Project Gutenberg's Quelques crivains franais, by mile Hennequin

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Quelques crivains franais
       Flaubert, Zola, Hugo, Goncourt, Huysmans, etc.

Author: mile Hennequin

Release Date: May 7, 2004 [EBook #12289]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK QUELQUES CRIVAINS FRANAIS ***




Produced by Tonya Allen, Wilelmina Mallire and the Online Distributed
Proofreading Team. This file was produced from images generously
made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)
at http://gallica.bnf.fr.,




TUDES DE CRITIQUE SCIENTIFIQUE

QUELQUES

CRIVAINS FRANAIS

FLAUBERT--ZOLA--HUGO--GONCOURT

HUYSMANS, ETC.

PAR

MILE HENNEQUIN

1890




PRFACE

Ces articles ont t publis  diverses poques dans diverses revues, et
l'auteur se proposait de les revoir et de les complter. mile
Hennequin, qui avait  un haut degr le respect de son talent et le
respect du livre, n'aurait certainement pas consenti  former un volume
d'tudes plus ou moins htrognes, qu'il n'y a pas de raison
premptoire pour runir sous un mme titre, et qui ne constituent pas un
ensemble comme les _crivains franciss_. Soucieux de conserver tout ce
qu'a produit ce rare esprit, nous n'avons pas cru devoir nous laisser
arrter par les considrations qui l'auraient arrt lui-mme, et il
nous a sembl que, prise isolment, chacune des tudes que nous
prsentons aujourd'hui offrait un assez haut intrt pour honorer encore
la mmoire d'mile Hennequin et pour entretenir les regrets de ceux qui
ont vu disparatre avec lui une des plus belles intelligences et l'un
des plus purs talents de la jeune gnration.

L'diteur.




GUSTAVE FLAUBERT

TUDE ANALYTIQUE


I

LES MOYENS


_Le style; mots, phrases, agrgats de phrases._ Le style de Gustave
Flaubert excelle par des mots justes, beaux et larges, assembls en
phrases cohrentes, autonomes et rhythmes.

Le vocabulaire de _Salammb_, de _l'ducation sentimentale_, de la
_Tentation de saint Antoine_ est dnu de synonymes et, par suite, de
rptitions; il abonde en srie de mots analogues propres  noter
prcisment toutes les nuances d'une ide,  l'analyser en l'exprimant.
Flaubert connat les termes techniques des matires dont il traite; dans
_Salammb_ et la _Tentation_, les langues anciennes, de l'hbreu au
latin, aident  dsigner en paroles propres les objets et les tres.
Sans cesse, en des phrases o l'on ne peut noter les expressions
cherches et acquises, il s'efforce de dire chaque chose en une langue
qui l'enserre et la contient comme un contour une figure.

 cette dure prcision de la langue, s'ajoute en certains livres et
certains passages une extraordinaire beaut. Les paroles sollicitent les
sens  tous les charmes; elles brillent comme des pigments; elles sont
chatoyantes comme des gemmes, lustres comme des soies, enttantes comme
des parfums, bruissantes comme des cymbales; et il en est qui, joignant
 ces prestiges quelque noblesse ou un souci, figent les motions en
phrases entirement dlicieuses:

Les flots tides poussaient devant nous des perles blondes. L'ambre
craquait sous nos pas. Les squelettes de baleine blanchissaient dans la
crevasse des falaises. La terre  la fin se fit plus troite qu'une
sandale;--et aprs avoir jet vers le soleil des gouttes de l'ocan,
nous tournmes  droite pour revenir.

Et ailleurs:

Il y avait des jets d'eau dans les salles, des mosaques dans les
cours, des cloisons festonnes, mille dlicatesses d'architecture et
partout un tel silence que l'on entendait le frlement d'une charpe ou
l'cho d'un soupir.

Par un contraste que l'on peroit dj dans ce passage, Flaubert, prcis
et magnifique, sait user parfois d'une langue vague et chantante qui
enveloppe de voiles un paysage lunaire, les inconsciences profondes
d'une me, le sens cach d'un rite, tout mystre entrevu et chappant.
Certaines des scnes d'amour o figure Mme Arnoux, l'numration des
fabuleuses peuplades accourues  la prise de Carthage, le symbole des
Abaddirs et les mythes de Tanit, les louches apparitions qui, au dbut
de la nuit magique, susurrent  saint Antoine des phrases incitantes, la
chasse brumeuse o des btes invulnrables poursuivent Julien de leurs
mufles froids, tout cet au del est dcrit en termes grandioses et
lointains, en indfinis pluriels abstraits et approchs qui unissent 
l'insidieux des choses, la trouble incertitude de la vision.

Cet ordre de mots et les autres, les plus ordinaires et les plus rares
sont assembls en phrases par une syntaxe constamment correcte et
concise. Par suite de l'une des proprits de la langue de Flaubert, de
n'employer par ide qu'une expression, un seul vocable reprsente chaque
fonction grammaticale et s'unit aux autres selon ses rapports, sans
appositions, sans membres de phrase intercalaires, sans ajouture mme
soude par un qui ou une conjonction. Chaque proposition ordinairement
courte se compose des lments syntactiques indispensables, est
construite selon un type permanent, soutenue par une armature
prtablie, dans laquelle s'encastrent successivement d'innombrables
mots, signes d'innombrables ides, formules d'une faon prcise et
belle, en une diction dfinitive. Cette parit grammaticale est le
principal lien entre les oeuvres diverses de Flaubert. Sous les
diffrences de langue et de sujet, unissant des formes tantt lyriques,
tantt vulgaires, les rapports de mots sont semblables de _Madame
Bovary_  la _Tentation_, et constituent des phrases analogues associes
en deux types de priode.

Le plus ordinaire, qui est dtermin par la concision mme du style,
l'unicit des mots et la consertion de la phrase, est une priode  un
seul membre, dans laquelle la proposition prsentant d'un coup une
vision, un tat d'me, une pense ou un fait, les pose d'une faon
complte et juste, de sorte qu'elle n'a nul besoin d'tre lie 
d'autres et subsiste dtache du contexte. Ainsi de chacune des phrases
suivantes:

Les Barbares, le lendemain, traversrent une campagne toute couverte de
cultures. Les mtairies des patriciens se succdaient sur le bord de la
route; des rigoles coulaient dans des bois de palmiers; les oliviers
faisaient de longues lignes vertes; des vapeurs roses flottaient dans
les gorges des collines; des montagnes bleues se dressaient par
derrire. Un vent chaud soufflait. Des camlons rampaient sur les
feuilles larges des cactus.

De la prsence chez Flaubert de cette priode statique et discrte,
dcoulent l'emploi habituel du prtrit pour les actes et de l'imparfait
pour les tats; de l encore l'apparence sculpturale de ses descriptions
o les aspects semblent tous immobiles et placs  un plan gal comme
les sections d'une frise.

Ce type de priode alterne avec une coupe plus rare dans laquelle les
propositions se succdent lies. Aux endroits clatants de ses oeuvres,
dans les scnes douces ou superbes, quand le paragraphe lentement
chafaud va se terminer par une ide grandiose ou une cadence sonore,
Flaubert, usant d'habitude d'un et initial, balanant pesamment ses
mots, qui roulent et qui tanguent comme un navire prenant le large,
pousse d'un seul jet un flux de phrases cohrentes:

Trois fois par lune, ils faisaient monter leur lit sur la haute
terrasse bordant le mur de la cour; et d'en bas on les apercevait dans
les airs sans cothurnes et sans manteaux, avec les diamants de leurs
doigts qui se promenaient sur les viandes, et leurs grandes boucles
d'oreilles qui se penchaient entre les buires, tous forts et gras, 
moiti nus, heureux, riant et mangeant en plein azur, comme de gros
requins qui s'battent dans l'onde.

Et cette autre priode, dans un ton mineur Maintenant, il
l'accompagnait  la messe, il faisait le soir sa partie d'impriale, il
s'accoutumait  la province, s'y enfonait;--et mme son amour avait
pris comme une douceur funbre, un charme assoupissant.  force d'avoir
vers sa douleur dans ses lettres, de l'avoir mle  ses lectures,
promene dans la campagne et partout pandue, il l'avait presque tarie;
si bien que Mme Arnoux tait pour lui comme une morte dont il s'tonnait
de ne pas connatre le tombeau, tant cette affection tait devenue
tranquille et rsigne.

En cette forme de style Flaubert s'exprime dans ses romans, quand
apparat une scne ou un personnage qui l'meuvent; dans _Salammb_ et
la _Tentation_, quand l'exaltation lyrique succde au rcit.

Ces deux sortes de priodes s'unissent enfin en paragraphes selon
certaines lois rhythmiques; car la prose de Flaubert est belle de la
beaut et de la justesse des mots, de leur tenace liaison, du net clat
des images; mais elle charme encore la voix et l'oreille par l'harmonie
qui rsulte du savant dosage des temps forts et des faibles.

Constitu comme une symphonie d'un _allegro_, d'un _andante_ et d'un
_presto_, le paragraphe type de Flaubert est construit d'une srie de
courtes phrases statiques, d'allure contenue, o les syllabes accentues
galent les muettes; d'une phrase plus longue qui, grce d'habitude 
une numration, devient comprhensible et chantante, se trane un peu
en des temps faibles plus nombreux; enfin retentit la priode terminale
dans laquelle une image grandiose est profre en termes sonores que
rythment fortement des accents serrs. Ainsi qu'on scande  haute voix,
ce passage:

O donc vas-tu? Pourquoi changer tes formes perptuellement? Tantt
mince et recourbe tu glisses dans les espaces comme une galre sans
mture; ou bien au milieu des toiles tu ressembles  un pasteur qui
garde son troupeau. Luisante et ronde tu frles la cme des monts comme
la roue d'un char.

Et cet autre passage d'une mesure plus alanguie:

Il n'prouvait pas  ses cts ce ravissement de tout son tre qui
l'emportait vers Mme Arnoux, ni le dsordre gai o l'avait mis d'abord
Rosanette. Mais il la convoitait comme une chose anormale et difficile,
parce qu'elle tait noble, parce qu'elle tait riche, parce qu'elle
tait dvote,--se figurant qu'elle avait des dlicatesses de sentiment,
rares comme ses dentelles, avec des amulettes sur la peau et des pudeurs
dans la dpravation.

C'est ainsi, par des expansions et des contractions alternes, modrant,
contenant et prcipitant le flux des syllabes, que Flaubert dclame la
longue musique de son oeuvre, en cadences mesures. Et chacun de ses
groupes de brves et de longues est si bien pour lui une unit discrte
et comme une strophe, qu'il rserve, pour les clore, ses mots les plus
retentissants, les images sensuelles et les artifices les plus adroits.
C'est ainsi que frquemment,  dfaut d'un vocable nombreux, il modifie
par une virgule la prononciation d'un mot indiffrent, contraignant 
l'articuler tout en longues:

a et l un phallus de pierre se dressait, et de grands cerfs erraient
tranquillement, poussant de leurs pieds fourchus des pommes de pin,
tombes.

Joints enfin par des transitions ou malhabiles ou concises et trouves,
telles que peut les inventer un crivain embarrass du lien de ses
ides, les paragraphes se suivent en lches chapitres qu'agrge une
composition ou simple et droite comme dans les rcits piques, ou
diffuse et lche comme dans les romans. _L'ducation sentimentale_
notamment, o Flaubert tche d'enfermer dans une srie linaire les
vnements lointains et simultans de la vie passionnelle de Frdric
Moreau et de tout son temps, prsente l'exemple d'un livre incohrent et
norme.

Ainsi, d'une faon marque dans les oeuvres o le style est plus libre
des choses, moins nettement dans les romans, chaque livre de Flaubert se
rsout en chapitres dissocis, que constituent des paragraphes
autonomes, forms de phrases que relie seul le rhythme et qu'assimile la
syntaxe. Ces lments libres, de moins en moins ordonns, ne sont
assembls que par leur identit formelle et par la suite du sujet, comme
sont continus une mosaque, un tissu, les cellules d'un organe, ou les
atomes d'une molcule.

_Procds de dmonstration: descriptions, analyse:_ De mme que
l'criture de Flaubert se dcompose finalement en une succession de
phrases indpendantes doues de caractre identiques, ainsi ses
descriptions, ses portraits, ses analyses d'mes, ses scnes d'ensemble
se rduisent  une numration de faits qui ont de particulier d'tre
peu nombreux, significativement choisis, et placs bout  bout sans
rsum qui les condense en un aspect total.

La ferme du pre Rouault, au dbut de _Madame Bovary_, puis le chemin
creux par o passe la noce aux notes grenes d'un mntrier,--un canal
urbain, un champs que l'on fauche dans _Bouvard et Pcuchet_, sont
dcrits en quelques traits uniques accidentels et frappants, sans phrase
gnrale qui dsigne l'impression vague et entire de ces scnes. Le
merveilleux paysage de la fort de Fontainebleau, dont l'idylle apparat
au milieu de l'_ducation sentimentale_, est peint de mme avec des
types d'arbre, de petits sentiers, des clairires, des sables, des jeux
de lumire dans des herbes; le fulgurant lever de soleil  la fin du
banquet des mercenaires dans le jardin d'Hamilcar, est montr en une
suite d'effets particuliers  Carthage, tincelles que l'astre met au
fate des temples et aux clairs miroirs des citernes, hennissements des
chevaux de Khamon, tambourins des courtisanes sonnant dans le bois de
Tanit; et pour la nuit de lune o Salammb profre son hymne  la
desse, ce sont encore les ombres des maisons puniques et
l'accroupissement des tres qui les hantent, les murmures de ses arbres
et de ses flots, qui sont numrs.

Les portraits de Flaubert sont tracs par ce mme art fragmentaire.
Mannai, le dcharn bourreau d'Hrode, la vieille nourrice au profil de
bte qui sert Salammb, sont dpeints en traits dont le lecteur doit
imaginer l'ensemble. Que l'on se rappelle toutes les physionomies
modernes que le romancier a mises dans notre mmoire, les camarades de
Frdric Moreau, les htes des Dambreux, le pre Rgimbard imposant,
furibond et sec, Arnoux, la dlicieuse hrone du livre; puis la figure
de _Madame Bovary_, les grotesques, Rodolphe brutal et fort, les croquis
des comices, le dbonnaire aspect du mari, et les merveilleux profils de
l'hrone,--toutes ces figures et ces statures sont retraces
analytiquement, en traits et en attitudes; ainsi:

Jamais Mme Bovary ne fut aussi belle qu' cette poque.... Ses
paupires semblaient tailles tout exprs pour ses longs regards
amoureux o la prunelle se perdait, tandis qu'un souffle fort cartait
ses narines minces et relevait le coin charnu de ses lvres
qu'ombrageait  la lumire un peu de duvet noir. On et dit qu'un
artiste habile en corruptions avait dispos sur sa nuque la torsade de
ses cheveux; ils s'enroulaient en masse lourde ngligemment et selon les
hasards de l'adultre qui les dnouait tous les jours. Sa voix
maintenant prenait des inflexions plus molles, sa taille aussi; quelque
chose de subtil qui vous pntrait se dgageait mme des draperies de sa
robe et de la cambrure de son pied.

Et cet art de raccourci qui surprend en chaque tre le trait individuel
et diffrentiel, atteint dans la _Tentation de saint Antoine_ une
perfection suprieure; dans ce livre o chaque apparition est dcrite en
quelque phrases concises, il n'en est pas qui ne fixe dans le souvenir
une effigie distincte, dont quelques-unes--la reine de Saba,
Hlne-Ennoia, les femmes montanistes,--sont inoubliables.

Par un procd analogue, fragmentaire et laborieux, Flaubert montre les
mes qui actionnent ces corps et ces visages. Usant d'une srie de
moyens qui reviennent  indiquer un tat d'me momentan de la faon la
plus sobre et en des mots dont le lecteur doit complter le sens
profond, il dit tantt un acte significatif sans l'accompagner de
l'nonc de la dlibration antcdente, tantt la manire particulire
dont une sensation est perue en une disposition; enfin il transpose la
description des sentiments durables soit en mtaphores matrielles, soit
dans les images qui peuvent passer dans une situation donne par
l'esprit de ses personnages.

Le dessin du caractre de Mme Bovary prsente tous ces procds. Par des
faits, des paroles, des gestes, des actes, sont signifis les dbuts de
son hystrisme, son aversion pour son mari, son premier amour, les
crises dcisives et finales de sa douloureuse carrire. Par des
indications de sensations, la plnitude de sa joie en certains de ses
rendez-vous, et encore l'me vide et frileuse qu'elle promenait sur les
plaines autour de Tostes:

Il arrivait parfois des rafales de vent, brises de la mer, qui, roulant
d'un bond sur tout le plateau du pays de Caux, apportaient jusqu'au loin
dans les champs une fracheur sale. Les joncs sifflaient  ras de terre
et les feuilles des htres bruissaient en un frisson rapide, tandis que
les cimes se balanant toujours continuaient leur grand murmure. Emma
serrait son chle contre ses paules et se levait.

Pntrant davantage la sourde closion de ses sentiments, d'incessantes
mtaphores matrielles disent le nant de son existence  Tostes, son
intime rage de femme laisse vertueuse, par le dpart de Lon et son
exultation aux atteintes d'un plus mle amant:

C'tait la premire fois qu'Emma s'entendait dire ces choses; et son
orgueil, comme quelqu'un qui se dlasse dans une tuve, s'tirait
mollement et tout entier  la chaleur de ce langage.

Et encore la contrition grave de sa premire douleur d'amour:

Quant au souvenir de Rodolphe, elle l'avait descendu tout au fond de
son coeur; et il restait l plus solennel et plus immobile qu'une momie
de roi dans un souterrain. Une exhalaison s'chappait de ce grand amour
embaum et qui, passant  travers tout, parfumait de tendresse
l'atmosphre d'immaculation o elle voulait vivre.

Puis des rcits d'imagination[1], aussi nombreux chez Flaubert que les
rcits de dbats intrieurs chez Stendhal, compltent ces comparaisons,
dvoilent en Mme Bovary l'ardente monte de ses dsirs, l'existence
idale qui ternit et trouble son existence relle. Des hallucinations
internes marquent son exaltation romanesque quand elle vit  Tostes,
amre et due; de plus confuses, le dsarroi de son esprit tandis
qu'elle cde  la fte des comices sous les dclarations de Rodolphe;
d'autres, l'lan de son me libre quand elle eut obtenu de partir avec
son amant; des imaginations confirment et attisent sa dernire passion
que mine sans cesse l'indignit de son amant, et emplissent encore de
terreur sa lamentable fin.

De ces procds, ce sont les moins artificiels qui subsistent dans
l'_ducation sentimentale_; les personnages de ce roman sont montrs par
de trs lgres indications, un mot, un accent, un sourire, une pleur,
un battement de paupires, qui laisse au lecteur le soin de mesurer la
profondeur des affections dont on livre les menus affleurements. Les
conversations de Frdric et de Mme Arnoux, puis ce dner o celle-ci,
Mme Dambreuse et Mlle Roques, runies par hasard, entrecroisent
curieusement les indices de leurs amours et de leurs soucis, montrent la
perfection de ce procd, qui est encore celui des oeuvres piques, et
de tout psychologue qui ne substitue pas l'analyse interne  la
description par les dehors.

Il faut retenir en effet combien ces procds de Flaubert conviennent
aux ncessits de son style. Un nonc de faits, une mtaphore, un rcit
d'imaginations se prtent parfaitement  tre conus en termes prcis,
colors et rhythms. En fait, les plus beaux passages de _Madame Bovary_
et de l'_ducation_ sont ceux o l'auteur s'exalte  montrer la pense
de ses hrones. Dcrite comme une vision, frappe en clatantes figures
et chante comme une strophe, elle donne lieu  de splendides priodes,
o se dploient tous les prestiges du style.

L'art de ne rvler d'un paysage, d'une physionomie et d'une me qu'un
petit nombre d'aspects saillants, cette concision choisie et savante,
ressortent encore des tableaux d'ensemble o se mlent les pripties et
les descriptions. Que l'on prenne la scne des comices dans _Madame
Bovary_, les files de filles de ferme se promenant dans les prs, la
main dans la main, et laissant derrire elles une senteur de laitage, la
myrrhe qu'exhalent les siges sortis de l'glise, les physionomies
grotesques ou abties de la foule, l'attitude nouvelle de Homais, les
passes conversationnelles o Rodolphe conquiert la chancelante pouse,
tout est saisi en de brefs aspects particuliers, sans le narr du train
ordinaire qui dut accompagner ces faits d'exception. Dans l'_ducation
sentimentale_, cette contention et le choix adroit des dtails
significatifs tiennent du prodige. Une certaine phase que connaissent
tous les habitus de traverses, est note par ces simples mots: Il se
versait des petits verres. Les courses, l'attaque singulire du poste
du Chteau-d'Eau pendant les journes de Fvrier, qui est exactement ce
qu'un passant verrait d'une meute,--une sance de club, l'lgance et
le luxueux ennui d'une rception chez un financier, sont dcrits de mme
en traits discontinus et marquants. Et jusqu'aux merveilleuses et
poignantes entrevues de Frdric et de Mme Arnoux,  cette idylle
d'Auteuil, o, vtue d'une robe brune et lche, elle promenait sa grce
douce sous des feuillages rougeoyants,--qui sont notes en faits
indispensables et dpourvues de toute phrasologie inutile. Que l'on se
rappelle, pour confirmer ces notions, les scnes exactes et comme
perues de _Salammb_, ou l'extrme concision des prludes descriptifs
dans la _Tentation_, les sobres et clatantes phrases dans lesquelles un
dtail baroque ou raffin rvle tout un temps; le festin d'Hrode, o,
dans la succession des actes, pas une page ne souligne l'norme luxure
latente des convives qu'enivre la fume des mets et la chaude danse de
l'incestueuse ballerine; tous ces rayonnants tableaux sont peints en
touches sres et rares, qui ne montrent d'un spectacle que les fortes
lumires et les attitudes passionnantes.

_Caractres gnraux des moyens_: Nous venons d'analyser avec une
minutie qui sera justifie plus loin, les moyens dont use Flaubert pour
susciter en ses lecteurs les motions qui seront dsignes. Leur
caractre commun est ais  dmler, et rarement, du style  la
composition, de la description  la psychologie, des mots aux faits, un
artiste a fait preuve d'une plus rigide consquence.

Du haut en bas de son oeuvre, Flaubert est celui qui choisit avec
rigueur et assemble avec effort des matriaux tris. Qu'il s'agisse de
l'lection d'un vocable, il le veut unique, prcis et tel que chacun ou
chaque srie ralise des idaux sensuels et intellectuels nombreux. La
syntaxe est correcte, sobre, liante, de faon  modeler des phrases
presque toujours aptes  figurer isoles. Et comme cette rigueur concise
exclut de la langue de Flaubert toute superfluit, des lacunes existent,
ou le semblent, entre les units dernires de son oeuvre; les
paragraphes se suivent sans se joindre, et les livres s'tagent sans
soudure.

De mme, si l'on considre ses procds d'criture par le contenu et non
plus par le contenant, les faits aussi soigneusement lus que les mots,
forcs d'ailleurs d'tre tels qu'on les puisse exprimer dans une langue
dtermine,--sont significatifs pour qu'ils donnent lieu  de belles
phrases, et significatifs encore, parce qu'ils rsultent d'un choix d'o
le banal est exclu.

De ce triage perptuel des mots et des choses, rsulte la concision
puissante, la haute et difficile porte de ce qu'exprime Flaubert; de l
ses descriptions courtes, disjonctives et pourtant rsumantes, sa
psychologie, soit transmute en magnifiques images, soit rduite en
sobres indications d'actes, sous lesquelles certains esprits peroivent
ce qui est intime et d'ailleurs inexprim; de l le sentiment de
formidable effort et d'absolue russite parfois, que ces oeuvres
procurent, qui, ramasses, trapues, planies, paracheves et polies grain
 grain, ressemblent  d'normes cubes d'un miroitant granit.

NOTES:

[Note 1: La signification de ce procd d'analyse est excellemment
dveloppe dans les _Essais de psychologie_ de M. Paul Bourget.]


II

LES EFFETS


_L'ensemble_: L'oeuvre de Flaubert est double, dpartie entre le vrai et
le beau. La tragique histoire de _Madame Bovary_ raconte en sa froide
exactitude la ruine d'une me forte et irrsigne qu'avilit et qu'crase
la bassesse stupide de tous. L'_ducation sentimentale_ conduit, par
l'infini ddale des lches amours de Frdric Moreau, de la rubiconde
infamie d'Arnoux,  la double beaut de Marie Arnoux; ce livre apprend 
mesurer les extrmes de l'humanit. Il est des heures o du spectacle
des choses s'exhale le pessimisme parfois puril de _Bouvard et
Pcuchet_, que corrige la cordiale piti empreinte dans le premier des
_Trois Contes_. Les pages qui le suivent consolent par d'augustes
spectacles d'avoir vu et pntr la vie. L'irrsistible charme de la
_Lgende_, la sche beaut d'_Hrodias_, induisent  _Salammb_ o la
pourpre et les ors du style expriment, en une suprme fanfare, l'exquis,
le grandiose et le fulgurant. En l'oeuvre matresse, la _Tentation de
saint Antoine_, le beau et le vrai s'allient par l'allgorie; pntre
de signification et dcore de splendeur, cette oeuvre consigne en un
dernier effort tout le testament spirituel et mystique de Gustave
Flaubert.

Cette ordonnance n'est point absolue. Les oeuvres o Flaubert s'est le
plus abandonn au terne cours de la vie, sont teintes parfois
d'incomparables beauts de style et d'me. Il est mme des passages dans
l'_ducation sentimentale_ qui, dans leur tentative d'exprimer
d'indfinissables mouvements d'mes, touchent au mystre. Et si la
beaut rayonne dans _Salammb_, la _Tentation_, _Hrodias_, la
_Lgende_, elle y est dfinie et corrobore par un ralisme historique
plein de minutie. Le pessimisme qu'affirme _Bouvard et Pcuchet_ ne
ressort pas plus des tristes dnouements des romans, que des farouches
destines qui s'appesantissent dans _Salammb_ et des continus
effarements avec lesquels saint Antoine contemple l'croulement de ses
erreurs. Ainsi mles en des alliages o chaque lment prdomine
alternativement, les deux passions de Flaubert, la beaut exalte
jusqu'au mystre, et la vrit suivie de pessimisme, composent les
livres que nous analysons.

_Le ralisme_: Le ralisme, qu'il faut dfinir la tendance  voir dans
les objets dnus de beaut matire  oeuvre d'art, est pouss chez
Flaubert  ses extrmes limites, et, en fait, certains cts extrieurs
de _Madame Bovary_ et de l'_ducation_ n'ont pas t dpasss par les
romanciers modernes. Flaubert s'est astreint  dcrire de niaises
campagnes, comme les environs d'Yonville, ou les plates rives de la
Seine entre lesquelles se passe le dbut de son second roman. Des
intrieurs sordides apparaissent dans ses livres, de la cahute prs
d'Yonville, o Mme Bovary trouva l'entremetteuse de ses liaisons,  la
mansarde dans laquelle Dussardier bless fut soign par cette
nigmatique personne, la Vatnaz. Mais la mdiocrit attire Flaubert
davantage. Il excelle  peindre en leur ironique dnment de toute
beaut, certains intrieurs bourgeois, dcors de lithographies,
planchis, frotts et balays. Certaines hideurs modernes le
requirent. Il s'adonne  rendre minutieusement le ridicule des ftes
agrables aux populations, comme les comices d'Yonville et les
solennits publiques de la capitale. Tout ce qui forme le contentement
de la classe moyenne, les gros djeuners de garons, les sances au
caf, les parties fines pour des villageois dans la ville proche, la
matresse chichement entretenue, les cadeaux que M. Homais rapporte  sa
famille, sa gloriole de pre infatu, le bonnet grec, la politique, les
joies solitaires en un mtier d'agrment, sont complaisamment dcrits.
Et de mme, plus haut, les aimables fourberies de M. Arnoux riche, la
religion du chic dont est imbu le jeune de Cisy, les plaisirs mondains
de Mme Dambreuse et les galanteries maquignonnes de son premier amant,
sont dtaills avec une insistance dont l'ironie n'exclut pas toute
exactitude. Les tres de ce milieu sont des mes journalires et
ordinaires, toute la moyennet des fonctions sociales, le pharmacien,
l'officier de sant, le notaire, le banquier, l'industriel d'art, le
rptiteur de droit, l'habitu d'estaminets, et les femmes de ces gens.
Dcrits, analyss, mis en scne, avec une moquerie tacite, mais aussi
avec la pntration adroite d'un connaisseur d'hommes, ils donnent de la
vie et de la socit une image au demeurant exacte pour une bonne part
de ce sicle. Que l'on joigne  cette mdiocrit des lieux et des gens,
le mince intrt des aventures, un adultre diminu de tout l'ennui de
la province, la vie campagnarde de deux vieux employs, l'existence
sociale de quelques familles moyennes  Paris, que traverse le
dsoeuvrement d'un jeune homme nul, on reconnatra dans les romans de
Flaubert, tous les traits essentiels de l'esthtique raliste.

Il en possde la vracit. S'efforant sans cesse de rendre exactement
du spectacle des choses ce que ses sens en ont peru, il arrive, quand
il s'efforce de dmler les mobiles des actes et les phases des
passions,  une extraordinaire pntration, qui est le rsultat de sa
connaissance des modles qu'il a pris, et de son application  rester
dans le domaine du naturel et de l'explicable. Sa science des causes qui
produisent les grands traits du caractre est merveilleuse, comme le
montrent les antcdents parfaitement calculs d'Emma et de Charles
Bovary, la vague adolescence de Frdric Moreau. Puis ces caractres
jets dans l'existence, soumis  ses heurts et consommant leurs
rcrations, voluent au gr des vnements et de leur nature, avec
toute l'unit et les inconsquences de la vie vritable, tantt nobles,
dus et victimes comme Mme Bovary, tantt perptuant  travers des
fortunes diverses leur permanente impuissance comme Frdric Moreau,
tantt sages et victorieux comme Mme Arnoux. Et dans ces existences;
dont les menus faits dclent perptuellement en Flaubert une si
profonde perception des mobiles, de leur complication, de la
dissimulation des plus puissants, de toute la vie inconsciente qui rend
chacun diffrent de ce qu'il se croit et de ce qu'on le croit tre,
Flaubert est parvenu  distinguer et  rendre le trait le plus
difficile: la lente transformation que le temps impose  ceux qu'il
dtruit. Seul, avec les plus grands des psychologues russes, il saisit
les personnes successives qui apparaissent tour  tour au-dehors et au
dedans de chaque individu. Que l'on observe combien Mme Bovary est
parfaitement, aux premiers chapitres, la jeune femme soucieuse
d'intrieur et reconnaissante de l'indpendance que le mariage lui
assure; puis l'inquitude croissante de toute sa personne ardemment
vitale, et son chaste amour pour un jeune homme frquentant sa maison,
prlude coutumier des adultres plus consomms. Et combien est nouvelle
celle qui se livre avec une grce presque mre  son aim, et comme on
la sent,  travers ses cris de jeune matresse, la femme de maison, tre
dj responsable et dnu d'enfantillages. Puis les preuves viennent,
sa chair se durcit en de plus fermes contours et, par le revirement
habituel, il lui faut un plus jeune amant, pour lequel elle est en effet
la matresse, la femme chez qui de despotiques ardeurs prcdent les
attitudes maternelles, que coupent encore les coups de folie d'une
crature sentant le temps et la joie lui chapper, jusqu' ce qu'elle
consomme virilement un suicide, en femme forte et faite, qui sentit les
romances sentimentales des premiers ans se taire sous les rudes
atteintes d'une existence sans piti. On pourrait retracer de mme les
lentes phases du caractre de Frdric Moreau et de Mme Arnoux, qui tous
deux prouvent aussi l'humiliation de se sentir transforms par le
passage des jours, ptris et mallables au cours des passions et des
incidents.

Le souci du vrai et la russite  le rendre que montrent la psychologie
et les descriptions ralistes de Flaubert, le suivent dans ses oeuvres
d'imagination. Quand cet homme, qu'excde visiblement le spectacle du
monde moderne, s'adonne  l'vocation d'poques que son esprit
apercevait clatantes et grandioses, il ne peut dpouiller son ralisme
et se sent imprieusement forc d'tayer sa fantaisie du positif des
donnes archologiques. Avant d'entreprendre _Salammb_, il explore le
site de Carthage, note le bleu de son ciel et la configuration de son
territoire. Puis, remuant les bibliothques, s'tant assimil le peu que
l'on sait sur la mtropole punique, incertain encore et connaissant le
besoin d'amplifier son recueil de faits, il recourt par surcrot 
l'archologie biblique et smitique, s'emplit encore la cervelle de tout
ce que les littratures classiques contiennent de farouche et de fruste.
Pour la _Tentation de saint Antoine_, de mme, pas une ligne dans cette
srie d'hallucinations qui n'et pu donner lieu  un renvoi en
italiques.

Je suis perdu dans les religions de la Perse, crit-il dans sa
correspondance, je tche de me faire une ide nette du dieu Hom, ce qui
n'est pas facile. J'ai pass tout le mois de juin  tudier le
bouddhisme, sur lequel j'avais dj beaucoup de notes, mais j'ai voulu
puiser la matire autant que possible. Aussi ai-je un petit Bouddha que
je crois aimable.

Et pour l'extravagant final de ce livre:

Dans la journe, je m'amuse  feuilleter des belluaires du moyen ge; 
chercher dans les auteurs ce qu'il y a de plus baroque comme animaux.
Je suis au milieu des monstres fantastiques. Quand j'aurai  peu prs
puis la matire, j'irai au Musum rvasser devant les monstres rels,
et puis les recherches pour le bon saint Antoine seront finies.

Enfin, M. Maxime du Camp nous dit que pour ce pur conte, la _Lgende de
saint Julien l'hospitalier_, il a prt  Flaubert toute une collection
de traits de vnerie et d'armurerie. Que l'on rapproche ces lectures de
celles qu'il fit pour crire _Bouvard et Pcuchet_ ou l'_ducation_. Le
procd apparatra le mme. Avant de laisser enfanter son imagination,
de prter  sa puissance verbale de beaux thmes  phrases magnifiques,
Flaubert avait rempli sa mmoire de l'infinit de faits que rclamait
son style particulier, disconnexe et concis, et que son ralisme le
poussait  rechercher aussi vridiques que peuvent les fournir les
livres. Avant d'avoir crit un paragraphe de ses oeuvres piques ou
lyriques, il connaissait d'un Carthaginois, l'habillement, l'armure, la
demeure, le luxe, la nourriture; ses ftes, ses rites, sa politique, les
institutions de sa ville, les alliances, les peuplades ennemies, les
hasards de son histoire et la lgende de son origine. Et quand il lui
fallut, en quelques pages, mettre debout l'ancienne Byzance, Babylone
sous Nabuchodonosor, voquer les dieux et les monstres, il composa en sa
cervelle ces visions de donnes aussi exactes et d'aussi minutieux
renseignements que ceux pour les chasses de Julien, et celles-ci que
les notes par lesquelles il dcrivait un bal chez un banquier ou une
noce au village.

Cet art raliste tay de faits et d'o l'imagination est presqu'exclue,
atteint, par l, selon le voeu d'une de ses lettres  la majest de la
loi et  la prcision de la science. L'oeuvre conue comme
l'intgration d'une srie de notes prises au cours de la vie ou dans des
livres, n'ayant en somme de l'auteur que le choix entre ces faits et la
recherche de certaines formes verbales, possde l'impassible froideur
d'une constatation et ne dcle des passions de son auteur que de rares
accs. Elle est, comme un livre de science, un recueil
d'observations,--ou, comme un livre d'histoire, un recueil de
traditions, bien diffrente de tous les romans d'idalistes que
composent une srie d'effusions au public  propos de motifs ordinaires
ou de faits clairsems. Masqu par une esthtique qui consiste  montrer
de la vie une image et non pas une impression, l'crivain garde en lui
ses opinions et ses haines, ne fournissant qu' l'analyse de lgers mais
suffisants indices.

_Pessimisme_: Il est manifeste pour quiconque conserve l'arrire-got de
ses lectures, que les romans de Flaubert tendent  donner de la vie un
sentiment d'amre drision. Sur la stupidit et la mchancet de
certains tres, sur l'inconsciente grossiret d'autres, sur l'injustice
ironique de la destine, sur l'inutilit de tout effort, la muette et
formidable insouciance des lois naturelles, Flaubert ne tarit pas en
dissimuls sarcasmes. Certains personnages, Homais, mieux encore le
formidable Regimbart de l'_ducation_, exposent toute la platitude
humaine, foltre ou grognonne, en des individuations si compltes
qu'elles peuvent tre riges en types. D'autres, pris, semble-t-il,
avec une particulire conscience, au plein milieu de l'humanit
courante, Charles Bovary, cet tre essentiellement mdiocre et chez qui
une bont molle ajoute  l'insupportable pesanteur morale,--Jacques
Arnoux, plus canaille et plus rjoui, mais non moins irresponsable,
bat, et odieux, traduisent tout ce que le type humain social de la
moyenne contient de lourde bassesse et de hassable laisser-aller. Et
ces tres qui prsentent  la vie la carapace de leur stupidit,
rubiconds et point mchants, oppriment, grce  d'obscnes
accouplements, ces admirables femmes, Mme Bovary, suprieure par la
volont, Mme Arnoux suprieure par les sentiments, qui, avilies ou
contenues, subissent le long martyre d'une vie de tous cts cruellement
ferme. Qu'elles se dbattent, l'une entre une tourbe de niais et avide
de trouver une me assonante  la sienne, elle prostitue son corps et
ses cris  de bas goujat et meurt abandonne de tous par le fier refus
de l'indulgence de celui qui la fit la femme d'un imbcile; que l'autre,
plus intimement malheureuse, froisse sans cesse par le choquant contact
d'un rustre, renonant en un pudique et sage pressentiment,  l'amour
probablement chtif d'un jeune homme de toutes les faiblesses,
insulte par les filles, hae de son enfant, et finissant en une
hautaine indulgence par faire  son mari l'aumne de soins
dlicats,--toutes deux mesurent l'amertume de la vie, hostile aux
nobles, et paient la peine de n'tre pas telles que ceux qui les
coudoient. Et la vie passe sur elles; de petits incidents ont lieu: la
btise d'une rpublique succde  la niaiserie d'une royaut; quelques
annes de vie de province s'coulent en vides propos et minces
occurrences; des entreprises sont tentes auprs d'elles, russissent ou
chouent sans qu'il leur importe, et dans ce plat chemin qui les conduit
et tous  une formidable halte, elles ne sentent intensment que le
malheur de songer  leur sort. Car Flaubert interdit de troubler la
tristesse du rve par l'excitation de l'acte. Dans ce curieux livre,
_Bouvard et Pcuchet_, qui est comme la ncrologie de toutes les
occupations humaines, il s'attache  montrer comment tout effort peut
aboutir  quelque chec, et accumulant les insuccs aprs les
tentatives, il proscrit le dlassement de toute entreprise. Et si
dgot de l'action, l'on tente le refuge de la spculation, voici qu'un
autre livre barre le chemin. La _Tentation de saint Antoine_ dresse, en
une blouissante procession, la liste formidable de toutes les erreurs
humaines, tire le nant des volutions religieuses, entrechoque les
hrsies, compare les philosophies et, finalement, quand d'limination
en limination on touche  l'agnosticisme panthiste des modernes,
montre l'humanit recommenant le cycle des prires ds que le soleil se
lve et l'action la rclame.

Cet effrayant tableau de la vie qui, aprs en avoir dcrit les durets
relles, value  l'inanit de consolations, trac avec une
impassibilit qui le corrobore, par une mthode strictement raliste o
des faits ruinent les illusions, n'est point tout entier aussi
rigoureusement hautain. Il semble qu' la fin de sa vie, le pessimisme
de Flaubert se soit pntr de douceur. Dans les deux premiers des
_Trois Contes_, dont l'un, _Un coeur simple_, dcrit l'humble vie de
sacrifices d'une servante, et l'autre, la _Lgende de saint Julien
l'hospitalier_ raconte la dure destine d'un innocent parricide,
l'crivain parat compatir aux maux qu'il montre, et peut-tre est-il
juste de croire qu'aux abords de la vieillesse, Flaubert a senti qu'il
ne convenait pas de sparer la cause des grands de celle des petits,
qui, victimes autant que bourreaux, prennent sans doute leur part des
souffrances qu'ils contribuent  aigrir.

_La beaut_: De quelque faon qu'il envisaget la vie, compatissant ou
sardonique, Flaubert la dtestait. Peindre des bourgeois modernes
crit-il, me pue trangement au nez. Aussi quitte-t-il, sans cesse, la
ralit que l'acuit de ses sens et les besoins de son esprit le
foraient sans cesse aussi  apercevoir, et s'essaie-t-il  se crer un
monde plus enthousiasmant, en abstrayant et en rsumant du vrai ses
lments pars d'nergie et de beaut sensuelle. Soit par l'harmonie de
phrases suprieures  leur sens, soit dans la grandeur d'mes
douloureusement spares du commun, soit dans l'vocation d'poque
mortes et sublimes dans son esprit en leur seule splendeur et leur
seule horreur, il sut s'loigner de ce qui existe imparfaitement.

Sans cesse, dans les plus vulgaires pages, la beaut de l'expression
conue en termes nets, simplement lis, semble profrer une note lyrique
plus haute que les choses dites. La phrase s'branle, dcrit son orbe et
s'arrte, avec la force prcise d'un rouage de machine, et sans plus de
souci, semble-t-il, de la besogne  accomplir. Qu'il s'agisse de rendre
la strophe que prononce Apollonius de Thyane, suspendu immacul sur
l'abme, ou les simples incidents du sjour d'une provinciale dans un
Trouville prhistorique, les mots se droulent parfois avec la mme
grandiloquence, et bondissent au mme essor. L'enfant niais et veule qui
fut Charles Bovary, se trouve par le hasard d'une priode dou d'une
forte existence de vagabond des champs et finit par commettre des actes
dits en termes hroques! Il suivait les laboureurs et chassait  coups
de mottes de terre les corbeaux qui s'envolaient. Et mme Homais,
l'homme au bonnet grec, dans une colre pdante contre son apprenti, en
vient  tre dsign par une rflexion ainsi conue: Car, il se
trouvait dans une de ces crises o l'me entire montre indistinctement
ce qu'elle renferme, comme l'Ocan qui dans les temptes s'entrouve
depuis les fucus de son rivage jusqu'au sable de ses abmes.

D'autres chappatoires sont plus lgitimes et moins caractristiques.
Flaubert use le premier du procd naturaliste qui consiste  compenser
la mdiocrit des mes analyses par la beaut des descriptions o
l'auteur, intervenant tout  coup, prte  ses plus pitres cratures
des sens de nerveux artistes. Flicit, la simple bonne de Mme Aubain,
porte au catchisme o elle accompagne la fille de sa matresse, une
sensibilit dlicate et tactile, jusqu' de pareilles lvations:

Elle avait peine  imaginer sa personne; il n'tait pas seulement
oiseau mais encore un feu et d'autres fois un souffle, c'est peut-tre
sa lumire qui voltige la nuit, au bord des marcages, son haleine qui
pousse les nues, sa voix qui rend les cloches harmonieuses; et elle
demeurait dans une adoration, jouissant de la fracheur des murs et de
la tranquillit de l'glise.

En s'accoutumant  rendre le dialogue en style indirect, Flaubert se
dbarrasse encore de la ncessit des modernistes, forcs de hacher leur
phrase  la mesure de paroles lches. Enfin plac devant les scnes o
le mnent ses romans, Flaubert quitte tout  coup l'exacte ralit et
s'abandonne  l'admiration du spectacle. Les Champs-lyses dans
l'_ducation_, le jardin d'un caf-concert, o  un certain instant,
dans les bosquets, le souffle du vent ressemblait au bruit des ondes,
le bal chez Rosanette, la fort de Fontainebleau, prsentent
d'admirables pages. Dans _Madame Bovary_, le sjour au chteau de la
Vaubyessard, avec ses minuties d'lgance, la fort o l'hrone
consomme son premier adultre, le tableau de l'agonie et de
l'Extrme-Onction, jettent des clats entre le restant d'ombre.

Enfin Flaubert satisfait son amour de l'nergie et de la beaut en
concevant les admirables femmes de ses romans, ples, noires, fines et
tristes, Mme Bovary et Mme Arnoux. Ds qu'il parle de l'une d'elles, son
style s'adoucit, chatoie et chante. Il doue Mme Bovary de toute la
sduction d'une me acre dans un corps souple, lanc et blanc. Les
fantasmagories de son imagination insatisfaite, les sourds lans de son
me vers des bonheurs plus profonds, les gouttes de joie qu'elle
parvient  exprimer de la scheresse de sa vie, culminent en cette scne
d'amour o l'ineffable est presque dit:

La lune toute ronde et couleur de pourpre se levait  ras de terre au
fond de la prairie. Elle montait vite entre les branches des peupliers
qui la cachaient de place en place comme un rideau noir, trou. Puis
elle parut clatante de blancheur, dans le ciel vide qu'elle clairait,
et alors se ralentissant, elle laissa tomber sur la rivire une grande
tache qui faisait une infinit d'toiles; et cette lueur d'argent
semblait s'y tordre jusqu'au fond,  la manire d'un serpent sans tte
couvert d'cailles lumineuses. Cela ressemblait  quelque monstrueux
candlabre d'o ruisselaient tout du long, des gouttes de diamant en
fusion. La nuit douce s'talait autour d'eux; des nappes d'ombre
emplissaient les feuillages, Emma, les yeux demi-clos, aspirait avec de
grands soupirs le vent frais qui soufflait. Ils ne se parlaient pas
trop, perdus qu'ils taient dans l'envahissement de leur rverie. La
tendresse des anciens jours leur revenait au coeur, abondante et
silencieuse, comme la rivire qui coulait, avec autant de noblesse qu'en
apportait le parfum des syringas, et projetait dans leurs souvenirs des
ombres plus dmesures et plus mlancoliques que celles des saules
immobiles qui s'allongeaient sur l'herbe. Souvent quelque bte nocturne,
hrisson ou belette, se mettant en chasse, drangeait les feuilles, ou
bien on entendait par moments une pche mre qui tombait toute seule de
l'espalier.

Et cette passion due, la cruelle corruption de Mme Bovary, la flamme
intense de ses prunelles et le pli hardi de sa lvre, son existence de
hasard, le coup de folie de sa luxure, et enfin pourchasse, outrage,
et rageuse, cette agonie par laquelle elle s'acquitte de toutes ses
hontes, quelle violente vasion, en toutes ces scnes, hors le banal de
la vie!

Mme Arnoux est plus idalement belle encore. Avec ses lisses bandeaux
noirs sur sa douce face mate, une fleur rouge dans les cheveux, lente,
surprise et pure, elle inspire  Flaubert ses plus charmantes pages. Son
apparition dans le salon de la rue de Choiseul, avec son air de bont
dlicate; puis  la campagne o Frdric change avec elle les premiers
mots intimes, plus tard la scne d'intrieur o il la trouva instruisant
ses enfants: ses petites mains semblaient faites pour rpandre des
aumnes puis essuyer des pleurs, et sa voix un peu sourde naturellement
avait des intonations caressantes et comme des lgrets de brise;--la
visite qui lui est rendue dans une fabrique, et cette conversation o la
beaut s'lve au mystre et  l'auguste:

Le feu dans la chemine ne brlait plus, Mme Arnoux sans bouger restait
les deux mains sur les bras de son fauteuil; les pattes de son bonnet
tombaient comme les bandelettes d'un sphinx; son profil pur se dcoupait
en pleur au milieu de l'ombre.

Il avait envie de se jeter  ses genoux. Un craquement se fit dans le
couloir; il n'osa.

Il tait empch d'ailleurs par une sorte de crainte religieuse. Cette
robe se confondant avec les tnbres lui paraissait dmesure, infinie,
insoulevable ...

--Une rencontre dans la rue, le revirement mystrieux o elle s'avoue
en une dsertion immense aimer Frdric, puis l'entrevue capitale dans
le magasin de porcelaine de son mari et les lvres de son amant touchant
ses magnifiques paupires;--enfin ce centre de tout le livre, l'idylle
d'Auteuil, et les longues visites souffreteuses:

Presque toujours, ils se tenaient en plein air au haut de l'escalier,
et des cmes d'arbre jaunies par l'automne se mamelonnaient devant eux,
jusqu'au bord du ciel ple, ou bien ils allaient au bout de l'avenue
dans un pavillon ayant pour tout meuble un canap de toile grise. Des
points noirs tachaient la glace; les murailles exhalaient une odeur de
moisi,--et ils restaient l, causant d'eux-mmes, des autres, de
n'importe quoi, avec un ravissement pareil. Quelquefois les rayons du
soleil, traversant la jalousie, tendaient, depuis le plafond jusque sur
les dalles, comme les cordes d'une lyre. Des brins de poussire
tourbillonnaient dans ces barres lumineuses. Elle s'amusait  les
fendre, avec la main;--Frdric la saisissait doucement; et il
contemplait l'entrelac de ses veines, les grains de sa peau, la forme de
ses ongles. Chacun de ses doigts tait pour lui plus qu'une chose,
presqu'une personne ... Il l'appelait Marie, adorant ce nom l fait
exprs, disait-il, pour tre soupir dans l'extase et qui semblait
contenir des nuages d'encens, des penches de roses.

D'aussi belles pages marquent encore la sensualit contenue de ces deux
tres mrs pour l'amour, et exacerbant leurs nerfs malades; la promesse
de son corps accorde et ce sacrifice empch par la maladie de son fils
tandis que dehors l'meute se dchane,--puis la sparation des deux
amants, jusqu' cette scne effroyablement aigu o Frdric, se
trouvant un soir chez elle ple et en larmes, est emmen par sa
matresse, tandis que les rires dlirants de Mme Arnoux sonnent dans
l'escalier, et en trouent l'ombre; la ruine de cette femme, cette chose
intime et presque obscne, la vente de ses effets: enfin cette suprme
et dure entrevue, o claire tout  coup par la lampe, elle montre 
son amant vieilli, et travaill de concupiscences, la froideur pure sur
ses doux yeux noirs, de ses cheveux dsormais blancs, dont drouls,
elle taille une mche, brutalement  la racine ...

Par ce type de femme de la grce la plus haute, Flaubert se compensait
de toutes les brutes que son souci de la vrit le forait  peindre.
Mais le prodige qu'il lui fallait accomplir pour imposer au rel ce
reflet de beaut, le visible effort avec lequel ses phrases plus
grandes s'lvent au-dessus des paragraphes qu'elles ornent, l'cre
dgot sans doute ml d'ironie, de devoir ensuite se remettre  noter
en mots impassibles les turpitudes d'une foule de niais, tout le
supplice volontaire d'un artiste s'astreignant  une besogne vengeresse
mais rpugnante, faisaient se dtourner Flaubert avec joie du roman,
crire aprs _Madame Bovary_, l'pope de _Salammb_, refaire aprs
l'_ducation_ ce pome mi-didactique, mi-fantastique, la _Tentation_, et
prluder par la _Lgende_ et _Hrodias_  son entreprise la plus
abtissante de toutes, _Bouvard et Pcuchet_.

L'on entre par ces livres piques dans la rgion de la pure beaut. La
phrase non plus rduite  une lgante armature dans laquelle
s'enchssent n'importe quels mots bas, ordonne des vocables sonores,
colors et beaux, les rythme en retentissantes cadences, dveloppe de
nobles visions, splendides, grandioses ou d'une haute horreur. Des
hommes gigantesques et primitifs,  l'me concise et puisant dans cette
rtraction de leur tre une formidable nergie, accomplissent ou
subissent d'effroyables forfaits. Leurs actes se dploient en
tincelants dcors o se fige la splendeur des ors, des porphyres, des
pourpres, des airains, et que lavent parfois de larges ruisseaux de
sang. Et parmi ces architectures, entre l'embrasement des catastrophes,
sous les yeux droits et mles, d'tranges femmes passent. Elles sont
menues, graves, soumises, et comme dormantes. Tantt sortant du temple,
elles supplient, cambres, au haut de leur palais, les astres qui
tressaillent au frmissement de leurs lvres; tantt elles prennent de
leur corps anxieux de puret, des soins inous, le macrant de parfums,
l'enduisant d'onguents, le frlant de soies, au point que la jouissance
de leur lit promet une joie dlictueuse et mortelle.

Sous les platanes, dans un jardin diapr de lis et de roses, les
mercenaires clbrant leur festin; la lente apparition de Salammb
descendue les apaiser,  la fois peureuse et divine, l'expdition
nocturne de Math et Spendius dans le temple de Tanit, l'horreur de ces
votes et le charme du passage du chef par la chambre alanguie o
Salammb dort entre la dlicatesse des choses; le retour d'Hamilcar, son
recueillement dans la maison du Suffte-de-la-Mer; Salammb partant
racheter de son corps le voile de la desse, son accoutrement d'idole et
ses rles mesurs, quand le chef des barbares rompt la chanette de ses
pieds; puis le sige norme de Carthage, la foule des peuplades
accourues, l'crasement des cadavres, l'horreur des blessures, et sur ce
carnage rouge, l'implacable resplendissement de Moloch; l'agonie de
toute une ville, puis par un revers l'agonie de toute une arme, les
dernires batailles, et, entre celles-ci, l'entrevue si curieusement
mivre et grave, o Salammb voile et parlant  peine reoit le prince
son fianc en un jardin peu fleuri que passent des biches tranant 
leurs sabots pointus, des plumes de paons parses, enfin le supplice de
Math et les joies nuptiales, mlant des chocs de verres et des odeurs
de mets au dchirement d'un homme par un peuple, jusqu' ce qu'aux yeux
de Salammb dfaillante en l'agitation secrte de ses sens, Schahabarim
arrache au supplici son coeur et le tende tout rouge au rouge soleil,
final tonnant dans lequel se mlent le beau, l'horrible, le mystrieux
et l'effrn en un suprme clat.

Et il est dans la _Tentation_ de plus belles scnes encore et de plus
magnifiques paroles. L'trange et bas palais de Constantin prcde le
festin farouche de Nabuchodonosor; l'apparition de la reine de Saba
galante et vieillote en son charme de chvre; dans le temple des
hrsiarques la beaut fltrie, monacale et livide des femmes
montanistes, le culte horrible des ophites, conduisent  l'vocation
d'Apollonius de Thyane qu'un charme maintient suspendu sur l'abme,
planant et montant en sa noble robe de thaumaturge; le dfil des
thogonies et sur la frise qu'a forme le pullulement des dieux
brahmaniques, le Bouddha apparaissant assis, la tte ceinte d'un halo et
sa large main leve; le catafalque des adonisiennes, Aphrodite, puis
l'immortel dialogue de la luxure et de la mort o les mots sont tantt
liquides de beaut, tantt lourds de tristesse; et ces dernires pages
o tous les monstres se dgagent et se confondent en un protoplasme qui
est la vie mme,--quelle grandiose suite d'pisodes, dont chacun figure
une plus charmante ou rayonnante ou tragique beaut. Et que l'on joigne
 ces grandes oeuvres certaines pages de l'_Hrodias_, les imprcations
de Jeochanann, la scne gracieuse o Salom, nue et cache par un
rideau, tend dans la chambre du ttrarque son bras ramant l'air pour
saisir une tunique; enfin cette _Lgende de saint Julien_ qui contient
les plus divines pages en prose de ce sicle, la vie pure et fire du
chteau, les combats et les hasards de Julien fuyant son destin de
parricide, les lieux luxurieux o il se marie, son crime, sa rigueur, sa
transfiguration finale;--certes pas mme chez les grands potes de ce
temps et d'autres on ne trouve un pareil ensemble de scnes aussi
purement belles et hautes flattant l'oreille, les sens, l'esprit et
toute l'me, au point que certaines pages entrent par les yeux comme
une caresse, se dlayant dans tout le corps, et le font frissonner
d'aise comme une brise et comme une onde. Par ces dernires oeuvres,
Flaubert restera l'artiste de ces temps qui sut assembler les mille
lments pars de beaut matrielle et sensible, en de plus ravissants
ensembles.

_Le mystre, le symbolisme_: Cet artiste explicite et prcis qui excelle
 montrer la beaut sans voile par des phrases qui l'expriment toute,
sait aussi, dans des occasions plus rares mais marquantes, susciter la
dlicieuse motion qui rsulte de la rticence, de la prtrition du
mystre suggr, sait avec un art profond et charmant s'arrter au bord
des images et des penses auxquelles la parole est trop pesante.
Certaines motions  peine senties des entrevues dernires de Mme Arnoux
et de Frdric, sont voiles sous des mots  demi-rvlateurs et
discrets qui ne laissent entrevoir les complications intimes d'mes
tristement gnreuses, qu' quelques initis. Et l'moi mystique de la
prtresse phnicienne s'efforant sous les symboles des dieux et les
mythes des thogonies de saisir l'essence de l'tre et la signification
de ses sourdes ardeurs, puis Hamilcar dans le silence diurne de la
maison du Suffte-de-la-Mer, se prosternant sur le sol gaz de sable, et
adorant silencieusement les Abaddirs, sous la lumire effrayante et
pacifique du soleil, qui passe trange par les feuilles de lattier noir
des baies,--d'autres scnes ou lunaires ou souterraines, sont dcrites
en phrases obscures, distantes, qui parlent  certains esprits une
langue comme oublie mais comprise, et suscitant dans les limbes de
l'me des motions muettes. La _Tentation de saint Antoine_  son dbut,
les voix qui susurrent aux oreilles de l'ascte des phrases insidieuses
de crpuscule, les images qui passent sous ses yeux, continues et
disconnexes, ont l'illogisme du rve et l'apprhension de l'inconnu; les
visions se suivent et se lient imprvues; des communions subites ont
lieu:

Elle sanglotte, la tte appuye contre une colonne, les cheveux
pendants, le corps affaiss dans une longue simarre brune.

Puis ils se trouvent l'un prs de l'autre loin de la foule,--et un
silence, un apaisement extraordinaire s'est fait, comme dans le bois
quand le vent s'arrte et que les feuilles tout  coup ne remuent plus.

Cette femme est trs belle, fltrie pourtant et d'une pleur de
spulcre. Ils se regardent, et leurs yeux s'envoient comme un flot de
penses, mille choses anciennes, confuses et profondes ...

D'autres scnes, l'apparition d'Hlne Ennoia, le culte des Ophites, se
passent en demi-tnbres, et apparaissent vagues et passagres comme des
songes, persuasives comme des hallucinations. Que l'on se rappelle
encore les chasses fantastiques de Julien, et surtout cette expdition
o, quittant le lit nuptial, il parcourt une fort enchante dont les
btes indestructibles le frlent, et d'autres, qu'il abat, s'miettent
pourries dans ses mains,--puis l'immense horreur des lieux glacs, dont
l'hostilit expie son crime involontaire; Flaubert paratra possder le
sens des choses  peine perues, des sentiments naissants et
balbutiants, que le mot, clair exposant de l'ide prcise, peut rendre
seulement par la suggestion, de mystrieuses analogies ou d'indirects
symboles.

Le symbolisme des discours de Schahabarim et des hymnes de Salammb est
au fond de l'oeuvre de Flaubert. Dtestant la ralit de toute la haine
d'un idaliste qui se trouve contraint de la voir, il s'est enfui du
monde moderne en un monde antique embelli; et non content de cette
vasion vers le splendide, il a sans cesse tendu et parfois russi 
chapper radicalement au rel, en substituant aux individus les types, 
un rcit de faits particuliers, un rcit de faits allgoriques.

Comme M. de Maupassant le dit dans sa prface aux lettres de Flaubert 
George Sand, mme les romans, _Madame Bovary_, l'_ducation_, bien que
ralistes, pleins d'actes et de lieux prcis, ont pour personnages
principaux des tres si parfaitement choisis entre une foule de
similaires, qu'ils reprsentent une classe, ou une espce plutt qu'un
individu. Madame Bovary est par certains cts la femme, et Homais reste
comme l'exemple grotesque de toute une catgorie sociale.

Dans l'_ducation_, plus raliste par le milieu et par le faire, les
jeunes gens Moreau, Deslauriers, Martinon, sont les types l'un d'une
nergie trop tourmente, l'autre d'une faiblesse mine de folles et
vaines aspirations, le troisime de la grossiret heureuse et finaude,
interprtation que confirme la porte gnrale du titre de toute
l'oeuvre. Passant sur _Salammb_ dont le sens est simplement d'tre
belle, dans la _Tentation_ une fantaisie plus libre permet une histoire
plus significative.

Dans ce livre, qui est l'oeuvre suprme du style, des procds
fragmentaires, de la science historique, de l'amour du beau, de la
philosophie de Flaubert, celui-ci a signifi toutes les passions, les
cultes et les spculations de l'humanit. L'ascte est l'homme priv et
assig de satisfactions charnelles; les amorosits faciles de la reine
de Saba le sollicitent; la magie, de celle des brahmanes  celle des
Alexandrins tentent sa soif de pouvoir; il passe, n'adhrant
dfinitivement  aucune, par toutes les religions et les hrsies; la
mtaphysique lui propose ses antinomies irrsolues, et il hsite de
dsespoir,  s'abmer dans la luxure ou  s'anantir dans la mort; mais
sa curiosit le fait encore balancer entre le mystre du sphinx et les
fables de la chimre qui l'entrane  travers les mythes et les bauches
de la cration,  l'intuition de ces germes de vie qui la contiennent
toute; il l'adore pour se relever et se remettre par la prire dans le
cycle des cultes, quand le soleil le rappelle de la spculation nocturne
 l'action diurne.

Dans ce livre, dans _Bouvard et Pcuchet_ qui en est l'analogue, plus
ironique et moins profond, Flaubert tente par une synthse gnrale, en
dehors de toute intrigue et de toute psychologie, de reprsenter
l'histoire du dveloppement de l'esprit humain, de son insatiable
inquitude, sans cesse assaillie de solutions, de systmes, de
rvlations qu'il adopte, qu'il subit et qu'il abandonne en une
rvolution que le scepticisme de l'crivain le portait  concevoir
circulaire. Que l'on prenne le niais anachorte de la Thbade ou les
deux bonshommes de Chavignolles, ces tres borns, crdules, dociles et
tonns sont bien les reprsentants de la dupe qu'il y a en tout homme.
L'imprissable myope, toujours zl de croire les images confuses et
partielles qu'il aperoit, alternant toute affirmation d'une autre,
adhrant  la vrit actuelle et oubliant constamment que l'ancienne fut
vrit aussi, protg par ces continuels mirages contre la glaante
notion de l'inconnaissable dans la science et de l'inutile dans les
actes, parvient  vivre presque tranquille et presque heureux, en une
existence de rve et de paix.

C'est dans cette ide narquoise et amre, qu'est le fond de la
philosophie de Flaubert, la morale de ses romans et la signification de
ses pomes. Dans la _Tentation_ il s'est lev  l'intuition pure de
cette ide spculative et la propose aux regards avec la moindre somme
d'lments connexes, mais non sans que ceux-ci interviennent. La suite
des visions n'est pas clairement symbolique; chacune d'elles est non de
fantaisie, mais extraite de livres et condense en quelques lignes tout
un ordre de renseignements positifs; enfin elles sont choisies aussi
pour leur beaut et leur mystre;  tel point que l'on peut tour  tour
considrer la _Tentation_ soit comme un pome didactique, soit comme un
tableau des poques antiques jusqu'au bas-empire, soit comme un
admirable et prcieux ballet o se mlent la fantaisie et les
magnificences.

En cette oeuvre se reflte toute l'me de Flaubert, cet esprit
contradictoire et dchir, que le rel sollicitait et repoussait, que la
beaut attirait mais qui ne parvint  l'imaginer qu'antique et
documentaire, qui sentit la sduction du mystre et fut le plus
explicite des stylistes, qui conut la synthse du particulier dans le
gnral et cependant dissqua des mes particulires, crivit en phrases
analytiques et discrtes, et s'abstint de toute gnralisation. Dans ces
alliances adverses, dans ces idaux contradictoires, semble rsider le
gnie, l'originalit, le caractre, l'indice psychologique particulier
de Flaubert, qui n'eut dans toute sa carrire, que cette chose chez lui
primordiale et terme commun, le style.


III

LES CAUSES


_Rsum des faits:_--Aprs avoir fait l'analyse du vocabulaire, de la
syntaxe, de la mtrique, de la composition de Flaubert, nous avons
numr ses procds de description et de psychologie qui se rduisent 
ceux du ralisme,--les caractres gnraux de son art, qui sont la
concision, la contention, et, rsultat saillant gnral, le statisme.
Les impressions principales que nous parurent produire les oeuvres ainsi
difies, furent la vrit, la beaut, le mystre, le symbolisme, effets
que coordonne en srie un pessimisme violent ou ironique. Il faut
ajouter  ses renseignements isotriques sur Flaubert ceux que
fournissent la connaissance de sa mthode de travail, la lenteur et la
difficult de sa rdaction, son effort constant, une fois le plan
gnral arrt et les notes recueillies, pour achever chaque phrase,
chaque paragraphe, chaque page avant de passer  la suite.

Ces donnes mettent en prsence deux sries de faits contradictoires;
d'une part, l'amour des mots prcis, des phrases autonomes et statiques,
des descriptions exactes, de la psychologie analytique, l'abondance des
faits dans la contexture de l'oeuvre, le recours constant 
l'observation et  l'rudition, l'impression de vrit que donnent les
livres de Flaubert; d'autre part, son excellence  rendre la beaut
pure, le mystre, le gnral, sa haine et sa souffrance du rel, ses
chappes vers le roman historique et vers l'allgorie, la splendeur de
son style, l'harmonie de ses priodes, la magnificence diffuse ou
prcise de ses mots. Les _Souvenirs_ de M. Maxime Ducamp attestent la
perptuelle oscillation de Flaubert entre le roman raliste et des
oeuvres plus idales. Enfin certains passages de ses lettres indiquent 
la fois l'une et l'autre de ces tendances, la conscience qu'eut Flaubert
de leur coexistence, et la solution probable de cet antagonisme.

Voici qui montre son obsquiosit et son impersonnalit devant la
nature:

Je me suis mal exprim en vous disant qu'il ne fallait pas crire avec
son coeur; j'ai voulu dire, ne pas mettre sa personnalit en scne. Je
crois que le grand art est scientifique et impersonnel. Il faut par un
effort d'esprit se transporter dans les personnages et non les attirer
 soi. (_Lettres de Flaubert,  George Sand_, d. Charpentier, p. 41.)

Quelle forme faut-il prendre pour exprimer parfois son opinion sur les
choses de ce monde sans risquer de passer plus tard pour un imbcile?
Cela est un rude problme. Il me semble que le mieux est de les peindre
tout bonnement, ces choses qui nous exasprent; dissquer est une
vengeance. (Ib. p. 47.)

Je me borne donc  exposer les choses telles qu'elles m'apparaissent, 
exprimer ce qui me semble le vrai. Tant pis pour les consquences;
riches ou pauvres, vainqueurs ou vaincus, je n'admets rien de tout cela.
Je ne veux avoir ni amour, ni haine, ni piti, ni colre. Quant  de la
sympathie, c'est diffrent: jamais on en a assez ... Est-ce qu'il n'est
pas temps de faire entrer la justice dans l'art? (Ib. p. 283.)

Voici pour la tendance contraire: Peindre des bourgeois modernes et
franais, me pue au nez trangement (ib. p. 41). Ceux que je vois
souvent et que vous dsignez, recherchent tout ce que je mprise et
s'inquitent mdiocrement de ce qui me tourmente. Je regarde comme trs
secondaire le dtail technique, le renseignement local, enfin le ct
historique et exact des choses. Je recherche par dessus tout la
_beaut_, dont mes compagnons sont mdiocrement en qute. (Ib. p.
274.)

Ce passage-ci constate la contradiction de ses penchants: Je suis comme
M. Prudhomme qui trouve que la plus belle glise serait celle qui aurait
 la fois la flche de Strasbourg, la colonnade de Saint-Pierre, le
portique du Parthnon, etc. J'ai des idaux contradictoires; de l
embarras, arrt, impuissance.(Ib. p. 72.)

Et voici qui met sur la voie de la cause de cette opposition: Je ne
sais plus comment il faut s'y prendre pour crire, et j'arrive 
exprimer la centime partie de mes ides aprs des ttonnements
infinis.(Ib. p. 17.) Ce souci de la beaut extrieure que vous me
reprochez est pour moi une _mthode_. Quand je dcouvre une mauvaise
assonance ou une rptition dans une de mes phrases, je suis sr que je
patauge dans le faux;  force de chercher, je trouve l'expression juste
qui tait la seule et qui est, en mme temps, l'harmonieuse. (Ib. p.
279.) Ainsi pourquoi y a-t-il un rapport ncessaire entre le mot juste
et le mot musical? Pourquoi arrive-t-on toujours  faire un vers, quand
on resserre trop sa pense? La loi des nombres gouverne donc les
sentiments et les images, et ce qui parait tre l'extrieur est tout
bonnement le dedans? (Ib. p. 283.)

_Analyses des faits; causes_.--Ces derniers passages sont extrmement
significatifs; ils semblent indiquer en Flaubert le sentiment qu'entre
ses ides et la phrase particulire dont il veut les revtir une lutte
existe, dans laquelle la forme l'emporte sur le fond et exclut celles
des penses qu'elle ne peut figurer. Que l'on rapproche de cette
rflexion, le dsaccord frquent not plus haut entre l'expression et
l'exprim, notamment dans les ralistes o les mots sont sans cesse
au-dessus des choses; enfin que l'on tienne compte de ce fait
extraordinaire que Flaubert a crit les oeuvres les plus diverses avec
le mme style, que sa _Lettre  la municipalit de Rouen_ est conue
comme le discours de Hanon dans le temple de Moloch, que Frdric Moreau
parle de Mme Arnoux comme saint Antoine d'Ammonaria; il paratra vident
qu'en Flaubert, au-dessus de la division fondamentale de son esprit
galement sollicit par le beau et par le rel, une tendance suprieure
et unique existait, celle d'assembler en une certaine forme de phrase,
certaines catgories de mots.

Cette aptitude et ce penchant verbaux sont permanents, antcdents,
fondamentaux. Car dans les caractres mmes de la syntaxe et du
vocabulaire de Flaubert, sont incluses les contradictions plus gnrales
que dveloppe son oeuvre.

Son amour du mot prcis et dfinitif,--c'est--dire tel qu'il enserrt
une catgorie borne d'images et celle-ci seulement,--dut diriger son
esprit  l'intuition des choses individuelles, l'loigner de toute
gnralisation abstraite.

Son amour des beaux mots,--c'est--dire tels qu'ils soient sonores, ou
veillent dans l'esprit des images exaltantes,--le dtermina  sentir et
 vouloir exprimer le grandiose, le magnifique, l'harmonieux, 
qualifier en termes enthousiastes des choses en soi minimes; par ces
mots, il chappe encore  l'abstraction, et vite de plus la scheresse
de l'analyse psychologique qu'il transpose en clatantes descriptions.
Le conflit entre cette tendance verbale et la prcdente dtermine son
pessimisme; le triomphe de cette tendance sur la prcdente, un
symbolisme.

Son amour des mots indfinis,--c'est--dire tels qu'ils provoquent dans
l'esprit non une image, mais la sourde tendance  en former une et le
vif sentiment d'effort et d'lation qui accompagne toute tendance
intellectuelle confuse,--le porta aux sujets o il pouvait le
satisfaire, aux poques lointaines et vagues, aux mouvements intimes de
l'me fminine, aux scnes lunaires et aux thogonies mortes. Enfin sa
faon de joindre ces sortes de mots dterminrent les autres caractres
de son art.

Sa tendance  crire en phrases statiques, c'est--dire qui soient
compltes, explicites et indpendantes du contexte,--lui imposa la
ncessit d'enclore un fait ou plusieurs en chaque priode. Par l le
nombre de ces faits dut tre normment multipli. S'abstenant de toute
rptition, de tout dveloppement, il lui fallut des actes, des choses,
des dtails; il dut tre en roman moderne un raliste, et en roman
historique, l'rudit qu'il fut. La difficult de bien faire cette sorte
de phrase, la peine qu'elle lui donnait proscrivant toute prolixit, le
fit condenser ses descriptions et ses analyses, en leurs points les plus
significatifs, rendit son style tendu et stable. L'norme tension
intellectuelle qu'exigeait cette sorte de phrase, le fit concentrer en
elle, en sa facture et en sa disposition rhythmique, la plupart de ses
forces, et le rendit moins attentif  la composition gnrale. Enfin,
les rares passages de passion et de posie pure qui clatent  et l
dans son oeuvre et que la forme statique ne saurait expliquer, procdent
de son autre type de phrase, le priodique, que nous avons vu alterner
avec son style habituel.

Cette rduction de tout un dveloppement intellectuel, en l'ascendant de
quelques formes verbales, la contradiction entre les facults d'un
esprit expliqu, par la contradiction entre les diverses parties d'un
systme de style, c'est, dans l'investigation du mcanisme intellectuel
de Flaubert, passer de la psychologie  la thorie du langage. En
fonction de cette science, il existait dans l'intelligence de Flaubert
d'une part une srie de donnes des sens et une srie de mots qui
s'accordaient avec elles et les exprimaient naturellement; de l'autre,
une srie de formes verbales acquises, et dveloppes, auxquelles
correspondaient non des donnes sensorielles, mais de simples
prolongements idaux et qui tendaient pourtant comme les autres
vocables,  tre articules.

Quand l'oeil de Flaubert tait braqu sur la ralit, les dtails
importants des choses et des hommes fidlement enregistrs trouvaient
dans le vocabulaire de l'crivain une srie de mots exactement adapts,
qui les rendaient d'une faon prcise et du premier coup, en phrases
telles que chacune enveloppant l'ide  exprimer, entire, il ne ft nul
besoin d'y revenir. C'est ce que nous avons appel le style statique
prcis, et il n'y a l rien d'anormal, mais simplement la perfection du
langage usuel. Quand Flaubert dit  la premire phrase de _Madame
Bovary_: Nous tions  l'tude quand le proviseur entra suivi d'un
nouveau, habill en bourgeois, et d'un garon de classe qui portait un
grand pupitre, ... il dit simplement, en le moins de mots ncessaires,
et en des mots simplement justes, un fait dont son imagination contenait
l'image. Et cette sobre exactitude est la moiti de son art et de son
style.

Mais une autre facult existait dans son esprit, et provoquait d'autres
dsirs. Par une cause inconnue, probablement en partie par suite de
lectures exclusivement romantiques, Flaubert possdait un grand nombre
de mots beaux, harmonieux, vagues, exprimant de la ralit certaines
abstractions faites pour plaire plus que les choses, aux sens et 
l'esprit humains. Il s'tait empli l'oreille de cadences sonores,
l'intelligence d'images dmesures, d'adjectifs exalts et amples, de
rutilantes visions verbales. Or nul ne peut emmagasiner en soi une
aptitude qui ne se transforme en dsir et en acte. Cette force de son
intelligence purement vocabulaire, et  laquelle ses sens rests normaux
et actifs n'apportaient qu'un contingent d'images ou dfectueuses, ou
hostiles, jamais animatrices,--ne pouvant s'employer  la description de
la ralit, ou la faussant quand elle s'y adonnait, le contraignit, par
une chappatoire et par un compromis,  faire un livre d'archologie, o
tous les faits sont exacts, mais o tous les faits ne se trouvent pas,
et sont choisis de faon  fournir au plus magnifique style de ce
temps, la facult de se librement dployer. Dans _Salammb_, dans la
_Tentation_, dans deux des _Trois contes_ c'est le verbe, le nombre de
la priode, l'clat et le mystre des images, qui sont primitifs, et non
les incidents ou les scnes videmment choisis de faon  donner lieu 
d'admirables phrases.

Cet art, o les mots prcdent et dterminent obscurment les ides, est
anormal. Car il est l'excs et le contraire mme de la facult du
langage. Le mot, qui, selon les linguistes allemands (Steinthal,
Geiger), est  l'ide ce que le cri est  l'motion, ne peut constituer
l'antcdent de l'ide, que lorsque le langage, normment dvelopp par
des gnies verbaux de premier ordre, devient quelque chose que l'on
apprend, que l'on emmagasine, et non un mince bagage traditionnel, qu'il
faut utiliser et augmenter selon ses besoins. Or que l'on se rappelle
que Flaubert vcut au dclin du romantisme, qu'il put absorber et
absorba en effet l'norme vocabulaire du plus grand gnie verbal de tous
les temps, qu'il admira Hugo avec la ferveur d'un disciple et d'un
semblable[2]. videmment, l'esprit surcharg par ces acquisitions, il
ne put se borner  tudier et  dcrire la vie moderne pour laquelle le
vocabulaire lyrique du grand pote n'est point fait, est trop riche et
reste en partie sans emploi. Il lui fallut Carthage, les hymnes  Tanit,
les lions crucifis, les temples, le dsert, le sige, les somptuosits
barbares d'une poque, que, lointaine, il put se figurer grandiose. Et
ce besoin le poursuivit toute sa vie, l'arrachant sans cesse au roman
moderne qui ne reprsentait de ses facults que quelques-unes, se
satisfaisant, s'irritant de nouveau, et croissant sans cesse, de son
noviciat artistique  sa mort.

Comme toute tendance anormale, cette phrasiomanie de Flaubert portait en
elle des menaces de destruction. Se bornant de plus en plus  laborer
ritrment la sorte de priode qui l'enthousiasmait, frappant
perptuellement comme un balancier la mme mdaille, et la jetant d'un
mouvement continu  ct de celle prcdemment issue du coin, Flaubert
perdit le sentiment et la facult de la liaison, associa en livres
presque diffus de lches chapitres, et ne sut maintenir la cohsion et
le mouvement de sa pense au-del de brefs paragraphes. Cette
disposition latente, contenue, rduite encore  une faible intensit et
coercible par d'autres, constitue visiblement la premire phase de
l'incohrence des maniaques, et n'en diffre que quantitativement, comme
se distinguent toujours les fonctions anormales chez les gniaux, de
celles chez leurs congnres nvropathes. Que l'on compare en effet ce
passage d'une lettre d'un alin, cite par Morel, _Trait des maladies
mentales_ (p. 430):

Lorsque le cholra a clat, j'avais une bosse froide dans le cerveau;
le miasme cholrique est trs irritant, j'ai eu par consquent le
cholra crbral. tant  l'asile, j'ai eu l'intelligence de ce qui
m'est arriv. Mes accs antrieurs ont eu lieu par violations exerces
sur ma personne; mais le bras de Dieu s'est appesanti d'une manire
effrayante sur ceux qui ne sont pas revenus  lui ... etc.

Que l'on fasse abstraction de l'absurdit des ides et que l'on
considre seulement la brivet et la rondeur des phrases, leur suite
incohrente ou faiblement lie, toute l'allure mesure et cadence de ce
petit morceau; il semblera incontestable aux personnes qui ne rpugnent
pas par prjug  l'assimilation d'un fou et d'un homme de gnie, que
certains passages de Flaubert sont l'analogue lointain et cependant
exact de cette littrature d'asile. Que l'incohrence rsulte d'une
concentration volontaire puis habituelle de l'effort d'exprimer
successivement en une forme difficile chacune des penses qui le
traversent, ou qu'elle provienne chez l'alin--comme cela est
probable,--d'une irrgularit de la circulation sanguine crbrale,
semblable  celle qui produit la fantaisie des rves,--en d'autres
termes que ce soit l'attention[3] ou la maladie qui abaissent l'activit
commune de l'encphale, au profit de ses parties, le rsultat est
physiologiquement et psychologiquement le mme. L'incohrence faible de
Flaubert, terme extrme de celle de tous les artistes qui font le
morceau est l'antcdente de celle du rve, qui prcde celle du
dlire, et celle des maniaques. Entre tous ces drangements, il n'est de
contraste que ceux de l'intensit et de la permanence.

_Gnralisation sur les causes_: L'on remarquera que cette altration du
langage qui produisit chez Flaubert de si belles et maladives fleurs,
est analogue si l'on abstrait de ses dveloppements ultimes,  celle qui
cause chez tout un groupe d'crivains nomms par excellence les
artistes, ce qu'on appelle encore par excellence, le style. On sait
qu'entre lettrs ces termes ne sont appliqus qu' des prosateurs et des
potes postrieurs au romantisme, et  aucun des trangers. Si l'on note
le caractre commun de l'criture artiste chez des gens aussi
dissemblables que les de Goncourt, Baudelaire, Leconte de l'Isle, Th. de
Banville, Huysmans, Villiers de l'Isle-Adam, Cladel, on remarquera que
tous affectionnent une forme de phrase et une srie de mots qui
demeurent identiques  travers les sujets divers qu'ils traitent; en
d'autres termes, tous poursuivent deux buts, et non un seul en crivant:
exprimer leur ide,--construire des phrases d'un certain type; en
d'autres termes encore tous sont dous d'un certain nombre de formes
verbales et syntactiques, dans lesquelles ils s'emploient avec une
extraordinaire adresse  rendre les ides qui s'associent ou qui
pntrent dans leur esprit. Les uns n'ont que la somme de penses que
produit la richesse mme de leurs mots. Nous avons montr que Victor
Hugo est l'exemple de ce type. Les autres parviennent  un accord
parfait entre leurs ides et leur vocabulaire; tels Villiers et
Baudelaire. D'autres enfin, et ce sont les plus artistes des artistes,
russissent par des miracles d'adresse  exprimer une norme portion de
ralit, des ides absolument adventices et varies, en une langue
toujours la mme et qui joint une beaut propre au rendu de la vrit;
les de Goncourt et M. Huysmans sont de ceux-ci, Flaubert en fut aussi
dans ses romans.

Mais cet artifice ne suffit ni aux uns, ni  l'autre. Que M. de Goncourt
se plut  laisser libre carrire  son style en une oeuvre spciale et
suprme, _La Faustin!_ Flaubert aussi, et plus compltement, s'chappa
rsolument  plusieurs reprises hors des sujets qui violentaient son
style; il satisft pleinement ses besoins esthtiques, son amour du beau
et de l'indfini, crant la _Salammb_ et la _Tentation_, sans plus se
souvenir que Paris existait et que le XIXe sicle devait tre dpeint.

_Flaubert_: Cependant le sicle le tentait, le heurtait, et le blessait.
Le pessimisme que provoquait en lui la nostalgie du beau et la vue
d'tres et d'objets sans noblesse, se compliquait de celui qui affecte
tous les artistes, l'acuit pour ressentir la souffrance que cause
l'excs gnral et dlicat de la sensibilit, le pessimisme
sociologique, l'indignation  propos de tout que donne aux grandes
intelligences la vue de la btise se passant d'eux pour se mal conduire,
la lassitude qu'implique chez l'artiste moderne sa vie d'tre inutile,
spoli de tout intrt humain[4]. Il vcut ainsi douloureusement au
dclin de sa vie, ce grand homme, haut de taille, portant sur ses
lourdes paules, une grosse face rubiconde, bnigne et nave, que
coupait une moustache blanche de vieux troupier, que dominait le vaste
ovale d'un front rouge, sur des yeux bleus, dont la pupille, dit M. de
Maupassant, toute petite, semblait un grain noir toujours mobile. Et
cet homme  la carrure de cuirassier, qui semblait fait, avec sa mine
bonasse de retre, pour courir les aventures, enlever les bataillons 
la charge, se tanner le cuir sous des soleils incendis ou de glaciales
bruines, passa sa vie,--domin par on ne sait quelle infime modification
vasculaire de son encphale,--comme un mince artisan, fabriquant, dans
l'ombre de la chambre, des objets infiniment dlicats. Il ploya sa
longue stature  la mesure des fauteuils, sdentaire, sortant  peine,
crispant ses gros doigts gourds sur le ftu d'une plume; et la tte
courbe, le sang au front, les yeux injects, il pesa des syllabes,
accoupla des assonances, quilibra des rhythmes, dgagea le mot juste de
ses similaires, lia des vocables par d'indissolubles relations; il
peina, geignit et souffla  mettre en une forme  laquelle il requrait
des qualits compliques et rares, de prcises, images de ralit ou de
grands rves de beaut, qui, s'efforant de prendre forme, subjugurent
 cette tche toute l'intelligence et tout le corps de cet norme et
vigoureux et lourd tailleur de gemmes. Il peinait, il souffrait; les
minuties toujours mieux aperues de son mtier, bornaient de plus en
plus son horizon intellectuel; il souhaita des succs de livres, puis
des succs de pages, puis des succs de phrases[5]; il sacrifia
graduellement toute sa vie  sa passion; il vcut dans le sourd malaise
des phnomnes, qui logent en leurs corps une me htroclite, jusqu'
ce que cette despotique activit crbrale, aprs avoir impos au corps,
sans en tre atteinte, une maladie nerveuse,--l'pilepsie transitoire[6]
de sa jeunesse et de sa vieillesse,--l'anantt et le foudroyt au pied
de sa table de travail par une dernire et dltre victoire d'un organe
sur un organisme.


Le destin de Gustave Flaubert aurait pu tre diffrent, mais non plus
glorieux. Il lui appartient d'avoir introduit dfinitivement l'tude du
rel et l'rudition dans la littrature, d'avoir crit les plus beaux
livres de prose qui soient en franais; il lui est d encore d'avoir
fait resplendir un certain idal de beaut nergique et fire, d'avoir
produit en la _Tentation de saint Antoine_ le plus beau pome
allgorique qui soit aprs _le Faust_.

NOTES:

[Note 2: Cette assertion dut rester  l'tat de simple hypothse.
Pensant que des acquisitions verbales, failles en tat de somnambulisme,
seraient l'analogue du souvenir inconscient que Flaubert pouvait garder
de ses lectures, nous avons pri M. le Dr Ch. Fr, de la Salptrire,
de nous aider  faire des expriences sur des hypnotiques. Nous avons
tent deux essais: dans le premier, nous avons lu  l'hypnotique
somnambule un fragment de la _Tristesse d'Olympio_ et de _l'Homme qui
rit_. Le sujet se trouvait vaguement influenc  son rveil par le ton
de la dclamation et par le sens de l'pisode. Il fut impossible de
reconnatre dans son langage des traces de style romantique.

Je remis ensuite  M. Fr trois listes de mots, les uns d'un sens
joyeux, les autres d'un sens triste; la troisime liste se composait de
mots abstraits et rares. M. Fr a lu chacune de ces listes au sujet
somnambule en rptant les mots plusieurs fois. Au rveil du sujet,
aucune des trois listes ne dtermina chez lui soit un courant
particulier d'ides, soit une modification de langage qui le fort 
exprimer des penses habituellement trangres. Il nous a donc t
impossible  M. Ferr--auquel j'adresse ici mes remerciements--et  moi,
de reconnatre chez les hypnotiques, une modification de l'idation, par
suite d'acquisitions verbales inconscientes.

Ce rsultat ngatif n'infirme pas, je crois, la thorie expose plus
haut, et tient surtout au complet oubli qui spare l'tat somnambulique
de l'tat de veille. L'influence des acquisitions verbales sur les ides
me semble le seul moyen d'expliquer l'unit des coles littraires,
surtout de la romantique, l'unit mme d'une nation forme d'lments
ethniques divers et notamment l'assimilation rapide des trangers
naturaliss.]

[Note 3: Voir Luys. _Le cerveau_, sur les phnomnes physiologiques
de l'attention.]

[Note 4: Lire sur ce dernier motif de pessimisme un trs remarquable
article de M. P. Bourde dans le _Temps_ du 24 Sept. 1884.]

[Note 5: Lire l'tude de M. E. Zola sur Flaubert.]

[Note 6: Aucune des particularits intellectuelles de Flaubert, sauf
son emportement, n'a d'analogues parmi celles des pileptiques.]

       *       *       *       *       *




MILE ZOLA


M. Zola clbre un nouveau triomphe. _Germinal_ est, pour des causes
diverses, entre les mains, de tout le public et de tous les lettrs.
L'un ne voit dans ce livre qu'une oeuvre de ralisme, la peinture
brutalement exacte d'un lieu et d'une classe; les autres admirent en
plus de surprenantes qualits potiques, le don du grandiose, l'amour
passionn de la force et de la masse. Les livres de M. Zola sont, en
effet, plus complexes que les prceptes de ses articles, et le romancier
diffre dans une mesure inattendue du polmiste. L'analyse peut
discerner dans son oeuvre des lments disparates, dont certains,
ngligs jusqu'ici, compltent et modifient la physionomie de l'auteur
des _Rougon-Macquart_.


I


M. Zola n'est pas un styliste, dans le sens trs moderne de ce mot.
Quand il lui faut dcrire un objet ou un ensemble, noter un dialogue,
exprimer une ide, il ne tente pas de choisir, entre les termes exacts
possibles, ceux dous de qualits communes indpendantes de leur sens,
la sonorit et la splendeur comme chez Flaubert, le mouvement et la
grce comme chez les de Goncourt, la rudesse cladlienne ou la noblesse
et le mystre de M. Villiers de l'Isle-Adam. Le vocabulaire de M. Zola
n'a d'autre caractre spcifique que l'abondance, qualit appartenant 
tous ceux qui ont fray avec les romantiques, et, par endroits, un
coloris fumeux. De mme, la faon dont M. Zola assemble ses mots en
phrases est extrmement simple, commode, apte  tout. Il procde
d'habitude par l'accolement, sans conjonction, de deux propositions 
sens presque identique, qui redoublent l'ide, l'enfoncent en deux coups
de maillet, et marchent puissamment dans un rythme balanc, jusqu' ce
que soit atteinte la fin du paragraphe, que M. Zola termine
indiffremment par un retentissant accord, finale d'une gradation
ascendante, ou par une phrase surajoute et superflue qui laisse en
suspens la voix du lecteur. En cette faon d'crire aise, maniable et
large, propre  tout dire et applique par M. Zola  tous les usages,
celui-ci polmise, expose, raconte, parlent dcrit, nonce l'norme
masse de petits faits qui lui servent  poser ses lieux, ses personnages
et ses ensembles.

En opposition au procd classique qui dcrit en quelques mots gnraux,
et au procd romantique, qui dcrit en quelques mots particuliers,
conformment  l'acte, de la vision qui est une synthse de mille
perceptions lmentaires, M. Zola, avec tous les ralistes, forme ses
tableaux de l'numration d'une infinit de dtails rsums parfois en
un aspect d'ensemble. Chaque spectacle est dpeint en ses parties
constituantes, marques chacune par l'adjectif color qui correspond 
sa perception; puis, en une phrase gnrale, le tout est repris avec des
termes o domine celui des caractres de forme ou de nuance, qui existe
en le plus de parties. Le chef-d'oeuvre descriptif de M. Zola, le
_Ventre de Paris_, abonde en passages appliquant cette thorie.

Ds le dbut, le vague remuement des Halles  l'aube est montr par une
srie de faits confus, de formes rdantes et accroupies autour
d'entassements mous en un indcis brouhaha. Florent et Claude Lantier
parcourant plus tard les abords de Saint-Eustache, allant des charretes
de choux gaufrs aux caisses de fruits parfumants, puis Florent
promenant seul sa faim  travers l'accumulation norme des nourritures
de Paris, rendent ce spectacle, par le simple narr des sensations que
peroivent leurs yeux et leurs narines. L'tal de la Sarriette, l
vitrine de la belle Lisa, la fromagerie, les poissons d'eau douce de
Claire Mhudin, les gibiers et les volailles, sont dcrits en des
paragraphes pleins de faits, que rsume une phrase-thme, de volupt,
d'obscnit, de perfidie, de grce, de fermentante chaleur. Que l'on
compare ces descriptions  celles de la maison de la Goutte-d'Or et du
boulevard extrieur,  midi, dans l'_Assommoir;_ du retour du Bois dans
l _Cure_, et de ce rose cabinet de toilette o Mme Saccard laisse de
sa mince nudit,  mille autres tableaux encore prodiguement pars dans
l'oeuvre du peintre le plus complet de la vie moderne,--un mme procd
sera reconnu, de sparer en tout spectacle ses nombreux composants
rels, de les numrer en un dtail merveilleusement visible, de les
recombiner par une phrase comprhensive de l'ensemble.

Par un procd identique exactement--srie d'actes condenss en trois
ou quatre qualificatifs frquemment rappels--M. Zola pose ses
personnages. Leur aspect physique dtermin, le romancier les place dans
une scne, soit journalire, soit exceptionnelle, montre par une
conduite concordante de quelle faon particulire tel tre se
caractrise. Puis la dominante psychologique, habituellement analogue 
la dominante physiologique, tablie, il les rsume en une phrase
appositive qu'il accole sans cesse au nom de l'individu ainsi prsent.
Coupeau, gouailleur, bon enfant les yeux gais et le nez camus, un peu
niais en plusieurs occasions, se trouve montr tel dans sa cour auprs
de Gervaise, et rsum de mme par ces mots: avec sa face de chien
joyeux; aux premiers chapitres du _Ventre de Paris_ est dcrite la
beaut calme de Lisa, puis des actes de raisonnable placidit, double
trait que condense encore cette apposition rpte avec sa face
tranquille de vache sacre: Saccard, brl de toutes les fivres et de
toutes les cupidits, est sans cesse suivi des adjectifs grle, rus,
noirtre, comme Rene, possde cette beaut turbulente qui concentre
la physionomie ardemment avide de joie, et les passions  subites
sautes, de celle dont les faits d'garement tiennent tout le volume. La
force d'Eugne Rougon, la noble beaut de Mme Grandjean, la sduction
d'Octave Mouret et la douce fermet de Denise, sont ainsi empreints en
une effigie, marqus par des faits et rsums en une phrase. Ce dernier
procd, qui ressemble fort  celui des phrases-thmes de Wagner, ayant
le tort d'enserrer en formule constante un tre variable, est limin
d'habitude de la figuration des personnages de second plan parmi
lesquels se trouvent les tres les plus vifs que M. Zola ait produits.
La Mme Lerat, de l'_Assommoir_, le sous-prfet de Poizat, le louche et
gai bohme Gilquin, Lantier ple, lent et ravageur, le marquis de
Chouard, Trublot, sont tous admirablement saisis et jets dans la vie
commune, parlent et agissent avec des faons, des physionomies uniques.

La mme manire raliste caractrise chez M. Zola les ensembles o les
personnes agissent dans des lieux. Le salon de M. Rougon dans la
_Fortune_, et le campement des insurgs la nuit, dans Plassans, l'abb
Mouret et frre Archangias courant les Artaud, les luttes exaspres de
Florent contre les poissardes de la Halle commandes par la dynastie
Mhudin, toutes ces scnes parfaitement localises se passent fait par
fait. Rien de plus raliste que, dans _Son Excellence_, Eugne Rougon
disgraci, dmnageant de son cabinet au milieu des intresses
condolances de ses cratures, ni de plus visible que le dbraill
lascif de l'htel o Clorinde Balbi pose nue la Diane. L'_Assommoir_ est
tout entier en magnifiques ensembles, de la bataille du lavoir  la
noce, du large repas de la fte de Gervaise,  cette magistrale ribote
o Lantier conduisant Coupeau au travail, l'gare en une interminable
suite de bibines, de la forge Goujet  la cellule capitonne de l'asile
Saint-Anne. _Nana_, _Pot-Bouille_, le _Bonheur des Dames_, la _Joie de
vivre_, sont de mme brosss en larges scnes, traverses de gens
visibles constitus eux-mmes de linaments, de notes biographiques, de
menues perceptions de mouvements et de couleurs. Du haut en bas de son
esthtique, M. Zola est l'assembleur de petits faits, qui compose ses
caractres d'actes, ses descriptions de dtails, et difie son oeuvre
par ces atomes artistiques indfiniment associs.

Pour la partie la plus tendue de son ensemble de romans, M. Zola
emprunte ces lments  la vie relle, et les reproduit tels que sa
mmoire et ses sens et les ont perus et emmagasins. Les livres de M.
Zola, comme ceux de tout grand raliste, possdent une vrit
suprieure. Constamment construits par un minutieux dtaillement de
faits, d'anecdotes, d'observations, de notes prises sur les lieux, et de
spectacles rellement vus, ils tendent  donner de la vie une image
adquate, aussi complexe, aussi varie, abondante en contrastes, sans
que le choix, l'_idal_ personnel de l'auteur restreigne le rayon de son
observation et rsume la vie et les mes en des extraits fragmentaires.
C'est l la vritable diffrence entre un roman idaliste et un roman
raliste[7]. Les faits des rcits de M. Barbey d'Aurevilly sont et
peuvent tre chacun aussi vrais que ceux d'un roman de Balzac. La
diffrence est que l'un ne peint qu'une sorte de personnages, n'prouve
de sympathie artistique que pour un ct de l'me humaine, et un genre
de catastrophes, tandis que l'autre de sa vaste et souple cervelle
embrasse le monde en tous ses aspects, rflchit, affectionne et
reproduit toutes les mes, respecte leur complexit et donne d'une
socit  une poque, une image qui lui quivaut.

En ce sens, que des personnes peu habitues  l'analyse trouveront
subtil, les romans de M. Zola sont vrais. Ils arrivent  reprsenter
l'homme, ses habitudes, sa nature, ses penchants et ses passions,
compltement, sans choix ou presque ainsi.

La _Fortune des Rougon_ contient  la fois une srie de faits sur la
lchet stupide de quelques bourgeois, et une frache et sanglante
idylle d'amour. La _Conqute de Plassans_ regorge de contrastes, du dur
abb Faujas  la molle femme qu'il domine; tout un village grouille dans
_la Faute_ entre deux ecclsiastiques opposs, une fille idiote et
pubre; et la charmante ensorceleuse du Paradou. Le _Ventre de Paris_
regorge de physionomies et de caractres. La Cadine, Lisa Quenu, Gavard,
M. Lebigre surveillant les conspirateurs de son arrire-boutique, les
marchandes, de Claire Mhudin, en sa grce sommeillante,  la bilieuse
Mme Lecoeur, Pauline et Muche galopinant sous l'oeil acr de Mlle
Saget, constituent un magnifique et divers ensemble de cratures toutes
humaines. _Son Excellence_ et la _Cure_ renseignent sur le Paris des
dmolitions, contiennent des scnes et des gens d'une admirable varit,
des officieux du ministre aux convives de Saccard;  travers une
promenade au Bois et une sance du Corps Lgislatif, le baptme d'un
prince, un bal de filles, une fte de bienfaisance, un Compigne,
circule une foule de personnes en chair, marques, caractristiques et
agissantes, Mme Bouchard, Maxime, Suzanne Haffner, du Poizat, qui
entourent ce colosse et ce gnome Eugne Rougon et Aristide Saccard.
L'_Assommoir_ et _Nana_ prsentent en des pages connues tout le monde
des ouvriers, tout le monde des filles et des petits thtres.
_Pot-Bouille_, le _Bonheur des Dames_, _Germinal_ dbitent chacun une
norme tranche de la socit, dont une _Page d'Amour_ et la _Joie de
vivre_ dtaillent un point.

Que l'on observe, en outre, que les personnages principaux de ces
groupes, dont l'ensemble reproduit une nation en raccourci, sont tudis
souvent en tous leurs contrastes individuels. Dans Eugne Rougon, M.
Zola marque le luxurieux, le bourgeois, l'avocassier, le courtisan, le
louche coquin autant que le ministre. Dans la _Joie_, Pauline est
dtaille des secrets de sa chair aux plis honteux de son me. Clorinde
Balbi a une nature courtisane, mystrieuse, suprieure et baroque. Nana
est naturelle, tendre, grossire, cervele, stupide. Coupeau et
Gervaise passent par d'admirables gradations d'une bonne sant morale 
l'extrme abaissement. Que l'on joigne  l'image de tous ces tres celle
des lieux o ils vivent, des chambres, des salons, des cabinets de
travail, des salles de spectacle, des choppes, des magasins, des
galetas, des bouges, des ateliers; celle des rues qui relient ces
demeures, de l'avenue de l'Opra aux boulevards extrieurs, des ponts de
la Seine aux buttes de Passy, des ruelles de Plassans aux routes du
Coron; celle enfin des paysages qui enclosent ces villes, les sches
artes de la Provence, les plaines blmes du Nord, les efflorescences
du Paradou, les dferlements des mares normandes, l'on aura dans une
dizaine de volumes un large ensemble de faits humains et physiques
reproduisant en abrg presque toute la complexit d'un pays en un
temps.

Quelques restrictions limitent, en effet, cette universalit. Les
personnages de M. Zola, s'ils comptent un nombre considrable d'tres
bas, infimes, incomplets, malades ou rudimentaires, ne comprennent
aucune des mes suprieures et choisies, complexes, dlicates et rares,
que montrent les hauts romanciers. Ni les grands hommes et les nobles
femmes de Balzac n'apparaissent dans _les Rougon-Macquart_, ni les
fervents ambitieux de Stendhal, ni les fins artistes de Goncourt. M.
Zola a constamment propos  son analyse des caractres simples et
sains, ou dsquilibrs par une maladie concrte. La facilit choisie de
cette tche permet qu'on l'accuse de manquer de psychologie, dfaut dont
la prsence est confirme par la fixit de ses caractres.

En tous ses livres, sauf l'_Assommoir_, les personnages restent les
mmes du commencement  la fin, sans que leur vie, dont l'instabilit
normale est scientifiquement admise[8], varie d'un linament. Bien
plus, dans quelques-uns des livres rcents de M. Zola, notamment dans
_Nana_, le _Bonheur_, _Germinal_, le romancier, tout en conservant une
vue trs nette des lieux o se passe son action, et d'excellentes
aptitudes descriptives, a si bien simplifi le mcanisme de ses
personnages, leur prte des conversations si banales et des caractres
si gnraux, qu'ils perdent toute individualit nette. Au milieu de
dcors magnifiquement visibles, circulent des ombres d'autant plus
tnues. Enfin, M. Zola, comme tous les crivains peu aptes  imaginer le
mcanisme intrieur de la machine humaine, et comme aucun des romanciers
psychologues, montre les actes de ses personnages de prfrence  leurs
raisonnements, les effets plutt que les causes. De sorte que, le
lecteur voyant ces cratures, de visage et de caractre nettement
dfini, ragir aux vnements sans hsitation, sans dbat, sans trouble,
d'une faon constamment consquente, identique et directe, se sent
parfois en prsence d'tres trop simples pour des hommes.

De mme, mais dans une plus faible mesure, les descriptions de M. Zola
ne sont pas matriellement exactes. Tout artiste choisit entre les
diverses sensations d'un ensemble celles que ses nerfs lui permettent de
sentir le plus vivement. Pour M. Zola, cette slection porte videmment
sur les odeurs et les couleurs. Les Halles sont dcrites autant en
termes olfiants qu'en termes colors. Le parterre du Paradou est aussi
plein de parfums que de corolles; et de la femme M. Zola connat les
senteurs comme les incarnats. Toute page atteste de mme le colorisme du
romancier. De l'tal d'une poissonnerie il retient le cinabre, le
bronze, le carmin et l'argent plutt que le fusel des formes. Le jardin
d'Albine est dpeint en larges touches roses et bleues et vertes. Du
cortge baptismal du prince imprial, M. Zola peroit le blanc des
dentelles, le vert des piqueurs, la nappe bleue de la Seine, l'clat des
aciers et le braisillement des glaces. En confirmation de ces faits, M.
Zola, critique d'art, dfendit les coloristes extrmes, notamment Manet.

Ces rserves diminuent dj dans une faible mesure l'aptitude de M. Zola
 reproduire exactement toute l'humanit actuelle, et marquent des
bornes  l'envergure de ce romancier, qui demeure cependant trs grande.
Il est une autre cause d'un ordre tout diffrent qui empche encore M.
Zola de voir et de rendre entirement toute la nature: son individualit
qui, dans l'ensemble totale des faits psychologiques et matriels, l'a
port  en prfrer une srie doue d'un caractre commun,  modifier
certains rapports,  dnaturer certains aspects,  donner de tout ce
qu'il dcrit une image notablement altre dans le sens de ses
sympathies, c'est--dire de sa nature d'esprit. Les livres de M. Zola
n'chappent pas  la formule que lui-mme a donne justement de toute
oeuvre d'art: La nature vue  travers un temprament.

NOTES:

[Note 7: Le critique anglais Vernon Lee a mis une thorie analogue
dans son _Euphorion_.]

[Note 8: Ribot, _Maladies de la personnalit_, 1885.]


II


Tous les caractres que prsente l'humanit ne semblent pas  M. Zola
galement dignes d'affection et d'indiffrence. Il en prfre certains,
les montre avec faveur, et les exalte au-del du vrai. La sant physique
ou morale ou double lui parat adorable. Les quelques personnages lous
dans ses romans sont bien constitus dans leur corps et leur esprit, ont
des membres sans tare et une raison sans flure, sont logiques, forts et
humains. Le plein dveloppement corporel mme, si l'activit crbrale
est atrophie par les fonctions vgtatives et animales, est considr
par M. Zola comme magnifique. Dsire, la belle idiote de _la Faute_,
accroupie dans la chaleur de son poulailler et frmissante du rut de
ses btes, est dcrite avec dilection, comme l'est aussi ce couple
bestial et rjoui de Marjolin et de Cadine, qui promne  travers les
Halles son impudicit. Mme quand cet quilibre physiologique s'allie 
une me mchante et faible, M. Zola ne dpouille point toute sympathie.
Le teint clair et le pouls calme de la belle Lisa sont admirs dans le
_Ventre de Paris_, comme l'insolent bien-tre de Louise Mhudin et de sa
mre. Dans _Une Page_, la noble stature et le port junonien de Mme
Grandjean son complaisamment draps, les sottises de Pauline Letellier
s'excusent par le libre jeu de son corps de jeune fille saine sous ses
jupes lches.

Mais l'harmonie d'une me noble, avec un corps bien portant, est
prfre par le romancier. Sylvre et Miette, l'attachement de ces deux
enfants nets, chastes et tendres, sont raconts avec amour. L'honnte et
drue figure de Mme Franois ressort sur toutes les turpitudes du _Ventre
de Paris_. Gervaise raisonnable et frache, au dbut de _l'Assommoir_,
est aimable; Mme Hdouin illumine de sa beaut de femme de tte
l'ignoble bourgeoisie de _Pot-Bouille_; Denise pousse  bout la raison
vertueuse; et l'hrone de la _Joie de vivre_ est de mme une fille
sense, forte et savante.

Que cet amour de l'quilibre physique et moral n'est qu'une part d'un
amour plus gnral, celui de la vie, un indice le montre. Partout o la
niaise pudeur des modernes s'attache  cacher les oprations
procratrices, M. Zola, d'une touche de chirurgien, carte les voiles et
dsigne le mystre. Tout le second livre de _la Faute_ clbre la beaut
de l'accouplement. Les larges flux de sang des filles bien pubres ne
sont point dissimuls. Rien de plus noble que les pages o est montr
l'enfantement de la femme. Celui de Gervaise tombant en travail sur le
carreau, puis couche toute ple dans son lit, tandis que Coupeau
s'empresse bonnement dans la chambre; l'accouchement douloureux et
misrable d'Adle dans sa mansarde, aboutissent  ces pages magistrales
de la _Joie_ o Pauline, sainement instruite des mystres sexuels,
assiste et coopre  la dlivrance de Louise. Il semble qu'en toutes ces
occasions, M. Zola touche aux spectacles prtendus honteux, en vertu de
droits suprieurs, comme accomplissant une mission de grand rvlateur
de la vie, charg d'en dcouvrir les sources charnelles.

Et cette vie dont il aime les bas commencements, il l'adore en ses deux
grandes manifestations masculine et fminine, la sensualit de la femme
et la force de l'homme. Tous les hros qu'il exalte sont des hommes
forts, se dpensant en action, accomplissant une grande oeuvre ou
couronnant une grande ruine. Depuis le pre Rougon qui, par un sourd
travail de mine, difie la fortune des siens, jusqu' l'abb Faujas
conqurant Plassans, d'Aristide Saccard, qui dmolit une ville, et
accumule des millions,  Octave Mouret qui, par l'adultre, par le
mariage, par l'incessante exploitation de la femme, crase Paris de ses
magasins, tous les grands hommes du romancier sont robustes, puissants,
actifs sans compter, acharns en besogne, s'acquittant dans le monde de
leur tche de force vive, rsums en ce colossal Eugne Rougon qui,
solide et dur des paules  l'me, a la sourde tension d'une machine
sous vapeur.

Et si les hommes dgagent ainsi leur force musculaire et volitionelle,
les femmes exhalent, au profit de l'espce, la sduction de leur
sensualit. Que ce soit le simple et presque symbolique attrait d'une
enfant ignorante pour un enfant oublieux, ou la salacit diffuse d'une
troupe de jeunes poissardes entourant de leurs gorges rebondies un
souffreteux jeune homme, l'impudique nudit d'une courtisane italienne
achetant le pouvoir de la rondeur de ses membres ou la prostitution
d'une harscheuse, femelle  tous les mles, la femme, chez Zola,
toujours tend  l'homme le pige de son sexe. Enivrant et dissolvant
toute une socit comme dans la _Cure_, victime passive dans les
milieux ouvriers des grosses luxures et des coups, dfaillante et
amoureuse dans _Une page_, sduisant dans _Pot-Bouille_ un cacochyme
dlabr en un mariage aussitt souill, domptant  force de refus, dans
le _Bonheur des dames_, un obstin viveur, toutes, dpeintes en leur
fonction utrine, se rsument en cette _Nana_, folle et affolante de son
corps, qui subjugue par la douceur de son embrassement toute une
cavalerie, des ouvriers aux princes, des enfants aux polissons sniles.

C'est en vertu de ces deux prdilections, sous un souffle de volupt ou
un afflux de force, que M. Zola dnature le rel et le grossit. La
vgtation panouie et luxuriante du Paradou est suscite par les amours
qui s'y consomment, comme l'inceste de Rene embrase et assombrit la
serre de son palais, transforme en une orgie babylonienne le bal o sa
grle silhouette transparat dvtue. L'htel de Nana sertit dans sa
splendeur le corps radieux de cette invincible fille, comme sont
grossies pour la rehausser les turbulences du Grand-Prix o elle
triomphe, et exagres pour montrer son empire les ruines qu'elle
accumule. Par contre, la sduction du magasin dans le _Bonheur_, le
fouillis de ses soies, l'apptence de ses chalandes et la rouerie de ses
vendeurs sont amplifis pour venger de cette domination, la force de
l'homme, porte  l'norme dans les spculations de Saccard et les actes
de Rougon, reprsente invincible dans la chastet farouche de l'abb
Faujas et de frre Archangias.

Tous les ensembles dans lesquels les caractres de force humaine, de
luxure, de puissance, d'exubrance, peuvent tre reconnus par
association, sont exalts par M. Zola.

Dans l'_Assommoir_, la bataille des deux lavandires est homrique, et
le repas pour la fte de Gervaise pantagrulique. L'alambic du pre
Colombe ronfle, tressaille et rutile comme s'il avait conscience du
poison qu'il labore. Les Halles de Paris sont assurment plus grandes
dans le roman que dans l'atmosphre. Un puits de mine o descendent des
cages ressemble  un Moloch dvorateur d'hommes. La mer montante livre
aux falaises de Bonneville de formidables assauts. Dans toute la srie
de ses romans, M. Zola ne mentionne aucune nergie matrielle ou humaine
sans l'exagrer dmesurment.

Le romancier se borne d'habitude pour ce grossissement  dcrire en
dtail l'ensemble exagr, comme si ses sens le lui avaient prsent
tel. Mais parfois son penchant  l'norme et au complet l'entranent 
user de procds que leur contradiction avec ses doctrines rend
intressants. Pour montrer plus intense un acte ou un personnage, il le
place de force dans un milieu similaire; pour amplifier un individu ou
un sujet, il use de deux artifices romantiques: l'antithse, le
symbolisme.

Dans la _Faute de l'Abb Mouret_, le Paradou fournit inpuisablement de
dcors assortis l'amour qui s'y passe. L'abb renat avec le printemps;
c'est sous une pluie de roses ptales, qu'Albine dvoile ses chairs
roses; le fauve hrissement des plantes grasses exacerbe les dsirs du
couple, auquel il faut l'ombre d'un arbre inconnu, lascif et mystique,
pour se mler; et c'est en une agonie de fleurs qu'Albine expire. Claire
Mhudin, montrant ses viviers, en est doue d'aspects fluviatiles; la
Sarriette est savoureuse comme les fruits qui s'talent autour d'elle,
et seulement dans l'atmosphre empeste d'une fromagerie, Mlle Saget et
Mme Lecoeur peuvent changer d'cres mdisances. La serre o se rpte
l'inceste de Maxime et de Rene est embrase, lascive et dlictueuse.
Coupeau revenant pour la premire fois avin chez Gervaise dbraille,
passe par la puanteur du linge que l'on recompte. Dans _Une Page_, le
ciel au-dessus de Paris reflte patiemment l'humeur de l'hrone, entre
toutes les habitantes lues. Nana dvtue dans un boudoir, les bonnes de
_Pot-Bouille_, affentre sur leur arrire-cour ftide, accomplissent
dans un lieu convenable des actes appropris. Ces scnes, ces
personnages et d'autres sont situs dans le milieu qui peut les rendre
plus significatifs, plus librement dvelopps. Que ce procd revient 
dranger l'ordre vrai des faits pour instituer d'artificielles
concidences, il est inutile de le montrer.

Par un moyen inverse en vue d'un effet analogue, M. Zola s'accoutume 
rendre plus marqu un acte ou un type en l'accolant  son contraste.
Dans _la Faute_, les deux prtres sont antithtiques comme les deux
parties du livre, dont l'une pose la haine de la nature et l'autre sa
voluptueuse revanche. Dans _Son Excellence_,  la force mle de Rougon,
la souple beaut de Clorinde Balbi fait contre-poids. Rene se dsespre
du mariage de Maxime au milieu d'un bal. Les amours de Rosalie et de son
soldat sont le pendant grotesque de ceux d'Hlne et du Dr Deberle. Le
_Bonheur des Dames_ met en opposition Octave Mouret, l'action, et
Valagnose, pessimiste inactif. Dans l'odeur des boudins que l'on coule,
Florent raconte ses faims de Cayenne.  ct de Pauline, qui reprsente
la moiti saine de la femme, est place Louise qui en montre le ct
dlicatement maladif. La Maheude, chez les Grgoire, met en contraste le
travail et le capital, l'aisance bourgeoise et la misre des ouvriers.

Ces antithses ncessitent dj le grossissement des personnages
opposs. Suivant ce penchant, M. Zola en vient  assigner  ses
principales figures les caractres de toute une classe. L'abb Faujas
est le prtre, et Nana la fille. Le _Ventre de Paris_ met aux prises les
affams et les repus, _Son Excellence_, la force et la luxure. Sans
cesse, par une pousse instinctive qui fait sauter le lien de ses
doctrines et contredit les dehors de son art, le grand pote qu'est M.
Zola tend au dmesur, au typique,  l'incarnation, personnifie, en des
tres devenus tout  coup surhumains, les plus simples et les plus
abstraites manifestations de la force vitale. Et sans cesse aussi, ayant
assimil les mes aux lments, le romancier prte, en retour, aux
forces naturelles, de sourdes et inarticules passions; parle de
l'enttement des vagues et du rut de la terre; fait souffrir une machine
des coups qui la mutilent; assigne  une maison l'humeur rogue de ses
locataires. En cette quitable transposition, qui rend gal un individu
 une nergie et un ensemble matriel  un individu, apparat l'instinct
fondamental de M. Zola, pour qui tout tre se rduit en force, et pour
qui toute force est similaire.

Ayant ainsi dlaiss le rel pour l'idal, M. Zola devint ncessairement
pessimiste et misanthrope. Comparant les fortes et compltes crations
de son esprit aux tres que ses sens lui montrent, apercevant le moment
vital qu'il adore, la sant, la raison, la vertu, parses, restreintes
et mles en d'imparfaites manifestations, M. Zola est rempli d'un
dgot pitoyable ou ironique pour l'humanit. Il s'attache  prsenter
de cruels contrastes o les personnages dignes de bonheur sombrent dans
un incident grotesque. Florent, arrt et envoy  Cayenne pour s'tre
pouvant sur le cadavre d'une fille tue par la troupe, passe,  son
dpart, prs d'un carrosse de femmes dont les rires l'accompagnent. Le
peloton de gendarmes venu pour rprimer la grve des mineurs protge les
crotes de vol-au-vent destines au dner du directeur. Le romancier
prend plaisir  ne point faire reconnatre la bont de ses personnages
sympathiques. Denise est poursuivie par d'incessantes mdisances;
Pauline, gruge, est hae de Mme Chanteau. De lugubres incidents,
propres  faire douter de la justice sociale, la torture de Lalie par
son pre, l'arrestation de Martineau mourant, sont raconts avec
complaisance. Parmi les filles qui passent par l'glise de l'abb
Mouret, pas une n'est dcente; des pcheurs de Bonneville, pas un
honnte; des bourgeois de _Pot-Bouille_, pas un estimable. Il accumule
les catastrophes, les insuccs, les dfaillances et les tares. Dans le
_Ventre de Paris_, les gredins triomphent des bons. La _Fortune des
Rougon_, la _Faute, Une page, Germinal_, sont souills du sang des
justes. Si la _Cure, Son Excellence_, l'_Assommoir_ et _Nana_ ne se
terminent pas par un deuil digne d'tre plaint, c'est que leurs
personnages sont tous dtestables. Et si les plaintes sur l'inutilit,
la tristesse et l'odieux de la vie humaine ne sont point constantes dans
les livres de M. Zola, c'est que le romancier, idaliste  demi,
persiste  l'adorer, mme en ses manifestations imparfaites, mais
actuelles et existantes.

Que l'on remonte maintenant de ce pessimisme, terme de notre analyse, 
la vue magnifie des hommes et des choses dont il dcoule; de celle-ci 
l'amour de la vie, de la force, de la sensualit, de la raison et de la
sant, ses causes; que l'on se rappelle le ralisme de procds et de
vision que ces idaux rsument, l'on aura, je pense, les gros linaments
de l'oeuvre de M. Zola, sous lesquels les traits de sa physionomie
morale commencent  affleurer.


III


Le cas psychologique de M. Zola est singulier. Nous possdons en lui un
artiste composite chez lequel se mlent en un rare assemblage, les dons
du raliste et certains de ceux de l'idaliste, sans se nuire, sans que
les uns annulent, refoulent ou subordonnent les autres. La coopration
des facults exactes et de celles qui portent le romancier  altrer la
ralit est facile et fructueuse en des oeuvres homognes dans
lesquelles l'analyse seule distingue des disparates. Cette association
intime de tendances diverses porte  leur attribuer une cause commune,
et peut-tre une seule hypothse sur le mcanisme intellectuel de M.
Zola, suffira  rendre compte des procds et des motions apparemment
contraires que nous avons spares dans son oeuvre.

On peut imaginer un esprit enregistreur, minemment apte  percevoir par
les sens,  retenir et  se figurer les mille manifestations de la vie
dcrivant les objets, les physionomies et les caractres de la faon
dont ils apparaissent par le dtaillement de leurs parties et
l'numration de leurs actes; parvenant, grce  une accumulation de
notes internes,  avoir d'une nation  une certaine poque une
connaissance aussi complte que celle dont nous avons marqu les
limites. Cet esprit, anim comme presque toutes les mes humaines, de
l'amour des conditions utiles  son espce, arriverait naturellement 
les abstraire de ses expriences,  prouver ainsi pour la sant, la
raison, la sensualit, la force, un attachement admiratif,  ressentir
une sourde exaltation toutes les fois qui lui arrivera de parler d'un
paysage luxuriant et estival, d'une foule fluctuant, de l'obstination
volontaire de ses hros, de la volupt conqurante de ses femmes, de
n'importe quel grand rceptacle de force dltre ou non, mais agissante
et dynamique. Il est permis d'admettre qu'un esprit parvenu  ces
sympathies, comparant leur objet--de pures ides--aux misrables
lments dont il est extrait--la ralit--se prenne de tristesse et de
mpris pour l'imperfection et l'hostilit des choses, se sente irrit
contre les vices mesquins et les vertus compromises des cratures
vivantes, parvienne au pessimisme colre qui caractrise toute l'oeuvre
de M. Zola.

Cette hypothse est sduisante mais vraisemblable en partie seulement.
M. Zola ne possde aucune des qualits secondaires qui permettraient de
lui attribuer de grandes aptitudes  la gnralisation. Cesser tout 
coup de penser les choses relles, en dtacher un caractre extrmement
comprhensible et ne plus concevoir les individus qu'en tant qu'ils
participent de cet attribut mtaphysique est le fait soit d'une
intelligence spculative et savante, soit parfois d'un styliste mrite,
d'un homme au tour d'esprit verbal qui emploie inconsciemment la
synthse que les mots ont faits de nos ides gnrales. Or M. Zola n'est
ni un crivain extraordinaire tel que V. Hugo, ni un homme habitu 
manier les penses abstraites comme le montre sa psychologie
rudimentaire et les quelques articles o il a tent d'appliquer  la
littrature les procds de la science.

C'est en lui-mme et non au dehors que M. Zola  trouv le type de son
idal. Dou d'un temprament combatif que marquent ses polmiques, ayant
opinitrement lutt contre la misre, contre l'insuccs, contre le
mpris et l'inintelligence publics, possdant la tte massive et les
paules carres des entts, sa volont tenace, son amour-propre lui ont
donn l'instinct et l'adoration de la force. Born par d'autres dons 
la carrire littraire, retir des batailles dans son ermitage de Mdan,
la sourde tension de ses centres moteurs s'est dpense  douer
d'nergie consciente des tres et des lments que son intelligence lui
montrait faibles et sourds comme ils sont. Choisissant parmi ses
semblables et dans les grands phnomnes naturels ceux qui manifestent
quelque emportement, les ptrissant de ses propres mains, servant
indistinctement aux hommes et aux choses les imprieuses effluves qui
sourdaient en lui, il rend colossales les mes et les forces. D'un
ministre mdiocre, d'un calicot entreprenant il labore les types du
despote et de l'exploiteur; ses foules roulent comme des fleuves; ses
mers dferlent en cataractes; ses champs suent la sve, ses difices
s'tagent dmesurment; une mine, un assommoir, un magasin sont de
formidables centres de forces dltres, bienfaisants, actifs. Et la
femme, force elle aussi, doublement magnifie en sa puissance par le
volontaire, en son charme par le mle, devient la rayonnante et
redoutable crature capable d'enivrer le monde.

Cet absolu amour pour les forts qui seul et conduit M. Zola  crer de
gigantesques abstractions, contrl et contrari par son exacte vision
de raliste, se retourne en un absolu mpris pour les malades, les
vicieux, les mdiocres, les tres mixtes et faibles, c'est--dire, pour
toutes choses et pour tous les hommes rels. Ces spectacles quotidiens
et cette humanit courante, incapables d'aucun dveloppement extrme, ne
contenant de l'nergie universelle qu'une imperceptible dose, mesquins,
transitoires et ngligeables, prsents cependant et s'imposant sans
cesse  l'attention de son intelligence raliste, l'exasprent,
l'affligent, le dgotent et l'attirent. M. Zola est la victime de ses
sens. Son pessimisme vient de la contradiction incessante entre la
ralit qu'il ne peut ne pas voir et l'idal dynamique que sa nature de
lutteur le force  crer et  aimer. En ces deux termes dont nous venons
de marquer la coopration et l'antagonisme--ralisme intellectuel,
idalisme volitionnel--son organisation crbrale peut tre rsume.

Avec l'exemple de Dickens, des de Goncourt, des romanciers russes,
par-dessus tout de Balzac, le double temprament de M. Zola montre qu'il
n'existe pas plus d'crivains purement ralistes qu'il n'y a d'absolus
idalistes.

       *       *       *       *       *


L'OEUVRE[9]

PAR MILE ZOLA


Le nouveau livre de M. Zola est un roman; il est aussi un code
d'esthtique. Cette esthtique est absurde. Les lieux communs de
l'intransigeance imperturbablement opposs aux lieux communs de l'cole,
prennent avec ceux-ci un air d'inconstestable ressemblance. Les uns
disent: il faut peindre noble; les autres, il faut peindre en plein air,
il faut peindre clair, il faut peindre d'aprs nature; et voil Claude
Lantier qui se met  profrer des maldictions contre les artistes sans
aveu, qui fabriquent leurs tableaux dans le jour de cave d'un atelier.

Il est oiseux de demander si Rembrandt peint en plein air, s'il peint
clair, et d'aprs nature, ses anges et son _Bon Samaritain_. Il vaut
mieux faire observer qu'un prcepte de facture reste une simple
recette, que peindre d'une certaine faon ne veut jamais dire peindre
bien de cette faon, que l'important est de peindre bien et que la faon
n'y est pour rien, que Velasquez et Rubens se valent, que toutes les
querelles et les gros mots sur les procds manuels de l'art ne
signifient rien, que la seule chose ncessaire est d'avoir du gnie, que
les procds mme de Cabanel, de Bouguereau, de Tony Robert Fleury, de
Delaroche et d'Horace Vernet donneraient de magnifiques oeuvres s'ils
taient employs par des artistes ayant le don, qu'enfin la formule du
plein air est la dernire qu'il faille dfendre, puisque,  l'heure
actuelle, elle n'a pas encore donn un seul chef-d'oeuvre? D'une main
tout aussi experte, M. Zola touche  l'esthtique du roman, et reprenant
en bouche les grands termes de positivisme et d'volutionnisme, il part
en guerre contre la psychologie et dnonce tous ceux qui n'tudient de
l'homme que l'me, sans se souvenir de l'influence du corps sur le
cerveau. Si M. Zola veut dire qu'il ne faut jamais oublier dans une
oeuvre d'imagination que les personnages sont des tres physiques en
chair et en os et qu'en une certaine mesure et sauf de nombreuses
exceptions (Louis Lambert, Spinoza) le fonctionnement de leurs cerveaux
s'influe du cours du sang et de l'activit des viscres, personne n'y
contredira. C'est un truisme dont la nouveaut n'est d'ailleurs destine
 rvolutionner que les romans absolument mdiocres de toutes les
poques. Si M. Zola veut dire, par contre, que le cerveau est un organe
comme un autre, que la pense ne joue pas dans la caractrisation d'un
individu un rle plus considrable que son estomac ou son fiel, cela est
simplement faux.

C'est la pense qui est le centre, et le corps la priphrie; la science
le dmontre aprs que l'exprience l'a constat, et au nom mme de
l'volutionnisme, l'activit crbrale tant la plus rcente est la plus
haute, et l'tre qui pense le plus tant le plus noble, est le plus
intressant. Faut-il citer toute la psychologie scientifique et toute
l'ethnologie pour montrer que c'est rtrograder vers le pass, que de
considrer en l'homme l'tre instinctif et inconscient de prfrence 
l'tre conscient, pensant, voulant, rsolu et moral? Il serait cruel de
battre M. Zola sur presque toutes ses assertions par les autorits qu'il
invoque et de lui montrer une bonne fois qu'il n'est plus permis
aujourd'hui de lancer au hasard les affirmations que lui dicte son
temprament, qu'il y a des raisons aux choses et qu'en plusieurs points
l'esthtique de ses adversaires, malheureusement mdiocres et ineptes,
des Feuillet, des Sand, est plus rationnelle que la sienne, qu'enfin
Balzac, Tolsto et mme Flaubert, ont montr une bonne fois comment on
peut embrasser la nature entire sans en omettre le couronnement et
rester ralistes tout en analysant le gnie et la noblesse morale.

Nous avons tenu  dire nettement ce que nous pensons de l'esthtique
naturaliste, parce qu'elle est errone d'abord comme toute esthtique de
parti, puis parce qu'elle trouble l'apprciation exacte des oeuvres de
M. Zola. Autant cet crivain nous parat pitre penseur, mal renseign
et peu spculatif, autant nous l'admirons pour son gnie incomplet mais
puissant. Toute la premire partie de l'_Oeuvre_, cette histoire
lentement dveloppe de l'affection de Christine et de Claude, les
magnifiques scnes o elle se rsout  tre le modle de son amant, o
elle se livre  lui, revenu croulant sous les hues, leur idylle de
Bennecourt, sont de grands et vrais tableaux o la vie frmit, o la
sympathie jaillit du coeur du lecteur. Et cette lamentable fin encore du
mnage artistique, cette noire existence misrable et dbraille dans
l'atelier du haut de Montmartre, Claude se brutalisant, s'exaltant et
s'affolant  l'impossible labeur de s'extorquer un chef-d'oeuvre, tandis
que Christine s'attache  son amour tari, lutte contre le desschement
de coeur de son mari, finit par l'arracher  l'art auquel il tenait de
toutes ses fibres, mais l'abme et le tue du coup; toute cette tragdie
humaine donnant  toucher de pauvres chairs frissonnantes,  voir des
larmes dans des orbites creux, et des mchoires serres, et des poings
abandonns, nous a enthousiasm et mu. De tous nos romanciers actuels,
M. Zola est le seul  donner cette sensation d'humanit vivante et
souffrante, et il y parvient, comme tous les grands artistes, en nous
montrant des mes, des tres moraux. Dans ce roman, l'tude du milieu
artistique est dplorable, fausse et incomplte. Ce que nous y aimons,
c'est cette Christine si bonne, si douce, sense, aimante, d'une si
belle noblesse d'me et toute simple; c'est mme cette brute de Lantier,
qui, s'il ne mettait une grossiret de manoeuvre  clamer des thories
ridicules, serait en somme un tre bon, simple et fort, qui et pu tre
un brave homme faisant des heureux autour de lui, s'il n'tait all se
perdre dans une carrire o il est, malgr son intransigeance, un
mdiocre et un rat; c'est Sandoz, d'une si belle fermet, ttu,
paisible et solide, ayant une ide en tte et la ralisant patiemment
sans se tourner aux clameurs sur ses talons. Toutes ces mes sans doute
sont rudimentaires, simples, sans dveloppement vers le haut et sans
complexit dans la profondeur. M. Zola, qui n'aime pas la psychologie,
n'est en effet pas un grand psychologue, et ce dfaut interdit de le
classer avec les trs grands. Mais il a le don suprme de la vie, il
sait souffler sur un tre et faire que les tempes battent, que les yeux
regardent, que les muscles se tendent. Il a encore ce que personne n'a
eu avant lui, le don d'animer ainsi, d'une vie puissante, les tres
moyens, ordinaires, sans traits exceptionnels, et sans autres qualits
qu'une grande bont et une forte volont. Pour la classe bourgeoise,
pour les gros manoeuvres de la vie, il est inimitable. Enfin, il a conu
le premier, sans la raliser, malheureusement, la grande ide que le
roman ne devait pas tre une tude individuelle, mais bien une vue
d'ensemble o passerait la foule, o s'talerait toute une poque, et
qui, dcentralis et indfini, engloberait tout un peuple dans un temps
et toute une ville. Ceux qui reprendront, aprs M. Zola, la tche de
continuer le roman moderne devront partir de ce grand crivain plus
vaste qu'lev, mais qui a construit, une fois pour toutes, les assises
des oeuvres futures. Avec le Flaubert de l'_ducation sentimentale_,
avec le Tolsto de la _Guerre et la Paix_, avec tout Balzac, avec les
psychologues comme Stendhal et les individualistes comme les de
Goncourt, les _Rougon-Macquart_, seront les anctres du roman dmotique
futur, o il y aura des cerveaux et des corps, le peuple et les chefs,
les dgrads et les gnies, de la chair et des nerfs, le sang et la
pense.

NOTES:

[Note 9: _Revue contemporaine_.]





VICTOR HUGO[10]


I

Au lecteur qui pntre dans l'oeuvre colossale, touffue, confuse, et
mle de M. Victor Hugo, un tonnement s'impose d'abord. Il ressent la
luxuriante abondance du style, la profusion des mots, des tournures, des
priodes, la varit des figures, la richesse des terminologies,
l'entassement de paragraphes sur paragraphes, les infinies suites de
strophes.

S'il s'efforce de discerner la loi de ces dveloppements, et la cause de
cette opulence, s'il tente de classer les ides d'un alina, les aspects
d'une description, les traits d'une physionomie et les phases d'une
oeuvre, il dcouvrira aussitt que la principale habitude de style et de
composition chez M. Victor Hugo, celle par qui il obtient ses effets les
plus caractristiques et les plus intenses, est la rptition. Pas une
page et pas une suite de pages du pote, qui ne soit ainsi crite par
une srie petite ou norme de variations aisment sparables. Chacune
dbute par une phrase-thme exposant l'ide que M. Victor Hugo se
propose d'amplifier; puis vient une redite, puis une autre en termes de
plus en plus abstraits, magnifiques ou abrupts, aboutissant de pousse en
pousse  cette efflorescence, l'image, qui termine le dveloppement,
marque le passage  un autre thme indfiniment suivi d'autres.

On peut noter des vers comme ceux-ci:

    Nous sommes les passants, les foules et les races:
    Nous sentons frissonnants des souffles sur nos faces;
    Nous sommes le gouffre agit.
    Nous sommes ce que l'air chasse au vent de son aile.
    Nous sommes les flocons de la neige ternelle
    Dans l'ternelle obscurit.

Des passages comme celui-ci:

     Aujourd'hui l'cueil des Hanois claire la navigation qu'il
     fourvoyait; le guet-apens a un flambeau  la main. On cherche 
     l'horizon comme un protecteur et un guide, ce rocher qu'on fuyait
     comme un malfaiteur. Les Hanois rassurent ces vastes espaces
     nocturnes qu'ils effrayaient. C'est quelque chose comme le brigand
     devenu gendarme.

Que l'on assemble maintenant ces paragraphes par couples, qu'on les
associe en sries diverses, on aura la contexture de la plupart des
pices de vers et de la plupart des chapitres de M. Victor Hugo.

En de longs dveloppements retentissent les plaintes et la hautaine
indignation d'Olympio. Les sphinx ceints de roses du sultan Zimzizimi
profrent et rptent la mme dsolante rponse que reprend en une autre
oeuvre le ver destructeur des Sept Merveilles. Certaines pices des
_Contemplations_ sont inpuisables en dissertations sur la moralit des
hommes et les consolations de la mort; certaines pages des _Chtiments_
lancent et relancent la mme insulte en invectives redoubles. Les
_Chansons des Rues et des Bois_ varient avec une virtuosit paganinienne
un mince recueil de thmes gracieux, amplifis en formidables
symphonies. Dix-huit strophes y recommandent de confondre l'antique au
biblique et au moderne; dix pages de vers envols et fugaces constatent
que la femme ne se livre plus en don gratuit; seize pages  quatre
strophes redisent de mille faons ironiques que Dieu n'a pas besoin de
l'homme pour parachever ses oeuvres. Que l'on joigne  ces exemples les
factieux boniments d'Ursus dans l'_Homme qui rit_, ces parades
funambulesques o la mme spirituelle cabriole s'excute en mille
dislocations; les rsums historiques qui ouvrent les divers livres des
_Misrables_, par d'normes variations; les grandes fantaisies de
_Quatre-vingt-treize_ sur le mystrieux accord des chouans avec les
halliers; et dans les _Travailleurs de la Mer_ le sinistre chapitre sur
la Jacressarde, maison dserte au haut d'une falaise qui ouvre sur la
nuit noire deux croises vides.

Cette insistance verbale, cette formidable obstination  chafauder mots
sur mots, formule sur formule,  revenir et s'appesantir,  enserrer
chaque ide sous de triples rangs de phrases, caractrise la forme de M.
Victor Hugo, est normale pour tous les passages o il dveloppe quelque
rflexion, et constitue le procd de son style descriptif. Au lieu
d'user d'une minutieuse numration de dtails, termine et raccorde
par une large priode gnrale,  la faon des ralistes, M. Hugo
recourt  l'accumulation, la reprise, la trouvaille abandonne et
ressaisie, de propositions d'ensemble, de priodes comprhensives, dont
le retour est comme l'effort de deux bras, infructueux et rpt,
peinant  enclore un norme et souple fardeau.

Que l'on relise pour constater jusqu'o va cette contention et cette
lutte, les ressources infinies de ce style jamais las, la magnifique
srie de chapitres o se trouve dcrite la tempte funeste  l'orgue
des _Compachicos_:

     Les grands balancements du large commencrent; la mer dans les
     cartements de l'cume tait d'apparence visqueuse; les vagues vues
     dans la clart crpusculaire  profil perdu, avaient des aspects de
     flaques de fiel.  et l, une lame flottant  plat, offrait des
     flures et des toiles, comme une vitre o l'on a jet des pierres.
     Au centre de ces toiles, dans un trou tournoyant, tremblait une
     phosphorescence assez semblable  cette rverbration fline de la
     lumire disparue qui est dans la prunelle des chouettes.

De pareils redoublements de phrases renflent les chapitres sur le palais
muet, obscur et splendide que traverse  pas hsitants Gwynplaine promu
Lord Clancharlie; il en est ainsi dans les _Misrables_,  ce tableau de
l'closion printanire dans le jardin inculte, o se droulent les
amours de Cosette et de Marius; et les vers du pote sont aussi riches
que sa prose en ces tentatives redondantes, ces perptuels retours du
burin  graver et regraver le mme trait en de diverses et fantasques
lignes. Je prends entre cent exemples la description du chteau de
Corbus dans la _Lgende des Sicles_:

    L'hiver lui plat; l'hiver sauvage combattant,
    Il se refait avec les convulsions sombres
    Ces nuages hagards croulant sur ses dcombres,
    Avec l'clair qui frappe et fuit comme un larron,
    Avec les souffles noirs qui sonnent du clairon,
    Une sorte de vie effrayante  sa taille.
    La tempte est la soeur fauve de la bataille....

Et voil le pote lanc pendant plusieurs pages  dcrire le fantastique
combat des ruines contre les nues.

Ce mme procd cumulatif, cet effort redoubl  mille dtentes, M.
Victor Hugo le porte dans le portrait physique ou moral de ses hros:

     Il y avait de l'illisible sur cette figure. Le secret y allait
     jusqu' l'abstrait.... Dans son impassibilit peut-tre seulement
     apparente, taient empreintes les deux ptrifications, la
     ptrification du coeur propre au bourreau, et la ptrification du
     cerveau propre au mandarin. On pouvait affirmer, car le monstrueux
     a sa manire d'tre complet, que tout lui tait possible, mme
     s'mouvoir. Tout savant est un peu cadavre; cet homme tait un
     savant. Rien qu' le voir on devinait cette science empreinte dans
     les gestes de sa personne et dans les plis de sa robe. C'tait une
     face fossile ..., etc.

De mme sont crits les portraits du capitaine Clubin, de Druchette et
de Gilliatt, de la duchesse Josiane et d'Ursus, de Javert, de Fantine et
de Thnardier. Des personnages de son thtre, aux hros de la _Lgende
des Sicles_, aux femmes et aux enfants qui traversent certains pomes,
tous sont ainsi peints au dcuple, saisis une premire fois d'un coup,
repris, traits  nouveau, enclos de mille contours semblables et
dviants, obsds et retouchs par une main sans cesse retraante. De
mme pour la psychologie des personnages que M. Hugo conoit comme des
tres nus et simples, qui manifestent leur passion ou leur nature par la
rptition d'actes semblables. Enfin qu'il s'agisse de l'effronterie
d'un gamin ou d'une vue d'ensemble sur la vie monastique, de la manie
d'un ancien capitaine  pronostiquer le temps, ou d'une redoutable crise
de conscience, du spectacle funbre d'un pendu pouvantant ses
commensaux ails des soubresauts dont l'anime le vent dans la nuit sur
une plage, ou d'une considration historique sur la Convention, de
plaintes sur la mort ou d'exultations sur la vie, M. Hugo est
essentiellement l'crivain de la redite, de la rptition, de la
variation. De haut en bas, du sublime au fantasque, dans tous les sujets
et  travers toutes les motions, il est celui qui ne peut exprimer une
seule pense en une seule phrase.

Nous avons dj not qu'au cours d'une pareille ascension de priodes 
sens identique, les mots propres rapidement puiss auront pour suite
des synonymes de plus en plus indirects, puis des allusions et des
images. La longue ouverture du _Jour des Rois_ o le pote essaie de
montrer la figure du mendiant, spectateur infime et presque inanim des
incendies allums par les puissants aux quatre points cardinaux, aboutit
 ces deux vers et s'y rsume:

    Pench sur le tombeau plein de l'ombre mortelle,
    Il est comme un cheval attendant qu'on dtelle.

Mais dans l'oeuvre de Victor Hugo, ce symbolisme est souvent autre chose
que la terminaison d'une priode ascendante. Tout symbole est  la fois
une abrviation et une transposition; ce sont l les rles que l'image
remplit chez le pote.

Enchanes et se succdant, les mtaphores, par les rudes raccourcis
qu'elles infligent au style, par les sauts de pense qu'elles
impliquent, donnent  toute pice une grandeur grave, quelque chose de
biblique et d'auguste. Ainsi de ces strophes de _Olympio_:

    Les mchants accourus pour dchirer ta vie
         L'ont prise entre leurs dents.
    Les hommes alors se sont avec envie
         Penchs pour voir dedans:
    Avec des cris de joie ils ont compt tes plaies
         Et compt tes douleurs,
    Comme sur une pierre on compte des monnaies
         Dans l'antre des voleurs.
    Ton me qu'autrefois on prenait pour arbitre
         Du droit et du devoir,
    Est comme une taverne o chacun  la vitre
         Vient regarder le soir ...

Que l'on note dans cette pice le double emploi des mtaphores. Si elles
sont d'nergiques rsums, elles substituent en mme temps,  la
description d'tats d'me, durs  rendre en vers, des visions
imaginables et familires. Ce passage de l'abstrait au tangible, et de
l'obscur au saisissant est marqu avec la plus noble nergie, dans la
pice _En plantant le Chne des tats-Unis d'Europe_, o le pote, dans
un des plus larges dploiements lyriques qui soient, adjure les
lments, les cieux et la mer, de corroborer le jeune plant mis en
terre:

    Vents, vous travaillerez  ce travail sublime,
    O vents sourds qui jamais ne dites: c'est assez.
    Vous mlerez la pluie amre de l'abme
          ses noirs cheveux hrisss.
    Vous le fortifierez de vos rudes haleines,
    Vous l'accoutumerez aux luttes des gants.
    Vous l'effaroucherez avec vos bouches pleines
         De la clameur du nant.
    Que l'hiver, lutteur au tronc fier, vivant squelette,
    Montrant ses poings de bronze aux souffles furieux
    Tordant ses coudes noirs, il soit le sombre athlte
         D'un pugilat mystrieux.

Les strophes se suivent ainsi, bondissantes et fuyantes, emportant le
lecteur  ne plus voir le chne que quelques proscrits ont plant sur
une plage, et l'ide rvolutionnaire qu'il figure, mais un lutteur
monstreux  forme demi-humaine opposant  l'assaut d'lments
passionns, des racines doues d'obstination et des branches
volontairement noueuses.

M. Victor Hugo excelle ainsi  rendre pittoresques par des mtaphores
matrielles, certaines propositions psychologiques, que l'on ne saurait
dcrire qu'en vers ternes. La connivence des timors et des violents est
ainsi transpose:

    Les peureux font l'audace; ils ont avec le glaive
         La complicit du fourreau.

et la communaut de faute qui en rsulte, ainsi:

    Reste, elle est l, le flanc perc de leur couteau
         Gisante; et sur sa bire
    Ils ont mis une dalle; un pan de ton manteau
         Est pris sous cette pierre.

S'il est des mots qui puissent rendre la vague terreur d'un tyran
inquiet des murmures des honntes gens, ce sont des vers comme ceux-ci:

    Et ces paroles qui menacent,
    Ces paroles dont l'clair luit,
    Seront comme des mains qui passent
    Tenant des glaives dans la nuit.

La joie sereine des beaux dieux, que les potes ont montrs planant
au-dessus de nues d'or, resplendit en une magnifique succession
d'images, que terminent ces deux vers radieux:

    Ils savouraient ainsi que des fruits magnifiques
    Leurs attentats bnis, heureux, inexpis.

De splendides paroles font presque imaginer le mystre de l'immortalit
de l'me:

    Quand nous en irons-nous o sont l'aube et la foudre?
    Quand verrons-nous dj libres, hommes encor
    Notre chair tnbreuse en rayons se dissoudre
    Et nos pieds faits de nuit, clore en ailes d'or?

L'infinit de l'espace est presque conue comme relle en ces vers:

    Il vit l'infini porche horrible et reculant
    O l'clair, quand il entre, expire triste et lent.

Ce don de matrialisation, cette aptitude  transposer les choses
inimaginables en correspondances plus corporelles, a permis  M. V. Hugo
d'crire les singulires pices finales de la _Lgende des Sicles_ et
des _Contemplations_, ces tentatives dsespres d'exprimer
l'inexprimable et l'inintelligible, o le pote livrant avec les mots
une terrible bataille  de vagues ombres d'ides, accomplit ses plus
merveilleux prodiges de parolier, et mesure ses plus profondes chutes.
En ce point s'arrte l'volution de l'image. Ne d'une accumulation de
phrases synonymiques qu'elle couronnait et rsumait, prise comme un
substitut de reprsentations directes possibles mais ternes, employe 
la tche de plus en plus difficile et de moins en moins russie de
figurer matriellement des ides plus obscures parce que plus creuses,
elle finit par devenir le vtement de purs fantmes intellectuels,  qui
elle prte seule une existence apparente.

 ces deux formes de son style, la rptition et l'image, M. V. Hugo
joint une troisime habitude, la plus apparente de toutes, l'antithse.
Par cette juxtaposition de deux termes, de deux objets, de deux
ensembles dous d'attributs contraires, par ce contraste exalt, par ce
rapprochement soulign par des rptitions et marqu par des images, M.
Hugo s'attache  dfinir plus nettement deux penses antagonistes, amne
la comparaison entre les deux termes ainsi heurts de force, et dfinis
par la rvlation de proprits hostiles.

La phrase mme de M. Victor Hugo abonde constamment en termes durs 
apparier. Parmi d'autres tendances celle d'accoler aux plus lumineux
adjectifs et aux substantifs les plus clairs, le mot sombre est
flagrante. On relve sans peine, en peu de pages: Au grand soleil
couchant horizontal et sombre; miroir sombre et clair; srnit des
sombres astres d'or. Les romans sont riches en ces contrastes purement
verbaux, notamment certaines oraisons comiques et grandiloquentes dans
l'_Homme qui Rit_, dans les _Misrables_ la plupart des dissertations
gnrales, parmi lesquelles il faut relever celle sur l'antithse entre
les pnitences du couvent et l'expiation du bagne. Dans les drames, pas
un monologue ou une tirade qui n'tincelle de brusques collisions de
mots. La dclamation de Charles-Quint, les passages de bravoure de Don
Csar de Bazan, le premier soliloque de Torquemada sont ainsi relevs de
heurts sonores et clatants. Mais les plus insignes exemples
d'antithses reprises, continues et rduites, seront trouvs dans la
_Chanson des Rues et des Bois_, o presque chaque pome semble travers
par deux courants d'ides inverses et parallles. Qu'il s'agisse
d'ailleurs d'une anecdote ou d'une scne, presque toutes les pices
contiennent au dbut ou  la fin un contraste dissonant entre deux
aspects antagonistes. Les dnouements de la plupart des _Orientales_
dmentent l'exorde. Dans les _Chtiments_, le pome _Nox_ met en regard
des splendeurs du couronnement, l'aspect du cimetire Montmartre, fosse
des fusills. Dans les _Voix intrieures_, des sages s'attristent sur le
festoiement des fous, et l'_ Olympio_, oppose  la douce gravit du
pote, les clameurs des haineux. Dans les _Quatre vents de l'Esprit_, le
livre satirique flagelle les mchants parce qu'ils sont mchants, et les
excuse parce qu'ils sont petits. Dans la _Lgende des Sicles_, les
contrastes dramatiques abondent. L'apparition de Roland parmi les oncles
ennemis du roi de Galice, Philippe II songeant en son palais au-dessus
du jardin o l'infante effeuille une rose, l'aigle hraldique d'Autriche
contredit par l'aigle helvtique, dans le _Romancero du Cid_, le vieux
hros fidle au roi qu'il censure, entrechoquent deux spectacles ou deux
humeurs.  tous les tournants des drames ou des romans, se passent des
coups de thtre, de poignantes alternatives, des luttes de conscience
entre deux devoirs, des ironies tragiques qui font dire ou faire  un
personnage le contraire de ce qu'il veut de toute son me. La subite
volte-face d'Hernani rcompens et graci, Torquemada entrant en scne
sur les dernires suppliques de Ben-Habib, l'incendie de la Tourgue
gayant les enfants qu'il va tuer, Marie Tudor et Jane ne sachant si
c'est l'amant de l'une ou de l'autre que l'on excute, Marius
dfaillant entre le dsir de sauver Valjean et la terreur de perdre
Thnardier, la tempte sous un crne, la Sachette reconnaissant sa fille
en celle qu'elle a maudite, Ceubin saisi par la pieuvre et Triboulet
tenant l'chelle  l'enlvement de sa fille, quelle liste de contrastes,
d'hsitations, d'alternatives et de dchirements d'mes, d'antithses
fragmentaires qui amplifies et soutenues deviennent la contexture mme
de toute oeuvre.

Que l'on observe que les _Chtiments_ sont l'ironique antiparaphrase des
paroles officielles places en pigraphes, qu'il n'est presque point de
volume de pomes qui ne soit digne de porter en titre l'antithse de
Rayons et Ombres, que tous les romans et les drames sont les
dveloppements d'une psychologie, d'une situation ou d'une thse
bipartites. En _Triboulet_, en _Lucrce Borgia_, le sentiment de la
paternit lutte contre les vices inns. En _Hernani_, en _Ruy-Blas_, en
_Marie Tudor_, en _Marion Delorme_, l'amour se heurte  la haine.
L'_Homme qui Rit_ est fait du contraste de la passion idale et de la
passion voluptueuse; les _Misrables_ sont la lutte de l'individu contre
la socit, les _Travailleurs de la Mer_, celle de l'homme contre les
lments. _Quatre-vingt-treize_, celle du droit divin contre la
Rvolution, du principe girondin contre le principe Saint-Just,
personnifis en Lantenac, Cimourdain et Gauvain.

Nous touchons ici  la faon dont M. Hugo entend l'me de ses
personnages. De mme que ses phrases, ses pomes, ses recueils, ses
romans et ses drames sont le dveloppement d'antithses de plus en plus
gnrales, ses personnages sont presque tous de nature double, comme
dimidis portant en eux la lutte constante ou passagre de deux passions
adverses, constitus contradictoirement dans leur me et dans leur
corps, dvoys par une crise qui retranche leur existence antrieure de
leur existence actuelle. Marie Tudor est reine et amante; en Gwynplaine
la laideur physique offusque la beaut morale; le forat 24601 devient
en quelques heures le plus noble des hommes, et le sultan Mourad,
toujours inexorable  tous, eut un instant piti d'un porc.

Se bifurquant en de plus gnrales oppositions, l'antithisme divise
donc toute l'oeuvre de M. V. Hugo, des mots aux mes, du plan d'une
anecdote  celui d'un roman en huit cents pages, d'une fable  une
trilogie, de la succession des strophes au principe de l'esthtique,
qui, expose dans la prface de _Cromwell_, se rsume dans le mlange de
deux contraires, le comique et le tragique.

Et de mme que les tendances formelles dominantes, que nous devons
analyser, aboutissent l'une  des redites profuses, l'autre  une
obscurit sentencieuse, la pratique constante de l'antithse semble
avoir laiss des traces nocives en une des tendances caractristiques de
M. Hugo:  force de diviser son attention entre les deux termes
contradictoires qu'il oppose sans cesse, de sauter de chaque objet  son
oppos, de tout diversifier et de tout confondre, il semble comme si M.
Hugo ne peut plus concentrer son activit intellectuelle en un seul
point ou en un seul ensemble. La pense comme la langue du pote se
dsagrgent par endroits. De l, des hachures de style, l'abus de
l'apostrophe, les phrases sans verbe, le style monosyllabique et
sibyllin des grands passages. De l, la tendance marque aux
digressions, les dix phrases formant tableau parses en dix pages, comme
en ce merveilleux portrait de la duchesse Josiane nue sur son lit
d'argent, dont les membres se profilent cartels sur tout un norme
chapitre. Enfin toute la bizarre construction des oeuvres de prose et de
vers, rsulte de cette dispersion de la pense, le manque de proportion
d'pisodes comme la bataille de Waterloo dans les _Misrables_, l'air
djet et fruste des romans et des longues lgendes, trop tendus et
trop brefs, sans mesure et parfois difformes.

Nous sommes au terme de notre analyse. Comme un mouvement transmis des
roues petites aux plus grandes, puis au volant, qui le renvoie  toute
la machine et la rgle par l'allure qu'il en reoit, nous avons suivi
les trois tendances formelles de l'esprit de M. Hugo, des mots aux
pripties, des pripties  la psychologie et de l aux conceptions
fondamentales des grandes oeuvres. Nous avons vu comment des habitudes
qui ne paraissaient affecter que le style ont pu tre montres influer
sur les gros organes de toute l'oeuvre, comment la rptition a
simplifi la psychologie, la tendance  l'image facilit l'accs de
sujets mtaphysiques, l'antithtisme dtermin la composition et
l'esthtique. Il nous reste  pntrer dans ce domaine interne de
l'oeuvre de V. Hugo, dont nous avons dj pass les approches, 
examiner non plus les paroles, mais leur sens, non la rhtorique mais la
matire mme qu'elle ouvre, non la loi des dveloppements mais la nature
des ides dveloppes, le caractre commun et saillant des scnes, des
portraits, des vnements et des conceptions, qui donnent lieu 
dployer des rptitions, des images et des antithses.


II


Toute personne familire avec l'oeuvre de M. V. Hugo, aura senti 
certaines parties, que le nombre, l'importance et l'intensit des ides
ne correspond pas  la noble opulence de l'expression. Il arrive que
sous l'imprieux flux de paroles l'on dcouvre le cours mince et lent de
la pense, le pauvre motif de certains passages de bravoure, la
psychologie rudimentaire des personnages, l'impuissance des descriptions
 montrer les choses; l'humanit et le monde rels presque exclus de
cent mille vers et de cent mille lignes, tout ce dnment du fond sous
la luxuriance de la forme font de l'oeuvre du pote un ensemble hriss
et creux, analogue au faisceau massif de tours qu'une cathdrale rige
sur une nef vide.

M. V. Hugo a trop souvent recours pour ses fantaisies de style,  cet
amas de penses vulgaires, simples et fausses, que l'on appelle les
lieux communs; il se prte  dvelopper les thmes emprunts, qui ne
sont issus ni de sa pense, ni de son motion. Son imagination nglige
le plus souvent de puiser immdiatement aux sources vives de
l'invention potique et verse dans le faux et le banal.

Certaines des pices de vers paraissent dnues de tout contenu. Elles
dbutent comme au hasard par un aphorisme quelconque, et continuent au
cours des phrases sans que l'on puisse deviner le motif intrieur qui a
pouss le pote  crire.

Une pice de vers commence ainsi:

    Louis quand vous irez dans un de vos voyages
    Vers Bordeaux, Pau, Bayonne et ses charmants rivages,
    Toulouse la romaine, o dans ses jours meilleurs
    J'ai cueilli tout enfant la posie on fleurs
          Passez par Blois.

D'autres ainsi:

    Jules votre chteau, tour vieille et maison neuve.
    Se mire dans la Loire  l'endroit o le fleuve ...

    Le soir  la campagne, on sort, on se promne ...

Et l'on peut joindre  ce groupe de pomes nuls, une bonne partie des
_Orientales_, des premires _Contemplations_, et presque toutes les
_Odes et Ballades_, auxquelles il faut ajouter ces dveloppements oiseux
 un point stupfiant, qui tout  coup, dans les oeuvres en prose,
laissent entre deux chapitres, un vide nbuleux.

Une autre catgorie d'oeuvres  laquelle ressortissent la plupart des
_Orientales, la Lgende des sicles_, une pice comme _les Burgraves_ et
un roman comme _Notre-Dame de Paris_, fait se demander par quelle
prodigieuse disposition sentimentale, le pote parvient  se faire le
porte-voix, presqu'mu, d'une suite de personnes trangres et mortes,
dont il pouse les causes et les passions avec une infatigable
versatilit. Il parat difficile d'admettre qu'il ait pris le _Cri de
guerre du Muphti, les maldictions du Derviche_ pour autre chose que des
thmes indiffrents, aptes  de belles variations. S'il parvient dans
_la Lgende des sicles_  faire passionnment dclamer Dieu, saint
Jean, Mahomet et Charlemagne, le Cid, les conseillers du roi Ratbert,
des thanes cossais, une montagne et une stle, on peut en conclure sa
grande souplesse d'esprit, et aussi l'intrt mal concentr, superficiel
et passager, qu'il porte  toutes ces ombres et ces symboles. On devine
que M. Hugo sait tre tout  tous les sujets, et l'on rflchit que sa
faconde verbale mme, si l'on y ajoute par hypothse, une certaine
dbilit intellectuelle, doit le porter  chercher des thmes  phrases,
dans tous les cycles de l'histoire et de la lgende.

Il s'adresse de mme frquemment  ce fonds commun d'ides humaines qui
a produit  la fois les proverbes, les lieux communs et certaines
indestructibles niaiseries. Sur des thmes comme ceux-ci: la nature
rvle Dieu; il faut faire l'aumne; l'argent que cote un bal serait
mieux employ en charits; les riches ne sont pas toujours heureux; il
faut se contenter de peu; les malheurs de l'exil; il est beau de mourir
pour la patrie, etc. etc., M. Victor Hugo aime  revenir. Mais o clate
avec une singulire intensit son don de varier  l'infini le plus
rebattu des dires,  faire du bton le plus nu, un thyrse divinement
feuill de pampres, c'est dans la belle srie de pices traitant ce
sujet: nous sommes tous mortels. Que l'on prenne Napolon II, le sultan
Zimzizimi, dans les _Contemplations_, Claire, et ce chef-d'oeuvre
_Pleurs_ dans la nuit; ces pices normes, tristes de la farouche ironie
des prophtes juifs, tintant le glas de toutes les grandeurs mortelles,
donneront la mesure extrme d'une forme grandiose, et d'une ide banale,
d'un thme adventice, pris n'importe o, laiss tel quel, sans addition
originale, mais mis en splendides images, dvelopp en imprieuses
redites, violemment heurt par le choc des antithses, dploy en larges
rhythmes, mani et remani par une locution prodigieuse.

En toute occasion, M. Hugo en demeure  des ides vulgaires ou
absurdes. La cration de la femme lui apparat comme le travail d'un
potier, celle d'une sauterelle comme l'oeuvre d'un forgeron. Il proteste
contre le suicide, qu'il qualifie de lchet, et soutient, contre toutes
les statistiques, que l'abolition de la peine de mort et la diffusion de
l'instruction diminuent la criminalit _(Quatre vents de l'Esprit_, pag.
87 et 97). Les remords de conscience lui paraissent aussi anciens que le
crime. Toute la science humaine (_l'Ane_) se rsume en des livres vieux,
poudreux et baroques. Il explique le rictus des cadavres par la joie des
morts de rentrer dans le grand tout, et la position des yeux des
crapauds par leur dsir de voir le ciel bleu. Il est inutile d'ajouter 
ces exemples. Banal et superficiel en des matires gnrales, M. Hugo,
dans un domaine particulier, digne par excellence
d'investigations,--l'me humaine--a de mme abond dans l'irrel et le
vulgaire.

Sur ce point, les dclarations du pote sont explicites. Dans la prface
de _Rayons et Ombres_ il se promet, de montrer les hommes tels qu'ils
devraient et pourraient tre; dans _les Quatre vents de l'Esprit_, il
dclare sa croyance en l'homme entit, gal en tous ses exemplaires et
s'applaudit d'abolir les diffrences qui mettent pourtant l'intervalle
d'une espce zoologique entre deux classes sociales.

Ces deux aveux de principe ont t imperturbablement obis. Que l'on
relise une pice comme _Dieu est toujours l_; on y verra exposs avec
la plus irritante certitude, ces aphorismes; l't est chaud, le pauvre
humble, l'orphelin doux et triste, les chaumires fleuries, le riche
charitable, les enfants innocents, pauvres et petits. Il n'est
d'ailleurs pas dans toute l'oeuvre de M. V. Hugo, d'enfants qui ne
soient des anges ingnus ou pensifs. Les mres sont tendres, les aeuls
doux. Par _le Regard jet dans une mansarde_, M. V. Hugo est parvenu 
apercevoir une grisette moins relle encore que celles de Murger. L

    Tout est modeste et doux, tout donne le bon exemple.

Le mouchoir autour du cou fait oublier les diamants possibles. Elle
chante en travaillant  des travaux de couture, dont elle russit  se
nourrir et ne court qu'un danger: celui d'tre tente d'ouvrir un
Voltaire, situ dans un coin; des oiseaux et des fleurs sont  la
fentre. Un mendiant, auquel le pote demande comment il s'appelle,
rpond: Je me nomme le pauvre. Un autre, vivant dans les bois, dit au
pote qui le plaint:

         ...Allez en plaindre une autre.
    Je suis dans ces grands bois et sous le ciel vermeil,
    Et je n'ai pas de lit, fils, mais j'ai le sommeil
         Etc.

    Tout ce passage est  lire jusqu'aux vers:

Ainsi tous les souffrants m'ont apparu splendides Satisfaits, radieux,
doux, souverains, candides. (_Contemplations_, livre V, 2e vol.). p/

Quant au Parisien des faubourgs, M. Hugo dit simplement:

    Et ce serait un archange
    Si ce n'tait un gamin.

Cette liste suffit. On peut dj prvoir quels seront les types plus
achevs qu'imaginera un pote auquel les grandes catgories de
l'humanit se prsentent sous cet aspect. En effet, les notions
psychologiques de M. Hugo sont fort simples. Elles lui font concevoir
trois sortes d'mes: celles qui sont unes et nues, invariables pendant
toute leur existence factice, nettes de tout mlange, constitues comme
une force physique ou un corps simple, par une seule tendance et une
seule substance. Ce sont dans ces romans la Dea, de l'_Homme qui rit_,
toute puret, la duchesse Josiane, toute frivolit charnelle,
Birkilphedro le perfide; dans _les Travailleurs_, l'hypocrite Clubin, le
noble Gilliatt; dans _les Misrables_, Cosette, pure amante, Marius, le
jeune premier type; dans _Quatre-vingt-treize_, le marquis de Lantenac,
Cimourdain, l'effrayant homme juste; dans les drames, tous les
amoureux d'Hernani  Sanche, et de Dona Sol  Rosa, tous les vieillards
de Don Ruy  Frdric de Hohenstaufen, plus quelques fourbes sans
alliage. Toute cette foule, partage en classes diverses, agit, vit et
meurt d'une faon rectiligne, rpte les mmes actes et les mmes
paroles, fait les mmes gestes et porte les mmes mines du berceau au
cercueil, sans que le pote se soucie de mettre au nombre de leurs
composants un grain de la complexit, des contradictions et de
l'instabilit que montrent tous les tres vivants.

M. Hugo n'a pas commis toujours, et entirement, cette omission. Dans
ses principales cratures il a lgrement dvi de cette psychologie
congrue, non pourtant sans concilier avec son intuition partielle des
complications humaines son amour de la simplicit. Il spare la vie de
ses hros en deux parties, gnralement de signes contraires,
l'existence avant la crise, celle postrieure, toutes deux unes et
cohrentes, mais d'attributs diamtralement adverses. Valjean, odieux
et haineux, forat, passe chez M. Myriel et, peu aprs, devient le plus
anglique des hommes vertueux; l'inexorable Javert est saisi en un
moment de scrupules misricordieux qui le font se suicider. Charles
Quint devient de coureur d'aventures, empereur srieux, Ruy Blas
d'amant-pote, grand ministre. Marion Delorme amoureuse, n'est plus
Marion la courtisane.

       *       *       *       *       *

Enfin, M. Victor Hugo atteint, au plus bas de sa profondeur, en
concevant parfois des mes gmines, partages en deux moitis
distinctes et gnralement contradictoires, par une absolue fissure,
Marie Tudor, reine, est irrite contre son amant, puis se remet 
l'aimer, puis commande qu'on le tue, puis le gracie. Cromwell passe de
son attitude de mari peureux  celle de chef des ttes-rondes.
Gwynplaine est oscillant entre son amour pour Dea et son amour pour
Josiane; M. Gillenormand, entre sa haine des bonapartistes et son
affection pour le fils de l'un d'eux. Lucrce Borgia est maternelle et
sclrate; Triboulet, paternel et proxnte; Gauvain, inflexible et
humain. Cette simple mcanique intellectuelle, rsume en un conflit de
deux natures, de deux passions, de deux mobiles, est la plus complexe
que M. Hugo ait conue. Tout l'au-del de cette humanit chimrique lui
est d'habitude inconnu.

La tendance  l'irrel et au superficiel, qui lui fait simplifier et
raidir toutes les mes qu'il dcrit, l'amne, par un choc en retour
apparemment bizarre,  concevoir la vie comme plus romanesque et plus
thtrale qu'elle n'est. Sachant en gros les catastrophes et les
conflits qu'elle peut prsenter, ne tchant pas de pntrer dans le jeu
de petits faits, d'incidents sans porte, de bvues et de hasards dont
se composent les grands drames humains, les voyant de haut et de loin,
comme un homme qui dans une montagne ne distinguerait pas les assises et
dans une tour les moellons, M. Hugo reprsente la vie par ses gros
vnements. De l ses romans allant de coups de thtre en crises de
conscience, de situations extrmes, en soudaines catastrophes, sans que
mme les interstices soient combls par des files de petits incidents
mdiocres et quotidiens, tels que les chroniques et les mmoires nous
les montrent exister sous les plus grands remuements de l'histoire. De
l son thtre machin, sanglant et surtendu dont les pripties ont
tantt l'air apprt des effets de M. Scribe, tantt l'air excessif des
fins de drames.

Que ce manque de pntration, d'analyse, de souci des dessins, de
recherche du vrai sous l'apparent, cette irritante superficialit qui
rend creux les moindres pomes comme les plus empanachs hros, les
grosses catastrophes comme la moindre tirade amoureuse, est chez M. Hugo
le rsultat non d'un loignement volontaire de la ralit, mais d'une
impuissance fonctionnelle, un fait significatif le montre: la pauvret
d'ides qu'tale le pote en toutes les pices o il a tent de
dvelopper quelque ide mtaphysique donne comme originale. Rien de
plus puril que sa conception du jugement dernier, expose  la fin des
premires _Lgendes_. Pour d'oiseux problmes dbattus par de faibles
arguments, _Pensar Dudar_ et _Ce qu'on entend sur la montagne_ sont 
lire. Le disme dvelopp dans les dernires pices des _Contemplations_
est aussi traditionnel, que le panthisme de certaines pices est celui
des bonnes gens. Et quant  son ide sur la mtempsychose rtributive,
rien ne paratra plus confus. Il n'est pas en somme, dans toute l'oeuvre
du pote, des sujets aux pripties, de la psychologie  la philosophie,
une pense qui ne soit prise  la foule ou aux livres, qui ne doive tre
tenue pour inadquate ou mal conue. S'il est un titre que M. Hugo a
usurp, c'est celui de penseur.

Il est naturel que l'on demande ici comment un pote chez qui nous
avons constat sous une magnifique locution des symptmes marqus de
dbilit intellectuelle, se trouve cependant tre un grand artiste. La
rponse sera donne par un nouvel ordre de faits que nous allons
dvelopper.

Quand M. Hugo s'est empar d'une pense vulgaire, quand il a imagin une
me sans complications, ou une priptie sans antcdents, le pote ne
s'en tient pas  cette simplicit sans intrt. Emport par sa tendance
verbale  la rptition qui ne saurait s'exercer qu'en gradation
ascendante, par son antithtisme qui rclame des chocs de grandes
masses, par l'enivrement des belles images et l'emportement des larges
rhythmes, il magnifie toutes choses au point de rendre les plus
insignifiantes colossales et tragiques. M. Victor Hugo voit grand. Les
plus simples scnes champtres, une vache paissant dans un pr, des
enfants qui jouent, un chne dans une clairire, une fleur au bord d'un
chemin, prennent sous ses puissantes mains de ptrisseur de verbe, une
grandeur calme et menaante, un aspect fatidique et gant, qui meut
intimement. Rien de plus grandiose que sa grce. Il clbre dans la
_Chanson des Rues et des Bois_, le printemps, le matin, de jolies
filles, les nuits d't, avec une joie norme. Son vers musculeux se
contourne, se dgage et s'lance avec la forte souplesse d'un cable
d'acier, tourne  l'hymne dans l'lgie,  la bacchanale dans l'idylle,
constamment robuste et magnifique. La grosse bonne humeur de la populace
de Paris sous la Convention, un attroupement devant la baraque foraine
d'un ventriloque, certains boniments d'Ursus et le dlirant pithalame
de M. Gillenormand aux noces de Marius et Cosette, sont anims et
transports de la mme joie tumultueuse, retentissent en fanfares de
cuivre et en chants d'orgue, qui s'exhalent aux plus normes clats,
quand le pote entreprend les grands spectacles et les grandes
catastrophes.

Rien de plus dmesur et de dchan que certaines de ses temptes. Un
incendie, celui de la Tourgue, est un flamboiement sublime. Une
bataille, comme celle de Waterloo dans les _Misrables_, est un
foudroiement de Titans. La charge pique des cuirassiers de Millaud, la
panique, les carrs de la garde tenant comme des lots au milieu de
l'coulement des fuyards, par la nuit tombante, et sous le feu des
canons qui la trouent; cela est inhumain. M. Hugo possde les varits
de la grandeur et les tale magnifiquement partout. Il sait tre
grandiose simplement dans une langue sculpturale et biblique, en un
style fauve et comme recuit aux beaux passages de la _Lgende des
Sicles_. L'assaut des truands contre Notre-Dame, est d'une truculence
fumeuse. Le marquis de Lantenac luttant contre le canon de la Claymore
est froidement hroque. La marche de Gwynplaine dans le palais
somptueux et muet de Lord Clancharlie parait quelque chose de hagard et
d'norme; la scne est monstrueuse o Josiane, en sa lascive
demi-nudit, colle ses lvres junoniennes  la face taillade de son
hideux amant, et le regarde fatale, avec ses yeux d'Aldbaran, rayon
visuel mixte, ayant on ne sait quoi de louche et de sidral.

Mais dans tous les livres du pote aucun rcit ne monte plus haut au
sublime et au tragique que celui o Gwynplaine men dans le caveau de la
prison de Southwark aperoit le spectacle misrable de Hardquannone
soumis  la peine forte et dure. Les sourdes tnbres du lieu, les
vieilles et puriles lois latines psalmodies par le greffier, les
paroles surhumainement graves, adresses par le juge, une touffe de
fleurs  la main,  la misrable guenille d'homme devant lui, cartel
nu entre quatre piliers et oppress de masses de fer, la bouche rlante,
la barbe suante, la peau terreuse, muet et les yeux clos, cela est
norme et admirable.

Toute l'oeuvre de M. V. Hugo est ainsi grandie et exalte par ce don
d'amplification. Les personnages y sont des hros ou des monstres: de
Javert le mouchard marmoren  Gauvain, le gnral de trente ans qui
possde une encolure d'hercule, l'oeil srieux d'un prophte et le rire
d'un enfant.... Fantine, Mme Thnardier la mijaure sous l'ogresse
sont au-del des deux frontires extrmes de l'humanit, de mme que les
guerriers de la _Lgende des Sicles_ sont plus grands que des statues.
Tous les incidents sont des catastrophes, toutes les entreprises
hroques, les passions et les motions intenses, les intrigues
tnbreuses, et les vertus angliques. S'il est vrai que l'oeuvre de M.
Hugo correspond  un monde plus simple que le ntre, elle correspond
galement  un monde gigantesque, o des rafales aux passions, des
arbres aux crimes, de la beaut des cieux  la misre des humbles, tout
est plus grand, plus fort, plus magnifique et plus enthousiasmant, qu'en
ce globe par comparaison infime.

Mais par dessus ces honneurs et ces monstruosits dont M. Victor Hugo
sait faire du sublime, son gnie atteint de plus hauts sommets encore
dans toutes les scnes auxquelles se mle un lment de mystre.

Ici son imagination, laisse libre par la ralit, profitant des
interstices que la science et l'exprience laissent dans le rseau de
leurs notions, usant des terreurs hrditaires que les grands
spectacles nuisibles ont dposes dans les mes, pousse ses plus
tranges et ses plus luxuriantes vgtations. Le silence glac d'une nef
vide, une cloche bante au repos, une norme salle de festin o les
flambeaux agonisent, une pre et solitaire gorge de montagne muette sous
un soleil surplombant, un burg en ruine, une sombre vote d'arbres,
prennent sous son style un aspect formidablement inquitant. Une nuit
toile vue aux heures o tous dorment, le ciel bas d'une soire
d'hiver,

    L'air sanglote et le vent rle,
    Et sous l'obscur firmament,
    La nuit sombre et la mort ple
    Le regardent fixement,

le bois sombre plein de souffles froids o Cosette, la nuit, va pour
chercher un seau d'eau, pntrent d'une horreur sacre. M. Hugo est par
excellence le grand pote du Noir, et comme son satyre, connat

    Le revers tnbreux de la cration.

Le mystre des germes, la sourde pousse du printemps et l'ascension
latente de la sve, les murmures des grandes plaines, la surprise des
sources perlantes dans l'ombre, ont leur voyant et leur pote en celui
qui a crit dans les _Misrables_ seuls ces trois admirables pisodes:
_Choses de la nuit, Foliis ac frondibus_, et cette arrive de Valjean,
par une nuit sans lune, dans le jardin du couvent du Picpus, ce jardin
silencieux, mort et rgulier o l'ombre des faades retombait comme un
drap noir. Que l'on rapproche de ces grands nocturnes, la descente de
Gilliatt dans la caverne sous-marine dont la mer a fait un crin et un
antre, cette vote, aux lobes presque crbraux, claire d'une lumire
d'meraude, tapisse d'herbes dlies, mouvantes et molles, o roulent
des coquillages roses, que frle le gonflement des vagues, venant polir
un noir pidestal o s'voque quelque nudit cleste, ternellement
pensive, un ruissellement de lumire chaste sur des paules  peine
entrevues, un front baign d'aube, un ovale de visage olympien, des
rondeurs de seins mystrieux, des bras pudiques, une chevelure dnoue
dans de l'aurore, des hanches ineffables modeles en pleur; la
description des halliers sombres, ces lieux sclrats d'o les chouans
fusillaient les bleus, et dans l'_Homme qui rit_, ce merveilleux
tableau de la baie de Portland par un crpuscule d'hiver, o les ctes
blafardes se profilent en contours linaires, puis encore l'enterrement
de Hardquannone, emport silencieusement  la brune, le glas toquant 
coups espacs et discords, et cette molle nuit grise o Gwynplaine, dans
l'amertume de son coeur, suit les quais gluants de la Tamise, portant le
sourd dsir de se suicider; M. Hugo apparatra comme le pote des choses
sombres, en qui se rpercute et se magnifie tout ce que les hommes
apprhendent et redoutent.

Que l'on ajoute encore  toutes ces scnes certains portraits pleins
d'ombre et de rticence, dont le plus grand exemple est la silhouette
bizarre, sacerdotale et sclrate du docteur Geestemunde, certains
ensembles brouills et confus, la perception subtile du trouble d'une
socit  la veille d'une meute, de cet instant des batailles o tout
oscille:

     La ligne de bataille flotte et serpente comme un fil, les tranes
     de sang ruissellent illogiquement, les fronts des armes ondoient,
     les rgiments entrant ou sortant, font des caps ou des golfes, tous
     ces cueils remuent continuellement les uns devant les autres ...
     les claircies se dplacent; les plis sombres avancent et reculent;
     une sorte de vent du spulcre pousse, refoule, enfle et disperse
     ces multitudes tragiques....

Enfin que l'on considre cette tendance pousse  bout, que l'on fasse
l'numration de tous ces pomes douteux o M. Hugo tente d'teindre
l'inconnu, de ses questions oiseuses sur les tnbres mtaphysiques, de
ses constants efforts  dfinir l'incertain des problmes historiques,
sociaux, moraux et religieux, de son abus de l'obscurit, de ses appels
 une intervention divine, et de sa vision de l'inexplicable dans les
plus claires choses; il nous semble que la dmonstration est suffisante.
S'il est un domaine o M. Hugo soit  la fois frquent et magnifique,
c'est celui du mystrieux, du cach, du crpusculaire, du nocturne. S'il
est par excellence celui qui ne sait point voir les choses relles, il
est le familier de leur envers, des terreurs, des apprhensions et du
trouble, des fantasmagories et des imaginations, dont les hommes
peuplent peureusement l'absence de clart.

Certains faits contradictoires ne sauraient altrer la valeur de cette
induction. Les chapitres ralistes des _Misrables_, ne nous sont pas
inconnus, tels que la plaidoirie singulirement navrante et comique et
vraie du pre Champ-Mathieu, indign dans sa stupidit d'tre pris pour
le forat Valjean, ni tout l'pisode du petit Picpus, les notes prcises
sur l'existence des religieuses, la bizarre conversation entre le pre
Fauchelevent et la mre Suprieure, ni cette excellente figure de M.
Gillenormand, ni celle de Thnardier fourbe et froce. Le faux Lord
Clancharlie est historiquement vraisemblable, et de toutes les hrones
de thtre, la reine Marie Tudor, se distingue par des passions humaines
conues en termes vrais. Dans certaines posies mme, comme
_Mlancholia_, les misres sociales paraissent dcrites et dplores
vritablement. Mais ce ne sont point ces parties parses et sincres qui
peuvent caractriser l'oeuvre de M. Hugo. Elles montrent que
l'organisation intellectuelle de ce pote n'est pas absolument dnue
des proprits qui constituent le talent d'artistes d'une autre cole.
Elles ne prvalent point contre les faits universels et
caractristiques, les tendances gnrales et excessives que nous avons
reconnues en cette tude, dont les rsultats se rsument comme suit:

En un style fait de rptitions, d'antithses et d'images, M. Hugo drape
des ides soit banales, vulgaires, prises au hasard et partout, soit
paraissant, compares aux objets, plus simples, plus grandes et plus
vagues. Cette nullit, cette simplification et ce grossissement du fond,
sont unis aux proprits caractristiques de la forme non par des
relations de causes  effets ou d'effets  cause, mais par un rapport
indissoluble qui permet de considrer ces deux ordres de faits comme
rsultant  la fois d'une cause unique. En effet, toute la richesse du
style de M. Victor Hugo s'associe de telle sorte  la simplicit de ses
ides, qu'il reste indcis s'il use de son locution prodigieuse pour
dissimuler la faiblesse de sa pense, ou si celle-ci s'interdit toute
activit dpense en belles paroles. Le grossissement est joint  la
simplicit soit pour la cacher, soit parce qu'un objet vu incompltement
est vu plus en saillie; il aboutit ncessairement  la rptition
ascendante des mots, comme celle-ci au grossissement des ides. Le vague
et le mystre de la pense conduisent  l'emploi des images, et
celles-ci facilitent le dveloppement de sujets purement mtaphysiques.
Les mots s'allient ainsi aux choses en une relation immdiate et
essentielle par des actions et des ractions rciproques, qu'il faut
tenir en mmoire. C'est par cette synthse finale, runissant en un
ensemble homogne les lments que notre analyse a dissocis, que l'on
pourra reconstruire logiquement l'oeuvre immense de M. Victor Hugo. Une
merveilleuse puissance verbale, abondante, fertile, colore, sans cesse
renaissante et varie comme un fouillis de lianes; sous ce revtement
une pense simple, nue, norme, brute et  gros grains, comme un
entassement de rocs; l'on aura l une image approche des livres du
pote, l'enchevtrement luxuriant de sa forme, sur l'difice grandiose
de ses simples et normes ides, tout le dploiement de ses livres
hrisss et fleuris, rigs en gros blocs friables et mal assembls. En
cette antithse fondamentale et inaperue du pote: la nudit du fond et
la richesse de la forme, l'oeuvre de M. Victor Hugo se rsume.

NOTES:

[Note 10: Dcembre 1884, _Revue Indpendante_.]


III


De l'ensemble des faits que nous venons d'tablir, il rsulte une
explication psychologique? En d'autres termes aux anomalies d'expression
et de pense qui sont devenues manifestes au cours de cette tude,
pouvons-nous assigner pour cause une ou plus d'une anomalie interne du
mcanisme intellectuel connu, qui, admise sur hypothse, paraisse tre 
l'origine de tous les caractres marqus de l'oeuvre de M. Victor Hugo?
Il nous semble que l'on peut rpondre par l'affirmative  une question
ainsi prcise.

Si nous reprenons les rsultats de notre analyse, rsums en ces deux
termes: simplicit de la pense et richesse de la forme, le choix de
celui qui prcde et dtermine l'autre, ne peut-tre douteux. Il n'a
jamais paru  personne que les gens d'intelligence simple, soient
ncessairement des orateurs copieux, tandis que le contraire semble
vrai.

L'opinion commune sur les gens  parole facile, les improvisateurs, les
avocats, les bavards, les crivains de premier jet, dmontre en quelque
faon que chez les discoureurs abondants on a remarqu une activit
intellectuelle moins intense et moins vive relativement. C'est donc de
l'examen des facults orales de M. Hugo (car la psychologie ne distingue
pas la parole prononce de la parole crite) que nous allons partir,
quitte  revenir sur nos raisonnements, si l'explication qu'elles nous
auront fournie ne rend pas compte galement des facults mentales du
pote.

M. Kussmaul (_Troubles du langage_) expose que l'acte de parler se
dcompose en trois phases: l'impulsion interne, intellectuelle et
motionnelle; l'expression intrieure; l'expression profre. Or, nous
avons discern en M. Hugo, ds le dbut, l'habitude de rpter en
plusieurs formules diverses une seule pense, de sorte que fort souvent
dans tout un chapitre et tout un pome, peu d'ides distinctes sont
mises. Il semble donc qu'en lui,  une seule impulsion de l'me,  une
conception,  une motion,  une vision intrieures, correspondent une
multitude d'expressions, qui se prsentent tumultueusement, s'ordonnent,
se rangent et sont issues de suite, tandis que les facults
intellectuelles restent inactives, attendant que ce flux ait pass, pour
reprendre leurs fonctions intermittentes. Que l'on admette ce don
d'exprimer longuement et de penser peu, de dvelopper magnifiquement et
abondamment, le moindre jet d'motion et d'ides; que l'on se figure en
outre que pendant ces successives rmissions de l'intelligence, M. Hugo
porte dans sa conscience non plus des penses, mais de purs mots; tout
deviendra clair. Un esprit prsentant cette anomalie de ne penser gure
qu'en paroles, devra s'exprimer en antithses et en images, devra
simplifier et grossir la ralit, devra parfaitement rendre le
mystrieux et le monstrueux, en vertu du mcanisme mme de notre
langage.

Chez lui, chaque ide, au lieu d'en suggrer une autre, de se propager
de terme en terme, du dbut  la fin d'une oeuvre, s'tant immdiatement
fondue et comme dissipe dans l'abondance d'expressions qu'elle
dchane, ne subsiste pendant une dure apprciable qu'en mots. Ceux-ci
comprennent d'abord les termes propres et synonymes, puis les termes
analogues, enfin, et, ncessairement, les termes mtaphoriques. De mme
le pote s'exprime, en effet, par des mots justes, puis par des mots
dtourns, puis par des images. Et celles-ci tant l'quivalent non de
l'ide, depuis longtemps oublie, mais des premiers mots dans laquelle
elle tait conue, il suit qu'elles paratront d'habitude imprvues,
incohrentes, neuves et curieuses aux personnes habitues  penser en
penses. De mme, c'est grce  ce rapport lointain entre l'image et
l'ide que M. Hugo parvient  figurer parfaitement, en apparence, des
ides ou abstraites ou impensables, et qu'il se trouve amen  traiter
en beaux vers les plus vagues sujets mtaphysiques.

La tendance du pote aux antithses s'explique d'une manire analogue.
M. Taine, dans le premier livre de l'_Intelligence_; M. Lazarus, dans sa
monographie sur l'_Esprit et le langage_, montrent que nos mots sont
abstraits et absolus. Le mot arbre ne reprsente aucun arbre
particulier, qui pourrait tre de telle grandeur et de telle
disposition, mais bien un vague ensemble de masse globulaire verte
place au haut d'un grand tronc gris-brun. Et ainsi dlimit, l'arbre se
spare nettement de tout ce qui l'entoure, notamment du brin d'herbe 
son pied. Seul un esprit raliste sentira qu'il n'y a au fond aucune
dmarcation entre les gramines des petites aux grandes, les ronces, les
arbustes, les scions, les petits arbres et les gros. Le mot homme de
mme, que nous nous figurons blanc, pourra tre verbalement oppos au
mot bte que nous imaginons quadrupde et velue; mais en fait, ces
mots font abstraction des grands singes marchant souvent debout et la
face glabre, ainsi que des peuplades sauvages, les Papouas et les
Boschimans, marchant courbs et les bras ballants jusqu'aux genoux, le
nez pat et la face fuligineuse. On peut poursuivre ce travail pour
tous les mots antithtiques, depuis lumire-tnbres, desquels sont omis
les dgradations crpusculaires, jusqu' matire-esprit, que relient les
manifestations de plus en plus subtiles de la force. On verra ainsi que
la nature ne contient pas de choses opposables, et que seul le langage
cre des mots qui le sont. Que M. Hugo dt s'abandonner  cette tendance
antithtique que les mots eux-mmes et les mots seuls possdent,
paratra naturel  qui aura suivi nos explications.

Nous passons aux facults mentales du pote. Dans tous les prcdents
paragraphes, nous avons tenu tacitement pour acquis que la pense pure
de M. V. Hugo n'est ni constamment active, ni analytique, ni applique 
se conformer exactement  la nature des choses. Les faits que nous avons
exposs dans le deuxime chapitre de notre tude justifient cette
ptition de principe. Nous avons vu que M. Hugo se plat  excuter des
variations, parfois extrmement belles, sur les lieux-communs les plus
abuss, qu'en de nombreux endroits de son oeuvre, il s'inspire
visiblement des ides simples et parfois fausses, qui ont cours dans le
public sur des sujets familiers. C'est l le procd d'un homme peu
habitu  penser pour son propre compte, prompt  s'emparer de thmes
tout faits pour donner libre cours  sa facult de parolier. Mais il est
un domaine o le vulgaire ne peut mme le mal renseigner. C'est celui de
l'me humaine, et ici encore M. Hugo s'en tire par des mots.

Quand on dit, sans trop y songer: un hros, un vieillard, une jeune
fille, une mre, nous apercevons vaguement quelque chose de fort net et
de fort simple. Un hros est un beau jeune homme brave et rien de plus;
une jeune fille est un tre chaste, joli et timide. Qu'un hros n'est
souvent ni beau, ni jeune ni mme brave; qu'une jeune fille peut tre
laide, sensuelle et hardie et tous deux par-dessous cela possder une
cervelle complique et retorse,--les mots ne nous le disent pas et
l'analyse seule nous l'apprend. M. Hugo s'en tient aux mots; de l,
l'air de famille de ses cratures similaires, et leur psychologie
courte, qui se borne  assigner  chaque type les tendances
convenables et conventionnelles,  rendre les vieillards vnrables et
les mres tendres, les tratres fourbes et les amantes prises, sans
nuance, sans complications et sans individualit, sans rien de ces
contradictions abruptes et de ces hsitations frmissantes que prsente
tout tre vivant.

Mais ici, le langage qui a compromis l'oeuvre de M. Hugo, la sauve. Si
ce pote simplifie la ralit, il la grossit, en vertu de cette mme
habitude de pense verbale, qui a faonn son style et ses conceptions.
Le mot, s'il ne contient que les attributs les plus gnraux, les plus
caractristiques et les plus simples de l'objet qu'il dsigne, les porte
en lui pousss  leur plus haute puissance. Le mot chne figure un
arbre robuste et norme; le mot or rutile plus brillamment que le ple
mtal de nos monnaies. Il n'est pas de femme qui soit la femme, ni de
pourpre vermeille qui mrite d'tre appele le rouge. Le pote dont
toute l'activit intellectuelle se dpense en mots, qui use sans cesse
de ces brillants faux jetons de la pense, ne pourra s'empcher de voir
les choses aussi dmesures que les paroles qui les magnifient. Pour
lui, ncessairement, les mchants seront monstrueux, les jeunes filles
virginales et les temptes formidables. Il ne concevra d'hommes vertueux
que saints, d'aurores que radieuses. La brise passant dans les arbres
sera pour lui l'haleine du grand Pan, et il souponnera des faunes dans
les taillis obscurs. Le mot _Napolon 1er_ fera surgir en son me un
fantme de statue, le mot _Rvolution_ une lutte de titans, le mot
_Libert_ des hommes dlis qui s'embrassent en pleurant. Que ces
sentiments, cette faon de penser, d'tre mu et d'exprimer, est porte
chez M. Hugo  un degr tel qu'elle devient gniale et sublime, la fin
de la deuxime partie de notre tude le montre.

Reste le fait qu'entre toutes ces visions grossissantes de la nature, M.
Hugo a le plus noblement exalt ses phnomnes crpusculaires et
mystrieux. Ici,  son habitude de concevoir les choses aussi normes
que les mots, aucune exprience antagoniste ne s'oppose. Les mots
_ombre_, _antre_, _nuit_, pris verbalement et ports  leur plus haute
nergie, dsignent des lieux ou des temps dans lesquels les sens de
l'homme sont forcment inactifs, c'est--dire ne nous donnent plus aucun
renseignement. De mme les termes plus abstraits: _mystre_, _trouble_,
l'_ternit_, l'_au-del_, expriment des entits sur lesquelles nous ne
savons rien. Ainsi leur agrandissement n'a pas de bornes comme il en
existe pour les mots figurant des objets communs; dans le domaine du
vague, la fantaisie de M. Hugo, laisse sans limites et sans rsistance,
se meut et se dploie  l'infini, comme s'pand un gaz infiniment
lastique, laiss sans pression. Il ne s'occupe pas plus de voir la
chose nulle sous le mot peu prcis que la chose mesquine sous le mot
norme, la chose complexe sous le mot simple, la chose indfinie sous le
mot absolu, les choses vraies enfin sans dsignations rptes et sans
images appendues, sous les mots[11].

Certaines tendances subsidiaires de M. Hugo sont expliques par notre
thorie, et la confirment. Est-il maintenant son habitude de dsigner
les chapitres de ses livres, ses pomes et ses recueils par les titres
mtaphoriques, qui ne donnent pas le contenu de l'oeuvre; son rudition
qui comprend toutes les sciences verbales, la mtaphysique, la
thologie, la jurisprudence, la philologie, les nomenclatures, et aucune
des sciences ralistes et naturelles; sa rforme de la versification,
qui a eu pour effet, par l'introduction de l'enjambement, de permettre
d'exprimer une ide en plus de mots que n'en contient un vers; le
rsultat mme du romantisme qui, parti en guerre au nom de Shakespeare
contre l'irralisme classique, n'a abouti qu' enrichir la langue
franaise de nouveaux mots; toute la vie du pote, la mission
sacerdotale qu'il s'est assigne, son entre en lice pour la
rvolution contre le pape, sa haine des tyrans et sa philanthropie
gnrale; tous ces traits rsultent du verbalisme fondamental de son
intelligence. Son immense gloire de pote national peut tre explique
de mme.

M. Hugo est en communion avec la foule, parce qu'il en pouse les ides
et en redit, en termes magnifiques, les aspirations. Coutumier comme
elle de ne point creuser les dessous des choses, de croire tout uniment
qu'il y a des braves gens et des coquins, que tous les hommes sont
frres et tous les prs fleuris, que les oiseaux chanteurs clbrent
l'ternel, que les morts vont dans un monde meilleur, et que la
Providence s'occupe de chacun, ralliant les disserteurs de politique par
son adoration de quatre-vingt-neuf, les mres par son amour des enfants,
les ouvriers par sa philanthropie et son humanitarisme, ne choquant en
politique que les aristocrates, en littrature que les ralistes et en
philosophie que les positivistes, trois partis peu nombreux, M. Hugo est
d'accord avec toutes les intelligences moyennes, qu'il blouit, en
outre, par l'admirable, neuve, et persuasive faon dont il exprime leur
pense. Enfin, et par une cause plus profonde, M. Hugo est d'esprit
essentiellement franais. Par son habitude de penser des mots et non des
objets, de ne point dissquer les mes et de ne point montrer les
choses, il est par excellence du pays du spiritualisme cartsien, du
thtre classique et de la peinture d'acadmie. Il y a joui de l'norme
bonheur de ne diffrer de ses contemporains et de ses compatriotes que
par la forme o il a jet des ides traditionnellement nationales. Cette
innovation est  la fois glorieuse et pardonnable. L'inverse ne l'est
point, comme le dmontre l'impopularit de l'_ducation sentimentale_,
de la _Tentation de saint Antoine_, des oeuvres de Stendhal et de
Baudelaire.

Ici notre tude finit. D'une oeuvre infiniment complexe, dont les
proprits saillantes ont t rsumes en exemples, nous avons extrait
quelques caractres gnraux, ceux-ci ont t repris en un couple fort
clair et fort simple de tendances universelles; celles-ci en un fait
psychologique absolument net. Il ne faut pas que cette explication qui,
comme tous les principes, parat moindre que les effets causs, fasse
illusion sur la beaut et la grandeur de l'oeuvre de M. Hugo. 
l'intersection de deux lignes on mesure aisment leur angle; mais que
ces cts soient prolongs  l'infini, ils comprendront l'infini. De
mme l'oeuvre de M. Hugo, dont nous avons rsum en quelques mots
l'essence, demeure une des plus normes qu'un cerveau humain ait
enfantes. Que l'on suppose jointe  la facult verbale qui l'a
produite, les facults analytiques et ralistes d'un Balzac, la grce
d'un Heine, ce serait Shakespeare; que l'on joigne encore  cette
intelligence reine, la pense encyclopdique d'un Goethe, l'on aurait un
pote transcendant, qui porterait en sa large cervelle toutes les choses
et tous les mots. tre de cet ensemble inou un fragment notable, suffit
 la gloire d'un homme.





LES ROMANS

DE

M. EDM. DE GONCOURT[12]


Dans une famille de vieille richesse bourgeoise, et de hautes charges
militaires, sous la galante et faible tutelle d'un grand-pre pris,
l'veil d'me d'une petite fille, sa vie de dignitaire minuscule dans
l'htel du ministre de la guerre; la naissance de son imagination par
la musique, les lectures sentimentales, et cette prcoce surexcitation
que causent dans une cervelle  peine forme les exercices religieux
prparatoires  la premire communion,--l'esquisse de ses passionnettes
et de ses amourettes,--puis le dveloppement de la jeune fille fix en
ces moments capitaux: la pubert, le premier bal, la rvlation des
mystres sexuels,--enfin l'tude, en cette lgante, de tout le
raffinement de la toilette, des parfums du corps et des faons
mondaines,--son affolement de ne pas se marier, le lger hystrisme de
sa chastet, l'anmie, une lugubre lettre de faire part,--en ces phases
se rsume le rcent roman de M. de Goncourt, le dernier si l'auteur
maintient, pour notre regret, un engagement de sa prface. Dans ce
livre, M. de Goncourt a de nouveau consign toutes les originales
beauts de son art, l'acuit de sa vision, la dlicatesse de son motion
et la science de sa mthode, la sorte particulire de style qui procde
de cette sorte particulire de temprament. Avec les trois oeuvres qui
l'ont prcd, jointes aux romans antrieurs des deux frres, il semble
que l'on peut maintenant dfinir, en ses traits essentiels, la
physionomie morale de l'auteur de _Chrie_, le mcanisme crbral que
ses crits rvlent et dissimulent, comme un tapis de fleurs la terre.


I


Il est en M. de Goncourt trois prdispositions originelles, sans lien
ncessaire qui les relie: physiologique, intellectuelle, motionnelle,
affectant les trois dpartements principaux de son organisation
psychique, qui, dmontres, peuvent suffire  l'analyse et 
l'explication de cet artiste.

Ses livres, chaque chapitre de ses livres, plusieurs paragraphes de
chaque chapitre sont constitus par le rcit de faits positifs, prcis,
particulariss, par des observations, des anecdotes, un geste, une
physionomie, une mine, une locution, une attitude ou un incident. Ces
faits nus, ou accompagns de considrations et de narrations, qu'ils
rsument et qu'ils prouvent, ces faits soigneusement choisis,
renseignant sur toutes les phases des personnages, arrivant aux moments
essentiels de leur vie fictive, forment toute la contexture des romans
de M. de Goncourt, sans lien presque qui les aligne, sans transition qui
les assemble et les dnature par une relation logique. Et de ces
lments tnus mais rigides, comme les pierres d'une mosaque, M. de
Goncourt sait user avec un art et des rsultats merveilleux.

Il excelle,  un tournant de sa fabulation,  un moment psychologique de
ses personnages  montrer cette volution et cette transformation par un
fait brutal, net, dont la conclusion est laisse  tirer au lecteur.
Telle est la scne o la Faustin, surexcite par le rle qu'elle essaie
d'incarner,  la veille de son exalt amour pour lord Annandale, tombe
presque entre les bras d'un matre d'armes en soeur; telle encore cette
conversation rotique que Chrie,  la campagne, par une aprs-midi
torride, ses sens prs de s'veiller, surprend de sa fentre, entre deux
filles de ferme. C'est par une suite d'incidents et de tableaux de ce
genre que M. de Goncourt dpeint en leurs moments caractristiques de
larges priodes de l'existence de ses cratures, l'enfance de Chrie et
l'enfance de celle qui sera la fille lisa, la vie errante des frres
Zemganno avant leurs dbuts  Paris, et la vie amoureuse, traverse
d'inconscients regrets, de la Faustin au bord du lac de Constance. Par
ces faits menus ou longs  dcrire, il montre les tats d'me permanents
ou passagers de ses personnages,--par ces mains de Gianni travaillant
machinalement  dranger les lois de la pesanteur, l'absorption
momentane du saltimbanque cherchant un tour inou,--par ce rglisse bu
dans un verre de Murano, la nature populaire et raffine de la Faustin.

Il lui faut des faits pour prouver ses assertions gnrales, le dsir
qu'ont les menuisiers de ne travailler que pour le thtre, une fois
qu'ils ont got de cette gloriole, pour montrer la sduction que
celui-ci exerce sur tout ce qui l'approche; des faits pour trait final 
une analyse de caractre, ou  la notation d'un changement moral; la
mre des Zemganno appele en justice, ne voulant tmoigner qu'en plein
air, pour montrer le farouche amour de la bohmienne pour le ciel libre;
pour reprsenter la modification produite en Chrie par sa pubert,
dcrire en dtail la gaucherie et la timidit subite de ses gestes. Par
une mthode contraire M. de Goncourt fait prcder une considration
gnrale de la srie de faits qui l'tayent, dcrivant les fougues
d'lisa de maison en maison, pour dterminer en une gnralisation
l'inquitude errante des prostitues.

Des faits encore, dguiss sous une conversation, jets en parenthse,
arrivant comme par hasard au bout d'une phrase, servent  caractriser
ces personnages fugitifs qui ne traversent qu'une page,  dcrire un
lieu,  spcifier une sensation par une comparaison,  montrer en
raccourci l'aspect et les tres d'un salon,  noter le paroxysme d'une
maladie ou l'affolement d'une passion,  marquer les ralits d'une
rptition, la physionomie d'un souteneur, l'aspect particulier d'un
public de cirque  Paris, le dbraill d'un cabotin, la colre d'une
actrice ou d'une petite fille; et, dans cette profusion de notes,
d'anecdotes, d'incidents, de gestes et de mines, il en est que l'auteur
nous donne par surcrot, sans ncessit pour le roman, comme une bonne
partie des premiers chapitres de la Faustin, comme ce souriant rcit o
Mascaro, le fantastique et vague serviteur du marchal Handancourt,
emmne Chrie dans la foret voir des btes, et sous les grands arbres
prcde la petite fille merveille, faisant chut de la main sur la
basque de son habit noir.

Que l'on rflchisse que cette mthode o le fait concret et
caractristique prime le gnral, que M. de Goncourt parmi les
romanciers observe seul scrupuleusement, est celle des sciences morales
modernes, qui l'ont prise aux sciences naturelles; que M. Taine ne
procde pas autrement dans ses _Origines_, M. Ribot dans son _Hrdit_,
les sociologistes anglais dans leurs admirables travaux. Par son
ralisme exact, par ses notes mises sous les yeux du public, par ses
dductions avec preuves  l'appui, et ses caractres tablis sur leurs
actes, M. de Goncourt a pu accomplir pour des milieux et une poque
restreints, des livres d'enqute sociale qui flottent entre l'histoire,
et le recueil de notes psychologiques. Il a fait faire un pas de plus
que ses contemporains,  l'volution scientifique du roman. Il a acquis
quelques-uns des caractres qui diffrencient les livres de science des
livres d'art. Ses renseignements, les faits qu'il cite, pris de tous
cts, font que ses cratures sont plutt des types que des individus,
sont plus instructives que vivantes, plus gnrales et diffuses que
particulires, sont plutt les exemples d'un genre que des individus
saisis et tudis  part. Et grce  son habitude d'accorder le pas 
ses observations sur ses ides gnrales,  ne point plaider de cause et
 ne pas mettre de considrations sur la vie, M. de Goncourt a pu se
tenir  gale distance de ces philosophies nuisibles  toute vue exacte
de la vie, et antiscientifiques: l'optimisme et le pessimisme. Il s'est
content d'observer, de noter et de rsumer, sans conclure, sans se
rallier  l'une des deux moitis de la conception de la vie, sans que sa
sagacit ou son coup d'oeil soient altrs par une thorie prconue
ncessairement fausse parce que partielle. Par cette rare impassibilit,
il est rest aussi apte  relever les faits caractristiques de la gaie
et jolie enfance d'une petite fille riche, que de la corruption d'une
fille entretenue, ou de l'idiotie progressive d'une prostitue qu'crase
peu  peu le perptuel silence du rgime cellulaire.

NOTES:

[Note 11: Cette explication psychologique, devrait, en bonne mthode
tre suivie d'une explication physiologique, qui semble possible, pour
le cas de M. V. Hugo, bien que les recherches sur les localisations
crbrales soient peu avances. Si la dcouverte de M. Brocat tait
dfinitive, si la facult du langage devait avoir pour organe la
troisime circonvolution frontale gauche, on pourrait affirmer  coup
sr que cette partie chez le plus merveilleux orateur de l'humanit,
doit prsenter un dveloppement monstrueux. Mais cette localisation qui
parat juste pour le mcanisme musculaire de la parole, ne peut-tre
celle du langage. L'alliance des mots et des ides est telle que tout
organe pensant doit tre en rapport immdiat avec tout organe verbal;
c'est l une relation non de masses, mais de cellules (Voir Kussmaul,
_Op. cit._).]

[Note 12: Revue Indpendante, mai 1884.]


II


Mais de mme que parmi les faits multiples que prsentent les choses et
qui constituent les sciences, certains sont attirs  l'tude de la
matire morte, certains autres  celle du monde organique, et parmi ces
derniers certains par la matire vivante en ses lments, certains par
les ensembles que forment ces units, il intervient chez les hommes de
lettres ralistes un biais individuel, une prdisposition de l'oeil 
voir, une aptitude de la mmoire  retenir, un ordre de faits
particulier, un caractre dans les phnomnes, un moment dans les
physionomies, les gestes, les motions, les mes. Et de l'effort que
chaque artiste fait  rendre ce qui le frappe et le touche, provient son
style individuel, la particularit de son vocabulaire et de sa syntaxe,
qui rvle le plus srement la qualit intime de son intelligence.

Si l'on compare l'aspect particulier sous lequel M. de Goncourt voit
les paysages, les intrieurs, les gens, les physionomies, les attitudes,
les passions, la nature psychologique de ses personnages prfrs, on
extraira de cette collection, la notion d'un artiste pris de mouvement,
notant la vie dans son volution, les visages dans leurs
transformations, les motions dans leurs conflits, chaque me dans sa
diversit.

Dans le spectacle des paysages, des vues urbaines, des objets forcment
immobiles, il peroit le caractre mouvant et variable, les vibrations
de la lumire, les variations du jour, le frisson passager de l'air. La
fort o Chrie, enfant, se promne, est dcrite en ses murmures,
l'ondoiement de ses branches, les sautillements de la lumire sur le
sol, les fuites d'une bte effare. Le paysage morne o s'lve la
prison de Noirlieu est rendu non par ses formes mais par le fleuve ple
qui le traverse, sa plaine _crayeuse_, son _tendue blafarde_, la
_lumire cliptique_ qui le glace. Dans le foyer du cirque o les frres
Zemganno attendent avant d'entrer en scne, les objets se diffusent sous
les rayonnements que note l'auteur:

     C'taient et ce sont sur ces tableaux rapides, sur ces continuels
     dplacements de gens clabousss de gaz, ce sont en ce royaume du
     clinquant, de l'oripeau, de la peinturlure des visages, de
     charmants et de bizarres jeux de lumire. Il court par instants sur
     la chemise ruche d'un quilibriste un ruissellement de paillettes
     qui en fait un linge d'artifice. Une jambe dans certains maillots
     de soie vous apparat en ses saillies et ses rentrants, avec les
     blancheurs et les violacements du rose d'une rose frappe de soleil
     d'un seul ct. Dans le visage d'un clown entour de clart,
     l'enfarinement met la nettet, la rgularit et le dcoupage
     presque cassant d'un visage de pierre.

Pour les portraits, l'aspect, la physionomie des gens dont l'auteur
peuple ses pages, ce qu'il voque c'est non une numration de traits au
repos, le catalogue d'un visage et d'un corps, mais leur mouvement, leur
attitude instantane, leur figure surprise en un changement ou une
rvulsion. Par une vision particulire pareille en son effet,  ces
fusils photographiques, qui dcomposent le vol d'une chauve-souris et le
saut d'un gymnaste, M. de Goncourt arrte le portrait de la soeur de la
Faustin, au sortir d'une crise hystrique, dans sa promenade nerveuse
par une salle de fin de dner,--dcrit Chrie montant un escalier et,
balanant sous vos yeux l'ondulante et molle ascension de son souple
torse. Dans un cheval blanc promen le soir aux lumires dans un
mange, il saisit un flottement de soie au milieu duquel s'apercevaient
des yeux humides. C'est la dmarche d'lisa partant en promenade,
qu'il nous donne, avec son coquet hanchement  gauche, l'ondulation
de ses reins trottinant un peu en avant de l'homme, la bouche et le
regard soulevs, retourns vers son visage. Mais c'est dans les _Frres
Zemganno_ qu'clate cet amour de la vie corporelle, ce penchant 
peindre des acadmies en mouvement, suspendues  l'oscillation d'un
trapze, dardes dans l'allongement d'un saut, glissant sur une corde,
disloques dans une pantomime, emportes et fuyantes dans le galop d'un
cheval.

Et comme M. de Goncourt rend l'action d'un corps plutt que son dessin,
il note des changements de figure, des mines plutt que des visages. Il
peint, en la Tomkins, des yeux gris qui avaient des lueurs d'acier, des
clarts cruelles sous la transparence du teint; en Chrie,
l'animation, le montant, l'esprit parisien; l'bauche de mots colres
crevant sur des lvres muettes, pour les traits convulss de la dtenue
lisa. La physionomie de la Faustin lui apparat tantt dessine en
ombres et mplats lumineux, par une lampe pose prs de son lit, tantt
s'assombrissant, se creusant sous une motion tragique:

     Subitement sur la figure riante de la Faustin, descendit la
     tnbreuse absorption du travail de la pense; de l'ombre emplit
     ses yeux demi-ferms; sur son front, semblable au jeune et mol
     front d'un enfant qui tudie sa leon, les protubrances, au-dessus
     des sourcils, semblrent se gonfler sous l'effort de l'attention;
     le long de ses tempes, de ses joues, il y eut le plissement
     imperceptible que ferait le froid d'un souffle, et le dessin de
     paroles, parles en dedans, courut ml au vague sourire de ses
     lvres entr'ouvertes.

M. de Goncourt a le sens et le rendu des gestes caractristiques. Il
sait l'adroit et caressant coup de main que donne une jeune fille sur la
jupe de sa voisine, l'alle et la venue d'un petit pied bte d'une
femme hsitant  dire une ide embarrassante et saugrenue, le rapide
gigottement du coude d'une actrice clatant d'un fou rire, et le geste
de colre avec lequel, dsesprant de trouver une intonation, elle tire
les pointes de son corsage.

Et cette perptuelle vision de mouvements physiques, ces physionomies
changeantes, ces bras remuants, ces muscles frissonnants sous
l'piderme, toute cette vie qui s'agite dans les pages descriptives de
M. de Goncourt, secoue et prcipite les passions de ses personnages,
acclre leurs conversations en ripostes serres de prs, fait voler
leur esprit, emporte leurs actes, varie leurs humeurs. L'on assiste aux
ttonnements d'un gymnaste cherchant un tour entrevu;  la brillante et
heureuse folie de son succs; aux rvoltes cabres d'une fille  moiti
maniaque,  son hrissement de bte devant la porte de sa prison, 
l'alanguissement graduel de sa volont meurtrie et mate. Ce que M. de
Goncourt nous montre, ce sont les colres d'une petite fille gte, se
roulant par terre dans la rage d'une soupe te; l'affolement d'une
jeune femme mourant de sa chastet, et courant  la qute d'un mari;
l'tat d'me inquiet et alangui d'une actrice entretenue, laborant un
rle de grande amoureuse, se jetant dans le plus potique et le plus
mouvant amour, abandonnant le thtre, puis reprise par lui, rcuprant
ce coup d'oeil aigu d'observatrice qui la fait inconsciemment mimer la
mort de son amant.

Et par une consquence logique ce sont des mes capables de ces
variations, de ces emportements, de ces sautes, que M. de Goncourt
s'applique  peindre, des mes diverses, plastiques  toutes les
sensations, dsarticules et nerveuses, sans constance et sans unit,
sans rien qui les raidisse, les soutienne et les cimente, des mes de
demi-artistes, des mes de premier mouvement, soudaines, ductiles et
fougueuses. Conduit par son ralisme  l'tude d'une basse prostitue,
d'ailleurs rtive et passionne, il n'a fait depuis que des cratures
fantasques et charmantes, des clowns bohmiens, une actrice, une jeune
fille jolie, coquette et gte, des tres changeants comme un ciel de
printemps, extrmes, ondoyants, d'une nature atrocement difficile 
dcrire et  montrer.

De ce got pour la vie, de ce perptuel et paradoxal effort  rendre le
mouvement avec des mots figs et une langue plus ferme que souple, de
cette artistique quadrature du cercle, provient le singulier style de M.
de Goncourt. Il a d recourir au nologisme pour noter des phnomnes
qu'il a bien vus le premier. Le frisson mme que lui causait le
spectacle des choses, l'a fait employer des locutions de dbut, qui
donnent comme un coup de pouce  la phrase, ces et vraiment ces
c'tait ma foi, ces ce sont, ce sont qui marquent la lgre griserie
de son esprit au moment de rendre une nuance fugace, une sensation
dlicate. Il s'accoutume  forger des substantifs avec des adjectifs
dforms, parce que l'accident, la qualit qu'exprime l'adjectif lui
parat plus importante que l'tat, rendu par le substantif. Il recourra
 d'interminables numrations pour dcrire tous les multiples aspects
d'un ensemble. Il aura le plus riche vocabulaire de mots frmissants,
colors, paillets, tincelants et reluisants, pour exprimer ce qu'il
voit aux choses d'clairs et de rehauts. Enfin il inventera ces tranges
phrases disloques, enveloppantes comme des draperies mouilles,
mouvantes et plastiques qui semblent s'inflchir dans le tortueux d'une
route: Enfin l'omnibus, dcharg de ses voyageurs, prenait une ruelle
tournante, dont la courbe, semblable  celle d'un ancien chemin de
ronde, contournait le parapet couvert de neige d'un petit canal gel;
des phrases comprhensives donnant  la fois un fait particulier et une
ide gnrale, des phrases peinant  noter ce que la langue franaise ne
peut rendre et devenant obscures  force de torturer les mots et de
raffiner sur la sensation:

     Ils savouraient la volupt paresseuse qui, la nuit, envahit un
     couple d'amants dans un coup troit, l'motion tendre et
     insinuante, allant de l'un  l'autre, l'espce de moelleuse
     pntration magntique de leurs deux corps, de leurs deux esprits,
     et cela, dans un recueillement alangui et au milieu de ce tide
     contact qui met de la robe et de la chaleur de la femme dans les
     jambes de l'homme. C'est comme une intimit physique et
     intellectuelle, dans une sorte de demi-teinte o les lueurs
     fugitives des rverbres passant par les portires, jouent dans
     l'ombre avec la femme, disputent  une obscurit dlicieuse et
     irritante sa joue, son front, une fanfiole de sa toilette et vous
     montrent un instant son visage de tnbres, aux yeux emplis d'une
     douce couleur de violette.

C'est dans la notation de ces sentiments tnus, dlicieux et troubles
qu'clate la matrise de M. de Goncourt, dans le rendu ttonnant,
repris, pouss, flottant et enlaceur de ces mouvements d'me vagues et
inaperus de tous, dans la description de l'ivresse languissante que
causent  Chrie la musique ou un effluve de parfums, dans la sorte
d'extase hilare de deux clowns tenant un tour qui stupfiera Paris, dans
la vague stupeur d'me qui vide peu  peu la cervelle d'une prisonnire
hystrique. Grce aux infinies ressources de son style et au biais
particulier de sa manie observante, il est parvenu  saisir quelques-uns
des faits profonds et obscurs de notre vie crbrale. L'organisation de
ses sens et de son style ressemble  ces instruments infiniment
complexes mais infiniment sensibles de la physique moderne qui
saisissent des phnomnes et permettent des approximations inconnues aux
anciennes machines. Et qui voudrait se plaindre de cette dlicate
complexit, cause et condition d'une science plus vraie?


III


 ce sentiment vif et pntrant de la vie en acte, de ses remuements
physiques et des ses agitations morales,  cette recherche applique et
reprise de l'enveloppement du fait par la phrase, se joint en M. de
Goncourt le got particulier d'une certaine sorte de beaut, qu'il
recherche avidement et rend amoureusement, dont l'attrait l'a guid dans
ses courses de collectionneur, dans la dtermination des sujets et des
scnes de la plupart de ses romans: le got passionn du joli. Ce
penchant qui le conduisit  recueillir les dessins du XVIIIe sicle, 
tudier en toutes ses faces et  faire revivre en son entier cette
poque de la grce franaise, qui lui fit aimer dans les objets du Japon
leur purilit, l'ingnu et l'impromptu de leur art, pntre et
dtermine ses oeuvres d'imagination, leur infuse comme une nuance et un
parfum  part, les farde et les poudre.

 une poque o le souvenir du romantisme remplit les romans ralistes
et les scnes brutales, de grands chocs tragiques et sanglants, de
raffinements maladifs, M. de Goncourt a conserv le sens des choses
naturellement charmantes, de la posie dans les incidents journaliers,
des mes dlicates de naissance, de ce qui est vif, simple et gai. Il
sait goter la malice d'une vieille pantomime italienne et en inventer
de potiques pour ses clowns, rendre la douceur de gestes et de
caractre d'un soldat, ancien berger, la grce native d'une actrice
naturellement fine, s'arrter aux idylliques visions enfantines qui
fleurissent la folie d'une vieille idiote. Mais o le sens du joli
clate, c'est dans son nouveau livre, dans cette charmante tude de
rclusion fminine qui forme la premire moiti de _Chrie_, dans le
geste mutin d'une petite fille perche sur sa chaise et ventant sa
soupe de son ventail; dans la gaie rpartie du marchal consolant
Chrie de s'apitoyer sur la douleur des parents des perdreaux servis 
table; dans la scne du baptme de la poupe; dans l'inquiet effarement
d'une troupe d'enfants enferms dans les combles; dans la bienveillante
et aimable ide qu'a la marchale de greffer sur les glantiers de de la
fort de Saint-Cloud les roses du jardin imprial. Personne ne pouvait
mieux rendre les lgers et coquets caprices d'une me de fillette, la
demi-pmoison d'une femme amoureuse, la longue douceur de la passion
satisfaite:

     En la paix du grand htel, au milieu de la mort odorante de fleurs,
     dont la chute molle des feuilles, sur le marbre des consoles,
     scandait l'insensible coulement du temps, tandis que tous deux
     taient accots l'un  l'autre la chair de leurs mains fondue
     ensemble, des heures remplies des bienheureux riens de l'adoration
     passaient dans un _far-niente_ de flicit, o parler leur semblait
     un effort. Et c'taient de douces pressions, un change de sourires
     paresseux, une volupt de coeur toute tranquille, un muet
     bonheur....

Et il arrive pourtant  ce dcriveur des joliesses et des bonheurs, 
ce raliste qui sait parfois tre gaminement gai, d'tre attir par le
fantastique et le crpusculaire que montre parfois la vie parisienne,
par l'existence excessive et mystrieuse de la Tomkins, l'affterie
voluptueusement macabre de Mme Malvezin. Que l'on relise surtout dans
_La Faustin_, aprs les vues rembranesques des rptitions diurnes  la
Comdie-Franaise, et la sinistre fin de dner des auteurs dramatiques,
les scnes ou apparat l'honorable Selwyn, puis cet acte cruel du
dnouement gal en puissance terrifiante  la _Ligeia_ de Po,--_La
Faustin_ imitant devant une glace, par une nuit d'automne, le rictus de
son amant moribond. Jamais raliste ne s'est avanc plus loin au bord de
la vrit,  la rencontre de la grande posie.

C'est cette intervention de la fantaisie dans le choix des incidents,
cet amour du joli dans les choses et dans les gestes, du mystre pour
certaines scnes et certains personnages, qui finalement caractrise le
mieux l'art de M. de Goncourt. De l les paillettes, l'ingniosit, le
coloris adouci et pimpant de son style, la frquence des scnes
lgantes et des personnages point abjects, le contournement amoureux de
sa phrase, la gaiet de son humeur, et la tendresse de son motion. De
l aussi, de son got du bizarre et du fantastique, les soubresauts de
son rcit, la terrible nervosit des derniers chapitres de _La Faustin_
et de _Chrie_, ces agonies atroces, ces scnes nocturnes traites 
l'eau-forte, ces personnages ambigus et gris, le mystre de certains de
ses dvoilements, la richesse barbare de certains de ses intrieurs.

M. de Goncourt est comme au confluent de deux esthtiques. Il a gard
beaucoup de sa frquentation de l'ancienne France, de la France de
Diderot et de Mlle de Lespinasse. Mais il a t conquis aussi par le
romantisme septentrional qui nous a envahis, par Po, de Quincey, Heine,
par ce que Balzac a innov. De cet amalgame est fait le charme et le
heurt de son oeuvre, ce par quoi elle nous sduit et nous terrifie.

Et maintenant cette analyse termine, il faut imaginer que le mcanisme
crbral dont nous avons essay d'isoler et de montrer les gros rouages,
est vivant et en marche, possd par une crature humaine, constitue en
son engrnement et son travail une unit indivise, la pense, la raison
et le gnie d'un artiste et d'une personne. D'un seul coup, et sans les
distinctions innaturelles que nous avons tablies, M. de Goncourt est 
la fois chercheur de petits faits caractristiques et prcis, frapp par
les aspects mouvements des tres et des choses, mu par ce qu'il y a
en ces phnomnes de joli, de dlicat, de rare, de bizarre, d'un peu
fantastique. Ce penchant ragit sur le choix de ses documents humains,
de ses sujets, de ses personnages; ce souci de l'exactitude le pousse 
donner des visions nettes de mouvements et de jolits; l'habitude de
l'observation, son ouverture d'esprit  tous les phnomnes de la vie,
le garde de tomber dans la mivrerie ou le pessimisme: la recherche
d'motions dlicates le prserve habituellement de s'appliquer  l'tude
des choses basses, des personnages laids ou nuls, limite sa vision des
phnomnes psychologiques, l'loigne de concevoir des caractres uns,
individuels et constants, colore et nerve sa langue, attnue ses
fabulations, rend ses livres excitants et fragmentaires. Ajoutez encore
 ces anomalies individuelles d'organisation crbrale, les caractres
gnraux de toute me d'artiste et d'crivain, la vive sensibilit, le
don plastique du mot expressif, le don dramatique de la coordination des
incidents, l'infinie tnacit de la mmoire pour les perceptions de
l'oeil, toutes les multiples conditions qui permettent de raliser cette
chose en apparence si simple, un beau livre. Enfin le possesseur de
cette curieuse intelligence, il faut le figurer jet ds sa jeunesse,
avec son frre et son semblable, dans les remous de la vie parisienne,
promenant l'aigu de son observation, la dlicate nervosit de son
humeur, dans le monde des petits journaux, des cafs littraires, des
ateliers, dans les grands salons de l'empire, habitant aujourd'hui une
maison constelle de kakmonos et rose de sanguines, le cerveau nourri
par une immense et diverse lecture:  la fois rudit, artiste et
voyageur, au fait de l'esprit des boulevards, de celui de Heine et de
celui de Rivarol, instruit des trs hautes spculations de la science,
l'on aura ainsi la vision peut-tre exacte, en ses parties et son tout,
de cet artiste divers, fuyant exquis, spirituel, poignant,
solide,--l'auteur des livres les plus excitants et les plus suggestifs
de cette fin de sicle.

       *       *       *       *       *

PAGES RETROUVES[13]

PAR EDMOND ET JULES DE GONCOURT


Dans ce livre M. de Goncourt a runi ses articles de journal et ceux
qu'il a faits avec son frre. Il suffit de dire que presque toutes ces
_Pages retrouves_, sont des morceaux de bonne ou de haute littrature,
pour marquer la diffrence entre les feuilles d'il y a une trentaine
d'annes et celles de la ntre. C'taient en effet des gazettes bizarres
celles o les Goncourt faisaient paratre, vers 1852, les chroniques et
les nouvelles qui formrent depuis la _Lorette_, une _Voiture de
masques_ et le prsent volume. Si l'on feuilletait l'une d'elles, le
_Paris_ de 1852, on verrait un journal quotidien du format du
_Charivari_ publiant tous les jours une lithographie de Gavarni et
encadrant cette gravure d'un texte crit parfois par des gens ayant de
la littrature. M. Aurlien Scholl fit l ses dbuts; il tait alors
d'un pessimisme furibond et faisait prcder ses chroniques toutes en
alinas, d'pigraphes navement latins ou grecs. Le numro tait une
fois par semaine rempli tout entier d'une fantaisie de Banville, et pour
montrer  quel point on laissait ce pote hausser le ton coutumier de
journaux, nous citerons de lui cette magnifique phrase, dont le pendant
ne se trouvera gure dans nos quotidiens: Ainsi dans le calme silence
des nuits, aux heures o le bruit que fait en oscillant le balancier de
la pendule, est mille fois plus redoutable que le tonnerre, aux heures
o les rayons clestes touchent et caressent  nu l'me toute vive, o
la conscience a une voix, o le pote entend distinctement la danse des
rhythmes dgags de leur ridicule enveloppe de mots,  ces heures de
recueillement douloureuses et douces, souvent, oh! souvent, je me suis
interrog avec pouvante, et j'ai tressailli jusque dans la moelle des
os. Et quand on y songe qui ne frmirait, en effet,  cette ide de
vivre peut-tre au milieu d'une race de dieux implacables parmi des
tres qui lisent peut-tre couramment dans notre pense, quand la leur
se cache pour nous sous une triple armure de diamant! Quand on y
songe.... Le mystre de l'enfantement leur a t confi et peut-tre le
comprennent-elles.... Peut-tre y a-t-il un moment solennel o si le
mari ne dormait pas d'un sommeil stupide, il verrait la femme tenir
entre ses mains son me palpable et en dchirer un morceau qui sera
l'me de son enfant....

Les Goncourt faisaient de mme des numros entiers du _Paris_, qui ne
contenait alors, outre le feuilleton et le Gavarni, qu'une nouvelle
comme les admirables _Lettre d'une amoureuse_, et _Victor Chevassier_.

Ils annonaient alors un roman qui n'a jamais paru, le _Camp des
Tartares_; ils faisaient des comptes rendus de thtre (le _Joseph
Prudhomme_ de Monnier  l'Odon), des notes bibliographiques; parfois
mme ils chroniquaient tout simplement comme dans leur _Voyage de la rue
Lafitte  la Maison d'Or_, et une citation gaillarde les menait en
police correctionnelle.

C'tait cependant un temps encore aimable; les annonces du _Paris_, ces
annonces documentaires qui rendront prcieuses aux historiens futurs les
quatrimes pages de nos journaux, sont encore amusantes  lire.

Une rclame de parfumerie se termine par une citation de Martial; le
plus de copahu est dj le cri de ralliement des mdecins de
certaines maladies, qu'on appelait si poliment alors des maladies
confidentielles; un journal contemporain publie les mmoires de Mme
Saqui, premire acrobate de S.M. l'empereur Napolon 1er; un
restaurateur de la rue Montmartre promet pour 1 fr. 50 un repas
comprenant: potage, 4 plats, 3 desserts et vin; enfin, un chocolatier
encore ingnu libelle ainsi sa rclame: La confiserie hyginique
fabrique deux sortes de chocolat: l'un qui est sa proprit exclusive a
reu le nom de chocolat bi-nutritif, parce qu'il contient des aliments
alibiles emprunts au jus de poulet, et rendus compltement insipides.

On se targuait surtout au _Paris_ d'avoir de la fantaisie, et
visiblement Henri Heine tait un peu le gnie du lieu. Les Goncourt
aussi subirent cette admiration. _Une nuit  Venise_ est bien une
fantaisie  la manire des Reisebilder, et le _Ratelier_ aussi, sans
doute avec cet alliage de minutie et de vision scrupuleuse qui marque
dans la _Maison d'un vieux juge_ les romanciers de Germinie Lacerteux.

_Pages retrouves_ se terminent par plusieurs articles de M. Edm. de
Goncourt entre lesquels il faut citer celui sur M. Thophile Gautier.
Nous ne connaissons pas de portrait plus vocateur et plus anim,
gesticulant et parlant, travers d'onde, de vie et de pense, plus
dlicatement model par la sympathie des souvenirs exacts. Ce portrait
est une des plus belles pages de ce sicle. Il mrite de compter entre
Charles Demailly et la Faustin.

NOTES:

[Note 13: _Revue Contemporaine_, mars 1886.]





J.K. HUYSMANS[14]


C'est l'histoire d'un frle et exceptionnel jeune homme, prise en son
plus trange chapitre, que raconte _ Rebours_, le nouveau livre de M.
Huysmans. Le duc Jean Floressas des Esseintes, raill et froiss par
tout ce que la vie contient de grossier, de brutal, de bruyant et de
sain, se retire des hommes en qui il ne voit point ses semblables, et se
dtourne de la ralit qui ne contente ni ne rjouit ses sens. Usant
d'une imagination adroite et subtile, il s'emploie  donner  tous ses
gots une nourriture facticement convenable, prsente  ses yeux des
spectacles combins, substitue les vocations de l'odorat  l'exercice
de la vue, et remplace par les similitudes du got certaines sensations
de l'oue, pare son esprit de tout ce que la peinture, les lettres
latines et franaises ont d'oeuvres raffines, suprieures ou
dcadentes, oscille dans sa recherche d'une doctrine qui systmatise son
hypocondrie, entre l'asctisme morose des mystiques et l'absolu
renoncement des pessimistes allemands.  l'origine et au cours de cette
maladie mentale, prside la maladie physique. La nvrose aprs avoir
caus l'incapacit sociale du duc Jean, affin son intelligence jusqu'
l'amincir, apparat en lui plus ouvertement, le poursuit
d'hallucinations, le force une premire fois--dans l'pisode du voyage
bauch  Londres,-- tenter de rentrer dans la vie, l'anmie le mine et
l'accable dans une prostration finale jusqu' ce que la folie et la
phtisie le menaant--le duc Jean se rsolve sur l'ordre de son mdecin 
revenir au monde pour mourir plus lentement.

Ce livre singulier et fascinant, plein de pages perverses, exquises,
souffreteuses, d'analyses qui rvlent et de descriptions qui montrent,
peut surprendre quand on le confronte avec les oeuvres antrieures de M.
Huysmans. Il nous semble qu'il est le dveloppement, extrme mais
logique, de quelques-unes des tendances qu'accusent _En Mnage, Les
Soeurs Vatard, Marthe, Croquis parisiens_, etc. Par _ Rebours_, M.
Huysmans a marqu dans une certaine direction la frontire avance de
son talent, qui se trouve embrasser certaines rgions lointaines
apparemment extrieures.

NOTES:

[Note 14: _Revue indpendante_, 4 juillet 1884.]


I


Les procds d'art de M. Huysmans appartiennent en gnral, comme ceux
des crivains qui sont  la tte du roman,  l'esthtique raliste. Il
sait voir les personnes, les objets, les ensembles, les caractres avec
une exactitude notablement suprieure  celle des romanciers idalistes;
la vie d'un homme tant rarement tragique, il s'abstient de toute
intrigue violente ou qui comprenne d'autres incidents que ceux prouvs
par un Parisien de la moyenne; l'histoire  raconter se trouvant ainsi
rduite, M. Huysmans l'expdie en quelques phrases et consacre ses
chapitres non plus au rcit d'une srie d'vnements, mais  la
description d'une situation, d'une scne, procde non par narrations
successives avec de courtes haltes, mais par de larges tableaux relis
de brves indications d'action; et, comme tous les crivains de cette
cole,--avec de profondes diffrences personnelles,--il possde un
vocabulaire tendu et un style riche en tournures, apte, par des
procds divers,  rendre l'aspect extrieur des choses,  reproduire
les spectacles, les parfums, les sens, toutes les causes diverses et
compliques de nos sensations, de faon  les renouveler dans l'esprit
du lecteur par la voie dtourne des mots.

Mais parmi ces lments mmes qui sont les parties extrieures et
communes de toute oeuvre raliste, il en est deux, l'exactitude de la
vision et la richesse du style, que M. Huysmans a perfectionns et mens
 bout. Il n'est personne, parmi les romanciers, qui connaisse mieux
Paris dans ses banlieues, ses quartiers excentriques, ses lieux de
plaisir et de travail, dans ses aspects changeants de toutes heures, qui
sache mieux les intrieurs divers des myriades de maisons parmi
lesquelles serpentent ou s'alignent ses rues, qui porte mieux
enregistrs dans son cerveau, les physionomies, la dmarche, la
tournure, les gestes, la voix, le parler, de ses catgories superposes
d'habitants. Parmi les innombrables tableaux de Paris, les croquis et
les scnes dont regorgent les romans de M. Huysmans, il en est dont
l'exactitude frappe comme un souvenir, suscite instantanment une vision
intrieure comme une analogie ou une concidence. Dans _En Mnage_, le
dbut, o, par une nuit nuageuse, Andr et Cyprien, parcourent
lentement une rue endormie, l'aspect particulier du pav, le marchand de
vin fermant sa boutique  l'approche silencieuse de deux sergents de
ville, tandis qu'un fiacre cahote et butte sur le pav, est assurment
le rcit dtaill de la srie d'impressions que procure une rentre
tardive. Qui ne connat de son passage dans les bouillons, cette
pouvantable tristesse qu'voque une vieille femme en noir, tapie seule
dans un coin et mchant  bouches lentes un tronon de bouilli? Les
soires de la famille Vatard, celles de la famille Dsableau, o Madame,
aprs avoir lentement coup un patron, l'essaie, les sourcils remonts
et les paupires basses, sur le dos de sa fillette la faisant pivoter
par les paules, lui donnant avec son d de petits coups sur les doigts
pour la faire tenir tranquille ... pinant l'toffe sous les aisselles,
mditant sur les endroits dvolus pour les boutonnires, ont une
convaincante vracit. Il n'est presque point de page o l'on ne
constate cette justesse de vision et cette probit artistique. Que l'on
note encore le chapitre de _ Rebours_, o, par une boueuse nuit
d'automne, le duc erre par tout le quartier anglican de Paris, des
bureaux de Galignani  la taverne de la rue d'Amsterdam,--dans _Les
Soeurs Vatard_, le tumultueux intrieur d'atelier de femmes par un
matin de paye aprs une nuit blanche, la plaisante numration des
manques de tenue de l'ouvrire Cline devenue la matresse d'un monsieur
 chapeau de soie,--le bruissant tableau des Folies-Bergre dans les
_Croquis parisiens_, et les vues en grisaille de certains sites dolents
de la banlieue,--enfin, dans tous ses livres, cette qualit que M.
Huysmans est seul  possder, l'art de rendre vridiquement la
conversation, d'crire en style parl les dires d'un concierge, ou les
bavardages de deux artistes; assurment le ralisme de M. Huysmans,
semblera rigoureux, complet, et extraordinairement voisin de la nature.

Dans ce perptuel et acharn colltement avec la ralit, M. Huysmans a
contract quelques-unes des particularits de son style. Attentif aux
conversations qu'il a entendu bruire autour de lui, renseign par ses
observations sur les termes techniques des mtiers, il a retenu et su
employer tout un vocabulaire populacier, populaire, bourgeois et
artiste, amasser et dverser un trsor de mots d'argot et d'atelier qui
lui permet de noter des sensations et des motions dans la langue mme
des personnes qui la ressentent, lui fournit le mot exact ou pittoresque
qui illumine toute une phrase du charme de la bonne trouvaille. Il dira
de l'or d'une tole, qu'il est assombri et quasi saur; il dira
encore: des hommes sols turbulaient; des fleurs lui apparatront
tailles dans la plvre transparente d'un, boeuf; il pourra crire
cette phrase: Attis comme par de furieux ringards, le soleil s'ouvrit
en gueule de four, dardant une lumire presque blanche ... grillant les
arbres secs, rissolant les gazons jaunis; une temprature de fonderie en
chauffe pesa sur le logis. Il tire de l'observation des comparaisons
tonnamment justes: Elle eut  la fin des larmes, qui coulrent comme
des pilules argentes, le long de sa bouche. Comme pour tous les
artistes, le commerce avec la ralit, avec ce que l'on peut saisir par
les sens, revoir, tter et montrer avec les spectacles familiers de
l'humanit et du monde, lui a t profitable. Il a acquis  cette
connaissance de la vie, la dose de vracit qui est indispensable au
roman moderne, la force, la prcision, la richesse et le pittoresque du
style, les moyens, en somme, l'outil lui permettant d'laborer et de
raliser sa conception particulire de l'me et de la destine humaine.


II

C'est, en effet, par une psychologie particulire des personnages, par
la faon dont M. Huysmans se figure le mcanisme de l'me humaine,
exagre certaines facults, amoindrit l'action de certaines autres, que
ses romans tranchent sur leurs congnres, se sont ncessairement
revtus d'un style original et aboutissent  une philosophie gnrale
dduite jusqu'en ses extrmes consquences. Si l'on examine quelle est
l'activit commune et constante des cratures mises sur pied par M.
Huysmans, si l'on carte les traits gnraux de toute conduite humaine,
on arrive  constater qu'ils s'emploient  subir,  accumuler et  faire
revivre des perceptions, surtout des perceptions visuelles, et surtout
encore des perceptions visuelles colores ou lumineuses. Le Cyprien des
_Soeurs Vatard_, le Cyprien et l'Andr de _En Mnage_, le duc Jean de _
Rebours_ semblent tre, en fin de compte, des couples d'yeux monts sur
des corps mobiles, aboutissant  de formidables ganglions optiques, qui
pntrent toute la masse crbrale de leurs fibrilles radies. Toute
leur activit vitale aboutit  emmagasiner des visions et  en dgorger
d'anciennes,  noter des aspects,  percevoir des colorations et des
scintillements, et  voquer, dans les priodes languissantes,
d'anciennes vibrations lumineuses, entasses, endormies dans
l'arrire-fonds de la mmoire, mais vivaces et aptes  reparatre  la
suite d'une association d'ides, comme les altrations d'un papier
sensibilis, sous l'action d'un ractif.

Cette conception de l'me humaine est, chez M. Huysmans, primordiale et
irrpressible. S'il met en scne des personnages que leur manque de
culture rend incapables d'observations minutieuses, dont les yeux
rudimentaires ne savent point voir; il intervient, dcrit en personne,
sensation par sensation, les tableaux que ces obtus spectateurs
contemplent, et marque ensuite en raliste exact le peu d'intrt
qu'veille chez eux ce spectacle inaperu. Il raconte en ses couleurs,
son agitation et ses clameurs, la vue du cours de Vincennes par un jour
de foire, puis: Tout cela tait bien indiffrent  Dsire. Il dessine
en d'admirables pages le va-et-vient, les jets de vapeur, les
escarbilles volantes, la course acclre ou contenue des locomotives,
toute la vie grandiose et fantastique de la gare de l'Ouest  la tombe
de la nuit, et conclut: Anatole rflchissait.

Mais, d'autres fois, la perfection de sa vision l'emporte au-del de la
vraisemblance. Il prte  ses ouvrires l'acuit et la dlicatesse
oculaires qu'il possde, leur attribue, dans les contemplations
auxquelles il les soumet, les plus rares qualits d'observateur. Ses
brocheuses dvisagent admirablement l'employ de la maison Crespin qui
vient leur rclamer de l'argent; Dsire et Auguste, au moment de
s'prendre, se dtaillent mutuellement en physionomistes consomms.
Dsire, conduite au thtre Bobino, peroit la silhouette de la
chanteuse, avec les omissions et les insistances d'un peintre
intransigeant, puis les dtails de sa toilette, comme une personne
situe dans la coulisse. Visiblement, M. Huysmans ne trouvait pas 
loger dans ces mes troites, tout l'panouissement de ses qualits de
peintre verbal. Il se mit  l'aise dans _En Mnage_ et eut recours aux
artistes.

Assurment, jamais Paris n'a t fouill, dcrit, dcouvert, examin
dans ses dtails et repris dans ses ensembles, analys et synthtis
comme en ce beau livre, par le peintre Cyprien Tibaille et le
littrateur Andr Jayant. Tout y apparat, depuis l'appartement de
garon artiste o Andr s'installe aprs sa msaventure conjugale,
jusqu' la place du Carrousel o il va promener sa nostalgie fminine et
contempler le merveilleux et terrible ciel qui s'tendait au soleil
couchant par de l les feuillages noirs des Tuileries ..., les ruines
dont les masses violettes se dressaient troues sur les flammes
cramoisies des nuages; depuis le brouhaha d'un caf du Palais-Royal le
soir, jusqu' ces taches lumineuses que la nuit, les fentres claires,
dans les maisons noires font passer devant le, voyageur d'impriale. Ce
livre avec lequel on pourra toujours restituer la physionomie exacte du
Paris actuel, nous donne l'aspect intime de la rue le matin quand les
cafs s'ouvrent sur le passage des ouvriers et des filles dcouches la
nuit au moment des rentres tardives, le soir  l'heure discrte ou des
messieurs bien mis embotent le pas d'ouvrires en cheveux, au
crpuscule, o dserte et morte, elle sche d'une averse sous la flambe
jaune du soleil couchant; il nous donne les boutiques, les ateliers, le
garni d'un peintre, les brasseries, les restaurants, l'appartement d'une
fille, celui d'un employ, tout le dedans et le dehors de la capitale du
monde moderne.

Et ce livre qui se rsume en une accumulation de tableaux colors et
mouvements, n'a pas suffi  assouvir la passion descriptive de M.
Huysmans. De mme que les stratgistes et les joueurs d'checs
suprieurs ddaignent les rencontres relles o l'imprvu altre la
beaut des calculs et satisfont leurs aptitudes logiques, par la
solution de problmes factices, M. Huysmans s'est dtourn de copier la
ralit, qui ne rpondait point  ses exigences sensuelles, et s'est
fabriqu dans _ Rebours_, des objets de perception invents et
parfaits. Par d'adroites combinaisons de choses relles, en liminant
tout ce qui dans l'art et la nature, tait pour lui dnu d'motion
agrable, il a cr des visions et des perceptions artificielles, qui,
labores de propos dlibr, se sont trouves en harmonie parfaite avec
ses facults rceptives et les aptitudes de son style.

Il semble ici que la limite de l'art de voir et de rendre est atteinte.
Le boudoir o des Esseintes recevait ses belles impures, le cabinet de
travail o il consume ses heures  rvoquer le pass, ou  feuilleter de
ses doigts ples, des livres prcieux et vagues, cette bizarre et
expditive salle  manger, dans laquelle il trompe ses dsirs de voyage,
la dsolation d'un ciel nocturne d'hiver, le moite accablement d'un
aprs-midi d't, les floraisons monstrueuses dont se hrissent un
instant les tapis, les vocations visuelles et auditives de certains
parfums ariens et liquides, et par dessus tout ces phosphoriques pages
consacres aux peintures orfvres de Moreau,  certains tnbreux
dessins de Redon,  certaines lectures prestigieuses et suggestives;
ici le style de M. Huysmans fulgure et chatoie, passe, pour employer une
de ses phrases, tous feux allums.

Dans l'effort pour rendre toutes les sensations dont les choses
affectent ses appareils sensoriels et crbraux, M. Huysmans atteint 
une locution consomme, orientale et suprieure.

Il a d'admirables trouvailles de mots; par l'appariement des paroles, il
sait rendre la nature du choc nerveux brusque ou lent, dont l'affectent
ses sensations. Certaines phrases ptaradent et font feu des quatre
pieds: La horde des Huns rasa l'Europe, se rua sur la Gaule, s'crasa
dans les plaines de Chlons, o Atius la pila dans une effroyable
charge. La plaine gorge de sang moutonna comme une mer de pourpre; deux
cent mille cadavres barrrent la route, brisrent l'lan de cette
avalanche qui, divise, tomba clatant en coups de foudre sur l'Italie,
o les villes extermines flambrent comme des meules. D'autres phrases
coulent lentement comme des larmes de miel: Cette pice o des glaces
se faisaient cho et se renvoyaient  perte de vue dans les murs des
enfilades de boudoirs ross, avait t clbre parmi les filles, qui se
complaisaient  tremper leur nudit dans ce bain d'incarnat tide
qu'aromatisait l'odeur de menthe dgage par le bois des meubles.
D'autres encore sont agites et cursives: Glissant sur d'affligeantes
savates, ce laveur s'enfona dans un va-et-vient furieux de garons,
lancs  toute vole, hurlant boum, jonglant avec des carafons et des
soucoupes, blouissant avec la blanche trajectoire de leurs tabliers.

Mais c'est surtout la sensation colore que M. Huysmans est parvenu 
reproduire intgralement par l'artifice des mots. Assurment cette
phrase peut rivaliser avec les pigments qu'elle dcrit: Des branches de
corail, des ramures d'argent, des toiles de mer ajoures comme des
filigranes et de couleur bise, jaillissent en mme temps que de vertes
tiges supportant de chimriques et relles fleurs, dans cet antre
illumin de pierres prcieuses comme un tabernacle, et contenant
l'inimitable et radieux bijou, le corps blanc, teint de rose aux seins
et aux lvres, de la Galate, endormie dans ses longs cheveux ples. Et
encore: Sur sa robe triomphale, couture de perles, ramage d'argent,
lame d'or, la cuirasse des orfvreries dont chaque maille est une
pierre, entre en combustion, croise des serpentaux de feu, grouille sur
la chair mate, sur la peau rose th, ainsi que des insectes splendides,
aux lytres blouissantes, marbrs de carmin, ponctus de jaune aurore,
diaprs de bleu acier, tigrs de vert paon.

Mais, outre cette virtuosit gnrale, M. Huysmans a conu un type de
phrase particulier, o par une accumulation d'incidentes, par un
mouvement pour ainsi dire spiralode, il est arriv  enclore et 
sertir en une priode, toute la complexit d'une vision,  grouper
toutes les parties d'un tableau autour de son impression d'ensemble, 
rendre une sensation dans son intgrit et dans la subordination de ses
parties: Sur le trottoir des couples marchaient dans les feux jaunes et
verts qui avaient saut des bocaux d'un pharmacien, puis l'omnibus de
Plaisance vint, coupant ce grouillis-grouillos, claboussant de ses deux
flammes cerise, la croupe blanche des chevaux, et les groupes se
reformrent, trous  et l par une colonne de foule se prcipitant du
thtre Montparnasse, s'largissant en un large ventail qui se repliait
autour d'une voiture que charroyait en hurlant un marchant d'oranges.
Ou encore: Tout va de guingois chez elle; ni moellons, ni briques, ni
pierres, mais de chaque ct, bordant le chemin sans pav creus d'une
rigole au centre, des bois de bateaux marbrs de vert par la mousse et
plaqus d'or bruni par le goudron, allongent une palissade qui se
renverse entranant toute une grappe de lierre, emmenant presqu'avec
elle la porte, visiblement achete dans un lot de dmolitions et orne
de moulures dont le gris encore tendre perce sous la couche de hle
dpose par des attouchements de mains successivement sales. Le souple
enlacement de cette sorte de phrase, est sans gal. Elle est le produit
dernier et la preuve de cette facult rceptive que nous avons
constate; elle est la sensation mme absorbe, labore dans
l'intelligence, et projete au dehors telle quelle.

Mais ce tour de force descriptif russit avec une perfection et une
frquence qui constituent dj une anomalie. Que l'on revienne, en
effet, de l'analyse des personnages de M. Huysmans,  l'homme normal,
chez qui la sensation perue en gros et  la hte, est transforme par
un travail conscient ou inconscient en volonts, en actes, en une
conduite et une carrire; le point morbide des cratures romanesques
apparat. L'panouissement de leurs facults rceptives a touff toutes
leurs autres nergies, les a rduites  la vie vgtative d'une plante
passive par essence, rgie et affecte par tout ce qui l'entoure,
dpendant des aubaines du ciel et du hasard de sa situation.  mesure
que M. Huysmans rend ses personnages plus nerveux, c'est--dire plus
soumis et plus directement sensibles aux impressions externes, il est
forc d'attnuer leur force de volont, de les dcrire plus incapables
de tirer de leurs sensations de forts et persistants mobiles d'agir.
Tandis que dans ses premiers livres, l'organisme humain reste  peu prs
intact, dans ses derniers il le doue d'tranges timidits, d'une
mollesse constante, d'un acquiescement rsign  toutes les
vicissitudes, d'une absolue dpendance des circonstances extrieures,
qui se traduit autant par l'incapacit d'Andr  travailler dans un
appartement neuf, que par l'intolrable malaise qu'il ressent  vivre
seul, sans le bruissement d'un jupon de femme autour de lui. Dans _
Rebours_, cette dysnergie est consomme; des Esseintes est une pure
intelligence sensible et ne tente dans tout le livre qu'un seul acte
volontaire, qu'il laisse inaccompli: celui de se rendre  Londres. De
leur impuissance volitionnelle, on peut dduire leur incapacit de vivre
dans la socit, leur aspiration, vaine pour les uns, satisfaite pour
des Esseintes, vers une existence monacale, solitaire et recluse, enfin
leur absolu pessimisme, leur misanthropie acerbe, leur dgot de toute
vie active.


III

En cette psychologie du pessimiste, qui juge la vie mauvaise en soi,
rpugne aux contacts sociaux, mprise ou bafoue les tres les plus
sains, plus borns et robustes, plus aptes  agir et  jouir de concert,
M. Huysmans dploie une pntrante finesse d'analyse et fait certaines
dcouvertes que n'ont point prvues les psychologues et alinistes
spciaux de l'hypocondrie.

Il assigne  ses personnages le temprament habituel des mlancoliques
agits, une anmie partielle ou totale, une dbilit turbulente, un
systme nerveux faible, c'est--dire excitable par des causes minimes;
pour le plus caractris de ses malades, le duc des Esseintes, M.
Huysmans a recours  la symptomatologie de la nvrose, qui est, en
effet, habituellement accompagne de mlancolie  son dbut.

Sur cette base physique dont les traits gnraux seuls sont constants,
M. Huysmans tablit le caractre de ses personnages. Il leur assigne le
trait principal du temprament pessimiste, celui de ne pouvoir tre
affect que de sensations dsagrables ou douloureuses, mme pour des
objets qui n'ont en soi rien de hassable (J. Sully, _le Pessimisme_).
Dans les _Soeurs Vatard_ la devanture d'une boutique de ptisserie est
dcrite en termes de dgot. Dans _En Mnage_, Cyprien, revenant d'une
soire, dblatre contre les diverses catgories des personnes qu'il y a
aperues, avec une amusante partialit. Plus tard, au Luxembourg, comme
il passe en revue avec Andr, ses souvenirs d'cole, qu'ils voquent
avec horreur, il finit par affirmer que tous ses camarades sont
ncessairement ruins et en peine d'argent. Les fleurs rares et tranges
dont le duc Jean garnit son vestibule, ne lui prsentent que des images
de charnier et d'hpital: Elles affectaient cette fois une apparence de
peau factice sillonne de fausses veines; et la plupart comme ronges
par des syphilis et des lpres, tendaient des chairs livides, marbres
de rosoles, damasses de dartres; d'autres avaient le teint rose vif
des cicatrices qui se ferment, ou la teinte brune des crotes qui se
forment; d'autres taient bouillonnes par des cautres, souleves par
des brlures; d'autres encore montraient des pidmies poilus, creuss
par des ulcres et repousss par des chancres; quelques-unes enfin
paraissaient couvertes de pansements, plaques d'axonge noire
mercurielle, d'onguents verts de belladone, piques de grains de
poussire, par les micas jaunes de la poudre d'iodoforme.

De mme que le temprament craintif est dispos  ne voir dans l'avenir
que des causes d'effroi, le temprament malheureux ne prsage que des
dceptions. Dans _En Mnage_, Cyprien met sur une nouvelle conqute
d'Andr, sur les motifs qui font revenir  ce dernier une ancienne et
dsirable matresse, des hypothses sinistres, qu'il s'irrite de ne
point voir se raliser. Et passant de cas particuliers  l'ensemble
gnral, les personnages de M. Huysmans n'aperoivent la vie que comme
une suite d'infortunes. 11 faut lire,  ce propos, les plaintes de M.
Folantin, dans _ Vau l'eau_, ou le passage suivant de _ Rebours_, qui
est un exemple parfait du paralogisme pessimiste, consistant  ter d'un
ensemble toute bonne qualit, et  le dclarer ensuite mauvais:

Il ne put s'empcher de s'intresser au sort de ces marmots et de
croire que mieux et valu pour eux que leur mre n'et pas mis bas.

En effet, c'tait de la gourme, des coliques et des fivres, des
rougeoles et des gifles, ds le premier ge; des coups de bottes et des
travaux abtissants, vers les treize ans; des duperies de femmes, des
maladies et des cocuages, ds l'ge d'homme; c'tait aussi, vers le
dclin, des infirmits et des agonies, dans un dpt de mendicit ou
dans un hospice.

Et, chose singulire, cette vue exclusive des misres humaines
n'inspire aux pessimistes de M. Huysmans aucune compassion pour leurs
semblables: Comme toute impression morale est pnible 
l'hypocondriaque, dit Griesinger dans son _Trait des maladies
mentales_, il se dveloppe chez lui une disposition  tout nier et 
tout dtester. Aussi M. Huysmans a-t-il soin d'entourer ses personnages
de comparses ridicules et odieux, ou de les isoler entirement; et ni
les uns ni les autres ne mnagent  la socit des railleries qui
tournent rapidement en dnonciations colres. Ils sont convaincus de
l'avortement fatal de l'effort humain, dnigrent ses succs
ncessairement partiels, dnoncent toutes les institutions nationales,
contestent la possibilit du progrs et aboutissent, quand ils formulent
la thorie gnrale de leurs sentiments, aux anathmes du catholicisme
ou  ceux plus absolus et aussi peu fonds de Schopenhauer.

Tous ces traits du pessimisme, connus dj, sont rassembls, coordonns,
caractriss et montrs avec un art merveilleux et pntrant dans les
livres de M. Huysmans. Mais il est un point qu'il a dcouvert:
l'influence du pessimisme sur le got artistique. Par un choc en retour
imprvu mais lgitime, de mme que les spectacles communment tenus pour
beaux dplaisent au mlancolique, les spectacles jugs laids par les
gens  temprament heureux doivent confirmer l'tat d'me o il se
complat, le dispenser de toute ngation et de toute rvolte, voquer sa
tristesse et la laisser s'pancher. Le peintre Cyprien n'est  l'aise
que devant certains spectacles douloureux et minables; il prfre la
tristesse des girofles schant dans un pot, au rire ensoleill des
roses ouvertes en pleine terre;  la Vnus de Mdicis, le trottin, le
petit trognon ple, au nez un peu canaille, dont les reins branlent sur
des hanches qui bougent; formule son idal de paysage en ces termes:
Il avouait d'exultantes allgresses, alors qu'assis sur le talus des
remparts, il plongeait au loin ... Dans cette campagne, dont l'piderme
meurtri se bossle comme de hideuses crotes, dans ces routes corches
o des tranes de pltre semblent la farine dtache d'une peau malade,
il voyait une plaintive accordance avec les douleurs du malheureux,
rentrant de sa fabrique reint, suant, moulu, trbuchant sur les
gravats, glissant dans les ornires, tranant les pieds, trangl par
des quintes de toux, courb sous le cinglement de la pluie, sous le
fouet du vent, tirant rsign sur son brle-gueule.

Et sur ce dolent idal, des Esseintes renchrit encore: Il ne
s'intressait rellement qu'aux oeuvres mal portantes, mines et
irrites par la fivre ... se disant que parmi tous ces volumes qu'il
venait de ranger, les oeuvres de Barbey d'Aurevilly taient encore les
seules dont les ides et le style prsentassent ces faisandages, ces
taches morbides, ces pidmies tals, et ce got blet, qu'il aimait tant
 savourer parmi les crivains dcadents. Cette phrase est prcde
d'une intressante liste d'auteurs latins de l'agonie de l'empire, et
d'une numration d'auteurs franais dans laquelle se coudoient
curieusement des crivains catholiques qui n'ont d'intrt que pour des
antiquaires en ides et en style, quelques potes rellement dcadents
comme Paul Verlaine dont certains volumes ont les subtilits mtriques
et le niais bavardage des derniers hymnographes byzantins, et une bonne
partie de ce que la littrature contemporaine a produit de suprieur et
de raffin. En effet, par une nouvelle contradiction apparente, c'est au
raffinement le plus fastidieusement dlicat, qu'aboutit, en fin de
compte, le pessimisme tudi par M. Huysmans, comme un arbuste
souffreteux et effeuill culmine en une radieuse fleur.

M. James Sully a trs exactement marqu que le dernier mobile du
pessimisme est le dsir que tout soit parfaitement bon, le souci de
choses infiniment meilleures que celles existantes. Aussi, le pessimiste
a-t-il plus de chances que l'optimiste de dcouvrir et d'apprcier les
choses exquises, pourvu, qu'elles n'aient pas veill une admiration
trop gnrale, qui offusque sa misanthropie. C'est par cette
vulgarisation que des Esseintes s'est dtourn des tapis d'Orient et des
eaux-fortes de Rembrandt. Mais, par contre, personne plus que lui n'aura
plus d'audace  se mettre au-dessus du got public,  aller droit  ce
qui est excellent. De l le raffinement, la recherche, la trouvaille,
l'amour des belles choses indites, de tout ce qui, dans le domaine
artistique,--plus ouvert  la perfection que la nature parce que plus
inutile,--se rapproche clandestinement de la supriorit absolue,
satisfait certains gots trs nobles de la nature humaine, lui procure
les plus complexes c'est--dire les plus belles motions esthtiques. Ce
raffinement, _ Rebours_ en est le catchisme et le formulaire; tout ce
qui, dans la ralit, peut meurtrir une me dlicate est cart de ce
prcieux livre, est assourdi, amolli, sublim et assuavi. 
d'imparfaites sensations naturelles sont substitus d'indirects et
subtils artifices. Toutes les ralits y deviennent lgres et
flatteuses, depuis le vermeil expirant des cuillres  th, jusqu' la
coupe bnigne de la coiffe de la domestique, depuis la splendeur
assourdie des ameublements, les gaufrages des tentures, le mystrieux
rayonnement des tableaux,  cette bibliothque enfermant sous la beaut
des reliures d'inestimables livres  l'exquisit des liqueurs bues, des
parfums inhals, des penses voques et contemples.

Et de ce sens du raffinement, M. Huysmans tire les dernires beauts de
son style, qui se trouve joindre ainsi le dlicat au populaire. Par la
lecture de certains livres de thologie, de certains volumes de posie
savante, par de justes inventions, il enrichit et pare son langage, de
vocables assoupis, longuement harmonieux et doux; il les sertit et les
associe en de lentes phrases, qui joignent le poli soyeux des mots,  la
suavit de l'ide: Sous cette robe tout abbatiale signe d'une croix et
des initiales ecclsiastiques: P.O.M.; serre dans ses parchemins et
dans ses ligatures de mme qu'une authentique charte, dormait une
liqueur couleur de safran, d'une finesse exquise. Elle distillait un
arme quintessenci d'anglique et d'hysope mles  des herbes marines
aux iodes et aux bromes alanguis par des sucres, et elle stimulait le
palais avec une ardeur spiritueuse dissimule sous une friandise toute
virginale, toute novice, flattait l'odorat par une pointe de corruption
enveloppe dans une caresse tout  la fois enfantine et dvote. Il
parvient  rendre par de prcises correspondances sensibles certaines
sensations apparemment impalpables: Muni de rimes obtenues par des
temps de verbes, quelquefois mme par de longs adverbes prcds d'un
monosyllabe, d'o ils tombaient comme du rebord d'une pierre, en une
cascade pesante d'eau; ou, plus immatriellement encore: Dans la
socit de chanoines gnralement doctes et bien levs, il aurait pu
passer quelques soires affables et douillettes. Et c'est ainsi arm
des plus fins outils  sculpter la pense, que M. Huysmans est parvenu 
crire ce surprenant chapitre VII de _ Rebours_, qui, racontant les
intimes fluctuations d'me d'un catholique incrdule, dvotieux et
inquiet, marque le cours de penses de thologie ou de scepticisme, par
une succession de prcises images, accomplissant le tour de force de
seize pages de la plus subtile psychologie, crites presque constamment
en termes concrets.

Repassant en sens inverse par les parties dgages dans notre analyse,
revenant du plus complexe au plus simple, que l'on saisisse maintenant
en son ensemble, en son accord et sa particularit spcifique,
l'organisme intellectuel qui vient d'tre tudi. Il se rsume,
semble-t-il, en une srie de facults perceptives de moins en moins
tendues, provoquant des tats motionnels de plus en plus intenses. Sur
la base d'un ralisme rigoureux, d'une aptitude singulire  apercevoir
le monde ambiant, en son aspect vritable et  ressentir un plaisir
gnral  la dcrire, s'tage une facult visuelle plus spcialise,
plus dlicate, source de plus de joie et de plus d'efforts, celle de
sentir et de retenir de prfrence des sensations colores. Une facult
visuelle plus restreinte encore, et dont les effets motionnels de
colre et de comique, semblent dpasser l'intensit, rend M. Huysmans
apte  distinguer,  har et  railler dans les objets et les tres ce
qu'ils peuvent avoir de laid, d'odieux et d'imparfait. Enfin, par un
juste retour, de cette vision du dfectueux,  la suite d'une
limination extrmement rigoureuse de tout dchet et de toute tare, M.
Huysmans acquiert l'acr discernement et l'intense jouissance des
choses suprieurement belles et rares, le raffinement, qui, comme la
pointe d'un cne, concentre, termine et raccorde toutes les lignes de
son organisation intellectuelle.

Et toutes ces proprits caches d'une me muette, se manifestent en ce
corps des intelligences littraires, le style. Il s'enrichit et
s'affermit au contact de la ralit, se colore, s'inflchit et s'agite,
pour rendre l'infinie complexit de dlicates visions, s'irrite et
s'nerve devant certains spectacles dtests, se subtilise, s'adoucit
et s'enrichit encore, devient opulent et onctueux pour rendre la grce
resplendissante d'une certaine beaut suprieure, extraite et sublime.

Dans les ractions et les mlanges de toutes ces nergies et ces
capacits, dans leur ajustement et leur coordination, rside, il me
semble, la physionomie intime d'un des jeunes artistes les plus
originaux de notre temps. Il me parat que M. Huysmans, par son dernier
livre surtout, a donn plus que des promesses de talent; on peut
lgitimement compter, sans illusion amicale, que ses travaux aideront 
maintenir et  exalter l'excellence actuelle de notre cole littraire.





LA COURSE DE LA MORT[15]


Un roman parat qui, s'cartant des nombreuses oeuvres imites des
esthtiques admises, est original par le cas psychologique qu'il tudie
et inaugure, avec les quelques livres marquants de ceux qui dbutent, un
nouveau style et un nouvel art. On n'en parle gure et cependant cette
oeuvre est encore un indice,  l'heure actuelle, de l'tat d'esprit
d'une partie des jeunes gens, de leurs voeux artistiques et du but
auquel ils vont. La _Course  la Mort!_ le nouveau roman de M. Edouard
Rod, est ce livre  la fois singulier et actuel, dgag des anciennes
modes et dcrivant, en de pntrantes analyses, la phase la plus rcente
du mal et de la passion de ce sicle: le pessimisme.

crite comme une autobiographie, en une srie de notes parses que relie
 peine un rcit d'amour tnu et bizarre, la _Course  la Mort_ est
l'histoire d'un jeune homme en qui le pessimisme latent de cette
poque, portant ses dernires atteintes, devient ressenti et raisonn,
envahit et strilise le domaine des sentiments, frappe d'une atonie
dfinitive l'me qu'il a mortellement charme.

Le hros du livre est  la fois raisonneur et analyste. S'aidant de
Schopenhauer, il s'efforce de mettre sa mlancolie en systme et de se
faire illusion sur les causes de son humeur par un expos didactique,
qui dmontre en toutes choses la cause ncessaire du mal. Cet apparat
scientifique n'est qu'un semblant; le pessimisme que dcrit la _Course 
la Mort_ a d'autres origines qu'une conviction spculative. Celui que ce
livre nous confesse est atteint plus profondment que dans son
intelligence; il est malade de la volont et de la sensibilit, il se
sait vaguement frapp au centre de son tre et s'entend  dmler dans
la contemplation de sa ruine morale les plus secrets symptmes.

Il ne profre plus les plaintes d'il y a un demi-sicle, il n'accuse ni
le monde, ni la socit, ni la destine. Il ne reproche pas aux hommes
de ne point le comprendre, il rve  peine de vivre une existence enfin
fortune, dans des sicles passs, en des contres distantes. Aprs tous
ses prdcesseurs il devine le premier que son mal est en lui et
qu'aucune variation fortuite dans les circonstances ne l'en gurirait.

Sachant les hommes innocents de sa tristesse il consent  les plaindre
de subir comme lui tout l'odieux d'une existence qu'il hait, et dont le
console le seul et vain souci de se connatre.

L'impuissance de sa volont, qui est la cause et le fond de son
infortune, est par lui subtilement analyse; il distingue le penchant 
suppler aux actes par de vagues rves, sa dpravation morose qui le
porte  se regarder faire dans le peu qu'il fait et  se rendre ainsi de
plus en plus incapable de toute action spontane; enfin apparat ce
dernier symptme de la dcadence volitionnelle, la lassitude anticipe,
le dgot prventif qui dtournent mme de tout dsir, de tout rve
d'entreprise et bornent dfinitivement en son incapacit le malade et le
moribond que M. Rod tudie: Oui, le dsir et le dgot se touchent,
alors de si prs qu'ils se confondent et ne font plus qu'un et je les
sens qui me travaillent tous les deux  la fois. Ma chair encore
frmissante des vrilles de celui-l, s'apaise dans le lit d'insomnies et
de cauchemars o celui-l la pousse. Ma pense en marche s'arrte
soudain et recule meurtrie comme un bataillon dcim dans une embuscade,
jusqu'aux retranchements du silence. O est la force qu'une seconde
j'avais sentie en moi?...  la fin le dgot reste seul; comme une
ombre se mouvant dans une lueur trs ple, il grandit, il devient
ruineux, il absorbe tout, le prsent et l'avenir, ce qui est et ce qui
pourrait tre, il tend jusqu' d'invisibles limites son envahissante
obscurit et sa main pesante m'crase dans ces tnbres manes de lui.

De la volont le mal s'tend aux motions. Le pessimisme de M. Rod
arrive  ce dernier repliement sur soi, o s'interrogeant sans cesse,
oubliant de vivre  force de s'analyser, il en vient  ne plus tre sr
de ses propres sentiments; les dsirs remuent  peine et s'tiolent, les
passions deviennent circonspectes et douteuses. C'est une priode d'une
de ces quivoques et indcises amours qui donne au livre sa trame.

       *       *       *       *       *

Par son intrigue encore ce roman est original et se distingue surtout du
_Werther_ et de l'_Obermann_ du commencement de ce sicle.

L'trange hros de la _Course  la Mort_ n'aime pas, on doute du moins
qu'il aime et se sent douter, interroge sans cesse son ple coeur, ne
sait que rsoudre et se rsigne  son atonie. Il oscille et hsite; il
est des heures o les dernires ondes de son sang, les regards profonds
de celle qui passe dans sa vie, lui font pressentir l'closion d'une
forte et douloureuse passion; puis ce qui tressaille en lui s'apaise, il
se dissque, il analyse en lui les derniers frmissements de son me et
la voit se calmer sous son introspection; puis des paroles ordinaires de
Ccile N..., un geste disgracieux le repoussent et, se souvenant de
l'ancienne thorie de Schopenhauer sur l'amour, il pntre  cette vue
profonde et clairement conue que c'est l'hostilit et non l'attrait qui
rgne entre les sexes. De plus douces motions reviennent, il est
ressaisi par le charme, enlac par l'illusion, il veut vivre, se
redresser, sortir de son suaire, mais il se butte de nouveau, s'arrte,
bauche un geste de renoncement et mdite son impassibilit jusqu' ce
que la mort de Cline N..., vienne dtruire ce vestige d'amour et
rsoudre les contradictions de son me en une longue harmonie de
regrets.

Que l'on observe combien cette nouvelle intrigue a t pressentie des
jeunes romanciers.

Des livres de M. Huysmans o l'amour ne joue aucun rle, et dont le
dernier analyse un solitaire,  cet admirable roman de M. Albert Pinard,
_Madame X..._ qui est l'histoire de deux tres dont aucun ne peut
subjuguer l'autre en un aveu, d'autres oeuvres encore affirment une
nouvelle manire d'envisager les relations passionnelles qui diffrent
de celles des anciens romans en ce que la femme n'est plus l'tre
asservissant et dominateur que prsentent les de Goncourt et Zola. Et si
l'on joint  cette originalit fondamentale celle du faire, le style,
qui n'est plus ni color, ni abandonn au rendu des choses visibles,
mais abstrait et apte  figurer les faits de l'me,--des procds qui ne
sont pas la description, mais l'analyse psychologique et rapprochent
ainsi la _Course  la Mort_ des dernires oeuvres de M. Bourget, on
aperoit combien le nouveau livre de M. Rod est significatif et actuel.

       *       *       *       *       *

Cette oeuvre va de nouveau faire dplorer le pessimisme du temps.

Des gens aussi incomptents que M. Dionys Ordinaire vont disserter sur
les tendances de la jeunesse et on en cherchera l'origine dans quelque
chose d'aussi insignifiant que la politique.

Il convient peut-tre de dire que la jeunesse littraire est pessimiste
comme le furent en 1830 les jeunes romantiques et en 1850 les
ralistes, et plus tt encore la pliade des Parnassiens. Et si l'on
veut remonter plus haut, si l'on rflchit, quel abme spare la
littrature franaise de ce sicle de celle des poques passes, on
trouvera au pessimisme contemporain assez d'ascendants pour se
convaincre que la tristesse est l'essence mme du nouvel art, et
peut-tre de tout art noble.

Ce pessimisme qui, certes, n'empche pas les honntes gens de goter les
joies qu'ils peuvent avoir est la source de toutes nos oeuvres
magistrales; il a volu, de tapageur et thtral qu'il tait au dbut
de la nouvelle priode,  une phase plus calme et plus fire qui prte
aux vers rcents un chant plus intime et fournit  l'analyse des mes
plus profondes. Dans la reprsentation de ce mal--et quel livre
_intressant_ n'est pas un peu pathologique--M. Rod est parvenu 
montrer de nouvelles phases et de plus intimes dchirements.

Avec d'autres, il inaugure dans le roman,  ct de l'tude de l'amour,
qui en restera la tche et le prestige, l'tude de la haine qui commence
 sourdre entre l'homme et la femme  une poque o ils aperoivent
l'antagonisme de leurs intrts sociaux et devinent l'hostilit de leurs
fonctions vitales.

Certains vers de la Justice de Sully Prudhomme commentant certaines
pages de Darwin, sont la prface de cette nouvelle tendance. Il nous
parat intressant de la signaler et d'en dsigner les reprsentants.

NOTES:

[Note 15: _Vie moderne_, 25 juillet, 1851.]





PANURGE[16]

Panurge toit de nature moyenne, ny trop grand, ny trop petit, et avoit
le nez aquilin, fort,  manche de rasoir, et pour lors toit de l'ge de
trente-cinq ans ou environ, fin  dorer comme dague de plomb, bien
galant homme de sa personne, sinon qu'il toit quelque peu paillard et
sujet de nature  ce qu'on appeloit en ce temps l:

    Faute d'argent c'est douleur non pareille.

Toutefois, il avait soixante-trois manires d'en trouver tousjours 
son besoin, dont la plus honorable et la plus commune toit par faon de
larrecin furtivement faict; malfaisant, pipeur, buveur, batteur de
pavez, ribleur s'il en toit  Paris; au demeurant le meilleur fils du
monde et toujours machinoit quelque chose contre les sergeants et contre
le guet.

Et aprs ce portrait sommaire, viennent  la dbandade, les mille
aventures drolatiques o ce vritable hros de Rabelais se dessine 
gros traits, menant  Paris le train bouffon de l'colier de l'poque,
puis partant pour les pays de la fable contre le roi des Dipsodes, puis
s'embarrassant dans cette pineuse question du mariage, et parcourant
pour s'amuser dans son dessein tout l'archipel d'les peuples  souhait
des innombrables tres allgoriques dont Rabelais tenait  rire; en
somme la plus durable et la plus humaine des caricatures normes qui
s'talent dans le brviaire des beuveurs trs illustres et et vrolez
trs prtieux.

Panurge est besoigneux, de petite extraction; il n'a rien de la
dbonnairet massive que donnent  Pantagruel sa force de gant et sa
naissance. Maigre, corn et taciturne faute de danare, ses apptits
famliques, maintenant qu'un coup du sort l'a jet dans la domesticit
d'un grand seigneur, rclament des satisfactions prodigieuses. Aussi
faut-il suivre dans le rcit, ses ripailles perptuelles, ses
incessantes invitations  la coupe, ha buvons, ses festins de gros
mangeur quand il a conquis  la guerre un chteau et des biens: Il se
ruinait en mille petits banquets joyeux et festoyements, ouverts  tous
venants, mmement  tous bons compagnons, jeunes fillettes et mignonnes
galloises, abattant bois, prenant argent d'avance, mangeant son bled en
herbe.

Ces belles bombances ne ressemblent ni au fastes de Timon d'Athnes, ni
aux rceptions du vieux Capulet. Panurge a beau s'tre frott aux nobles
et aux coliers, il est rest bohme de petite race, de probit
variable, avec la lchet gaye d'impudence des Scapin, et rancunier
par surcrot, comme le dmontre l'pisode de Dindenaut et de ses
moutons, lesquels tous furent pareillement en mer portez et noyez
misrablement.

       *       *       *       *       *

Mais sous cet air d'aigrefin, Panurge cache l'me la plus libre et la
plus railleuse. Il est l'irrespect mme, gausseur sceptique, incrdule,
attaquant, ds la Renaissance, tout ce que le dix-huitime sicle devait
si agrablement meurtrir. Il y voit si clair, avec une intelligence si
nette  trouver en tout le bouffon et le ridicule, qu'il ne respecte pas
mme cette chose minemment vnrable, la force. Sous Franois Ier, il
parodie la royaut, fait d'Anarche roi des Dipsodes pris  la guerre,
gentil crieur de saulce verte et l'exprience russit  souhait: et
fut aussi gentil crieur, qui ft oncques vu en Utopie; mais l'on m'a dit
depuis que sa femme le bat comme pltre, et le pauvre sot ne s'ose
dfendre, tant il est niais. Ni l'glise, ni les gens de loi, les
papimanes, les papegauts, les evegauts, les saintes dcrtales, les
chats fourrez et chicanous, ne lui inspirent plus de retenue. Toute
puissance tablie lui donne  rire, avec des mots si crus, une ironie si
cre, que la salissure reste ineffaable.

Et cependant, si Panurge est sceptique c'est sans contention d'esprit et
sans insistance. Avec son gros frre Jean des Entommeures, ce dont il se
proccupe en somme aprs avoir bu et raill, c'est de choses plus
personnelles, de la grande aventure qu'il apprhende, de son mariage,
ou, plus prcisment, de ne point s'adonner  mlancholie, de chasser
toute altration d'me, de vivre gaillardement en une profonde quitude
d'esprit. Remde  fcherie? Cette question qu'il propose  Pantagruel
prs de l'le Caneph, est bien celle qui l'intrigue, et qu'il rsout
sans cesse, par son insouciance, un grand manque de scrupules, cette
parfaite lgret et indolence d'me, qu'on appelle avoir de la
philosophie; certaine gayet d'esprit, dit Rabelais, conficte en
mespris des choses fortuites, pantagrulisme sain et dgourt, et prt 
boire, si voulez.

       *       *       *       *       *

Derrire ce personnage, grossi en caricature et dcrit de verve, il y a
plus qu'une imagination de Rabelais. Panurge rassemble quelques-uns des
traits les plus permanents et les plus rarement retracs de l'ancien
caractre franais.

Si l'on carte tout ce que ce type a d'ignoble et d'excessif, que l'on
considre l'adresse de ses machinations, ses malices, ses rparties, sa
faon de considrer les femmes, oscillant entre la galanterie et la
mfiance, son scepticisme superficiel, ce sont l autant de faons de
penser franaises. Les cours qui ont faonn notre race, ne l'ont dote
 l'origine, ni de la roideur de passions des Anglais, ni du mysticisme
allemand. Un esprit plus lastique, plus observateur, plus agile nous a
fait pntrer les dessous ridicules de ce que l'on vnre ailleurs. Ni
l'exaltation  propos de questions mtaphysiques, ni le respect de la
force ou du droit, n'ont domin en France au point de garantir la
religion, les rois et les juges. Ds l'veil de l'esprit national, le
pouvoir de ces trois tres tait mis en question, min de plaisanteries
et moralement dtruit. Du roman de Renard  Courier, cette besogne de
dmolition n'a pas chm.

Mais, aprs quelque temps de bataille, les gnes un peu largies,
l'amour du bien-tre, la paresse d'esprit revenaient. On s'tait un peu
mu dans une lutte sans grandes dfaites; on s'en va  ses affaires,
sans plus tenir  ses ngations, que le voisin  ses affirmations. Et,
au bout de toute cette escrime plus amusante qu'acharne, celle de
Montaigne et de Voltaire, la question finale qui s'empare de l'esprit
franais, est bien celle de Panurge. Remde  fcherie? Il faut jouir
de vivre, en gens aviss, distraits, prompts d'intelligence. Et alors
viennent les vrais artistes franais, La Fontaine, Watteau, les auteurs,
les vaudevillistes, les chansonniers, tous gens qui cherchent  gayer,
demeurent, crivant  point nomm pour les langoureux malades ou
autrement faschez et dsolez.

       *       *       *       *       *

Aujourd'hui beaucoup de choses ont vari, et la question de Panurge se
pose plus inquitante. Notre vie est devenue douce, mais nos envies ont
grandi en disproportion. Nous sommes accabls par la complication des
affaires, les soins d'une lutte pour la vie, plus pre, la conduite
difficile de nos ambitions. Les plaisirs physiques, que nos corps
supportent plus mal et moins longtemps, nous abandonnent, et d'ailleurs
ne nous suffiraient pas. Nos cerveaux sont surmens par l'enchevtrement
des sciences modernes, la complexit de nos sensations. Nous avons tout
pris  toutes les races. Par une dnaturalisation prilleuse, nous
pensons de plus en plus  l'anglaise, nous sentons de plus en plus 
l'allemande. Notre scepticisme a subsist; mais il veut maintenant
approfondir les questions suspectes, et,  cet effort, il a perdu toute
gat et toute popularit. Nos arts et nos vies tendent de plus en plus
 dpouiller la joie. Et c'est avec une avidit accrue par tous ces
motifs de tristesse, que nous cherchons une rponse  l'interrogation de
Panurge. Nous avons les voyages, la dure distraction du travail, la
chasse, le jeu, ce que Pascal appelle, les plaisirs tumultuaires de la
foule. Mais les plus clairvoyants considrent que ce sont l des
palliatifs plus que des remdes. La faon d'envisager la vie a revtu
chez notre lite des formes douloureuses qui diffrent peu du pire
pessimisme. Le meilleur fruit de notre science, dit M. Taine, dans un
des livres les plus humoristiques de notre temps, est la rsignation
froide, qui rduit la souffrance  la douleur physique. L'on ne pourra
s'empcher de penser que ce fruit est amer, petit,  porte de peu de
mains, et que depuis trois sicles, nous nous sommes beaucoup loigns
de Rabelais et du pantagrulisme.

NOTES:

[Note 16: _Panurge_, n I, octobre 1882.]





DE LA PEINTURE[17]

 PROPOS D'UNE LETTRE DE M. J.-F. RAFFAELLI


I


Le Salon de cette anne, les rflexions qu'il a suggres dans ce
journal s'taient bien loigns dj de la mmoire de leur auteur, quand
tableaux et commentaires lui furent rappels par une conversation
fortuite dont l'cho lui parvint. Un de ses amis eut l'occasion de
visiter le peintre J.-F. Raffalli  Jersey; l'entretien vint  porter
sur les articles que l'on a pu lire dans la _Vie Moderne_; ils se
rsumaient en somme en une prdilection marque pour les peintres
_motifs_, si l'on peut dire ainsi, les peintres donnant une motion de
couleur, et pour leur reprsentant, M. Whistler. Les remarques de M.
Raffalli, qui, comme on le sait par sa prface du catalogue de son
exposition en 1884, est un thoricien de son art, parurent extrmement
intressantes, et grce  la personne qui servait de truchement, il fut
possible d'en obtenir un expos par crit. Ces notes soulvent la
question du but, c'est--dire de l'essence mme de la peinture. Elles
seront envisages et discutes  ce point de vue.

La critique du Salon dans la _Vie Moderne_, dit M. Raffalli, se borne
 l'loge de M. Whistler. C'est dans son oeuvre, en gnral, un
excellent peintre et un des dix plus beaux d'aujourd'hui. Mais est-il
juste de donner la place suprme  un art semblable, surtout lorsqu'il
est reprsent dans une exposition par le portrait de Sarasate, et de
faire fi d'autres recherches? Que dirait-on d'un critique littraire qui
placerait Dostoievski en premire ligne du mouvement des lettres
contemporaines? _Crime et Chtiment_ est admirable parce que ce roman
est appel  peindre l'hallucination criminelle, mais le peintre qui
entoure d'une pareille hallucination indiffremment un violoniste
mondain, une jeune femme charmante, Carlyle, ou de dlicieux enfants
roses est absurde, parce que ces oeuvres sont absurdes et morbides,
parce que l'absurde et le malade ne peuvent pas rationnellement
prtendre prendre jamais place dans notre admiration.

Certes, je reconnais l'importance qu'il convient de donner 
l'hallucination comme facteur de la civilisation  une poque o
l'illusion religieuse vient  nous faire dfaut; je reconnais aussi que
toute oeuvre d'art rsulte d'une hallucination. Mais l'hallucination n'a
justement ce pouvoir civilisateur admirable que lorsqu'elle renferme,
dtient et porte l'enthousiasme sur un caractre important, enthousiasme
admiratif par amour, ou caricatural par haine. Tous les matres peintres
sont l pour affirmer ce que j'avance; voyez l'enthousiasme de l'apparat
grandiose chez le Vnitien Vronse, de la foi chez les croyants, Fra
Angelico ou Pinturicchio, ou de la haine vivifiante de la vilaine petite
bourgeoisie de 1830, chez Daumier. Je pourrais les citer tous et nous
trouverions toujours la mme chose: enthousiasme pour un caractre
dominant  une poque et dans une socit donne, interprt en
admiration par amour, ou en haine par amour de la vertu contraire au
vice dcouvert.

M. Raffalli poursuit, en discutant, les apprciations qui ont paru ici
mme sur ses tableaux de l'Exposition de la rue de Sze. Nous avions
dit: M. Raffalli devient de mieux en mieux un peintre exact de types
et d'expressions, un portraitiste de physionomies humaines.

--Or donc, n'est-ce rien que cela, s'crie M. Raffalli; grand merci si
on fait fi de pareilles recherches. On ajoute: qui malheureusement
verse dans la caricature. Mais que l'on me dise un peu quel tableau
doit natre sous mon pinceau quand le sentiment que j'ai de la scne que
je veux rendre est un sentiment d'ironie ou de colre. D'ailleurs ce
mpris de la caricature me froisse partout o je le rencontre, car la
caricature a autant de droit  l'admiration que tout autre forme d'art.

Telles sont ces notes et cette conversation. Si l'on se reporte pour la
comprendre pleinement  l'tude sur le beau caractristique qui se
trouve  la tte du catalogue dj cit, on verra qu'en somme M.
Raffalli,  travers d'ailleurs bien des obscurits et des longueurs,
cartant les dsignations de classicisme, de ralisme, de romantisme et
de naturalisme, posant en principe qu'esthtiquement toute poque a une
notion particulire du beau, que socialement notre poque est
caractrise par un panouissement, complet de l'individualisme et de
l'galit, qu'ainsi l'unit humaine autonome et libre est le facteur
principal de notre vie sociale, on arrive  cette page d'un grand
souffle sur la ncessit o est la peinture de travailler  reprsenter
l'homme et toutes sortes d'hommes.

Le beau de la socit, crit M. Raffalli, est dans le caractre
individuel de ses hommes, de ses hommes qui ont su conqurir lentement
leur raison, au milieu des affolements de la peur; de ses hommes qui ont
su conqurir leur libert, aprs des centaines de sicles de misre, de
vexations et d'abus misrables o le plus fort a toujours asservi le
plus faible. Voil le beau chez nous. Il nous faut graver les traits de
ces individus;  tous, depuis les plus grands jusqu'aux derniers, parce
que tous ont bien mrit de l'humanit.

Que ceux qui ont une ide mdiocre ou pauvre et qui ont besoin d'tre
en face de grands hommes pour s'apercevoir de la grandeur de l'homme,
s'adressent  nos de Lesseps,  nos Edison,  nos Pasteur ou bien  nos
politiques, aux gnraux, aux crivains, aux artistes, aux grands
commerants, aux industriels fameux, aux philosophes; mais que ceux qui
se sentent l'me leve et le coeur vibrant pour la suprme beaut de
leur race prennent les plus humbles, les va-nu-pieds et les derniers
pauvres gens. Tous ont combattu, tous ont fait l'effort, tous sont
vainqueurs; qu'ils aient combattus par les ides ou par la force sans
comprendre bien, suivant leurs moyens, admirons-les! Je ne vois qu'une
chose debout: l'Homme grand, droit et dgag. Et M. Raffalli poursuit
en exhortant  l'tude passionne et universelle de l'homme dans toute
l'tendue de la socit et dans toute la srie de ses conditions, de ses
manires d'tre, de ses moeurs et de ses types.

L'on concevra maintenant toute l'importance de la doctrine artistique de
M. Raffalli et comment elle dtermine une conception toute particulire
de la peinture. M. Raffalli, domin d'une sympathie humaine qui est
belle en soi et qui vivifie son grand talent, voudrait borner cet art 
nous donner de notre race et de nos contemporains, une srie d'effigies
caractristiques, propre  nous les faire connatre intimement et par
consquent aimer, admirer, ou har et ridiculiser. tant donn que toute
oeuvre d'art ne vaut que par l'motion qu'elle produit, ce peintre
dsire exciter la sympathie de ses spectateurs par l'exactitude
minutieuse et il faut le dire, magistrale, avec laquelle il reproduit
ses types; par leur choix gnralement excellent et notable; par leurs
occupations et manires d'tre parfaitement appropries  leur
extrieur; en d'autres termes, par sa pntration dans une srie de
caractres, d'mes, de natures humaines; et par sa facult de nous les
faire pntrer, de nous les rvler. Son art aboutit  la connaissance
passionne, sympathique ou antipathique, d'une portion reprsentative
de l'humanit de ce temps. C'est l, croyons-nous, un expos impartial
et exact de ses tendances et de ce qu'il accomplit. Mais ces tendances
et ces rsultats sont-ils par excellence ceux que doit poursuivre l'art
pictural? Nous ne le pensons pas.

NOTES:

[Note 17: _Vie Moderne_, 13 novembre 1886.]



TABLE DES MATIRES

I.--Flaubert

II.--Zola avec P.S.

III.--Hugo

IV.--Goncourt avec P.S.

V.--Huysmans

VI.--La _Course  la Mort_

VII.--Panurge

VIII.-- propos d'une lettre de M. Raffalli










End of Project Gutenberg's Quelques crivains franais, by mile Hennequin

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK QUELQUES CRIVAINS FRANAIS ***

***** This file should be named 12289-8.txt or 12289-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        https://www.gutenberg.org/1/2/2/8/12289/

Produced by Tonya Allen, Wilelmina Mallire and the Online Distributed
Proofreading Team. This file was produced from images generously
made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)
at http://gallica.bnf.fr.,


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
https://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
compressed (zipped), HTML and others.

Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
the old filename and etext number.  The replaced older file is renamed.
VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
new filenames and etext numbers.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
are filed in directories based on their release date.  If you want to
download any of these eBooks directly, rather than using the regular
search system you may utilize the following addresses and just
download by the etext year.

     https://www.gutenberg.org/etext06

    (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
     98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)

EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
filed in a different way.  The year of a release date is no longer part
of the directory path.  The path is based on the etext number (which is
identical to the filename).  The path to the file is made up of single
digits corresponding to all but the last digit in the filename.  For
example an eBook of filename 10234 would be found at:

     https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234

or filename 24689 would be found at:
     https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689

An alternative method of locating eBooks:
     https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL


