The Project Gutenberg EBook of Contes irrvrencieux, by Armand Silvestre

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Title: Contes irrvrencieux

Author: Armand Silvestre

Release Date: April 19, 2004 [EBook #12080]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES IRRVRENCIEUX ***




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CONTES IRRVRENCIEUX

Par

ARMAND SILVESTRE


_Illustrations de P. Kauffmann_




L'INVIT

[Illustration: fig01.png]

L'INVIT



Sur le mail plant de tilleuls, dont les feuilles agitent, dans le vent
automnal, un petit cliquetis de cuivre, dominant la rivire o le reflet
des peupliers sur l'autre rive chevel de minces filets d'or, non
loin de la statue du clbre Gigomard, unique grand homme dont
s'enorgueillisse la petite cit de Lafouillouze-en-Vexin, plus
mlancolique  la fois que les tilleuls roux, les peupliers jaunes et le
clbre Gigomard dans son habit de bronze vert o les pigeons brodent de
blanches passementeries, M. Rodamour, qui a choisi ce lieu charmant pour
y prendre sa retraite, achve sa promenade accoutume. Ayant, comme
beaucoup d'imprudents, en cette perfide saison, oubli son paletot, il
sent, dans ses vtements trop lgers, comme une chose grelottante qui
est lui-mme, le soleil ayant tout  coup disparu derrire la colline
qui forme l'horizon occidental, et ne mettant plus qu'aux cimes des
grands arbres de l'avenue un frisson de lumire flambante qui s'teint
dans un lger brouillard--telle une range de cierges quand la messe est
finie.

Ancien conservateur des hypothques au chef-lieu, dot d'une retraite
suffisante  ses gots, officier de l'instruction publique, M. Rodamour
aurait, semble-t-il, tout ce qu'il faut, pour tre heureux,  un homme
qui n'a pas rv plus que cela dans la vie. Un veuvage, longtemps,
mais patiemment attendu, a ajout,  toutes ces faveurs du destin, les
bienfaits d'une complte libert. Il a un bon chien sur ses talons, une
bonne pipe au coin de son feu, il est suffisamment goste pour ne pas
souffrir du mal des autres. En vrit, l'heureux bonhomme, la bourrique
bourgeoise et fortune que voila! Et cependant, M. Rodamour qui possde,
en surcrot, un intellect assez born pour dfier les tortures de
l'esprit, est plus mlancolique que les tilleuls roux, les peupliers
jaunes et le vert Gigomard tout ensemble.

Depuis son arrive dans la petite ville, il n'avait qu'une ambition:
tre invit  dner chez le baron de Picpus, o se runissaient, de
temps en temps, en des agapes quasi-officielles, par leur solennit, les
gens qui taient censs constituer la bonne compagnie de la ville: ce
qu'on est convenu d'appeler, en province, la socit. On ne faisait pas
partie du monde de la Lafouillouze-en-Vexin, quand on ne dnait pas chez
le baron de Picpus, et l'hospitalit, sur invitations, de cet ancien
prfet, une des gloires du 16 Mai, tait quelque chose comme un titre
de noblesse et comme un brevet de bon ton. Ce n'tait pas seulement la
vanit et la conscience de sa bonne ducation qui lui faisait souhaiter
ardemment d'entrer dans cette aristocratie. M. Rodamour est,  la
fois, trs gourmand et trs conome. Or, les dners du baron de Picpus
passaient pour de vraies ftes gastronomiques. On renommait surtout les
vins qui s'y buvaient et, plus d'une fois, par de belles nuits toutes
frmissantes d'toiles, on avait vu les convives s'grener,  la sortie
de la maison, en un chapelet bris d'hilarits titubantes que se
renvoyaient les murs.

Ces jours-l, on ne trouvait dans la ville, ni une volaille grasse,
ni une pice de gibier, ni une primeur. M. Rodamour se pourlchait
moralement les babines de toutes ces goinfreries imaginaires pour lui,
mais dont on parlait partout avec enthousiasme le lendemain. Faut-il
dvoiler jusqu'au bout son me? Eh bien! il tait loin d'tre insensible
aux charmes dodus de madame la baronne, qui avait t une fort belle
femme, et dont la maturit confortable valait encore certainement mieux
qu'un tas de jeunesses triques. Car ce qui reste d'une beaut relle
est certainement prfrable  la laideur la plus frache, et une rose,
mme en son dclin parfum, est, pour sa tige, une plus belle parure que
le cynorhodon qui vient  peine de se former. Et voil pourquoi notre
ancien conservateur avait si fort envie de frquenter chez le baron et
d'y trouver la table, sinon le lit, ayant toujours su d'ailleurs, comme
on l'apprend dans l'administration franaise, modrer ses dsirs.

[Illustration: fig02.png]

Mais, en vain, il avait accumul les visites et les politesses, les
prvenances et les marques de sympathie respectueuses. La porte lui
demeurait ferme. On ne l'invitait pas, et il croyait mme avoir
remarqu, avec une certaine douleur, que madame la baronne le regardait,
dans la rue, avec un oeil qui n'avait rien de caressant.

Brrrr! il rentre donc chez lui, chass du mail, avant l'heure
coutumire, par un caprice subit de la temprature. Il va passer devant
l'htel du baron, o de malheureux iris, plants au-dessus des pilastres
de la grande porte, flottent dans le vent subitement lev, comme les
lanires d'un fouet. La grande porte s'ouvre et madame la baronne en
sort dans une toilette merveilleusement seyante  son opulente personne,
et secouant dans l'air les effluves dlicats des parfums les plus
mondains. Ses yeux rencontrent la silhouette de notre Rodamour et ne se
chargent pas, comme  l'ordinaire, d'clairs ironiques et sourds. Au
contraire, on dirait que s'y peint une certaine joie de cette rencontre
inattendue. Rodamour est bien prs de s'vanouir d'motion quand il
la voit venir  lui, ses jolies mains, gantes de sude ple, presque
tendues vers les siennes, et il lui faut s'appuyer sur sa canne quand
il l'entend lui dire, d'une voix plus que bienveillante dans l'accent:
--Cher monsieur, nous avons ce soir quelques amis  dner. Voulez-vous
nous faire, au baron et  moi, l'honneur d'tre des ntres? M. Rodamour
balbutie un remerciement perdu. --Nous comptons absolument sur vous,
continue la grande dame en lui abandonnant sa jolie main gante de sude
ple.

M. Rodamour tait fou de joie. L'excs de sa flicit l'induisait mme
en de compromettantes rveries. Cette invitation  brle-pourpoint et
comme dicte par un besoin imprieux de l'me; cet abandon subit
aprs tant de ddains apparents; ces ddains ne cachaient-ils pas
une sympathie secrte, longtemps inavoue et vaguement criminelle?
N'taient-ils pas une ruse d'honnte personne dfendant son honneur
contre une passion sans merci? Il n'tait plus jeune; mais elle, aussi,
avait franchi les bornes de l'adolescence. Il tait d'ailleurs bien
conserv et l'on voit souvent les dames de province prfrer des
messieurs un peu mrs, expriments et discrets,  des godelureaux
compromettants. Je vous dis qu'il tait fou. Des visions de repas
sardanapalesques et d'amoureuses orgies hantaient le cerveau
dsquilibr du vieux pasteur d'hypothques. Il rentra chez lui et
commena une toilette qui et fait rver l'ombre elle-mme de Brummel.
Pendant ce temps, Mme de Picpus tait rentre et avait dit  son mari:
--Ma foi, j'ai rencontr cette vieille bte de Rodamour, et, n'ayant
pas eu le temps de trouver mieux, je l'ai invit. Nous ne serons
pas treize  table. C'est l'essentiel. Dans ce cas-l, on fait le
quatorzime comme on peut. Et M. le baron lui avait rpondu: --Tu le
mettras entre Mme Pvolant, qui bgaye, et Mlle des Haudriettes, qui est
sourde comme un pot. Comme a, il ne pourra pas causer et n'ennuyera
personne.

L'heure du dner est proche; madame la baronne, en un dcollet aimable,
dcouvrant les splendeurs d'un automne encore ensoleill, donne les
derniers ordres, puis reoit les premiers invits, les indiscrets qui
volent,  la salle  manger et  l'office, les suprmes et utiles coups
d'oeil de la matresse de maison, espce prjudiciable aux intrts de
tous. Madame la baronne n'en est pas moins infiniment gracieuse avec
ces importuns, et la joie de recevoir--car elle est essentiellement
mondaine--s'panouit sur son visage dlicieusement duvet de neige
fine et odorante. Tout  coup, un domestique apporte une lettre sur un
plateau.--Vous permettez?--Comment donc? Mme la baronne lit et plit.
Puis, se rapprochant du baron qui fait de la sale politique au coin
de la haute chemine: --Nous voil bien! lui dit-elle tout bas. Cet
imbcile de Bigoudi ne vient pas.--Alors, nous revoil treize! Tu avais
bien besoin d'inviter ce Rodamour!--Je l'ai fait pour le mieux. Lui ou
un autre...--Pardon! un autre aurait t peut-tre moins ennuyeux. Fais
comme tu le voudras, mais je n'en veux plus.

Madame la baronne sortit un instant en tapotant nerveusement ses jupes.

Cinq minutes aprs, un homme, gant de frais, boitillant en des bottines
vernies toutes neuves, un foulard tendu sur le plastron de sa chemise
pour qu'elle ne ft froisse du vent, sonnait, d'un petit air tout
ensemble timide et belliqueux,  la porte de l'htel. C'tait notre
Rodamour. Le mme domestique, qui avait port la lettre, le recevait,
sans lui laisser franchir l'huis, malgr une bonne petite cingle de
givre dans l'air. --Monsieur et madame la baronne sont dsols, lui
disait-il, mais le dner est dcommand. En se retournant, abasourdi
par cette nouvelle, M. Rodamour se heurte  un jeune ptissier portant,
sur la tte, une magnifique langouste en belle-vue, aux larges et
savoureuses hosties saupoudres de truffes, portant, comme Louis XIV,
une perruque de laitue frache.

Sa situation est bien difficile  Lafouillouze-en-Vexin depuis cette
triste soire. Tout le monde sait que le dner a eu lieu, et il avait
cont  tout le monde qu'il y tait invit. On commence  le souponner
d'avoir eu quelque chose de louche dans son pass, d'avoir laiss
chapper quelque hypothque, par exemple. C'est tout au plus si on le
salue. Plus que jamais, il dpasse, en mlancolie, les tilleuls roux,
les peupliers jaunis et le vert Gigomard. Voltaire a eu raison de
dire que la superstition avait t une source effroyable de maux pour
l'humanit.



ANGLIQUE

[Illustration: fig03.png]

ANGLIQUE



C'tait un vrai gentilhomme que le marquis de Libersac, en son marquisat
girondin de vieille souche, authentiquement alli aux plus grandes
familles du Bordelais, mais vivant dans la retraite, pour ce que la
modicit de son bien ne lui et pas permis de faire bonne figure
parmi ses pairs. Sa seule fortune consistait, en effet, en vignes,
constituant, d'ailleurs, un clos justement renomm, mais de petite
tendue. Il vivait donc uniquement du produit de la vente de son vin, ce
qui rappelle de loin seulement les occupations hroques des preux et
des croiss dont le sang coulait dans ses veines. Mon Dieu! et-il t
peut-tre trs capable aussi de tenter, pour sa foi, quelque prilleuse
aventure. Mais, mari jeune, et veuf peu de temps aprs, il se devait
 sa fille Anglique, laquelle tait digne, d'ailleurs, de tous les
dvouements, mme les plus bourgeois, c'est--dire quelquefois les plus
malaiss en ce monde. Avec elle, il habitait le vieux manoir de ses
aeux, trs dlabr, mais dnu de ce pittoresque grandiose qui fait
certaines ruines plus grandes encore que ce qu'elles ont remplac. Le
ciel avait dcidment refus les sublimes colres de sa foudre  la
tempte, o toutes les grandeurs de la race du marquis avaient disparu.

Mais Mlle Anglique avait fleuri les murailles nues de mille plantes
grimpantes qui leur faisaient comme un estival vtement, aristoloches,
gobas, volubilis, capucines, s'enlaant et se perdant au feuillage des
vignes vierges que septembre ensanglantait sous le vol alangui dj
des papillons et des abeilles. Elle-mme tait, d'ailleurs, la posie
vivante de ce mlancolique sjour, en l'panouissement triomphant de sa
vingtime anne, trs brune de cheveux, avec la peau volontiers caresse
de reflets d'argent et d'azur, ouvrant sur la vie deux yeux clairs aux
transparences ingnues et intrieurement jasps d'or, souriante aux
choses de toute la blancheur de ses dents petites et gales, et de toute
la pourpre de ses lvres dlicieusement retrousses aux coins; plutt
grande que petite, de prestance abondante, les doigts fusels comme
s'ils taient sculpts plutt dans l'ivoire que dans le marbre, les
pieds cambrs et de trs aristocratique dessin. Ce trs noble ensemble
plastique logeait une me bienveillante et douce, tout  fait aimante
et faite pour les loyales affections dont les heureux font leur bonheur
facile. C'tait donc une pense cruelle, non pas seulement pour elle,
mais pour ceux qui la pouvaient connatre, qu'elle ne se dt pas
marier. O, en effet, et-elle trouv un mari, son pre n'ayant d'autre
compagnie que ses vignerons et de rares valets? Ainsi, selon toutes
les probabilits, cette belle fleur de jeunesse devait lentement se
dfrachir, sans rien donner, qu' l'air indiffrent qui passe, de
sa beaut et de son parfum--telle l'glantine sauvage qu'aucune main
d'amoureux ne cueille.

Il tait cependant quelques visites que le marquis, malgr sa volont
d'isolement, tait bien oblig de recevoir, celles qui taient relatives
 son commerce, les visites des commis-voyageurs en vins et des
acheteurs de rcoltes avec qui il tait en relations. Force lui tait
mme de les recevoir avec infiniment de courtoisie, d'inviter  dner
des gens fort communs d'ordinaire, voire de les garder quelquefois 
coucher, le chteau de Libersac tant lointain de toute station de
chemin de fer. Avec beaucoup moins de contrainte relle que son pre,
Mlle Anglique faisait,  ses htes forcs, un accueil obligeant et
cordial. Au fond, elle y faisait fort peu d'attention, mieux dispose,
si elle et analys ses propres sentiments,  s'intresser  quelque
paysan beau et jeune, un peu farouche et timide, qu' ces godelureaux
des villes qui bavardent de tout. Quant au marquis, il les laissait
parler  leur aise, ne s'imaginant pas tout le plaisir qu'il leur
faisait. Car la plupart des hommes, sans excepter Coquelin Cadet, mon
vieil ami, sont, au fond, des monologuistes qu'on ennuye toujours en les
interrompant.

Celui-l diffrait sensiblement du _Vulgum pecus_ de ces visiteurs aux
priodiques venues; non pas qu'il ft moins cyniquement plbien, mais
avec des allures moins troitement citadines. C'tait, dans toute
la force du terme, un beau gars au teint d'olive sous sa chevelure
crespele, robustement taill, plutt habill  la bonne franquette que
correctement enferm dans des jaquettes  la mode. Il avait le verbe
haut, mais sans impertinence; quelquefois, d'ailleurs, devenait-il
silencieux, ce qui gnait considrablement le marquis forc de lui dire
quelque chose pour ne pas laisser tomber la conversation. Il se nommait
M. Antoine, et faisait non la commission, mais des achats de vins en
gros pour son propre compte. Comme il tenait  visiter les rcoltes
sur pied, ses visites duraient plus longtemps que celles des simples
voyageurs.

Donc, quand, mis par des tiers en relations, pour la premire fois, avec
M. de Libersac, il arriva au chteau, celui-ci se montra, avec lui, plus
courtoisement hospitalier que jamais. Il lui donna une des meilleures
chambres de la maison et ne lui mnagea aucune des attentions
intresses qui pouvaient aboutir  une grosse affaire. Le gentilhomme
se mit visiblement en frais. Le premier jour, aprs une longue visite
aux vignes littralement ployantes sous leur savoureux fardeau, on
organisa une faon de partie de pche pour distraire l'tranger. Un
ruisseau charmant coulait au bas de la proprit, plein de petites
truites et d'crevisses. On y descendit au soleil couchant et on en
revint avec un buisson d'une part et une friture de l'autre. Le dner
fut presque gai et Mlle Anglique y parla, ce qui lui arrivait bien
rarement en pareilles occurrences. Or, plus avant dans le soir, quand
l'hte eut t conduit  sa chambre, elle demeura, auprs de son pre,
si visiblement mlancolique et trouble que celui-ci lui en demanda la
raison. Elle rpondit d'abord vaguement et quelques gnralits sur la
situation vraiment triste des jeunes filles qui ont la vocation certaine
du mariage et y doivent renoncer pour des convenances sociales. Puis,
insensiblement, elle prcisa, et avec une ingnuit charmante, une
loyaut instinctive et une horreur naturelle de la dissimulation, elle
fit comprendre  son pre que M. Antoine serait un mari qui ne lui
dplairait en rien. Le gentilhomme eut un sourire amer et un lger
haussement d'paules. Mais, sans y faire attention, elle continua,
insistant sur ce que cette union aurait de raisonnable et donnant
elle-mme,  cela, de trs raisonnables motifs.

--Ma chre enfant, lui dit,  la fin, M. de Libersac impatient,
en admettant que je sois prt  sacrifier, pour ton bonheur, mes
rpugnances naturelles  une msalliance vidente--et peut-tre y
suis-je prt, tant je t'aime!--la chose ne serait pas moins impossible.
Tu n'exigeras pas que je me jette  la tte de ce monsieur, que
j'entame, le premier, les ngociations sur un pareil point. Eh bien!
jamais un homme qui s'appelle M. Antoine n'osera concevoir l'ide de
demander la main de la fille du marquis de Libersac. Nous n'avons plus
d'argent, nous, la noblesse; mais le prestige nous reste, immense encore
devant les gens de rien.

Et sur ce discours, Mlle Anglique s'alla coucher, plus mlancolique
encore.

Le lendemain, aprs une nouvelle promenade aux ceps, il fallait occuper
le temps de l'tranger jusqu'au dner que suivrait immdiatement le
dpart. Ne sachant qu'inventer, M. de Libersac le conduisit dans une
grande galerie qui lui servait de cabinet de travail. Des portraits
d'aeux taient pendus aux murailles, alternant avec des morceaux de
vieilles tapisseries. Comme dans la scne clbre d'_Hernani_, M.
de Libersac, qui n'avait jamais eu un tel penchant aux confidences,
commena de faire,  son hte, la nomenclature de ces gloires
familiales: --Celui-ci, fit-il, est Gontran de Libersac qui mourut  la
troisime croisade; celui-l est Bernard de Libersac qui mit  mort plus
de trois mille Albigeois; cet autre est Marcel de Libersac qui fut
remarqu du roi dans les massacres de la Saint-Barthlemy; cet autre
encore est Barnab de Libersac qui eut le nez coup par une hallebarde
au sige de La Rochelle; voil Pierre Barthlemy de Libersac, capitaine
des arquebusiers au sige de Calais; voici Gaspard de Libersac qui
commandait  Fontenoy.

[Illustration: fig04.png]

Cependant, comme le gentilhomme tournait, avec un enthousiasme vhment,
les pages de ce Bottin glorieux, M. Antoine, les mains dans ses poches,
regardait en l'air, ses bajoues insensiblement remues par quelque
gavotte qu'il se sifflait intrieurement. M. de Libersac s'en aperut
et, un peu dcontenanc: --Pardon, Monsieur, fit-il, mais je vous parle
l de choses qui n'ont pas l'air de vous intresser bien vivement.

Avec une rondeur charmante, M. Antoine, sur un ton respectueux
toutefois, lui rpondit:

--Que voulez-vous, Monsieur le marquis, pour tre franc, je me f...iche
de mes propres aeux. Alors, vous pensez si je me f...iche des vtres.

A cette impertinence ingnue, Monsieur le marquis, furieux, allait
vertement rpondre, quand Mlle Anglique qui se trouvait, comme par
hasard, derrire la porte, bondit toute joyeuse et, prenant les mains de
l'insolent: --Ah! Monsieur, fit-elle, merci!

Et Mlle Anglique est aujourd'hui Mme Antoine, et la souche des Antoine
pousse, grce  elle, de nouveaux rameaux, cependant que meurt, 
jamais dpouille par l'automne, la dernire branche de l'arbre, jadis
illustre, des Libersac!



EMBALL



Ils me tiennent au coeur,  moi, ces pauvres forains qu'on perscute.
Parce qu'ils empchent quelques bourgeois de dormir, on leur voudrait
retirer la royaut de Paris, o ils rgnent maintenant toute l'anne,
transportant, de quartier en quartier, le chargement de leurs roulottes,
gaiet des boulevards extrieurs, dlices des places lointaines. Moi qui
les aime, je revendique leur droit, pour eux,  amuser les badauds, dont
je suis. Je leur dois les plus pures joies de mon enfance et quelques
trs bons instants de ma maturit. Que de fois, au bruissement des
cymbales, aux grondements de la grosse caisse, au mugissement du
trombone, j'ai senti s'engourdir en moi quelque peine d'amour! J'ai mme
quelque peu aim dans ce joli monde, et n'en rougis pas. Au demeurant,
de tous les saltimbanques qu'il nous faut subir, les professionnels me
paraissent les plus tolrables aux honntes gens.

Qu'avez-vous  objecter, je vous prie, aux chevaux de bois? Qu'ils
marchent toujours sans faire aucun chemin? Alors, que direz-vous de la
politique? Moi, je leur fais un reproche: celui de s'tre amricaniss
et d'tre devenus trop confortables. On y pose maintenant sur de vraies
selles, avec de vraies brides dans les mains. Alors, autant aller tout
de suite au Bois de Boulogne, sur de vrais chevaux! Vivent ceux de ma
prime jeunesse, les vaillants chevaux de bois peints en rouge cru, avec
des rnes peintes en bleu sur le cou, et une brosse sur ledit cou,
qui vous donnait l'impression de monter un des hroques coursiers du
Parthnon.

Le mange Billedou, pre et fils, qui tournait il y a quelques jours,
place du Lion de Belfort, ne s'loignait pas beaucoup de ce primitif et
traditionnel modle. Le prix du tour y tait demeur modestement de dix
centimes, meilleur march que l'omnibus, mme sur l'impriale. Comme
moteur vivant, il avait un cheval bai, une ancienne bte de sang qui
prenait l de monotones invalides, bien qu'honorablement traite par
de bonnes et humaines gens qui l'appelaient Bijou et ne le frappaient
jamais. Il n'y et pas fait bon, d'ailleurs. La bte tait susceptible
encore de fringance momentane  la moindre caresse du fouet. Un pass
de gentilhomme chevalin se rvoltait, en elle, sous l'outrage. Pacifique
 cela prs, ayant accept sa circulaire et insipide promenade entre les
lazzis des lascars et les rires pais des bonnes, connaissant mme si
bien son mtier qu'il s'arrtait, de lui-mme, quand son patron avait
rgulirement gagn le montant de sa recette intermittente.

Et, ce jour-l, un dimanche, Bijou avait eu,  son djeuner, un picotin
de plus, parce que la besogne serait rude vraisemblablement. Et
depuis deux heures dj, il vous faisait tourner d'normes charges de
militaires, de petites commerantes, de commis librs et de voyous, de
fillasses en cheveux et de jeunes gens en hautes casquettes, quand la
socit Pistache et Brisquet, on balade depuis le matin et qui faisait,
en lacet chez les marchands de vins, un copieux lendemain de noces--une
demoiselle Pistache ayant pous un Brisquet, la veille, samedi--se
prcipita sur les tranquilles montures en sapin que Bijou guidait 
travers l'espace, aux sons d'un orgue de Barbarie dont les tuyaux
extrieurs semblaient une panoplie de seringues de cuivre, et dont l'me
souvent mouille avait comme des grelottements dans la voix.

Et ce qu'ils taient contents, et bruyants, et peu distingus! Ils
avaient ri aux larmes en poussant des hurrahs quand,  grand'peine et
aide de trois personnes, Mlle Eulalie Brisquet, tante des jeunes poux,
tait parvenue  hisser sur un des chevaux, son formidable derrire; et
ils avaient failli rendre leurs gorges,  force de s'esclaffer, quand
Napolon Pistache, cousin de la fiance, avait cart, en pincettes,
autour du sien, ses longues guiboles qui pendaient  terre. Et le petit
Mathias Brisquet, qui se tenait en hurlant, comme un singe,  la barre
de fer accrochant son coursier; et la petite Mlanie Pistache, assise
comme une reine et faisant ses embarras dj, dans un petit carrosse
peint en jaune clair!

Sauf deux places seulement, les deux chevaux confinant  l'orgue et qui
avaient t jugs bons pour des sourds, la socit Pistache et Brisquet
occupait tout le mange Billedou pre et fils, et la lourde machine, o
des saucisses humaines semblaient pendues, allait se mettre en branle
sur un coup de collier de Bijou, quand deux inconnus, deux trangers,
presque deux intrus, un homme et une femme, sautrent sur les deux seuls
chevaux encore vacants, et, tout aussitt, s'enlacrent dans les bras
l'un de l'autre, avec les mauvaises faons de concubins sans vergogne,
et tout  fait indignes d'entrer dans une aussi matrimoniale compagnie.
Et de se donner des baisers tout haut, devant le monde, en s'appelant
de leurs petits noms d'amants: Titine et Totor. Non! a vous sentait
l'irrgularit dans la vie  plein nez, jusqu' la fripouille. Bijou
venait de donner le coup de collier et l'orgue commenait de gueuler
comme si on lui avait march sur un pied, chose d'autant plus improbable
qu'il n'en avait que trois. On s'amusait ferme dans la socit Pistache
et Brisquet, et moins honntement, mais plus encore, dans le couple
Titine et Totor.

Et pendant ce temps-l, M. Eusbe Pcrus promenait,  quelques pas de
l, le long des baraques panouies derrire la parade, une srieuse
mlancolie, regrettant fort, comme moi d'ailleurs, l'absence des femmes
colosses, proscrites, aujourd'hui, et qui n'avaient pas leurs pareilles
pour vous distraire d'un chagrin d'amour en vous faisant tter leur
petit mollet. Chagrin d'amour et humiliation conjugale, tel tait le
double cas de M. Eusbe Pcrus, ancien pharmacien de seconde classe,
dont la femme Ernestine, ne Lavesse, avait fichu le camp, il y avait
trois ans dj, avec son premier potard, Victor Ppin, accident qui
avait projet sur sa vie, jusque-l sans ennuis, une ombre douloureuse
et fourchue. C'est au point que, par dgot de tous les jeunes potards
qui trompent leur patron en collaborant  des clystres, il avait quitt
son commerce, vendu son fonds, et vivait, pensif mais  l'aise, du
produit de ses empoisonnements passs, n'ayant d'autres distractions que
celles des petits rentiers inoccups; assidu, par consquent,  toutes
ces badauderies foraines, dont il ne faut tolrer la suppression  aucun
prix.

[Illustration: fig05.png]

Comment s'en vint-il se buter, marchant comme il faisait, un peu 
l'aventure, contre le mange Billedou, pre et fils, en pleine marche
circulaire maintenant? ce sont ces hasards que les gens  qui ils
profitent appellent: providence, et les autres: guignon. Toujours est-il
qu'il poussa un cri et l'exclamation: Ah! canailles! en reconnaissant
dans le couple Titine et Totor, lequel s'embrassait  tire-larigot, en
passant devant lui, son infidle pouse ne Lavesse, et l'infme potard
Ppin, qui la lui avait ravie.--Attendez-un peu, gredins! ajouta-t-il
encore en se pendant, comme un forcen, au petit carrosse peint en
jaune clair o la petite Mlanie Pistache se mit  crier comme un jeune
putois.

Mais Victor Ppin, qui n'tait pas myope, avait vu le coup. Il fallait,
 tout prix, acclrer la marche de la cavalerie de bois. La croupe de
l'infortun Bijou tait  sa porte. Il y fit pleuvoir une grle de
coups de canne. J'ai dit que l'animal entendait mal la plaisanterie.
Bijou, exaspr de ce manque absolu d'gards, rua, puis se cabra,
puis, chose inoue dans les annales de ces pacifiques et ligneuses
chevauches, prit rsolument le mors aux dents.

Alors, ce fut pouvantable. La socit Pistache et Brisquet, emporte
dans un mouvement vertigineux, dans une valse effrne,--l'orgue, dont
la manivelle tait lie par une bielle au collier de Bijou, s'enrageant
 son tour, et excitant la bte d'un vacarme de chaudron en dlire,--fut
prise d'une frousse indicible et qui se traduisait en cris inhumains.
Le mari, Brisquet, avait perdu son gibus neuf; la jeune pouse, ne
Pistache, pendait, vanouie,  sa selle; la tante Eulalie, dont le
pantalon avait craqu et dont les jupes balayaient le chignon, exhibait
son ptard monstrueux  cinquante centimtres au-dessus de la licorne;
le cousin Napolon, renvers en arrire, avait nou ses pincettes au cou
de son coursier; le petit Mathias, en grimpant aprs la barre, s'tait
accroch au baldaquin du couronnement. C'tait abominable, vous dis-je.
Et Totor continuait de battre la charge, d'une main, sur le dos de
Bijou, tandis que, de l'autre, il retenait sur son coeur Titine, qui
riait comme une bossue.

--Arrtez-les! Arrtez-les! Arrtez-les! hurlait M. Eusbe Pcrus, en
gesticulant comme un fou.

Le brigadier Badoit et le sergent de ville Foiret s'approchrent d'un
air capable. Ayant remarqu, depuis longtemps, qu'il est infiniment
moins dangereux d'arrter un citoyen paisible que de se jeter  la tte
d'un cheval emport, ils n'hsitrent pas  abattre une main solide, du
poids d'un gigot d'agneau, sur chaque paule de M. Eusbe Pcrus.

--C'est vous, animal, fit le brigadier Badoit qui par vos cris
incohrents et machiavliques, avez fait emballer ce pacifique canasson.

--Que vous irez au poste, et tout de suite! continua le sergent de ville
Foiret, en le poussant en avant.

Et, devant une foule approbatrice, ils emmenrent M. Eusbe Pcrus,
abasourdi et muet d'tonnement, au commissariat o il fut, comme il
convient, pass pralablement  tabac, dans un couloir, ayant hasard
une remarque empreinte de rousptance et d'anarchie, comme le dit fort
bien le brigadier Badoit.

Pendant ce temps Bijou tourna un quart d'heure encore, puis manqua des
quatre pieds, ce qui projeta la socit Pistache et Brisquet par-dessus
les ttes de ses chevaux. Totor, dont la canne tait casse, et Titine,
qui riait toujours, comme une folle, ne se firent aucun mal. Il n'y a,
dcidment, de Dieu que pour les coeurs simples et purs.



PHONOGRAPHE

[Illustration: fig06.png]

PHONOGRAPHE

_A Robida._



En son sordide cabinet dont les araignes avaient tapiss les angles, et
dont les rats avaient trou les murs, prs de sa table o fumait, parmi
les bouquins o s'enseigne l'conomie, un plat encore tide des haricots
blancs qui constituaient son unique nourriture, ses longs doigts ramens
sur ses yeux et la paume de la main pose sur son nez crochu, le vieux
milliardaire Peter Peterson s'abmait,  la clart fumeuse d'une lampe,
en une indicible mlancolie. Un des plus riches des tats-Unis, et
certainement le plus avare des deux mondes, il avait conquis, en
vingt-sept faillites dont quinze pouvaient, sans exagration, tre
qualifies de frauduleuses, une immense fortune dont il ne jouissait en
rien, mais qu'il lui tait nanmoins tout  fait dsagrable de quitter
en mme temps que ce monde. N'ayant pas d'enfant, c'tait  des enfants
de collatraux, dissimulant mal leur impatience d'hriter, que s'en
irait cet immense bien.

Il n'avait d'ailleurs aucune illusion sur les sentiments affectueux du
mnage Humphry, ni du mnage Ouweston, ni du clibataire Krokwess qui
composaient cette descendance. Lui-mme les hassait cordialement,
renonant uniquement  les frustrer parce qu'il lui et rpugn
davantage encore de faire une bonne action en laissant son argent aux
pauvres. Son unique proccupation tait donc de leur rendre l'hritage
dsagrable par mille taquineries posthumes auxquelles se complaisait
son invention naturelle. Il voulait, avant tout, leur viter la joie de
tripoter dans ses affaires, en mettant son testament  l'abri de toutes
leurs atteintes, et son voeu le plus cher tait d'ajourner leur
flicit par quelque volont d'outre-tombe qu'il leur ft impossible
d'enfreindre. Mais en quel homme aurait-il assez de confiance, homme
public ou ami sr, pour lui donner en garde le prcieux dpt? Le mnage
Humphry, ou le mnage Ouweston, ou le clibataire Krokwess auraient
bientt fait de le corrompre. On juge volontiers les autres par
soi-mme, et Peter Peterson, qui avait assez vcu pour s'estimer  sa
propre valeur, possdait les meilleures raisons du monde d'avoir une
fichue opinion de l'humanit.

Tout  coup, il se frappa le front, ce qui fit un bruit de castagnettes.
Il avait trouv, et un rire norme grimaa sur ses gencives dentes,
cependant que sa petite barbiche grise, en queue de moineau, dansait sur
son menton dcharn. Et, le lendemain matin, lui qui n'avait jamais fait
de folies, il s'en fut acheter un phonographe dison, chez le meilleur
fabricant de New-York, et le fit transporter dans son sordide cabinet
dont les araignes avaient tapiss les angles et dont les rats avaient
trou les murs. Fort instruit de toutes les choses pratiques--son
mpris des potes et de la rverie lui en avait fourni le moyen--Peter
Peterson connaissait  merveille ce stupfiant instrument qui emmagasine
la parole humaine, et la restitue au commandement, en lui donnant
seulement le petit accent des personnes enrhumes, ce qui ferait
supposer qu'un des inconvnients de la mort, entre autres, est un
perptuel coryza. Aussi j'en sais qui mettent une coquetterie  ne rien
confier, de leur voix harmonieuse,  cet appareil enrhumeur, n'est-ce
pas, mon cher Paul Arne, toi qui n'as jamais voulu figurer dans le
muse de causeurs  voix de Polichinelle de notre bon ami Mariani?

Mais Peter Peterson n'avait pas de ces dlicatesses latines. Aprs
s'tre assur que son phonographe fonctionnait comme il convient, il
convoqua et runit dans la pice voisine de son cabinet, laquelle lui
servait de salon--oh! combien indigemment meubl!--le mnage Humphry,
le mnage Ouweston, le clibataire Krokwess, plus le solicitor Harris et
un greffier, porteur de scells. Aprs quoi, il leur tint ce langage,
que je traduis fidlement de l'anglais dont je ne sais pas un mot:
Estims parents, gracieux solicitor, et vous, ineffable greffier, je
sens que mon compte de jours mortels va tre liquid d'ici peu, et je
me dcide  mettre mes livres en rgle avant de quitter ce comptoir
de larmes, en exprimant, d'une faon indestructible, mes dernires
volonts. Ce n'est  aucun de vous, malgr le grand cas que je fais de
votre honntet, que j'entends les confier. Vous allez demeurer ici,
sans vous dire, autant que possible, des choses dsagrables, et sans
vous disputer, par avance, mon bien, pendant que, dans mon cabinet 
ct, je vais pancher ces confidences suprmes dans oreille de cuivre
d'un phonographe que j'ai achet  cette intention, et qui les inscrira
rigoureusement sous ma dicte, vous rservant le plaisir, mais un an
seulement, entendez-vous, aprs mon trpas dfinitif, d'entendre ces
doux aveux, de ma propre voix, ce qui vous donnera l'exquise illusion
que je vis encore: c'est une attention gentille, n'est-ce pas?

Le mnage Humphry, le mnage Ouweston et le clibataire Krokwess firent
diffrentes grimaces imparfaitement approbatives, cependant que le
solicitor Harris et le greffier Cacatos applaudissaient franchement 
l'originalit de l'ide. Puis, Peter Peterson sortit, referma avec soin
la porte massive, laissa retomber une lourde couverture qui servait
de portire et ne laissait filtrer aucun son entre les deux pices;
ensuite, se penchant vers la gueule du tromblon par o se versent les
paroles dans l'enregistreur harmonieux, il commena d'y prononcer ses
volonts dernires dont il avait mdit la formule dfinitive depuis
longtemps, accumulant toutes les formalits insupportables qui en
pouvaient retarder l'effet, entassant les motifs de procs ultrieurs
entre le mnage Humphry, le mnage Ouweston et le clibataire Krokwess,
superposant les obstacles juridiques aux considrations blessantes pour
chacun des cohritiers, oeuvre patiente d'un homme de bien, qui serait
charm qu'on changet des calottes en famille, aprs son trpas. Et,
quand il eut termin, par une ironique prire au Dieu de toute justice
et de toute bont, en bon protestant qu'il tait, il souleva la lourde
couverture, rouvrit la porte massive et dit, gracieusement,  sos htes,
enferms jusque-l dans le salon: Entrez!

Quand le mnage Humphry, le mnage Ouweston, le clibataire Krokwess,
lgrement mus et impatients se furent assis, comme ils avaient pu,
dans les coins, effrayant fort, du bruit de leur pas, les pauvres rats
qui avaient coutume de se promener tranquillement dans le cabinet,
et accrochant  leurs cheveux les menues dentelles tisses par les
araignes, au solicitor Harris et au greffier porteur de sceaux
Cacatos, demeurs debout, comme il convient  des serviteurs officiels
de la Loi, Peter Peterson tint ce langage: Monsieur le greffier, en
prsence de mes parents bien-aims, et dont je ne souponne pas un seul
instant la dlicatesse, vous allez, s'il vous plat, apposer vos sceaux
sur ce parchemin, dont je vais fermer hermtiquement l'oreille de cuivre
de ce phonographe, de faon que, sans les briser, personne n'y puisse
plus faire parvenir aucun son; et vous, monsieur le solicitor, vous
aller dresser, de tout cela, un acte authentique que mes adors
congnres se feront un vrai plaisir de signer.

Aprs quoi, je dposerai ce phonographe dans cette armoire que je
fermerai de deux rubans solides maintenus galement par les cachets
lgaux que vous voudrez bien apposer vous-mme encore, monsieur le
greffier, vous rappelant que vous encourriez la peine d'tre pendu si
vous commettiez la moindre irrgularit volontaire dans cette dlicate
opration. Enfin, il demeure convenu, chre postrit de mes frres
et de mes soeurs, et messieurs les hommes publics, que dans un an
seulement, jour pour jour, aprs celui o vous aurez le regret de me
perdre, l'armoire sera ouverte, le phonographe dlivr de son obturateur
et mes volonts rvles, ce  quoi vous allez vous engager, sur
l'honneur et par crit, au bas de l'acte prcit. J'ai dit.

Et le mnage Humphry, le mnage Ouweston, le clibataire Krokwess, le
greffier Cacatos et le solicitor Harris ne se retirrent que quand tout
et t fait comme Peter Peterson venait de le prescrire, le phonographe
obtur et enferm dans une armoire scelle au sceau de l'tat.

[Illustration: fig07.png]

Peter Peterson avait eu raison de prendre ses prcautions. Huit jours
aprs, il exhalait son me coquette vers l'ternit, et sa famille
mettait autant d'empressement  lui fermer les yeux qu'un bon calfat 
boucher les trous par o une barque fait eau. Il avait demand un
enterrement trs simple; mais ils trouvrent moyen de le faire plus
simple encore, si bien que tous les pauvres du quartier suivirent son
convoi, par commisration, pensant que ce ft celui d'un plus pauvre
qu'eux encore, cependant que quelques optimistes enrags murmuraient:
Voyez! on disait Peter Peterson avare et, certainement, il faisait en
cachette beaucoup de bien, que tant de misrables assistent  ses
funrailles. Ah! les bourriques!

L'an d'preuve, pour les hritiers de Peter Peterson, est rvolu. Le
mnage Humphry, le mnage Ouweston et le clibataire Krokwess sont
fidles au rendez-vous. Le solicitor Harris tient l'acte roul dans sa
main, et le greffier Cacatos dlie les sceaux, d'abord de l'armoire,
puis du phonographe dlivr. De ses mains expertes, il brise les cachets
et enlve les rubans de toile solide. L'attention est  son comble. Une
petite manoeuvre du solicitor, puis le phonographe va parler. Au milieu
d'un silence, o l'on et entendu un ciron se gratter, le solliciter
Harris fit la petite manoeuvre. Un frlement d'air prmonitoire annona
la venue de l'oracle. Peter Peterson va parler.... Il parle et voil ce
qu'il dit: Prout! Prout! Prout! (_Mots impossibles  entendre, hachs
qu'ils sont par une poigne de prouts._) Prout! Prout! Prout! (_Nouveaux
mots galement scands de prouts, qui les rendent insaisissables._)
Prout! Prout! Prout! Prout! Prout... et... ce fut tout, aprs avoir dur
longtemps.

--Canaille! sale fumiste! hurlrent  la fois le mnage Humphry, le
mnage Ouweston et le clibataire Krokwess.

--C'est tout de mme stupfiant, fit le solicitor Harris, pendant que le
greffier Cacatos crevait de rire dans son mouchoir.

Machinalement, il souleva le phonographe, regarda dans l'oreille de
cuivre, pencha l'instrument, et vit, avec stupfaction, tomber, du
tromblon confidentiel, le squelette d'un rat.

Un moment de rflexion et la scne fut reconstitue. Au moment o le
brouhaha des parents, dans la pice voisine, le jour du testament,
avait effray les rats familiers qui grouillaient, d'ordinaire, dans le
cabinet de l'avare, un de ces malheureux animaux s'tait cach dans le
tromblon et n'avait plus os en sortir. Gonfl qu'il tait de haricots,
nourriture ordinaire et frugale de Peter Peterson que ces invits
tranges partageaient avec lui, ce prisonnier avait ml ses soupirs
de soulagement naturel aux paroles du testataire, en scandant, de sa
dtestable musique, les moindres syllabes; aprs quoi il avait t
enferm sous les scells et tait mort lamentablement de faim, deux fois
captif, dans l'instrument et dans l'armoire!

Le testament fut dclar nul. La succession de Peter Peterson s'en fut 
l'tat. Le mnage Humphry, le mnage Ouweston et le clibataire Krokwess
n'en changrent pas moins des calottes, en s'accusant mutuellement
d'avoir caus le dsastre en faisant trop de bruit. Ainsi, le dernier
rve de Peter Peterson fut accompli.



LE HANNETON

[Illustration: fig08.png]

LE HANNETON



I

Ils ont recommenc leur vacarme, alentour des tilleuls et des
marronniers, les hannetons mdiocrement harmonieux, stupidement sonores,
mlant aux dlices de l'air du soir, d'inutiles et bruyantes bouffes de
musique. Le hanneton n'est pas un pote, mais un bourgeois, un bourgeois
conservateur, et les enfants ont fort bien observ qu'il ne se posait
jamais que pour compter ses cus. Moi qui aime toutes les btes, je le
hais avec sa petite redingote marron de propritaire, ses rouflaquettes
 la Louis-Philippe, dpassant des deux cts de la tte, et sa
casquette noire luisante comme une soie crasseuse. C'est une bte
politique et ractionnaire.

Il bourdonne, dans les meetings ariens, un tas de chansonnettes
royalistes et surannes. Aprs avoir fait semblant de mourir, il
ressuscite en dessous, et boit,  pleines sves nourricires, l'espoir
des travailleurs qui cultivent les fraisiers. Voil ce qu'est ce
hanneton dont Topfer s'est fait un Dieu.

C'est une fatalit, souvent remarque par les subtils, que les tres qui
se ressemblent le plus se tourmentent volontiers mutuellement. Au moral
et mme un peu au physique, rien ne ressemble plus  un hanneton que M.
Briquet. Lui aussi est bourgeois, conservateur, ractionnaire, porte
volontiers un habit puce et une casquette sombre. Son dernier souvenir
glorieux, dans l'histoire contemporaine, est celui du Seize-Mai, dont il
fut et demeure un admirateur fervent. C'est au point que sa jolie villa
de Ptenouille-en-Vexin est encore remplie de portraits du duc de
Magenta. Et au bas de chacun de ces portraits, M. Briquet a inscrit,
de sa main, en gros caractres, quelqu'une des belles et lgendaires
paroles, prononces par le Marchal, en de grandes occasions. Ce petit
muse n'est pas d'un effet artistique louable, mais il affirme, chez son
gardien, un sentiment de fidlit, trop rare en ce temps pour que j'aie
envie de le plaisanter. Depuis l'effondrement du mmorable ministre
dans lequel le grand-matre de l'Universit n'aurait pu se retourner
sans montrer le plus impertinent des anagrammes vivants, M. Briquet
a ddaigneusement dtourn ses regards du gouvernement des choses
publiques. Et il consacre son temps prcieux  quoi, en cette saison? A
embter les hannetons qu'il devrait considrer comme des frres. Muni
d'un grossier filet  papillons, il les poursuit, le soir, jusque dans
la paix des charmilles, les accumule, au mpris de toutes les lois du
bien-tre, dans d'anciennes botes de conserves malolentes en
diable. Et, le lendemain matin, il les emmne avec lui  la pche et,
transpercs d'un hameon, les offre, au bout d'une ligne volante, 
l'apptit des schwnes qui en sont particulirement friands. Houp! le
poisson tire, le crin casse et M. Briquet est content. Il s'en est fallu
de rien qu'il attrapt le plus gros schwne de la rivire.

Innocente manie! direz-vous. Pas tant que a, bonnes gens. Dans sa
passion pour de problmatiques fritures, il n'embte pas les hannetons
seulement, mais toute la maison qu'il remplit de hannetons quand
il ferme insuffisamment ses botes. On en trouve partout, dans les
escaliers, dans les couloirs, dans les chambres, dans les buffets, dans
les huches, dans les encriers aux bords couverts d'hiroglyphes. Et si
vous croyez que a amuse Mme Briquet et que a ragot les invits! Zut!
pour les invits. Mais Mme Briquet aurait droit  plus d'gards. C'est
encore une fort belle femme et qui a fort bien employ le temps
que mettent  se perfectionner les riveraines du beau fleuve de la
trentaine. Est-elle sur ce bord-ci ou sur celui-la? Je n'en sais rien.
Que ne se dshabille-t-elle pour sauter dans la rivire? Vous verriez,
ptardirement parlant, une des plus rares merveilles de ce temps et
penseriez  un ballon que le caprice d'un archange aurait gonfl dans un
ptale de lys. Car vous savez que les lys paradisiaques sont beaucoup
plus grands que les ntres, et qu'on pourrait fort bien s'y tailler
une culotte pour la Fte-Dieu. Mais tout le reste de Mme Briquet est 
l'avenant de ce mitan somptueux, les menus divertissements de la gorge,
le miracle de deux jambes dont une Diane sdentaire se fut contente, et
mille autres charmes encore, tels qu'un visage d'ovale joyeux, des yeux
de jaspe clair et une bouche bien en chair de rose, sans omettre une
belle chevelure brune envolute comme celles des Bacchus adolescents.
Quoi! tant de trsors pour cette bourrique de Briquet? Allons donc! Vous
ne souffririez pas un instant que ce bltre ne ft, comme le dit un
vers de Glatigny:

    Cocu, selon son tat!

qui, par malheur, est souvent le ntre.

II

Oh! l'admirable matine de mai! Une vapeur d'argent court sur la petite
rivire, se dchirant aux peupliers, s'enroulant aux saules comme de
grandes toiles d'araigne, tranant sur l'eau comme la jupe transparente
d'une fe. Le cleste cuisinier qui veille  l'Orient confectionne,
 l'horizon, une majestueuse omelette, o, comme le jaune d'un oeuf
immense, s'crabouille le soleil, cependant qu'une dernire toile
rentre, comme une souris d'argent, dans son trou d'azur, et que, sur les
pierres luisantes de rose, la bergeronnette bat, avec sa longue queue,
la mesure aux libellules dont les ailes, encore ensommeilles, font un
petit bruit de vitre en passant. C'est l'heure enchanteresse o l'me
des rveils met dans les feuillages comme un souffle de baisers, o le
parfum des fleurs s'avive aux tideurs de l'aurore, o l'eau trs pure
dans laquelle se reflte le vol des oiseaux, semble s'emplir aussi de
leur gazouillement cristallin. Pas le moindre petit nuage n'obscurcit le
ciel radieux de Ptenouille-en-Vexin.

A vrai dire, la splendeur du paysage y est cependant bien compromise par
la ridicule silhouette de M. Briquet, secouant ses hannetons sous le
nez des schwnes, et contrariant, du caprice de sa gaule, la belle et
rythmique ondulation des saulayes frmissantes dont un souffle mle les
pleurs vivants en cascades ariennes, toutes scintillantes d'meraudes.
Ce que les papillons se moquent de lui, en croisant, dans l'air, leurs
ailes de soufre! Et le merle, donc, l'ternel siffleur au sifflet
jaune, qui sautille dans les mousses! Mais M. Briquet est sourd  ces
railleries de la Nature. Tous les schwnes ont accept ses hannetons, en
manire d'apritif. Mais aucun ne pense  lui rendre son dner, en se
laissant prendre.

Et, dans le joli boudoir de Mme Briquet, aux persiennes encore
rapproches, il fait aussi une temprature dlicieuse et qui n'est pas
perdue pour tout le monde. Mme Briquet a t, en effet, presque aussi
matinale que son mari, et celui-ci n'avait pas franchi la porte du
jardin, qu'elle tait descendue, pieds nus, en chemise, dans ce coquet
petit endroit, o l'attendait un excellent canap, et o le lieutenant
Malitourne, un invit de la veille, l'allait venir rejoindre, cependant
que toute la maisonne dormait encore. Car, on savait que Monsieur ne
reviendrait pas avant l'heure du djeuner, que Madame dtestait qu'on la
rveillt, ce qui tait, pour tout le domestique, une bien bonne raison
de faire grasse matine.

Vous ne comptez pas que je vais vous narrer, par le menu, les cent
mignardises, comme dit le doux Ronsard, qui occuprent la dure de
cette entrevue matinale entre une femme amoureuse et un lieutenant de
dragons bien portant. Je n'ai jamais trouv aucune douceur, en amour, 
m'occuper du plaisir des autres, sinon pour l'envier bassement. Ce n'est
pas, sans doute, sans quelque circonstance attnuante, que nos deux
larrons de l'honneur d'un imbcile s'taient assoupis, sur le grand
canap, encore vaguement enlacs en un dlicieux sentiment de lassitude
mrite. Le doux engourdissement de tout l'tre qui nous vient ainsi
d'une conscience d'amant satisfaite, et d'un beau corps bien tide des
dernires caresses voisinant encore avec le ntre! En haut, par la
rayure lumineuse des persiennes, un souffle lger apportait jusqu'
leurs lvres les parfums du jardin mls  l'arme vivant des cheveux
dnous de Mme Briquet.

[Illustration: fig09.png]

III

--Ah! mon Dieu! fit tout  coup celle-ci, comme brusquement rveille
d'un rve. Attrapez-le!

--Quoi donc! quoi donc! rpondit le lieutenant Malitourne, secou par un
sursaut.

--Cette sale bte qui me grimpait aux jambes pendant que je dormais.

--Encore un hanneton que votre mari aura sem ici!

--Mais, cherchez! cherchez donc! Elle me montait comme a... je sentais
l'agacement de ses petites pattes sans avoir la force de me rveiller,
le long de ma cuisse, montant, montant toujours... il faut cependant le
trouver.

Et Mme Briquet s'tait leve d'un bond, en secouant la blancheur de sa
chemise autour de sa propre blancheur.

--Je n'en vois pas bien la ncessit, reprit le lieutenant, qui est un
philosophe. Reviens donc, ma chrie.

--Sans savoir o il est! Ah! non!

--Parbleu! il se sera envol, quand nous nous sommes rveills.

--Eh bien! Alors, il doit tre dans la pice. Je ne me rassieds pas que
nous ne l'ayions tu ou chass!

Et le pauvre lieutenant, dont jamais les instincts cyngtiques
n'avaient jamais t moins surexcits, dut se mettre en qute  travers
les meubles et les rideaux. Mais rien! Rien! pas le moindre hanneton.

Quand, aprs cette infructueuse poursuite, il se retourna vers Mme
Briquet, il trouva celle-ci comme hypnotise, les yeux hbts et grands
ouverts, positivement ahurie et dsespre. Il suivit la direction
fixe de son regard, et les siens rencontrrent le portrait du Marchal
inexorablement pendu  la tenture et au-dessous duquel M. Briquet avait
inscrit les paroles clbres: J'y suis, j'y reste!



LA BOULE

[Illustration: fig10.png]

LA BOULE



I

Le parc avait t dessin par Le Ntre. Par belles et larges avenues, il
s'tendait majestueux, mnageant,  et l, par un mirage perspectif, de
beaux points de vue, soit qu'il dcouvrit soudain, au dtour de quelque
alle, le panorama lointain des campagnes de banlieue dans leur gaiet
ensoleille, toits rouges et bleus moutonnant le long des collines avec
ses vergers de pommiers en fleur au printemps, soit qu'il montrt, tout
 coup prochain, le fleuve aux eaux larges, que bordaient de hauts
joncs pareils  des piques, soit qu'il droult, variant sa rgularit
architecturale, quelque ddale de verdure moins haute o s'acharnaient,
avec un piaillement perdu, les amours des petits oiseaux. Proprit,
sans doute  l'origine, de quelque fermier gnral, homme de got comme
l'ont t beaucoup de ces fripons, tout y tait demeur  la mode du
sicle dernier, dlicieusement mythologique et suranne. Dans les
carrefours d'ombre dont la lumire piquait le gazon de petites flches
d'or, des statues s'levaient sur des socles arrondis ayant la forme
d'outres. Desses aux nudits triomphantes que de lgres mousses
rendaient, par endroits, impertinemment sensuelles et vivantes,
demi-dieux portant des pommes et des massues, amours joufflus dcochant
d'immobiles traits. Prs du bassin aux lotus corns, des Termes, aux
barbes envolutes, souriaient dans leur gaine de granit. Imaginez une
faon de Luxembourg en miniature. Par-devant la maison, rgulire
comme une rduction du chteau de Versailles, de belles pelouses
merveilleusement entretenues, des mandres d'alles, dessines avec art
et faisant serpenter par les ondulations de terrain leur troit ruban de
sable jaune, toutes bordes de graniums, et enfermant des lots d'iris
hiratiques et tendres comme des lys paens.

Certes, tout ce qui tait l, sous les yeux, tait pour induire l'esprit
en des rgularits mthodiques et harmonieuses, et bien fait pour cette
ducation du regard qui dcide du sens artistique de toute notre vie.
Car, croyez que les Anciens taient sages qui la commenaient, pour
l'enfant, mme dans le ventre de la mre, et c'est avec l'art que nous
devons respirer, ds nos premires annes, le sentiment salutaire de la
Beaut.

Donc, c'tait grand bien, pour les deux enfants que nous rencontrons
dans cet lgant paysage revu et corrig par l'homme, que leur purile
tendresse l'et comme dcor. Liane avait six ans et Fernand huit. Ne me
dites pas qu'on n'aime pas encore  cet ge. Vous auriez donc oubli
bien d'innocentes perversits dont vos premires petites compagnes
furent les complices. Moi, je me souviens, et je revois le dlicieux
petit tyran blond pour qui je dchirai tant de culottes aux ronces en
cueillant une fleur souhaite, pour qui je tombai plus d'une fois 
l'eau,  la recherche d'un nnuphar, pour qui les plis d'une robe qui
n'tait pas prtexte encore, souvent se levrent sur de mentoresques
fesses. Car il parat que j'tais dj inconvenant. Plus innocent,
en ses instinctives vises, tait Fernand, je l'espre, et moins
prmaturment accueillante aux galants, Liane. Mais, en tout cas,
c'tait une dlicieuse idylle que menaient ces chrubins dans le grand
parc dessin par Le Ntre, le long des prairies tout mailles de fleurs
sauvages, o ils galopaient comme des chevreaux, au bord des sources
dont les eaux claires rapprochaient leurs images en un frisson d'argent,
 l'ombre des statues tutlaires dont leurs petites mains de vandales
creusaient le socle, sous la mousse, avec des cailloux aigus, dans
ce recueillement du pass et cette atmosphre de rve. Ils avaient,
charmants  voir, celui-ci avec sa chevelure brune et celle-l sous la
poussire d'or que soulevait, autour de son front, le souffle des jeux,
dj les faons de Daphnis et de Chlo, cherchant dj mieux que les
joues pour y mettre des baisers, Fernand plein dj d'adorations muettes
et Liane de coquetteries affectueuses. Tout semblait concourir 
veiller, en eux, des mes de potes, le murmure des ruisseaux, la
chanson du rossignol, cette tendresse des choses qui, malgr nous, nous
pntre. L'pilogue n'et pas t complte si un honnte et dlicieux
roman n'en et t le but. Trs srieusement, on parlait, devant eux et
dans leur entourage, de les marier ensemble. Je ne vous cacherai mme
pas qu'ils taient fiancs en secret et avaient chang les premiers
serments, confirms par les gages les plus prcieux. Ici une aile de
scarabe ayant l'clat d'un bijou, de l'autre part, un caillou brillant
comme un morceau de corail.

II

Ah! quelle fichue ide eut M. Bittermol de venir passer une journe
dominicale dans ce sjour hospitalier! Aprs avoir trouv l'ordonnance
majestueuse du parc quelque peu monotone, blm des horizons qui
taient de l'intimit  la proprit, raill les dieux immortels qui
poursuivaient, sous les hauts ombrages, leur rve de pierre, trouv la
pelouse nue et la bordure des alles criardes avec ses notes de velours
pourpres et roux, ne proposa-t-il pas  la douairire des toupettes,
lgitime propritaire de ces lieux, d'gayer un peu tout cela par
quelques inventions  la moderne, comme en ont les bonnetiers enrichis
dans leurs villas de Bougival ou de Chatou! Et la bonne dinde de
douairire,--car, notez que le plus souvent les femmes n'ont pas de
got, en art, que par occasion,--d'accepter cette pitoyable ide, comme
si sa propre personne pouvait en tre rajeunie. Et, ds le dimanche
suivant, ce fut un commencement de mtamorphose dans le sens de
l'embourgeoisement. Le bel aspect de temple vgtal aux colonnes
vivantes du parc fut viol par un tas de mesquineries. Le caprice sans
fantaisie succda  l'harmonie, fille de la mditation. A cette belle
ordonnance des chemins,  travers bois, on substitua les lacets
incohrents d'un fil d'Ariane, dont un chat aurait pris plaisir 
embrouiller le peloton. Mais c'est  la pelouse, qui s'tendait devant
le jardin, que fut destine la plus dgradante de ces profanations.
Notre infme Bittermol y installa une boule, une de ces boules de mtal
trs miroitantes et polies qui refltent tout le paysage ambiant et
toutes les personnes qui les approchent, en les dformant hideusement,
uniformment convexes et enfantant des monstres et des caricatures dont
les modles, eux-mmes, s'amusent quelquefois, au lieu de s'indigner, en
se voyant un nez plus gros que tout le visage et un ventre de potiron
plant sur deux allumettes.

Ah! pour le coup, M. Bittermol dut tre content. Il avait bien dshonor
ce magnifique tapis de verdure tendre. Il avait fourr un peu de son me
abominable de vaudevilliste dans ce pome touchant de nature, dans ce
virgilien dcor fait pour les tendresses prcoces ou attardes. Mais
jusqu'o alla son crime, vous ne le devinez pas encore, et c'est tout au
plus si le courage me demeure de vous le rvler.

III

[Illustration: fig11.png]

C'tait  l'heure, dclinante encore  peine et tout  fait exquisment,
o les ardeurs mridiennes n'ayant laiss dans l'air que de dlicieuses
tideurs, les ombres des grands arbres s'allongent plus obliques,
cependant, qu' l'horizon, le soleil descend dans une bue d'or,
puisant ses dernires splendeurs occidentales en une voluptueuse
caresse de sa mourante lumire, tranant par les eaux courantes, des
ruisseaux de son sang divin, mettant une crte rose aux cimes, une crte
vibrante comme une insensible fume. Comme Bittermol, en mme temps que
sa laideur, avait rpandu la btise  profusion, autour de lui, tous les
htes de la douairire des toupettes, au lieu de savourer, en quelques
mditations silencieuses, cette mlancolie des choses  l'approche du
soir et devant le lever d'argent des toiles, s'en taient alls jouer,
sur une faon de piste anglaise dcoupe derrire la maison,  quelqu'un
de ces jeux sportifs et mondains  outrance o ne se dveloppe pas
prcisment le gnie des races. Seuls, Liane et Fernand, que la
corruption gnrale conjurs par leur tendresse ingnue n'avait pas
encore atteints, taient demeurs sur la pelouse, o de frisantes
clarts soulevaient comme une floraison artificielle,  se promener les
cheveux mls, les mains enlaces, et souvent la bouche bien prs de
la bouche, si bien qu'une abeille n'et su laquelle de ces deux roses
choisir. Et, bien qu'ils fussent tout prs de la boule, abominable
prsent de Bittermol, ils avaient vraiment bien autre chose  se dire
qu' se montrer, l'un  l'autre, leurs jolis visages dfigurs, et ils
n'y faisaient vraiment pas plus attention qu'un couple de papillons 
une pomme. Tout prs, tout prs ils passaient cependant et presque au
pied, en leur quasi-amoureuse promenade; lors, sur une touffe d'herbe
humide encore de rose, Liane, en un faux mouvement, tomba, ses petites
mains en avant, sur le ventre, sa jupe et sa chemise s'tant
malencontreusement souleves par derrire, en cette chute d'ailleurs
sans danger. Toute riante, elle se releva, mais sans rabattre
immdiatement sa chemise et pas assez vite pour que Fernand, en courant
 son secours, n'apert, en une rapide vision, le derrire de sa petite
amie, amplifi par la boule miroitante, en de monstrueuses proportions.
Ce ne fut qu'un clair, qu'une seconde de rve, mais qui dvia
instantanment, du coup, son esthtique et en fit le martyre d'une
obsession dont sa vie est encore empoisonne. Aucune femme ne lui parat
plus belle et complte, depuis que son regard embrassa cet au del des
formes naturelles. Il a voyag en Orient, caus avec des odalisques qui
feraient clater un fiacre. Tout a demeure encore bien en de de ce
qui lui fut rvl en cette fatale soire. Il a, en ce ptardier sujet,
la folie des grosseurs, aussi ingurissable que l'autre. Inutile de vous
dire qu'il a refus d'pouser Liane,  moins que celle-ci ne consentt
 avoir une boule, comme celle de la pelouse, pendue au ciel du lit
nuptial, ce que cette honnte jeune fille refusa avec horreur et dgot.
C'est ce qu'il appelait, en son cynique langage, le multiplicateur
conjugal. Il est dsormais de ceux qui appartiennent  la fatalit,
comme un hros des drames eschyliens, vivant par-del la vie, les
regards tourns vers un monde mystrieux, abm dans les suggestifs
recueillements d'une chimre impossible. Entre d'insuffisantes ralits,
il demeure solitaire et perdu dans son rve. C'est bien triste, en
vrit.

Et quelle leon! ternelle, et qui prouve bien que le manque de got, et
l'absence de sentiment d'art sont le grand pril social, la source de
tous les maux, le chemin de tous les crimes.



CHABIROU

[Illustration: fig12.png]

CHABIROU



I

Ce n'tait pas sans une grande mlancolie que M. Campistrol mditait sur
la sottise qu'il avait faite en se remariant. Le _non bis in idem_ latin
lui apparaissait comme la plus sage devise du monde. Sa premire femme,
Honorine, l'avait manifestement tromp; mais elle tait jolie, ce
qui lui donnait les circonstances attnuantes de la tentation et des
hommages, et, de plus, elle avait un caractre charmant et cet esprit de
justice qui cherche, en pareil cas, les compensations dans une grande
galit d'humeur. La seconde, Henriette, tait de charmes moins
vidents, plutt malaise  vivre qu'aimable, et il venait de dcouvrir
que, vraisemblablement, elle le trompait aussi.

Le parallle entre sa vie passe et sa vie prsente ne donnait donc lieu
qu' des rapprochements dplaisants. Ce pendant que l'pouse en activit
de service dormait tranquillement, aprs une scne de jalousie qui avait
dur la moiti de la nuit, et lui avait mis,  lui, les nerfs dans un
tat pouvantable, il descendit, au petit matin, dans son jardin pour
y puiser, dans le rveil de la nature, un lment d'apaisement et de
consolation. C'tait en un temps comme celui-ci o les aubes se htent,
emmitoufles d'abord de brouillards roses, puis rougissantes comme un
champ de cerises, vers des journes chaudes invitant les plus actifs aux
siestes mridiennes. M. Campistrol, comme tous les malheureux, aimait
les fleurs: il lui sembla que ses roses avaient un regard triste et
compatissant, et c'est  une instinctive piti qu'il attribua le pleur
tremblant au fond de leurs corolles. Les grands lys penchs semblaient,
aussi, fraternels douloureusement  sa peine et il n'est pas jusqu'aux
penses, en leur parterre de velours qui ne lui parussent sympathiques
 son chagrin. De cette grande misricorde des choses, infiniment
meilleures assurment que les hommes, il savoura lentement la douceur,
marchant  petits pas sur le sable des alles, et s'arrtant  regarder
les bourdons s'enfouir dans les calices et se rouler dans l'or des
tamines.

Il descendit ainsi jusqu' la petite rivire dont la tentation mchante
ne lui vint pas de tourmenter les htes qui, dans la bue aurorale, se
dtendaient comme de petits arcs d'argent, en sautant sur l'eau. Il
devenait bon lui-mme, de la bont universelle, et il n'tait que sa
seconde femme, Henriette, qui ne trouvt pas grce devant sa mansutude
envers l'humanit. La pcore! Et il l'avait pouse sans dot, estimant
que la reconnaissance lui inspirerait la fidlit! En quoi, il avait
fait un jugement galement tmraire et injurieux pour elle. Car la
vertu qui s'achterait cesserait d'tre de la vertu. Je ne plains pas
les maris tromps qui entendaient spculer sur le sacrifice. Ruth et
trahi Booz que je ne lui en aurais pas voulu autrement.

Cependant, le soleil tant dj mont au-dessus de l'horizon qu'il
effleurait encore comme une roue de flammes aux jantes infinies et
radieuses, il pensa que le facteur allait apporter les journaux et
que la lecture de la politique lui pourrait inspirer un regain de
philosophie. C'est un calmant que je conseille aux plus nervs. Il
lirait tout, depuis la premire jusqu' la dernire page. Il y avait
eu peut-tre un peu de bruit  la Chambre, la veille. a ferait une
diversion dans le courant obstin de ses penses. Impatient de ce
passe-temps, il s'en fut lui-mme  la porte quand sonna le facteur,
ce qui lui arrivait souvent. Aussi ne reconnaissant pas l'ambassadeur
ordinaire que lui dpchait quotidiennement l'administration des postes,
il lui demanda:--Est-ce que Chabirou est malade? L'intrimaire lui
rpondit:--Il a quitt le service depuis plusieurs jours que je le
remplace, et nous n'en avons pas de nouvelles.--Tant pis! car c'tait un
facteur modle! fit M. Campistrol en jetant un regard plutt malveillant
au nouveau venu.

Avec les journaux tait une lettre dont l'criture le fit tressaillir.
Mais il haussa les paules et la dcacheta ensuite tranquillement.
Mais il ne l'eut pas lue plus tt, que ses cheveux se dressrent, en
ventail, sur sa tte, soulevant sa casquette d'horticulteur citadin,
que ses mains se mirent  trembler et que ses yeux se couvrirent d'un
voile, comme si un souffle de folie en diminuait l'clat. Voil ce qu'il
avait lu:

    Mon poux bien aim, j'arriverai demain et te prie de m'attendre 
    la gare. Je reconnais mes torts et je sais, Anatole, combien tu es
    gnreux. Nous ne parlerons plus, si tu le veux, d'un pass que je
    regrette et veux racheter par une dfinitive tendresse. L'avenir
    sourit encore  notre affection un instant trouble. Mais je te
    ferai oublier, si tu m'en donnes l'exemple en oubliant toi-mme.

    A demain,  toi le seul que j'aie jamais aim!

    Ton pouse repentante,

    HONORINE.

Il regarda le timbre de la poste. Illisible. Le commencement du
millsime seulement, 18--; il tait bien avanc! La lettre venait de
Marseille. Honorine l'avait certainement crite en abordant. Car c'tait
incontestablement son criture. Alors, elle n'tait pas morte, comme on
lui en avait donn la nouvelle! Alors, il tait bigame! Mais de quelle
intrigante, donc, lui avait-on fait payer les funrailles en Amrique?
Quel acte de dcs imaginaire lui avait transmis le consul, profitant
lchement de ce qu'il ne savait pas un mot d'anglais? C'tait peut-tre
une note de bottier qu'on lui avait envoye comme un acte de l'tat
civil. Honorine tait vivante, c'tait clair! Et il allait la revoir. Eh
bien! quoique ce retour compliqut normment la situation, il en tait
enchant. a le dbarrasserait d'Henriette. Ce qu'il allait la ficher 
la porte comme une simple concubine! Et sans traner, encore! Dans cette
affectueuse pense, rapidement il monta  la chambre conjugale, o
Henriette dormait encore, dans l'ombre des rideaux tamisant  peine une
vapeur de lumire.

--Tu sais, ma petite, lui dit-il en la pinant brutalement, tu peux
maintenant me tromper tant que tu voudras.

--Misrable! lui dit-elle en se frottant le bras.

--a ne compte pas, car nous ne sommes pas maris.

--Eh bien! tant mieux! fit-elle, sans lui en demander davantage. Adieu
les scrupules et vive la libert!

Et elle s'en alla trouver le commandant des Houillres qui lui faisait
depuis longtemps la cour et  qui, bien qu'en et pens cet animal de
Campistrol, elle n'avait encore donn que des esprances.

--Je vous apporte une bonne nouvelle! lui dit-elle en entrant.

II

Mais le commandant des Houillres venait de recevoir comme un obus sur
la tte. Elle le trouva positivement hbt, tenant une lettre ouverte
dans sa main. Et comme elle lui demandait, avec anxit, la cause de
tant d'indiffrence  leur commun bonheur, il lui tendit le papier, o
elle lut  son tour:

    Mon cher neveu, puisque vous continuez  mener une vie de
    polichinelle, je vous donne avis que je me fais une pure joie de
    vous dshriter.

    Votre oncle affectionn,

    DE LA PTARDIRE.

Elle avait souvent entendu parler de cet oncle au commandant.... Mais
elle le croyait mort depuis trois ans  Valparaiso. Il tait mme mort
certainement, puisque le commandant en avait hrit cinquante mille
livres de rente, ce qui avait pay toutes ses dettes et lui avait permis
de faire des projets de bonheur avec Henriette, quand il aurait dcid
celle-ci  quitter son mari. Le legs n'tait pas encore compltement
liquid, mais un notaire du pays lui avait avanc dj des sommes
considrables. Il avait d'ailleurs augment notablement son train de
vie. Il allait tre propre, maintenant! Tout cela tait un cauchemar
horrible. Mais non! C'tait bien l'criture de l'oncle et son
authentique signature. Ah! l'enveloppe! bien! emporte dans le jardin
par un coup de vent. La lettre tait date de Marseille... bon! date de
1885! Mais l'oncle de la Ptardire tait essentiellement distrait. Il
n'en faisait jamais d'autres! Le commandant tait non seulement ruin
du coup, mais pourvu de dettes pour le reste de ses jours. C'tait un
fameux moment pour se charger de Mme Campistrol! Il le fit comprendre 
celle-ci qui sortit exaspre de la mauvaise foi des hommes et du nant
de leurs protestations d'amour.

Cependant, au second courrier de la journe, M. Campistrol voulut parler
lui-mme au facteur pour s'clairer un peu. Mais ce n'tait pas encore
Chabirou qui apportait les lettres.

--Toujours malade, alors! dit-il de mauvaise humeur  son remplaant.

Mais celui-ci prit un air mystrieux.

--Malade, non! Nous savons du nouveau, maintenant. Destitu.

--Lui! le modle des facteurs! Et pourquoi cette injustice?

--Parce que son frre, galement facteur, mais  Marseille, a dshonor
leur nom.

--Par exemple!

--Lisez plutt, monsieur,  la troisime colonne du journal que je vous
apporte avec votre correspondance.

Et pendant que l'intrimaire, la porte ferme, reprenait sa course,
Campistrol chercha et lut:

    Un sieur Chabirou, facteur de son tat, vient de mourir 
    Marseille. Bien que cet homme ait toujours joui de l'estime de ses
    chefs, on s'aperut qu'il avait drob, depuis dix ans, un nombre
    considrable de lettres. Toutes celles qui ont t retrouves chez
    lui, et qui ne contenaient pas de valeurs, ont t retournes, par
    les soins de sa famille,  leurs destinataires. Les autres sont
    entre les mains de la justice.

Le mystre tait subitement clairci. La lettre d'Honorine avait
peut-tre huit ans de date, et elle tait morte authentiquement depuis,
son mari ayant omis de l'aller chercher  la gare, ce qui lui avait paru
le refus du pardon demand. Mais alors Henriette redevenait sa vraie
femme! Justement, elle venait chercher son bagage, furieuse contre des
Houillres.--Vous ne partez plus, lui dit Campistrol, nous sommes
vraiment maris! Elle tait encore  l'tonnement de cette nouvelle,
quand un commissionnaire du commandant lui apporta ce mot: --Tout
s'explique par une note de journal. Mon oncle est bien mort. J'ai bien
hrit! Viens! M. et Mme Campistrol renvoyrent, de concert, le
commissionnaire avec un double coup de pied au derrire. Il en reut
un troisime encore du commandant pour lui apporter cette mauvaise
nouvelle.

[Illustration: fig13.png]

Et ce ne fut qu'une des mille aventures fcheuses que causa le crime
patient de cette canaille de Chabirou--celui de Marseille, s'entend.



LA SALIRE

[Illustration: fig14.png]

LA SALIERE



Un conte gai dont les hros sont deux huissiers, ne saurait emprunter
sa jovialit qu' un grain de gauloiserie. Je demande donc, par avance,
pardon aux belles dames qui me liront pour ce que le dnouement en est
moins potique que de coutume. Encore n'ai-je pas la ressource de le
commencer par quelque idyllique morceau o sont loues la beaut des
femmes et la douceur des roses. Le gnie de Victor Hugo, lui-mme,
se ft puis  rendre lyriques, comme des guerriers d'Homre, ou
dlicieux, comme des bergers de Thocrite, de simples porteurs de
protts. Je m'en voudrais, d'ailleurs, de couronner de fleurs leurs
ordes caricatures. Pour une fois, j'adjure solennellement mes
gnrosits natives et je choisis cyniquement le moment o ils
succombent sous l'excration publique pour leur envoyer, quelque part,
un coup de pied dont mon ne serait jaloux, par une manire d'histoire
o ils sont sensiblement vilipends. Non pas qu'ils m'aient fait
personnellement souffrir, ce qui m'induirait peut-tre en une ridicule
misricorde, un vieux fonds de christianisme dormant sous mes rves
paens. Mais je les ai si souvent entendu maudire par mes plus chers
amis, et tant de mes meilleurs compagnons ont eu  gmir de leur
hypocrite rapacit, que je me mets hardiment dans la croisade. J'entends
contribuer  arracher  ces mcrants le Saint Spulcre de la Justice,
au risque d'attraper, comme le bon saint Louis, la gale en pntrant
dans leurs repaires empuantis de procdure et fleurant une poudreuse
iniquit. Cette arrire-garde de l'arme des chicanons, qui est aux
juges ce que les apothicaires sont aux mdecins, avec cette diffrence
que leurs instruments sont infiniment moins risibles que des seringues,
ne trouvera aucune piti devant moi. Et si je brle un peu de sel en
terminant ce rcit o il est parl d'elle, c'est que je n'ai pas de
sucre sous la main.

Or donc, le bon sieur Antnor de Boutensac, baron de son tat et
Franais redevenu quand les migrs rentrrent en France, aux jours
rparateurs de la Restauration, rintgr d'ailleurs en sa terre
seigneuriale de Boutensac, prs Castelnaudary, et y ayant repris la vie
joyeuse de ses nobles aeux, avait pour cette gent une excration tout 
la fois excessive et justifie. Notre sympathique voyageur, pendant
les orages rpublicains et les gloires impriales, avait bien repris
possession complte de ses titres et privilges--au point qu'il
rclamait le droit de jambage avec une obstination exagre  son
ge--et le Roi lui avait crit une lettre dans laquelle il l'appelait
mon cousin. Mais il avait fort peu de deniers  son service pour
soutenir le train que son rang le forait de reprendre dans sa province.
Le milliard des migrs ne figurait encore que sur le papier, et ce
mirage  dettes faciles, pour les hobereaux rentrs en fonctions
fodales, commenait  perdre un peu de son clat. Les paysans
relevaient la tte. Ils allaient bien  la messe, pour se faire estimer
des autorits nouvelles; mais ils refusaient de fournir  crdit 
leurs bons suzerains. Les bouchers, les charcutiers et les piciers
eux-mmes--les moins insurgs des hommes, cependant--refusaient
imperturbablement l'honneur de fournir les chteaux voisins. Ce n'tait
qu'une premire tape dans la voie de l'impertinence dmocratique.
Bientt, ceux qui s'taient laisss aller  fournir des denres
impayes, poussrent l'audace jusqu' exiger des rglements, et quand
les billets souscrits vinrent  chance, ils osrent, perdant tout
respect traditionnel pour la race, confier  des huissiers le soin d'en
assurer le paiement.

C'est l, d'ailleurs, que le bon sieur Antnor de Boutensac les
attendait.

Il se rappela  temps comment ses nobles aeux recevaient les vilains
qui venaient demander de l'argent. Pourvu d'un domestique nombreux, il
fit btonner les hommes de loi qui le tourmentaient pour ces vtilles.
Tous les huissiers du pays connurent bientt ce genre de paiement et en
rfrrent  la Justice. Mais celle-ci faisait la sourde oreille  leurs
plaintes, la magistrature ayant t--comme cela se fait de temps en
temps--soigneusement pure de tous ses juges intgres et dsintresss,
lesquels avaient t remplacs par des cratures du rgime nouveau
absolument partiales en faveur de la noblesse. Nos rclamants en taient
donc pour leurs reins meurtris et les sarcasmes dont les accablait notre
bon sieur Antnor de Boutensac, en les voyant partir tout boitant et
tout geignant, comme des chiens aux pattes crases.

Et c'tait de petites ftes de famille que ces excutions auxquelles
le bon gentilhomme conviait tous ses voisins et qui faisaient rire aux
larmes les dames et demoiselles des castels ambiants, la bont d'me des
femmes ne se dmentant jamais.

La dmoralisation commenait  envahir toutes les tudes. Les jeunes
clercs donnaient leur dmission et renonaient noblement  la carrire.
Toute l'huisserie rgionale tait dans un marasme impossible  dcrire,
quand les deux huissiers Guignevent et Rouspignol, tous deux de
Castelnaudary, les plus vigoureux des officiers ministriels du
dpartement--Guignevent pesait cent vingt kilos et Rouspignol soulevait
des meubles normes  bras tendu,--sentirent que la profession tait
perdue dans la contre, si les choses continuaient ainsi, et rsolurent
de relever l'tendard des frais de justice. A la premire affaire qui
fut confie  un d'eux, par un dbiteur du baron, ils se mirent en
route, de compagnie, pour le manoir de Boutensac. Aprs s'tre jur de
se prter main-forte, solidement arms d'ailleurs d'excellents gourdins
de cornouiller, cuirasss, nonobstant, de gilets nombreux et pais, sous
leur crasseuse redingote, afin que les horions en fussent amortis.
Et, de trs belliqueuse faon, ils sonnrent  l'huis seigneurial, le
chapeau sur l'oreille, avec des faons de mousquetaires, plutt que de
porteurs de contraintes qu'ils taient tout simplement.

Comment le bon sieur Antnor de Boutensac avait-il eu vent de leur
complot (je ferai remarquer que l'expression n'est pas de moi)? Parbleu!
je n'en sais rien. Mais comme les huissiers sont toujours excrs dans
un pays, il n'est pas tonnant que leurs ennemis soient scrupuleusement
tenus au courant de leurs faits et gestes.

Au grand tonnement de nos deux pourfendeurs, la porte s'ouvrit devant
eux, sans qu'un nouvel appel ft ncessaire. Aucune sentinelle ne leur
barra le chemin et ils remarqurent, avec plaisir, que la meute de M.
le baron, laquelle chassait l'huissier mieux que le renard, avait t
soigneusement enchane en son chenil. Leur surprise fut plus grande
encore quand, en approchant du perron armori, ils y virent apparatre
M. de Boutensac en personne, en lgante tenue de gentilhomme qui reoit
des amis, et comme fris au petit fer, tout exprs pour les recevoir.
Ils eurent beau regarder derrire lui, aucun laquais suspect ne lui
faisait escorte.

Or, ce fut tout  fait de la stupfaction quand ledit baron, venant 
leur rencontre, leur dit d'une voix ineffablement gracieuse: Messieurs
les huissiers, soyez les bienvenus! Tout ce qui m'appartient est 
vous. Ainsi ils ne se trompaient pas, comme ils l'avaient redout au
premier abord, trs inquiets, mais aussi intrieurement trs flatts
d'avoir t pris, ne ft-ce qu'une minute, pour des gens comme tout le
monde. Quand, honors de saluts crmonieux, ils eurent pntr dans le
vestibule dcor de panoplies et d'cussons, et soutenu contre M. le
baron une vritable lutte pour l'empcher d'accrocher lui-mme leurs
paletots aux patres, celui-ci, reprenant la parole sur un ton plus
engageant encore, les pria  djeuner avant saisie, ne voulant
pas qu'ils eussent, aprs une longue et fatigante route, l'ennui
d'instrumenter le ventre vide.

Cette dernire attention faillit leur arracher des larmes. Allons! on
leur avait fait des contes, l-bas. Ceux qui taient venus avant eux
n'avaient pas su prendre cet excellent homme, ou taient de simples
poltrons!

Un superbe repas tait servi, auquel assistait toute la noble famille du
baron,  laquelle celui-ci prsenta MM. Rouspignol et Guignevent comme
des invits de marque et qu'il fallait traiter avec une particulire
courtoisie.

Guignevent demeurait, en dedans, un peu mfiant. Mais Rouspignol
s'abandonnait  tous les lans enthousiastes de sa nature. A peine
assis, ayant devant lui un ravier de Saxe tout plein de radis, il y
plongea ses gros doigts, souleva presque toute la botte dont il secoua
l'eau sur la nappe armorie; puis, promenant le paquet tout entier
au-dessus de la salire, l'y trempa, et fourra le tout dans sa bouche
ouverte avec un fracas norme de goinfrerie.

[Illustration: fig15.png]

M. le baron de Boutensac tait dj debout, ple de colre.

--Sagouin! malpropre! porc! malotru! Se comporter ainsi  la table d'un
gentilhomme en compagnie de sa ligne seigneuriale!

Et d'une voix plus forte, comme s'il lanait une arme  l'assaut d'une
citadelle:

--Hol! Lambert! Lafleur! Pierre! Jean! Mathieu! Larame....

Larame, Mathieu, Jean, Pierre, Lafleur, Lambert apparurent haletants.

--Saisissez-moi cet incongru, poursuivit le gentilhomme exaspr,
couchez-le sur le ventre et lui enlevez son haut-de-chausses.

Toutes les dames et demoiselles s'taient sauves en poussant de petits
cris d'horreur  ce dernier commandement.

--Et maintenant, videz-lui la salire l o son haut-de-chausses n'est
plus!

Lambert, Lafleur, Pierre, Jean, Mathieu et Larame obirent avec
enthousiasme, non sans agrmenter d'une effroyable bourrade l'excution
des ordres qu'ils avaient reus.

Indignement piqu dans son amour-propre, Rouspignol criait comme un
blaireau.

Ayant pris  deux mains le reste des radis demeurs sur la table, M. le
baron les planta de force dans les mains de Guignevent que deux hommes
tenaient solidement.

--Et maintenant, lui cria-t-il, tu vas, toi, les manger tout en les
trempant dans cette salire-l!

Qu'on nous parle donc, maintenant, de la bonne ducation des grands
seigneurs! A peine suprieure  celle des huissiers!



MALCOUSINAT

[Illustration: fig16.png]

MALCOUSINAT



Mon ami Malcousinat, m'avait dit, l'avant-veille:

--C'est dans deux jours que nous mangeons les haricots ensemble, chez
Lascoumette, au _Clocher de Castelnaudary_.

Et la veille, il m'avait dit encore:

--C'est demain qu'au _Clocher de Castelnaudary_, nous mangeons les
haricots chez Lascoumette.

Et chaque fois, il avait ajout, sur un ton de philosophie plutt
picurienne:

--Rien que trois! On ne dguste bien qu' trois! Nous deux et ma femme!

Le grand jour tait arriv. Ds le matin, j'avais t inform que les
haricots taient arrivs de Pamiers par la grande vitesse. Je n'ai pas
besoin de vous dire que mon ami Malcousinat est un gourmet. C'est un
brave garon, mais dont la vie se passe  mditer des gastronomies
languedociennes, des plats locaux qu'on ne fait bien qu' un seul
endroit, qu'il faut aller manger l seulement, et encore  heure fixe
et par un certain temps dtermin! Il est,  ce point de vue,
dlicieusement maniaque. Ah! vous pouvez imaginer si, toute la journe,
il s'en alla faire des recommandations au sieur Lascoumette, htelier
du _Clocher de Castelnaudary_, sur la faon dont les fameux haricots
devaient tre prpars. Il avait choisi, lui-mme, la terre de la
casserole, ni trop jaune, ni trop brune, flair le lard dont une couche
lgre enduirait le _grsal_, comme on dit  Toulouse, dos l'eau dont
il faudrait entretenir le mijotage. Il n'avait vraiment vcu, depuis
douze heures, que pour cette rjouissance du soir.

Eh bien! moi aussi, j'attendais impatiemment l'heure du dner!

Non pas que le haricot ait pour moi des sductions irrsistibles. J'aime
peu les bavards, tant moi-mme un silencieux. Je les cultiverais plus
volontiers pour leur fleur, que je trouve charmante, que pour leur
farineuse personne. C'est mme en fleur seulement que j'estime le
haricot dit de senteur, comme le pois; c'est ainsi que j'apprcie
surtout les gravures avant la lettre. Au fond, je me moquais absolument
de la faon dont M. Lascoumette accomplirait les rites culinaires
prescrits  l'endroit de notre repas, compos d'un unique plat. Car
c'est encore une superstition de Malcousinat de ne manger qu'un seul
plat quand il est bon. Mais alors, avec quelle intemprance!

Le charme de la soire tait ailleurs pour moi. J'allais dner avec Mme
Malcousinat, et, comme nous n'tions que trois, je serais certainement 
ct d'elle.

Un mot  ce sujet. Je n'ai pas l'habitude de tromper mes amis avec leurs
femmes,--je n'y ai pas grand mrite aujourd'hui;--mais je ne l'avais
pas mme en ce temps-l, et cette histoire ne remonte pas  hier. Aucun
projet mauvais n'entrait donc dans ma flicit. Mais j'ai toujours
trouv que rien n'est plus charmant qu'une jolie femme  table. Les
dners dont les femmes sont exclues me sont un vrai supplice, et ce
qu'on est convenu d'appeler dners de corps m'est absolument odieux.
Tous ces habits noirs avec, au-dessus, dans la blancheur empese du col,
des billes de politiciens ou de spcialistes! Pouah! D'pouvante, mon
regard en retombe sur mon assiette, o la truite saumone invitable me
regarde mlancoliquement, d'un oeil mouill de sauce verte.

Mme Malcousinat tait tout simplement dlicieuse, en ce temps-l, d'une
beaut nonchalante, confortable et bourgeoise qui l'et faite digne de
l'amour d'un pote. Car nous autres, faiseurs de vers, nous n'aimons pas
tant que a les dames thres qu'on s'entend, dans un monde qui nous
mconnat,  nous donner pour Muses. A notre me, toujours prte 
s'envoler dans les espaces suprieurs, il faut un lien solide qui la
rattache  la terre, une sorte de contrepoids srieux qui nous empche
de nous envoler, avant le temps, parmi les toiles. De l le got
sens que nous avons, en gnral, pour les personnes dodues, pour les
cratures de poids qui mlent un peu de ralit  la poussire de
nos rves. Telle tait Mme Malcousinat, ni petite ni grande, mais
d'embonpoint rassurant, souriant avec une bouche trs frache, regardant
avec de beaux yeux ingnus, avenante comme pas une, toujours gaie et y
ayant quelque mrite, avec, pour poux, un gastronome dont les sujets de
conversation manquaient totalement d'au-del.

Ce fut un blouissement, dans le cabinet particulier o
Malcousinat avait fait servir,--de telles agapes exigeant un rel
recueillement,--quand elle entra dans sa jolie toilette estivale de
provinciale aise, sous un rayonnement de soleil couchant qui piquait
des flches de rubis dans les carreaux. Et c'tait un parfum exquis de
sant et de jeunesse, comme l'arme d'une fleur vivante, qui enveloppait
ses paules, faisant courir, sous le tulle, un frisson d'ivoire rose.
A cette triomphale entre, je sentis comme un jardin de madrigaux qui
s'panouissait subitement dans mon esprit. Non! je n'ai jamais eu la
fcheuse coutume de dshonorer mes amis, dans leur foyer, mais il me
semble que je l'aurais volontiers prise, ce jour-l. Heureusement
qu'il y avait  compter avec la vertu de cette aimable personne dont
l'enjouement ne cachait aucune perfidie, Lucrce d'un Collatin qui ne
mritait pas tant de bonheur.

On se mit  table et je me rapprochai d'elle autant que je pus,
accumulant, du cot de son mari, le pain, les bouteilles, tout ce qui
pouvait faire une barricade entre lui et mon innocent bonheur. Mon
coude effleurait quelquefois, sans que j'eusse l'air de le vouloir, les
blancheurs tides de son bras sous l'arienne manche, qui y mettait 
peine comme un brouillard; je n'avais qu' me renverser un peu sur
ma chaise pour contempler les beaux tons ambrs de sa nuque sous le
retroussis d'or de ses cheveux; d'un oblique coup d'oeil, je savourais
son profil perdu d'un ovale si bien rempli, dpass seulement par les
frmissements des longs cils; et, sans qu'elle s'en fcht, je lui
murmurais  l'oreille des paroles dont l'accent devait tre encore plus
tendre que le sens lui-mme. C'tait tout simplement dlicieux.

Et pendant ce temps-l, nos doigts indiffrents s'acharnaient 
dcortiquer des hors-d'oeuvre destins  nous faire patienter.
Malcousinat ne tenait pas en place. A chaque instant, il courrait  la
sonnette et exigeait que M. Lascoumette, en personne, montt.

[Illustration: fig17.png]

--a, monsieur Lascoumette, ayez bien soin de les saupoudrer de sel
graduellement. Une pince toutes les cinq minutes.

--Ah! monsieur Lascoumette! ne les laissez pas surtout s'attacher au
fond.

--Lascoumette! Vous les faites remuer constamment, n'est-ce pas? avec
une cuiller en bois d'olivier?

Le gros aubergiste montait, en soufflant, rouge de l'haleine des
fourneaux, et ruisselant, comme une gouttire, de la monte de
l'escalier en limaon.

--Oui, monsieur Malcousinat, rpondait-il, chaque fois, avec une
rsignation dont l'expression se saccadait cependant, de plus en plus,
comme d'une pointe d'impatience.

Ah! que Mme Malcousinat tait adorable  regarder pendant ce temps-l,
livrant, du bout de ses ongles roses--tels des ptales de nacre--un
combat singulier  une crevette obstine dans son armure! Et sur quel
joli chapelet de perles s'ouvrait sa bouche gourmande aprs la victoire!
L'air un peu plus frais, le soleil tant descendu plus bas sous
l'horizon, entrait largement par la fentre grande ouverte, et des
souffles lgers mettaient comme un va-et-vient exquis aux boucles de sa
chevelure un tantinet rvolte.

Et Malcousinat, trop inconscient de ma joie innocente pour en prendre la
moindre jalousie, continuait de faire monter l'infortun Lascoumette, 
tout moment, pour lui faire de nouvelles recommandations sur la cuisson
des fameux haricots.

--Lascoumette, faites-les sauter, maintenant, un peu, dans la fine
graisse d'oie.

--Lascoumette, rveillez-les d'une pointe de poivre frachement moulu.

Tel un gnral, sans quitter son fauteuil, conduit, les yeux sur sa
carte, une bataille.

--Lascoumette, laissez-les gratiner cinq secondes environ.

--Lascoumette, retirez-les du feu trois minutes pour laisser s'abattre
le bouillon.

--Lascoumette, agrmentez-les d'une grsillade de persil.

Tout  coup, ma dlicieuse voisine et moi, au moment o j'tais bien
prs de poser mes lvres tremblantes au bord du gant de Sude relev
 son poignet, nous entendmes M. Lascoumette criant d'une voix de
tonnerre:

--Monsieur Malcousinat, faut-il aussi les faire accorder?



TOUS FARCEURS

[Illustration: fig18.png]

TOUS FARCEURS



Quelques bches opinitres achvent de flamber dans la haute chemine du
castel venden, s'effondrant parfois avec des gerbes d'tincelles. Il
est cinq heures du soir et, par les fentres bien closes, on n'entrevoit
gure plus que les bandes de topaze et de cuivre jaune dont le couchant
est ray; car nous sommes en automne, temps o la nuit se hte aux
horizons couronns de fausses lumires. Dans le petit salon fleurdelis,
aux cussons rajeunis sous la Restauration, la jolie marquise des
toupettes cause avec le vidame Guy des Mauves, chacun assis  l'angle
d'un canap aux ramages suranns.

--Je vais sonner pour faire apporter les lampes, dit la marquise.

--Attendez encore un instant, madame, rpliqua le vidame d'une voix
aussi mue qu'une plainte de mandoline. Ce demi-jour n'est-il pas le
plus agrable du monde?

--D'accord. Mais est-il bien convenable que nous demeurions ainsi seuls
dans l'obscurit?

--C'est pour causer de votre mari. Et il suppose toujours que la
Rpublique a, contre lui, les plus mauvais desseins?

--Que voulez-vous. Quand on a en deux grands-pres guillotins sous la
Terreur!

--Il y a un sicle de cela, marquise. Ah! c'tait le bon temps! il et
migr et j'aurais pu vous aimer tout  mon aise.

--Fi! vidame! je vais dcidment faire monter les lampes.

--Par piti! un instant encore.

Et le vidame qui avait gagn un peu de terrain, sur le sige commun,
gantait d'un long baiser l'aristocratique main de la marquise. Sans
avoir l'air d'y prendre garde, celle-ci reprit:

--Mon mari sait que vous veniez, aujourd'hui, au chteau?

--Certainement. Je m'en voudrais de manquer de franchise avec un tel
gentilhomme.

--Et vous saviez, vous, qu'il ne rentrerait que tard?

--Je me serais gard de rien changer au programme de sa journe. Il est
all aux nouvelles pour se bien assurer que la Rvolution ne nous menace
pas.

--C'est une monomanie. Un mal de famille. Mais vous savez qu'il est
inquiet aussi pour vous. Il prtend que vous avez tort de venir aussi
souvent chez un homme aussi mal not  la prfecture que lui.

--Plt au ciel qu'en bravant un vrai danger, je pusse vous prouver mon
amour! Il n'est pas de pril qui m'pouvante quand je pense au bonheur
innocent de contempler votre doux visage.

--Alors laissez-moi faire apporter les lampes. Je vous jure qu'il fait
nuit tout  fait.

--Non! une minute encore! N'ai-je pas votre image dans les yeux?
Laissez-moi croire, un instant, que je suis aveugle....

Et le vidame tendit en avant, comme un aveugle, ses bras, si bien que
ses mains frlrent la belle chevelure brune de la marquise. Celle-ci
reprit, en retirant doucement sa jolie tte en arrire:

--Savez-vous l'ide qui m'est venue, vidame?

--Non, marquise.

--Eh bien! je crois que mon mari n'est pas aussi bte que vous
l'esprez.

--Par exemple!

--Cette faon de vous dtourner de venir ici, vous son meilleur ami,
sous prtexte que cette amiti vous compromet, ne me parat pas sans une
arrire-pense.

--Laquelle, madame?

--Celle que vous m'aimez.

--Oh! si purement!

--Soit, mais enfin, vous m'aimez. Au moins, me le dites-vous.

--Je vous le jure. Sans espoir, mais de toute mon me.

--Vous savez que les deux grands-pres guillotins de mon mari taient
des gens levs  l'cole de Voltaire. Le marquis est sceptique et ne
croit pas volontiers  la vertu des femmes.

--Plt au ciel qu'il et raison!

--Moi, je suis convaincue qu'il suit de prs la cour que vous me faites.

--Dites tout de suite qu'il me moucharde. Lui, un gentilhomme! un
Gaspard des toupettes, dont les anctres ont combattu aux croisades!
Ah! ce serait vil et mesquin. S'il en tait ainsi, marquise, je n'aurais
plus aucun remords. Oui, je veux croire cela. Vengeons-nous, madame, de
la mauvaise opinion qu'il a gratuitement de nous!

--Ursule, montez les lampes! fit imptueusement la marquise  la
cantonade.

Aucune fentre ne s'claire cependant  la faade mlancolique du
vieux chteau venden. Les dernires blancheurs roses du soir se sont
vanouies aux artes, amorties par le temps, de la vieille maison
seigneuriale. La lune se lve dans le ciel et descend dans l'tang,
mettant une bue d'argent dans l'air et sur la surface de l'eau. Les
grands arbres dpouills tracent des hiroglyphes noirs sur le gris
lgrement ardois du ciel o sont crites, par les destins impatients,
les menaces de l'hiver. On dirait une immense toile d'araigne dans
l'espace, o se prennent, une  une, les toiles, comme des mouches
d'or. La sombre masse de pierre semble rver dans le paysage et, sur
les clochetons de ses tourelles, les girouettes gmissent dans le vent,
tandis que les saules aux lanires nues fouettent lgrement la rive aux
gazons chauves. Toutes les btes sont rentres et, tapies sous le froid
qui les poursuit, tentent de dormir en attendant le ple soleil qui
ne les rchauffera gure. Comme il doit faire meilleur dans le salon
fleurdelis, aux cussons rajeunis par la Restauration, aux meubles
revtus de ramages suranns!

[Illustration: fig19.png]

L'me rouge des tisons mourants clairait, d'un dernier feu d'agonie,
le vidame aux pieds de la marquise, authentiquement  genoux, comme un
amoureux qui supplie, quand, sur l'obscurit enfin complte, la porte
s'ouvrit avec fracas et ces mots sonnrent comme un glas  l'oreille des
causeurs pouvants:

--Le commissaire de police.

--Ah! mon Dieu! fit la marquise tout bas, je l'avais pressenti.

--Le commissaire de police, rpta la voix, plus haut encore.

Le vidame eut une fcheuse inspiration. Il avait dcidment, lui aussi,
une monomanie, celle de la franchise et des situations nettes.

--Monsieur le commissaire, fit-il avec une fermet inattendue dans la
voix, vous tes certainement un galant homme. Je vous dirais que je ne
faisait pas la cour  madame que je mentirais impudemment. Mais je vous
jure aussi que j'en tais encore pour ma coupable intention....

Une allumette flamba:

--Misrable! Canaille! Faux ami! Jacobin!

C'tait monsieur le marquis des Etoupettes qui, ayant repris sa vraie
voix, traitait ainsi, son ancien ami, le vidame Guy des Mauves.

Puis, une soudaine et enfantine douleur faisant suite  sa colre:

--Moi qui croyais lui faire une si bonne farce, en lui faisant croire un
instant que le gouvernement le faisait arrter!

La marquise avait soudain repris son sang-froid.

--Et nous qui attendions ton retour avec impatience, s'cria-t-elle, et
qui croyions te faire une si bonne farce en faisant semblant de nous
aimer!

--Comment! Vous aussi! Une simple plaisanterie!

--Est-ce que tu crois que nous n'avions pas reconnu ton pas dans
l'escalier, puis ta voix  la porte?

--Ah! mes enfants quel bonheur!

Et l'excellent homme serra, tour  tour, dans ses bras, sa femme et son
ami, en s'excusant de toutes ses forces. Il suffoquait de joie. Il lui
fallut ouvrir la fentre pour se donner de l'air.

Au dehors, la nuit, complice de nos facties aussi bien que de nos
crimes, tendait son aile d'ouate brune sur le paysage, comme un cygne
noir bless et dont les blessures saignent des gouttelettes d'or; une
coule de plomb, strie par les roseaux en hachures, pareils  de longs
cils, mettait comme un regard teint au grand oeil mort de l'tang. Un
frisson lger secouait, des dernires frondaisons, les feuilles  demi
dtaches, comme les pages d'un livre qu'a disloqu le vent. L'obscur
bruissement des insectes allait s'enfonant plus profondment dans la
terre refroidie, et la lune, pleine tout  l'heure, maintenant brche
par la fuite d'un nuage, prenait dj la forme vague et divinatoire du
croissant  venir.



LE PERROQUET

[Illustration: fig20.png]



I

Il tait blanc avec les ailes lgrement ourles de jaune trs clair,
pas bien gros et pourvu d'une crte trs haute de plumes s'cartant en
dents de scie quand il avait quelque motion.

Il tait trs ignorant et ne savait dire absolument qu'une chose: Bon
apptit! C'est sans doute cette facult de rabchage qui lui avait valu
le nom de Nestor. Volatile mdiocre au demeurant, mais qui n'en tait
pas moins ador par sa matresse. _Delicias domini_, comme l'Alexis
Virgilien, qui fit mieux de vivre sur les bords du Tibre que sur les
bords de la Tamise. Mme de Sainte-Ildefonse ne jurait que par la beaut,
l'loquence et les vertus de Nestor. Elle lui prtait des raisonnements
dont la profondeur et tonn Pascal et comparait couramment sa voix a
celle de la Patti. C'tait une adoration d'une bte pour une autre. Car
Mme de Sainte-Ildefonse manquait totalement de gnie. Mais par combien
de charmes d'un usage plus courant dans la vie elle le remplaait!
D'abord, un embonpoint de quadragnaire bien conserve qui et prolong
de dix ans la tolrance de Balzac en matire d'ge fminin. Jamais
femme ne s'assit moins sur un rve. Je sais que cela n'est plus de mode
aujourd'hui, o les dames ne veulent plus que de sraphiques coussins
naturels. Aussi, tait-elle de son temps et de celui o aimaient les
hommes de ma gnration, d'un got absolument diffrent de celui des
godelureaux contemporains. Nous mesurions,  l'ampleur de nos mains plus
robustes, la pomme hespridienne qui les occupe si bien pendant les
extases de l'me! O douces obses--un peu seulement toutefois!--qui
portez comme une croix votre postrieure sant, montueuse comme un
calvaire, consolez-vous! nous vous avons bien aimes!

Mme de Sainte-Ildefonse l'avait t beaucoup aussi, il n'y a que
quelques annes encore, avant que M. de Quentin, qui lui avait laiss sa
jolie proprit de Bougival, et exhal son suprme souffle. Est-elle
sage maintenant, dans le sens stupide du mot? Nul ne le sait, mais tous
le trouvent improbable. La vrit est qu'elle respecte infiniment la
mmoire du gnreux testateur et vite absolument de rendre son ombre
ridicule. Comme une petite bourgeoise, vit-elle dans son aimable _buen
retiro_, o elle joue mme un peu  la fermire. Bien que dame de
charit de sa paroisse provinciale, elle n'est pas bgueule dans ses
relations. Volontiers, le dimanche, reoit-elle, pour se distraire,
des couples irrguliers, qu'elle traite le mieux du monde. Mais son
hospitalit demeure simplement cossaise et non laponne (la vraie
cependant, celle-l)! J'entends qu'on trouve, chez elle, la table
seulement et non le lit diurne  deux, si apprciable aux heures
de sieste, pendant les tides journes. Elle met mme une certaine
coquetterie de vertu  ne pas laisser ses htes s'attarder, ensemble,
sur les simples canaps, en de dangereux isolements. C'est mme le
revers de la mdaille de ces cordiales et gastronomiques rceptions.
Tout pour le ventre et rien pour les aspirations d'une naturelle
tendresse. Autour de ses invits, elle fait si bonne garde, que c'est
tout au plus s'ils se peuvent permettre, dans leur faux mnage, quelques
baisers occultes... les plus savoureux d'ailleurs.

II

Un dimanche plein de lilas, comme ceux d'aujourd'hui et versant, par la
banlieue en fte, un monde d'amoureux bruyants griss de soleil et la
profanation joyeuse de tout ce paysage volontiers mlancolique, avec son
fleuve alourdi, sans transparences tentantes; ses horizons boiss
o courent des bues printanires, ses bois dpouills dj par les
maraudeurs; et, l-bas,  l'horizon, ce viaduc en ruines qui semble une
construction romaine et met des cils d'ombre  la paupire rouge des
soleils couchants. Car elle est dlicieuse et navrante tout ensemble,
aujourd'hui, cette nature de banlieue dj lointaine, o des fabriques
fument, o des chalands s'embourbent avec leurs maisonnettes fleuries,
o tout fait penser  ce mot de George Sand: Que les choses seraient
belles, sans les hommes et les btes! Un dimanche o, par les villages
parcourus, de petites filles en blanc sortaient de l'glise,--telles des
hirondelles blanches--dans un bruit de cloches et des chos d'orgue, une
note exquisment dvote se mlant au vacarme dbord de la grande cit.
Et ce dimanche-l, les invits de Mme de Sainte-Ildefonse taient, d'une
part, Hippolyte et Nysa, de l'autre, Gaspard et Corysandre, pour ne
dsigner que par leurs prnoms des poux inconnus  la mairie de leurs
arrondissements respectifs, plus le clibataire Tripet qui venait dans
la maison, pour la premire fois, un tre gourmand, timide et sournois,
surtout goste, ce qui le faisait rechercher beaucoup. Car vous avez
remarqu que les gostes sont particulirement, et mme seuls, aims.
De ce qu'ils regardent le reste du monde comme rien du tout, on en
conclut, un peu lgrement peut-tre, que ce sont des tres  part ayant
une juste conscience de leur supriorit. La tendresse est une chose
tellement contagieuse que celle qu'ils ont pour eux-mmes semble se
rpandre autour d'eux.

Un dtail  noter pendant le voyage qui les avait amens  Bougival.
Hippolyte avait fait beaucoup plus attention  Corysandre qu' Nysa, et
Gaspard  Nysa qu' Corysandre. Un souffle d'adultre innocent, mais
rciproque, tait dans l'air. Un besoin de changer de dame, comme dans
les quadrilles. On ne s'tait rien avou. Mais Nysa et Corysandre
taient certainement complices de cette fantaisie de mutuelle
infidlit. Et c'est dans ces dispositions qu'ils arrivrent tous les
quatre flanqus de Tripet, chez la bonne chtelaine qui, comme toujours,
commena ses affectueuses hostilits par un gargantuesque repas dont
Tripet s'esjouit comme un bon moine, cependant, que, sous la table, les
pieds de Nysa cherchaient ceux d'Hippolyte et les pieds de Corysandre
les bottines de Gaspard. Nestor, sur un perchoir auquel le retenait une
chanette d'un lgant travail, tait, bien entendu, de la fte. Bon
apptit! criait-il  chaque instant, de sa voix d'ivrogne nasillarde.
Recommandation inutile. Car jamais plus complet honneur ne fut fait  un
repas.

III

Puis, comme il faisait encore trs chaud dehors, on se promena dans la
maison, Hippolyte ne quittant plus Corysandre et Gaspard s'obstinant aux
pas de Nysa, exquises, toutes les deux, d'ailleurs, dans cette moiteur
de jeunesse parfume qui fait les femmes pareilles  des fleurs
ensoleilles o un peu de rose matinale perle encore; celle-ci brune
avec un teint mat, o passaient, dans l'ombre, des lumires d'argent,
celle-l blonde, presque rousse, avec une peau blanche o couraient de
vagues paillettes d'or, comme dans l'eau-de-vie de Dantzig; toutes les
deux non pas grises, mais intrieurement enamoures, avec un souffle
qui passait, moins lentement rythm sur leurs jolies lvres, avec un
alanguissement dlicieux de tout leur tre repu, et d'inconscientes
perversits dans les regards cherchant des regards amis. Et c'est dans
ces dispositions d'esprit, lesquelles n'chappaient pas  l'impatiente
curiosit de leurs galants d'un jour, qu'on allait de chambre en
chambre--toutes dlicieusement coquettes, et fleurant bon comme si les
roses des cretonnes taient naturelles, les chambres de la villa!--qu'on
errait parmi les canaps obsesseurs, les lits pleins d'invitations, les
larges fauteuils dont un dragon du Roi se ft si bien content, avec
de secrets espoirs d'isolement, mais toujours dus, car Mme de
Saint-Ildefonse, que multipliait certainement son souci vertueux,
trouvait le moyen d'tre,  la fois, sur les talons de tout le monde.

videmment, cette gneuse avait beau tre chez elle, elle tait de trop
dans la maison. Jamais la proprit ne s'tait prsente aux rancunes
des anarchistes sous un jour d'abus aussi monstrueux et intolrable.

Cet avis tait particulirement celui du clibataire Tripet, mais non
pour les mmes raisons que nos amoureux. Tripet avait simplement trop
mang. Il avait mis en prsence, dans son prcieux abdomen, ces deux
irrconciliables ennemis qui sont le homard et le haricot soissonnais.
J'ai dcouvert la raison de cette haine sculaire. Avec son armure
dont l'meraude vivante et sombre se pourpre  la cuisson, comme
s'ensanglantait au combat la cuirasse des chevaliers d'antan aux
tournois et  la guerre, le homard reprsente le monde hroque qui
envoyait des dfenseurs au Saint-Spulcre, le monde des gentilshommes
vtus de fer, des cavaliers bards de mtal, maniant l'estoc et la
lance. Le haricot soissonnais, lui, personnifie la guerre contemporaine,
l'artillerie triomphante du courage personnel, la poudre sans fume.
C'est donc deux traditions militaires diffrentes, exaspres,
intolrantes qu'on emprisonne ensemble en les mlant dans une
agape imprudente. Tripet avait commis cette faute et tait devenu,
certainement, un champ de bataille o toutes les nuances combines des
deux stratgies s'enchevtraient en une mle douloureuse et pleine de
sournois grondements. Mais j'ai dit la timidit de son caractre. Il
aurait mieux aim mourir que de demander o il pourrait contraindre tous
les combattants  une sortie suprme et dsespre. Avec son flair
de canonnier, il avait bien essay de dcouvrir l'emplacement de ce
Pharsale. Mais lui aussi tait suivi par Mme de Sainte-Ildefonse, qui
ne le savait pas si parfaitement inoffensif en amour. Il fallait  tout
prix carter cette femme. Il y russit sans se ruiner, et comme vous
allez voir.

L'angoisse gnrale tait au comble, quand un cri: Ah! mon Dieu!
tragique dans son intensit, dtourna toutes les attentions. En mme
temps, tous les regards se dirigrent vers un grand arbre o Nestor, le
perroquet, chapp de son perchoir, se balanait joyeusement sur une
branche. Inutilement appel par sa matresse au dsespoir, Nestor passa
de son tilleul sur un autre appartenant au jardin du voisin. Il
tait certainement perdu, si on le laissait aller plus loin. Mme de
Sainte-Ildefonse, suivie de ses nombreux domestiques, se rua chez son
compatriote mitoyen, chez qui commena une chasse en rgle  l'oiseau
dont la crte narquoise tait dentele comme l'armure de bouteilles
casse d'un mur.

C'est le sournois Tripot qui, lui, rageusement, avait rendu la libert 
la bte, et, grce  cette diversion, dans les chambres bien coquettes,
aux canaps obsesseurs o Gaspard et Nyaa, d'un ct, Hippolyte et
Corysandre de l'autre, s'taient grens de concert, comme par hasard,
aussi bien que dans l'asile discret dont Tripet avait forc la porte,
tous ces heureux purent entendre, de plus en plus lointaine,  mesure
qu'il s'en allait d'arbre en arbre, la voix de Nestor qui leur criait:
Bon apptit!



CONTE VERTUEUX

[Illustration: fig21.png]

I

J'entends dire, par l: conte o il est question de la vertu. Et de
quelle vertu, s'il vous plait? Parbleu! de celle des femmes! Car
j'imagine que la mienne vous importe peu. Moi, je tiens pour elle et
j'ai pour cela l'excellente raison que beaucoup ont refus mes hommages.
Mais j'avoue qu'elle n'est pas concluante. D'autres eussent peut-tre
mieux fait accepter les leurs. J'ai d'ailleurs, dans mes souvenirs, une
histoire qui m'aurait d rendre sceptique, et je vous veux la conter, ne
ft-ce que pour avoir plus de mrite  croire en une matire o ce n'est
pas prcisment la foi qui sauva les maris. Celle-l n'tait pas en
puissance d'poux, mais veuve, qui me donna une si belle leon;
veuve d'un homme que sa froideur avait fait mourir, tant il on tait
effroyablement pris et s'tait meurtri le coeur  le jeter sous les
pieds de cette statue dont il avait tent vainement d'tre le Pygmalion.
Dame Honesta--je vous prviens que c'est un pseudonyme dont la pare ma
naturelle discrtion--avait donc la renomme d'tre impossible  tenter,
mme par les plus audacieux. Elle passait, non pour mchante, mais pour
frocement insensible. Mystique avec cela, d'un mysticisme inaccessible
aux accommodements dvots. Sa nature et l'ducation hrisse de
principes qu'elle avait reue, un temprament douteux et des convictions
arrtes, tout concourait  la dfendre. Pour les gens de bonne foi, la
beaut chez un tel tre en fait simplement un monstre. A quoi bon alors
ces yeux admirablement doux, dont la prunelle avait le ton des violettes
toulousaines  la tombe de la nuit? Pourquoi cette chevelure changeante
qui roulait l'or fauve des frondaisons automnales sur un pactole plus
sombre? Et cette bouche sensuellement humide, rose lascive et comme
palpitante au souffle d'invisibles baisers? Et ces paules admirables
s'largissant,  la base du cou, comme un fleuve lact qui vient mourir
dans un ocan de neige? Et ces bras stris lgrement, dans leur
marmorenne blancheur, de petites veines bleues semblant des cheveux
d'azur, ces bras dlicieusement ronds dont l'treinte ne devait tre
qu'une fracheur parfume? Oui, que voulait dire cette tentation sans
issue, cette promesse sans lendemain? Pourquoi ce vivant supplice des
mes! A quoi pense la nature en forgeant ces dcevants caprices, ces
inutiles splendeurs? Ah! mon cher Bourget, que voil bien la vraiment
cruelle nigme!

Donc dame Honesta avait la rputation parfaitement assise--assise
toutefois sur un moins beau trne que sa propre personne--d'une dame
prs de qui les soupirs sont superflus. J'en tais convaincu plus que
quiconque, et parbleu! le serais encore. Car aucune honntet ne me fut
trangre et j'ai gard le got de croire  l'honntet. Une seule chose
m'tonnait et me donnait encore meilleure opinion d'elle, c'est
qu'elle me part peu insupportablement orgueilleuse de cette sorte de
dification. Modestie ou conscience de son mrite impeccable, elle en
acceptait les hommages avec une simplicit infinie, comme la chose la
plus naturelle du monde, et, dans le milieu o je l'avais rencontre,
elle avait, malgr tout, la rputation d'tre,  cela prs, trs bonne
enfant.

Ce milieu, dans ma vieille terre languedocienne, bien entendu, en un
castel assez misrable d'ailleurs, o me recevaient de vieux parents,
d'excellentes gens, trs pieux et tout  fait corrects dans la vie, mais
pas bgueules cependant et qui,  l'occasion, aimaient  rire quand ils
avaient bu deux doigts de Villaudric arrosant quelque perdrix rouge de
saveur sauvage. On y tait infiniment hospitalier, ce qui veut dire que
des dames, de renomme infiniment moins immacule que celle de dame
Honesta, y trouvaient cependant excellent accueil,  l'poque des
vendanges surtout, celle o volontiers on se rend visite pour boire en
commun les derniers rayons de soleil. Je conviens mme que j'abusai
quelquefois,  l'occasion, de cette hospitalit, pour tromper des maris
absents, et c'tait, cette anne-l, ma ferme intention, comme les
prcdentes. La familiarit de ces runions provinciales prte si bien
 l'bauche de tendresses que la sparation prochaine rend sans grands
dangers! Mais quand je vis dame Honesta, toujours en vertu de cette
probit de nature dont je dsespre de jamais gurir, tout  la ferveur
de sa beaut sans gale, subjugu par son charme mystrieux et cruel il
me fut impossible de poursuivre aucune autre aventure que d'en demeurer
stupidement amoureux, j'entends amoureux sans espoir, lchement,
sans rvoltes viriles mme, tant j'avais t bien prvenu et avais
l'intuition personnelle que je perdais mon temps. Et ce qui accroissait
encore le ridicule de cette poursuite platonique, c'est que rien de
farouche dans son accueil ne donnait raison  ma timidit. Au contraire,
j'aurais ignor sa haute et inexpugnable vertu qu'il m'et sembl
certainement qu'elle cherchait  m'encourager. Elle paraissait aimer ma
compagnie, laissant volontiers son bras traner, si doucement lourd! sur
le mien pendant les promenades. Mais la lgende avait pass par l.
On m'avait si bien dit qu'elle tait bonne enfant en apparence et
jusque-l seulement! On s'accoutume  tout et j'en tais venu  vivre,
non sans quelque honteuse douceur, dans d'humiliantes rsignations,
soumis  ce qui me semblait la fatalit inexorable, imbu plus que jamais
de cette vrit qu'il n'est homme vraiment digne des faveurs de la
relle Beaut et que ce nous est une audace sacrilge d'oser lever vers
elle l'injure de nos voeux.

Il y avait, tout autour de moi, de petits sourires rancuniers et
satisfaits qui ressemblaient joliment  de la moquerie. Mais que
m'importait! je marchais dans mon rve de dsespr comme en un chemin
plein d'toiles.

II

Une adorable nuit d'octobre, comme on en connat seulement l-bas,
presque des nuits d't encore, avec un ciel plus sombre, sombre comme
un immense lapis-lazuli o les astres mettent comme des cassures
d'argent clair, avec les fracheurs lointaines cependant de la Garonne
montant parmi les brises encore tides, et partout une langueur immense,
faite de la secrte mlancolie des dclins et comme balance dans
l'air par l'aile innombrable et invisible des parfums exhals par les
dernires fleurs, odorants armes dont l'me mme est pntre.

Comment dame Honesta tait-elle venue avec moi, dans ce coin isol du
grand parc o les alles couraient entre les carmins rouilles des
ronces toutes taches de mres, trs loin dj du vieux castel dont les
mchants rires ne venaient plus jusqu' nous? Mon Dieu! tout simplement,
sans doute, en marchant devant soi dans le sable qui craquait
musicalement sous ses bottines, en causant de ceci ou de cela, de tout,
hormis de ce que j'avais dans l'me et qui en avait chass tout le
reste. Imaginez, autour de nous, toutes les sductions perfides des
choses, toutes les persuasions amoureuses de la nature: le chant d'une
source soulevant les cailloux de son bouillonnement; le frlement des
joncs vibrant comme des lyres sous le vent nocturne; le vol attard des
phalnes traversant le silence du sonore velours de leurs ailes;
de beaux rayons de lune se brisant en poussire d'argent dans les
feuillages; toutes les harmonies des sons mourant dans l'espace et des
couleurs se transformant en des reflets d'apothose, dans des vapeurs
d'amthyste transparentes. Non, vraiment, rien ne manquait au dcor
d'une idylle entoure de toutes les posies, pas mme la tertre de
gazon, comme dans les tableaux suggestifs de Fragonard, que baignait au
pied une clart douce, tandis que le sommet se recueillait dans l'ombre,
tamis par les arbres comme sous l'exquis enveloppement de rideaux de
gaze.

Et elle tait l tout prs de moi, la gorge demi-nue sous son mouchoir
dnoue, les cheveux tranant sur le cou, rsumant dans sontre lass
toutes les senteurs divines du jour vanoui, ce sublime alanguissement
de toutes les choses avant le sommeil.

[Illustration: fig22.png]

Mais la lgende tait l, l'inexorable lgende d'impeccabilit.

--Ah! madame, m'criai-je, accabl par l'ironie de ces splendeurs,
quelle heure de vivre avec une moins vertueuse que vous!

--Et avec un moins sot que vous!

Me rpondit-elle en me jetant un regard dont je n'oublierai jamais la
cruaut blesse. Et elle disparut, touffant un petit rire dont j'tais
dchir, comme d'un couteau, sous l'paisseur des frondaisons, par
quelque oblique sentier o les ronces m'auraient empch de la
poursuivre, dans un effacement de toutes ces caresses de la Nature dont
j'tais gris un instant auparavant, me laissant dans un paysage vide
soudain et dont les toiles mmes semblaient s'tre envoles.

Suis-je guri, pour cela, de croire  la vertu des femmes?

En toute humilit, j'avouerai que non.



AMANY

[Illustration: fig23.png]

AMANY



  Sous le ciel, rose et clair comme une aile d'ibis,
  Sur Marseille o descend dj la Nuit future,
  La Mditerrane a ferm sa ceinture
  Aux anneaux d'or, de malachite et de rubis.

  A ses pieds, sur le sol laissant choir ses habits,
  Celle qui fait ma joie et qui fait ma torture
  En rve, de ses bras,  mon cou qu'il capture,
  Affermit le joug doux et fort que je subis.

  Sur la terre o l'exil poussa la Phnicie,
  A la gloire de Tyr, sous mon front s'associe
  L'clat jeune et vivant de sa fire beaut.

  C'est qu' travers les temps et pour leur lent hommage
  De la Femme est reste une immortelle image
  O des flambeaux teints demeure la clart.

Ainsi pensais-je  l'absente, avec quelque mlancolie, il y a un an, 
peu prs, par un de ces soirs admirables de juillet qui criblent la nue
de flches d'or, devant la Mditerrane devenue comme un immense et
sombre lapis-lazuli aux cassures lumineuses, dans le brouhaha de
la Cannebire o de belles filles passaient sous l'orgueil de leur
chevelure noire et de leur sang latin. Devant moi, la fort des mtures
immobiles semblait une embuscade d'ombre, une embuscade de soldats arms
de hautes lances; et la mer semblait faire flotter, sur la blancheur
des collines crayeuses, comme une image lointaine de la voie lacte.
Au-dessus des bavardages humains, des bourdonnements de phalnes
mettaient comme un bruissement de velours, et des souffles chauds
un frisson dans les platanes poudreux. Les voiles triangulaires
dessinaient, sur le vague des horizons, les images de coeurs trs
sombres pendus  un invisible tal pour quelque mystrieux supplice.
Toute cette joie du dehors qui riait et chantait aux lvres des amoureux
m'enveloppait d'une indicible et intrieure tristesse. En de jalouses
angoisses et en des regrets superflus, je laissais s'en aller mon me
aux pieds de celle que j'avais quitte la veille et qui, sans doute, ne
pensait gure  moi.

En ces dispositions moroses, je m'assis  la terrasse d'un de ces cafs
magnifiques avec le souvenir desquels Paul Arne ne manque jamais
d'humilier nos estaminets parisiens. Le fait est qu'on s'y croirait aux
pieds d'une Babel tant s'y croise la varit des langages, tant s'y
coudoie la varit des costumes, tant l'illusion d'un Orient tout proche
y dfie les ridicules prjugs de la gographie. Tout en continuant de
rver, j'coutais, malgr moi, ce murmure de ruche et, de ce chaos de
paroles, les plus voisines frappaient mon oreille. A la table la plus
voisine, deux Turcs causaient, cachets de rouge par leur fez comme des
bouteilles de Bourgogne, avec des pelisses droites s'largissant par le
bas, aussi comme des bouteilles. Et quand j'entendis l'un d'eux proposer
 l'autre de lui raconter comment un de ses anctres avait commenc la
fortune de la famille je me rsolus d'couter tout  fait ce conte, la
recette pouvant tre bonne pour les petits enfants que je n'ai pas.

Et maintenant, c'est, non plus moi, mais un des bons Turcs cachets de
rouge qui parle.

--Le plus curieux, dit-il, c'est que cet anctre fut un pote. Il
s'appelait Khodja, et les lettrs de Constantinople ont, tous encore ses
posies dans leur bibliothque. Les connaisseurs affirment qu'il n'avait
pas son pareil pour comparer sa bien-aime  la lune reflte dans le
miroir d'argent d'un lac. Mais malgr que le krach des livres n'et pas
encore commenc, il n'en tait pas moins un des plus pauvres hommes
de Scutari qu'habitaient mes aeux, et sa femme Amany, mon aeule
vnrable, passait son temps  envoyer  tous les diables cet harmonieux
fainant qui ne la nourrissait que de belles mtaphores. Cette
matrielle crature--c'est Mme Khodja, mon aeule, que je veux
dire--reprochait, sans cesse, au pauvre chanteur de ne pas savoir vendre
des denres  faux poids, comme le faisaient rgulirement tous les
autres. Car nul n'ignore, en effet, que tandis que tous les ngociants
du reste du globe, ceux de Paris surtout, sont d'une indiscutable
probit, les commerants Turcs aiment fort  duper leur clientle, sur
la qualit d'abord, et ensuite sur la quantit de ce qu'ils dbitent.
En quoi ils se montrent prodigieusement logiques et philanthropes. Car,
plus un produit est avari, moins on vous en donne pour le mme prix,
moins on vous trompe  la fois. Mais, de tous les amis qui excellaient
dans cette hyginique occupation, celui que mon aeule Amany citait
toujours  son mari, avec le plus d'admiration, c'tait leur voisin
Togrul, Persan d'origine, mais naturalis Turc pour les besoins de
son commerce, et qui, en moins de cinq ans, avait acquis un pcule
monstrueux dont il tait tout prt, d'ailleurs,  faire le plus mauvais
usage. Car il faisait  Mme Khodja une cour assidue, durant que son
innocent poux modulait des sons et les renfermait dans l'argile sonore
du rythme, lui rptant sans cesse, en son langage non moins imag:
toile du firmament, lune de mes nuits, tulipe de mes rves, conseillez
donc  cet imbcile d'aller faire au loin quelque ngoce. Je lui
prterai le peu qu'il faudra pour partir, et il le perdra certainement
en route. Mais pendant ce temps-l, nous prendrons du bon temps. Je
viens justement d'expdier une caravane pour un march lointain, et je
n'ai rien absolument  faire qu' vous aider  le tromper indignement,
comme il le mrite.

Et mon aeule Amany coutait cette canaille de Togrul et trouvait son
projet plein de bon sens.

Un jour donc, mon malheureux anctre Khodja trouva,  sa grande
surprise, en revenant de prendre  la pipe quelques strophes matinales,
un petit ne tout harnach  la porte de sa maison, et, sur le petit
bourriquet, qui dodelinait des oreilles, un sac en travers, tout
gonfl de riz: --Mon gaillard, lui dit amicalement sa femme, laquelle
l'attendait sur seuil fleuri de clmatites, vous allez me faire le
plaisir d'aller vendre cela o vous voudrez, et puissiez-vous crever en
route, pour que je me puisse remarier avec un moins nigaud que vous!
Sans en demander davantage, l'excellent Khodja prit l'ne par le licou
et et mit en chemin tout en causant doucement avec l'animal. Car les
potes et les btes s'entendent bien volontiers, et ce bienfaisant
baudet ne manquait pas de braire aux bons endroits, comme si la musique
des vers de son matre l'emplissait d'une intrieure admiration.

Ainsi arrivrent-ils,  la tombe de la nuit, jusque vers une petite
montagne qu'ils gravirent ensemble, parce que les chanteurs, aussi bien
que les nes, aiment le voisinage des cieux, ceux-ci pour parler de plus
prs aux astres, et ceux-l parce que les chardons croissent  merveille
sur les sommets qu'ils argentent de leurs toiles bleues. Le bon Khodja
s'assit, en remerciant Allah, dans une excavation rembourre de verdure
qui lui prsentait un fauteuil naturel, et son compagnon commena de
brouter les chardons aigus, en s'interrompant, pour le regarder, de
temps en temps, avec de bons yeux luisants et doux, ronds et lumineux
comme des ttes d'normes clous.

Or, sous la montagne tait une caverne, o nous retrouvons, prcisment
 la mme heure la caravane expdie par Togrul, laquelle s'y venait
reposer jusqu'au lendemain matin, ayant dcharg ses btes de leurs
fardeaux pour les soulager pareillement. Seulement, le pays tant
infest de voleurs de grands chemins, le chef avait eu une ide gniale
pour tre averti  temps de leur approche. Il avait plant, de bas en
haut, l'embouchure d'une immense trompette dans un trou plac au plafond
de la grotte et par o le ciel apparaissait comme une larme d'azur
suspendue  la pierre, le pavillon de cuivre de l'instrument tant
dirig  l'intrieur de faon que le son emplt l'excavation qui leur
servait de retraite. Aprs quoi, il avait dtach le plus rsolu de
ses hommes avec mission de grimper sur le roc au dehors, de fouiller
l'horizon du regard sans cesse et de souffler dans la trompette  la
moindre apparition de bandit. Mais le plus rsolu de ses hommes, pris
d'une indicible frousse, n'eut de premier soin que d'abandonner son
poste.

A un moment donn, cependant, une formidable fanfare retentit dans la
caverne, si formidable que la caravane tout entire, laquelle tait
dcidment compose de hros, s'enfuit en abandonnant ses marchandises,
ses animaux et ses objets de campement. Or a qui avait souffl dans
la trompette? Le bon Khodja lui-mme, et sans s'en douter, vraiment.
N'tait-il pas prcisment assis au-dessus du trou o venait aboutir
l'embouchure de la trompette? Or, l'abondance des images gracieuses qui
se pressaient dans son cerveau, par cette belle nuit toile, ne se
pouvant exprimer tout entire dans les vers qui chantaient sur ses
lvres une partie avait cherch son issue dans quelque autre musique
dont l'ne, lui-mme--ces animaux ont la gaiet facile--avait ri  se
rouler dans les herbes rares et sches qui adornaient la calvitie du
mont.

[Illustration: fig24.png]

pouvant lui-mme de la symphonie qui avait clat dans son fauteuil
naturel, mon aeul Khodja avait bondi comme s'il et t l'obus de sa
propre pice. Mais fort curieux de sa nature, et pas du tout rassur, il
s'avisa d'aller visiter l'intrieur de cette montagne mystrieuse, pour
s'assurer qu'il ne reposait pas sur un volcan et que ce coup de grisou
n'aurait pas une seconde dition. O merveille! Tous les trsors
abandonns par les lches envoys de Togrul tombrent entre ses mains et
il rentra chez lui, colossalement riche, tandis que cette canaille de
Togrul tait compltement ruine. Et cela arriva juste  temps pour
que mon aeule Amany--dcidment la plus dsintresse des femmes--se
convainquit que son mari valait infiniment mieux que l'amoureux qu'elle
s'allait donner. Outre qu'il devint riche, mon aeul Khodja vita ainsi
tout malheur conjugal, ce qui prouve que ce n'est pas a qui porte
bonheur, comme on l'entend dire quelquefois.

Et l'homme cachet de rouge se tut. La nuit couvrait maintenant
Marseille de toutes les ombres de son aile ploye. Un vent frais
faisait palpiter doucement les voiles triangulaires, pareilles  des
coeurs qui se raniment, cependant que la Mditerrane prenait, au clair
de lune, des moires bleues et vertes et que je murmurais le nom de
l'absente un moment oublie.



RESTITUTION

[Illustration: fig25.png]

RESTITUTION



Pour si superficiels et distraits que soient les hommes de ce temps,
il n'en est certainement pas un qui n'ait remarqu, avec admiration,
comment l'instruction des affaires criminelles s'est enrichie, de
nos jours, d'un nouvel lment scientifique et pittoresque. Plus
d'assassinat maintenant qui ne donne lieu  une petite comdie
judiciaire o ses moindres circonstances ne soient reproduites avec une
scrupuleuse fidlit. C'est la mise en action de la fameuse scne 
faire que Sarcey rclame inutilement pour le thtre. Un homme a-t-il
t jet du haut d'un pont? on en profite pour tudier sur un mannequin,
de densit et de forme identiques, les lois de la pesanteur. Un mari
est-il mort empoisonn? le ballonnement de son cadavre ne manque pas de
fournir aux jurs un lgant mmoire sur la dilatation des gaz en vase
clos. a amuse et instruit la magistrature en mme temps. Aussi vous
n'imaginez pas combien les juges sont furieux, quand un accus rend
cette petite reprsentation inutile par l'exactitude et la clart
videntes de ses aveux. J'en connais qui prtendent qu'on doit passer
outre et se mfier de confidences videmment intresses.

Tel tait l'avis du juge d'instruction Ventjoul qui, dans son petit
tribunal de Castelbajac-sur-Dringue, enrageait de n'avoir pas encore
eu l'occasion d'appliquer cette mirifique mthode de la restitution
du crime, une dsastreuse moralit rgnant dans ce paisible chef-lieu
d'arrondissement. Mais comment voulez-vous que se distinguent les
magistrats de province? Autrefois, ils avaient la politique, et le 16
Mai a t un bon marchepied pour quelques-uns. Mais maintenant! Il n'y
avait d'aussi furieux que le procureur Mirapet qui n'avait  dfendre la
socit que de vtilles indignes de son loquence. Rien  mettre sous
la dent creuse de la Justice que de mchants dlits, ne prtant qu'
d'insignifiants rquisitoires. C'tait vraiment une dsolation. Mme
Ventjoul et Mme Mirapet partageaient la dsesprance de leurs maris.
Trs pieuses, l'une et l'autre, elles demandaient tous les jours, 
Dieu, qu'un bon assassinat ensanglantt la commune et sortt enfin leurs
poux d'une injuste obscurit.

Enfin, Dieu les exaua, il y a quelques semaines. Un bon crime jeta la
terreur dans le territoire de Castelbajac-sur-Dringue. Dieu fit mme
largement les choses. Il dota cette intressante cit d'un crime
passionnel, la varit de crime la plus recherche. Un mari offens, le
bourrelier Tireloupe, ayant surpris sa femme couche avec le forgeron
Bonivet, n'avait pas hsit  tirer sur celui-ci. Mais, ayant manqu
d'adresse, il avait tu sa femme. N'importe! Il y avait eu, Dieu merci!
un malheur. Ce Bonivet, qui l'avait chapp belle, attirait d'ailleurs
particulirement l'attention sur lui. C'tait le plus beau gars du pays,
le plus solide, le plus entreprenant avec les femmes, et toutes taient
intrieurement ravies qu'il n'et pas trenn comme il l'avait mrit.

Quand, de grand matin, les gendarmes vinrent rveiller M. le procureur
Mirapet pour lui donner cette bonne nouvelle, celui-ci bondit de joie et
les envoya bien vite carillonner  l'huis de M. le juge Ventjoul. Il
fallait se concerter  l'instant et restituer le crime dans son dcor
avant que rien y ft chang. Malheureusement, le mdecin, immdiatement
appel auprs de l'assassine, l'avait fait transporter dans un autre
lit, et tout le monde comprit qu'il serait odieux, voire sacrilge et
abominable, de faire jouer un rle  ce misrable cadavre dans une
reprsentation, mme donne  la justice. Les parents de la morte
rclamaient cette dpouille, et le sentiment public tait pour qu'elle
leur ft rendue.

--C'est tout  fait fcheux! fit le procureur Mirapet.

--C'est dsesprant, ajouta le juge Ventjoul.

Et tous deux se regardrent avec infiniment de mlancolie.

--On pourrait mettre un mannequin dans le lit du crime, hasarda
Ventjoul.

--Peuh! fit Mirapet. L'illusion n'y sera plus.

Alors le juge, se frappant soudain le front, ce qui fit un bruit de
calebasse.

--Il faudrait trouver une femme de bonne volont qui voult bien
remplacer la bourrelire.

--Mme Mirapet est trop dvoue  mon avancement pour me refuser cela!
s'cria le procureur comme illumin.

--En tout cas, Mme Ventjoul est prte  rendre  la magistrature ce
service.

--Je n'accepterais votre dvouement, mon cher collgue, qu'au cas o
vous jugeriez  propos de reproduire d'abord la scne de l'adultre.

--Grand merci, mon cher procureur! Tenons-nous-en  celle de
l'assassinat.

M. Mirapet rentrait, un instant aprs, chez lui, et annonait  Mme
Mirapet la preuve de confiance dont elle avait t investie par la
justice. Celle-ci ne sourcilla pas et se trouva intrieurement trs
honore. Notez que cette dvote personne tait, en mme temps, une
fort jolie femme, blonde, blanche, grassouillette, avec des fossettes
partout, apptissante en diable et que la vie provinciale condamnait,
seule,  une vertu contre laquelle protestait son grillarde
physionomie.

Mme Ventjoul fut un peu jalouse de n'avoir pas t choisie. Mais son
mari la calma en lui promettant qu'elle assisterait  la restitution du
crime. C'tait aussi une fort jolie crature, de beaut bourgeoise mais
abondante, et qui avait un faible prononc pour le seul militaire du
chef-lieu d'arrondissement, le beau Victor de Bondduit, capitaine de
gendarmerie. Or, ce gentilhomme marchaussesque ne saurait manquer
d'assister  cette exprience et de la recevoir dans ses bras quand elle
se trouverait mal.

Tout allait donc  souhait et le pays d'ordinaire morne, tait en
liesse, grce  l'excellente ide qu'avait eu ce Tireloupe d'assassiner
sa femme. Et on parle srieusement de moraliser les masses!

[Illustration: fig26.png]

A l'heure indique, un cortge, magnifique vraiment, sortit du Palais
de Justice. Douze gendarmes, commands par le vaillant Bondduit,
l'escortaient, sabre au clair. Le reste de la force arme veillait sur
place, sur l'assassin et sur Bonivet, qui n'avait jamais t plus en
mle beaut de rude manieur de fer. Mme Mirapet avait t conduite en
voiture sur le lieu du crime. Sa femme de chambre tait en train de la
dshabiller suffisamment pour qu'elle ft plausiblement couche dans le
lit du bourrelier.--Un: garde  vss! terrible retentit sous la fentre,
suivi d'un bruit de bottes qui cherchent l'unisson sur le pav. Le
procureur, le juge d'instruction et le capitaine de gendarmerie
entrrent dans la chambre de l'assassinat. Mme Ventjoul fut bien
installe  une porte qu'on laissa ouverte, pour qu'elle ne perdit rien
du spectacle mouvant qui allait se drouler. Tireloupe fut arm du
revolver qui lui avait servi  tuer sa femme, mais charg  blanc
seulement, cette fois-ci. Il devait demeurer embusqu derrire une autre
porte jusqu' ce qu'on lui commandt de rpter exactement, mais en
simulacre, ce qu'il avait dj fait.

Puis on introduisit le magnifique Bonivet dans le costume sommaire qu'il
avait au moment o le bourrelier l'avait surpris.

--Mon ami, lui dit M. Mirapet on le voyant s'acheminer vers le lit o
Mme Mirapet tait dj tendue, peut-tre auriez-vous pu mettre un
caleon.

--Impossible! rpliqua svrement Ventjoul un peu veng, il n'en
portait pas au moment du crime.

--Eh bien, nous abrgerons alors un peu! reprit Mirapet. Mettons-nous
tous derrire la porte d'o l'assassin s'lancera en tirant, que nous
n'ayons pas la figure brle par la poudre.

--Vous avez raison, fit le prudent Ventjoul, tandis que le capitaine
de gendarmerie se mettait de prfrence derrire l'autre porte o tait
dj Mme Ventjoul.

--Pan! pan! pan! pan! fit au signal Tireloupe.

Mais, crac! le dplacement de l'air par le fait des quatre dtonations
rptes fit ouvrir une fentre et un brusque courant ferma les deux
portes de la chambre du crime, laissant tout le monde dehors, sauf Mme
Mirapet et le forgeron Bonivet, toujours docilement couchs cte  cte.
On s'lana; mais les deux clefs ouvraient en dedans.

--Ouvrez! ouvrez! hurla Mirapet.

--Ma foi, non! rpliqua la voix tranquille de Bonivet. a ne me regarde
pas!

On cogna ferme contre les deux portes. Mais elles taient d'une
remarquable solidit.

--Vite, un serrurier!

Mais le serrurier le plus voisin, quand il sut qu'il s'agissait d'viter
un dsagrment  M. Mirapet, qui lui avait rcemment octroy huit jours
de prison pour une btise, fit semblant d'avoir perdu sa trousse.

C'est une heure seulement aprs que l'huis fut ouvert.

--Enfin, mon ami! fit Mme Mirapet avec un air de reproche, j'ai cru que
vous ne reviendriez jamais.

Mais il n'y avait aucune douleur relle, et surtout aucun regret dans
son accent.

Quant  Mme Ventjoul, suivant le programme qu'elle s'tait, par avance,
 elle-mme trac, elle s'tait vanouie au premier pan! dans les bras
du beau capitaine Bondduit qui l'avait soigne avec un dvouement
exquis.

Le procs-verbal de cette sance de restitution d'un crime fut
lgrement et volontairement tronqu par M. le greffier du tribunal de
Castelbajac. On en tira un excellent parti  l'audience des assises.
Nanmoins, le jury, fidle  ses traditions magnanimes envers les maris
assassins, acquitta Tireloupe avec quelques loges sur sa fermet.
Heureusement que Mirapet avait retenu, contre Bonivet, le dlit
d'adultre, dont il prit une joie froce  lui faire appliquer la plus
svre pnalit!



SUR LE TERRAIN

[Illustration: fig27.png]

SUR LE TERRAIN



C'tait musique militaire sur les alles Lafayette,  Toulouse, o me
voici revenu, une fois encore, pour our de jolis contes gascons, comme
la Garonne en roule, dans son flot d'argent, avec le murmure de ses
cailloux. Sous les arbres dj poudreux de la longue promenade qui vient
mourir sur les rives du Canal, la bonne paresse mridionale s'battait,
berce par un de ces...

  ...concerts riches de cuivre
  Dont les soldats parfois inondent nos jardins,
  Et qui, par les soirs d'or o l'on se sent revivre,
  Versent quelque hrosme au coeur des citadins.

comme a dit excellemment Baudelaire. Et c'tait merveille de voir
passer, dans le brouhaha des pitons, les belles filles de sang latin,
aux chevelures noires, fires de toute la blancheur de leur front
et souriantes de toute la blancheur de leurs dents, beaux fruits
ensoleills, tentateurs surtout aux rves de volupt. Car, en
l'artistique cit o une admirable composition peinte de Falguire fera
rayonner bientt le triomphe de Clmence Isaure, est demeur ce qu'il y
avait de meilleur dans l'me antique: un dsir tout paen, violemment
charnel de la Beaut. Aussi reste-t-elle, en ce temps plus pris
d'argent que d'idal, l'immortelle patrie des statuaires qui vivent
surtout de gloire et en meurent quelquefois.

Comme il convient, les soldats en permission abondaient en cette cohue
au mouvement lent de flux et de reflux sur le sable, mer vivante se
gonflant et s'aplanissant suivant les caprices de l'harmonie. Tels le
fusilier Ptoine et le fusilier Tancrde qui marchaient, cte  cte,
en reluquant les jeunesses, et en tortillant, entre leurs doigts, des
badines qu'ils avaient coupes dans un ramier du Bazacle. Car c'est une
innocente manie des militaires de se tailler des cannes partout o
ils rencontrent un coin de bois; et le Conseil municipal qui sige au
Capitole ne les traite pas pour cela comme notre bien-aim prince de
Sagan.

Et, comme toujours, Ptoine et Tancrde causaient des embtements de
la vie du soldat. Tous les deux, fils du peuple, ils se plaignaient
amrement de l'invasion de l'ancienne noblesse dans les rangs de
l'arme, par suite des beauts dmocratiques du volontariat. Les
rgiments taient maintenant pleins de godelureaux titrs qui faisaient
leur tte au nez de l'humble fantassin. Ces messieurs avaient toujours
de l'argent dans leur poche pour s'offrir mille douceurs en dehors
du service, que c'en tait tout  fait scandaleux. Ils n'osaient pas
absolument tre impertinents avec leurs camarades; mais ils leur
faisaient sentir,  tout propos, les abmes sociaux demeurs dans leur
seule imagination. Car, enfin, tous les hommes sont gaux devant la Loi,
sinon  quoi bon la Rvolution! Il y avait surtout, dans la compagnie,
un certain comte (comme s'il y avait encore des comtes!) de La
Lzardire qui tait la bte noire de Ptoine absolument. Ce rsidu de
l'ancienne noblesse gasconne avait l'humeur volontiers hbleuse des gens
de son pays et passait sa vie  le tourner en ridicule, lui, Ptoine,
qui, prcisment, avait horreur qu'on se ficht de lui. Tancrde
prenait fait et cause pour son camarade, et tous les deux secouaient
furieusement leurs badines en l'air, dans un cinglement de colre et de
menace contre ce qui reste des vieilles souches d'autrefois.

--Vois-tu, disait Ptoine, tant que je n'aurai pas fait baiser la
doublure de mes chausses  ce citoyen-l, je ne serai pas content.

Et il indiquait, du geste, que sa culotte rouge n'tait double que de
sa propre peau.

--a, a ne sera pas facile, rpondait Tancrde, en se pourlchant
toutefois ses babines plbiennes  cette ide d'humilier la noblesse 
un tel point.

--Patience! reprit Ptoine, on verra bien.

Et, comme la musique avait jet au vent ses dernires voles, que le
public se dispersait lentement par les rues avoisinantes et que les
belles filles aux chevelures noires n'taient plus que comme un vol rare
d'hirondelles dans le petit nuage gris de poussire qui flottait encore
sur la chausse, Ptoine et Tancrde rentrrent  la caserne pour
y manger trs mdiocrement, cependant que notre prcieux comte de
Lzardire s'allait gonfler de mets savoureux chez Tivolier, en
compagnie d'une drlesse de marque qui lui donnait sa main blanche
 baiser, entre chaque plat. Ah! si Ptoine avait vu a, quelle
exaspration furieuse de son rve.

Le lendemain matin, c'tait leon d'escrime, une leon que Ptoine et
Tancrde recevaient avec une particulire mauvaise volont. C'tait,
cependant, un bon vieux matre d'armes, plusieurs fois rengag, qui la
donnait, et de la vieille cole, aujourd'hui presque disparue. Car
le matre d'armes de rgiment est volontiers devenu, aujourd'hui, un
lgant gentleman. Le pre Trousse-Faquin tait sensiblement d'une autre
gnration. Trs expert dans son art, il n'avait d'ennemi, au monde, que
la langue franaise. Mais ce qu'il lui en faisait voir! Vous lui auriez
promis la couronne de Danemark, avec le titre d'Hamlet XXVII, que vous
ne l'auriez pas empch de dire un contre de carpe et le poumon de
l'pe, sans prjudice du verbe feinter, qu'il employait jusque dans
ses temps les plus invraisemblables. Mais,  ces querelles prs avec
l'orthographe et la syntaxe, quel homme sublime, que ce vieux troupier!
Mais c'tait dans les affaires d'honneur entre autres troupiers qu'il
tait surtout incomparable, dans ces duels qui ont lieu, nus jusqu' la
ceinture, devant une lgion de camarades admis  ce spectacle comme 
une leon de courage.

Humain, prudent, paternel au fond, notre Trousse-Faquin ne faisait grce
 ses clients d'aucune de ces subtilits que la tradition militaire
introduisit dans ce genre de combats singuliers. Il en avait, lui-mme,
comment le formulaire en une rdaction de son cru et de son style. A
signaler ce dernier chapitre qu'il gardait, comme on dit, pour la bonne
bouche, quand il guidait des soldats sur le terrain: Aussitt qu'un des
adversaires (il prononait: anniversaire) est touch, l'autre
doit gnreusement, et oubliant toute rancune indigne d'un soldat,
s'approcher de lui et sucer lgrement le sang de sa blessure afin
d'viter une extravasion du liquide vital ou quelque autre accident
prjudiciable  la sant.

Or, le matre d'armes, entre deux sances de plastron, tait en train de
lire ce petit document  ses lves, quand Ptoine et Tancrde entrrent
dans la salle, celui-ci, une main sur la joue artificiellement gonfle,
celui-l, boitillant faussement, dans le but vident de se soustraire
aux dlices de la planche.

Quand Ptoine eut entendu, il poussa du coude Tancrde, qui porta
son doigt  son nez, en signe de mditation vhmente. Puis, par
extraordinaire, Ptoine, cessant sa boiterie mensongre, alla au-devant
de la leon. Ce que le La Lzardire se moqua de lui, en le voyant
sous les armes! Lui, tait de premire force, et redout de tout le
bataillon.

Et a n'empcha pas que Ptoine, aprs avoir retir sa veste, lui
flanqua une gifle monumentale pour lui apprendre  se divertir  ses
dpens.

Un tel outrage demandait du sang, et le vieux matre d'armes convoqua
nos deux gaillards  une rencontre, le lendemain matin, aprs avoir
adress au colonel un rapport dont la rponse tait prvue.

Une dlicieuse matine, ma foi, que celle du lendemain. Cependant que
la ville s'veillait sous l'ternel tintinnabulement de ses cloches,
Saint-Sernin donnant la rplique  Saint-tienne et le Taur  la
Dalbade, au bord du fleuve, plus loin que le pont de Saint-Cyprien, un
joli frisson d'argent courait sous les saulaies et les bergeronnettes,
secouant des perles  leurs longues ailes, gratignaient l'eau avec de
petits cris joyeux. Les toits rouges semblaient courir les uns aprs les
autres au cours de la Garonne, comme s'ils fuyaient l'incendie allum 
l'Orient, l'incendie aux hautes flammes qui flambait au bord du ciel.
Le comte et son adversaire, un peu grelottants, toutefois, leur chemise
enleve, dans cette bue de rose aurorale tincelante aux brins
d'herbes, taient dj en face l'un de l'autre, le fer au poing,
n'attendant que le Allez, messieurs! qui les devait lancer l'un
au-devant de l'autre. Car l'excellent Trousse-Faquin les avait fait
tomber en garde, en arrire, aprs avoir mis leurs pes bout  bout.
Les distances se rapprochent au signal et les fers se ttent en de
petits battements prliminaires. La Lzardire affectionne une attaque
dans la ligue basse et Ptoine pare seconde avec acharnement jusqu'
ce que, un coup lui semblant port  la hauteur voulue, il se retourne
brusquement et le reoit au derrire.

--Arrtez! s'crie le matre d'armes, stupfait.

Et, au milieu de l'tonnement gnral--car toute la compagnie tait
confidente de ce combat--il ajouta, en s'avanant vers Ptoine:

--Vous tes bless; tez votre pantalon.

Ptoine obit. Le coup tait lger, l'adversaire ayant, malgr lui,
retenu la main devant cette parade imprvue. Mais, enfin, la peau tait
entame.

--Fusilier La Lzardire, vous savez ce qui vous reste  faire.

Et le malheureux comte fut oblig de se mettre  genoux, pour faire, 
Ptoine triomphant, un semblant de ponction l o celui-ci s'tait jur
de lui faire mettre la bouche.

On en rit encore dans le rgiment.



LES BOTTES

[Illustration: fig28.png]

LES BOTTES



Ce n'est pas sans une mlancolie inquite que je vois, aux vitrines des
bottiers du boulevard, ces chaussures anglaises, troites et
longues, ayant vaguement l'air de cercueils lgants o le pied doit
s'emprisonner dans une boite de cuir sans concessions  ses formes
originelles. Il en sortira certainement une ou plusieurs gnrations
dont les extrmits infrieures n'auront plus rien de latin. C'est tout
simplement la race attaque dans un de ses signes originels et celui
qui comportait le plus d'aristocratie. Car, si peu que vous connaissiez
l'oeuvre de Darwin, vous savez que notre organisme se modifie plus
rapidement qu'on ne l'imagine, suivant les conditions extrieures o il
se dveloppe. La fabrication des monstres n'a pas d'autres secrets. Nous
allons gaiement  la monstruosit et vers des hrdits ridicules. Car
les infirmits se dveloppent aussi par ces fantaisies de la mode. Pour
les hommes, cela m'est assez indiffrent. Mais les jolis petits pieds de
nos femmes de France transforms en longues pattes de Teutonnes ou de
Saxonnes, vous conviendrez avec moi que c'est une abomination!

J'en contais mon inquitude  mon vieux camarade de promotion Landrimol,
qui a quitt depuis dj longtemps le service pour se livrer  la
science, comme beaucoup de polytechniciens sur le retour, et loin de me
rassurer, il insista sur le bien-fond et me donna,  l'appui de mes
propres craintes, une preuve tire d'une vieille histoire de garnison 
lui personnelle. Courteline ne m'en voudra pas d'une simple promenade
sur son territoire militaire. C'est, d'ailleurs, Landrimol qui parle.
Vous vous en apercevriez immdiatement  son absence de tout accent
toulousain.

--Or donc, me dit-il, c'tait en 1875, je crois. La mode tait  une
faon de chaussures  la poulaine qui se terminait en pointe, mode
excellente pour donner du pied au derrire aux impertinents. J'tais,
comme tu le serais encore, un officier ayant quelque coquetterie, un peu
trop replet dj, tout naturellement proccup de sa toilette, soucieux
de plaire aux dames de la ville. Car nous occupions prcisment une
garnison o les militaires taient bien vus du sexe aimable. Nous autres
artilleurs, surtout, faisions prime. Nous avions, je ne sais pourquoi,
la rputation d'tre plus discrets que les hussards et les dragons. Le
fait est que nous ne parlions jamais de nos succs qu'au caf et  dix
ou douze amis intimes seulement.

De plus, nous tions, pour les maris, un lment de distractions plus
srieuses. Nous savions tous jouer au whist et quelques-uns aux
checs. Notre bonne ducation et notre sentiment naturel de justice
compensatrice nous faisaient mettre ces talents honntes au service des
bourgeois que nous trompions indignement. Belle existence au demeurant
et que tu regrettes sans doute, comme moi.

--Certes, lui rpondis-je. Je ne peux pas entendre encore passer un
dfil de canons sans que le coeur me batte. Le bruit des caissons sur
le pav me bat dans la poitrine. Nous avons des camarades gnraux,
Landrimol. Ils sont du Conseil suprieur et nous ne serons jamais de
l'Acadmie. Nous avons t, toi et moi, des fous de quitter cette
_Alma parens_ qu'est l'arme. Il n'y a encore de grand au monde que le
drapeau. Mais continue.

--Je ne sais pas si tu avais remarqu, malgr mes affreuses bottes de
l'cole, que j'avais un trs joli pied pour un homme. Tout en maugrant
contre cette mode qui les terminait, une fois vtus, en tiges de
paratonnerres, j'avais vite adopt les nouvelles chaussures et leur
confiais, au moins autant qu' mon esprit naturel, le soin de sduire
les belles. Car beaucoup de femmes mettent longtemps  s'apercevoir que
vous tes spirituels, qui, d'un coup d'oeil, ont remarqu comment vous
tiez chausss. J'en arrivais mme  marcher un peu comme les malheureux
canards que d'infmes forains font danser sur des plaques rouges pour
amuser les badauds, tant j'emprisonnais troitement mes orteils dans
ces cachots sducteurs. Or, nous avions pour colonel un gaillard qui ne
transigeait pas avec l'ordonnance et qui avait, entre autres maximes,
celle-ci, renouvele, disait-il, de Napolon: C'est le soulier qui fait
le soldat. Ce qui n'est pas autrement flatteur pour le courage. Un
jour, m'apercevant ainsi boitillant:--Qu'est-ce que c'est que a,
capitaine? fit-il en regardant mes pieds. Et il ajouta gracieusement,
en soufflant dans la paille argente de sa moustache:--Vous me ficherez
huit jours d'arrt pour porter ces bottes ridicules quand vous tes en
tenue de service.

Et il tourna les talons, de larges talons o s'encadraient de lourds
perons, en laissant retomber la paille argente de sa moustache. Je
regagnai rapidement le quartier pour prvenir tous mes camarades qui,
comme moi, faisaient les jolis dans des bottes  la poulaine, comme en
portait le bon roi Charles VI, sans les employer, toutefois,  donner du
pied au derrire des Anglais qui avaient mchamment envahi son royaume.

Ce fut une rumeur d'indignation contre le colonel. Mais, avec la
discipline, il n'y a pas d'accommodements. C'est une des choses qui la
distinguent du ciel, o chacun joue de la harpe ou du trombone devant
l'ternel comme il lui plat.

Donc, le corps tout entier des officiers se prcipita  la cordonnerie
du rgiment. Il fallait,  tout ce monde et sur l'heure, des chaussures
 bout carr, ces fameuses bottes d'ordonnance dont la forme est
invariable depuis les guerres de Napolon. Mais le matre-bottier tait
surcharg de besogne. Impossible de satisfaire personne. Il faudrait au
moins quinze jours pour excuter la commande sur mesure. --Au moins,
en avez-vous d'occasion? demanda le choeur avec angoisse. --Peut-tre
oui! J'ai, je crois, l, quelques douzaines de paires ayant dj un peu
servi, rpondit l'minent savetier: mais elles ne sont pas  moi. Je
me suis charg simplement de les vendre par complaisance. Je crains,
d'ailleurs, que ce ne soit un peu cher pour vous. --Nous vous les
prenons  n'importe quel prix! rpliqurent les malheureux. Et l'infme
bottier nous fit payer vingt francs pice une marchandise qui n'en tait
plus depuis longtemps  l'motion insparable des premiers dbuts. Si
bien que, le soir mme, il n'y avait plus un officier dans le rgiment
d'artillerie dont les pieds ne fussent enfouis dans d'horribles bottes
quadrangulaires. Le lendemain, le colonel, qui avait son ide, passa
une revue de dtail. Il eut un panouissement de visage en voyant cet
affreux spectacle, et soufflant, comme il avait toujours soin de le
faire avant de parler, dans la paille argente de sa moustache, il nous
dit, une main tourne derrire le dos: Enfants, je suis content de
vous!

Dans l'aprs-midi, ce ne fut pas sans un certain embarras que nous
fmes, en sortant du caf, la petite promenade accoutume, jusqu'au
mail, o les dames commenaient leur promenade, en longeant, pour s'y
rendre, les boutiques o de jolies filles se montraient aux vitrines
ds que passait un uniforme. C'est en groupes de deux ou trois que nous
marchions, nous suivant un peu par grades, une cigarette aux lvres,
donnant quelque chose de contraint et de mystrieux aux sourires de
reconnaissance. Les maris taient encore qui  l'audience qui  leur
comptoir, qui  l'tude ou  la caisse et c'tait un moment dlicieux
vraiment, sous les grands arbres o l'on se rencontrait srement, par
simple intuition de sympathie et sans s'tre donn rendez-vous.

Ce jour-l, ce fut positivement un dsastre.

Ces dames et ces demoiselles aussi, par habitude, passaient leur revue
de dtail. A peine arrives aux pieds, nous les voyions surprises
d'abord, puis touffant, dans la dentelle de leurs mouchoirs, des
sourires absolument impertinents. Et plus le dfil avanait sous
leurs regards impitoyablement scrutateurs, plus leur gaiet devenait
joyeusement insolente. Onques ne vit-on plus jolies dents blanches
mettre comme un frisson de lait aux calices de plus de roses  peine
entr'ouvertes.

[Illustration: fig29.png]

Et nous faillmes rire aussi, de moins belle humeur cependant, quand
un retour sur nous-mmes nous rvla le secret de leur hilarit. Nous
tions tous, non seulement chausss comme des Auvergnats, mais nous
avions tous un norme oignon sur l'orteil droit, accus par un
renflement montueux du cuir. Toutes ces paires de bottes avaient
appartenu au mme propritaire qui tait pourvu de cette infirmit, et
ce propritaire tait... devine qui? le colonel dont s'expliquait ainsi
 merveille la rancune contre les officiers trop lgamment chausss. Eh
bien! plusieurs d'entre nous contractrent des oignons par le seul
usage de ces chaussures autrefois mal habites. On reconnaissait notre
provenance quand nous changions de rgiment.

--Ah! Landrimol, m'criai-je, absolument mu par ce rcit, _di avertant
omen!_ Mais que deviendront les pieds mignons de nos jolies femmes de
France, si l'Angleterre continue  svir chez nos cordonniers! C'est
dj trop de sentir le sol sacr de la Patrie foul par les souliers
seulement de l'tranger!



L'ARCHE

[Illustration: fig30.png]

L'ARCHE



C'tait par un des jours les plus monotones de cet t pluvieux. A
peine, par instants, l'eau avait-elle cess de rayer le ciel. Encore
ces rapides claircies avaient-elles t occupes par l'gouttement
des frondaisons continuant l'onde. Rien que le spectacle monotone de
l'averse s'enflant ou se dgonflant au gr de la creve des nuages
courant, perdus, sur le ciel; rien que le bruit gal des gouttes
fouettant les vitres et s'alourdissant en s'crasant. La mlancolie
automnale devanait l'appel des dclins et d'involontaires moqueries
s'attachaient aux pauvres diables que, de notre croise, nous voyions
patauger en des lacs que de nouvelles pousses de pluies couvraient de
petits champignons d'argent semblant pousser tout seuls. Il n'est que
les roses dvastes par cette poussire d'ouragan humide pour qui celle
qui partageait avec moi cette vue eut quelque piti. Les femmes, dans ce
monde, ne plaignent gure que les fleurs.

Et cela continuait, continuait toujours, avec des mensonges
d'apaisement, comme les querelles entre ceux qui ne s'aiment plus. Par
moments, l'horizon tait travers de sillons bleu ple, comme par une
flche de turquoise qui s'enfonait bientt dans l'ouate sombre des
nues. Le couchant lui-mme avait inutilement allum son brasier
invisible, derrire le rempart d'ombre qui tait l'Occident. A peine
avait-il promen un peu de fume rose dans les gris mornes dont cette
muraille tait peinte, et quand enfin, nous fermmes les persiennes,
sans qu'aucune toile nous et dit bonsoir, nous enfermmes en nous--au
moins, puis-je le dire de moi--toutes les tristesses de cette journe
sans soleil, de ces douze heures aux ailes mouilles comme celles des
bergeronnettes, lasses elles-mmes de cette trempe sans merci.

Or, nos rves nous venant le plus souvent des impressions du jour
vanoui, celui que je fis et vais vous conter n'a rien d'tonnant,
au moins pour les psychologues de fantaisie, lesquels il ne faut pas
confondre avec les psychologues de carrire qu'enrichit le roman
contemporain. Je dois reconnatre cependant que, pour tre le plus
naturel du monde, mon songe n'en est pas moins curieux et ml
d'imaginations surhumaines. Dieu ne m'apparut-il pas! Non pas, il est
vrai dans un buisson ardent comme  Mose. Non! un Dieu  la moderne,
un Pre ternel bon enfant, presque fin de sicle, ayant certainement
entendu dire que les comdiens taient les dieux de l'poque. Car il
rappelait plutt Coquelin que Jhovah, ce qui me mit tout de suite plus
 mon aise. C'est sur un ton de protection qu'il me dit, en caressant la
pomme de diamant de sa canne:

--J'en ai de nouveau assez, de l'humanit, et je vais commander un
nouveau dluge. Mais tu as l'air d'un bon enfant, et je te sauverai.

--Vous savez, Seigneur, lui rpondis-je avec franchise, que si vous ne
sauvez pas en mme temps que moi, ma bonne amie, je refuse ma grce.
Vivre sans elle, me serait plus douloureux que mourir.

--Tu es un bon jobard, reprit le matre du monde, en riant. Elle te rend
donc bien heureux?

--Le plus malheureux du monde, propritaire du Paradis. Elle passe sa
vie  sa toilette, et c'est toujours pour plaire  d'autres qu' moi.
Elle me ruine  la journe et me rend ridicule  la nuit. Mais cela
n'empche que je l'aime infiniment et ne me saurais sparer d'elle.

--Tu es encore plus bourrique que je ne l'imaginais; mais c'est pour
cela que je me suis tout de suite senti pour toi quelque sympathie. Je
la sauverai aussi, pour qu'elle continue  se fiche de toi. Tu sais ce
qui te reste  faire?

--Je ne m'en doute pas seulement, rgent des toiles.

--Rappelle-toi l'exemple de No.

--Quoi! Seigneur, vous voudriez que je me grise comme un portefaix, et
que je montre l'envers de mes chausses  mes enfants? Et comment le
ferais-je, inventeur du soleil, puisque vous ne m'avez donn qu'un
postrieur et pas de postrit?

--No ne se distingua pas seulement par cet acte de confiance envers ses
fils. Ne te souviens-tu plus de l'Arche?

--Comment, automdon des nues, il faut que je btisse un petit navire
pour m'y installer avec mon adore et une paire de toutes les btes
vivantes, pendant quarante jours?

--Je t'autorise  n'emmener que les animaux qui te plairont.

--Ce sera vite fait, Dieu de bont. Les deux chattes que nous aimons
nous suffiront amplement, d'autant qu'elles accoucheront, l'une et
l'autre, dans quelques jours.

--Je vois que tu as des gots de concierge. Tu remplaceras, un jour,
saint Pierre, qui commence  se faire vieux. Tu ne veux pas un
domestique pour faire tes chaussures?

--Oh! non, empereur des destines! Je ne vous dissimulerai pas que
l'ide d'tre tout  fait seul  seul avec celle que j'aime, pendant six
semaines, me ravit absolument. Elle va enfin, pour la premire fois,
m'appartenir tout  fait. Elle ne passera plus ses journes  lisser
son admirable chevelure pour en faire comme un lac d'ombre glissant o
trbuchent les dsirs des amoureux; elle n'affinera plus la flche aigu
de son regard dont la pointe d'or jaillit d'un carquois de velours; elle
ne mditera plus, devant son ternel miroir, les sourires mortels  mon
honneur, qui mettent aux coeurs d'invisibles morsures, comme de mchants
frelons cachs au coeur d'une rose; elle n'chancrera plus savamment ses
corsages pour en caresser seulement les cimes neigeuses de sa poitrine;
elle oubliera l'art des coups de pieds savants qui entr'ouvrent
l'ondulation des jupes sur la soie bien tire du bas. Tout le
temps consacr  ces billeveses malintentionnes pour mon repos,
vraisemblablement elle le passera  me cajoler et  me rendre la vie la
plus agrable du monde. Et je mettrais un tiers, mme un subalterne,
mme un esclave entre ces esprances d'intimit dlicieuse et mon
bonheur prochain! Non, Seigneur, j'aimerais infiniment mieux cirer mes
souliers moi-mme, et surtout les siens.

--A ton aise, mon gaillard. Je ne suis pas, d'ailleurs, fch d'anantir
compltement la race des domestiques, qui me dgote particulirement.
Les gouvernements de l'avenir, quand ta bonne amie et toi vous aurez
repeupl le monde, s'en tireront comme ils pourront. Adieu! Je rentre au
Paradis, qui n'est pourtant pas le sjour amusant que l'on imagine. Oh!
si je n'avais cout que les intrts de mon propre plaisir et de ma
gaiet, c'est certainement le vice que j'aurais encourag, pour me faire
une socit, et non pas la vertu.

Et sur cette pense morale, Dieu disparut en cinglant l'air de sa jolie
petite canne  pomme d'or.

[Illustration: fig31.png]

Les rves vont vite. Peut-tre est-ce les morts qui leur prtent leurs
ailes. L'arche tait acheve. J'avais choisi, pour la construire, et par
galanterie, le bois de rose. L'intrieur tait confortable, avec des
portires et des tapis partout, et j'avais mnag,  la poupe, une serre
o j'avais runi les plus belles varits de roses. Nous n'y tions
pas monts depuis un instant, une chatte chacun sur le bras, laquelle
entr'ouvrait, inquite, sa gueule rose, avec un miaulement si doux qu'on
et dit un roucoulement de tourterelle, que Dieu lcha les cluses
du ciel. Nous fmes, d'abord, un instant cahots par les mouvements
violents de l'eau qui se prcipitait dans les terrestres ravins,
s'enroulait en remous autour des montagnes, crasait les forts du poids
meurtrier de son cume, se brisait aux derniers pics en de terribles
claboussements. Mais quand nous en emes fini avec les asprits
naturelles et artificielles de notre globe, la place o vivaient
les hommes tout  l'heure n'tant plus indique que par des dbris
flottants, des paves et des ruines lgres remontant  la surface, ce
fut une impression adorable de navigation tranquille sur un lac immense,
qu'aucun souffle n'agitait. Car nous avions dpass bientt la sphre
des courants dont le mistral et le simoun sont les rois. Et quand vint
le premier matin, aprs une nuit exquisment berce par les lments,
je proposai  ma bien-aime de demeurer encore au lit pour goter plus
longtemps cette batitude. Mais elle en sauta, lgre comme une gazelle
du dsert, et commena de drouler, sur ses paules, la nuit vivante de
ses magnifiques cheveux d'o le peigne tira bientt de magnifiques
tincelles bleues. Puis elle affina son regard, mdita son sourire,
demeura tout le jour  sa toilette comme  l'accoutume. Aprs quoi,
elle se dcolleta savamment et cribla sa jupe de petits coups de pieds
sournois pour en ordonner les plis suivant certains rythmes de trahison,
si bien qu'elle tait mise comme pour un bal, avec des fleurs au
chignon, quand le ciel, dont nous tions plus proches, s'claira des
monstrueuses girandoles que nos astronomes appellent constellations. Et
des musiques mystrieuses passaient,  cette hauteur, ce que nous
croyons les rayons des toiles n'tant que les cordes d'or des sistres
qui les aident  charmer l'immensit. Et l'eau continuant de monter, en
nous emportant avec elle, je vis que ma mie souriait et faisait la
coquette pour des formes flottantes qui soudain s'agitaient autour de
nous, se prcisant peu  peu en d'amoureuses poses d'lgance
surhumaine. C'tait sans doute l'me des anciens dieux chasss des
Olympes qui venait animer ces hroques figures que j'avais prises, au
soleil couchant pour de simples nues, mais que la lumire fantastique
de la lune dessinait dans des phosphorescences d'argent. Et des baisers
s'changeaient, dans l'air, entre ces fantmes sduisants et ma bonne
amie, si bien que jamais la jalousie ne me tortura davantage qu'en
cette nuit passe dans la caresse des au-del. Et la nuit qui suivit,
ce fut pis encore. Jamais celle que j'aimais n'avait fait, pour de
simples hommes, autant de frais que pour le troupeau de spectres
prosterns aux pieds de sa beaut. Ah! je commenai  en avoir assez du
dluge. La femme! mais elle ferait des agaceries aux arbres, aux
fleurs, aux pierres--la mythologie est pleine de ces fantaisies--plutt
que de renoncer  l'exercice de son charme et de son pouvoir!

Une goutte d'eau me rveilla, en me tombant sur le nez,  travers la
toiture. Et le lendemain, je repensai  mon rve en revoyant ma bonne
amie promener longuement le peigne dans l'lectrique tincellement de sa
noire chevelure.



MADAME ANTOINE

[Illustration: fig32.png]

MADAME ANTOINE



Depuis l'effroyable temps qui svit et fait croire les superstitieux 
un nouveau dluge, la curiosit publique s'est naturellement enquise des
causes d'un tel bouleversement climatrique. On a consult des membres
du Bureau des longitudes qui se sont contents de rpondre que cela ne
les tonnait pas. On a interview des savants trangers qui n'ont pas
t moins mystrieux dans leur srnit professionnelle. De superficiels
savants ont attribu le dgt gnral  l'existence de taches sur le
soleil. Je croirais plus volontiers, en ce sicle financier,  des trous
dans la lune. La vrit est que nul ne sait le pourquoi de ces rigueurs
torrentielles qui nous vaudront d'excrable vin... nul que moi. Et c'est
bien simple. Rien n'arrive au monde que je n'en signale immdiatement la
cause premire. Et quand on me l'a demande, jamais je ne me suis tromp
en rpondant: c'est l'Amour!

Cette fois encore, il rsulte de renseignements confidentiels, dont
quelques-uns me sont venus en rve, les autres tant le produit de ma
sagace observation, que c'est l'Amour qui a fait le coup, comme disent
les gens de police, surtout quand ils ont empoign un innocent. Et c'est
d'un des coins de Paris les plus centraux, il est vrai, mais aussi, en
apparence, les plus dbonnaires et les plus tranquilles, qu'est partie
l'hydraulique fuse qui nous vaut ce feu d'artifice aquatique dont nous
redoutons justement le bouquet.

Sachez d'abord, pour tre moins surpris de ma dcouverte, que je suis
un des derniers familiers du jardin du Palais-Royal. C'est un de mes
enchantements  Paris, et je ne lui prfre vraiment que la place
Royale, plus calme encore avec ses quatre faces de maisons en brique 
hautes fentres, dont l'une fut longtemps celle de Victor Hugo. Dans
le bouleversement de Paris par les ingnieurs, ces deux grands jardins
encadrs de btisses anciennes sont comme deux oasis o semble rfugie
la vie paisible et bourgeoise d'antan. Leurs habitus eux-mmes--j'en
prends mon parti pour moi-mme--prennent je ne sais quoi de vaguement
provincial et de respectablement sculaire. Tout m'enchante dans ces
parterres citadins et jamais l'me de Camille n'a ressuscit en moi pour
y couper une branche aux arbres. L'eau qui pleure dans le grand bassin
me rappelle d'admirables vers de Baudelaire. On foule, dans les alles,
un sable musical, comme le chemin des songes; on y marche prcd de
moineaux francs qui vous font poliment escorte, accrochs  et l par
un vol de cordes  sauter qu'accompagne le rythme de quelque ronde
ancienne, poursuivi par la course oscillante des cerceaux, dans le
tumulte enfantin et babillard de mille jeux. Que c'est amusant, la voix
des toutes petites filles! Elles ment dj! on dirait un cristal qu'on
gratigne. Mais ce qui est admirable surtout, c'est la bonne humeur des
commerants du Palais-Royal, mme depuis que leurs boutiques ne sont
plus que rarement visites par quelques trangers. N'est-ce pas l
l'indice d'un bon caractre, certainement entretenu par la puret de
l'air et le spectacle d'un paysage urbain dlicieux? Mais l'me du
Palais-Royal, son me vibrante et vaguement guerrire o passent des
souvenirs de libert, c'est son canon, ce petit canon dont le soleil,
ramass dans une lentille, vient piquer la lumire  midi, et qui part
avec un bruit de coup de fouet dont les oreilles sont cingles.

Or, l'importance de ce petit canon, dans le monde astronomique, est
capitale, tout simplement.

[Illustration: fig33.png]

Ici se place une rvlation qui m'est douloureuse, tant donn mes
anciennes relations de camaraderie connues avec le personnel des savants
de ma gnration. Vous croyez peut-tre que ceux de ces messieurs qui, 
quelque pas de Bullier, sont censs bombarder le ciel de regards
indiscrets, avec leurs puissantes lorgnettes pareilles  des pices
d'artillerie, se donnent ensuite un mal infini pour nous procurer, 
l'aide de calculs infinitsimaux, ce qu'on est convenu d'appeler l'heure
de l'Observatoire? C'est une illusion qu'il faut que je vous enlve
aprs tant d'autres. Mais la vie est comme un grand arbre dont les
feuilles doivent tomber, une  une, sous les souffles impitoyables de la
Sagesse et du Destin. C'est aussi comme un chapelet qui s'grne, comme
un vase qui se vide, comme une fleur qui s'vapore. Maintenant que j'ai
dissimul l'horreur du coup sous quelques images nouvelles, apprenez
qu'un de ces princes de la science vient tout simplement djeuner au
caf Corazza ou chez Vfour (de deux jours l'un, pour ne pas faire
de jaloux). Quand le petit canon part, il met son chronomtre sur la
douzime heure, entre une douzaine d'hutres et son premier verre de
chablis-moutonne. a vite  tout le monde un grand maniement de tables
de logarithmes, sans compter l'usure des lunettes. Et c'est comme a
depuis dix ans. Et M. Dujardin-Beaumetz, lui-mme, a respect le
budget de l'Observatoire! Eh bien, quoi? Les hutres fraches et le
chablis-moutonne ont bien leur prix et ne se donnent pas pour rien dans
les restaurants.

Que je change de nom avec l'diteur Schott--ce qui me vexerait
beaucoup--si je mens d'un mot dans ce rcit!

Il me faut cependant mentir un peu en appelant Mme Antoine la nouvelle
ve, cause de tous les maux de l'humanit citadine, campagnarde et
balnaire durant cet t de malheur. Je m'exposerais  un bon procs
en diffamation en vous rvlant le nom vritable de cette jolie
boutiquire--une bijoutire, s'il vous plat,--que la vie sdentaire et
volontiers assise a dote d'un adorable embonpoint et merveilleusement
plac. Sachez seulement qu'en aucune, le charme bourgeois des dames de
commerce ne s'allie avec une distinction naturelle plus parfaite. C'est
un sourire vivant, et aux dents trs blanches, mont, comme une pierre
prcieuse, sur un vrai trsor de grces opulentes et charnelles, tout
cela envelopp d'une grande bonne tenue et d'un petit air effarouch
au besoin, quand le client s'enhardit plus qu'il ne conviendrait.
tonnez-vous, aprs cela, si vous voulez, que le commandant
Brusquembille, dont j'altre aussi volontairement le nom, soit amoureux
fou de cette sduisante crature et passe le meilleur de son temps en
alles et venues devant la boutique dont Mme Antoine est certainement
le plus beau bijou. L'amour rend volontiers observateur. Aussi le
commandant Brusquembille avait-il vite remarqu que M. Antoine, le mari
de celle qu'il aimait, attendait, tous les matins, le coup de canon du
Palais-Royal pour commencer une petite promenade hyginique d'une heure
qu'il faisait aprs son djeuner. Car tous les vnements des htes de
la vie de ce beau jardin sont rgls plus ou moins par cette
petite dtonation quotidienne. D'aucuns, en attendent le rappel 
l'accomplissement de certains devoirs, ce qui fait que les dames du
Palais-Royal ont autrefois ptitionn pour qu'il y et aussi un canon de
nuit. Les snateurs qui sont gnralement de vieux birbes, tenant  leur
sommeil, les ont joliment envoyes promener.

Mais l'Amour rend aussi ingnieux. Le commandant Brusquembille conut
immdiatement le plan de faire parler le canon un quart d'heure
avant que le soleil lui prtt sa mche accoutume. En donnant des
distractions et en bourrant de consommations le vieux brave qui charge,
tous les jours, la minuscule couleuvrine, il parvint  glisser, dans la
lumire, une autre mche dont il avait mesur la dure avec la prudence
et la science d'un mineur. Et pan! le canon tonna quinze minutes 
l'avance. M. Antoine sortit, pour sa promenade hyginique, un quart
d'heure plus tt, et l'entreprenant commandant alla tomber aux pieds de
Mme Antoine, encore en train de grignoter son dessert et plus dlicieuse
 voir que jamais, dcortiquant des noix fraches, du bout de ses petits
doigts grassouillets et ross.

Ce qu'il en fut, aprs, de l'honneur de ce bijoutier, je m'en moque. Ce
sont choses o je ne fourre pas mon nez.

Mais les consquences de cette fantaisie amoureuse d'un militaire furent
incommensurables. D'abord, le savant de l'Observatoire, qui achevait 
peine ses oeufs brouills aux truffes, et qui mit son chronomtre de
prcision  midi moins un quart, sur l'heure de midi, pendant qu'on
lui apportait sa ctelette aux pommes souffles. Puis, tous les
Observatoires d'Europe modifiant leur heure d'aprs la ntre. Un
millionnaire amricain, qui attendait une dpche  midi juste et qui
se suicida, ne la voyant pas venir. Un assassin guillotin le lendemain
quinze minutes avant l'heure, ce qui est une vraie crasse au point o
ils en sont. Tous les cochers flibustant ce quart d'heure-l  leurs
clients. Un infortun promeneur qui, confiant dans l'heure vritable,
et ngligemment appuy contre le banc qui protge le canon, recevant la
bourre en plein dos et ne pouvant plus s'asseoir depuis ce temps. Une
vieille dame sourde qui, n'ayant entendu que vaguement la dtonation,
appela son mari: malpropre! Le soleil, lui-mme, un vieux qui a ses
habitudes aussi, et qui, ne sachant pas  quoi s'en tenir, perdit
compltement la norme de sa course.

Et au ciel, donc! au ciel! Et c'est maintenant que je vais emprunter mes
documents au souvenir d'une vision que j'eus durant mon sommeil. Sachez
que les astronomes du ciel ne sont pas plus laborieux que les ntres.
Sournoisement, le directeur de l'Observatoire paradisiaque envoie un
ange, tous les jours, et le mme toujours, prendre l'heure lui-mme au
canon du Palais-Royal, pour le rglement des jours et des saisons. Or,
cet ange, lui-mme, n'est-il pas devenu amoureux de la belle Mme Antoine
et, sous l'invisible rideau de ses ailes, ne passe t-il pas  flner, 
la vitrine de la bijoutire, le temps qu'il vole aux intrts sacrs de
la climatrie! Tout comme notre savant, il mit son chronomtre  une
heure fictive, en entendant rsonner la quotidienne ptarade. Ce n'et
t rien. Mais Mme Antoine, trs mue encore de la visite du fougueux
militaire, lui ayant fait, sans s'en douter peut-tre, une grimace
de mpris qu'elle destinait  quelque vulgaire passant, cet ange
impressionnable remonta au ciel dans un tel tat de fureur et de
dsespoir qu'il en dmolit sa montre en en faisant tourner les aiguilles
comme un fou, jusqu' ce qu'elle avant de plusieurs mois. Et voil
maintenant comment les saisons n'ont plus de rgle, pourquoi les pluies
d'octobre tombent en aot, pourquoi nos jolies petites Parisiennes sont
toutes mouilles en leurs balnaires stations. _O crudelis amor!_ comme
dit Virgile. O cruelle Mme Antoine, si tranquillement assise, comme un
chanoine aux vpres, dans son fauteuil large et bien rempli.



L'IZARD

[Illustration: fig34.png]

L'IZARD

_A mon ami Dat._




Une aube radieuse dans la montagne toute bleue, toute bleue avec des
vapeurs roses l o parvenaient, obliques, les flches de l'Orient, de
petites nues coupant le caprice des cimes; le spectacle grandiose des
pics s'escaladant comme en un impatient reflux aux immobiles vagues, et,
encore, dans une dcoupure du ciel d'un bleu trs tendre, un fantme de
lune s'effaant, comme le sourire d'adieu d'une amoureuse trs blanche,
avec quelques scintillements encore de diamants dans les cheveux.

J'avais redescendu la monte de Saint-Sauveur dj pareil,  cette heure
matinale,  un espalier de lumire, dominant le gave bruyant sur lequel
se tend, comme un arc de pierre, le pont de l'Empereur, et j'avais
obliqu  droite, sur Lutz aux htelleries dcoupes en chalets et
dont les terrasses surplombent aussi des torrents. A peine avais-je
rencontr, sur la route, quelques paysans en bret au dos d'un ne aux
oreilles scintillantes de rose. Tout  coup, une forme se dressa devant
moi, une figure d'homme dont la barbe longue et fine tait tresse
et noue derrire les oreilles, vtu d'un vareuse d'un gris roux, se
serrant  la ceinture, tout en laissant aux mouvements toute leur
libert, et d'un pantalon de treillis  peine plus clair,  la hussarde,
bien chauss pour la marche et coiff d'un bret clair n'ayant gure
plus de dveloppement qu'une casquette sans visire. Ce n'est pas,
d'ailleurs,  son costume assez particulier que je le reconnus, mais
aussi  l'lgance vigoureuse de ses formes,  la rsolution singulire
de sa marche, au caractre viril de son visage un peu bistr, au dessin
violemment aquilin de son nez, au rayonnement surtout trs doux de ses
yeux clairs et d'expression limpide, comme ceux des enfants. Il avait,
d'ailleurs, sur l'paule une petite carabine de prcision ne ressemblant
en rien aux fusils ordinaires de chasse et qu'il m'avait montre la
veille,  Barges, dans sa petite cabine  la Robinson o sont runies,
dans un cube ayant trois mtres de ct, tout ce qu'il faudrait  une
petite arme pour supporter un sige moins long nanmoins que celui de
Troie.

J'tais en face de mon ami Rodolphe, le grand chasseur d'izards devant
l'ternel, et je dis: ami, bien que notre connaissance ft de rcente
date. Mais celui-l est de ceux qu'on aime tout de suite; et puis, toute
une lgende, quelque chose comme un vangile, avait prcd sa venue
dans mes relations affectueuses. On m'avait chant sa gloire 
Saint-Sauveur, chez mon ami Pintat, le savoureux htelier;  Barges,
chez Lacoste;  Lourdes surtout, chez Romain Maumus, dont les bons vins
font vraiment, comme dans l'antiquit, le Dieu de la gaiet et du rire;
chez Soubiran, enfin,  Argels, o se mangent les truites les plus
exquises, et les premires cailles du pays. Il n'est question, tout
autour du coeur de la Bigorre, que des cyngtiques exploits de mon ami
Rodolphe, et sa renomme s'tend jusqu'en Espagne,  Torna, dont les
baladins, d'authentiques gentilshommes qui dansent en des costumes
merveilleux, passent la frontire tout exprs pour venir lui demander o
en est la fashion des modes franaises, et ce que portent, cette anne,
les pschutteux au Bois de Boulogne. Mais mon ami Rodolphe se garde bien
de leur rvler de pareils secrets et, tout au contraire, en sage et en
artiste, les convainc-t-il de demeurer fidles  leurs belles moeurs
patriarcales et  leur si pittoresque costume tincelant au soleil,
d'antiques soieries colores comme des ailes d'oiseaux des les.

--Vous partez pour la chasse? lui demandai-je en lui serrant les mains.

--Oui et non. J'ai aperu, l'autre jour, l-haut, un izard dont j'ai pu
observer quelque temps les habitudes et dont je connais les relais. Je
vais voir s'il lui convient de se laisser approcher aujourd'hui.

--Eh bien! lui dis-je, et c'tait la vrit, deux hommes, qui dnaient,
hier,  Saint-Sauveur, ont cont devant moi qu'ils en avaient rencontr
un le matin mme, de cet autre ct,  droite de Gavarnie, entre les
branches de cette fourche de neige que vous voyez, l, et attache  une
chancrure du roc, comme  un monstrueux rtelier.

--Oui, je sais, me rpondit le chasseur avec une mlancolie soudaine
dans ses yeux clairs et changeants. Mais jamais je ne vais par-l.
Adieu.

Et, m'ayant serr la main, avec un petit tremblement affectueusement mu
dedans, il remit sa carabine, quitte un instant, le temps de faire une
cigarette, sur son paule, et s'en alla, en sifflotant un petit air du
bout des lvres, comme quelqu'un qui se veut absolument distraire d'un
souvenir. Bon! pensai-je.

Encore un qui a aim et qui en souffre encore! Et je pensai qu'il y a
de bien jolies filles, dans ce pays de Saint-Sauveur, brune celle-ci
avec des yeux en lumire d'meraude, et celle-l toute vtue de grce
pure, comme les vierges des Panathnes.

Comme le lendemain soir,  Lourdes, je contais ma rencontre  mon ami
Romain Maumus, en buvant consciencieusement un des meilleurs vins de
sa cave, et l'impression que j'avais ressentie en quittant le Nemrod
bigourdan, Romain se mit  rire, de son bon rire clair que n'ont jamais
mouill les eaux miraculeuses de la grotte, et me dit:--Vous n'y tes
pas! Je sais pourquoi, moi, il ne chasse jamais du ct que vous lui
aviez montr et o nous avons fait autrefois de si belles parties
ensemble, et ce n'est pas, comme vous le croyez, pour une histoire
d'amour.

Et se rapprochant de moi, de faon  ce que nul autre ne pt l'entendre,
Romain me narra ce qui suit et ce que je reproduis le plus fidlement
que le permette mon souvenir, un peu troubl par l'admirable vin que je
continuais  dguster, tout en coutant.

Rien au monde n'est plus difficile, parat-il, que la chasse  l'izard,
 cause de la mfiance toute naturelle,  l'endroit de l'homme, de ce
petit chevreuil pyrnen, ne quittant jamais les montagnes les plus
hautes, et certainement le plus sauvage de tous les gibiers. Outre
d'admirables jambes, dlies comme des fils et nerveuses comme des arcs,
et qui franchissent les prcipices comme en un vol d'oiseau, l'izard
possde, sous son petit front troit et bas coup de deux petites cornes
luisantes, des yeux d'une puissance dfiant les instruments eux-mmes de
l'Observatoire. Sur le fond, la montagne qui fait, avec des morceaux de
ciel, tout son horizon, il distingue de trs loin le moindre point qui
bouge, et le premier soin du chasseur qui le poursuit doit tre de se
confondre avec les accidents de la nature, pour ne pas attirer son
attention.

De cela donc, notre ami Rodolphe s'tait avant tout proccup, et
le souci qu'il apportait  la couleur neutre de son vtement, o se
retrouvaient les tons de granit roux et les caprices presque blancs de
la pierre, n'avait jamais eu d'autre but. Une exprience souvent rpte
le convainquit que cette lutte avec les fantaisies picturales de la
montagne ne pouvait aboutir qu' une dfaite. Se perdre dans la tonalit
gnrale de la montagne! Mais elle tait tout  l'heure violette comme
une immense amthyste, et la voici teinte de jaune clair comme un
champ qu'on moissonnera demain. Cette cime qui n'tait, il n'y a qu'un
instant, qu'une flche de saphyr, est maintenant pareille  un bouton
de rose! C'est la palette tout entire du soleil qui s'exerce sur la
montagne, et voil pourquoi elle est, au fond, cent fois plus diverse
que la mer, et plus ressemblante  madame Prote. De quelque faon qu'il
s'y prenne, l'homme qui s'tait assorti  sa couleur fait maintenant
tache sur elle.

[Illustration: fig35.png]

Sentant donc le problme insoluble, notre ami Rodolphe fit une nouvelle
fouille dans son naturel gnie et trouva infiniment mieux. Ce n'tait
pas  la montagne qu'il fallait ressembler, mais  un autre izard,
ces animaux pacifiques ne se dfiant pas les uns des autres. Et,
laborieusement, il se mit  rechercher pour le ton des toffes qu'il
adopterait pour son costume de chasse, le ton exact de la robe de son
gibier et du poil de sa victime. Il essaya toutes les laines des moutons
de divers pelages, sans arriver  l'identit qu'il rvait. Il y avait
toujours, dans la fourrure de l'izard, une pointe de rouge qu'il
n'arrivait pas  donner  son propre habit. Un instant, il crut avoir
trouv; mais la dcouverte faillit lui tre funeste. Il avait eu l'ide
de mler un peu de poil de renard trs roux, comme vous le savez, au
tissu de son molleton. C'tait parfait comme couleur. Mais il n'avait
pas pens que l'odeur persistante du renard, dont le fumet est le plus
terrible du monde, a un effet immdiatement diurtique sur les chiens.
Le premier jour o il fit son essai, tous les chiens de la rgion
accoururent  ses talons et se mirent  compisser fort aigrement,
comme dit Rabelais au chapitre III de _Pantagruel_, son pantalon.
Impossible de se dfendre de ce bain de pieds chaud et parfum! Une
premire meute se forma  Lutz, dont il partait, laquelle s'enrichit,
en chemin, de celle de Saint-Sauveur, de Saligos, de Pierrefitte,
d'Argels, si bien qu'il tranait un rgiment de gentilshommes uriniers
 ses trousses et qu'il n'tait si petit roquet, dans toute la rgion,
qui ne tint  honneur de grossir le cortge et de venir apporter sa
goutte au dluge dont ruisselaient ses souliers. Il fallut que notre ami
Chaigne, en ce moment-l encore procureur de la Rpublique  Lourdes,
envoyt un peloton de gendarmerie dpartementale  son secours. Le
changement d'arme dpista assez les chiens pour que la marchausse
n'et pas  sabrer les dlinquants qui firent une retraite en bon ordre
et rentrrent tranquillement chez eux, la queue en trompette, sans en
sonner, toutefois, pour simuler un rendez-vous de chasse.

Notre ami Rodolphe, qui en fut quitte pour un fort rhume de cerveau, ne
se dcouragea pas.

--Au fait, se dit-il, qu'est-ce qui peut ressembler plus  la peau de
l'izard qu'une toffe tisse de son poil mme?

Oui, mais voyez la difficult de tisser des poils aussi courts et menus!
Notre ami trouva cependant un tisserand assez habile pour mler un
nombre considrable de ces fils prcieux et vivants  la trame du
nouveau vtement que se fit faire le chasseur pour se rendre invisible 
son ennemi. Et c'est ici que l'attendrissement du drame vient se mler
aux gaiets de la comdie. Le jour mme o il inaugura ce nouveau et
perfide uniforme, Rodolphe alla chasser du ct o vous l'engagiez,
hier,  aller poursuivre son gibier favori. Aprs une journe tout
entire d'embuscades inutiles et de vaines embches, s'tant rconfort
d'un verre de dlicieux genivre qu'il fabrique lui-mme dans son
laboratoire municipal de Barges, il s'endormit dans un coin charmant de
montagne, sous une caresse bleue du ciel o filtraient quelques larmes
d'toiles, au bord d'un tout petit torrent qui lui chantait une berceuse
argentine, au milieu de grands iris sauvages, d'un bleu clatant, et
qui se balanaient autour de son visage au moindre souffle, comme des
ventails embaums. O la dlicieuse nuit de pasteur chalden, sous le
regard mu de la lune! Une fracheur trange, pntrante, comme d'un
baiser discret, avec un arme de fleurs des montagnes, attidi par une
haleine, le rveilla trs doucement,  la premire lumire rose du
matin. Et de ses yeux, de ses yeux bons enfants, il vit un izard, un
vritable izard, qui, tromp par l'illusion si complte de son costume,
passant sur l'absence de cornes indiquant les moeurs clibataires de
notre ami, le prenait pour un collgue et le flairait affectueusement
pour l'inviter, sans doute,  djeuner avec lui en broutant le thym du
voisinage. Ah! Rodolphe eut un premier sursaut de chasseur qui lui fit
poser tout doucement la main sur sa carabine. Mais il eut honte bien
vite de ce mauvais et lche mouvement a l'endroit d'un camarade si
confiant. Pour s'excuser, il essaya mme de bler un peu  la mode
izardine, mais ses longues moustaches altrrent la puret du son,
et l'izard s'loigna prestement, en reconnaissant, avec une loyaut
parfaite, qu'il s'tait tromp.

Mais maintenant, pour rien au monde, vous ne dcideriez notre ami
Rodolphe  aller tirer l'izard dans cette rgion pyrnenne. Il a trop
peur de tuer son ami!



DMOCRATIE

[Illustration: fig36.png]

DMOCRATIE



Il y avait assez longtemps que le dpartement dsirait avoir sa statue
de grand homme comme tous les autres. Le malheur est qu'il n'avait
pas produit de grands hommes. Aprs avoir puis tous les Bottins
historiques, on pensa  l'annuaire de l'Acadmie franaise. On y trouva,
sans peine, une quinzaine de compatriotes qui y avaient tenu un sige
depuis la fondation Richelieu, et qui semblaient, d'ailleurs, y avoir
couru le record de l'obscurit. On fit un tri parmi ces nbuleuses. Les
nomms Landouillet, Puy-Bavard et Rocantin demeurrent sur le volet.
Landouillet avait crit des vers; Puy-Bavard de la prose, et Rocantin
rien du tout. Comme de son vivant, ce fut ce qui lui valut d'tre lu
une seconde fois, pour l'immortalit. Il sortit deux fois de suite au
doigt mouill et trois fois au zanzibar. La volont du destin tait
claire, l'intention de la Providence formelle. Un marbre fut command
au sculpteur Michalou qui n'avait jamais eu aucune rcompense, mais qui
tait du dpartement. Il reprsenta l'illustre Rocantin portant  sa
bouche un rameau de laurier qui ressemblait  une branche de persil. Et
il souriait dbonnairement  la postrit, comme pour dire: Vous voyez
que, malgr mon habit vert, mon nez crochu et mon air suffisant, je ne
suis pas comme tout le monde le pourrait croire, un perroquet.

Or, le jour de l'inauguration solennelle tait venue et M. le prfet
tait sur les dents, ayant fait grandement les choses. Concours de
gymnastique, jeux acadmiques et vaguement floraux, tir  la carabine,
essais de pompes, record de cyclistes, rien n'y manquait. Un vritable
apritif aux jeux olympiques dont on nous promet la rsurrection.

Et Mme la Prfte avait dit au godelureau des Andives, surnumraire de
l'enregistrement et qui se mourait d'amour pour elle, en pure perte,
croyez-le bien, car la femme d'un fonctionnaire de ce rang ne doit mme
pas tre souponne: Anatole, si vous le voulez, nous occuperons le
temps, pendant que mon mari fera  ses htes campagnards les honneurs du
muse o il n'y a d'ailleurs aucun tableau,  une rverie, au fond du
parc, prs de la fontaine. C'tait le coin le plus charmant et le plus
mystrieux du grand jardin de la Prfecture. Le godelureau Anatole
des Andives crut que l'heure du berger sonnait pour lui et faillit
s'vanouir de joie. Petit fat! L'amour qu'une honnte femme inspire
ne doit-il pas tre autrement immatriel et quintessenci! On vous
promettait, monsieur, une promenade  deux, avec peut-tre, me votre
bras, la plus jolie main de femme de l'Administration Franaise, 
l'heure crpusculaire o les vers luisants allument leurs intestinales
lanternes pour faire croire aux toiles que la terre est un ciel aussi,
dans l'embaumement des parterres voisins tout, fleuris de roses aux
ptales retrousss,  l'ombre tutlaire, mais dj lointaine, d'un
btiment civil, et cette perspective enchanteresse ne vous suffit pas!

En vrit, on ne sait plus ce qu'il faut aux jeunes gens d'aujourd'hui.

Huit discours, pas un de moins, avaient t prononcs. Le nant
littraire de Rocantin avait t magnifi sous toutes les formes. Mais,
de l'avis de toutes les dames surtout, la palme de ce concours oratoire
revenait  l'inspecteur gnral de l'Instruction primaire Ledodu, enfant
du pays aussi, qui venait triompher dans son berceau, aprs en tre
sorti chauss des lgendaires sabots dont tant de gens ont mang la
paille dj qu'ils doivent tre bien durs aujourd'hui. Un bon gros
homme, comme la vie politique nous en a montr un, il n'y a pas
longtemps encore, souriant  lui-mme, franchement vaniteux, ayant gard
l'air pion que ne dpouillent jamais ceux qui ont bourr de pensums la
studieuse jeunesse, bon prince au demeurant, tenant beaucoup de place
sur le globe, mais pas cependant peut-tre assez pour le faire tourner
rien qu'en marchant. Il flicita, dans un heureux parallle, le pays qui
avait produit,  moins de deux sicles de distance, deux hommes comme
Rocantin et lui. On et dit que c'tait de sa propre statue qu'it
parlait dj. M. le prfet l'embrassa comme le plus pur gruau, quand il
eut fini, et cette accolade, salue de bans et de vivats unanimes, fut
une conclusion magnifique  ce dbordement d'loquence provinciale dont
les oiseaux eux-mmes taient incommods sur les arbustes dpouills de
la place qu'enveloppait une tide poussire charge de parfums humains.

C'tait le moment de la visite aux collections artistiques et
scientifiques du chef-lieu que la municipalit venait d'enrichir de deux
autographes de Rocantin, dont une note de son linge sale compltement
crite de sa main. M. le prfet dirigeait le cortge, prenant
affectueusement le bras de chacune des autorits, tour  tour, comme
pour sceller, aux yeux des populations, l'accord de toutes les branches
de notre puissante administration. Mais quand il chercha le cubitus de
Ledodu, pour y poser un instant son gant blanc, Ledodu avait disparu.

Et o tait-il all, je vous prie?

Justement, dans le coin du parc o tait la fontaine, sous les ombrages
mmes o Mme la Prfte, tendrement svre, cruellement indulgente,
faisait de la morale, mais une morale trs douce, au godelureau des
Andives, qui s'mancipait. Flirt dlicieux, au demeurant, autant
qu'irrprochable, que le leur. Car il avait pour dcor d'odorants
berceaux de verdure et, pour accompagnement, l'orchestre des fauvettes
et des rossignols qui, pour les amoureux bien sages, gardent leurs plus
belles chansons.

Mais quelle note soudaine, discordante et plusieurs fois rpte dans ce
concert?

Eole, mlant sa voix au dialogue divin de Romo et de Juliette, Crpitus
donnant,  Hro et  Landre, son opinion sur leur tendresse.

[Illustration: fig37.png]

Quelque mchant faune raillard, sans doute, qui, avec malhonntet,
faisait bruyamment se fendre l'corce de l'arbre o il avait lu
domicile; ou encore quelque Hamadryade laissant clater son beau rire
sonore  travers une bulle d'cume bleue cueillie, au bout d'un pipeau,
en passant prs de la fontaine; ou peut-tre la nymphe cho attarde,
aprs un entretien trop long, avec des gens indiscrets.

Non! tout simplement ce sacr Ledodu, qui avait remplac,  son
djeuner, les cailloux de Dmosthnes par d'excellents haricots de
Montastruc--ce Soissons languedocien,--particulirement bavards; et qui,
par un sentiment tout  son honneur, avait cherch la solitude pour
cette seconde partie de son discours.

Du coup, Mme la Prfte, bien que fille d'un colonel d'artillerie,
devint rouge comme une belle pivoine, et le godelureau Anatole des
Andives ple comme un narcisse. D'un commun accord, tous les deux
fermrent le livre des tendres confidences et, silencieusement, pour se
purifier l'oue, rentrrent  l'htel de la prfecture, vhmentement
indigns contre le destin.

Mme la Prfte, surtout, l'avouerai-je. Bien que parfaitement dcide,
comme il convient  une vertueuse pouse,  ne rien accorder  son
platonique galant, il lui avait tout  fait dplu que celui-ci ft
interrompu, par une ridicule musique, en pleine dclaration. Une femme
est toujours furieuse quand on lui vole un peu de l'occasion de nous
faire souffrir. Et sa colre ne s'adressait pas inutilement aux dieux,
car elle avait fort bien aperu, dans le mystrieux enlacement des
taillis, l'auteur de cette malencontreuse symphonie en plein vent, si
j'ose m'exprimer ainsi.

Quel redoublement de fureur n'eut-elle donc pas quand, au banquet
d'honneur qui suivit la visite du muse, elle vit que son mari avait
prcisment mis  sa gauche,  elle, ce musical Ledodu. Le repas fut
magnifique et elle sut contenir son courroux pendant toute sa dure,
pleine d'hypocrites attentions et d'ironiques soins pour son cruel
voisin.

Au dessert, M. le Prfet se leva et porta un toast  l'avnement des
couches nouvelles, proclamant que la bourgeoisie contemporaine dpassait
dj, de cent coudes, par l'urbanit, le bon ton et la distinction des
manires, celle des preux et les rejetons des croiss, ce qui promettait
pour la bourgeoisie  venir.

--Ce que dit votre mari est infiniment juste, affirma M. Ledodu, en se
penchant vers Mme la Prfte, avec son plus gracieux sourire. Ainsi, moi
qui vous parle, Madame, auriez-vous jamais devin que mon pre tait
boucher?

--a, non! Monsieur, rpondit avec conviction Mme la Prfte.



PASIE

[Illustration: fig38.png]

PASIE



Pour Aspasie, vraisemblablement, et croyez bien que ce n'tait pas son
vrai nom. J'ai su, depuis, qu'elle s'appelait Sidonie Lascoumette. Elle
portait un front perdu dans le bouillonnement fauve de ses cheveux;
des coules d'or traversaient ses yeux bruns; le nez droit et toujours
frmissant aux narines, n'avait aucune des irrgularits charmantes qui
impliquent la bont; un peu charnues, les lvres s'ouvraient sur de
petites dents blanches et coupantes; une fossette trouait le menton
csarien que soutenait un cou un peu large s'panouissant, sans
brisures, aux paules. Par prudence, arrterai-je l son signalement.
Au moral, elle tait tout  fait dpourvue d'esprit. Qu'en avait-elle,
d'ailleurs, besoin? Avec un peu de gnie seulement, une telle femme et
boulevers le monde. Mais elle n'avait pas plus de gnie que d'esprit.

Bte comme une oie, alors? Vous exagrez sensiblement. On ne s'ennuyait
pas avec elle. C'est l'essentiel, n'est-ce pas? Il est vrai qu'on
ne s'ennuie pas non plus avec une oie quand elle est tendre et
ingnieusement farcie par un cuisinier consciencieux. J'en tais, pour
ma part, trs amoureux, et n'prouvais  cela qu'un petit ennui, celui
de contrarier beaucoup mon camarade Peyrolade, qui n'en tait pas moins
amoureux que moi, et qu' regret je voyais berner par cette jolie
drlesse qui me gardait toutes ses faveurs. J'en tais,  la fois,
flatt et humili, car il lui avait fait la cour bien avant moi. J'avais
prcisment dans ma poche un billet d'elle, un rendez-vous pour dix
heures. Charmant, ce billet, et plein de promesses, mais empoisonn par
mon amiti. Elle y blaguait encore ce malheureux Peyrolade. Ah! que les
femmes sont peu gnreuses quand elles n'aiment pas!

Il n'est pas d'heure plus lente  venir que celle dite du Berger. Je me
l'imagine tranant, aprs soi, un troupeau d'impatiences et de doutes
sur un chemin trs montant, vers une toile qui va toujours s'enfonant
plus profondment dans l'azur. Ce que le temps me devait paratre long
jusqu' dix heures! Une circonstance insignifiante en apparence en
compliquait encore l'emploi. Je n'osai aller, comme tous les jours, le
tuer au caf o j'avais mes habitudes. C'tait aussi celui de Peyrolade
et j'avais quelque honte  le rencontrer au moment de lui faire une
crasse. Et puis, j'aurais eu  lui inventer quelque mensonge expliquant
mon dpart avant l'heure accoutume. L'innocent, il tait dj, sans
doute,  m'attendre assis derrire le joli quadrilatre de drap vert
et les cartes apprtes pour la manille coutumire. Demain, j'aurais
certainement  lui donner des explications. Mais mon imposture tait
retarde de quelques heures.

Je me mis donc  arpenter les alles Lafayette--car nous sommes 
Toulouse--le gaz commenant  clignoter dans les rues transversales, des
nappes circulaires de lumire blanche tombant, par places, sur le sable
estomp de bleu aux contours. Les mlancolies du soir descendaient des
feuillages dj frissonnants sous un souffle automnal et, tout au
bout, un carrousel de chevaux de bois tournait aux sons nervants d'un
orchestre barbaresque. La monotonie de ces alles et venues trompant mal
mon impatience, je pris le parti d'entrer dans un simple estaminet qui
avait l'avantage d'tre trs voisin de la demeure de Pasie. J'y
lisais les journaux parmi des inconnus. Par une fatalit touchant 
l'invraisemblance, c'est Peyrolade que j'y aperus, le premier, tournant
le dos fort heureusement  la porte... plus un ami commun qui me le
montra, pendant que je lui faisais: chut!--tes-vous donc brouill avec
lui? me demanda-t-il.--Non! fus-je oblig de lui rpondre, mais je ne
veux pas qu'il me voie ici. Puis, n'osant sortir, de crainte de le faire
retourner, je me renfrognai dans un coin. Quand il se lverait pour
partir, je plongerais mon visage entre mes mains, comme un homme qui
fait semblant de penser.

Mais je t'en fiche! Mon gaillard tait bien l pour un bon moment. Je
vis son pardessus  une patre, son pardessus qu'il avait remis au
garon pour se mieux installer. Le diable soit des piliers d'estaminet!
Jamais je ne fis de plus salutaires rflexions sur la dignit de la vie
chez soi, au coin d'un bon feu, entre le ronronnement d'un chat familier
et le tic-tac de l'horloge qui vient des grands-parents, dans son
armoire de noyer pareille  un cercueil. Les brumes du soir sont
mauvaises  tout le monde, et Peyrolade n'avait dj pas une si bonne
sant.

Je m'tais assis, lui tournant aussi le dos; je m'tais fait servir une
consommation chimrique et un journal que je ne lisais pas, mais qui
me servirait de paravent, et le supplice commena pour moi, le voyant
rester, de ne plus oser sortir. Je le voyais dj brusquement chang de
sens et me criant de sa bonne voix joyeuse: Eh! o vas-tu? Ce n'est
vraiment pas la peine d'tre un honnte homme pour souffrir toutes les
angoisses d'un malfaiteur qui se sent fil.

Et il tait dix heures moins cinq; et je l'entendais toujours prorer
derrire moi; et il fallait bien pourtant se dcider  se lever. Je ne
pouvais pas cependant renoncer au seul bonheur qui soit au monde, parce
qu'il avait plu  cet animal de venir s'asphyxier, dans l'ignoble fume
des bires et des cigarettes, ailleurs qu' l'endroit accoutum?

Sortir de trois quarts, en dtournant la tte, en profitant mme du
revtissement obligatoire--car, moi aussi, ne voulant pas mourir touff
dans ce taudis, j'avais dpos mon paletot--pour engloutir son profil
perdu dans un collet. Ce fut mon plan.--Mon paletot! fis-je au garon,
en donnant  ma voix un lger accent marseillais qui dut aggraver
encore, d'un vague relent d'ail, les parfums dj trs composs de la
pice. L'esclave aux escarpins tranant dans la sciure de bois obit.
Toujours sans regarder, je me dressai; je plantai un bras dans l'une
des manches du paletot et je fis une demi-pirouette dans le sens de la
sortie, tandis que le vtement, lui-mme, accomplissait une rvolution
autour de moi pour me tendre son autre manche. Le succs fut complet!
J'avais disparu momentanment dans un tourbillon de draps, comme
un oiseau disparat dans l'largissement de ses ailes au moment de
l'envole. Il me semblait que je sortais d'un cachot et que c'tait
l'me de Latude qu'on dlivrait en moi. Le brouillard lger qui avait
prt ses ailes de gaz au crpuscule s'tait dissip. Une belle nuit
d'automne, comme elles sont l-bas, pleines de petits astres semblant
des grains de givre sems, par une invisible main, dans une coupe de
lapis. J'tais, je l'ai dit, tout prs de Pasie. La route me parut
dlicieuse et faite de fracheur apritive. Que ce serait doux et
charmant, dans quelques instants! Il semblait que l'arome des dernires
roses mourantes dans la chambre tide, parvint jusqu' moi et m'indiqut
le chemin que je savais pourtant si bien!

Dix heures sonnaient aux couvents perchs sur les collines, aux fentres
teintes dj. Au dernier rverbre, avant de toucher au seuil de la
bien-aime, je pris machinalement, dans la poche de mon pardessus, le
billet qu'elle m'avait crit, pour me bien assurer de mon bonheur et en
relire les derniers mots, tant j'avais peur de vivre dans un rve.

Hein! je n'en croyais plus mes yeux! Comment m'tais-je tromp  ce
point? Mon impatience m'avait donn la berlue. Je n'tais attendu qu'
onze heures!

L'heure du Berger avait emmen plus loin encore son troupeau.

Oh! ce que cette heure me parut compose de soixante sicles, tous
glorieusement chargs d'historiques vnements! Il me parut que Salomon,
Charlemagne et Louis XIV auraient pu y trouver la place de leurs longs
et mmorables rgnes! Les secondes s'allongeaient interminables. Je les
tranai jusqu'au bord de la Garonne qui courait, sous son pont  dos
d'ne, dans un scintillement d'or, entre les quais d'o montaient des
chansons attardes, vers les dmes jumeaux de la Daurade et de la
Dalbade, paennement assises au bord du fleuve. A onze heures moins dix
seulement, je quittai cette contemplation vhmente des cumes venant
mousser d'argent les plus basses pierres des piles. Onze heures,
enfin! Je touchais la porte de Pasie, quand un animal se jeta  travers
moi.--Idiot!--Crtin! Nous nous tions dj reconnus, au seul timbre de
nos voix, je l'espre. Cet animal, c'tait Peyrolade.

[Illustration: fig39.png]

--Alors, tu me mouchardes?

--Alors, tu entends m'empcher d'aller  mes affaires?

--Tant pis pour toi. Eh bien! je vais chez Pasie qui m'attend. Ouf!

--Moi aussi, fit Peyrolade, lis, plutt....

Et il me tendit un chiffon de papier dont je reconnus immdiatement
l'criture. C'tait aussi un rendez-vous de Pasie, mais pour dix heures,
celui-l.

--Et je suis en retard d'une heure, continua Peyrolade, parce qu'un
bougre m'a trich  la manille. Donc, bonsoir!

J'tais abasourdi.

Une fentre de Pasie s'tant subitement claire, il se fit, dans la
rue, plus de lumire, et je remarquai, avec stupeur, que Peyrolade avait
mon paletot. Par un juste retour sur moi-mme, je dus constater que
j'avais le sien. Le garon s'tait tromp en nous les rendant. C'est le
rendez-vous de Peyrolade que je tranais depuis une heure dans ma poche.
Notre commune amie m'avait attendu  dix heures et l'attendait  onze.

Silencieusement nous nous serrmes les mains.

Oh! que M. Brenger aura donc de peine  dcider les dames  n'avoir
qu'un amoureux!



L'ORAGE

[Illustration: fig40.png]

L'ORAGE

_A B. Marcel._



Je l'ai revu, ce coin charmant de Croix-Daurade, le seul un peu bois de
la banlieue Toulousaine et qui offre l'ombre de ses ramiers, comme on
dit l-bas, aux promeneurs que les chaudes haleines de l'autan chassent
de la Cit. J'ai contourn le Mont Aventin qui domine, de ce ct, la
Rome Languedocienne, et o se dresse l'hroque colonne qu'enveloppe,
la nuit, un si grand silence berc par l'ondoiement lger des cyprs du
cimetire, et par la rue faubourienne que bordent des maisons basses
vtues de brique rose, je suis parvenu jusqu'aux haies touffues
enfermant les petites proprits, d'o merge l'ingale frondaison des
acacias. Et plus loin, c'est un enchevtrement de ronces autour de
jardins  peine cultivs, ayant pour seuils des carrs de vignes trs
ravags des polissons, et toujours vendangs bien avant le temps des
vendanges. Et, comme j'accomplissais ce plerinage au pays de mes plus
vieux souvenirs, le soleil couchant rayait de pourpre les horizons et
allumait comme un incendie aux dmes de pierre ondulant dans la lumire
poudreuse dont la ville tait enveloppe dj.

Et, sur mon chemin, montueux par endroits, pierreux partout, de belles
filles passaient, toutes ayant un air de famille, trs brunes, avec des
retroussis de cheveux noirs sur leurs nuques ambres, riantes  pleines
dents blanches, portant sur leur front troit tout l'orgueil du sang
latin, le cou et les hanches un peu pais comme ceux des vierges des
Panathnes, fires et moqueuses, toutes une fleur au corsage et une
raillerie aux lvres, et je pensai que Marinette tait ainsi. Qui donc,
Marinette? Ah! ne me demandez pas son vrai nom. Je n'ai jamais connu que
celui-l. La fillette, trs brune et trs moqueuse, dont je me croyais
absolument pris, quand je venais passer, dans ce paysage, mes vacances
de collgien. pris comme peut l'tre un garonnet trs timide auprs
d'une crature dvotement leve par d'honntes parents et qui tait
sage encore, par pure terreur de l'enfer, au sujet de quoi je n'tais
pas, d'ailleurs, moi-mme, absolument rassur. Car, en ce temps-l, ma
vieille tante ne m'et pas laiss manquer la messe, et, pour tre franc
jusqu'au bout dans ce lambeau de confession, c'est  l'glise, le
dimanche, en la regardant penche sur son livre, qu'elle faisait
semblant de lire avec une dlicieuse hypocrisie, que j'tais devenu
amoureux de Marinette, au bruit de l'orgue et dans la fume bleue des
encens qui lui mettaient comme une aurole.

Bien entendu que nous croyions faire un gros pch on nous voyant en
secret, pendant la semaine. Sans cela, y aurions-nous trouv tant de
charme? Moi peut-tre qui, trs sincrement, trouvais une joie infinie,
toute paenne, chastement voluptueuse  respirer ce parfum de jeunesse
en fleur et d'une fleur dj presque en panouissement de beaut. Car,
dans les pays du soleil, les jeunes filles sont plus tt femmes,
et maintenant que je me remmore Marinette, il me semble que mon
platonisme, si doux d'ailleurs, frisait le ridicule et pouvait compter
pour une dbauche de respect. Elle ne chercha plus  me revoir ensuite,
ce qui me fait vaguement craindre qu'elle ne m'ait pris pour un
incorrigible serin. En quoi elle s'est trompe. Car je me suis
parfaitement enhardi, dans la suite du temps, et n'ai pas envie de m'en
repentir.

Donc, nous nous cachions, croyant mal faire, et n'y trouvant, elle du
moins, que plus de plaisir. Comme ses parents, peu aiss, lui donnaient
souvent des courses  faire, le soir, et qu'on ne me chicanait pas,
moi-mme, sur l'heure de mes promenades, c'est le soleil couch que nous
nous rencontrions le plus souvent, et jamais par hasard, moi trs mu en
me retrouvant auprs d'elle, elle gaie comme un pinson et trouvant 
me taquiner des dlices infinies. Je lui contais trs srieusement ma
tendresse; je lui donnais les fleurs cueillies, le jour mme, et, le
diable m'emporte, je lui lisais mes premiers vers inspirs par elle. Du
tout elle s'amusait, en bonne fille, avec une troublante apprhension
d'au-del dans son regard sombre et perant tout ensemble, tel une
flche empenne de velours. Et je buvais son haleine quand elle laissait
ma tte se rapprocher de la sienne, le pollen tide de sa joue--tel
celui de l'aile d'un papillon ou le duvet d'une pche--me mettant un
frmissement  la joue.

Or, il avait fait ce jour-l, une chaleur comme celles que nous
traversons en ces premiers jours de septembre, et la nuit tait venue,
admirablement translucide et caresse de souffles tides encore; le
ciel, admirablement pur, d'un bleu trs sombre, semblait un immense
lapis-lazuli aux cassures d'argent, gratign parfois subitement par la
course de quelque toile filante. Et jamais une telle srnit de beau
temps n'avait engag aux promenades lointaines sous cette haleine
caressante o mouraient, en mme temps que les derniers parfums des
roses sauvages, les dernires rumeurs du jour. Et nous tions alls,
Marinette et moi, plus loin que de coutume, dans un enchevtrement plus
mystrieux de feuillages, et sous de plus lointains enlacements de
vignes, jusqu'aux bords mystrieux d'une fontaine presque tarie et qui
ne coulait plus que goutte  goutte, comme un bruit de larmes  demi
consoles. Et jamais je ne m'tais senti plus troubl prs d'elle, et
jamais elle ne m'avait paru couter avec un recueillement aussi attendri
mes paroles d'amour. Nous nous tions vraiment perdus dans un ddale de
frondaisons qui nous enveloppait dlicieusement du frmissement de ses
tnbres.

Qu'avais-je dit  Marinette et pourquoi tions-nous silencieux depuis un
instant, quand cette ombre fut raye d'une vive lueur?--Un clair, fit
ma petite amie. Et comme j'allais,  mon tour, la railler, toute ide
d'orage me semblant ridicule sous la srnit d'horizon que nous venions
de quitter, un roulement trange se fit entendre, et quand Marinette
rpta d'une voix dj tremblante:--Le tonnerre! je n'eus plus aucune
envie de me moquer d'elle. D'autant qu'une seconde clart subite passa
dans les branches que suivit un grondement plus caractristique encore
que le premier. Comme nous restions atterrs tous les deux, une
troisime lampe de feu dvora l'ombre et un troisime mugissement
d'lments dchans pouvanta le silence qui nous tait si doux.

--L'orage! l'orage! fit Marinette d'une voix affole. Et je suis tte
nue, et je n'ai rien  jeter sur mes paules!

Et, s'arrachant de mes bras, tout perdue, elle traversa les ronces en y
dchirant peut-tre ses jolis bras, malgr mes efforts pour la retenir,
malgr mes supplications. Moins adroit qu'elle, pendant d'ailleurs
que les flammes intermittentes continuaient se rapprochant de notre
retraite, et aussi ces bruits de foudre devenus tourdissants, je ne pus
me dgager aussi rapidement de ce ddale de feuillages et, quand je me
retrouvai sur le chemin, le visage cingl par les glantiers dfleuris,
elle avait disparu; en vain mes regards fouillrent l'espace pour
retrouver sa trace, bien que, par une nouvelle surprise, par un second
enchantement aussi inexplicable que le premier, le temps ft d'une
limpidit admirable, l'atmosphre merveilleusement lumineuse et le
paysage, clair presque comme en plein jour, par le scintillement des
toiles et le rayonnement majestueux de la lune. Alors, ce faux orage
que j'entendais encore cependant gronder sous les feuilles dsertes?
Je ne fus pas loign de croire, avec un peu de prsomption sans doute,
que le ciel tait venu, ce soir-l, au secours de la vertu de Marinette.
Et franchement, je lui en voulais un peu.

Je passai une nuit dplorable, aprs avoir vainement tent de la
rejoindre, trs las de cette course folle, hant de mille visions btes,
tourment de dsirs vagues et aussi de quelques remords inquitants pour
mon salut. Je dus dire un _Pater_ et un _Ave_ pour dsarmer le
courroux vident du ciel contre mes concupiscences innocentes pourtant
d'adolescent.

[Illustration: fig41.png]

Le lendemain,  djeuner, ma vieille tante, qui tait fort gourmande,
avait un air singulirement rjoui, comme lorsqu'un plat trs  son got
figurait sur le menu familial. Et, de fait, elle ne put retenir son
admiration expansive, quand la cuisinire, en personne, apporta, sur
la table, un vritable Hymalaya d'escargots dont je me dtournai
personnellement avec horreur, n'ayant jamais pu vaincre mon dgot
irraisonn pour ce comestible bon enfant dont on fait grand cas dans les
environs de Toulouse.

--Des escargots! Et comme ceux-l, en pleine scheresse! s'criait
l'excellente vieille en pourlchant ses babines lgrement moustachues
par le fait des ans.

Et, comme je demeurais visiblement insensible  cette joie, elle voulut,
du moins, m'intresser au ct miraculeux de cet vnement.

--Ce Rodamour est tout simplement un homme de gnie! poursuivit-elle
avec enthousiasme.

Or, Rodamour tait le jardinier qu'elle trouvait ordinairement bte
comme une oie.

Donc, voici, comme elle me le conta un instant aprs, ce que ce Rodamour
avait imagin. Ayant remarqu que les escargots, dont les retraites sont
invisibles absolument pendant le beau temps, en sortaient au moindre
bruit d'orage, assoiffs de l'onde qui allait suivre le tonnerre et
les clairs, il avait invent les prludes d'un orage artificiel, en
balanant rapidement, sous les feuilles, une lanterne qu'il cachait
ensuite rapidement sous son manteau, de faon  ne donner  cette
lumineuse apparition que la dure d'un clair, tandis que des gamins
qui lui faisaient escorte excutaient ensuite des roulements imitant la
foudre sur des tambours de vingt-cinq sous. L'effet tait immdiat. De
derrire chaque branche, sortaient des paires de cornes inquites qui
dnonaient au chasseur la prsence de son gibier.

Et voil la musique de foire dont j'avais t dupe! Et, pour prix de
mon amour mystifi, on m'offrait un plat qui me faisait dresser, sur
ma tte, les cheveux d'horreur! Et ce plat-l me cotait peut-tre la
tendresse ternelle de Marinette!

Ainsi pensai-je encore, avec un regain de rancune contre le destin,
en quittant ce joli chemin de Croix-Daurade, mon premier calvaire
passionnel en ce temps-l!



VIEUX AMIS

[Illustration: fig42.png]

VIEUX AMIS



La petite ville tait de celles o les fonctionnaires en retraite
aiment  finir leurs jours, exagrment provinciale, avec un charme
de tranquillit qui tentait, au passage, les voyageurs lasss et les
amoureux fervents. Rien ne lui manquait des grces dpartementales, un
peu lointaines de Paris, qui font respirer  l'aise les Parisiens en
vacances, avec des propos idylliques sur les lvres. Un joli clocher
roman aux teintes grises et dont les sonneries s'grenaient  l'heure
des _Angelus_, mlancoliques et joyeuses  la fois; une mairie qui
avait t un vieux chteau fodal, enfouissant aujourd'hui ses pierres
vaguement sculptes, sous des guirlandes de lierre; un mail longeant
une rivire  l'eau courante, sous une double avenue de platanes aux
feuilles doubles d'argent clair; un petit jardin de ville o les
amateurs venaient chanter, par les belles soires d't. Ajoutez que la
rivire tait poissonneuse, navigable au loin entre de jolies haies de
roseaux, et, ce qui ne gte rien, que les filles du pays taient belles,
avec de riants et nafs visages, les hommes affables et les commerants
aussi peu voleurs que possible. La vie tait donc facile dans ce Paradis
et il n'y avait rien d'tonnant  ce que les vieux militaires, hors
d'emploi, y fissent leur dernire garnison terrestre, comme le capitaine
Landrimol et le capitaine Bidache qui, d'ailleurs, ne s'taient gure
quitts de leur vie.

Deux vieux braves, sortis des rangs, qui avaient commenc en Crime, 
gagner leurs premiers grades sur le mme champ de bataille. Ils avaient
conquis les autres dans le mme rgiment, lentement mais justement, et
ils avaient t de la mme promotion dans la Lgion d'honneur; tous les
deux demeurs aujourd'hui d'aspect violemment professionnel, dans leur
redingote serre  la taille et largement fleurie  la boutonnire, le
petit chapeau sur l'oreille comme un kpi les jours de crnerie ou de
mauvaise humeur, et les moustaches en brosse jaunies au bord par la
cigarette, telle la neige o ont fait pipi de petits chiens. On n'en
et pu faire cependant deux Mnechmes, car ils taient ingalement
conservs. Landrimol tait demeur un gaillard sec comme une trique,
nerveux comme un cep de vigne, tonnamment vigoureux au fond et de
belles ressources pour son ge. Par contre, Bidache avait pas mal grossi
et roulait, sur ses petites jambes, un bedonnement qui lui donnait
plutt l'air d'un chapon du Mans que d'un bon coq.

C'tait lui qui avait dcouvert cette oasis, quand l'oreille lui avait
t fendue--ce qui avait demand du temps, car il les avait longues--et
qui, tout de suite, l'avait signale  Landrimol comme l'olympique
sjour o ils pourraient--tels les pripatticiens--prambuler, en
commun, leurs dernires promenades. Tout de suite, ils avaient compris,
dans sa plnitude, la vie de dlices qui s'ouvrait devant eux, comme un
jardin parfum de roses automnales. La pche  la ligne dans le mme
bateau, un peu loin dans la campagne, sans se parler de la journe pour
ne pas effrayer le goujon; les parties de billard dans les cabarets des
bourgs voisins, o la consommation cote vingt centimes et o l'usage
des boules d'ivoire sur le drap vert ne cote rien; les absinthes
voluptueuses sous les soleils couchants qui mlent quelques rubis 
leurs meraudes; enfin, les bons souvenirs de campagne sur les bancs o
l'on est assis l'un prs de l'autre, mariant les fumes de ses pipes en
un petit brouillard bleu o semble monter l'me des heures passes.

Rien au monde tait-il plus sage que ce programme et mieux ralisable?

Mais voil! Bidache gta tout. Sans comprendre ce que la vie ainsi
recommence avait d'exquis, n'annona-t-il pas un jour,  Landrimol
stupfait, qu'il se mariait. Je dois dire que celui-ci--et c'est
essentiel  la dignit de son caractre--jeta les hauts cris et fit ce
qu'il put pour le dtourner de ce stupide dessein. A son ge!--Nous
avons le mme, avait rpondu Bidache, piqu.--Avec ce qui lui restait
de sant!--Je ne me marie justement que pour tre bien soign et bien
dorlot, avait rpliqu Bidache avec conviction, pour avoir toujours
des boutons  ma chemise et mon caf au lait prt  huit heures.--Et tu
pouses?--Une des plus jolies filles du pays tout simplement. Et, cette
fois, Bidache avait un sourire presque impertinent sous la paille grise
de ses moustaches: on n'est pas parfait. Landrimol ne fit plus aucune
objection et, dans l'clair de franchise qui dchira la nue d'meraude
des apritifs pris en commun, il finit par trouver que son ami avait, au
fond, raison. Et lui aussi,--on ne sait pourquoi--se mit a frisoter sa
moustache d'un air conqurant.--a ne changera pas grand'chose 
nos habitudes, mon vieux, lui dit Bidache comme conclusion et avec
infiniment de bonhomie.--Parle pour toi, rpondit Landrimol sur un faux
air de reproche affectueux.

Et ce fut, ma foi, un mariage tout  fait joyeux que celui-l, par une
belle journe de printemps o les oiseaux se poursuivaient dans les
branches des platanes, devant l'glise, d'o filtraient, par le porche
entre-bill seulement,  cause des curieux, parmi l'odeur des roses
grimpantes, un vague arme d'encens, et les plaintes de l'orgue parmi
les cris joyeux des passereaux namours. Quand le portail se rouvrit
sur le cortge, les cierges flambant encore sous la nef, dans de petites
vapeurs d'azur que rayaient largement, par places, des bandes de lumire
colores par les vitraux, semblaient une constellation prisonnire, un
microcosme d'toiles qui avaient fait quelque sottise et que le bon Dieu
avait enfermes dans cette cage de pierre. Et Bidache avait dit vrai.
L'pouse tait une admirable personne dlicieusement virginale dans
sa toilette blanche, avec de beaux yeux bleus, qui regardaient sous le
voile, et un sourire clair qui semblait suspendre, au tulle, quelques
gouttes de lait. Comme il convenait, Landrimol avait t tmoin de
son ami, et dveloppait, autour de la jeune femme, un peu de cette
galanterie de bon got qui demeure, avec l'hrosme dans les combats,
le secret des hommes de guerre. Madame Bidache paraissait enchante de
cette cour innocente et cependant audacieuse par instants, sans jamais
excder les rgles de la courtoisie permise, et de la plus parfaite
tenue.--Tu vois bien que j'ai eu raison! dit Bidache, enchant,  son
vieux camarade.--Absolument! rpondit Landrimol, qui tait volontiers
monosyllabique dans ses Propos.

[Illustration: fig43.png]

Et, en apparence, en effet, sauf  l'heure du dner que Bidache faisait
chez lui--mais encore invitait-il souvent Landrimol--et  l'heure du
coucher que Bidache avait avance dans un sentiment qu'on peut supposer
bien naturel, rien ne sembla chang d'abord dans l'existence de nos deux
amis. Les pches dans le mme bateau, les parties de billard dans les
cabarets, les apritifs dans la mme fume continurent  scander la
double vie de ces deux hros. Cependant, arriva un moment o Landrimol
parut quelque peu las de l'entretien de Bidache et il devint visiblement
moins expansif. Il prenait un bateau  lui tout seul, refusait de jouer
au billard, loignait son verre de celui de Bidache dans les cafs.
Il devenait brusque et narquois dans la causerie, et la brusquait
volontiers au moment o son ami semblait y prendre le plus grand
intrt. Car  ce refroidissement trs net dans les relations
affectueuses, de la part de Landrimol, correspondait, comme presque
toujours, un redoublement de tendresse de Bidache. Mais sacrdi! un
vieux militaire a sa dignit. Il ne pouvait pourtant pas continuer 
faire, tout seul, les frais d'une intimit qui semblait  charge  son
partenaire. Avec une vritable douleur, au fond de l'me, lui aussi
devint hautain et sec. Un jour, ils se dirent: au revoir! comme de
coutume. Mais le lendemain ils ne se revirent pas. Et le surlendemain
non plus. C'tait fini.

Le destin ne devait pas cependant leur permettre de s'oublier l'un
l'autre, aprs une si longue et si fidle amiti.

J'ai dit que Bidache, qui avait grossi, avait besoin d'un rgime. Le
mdecin lui avait prescrit une promenade de trois heures tous les
matins. Homme d'habitude, de discipline et de devoir, Bidache avait
immdiatement organis celle-ci d'aprs des lois immuables. Il partait
de chez lui  cinq heures, prenait  droite, toujours par la mme route,
et rentrait ponctuellement  huit heures, pour son caf au lait. Or,
Landrimol, lui aussi, avait adopt un rglement matinal. Habitant sur la
droite de la maison de Bidache, sur la route mme que prenait celui-ci,
il faisait, en partant  cinq heures un quart, un dtour par derrire la
petite ville, de faon  ne pas rencontrer son ancien ami. Dix minutes
aprs on ne le rencontrait plus nulle part. Mais,  huit heures moins
un quart, il revenait par le chemin que Bidache avait pris deux heures
trois quarts auparavant, si bien que, comme celui-ci rentrait chez lui
par la mme voie, ils se rencontraient, en se croisant, toujours  la
mme place,  cent mtres de la maison de Bidache,  huit heures moins
cinq.

Et Bidache,  qui a faisait du mal de ne pas lui parler, se frottait
les mains en le rencontrant, comme un homme  qui sa promenade
hyginique a fait grand bien, et qui se sent plus solide du bon air
respir. Et il lui criait de tout le souffle de ses poumons rajeunis:

--Hein! c'est bon, le matin!

--Excellent! lui rpondait le monosyllabique Landrimol, en filant, et
sur le mme ton triomphant.

[Illustration: fig44.png]



L'INVIT



Vous me permettrez, pour une fois, une pointe de gauloiserie. J'ai t
bien sage depuis si longtemps! Et puis, Paris est rempli, en ce moment,
d'trangers trs graves, et on y entend rire si peu qu'on s'y pourrait
croire  Londres ou  Berlin. Et c'est bon de rire, quelquefois,  la
mode des aeux, voire des aeules, qui taient moins raffines que nous
en plaisanteries. Lisez plutt les lettres crites au grand sicle par
de grandes dames! Je n'excderai pas, d'ailleurs, un genre de gaiet qui
fut familier  Molire. Deux circonstances attnuantes encore. Mon
conte est miraculeusement scientifique, et l'aventure m'tant arrive
 moi-mme, comme nous ne manquons jamais de le faire remarquer 
Toulouse, est d'une parfaite authenticit.

Donc c'est moi, oui, moi, qui avais rsolu d'aller djeuner 
l'improviste chez mon vieux camarade, l'explorateur Pipedru, de passage
 Paris pour quelques jours. J'ai peu de sympathie, en gnral, pour ces
hardis pionniers de la civilisation europenne, qui viennent troubler
de tranquilles sauvages et leur offrent hypocritement des verroteries,
ayant dj, aux talons, les canons de la conqute. Je n'apprends jamais,
sans quelque plaisir, qu'ils ont t dvors par de sages cannibales.
Mais mon vieux camarade Pipedru n'est pas de cette race d'oiseaux de
proie au long vol. Il explore par curiosit, par amour de la science, et
sans jamais commettre,  son retour, aucune indiscrtion au profit d'un
gouvernement quelconque, de la France, surtout, dont il dsapprouve
hautement la politique coloniale, ne rvant, le brave homme! que le
retour des chres provinces perdues  la mre patrie! Un sympathique,
vous le voyez. Et hospitalier! Vous ne sauriez croire sa joie quand
je viens ainsi le surprendre,  l'heure du repas, dans son petit
appartement de la rue Pigalle, lequel est un muse vritable o se
pourraient instruire vingt gnrations.

On entre dans son cabinet de travail en traversant la salle  manger.
Quand je le vis, ce jour-l, un seul couvert tait sur la table dj
mise. Le sien certainement. Allons, tant mieux! Il n'y aura pas de
fcheux entre nous. J'ouvre brusquement la porte de son laborieux asile.
Comme  l'ordinaire, il vient  moi, les deux mains ouvertes. Mais
soudain, sa bonne figure, dj trs hle par les exotiques soleils,
se rembrunit:--Tu ne viens pas djeuner, au moins?--Mais si, et j'ai
grand'faim.--Impossible aujourd'hui.--Comment cela?--J'ai un invit que
je ne peux recevoir que seul. Tiens!... j'aurais cru, en voyant une
seule assiette sur la nappe....

Pipedru referma la porte et, me forant  m'asseoir, malgr ma mauvaise
humeur:--Il n'est que onze heures, fit-il, et nous avons trois quarts
d'heure avant son arrive. C'en est assez pour m'excuser et te dire la
mystrieuse raison qui m'empche d'tre, en mme temps, votre amphitryon
 tous les deux. Mais, d'abord, as-tu lu Darwin?--Un peu lgrement,
avouai-je en reprenant ma srnit en face de l'air bon enfant et
sincre de Pipedru.

--Alors, continua-t-il, tu es de ceux qui lui reprochent d'avoir fait
descendre l'homme du singe, ce qu'il n'a jamais dit. Ce pauvre Darwin,
tant calomni de ceux qui ne l'ont pas lu, ne fit qu'apporter sa petite
pierre  l'difice physiologique commenc par Maillet en 1748,
poursuivi par Robinet en 1768, continu par Lamarck en 1809 et auquel
tienne-Geoffroy Saint-Hilaire a lui-mme travaill depuis. Darwin a
infiniment plus parl des pigeons que des hommes, et on ne sape pas les
bases de la religion pour avoir affirm que les cent cinquante varits
de pigeons qu'il a dnombres n'avaient qu'un type originel: le bizet.
Sais-tu maintenant en quoi consiste la slection naturelle, la plus
belle dcouverte de son gnie?--Vaguement.--Eh bien! c'est le principe,
en vertu duquel, dans chaque espce animale, les individus ayant une
facult particulire, et particulirement robuste, font seuls souche
durable, les autres succombant dans l'implacable lutte pour la vie qui
est la loi terrible des tres. Cette facult,  laquelle ils doivent
la supriorit qui leur permet de subsister parmi les ruines de leurs
congnres, va s'exagrant chez leurs descendants, au point de devenir
chez eux, plus que l'habitude mme, une nouvelle nature.--En sorte que
si, par l'exagration d'une habitude journalire, des hommes taient
arrivs  se crer artificiellement un besoin, ce besoin revivrait plus
actif, plus imprieux, plus dominateur chez leur progniture et pourrait
devenir le signe caractristique d'une race?--Parfaitement. Eh bien!
maintenant que tu as compris, je puis te dire pourquoi je ne puis te
garder  djeuner. Mon invit, le premier insulaire de son lointain pays
qui ait pntr en Europe, fait prisonnier par un pasteur presbytrien
 qui il a heureusement chapp, ne peut supporter d'autre convive
avec lui parce qu'il appartient  la tribu des Arganautes.--Comprends
pas.--Je vais te l'expliquer. Les Arganautes, qu'il faut bien se garder
de confondre avec les compagnons de Jason  la conqute de la Toison
d'Or, descendent d'un nomm Argan qui leur a donn son nom. Or, j'ai
dcouvert que cet Argan n'est autre que celui dont notre grand Poquelin
a parl dans son _Malade imaginaire_, lequel Argan, tant huguenot,
avait t exil de France,  l'poque de la Rvocation de l'dit de
Nantes, et tait venu s'installer, par-del les mers, dans une le
lointaine, ce que Molire, par un bas sentiment de flatterie, s'tait
bien gard de nous conter. Or, tu sais, comme moi, la manie de ce pauvre
homme et qu'il avait coutume de compter les heures du jour par ses
ablutions intrieures, renouvelant ainsi les merveilles de la clepsydre
qui marquait, avec de l'eau, la fuite du temps. Cette passion pour les
politesses hydrauliques de M. Fleurant devait, en vertu de la loi que je
t'nonais tout  l'heure, prendre chez ses descendants un dveloppement
tout  fait anormal. Et, en effet, le clystre tait devenu, dans sa
nombreuse postrit, le principe fondamental (c'est le mot propre)
de toute alimentation et de toute gourmandise. Les facults du got
s'taient compltement dplaces chez cette race d'hommes, singulire,
mais dont le teint est d'une fracheur et d'une beaut remarquables.

--Les repas devaient tre singuliers.

--Mais ils se composent, comme chez nous, de plusieurs plats qu'on prend
autrement, voil tout. Les visages friands ne s'en panouissent pas
moins quand des parfums de vanille ou de chaudes odeurs de truffe
montent des magnifiques appareils aquatiques dont les tables de famille
sont surcharges. Nulle part mme, je ne vis un tel luxe dans les
services de table. J'assistai  un dner officiel qui me donna tout 
fait l'impression d'un concours de pompes  incendie en or. La menue
vaisselle remplaant la cuiller tait en ambre, en turquoise et en
saphir.

--Tu devais avoir une envie de rire....

--La moindre plaisanterie de mauvais got m'et cot la vie. Les
Arganautes, comme presque tous les hommes qu'a respects le travail
sacrilge de la civilisation, sont remarquablement doux et bons
enfants. Mais il ne faut pas se ficher de leurs coutumes patriarcales.
D'ailleurs, cela et t d'autant plus dplac de ma part, que j'tais
leur invit.

--Comment, toi aussi!...

--Il convient,  un explorateur srieux, d'adopter les coutumes de tous
les peuples qu'il visite, au moins pendant la dure de son sjour.
Les Romains taient plus libraux encore. Non contents de servir, 
l'tranger, les dieux qu'on y adorait, ils les ramenaient  Rome et leur
donnaient une place dans leur mythologique Panthon.

--Et tu te fis  ce rgime?...

--A contre-coeur, j'en conviens. C'est le mot ou jamais. C'est ce qui me
fit mme rester moins longtemps dans cette le, bien que la vgtation y
ft, tout naturellement, magnifique. J'y restai mme d'autant moins que
les gens, trs hospitaliers de temprament, me ftrent tout le temps
comme un compatriote de leur anctre et que, l, l'abus des dners
en ville, sans m'exposer  une gastralgie, me parut, toutefois,
particulirement fatigant. Aprs un dernier toast  la sant du Roi....

--Comment, on trinque?

--A chaque service. Ce peuple, au cerveau toujours libre, est d'un
extraordinaire entrain dans toutes les choses joyeuses de la vie. Mais
va-t'en, il est onze heures et demie. Mon invit va arriver et ta
prsence le gnerait affreusement. Elle lui couperait certainement
l'apptit.

J'avoue que ma curiosit  l'endroit de cet Arganaute tait
singulirement pique. N'tais-je pas, pour mon vieux camarade Pipedru,
un autre lui-mme? En me prsentant comme son plus proche parent?
J'insistai pour rester, pour tre prsent  l'invit, pour djeuner
en sa compagnie. Mais Pipedru fut inflexible. Tout en me reconduisant
doucement vers la porte:

--Je te dis que tu l'intimiderais. C'est une vraie sensitive. L'autre
jour, ma bonne tant entre un peu brusquement, il a failli mourir en
avalant de travers.

Et il me fallut partir, sans avoir vu l'invit mystrieux de mon vieux
camarade l'explorateur Pipedru. Le lendemain, d'ailleurs, le journal
m'apprenait un accident affreux. En allant faire une visite au quatrime
d'une des plus lgantes maisons du quartier Marigny, le malheureux
Arganaute, entran par la force de l'habitude, avait aval l'ascenseur
et s'tait broy la mchoire en tombant de dix mtres de haut dans la
vide. Et, maintenant, toutes mes excuses, n'est-ce pas?

[Illustration: fig45.png]



TABLE DES MATIRES


L'Invit
Anglique
Emball
Phonographe
Le Hanneton
La Boule
Chabirou
La Salire
Malcousinat
Tous farceurs
Le Perroquet
Conte vertueux
Amany
Restitution
Sur le terrain
Les Bottes
L'Arche
Madame Antoine
L'Izard
Dmocratie
Pasie
L'Orage
Vieux amis
L'Invit





End of Project Gutenberg's Contes irrvrencieux, by Armand Silvestre

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES IRRVRENCIEUX ***

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identical to the filename).  The path to the file is made up of single
digits corresponding to all but the last digit in the filename.  For
example an eBook of filename 10234 would be found at:

     https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234

or filename 24689 would be found at:
     https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689

An alternative method of locating eBooks:
     https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL


