrt rester prs de lui comme son amie,
sa soeur.

Les semaines, les mois se passrent ainsi; Marianne attendait avec
patience et ne se lassait pas d'offrir des femmes  Charles, qui
les rejetait toutes; il avait vingt-trois ans, Marianne en avait
trente-quatre, Juliette en avait vingt-cinq. Enfin, un jour, Marianne
entra triomphante dans la salle o taient Charles et Juliette.

Charles, cette fois j'ai  te proposer une jeune fille que tu ne
refuseras pas, j'espre, car elle a tout ce que tu peux dsirer dans une
femme.

--Et qui est cette merveille? demanda Charles en souriant.

Marianne:--C'est la fille de l'architecte qui est venu s'tablir ici
pour btir l'usine de M. Castel-Oie. Elle est bonne, douce, jolie,
charmante. Ils doivent venir ici ce soir; tu verras par toi-mme.

Charles:--Je ne demande pas mieux, Marianne. Seulement vous savez que je
ne me marierai pas  premire vue.

Marianne:--Je le sais bien; on te donnera une quinzaine pour la bien
connatre et la juger. Ils vont arriver bientt. Ne vas-tu pas mettre
ton habit pour les recevoir?

Charles:--Pour quoi faire? Je ne mets mon habit que le dimanche pour
donner le bras  Juliette qui est en grande toilette. Le reste du temps,
je suis toujours en veste ou en blouse.

Marianne:--Comme tu voudras, mon ami; c'tait pour toi ce que j'en
disais.

Et Marianne sortit.

Charles:--Ne te tourmente pas, Juliette. Tu sais ce que je t'ai dit, ce
que je t'ai promis.

Juliette:--Je le sais et je ne me tourmente pas. Mais, Charles, si elle
te plat, si tu crois pouvoir tre heureux avec elle, dis-le moi tout
de suite. N'est-ce pas? Me le promets-tu?

Charles:--Je te le jure, dit Charles en lui baisant les mains; mais, je
te le rpte: sois tranquille, je ne l'aimerai pas.

Une heure aprs, l'architecte, M. Turnip, arriva accompagn de sa fille.
Charles alla au-devant d'eux.

C'est sans doute ma cousine Marianne que vous dsirez voir, Monsieur?
lui dit-il; je vais la prvenir; en attendant, voici notre chre aveugle
qui va faire connaissance avec vous et avec Mademoiselle votre fille.

Charles approcha des chaises prs de Juliette et alla chercher Marianne,
qui s'empressa d'arriver.

Juliette et Lucy Turnip eurent bientt fait connaissance; Charles
s'assit prs d'elles et causa avec beaucoup de gaiet et d'esprit; il
faisait un temps magnifique; Charles proposa une promenade, qui fut
accepte.

Marianne allait prendre le bras de Juliette, lorsque Charles,
s'approchant, s'en empara et dit en riant:

Vous voulez m'enlever mes vieil les fonctions, Marianne; je ne les cde
 personne, vous savez.

Marianne:--Je pensais que tu donnerais le bras  Mlle Lucy.

Charles:--Je regrette beaucoup de ne pouvoir faire comme vous le dites,
Marianne; mais, tant que j'aurai le bonheur d'avoir Juliette avec
moi, je la promnerai, je la soignerai comme par le pass. J'espre,
Mademoiselle Lucy, ajouta-t-il en se tournant vers elle, que vous ne
m'en Voudrez pas; si vous connaissiez Juliette, si vous saviez tout ce
que je lui dois, tout ce qu'elle a fait et continue  faire encore pour
mon bien, vous Trouveriez bon et naturel qu'elle passt pour moi avant
tout le monde.

Lucy ne rpondit pas et parut embarrasse; elle se mit prs de Juliette,
qui fut bonne et aimable comme toujours. Elle craignait que Lucy ne
ft blesse de ce manque d'empressement de Charles  son gard; elle
cherchait d'autant mieux  le faire oublier. Charles fut trs poli, mais
il ne chercha pas  dissimuler que sa premire pense et sa constante
proccupation taient pour Juliette.


XXI

LES INTERROGATOIRES; CE QUI S'ENSUIT

Quand la visite fut termine, M. Turnip interrogea sa fille sur
l'opinion qu'elle avait de Charles.

Lucy:--Il est trs bien, mais il ne me plat pas.

Monsieur Turnip:--Pourquoi cela? Il est beau garon; il a de l'esprit,
il est gai, aimable.

Lucy:--C'est possible; mais il sera un dtestable mari.

Monsieur Turnip:--Qu'est-ce que tu dis donc? Tu oublies le bien qu'on en
dit de tous cts.

Lucy:--Je ne dis pas non; il peut tre admirable de vertus et de
qualits, mais je ne voudrais jamais accepter un mari pareil.

Monsieur Turnip:--Ah bien! tu es joliment difficile! Qu'as-tu  lui
reprocher?

Lucy:--Cette petite aveugle qu'il promne, qu'il soigne, de laquelle il
est constamment proccup, et qu'il voudra continuer  mener comme un
vrai chien d'aveugle.

Monsieur Turnip:--Mais c'est trs bien, a; c'est elle qui l'a lev; il
est reconnaissant, ce garon! Je n'y vois pas de mal, au contraire.

Lucy:--D'abord, elle ne peut pas l'avoir lev, car elle a l'air
beaucoup plus jeune que lui qui a vingt-trois ans; avec a qu'elle est
fort jolie et qu'elle est toujours occupe de lui.

Monsieur Turnip:--Occupe de lui! Je le crois bien; cette pauvre petite
qui est aveugle: il faut qu'elle appelle sitt qu'elle a besoin de
quelque chose. Serais-tu jalouse d'une aveugle, par hasard?

Lucy, avec humeur:--D'abord, je ne suis pas jalouse, parce que cela
m'est bien gal; mais si je voulais encourager le dsir que vous m'avez
exprim de la part de Mlle Marianne et de M. Charles, j'exigerais avant.
tout qu'on ft partir cette petite et qu'on ne la laisst jamais rentrer
dans la maison. A cette condition, je consentirais  faire connaissance
plus intime avec M. Charles, et peut-tre l'accepterais-je pour mari.

Monsieur Turnip: Et tu feras bien! Tu as dj vingt-six ans, sans qu'il
y paraisse. Grande majorit, Lucy, grande majorit!

Lucy, fche:--Il est inutile de le crier sur les toits, mon pre; vous
parlez tout haut comme si nous habitions un dsert.

Monsieur Turnip:--Voyons, voyons, ne te fche pas; j'en parlerai demain
 Mlle Marianne et  M. le juge de paix, et je te dirai ce qu'ils auront
rpondu.

Lucy se rassura et reprit sa bonne humeur, ne doutant pas que Juliette
ne lui ft sacrifie.

Pendant ce temps Marianne interrogeait Charles.

Eh bien, Charles, comment la trouves-tu?

--Trs jolie, trs gracieuse, rpondit Charles sans hsiter.

Marianne:--Ah! enfin tu en trouves une  ton gr... Et le pre?
Charles:--Beaucoup; il a l'air d'un excellent homme!

Marianne tait radieuse.

Marianne:--Ce que tu me dis me fait grand plaisir, Charles; pouvons
donc esprer de te voir mari.

Charles:--Pas avec cette femme-l, toujours.

Marianne fait un bond:--Comment? Mais qu'est-ce que tu disais donc?

Charles, riant:--Quoi? Je disais qu'elle tait jolie et gracieuse; cela
veut-il dire que j'en ferais ma femme? Suis-je condamn  pouser toutes
les femmes jolies et gracieuses?

Marianne:--Mon Dieu, mon Dieu, ce garon me fera mourir de chagrin!...
Mais, Charles, mon bon ami, coute-moi! Tu as vingt-trois ans, moi, j'en
ai trente-quatre; voici bientt deux ans que M. le juge me demande en
mariage, et que j'attends, pour lui fixer le jour, que toi-mme tu te
maries: je ne puis pourtant pas passer ma vie  attendre?

Charles:--Mais, ma pauvre Marianne, pourquoi attendez-vous? Pourquoi
faut-il que je me marie pour que vous vous marriez?

Marianne:--A cause de Juliette, tu vois bien. Elle ne veut te quitter ni
pour or ni pour argent; tant que je suis chez toi, que Juliette y reste
aussi, personne n'a rien  dire. Mais quand je serai partie, Juliette ne
peut pas Rester seule avec toi; il faut que tu te maries pour la garder.

Charles, impatient:--Elle ne sera pas seule; Betty et Donald vivent
avec nous.

Marianne:--Mais c'est impossible! On en jasera.

Charles, irrit:--Eh bien! si l'on jase, je m'arrangerai pour faire
taire les mauvaises langues.

Marianne, avec ironie:--Ce serait une jolie affaire! Rtablir une
rputation  coups de fourche ou de bton. Bien trouv. a sent encore
l'poque de la Mac'Miche!

Charles, avec colre:--Mac'Miche ou non, je ne permettrai  personne de
dire ni de penser mal de Juliette.

Marianne:--Tu diras ce que tu voudras, tu feras comme tu voudras, tu
es en ge de raison aussi bien que Juliette; mais moi, je suis lasse
d'attendre, et je vous prviens tous les deux que d'ici  quinze jours
je serai marie avec M. le juge de paix.

--Charles, l'embrassant:--Je vous souhaite bien du bonheur, Marianne;
vous avez t trs bonne pour moi, et c'est ce que je n'oublierai
jamais. Et toi, Juliette, tu ne dis rien  Marianne?

Juliette, s'essuyant les yeux:--Que veux-tu que je dise, Charles? Je
suis dsole de causer de la peine  ma soeur, d'amener des discussions
entre toi et elle; mais que puis-je faire? Aller demeurer chez le juge?
Cela m'est impossible! Et o irais-je, si ce n'est chez toi?

Marianne impatiente quitta la salle.

Charles, s'asseyant prs de Juliette:--C'est bien mon avis aussi; tu
vivras chez moi, ce qui veut dire chez toi, avec Betty qui t'aime,
avec Donald qui t'aime, et si, comme dit Marianne, on trouve la chose
mauvaise, alors... alors, Juliette, tu feras comme Marianne, tu te
marieras.

Juliette:--Moi, me marier? Moi aveugle? Moi,  vingt-quatre ans, presque
vingt-cinq?

Charles:--Tout cela n'empche pas de se marier, Juliette.

Juliette:--Non, mais tout cela ne permet  aucun homme de me prendre
pour sa femme.

Charles:--J'en sais un qui te connat, qui t'aime, qui n'ose pas te
demander, parce qu'il craint d'tre repouss, et qui verrait tous ses
voeux combls si tu l'acceptais.

Juliette:--Je n'en veux pas, Charles, je n'en veux pas. Je te supplie,
je te conjure de ne plus m'en parler, ni de celui-ci ni d'aucun autre.

Charles:--Je ne t'en parlerai plus,  une seule condition: c'est que tu
me diras avec confiance, avec amiti, pourquoi tu n'en veux pas.

Juliette, hsitant:--Tu veux que je te le dise? Mais... je ne sais
pourquoi, j'aimerais mieux ne pas te le dire.

Charles:--Non, Juliette, il faut que tu me le dises: c'est ncessaire,
indispensable pour ma tranquillit, pour mon bonheur.

Juliette:--Alors, pour toi, pour ton bonheur, je te dirai le motif qui
me rendrait tout mariage odieux. Je refuse l'homme dont tu me parles et
tous les hommes qui pourraient vouloir de la pauvre aveugle, pour ne pas
te quitter, pour vivre prs de toi, pour n'aimer que toi.

Charles:--Et moi, ma Juliette, je refuse et je refuserai toute femme qui
pourrait vouloir de moi, pour ne pas te quitter, pour vivre prs de toi,
pour n'aimer que toi.

Juliette poussa un cri de joie et saisit les mains de Charles.

Charles: coute-moi encore, Juliette. Je n'ai pas, fini. Il y aura une
modification ncessaire  notre vie; jusqu'ici tu as t mon amie, ma
soeur; dornavant il faut que tu sois mon amie... et ma femme.

Juliette:--Ta femme! ta femme! Mais, Charles, tu oublies que je suis
aveugle, que j'ai deux ans de plus que toi!

Charles:--Que m'importe que tu sois aveugle; c'est ta ccit qui m'a
d'abord attach  toi; c'est elle qui m'a fait aimer de toi  cause des
soins que je t'ai donns! Et quant  tes deux annes de plus que les
miennes, qu'importe, si tu restes pour moi plus jeune et plus charmante
que toutes les femmes qu'on m'a proposes; et puis, Marianne voulait me
faire pouser cette petite de tout  l'heure! Elle a un an de plus que
toi, Betty me l'a dit; elle en est certaine... Tes objections sont
leves, ma Juliette; maintenant dcide de mon sort, de notre vie.

Au lieu de rpondre, Juliette tendit ses deux mains  Charles, qui les
baisa avec motion. Ils gardrent quelque temps le silence.

Qui aurait pu deviner un pareil dnouement dit enfin Charles, quand
je faisais cinquante sottises, quand tu me grondais, quand je n'tais
devant toi qu'un pauvre petit garon? Qui aurait pu deviner que ce petit
diable serait aim de toi, serait ton ami, ton mari?

Juliette, riant:--Et qui aurait pu deviner que ce petit diable
deviendrait le plus sage, le plus excellent, le plus dvou des hommes;
qu'il saurait dominer l'imptuosit de son caractre pour se faire
l'esclave de la pauvre aveugle, et qu'il lui donnerait le bonheur auquel
elle ne pouvait prtendre, celui d'tre aime pour elle-mme, et d'unir
sa vie  celui qu'elle aime par dessus tout, aprs Dieu.

Ils causrent longtemps encore; et quand Marianne rentra, elle les
trouva comme elle les avait quitts, causant gaiement... de leur avenir
qu'elle ignorait. Ils taient convenus de ne rien dire  Marianne; tous
deux taient libres de leurs actions; Juliette avait dj souffert du
refroidissement de sa soeur  son gard, depuis qu'elle avait refus de
la suivre chez le juge: elle avait ainsi retard ce mariage que Marianne
dsirait vivement; elle craignait que sa soeur ne ft natre des
difficults pour le sien, qu'elle ne blmt Charles d'pouser une
aveugle, une femme plus ge que lui. Charles partageait les dfiances
de Juliette, et ils rsolurent de ne faire connatre leur mariage que
lorsque celui de Marianne serait accompli. Ils ne lui parlrent donc pas
de ce qu'ils venaient de dcider.

Marianne:--Pourquoi te couches-tu si tard, Juliette? Il va tre dix
heures! C'est ridicule!

Charles:--En quoi, ridicule? Nous ne gnons personne. Vous n'tiez pas
encore rentre, et Betty et Donald sont couchs depuis longtemps.

Marianne les regarda avec indignation et se retira chez elle.

Juliette, se levant:--Marianne a raison; il est tard. Je dois aussi me
coucher, Charles. Ramne-moi dans ma chambre; Marianne m'a oublie. A
demain, mon ami.

Charles:--Il n'y a pas de danger que je t'oublie, moi, ma Juliette. A
demain. Te voici chez toi.

Charles la quitta; ni lui ni Juliette n'oublirent, avant de se coucher,
de rendre grces  Dieu de l'avenir si plein de calme et de bonheur
qu'il leur avait enfin assur.


XXII

MARIANNE SE MARIE. TOUT LE MONDE SE MARIE

Le lendemain, Marianne reut de bonne heure, pendant que Charles et
Juliette taient  la messe, la visite du juge accompagn de M. Turnip.
La visite fut longue, la conversation anime. Ils se sparrent
gaiement; mais, aprs le dpart du juge et de M. Turnip, Marianne resta
soucieuse et pensive. Quand Charles et Juliette rentrrent, ils la
trouvrent le coude appuy sur la table devant laquelle elle tait
assise, et la main soutenant son front brlant. Ils lui dirent bonjour
en l'embrassant.

Charles, dit-elle avec embarras, j'ai  te parler srieusement, ainsi
qu' toi, Juliette. Je viens de voir M. Turnip.

Charles fit un mouvement d'impatience.

coute-moi, je te le demande instamment. Il m'a dit que tu avais
produit l'impression la plus favorable sur sa fille et sur lui-mme;
seulement, Lucy a une trs grande vivacit de sentiment, et, par
consquent, elle serait dispose  la jalousie.

--Ah! ah! dit Charles en souriant.

--Elle craindrait que..., que Juliette... ne te prt trop de temps. .
Que ces habitudes... de soins, d'affection... ne..., je ne sais comment
t'expliquer...

Charles:--Ne cherchez pas, ma bonne Marianne; je vais finir votre
phrase. Ne la fissent enrager, et alors elle demande que je chasse
Juliette, et que je rompe ainsi mes vieilles relations d'amiti.

Marianne, indigne:--Comme tu dis a, Charles! Brutalement,
grossirement!

Charles:--N'est-ce pas comme je vous le dis? Ne vous a-t-on pas parl de
me sparer de Juliette?

Marianne:--Sparer, oui; mais pas chasser, comme tu le dis.

Charles, vivement:--- Sparer ou chasser est tout un. Vous connaissez ma
vive affection pour Juliette; vous devinez ma rpulsion pour ces gens
qui osent me faire une proposition pareille, et je n'ai pas besoin de
vous dicter ma rponse. Faites-la vous-mme; venant de moi, elle serait
blessante, car je ne pourrais dissimuler mon indignation et mon mpris.
Et,  prsent, parlons d'autres choses. A quand votre mariage? Avez-vous
arrang vos affaires avec le juge?

Marianne, embarrasse:--Mais non, M. Turnip tait l; nous tions
seulement convenus que Juliette se transporterait l-bas avec moi, et
qu'on la mettrait dans la chambre de Sidonie, la fille du juge, pour
avoir quelqu'un prs d'elle.

Charles, avec ironie:--Arrangement excellent pour tout le monde, except
pour la pauvre Juliette.

Marianne:--Juliette et t trs bien l-bas. N'est-ce pas, Juliette?

Juliette:--Je ne serai bien nulle part hors d'ici.

Marianne:--Je ne te connais plus, Juliette; tu deviens sotte et goste.

Juliette rougit; les larmes lui vinrent aux yeux. Charles se leva avec
violence, et s'adressant  Marianne:

Ne rptez jamais la calomnie que vous venez d'inventer! Je ne veux pas
qu'on insulte Juliette! Trop douce et trop dvoue pour se dfendre,
elle est sous ma protection, ma protection exclusive; elle est matresse
de ses actions, et personne n'a droit sur elle.

Marianne, avec ironie:--Elle est assez ge pour cela! Je le sais bien.

Charles, irrit:--Pas si ge que la fille sans coeur que vous voudriez
me faire pouser.

Marianne fait un mouvement de surprise.

Pensez-vous que j'ignore qu'elle a vingt-six ans? Je le savais avant
que vous me l'eussiez nomme.

Marianne, fche:--Je ne cherche plus  te la faire pouser! Je ne te
ferai plus pouser personne! Tu vivras et tu mourras garon; tant pis
pour toi. Quand tu seras vieux, tu viendras chercher chez moi un refuge
contre l'ennui.

Charles, adouci et souriant: Je ne redoute pas l'ennui, Marianne; je
serai comme vous, en famille; j'aurai une femme et des enfants qui me
feront la vie heureuse que je cherche.

Marianne, tonne:--Tu veux donc te marier,  prsent?

Charles:--Certainement, plus que jamais.

Marianne:--Je n'y comprends rien; avec qui donc?

Charles:--Vous le saurez quand nos bans seront publis, dans quinze
jours.

Marianne:--Et Juliette le sait? Elle connat ta future? Elle est
contente? Elle restera chez toi?

Charles:--Parfaitement, elle la connat, elle est trs contente, elle ne
me quittera qu' la mort.

Marianne:--C'est-il vrai, Juliette? Tu es rellement satisfaite? Tu
vivras avec Charles et sa femme?

Juliette:--C'est trs vrai, Marianne; je suis heureuse comme je ne
l'ai jamais t; et je resterai chez Charles tant que le bon Dieu le
permettra.

Marianne restait bahie, Juliette souriait, Charles riait et ne pouvait
tenir en place.

Marianne:--C'est incroyable! Impossible de deviner.. .Et tu te maries
bientt?

Charles:--Huit jours aprs vous, pour rgulariser la position de
Juliette, d'aprs vos observations...

Marianne:--Ah! Tu as donc reconnu que j'avais raison?

Charles:--Oui! Vous aviez raison, et j'ai immdiatement tout arrang.

C'est pourquoi vous nous avez trouvs, hier soir, Juliette et moi,
causant encore quand vous tes rentre.

Marianne:--Mais tu ne sors jamais! Quand vois-tu ta future?

Charles:--Je sors tous les jours au moins deux fois, et longtemps.

Marianne:--Oui, mais pas seul; avec Juliette!

Charles:--Puisque Juliette est dans le secret, je n'ai pas besoin de me
cacher d'elle.

Marianne:--C'est tonnant!... J'ai beau chercher... Betty le sait-elle?

Charles:--Elle n'en sait pas un mot; je ne lui en ai jamais parl; vous
n'aurez rien  apprendre de ce ct.

Marianne:--Je suis bien aise que tu te maries! Mais tu te maries
drlement. Je n'ai jamais entendu parler d'un mariage men et dcid de
cette faon... Et la future restant  l'tat d'invisible!... C'est drle
tout cela. M'autorises-tu  en parler au juge?

Charles:--A lui, oui, mais pas  d'autres.

Marianne:--Puis-je parler de sa fortune? Qu'est-ce qu'elle a?

Charles:--Cinquante mille francs.

Juliette fit un mouvement de surprise, qu'aperut Marianne.

Marianne, de plus en plus tonne:--Belle dot, cinquante mille francs!

Tu ne le savais donc pas, Juliette, que tu as l'air si tonn?

Juliette:--Non, je croyais qu'elle avait peu de chose, presque rien.

Marianne:--Je n'en reviens pas. Le juge va peut-tre m'aider  deviner.

Au revoir, Charles; je vais porter ta rponse dfinitive pour Mlle
Turnip. Marianne sortit.

Charles, dit Juliette, pourquoi as-tu annonc cinquante mille francs?
Tu sais que je n'ai plus rien depuis que j'ai abandonn  Marianne, il y
a un an et d'aprs ton conseil, ma part de l'hritage de nos parents.

Charles:--Et crois-tu, chre Juliette, que je t'aurais pousse  te
dpouiller du peu que tu possdais, si je n'avais eu la volont de t'en
ddommager largement? J'ai profit de la procuration que tu m'as donne
 cette occasion pour placer en ton nom cinquante mille francs pris sur
la fortune trop considrable que je possde. Tu vois donc que tu as
cinquante mille francs.

Juliette:--Mon bon Charles, comme tout ce que tu fais pour moi est
gnreux, affectueux et fait avec dlicatesse! Tu ne m'en avais
seulement pas informe.

Juliette chercha la main que lui tendit Charles et la pressa sur son
coeur.

Tu es l, Charles, dans ce coeur dont tu ne sortiras jamais, et dans
lequel se conserve le souvenir de tout ce que tu as fait pour moi depuis
que je te connais.

Charles:--Le beau mrite de tmoigner son affection  ceux qu'on aime!

Juliette serra encore la main de Charles et la laissa aller pour
reprendre son tricot, pendant que Charles lui ferait la lecture.

Quand Marianne rentra, elle leur dit que le juge tait aussi surpris
qu'elle l'avait t elle-mme, et que lui non plus n'avait pu trouver le
nom de la femme que Charles s'tait choisie; les cinquante mille francs
le droutaient compltement.

Je vous annonce mon mariage pour lundi prochain, dans dix jours,
ajouta-t-elle.

Charles:--Et le lendemain, le mien sera affich.

Marianne:--Nous apprendrons alors ce que tu ne veux pas nous dire.

La journe se passa gaiement et dans les occupations accoutumes. Le
soir, le juge vint faire sa visite, et, malgr ses efforts runis  ceux
de Marianne, il ne put rien tirer de Charles ni de Juliette. Il raconta
que M. Turnip tait furieux, mais plus contre sa fille qui avait exig
cette sotte condition du renvoi de Juliette, que contre Charles, qui
disait-il, ne pouvait honorablement y consentir.

Et j'ai appris pendant cette scne que la demoiselle avait vingt-six
ans. On m'avait dit vingt. Ils ont voulu revenir sur la condition, mais
j'ai dclar qu'il tait trop tard; que Charles en avait t si indign
et si fch, qu'il avait tout rompu; et je les ai laisss se disputant
et la fille pleurant... Charles, mon ami, quand je serai ton cousin par
ma femme, je ne pourrai t'aimer davantage et te vouloir plus de bien que
je ne l'ai fait jusqu' prsent. Tu ne m'as pas nomm la femme que tu
t'es choisie, mais, quelle qu'elle soit, ton choix doit tre bon et tu
dois avoir assur ton bonheur; quant au sien, moi je le connais, je ne
puis en douter.

Marianne proposa au juge une tasse de th, qu'il accepta. Pendant
qu'elle tait alle la prparer  la cuisine, le juge s'approcha de
Juliette, lui prit les mains, la baisa au front et lui dit d'un air
mystrieux:

A quand la noce, ma petite soeur? Quand faut-il vous afficher?

--Comment? Quoi? rpondit Juliette surprise et rougissant.

Charles, riant:--Ah! ah! Vous avez donc devin, Monsieur le juge?

Le juge, tendant la main  Charles:--Tout de suite, au premier mot. Et
je ne conois pas que Marianne n'ait pas eu la pense que ta future ne
pouvait tre que Juliette. Et je vous fais  tous deux mon compliment
bien sincre; bien fraternel, car je serai votre frre, une fois les
deux mariages faits.

Charles:--Vous ne trouvez donc pas que je fasse une folie en pousant ma
bonne, ma chre Juliette?

Le juge:--Folie! l'action la plus sense, la meilleure de toute ta vie!
O trouveras-tu une femme qui vaille Juliette?

Charles, serrant les mains du juge:--Cher Monsieur le juge! que je suis
heureux! que vous me faites plaisir en me parlant ainsi! J'avais si peur
qu'on ne blmt ma pauvre Juliette de remettre le soin de son bonheur
entre les mains d'un jeune fou comme moi!

Juliette:--Charles, ne parle pas ainsi de toi-mme. Parce que tu as t
cervel dans ton enfance, il n'en rsulte pas que tu le sois encore.
Trouve dans le pays un homme de ton ge qui mne la vie sage et pieuse
que tu mnes, et qui voudrait pouser comme toi une femme aveugle et
plus ge que toi, par dvouement et par...

Charles:--Et par l'affection la plus pure, la plus vive, je te le jure
Juliette. Ma vie mme te prouve combien cette tendresse est vraie et
profonde.

Le juge:--Chut, mes enfants; j'entends Marianne. Je serai discret,
soyez tranquilles de ce ct.

Le juge continua  venir tous les soirs  la ferme jusqu'au jour de
son mariage, qui se fit sans pompe et sans festin. Il n'y eut que les
tmoins ncessaires et un repas de famille, aprs lequel Marianne
alla prendre possession de son nouvel appartement, o l'attendait une
surprise prpare par Charles de connivence avec le juge: au milieu de
la chambre, sur une jolie petite table, se trouvait place une cassette
dont le poids extraordinaire surprit Marianne; elle y trouva en
l'ouvrant un papier sur lequel tait crit:

Prsent de noce de Charles  sa soeur Marianne.

En enlevant le papier, elle aperut vingt rouleaux de mille francs. Une
lettre affectueuse accompagnait le prsent; Charles lui demandait de
l'aider  se dbarrasser de son superflu, en acceptant vingt mille
livres qu'il se permettait de lui offrir.

J'en ai donn cinquante mille  Juliette, ajouta-t-il; peut-tre
devinerez-vous maintenant l'nigme de mon mariage. Vous tes et vous
serez ma soeur plus que jamais; en m'acceptant pour frre, vous
comblerez mes voeux et ceux de ma bien-aime Juliette.

Dans sa surprise, Marianne laissa retomber la lettre.

Juliette!... Juliette!... C'est Juliette! s'cria-t-elle. Il faut que
je l'apprenne  mon mari! Va-t-il tre tonn! Le voici tout juste...
Venez voir, mon ami, quelle dcouverte je viens de faire! La femme, de
Charles, sera... Juliette! Eh bien, vous n'tes pas surpris?

Le juge, souriant:--Je l'avais devin ds que vous m'avez parl du
mariage arrt de Charles, ma chre amie! Qui pouvait-il aimer et
pouser, sinon Juliette? la bonne, la douce, la charmante Juliette!

Marianne:--Puisque vous approuvez ce mariage, je n'ai rien  en dire,
mais je ne puis me faire  l'ide de voir Juliette marie.

Le juge:--Et demain, quand vous les verrez, Marianne, soyez bonne
et affectueuse pour eux; depuis quelque temps vous n'tes plus pour
Juliette la soeur tendre et dvoue que vous tiez jadis. Et, quant 
Charles, vous tiez tout  fait en froid avec lui.

Marianne:--C'est vrai! Je leur en voulais de s'obstiner  ne pas se
quitter, et de retarder ainsi mon union avec vous. Charles rejetait tous
les partis que je lui offrais, et Juliette refusait de venir demeurer
avec moi chez vous.

Le juge:--Mais nous voici enfin maris, chre Marianne, et vous n'avez
plus de raison de leur en vouloir.

Marianne, souriant:--Aussi suis-je toute dispose  obir  votre
premire injonction, et  leur tmoigner toute ma satisfaction. Nous
irons les voir demain de bonne heure, n'est-ce pas?

Le juge:--A l'heure que vous voudrez, chre amie, je suis  vos ordres.


XXIII

CHACUN EST CAS SELON SES MRITES

Effectivement, le lendemain  neuf heures, Marianne et son mari
arrivaient chez Charles et Juliette au moment o ces derniers rentraient
de la messe et commenaient leur djeuner. Marianne courut embrasser
Juliette, qui la serra tendrement dans ses bras.

Juliette:--Tu sais tout maintenant, Marianne. Tu comprends l'obstination
de Charles  ne pas vouloir se marier, et la mienne de ne pas vouloir
m'en sparer. Charles craignait ton opposition, et moi, je songeais si
peu  la possibilit de me marier et d'tre la femme de Charles, que je
n'avais d'autre pense que de rester prs de lui, n'importe  quelles
conditions. Marianne:--Je comprends et j'approuve tout, ma bonne
Juliette. Quel dommage que Charles ne m'en ait pas parl plus tt!

Charles:--J'tais si jeune, Marianne, que vous m'auriez trait de fou;
c'est  peine si ces jours derniers j'ai os m'en ouvrir  Juliette.
Marianne:--A mon tour  demander: A quand la noce?

Charles:--Le plus tt sera le mieux. Si Monsieur le juge veut bien tout
arranger, nous pourrons tre maris dans huit ou dix jours.

Le juge:--C'est arrang de ce matin, Charles. Et dans huit jours tu peux
te marier,  moins que Juliette ne dise non.

Juliette:--Ce ne sera pas de moi que viendra l'opposition, mon frre.

Charles:--Voulez-vous prendre votre caf avec nous?... Je ne sais
comment vous appeler, moi! Ce n'est pas la peine de vous baptiser
de cousin, puisque dans huit jours vous serez mon frre. Comment
voulez-vous que je dise?

Le juge:--Dis mon frre tout de suite, parbleu! Je le suis de coeur
depuis longtemps, et je vais l'tre dans huit jours de par la loi.

Charles serra la main de son frre futur et alla chercher  la cuisine
un supplment de caf, de lait et de pain. Ils djeunrent tous
gaiement, car tous taient heureux.

Quand il fut dix heures, le juge et sa femme embrassrent les jeunes
futurs et retournrent chez eux. Le juge attendait M. Turnip, qui lui
avait demand la veille une audience pour le lendemain  dix heures et
demie.

Que diantre a-t-il  me dire? dit-il  Marianne. Je lui ai nettement
signifi de ne plus compter sur Charles; il ne va pas me le redemander,
je suppose.

Marianne:--Non, c'est sans doute pour quelque travail aux frais des
habitants.

Le juge:--Je n'en connais aucun; il ne s'en fait pas sans que je le
sache et que je l'ordonne.

Quoi qu'il en ft, M. Turnip arriva. Quand il se trouva en face du juge,
il parut si embarrass, si gn, que le juge, fort surpris d'abord, le
prit en piti.

Qu'y a-t-il, mon bon monsieur Turnip? Vous ferais-je peur par hasard?

M. Turnip:--C'est que j'ai  vous faire une demande si singulire, que
je ne sais comment m'y prendre.

Le juge:--Allons, courage! Dites vite, c'est le meilleur moyen.

M. Turnip, avec rsolution:--Eh bien, voil! Charles plat  ma fille;

Mlle Juliette lui fait peur. Ma fille a demand qu'on spart Juliette
de Charles; ce dernier n'a pas voulu, et je comprends; on ne savait o
la mettre convenablement. Je viens trancher la difficult; je vous la
demande en mariage, et je vous promets de la rendre heureuse; de cette
faon, Lucy n'en sera plus jalouse, et Charles aura toute sa libert.

Le juge avait cout avec une surprise toujours croissante. Quand M.
Turnip eut fini son discours, le juge ne put retenir un clat de rire
qui dconcerta plus encore le pre dvou.

Le juge, souriant:--Mon cher Monsieur, votre moyen n'est pas praticable,
par la raison que Juliette est fiance et doit se marier dans neuf
jours.

M. Turnip:--Parfait! parfait! Tout est arrang alors! Du moment que
Juliette disparat, ma fille consent.

Le juge:--Trs bien! Mais il y a une autre difficult: c'est que
Charles. aussi va se marier dans neuf jours, et qu'il pouse tout juste
Juliette.

Ce fut au tour de M. Turnip d'tre bahi. Troubl, mu, honteux, il
balbutia quelques excuses et sortit. Son entrevue avec sa fille dut tre
fort orageuse,  en juger par les clats de voix qui se firent entendre
jusque dans la rue. Mais, quelques jours aprs, le bruit se rpandait
que Mlle Lucy Turnip pousait M. Old Nick junior, fondateur d'un nouveau
systme d'enseignement, et nouvellement tabli dans le pays. Son
extrieur lgant avait enlev le coeur de Mlle Lucy: il se donnait
pour un homme riche, vivant de ses rentes. Mlle Lucy dclara  son pre
qu'tant majeure et matresse de disposer de sa main, elle choisissait
pour poux M. Old Nick junior. Le pre lutta, disputa, raisonna,
supplia: rien n'y fit. Lucy Turnip devint Lucy Old Nick quinze jours
aprs que Juliette Daikins fut devenue Juliette Mac'Lance. On dcouvrit
qu'Old Nick n'avait aucune fortune; le pre Turnip prit le jeune couple
chez lui, et Old Nick fut employ  faire des plans et  surveiller les
travaux de son beau-pre. Un jour il rencontra Charles; celui-ci le
reconnut de suite et s'approcha de lui.

Eh bien, Monsieur Old Nick, qu'avez-vous fait de votre vieux frre et
du sonneur sourd? lui demanda-t-il.

Old Nick, effray:--Qui tes-vous, Monsieur? De grce, ne me perdez pas,
ne me parlez pas de ce triste pass.

Charles:--Je suis Charles Mac'Lance, le mme qui vous a fait enrager
pendant quelques jours dans Fairy's Hall.

Old Nick:--Monsieur, je vous en supplie...

Charles:--Soyez donc tranquille; je ne suis pas mchant, je ne vous
trahirai pas.

Et Charles lui tourna le dos.

Avant le grand vnement du mariage de Mlle Lucy Turnip, femme Old Nick,
eut lieu celui de Charles. C'tait lui qui avait tout prpar, tout
arrang pour cet heureux jour. Juliette ne pouvait l'aider que de ses
conseils; malgr ce surcrot d'occupations, Charles trouva le temps
de mener Juliette  la messe et  la promenade avec sa rgularit
accoutume, et de ne rien changer aux habitudes de Juliette. La veille
de leur mariage ils firent leurs dvotions ensemble, comme toujours,
puis ils arrangrent la chambre de Juliette, qui resta la mme, mais que
Charles orna de meubles et de rideaux frais. Marianne n'occupant plus la
chambre prs de celle de Juliette, Charles s'y transporta pour tre plus
 sa porte si elle avait besoin de quelque chose.

Cette journe se passa paisiblement. Le lendemain, le mariage devait
avoir lieu  neuf heures, comme pour Marianne, et les tmoins seuls y
devaient assister. Charles voulut que Donald lui servt de tmoin
avec M. Blackday, ce qui combla de joie et d'honneur Betty et Donald
lui-mme; le juge et le mdecin furent les tmoins de Juliette; Marianne
arriva de bonne heure pour faire la toilette de la marie. Le temps
tait superbe; la messe et la crmonie furent termines  dix heures.
Charles prit le bras de sa femme, et chacun rentra chez soi. Seulement,
Marianne, son mari et les tmoins devaient revenir dner  la ferme.
Betty se distingua; le repas fut excellent quoique modeste. L'aprs-midi
se passa joyeusement; on s'amusa  appeler Juliette madame, et, pour la
distinguer de sa soeur, on appela Marianne la vieille madame. Le soir,
aprs la promenade, Charles et Juliette reconduisirent chez eux M. le
juge de paix et Mme la juge de paix, et rentrrent  la ferme en faisant
un dtour par les champs. Betty servit un petit souper plus soign que
de coutume, et lorsque Betty et Donald eurent termin leur repas, eurent
pris leur tasse de caf et leur petit verre de whiskey  la sant des
maris, Charles et Juliette rentrrent dans leur calme accoutum.

Except cette journe d'extra, rien ne fut chang  leur utile et
heureuse vie; seulement, Juliette s'occupa  former une jeune servante
qui devait remplacer Marianne dans les soins du mnage; Betty se mit 
la tte de la ferme. Donald dirigeait les affaires extrieures, et Betty
exerait sa juridiction sur la basse-cour, la lingerie, la cuisine et
gnralement sur tout ce qui concerne l'intrieur. Tout marcha le mieux
du monde comme par le pass; la ferme prospra de plus en plus; Charles
l'augmenta par l'acquisition de quelques pices de terre, prairies et
bois touchant aux siens.

Juliette ne regretta jamais d'avoir confi  Charles le soin de son
bonheur; il ne se relcha pas un instant de ses soins les plus dvous,
de ses attentions les plus aimables. Juliette resta douce, aimante et
charmante, comme au jour de son mariage; seulement, le bonheur dont elle
jouissait lui donna plus de gaiet, de vivacit, d'entrain. Elle fut
quelques annes sans avoir d'enfant; enfin elle eut un garon, et deux
ans aprs une fille; ces enfants font le bonheur de leurs parents; la
fille s'appelle Mary, et elle est tout le portrait de sa mre; Charles
l'aime passionnment. douard ou Ned, le garon, est l'image vivante
du pre; Juliette l'idoltre. Betty continue  ne pas avoir d'enfant.
Marianne en a dj quatre, trois garons et une fille. La fille du
juge de paix a pous un brave garon des environs; M. Turnip, pour se
consoler du mariage de sa fille, qui mettait de la gne dans sa maison
 cause des dpenses de M. Old Nick, a demand et obtenu la main et la
bourse d'une vieille grosse veuve de cinquante ans: elle a dix-huit
mille francs de revenu et elle fait enrager du matin au soir Lucy Old
Nick et M. Old Nick.

Dans le mnage Old Nick, le rgne de la femme est fini et celui de 'Old
Nick commence, car c'est le mari qui gronde et c'est la femme qui se
soumet.

Il reste  informer mes jeunes lecteurs que les enfants qui habitaient
la maison de M. Old Nick ont t rendus  leurs parents peu de jours
aprs la sortie de Charles; le juge, ayant appris le rgime cruel auquel
taient soumis ces enfants, en donna connaissance  l'attorney gnral.
Une enqute fut ordonne et eut pour rsultat de faire fermer Fairy's
Hall, de mettre en jugement MM. Old Nick et leurs complices, leurs
surveillants et le fouetteur en chef. Trois furent condamns au
thread-mill; Old Nick y resta deux ans, et les autres en eurent pour six
mois. En sortant de l, Old Nick junior se lana dans des entreprises de
demi-filouteries qui lui russirent. Le hasard le ramena dans la petite
ville de N..., o il tait  peine connu, n'ayant pas quitt Fairy's
Hall pendant le peu de mois qu'il y avait demeur; sa figure avantageuse
plut  Mlle Lucy Turnip, et nous savons le bonheur qui en rsulta pour
les intresss. Les jeunes poux se querellent encore et se querelleront
toujours.

Donald et Betty achvent leur heureuse carrire chez l'heureux Charles
et l'heureuse Juliette. Marianne jouit d'un bonheur calme mais assur;
ses enfants sont beaux et bons; les visites  la ferme de tante Juliette
et d'oncle Charles sont les moments les plus heureux de leur vie  peine
commence; le petit douard et la petite Mary reoivent leurs cousins et
cousines avec des cris de joie; on court atteler ou seller les nes, on
se mle aux travaux des champs; Charles y travaille avec la mme ardeur
que Donald et sa bande nombreuse d'ouvriers; Juliette s'assoit  l'ombre
d'un arbre; elle entend les rires et devine les jeux des enfants, elle a
le sentiment intime du bonheur de Charles, et jamais elle ne s'attriste
de ne pas voir ceux qu'elle aime tant: elle trouve que de les entendre,
de les sentir autour d'elle est une bien grande joie dont elle remercie
sans cesse le bon Dieu. Tous les matins, tous les soirs, Charles joint
ses actions de grces  celles de sa femme, qu'il chrit de plus en
plus. De sorte que nous terminons l'histoire du Bon petit diable en
faisant observer combien la bont, la pit et la douceur sont des
moyens puissants pour corriger les dfauts qui semblent tre les plus
incorrigibles. La svrit rend malheureux et mchant.

La bont attire, adoucit et corrige.

Nous ajouterons que Minet vit encore, et qu'il affectionne
particulirement son ancien tourmenteur Charles.





End of Project Gutenberg's Un bon petit diable, by Comtesse de Sgur

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN BON PETIT DIABLE ***

***** This file should be named 12993-8.txt or 12993-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        https://www.gutenberg.org/1/2/9/9/12993/

Produced by Renald Levesque

Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
https://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
