The Project Gutenberg eBook, La belle Gabrielle, vol. 2, by Auguste Maquet


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Title: La belle Gabrielle, vol. 2

Author: Auguste Maquet

Release Date: March 22, 2004  [eBook #11678]

Language: French

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***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA BELLE GABRIELLE, VOL. 2***



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LA BELLE GABRIELLE

PAR 

AUGUSTE MAQUET


II


1891





I

L'ABJURATION


Le dimanche 25 juillet 1593 fut un grand jour pour la France.

Ds l'aube, on entendait au loin dans la campagne les voles mugissantes
des cloches de Saint-Denis qui vibraient en passant sur chaque clocher de
village, et allaient, jointes au bruit du canon, solliciter Paris et ses
faubourgs dfiants et silencieux.

Des courriers  cheval se croisant sur toutes les routes, traversant les
hameaux et semant des billets aux portes mme de Paris, avertissaient le
peuple de la conversion du roi et invitaient chacun, de la part de Sa
Majest,  venir assister dans Saint-Denis  cette crmonie, sans
passe-ports ni formalits aucunes, garantissant  tous libert et scurit.

Aussi fallait-il voir l'empressement, la surprise, la joie de ceux qui
avaient trouv des billets ou entendu le rapport des courriers royaux.

A Paris, un ordre de Mme de Montpensier avait fait fermer les portes et
dfendre  tout Parisien, quelqu'il ft, de sortir et d'aller 
Saint-Denis, sous les peines les plus rigoureuses. Cependant bon nombre de
ces audacieux volontaires, qui ne risquent rien et ne craignent rien, pas
mme la potence, lorsqu'il s'agit d'un curieux spectacle, s'taient
dtermins  franchir les murs par les brches, en sorte qu'on voyait
courir dans la campagne, de tous les points de l'immense ville, des bandes
d'hommes et de femmes qui, une fois dehors, riaient, chantaient, sautaient
de joie et narguaient par leur nombre les soldats espagnols et les
bourgeois ligueurs qui les regardaient avec rage du haut des murs.

Si l'ardeur d'assister  la crmonie tenait ainsi les gens de Paris 
Saint-Denis, elle n'tait pas moindre dans le rayon de pays libre qui
s'tendait de Saint-Germain et Pontoise  l'abbaye de Dagobert. Partout,
invits par le roi et le soleil du plus beau mois de l'anne, les hommes et
les femmes, en habits de fte, tranant les enfants sur des nes ou dans
des chariots, dsertaient les bourgs, les villages et par tous les sentiers
de leurs campagnes s'avanaient au milieu des bls murs, comme des fleurs
mouvantes qui diapraient de blanc, de vert, de rouge et de bleu ces
immenses tapis d'un jaune d'or.

Au chteau d'Ormesson, chez les Entragues, ds six heures du matin, les
chevaux attendaient, sells et harnachs dans la grande cour; ils
semblaient regarder avec ddain un cheval suant et poudreux qui venait
d'arriver et soufflait encore. Pages et valets, richement vtus donnaient
les derniers soins  leur minutieuse toilette. On n'attendait plus pour
partir que la chtelaine encore enferme, dans son cabinet, avec trois
femmes acharnes contre les quarante-cinq ans de la matresse.

M. d'Entragues, radieux comme un soleil, descend de chez lui le premier
pour donner le coup d'oeil du matre aux quipages. Il fut satisfait; sa
maison devait fournir de lui bonne ide  Saint-Denis. Alors il se tourna
vers le pavillon des marronniers, pour savoir s'il y avait lieu d'tre
aussi satisfait de sa fille.

Chemin faisant, sous les arbres,  dix pas du pavillon d'Henriette, il se
trouva face  face avec la Rame en habit de chasseur-voyageur, comme
toujours. Le jeune homme, plus ple et plus farouche que d'ordinaire, salua
M. d'Entragues sans le regarder.

--Eh! bonjour la Rame, dit le pre d'Henriette. Vous voil si matin 
Ormesson! Vous tes donc converti aussi, vous, ligueur enrag, puisque vous
venez voir la conversion du roi?

La Rame pina ses lvres minces.

--Je ne suis pas converti le moins du monde, rpondit-il, et je ne dsire
point assister  cette conversion dont vous me faites l'honneur de me
parler. Mme d'Entragues m'a charg de lui porter des nouvelles de mon pre,
et je lui en apporte. J'ignorais absolument que vous allassiez voir la
crmonie du rengat  Saint-Denis.

--coutez, la Rame, dit M. d'Entragues avec colre, vous tes de nos amis
 cause de votre pre que ma femme et moi nous aimons, mais je vous
prviens que vos expressions sentent le paen et le ligueur d'une faon
insupportable.

--J'ai cru, dit la Rame, verdissant de dpit, que M. d'Entragues tait
ligueur aussi il y a quinze jours.

--Si je l'tais il y a quinze jours, cela ne vous regarde pas. Toujours
est-il que je ne le suis plus aujourd'hui. J'aime mon pays, moi, et je sers
mon Dieu. L'opposition que j'ai pu faire  un prince hrtique, je n'ai
plus le droit d'en accabler un roi catholique. Maintenant, libre  vous de
vous liguer et religuer, mais ne m'en rompez point les oreilles, et ne
compromettez pas ma maison par vos blasphmes.

La Rame s'inclina tremblant de rage; ses yeux eussent poignard M.
d'Entragues, si le mpris assassinait.

Celui-ci continuait  marcher vers l'escalier d'Henriette.

--Puisque vous cherchez Mme d'Entragues, dit-il  la Rame, ce n'est point
ici que vous la trouverez.

--Je l'ai crue chez Mlle Henriette, murmura la Rame, pardon.

Et il se retournait pour partir lorsque parut Henriette en haut de
l'escalier.

--Bonjour, mon pre, dit-elle en descendant avec prcaution pour ne pas
s'embarrasser dans les plis de sa longue robe de cheval que soutenait un
page et une femme de chambre.

Au son de cette voix, la Rame resta clou sur le sol, et tous les
Entragues du monde, avec leurs injures et leur profession de foi, n'eussent
pas russi  le faire reculer d'une semelle.

Henriette tait resplendissante de toilette et de beaut. Sa robe de satin
gris perle, brode d'or, un petit toquet de velours rouge, duquel
jaillissait une fine aigrette blanche, et le pied cambr dans sa bottine de
satin rouge, et le bas de sa jambe ferme et ronde qui se trahissait 
chaque pas dans l'escalier, firent pousser un petit cri de satisfaction au
pre et un rugissement sourd d'admiration idoltre  la Rame.

--Tu es belle, trs-belle, Henriette, dit M. d'Entragues;  la bonne heure,
ce corsage est galant, penche un peu la coiffure, cela donne aux yeux plus
de vivacit. Je te trouve ple.

Henriette venait d'apercevoir la Rame. Toute gaiet disparut de sa
physionomie. Elle adressa un long regard et un grave salut au jeune homme,
dont l'obsession avide mendiait ce salut et ce regard.

--Ta mre doit tre prte, allons la chercher, dit M. d'Entragues qui, tout
en marchant, surveillait le jeu des plis et chaque dtail de la toilette, 
ce point qu'il redressa sur l'paule de sa fille les torsades d'une
aiguillette qui s'tait embrouille dans une aiguillette voisine.

Quant  la Rame, il tait oubli. Henriette marchait, inonde de soleil,
enivre d'orgueil, respirant avec l'air embaum des lis et des jasmins les
murmures d'admiration qui clataient sur son passage dans les rangs presss
des villageois et des serviteurs accourus pour jouir du spectacle.

M. d'Entragues quitta un moment sa fille pour aller s'informer de la mre.
La Rame profita de ce moment pour s'approcher d'Henriette et lui dire:

--Vous ne m'attendiez pas aujourd'hui, je crois?

Elle rougit. Le dpit et l'impatience plissrent son front.

--Pourquoi vous euss-je attendu? dit-elle.

--Peut-tre et-il t charitable de m'avertir. Je me fusse prpar,
j'eusse tch de ne pas dparer votre cavalcade.

--Je n'ai pu croire qu'un ligueur convaincu comme vous l'tes, se ft
dcid  venir  Saint-Denis aujourd'hui.

--Vous savez bien, dit la Rame avec affectation, que pour vous, Henriette,
je me dcide toujours  tout.

Ces mots furent souligns avec tant de volont, qu'ils redoublrent la
pleur d'Henriette.

--Silence, dit-elle, voici mon pre et ma mre.

La Rame recula lentement d'un pas.

On vit descendre alors, majestueuse comme une reine, blouissante comme un
reliquaire, la noble dame d'Entragues, dont le costume flottait entre les
souvenirs de son cher printemps et les exigences de son automne. Elle
n'avait pu sacrifier tout  fait le vertugadin de 1573 aux jupes moins
incommodes, mais moins solennelles de 1593, et malgr cette hsitation
entre le jeune et le vieux, elle tait encore assez belle pour que sa
fille, en la voyant, oublit la Rame, tout le monde, et redevint une femme
occupe de trouver le ct faible d'une toilette de femme. M. d'Entragues
enchant put se croire un instant roi de France par la grce de cette
divinit.

La dame chtelaine fut moins ddaigneuse qu'Henriette pour la Rame. Du
plus loin qu'elle l'aperut, elle lui sourit et l'appela.

--Qu'on amne les chevaux! dit-elle, tandis que je vais entretenir M. de la
Rame.

Tout le monde s'empressa d'obir, M. d'Entragues le premier, qui dirigea
lui-mme les cuyers et les pages.

Marie Touchet resta seule avec la Rame.

--Votre pre, dit-elle, sa sant?

--Le mdecin m'a prvenu, madame, qu'il ne passerait pas le mois.

--Oh! pauvre gentilhomme, dit Marie Touchet; mais si vous perdez votre
pre, il vous restera des amis.

La Rame s'inclina lgrement en regardant Henriette qui s'apprtait 
monter  cheval.

--Quoi de nouveau sur le bless? dit vivement Marie Touchet en lui frappant
sur l'paule de sa main gante.

--Rien, madame. J'ai eu beau, depuis ce jour, chercher, m'enqurir
assidment, je n'ai rien trouv. Les traces de sang avaient t, comme vous
savez, interrompues par la rivire, et je me suis aperu qu' force de
questionner sur un bless, sur un garde du roi, je devenais suspect. On me
l'a fait sentir en deux ou trois endroits. Une fois, j'avais rencontr un
meunier qui paraissait avoir en connaissance de l'vnement. Il avait, dans
un cabaret de Marly, parl d'un jeune homme bless, de M. de Crillon, d'un
cheval boiteux; mais lorsque j'ai voulu faire parler cet homme, il m'a
regard si trangement et s'est tenu avec tant de dfiance sur la rserve,
il a mme rompu l'entretien si brusquement, que je l'ai souponn d'aller
chercher main-forte pour m'arrter. J'ai craint de vous compromettre en me
compromettant moi-mme, et j'ai retourn au galop chez moi.

--Vous m'avez rendue bien inquite!

--Vous comprenez ma situation, madame: impossible d'crire, impossible de
quitter mon pre, impossible de venir ici, o l'on ne m'appelait pas... car
on ne m'appelait pas, et j'avoue que j'tais surpris.

Marie Touchet embarrasse:

--On tait bien occup ici, dit-elle. Et puis, il nous faut prendre grand
soin de n'veiller aucun soupon: l'affaire a transpir, malgr toutes mes
prcautions.

--Oh! cela ne devait pas empcher Mlle Henriette d'tre un peu plus affable
envers moi, ajouta la Rame avec une sombre douleur.

--Pardonnez-lui, 'a t un grand choc pour l'esprit d'une jeune fille.

--Non, je ne lui pardonne pas, rpliqua-t-il d'un ton presque menaant.
Certains vnements lient  jamais l'un  l'autre ceux qui s'en sont rendus
complices.

Marie Touchet frissonna de peur.

--Prenez garde, dit-elle, voici qu'on vient  nous.

M. d'Entragues s'approchait en effet, un peu surpris de voir ainsi se
prolonger l'entretien de la Rame avec sa femme.

Quant  Henriette, dans sa fbrile impatience, elle torturait sa monture
pour l'obliger  faire face aux deux interlocuteurs, dont elle surveillait
ardemment la conversation.

--Je demandais  M. la Rame, se hta de dire Marie Touchet, pourquoi il ne
nous accompagne point  Saint-Denis.

--Bah! monsieur veut faire le ligueur! s'cria M. d'Entragues. D'ailleurs,
il est en habits de voyage, et lorsqu'il s'agit d'assister  une crmonie,
l'usage veut qu'on prenne des habits de crmonie.

La Rame s'approcha du cheval d'Henriette, comme pour rattacher la boucle
d'un trier.

--Vous voyez qu'on me chasse, dit-il tout bas; mais moi je veux rester!

Et il s'loigna sans affectation, aprs avoir rendu son service.

Henriette hsita un moment, elle avait rougi de fureur  l'nonc si clair
de cette volont insultante. Mais un regard de la mre qui avait tout
compris, la fora de rompre le silence.

--Monsieur la Rame, dit-elle avec effort, peut trs-bien nous escorter
jusqu' Saint-Denis sans pour cela y entrer ni assister a la crmonie.

--Assurment, rpliqua-t-il avec une satisfaction hautaine.

--Comme vous voudrez, dit M. d'Entragues. Mais partons, mesdames. M. le
comte d'Auvergne vous a dit, souvenez-vous-en, qu'il fallait, pour tre
bien placs, que nous fussions avant sept heures et demie devant l'glise.

Toute la cavalcade se mit en marche avec un bruit imposant. Les chiens
s'lancrent, les chevaux piaffrent sous la porte, pages et cuyers
demeurrent  l'arrire-garde, deux coureurs gagnrent les devants.

Henriette, par une manoeuvre habile, se plaa au centre, ayant sa mre 
droite, son pre  gauche, de telle faon que, pendant la route, la Rame,
qui suivait, ne put changer avec elle que des mots sans importance.

De temps en temps, elle se retournait comme pour ne pas dsesprer tout 
fait sa victime, qui, se rongeant et contenant sa bile, voulut cent fois
s'enfuir  travers champs, et cent fois fut ramen par un fatal amour sur
les pas de cette femme qui semblait tirer  elle ce misrable coeur par une
chane invisible.

A Saint-Denis, il fut laiss de ct pendant que les dames places par les
soins du comte d'Auvergne pntraient dans la cathdrale. Il et d partir.
Il resta lchement perdu dans la foule.

A huit heures sonnant, au son des cloches et du canon, parut le roi vtu
d'un pourpoint de satin blanc, de chausses de soie blanche, portant le
manteau noir, le chapeau de la mme couleur avec des plumes blanches. Toute
sa noblesse fidle le suivait, il avait Crillon  sa gauche comme une pe,
les princes  sa droite. Ses gardes cossais et franais le prcdaient,
prcds eux-mmes des gardes suisses. Douze trompettes sonnaient, et par
les rues tapisses et jonches de fleurs, un peuple immense se pressait
pour voir Henri IV, et criait avec enthousiasme: Vive le roi!

L'archevque de Bourges officiait. Il attendait le roi dans l'glise,
assist du cardinal de Bourbon, des vques et de tous les religieux de
Saint-Denis qui portaient la croix, le livre des vangiles et l'eau bnite.

Un silence solennel teignit dans la vaste basilique tous les frissons et
tous les murmures quand l'archevque de Bourges allant au roi lui demanda:

--Qui tes-vous?

--Je suis le roi! rpondit Henri IV.

--Que demandez-vous? dit l'archevque.

--Je demande  tre reu au giron de l'glise catholique, apostolique et
romaine.

--Le voulez-vous sincrement?

--Oui, je le veux et le dsire, dit le roi qui, s'agenouillant aussitt,
rcita d'une voix haute, vibrante, et qui rsonna sous les arceaux de la
nef immense, sa profession de foi qu'il livra crite et signe 
l'archevque.

Un long bruit d'applaudissements et de vivat clata malgr la saintet du
lieu, et, perant les murs de l'glise, se rpandit au dehors comme une
trane de poudre, enflammant partout la joie et la reconnaissance de la
foule. Dsormais rien ne sparait plus le peuple de son roi; rien, que les
murs de Paris.

Le reste de la crmonie s'acheva dans le plus bel ordre, avec la mme
majest simple et touchante.

Le roi  sa sortie de l'glise, aprs la messe, fut assailli par le peuple
qui s'agenouillait et tendait les bras sur son passage, les uns lui criant:
joie et sant! les autres criant:  bas la ligue et mort  l'Espagnol! A
tous, surtout aux derniers, le roi souriait.

Crillon, les larmes aux yeux, l'embrassa sous le portique de la cathdrale.

--Harnibieu! dit-il, nous pourrons donc dsormais ne nous quitter plus!
Autrefois quand j'allais  l'glise vous alliez au prche, c'tait du temps
perdu!... Vive le roi!

Et la foule non plus de rpter, mais de hurler: vive le roi!  faire
mourir de rage les Espagnols et les ligueurs qui durent en recevoir l'cho.

Tout  coup, quand le roi rentrait  son logis, envahi par les plus avides
de contempler une dernire fois leur prince, Crillon, qui gardait la porte,
aperut le comte d'Auvergne fendant la foule et cherchant  entrer.

Crillon, de son oeil d'aigle, aperut en mme temps Marie Touchet, sa fille
et M. d'Entragues qui dominaient la foule du haut d'un perron o les avait
placs le comte d'Auvergne pour qu'ils vissent mieux ou fussent mieux vus.

--Monsieur, dit le comte  Crillon, je suis bien heureux de vous
rencontrer; j'ai l deux dames fort impatientes de prsenter au roi leurs
respects et leurs remercments. Elles sont trop bonnes catholiques pour ne
pas tre admises des premires  fliciter Sa Majest.

--Harnibieu! pensa Crillon qui savait bien de quelles dames le comte
voulait parler, les pcores enrages veulent dj manger du catholique!
attends, attends!

--Monsieur le comte, dit-il au jeune homme, le roi m'a mis  sa porte pour
empcher qu'on n'entre.

--C'est ma mre et ma soeur....

--Je suis au dsespoir, monsieur, mais la consigne est pour Crillon ce
qu'elle serait pour vous. Si j'tais dehors et vous dedans, vous me
refuseriez, je vous refuse.

--Des dames....

--Et d'illustres dames, je le sais, je dirai mme de fort belles dames,
mais c'est impossible.

--Plus tard, monsieur, vous m'accorderez bien....

--Vous perdriez le temps de ces dames. Plus tard je serai parti, car j'ai
une affaire importante, et le roi part aussi.

Le comte d'Auvergne comprit qu'il chouerait en face de Crillon. Il salua
donc et se retira dpit, mais cachant soigneusement sa mauvaise humeur.

Comme il rejoignait les dames fort inquites du rsultat de ces
pourparlers, il se heurta  la Varenne.

--Est-il donc vrai, demanda-t-il, que le roi parte sitt qu'on ne puisse
l'aller saluer?

--Aussitt qu'il sera bott, monsieur le comte.

--Et l'escorte?... A-t-on des ordres?

--Sa Majest ne prend pas d'escorte et n'en veut pas prendre.

--C'est dangereux. O donc va le roi?

--Faire une tourne dans les couvents voisins.

--Il n'y a pas d'indiscrtion  savoir lesquels?

--Nullement. Sa Majest commence par les gnovfains de Bezons. Puis nous
irons ....

--Merci, dit le comte.

Et il s'empressa de rejoindre les dames.

--Nous avons t expulss par M. de Crillon, dit-il. C'est un brutal, un
sauvage qui, je ne sais pourquoi, nous en veut tout bas. Mais raison de
plus pour voir le roi aujourd'hui mme. Ne manifestons rien. Venez vous
reposer quelques moments  mon logis, et quand la chaleur sera passe, je
vous conduirai en un endroit o nous verrons Sa Majest tout  fait 
l'aise. Venez, mesdames, au frais et  l'ombre, pour mnager vos toilettes,

--Ce Crillon est jaloux! murmura M. d'Entragues.

--Jaloux o non, dit le cynique jeune homme, il n'empchera pas le roi de
voir Henriette, qui n'a jamais t si belle qu'aujourd'hui.

La Rame s'tait gliss de nouveau derrire les dames, comme un chien battu
qui boude, mais revient. Il entendit ces paroles.

--Ah! je comprends, murmura-t-il tout ple, pourquoi on a men Henriette 
Saint-Denis! Eh bien! moi aussi j'irai chez les gnovfains de Bezons, et
nous verrons!




II

O LE ROI VENGE HENRI


Le roi, accompagn seulement de la Varenne et de quelques serviteurs
privilgis, parcourait rapidement la route de Saint-Denis  Bezons. Las
d'avoir travaill pour la couronne, il voulait consacrer le reste du jour 
son ami Henri.

Il respirait, le digne prince; aprs tant de professions de foi et de
crmonies, tant de plain-chant et de clameurs assourdissantes, il se
reposait. Tout en lui se reposait, hors le coeur. Ce tendre coeur, panoui
de joie, volait au-devant de Gabrielle, et devanait l'arabe lger que son
escorte avait peine  suivre.

Cependant un peu d'inquitude se mlait  son bonheur. Chemin faisant,
Henri s'tonnait de l'attitude trangement hostile de M. d'Estres, qui
osait improviser ainsi un mari, brusquer si rudement des accordailles,
pouvanter une pauvre fille jusqu' la forcer d'appeler au secours! En
effet, le roi avait reu la veille le message apport par Pontis et rpondu
sur-le-champ par le mme courrier, qu'il arriverait le lendemain aprs son
abjuration, que Gabrielle pouvait bien tenir ferme, jusque-l et qu'on
verrait.

Pontis, selon le calcul du roi, avait d revenir au couvent dans
l'aprs-dner. Gabrielle, forte du secours promis, aurait rsist, ne se
serait pas marie. Rien n'tait perdu, et l'arrive d'Henri allait changer
la face des choses, sans compter l'appui secret du mystrieux ami le frre
parleur.

Telles taient les chimres dont le pauvre amant se repaissait en poussant
son cheval vers Bezons. Certainement l'absence de M. d'Estres  la
crmonie de Saint-Denis, celle plus douloureuse de Gabrielle, que les yeux
du roi avait partout cherche, n'taient point des indices rassurants; mais
comme tout peut s'expliquer, le roi s'expliquait facilement la conduite
d'un pre rigoureux qui ne veut pas rapprocher sa fille de l'amant qu'il
redoute pour elle. Ces diffrentes alternatives de tant mieux et de tant
pis conduisirent Henri jusqu'au couvent dans une situation d'esprit assez
tranquille.

Comme il arrivait sous le porche, la premire personne  laquelle il se
heurta fut M. d'Estres lui-mme, qui pour la dixime fois, depuis la
veille, sortait pour aller s'enqurir de son gendre disparu. Le comte fut
si troubl par l'aspect du roi, qu'il demeura bant, immobile, sans un mot
de compliments, lorsque tout le monde s'empressait de saluer et fliciter
le prince.

Henri sauta  bas de son cheval avec la lgret d'un jeune homme, et de
son air affable, tempr par un secret dplaisir, il aborda le comte
d'Estres.

--Comment se fait-il, monsieur notre ami, dit-il, en lui touchant
familirement l'paule, que seul de tous mes serviteurs et allis, vous
ayez manqu aujourd'hui au rendez-vous que je donnais ce matin  tout bon
sujet du roi de France?

Le comte, ple et glac, ne trouva point une parole. Il voulait rpondre
sans colre et la rancune bouillonnait au fond de son coeur.

--Que vous ayez perdu ce beau spectacle, ajouta le roi, c'est d'un ami
tide; mais que vous en ayez priv Mlle d'Estres, ce n'est pas d'un bon
pre.

--Sire, dit le comte avec effort, j'aime mieux vous dire la vrit. Mon
absence avait une cause lgitime.

-Ah! laquelle? je serais curieux de vous l'entendre articuler tout haut,
rpondit le roi pour forcer le comte  quelque maladresse.

--J'tais inquiet de mon gendre, sire, et je le cherchais.

--Votre gendre! s'cria Henri avec un soupir ironique, voil un mot bien
press de passer par vos lvres. Gendre s'appelle celui qui a pous notre
fille. Or, ajouta-t-il en riant tout  fait, la vtre n'est pas encore
marie, je suppose?

Le comte rpondit en rassemblant toutes ses forces:

--Je vous demande pardon, sire, Mlle d'Estres est marie depuis hier.

Le roi plit en ne voyant aucune dngation sur le visage des assistants.

--Marie hier!... murmura-t-il le coeur bris.

-- midi prcis, rpliqua froidement le comte.

Aussitt le roi entra dans la salle, d'o tout le monde, sur un geste qu'il
fit, s'carta respectueusement.

--Approchez, monsieur d'Estres, dit-il au comte avec une solennit qui fit
perdre,  ce dernier, le peu d'assurance qu'il avait eu tant de peine 
conserver.

Henri fit quelques pas dans la salle, et en proie  une agitation
effrayante pour l'interlocuteur, si au lieu de s'appeler Henri, le roi se
ft appel Charles IX ou mme Henri III, il s'arrta tout  coup en face du
comte.

--Ainsi, Mlle d'Estres est marie, dit-il d'une voix brve, et c'est  n'y
plus revenir.

M. d'Estres s'inclina sans rpondre.

--Le procd est trangement sauvage, dit le roi, et je n'y croirais point
si vos yeux incertains et votre voix tremblante ne me l'eussent  deux fois
rpt. Vous tes un mchant homme, monsieur.

--Sire, j'ai voulu garder mon honneur.

--Et vous avez touch  celui du roi! s'cria Henri. De quel droit?
monsieur.

--Mais, sire... Il me semble qu'en disposant de ma fille je n'offense pas
Sa Majest.

--Vrai Dieu! dit Henri sans donner dans le pige, allez-vous jouer aux fins
avec moi, par hasard? Quoi, je vous ai fait l'honneur de vous visiter chez
vous, de vous nommer mon ami, et vous mariez votre fille sans mme m'en
donner avis! Depuis quand, en France, n'est-on plus honor d'inviter le roi
 ses noces?

--Sire....

--Vous tes un mchant homme ou un rustre, monsieur, choisissez.

--L'irritation mme de Votre Majest me prouve....

--Que vous prouve-t-elle, sinon que j'ai t dlicat lorsque vous tiez
grossier, patient quand vous tiez froce, observateur des lois de mon
royaume, quand vous violiez toutes les lois de la politesse et de
l'humanit. Ah! vous aviez peur que je ne vous prisse votre fille! Ce sont
des terreurs de croquant, mais non des scrupules de gentilhomme. Que ne me
disiez-vous franchement: Sire, veuillez me conserver ma fille. Croyez-vous
que je vous eusse pass sur le corps pour la prendre! Suis-je un Tarquin,
un Hliogabale? mais non vous m'avez trait comme on traite un larron; s'il
vient, on cache la vaisselle d'argent ou on la passe chez le voisin. Ventre
saint gris! monsieur d'Estres, je crois que mon honneur vaut bien le
vtre.

--Sire, balbutia le comte perdu, coutez-moi!...

--Qu'avez-vous  me dire de plus? Vous avez sournoisement mari votre
fille, ajouterez-vous qu'elle vous y a forc?

--Comprenez les devoirs d'un pre.

--Comprenez les devoirs d'un sujet envers son prince. Ce n'est point
franais, c'est espagnol ce que vous avez fait l. Pousser, le poignard sur
la gorge, une jeune fille pour qu'elle aille  l'autel, profiter de
l'absence du roi que cette jeune fille pouvait appeler  l'aide....
Monsieur d'Estres, vous tes pre, c'est bien; moi, je suis roi, et je me
souviendrai!

Aprs ces mots, entrecoups de gestes furieux, Henri reprit sa promenade
agite dans la salle.

Le comte, la tte baisse, le visage livide, la sueur au front, s'appuyait
 l'un des piliers de la porte, honteux de voir dans le vestibule grossir
le nombre des tmoins de cette scne, tmoins bien instruits dsormais,
tant le roi avait parl haut dans la salle sonore.

Tout  coup, Henri, dont la vhmente colre avait cd  quelque
rflexion, aborda brusquement le comte par ces mots:

--O est votre fille?

--Sire....

--Vous m'avez entendu, je pense?

--Ma fille est chez elle, c'est--dire....

--Vous tes bien libre de la marier, mais je suis libre d'aller lui en
faire mes compliments de condolances. Allons, monsieur, o est-elle?

Le comte se redressant.

--J'aurai l'honneur, dit-il, de diriger Votre Majest.

--Soit. Vous voulez entendre ce que je vais dire  la pauvre enfant? Eh
bien! j'aime autant que vous l'entendiez. Montrez-moi la route.

M. d'Estres, les dents serres, les jambes tremblantes, s'inclina et passa
devant pour ouvrir les portes. Il conduisit Henri du cot du btiment neuf.

--Prvenez le rvrend prieur, dit Henri  des religieux groups sur son
passage, que je lui rendrai ma visite tout  l'heure.

Gabrielle, depuis les terribles motions de la veille, avait gard la
chambre, veille par Gratienne, qui lui rendait compte exactement du
moindre bruit, de la moindre nouvelle. C'est par Gratienne qu'elle avait
reu la rponse du roi, apporte deux heures aprs le mariage par Pontis,
et plus que jamais elle avait dplor sa dfaite en voyant le roi si
tranquille sur sa fidlit. Maintenant, il ne s'agissait plus que de lutter
pour demeurer chez les gnovfains, au lieu de retourner, soit chez son
pre, soit chez son mari. En cela elle avait reconnu la secrte coopration
du frre parleur. M. d'Armeval disparu, rien ne la forait plus d'aller 
Bougival, tout l'engageait  rester au couvent, autour duquel M. d'Estres,
effar, cherchait son gendre, dont il attribuait l'trange absence 
quelque pige tendu par le roi.

Gabrielle ressemblait au patient dont le bourreau ne se retrouve pas 
l'heure du supplice. Leve avant le jour, habille depuis la veille, elle
s'tait mise  la fentre et interrogeait avec anxit, tantt la route
pour voir si son pre ramnerait le mari perdu, tantt les jardins pour
recueillir les signaux ou les messages que pourraient lui envoyer ses
nouveaux amis.

L'agitation de Gabrielle envahissait par contre-coup la chambre
d'Esprance. Pontis avait trouv son bless dans un tat de surexcitation
si incroyable, qu'il ne voulait pas croire que le mariage improvis d'une
fille inconnue avec un bossu pt amener de pareilles perturbations dans le
cerveau d'un homme raisonnable. Il assemblait les plus bizarres
combinaisons pour dcouvrir la vrit. On le voyait, sautant et ressautant
par la fentre, courir en qute d'un claircissement, comme un renard en
chasse; et son ami, au contraire, restait couch, la tte ensevelie sous
les oreillers, comme pour touffer une secrte douleur.

Ce fut Pontis qui, au point du jour, apprit  Esprance que le petit mari
n'tait pas encore retrouv.

Pourquoi Esprance se redressa-t-il avec une joie manifeste? pourquoi,
ranim par cette nouvelle, se leva-t-il allgre, souriant? pourquoi
accabla-t-il de sarcasmes et de bouffonnes maldictions le seigneur
Nicolas, indigne pourtant de sa colre? c'est ce que Pontis chercha
vainement  deviner. Esprance y et peut-tre t fort embarrass
lui-mme.

En attendant, les deux amis, aprs leur repas, s'allrent installer sous
les arbres de la fontaine, o Esprance sous prtexte de faire une plus
heureuse digestion, se plongea dans l'engourdissement d'une rverie
mlancolique, tandis que Pontis, taillant des pousses de tilleuls, s'en
confectionnait des petits sifflets destins, disait-il,  fter le retour
de M. de Liancourt.

Sans doute, la nuit, cette mre fconde des songes, avait souffl sur
Esprance et Gabrielle quelques-uns de ces rves qui, lorsqu'ils closent
simultanment sur deux mes, les font soeurs et amies malgr elles, par la
mystrieuse intimit d'un commerce invisible. Car pendant toute cette
matine, Esprance regarda par une claircie des arbres la fentre de Mlle
d'Estres, et son regard eut la force d'attirer l Gabrielle, qui,  partir
de ce moment, ne dtourna plus les yeux de la fontaine.

Elle y tait encore, pensive et larmoyante, pareille  la fille de Jepht,
quand un bruit de voix dans l'alle principale changea tout  coup
l'attitude des jeunes gens sous le berceau. Ils se levrent avec des
marques de surprise et de respect qui furent aperues de Gabrielle; et au
mme moment Gratienne accourut en s'criant;

--Le roi!

Gabrielle vit dans le parterre M. d'Estres qui s'avanait lentement; le
roi venait  sa suite, et derrire eux, quelques religieux et les
serviteurs de Henri formaient un groupe, discrtement cart d'environ
trente pas.

La jeune fille, oubliant tout, se prcipita par les degrs, et vint, folle
d'motion, jusqu' la sparation des deux jardins. L, elle tomba
agenouille aux pieds d'Henri, en s'criant avec un torrent de larmes:

--Oh! mon cher sire!...

Le roi si tendre et si afflig ne put tenir  un pareil spectacle, il
releva Gabrielle en larmoyant lui-mme et murmura:

--C'en est donc fait!

Qu'on se figure l'attitude de M. d'Estres pendant ces lamentations. Il en
mordait de rage ses gants et son chapeau.

--Mademoiselle, dit le roi, voil donc pourquoi vous n'tes pas venue 
Saint-Denis aujourd'hui, joindre vos prires  celles de tous mes amis!

--Mon coeur a dit ces prires, sire, rpliqua Gabrielle, et nul en votre
royaume ne les a prononces plus sincres pour votre bonheur.

--Pendant que vous tiez malheureuse! car vous l'tes, n'est-ce pas, du
mariage que l'on vous a fait faire.

--J'ai d obir  mon pre, sire, rpliqua Gabrielle en redoublant de
soupirs et de larmes.

--Un roi, reprit Henri d'un air courrouc, ne violente pas les pres de
famille dans l'exercice de leurs droits. Mais quand les femmes sont
malheureuses et qu'elles se viennent plaindre  lui, le roi est matre d'y
porter remde. Adressez-moi vos plaintes, mademoiselle. Hlas! je dois dire
madame... mais telle a t l'incivilit de cette maison que j'ignore
jusqu'au nom de votre mari.

M. d'Estres crut devoir intervenir.

--C'est un loyal gentilhomme, serviteur dvou de sa Majest. D'ailleurs,
je crois pouvoir hasarder que vous le connaissez maintenant, sire.

--Je ne vous comprends pas, monsieur, dit le roi avec hauteur.

--Mon pre veut dire que M. de Liancourt a disparu depuis le mariage,
s'cria Gabrielle, dont l'excellent coeur voulait  la fois rassurer
l'amant et protger le pre.

--Disparu! dit le roi charm.

--Et monsieur d'Estres, ajouta Gabrielle avec un malicieux sourire, semble
supposer que Votre Majest pourrait en savoir quelque chose.

--Qu'est-ce  dire? demanda Henri.

Le roi sait toujours tout, dit M. d'Estres, fort gn.

--Quand je sais les choses, monsieur, je ne les demande pas. A prsent,
grce  madame, je sais que son mari s'appelle Liancourt, qui est, si je ne
me trompe, une maison picarde.

--Oui, sire, dit M. d'Estres.

--Mais le seul Liancourt que je connaisse est bossu.

--Prcisment, s'cria Gabrielle.

--Je m'en attriste, dit Henri, cachant mal sa mauvaise humeur; mais ce dont
je me rjouis, c'est qu'il ait eu le bon got de disparatre pour ne point
gter, papillon difforme, une si frache et si noble fleur.

M. d'Estres grinant des dents:

--J'oserais pourtant, dit-il, supplier Votre Majest de donner des ordres
pour que monsieur de Liancourt soit retrouv. Une pareille disparition, si
elle vient d'un crime, intresse le roi, puisque la victime est un de ses
sujets; si elle n'est que le rsultat d'une plaisanterie, comme cela peut
tre, la plaisanterie trouble et afflige toute une famille; elle porte
atteinte  la considration d'une jeune femme. C'est donc encore au roi de
la faire cesser.

--Ah, par exemple! s'cria Henri, vous me la baillez belle, monsieur. Que
je m'inquite, moi, des maris perdus, des bossus gars!... Dieu m'est
tmoin qu'en un jour de bataille je cherche moi-mme, bien bas courb, bien
palpitant, mes pauvres sujets, couchs blesss ou morts sur la plaine. Et
je ne m'y pargne pas plus que le moindre valet d'arme. Mais, quand vous
avez mari votre fille sans dire gare, me forcer  fouiller le pays pour
retrouver votre gendre, moi qui suis enchant de le savoir  tous les
diables, ventre-saint-gris, vous me prenez pour un roi de paille, monsieur
d'Estres. Si je savais o est votre favori, je ne vous le dirais pas;
ainsi, allumez toutes vos chandelles, bonhomme, et cherchez!

Gabrielle et Gratienne, entranes par cette verve irrsistible, ne purent
s'empcher, l'une de sourire, l'autre de rire immodrment. M. d'Estres,
plus ple et plus furieux que jamais:

--Si c'est l, dit-il, une rponse digne de mes services, de ceux de mon
fils et de notre infatigable dvouement, si c'est l ce que je dois
rapporter  tous mes amis qui attendent dans ma maison, o je n'ose
retourner de peur des railleries....

--Si l'on vous raille, monsieur, rpliqua le roi d'un ton de matre irrit
par ces imprudentes paroles, vous n'aurez que ce que vous mritez, vous qui
vous tes dfi du roi de France, d'un gentilhomme sans tache ni tare!
Quant  vos services, que vous me reprochez, c'est bien, gardez-les! A
partir de ce moment, je n'en veux plus! Demeurez chez vous; je vous
enverrai demain votre fils, le marquis de Coeuvres, qui pourtant est un
honnte homme, et que j'aimais comme un frre, tant  cause de son mrite,
que par amiti pour sa soeur. Restez tous ensemble, monsieur, vous, votre
fils et votre gendre. Je suis n roi de Navarre sans vous, devenu roi de
France sans vous ni les vtres, et je saurai m'asseoir sur mon trne en mon
Louvre, sans votre service si mesquinement reproch.

--Sire! s'cria M. d'Estres en se prosternant perdu, car il voyait
s'crouler, ruins  jamais, la fortune et l'avenir de sa maison, vous
m'accablez!...

--! dit le roi, livrez-moi passage. C'est rompu entre nous, monsieur.

Le comte s'loigna suffoqu par la honte et la douleur.

--Et entre nous? demanda plus bas Henri  Gabrielle.

--Loyal vous avez t sire, dit la ple jeune femme; loyale je serai. Vous
avez tenu votre parole, et vous voil catholique; je tiendrai la mienne, je
suis vtre; seulement, gardez votre bien.

--Oh! gardez-le-moi, vous! s'cria Henri avec les transports d'un amour
passionn. Jurez-moi encore fidlit, en notre commun malheur! Si votre
mari se retrouve, ne m'oubliez pas!

--Je me souviendrai que j'appartiens  un autre matre. Mais abrgez mon
supplice, sire!

--Soyez bnie pour cette parole.... Votre main.

Gabrielle tendit sa douce main, que le roi caressa d'un baiser respectueux.

--Je pars cette nuit mme pour entreprendre contre Paris, dit le roi; avant
peu vous aurez de mes nouvelles. Mais comment avez-vous pu me donner des
vtres, et par un de mes gardes encore?

--C'est l'un des deux jeunes gens logs au couvent, dit Gabrielle, deux
coeurs gnreux, deux amis pleins de courage et d'esprit.

--Ah! oui. L'un d'eux est ce bless amen par Crillon, un beau garon dont
j'aime tant la figure!

Gabrielle rougit. Esprance, debout, devant une touffe de sureaux, la
regardait de loin, immobile et ple, un bras pass autour du col de Pontis.

Le roi se retourna pour suivre le regard de Gabrielle, et apercevant les
jeunes gens:

--Je les remercierais moi-mme, dit-il, si ce n'tait vous trahir.
Remerciez-les bien pour moi.

Et il fit un petit signe amical  Pontis dont le coeur tressaillit de joie.

--Sire, dit Gabrielle, autant par compassion pour son pre que pour
dtourner l'attention du roi, dont un mot de plus sur Esprance l'et
peut-tre embarrasse, vous ne partirez point sans pardonner  mon pauvre
pre. Hlas! il a t dur pour moi, mais c'est un honnte et fidle
serviteur. Et mon frre! souffrirait-il aussi de mon malheur? Le
priveriez-vous de servir son roi?

--Vous tes une bonne me, Gabrielle, dit Henri, et je ne suis point
vindicatif. Je pardonnerai  votre pre d'autant plus volontiers que le
mari est plus ridicule. Mais je veux qu'il vous doive mon pardon, et que ce
pardon nous profite. Laissons-lui croire jusqu' nouvel ordre que j'ai
conserv mon ressentiment. D'ailleurs, j'en ai, du ressentiment. Le coup
vibre encore dans mon coeur.

--Ce sera vous honorer aussi, continua la jeune femme, que de ne point
faire de mal  ce pauvre disgraci, mon mari. Continuez  le retenir loin
de moi sans qu'il souffre autrement, n'est-ce pas?...

--Mais ce n'est pas de mon fait qu'il est absent! s'cria le roi, j'ai cru
que vous lui aviez jou ce tour.

--Vraiment? dit Gabrielle, j'en suis innocente; que lui est-il donc arriv
alors?

Elle fut interrompue par l'arrive de frre Robert qui, pour venir  la
rencontre du roi, avait laiss quelques personnes qu'on apercevait de loin
sous le grand vestibule du couvent.

--Il est bien triste, dit le roi, d'tre forc de partir  jeun lorsqu'on
venait dner chez des amis.

--Le rvrend prieur, rpliqua frre Robert, a prpar une collation pour
Votre Majest. Ai-je eu raison de la faire servir sous le bel ombrage de la
fontaine?

--Ah, oui! s'cria Henri, en plein air, sous le ciel! On se voit mieux, les
yeux sont plus sincres, les coeurs plus lgers. Vous me ferez les honneurs
de cette collation, n'est-ce pas, madame, ce sera votre premier acte de
libert.

--Permettez, sire, ajouta Gabrielle, que j'aille un peu consoler mon pre.

--Bien peu!... revenez vite, car mes instants sont compts.

Gabrielle partit. On vit des religieux dresser une table sous le berceau,
d'o Esprance et Pontis s'tait discrtement loigns  leur approche.

Le roi s'avana vers le moine et le regarda d'un air d'affectueux reproche.

--Voil donc, murmura-t-il en dsignant du doigt Gabrielle, comment l'on
m'aime et l'on me sert en cette maison! J'avais un trsor prcieux, on le
livre  autrui! oh! frre Robert, j'ai dcidment ici des ennemis!

--Sire, rpliqua le moine, voici ce que rpondrait notre prieur  Votre
Majest:--C'est un crime odieux d'enlever une jeune fille  son pre.
C'est seulement un pch d'enlever sa femme  un mari; et lorsque la femme
 t marie par force, le pch diminue.

--Alors,  tout pch misricorde, rpliqua le roi en soupirant; mais en
attendant, Gabrielle est marie.

--Votre Majest ne l'est-elle pas?

--Oh! mais moi, je ferai rompre quelque jour mon mariage avec madame
Marguerite.

--Si vous en avez le pouvoir sur une grande princesse soutenue par le pape,
 plus forte raison pourrez-vous rompre l'union de madame Gabrielle avec un
petit gentilhomme. Jusque-l, tout est pour le mieux.

--Si ce n'est qu'un mari est un mari, c'est--dire un danger pour sa femme.

--Prsent, c'est possible, mais absent?

--Oh! celui-l reviendra.

--Croyez-vous, sire? Moi je ne le crois pas.

--La raison?

--Votre Majest est trop en colre, et si ce malheureux se prsentait il
sait bien qu'il serait perdu.

--Il se cache, s'cria le roi dans un lan de gasconne. O cela? dis.

--Ouais!... dclama le moine avec un srieux comique, pour que je le livre
 votre vengeance, n'est-ce pas? C'est l une question de tyran. Mais j'ai
promis de sauver la victime, et je la sauverai, dussiez-vous me demander ma
tte!

En disant ces mots avec majest, il remuait un formidable trousseau de cls
 sa ceinture.

--Oh! frre Robert! que vous tes bien toujours le mme! murmura le roi,
riant et s'attendrissant  la fois.

--J'oubliais d'annoncer  Votre Majest, interrompit le moine, que M. le
comte d'Auvergne attend votre bon plaisir avec des dames et des
cavaliers....

--Le comte d'Auvergne, que me veut-il? demanda le roi surpris.

--Il vous le dira sans doute, sire, car le voil qui vient avec sa
compagnie.




III

COUPS DE THATRE


Sur un signe du frre parleur, les dames qui accompagnaient M. d'Auvergne
s'avancrent. Dieu sait la joie; elles taient au comble de leurs dsirs.

Henri se sentait trop heureux pour ne pas faire bon visage. Il accueillit
gracieusement le comte d'Auvergne et salua les dames par un: Voil de bien
aimables dames! qui acheva de lui conqurir M. d'Entragues, dj fort
dispos au royalisme le plus ardent.

--J'ai l'honneur de prsenter  Votre Majest madame ma mre, ajouta le
comte en dsignant Marie Touchet.

Le roi connaissait l'illustre personne, il salua en homme qui sait
pardonner.

--Mon beau-pre, M. le comte d'Entragues, poursuivit le jeune homme.

Le beau-pre se courba en deux parties gales.

--Et mademoiselle d'Entragues, ma soeur, acheva le comte en prenant par la
main Henriette, toute frmissante sous l'oeil attentif du roi.

--Une personne accomplie, murmura Henri, qui parcourut en connaisseur la
toilette et les charmes de la jeune fille.

M. le comte d'Auvergne se rapprochant du roi avec un sourire:

--Votre Majest, dit-il, la reconnat-elle?

--Non, je n'avais jamais vu tant de grces.

Le comte se pencha  l'oreille d'Henri, et lui dit tout bas:

--Votre Majest ne se souvient donc pas du bac de Pontoise et de cette
jolie jambe qui nous occupa si longtemps.

--Si, pardieu! s'cria le roi, voil que je me rappelle. Eh bien, est-ce
que cette charmante jambe....

--Ce jour-l, sire, Mlle d'Entragues, revenant de Normandie, eut l'honneur
de se rencontrer  Pontoise sur le chemin de Votre Majest.

--Vous ne me l'avez pas dit, d'Auvergne.

--Je ne connaissais point encore ma soeur.

Pendant toute cette conversation, pour le moins singulire, Henriette, les
yeux baisss, rougissait comme une fraise. M. d'Entragues faisait la roue,
et Marie Touchet, dans sa gravit majestueuse, feignait de ne rien
entendre, pour tre moins gne et n'tre pas gnante.

Le roi, que deux beaux yeux enivraient toujours, comme certains vins
capiteux qu'on fuit et qu'on aime, s'cria:

--Vous avez bien fait, d'Auvergne, de ne pas tre avare de vos trsors de
famille; d'autant mieux que la prsence de ces dames ici dment certains
bruits de ligue mal sonnants avec les noms d'Entragues et de Touchet.

Ce fut au tour des grands parents  rougir.

--Sire, balbutia M. d'Entragues, Votre Majest pourrait-elle souponner un
seul instant notre respectueuse fidlit?

--Eh! eh!... en temps de guerre civile, dit le roi avec un sourire, qui
peut rpondre de soi?

--Sire, rpondit Marie Touchet solennellement, le roi catholique est le roi
de tous les bons Franais, et nous avons fait quatre lieues  cheval pour
venir le dclarer  Votre Majest.

--Eh bien, s'cria gaiement Henri,  la bonne heure; j'aime cette rponse,
elle est franche. Hier, je n'tais pas bon  jeter aux Espagnols;
aujourd'hui, Vive le roi! Ventre saint-gris! vous avez raison, madame; et
mon abjuration, ne m'et-elle valu que d'tre reconnu et salu des belles
dames, je m'en rjouirais encore. Allons, allons, aujourd'hui n'est plus
hier; enterrons hier, puisqu'il ne plaisait point  mes belles sujettes.

--Vive le roi! s'cria M. d'Entragues en dlire.

--Oh! le roi, d'un seul mot, gagne les coeurs, dit Marie Touchet d'un air
prcieux qui et donn de la jalousie  Charles IX, et contraria Henriette.

--Mademoiselle ne parle pas, fit remarquer le roi.

--Je pense beaucoup, sire, rpliqua la jeune fille avec un regard prs
duquel ceux de sa mre n'taient que feux follets.

Le roi, que toutes ces escarmouches galantes transportaient d'aise,
remercia Henriette par un salut plus que courtois.

--Il me semble que nous allons bien, murmura le comte d'Auvergne 
l'oreille de M. d'Entragues.

Frre Robert, qui pendant cette scne avait tout vu sans paratre rien
voir, dtacha un des religieux pour annoncer au roi que le couvert tait
mis.

--C'est vrai; j'oubliais la faim dit Henri avec une galanterie  double
adresse. La collation attend; venez mesdames; la route doit vous avoir bien
disposes. Nous goterons le vin du couvent.

Cette invitation faillit suffoquer les Entragues. L'orgueil, l'avarice et
la luxure se regardrent radieux suant la joie par tous les pores. Dj ils
se croyaient couronns.

--Et voici une charmante htesse qui nous en fera les honneurs, continua
Henri en dsignant Gabrielle qu'on voyait s'avancer splendidement belle
sous l'alle ruisselante d'un soleil qu'elle effaait.

La scne changea, les Entragues plirent; Henriette fit un pas
involontairement, comme pour combattre cette rivale qui arrivait. Elle en
dvora les traits, le maintien, la taille, les mains, les pieds, la parure
en un seul coup d'oeil, empreint de toute sa haine intelligente et, de ple
qu'elle tait, Henriette devint livide, car tout ce qu'elle venait de voir
tait incomparable, inattaquable, parfait.

M. d'Entragues, effray, dit tout bas  son beau-fils:

--Qui est celle-l?

--J'ai bien peur que ce ne soit la nouvelle passion du roi, dit le comte,
cette d'Estres dont je vous parlais.

--Elle est bien aussi, murmura M. d'Entragues, n'est-ce pas, madame?

--Elle est blonde rpliqua Marie Touchet avec un ddain qui ne rassura pas
ces messieurs.

Le roi tait all prendre la main de Gabrielle et l'avait amene  table.
Les dames frissonnrent de rage lorsque Henri, au lieu de leur prsenter
Gabrielle, les prsenta elles-mmes  la jeune femme, qui salua la
compagnie avec une grce modeste et une scurit plus dsesprante encore
que sa beaut.

Le roi s'assit, plaant Gabrielle  sa droite, Marie Touchet  sa gauche.
Henriette s'alla mettre en face, entre son pre et son frre. Elle avait la
ressource de plonger ses regards comme des coups d'pe dans l'me de cette
inconnue, qui venait lui voler sa place  la droite du roi.

Henri, s'tant fait verser a boire:

--Je bois, dit-il d'abord, au bonheur de la nouvelle marquise de Liancourt,
qui s'appelait hier mademoiselle d'Estres.

Chacun dut imiter le roi; mais Henriette ne toucha pas mme son verre de
ses lvres.

--Il va falloir draciner cette fleur avant qu'elle n'ait pris croissance,
murmura le comte d'Auvergne bas  sa mre, tandis que le roi souriait 
Gabrielle, brusquez, et tranchez!

--Sire, dit Marie Touchet, notre visite avait un double but. Il
s'agissait non-seulement de prsenter nos humbles flicitations  Sa
Majest,--c'tait l nous obliger nous-mmes,--mais d'offrir au roi
nos services au moment de la campagne qui va s'ouvrir. Il se rpand
partout que Votre Majest marche contre Paris, or le roi n'a ni camp
form, ni quartier gnral digne d'un si grand prince.

--C'est vrai, dit Henri, sans comprendre encore le but de ce discours.

--J'ai souvent ou dire, poursuivit Marie Touchet,  des hommes
expriments dans la guerre, qu'une des meilleures positions autour de
Paris est l'espace compris entre la route de Saint-Denis et Pontoise.

--C'est encore vrai, madame.

--Nous y avons une maison assez simple, mais commode et fortifie
naturellement,  l'abri de toute insulte. Quel honneur pour nous si Sa
Majest daignait la choisir pour asile!

--Ormesson, je crois? dit Henri.

--Oui, sire. Comblez de joie toute notre famille en acceptant. C'est une
maison historique, sire: le feu roi Charles IX s'y plut quelquefois, et bon
nombre d'arbres ont t plants de ses mains royales.... Dtes un mot,
sire, et cette maison sera  jamais illustre.

Henri regardait les yeux ardents de mademoiselle d'Entragues, qui le
fascinaient sous prtexte de le supplier.

--De l, s'cria M. d'Entragues, pour dcider le roi, on a le pied sur
toutes les routes.

--On vient mme ici en une heure et demie, ajouta le comte d'Auvergne.

--Sans compter que le roi tant chez lui, s'il daigne accepter, reprit
Marie Touchet, trouvera des appartements  Ormesson pour toutes les
personnes qu'il y voudra loger.

Cette dernire phrase contenait tant de choses! Elle promettait si poliment
une complaisance que rclament trop souvent les fausses positions
amoureuses, que dj Henri flottait, en interrogeant du regard Gabrielle.

Soudain il vit derrire Henriette,  quelques pas, osciller lentement le
capuchon du frre parleur, comme si ce triangle de laine grise et dit:
Non! non! non!

Il regarda plus fixement, comme pour interroger le moine, et le capuchon
rpta: Non! non! non!

--Chicot ne veut pas que j'aille  Ormesson, se dit Henri avec surprise. Il
doit avoir ses raisons.

--Impossible, madame, rpliqua-t-il avec un gracieux sourire. L'ordre de
mes plans ne me permet point de faire ce que vous dsirez. Je n'en reste
pas moins votre oblig.

--Bien, fit le capuchon en s'inclinant de haut en bas jusque sur la
poitrine du moine.

--Allons, se dit le roi avec un sourire que nul ne put comprendre, me voil
rduit au rle du prieur Gorenflot, avec cette diffrence que je parle pour
le frre parleur.

Le dsappointement qui se peignit sur tous les visages et pu montrer 
Henri combien tait avanc dj l'difice que son refus venait de faire
crouler.

--Encore battus cette fois; nous chercherons autre chose, se dit le comte
d'Auvergne.

Gabrielle promenait autour d'elle, dans sa nave innocence, des regards
affables, caressants, qui eussent adouci de leur seul reflet tous ces
fauves coups d'oeil de tigres. Henriette allait se dcider  battre en
brche l'esprit du roi puisque rien ne pouvait branler son coeur.

Et dj elle commenait un de ces entretiens tout saccads, o son gnie
brillant de malice et d'audace allait lui conqurir un triomphe. Dj le
roi, plus attentif, ripostait  ce bombardement, lorsque le frre parleur,
s'approchant d'Henriette, lui dit avec bonhomie:

--N'est-ce point vous, madame, qui auriez perdu quelque chose?

--Moi? s'cria Henriette surprise.

--En route... un joyau.

--Mon bracelet peut-tre. Mais qu'importe?

--Il vous est rapport par un gentilhomme qui l'a trouv.

--Un gentilhomme? demanda le roi.

--Je ne sais pas son nom, dit navement frre Robert.

--Eh bien! qu'il entre et rende le bracelet, dit Henri.

Frre parleur fit un signe au religieux, et l'on vit s'approcher  grands
pas quelqu'un dont la prsence arracha  Henriette et  sa mre un
mouvement de colre bientt rprim.

C'tait la Rame, le bracelet  la main.

--Qu'a donc cet ternel la Rame, murmura le comte d'Auvergne  l'oreille
de M. d'Entragues, on dirait une mouche altre qui suit nos chevaux depuis
ce matin.

--Voil une mauvaise figure, dit le roi tout bas  Gabrielle, en
considrant le ple jeune homme. Savez-vous  qui il ressemble?

--Non, sire.

--Vous allez voir! N'est-ce pas, madame, ajoute tourdiment Henri
s'adressant  Marie Touchet, que ce jeune homme ressemble  feu mon
beau-frre Charles IX?

--En effet...quelque peu, rpondit Marie Touchet en se pinant les lvres.

La Rame ne s'avanait plus; il restait  moiti cach par les arbres,
tenant toujours le bracelet que Mlle d'Entragues ne lui redemandait pas. Ce
qu'il avait tant souhait il l'avait enfin! Surveiller Henriette, mme dans
l'endroit o elle se ft le moins attendue  le voir.

Et en effet, l'obsession victorieuse de ce gardien infatigable commenait 
pouvanter la jeune fille, qui cherchait du secours dans l'oeil froid et
impntrable de sa mre.

Ce petit malaise passa pourtant inaperu, grce  l'habitude de dissimuler
qui fait partie de toute ducation mondaine. La Rame remit le joyau 
Henriette, qui n'eut pas pour lui, mme un remercment. Le roi s'entretint
encore quelques secondes de la ressemblance du personnage avec le feu roi.
Les dames se rassurrent, le comte d'Auvergne prit un parti, M. d'Entragues
se promit de jeter  la porte sans rmission le malencontreux jeune homme
qui se permettait d'avoir avec Charles IX un air, ou mme un faux air de
famille et, enfin, la Rame profita de cette pause pour s'loigner de
quelques pas, et continuer, sans tre remarqu, son rle d'observateur.

Henriette, comme si, en se retirant d'elle, ce mauvais gnie lui et rendu
l'esprit et la vie, commena ses saillies; plus hardie parce que le danger
tait plus grand, elle dploya tant de finesse et de mchancet
divertissante que le roi, piquant et gascon comme quatre, se mit  rire et
rendit coup pour coup, pigramme pour pigramme, folie pour folie  cette
sirne toujours l'oeil alerte, toujours prte  la riposte, victorieuse
souvent, vaincue jamais, et qui, plus sre de son terrain, commenait,
comme tout bon gnral aprs une heure d'quilibre dans la bataille, 
faire charger sa rserve pour relever la position et dloger l'ennemi.

Gabrielle avait ri d'abord comme tout le monde; elle avait fourni son mot
sens, dlicat, tendre  la conversation gnrale; mais l'affaire
dgnrant en un duel o Henriette et le roi s'engageaient seuls, elle se
tut comme font les esprits doux et graves auxquels le bruit fait peur, elle
sourit des lvres, puis ne sourit plus, et se contenta d'couter, blouie,
fatigue, gne mme par cet intarissable volcan d'explosions et
d'tincelles.

--La blonde est battue, murmura Marie Touchet  l'oreille de son fils.

Tout  coup l'ombre du frre parleur s'interposa entre le soleil et
Henriette.

--Sire, dit-il, ces jeunes gens que vous avez mands sont l-bas qui
attendent.

--Quels jeunes gens? demanda Henri tout  fait distrait par
l'enchanteresse, et qui peut-tre mme en voulut  frre Robert de l'avoir
troubl, je n'ai mand personne que je sache.

--Ceux que Votre Majest voulait remercier, continua le frre sans
s'effaroucher de l'tonnement du roi.

--Ah! je sais, moi, dit tout bas Gabrielle rougissante  l'oreille d'Henri
IV, ce garde, son ami....


--Trs-bien! trs-bien! s'cria Henri, oui, nos amis, appelez-les, frre
Robert, ils ne sont pas de trop, et je les verrai volontiers avant mon
dpart.

Un religieux partit au signe du frre parleur.

Henri se retourna vers Mme d'Entragues et Henriette:

--Je veux que vous les voyiez; l'un d'eux, surtout, dit-il; l'autre est
dans mes gardes, et n'a rien que trs-ordinaire; mais le bless est ce
qu'on peut appeler un charmant garon.

--Le bless? dirent  la fois plusieurs voix, il est bless?

--Oui; Crillon qui l'aime et le protge,--entre nous, c'est une excellente
recommandation,--l'a fait conduire ici, o ces dignes religieux l'ont
guri et rtabli comme par miracle. Et vraiment, c'est une bndiction du
ciel qu'il ait chapp ainsi  la mort, car la blessure tait, dit-on,
affreuse; n'est-ce pas, frre Robert.

--Un grand coup de couteau dans la poitrine, dit le moine qui, froidement,
promena ses regards autour de lui, sans paratre remarquer ni le
tressaillement d'Henriette, ni la rougeur de sa mre, ni le soubresaut
convulsif que fit la Rame derrire l'arbre qui l'abritait.

--Tenez, mesdames, ajouta le roi, voici ces jeunes gens qui arrivent; jugez
vous-mmes si celui dont je parle n'est pas d'une beaut  rendre les
femmes jalouses.

--Voyons cette merveille, dit Marie Touchet.

--Admirons ce phnix, dit Henriette avec enjouement.

Tout  coup Marie Touchet plit et laissa tomber le verre qu'elle tenait 
la main. Henriette, qui s'tait retourne pour voir plus tt, se leva comme
 l'aspect d'un danger terrible. Elle poussa un cri, et ses doigts crisps
se cramponnrent convulsivement  la table qui retenait tout son corps
cambr en arrire.

Esprance et Pontis, conduits par un servant, dbouchaient de l'alle, et
venaient d'entrer sous le berceau. Esprance, qui marchait le premier,
s'tait inclin pour saluer son hte illustre. Lorsqu'il se redressa, il
vit en face de lui,  trois pas, la figure livide d'Henriette, dont la
terreur roidissait les lvres et dilatait les yeux. Il saisit la main de
Pontis et resta clou au sol.

Au cri de la jeune fille, une rauque exclamation avait rpondu sous les
arbres. La Rame aussi venait de reconnatre le fantme d'Esprance et le
couvait d'un regard pouvant, comme Macbeth regarde l'ombre de Banquo,
comme le remords regarde le chtiment.

Ni M. d'Entragues, ni M. d'Auvergne ne semblaient rien comprendre  cette
scne. Quant au roi, aprs quelques mots vagues adresss  Esprance, il
avait, pour s'instruire, attach ses yeux sur le moine qui, en ce moment,
rejeta son capuchon en arrire, pour mieux dvorer chaque dtail du
spectacle, et sa physionomie curieuse et maligne fit dire  Henri:

--Il faut qu'il se passe ici quelque chose d'extraordinaire, car notre
ancien ami vient d'oublier un instant le rle de frre Robert.

Henriette, aprs avoir essay vainement de dominer son motion, aprs avoir
tent de repousser l'apparition par toutes les forces de sa volont, de sa
nature nergique, ne rsista plus au feu terrible qui jaillissait des
prunelles d'Esprance. Elle chancela, la main qui lui servait d'arc-boutant
flchit, tout le corps s'affaissa, et sans le secours des deux bras de son
pre, elle ft tombe  la renverse.

La pleur de Marie Touchet s'expliqua aussitt par l'tat douloureux de sa
fille, et Gabrielle s'tant avec une vive compassion empare de Mlle
d'Entragues pour lui faire reprendre connaissance, le comte d'Auvergne ne
s'occupa plus que de remettre en bonne voie l'esprit du roi qui faisait
dj des questions embarrassantes.

--Que peut avoir cette jeune fille? disait Henri en regardant frre Robert.
Serait-ce la vue de notre Adonis qui l'aurait ainsi frue d'amour?

--Mademoiselle a vu sans doute quelque norme araigne, dit tranquillement
le moine, ou bien une chenille de celles que nous appelons _hirsuta_; elles
sont communes dans nos jardins.

--C'est cela, s'cria M. d'Entragues en essayant de redresser sa fille et
sa femme, n'est-ce pas, madame, que c'est cela?

--A la bonne heure! dit le roi de plus en plus dfiant  la vue du trouble
gnral.

Marie Touchet balbutia quelques mots sans suite.

--Laissons les dames prendre soin des dames, ajouta Henri. Je vais remonter
 cheval. Que nul ne se drange. Tout le monde est trop occup ici.

--Nous accompagnerons au moins Votre Majest jusqu'aux portes, dirent le
comte et son beau-pre en se faisant force clins d'yeux dsesprs.

Henri baisa tendrement la main de Gabrielle et se mit en route suivi des
deux Entragues et du frre parleur.

Esprance et Pontis, les bras entrelacs, se montraient l'un  l'autre la
Rame immobile  distance, comme un serpent tenu en arrt par un lion.

Deux traits de plume suffiront pour expliquer la position de chacun des
personnages de ce tableau.

Gabrielle suivant des yeux le roi, et regardant avec curiosit soit Mlle
d'Entragues, soit Esprance; Marie Touchet empresse de faire revenir sa
fille; Henriette plus  l'aise depuis que le dpart du roi empchait toute
explication.

Au fond du berceau Esprance et Pontis, et en face d'eux la Rame.

--Voil bien le sclrat, dit Pontis  son ami; il nous brave!

--Tu te trompes, rpliqua Esprance; il est  moiti mort de peur.

--Il faudrait qu'il ft mort tout  fait, M. Esprance.

--Ah! souviens-toi de nos conditions. Pas un mot qui rvle jamais le
secret d'Henriette. Vois sa pleur; vois cet vanouissement, et avoue
qu'elle m'a pris pour un fantme. Crois-tu que je me venge!

--Mdiocrement, dit Pontis.

--Cela me suffit, compagnon.

--Pas  moi, murmura le garde. En tout cas, si vous n'avez rien  demander
 la demoiselle, j'ai encore un compte  rgler avec le garon. Il a voulu
me faire pendre, moi!

--Vous me ferez le plaisir, Pontis, dit svrement Esprance, de laisser
votre pe au fourreau! C'est une affaire qui me regarde seul. Ah! pas de
discussion, pas de coup de tte,--l'pe au fourreau!

--Soit, rpliqua Pontis; il sera fait comme vous le dsirez.

--Tu le promets?

--Je le jure!

--Eh bien! suis-moi, nous allons prendre le drle dans quelque coin, je lui
dirai deux mots qu'il n'oubliera de sa vie.

Pontis, que les pourparlers impatientaient dans cette circonstance, o les
coups lui paraissaient le seul dnoment possible, haussa les paules en
grommelant une diatribe contre ces gnreux absurdes qui sont l'ternelle
pture des lches et des mchants.

Esprance lui prit le bras et commena de marcher avec lui vers la Rame,
dont les joues devenaient plus ples  mesure que ses ennemis
s'approchaient de lui.

Mais avant qu'ils se fussent joints, Henriette, qui avait compris sans
l'entendre chaque nuance de ce dialogue, s'arracha des bras de sa mre et
de Gabrielle. Elle courut  Esprance, lui saisit la main et l'entrana,
par un geste rapide comme la pense, hors du berceau o l'intelligente
Marie Touchet retint Gabrielle. Le champ demeura libre de cette faon 
toutes les explications possibles.

Esprance essaya bien de rsister, mais Henriette, cette fois encore, fut
irrsistible. Pontis ne se sentit pas plus tt libre, qu'il traversa le
jardin  la course et disparut dans le rez-de-chausse du couvent, en se
disant avec une sombre ironie:

--J'ai mon ide, Esprance n'aura rien  dire et l'pe restera au
fourreau!

Ce qu'il allait faire si vite et si loin, nous le verrons tout  l'heure.
Il est certain que la Rame ne s'en doutait pas, et qu'Esprance en le
voyant fuir si vite ne s'en fut jamais dout non plus quand mme son
attention n'et pas t absorbe tout entire par Henriette. Celle-ci, une
fois hors de la porte des voix, arrta Esprance, et le regardant avec des
yeux noys de larmes, qui n'taient pas feintes:

--Pardon! s'cria-t-elle. Oh! pardon, monsieur, vous ne m'accusez point,
n'est-ce pas de l'horrible aventure qui a failli vous coter la vie.

--Je ne vous accuse, assurment, mademoiselle, dit Esprance d'un ton
calme, ni de m'avoir assassin vous-mme, ni de m'avoir jet sous le
couteau.

--De quoi m'accuserez-vous alors?

--Mais il me semble que je ne vous ai rien dit, mademoiselle. Je suis en ce
couvent pour me rtablir. Je ne vous y ai pas appele; vous arrivez par
hasard, vous me voyez, c'est tout simple, puisque j'y suis.

--Vivant! Oh! Dieu merci, ce remords va donc cesser d'empoisonner mes
nuits.

--Enchant, mademoiselle, d'avoir involontairement contribu  vous rendre
le sommeil meilleur. Mais, puisque vous tes rassure, et que dsormais vos
nuits, comme vous dites, vont devenir charmantes, nous n'avons plus rien 
nous raconter. Saluons-nous donc poliment. Pour ma part, je vous tire ma
rvrence.

Tenez, voil madame votre mre qui regarde de ce ct comme si elle vous
rappelait.

--Ma mre! ma mre! il s'agit bien de ma mre. Elle doit tre trop heureuse
que je russisse prs de vous! s'cria Henriette avec furie.

--Comme vous y allez! Une mre si svre, aux yeux de qui vous vous
compromettez  me parler!

Cette ironie fit bondir Henriette comme un coup d'peron.

--Par grce! dit-elle, ne m'pargnez point la colre, les reproches,
l'insulte mme, cela se pardonne chez un homme aussi cruellement offens;
mais le sarcasme, le mpris...oh! monsieur!

--Et pourquoi donc vous honorerais-je de ma colre? rpliqua Esprance.
Jalouse, un poignard  la main, vous m'eussiez trou la poitrine, bien, je
vous redouterais, je ne vous mpriserais pas. Mais vous rappelez-vous cette
femme, cette hyne, cette voleuse, qui s'est penche sur mon cadavre? Vous
l'avez peut-tre oublie, je m'en souviens toujours. Je ne veux, plus avoir
rien de commun avec cette femme. Allez de votre ct, madame, laissez-moi
vivre du mien.

--J'ai t lche, j'ai t vile, j'ai eu peur.

--Que m'importe, je ne vous demande point de justification. Ma blessure est
cicatrise, ou  peu prs; tenez.

Il ouvrit sa poitrine dont la blanche et douce surface tait sillonne par
une cicatrice encore rouge et enflamme.

Elle frissonna et cacha son visage dans ses mains.

--Vous voyez bien, reprit-il, que je n'ai plus le droit de garder rancune 
l'assassin. Souffrance du corps, morsures dvorantes, brlure amre, douze
 quinze nuits de fivre, de dlire, qu'est-ce que cela?...c'est le
payement des heures de volupt, d'ivresse, que ma matresse m'avait
donnes. Nous sommes quittes. Quant  l'me, oh! c'est diffrent. Effaons,
effaons.

Il salua de nouveau et chercha une alle de traverse, elle le retint
avidement.

--Et si je vous aime! s'cria-t-elle, si je vous trouve beau, juste,
sublime, si je m'humilie, si je me dnonce et que je vous avoue, si toute
ma vie est suspendue  votre pardon, si, depuis que vous m'avez quitte,
oh! quitte, comment, hlas! si depuis le terrible moment o je me suis
rveille, quand on n'a plus trouv votre corps, quand ma mre et ce la
Rame maudissaient, menaaient, si, depuis cette infernale nuit, Esprance,
je n'ai pas dormi. Riez, riez.... Si je n'ai pens qu' vous retrouver
vivant ou mort. Mort, pour aller me rouler  deux genoux sur votre tombe et
vous jeter mon coeur en expiation; vivant, pour vous prendre les mains
comme je fais et vous dire: Pardonne, j'ai t infme! Pardonne encore,
j'ai t ambitieuse, j'ai caress les chimres qui desschent le coeur,
pardonne, je suis tantt un dmon, tantt une femme frivole, tantt une
crature capable de tout le bien que ferait un ange. Fais plus que
pardonner, Esprance, toi qui n'es pas compos de fiel et de boue comme
nous autres, aime-moi encore, et je m'lverai par l'amour  une telle
hauteur, que de ces sphres nouvelles nous ne verrons plus la terre o j'ai
t criminelle, o j'ai failli mriter ta haine et ton mpris. Esprance,
je t'en supplie, le moment est solennel! Demain, ni pour toi ni pour moi il
ne serait plus temps. Oubli, espoir, amour!

Il tenait ses yeux fixs sur le gazon comme l'ombre de Didon que suppliait
Ene.

--Tu rpondras, n'est-ce pas? dit-elle. Tu me fais attendre, tu veux me
punir, mais tu rpondras.

--A l'instant, rpliqua le jeune homme d'une voix ferme, et avec un
lumineux regard qui effraya Henriette tant il pntrait dans les abmes de
sa pense qu'elle venait de lui ouvrir. L'amour que vous me demandez, vous
ne l'prouvez pas vous-mme. Ne m'interrompez point. C'est un reste de
jeunesse, un des derniers attendrissements de la fibre que l'ge n'a pas
encore eu le temps de ptrifier tout  fait. Cet amour n'est autre chose
que votre repentir d'avoir caus la mort d'un homme. Cet attendrissement,
c'est le rsultat de la peur que vous a cause mon fantme.

--Oh! vous abusez de mon humiliation.

--Nullement, je vous dis la vrit; c'est un droit que j'ai pay cher. Je
n'en profiterais mme pas, croyez-le bien, si je n'esprais que le miroir
brutalement prsent attirera votre attention sur la ralit dsolante de
votre image, et vos progrs dans le bien, si vous en faites, serviront 
d'autres, je m'en applaudirai de loin. Quant  moi, que vous dites aimer,
et que vous sollicitez de vous aimer encore, j'en suis pour le moins aussi
incapable que vous-mme. Cet amour que j'avais, tait une sve exubrante
qui a tari avec mon sang. Peut-tre et-il survcu, si quelque racine en
et t plante dans le coeur, mais, je vous le dclare,--et cela sans
chercher des mots qui vous choquent, je les vite au contraire
soigneusement,--en appuyant la main sur ce coeur tant de fois joint au
vtre, je ne sens rien qui batte, rien que le mouvement rgulier et banal
d'une vie tenace, il faut le croire, puisqu'elle a rsist  un si rude
assaut. Je ne vous aime plus, mademoiselle, et je ne crois pas en
conscience que vous soyez fonde  me le reprocher.

Henriette, les sourcils contracts par une souffrance inexprimable, tenta
pourtant un dernier effort.

--Au moins, dit-elle, puisque vous me rduisez  demander l'aumne, au
moins faut-il que je fasse valoir mes titres  votre charit. Tout 
l'heure vous voquiez des souvenirs qui m'ont fait tressaillir. Ce temps 
jamais vanoui de l'amour, ces heures d'treintes o votre coeur, glac
aujourd'hui, battait si fort, ne plaideront-ils pas pour moi? Et au lieu de
rpter avec moi: Oubli et amour; ne consentirez-vous pas  me tendre la
main en rptant: Oubli et amiti!

Esprance attacha son regard sincre sur l'oeil noir et profond
d'Henriette. Il y lut une sorte d'avidit sinistre. Peut-tre cette femme
tait-elle en ce moment sincre comme lui; mais Dieu, qui lui avait donn
le pouvoir de brler, d'entraner les coeurs, lui avait refus la douceur
qui persuade, le charme qui endort les dfiances. Si Esprance n'et pas
t l'esprit noble et choisi par excellence, on et pu croire qu'il ne
pardonnait pas  Henriette d'avoir tant surfait l'amour pour arriver 
l'amiti.

--Eh bien, rpliqua-t-il lentement, j'ai le regret de ne pouvoir encore
vous satisfaire, je ne suis pas de votre opinion quant aux degrs que vous
tablissez; l'amiti vaut  mes yeux autant que l'amour, sinon plus; elle
n'est pas le reste us, fan, racorni de l'autre. Pour accorder de l'amiti
 quelqu'un, il faut que je sois absolument sr de cette personne. Pour
aimer d'amour, je ne prends mes informations que dans des yeux, une taille,
un pied, un sein qui me sduisent. Je vous ai aime, je ne m'en repens
point, mais je ne serai jamais un ami pour vous, n'y pensons pas plus qu'
l'autre chose.

Elle plit et se redressa.

--Cette fois, dit-elle, vous ne mnagez mme plus en moi la position ni le
sexe. Vous m'insultez comme si j'tais un homme.

--Vous n'en pensez pas un mot. Ma nature n'est ni provocante ni hargneuse,
vous le savez.

--En quoi mon amiti peut-elle vous nuire?

--En quoi la mienne peut-elle vous servir?

--Ne ft-ce que pour les jours o le hasard nous rapprochera.

--Oh! ces jours-l, mademoiselle, deviendront de plus en plus rares. Nos
astres ne gravitent pas dans le mme sens. Et puis, c'est chose facile:
lorsque nous nous rencontrerons, comme vous savez que je ne suis pas mort,
vous n'aurez plus cette motion dsagrable; je n'aurai plus cette premire
surprise assez naturelle, nous nous tournerons civilement le dos ou nous
nous saluerons plus civilement encore, si vous y tenez.

--Je n'y tiens pas, si j'y tiens seule, dit Henriette avec une hauteur qui
prouva bien vite  Esprance que le vernis de douceur n'tait point pais
sur cette rude corce. Ainsi, je suis refuse, bien refuse, monsieur? |

Esprance s'inclina.

--Sur tous les points?

Il s'inclina encore.

--Il ne nous reste plus, dit Henriette les dents serres, qu' causer
d'affaires.

Il la regarda d'un air surpris.

--Oui, monsieur. Un refus d'amiti signifie promesse de haine. Vous me
hassez, soit!

--Je n'ai pas dit cela, mademoiselle, et j'ai dit tout le contraire. Je
rpte ma profession de foi: Pas d'amour, pas d'amiti, pas de haine....

--Phrases! subterfuges! subtilits auxquelles je suis intresse  ne me
pas mprendre. Ne me regardez pas de cet oeil tonn. Vous n'tes pas plus
tonn que je n'tais amoureuse tout  l'heure. Nous jouons une partie,
n'est-ce pas? eh bien, cartes sur table. Puisque vous allez tre libre,
puisque je renonce bien compltement  vous, votre intention ne saurait
tre de me retenir votre esclave?

--Mon esclave?

--Je la suis. Vous tenez un bout de chane qui gnera perptuellement mes
allures, ma libert, ma vie, une chane qui me dshonore! Rompez-la,
monsieur, lchez-la!

--Je fais tous mes efforts pour comprendre, dit Esprance, et je n'y
parviens pas.

--Je vais vous aider. L'amant qui conserve des gages de sa liaison avec une
femme, peut perdre cette femme, n'est-ce pas?

--Ah! s'cria Esprance, je comprends.

--C'est heureux.

--Votre billet, n'est-ce pas?

--Vous allez me rpondre que vous ne l'avez pas sur vous.

--D'abord.

--Je le crois. Envoyez quelqu'un  Ormesson avec ce billet. Je remettrai en
change les diamants que vous avez oublis chez moi.

--Inutile, mademoiselle, dit froidement Esprance, je n'enverrai pas
chercher ces diamants, jetez-les dans la rivire, grenez-les par les
chemins, renvoyez-les-moi pour que je les donne aux pauvres, faites-en ce
que bon vous semblera. Quant au billet....

--Eh bien!

--Vous ne le reverrez jamais. Il me plat non pas de vous tenir esclave,
comme vous disiez, ou de vous faire rougir  mon passage. Oh! je vous
promets, je vous jure de tourner  droite quand je vous verrai  gauche.
Mais, mademoiselle, il me plat de garder contre vous cette arme terrible.

--C'est lche! s'cria Henriette avec, un regard effrayant.

--Si j'en crois vos yeux, c'est plutt tmraire.

--Vous ne voulez pas me rendre ce billet?

--Non.

--Eh bien! je vous le prendrai.

--Tant que vous ne m'aurez pas fait assassiner, tant que je serai debout,
tant qu'il me restera une goutte de sang pour me dfendre, je vous en
dfie.

--Encore une fois, rflchissez! Esprance haussa les paules.

--N'ayez donc pas peur de moi, dit-il avec srnit; vous voyez bien que je
n'ai pas peur de vous.

--Oh! malheur, murmura la jeune fille avec un geste terrible. Adieu! je ne
vous dirai plus qu'un mot. Esprance, je vous hais! prenez garde!

--Vous en avez dit deux de trop, rpondit Esprance, tandis qu'Henriette
regagnait rapidement le berceau.

Elle prit le bras de sa mre, ne salua pas mme Gabrielle qui s'informait
de sa sant, et tranant avec une vigueur inoue la majestueuse Marie
Touchet  la rencontre de M. d'Entragues et du comte d'Auvergne, qui
revenaient au berceau aprs avoir assist au dpart de Henri IV, elle
rpta plus de dix fois:

--Partons! partons!

Cependant elle jetait  droite et  gauche des regards inquiets.

--Que cherchez-vous dit le comte d'un ton bourru, est-ce que votre syncope
va vous reprendre?

--Maladroite syncope! murmura M. d'Entragues.

--Je cherche la Rame, dit Henriette d'un ton farouche.

--Il s'agit bien de la Rame, rpondirent les deux courtisans de mauvaise
humeur. Demandez-nous donc plutt ce qu'a pens le roi de votre
vanouissement.

--Le roi, dit vivement Marie Touchet, sait bien qu'une jeune fille peut
avoir des crises nerveuses.

--Et d'ailleurs, qu'importe, interrompit fivreusement Henriette. Il me
faut la Rame.

Un jardinier qui travaillait dans le parterre entendit la question. Il
avait vu le jeune homme attendre et guetter longtemps prs du berceau
tandis qu'Henriette causait avec Esprance.

--Ne cherchez-vous pas le gentilhomme en habit vert qui tait l tout 
l'heure? dit-il.

--Prcisment.

--C'est qu'on est venu l'appeler voil dix minutes.

--Qui donc?

--M. de Pontis, le garde du roi, qui loge ici.

--Ah! murmura Henriette.

--Oui, le jeune homme ple regardait l-bas au fond, du ct du berceau;
alors M. de Pontis s'est approch, lui a frapp sur l'paule. L'autre s'est
retourn vivement, je ne sais pas ce qu'ils se sont dit, mais ils sont
partis ensemble et d'un bon pas encore.

--C'est bien, c'est bien, dit Marie Touchet en serrant le bras de sa fille,
on le retrouvera. Partons.

Toute la famille disparut sous le portique.

Esprance,  bout de forces, tait tomb sur un banc.

Il cherchait des yeux Pontis, car il se sentait dfaillir.

Gabrielle tait retourne auprs de son pre.

Soudain, un bruit pareil  celui du sanglier qui crase un taillis rveilla
le ple jeune homme; il vit ou plutt il devina Pontis sous les traits d'un
fou gar, essouffl, corch, en haillons, tremp de sueur, qui faisait
irruption dans le berceau par la charmille, et qui, l'embrassant 
l'touffer, lui dit d'une voix rauque:

--Adieu... bientt, mille compliments aux bons frres.

Et il s'enfuyait. Esprance le saisit par un des lambeaux de son pourpoint
et s'cria:

--Au nom du ciel! qu'y a-t-il, et dans quel tat t'es-tu mis?




IV

CHIEN ET LOUP


Voici  quoi Pontis avait employ son temps.

Aprs sa conversation avec Esprance, nous l'avons vu disparatre.
Cependant la Rame, d'abord menac par les regards hostiles des deux amis,
s'tait trouv tout  coup libre et seul,  partir du moment o Henriette
avait pris le bras d'Esprance.

Le jardinier ne s'tait pas tromp. La Rame suivait avec une anxit bien
grande chaque mouvement de la jeune fille chaque geste d'Esprance. De quoi
pouvaient-ils parler? Comment s'tait-elle si vite remise de son motion,
elle, une femme, tandis que lui, fort et hardi, tremblait encore  l'aspect
de sa victime chappe  la mort?

La tte de la Rame se brouillait dans la contexture de toutes ces
intrigues. Il ne pouvait suivre  la fois ni le gnie astucieux des
Entragues, ni le gnie primesautier de la turbulente Henriette, et lorsque
tout cela se compliquait de la prsence d'Esprance, des serrements de
mains que lui prodiguait la jeune fille, de la patiente complaisance de
Marie Touchet, la Rame n'y comprenait plus rien. Le comte d'Auvergne, le
roi, Esprance, Ormesson, Saint-Denis, Bezons, dansaient comme des visions
de fivre dans son cerveau vide, et, rellement, c'tait trop d'impressions
diverses pour la force d'une seule crature. La jalousie, la haine, la peur
et le fanatisme religieux eussent suffi isolment  tourner quatre
cervelles.

Le jeune homme s'appuyait donc  son arbre comme un captif  son poteau, et
il attendait que le jour et le calme pntrassent en matres dans son
intelligence, dj mme une ide lui apparaissait distincte, celle de
marcher vers les deux interlocuteurs, Henriette et Esprance, de ramener
celle-l prs de sa mre, et d'en finir avec celui-ci par une explication
dcisive. Ce parti souriait  ses instincts de brutale domination.
Henriette, subjugue par la peur d'un scandale, cderait facilement, elle y
serait contrainte par sa mre. Quant  Esprance, on lui proposerait
d'effacer ce coup de couteau par un coup d'pe lorsqu'il serait tout 
fait guri.

Soudain une main s'appuya sur l'paule du jeune homme. Il se retourna et
vit  un pied de son visage le visage souriant et narquois de Pontis.

C'tait la seconde fois qu'il voyait en plein soleil cette ple et bizarre
figure. Dans leur rencontre nocturne  Ormesson, l'ombre les avait empchs
de se bien saisir l'un l'autre. Tout  l'heure au bras d'Esprance, Pontis
n'avait t aperu qu' travers un rideau de feuillage. Ils ne s'taient
donc bien rellement trouvs face  face qu'au camp de Vilaines et dans le
jardin du couvent des Gnovfains.

Ce que disait  la Rame la figure de Pontis, beaucoup de lignes ne
russiraient pas  l'exprimer, cependant un seul regard le traduisit.

La Rame se retourna la main sur la garde de l'pe.

--Je vois, lui dit Pontis, que vous m'avez compris tout de suite: c'est un
plaisir d'avoir affaire aux gens d'esprit.

--Monsieur, rpliqua la Rame, je n'ai pas d'esprit du tout, et ne veux pas
perdre de temps  essayer d'en faire. Vous avez  me parler, je suis prt.

--Cette phrase vaut toutes les oraisons et harangue de l'antiquit, dit
Pontis.

--Mais, interrompit l'autre, vous ne supposez pas que je vais tirer l'pe
comme cela, en plein air,  deux pas des dames.

--Bon! Cela vous gne-t-il? Monsieur de la Ram, vous seriez donc bien
chang depuis le dernier jour o nous nous sommes vus. Ce jour-l, sans
reproche, vous avez tir le couteau dans la poche mme de deux dames.

La Rame avec son regard venimeux:

--Criez cela bien haut, dit-il, vous me prouverez que vous cherchez  tre
entendu, pour qu'on nous empche de nous battre.

--Erreur! il ne peut y avoir entre nous de scandale, monsieur; mon ami, qui
est l-bas, me l'a dfendu absolument. Il n'y aura qu'une muette
explication. Si cependant vous refusiez de me suivre, oh! alors je
prendrais un parti violent.

--Je vous rpte que le lieu est mal choisi.

--A qui le dites-vous. Aussi j'en ai choisi un autre.

La Rame tressaillit.

--Marchons! dit-il.

Puis, se ravisant:

--O allons-nous?

--Vous aurez remarqu, rpliqua Pontis, que tout  l'heure, au lieu de
venir droit  vous, j'ai pris le travers du jardin.

--Je l'ai vu.

--A la faon dont je courais, vous avez d vous dire: que Pontis n'est pas
un sot, il va prparer quelque chose pour moi.

--J'ai eu cette ide.

--Je vous rpte que vous tes plein d'esprit. Venez donc sans avoir l'air
de rien. Tenez, marchons comme deux amoureux qui devisent; comme les deux
amoureux de l-bas; chemin faisant, je vous expliquerai mes petites
finesses.

La Rame frissonna d'tre oblig de quitter Henriette dont l'entretien avec
Esprance atteignait en ce moment le maximum de l'animation. Mais Pontis le
tenait galamment par le bras et le conduisait vers les btiments du
couvent. Il fallait marcher.

--Voyez-vous, dit Pontis, j'habite ce couvent depuis assez de temps pour en
avoir sond, visit, vent tous les bons coins et les cachettes; je ne
saurais vous dtailler tout ce qu'il m'a fallu d'artifices pour me glisser
soit dans les offices, soit dans la cuisine, afin de drober,  l'insu du
frre parleur, les potages, bouillons, cuisses ou blancs de volaille, qui
m'ont ainsi redress, fortifi, enlumin le pauvre Esprance. Vous lui avez
tir tant de sang!

--Vous pourriez bien marcher sans tant de verbiage, grommela la Rame.

--C'est pour que la route vous semble moins longue. Je rponds d'ailleurs 
votre question: O allons-nous? eh bien, nous allons gagner un petit degr
derrire la cuisine, tourner le long de l'office, puis autour de la
chapelle, descendre  l'tage souterrain o se trouvent les bchers.
Rassurez-vous, les caves sont plus bas. Le couvent est suprieurement bti,
monsieur; il y a trois tages de caves.

A ce moment, en effet les deux jeunes gens pntraient dans le corridor o
commenait l'escalier annonc par Pontis, et que peut-tre nos lecteurs se
rappelleront pour y avoir vu descendre le frre parleur et M. de Liancourt.

C'tait, en effet, un endroit dsert, sans communication utile, et qui
prenait son jour ou plutt son crpuscule par les soupiraux d'une cour
intrieure.

La Rame s'arrta sur le point de descendre.

--Comme nous n'allons pas sans intention dans cet endroit, monsieur, dit-il
 son guide, comme ces intentions ne sont pas caressantes, vous trouverez
bon que je prenne mes prcautions.

--Comment donc, monsieur, lesquelles?

--Je tire d'abord mon pe.

--Comme vous voudrez, moi je laisse la mienne au fourreau.

--Ensuite, vous, passez le premier.

--Oh! mais, monsieur, c'est beaucoup exiger, dit Pontis. Car enfin, je
suppose que le pied vous manque, et que sans mauvaise volont aucune, vous
tombiez sur moi, vous tendrez la main pour vous retenir, et cette
diablesse d'pe que vous tenez  la main m'entrera dans le corps, ce qui
vous chagrinerait et moi aussi. Non, prenons d'autres arrangements.

--Sais-je, moi, si vous n'avez pas prpar quelque pige dans cette
obscurit?

--Vous avez raison, cela peut se supposer. Eh bien, gardez votre pe nue
si bon vous semble. Mais pour vous prouver mon dsir de vous tre agrable,
partageons le diffrent par la moiti: vous aurez les deux pes, voici la
mienne, et vous descendrez le premier. Cela vous va-t-il? Si l'escalier
tait assez large nous descendrions de front, mais il ne l'est pas.

La Rame prit les deux pes avec une satisfaction froce, et il se mit 
descendre  reculons, les pes sous le bras, l'oeil avidement fix sur le
moindre mouvement de son adversaire.

Ils arrivrent ainsi dans un corridor long et sabl de sable fin; il y
rgnait une fracheur charmante. Le jour qui descendait par les guichets
tait bleutre, et se jouait en tons blafards sur les vieux murs.

--Voyez! s'cria Pontis, si l'on n'est pas ici  merveille. La porte que
vous voyez l, et dont l'imposte est garnie de barreaux de fer, c'est sans
doute une cave  vins fins.

--EU bien, faisons vite, dit la Rame; Mais le corridor est trop troit,
nos pes toucheront les murailles  chaque parade.

Pontis, avec un sourire trange:

--C'est assez large pour ce que j'en veux faire, s'cria-t-il. Mesurons
d'abord les pes.

--Que de formalits, dit la Rame; on dirait que vous cherchez  gagner du
temps; les voici, ces pes, mesurez.

Il les tendait en disant ces mots. Pontis les saisit toutes deux ensemble
et les jeta derrire lui  plus de dix pas.

--Que faites-vous? s'cria la Rame, reculant effray.

--Ah! lui dit Pontis, qui tout d'un coup changea de physionomie et de
langage, tu crois que je tirerai l'pe contre toi! Parce que je t'ai
appel homme d'esprit, tu t'es laiss amener ici, triple imbcile! Des
pes!...ah! bien oui! As-tu ton petit couteau sur toi?

--Monsieur! s'cria la Rame, je vais appeler.

--Essaye, dit Pontis, qui d'un bond lui sauta  la gorge et le colla sur la
muraille.

Mais la Rame tait vigoureux, la frayeur doublait ses forces, il fit un
effort surhumain et s'chappa des poignets nerveux qui avaient commenc 
l'trangler.

--De prs ou de loin, dit Pontis en marchant sur lui les mains crispes, je
t'atteindrai! Tu as beau reculer, le corridor n'a pas d'issue.

La Rame, effrayant  voir, se pelotonna comme un chat sauvage qui prpare
son lan.

--Je ne te prends pas en tratre, ajouta Pontis; regarde cette porte et les
barreaux de fer. Tu les vois; remarque la corde qui s'y balance. Eh bien!
je suis venu l'attacher l tout  l'heure. C'est la surprise dont je te
faisais fte.

--Misrable! hurla la Rame.

--De quoi te plains-tu, tu as vingt ans, moi aussi; je suis petit, tu es
grand, nous n'avons pas d'pe ni l'un ni l'autre; tu m'as voulu faire
pendre, je veux te pendre  mon tour; seulement tu as une chance que je
n'avais pas au camp; si le prvt m'et tenu, je ne pouvais faire
rsistance, tandis que si tu veux bien rsister, tu peux avoir la
satisfaction de m'accrocher  la corde que je te destinais. Je t'avoue que
je n'en crois rien, et j'espre bien que je serai le plus fort comme 
Ormesson tu as t le plus tratre. Allons! tiens-toi bien! dfends ton
cou! allons! gratigne, mords...c'est le combat du chien Pontis contre le
loup la Rame!

Il n'avait pas achev que son adversaire s'tait prcipit sur lui avec la
rage et la vigueur du loup auquel on l'avait compar. Ce fut un terrible
spectacle. Ces deux hommes enlacs, tordus, gaux en courage, sinon en
vigueur, luttrent pendant quelques minutes qui puisrent leurs forces et
ne firent qu'accrotre leur fureur. Cependant la Rame, plus grand et
peut-tre plus industrieux, roula sous lui Pontis qu'il maintint terrass,
grce  l'appui que ses longues jambes et ses poignets surent prendre sur
les deux murailles. Mais alors Pontis se ramassa en boule, saisit la Rame
par le milieu du corps, le lana en l'air comme et fait une catapulte, et
le voyant tourdi du choc, il le trana vers la corde  laquelle il
l'accrocha par le noeud qu'il avait prpar. Ni ongles, ni dents, ni coups
de pieds dsesprs, ne rebutrent le garde. En vain le vaincu lui
arracha-t-il des poignes de son paisse crinire, en vain lui dchira-t-il
les flancs et le visage  coups d'peron, Pontis tira la corde et hissa
jusqu' l'imposte le misrable la Rame, qui perdit bientt la vue et la
parole.

Mais alors, n'en pouvant plus, et arriv  cet tat d'exaltation nerveuse
o les sens peroivent toute impression dcuple, Pontis entendit des pas
dans l'alle du jardin que longeait ce corridor, il crut voir une ombre se
pencher  l'un des soupiraux, il crut mme entendre sortir de la porte un
cri ou un frmissement d'horreur, et c'est alors qu'il remonta l'escalier
en trbuchant  chaque marche, et nous l'avons vu arriver aveugle, sourd,
bris, sanglant, jusqu'au berceau o son ami l'attendait.

Esprance, en voyant ce dsordre affreux, fut frapp de la seule ide qui
pt l'expliquer  ses yeux.

--Tu as rencontr la Rame? dit-il.

--Sambioux! je crois bien.

--Qu'en as-tu fait? O est ton pe?

--Nous causerons de cela plus tard. Dpche-toi de m'embrasser; donne-moi
une ou deux pistoles, et dieu! Il ferait mauvais ici pour moi.

--Parle, au nom du ciel! tu t'es battu avec ce misrable?

--Moi, pas du tout, c'tait dfendu.

--Il t'a battu alors?

--Allons donc, non; c'est un petit malheur qui m'est arriv; nous
discutions ensemble....

--Au sujet d'Henriette?

--Jamais, c'tait encore dfendu; nous discutions sur je ne sais plus quoi,
tout  coup il s'est pris dans quelque chose qui tranait....

--Dans quoi donc, mon Dieu?

--Je crois que c'tait une corde. Il est entt, je le suis, il a tir de
son ct, moi du mien, de telle faon que j'aime mieux m'en aller. Adieu.

--Tu l'as tu, malheureux!

--J'en tremble. Adieu. Excuse-moi prs de cet excellent frre Robert;
dis-lui que j'ai horreur des confrontations, des interrogatoires, des
procs-verbaux.

--Tu me laisses?

--Tu es grand garon, et la nouvelle marie te servira de garde-malade.
Embrassons-nous.

En achevant ces mots il s'enfuit. Puis ayant couru dix pas fit une glissade
pour s'arrter et revint dire:

--Je retourne prs de M. de Crillon, je me confesserai  lui et il aura de
l'indulgence.

Trois minutes aprs, il avait saut par dessus une haie, puis par-dessus le
mur et n'tait plus dans le couvent.

Esprance, demeur seul, se demandait avec effroi quel parti lui restait 
prendre; il voulait aller trouver le frre Robert, il voulait tout lui dire
et tout excuser lorsque Gabrielle revint et poussa un petit cri  l'aspect
du bouleversement qu'elle remarqua sur les traits du jeune homme.

--Je suis sre, s'cria-t-elle, que la conversation de Mlle d'Entragues
vous a fait plus de mal que de bien.

--Je crois que oui, madame, dit Esprance,  qui le son de cette douce voix
et l'enjouement de ce suave regard fit l'effet d'une musique aprs l'orage,
d'un rayon de lune aprs l'clair.

--Je voudrais tre assez votre amie, ajouta Gabrielle, pour savoir ce
qu'elle vous disait avec tant de vhmence. Vous tiez bien ples tous les
deux.

--Moi, d'abord, je suis toujours ple.

--Sans doute; mais elle? Enfin, je sens que ma curiosit vous gne;
excusez-moi.

--Oh! madame, rpondit Esprance en serrant avec reconnaissance les doigts
effils qui venaient de presser les siens, vous n'tes ni curieuse, ni
gnante; mais vos yeux sont si limpides, votre me s'y reflte si pure que
je craindrais de souiller ce beau cristal en y versant mes noirs chagrins.

--Vos chagrins! cette femme vous fait souffrir!

--Elle m'a fait souffrir, mais c'est fini.

--En partant, elle semblait vous menacer. Tenez, je m'accuse, mais tout en
feignant d'couter sa mre, c'est elle que j'ai coute; elle vous a dit:
Prenez-garde!

--Il est vrai.

--Eh bien! j'ai eu peur pour vous, et je me suis promis, aussitt que
j'aurais fait ma paix avec mon pre, de revenir pour que vous me rassuriez.

--Merci, madame.

--Car nous sommes amis, n'est-ce pas? Vous m'avez rendu un service....

--Un si grand service, madame, dit Esprance en souriant, qu'il doit 
jamais me mriter votre reconnaissance. Et malgr le serment que je m'tais
fait de ne plus jamais sourire aux gracieusets d'une femme, votre offre me
sduit, je l'avoue, et je tenterai une dernire preuve. J'accepte. Toute
mon me vole au-devant de votre amiti.

--C'est conclu. Vous me direz toujours la vrit; vous me donnerez des
conseils. Lorsque je souffrirai aussi, vous me consolerez.

--Hlas! dit tristement Esprance, vous aurez peut-tre bien besoin que je
vous console.

--Pourquoi? demanda Gabrielle, effraye.

--Parce que...parce que vous tes entre dans le mme chemin que cette
femme dont nous parlons! parce que vous lui faites obstacle, et que tout ce
qui la gne....

--Eh bien!

--Elle le foule aux pieds, sans daigner dire comme  moi: prenez garde!

--Oh! alors vous me dfendrez!

--Je ne serai plus l, madame; il faut que j'aie quitt cette maison ce
soir.

--Vous! dit Gabrielle en plissant, car elle venait de sentir son coeur
habitu  cette amiti d'un jour.

--O va mon ami il faut que j'aille, rpliqua le jeune homme, pour viter
d'pouvanter une femme par ses terribles confidences.

--Mais il part donc, M. de Pontis?

--Il est parti.

--Oh! mon Dieu! murmura Gabrielle. En tous cas, on se retrouve, nous nous
retrouverons.

--Je n'irai pas o vous serez. Vous allez briller, vous allez rgner,
madame; l'clat qui vous attend blouirait mes yeux.

Elle baissa la tte en rougissant.

--Quoi, dit-elle d'une voix faible et harmonieuse comme un chant lointain,
cette belle amiti promise tout  l'heure est morte dj! Oh! monsieur,
c'est qu'elle n'tait pas ne!

Esprance fit un mouvement pour rpondre; mais comme il rencontra les yeux
de Gabrielle et que ces yeux lui eussent arrach plus de paroles qu'il n'en
voulait dire, il se dtourna et ne rpondit rien.

Soudain il vit au bout de l'alle apparatre frre Robert toujours enfoui
sous son capuchon.

--Madame! s'cria-t-il, il faut que je vous quitte; je dois tout avouer 
ce bon religieux, et aprs, il me faudra partir, trop heureux si l'on ne me
chasse point d'ici avec horreur.

--Mon Dieu! mais qu'est-il arriv? dit Gabrielle en suivant Esprance  la
rencontre de frre Robert.

--Une dernire grce, madame, n'coutez pas ce que je vais dire.

--Vous m'effrayez tout  fait, murmura-t-elle.

--Pourquoi vous effrayer? dit la voix perante de frre Robert qui,  cette
distance, avait entendu.

--Monsieur prtend qu'il veut partir d'ici, rpondit Gabrielle.

Esprance tremblait.

--A quel propos? dit tranquillement le moine. Monsieur n'est pas guri, et
nos soins lui sont encore ncessaires.

--Voyez-vous! s'cria Gabrielle, vous restez! nous restons!

Le moine saisit cette parole au passage.

--Madame, vous retournez ce soir  Bougival, dit-il. M. d'Estres vient
d'en faire prvenir notre rvrend prieur. Les chemins sont libres et vous
ne devez plus avoir aucune raison de rester ici.

Gabrielle plit  son tour.

--Mais mon pre ne m'en a rien dit, balbutia-t-elle; mais le roi me croit
ici. mais si M. de Liancourt revenait....

--M. de Liancourt ne revient pas, interrompit gravement le moine. Quant aux
dangers que vous pourriez courir, je crois qu'ils ne sont plus  Bougival.

En disant ces mots, frre Robert laissa tomber son vague regard comme un
rayon lumineux qui fit rougir Esprance et Gabrielle.

Ils se salurent. L'un, suivi du moine, retourna vers sa petite chambre;
l'autre regagna le btiment neuf. Leurs deux soupirs n'en firent qu'un 
l'oreille du frre parleur.




V

LES BILLETS D'ABSOLUTION


Les amis du roi ne s'taient pas tromps. Son abjuration avait enlev aux
ligueurs leur dernier prtexte. Le peuple de Paris, sachant le roi
catholique, ne se gna plus pour tmoigner hautement combien il prfrait
le joug d'un roi franais  l'occupation espagnole.

Cette ville affame, puise, avait dpens depuis cinq ans toute sa force
et tout son esprit.  Paris, quand on a si longtemps cri, chant, promen
des pigrammes et des anagrammes, on se demande si le sujet en valait la
peine; on cherche en quoi Mayenne vaut mieux que Crillon, Philippe II que
Henri IV, et le procs est perdu pour les mousquets devant les chansons.

Mais l'Espagnol ne voulait pas perdre le procs; Mme de Montpensier non
plus. C'taient donc  Paris de grandes agitations depuis le coup
retentissant que le roi venait de frapper.

Un matin, Paris se rveilla cern par de nouvelles troupes espagnoles,
wallonnes et italiennes. On annonait fastueusement l'arrive de chariots
remplis de doublons, pour allcher les rentiers et les pensionnaires. Et
c'tait entre les Espagnols triomphants et les ligueurs enchants un
change de civilits et des accolades  n'en plus finir.

M. de Brissac, qui tenait soigneusement les portes fermes, reut bientt
la visite du duc de Feria, chef des troupes espagnoles, suivi d'un cortge
trop nombreux pour tre rassurant.

Le gouverneur de Paris, derrire ses rideaux, avait vu entrer dans la cour
de sa maison cette troupe empanache, brode et pommade, dans laquelle se
faisait remarquer notre vieille connaissance, le seigneur Jos Castil,
capitaine de l'une des portes de Paris.

Au premier mot que lui rapportrent ses huissiers, il donna ordre qu'on
introduisit les Espagnols.

Nous savons que M. de Brissac avait soulev des dfiances, que sa dernire
aventure avec Jos Castil avait encore envenimes. Cette visite matinale,
dont il souponnait le but, le trouva nanmoins poli et impassible.

Il alla recevoir gaiement les Espagnols et les introduisit dans sa salle de
crmonie, feignant de ne remarquer ni l'air embarrass du duc de Feria, ni
les sournois coups d'oeil que don Jos, rest en arrire, changeait avec
l'tat-major espagnol.

--Eh bien! s'cria-t-il, messieurs, que dit-on? qu'il arrive du renfort?

--Et de l'argent, monsieur, rpondit le duc en s'approchant de Brissac.

--L'un et l'autre sont les bienvenus.

--Vos portes cependant sont fermes, dit M. de Feria.

--On les ouvrira, s'cria Brissac gaiement. Ce que nous avons  craindre,
c'est que le convoi d'argent ne soit un peu corn, s'il faut qu'on
nourrisse tout ce peuple qui a faim.

--Ce n'est point  nourrir les Parisiens, monsieur, que le roi Philippe
prtend employer les doublons d'Espagne, rpondit M. de Feria d'un ton
presque sec. Mais Brissac tait dcid  ne pas se formaliser.

--Tant pis, rpliqua-t-il, des estomacs creux se battent mal, et vous savez
qu'il faudra en dcoudre. Le roi de Navarre approche, il resserre chaque
jour ses lignes autour de Paris. Il va l'assiger.

--Nos renforts suffiront  contenir les assigeants et mme  donner du
courage aux assigs, interrompit le duc.

--Vous me rjouissez avec toutes ces bonnes paroles, dit le gouverneur;
mais voudriez-vous me faire la grce de me confier  quoi est destin
l'argent qui nous arrive?

--A deux choses: la premire  payer nos soldats; la seconde  lever les
derniers scrupules de quelques membres du parlement.

Brissac fit un mouvement de surprise qui fit dire  l'Espagnol:

--Qu'prouvez-vous donc, monsieur?

--J'prouve un tonnement des plus vifs. Vous avez l'intention d'acheter le
parlement et vous promenez comme cela l'argent devant tout le monde? Vous
avez donc l'intention que votre ngociation ne russisse pas?

--Pourquoi chouerait-elle?

--Parce qu'un homme qu'on achte n'aime pas que la vente de son honneur et
de sa conscience soit affiche en pleine rue. Moi j'aurais cru plutt autre
chose.

--Quoi donc?

--J'aurais cru que cet argent, ainsi promen, servirait  ameuter la
populace contre le parlement qui rsiste.

--Je ne comprends pas bien, dit le duc troubl par l'habile manoeuvre de
Brissac.

--Je vais me faire comprendre, ajouta de son air souriant le gouverneur,
sr d'avoir touch juste. Le parlement de Paris est plein d'honneur, de
loyaut, de patriotisme  sa faon, monsieur,  sa faon. Il prtend que le
vritable matre de la France doit tre un Franais. Utopie de robins,
monsieur. Il en rsulte qu'il a fait traner jusqu'ici toutes les
ngociations de l'Espagne tendant  donner la couronne  l'infante. Vous
n'tes pas sans avoir remarqu cela.

--Eh bien, monsieur, que concluez-vous?

--Je conclus que le temps se passe, que l'argent de votre gracieux matre
est dpens, puisqu'il a fallu en faire venir d'autre. Bon nombre
d'Espagnols gisent plus ou moins enterrs sur tous les champs de bataille
de France, il a fallu aussi en faire venir d'autres. Cependant, au lieu
d'avancer, votre but se recule; l'ennemi, c'est le roi que je veux dire,
fait chaque jour des progrs: il a t vainqueur assez brillamment dans
plusieurs rencontres. Son abjuration n'est pas d'un maladroit: il vient, il
vient peu  peu. Que faire?

--Comment, que faire? s'cria le duc de Feria avec une raideur de blaireau
qui se prend le col dans un pige.

--Pardon! vous ne saisissez pas bien ma pense, l'expression vous chappe.
En franais, que faire signifie: Que ferez-vous?

--C'est ce que dirait un politique, un royaliste; mais moi, Espagnol, je ne
puis dire cela. Je sais bien ce que je ferai.

Brissac se mordit les lvres et se gratta le nez; ce fut sa seule
concession  la dvorante dmangeaison qu'il prouvait de jeter ce fanfaron
gourm par les fentres.

--Si vous savez ce que vous ferez, mon cher duc, dit-il, moi je ne le sais
pas, et j'ai cru un moment que vous me faisiez l'honneur de me visiter pour
me le dire.

--Je venais vous demander pourquoi les portes de Paris sont fermes?

--Elles le sont toujours, monsieur, vous le savez mieux que personne,
puisque vous y avez des Espagnols.

--Vos Franais ont refus de les ouvrir.

--C'est une loi absolue de l'tat de sige, vous ne devez pas l'ignorer
davantage. Si une troupe franaise se ft prsente ce matin pour entrer,
vos Espagnols l'eussent empche d'entrer, comme mes Franais l'ont fait
pour vos Espagnols.

--Je vous demande passage, alors.

--Voici les clefs, monsieur le duc, et vous ne ferez jamais entrer chez
nous autant d'Espagnols que je le dsire.

--Voil une excellente parole, dont j'ai l'honneur de vous remercier, dit
le duc froidement.

On apporta les clefs  l'Espagnol; c'tait le congdier, mais il tait loin
d'avoir rempli sa tche.

--Vous m'avez dit tout  l'heure, reprit-il plus bas en tirant Brissac 
l'cart, quelques mots qui m'ont frapp.

--Bah! pensa Brissac.

--Cette attitude du parlement est inquitante, et pourtant il faut que les
volonts de mon matre s'excutent.

Le grand mot tait lch, Brissac sentit qu'il n'tait plus temps de jouer
aux fins.

--Quelles volonts? dit-il.

--Il faut, dit l'Espagnol en fixant sur le visage du gouverneur des regards
pntrants, il faut, entendez-nous, qu'aujourd'hui mme le parlement ait
accept notre infante.

--Et s'il ne l'accepte pas, demanda tranquillement Brissac.

--On lui donnera douze heures pour se dcider.

--Et aprs ces douze heures?

--Il faudra qu'il accepte, dit le duc.

--Le parlement fera peut-tre appel  la garnison parisienne?

--Ce n'est pas impossible, monsieur.

--Et la garnison naturellement obira  son gouverneur.

Le duc, regardant Brissac en face:

--Le gouverneur,  qui obira-t-il?

Brissac comprit alors plus que jamais pourquoi M. de Feria tait venu chez
lui si bien accompagn, pourquoi il avait demand la clef des portes.

--J'obirai  monseigneur le duc de Mayenne, rpliqua-t-il d'un air dgag.

--Eh bien, monsieur, c'est au mieux. Veuillez tre assez bon pour achever
de vous habiller. Pendant ce temps, je vais faire entrer nos renforts, et
dans une heure environ nous irons trouver ensemble M. de Mayenne, qui
s'expliquera devant vous catgoriquement.

Brissac salua le duc avec sa courtoisie ordinaire et le reconduisit jusque
sur le palier.

--Et d'un! dit-il en le voyant descendre l'escalier avec ses gardes. Il
poussa mme la bonne grce jusqu' envoyer un petit salut particulier  don
Jos qui rpondit par un sourire assez ironique.

Brissac s'tait remis  son observatoire derrire les rideaux, lorsqu'il
vit une litire qui entrait dans sa cour avec un cortge de soldats
ligueurs et de pages. Les armes de Lorraine brillaient aux tapisseries de
cette litire. Mme de Montpensier en descendit, de sorte que le duc de
Feria et la duchesse purent changer leurs compliments, l'un, descendant
les degrs du perron, l'autre les montant appuye sur son jeune favori, M.
Jean Chtel.

Cette rencontre donna, il faut le croire, quelques soupons au duc; car il
laissa dans la cour du gouverneur don Jos Castil avec un dtachement.
L'oeil vigilant de Brissac y compta jusqu' douze hommes.

Ce qui ne l'empcha pas de courir  la rencontre de la duchesse, et de lui
pargner, avec l'adresse exquise qu'il mit  la soutenir, le dsagrment de
boiter d'une manire visible.

La duchesse aussi, laissa en bas douze hommes qui se mlrent amicalement
aux Espagnols.

--Mon cher Brissac, dit-elle lorsqu'ils furent seuls, je viens vous ouvrir
mon coeur. Nous sommes de vieux amis, nous autres.

--Pas si vieux, dit le comte avec une oeillade assassine, car il y avait
longtemps qu'il n'avait pay ses redevances  Mme de Montpensier.

--Le Barnais nous gagne, l'Espagnol nous amuse, les Parisiens sont
indcis: il s'agit aujourd'hui de frapper un grand coup.

--Elle aussi, pensa Brissac.

--I1 faut m'aider  forcer le parlement d'asseoir mon neveu de Guise sur le
trne.

--Eh! eh! dit-il.

--Est-ce que ce n'est pas votre avis?

--Vous savez bien, duchesse, que mon avis est toujours le vtre; mais c'est
difficile. Les Espagnols en veulent aussi, de ce trne de France!

--Ce n'est pas l le plus difficile, car les Espagnols nous secondent sans
s'en douter avec leur fantaisie de marier l'infante; mais c'est M. de
Mayenne qu'il va falloir faire consentir  couronner son neveu. Il ne s'y
prte gure et on ne peut pourtant se passer de lui.

--Je le crois bien, c'est le matre de Paris.

--Il est si matre que cela? demanda la duchesse.

--Tellement, duchesse, que sans lui pas un des ligueurs ne marchera.

--Eh bien! j'ai prvu cela: vous allez me faire le plaisir de le venir
trouver avec moi. Vous tes pour moi, n'est-ce pas? et non pour lui.

--Pardieu!

--Vous tes indpendant, vous, et vos troupes n'obissent qu' vous.

--Ventrebleu! je voudrais bien voir qu'il en ft autrement.

--Cela me suffit. Dclarez purement et simplement  mon frre ce que vous
venez de me dire l en quatre mots.

--Et il cdera?

--Que ferait-il, pris entre vous et l'Espagnol?

--Vous tes un ange d'esprit. Je m'habille.

--Je vous attends, dit la duchesse en passant avec un sourire galant dans
la pice voisine.

--Et de deux, murmura Brissac.

Brissac tait  peine sur pied que le duc de Feria survint. Il fut surpris
de trouver encore la duchesse et bien plus surpris quand Brissac lui
dclara que Mme de Montpensier leur faisait l'honneur de les accompagner
chez M. de Mayenne.

Le duc frona le sourcil et voulut adresser quelques questions  Brissac;
mais ce dernier avait offert dj sa main gante  la duchesse. Il la
conduisit  sa litire, monta  cheval, et les trois troupes se dirigrent
vers l'htel de Mayenne.

Nous disons les trois troupes uniquement par politesse pour le parti
parisien, car ce dernier n'tait reprsent que par Brissac, un laquais et
un soldat.

Chemin faisant, Brissac causa librement, soit avec le duc, soit avec la
duchesse, clignant de l'oeil  celle-ci, souriant  celui-l de manire 
les enchanter tous les deux.

On arriva chez M. de Mayenne. L, un spectacle singulier s'offrit aux yeux
des trois partis.

Force valets, sellant les chevaux, descendant des coffres et des
portefeuilles, force gens affairs se croisant dans l'escalier, toutes les
portes ouvertes, un dsordre, une activit, un ple-mle gnral.

--Qu'est-ce que cela signifie? dit le duc de Feria.

--Nous l'allons savoir, s'cria Mme de Montpensier en montant
prcipitamment les degrs qui conduisaient  l'appartement de son frre.

Elle trouva le duc tout habill, son ventre norme serr dans le ceinturon,
le chapeau sur la tte: il achevait de fermer un petit coffret dont son
valet de chambre allait prendre la poigne. Le duc de Mayenne, malgr son
prodigieux embonpoint, tait alerte, agile, et ses yeux brillaient d'un feu
intarissable sous les pais sourcils qui les ombrageaient.

--C'est ma soeur! s'cria-t-il avec une feinte surprise en voyant entrer la
turbulente duchesse. Tiens! Le duc de Feria.... Bonjour, ma soeur.
Monsieur, je vous salue. Ah! c'est toi, Brissac.

Tout en parlant ainsi, M. de Mayenne se faisait agrafer son manteau et
mettait ses gants.

--On dirait que vous allez sortir, mon frre, dit la duchesse.

--Nous ne vous retiendrons pas longtemps, ajouta l'Espagnol.

--Oui, dit tranquillement M. de Mayenne, je sors.

--Dsirez-vous que nous attendions votre retour? s'cria le duc.

--Vous attendriez trop longtemps, monsieur, rpliqua M. de Mayenne avec le
mme calme.

--O donc allez-vous, monseigneur, dirent les deux visiteurs avec anxit.

--En Artois.

--Vous partez! s'cria la duchesse.

--Vous quittez Paris! s'cria le duc.

--Comme vous voyez, rpliqua l'norme seigneur, tandis que Brissac, dans un
coin, dvorait cette scne curieuse.

--Mais c'est impossible! ajouta Mme de Montpensier.

--Vous ne pouvez abandonner vos allis! dit l'Espagnol, blme de
saisissement.

--Je n'abandonne personne, rpliqua Mayenne, vous tes assez forts ici pour
vous passer de moi, tandis que la province a besoin de ma prsence. Vous ne
savez donc pas que M. de Villeroy a rendu Rouen au roi, que Lyon vient de
se rendre lui-mme. Si Paris allait en faire autant, messieurs, coutez
donc!

--Oh! jamais, hurla la duchesse.

--Nous sommes l, dit l'Espagnol avec furie.

--Si vous y tes, interrompit Mayenne froidement, raison de plus pour que
j'aille ailleurs.

--Mais enfin, mon frre, vous m'expliquerez....

--Je le veux bien, ma soeur.

--Monseigneur, ajouta le duc de Feria, au non du roi, mon matre....

--J'ai l'honneur de vous rpondre, monsieur, dit schement Mayenne, que le
roi votre matre fait comme il veut, et moi comme je peux. Je ne suis pas
Espagnol, que je sache.

--Mais il y a ici une garnison espagnole, votre allie.

--On s'est bien pass de moi dans le cabinet, on s'en passera bien sur le
champ de bataille, dit Mayenne.

--Monseigneur, entendons-nous.

--Je m'entends parfaitement. Serviteur!

L'Espagnol furieux:

--Monseigneur! vous dsertez donc?

--Je vous trouve un plaisant personnage, s'cria M. de Mayenne, rougissant
de colre, d'oser parler un langage dont vous vous servez si
mal.--Dserter? dites-vous.... Apprenez qu'en France on appelle dserter
celui qui abandonne le service de France. , dfendez vos portes, vos murs
et vos casernes; vous avez de l'argent et des soldats pour faire vos
affaires. Quant  moi, je pars avec ma femme et mes enfants. Gardez-vous
bien, je me garderai aussi.

Le duc de Feria se tournant vers M. de Brissac:

--Monsieur, dit-il, souffrirez-vous que le prince nous quitte en un tel
embarras.

--Que voudriez-vous que je fisse, rpliqua le gouverneur avec bonhomie.
Monseigneur est mon matre.

--Reprsentez-lui du moins....

--pargnez les discours  Brissac, ce n'est pas un orateur, et demandez-lui
ce qu'il sait faire. Or, je l'ai nomm gouverneur de Paris, qu'il le
gouverne.

Puis se tournant vers la duchesse:

--Vous avez dsir des explications, dit-il, les voil.

--J'en attends d'autres, murmura-t-elle outre de rage.

Le duc de Feria comprit qu'on le congdiait. Il se trouvait dans la plus
horrible perplexit. Le dpart de M. de Mayenne, c'tait un coup mortel
pour la Ligue. Comme elle se composait de deux lments, le franais
l'espagnol, dont le premier seul faisait tolrer le second aux ligueurs de
bonne foi, cet lment retir de la question changeait la Ligue en une
occupation trangre. Il n'y avait plus en prsence des Franais contre des
Franais: la France se dessinait d'un ct, l'Espagne de l'autre. Philippe
Il n'avait pas prvu cette solution.

La duchesse elle-mme ne l'avait pas souponne; la pleur et son
tremblement nerveux l'indiquaient suffisamment. Lorsque le duc espagnol,
vacillant, hbt, tournait et retournait sans pouvoir se dcider  sortir,
malgr le triple salut que venait de lui adresser Mayenne:

--Veuillez, monsieur le duc, dit-elle tout bas, me laisser causer seule
avec mon frre; je le ramnerai.

Brissac s'inclinant fit mine de partir pour entraner M. de Feria.

--Oh! vous pouvez rester, s'cria-t-elle, monsieur le gouverneur.

L'Espagnol, piqu au vif, sortit sans dissimuler son trouble et sa colre.

Brissac, qui flairait l'orage, se mit dans le plus petit coin qu'il put
trouver.

--Mon frre! s'cria la duchesse avec l'imptuosit d'un torrent, vous tes
bien dans votre bon sens, n'est-ce pas?

--Si bien, ma soeur, rpliqua Mayenne, que je vais vous dire des choses qui
vous surprendront.

--Si elles me prouvent qu'en partant vous ne laissez pas la couronne au
Barnais, j'accepte.

--Oh! loin de l! Mais, entre nous, en famille, je peux bien tre franc.
Oui, je laisse la couronne au Barnais; mais, qu'importe?

--Comment, qu'importe! vocifra la duchesse, c'est un Guise qui parle
ainsi?

--Pardieu! qu'ont fait toujours les Guise? Ils ont voulu rgner, n'est-ce
pas? Mon grand-pre y a tent, mon pre aussi, moi aussi, vous aussi, ma
soeur, et votre neveu aussi. Chacun pour soi, en ce monde. Tant que j'ai
travaill pour moi, j'allais bravement; mais depuis qu'il s'agit de faire
mon neveu roi de France, je renonce. coutez donc, j'ai des enfants, moi,
et je ne me soucie pas qu'ils soient au-dessous de leur cousin.

--Ah! voil donc le motif, murmura la duchesse avec un sombre ddain.

--Assurment le voil; je n'en ai pas d'autre. Vous vous en tonnez?

--J'en suis honteuse.

--Vous devriez garder cette pudeur pour vos propres intrigues. Que vous
conspiriez contre un roi pour venger votre frre, passe encore; mais que
vous vendiez  l'Espagnol votre frre mille fois trahi, mille fois sacrifi
pour assouvir cette rage que vous avez de gouverner sous un enfant, je ne
vous le passerai point. Vous complotiez avec l'Espagnol; tirez-vous
d'affaire avec lui.

--Vous vous repentirez.

--Moi? jamais.

--Je triompherai seule.

--A votre aise.

--Et je prouverai qu'en notre famille il y a toujours un hros. Tant pis
pour vous, ce sera moi!

--Je vous laisse mon casque et ma cuirasse.

--Le casque est trop petit, la cuirasse trop large.

--Je vous abandonnerais bien mon pe, mais elle est trop lourde, duchesse.

--J'ai mes armes, rpliqua-t-elle avec une clatante fureur.

--C'est vrai, le couteau de frre Clment. Adieu, ma soeur.

La duchesse, crase par ce mot terrible, ne trouva qu'un regard de serpent
pour y rpondre. Elle passa firement devant Mayenne et sortit la mort dans
le coeur.

Brissac s'approcha du prince.

--Que ferai-je, moi? dit-il.

--Tu feras qu'on ne m'arrte point au passage, rpliqua Mayenne en
rentrant.

--Vous pouvez y compter, dit Brissac.

Le duc rentra chez lui pour donner l'ordre de son dpart.

--Et de trois! fit Brissac en rejoignant lentement l'Espagnol et la
duchesse, qui tenaient conseil dans la cour, o tout le monde s'tait
tumultueusement assembl.

Sur l'escalier dsert, il aperut Arnault, ce fidle agent du roi, qui
l'attendait, dguis en laquais.

--Ah! dit-il; tu arrives bien. Que veux-tu?

--Quel jour le roi peut-il venir?

--Demain.

--A quelle heure?

--Trois heures du matin.

--Par quelle porte?

--Par la porte de l'cole.

Arnault se glissa dans les groupes et disparut.

--Et de quatre! au dernier les bons, murmura Brissac.




V

LES BILLETS D'ABSOLUTION


Le duc de Mayenne tait parti. Paris frmissait agit de souffles opposs.
La Ligue dcontenance par l'abandon de son chef, murmurait tout bas le mot
trahison. Les royalistes ou politiques, comme on les appelait, relevaient
la tte, et semblaient se dire les uns aux autres: les temps sont proches!

Quant aux Espagnols, livrs  leurs propres ressources, ils avaient
redoubl de vigilance. C'tait pour eux une question de vie ou de mort.
Dsigns par leurs habits, par leur langage, par la longue habitude du
peuple parisien, ils se sentaient  la merci du premier caprice de
l'meute; l'indcision, la division des Parisiens avaient jusque-l fait
toute leur puissance.

Le duc de Feria et ses capitaines, concentrant leurs dfiances et leur
colre, faisaient la cour  Mme de Montpensier, qu'au fond peut-tre ils
souponnaient de complicit avec son frre, et que, d'ailleurs, ils avaient
pour but de sacrifier comme lui  l'ambition de Philippe II. De son ct,
la duchesse, n'ayant que Brissac pour appui, cajolait aussi les Espagnols
pour qu'ils l'aidassent  viter le malheur qu'elle craignait par-dessus
tout, c'est--dire l'entre  Paris du nouveau roi catholique.

Il fallait la voir leve avant le jour, parcourir les rues de Paris 
cheval, avec un cortge de capitaines. Partout, sur son passage, des
ligueurs s'empressaient d'aller chercher un peu d'espoir. Elle criait 
s'enrouer: Je reste avec vous, Parisiens! Elle agitait des charpes,
inventait des devises, elle se donnait enfin plus de mouvement qu'il n'en
fallait pour que les tides ligueurs la trouvassent souverainement
ridicule.

Brissac l'animait  cette dpense d'activit. Il courait  son ct, les
Espagnols couraient du leur; et c'tait un curieux spectacle que de les
voir tous trois se rencontrer tout  coup nez  nez sur quelque place 
laquelle, arrivs chacun par un chemin diffrent, ils se heurtaient au
grand rire des badauds qui attendaient l'vnement sans se donner autant de
mal.

Telle fut une de ces rencontres le lendemain du dpart de Mayenne. La
duchesse venait de dboucher de la rue Saint-Antoine sur la place de Grve.
Brissac arrivait par les quais, le duc de Feria venait avec son tat-major
par la rue du Mouton. Un grand peuple tait rassembl sur la place, car
l'on allait y pendre un homme.

La potence tait dresse. On n'attendait plus que le patient.

Brissac s'tant inform de ce qui se passait, le duc de Feria lui rpondit
que le coupable tait probablement un missaire du roi de Navarre pris une
heure avant, et sur lequel on avait saisi un billet destin  jeter
l'alarme et la discorde dans Paris,  l'aide de promesses faites par le
Barnais.

--C'est bien imagin, s'cria la duchesse. Qu'on le pende!

--Mais, dit Brissac, qui se voyait entour d'une foule considrable dans
laquelle il savait distinguer certaines figures plbiennes peu
bienveillantes pour l'Espagnol, a-t-on interrog cet homme?

Le groupe se rapprocha, chacun voulait entendre le dialogue des matres de
Paris.

--Je l'ai interrog, moi, dit le duc de Feria, et j'ai vu le billet.

--Bien, mais qui l'a condamn?

--Moi, ajouta l'Espagnol d'un ton hautain. Est-ce que le crime n'est pas
flagrant?

--Pardieu! dit la duchesse.

--C'est que, rpondit Brissac avec un petit coup d'oeil  des robes noires
qu'il voyait sur la place, l'usage de Paris est que tout criminel soit
interrog par ses juges naturels.

--Voil bien des subtilits, dit l'Espagnol surpris, et autour duquel
commenaient  murmurer les gens du petit peuple.

--Quelle chicane cherchez-vous donc au duc? dit tout bas la duchesse 
Brissac.

--Laissez-moi faire, rpliqua ce dernier du mme ton.

Au mme instant parut  l'angle du quai le patient entour d'une escouade
de gardes wallons, et espagnols.

C'tait un brave bourgeois tout ple, tout larmoyant; une honnte figure
bouleverse par le dsespoir.

A la vue de la potence, il joignit les mains et se prit  gmir si
pitoyablement en appelant sa femme et ses enfants, qu'un long frmissement
de compassion courut dans la foule.

--Mordieu! c'est triste  voir! dit Brissac tout haut en se dtournant
comme si le spectacle et t au-dessus de ses forces.

Les robes noires et quelques gros bourgeois s'taient pendant ce temps
rapprochs de lui et touchaient pour ainsi dire son cheval.

--N'est-ce pas, monsieur, dit un de ceux-ci, que c'est  fendre le coeur?
Voir pendre un honnte homme innocent!

--Innocent? s'cria le duc de Feria plissant de colre; qui a dit cela?

--C'est moi, rpliqua l'homme qui venait de parler, et qu' son costume
noir, mthodiquement attach, bross et compass, le peuple reconnut vite
pour un de ses magistrats; c'est moi, Langlois, chevin de cette ville.

--Langlois! Langlois! rpta le peuple en s'attroupant autour de son
chevin, dont le calme et la froideur, en prsence du furieux Espagnol, ne
manquaient ni de noblesse ni de cette signification que le peuple saisit
toujours dans les moments de crise.

--Innocent! rpta le duc, l'homme qui colporte des promesses du Barnais.

--Quelles promesses donc? demanda Brissac avec bonhomie, il faut pourtant
tirer cela au clair.

Le duc chercha vivement dans sa manche un billet imprim qu'il passa 
Brissac en lui disant:

--Voyez!

Le comte, entour d'une foule innombrable, qu'il dominait du haut de son
cheval, et dont le silence tait si profond qu'on entendait au pied de la
potence les lamentations du patient  qui le bourreau laissait du rpit
pour ses prires, Brissac, disons-nous, dplia le billet et lut  claire et
intelligible voix:

De par le roi,--Sa Majest dsirant de retenir tous ses sujets et les
faire vivre en bonne amiti et concorde, notamment les bourgeois et
habitants de Paris, veut et entend que toutes choses passes et avenues
depuis les troubles soient oublies....

--Monsieur! monsieur, interrompit le duc en grinant des dents, assez!

--Il faut bien que je sache, continua Brissac dont chaque parole tait
avidement recueillie par la foule. Et il reprit:

Oublies... hum... dfend  tous ses procureurs et autres officiers d'en
faire aucune recherche, mme  l'encontre de ceux qu'on appelle
vulgairement les Seize.

--Quoi, murmura le peuple, il pardonne mme aux Seize!

--Par grce, comte, dit la duchesse, cessez.

--Laissez donc faire, rpliqua Brissac, qui achevait sa lecture.

Promettant, Sadite Majest, en foi et parole de roi, de vivre et mourir
en la religion catholique, apostolique et romaine, et de conserver tous
sesdits sujets et bourgeois de ladite ville en leurs biens et privilges,
tats, dignits, offices et bnfices.

Sign HENRI.

La fin de cette lecture souleva comme un enthousiasme dvorant parmi le
peuple.

--Si c'tait vrai pourtant! s'crirent cent voix.

--Voil donc ce billet, dit Brissac, le fait est qu'il est incendiaire, et
s'il tait rpandu, je pense qu'il ferait tort  la Ligue.

--Vous en convenez un peu tard, rpliqua le duc, je dis donc qu'il faut
pendre le coquin qui l'a voulu propager.

En achevant, il fit signe au bourreau de saisir la victime.

Langlois, l'chevin, se jetant  la bride du cheval de Brissac:

--Mais, monsieur, s'cria-t-il, il faut nous pendre tous alors.

--Pourquoi? dit Brissac.

--Parce que nous avons tous de ces billets.

--Comment! s'crirent le duc et la duchesse.

--Tenez!... tenez!... dirent les chevins en tirant de leurs poches le
pareil billet qu'ils levaient en l'air.

--Tenez! tenez! tenez! s'criaient les bourgeois et force gens du peuple,
montrant le mme billet et l'agitant de faon  blouir l'Espagnol et Mme
de Montpensier.

--C'est pourtant vrai qu'ils en ont tous, dit tranquillement Brissac, et je
ne sais moi-mme si je n'en ai pas un dans ma poche.

M. de Feria faillit s'vanouir de rage.

--Raison de plus, murmura-t-il.

--Non pas! non pas! dit l'chevin; ce brave homme qu'on veut pendre tait
dans la rue comme moi, comme nous, lorsque s'est faite la distribution de
ces billets, on lui en a donn un comme  moi, comme  mes collgues, comme
 tous ceux qui sont l.

--Oui, oui, dirent mille voix tumultueuses.

--Il n'est donc pas coupable, continua l'chevin, ou bien nous le sommes
tous. Qu'on nous pende avec lui.

--Ce serait trop de potences, dit Brissac, qui, allant au duc, lui glissa 
l'oreille:

--Laissons cet homme, sinon on va nous le prendre.

--Demonios! bgaya l'Espagnol ivre de fureur.

--Qu'on lche ce brave homme, cria Brissac, dont la voix fut couverte par
dix mille acclamations.

--Vous aviez bien besoin de lire tout haut ce billet, dit l'Espagnol.

--Pourquoi non, puisque tout le monde l'a lu tout bas? Tenez, monsieur,
vous prenez au rebours le peuple de Paris. Faites-y attention! Voyez-les
emmener ce bourgeois pour le rendre  sa femme. Il y a l vingt mille bras,
monsieur!

Le duc, sans lui rpondre, se tourna vers la duchesse,  laquelle il dit:

--Tout cela est bien trange; causons-en, madame, si vous voulez bien.

Et tout deux commencrent  voix basse une conversation anime qui ne
promettait pas grande faveur  Brissac.

Celui-ci se sentit toucher le bras par l'chevin Langlois qui lui dit:

--Aprs ce que vous venez de faire l, monsieur, je crois comprendre qu'on
pourrait vous parler.

--Je le crois, dit Brissac.

--Quand?

--Tout de suite.

--O?

--Au milieu mme de cette place qui est vide. Allez m'y attendre avec vos
amis que je reconnais, et qui sont, si je ne me trompe, M. le procureur
gnral Mol et le prsident Lematre?

--Oui, monsieur.

--Allez-y donc, au beau milieu. De l, nul ne pourra nous entendre; on
pourra nous voir, c'est vrai, mais les paroles n'ont ni forme ni couleur.

Le prsident et les chevins obirent, et sans rien feindre de ce qu'ils
voulaient, s'allrent promener au milieu de la place, que toute la foule
avait dserte pour suivre le patient dlivr; le peu de peuple qui tait
rest entourait les chevaux du duc et de la duchesse. Les soldats espagnols
eux-mmes,  qui on avait arrach leur proie, se tenaient confus et dpits
sous l'auvent du cabaret de l'Image Notre-Dame.

Brissac, aprs avoir donn quelques ordres  la garde bourgeoise, voyant
que le colloque dirig contre lui durait toujours, mit pied  terre et alla
joindre les trois magistrats parisiens au milieu de la place.

Ce fut une scne trange, et que ceux-l mme qui la virent n'apprcirent
point selon son importance.

L'chevin et les deux prsidents s'taient placs en triangle, de telle
sorte que chacun d'eux voyait et tenait en chec un tiers de la place.

--Me voici, messieurs, dit Brissac, qu'avez-vous  me dire?

Mol commena.

--Monsieur, il faut sauver Paris. Nous y sommes rsolus. Et dussions-nous
vous livrer nos ttes, nous venons vous supplier comme bons Franais de
nous aider dans notre entreprise.

--Je me livre comme otage, ajouta le prsident Lematre.

--Je vous supplie de me faire incarcrer, dit l'chevin Langlois, car je
conspire pour faire entrer le roi dans la ville.

Brissac regarda fixement ces trois vaillantes probits qui s'abandonnaient
ainsi  son honneur.

--Eh bien, dit-il, quels sont vos moyens?

--Nous voulons ouvrir au roi une porte, et notre garde bourgeoise est
prvenue  cet effet.

Brissac regardait autour de lui du coin de l'oeil.

--On est inquiet de nous l-bas? demanda-t-il.

--Oui, monsieur, et je crois qu'on va nous envoyer des espions. Mais nous
les verrons venir.

--Faisons vite, dit Brissac; la porte qu'il faut ouvrir  Sa Majest, c'est
la porte Neuve.

--Pourquoi? dirent les trois royalistes.

--Parce que c'est celle que je lui ai fait dsigner hier et vers laquelle
il se dirigera cette nuit.

Les trois magistrats touffrent un cri de joie et teignirent sur leurs
traits la reconnaissance dont leur coeur tait inond.

--Voici des Espagnols qui viennent, dit Langlois.

--Ils ont encore deux cents pas  faire, rpliqua Brissac. Sachez ce soir,
quand vous assemblerez vos miliciens pour garder ma porte, me rserver
quelques places dans leurs rangs, pour des hommes  moi que j'ai fait
entrer dans Paris.

--Bien! dit Mol.

--Des vaillants? demanda Lematre.

--Vous les verrez  l'oeuvre.

--Silence!

Brissac se retourna tout  coup: don Jos Castil s'approchait avec six
gardes wallons.

--Oui, messieurs, dit le comte tout haut aux magistrats, je n'aime pas ces
masses de terre qu'on a jetes ainsi devant les portes de Paris. Ce sont
des remparts bons  rassurer des enfants.

--Quelles masses et quelles portes? dit l'hidalgo en plongeant dans cette
conversation comme une fouine dans un nid de lapins.

--Ah! bonjour, cher capitaine, s'cria Brissac, j'explique  ces messieurs,
dont l'tat n'est point la guerre, que Paris n'est pas dfendu par ces
ridicules amas de terres qu'on a fait entasser devant les portes. Trente
pionniers du Barnais avec des pelles et des pioches auront mis bas vos
fortifications en deux heures. Faites-moi dblayer toutes ces terres
inutiles et que, cette nuit mme, on me btisse en belles pierres, avec du
bon ciment, des enceintes capables de rsister au canon. Demandez au
seigneur don Jos Castil, qui s'y connat, s'il ne dormirait pas plus
tranquille derrire un mur de pierre que derrire ces gabions  moiti
crouls.

--Certes, dit l'Espagnol, dont la dfiance n'tait pas encore endormie.

--Eh bien!  l'oeuvre, monsieur l'chevin, envoyez vos piocheurs, vos
terrassiers.

--O? dit l'Espagnol.

--A toutes les entres qu'on a protges par de la terre,  la porte
Saint-Jacques,  la porte Saint-Martin, la porte Saint-Denis,  la porte
Neuve....

--Fort bien, monsieur, rpliqua Langlois en s'inclinant, et qui partit
suivi de ses deux collgues.

--M. le duc de Feria tient conseil avec la duchesse et voudrait avoir votre
avis, dit l'hidalgo en dsignant le groupe form par ces deux illustres 
l'extrmit de la place.

--Je m'y rends, dit Brissac. Ah! don Jos, quels nes que les chevins.

--Vraiment? dit l'Espagnol avec ironie. Cependant vous avez mis de la
complaisance  les entendre.

--Oh! pensa Brissac en couvant le capitaine d'un regard oblique, tu as trop
d'esprit, toi, tu ne vivras pas!

Et il aborda d'un air dgag la duchesse et son alli.

--Nous disions, monsieur le comte, dit Mme de Montpensier, que vous avez
bien imprudemment agit cette foule.

--Et moi, dit Brissac, j'ajouterai que vous la provoquez bien impudemment.

--Plat-il?

--Je dis que vous tes fous, je dis que vous feignez de ne pas voir que
vous tes dix mille contre cinq cent mille, et que vous y succomberez si
vous ne remplacez point la force par l'adresse.

--Oh! nos dix mille hommes battront vos cinq cent mille Parisiens.

--Vraiment? Essayez donc! Vous ne savez donc pas qu'ici tout le monde
conspire?

--Ah! dit le duc ironiquement avec un sourire malicieux  l'adresse do don
Jos.

Brissac saisit l'intention et le regard.

--Vous ne savez donc pas, continua-t-il que vous tes trahis?

--Par qui?

--Par tout le monde, vous dis-je. Je quitte trois magistrats, n'est-ce pas,
trois zls ligueurs  ce qu'on pourrait croire, eh bien! ils vous
trahissent!

Jos Castil dressa l'oreille.

--Oui, poursuivit Brissac, et sans la crainte o je suis de soulever une
sdition, je les eusse fait mettre en prison sur l'heure.

--Que savez-vous de nouveau? dirent vivement le duc et la duchesse.

--Je sais qu'on veut livrer une porte au roi de Navarre.

--Laquelle, dit froidement le duc.

--Si je le savais... rpliqua Brissac.

--Eh bien, moi, je le saurai, rpliqua l'Espagnol.

--Et moi aussi, dit la duchesse.

--Et je saurai de mme, ajouta M. de Feria, le nom de tous les tratres
quels qu'ils soient.

En disant ces mots, il regardait Brissac qui lui rpondit avec calme:

--Faites votre liste, je ferai la mienne.

--Et demain matin, continua l'Espagnol, je ferai arquebuser beaucoup de
gens qui ne s'en doutent gure.

--Et moi, dit Brissac en souriant et en lui touchant familirement
l'paule, je ferai rouer quantit de gens qui ne s'en doutent pas.

--Pour commencer, dit l'Espagnol, je change ce soir tous les postes.

Brissac rpondit:

--J'allais vous le proposer, monsieur.

--Je ne me fie qu' mes Espagnols.

--Et vous avez raison. Ils y sont bien intresss, car si le roi entrait,
quel hachis d'Espagnols! les cheveux m'en dressent sur le crne. Tandis
que, vous avez vu le billet du roi: quartier pour tous les Franais!

--Je suis trs-heureux de vous voir en ces dispositions, dit M. de Feria,
et je vais distribuer mes ordres  l'effet d'exclure des postes toute la
troupe franaise.

--A merveille!  merveille! s'cria la duchesse tandis que le duc parlait
bas  ses capitaines.

--Seulement, dit Brissac  l'oreille de Mme de Montpensier, vous voil dans
le panneau, ma belle amie. Demain, vous vous rveillerez Espagnole.

--Comment cela, comte?

--Ah! vous vous dfiez de moi au point de vous livrer toute  cet insolent!
Vous tes folle et vous perdez la partie belle!

--Mais....

--Vous ne savez donc pas ce que me disaient les chevins tout  l'heure
quand vous m'avez fait interrompre par l'espion Castil.

--Ma foi non, mais vous aviez bien l'air de conspirer tous ensemble.

--Ils me disaient: prendre un roi franais, bien, Prendre M. de Guise,
puisque M. de Mayenne nous abandonne, trs-bien; mais que ce soit tout de
suite, et qu'on nous dlivre des Espagnols.

--Ils disaient cela?

--Faites-les venir, et ouvrez-vous-en  eux. Voil les gens que vous
dgotez en les loignant. Souvenez-vous donc que vous tes Franaise. La
Lorraine est en France, duchesse!... Moi aussi, je suis Franais, et vous
vous liguez contre moi avec l'Espagnol.

--coutez donc, s'il est vrai que vous vouliez favoriser ce Barnais....

--Propos de Feria! Eh bien! admettons cette absurdit. Mais lui, cet
Espagnol, il va faire nommer son infante reine de France et coffrer votre
neveu.

--Oh! nous verrons.

--Avec quoi le dfendrez-vous, malheureuse aveugle quand toute la garnison
sera espagnole? Comment! vous ne comprenez pas que je me tue  lui faire
peur du fantme de Henri IV, pour qu'il ait besoin de vous et de la Ligue?
et voil que d'un ct M. de Mayenne quitte Paris, et que de l'autre vous
en livrez les cls  l'Espagne. Allons, faites comme vous voudrez; et
puisque nous ne sommes plus amis, moi sans rien dire, je vais imiter M. de
Mayenne, je vais faire mes paquets, et, une fois dehors, s'en tirera qui
pourra.

En disant ces mots qui firent une impression profonde sur la duchesse, il
tourna les talons et s'en alla rejoindre les quelques gardes qui
l'accompagnaient.

Mme de Montpensier ayant rflchi, poussa son cheval vers celui du duc, 
qui elle dit:

--Monsieur, nous ne pouvons exclure les Parisiens de la garde de leur
ville.

--Pourquoi?

--Parce que ce serait leur dclarer la guerre.

--Et pourquoi non? dit le duc.

--C'est votre politique, monsieur, s'cria la duchesse; mais ce n'est pas
la mienne. Aussi vous voudrez bien faire en sorte que les portes soient
gardes cette nuit par des Espagnols et des Parisiens.

Le duc fut saisi de surprise.

--On voit bien que vous venez de causer avec M. de Brissac, dit-il.

--Oh! je n'ai pas besoin d'une conversation avec Brissac pour prendre le
bon parti.

--Vous croyiez l'avoir pris tout  l'heure, madame; mais, comme disait le
roi Franois Ier, notre prisonnier: souvent femme varie!

Brissac s'tait approch.

--Ce n'est pas poli, ce que vous dites l, monsieur, s'cria-t-il.

--Laissez, Brissac, laissez! interrompit la duchesse; je vois bien que je
contrarie monsieur le duc, et il se dfend. Mais je tiendrai bon, et Paris
sera gard par les parisiens comme par les Espagnols.

--A la bonne heure! murmura Brissac.

--Vous entendez, monsieur, rpta la duchesse enivre du plaisir de
commander.

--J'ai entendu, dit l'Espagnol en prenant cong plus promptement que ne
l'et voulu la politesse.

--A ce soir, aux postes, que j'irai visiter moi-mme, s'cria la duchesse.

--A ce soir! rpliqua le duc en s'loignant.

--Soyez calme, Brissac, dit Mme de Montpensier en serrant la main du
gouverneur. Ce n'est pas cette nuit qu'il proclamera son infante.

--J'en rponds! rpondit Brissac.

 ce moment, un page de la duchesse s'approcha d'elle et lui annona qu'un
gentilhomme arrivait de la campagne pour lui remettre une lettre
importante.

--Connat-on ce gentilhomme? demanda-t-elle.

--Il s'appelle la Rame, rpondit le page.




VI

LA PATROUILLE BOURGEOISE


Le soir tait venu aprs cette journe agite. Les bourgeois paisibles,
ceux qui n'ont d'autre souci que de dormir leurs dix heures, s'taient
retirs chez eux.

Il en tait de mme des ligueurs, qui, dj mus par la distribution des
billets d'absolution, avaient t prvenus amicalement de rester dans leurs
logis et de se bien barricader, attendu que les promesses du Barnais
cachaient quelque pige--une Saint-Barthlmy, peut-tre.

Toute l'activit belliqueuse des Parisiens se dployait autour des portes.
C'tait l'heure  laquelle rentraient les retardataires, ceux qui, appels
par la promenade ou le ngoce dans la banlieue, reviennent chaque soir
avant le couvre-feu.

Et pour un observateur qui et pu planer sur la ville le spectacle et t
bizarre. Les figures qui rentrrent ce soir-l par les diffrentes portes
de Paris ne se fussent certainement par hasardes  se prsenter au grand
jour.

C'taient des tournures si raides sous l'habit bourgeois, des femmes d'une
si prodigieuse hauteur, bien qu'elles marchassent courbes sous un fardeau;
c'taient des meuniers montant de si beaux chevaux de guerre ou des
colporteurs manoeuvrant des caisses de formes si tranges, que le dfiant
Espagnol ne les et pas laisss passer en plein jour sans un examen
approfondi.

Tous ces visiteurs bizarres se dirigrent par des routes bien diffrentes
vers l'Arsenal, quartier dsert, et prirent position en silence, comme des
gens qui installeraient un march, au bord de la rivire, au del des
contrescarpes de la Bastille.

Un march  pareille heure et dans un pareil endroit, tait peu
vraisemblable; aussi trouvrent-ils ds leur arrive un chevin prpos 
l'ordre des subsistances et denres qui les sparait en petits groupes et
les envoyait  une petite maison situe en face l'le Louvier.

L, chose singulire, ils disparaissaient, et pour chaque groupe de douze
hommes ou femmes qui taient entrs, il sortait, une demi-heure aprs, une
troupe de douze soldats de la garde bourgeoise, vtus et quips plus ou
moins grotesquement, selon les traditions de cette respectable milice. Ces
pelotons avaient chacun leur officier qui les guidait vers un poste
quelconque, o ils prenaient position.

Quand l'chevin qui prsidait  toutes ces oprations mystrieuses eut
achev sa tche, il prit avec lui le dernier groupe de douze miliciens,
qu'il conduisit  la porte neuve.

Chemin faisant, il regardait marcher au pas ces singuliers soldats qui,
malgr eux, imprimaient  leur allure une telle rgularit, un tel aplomb
que, partis en trbuchant et se marchant sur les talons l'un  l'autre, ils
avaient fini, au bout de cinq minutes, par ne plus former qu'un seul corps
marchant sur vingt-quatre jambes dont le compas s'ouvrait d'un seul coup,
dont le pas donnait d'un seul coup sur le pav.

Ils taient pourtant bien ridicules pour marcher si bien! Les uns, maigres,
vtus d'un pourpoint de velours, portaient dessus une norme cuirasse qui
et tenu deux poitrines comme la leur; les autres, enterrs dans une vaste
salade, semblaient n'avoir plus de tte sur le cou; d'autres pliaient sous
les brassards et les cuissards d'une armure antique; quelques-uns avaient
la rondache du temps de Charlemagne; aucun n'avait su attacher son pe 
la longueur voulue; ceux-ci avaient l'arquebuse, ceux-l une hache ou une
masse d'armes. Les enfants, s'il y et eu des enfants  cette heure par les
rues, n'auraient pas manqu de suivre cette troupe avec des cris de
carnaval.

Mais l'officier surtout tait remarquable. Son casque contemporain de la
dernire croisade, tait orn d'une visire qui, dtraque, retombait
perptuellement sur le nez du patient. Les larges paules et le ventre rond
de ce digne bourgeois faisaient craquer un pourpoint jaune,  noeuds de
rubans verts et rouges. Il portait le colletin et le baudrier de buffle
brod. C'tait le plus bouffon des ajustements, la plus triviale tournure
qui parfois, quand l'homme se redressait sous ce harnais grotesque,
s'ennoblissaient soudain par le vigoureux lan des bras, et la fire
cambrure de ses reins puissants.

Cet officier marchait sur le flanc de sa colonne et l'chevin venait
immdiatement derrire lui. Tout  coup une patrouille espagnole dboucha
d'une rue latrale et cria: _que viva!_

Il et fallu voir se redresser ces douze bourgeois par un mouvement
lectrique, et leurs mains saisir l'arme, et leurs poitrines s'effacer, et
leurs ttes prendre la fiert rapide du commandement  l'exercice.

Le chef espagnol et le chef bourgeois changrent le mot d'ordre, et les
deux troupes continurent  marcher en sens inverse, non sans que
l'Espagnol se ft retourn plus d'une fois pour admirer la tenue si
militaire de ces gardes bourgeois.

L'chevin s'approcha vivement de l'officier milicien:

--Oh! monsieur, lui dit-il, prenez bien garde, vous tes trop noble sous
les armes, on vous reconnatra.

--Vous croyez, cher monsieur Langlois, rpliqua le gros homme.

--Certes, monsieur.--Et vos soldats qui embotent le pas comme des gardes
du roi! Pour des bourgeois, c'est invraisemblable.

Le gros officier sourit avec satisfaction.

--C'est que les Espagnols se retournent, monsieur, poursuivit l'chevin, et
je ne serais pas surpris qu'ils vous fassent suivre.

--Je les dfie bien de me reconnatre sous ce bt de bte de somme, murmura
l'officier; je dois tre abominable  voir.--Et ces malheureux, ajouta-t-il
en regardant obliquement sa troupe, sont-ils humilis!... Vous les avez
habills en Carme-prenant. Je les trouve ignobles.

--Mais non, mais non, dit Langlois.

--Nous sommes bientt arrivs, n'est-ce pas? continua l'officier. J'ai
assez de ma visire; elle me scie le front et finira par me couper le
nez.... Je suis tout corch, harni....

--Chut!... fit l'chevin. Nous y voici.

--Rompez donc le pas! coquins, dit l'officier  voix basse.

Les douze hommes se mirent aussitt  s'entre-choquer les uns les autres.

--A la bonne heure, dit Langlois.

On tait arriv sur une petite place entre la rue du Coq et la rue
Saint-Honor.

L taient rangs, d'un ct, environ cent hommes de la garde bourgeoise,
et de l'autre un bataillon espagnol tout entier, au nombre d'environ deux
cents hommes arms de mousquets et d'pes.

Sur le milieu de la place se promenaient le prsident Lematre et la
procureur gnral Mol avec don Jos Castil, capitaine commandant le
bataillon.

--J'amne du renfort, s'cria Langlois.

Lorsque parurent les douze miliciens amens par Langlois, ce fut dans les
rangs de ce bataillon un fou rire inextinguible qui gagna mme les
miliciens bourgeois rangs en face.

Il faut dire que jamais la parodie n'avait t pousse  un si haut degr
de perfection. Les files en zigzags, le cliquetis des fourreaux d'pe
contre les canons des mousquets, la dmarche vacillante, le bruit des
cuirasses entre-choques formaient un spectacle rare qui attira bientt
l'attention de don Jos.

--En voici de curieux, dit-il.

--Il faut leur pardonner, rpliqua l'chevin Langlois, ce sont des
apprentis tanneurs et quincailliers que j'ai fait armer pour la premire
fois et qui ne sont pas encore des Csars.

--Et voil sur quoi vous comptez pour dfendre votre ville? ajouta
l'Espagnol avec un sourire de piti.

Langlois plia humblement les paules.

--S'il fallait que ces gens-l fissent feu, ils se massacreraient les uns
les autres, dit le prsident Lematre.

--J'ai donn ce que j'avais de mieux, rpliqua Langlois en achevant de
placer ses hommes  la suite des cent autres.

Soudain on entendit un pitinement de chevaux du ct de la rue
Saint-Honor, et le duc de Feria dboucht sur la place, suivi de ses
gardes et de plusieurs des seize, qui ne le quittaient pas depuis l'annonce
d'une attaque.

Brissac arriva, lui par la Croix-du-Trahoir. Il tait  cheval aussi et
arm comme pour la bataille. Son premier regard fut pour Langlois, qu'il
aperut devant ses douze hommes.

L'Espagnol,  l'arrive de Brissac, courut  lui, et d'une voix mue:

--Que viens-je de voir, dit-il, on dmolit les remparts de terre qui
formaient la porte Neuve, et les ouvriers prtendent que c'est par vos
ordres?

--Oui, monsieur, rpliqua Brissac. J'en ai averti ce matin le capitaine
Castil. Je veux des pierres  la place de cette terre, et vous avez d voir
arriver dj le ciment et la chaux que MM. les chevins y ont expdis.

--Je trouverais cette mesure excellente, dit tout bas le duc de Feria 
Brissac, si elle ne venait pas prcisment aujourd'hui.

--En quoi aujourd'hui ne vaut-il pas hier ou demain?

--C'est qu'aujourd'hui,  ce que l'on m'annonce, le roi de Navarre doit
faire une entreprise contre Paris.

En parlant ainsi, l'Espagnol regardait Brissac jusqu'au fond de l'me.

Monsieur, lui dit le comte, vous avez une habitude des plus dsobligeantes;
vous dvisagez les gens avec vos yeux comme un chat ferait avec ses
griffes. En France ce n'est pas l'usage; j'excuse votre qualit d'tranger.

--Oh! ne l'excusez pas si vous voulez, dit insolemment le duc.

--Bien, monsieur le duc, nous nous en expliquerons quand j'aurai fini mon
service; et je ne serai pas fch de voir si votre pe entre aussi avant
que vos regards, mais ne nous fchons point pour le prsent.

--Monsieur, on commencera par interrompre le travail de l'enlvement des
terres.

--Monsieur, on n'interrompra rien du tout.

--J'ai Paris  garder, monsieur, et j'en rponds.

--J'en rponds bien plus que de vous, rpliqua Brissac, puisque j'en suis
le gouverneur.

--Et quand je devrais employer la force pour chasser les travailleurs....

--N'y essayez pas, dit Brissac froidement, car je vous avertis que si l'on
touche  un seul de mes piocheurs je fais sonner le tocsin et jeter tous
vos Espagnols dans la rivire.

--Monsieur!... s'cria le duc blanc de colre.

--Tenez-vous pour averti; et ne vous avisez jamais de me menacer, car si je
ne servais la mme cause que vous, si je ne redoutais plus que vous
l'approche du Barnais, contre lequel j'ai besoin de votre garnison, il y a
dj longtemps que vous seriez tous enterrs dans les plus vilains endroits
de ma ville.

Le duc, grinant des dents:

--Nous verrons plus tard, dit-il.

--Bah! nous sommes d'excellents amis, et plus tard nous oublierons tout
cela. Voyons, pensons au service de nuit, et ne donnons pas  nos hommes
qui nous observent, le spectacle d'une querelle entre les chefs. Nous
sommes ici  la porte Neuve. Que mettons-nous ce soir pour garder la porte
Neuve?

Le duc essuya son front mouill de sueur.

--Je verrai, murmura-t-il.

--Mettez-y beaucoup de monde, puisque vous avez de l'inquitude  cause de
cet enlvement des terres.

--J'y mettrai beaucoup d'Espagnols, monsieur le gouverneur.

--Soit. Mais dpchons-nous. Il y a seize portes  Paris, et si nous allons
de ce train, la clture de nuit ne se fera pas avant le jour.

--Je vais me consulter avec mes capitaines.

--Fort bien. Et moi avec mes bourgeois.

Le duc appela don Jos et ses officiers; Brissac alla trouver Langlois et
les deux magistrats.

--Tout notre monde est-il entr? dit-il.

--Oui, monsieur.

--Sans soupons nulle part?

--Aucuns.

-- quelle heure le roi viendra-t-il avec ses troupes?

--Vers trois heures et demie du matin.

--Pas avant?

--Il ne part de Saint-Denis qu' deux heures.

--Il suffit.

Brissac se retourna au bruit d'un commandement militaire. Le duc de Feria
venait de dsigner le dtachement charg de garder la porte Neuve.

--Soixante hommes, compta Brissac.

--Commands par don Jos, dit Langlois.

--Hors les rangs, soixante hommes! s'cria Brissac  ses bourgeois.

Le duc de Feria s'approcha vivement.

--Monsieur, dit-il, c'est trop.

--Vous avez mis soixante des vtres, monsieur le duc.

--Mais je vous prie de me laisser la supriorit du nombre. Cette porte
aura un grand service  faire.

--Raison de plus pour que j'y envoie autant d'hommes que vous.

--Tenez, monsieur, dit l'Espagnol, cdez-moi sur ce point.

-- cause de votre dfiance ternelle, monsieur le duc. Eh bien! soit, je
n'enverrai que quarante hommes.

--C'est encore trop; il n'en entre que soixante-douze dans le poste de la
porte Neuve.

--Eh! monsieur de Brissac, dit Langlois prsent  ce colloque, prouvons 
M. le duc toute notre sincrit: n'envoyons que douze hommes, puisqu'il le
dsire.

--Je choisis les derniers venus, s'cria don Jos en dsignant avec un rire
moqueur la troupe amene par l'chevin.

--Va pour les derniers venus, dit Langlois en poussant le coude  Brissac
au moment du dfil de ces douze hommes.

En effet, l'officier au gros ventre souleva sa visire en passant devant
Brissac, et le comte,  l'aspect de ce visage, ne put retenir un
tressaillement de surprise.

--Peste! dit-il  don Jos qui pluchait au passage chaque tournure et
chaque accoutrement de ces douze bourgeois, vous avez eu la main heureuse,
mou cher capitaine.

--N'est-ce pas, rpliqua Castil, qu'il n'y en a pas de pareils dans tout
Paris?

--Ni ailleurs, dit Brissac.

Les douze hommes, suivis du capitaine espagnol, entrrent dans le poste de
la porte Neuve, dont les grilles se fermrent sur eux.

Langlois et les deux magistrats changrent avec Brissac un coup d'oeil
furtif qui voulait dire aussi que don Jos avait eu la main bien heureuse.

 peine cette opration tait-elle acheve que la duchesse de Montpensier
apparut sur la place; elle faisait piaffer un cheval ardent, et tranait
aprs elle une arme de serviteurs et d'officiers de toute espce.

--Eh bien! dit-elle  Brissac, partage-t-on la garde comme je l'avais
ordonn?

--C'est fait pour la porte Neuve, rpliqua le comte, et nous allons passer
aux autres.

--Vous savez qu'on parle d'une alerte pour cette nuit?

--On dit tous les jours la mme chose.

--Comment sommes-nous avec le duc?

--Au mieux.

-- propos, comte, si j'avais quelque message  vous transmettre, je vous
enverrais mes aides de camp. En voici un nouveau; regardez-le bien pour le
reconnatre.

--Qui est monsieur?

M. de la Rame, un gentilhomme qui vient de perdre son pre, et m'est
arriv tantt avec un zle et une foi admirables pour la Ligue.

--Trs-bien, dit Brissac.

--Il tait aussi recommand aux Entragues, mais il parat que les Entragues
sont devenus plus royalistes que le roi. M. de la Rame a donc prfr
venir me trouver  Paris, au centre de l'action. C'est d'un bon augure.

--Nous donnerons de l'ouvrage  monsieur, rpliqua Brissac, dont le coup
d'oeil observateur avait tois le nouveau venu des pieds  la tte.

--Surveillez bien l'Espagnol, dit tout bas la duchesse au comte; j'ai ou
dire qu'il voulait vous jouer un tour.

--Merci, rpliqua Brissac.

La duchesse caracolant disparut dans la rue Saint-Honor, au milieu d'un
tourbillon de canailles qui criaient  s'trangler: Vive Guise!

--Elle s'enivre avec ce gros vin! murmura Brissac en dirigeant son cheval
du ct de la porte Saint-Denis.

Mais il fut rejoint par le duc de Feria, qui guettait tous ses mouvements
et lui barra le passage.

--Qu'y a-t-il encore? demanda Brissac.

--Deux mots, comte. Est-il bien ncessaire que nous nous promenions tous
deux dans Paris, lorsque le danger est  la fois dedans et dehors?

--Non, dit Brissac, il y a de la besogne pour de bons chevaux.

--D'autant plus, ajouta l'Espagnol, qu'il court un bruit trs-grave.

--Bah! lequel?

--On assure qu'on a vu force cavalerie ennemie du ct de Saint-Ouen et de
Montrouge.

--Voil des chimres!

--L'homme que voici, dit froidement le duc en dsignant un soldat wallon, a
vu cette cavalerie.

Le soldat affirma.

--C'est diffrent, rpliqua Brissac, et la chose mriterait examen.

--Voil pourquoi je vous ai consult, monsieur le comte. La chose mrite
examen, et il faudrait l'examiner.

--Vous avez raison, monsieur le duc.

--Eh bien! dit vivement l'Espagnol, est-ce que vous auriez de la rpugnance
 pousser une reconnaissance autour des remparts extrieurement?

--Moi? rpliqua Brissac un peu troubl, car il voyait clairement le pige
de cette proposition. Je n'ai jamais de rpugnance  faire ce qu'il faut
pour le service.

--Eh bien! monsieur, soyez donc assez bon pour faire cette ronde.

--Trs-volontiers.

--Je ne vous dissimulerai pas ce qu'on dit.

--On dit encore quelque chose?

--On assure que nous sommes trahis.

--C'est moi-mme qui vous en ai averti tantt, monsieur le duc.

--Et si rellement il y a de la cavalerie ennemie dans la campagne, c'est
que la trahison existe, n'est-il pas vrai?

--Assurment.

Le duc couta attentivement cette rponse, et parut la faire couter aux
hommes qui l'environnaient.

--Il n'y a pas de temps  perdre, continua-t-il, et puisque vous avez
l'obligeance de faire cette ronde en personne, il est l'heure de partir, je
crois.

--Partons, dit Brissac, dont le coeur battait. Mais je ne la ferai pas tout
seul, je suppose, et il faut que j'aille chercher une escorte.

--Voici huit hommes srs que je vous donne, monsieur le gouverneur.

--Huit Espagnols!

--Castillans, tous gentilshommes, tous d'une bravoure et d'une fidlit
dont je rponds; tous gens qui ont la trahison en horreur.

Brissac examina ces huit physionomies assombries par le soupon, ces huit
regards tout brillants du feu d'une rsolution inbranlable.

--Diable! murmura-t-il, mais le vin est tir, il faut le boire.

On tait arriv  la porte Saint-Denis, les huit hommes attendaient leur
nouveau chef pour sortir derrire lui. La nuit tait noire et pluvieuse. Un
mauvais falot du corps de garde clairait seul les figures d'un reflet
rougetre.

--Eh bien! adieu, dit Brissac au duc; faut-il que je vous dise au revoir?

Le duc conduisit la troupe hors des murs, et l s'tant arrt dans
l'obscurit, le silence et la solitude:

--Au revoir, dit-il, si vous ne rencontrez pas en chemin la cavalerie du
roi de Navarre; autrement, adieu.

--Ah! ah! fit Brissac, je comprends, c'est--dire que si je la
rencontre....

--Ces huit gentilshommes vous tueront, rpliqua froidement le duc en
revenant vers la ville.

Brissac, aprs trois secondes do rflexion, haussa les paules et poussa
rsolment son cheval dans la campagne. La troupe sinistre l'escorta sans
prononcer une parole.

La cloche de Notre-Dame sonna lugubrement douze coups que le vent portait
dans la plaine sur ses ailes humides.

--C'est gal, pensa Brissac, si l'arme du roi n'est pas discipline comme
une phalange macdonienne, ou si l'horloge de Sa Majest avance sur celle
de Notre-Dame, mon bton de marchal de France est bien aventur.




VII

LA PORTE NEUVE


La porte Neuve fermait Paris sur les bords de la Seine, au quai du Louvre,
 peu prs au point o la rue Saint-Nicaise venait aboutir  la galerie de
ce chteau.

Comme la plupart des portes de Paris, c'tait un btiment flanqu de tours
propres  la dfense. La principale de ces tours,  la porte Neuve,
s'appelait la tour au Bois; elle tait contigu  une longue et troite
tourelle qui renfermait l'escalier de la grande tour. Les meurtrires et
les fentres donnaient sur l'eau, assez profonde en cet endroit, encaisse
qu'elle tait par les fondations de la porte Neuve. Un pont-levis servait
de communication, et c'est le terre-plein qui enterrait la porte prcde
par ce pont-levis, que Brissac avait fait dmolir par ses ouvriers, en
sorte que ces hommes n'avaient qu' se tourner  droite pour jeter la terre
de leurs pelles dans la Seine.

La tour,  son rez-de-chausse, formait une salle ronde de trente pieds de
diamtre environ. Au-dessus tait le logement du concierge de la porte
Neuve, vieux soldat clop que les discordes civiles avaient oubli dans ce
poste peu fatigant et peu important, puisque la porte Neuve, remblaye
comme nous l'avons dit, ne s'ouvrait jamais.

Du logement de ce bonhomme, la vue tait belle sur la Seine et la campagne
qui se dveloppait sans obstacles dans tout le primtre d'un horizon de
plusieurs lieues.

Quant  la salle ronde qu'il avait sous les pieds, c'tait le corps de
garde. Les murs tout nus n'avaient pour ornement que des clous normes
destins  supporter les armes, et la plus indpendante irrgularit avait
prsid  la disposition de ces clous, fichs selon le caprice ou suivant
la taille du soldat.

Le concierge descendait l par le petit escalier de la tourelle, lorsque la
garde, altre par le voisinage de la rivire, rclamait de lui certaine
liqueur fermente, compos de grain et de miel, qu'il tait cens fabriquer
et faire cuire au soleil de sa plate-forme, mais qu'il achetait bel et bien
au plus prochain cabaretier, aprs avoir eu la prcaution de l'dulcorer
par un raisonnable mlange d'eau de Seine.

Dans la nuit dont il s'agit, aprs que le poste de la porte Neuve eut t
compos, comme noua l'avons vu par le duc de Feria et Brissac, le capitaine
Castil, en vigilant officier et surtout en officier qui s'ennuie avec ses
soldats, monta du rez-de-chausse chez le concierge pour se rendre compte
de la situation exacte de son poste.

Il vit dans un petit taudis l'invalide occup  transvaser du tonneau dans
des pots d'tain la liqueur fameuse que les htes du rez-de-chausse
allaient bientt lui demander. Les parfums de ce breuvage taient violents,
ils saturaient l'air d'une forte odeur d'anis et de poivre, qui et
dlicieusement caress les narines d'un lansquenet allemand.

Mais don Jos tait un homme sobre, il frona le sourcil en respirant cette
vapeur tratresse.

--Mon capitaine, dit l'invalide employant avec adresse toutes les
ressources de la langue franaise mle aux sductions de quelques mots
espagnols, vous plat-il un verre de liqueur, vous en aurez l'trenne,
voyez comme elle est claire, et comme elle mousse en flocons brillants.

--Pouah! on s'enivrerait rien qu' la respirer, la liqueur maudite! s'cria
don Jos. On suffoque dans ton laboratoire.

En disant ces mots, le capitaine s'approchait du petit balcon ferm par une
tenture en lambeaux, par laquelle, lorsqu'il la souleva, s'engouffra une
bonne brise frache venant de la rivire.

--Tiens, dit Jos, tu as du monde ici.

En effet, sur ce balcon form par des ais mal joints que supportaient deux
potences de fer, on voyait, l'un assis sur un escabeau, l'autre debout et
appuy sur la balustrade, deux hommes que le reflet de la lumire du
concierge fit apparatre aussitt que Castil et lev la tapisserie.

Le personnage assis tait vtu d'une robe grise; la tte enveloppe de son
capuchon, c'tait un moine. Il surveillait avec l'attention la plus
profonde le travail des piocheurs qui dblayaient le pied de la tour. Il ne
se retourna point au son de la voix du capitaine.

L'autre tait un grand jeune homme dont les cheveux blonds flottaient au
vent mouill; l'intrt qu'il portait aux terrassiers n'tait pas des plus
vifs, et il parut accueillir avec assez de plaisir l'arrive d'un nouvel
interlocuteur.

--Qui sont ces deux personnes? demanda le dfiant Espagnol au concierge.

--Le moine, seigneur capitaine, est un vieil ami  moi, presque un parent.
N'est-ce pas, frre Robert?

Le moine acquiesa imperceptiblement.

--Est-ce que les moines dcouchent? dit Castil.

Il le faut bien, quand on leur ferme les portes, rpliqua le concierge.
Frre Robert n'a pu retourner  son couvent ce soir, et m'a demand asile
pour la nuit.

--Et son compagnon, ce grand garon, est-ce aussi un moine?

Le jeune homme, se tournant vers Castil avec une assurance exempte de
bravade:

--Vous faites l, dit-il, monsieur, une question inutile; vous n'avez qu'
regarder mon habit et mon pe pour vous convaincre que je ne suis pas
moine.

--Qui tes-vous alors?

--C'est mon neveu, rpliqua le moine d'une voix creuse. Est-ce que nous
vous gnons, ici?

Don Jos, au lieu de rpondre, se mit  penser.

Les gens souponneux ont toujours beaucoup d'imagination.

L'invalide continuait  faire mousser sa marchandise:

--Vous saurez, dit Castil, que je ne veux pas d'ivrognes  mon poste, et
que j'interdis toute espce de boisson pendant ma garde.

L'invalide, saisi d'tonnement, voulut hasarder l'loge de sa liqueur, mais
l'Espagnol lui ferma la bouche par un mouvement si premptoire, que le
dbitant renversa en soupirant tous ses pots d'tain dans le tonneau.

--Quant  vos htes, ajouta Castil, je n'entends pas qu'ils restent ici. Un
accident peut arriver. Votre lumire peut mettre le feu au plancher, et
j'ai au-dessous de la poudre. Vous me ferez donc le plaisir de renvoyer ces
deux seigneurs au corps-de-garde. Ils passeront la nuit prs de nous.

--Je ne hante pas les soldats, rpliqua le moine.

--Une nuit est bientt passe, mon frre. D'ailleurs les soldats espagnols
ne sont pas des paens, et je ne tolre ni jurons ni blasphmes chez moi.

--Mais moi, monsieur, rpliqua le jeune homme avec une certaine hauteur, je
n'ai pas d'ordre  recevoir de vous, et si vos soldats espagnols sont en
odeur de bons chrtiens, ils n'exhalent pas moins des parfums de cuir et de
vieux oint qui me dplaisent.

--Eh! vous tes bien dgot, beau sire, dit Castil en levant la voix.

--Je suis comme je suis, seigneur espagnol.

--Allons, mon neveu, allons, dit le moine, ne faites pas la mauvaise tte;
monsieur le capitaine a raison: un homme de guerre obit  des exigences
que les tudiants comme vous et les moines comme moi ne comprennent pas
assez. Qui dit Espagnol, dit fervent catholique.

--Oui, mais le cuir?

--La feue reine Catherine disait que le corps d'un ennemi mort sent
toujours bon; je dis, moi, qu'un bon serviteur de Dieu fleure toujours
comme baume.

--Bien rpondu, dit Castil; je vous attends en bas ici  une demi-heure.

Et il sortit aprs ces mots.

A peine fut-il dehors que le jeune homme s'adressant au moine avec une
impatience manifeste:

--Vraiment, dit-il, frre Robert, j'admire votre sang-froid. Quoi! vous
voyez que je meurs d'ennui au couvent depuis le dpart de Pontis et la
leon que vous m'avez faite au sujet de Mme Gabrielle. Je cherche  fuir un
danger et un ennui, vous me proposez de me conduire prs de M. de Crillon,
chez qui je voulais me rendre, et voil o nous aboutissons;  regarder
porter de la terre dans l'eau et  nous faire molester par un rustre
espagnol!

--Cher monsieur Esprance, dit le moine, je ne commande point aux
vnements. J'avais une mission du rvrend prieur pour Mme la duchesse de
Montpensier,  Paris, je vous voyais dprir d'ennui. Je vous croyais aussi
convoiter par dsoeuvrement la femme du prochain.

--Par dsoeuvrement! murmura Esprance avec une profonde mlancolie.

--Du prochain, continua le moine qui avait remarqu l'altration des traits
d'Esprance, au seul souvenir de Gabrielle. Ce prochain est un des amis de
notre couvent, un brave seigneur.

--Un lche coquin qui se cache pendant qu'on lui prend sa femme.

--Cela ne vous intresse point, monsieur, dit le moine.

--Mais ce qui m'intresse, c'est la stupidit de ce bltre qui vient de se
vanter  moi d'avoir coup la corde  laquelle mon brave Pontis avait pendu
l'assassin! De quoi se mlait-il, ce poltron, et que ne laissait-il
accroch ce qui tait accroch.

--coutez donc, un corps tout en travers de ses barreaux, cela gnait sa
vue.

--En attendant, voil un brigand ressuscit, un sclrat qui me tuera
encore si je ne le prviens. Oh! votre prochain, comme vous dites, a fait
l de bel ouvrage.

--Le fait est qu'il a perdu une corde toute neuve dit le moine. Mais ce
n'tait pas une raison pour que vous lui prissiez sa femme. Ces choses-l
se font dans le monde, mais jamais dans les couvents. Donc, je vous ai
emmen.

--Pour voir M. de Crillon.

--Patience.

--Vous tes all chez Mme de Montpensier que vous n'avez pas trouve. Ce
n'est pas l que vous espriez rencontrer M. de Crillon, je suppose.

--Est-ce qu'on sait jamais o sont les gens. Mais voil du monde qui vient
 la porte Neuve.

L'invalide, qui s'tait pench au balcon:

--M. de Brissac! dit-il.

--Il nous faut descendre, rpliqua le moine. Si vous ne voyez pas M. de
Crillon, au moins verrez-vous M. de Brissac. C'est toujours un homme de
guerre.

L'invalide, en soupirant:

--Si M. de Brissac voulait, dit-il, il autoriserait ma vente pour cette
nuit.

--Ne vois-tu pas, compre, rpliqua le moine, que cet Espagnol a peur qu'on
n'endorme ses soldats ta liqueur.

Ces mots firent rflchir Esprance,  qui d'ailleurs il n'en fallait pas
tant pour se croire dans des circonstances exceptionnelles.

Dans l'escalier, qui criait sous leurs pas, le moine se penchant 
l'oreille du jeune homme, de faon que les deux ttes fussent enveloppes
sous le capuchon:

--Faites attention, dit-il, qu'avec les Espagnols il faut tre prudent.
Regardez, coutez, et que pas un muscle de votre visage ne parle!...

Esprance fit un mouvement, comme pour demander la raison de ce conseil.

--L'Espagnol est dfiant, rpliqua le moine en appliquant son doigt sur ses
lvres.

--Tiens, tiens, pensa Esprance, y aurait-il en bas plus de chance de
distraction qu'en haut?

Tous deux pntrrent dans le corps de garde, sans que leur prsence y
produist aucune sensation. Tous les assistants s'occupaient uniquement du
gouverneur de Paris qui, de retour, venait de se faire ouvrir, et que ses
huit gardes du corps chins, fangeux, tremps, avaient amen  la porte du
poste, n'ayant pas eu l'occasion de le poignarder comme ils en avaient reu
l'ordre.

--Eh bien! capitaine, s'cria Brissac en abordant don Jos avec cet air
d'enjouement qui ne l'abandonnait jamais, nous venons de faire une rude
promenade, demandez  vos amis qui m'attendent l dehors. N'est-ce pas,
messieurs, que vous en avez assez? Vous tes libres, allez dire au duc de
Feria ce que vous avez vu!

Un multiple grognement du dehors rpondit  son interpellation, et les huit
Espagnols ne se firent pas rpter l'ordre; ils disparurent.

--Nous avons fait au moins huit lieues, continua Brissac, sans rencontrer
un seul peron de tous ces cavaliers royalistes, qui, au dire de M. le duc,
inondaient la campagne.

--Ah! fit Castil.

--Il fait trop mauvais temps pour les royalistes, poursuivit Brissac. La
pluie, la bise, la boue, c'est bon pour les braves Espagnols. En voila des
centaures! Ma foi, quant  moi, je suis rou. Je vais dormir, et je vous
conseille, seor Castil, d'en faire autant, vous et les vtres.

L'Espagnol avec un air rogue:

--Ces messieurs de la garde bourgeoise, ronflent dj, dit-il; coutez-les.

On voyait, en effet, sur les bancs et la table qu'ils avaient accapars,
les douze bourgeois ensevelis dans un pais et bruyant sommeil.

Le moine avait compt les Espagnols pendant toute cette scne. Il
s'approcha de Brissac et de Castil.

--Quoi! dit-il, messieurs, vous n'avez pas mme rencontr le grand convoi
qui passe  Rueil cette nuit?

--Quel convoi? demanda Brissac en se retournant pour examiner l'trange
figure qui venait de se mler  la conversation.

--Je croyais bien que vous auriez fait cette capture, continua le moine; et
je disais tout  l'heure  mon neveu que voici, au moment o le concierge
vous a annonc, je lui disais: M. de Brissac a de la chance, c'est lui que
Mme la duchesse aura envoy  la dcouverte, et qui aura pris le convoi
d'argent du Barnais.

--Le convoi d'argent! s'crirent  la fois Brissac et Castil.

Le moine, en s'approchant, frla comme par hasard le bras du gouverneur.

--Seize cent mille livres, dit-il, en cus neufs.

--Peste! le beau denier, s'cria Brissac avec un regard plein de
convoitise, et un choc invisible de sa botte contre la sandale du moine.
Mais ce convoi est une invention, comme la cavalerie.

--Comment savez-vous cela, d'ailleurs? demanda don Jos au moine.

--Mon couvent est  Bezons, tout prs de Rueil o le convoi doit passer. Il
doit passer, puisqu'on a ce matin prpar des relais pour quatre chariots,
et qu' cet effet on nous a mme pris nos chevaux.

Les yeux de l'Espagnol devenaient de plus en plus brillants.

--Vous parliez de Mme de Montpensier? interrompit-il.

--Oui, notre rvrend prieur, qui est de ses amis, m'avait envoy la
prvenir du passage de ce convoi. Je n'ai pas trouv la duchesse  son
htel, mais j'y ai laiss un avis crit. Voila pourquoi, sachant M. de
Brissac dehors, je me disais: Il aura t envoy au-devant du convoi, et
aura eu bonne aubaine.

--Seize cent mille livres! dit Brissac, et la duchesse ne m'en a pas parl!

--Et c'est en sortant de chez la duchesse que vous tes venu ici? dit
Castil dont la curiosit redoublait.

--Oui, seor, et la porte tait ferme.

--Vous savez bien qu'elle l'est toujours.

--Non, puisqu'on la dbouche.

--Mais pourquoi prendre ce chemin pour retourner  votre couvent?

--C'est le plus court.

Toutes les rponses du moine taient si nettes, si simples, l'accent dont
elles taient prononces portait l'empreinte d'une si admirable sincrit
que l'Espagnol fut troubl jusqu'au fond du coeur.

--Seize cent mille livres! rpta-t-il.

--Je les ai manques, s'cria Brissac, c'et t un beau bnfice.

Et il soupira.

--Allons dormir, dit-il. Quoi qu'il en soit, mon digne frre, je ne vous
remercie pas moins de vos rvlations. Si en chemin je trouve un ami ayant
cheval frais et bourse vide, je lui passe l'affaire. Bonne nuit, messieurs;
bonne garde, don Jos; je vais retourner chez moi.

--Est-ce que vous ne pourriez pas me faire ouvrir la porte, demanda le
moine  Brissac, qui se retirait.

--Ah! cela regarde le seigneur capitaine, moi je ne peux rien chez lui.

--Reste encore, glissa Castil  l'oreille de frre Robert, nous allons
causer de cela.

--Il n'y rsistera pas, il ira chercher le convoi, pensa Brissac, et
dgarnira son poste. Brave moine, va!

--Si vous vous ennuyez, mon neveu, dit le moine batement  Esprance,
allez un peu faire la conversation avec ces messieurs de la garde
bourgeoise, qui parlent franais comme nous.

Esprance obit au singulier regard de frre Robert, et, parvenu au groupe
des miliciens dont la plupart dormaient avec tant d'clat, il se sentit
arrt au passage par une main qui serra fortement la sienne, sous la
table,  droite.

Il tressaillit et faillit pousser un cri en reconnaissant dans l'un de ces
prtendus dormeurs, Pontis, dont le bras gauche enveloppait la tte, tout
en laissant  dcouvert, pour l'occasion, cet oeil malin ptillant comme
une escarboucle.

Il n'tait pas encore revenu de sa surprise quand,  gauche de cette mme
table, deux genoux saisirent sa jambe comme les deux crampons d'un tau. Et
l'officier des bourgeois, soulevant avec effort sa tte alourdie par le
sommeil, montra sous la visire au jeune homme un visage  la vue duquel
Esprance pensa tomber  la renverse.

Tous les mystres de la nuit lui taient rvls. Il serra sans affectation
la boucle de son ceinturon, et s'assura que la poigne de l'pe tait bien
 sa main; puis il s'assit prs de Pontis, laissant le moine  qui Castil,
mme avant le dpart de Brissac, demandait encore des explications.

Tout  coup un galop rapide retentit; une voix vive et claire comme un son
de trompette, appela du dehors: Monsieur de Brissac! monsieur de Brissac
est-il ici?

Au mme moment, un jeune homme couvert de sueur et tremp de pluie se
jetait  bas de son cheval et se prcipitait dans le poste en s'criant:

--Monsieur de Brissac!

--Me voici, dit le gouverneur.

--De la part de Mme la duchesse: alarme! la cavalerie ennemie parat dans
la campagne. Alarme!

--La Rame! s'crirent Esprance et Pontis qui bondirent au son de cette
voix et se trouvrent face  face avec l'aide de camp de la duchesse.

--Eux ici! dit la Rame, devenu ple comme un spectre.

Au cri d'alarme, tout le poste avait couru  ses mousquets,  ses
hallebardes. Les bourgeois debout s'taient arms en un clin d'oeil. Tous
les visages respiraient la haine et la guerre.

--Messieurs! s'cria la Rame en dsignant son ennemi qui se serrait prs
d'Esprance, cet homme s'appelle Pontis, c'est un garde du roi! Trahison!

--Misrable! murmura l'officier bourgeois en assnant un coup de poing sur
la tte de la Rame.

--M. de Crillon! hurla celui-ci.

Au nom redout de Crillon, don Jos, les Espagnols, le poste entier
poussrent un rugissement de terreur et de rage. On se montrait l'officier
bourgeois, on apprtait les armes.

C'tait dans l'enceinte circulaire de la tour un de ces dsordres
passionns comme les aimaient Bourguignon et Terburg.

--Harnibieu! oui, je suis Crillon, dit le chevalier d'une voix
retentissante en jetant loin de lui, par un geste sublime, le ridicule
armet qui cachait sa tte, je suis le brave Crillon!  moi, mes gardes, et
nous allons voir!

En disant ces mots, il avait mis l'pe  la main, cette terrible pe qui
en jaillissant du fourreau sembla partager la tour en deux morceaux comme
l'clair coupe un nuage.

Derrire lui,  ses cts, sa petite troupe s'tait forme avec un
ensemble, un aplomb, une vigueur qui firent reculer les Espagnols jusqu'au
centre de la salle.

Le moine, froid et impassible, poussa dehors M. de Brissac qui dgainait
comme les autres et ferma les normes verrous de la porte du corps de
garde. Puis il s'adossa  cette porte, les deux mains appuyes sur une
hache qu'il avait dtache de la muraille.

--Gardez la fentre, dit-il  Esprance, qui courut aussitt de ce ct.

--Soixante contre douze! s'cria don Jos en dsignant  ses hommes la
poigne de Franais qui lui barraient le chemin.

--Douze contre soixante! rpondit Crillon avec une voix de lion rugissant.
Et souvenez-vous, enfants, qu'il ne faut pas qu'un seul de ces coquins
sorte vivant de la tour, car il ferait manquer l'entre du roi! Esprance,
je vous ai promis de vous montrer Crillon sur la brche, regardez!

Une dcharge des mousquets espagnols alla cribler la muraille. Crillon et
les siens s'taient jets  plat-ventre; ils se relevrent agiles comme des
lopards.

--Maintenant, dit le chevalier, en avant! ils sont  nous!

Il s'lana; ses yeux de flamme avaient choisi deux hommes pour ses deux
premiers coups d'pe. Les deux hommes roulrent  ses pieds. Quand ses
gardes et lui se retrouvrent dans la fume, dix Espagnols jonchaient le
plancher de la salle, tous frapps  la gorge ou au coeur, tous tus
raides. Pas un Franais n'avait t touch.

La Rame, au milieu des Espagnols, avait une pe  la main comme les
autres; mais il ne frappait pas encore; on et dit que ce spectacle
effrayant l'avait priv de sa raison; il restait immobile, hbt, ne
pouvant s'accoutumer  cette situation terrible.

Pontis l'appelait dans la mle, vocifrant son nom, et il ne rpondait
pas.

Don Jos ramena les siens  la charge; il tait quelquefois brave, le
ridicule seor, mais ce jour-l il tremblait comme tout animal qui sent le
lion. Sa troupe vint se heurter en tumulte sur les ressorts d'acier des
gardes; une nouvelle jonche de morts s'entassa, la vapeur du sang et de la
poudre s'paissit sous les votes lugubres de la tour. Don Jos tomba
expirant, la tte fendue. Les Espagnols hsitrent.

--Allons, puisqu'ils ne vont plus! s'cria le chevalier en prenant
l'offensive, et il fondit de nouveau sur la bande dcime; les uns,
effars, cherchrent  ouvrir les verrous de la porte, mais ils trouvaient
l le moine silencieux qui les assommait de sa masse; d'autres couraient
comme des papillons  la fentre, d'o Esprance les faisait tomber  coups
d'pe.

On en vit grimper le long des barreaux des meurtrires, d'autres
cherchaient  s'accrocher aux parois de cette cage forme, d'autres
imploraient le vainqueur en jetant leurs armes.

La Rame, se voyant perdu, prit une rsolution sauvage, il avait trois fois
recul devant la porte dfendue par l'assommoir du moine; il se jeta sur la
fentre, croisant le fer avec Esprance; puis, tout  coup, feignant d'tre
bless, il tomba. Esprance, gnreux, releva son pe. Alors la Rame le
saisit par les jambes et le renversa sur le plancher.

Pendant ce temps, d'autres blesss pouvants ouvrirent la fentre et se
prcipitrent dans la Seine, non sans avoir reu en chemin de nouveaux
coups.

Pontis furieux avait tout quitt pour voler au secours d'Esprance: il
cherchait dans ces deux corps qui s'entrelaaient et se roulaient une place
pour enfoncer son pe; mais comment frapper l'ennemi sans blesser l'ami?
Les ttes seules taient reconnaissables dans cet affreux bourbier de sang
et de dbris. Pontis saisit le moment o la tte de la Rame lui
apparaissait bien distincte, et il frappa dessus un effroyable coup du|
pommeau de sa lourde pe.

Le misrable, tourdi, lcha prise. Esprance se releva. Tous deux, Pontis
et lui, par un mouvement spontan, saisirent l'ennemi sans connaissance et
le prcipitrent par la fentre. Puis ils se jetrent dans les bras l'un de
l'autre en murmurant:

--Pour cette lois, il est bien mort.

A partir de ce moment, le combat se changea en massacre. Les rares blesss
qui restaient furent pousss par le mme chemin, et Crillon fumant de sueur
et de carnage put se reposer avec ses compagnons sur un monceau de
cadavres.

--Il est quatre heures, je crois que voici Sa Majest, dit tranquillement
frre Robert. Alors, il ouvrit la porte du corps de garde. On entendit au
dehors le chant de la trompette, c'taient les clairons de l'arme royale
qui frappaient  la porte Neuve.

Frre Robert,  coups de hache, fit voler en clats le madrier qui
soutenait les chanes du pont-levis, et d'un revers de cette mme masse, il
branla la lourde porte qui craqua en tournant sur ses normes gonds.

Aussitt, un cavalier ruisselant de pluie, une charpe blanche sur la
cuirasse, la physionomie radieuse, l'oeil tincelant, les bras levs au
ciel pour lui rendre grces, poussa le premier sur le pont-levis, son
cheval dont les pieds retentirent.--J'y suis! s'cria-t-il; merci, Dieu qui
protges la France!

--Vive le roi! dit d'une vois mue et solennelle le moine en retenant la
porte par laquelle se prcipita l'hroque cavalier palpitant de joie.

--Vive le roi! rptrent au seuil du corps de garde Crillon et ses hommes
brandissant leurs pes rouges.

Henri IV entra ainsi dans sa ville, et ses yeux obscurcis par de douces
larmes cherchrent en vain l'ami qui lui avait ouvert la porte.

Frre Robert avait rabattu son capuchon sur ses yeux et repris lentement
par la campagne le chemin de son monastre.




VIII

L'CHANCE


Ne voyant pas revenir la Rame, n'entendant plus de bruit autour d'elle, et
croyant  une fausse alerte, la duchesse de Montpensier s'tait couche 
trois heures, bien fatigue de sa nuit. Un gnral d'arme a tant  faire!

Aprs avoir congdi ses femmes et ses capitaines, elle dormait comme un
simple soldat.

Tout  coup un bruit inaccoutum retentit dans ses antichambres, des
rumeurs confuses la rveillent, sa porte s'ouvre et son intendant effar
annonce:

--Un gentilhomme de la part du roi!

La duchesse se souleva.

--Quelle impudence! dit-elle. De quel roi veut-on parler, et pourquoi ce
roi, s'il y en a un, se permet-il de troubler mon sommeil?

Mais dj le gentilhomme tait arriv au seuil de la chambre.

--Ordre de Sa Majest, dit-il.

La duchesse furieuse s'cria:

--Je veux voir en face l'audacieux qui vient ici prononcer le mot Majest,
accol  ce mot: ordre, s'adressant  ma personne.

--Madame, dit en saluant profondment le gentilhomme qui n'tait autre que
Saint-Luc, l'ancien ami du roi Henri III, c'est moins un ordre qu'une
prire que j'ai l'honneur de vous transmettre de la part du roi. A peine
aux portes de Paris, Sa Majest a pens  vous.

--Il est aux portes! s'cria-t-elle, et on ne me le disait pas.... Je m'en
doutais!

En disant ces mots, elle se jetait dans sa ruelle, o ses femmes,
tremblantes de ce qui allait arriver, l'habillaient prcipitamment.

--Dieu merci, j'arriverai  temps, murmura l'amazone. Mon pe!

--Pourquoi faire, madame? dit doucement Saint-Luc.

--Et d'abord, monsieur, retournez d'o vous venez; dites  celui qui vous
envoie que je n'ai  entendre aucunes propositions de sa part. Ajoutez que
les Espagnols....

--Pardon, madame, mais, vous vous mprenez.

--Assez, vous dis-je, assez! O sont mes officiers, mes gardes? Comment
a-t-on laiss pntrer ici un envoy du Barnais?

--Ni gardes, ni officiers ne rpondront, madame, dit Saint-Luc avec un
sourire, vous n'en avez plus besoin. Vous serez admirablement garde. Quant
 moi, je suis entr en mme temps que mon matre, qui ne s'appelle plus le
Barnais, mais le roi de France, et je viens de son Louvre.

La duchesse plit.

--Le Louvre n'est  personne, que je sache, dit-elle.

--Mais pardonnez-moi, madame, il est bien au roi puisque Sa Majest
l'occupe.

La duchesse bondissant:

--Le roi occupe le Louvre? s'cria-t-elle.

--Parfaitement, madame.

--Depuis quand, mon Dieu;

--Depuis quatre heures du matin.

--Le roi est  Paris!...

--Vous pouvez vous mettre  la fentre, vous l'allez voir passer se rendant
 Notre-Dame.

--Oh! et je n'tais pas l! murmura-t-elle. Je dormais! Mais les Espagnols?

--Vous auriez bien de la peine  en trouver dans ce moment, tant ils sont
bien cachs.

--Le roi  Paris! balbutia la duchesse en cherchant un appui comme si elle
allait s'vanouir.

Saint-Luc s'avana poliment.

--Je vous comprends, s'cria-t-elle en se redressant avec une nergie
sauvage, vous venez accomplir les ordres du vainqueur. Vous venez me
demander mon pe, m'arrter; mais dites bien  votre matre que je
resterai dans les tortures ce que doit tre une princesse de mon nom.
Allons, monsieur, montrez-moi le chemin. Est-ce au Chtelet, est-ce  la
Bastille que nous allons! Je vous suis.

--Mais, madame, votre imagination va trop loin, dit Saint-Luc, et au lieu
d'une arrestation, c'est une simple invitation que j'ai l'honneur de vous
apporter de la part de Sa Majest.

--Expliquez-vous, monsieur, rpliqua la duchesse un peu calme par la
parole d'un homme de cette qualit.

--Madame, le roi vous convie  faire la collation aujourd'hui en son
Louvre, aprs l'office du soir.

--Quelle raillerie est-ce donc, monsieur de Saint-Luc?

--C'est tout le contraire d'une raillerie, madame.

--Le roi, comme vous dites, et moi nous sommes ennemis mortels, qui ne
pouvons faire aucune collation ensemble.

--Ce n'est pas l'opinion de Sa Majest  ce qu'il parat, madame, car vous
tes attendue au Louvre, et sa Majest aurait, m'a-t-elle dit, grand
dplaisir si vous n'y veniez.

En disant ces mots avec une courtoisie parfaite, Saint-Luc, sans paratre
remarquer le trouble inexprimable de la duchesse, la salua profondment et
s'en retourna, tandis que Mme de Montpensier courait comme folle  la
fentre, l'arrachait plutt qu'elle ne l'ouvrait, et, voyant l'motion
gnrale, les charpes blanches, entendant les cris de joie, les souhaits
de gloire et de paix au roi, tombait en une seconde dfaillance dans les
bras de ses femmes et de ses laquais, les seuls courtisans qui ne l'eussent
pas quitte, parce qu'ils craignaient de perdre leurs gages.

Sur ces entrefaites accourut essoufl, dfait, le jeune favori de la
duchesse, Chtel, qui traversa les antichambres, et vint tomber plor aux
pieds de son auguste souveraine.

--Mon pauvre Chtel, dit la languissante princesse, c'en est donc fait.

--Hlas! madame.

--Vaincus!...

--Non, trahis!

--Par qui donc?

--Par M. de Brissac.

--L'infme! Mais on n'a donc pas rsist?

--Le poste de la porte Saint-Honor s'est rendu; les portes Saint-Denis et
Saint-Martin ont t livres par les chevins.

--Mais nos amis, le duc de Feria....

--En se rveillant il a trouv son vestibule gard par les chevau-lgers du
Barnais.

--Qu'avait-on fait des Espagnols?

--Ils taient enferms par les soldats royalistes.

--Mais le peuple! mais la Ligue!

--Le peuple a lchement abandonn la sainte Ligue; il chante, il rit, il
crie vive le roi! Veuillez prter l'oreille.

En effet, on entendait dans le lointain des acclamations formidables mles
au bruit du canon.

--Mais on se bt! s'cria la duchesse.

--Non, c'est la Bastille qui se rend, et les canonniers royalistes en
dchargent les pices.

--Le roi! le roi! vive le roi! crirent un millier de voix enthousiastes
dans la rue mme, sous les fentres de l'htel.

--Qu'on me cherche M. la Rame! dit la duchesse d'un air sombre.

--Ah! madame, rpliqua le jeune drapier en baissant les yeux, ce pauvre
gentilhomme....

--Eh bien?

--Eh bien, madame, vous l'aviez envoy  la porte Neuve.

--C'est vrai, pour prvenir M. de Brissac.

--Le poste de la porta Neuve a t massacr; les Espagnols qui le
composaient, tus par les bourgeois, ont t jets  la rivire.

--Mais la Rame?

--S'il n'est pas revenu, c'est qu'il aura partag leur sort.

--Ah! murmura la duchesse d'un air gar, c'en est trop, c'en est trop, il
faut mourir!

--Madame!

--Il faut mourir! s'cria-t-elle avec rage. Voyons une pe, un
poignard!...

--Madame, chre matresse, au nom du ciel....

--Quelqu'un aura-t-il piti de mes souffrances, vocifra la terrible
personne, se trouvera-t-il un ami qui m'pargne la honte de voir le
vainqueur? Par grce, c'est un service  me rendre, la mort!

Elle s'animait par degrs, et tous ses nerfs vibraient comme les cordes
d'une harpe dtendue.

--Tue-moi! comme s'est fait tuer Brutus, comme s'est tu Caton, tue-moi, et
je te bnirai; j'implore cette grce.

En disant ces mots, elle dcouvrit une poitrine encore plus blanche que son
me n'tait noire.

Le naf jeune homme, lectris par cette fureur tragique et familiaris par
la lecture de Tite-Live avec les beaux dvouements de l'antiquit, se crut
appel  jouer le rle d'un affranchi romain.

Il prit la duchesse au srieux, et ce vacarme de cris lui montant  la
tte, il tira sa petite dague et courut sur Mme de Montpensier pour la
poignarder  l'antique.

Mais celle-ci, rappele  la ralit par la vue du fer, repoussa Chtel
avec force et le regardant en face:

--J'tais bien folle! s'cria-t-elle. Crois-tu que ce soit moi qui doive
mourir!

L'accent dont ces paroles furent prononces pntra qu'au fond de l'me du
jeune homme. Il remit son poignard dans le fourreau.

--Vous avez raison, dit-il, madame; je comprends.

Et leurs yeux achevrent d'interprter leur pense.

Soudain, le peuple se ruant sur la place avec une joie qui tenait du
dlire, annona l'arrive du roi.

On vit paratre Henri, la tte nue, sans dfense. Il tait entour de ses
amis fidles, Rosny, Crillon, Saint-Luc, Sancy, tous ses capitaines, tous
ses conseillers. La foule venait baiser son cheval et ses habits. Le roi se
rendait  Notre-Dame pour remercier Dieu de son succs.

Brissac tait nomm marchal de France.

--Il pleut, disaient les ligueurs, mauvais augure.

--Il pleut, disaient les royalistes, c'est une bndiction du ciel pour
teindre les mches des mousquetaires ligueurs, qui auraient pu assassiner
le roi.

Cependant un magnifique spectacle attendait les parisiens au sortir de la
cathdrale; le roi avait voulu en finir avec les Espagnols.

Ceux-ci, rassembls tumultueusement au nombre de trois mille, leurs chefs
perdant la tte, avaient prsent leurs armes et attendaient la mort.

Isols entre l'immense population qui les hassait, la puissante arme du
roi qui les tenait  sa merci, la moindre bravade pouvait les perdre. On
entendit parmi le peuple ces sourdes rumeurs qui prcdent
l'accomplissement des grandes vengeances.

Tout Paris savait dj que les Espagnols runis prs de la porte
Saint-Denis allaient enfin recevoir le chtiment d  leur longue tyrannie,
 leur dloyaut contre le prince qui ne les avait jamais combattus qu'en
face.

La foule avide des sanglants spectacles se prparaient  celui-l;
l'extermination d'une arme, quelles reprsailles! Aussi les alentours de
la porte Saint-Denis taient-ils assigs par cent mille spectateurs, qui
n'attendaient qu'un signe pour devenir acteurs dans la tragdie.

Les soldats espagnols, appuys sur leurs piques et sur leurs mousquets, se
courbaient sombres, dcourags, honteux, sous le poids de tous ces regards
irrits. Quelques-uns avaient leurs femmes, leurs enfants auprs d'eux; les
bagages rassembls  la hte, les chevaux puiss compltaient le tableau.
Sur chaque visage, on pouvait lire la terreur, le dsespoir et la faim.

Le duc de Feria, tomb du haut de son orgueil, n'tait plus qu'un rebelle,
un voleur surpris, dont la grandeur consistait  subir le premier les
volonts du vainqueur. Entour de ses officiers ples comme lui, il se
taisait et ne songeait plus qu' bien mourir.

On annona le roi; dj un long cordon de gardes et d'archers, occupant
toutes les issues, cernait la troupe espagnole et l'enfermait dans un
cercle de fer et de feu. Devant le roi venait le marchal de Brissac,
escort par un gros de cavalerie.

A l'arrive de ces nouvelles troupes, il se fit dans la foule un mouvement
pareil au reflux de la mer. Les vagues tourbillonnant et se poussant l'une
l'autre laissrent  sec les rues et les places; les fentres seules et les
portes et les remparts de la ville s'emplirent de spectateurs dont la plus
grande partie taient arms.

Les Espagnols ne virent plus autour d'eux que les soldats du roi et les
pices d'artillerie toutes prtes  faire feu.

Le moment tait solennel. Tous les coeurs palpitrent. Les Espagnols
recommandaient leur me  Dieu.

Alors, Brissac s'approchant, la tte nue, du duc de Feria, avec un visage
impassible, chacun se figura qu'il lui venait annoncer l'arrt fatal; et un
silence de plomb comprima jusqu'au battement des coeurs.

--Monsieur le duc, dit le marchal, le roi m'envoie  vous pour vous dire
que ce jour de victoire est un jour de pardon. Vous tes libre. Sortez de
Paris sans crainte, vous et les vtres, avec vos armes et bagages: les
portes vous sont ouvertes, partez quand il vous plaira.

A peine eut-il achev que, passant de la plus profonde terreur  la joie la
plus folle, soldats et officiers, qui se croyaient dj massacrs ou tout
au moins prisonniers de guerre, jetrent leurs chapeaux en l'air et firent
retentir le quartier de leurs transports. On voyait les femmes de ces
malheureux, avec leurs enfants, s'agenouiller et adresser  haute voix au
ciel des prires ferventes pour le monarque gnreux qui les sauvait de la
plus cruelle extrmit.

Le duc de Feria, touch profondment, s'inclina pour remercier Brissac. La
parole expira sur ses lvres. Toute la multitude des spectateurs oublia sa
haine pour admirer la clmence du vainqueur. Si les Parisiens perdaient un
spectacle difficile  remplacer, celui d'une extermination, ils gagnaient
la certitude d'tre gouverns par le prince le plus magnanime.

On vit Henri IV se placer  l'une des fentres de la porte Saint-Denis,
celle qui tait prcisment au-dessus de la porte et plongeait dans toute
la longueur de la rue Saint-Denis. Sur un signe des chefs, les soldats de
l'arme trangre prirent leurs rangs et se mirent en route quatre par
quatre, les armes bas, les mches teintes, les enseignes ployes et les
caisses derrire le dos.

Les Napolitains passrent les premiers sous la porte puis les Espagnols, et
enfin les Wallons et les lansquenets; chacun, jusqu'au dernier valet de
l'arme en regardant le roi  sa fentre, s'inclinait et saluait
profondment le chapeau  la main. Quelques-uns, dans l'espoir de la
reconnaissance criaient vive le roi de France, et s'agenouillaient avec
force souhaits de prosprit.

Lorsque le duc de Feria dfila  son tour, il arrta son cheval pour faire
plus d'honneur au brave prince qui lui donnait la vie, et on l'entendit
murmurer un compliment, dans lequel il remerciait Henri IV d'avoir pargn
ses pauvres soldats.

Le roi toujours riant et spirituel:

--Voil qui est bien, monsieur le duc, dit-il, recommandez-moi  Philippe
II, votre matre; mais ne revenez plus.

Paroles qui firent fortune, on le comprend, chez le peuple le plus
spirituel de la terre.

Les Espagnols furent reconduits, par Saint-Luc, avec plus grande politesse
jusqu'au Bourget; de l on les conduisit  la frontire, et ainsi se
termina la prise de Paris.

Quant au roi, qui avait hte de donner quelque distraction  Henri, le soir
mme, il reut au Louvre la visite de Montpensier, avec laquelle il joua
aux cartes, il lui gagna son argent pour toute vengeance.

Mais si la distraction n'tait pas des plus amusantes, du moins la
vengeance tait-elle assez complte. La duchesse avait vu deux heures aprs
l'entre du roi, au lieu du massacre et de la terreur qu'elle esprait, se
rouvrir toutes les boutiques, se tapisser et se fleurir toutes les maisons,
les bourgeois se mler et causer joyeusement avec les gens de guerre, le
peuple rire et chanter avec les bourgeois, la Ligue se fondre comme neige
au soleil, et le dernier espoir de l'ambition des Guise s'vaporer comme
fume au vent. Elle rentra chez elle srieusement malade, et se mit au lit
sans que personne s'occupt d'elle; on parla bien plus de la femme d'un
boucher ligueur qui tait morte de rage en apprenant l'entre du roi dans
la ville.

Vers dix heures du soir, la Varenne s'approcha du roi, lui dit quelques
mots  l'oreille, et aussitt Sa Majest, avec un rayonnant sourire, quitta
l'assemble et se retira dans son appartement.

Le lendemain matin vers l'aube, dans une des salles du Louvre, bon nombre
de gentilshommes autour d'un grand feu, ftaient joyeusement les restes
d'un grand festin et s'entretenaient avec vivacit non plus du pass, mais
de l'avenir de la France ainsi rgnre.

C'taient d'abord les gardes de service, puis quelques courtisans
privilgis, qui avaient obtenu la faveur de garder le roi dans son palais
la premire nuit qu'il venait d'y passer, aprs tant d'annes d'exil et de
combats. Et ces heureux,  voir le nombre des flacons vides, n'avaient pas
d s'ennuyer pendant que le roi dormait.

Parmi les gardes on remarquait Pontis, parmi les courtisans chacun admirait
Esprance, que Crillon avait prsent au roi comme un des vaillants
champions de la porte Neuve, et  qui sa faveur, sa bravoure et sa
gnreuse mine avaient fait tout d'abord quantit d'amis.

Mais un autre personnage attirait aussi l'attention: c'tait le seigneur de
Liancourt, plus bossu, mais plus enchant de lui que jamais.

Pontis, un peu agac par le vin et fatigu d'avoir t discret toute une
nuit, dcochait  ce digne seigneur des traits que chacun entendait siffler
et que lui ne ne sentait pas, bien qu'ils arrivassent tous en plein but.

Le bossu, portant pour la vingtime fois la sant au roi:

--Vous tes donc bien rconcili avec Sa Majest, s'cria Pontis. Il me
semblait vous avoir connus mal ensemble.

--Sans doute; mais c'est fini. Le roi a t clment, j'ai t spirituel;
nous avons russi  nous entendre.

--Contez-nous cela, dit Pontis, malgr tous les signaux d'Esprance.

--Je dois mon retour en grce au bon conseil du rvrend prieur des
gnovfains, rpliqua M. de Liancourt. C'est lui, par interprte, qui
m'apprenant hier l'entre du roi et la gnrosit de S. M. pour les
Espagnols, m'insinua qu'il tait temps de ne plus bouder le roi.

--Vous boudiez! s'cria quelqu'un.

--Monsieur s'tait retir dans ses caves; pardon, dans ses terres, s'cria
Pontis.

--Mais pourquoi boudait-il? demanda un curieux impertinent.

--Affaires de famille, dit Esprance, qui tremblait d'entendre profaner le
nom de Gabrielle.

--Eh bien! continua le bossu, j'ai suivi le conseil du rvrend, et hier
soir,  peine dlivr, je suis arriv au Louvre pour saluer le roi. S. M.
m'a reu avec bont, a souri, et au lieu de me laisser retourner 
Bougival, m'a fait la faveur de me retenir  toute force au palais, parmi
vous, o j'ai pass une nuit charmante, une nuit comme assurment le roi
n'en a point pass une pareille.

Un malin sourire effleura les lvres de la Varenne qui causait, dans une
embrasure, avec le gros financier Zamet.

--Voil le roi qui prend ce malheureux par la douceur, dit tout bas Pontis
 Esprance; c'est bien plus dangereux.

--Heureusement pour lui, rpliqua Esprance avec un rire forc, que sa
femme n'a pas encore, comme le roi, fait son entre  Paris.

Il achevait  peine qu'un capitaine des gardes appela M. de Pontis pour
affaire de service. La conversation se trouva ainsi rompue au grand plaisir
d'Esprance qu'elle faisait souffrir.

Pontis sortit, mais au bout de quelques minutes il revint, et appela
Esprance, qui s'empressa de courir  lui.

--Qu'y a-t-il donc? demanda le jeune homme.

--Une grande faveur qui m'est faite, mais une corve: j'ai, de la part du
roi, et dans le plus grand secret, quelqu'un  escorter  la campagne.

--Un prisonnier, sans doute?

--Probablement. Ce sera trs-ennuyeux. Veuillez m'aider  faire la corve.
Au moins serons-nous  cheval ensemble, et nous causerons.

--Volontiers.

--Je vais faire seller ton cheval avec le mien; attends-moi dans cette
alle, l-bas, prs de la rivire; c'est par-l que le prisonnier va
sortir. J'amnerai nos deux montures, ne t'occupe de rien.

--Bien, dit Esprance.

Et il s'achemina vers l'endroit dsign, le coeur pntr du charme secret
qui embellissait toute la nature.

Le jour naissait. La pluie de la veille avait cess; une brise douce et
frache ridait le fleuve et agitait avec un mystrieux murmure les arbres,
qui se penchaient sur l'eau.

Une litire sortit du palais par une porte drobe; elle tait ferme de
grands rideaux  fleurs, des mules blanches la firent rouler moelleusement
sur le sable.

--C'est un prisonnier pour lequel on a des gards pensa Esprance quand la
litire passa prs de lui.

Les rideaux s'agitrent au vent, et il en sortit une vapeur parfume qui
frappa le cerveau d'Esprance comme un soudain ressouvenir.

--Suivez la route jusqu' Bougival, dit au cocher une voix de femme qui fit
tressaillir le jeune homme.

Au mme instant le rideau s'ouvrit, et une tte curieuse regarda dehors.

--Gratienne! s'cria Esprance.

--Monsieur Esprance! murmura la jeune fille qui, dans son bahissement
inconsidr, retenait les rideaux ouverts.

En face d'elle tait assise Gabrielle qui, au nom d'Esprance, avait cach
son visage empourpr dans ses mains.

Le jeune homme plit et s'appuya sur un arbre, comme si la terre manquait
sous ses pieds. Un voile noir s'tendit de ses yeux  tout l'univers. Il
n'entendit pas Pontis arriver tout courant avec les deux chevaux.

--A cheval! dit le garde tout joyeux. Vois la belle matine! Aprs une
veille si belle, nous allons faire une promenade enchante. Eh bien! tu
n'es pas encore en selle?

--Je ne suis pas garde du roi, rpliqua Esprance d'une voix morne. Fais
tout seul ton service. Adieu!

Et il s'enfuit le coeur navr, tandis que la litire se mettait en marche.

Les rideaux en retombant touffrent un soupir douloureux comme un sanglot.

--Quel caprice a donc Esprance? se demanda Pontis, forc de suivre la
litire.

Gabrielle avait tenu sa parole au roi.




IX

A PROPOS D'UNE GRATIGNURE


Dix mois s'taient couls depuis la reddition de Paris, l'anne touchait 
sa fin. Dcembre semait sur les campagnes ses plus noirs brouillards, ses
neiges les plus profondes. Depuis longtemps l'hiver n'avait svi en France
avec cette rigueur.

De Montereau  Melun, sur la route blanche au bord de laquelle se tordait
a et l, les bras au ciel, un arbre pargn par la hache, on entendait la
nuit hurler les loups. Le jour tout tait silencieux, les gens de la
campagne avaient trop faim pour chanter, trop froid pour sortir; et la
crainte de l'Espagnol n'tait pas encore efface. Des loups et des
Espagnols  la fois, c'est trop sur une grande route, et l'oeuf de la poule
au pot n'tait pas encore pondu.

D'ailleurs, le matre tait absent pour les affaires de la maison. Henri
refoulait en Picardie M. de Mayenne, lutteur dcourag. Quant au roi, tout
l'encourageait. Partout Dieu lui faisait sentir sa protection: chacun de
ses souhaits s'accomplissait  peine form. Un fils venait de lui natre de
Mme de Liancourt, et cet enfant, n au milieu des victoires, allait tre
baptis  Notre-Dame aussitt que le roi serait de retour.

Cette nouvelle, promptement rpandue partout, n'tait pas accueillie sans
commentaires, et, pour quiconque connat l'esprit franais, il est ais de
comprendre qu'elle proccupait beaucoup plus les peuples que le froid, la
disette et la guerre.

Nous ne saurions dire si tel tait le sujet de conversation qu'avaient
choisi deux bizarres personnages qui s'acheminaient, en dcembre, vers les
portes de Melun. Tous deux  cheval, envelopps, ou pour mieux dire
ensevelis dans de vastes manteaux rays semblables au burnous arabe, ils
allaient cte  cte, dans la neige, alternant, non pas des distiques de
Thocrite ou de Virgile, mais de belles et bonnes imprcations italiennes,
qui, basse-taille et soprano aigu, eussent fait fuir tous les loups de
France.

La basse-taille s'exhalait des cavernes d'une large et puissante poitrine.
Le cheval tait petit, mais le cavalier superbe, rien qu' en juger par
l'oeil noir et la barbe de jais que les plis du manteau ne drobaient pas
toujours au vent glac.

Le soprano tait une petite femme au regard tantt mlancolique, tantt
brlant comme un clair. Elle grelottait sur sa mule, ne songeant qu' se
garantir de la bise, et interpellant avec fureur tantt son compagnon,
tantt la route glissante, tantt cet abominable pays de France o il gle,
tantt ces odieuses portes de Melun qui n'arrivaient pas.

Cependant on y arriva enfin  ces portes.

La route, il faut le dire, tait moins dserte  l'approche de la ville.
Quelques voyageurs dpassrent les deux Italiens, d'autres demeurrent
derrire, et tous s'accordaient  trouver singulire la figure de ces
trangers. Eux, trouvaient aussi bizarres ces Franais curieux et
railleurs, ils se le disaient probablement dans leur jargon, et s'ils ne se
le disaient pas, les yeux de la jeune femme et son ironique sourire
parlaient assez.

Aux portes, il y avait un poste de soldats et un receveur de gabelle qui
examinait chaque passant avec plus d'attention qu'il n'en et fallu pour
l'exercice des droits de page.

La tournure des nouveaux venus frappa cet homme; il arrta les deux
trangers qui htaient le pas de leurs montures, sans doute pour arriver
plus vite au feu et au gte.

--Hol! dit-il, comme nous sommes presss! Examinons ces valises.

Et sur son geste plusieurs soldats prirent  la bride le cheval et la mule.

--_Siamo forestieri!_ cria la jeune femme en se montrant avec impatience.

--Oh! oh! des Espagnols! dit le percepteur qui prenait pour de l'espagnol
ce pur italien.

--Des Espagnols! rptrent autour de lui les soldats, que l'habitude de la
guerre disposait mal en faveur de leurs ennemis ordinaires.

On visita les valises, qui ne renfermaient rien de suspect. Beaucoup de
gens s'attroupaient. Les prtendus Espagnols dialoguaient entre eux avec
vivacit, sans pouvoir runir deux mots de franais pour les jeter en
rponse aux questions du percepteur.

Pendant ce dbat, la femme, plus irritable, avait dcouvert entirement son
visage, qui tait, comme nous l'avons dit, rgulier, fin et fortement
empreint du type mridional.

La malice de ses yeux, la mobilit de sa physionomie, le jeu de ses lvres,
qui laissrent voir une double range de dents magnifiques, ne satisfirent
pas le commissaire-percepteur, qui rpta plus opinitrement:

--Espagnols! Espagnols! vos papiers!

L'attitude du compagnon de la dame tait, pendant toute cette scne,
incroyablement calme, imperturbable. Il ne se donnait pas la peine de
remuer. tait-ce un effet de la terreur? On a vu souvent les poltrons ou
les mauvaises consciences user de l'immobilit comme d'une ressource.
tait-ce seulement inintelligence de ce qui se passait? Mais en attendant,
il restait roul dans son manteau, qui lui partageait verticalement en deux
le visage, et ne semblait vivre que par un seul oeil, dont la prunelle
roulait rapidement de l'un  l'autre des assistants, aprs qu'elle avait
d'abord interrog l'expression du visage de sa jeune femme.

Tout  coup le percepteur parla bas au chef des soldats, et celui-ci
s'cria:

--C'est vrai qu'il cache son oeil.

--Dcouvrez votre oeil, dit le percepteur  l'Italien, qui ne comprenait
pas.

--Il fait semblant de ne pas comprendre, murmurrent les assistants.

--Votre oeil, votre oeil! rptrent vingt voix impatientes.

L'Italien tourdi regardait sa compagne et ne bougeait pas. Aussitt le
chef du poste, par un mouvement brusque, droula les plis du manteau qui
cachait la tte de l'inconnu, dont le visage apparut  son tour. Il tait
beau, assez fier d'expression, malgr certaine trivialit qui n'exclut pas
la beaut dans les classes infrieures des races orientales.

--Son oeil est raill, cria le percepteur, c'est lui.

--C'est lui! rptrent plusieurs des assistants qui paraissaient tre dans
le secret.

--C'est lui! c'est lui! crirent cent voix qui ne savait pas mme de quoi
il s'agissait.

En effet, l'Italien avait l'oeil droit sillonn sous la paupire par une
excoriation un peu enflamme qui s'tendait jusqu' la tempe.

Les soldats sautrent sur cet homme qu'ils mirent bien vite  bas de son
petit cheval, et sur la foi des soldats, bon nombre de spectateurs
commencrent  rudoyer et  gourmer le malheureux dont ils ne savaient ni
le nom ni le crime.

Ce que voyant, la jeune femme sa compagne se mit  pousser des cris
lamentables, perants, entrecoups d'interjections italiennes que la foule
s'obstinait  vouloir dire espagnoles  cause des dsinences.

--Ne le battez pas, disaient les soldats, nous allons le faire rtir.

--Non pas, non pas, disait le percepteur, il faut qu'il avoue ses
complices.

--Ah! sclrat d'Espagnol! criait l'un.

--Ah! misrable assassin! hurlait l'autre.

--_Oime! o povero Concini!_ gmissait la petite femme en disputant
bravement  coups d'ongles son infortun compagnon  tous ces furieux.

Mais elle n'tait pas la plus forte, et peu  peu le torrent l'entranait
elle-mme vers la petite choppe du percepteur, qui promettait de se
changer pour tous les deux en chambre de torture.

Cependant, un grand jeune homme blond, mont sur un beau cheval turc et
suivi d'un valet aussi bien mont que lui, tait arriv  la porte de
Melun, et dominait toute cette mle dont les anneaux, en se heurtant,
venaient battre le poitrail de sa monture.

Lorsqu'il vit cette scne dont le prlude prsageait un si triste
dnouement, lorsqu'il entendit les cris de dtresse de la jeune femme, il
fit faire deux pas  son cheval, et frappant sur l'paule d'un soldat qui
tirait par un bras la malheureuse cramponne aux habits de son compagnon:

--Eh! l'ami, dit-il, vous allez carteler cette pauvre crature, voyez son
petit bras  ct de votre rude poignet.

--Bah! mon gentilhomme, rpondit le soldat avec un certain respect pour la
majestueuse apparence de l'tranger, il n'y a pas grand mal, c'est une
Espagnole!

--_Pieta! pieta! signor_, cria celle-ci en se raidissant  la vue d'un
intercesseur qu'elle devinait.

--D'abord ce n'est pas une Espagnole, c'est une Italienne, rpliqua le
jeune homme, qui mit pied  terre rapidement et secoua le soldat avec tant
de vigueur qu'il lui fit lcher prise.

--Une Italienne! dit la foule surprise en se groupant du ct le plus
nouveau de l'intrt.

Le soldat, d'autant plus respectueux qu'il avait reconnu des muscles de
matre, se rapprocha en disant:

--Voudriez-vous dfendre les assassins de notre bon roi?

--Oh! oh! ceci est diffrent, rpliqua le jeune homme.

Mais la petite femme avait compris qu'il lui arrivait un interprte, et se
mit  parler vivement en italien  l'tranger qui lui rpondit dans la mme
langue.

La joie de la pauvre accuse fut si expressive, elle battit des mains avec
une ivresse si triomphante que la foule en fut touche et se dit:

--Voici un gentilhomme qui les connat.

Quant  l'Italien, au premier son des syllabes italiennes, il avait tendu
les bras vers l'tranger en criant:

--Qu'ai-je fait? que me veut-on?

Percepteur et soldats furent bien forcs de s'arrter devant l'incident.
Notre jeune homme fut entour, regard; ses beaux yeux resplendissaient de
franchise, de courage, d'intelligence. Il avait du premier abord conquis
toute l'assemble.

--Monsieur, lui dit le percepteur, est-ce que vous comprenez le baragouin
de ces Espagnols?

--Ce sont des Italiens, monsieur, rpliqua le jeune homme, et ils parlent
le plus pur toscan. Qu'ont-ils fait pour qu'on les malmne si durement?

--Regardez son oeil droit, dit le percepteur.

--Il est un peu corch, c'est vrai.

--Eh bien! monsieur, c'est le signalement qu'on nous a transmis d'un homme
qui doit passer par ici pour aller assassiner le roi  Paris.

--Je ne croyais pas Sa Majest dans la capitale.

--Le bon roi y est attendu pour le baptme de son fils.

--De quel fils? demanda l'tranger.

--Csar, monsieur, fils de la belle Gabrielle et du roi.

L'tranger plit.

--Fort bien, murmura-t-il, en treignant avec effort sa poitrine gonfle.
Ah! cet homme doit aller assassiner le roi... c'est donc toujours 
recommencer?

--Tous les huit jours, monsieur, la vie de notre pre est menace;
aujourd'hui c'est le tour du coquin que voici.

--Il vous l'a dit?

--Il n'en a eu garde; d'abord il feint de ne pas nous comprendre, et nous
sommes de force  le deviner, Dieu merci! Mais pardon, monsieur, ajouta le
percepteur avec dfiance, vous dfendez trop ces coquins, seriez-vous
ligueur ou Espagnol, car vous leur avez parl leur langue? Avez-vous des
papiers?

--Certes oui, monsieur, rpliqua froidement le jeune homme, et je ne ferai
aucune difficult de vous les montrer.

--D'o venez-vous?

--Je viens de Venise o j'ai t me promener, monsieur.

--O allez-vous?

--A Paris, o M. de Crillon m'appelle.

--M. de Crillon! exclama le percepteur avec un saisissement de respect.

--M. de Crillon, rptrent les soldats en tressaillant  ce nom si cher.

--Voici sa lettre; faites-moi le plaisir de la lire, continua le jeune
homme en tendant un papier dpli au pager.

Celui-ci courbant la tte, lut avec de profondes rvrences et rendit la
lettre au jeune homme, devant qui presque tout le monde se dcouvrit en
murmurant:

--Un ami du brave Crillon!

Cependant les deux Italiens avaient pu respirer, se rajuster. La jeune
femme, saisissant le bras de son protecteur, lui parlait avec volubilit.

--Madame, dit le jeune homme en italien, on vous accuse, vous et votre
compagnon, de vous rendre  Paris dans de mauvais desseins.

Les deux Italiens plirent.

--Lesquels? balbutia la jeune femme.

--On prtend que vous voulez assassiner le roi.

--Nous! s'cria l'Italienne avec explosion. Nous, assassiner le... ah! bien
au contraire.

--Qui tes-vous? Tachez de ne pas hsiter, car tout ce peuple vous observe.
Tchez de ne pas mentir, car moi-mme je ne vous pardonnerais pas un
mensonge en prsence d'une si terrible accusation.

--Je m'appelle Leonora Galiga, dit-elle, et mon mari que voici s'appelle
Concino Concini.

--Que faites-vous?

Elle hsita.

--Mon mari est fils d'un notaire de Florence.

--Mais vous?

--Moi... je suis sa femme.

--Et que venez-vous faire en France?

--Mais, ce que fera Concino.

--C'est rpondre avec esprit, mais ce n'est pas rpondre loyalement. Vous
me cachez quelque chose, et tant pis pour vous; car j'aime le roi, et pour
dtourner de lui un malheur, je vous abandonnerai  la colre de cette
foule dont vous vous tirerez comme vous pourrez.

Cette menace parut faire grand effet sur les deux Italiens.

--Rflchissez, continua le jeune homme, qui se rapprocha du percepteur et
du chef des soldats en leur disant:

--Ces gens ne me paraissent pas tre des malfaiteurs, mais je les croirais
volontiers des aventuriers qui se cachent. Je viens de les intimider, ils
se consultent et nous allons savoir la vrit.

--Pourquoi a-t-il l'oeil raill? demanda l'opinitre percepteur.

--C'est vrai, je n'y songeais plus, interrompit le jeune homme qui se
tourna vers les Italiens.

--Pourquoi cet oeil corch? dit-il.

--Signor, dit vivement la petite femme, je suis jalouse. Concino est
coquet, il a fait des oeillades hier  une certaine grande dame qui passait
en litire, et je lui ai un peu arrach les yeux; mesurez, si vous voulez,
l'cartement de mes ongles.

--C'est vraisemblable, rpondit le jeune homme en considrant la main de
l'Italienne, vritable petite griffe d'oiseau, arme de beaux ongles roses
et recourbs comme des serres. Il reste  me dire ce que vous venez faire
en France; je vous ai donn le temps ncessaire pour faire une rponse qui
concilie vos intrts avec la vrit. Prenez garde, il y a dans la cabane
du percepteur un bon feu, et des fers sont si vite chauffs.

--_Per che fare!_ s'crirent les deux Italiens avec angoisses.

--Mais pour vous appliquer  la question, dit le jeune homme. Tout le monde
ici est curieux, et je n'aurai pas plus tt tourn les talons que l'on
saura vous faire parler.

--C'est un galant homme, dit l'Italien bas  sa compagne. Montrons-lui la
recommandation.

--Essayons de diffrer encore, rpliqua plus bas l'Italienne.

Mais le jeune homme voyait les assistants se fatiguer de tant d'hsitation,
et grommeler entre eux. Lui-mme se lassait.

--Adieu, dit-il, tirez-vous d'affaire.

Et il se tourna pour prendre la bride de son cheval que les soldats
caressaient. L'Italienne bondit pour le retenir, et d'une voix trouble:

--Demandez, dit-elle, qu'on vous laisse entrer avec moi dans un endroit o
nous soyons seuls.

--Que de mystres, signora!

--Vous comprendrez pourquoi, rpliqua-t-elle.

Le jeune homme dit deux mots au percepteur, qui ouvrit sa porte.
L'Italienne entra, vive comme un cureuil. Concino resta dehors impassible
au milieu des gardes; le jeune homme avait suivi Leonora dans l'choppe.

--Tournez-vous un peu, dit-elle en souriant.

Il obit, mais pas assez vite pour ne pas voir, qu'elle fouillait sous ses
robes. Il distingua un caleon de laine rouge, des jambes un peu fines mais
gracieuses, et tout cela apparut et disparut avec la rapidit de l'clair.
L'Italienne se montra, un papier  la main.

--Tenez, dit-elle, voici une lettre de recommandation qu'on m'a donne 
Florence; elle n'est pas ferme. Lisez, et aprs avoir reconnu qui nous
sommes, promettez-moi, foi de gentilhomme, d'oublier ce que vous aurez lu,
noms et choses.

--Adresse au seigneur Zamet, dit-il.

--Vous le connaissez?

--Je l'ai vu au Louvre.

--Ah! vous allez au Louvre! s'cria vivement l'Italienne.

--Comme tout le monde y va, pour apercevoir le roi, rit le jeune homme qui
s'tait oubli. Il lut donc ces mots:

Je recommande  Zamet ma Leonora et Concino, qui vont pour quelques
affaires  Paris. Il faut se fier  eux; ce sont mes serviteurs dvous.

MARIE.

--Quelle Marie? dit le jeune homme.

--Regardez ces armes si connues.

--Les tourteaux des Mdicis.

L'Italienne posa un doigt sur ses lvres.

--Ainsi, vous tes au service de Marie de Mdicis, nice du grand-duc
rgnant de Toscane?

Leonora composant lentement sa rponse:

--Je suis sa soeur de lait, dit-elle, la fille de sa nourrice. J'ai pous
Concino; nous sommes pauvres et nous cherchons fortune. La princesse, qui
n'est pas riche elle-mme, nous adresse au seigneur Zamet qui roule sur
l'or, parce que, nous a-t-elle dit, on fait promptement fortune en France
quand on a de bons yeux pour voir et de beaux yeux pour tre vue.

--C'est bien, dit le jeune homme rveur; et il regarda longuement la petite
femme qui dj lui avait arrach la lettre et la cachait de nouveau sous
son caleon et ses jupes.

--Sommes-nous encore des assassins? demanda en riant l'Italienne.

--Non signora.

--Eh bien, veuillez le dire  ces brutes. Mais rappelez-vous votre parole.
Ni noms! ni choses! Vous seul savez, vous seul saurez.

Le jeune homme sortit de l'choppe.

--Messieurs, dit-il, au percepteur et au chef de poste, qu'il prit  part,
ces Italiens sont des marchands chargs de valeurs qu'ils n'osent laisser
voir au peuple de crainte des larrons. Je sais leurs noms: Leonora et
Concino. crivez-les, je vous prie, sur votre registre, ajout du mien qui
leur servira de garant. Je m'appelle, moi, Esprance. Je vous laisserai, si
vous le dsirez, la lettre de M. Crillon comme caution.

--Je vous remercie, monsieur, dit le percepteur; mais l'oeil....

Esprance raconta le combat conjugal de la veille, et tout le monde daigna
rire.

Les deux Italiens, rconcilis avec le peuple de Melun, reurent mme du
percepteur le salut gracieux, que l'octroi de tout temps et de tout pays,
n'a jamais refus au voyageur riche.

L'Italien enfourcha son petit cheval, l'Italienne se fit placer sur sa mule
par Esprance, dans les bras duquel elle s'tait jete avec toute la
familiarit d'une ancienne connaissance. Et le fait est que si quelque
chose peut faire marcher promptement l'intimit, c'est la vue d'un caleon
rouge et d'une jolie jambe en des circonstances dlicates.

Cet vnement avait fait oublier  l'Italienne la fatigue et le froid. On
djeuna dans une belle auberge, et deux bouteilles de vin de France chauff
et sucr achevrent de dissiper le nuage sinistre suspendu un moment sur la
tte des deux voyageurs. Heureux de trouver un interprte, ceux-ci
questionnrent Esprance, qui devenait moins communicatif  mesure que les
interrogations se multipliaient.

La petite femme, affole de ce beau gentilhomme dont elle exaltait les
mrites, et fini par donner de la jalousie  Concino, et, s'il et t
vindicatif, se ft attir les reprsailles de plusieurs gratignures. Le
nom d'Esprance, qu'elle appelait seigneur Speranza, lui caressait,
disait-elle, les lvres; mais elle et parl plus vrai en disant qu'il lui
caressait le coeur.

Concino, sans partager le dlire de cet enthousiasme, ne tarissait pas sur
le service qu'Esprance lui avait rendu.

--J'allais tre dchir, disait-il, mis en lambeaux par cette populace; je
sentais dj leurs ongles et leurs dents... Ce doit tre affreux de mourir
ainsi! Grces soient rendues  l'ange que Dieu m'a envoy.

Et il lui baisait les mains  la mode italienne, tandis que, sous la table,
Lonora, non moins reconnaissante, enfermait ses deux petits pieds entre
ceux du sauveur Speranza. Il est vrai qu'il fait trs-froid en France.

Le sauveur, plus mu qu'il n'et voulu l'tre, se levait pour en finir avec
la reconnaissance. Il manifestait le dsir d'arriver a Paris avant la fin
du jour, et aussitt Lonora, gurie de ses fatigues, rsolut de partir
avec lui.

On commanda les chevaux, qui s'taient reposs, on s'enveloppa de doubles
couvertures, et la caravane augmente, reprit le grand chemin.

Chaque fois que la jambe ou l'paule purent se rencontrer, Leonora,
toujours par gratitude, n'en perdait pas l'occasion. Ses yeux ne quittrent
pas un moment ceux de son nouveau compagnon. Concino rvait
philosophiquement ou admirait le paysage.

L'Italienne demanda mille dtails  Esprance sur les coutumes franaises.
Il y rpondit avec la galante politesse d'un gentilhomme bien lev.

Elle passa trs-habilement de l'esthtique  la politique, et il se
refroidit.

Elle parla du roi. Il ne tarit pas en loges. Elle questionna sur la
vieille femme de Henri IV, la dlaisse Marguerite-Margot.

Esprance raconta ce qu'il savait.

Elle en vint  la nouvelle passion du roi pour Mme de Liancourt, et, plus
attentive que jamais, amena l'entretien sur le degr d'attachement que le
roi pouvait avoir pris pour cette favorite. Esprance ne rpondit que des
monosyllabes. Leonora voulut savoir si ce feu durerait.

--Je n'en sais rien, dit le jeune homme, j'arrive de Venise.

--Elle est donc bien belle, demanda l'Italienne, qu'on la nomme la belle
Gabrielle?

--Je ne la connais pas, rpliqua Esprance, qui rompit ainsi l'entretien.

Aprs mille et mille circonlocutions des plus adroites, Leonora ne tira
rien d'Esprance sur ce chapitre qui paraissait lui tenir le plus au coeur.
En revanche le jeune homme redevenait aimable et causeur quand la ruse
Italienne lui prodiguait les caresses de son regard et de son langage.

Et comme Concino, enfin rveill, surveillait d'un peu plus prs, en
dsespoir de cause, on s'entretint des cus du seigneur Zamet.

C'est ainsi qu'on atteignit vers sept heures du soir, par une nuit
blouissante d'toiles la barrire de Paris.

Esprance voulut conduire les voyageurs jusqu'au logis de Zamet, rue de
Lesdiguires, derrire l'Arsenal.

--Cela vous drangera peut-tre de votre chemin? dit Concino inquiet des
frlements perptuels du genou de Leonora, qui rencontrait si souvent le
genou d'Esprance.

--Nullement, je vais  l'Arsenal, rpliqua le Franais, c'est le mme
quartier.

Il leur indiqua la porte du riche financier, et les adieux s'changrent,
empresss d'une part, polis de l'autre, tandis que Concino levait le lourd
marteau.

--_A rivedere_, murmura Leonora en posant un doigt sur ses lvres.




X

COMMENT ESPRANCE EUT PIGNON SUR RUE


Esprance, en arrivant  l'Arsenal, apprit que M. de Crillon n'tait pas
encore de retour d'une inspection qu'il avait d passer de troupes
nouvelles. Mais des ordres taient donns pour qu'on prpart une chambre 
la personne qui se rclamerait de lui.

Le jeune homme vit par l que Crillon ne l'avait pas oubli. Il entra dans
la vieille chambre gothique o brlait un feu d'arbres scis par la moiti.
Son valet bassina les draps, servit le souper auquel il fit fte lui-mme
aprs que le matre, harass de fatigue, se fut mis au lit avec cent
chances de bien dormir.

Esprance ne se demanda pas pourquoi Crillon logeait  l'Arsenal. Le
lendemain, il tait  peine rveill et s'habillait quand le chevalier
entra dans sa chambre les bras ouverts, avec tous les signes d'une joie
affectueuse.

--Eh bien, coureur, enfant perdu, ingrat, vous voil donc, s'cria le hros
en embrassant Esprance pour la deuxime fois. C'est donc une rage qui vous
tient de fuir ceux qui vous aiment? Comment! vous annoncez un petit voyage
de quinze jours, vous nous quittez au milieu des ftes de l'entre  Paris,
et vous restez dix mois absent? Tenez, mon ami, c'est vouloir nous
persuader que vous manquez de coeur et de mmoire, car enfin on vous
traitait bien ici.

Esprance, attendri par ces tmoignages d'affection et ces reproches trop
vrais, essaya d'abord de rpondre en faux-fuyants. Il cherchait  matriser
ou tout au moins  dissimuler son motion relle.

--Monsieur, rpliqua-t-il, vous savez ce que c'est que le voyage: on se
promet de faire cent pas, on en fait mille. La route a des attraits
mystrieux, les arbres semblent vous tendre les bras et vous appeler, de
sorte que de l'un  l'autre on va trs-loin sans s'en apercevoir.

--Je ne vous connaissais pas ce got pour la prgrination, vous aimiez vos
aises.

--Je les aime, monsieur, mais partout o je les trouve.

--Les avez-vous donc si bien trouves? Il me semble que votre visage est
pli; vous avez maigri mme.

--La chaleur.

--Il gle  fendre les pierres.

--En France, mais non d'o je viens.

--D'o venez-vous donc? de Chine?

--Comment M. le chevalier, dit Esprance surpris, vous ignorez d'o je
viens?

--Puisque je vous le dis.

--Mais, vous m'avez crit o j'tais.

--J'ai crit, assurment, mais sans savoir o j'crirais. Vous avez donc
reu ma lettre?

--Voil qui est bizarre, s'cria Esprance; vous m'crivez sans savoir 
quel endroit, votre lettre me parvient et vous ne me l'avez pas envoye.

--Ces choses-l n'arrivent qu' vous, mon cher Esprance, dit Crillon
gaiement. Mais pour ne pas vous intriguer trop longtemps, apprenez comment
tout cela s'est fait. Vous aviez pris cong brusquement de Pontis et de
moi, sous prtexte d'un voyage. Quinze jours aprs vous m'crivez que vous
irez plus loin que vous n'aviez projet. Pendant quatre mois, plus de
nouvelles de vous, c'tait affreux, car enfin on vous porte intrt.

--Excusez-moi, j'avais crit  Pontis.

--Attendez. Pontis courait le monde avec l'arme du roi. Pontis n'tait
plus  Paris; on se battait ici aujourd'hui, l demain. Votre lettre a
d'abord attendu Pontis  Paris, chez moi, pendant deux mois, ce qui fait
six. Puis, par un hasard fort heureux, on me l'a envoye  Avignon, dans ma
famille, o j'tais. J'allais la renvoyer  Pontis, qui tait en Artois,
quand j'ai reconnu l'criture et dcachet le billet. Malheureux que vous
tes, vous ne donniez seulement pas votre adresse.

--Voil pourquoi je m'tonne si fort, dit Esprance en souriant, que vous
m'ayez rpondu, et que votre lettre me soit parvenue. Mais vous tes si bon
et vous avez le bras si long...

--Pas du tout, ne me faites pas meilleur que je ne suis. J'tais courrouc,
je n'eusse pas rpondu, lorsqu'au moment o je me dpitais le plus, en
octobre dernier, je reus la lettre que voici.

Crillon alla ouvrir un coffre plac sur son buffet charg d'armes.

Monsieur le chevalier, il importe de faire revenir M. Esprance de
l'endroit ou il est. Il y court de grands dangers. Veuillez le rappeler par
une lettre que je me charge de lui faire parvenir. Vous seul avez autorit
sur lui: fixez-lui un rendez-vous  Paris vers le mois de dcembre. La
prsente n'a d'autre but que l'intrt du jeune M. Esprance. Il faut 
tout prix le garder prs de vous. Je ferai prendre la lettre demain  votre
logis.

--De qui est-ce sign? s'cria Esprance.

--Ce n'est pas sign. L'criture est belle, mais un peu tremble comme
celle d'un vieillard.

--Et vous m'avez crit de revenir....

--Sur-le-champ; j'y voyais aussi votre intrt. Mais o tiez-vous donc
pour courir de si grands dangers?

--J'tais  Venise, dit Esprance.

Crillon bondit sur sa chaise.

--A Venise, murmura-t-il, tandis que son sang gnreux affluait  ses
joues. Mon Dieu, mon ami, qu'alliez-vous faire  Venise?

--Mais, pour voyager, Venise est un but qui en vaut bien un autre.

--Esprance, vous ne me traitez pas en ami, dit Crillon, dont le coeur
battait avec violence, vous tes plein de rticences et de rserves. Parti
sans explication, absent, perdu, vous revenez dfait, triste, allong, vous
le plus gai, le plus ros et le plus franchement jeune des jeunes gens que
je connais. Je vous interroge, vous balbutiez, j'insiste, vous mentez, oui.
Eh bien, soit, ne me dites rien. Parlons d'autre chose. L'amiti de
Crillon. Bah!... Qu'est-ce que Crillon? Un vieux soudard qui n'a plus
souvenir de sa jeunesse.

--Oh! monsieur, monsieur, s'cria Esprance, quelle cruaut! Vous
m'arrachez les secrets du coeur.

--C'est donc bien douloureux?

--Hlas! je serais tent de le croire. Car moi qui n'ai jamais connu
l'ennui, j'ai tellement souffert de m'ennuyer...

--La cause de cet ennui soudain? Venise? C'est une ville monotone, en
effet.

--Oh! non, je ne me suis pas ennuy  Venise, dit lentement Esprance. J'ai
vcu heureux, adorablement heureux.

--Le fait est qu' tout prendre, dit Crillon d'une voix mue, c'est un
joyeux sjour pour les jeunes gens.

--J'y ai bien pleur, continua Esprance avec un charmant sourire.

--Ah! mais vous m'embrouillez horriblement, mon jeune ami, dit le chevalier
fort embarrass de sa contenance, vous tiez heureux et vous pleuriez
toujours, comment arrangez-vous cela?

--Monsieur, dit le jeune homme, je n'avais jamais pleur de ma vie. C'est
un plaisir trs-grand. Cela m'a pris tout de suite.

--A propos de quoi?

--Oh!... de beaucoup de choses.

--Mlle d'Entragues, la coquine.

--Non, non, s'cria vivement Esprance.

--Je dis cela, parce qu'on l'a vue courir aprs vous chez les gnovfains,
elle voulait vous rattraper, la tratresse, et moi, qui connais vos
faiblesses, je me suis dit: Il en tient toujours, et par un bon effort il
cherche  s'en dbarrasser, voil pourquoi il voyage.

--Il y a bien un peu de cela, dit Esprance charm de voir Crillon
interprter ainsi les choses.

--Mais, ce n'est point une raison pour pleurnicher, harnibieu! il y a assez
d'eau  Venise.

--Aussi n'ai-je pas pleur Mlle d'Entragues, monsieur le chevalier.

--Quoi alors?...

--Eh bien! monsieur, en considrant mon sort, en me voyant isol sur la
terre, priv d'amour, froiss dans mes premires illusions, j'ai conu un
ennui mortel. C'est que j'ai dj t bien prouv, voyez-vous. Mon coeur
et mon corps ont reu de rudes coups. Avec quoi me consoler? dans quel sein
me rfugier? Dieu ne peut pas s'occuper de moi; j'ai trop de jeunesse, de
sant, de bien-tre. On n'a pas le droit de fatiguer Dieu de ses plaintes,
lorsqu'on a vingt ans et des muscles pareils aux miens. Il y a bien vous
qui m'aimez, mais je serais un bltre d'aller semer mes misrables petites
pines dans votre glorieuse carrire, Pontis m'aime aussi, mais c'est un
cervel.--Savez-vous  quoi j'ai pens?

--Ma foi, je ne me l'imagine pas, dit Crillon.

--J'ai pens  ma mre.

Nouveau soubresaut du chevalier, qui rendit un regard effar en change du
regard calme et plein d'innocence que le jeune homme attachait sur lui.

--Votre mre... articula sourdement le digne guerrier. Mais quelle
singulire ide, puisqu'elle n'est plus de ce monde.

--C'est pour cela, prcisment, que j'ai song  elle.

--Pour qu'une pareille ide vous vint, il vous a fallu un motif nouveau?

--J'ai relu de nouveau sa lettre d'adieu. Ah! monsieur, un homme heureux a
pu ne pas comprendre tout ce qu'il y avait dans cette lettre; mais un coeur
bris l'a compris tout de suite. Voil pourquoi j'ai t  Venise.

--Je ne saisis pas davantage, poursuivit Crillon. Vous avez donc quelque
renseignement qui rattache  Venise le souvenir de votre mre? Il me
semblait vous avoir ou dire que vous ne saviez rien, et cette lettre dont
vous me parlez et que vous m'avez fait lire, ne dit pas un mot  ce sujet.

--La mienne, non, rpliqua Esprance; mais souvenez-vous que je vous en ai
port une aussi  vous, une de la mme criture.

--C'est vrai; eh bien?

--Celle-l, vous la teniez ouverte  la main, le premier jour que j'eus
l'honneur de vous entretenir  votre camp.

--Peut-tre; qu'en concluez-vous?

--Mes yeux, en s'y portant par hasard,--oh! sans indiscrtion, je vous
jure, ont lu ces mots: _de Venise, au lit de la mort_.

Crillon tressaillit.

--Et ces mots-l, monsieur le chevalier, je ne les ai jamais oublis
depuis, car ils avaient t tracs par la mme main qui m'avait crit 
moi,--la main de ma mre! et ce lit de mort tait celui de ma mre...

Crillon garda le silence.

--De sorte que l'envie de pleurer m'ayant pris, ajouta Esprance, j'ai t
m'enfermer  Venise, et j'ai cherch avec les yeux du corps, avec ceux de
l'me, l'endroit o s'tait exhal le dernier soupir de ma mre infortune.
Nul ne me connaissait. Je ne voulais interroger personne. Il y avait un
mystre sacr pour moi autour de cette tombe. Mais j'ai continu 
chercher. Les palais, les glises, les couvents, tout ce qui est silencieux
et sombre, tout ce qui est pompeux et bruyant, la basilique peuple et le
clotre dsert, la ruine o pend le lierre, le jardin o vient le jasmin et
la rose, j'ai tout explor, tout questionn dans mes panchements
douloureux. Je me suis fait une loi de fouler dalle par dalle toute la
place Saint-Marc, toute la Piazzetta, tout le quai des Esclavons jusqu'aux
Cantieri, persuad qu'il n'est pas une me  Venise qui n'ait promen l
son corps, persuad, par consquent, que ma mre avait pos le pied l o
je marchais. Combien de fois j'ai, le dernier, quand tous les bruits
s'teignent, promen ma gondole par les dtours de la lagune, et regard le
ciel, et regard les palais qui se mirent dans l'eau, et regard le lion
d'airain, ce ridicule mlancolique que ma mre avait regard aussi. Que de
fois, traversant par une belle lune les mandres fleuris des les voisines,
ne me suis-je pas dit que c'tait une belle place pour une tombe
mystrieuse, que ces oasis de joncs odorants, de grenadiers, d'alos et de
tamarins aux senteurs de miel, et l dans ces solitudes, partout o j'ai vu
brler la lampe tremblotante d'une obscure Madone, partout o j'ai vu
monter les cyprs dans l'herbe derrire les contreforts d'une glise en
ruine, je me suis dit: Cette lumire est peut-tre entretenue aux frais de
ma mre. Peut-tre elle dort sous ces grands arbres noirs! Et je pleurais.
Et j'aimais ma mre! c'est si bon d'aimer quelqu'un!

Crillon s'tait lev, tournait le dos  Esprance et marchait par la
chambre en bousculant du pied, du coude et de l'paule chaque meuble qui se
rencontrait sur son capricieux chemin.

--Vous riez de moi, n'est-ce pas? dit Esprance.

Crillon, sans montrer son visage, sans rpondre, haussa deux ou trois fois
les paules, et aprs s'tre enseveli dans la chemine:

--Il fume beaucoup, dit-il, dans cette chambre; j'en suis aveugl en
vrit.

Et il ouvrit rudement les deux battants de la fentre. Apparemment c'tait
la fume qui avait rougi les paupires du bon chevalier.

L'air emporta bientt tout cela, fume ou souvenir.

--Je suppose que vous avez assez pleur comme cela, dit Crillon, puisque
vous voil revenu.

--Je reviens parce que vous m'appelez.

--Mais, moi, je vous appelais pour obir  l'injonction de l'ptre
anonyme; vous ne me parlez pas des dangers que vous avez courus?

--Moi, s'cria Esprance, je n'en ai couru aucun, et je fusse rest
certainement l-bas, sans deux causes qui m'en ont fait partir.

--Ma lettre, n'est-ce pas, et puis?

--Et puis une raison... des plus prosaques.

--Laquelle?

--Je n'avais plus d'argent.

Crillon se mit  rire.

--Vous avez t vol peut-tre?

--Non pas. J'ai cess de recevoir mes revenus.

--Quoi! cette magnifique rgularit dont vous vous merveilliez chaque
mois....

--vanouie. Voil trois mois que je n'ai rien reu. Voulez-vous que je vous
dise mon sentiment?

--Un second Spaletta?

--Mieux que cela. Ma fortune tait une chimre; le vieillard aux cheveux
blancs sera mort, on aura servi mes rentes  quelque autre.

--Allons donc.

--Ruin en amour, ruin en finance, je suis ruin partout, monsieur le
chevalier.

--Voil qui est bon, dit Crillon en lui frappant affectueusement sur
l'paule, n'ayant plus d'argent vous serez moins volage; vous resterez prs
de moi. Mais que dis-je, vous aurez toujours de l'argent, Esprance,
puisque j'en ai toujours.

--Monsieur....

--Ah! je n'y vais pas par vingt mille cus comme le vieillard aux blancs
cheveux; mais j'aurai sur lui l'avantage de tenir plus que je n'aurai
promis. Ainsi donc, rconfortez-vous un peu; frappez-moi dans la main, et
puisez dans ma bourse.

En disant ces mots, le brave Crillon ouvrait son coffre. Esprance
l'arrta.

--Pardon, dit-il, n'allez pas vous fcher contre moi.

--Pourquoi me fcherais-je? rpliqua le chevalier en remuant ses pistoles.

--Parce que je n'accepterai pas vos offres gnreuses, dit froidement
Esprance.

Crillon lcha la poigne d'cus, et se tournant vers le jeune homme avec un
froncement de sourcils significatif:

--Hol! dit-il, vous allez trop loin. Me prenez-vous pour un croquant, mon
matre?

--Voyez-vous que vous vous fchez?

--Harnibieu! si je me fche. Vous me faites cet affront de me refuser?

--Veuillez me comprendre. Je ne suis ni un grossier lui un sot. Assurment
j'accepterai votre premire poigne de pistoles.

--Eh bien! c'est tout ce qu'on vous demande.

-Mais je ne prendrai pas la seconde. Vivre dans la paresse aux dpens de
celui qui paye de son sang chaque pice d'or... jamais.

--C'est un bon sentiment, mais que prtendez-vous faire? Ah! j'ai une ide.
Entrez aux gardes. Avant six mois, je vous garantis une enseigne.

--Je n'aime pas la guerre, vous savez, et la discipline me fait peur.

--Je parlerai  Rosny; nous vous aurons un emploi  la cour.

--Merci. Rien de la cour.

--Vous avez tort. Elle est galante. Le roi a pris une jeune matresse qui
mne fort bien les violons.

Esprance rougit.

--On va banqueter, danser, baptiser perptuellement  la cour, poursuivit
Crillon.

--C'est si gai que cela? dit funbrement Esprance.

--C'est trop gai. Cela ne durera pas.

--Pourquoi? si le roi aime tant sa nouvelle matresse.

--Lui n'est pas tout le monde.

--Se fait-on un bonheur qui appartienne  tout le monde?

--Quand on est roi, oui.

--Alors la nouvelle matresse dplat  certaines personnes?

--A beaucoup?

--On la disait douce et... charitable.

--Eh, mon Dieu! elle l'est.

--Alors, pourquoi ne l'aime-t-on pas?

--Mon cher ami, ce n'est pas une matresse qu'il faut au roi, c'est une
femme.

--Mais le roi en a dj une.

--Oui, mais il lui en faut une autre; et surtout ce qu'il lui faut, c'est
un enfant, dix, vingt enfants.

--Il a un fils, ce me semble, murmura Esprance.

--Un btard!... la belle avance!

--Allons, dit le jeune homme, ce pauvre roi tait heureux  sa guise, et
voil qu'on verse dj du fiel dans son nectar.

--Bah! des bonheurs comme celui-l, il en aura tant qu'il voudra. Aprs la
belle Gabrielle, une autre.

--Il se sparerait de... cette femme.

--On l'en sparera.

--Mais la pauvre abandonne?

--Se remariera, pardieu! et bien dote!

--Mais elle est dj marie, monsieur le chevalier.

--Ah bien oui, le roi a fait rompre tout de suite le mariage et elle est
libre.

--Sous quel prtexte?

Crillon se mit  rire.

--Ce pauvre monsieur de Liancourt, dit-il, a t dclar par le tribunal
incapable de perptuer sa noble race.

--Mais il a eu, dit-on, de son premier mariage onze enfants.

--Raison de plus, a dit le juge, pour qu'il n'en puisse plus avoir.

Esprance, malgr son serrement de coeur, ne put rsister  cette
bouffonnerie.

--C'est pourtant la vrit, dit Crillon, et on en a tant ri par ici que je
m'tonne d'en pouvoir rire encore. J'espre que je vous apprends des
nouvelles capables de vous remettre en belle humeur.

--Certes, monsieur, balbutia le jeune homme en serrant ses ongles dans ses
mains. Mais malgr toute cette hilarit, je vois un roi malheureux et une
femme bien  plaindre.

--Oh! le roi n'est pas de nature  se chagriner longtemps, et si l'on en
croit les caquets de la cour, il prend dj des mesures.

--Pour renvoyer Mme de Liancourt?

--Ne l'appelez plus comme cela. Elle est marquise de Monceaux depuis la
naissance du petit Csar, un admirable enfant, aprs tout. Eh bien! je ne
dis pas que le roi veuille la renvoyer, il l'aime passionnment, mais il se
distrait un peu a et l. Pourtant, la marquise est bien belle. Ah! qu'elle
est belle! Jamais elle n'a t plus belle.

--Monsieur le chevalier, interrompit vivement Esprance, si nous parlions
un peu de ce cher Pontis, m'a-t-il oubli?

--Lui, oh! non pas. Mais depuis que vous n'tes plus l, le drle a repris
ses allures. Il a beaucoup fait la guerre, c'est une excuse. Car avec le
roi la guerre est maigre et nourrit peu le soldat. Il n'y a pas d'eau 
boire.

--Pourvu qu'il y ait un peu de vin, dit Esprance.

--Oh! Pontis en trouve toujours. Il en a su trouver en Artois! Il est
impayable pour flairer les dames-jeannes. En vrit, ce serait charitable
de votre part d'entrer aux gardes, vous feriez de Pontis un sujet parfait.
Il vous aime, il vous craint. Entrez aux gardes.

--N'insistez pas, monsieur, je vous prie, dit Esprance avec douceur; mon
parti est pris sans retour. Tout ce que vous venez de me dire m'a tonn le
cerveau. Je n'aime pas la cour, je n'aime plus le monde; je n'ai qu'un seul
dsir....

--D'aller pleurer encore?

--Oh! non, c'est fini cela, dit Esprance avec enjouement. Je veux aller
chasser dans des pays trs-loigns, des pays entirement neufs. J'attends
que Pontis revienne. Est-ce bientt?

--Mais avec le roi, ce matin, vers dix heures au plus tard; pour le
baptme.

--Trs-bien. J'embrasserai donc l'ami Pontis, et aussitt je reprends ma
route.

--Harnibieu! nous verrons cela, s'cria le chevalier. Que vous refusiez mon
argent, passe, que vous refusiez une place aux gardes, un poste  la cour,
passe encore; mais que vous retourniez en exil, je vous le dfends!

--Monsieur le chevalier!

--Je vous le dfends, dit Crillon en crasant de sa botte un tison qui
jaillit en myriades d'tincelles, je suis quelque chose, harnibieu! et
votre mre vous a laiss  moi.

--Enfin, monsieur, si je suis malheureux!

--Vous serez malheureux  mes cts tout  votre aise. Vous n'tiez pas un
Jrmie quand j'ai fait votre connaissance, et vous voil maintenant prt 
fondre en larmes comme une nymphe des mtamorphoses... Non mais, je vous
raffermirai la fibre.

--Faites attention que j'ai souffert.

--Vous avez reu un coup de couteau, je n'en disconviens pas; j'en ai reu
plus de soixante, sans compter les balles et la menue grenaille; vous avez
perdu trois litres de sang, j'en ai perdu un baril, et je ris, cordieu! et
je fais les cornes  l'ennui, cordieu! et je danserai au baptme du petit
Csar, harnibieu! nous y danserons ensemble.

Esprance plit  faire piti.

Heureusement, son laquais, aprs avoir gratt  la porte de la chambre,
passa timidement sa tte et son bras arm d'une lettre.

--De quelle part cela? s'cria le chevalier.

--De quelqu'un qui s'est inform si monsieur Esprance tait arriv cans,
dit le laquais.

Esprance prit le billet, d'o tomba une petite cl ds qu'il fut ouvert.

--Est-ce dj votre invitation au bal? demanda Crillon, voyant la
stupfaction se rpandre sur les traits du jeune homme.

--Ma foi, monsieur, c'est encore plus extraordinaire, dit Esprance.

--Avec vous, c'est toujours du nouveau, mon cher ami. Mais ce nouveau
est-il bon, du moins?

--Jugez-en, monsieur.

Crillon lut  haute voix:

Monseigneur...

--Il n'y qu'une personne qui m'appelle ainsi, se hta de dire Esprance,
c'est le vieillard dont nous parlions tout  l'heure.

--L'homme aux vingt mille cus de rente; voyons son style:

Monseigneur, puisque vous voil dans Paris, qui est le meilleur sjour
pour un homme comme vous, je pense que vous allez habiter bientt la maison
que vous venez d'acheter rue de la Cerisaie....

--Vous avez achet une maison? dit Crillon saisi d'tonnement.

--Il parat, rpondit modestement Esprance. Mais continuez.

...rue de la Cerisaie, sur vos conomies des trois derniers mois. J'espre
que vous la jugerez digne de vous, et que vous daignerez approuver les
dispositions que j'ai cru devoir y prendre.

Monseigneur trouvera dans un coffre, sur la chemine de sa chambre, les
titres de sa proprit et ses autres cls qu'y a dposes son fidle
serviteur,

                   GUGLIELMO.


La lecture finie, Crillon laissa chapper le papier. Esprance et lui se
regardaient bants.

--Ceci est trs-fort, dit enfin Crillon. Est-ce que vous y croyez?

--Ma foi, oui, pourquoi pas? rpliqua Esprance en tournant dans ses doigts
la petite cl cisele.

--Au fait, pourquoi pas? C'est gal, la rue de la Cerisaie n'est pas loin
d'ici, c'est derrire la rue de Lesdiguires, o Zamet a son htel, vous
savez, Zamet, le financier italien.

--Je sais, dit Esprance; est-ce que vous auriez envie....

--D'aller voir votre maison; j'en dessche d'impatience.

--Eh bien, allons-y, monsieur le chevalier.

--Mon chapeau et mon pe, cria le hros d'une voix de stentor; et en
route, harnibieu!




XI

JOIE ET FESTINS


La rue de la Cerisaie, dont le nom indique assez l'origine, aboutissait
d'une part  la rue du Petit-Musc, de l'autre  une fausse porte de
l'arsenal, et, parallle  la rue Saint-Antoine, se trouvait couper  angle
droit la petite rue de Lesdiguires, dans laquelle Zamet, le riche
financier, s'tait bti un htel d'une magnificence alors clbre.

Ce quartier, presque perdu aujourd'hui, gardait, en 1594, des restes de
splendeur et de vie. Ce n'tait pas encore le beau temps de la place
Royale, btie seulement dix ans aprs, mais on s'y souvenait du palais des
Tournelles, si longtemps habit par Catherine de Mdicis, et bon nombre de
riches htels de la noblesse peuplaient encore les rues Saint-Paul,
Saint-Antoine et les environs de la Bastille.

Il tait donc parfaitement raisonnable qu'un seigneur opulent choist ce
quartier pour s'y construire une demeure. Les jardins par l taient
nombreux, vastes et plants de vieux arbres. Air pur, silence et solitude 
deux pas du mouvement de la ville, voies assainies, larges pour le temps,
taient de brillants avantages  une poque o les rues s'effondraient
souvent sous les pieds du passant, o le coin du mur se changeait plusieurs
fois par nuit en coupe-gorge, o bien souvent le piton tait forc de
monter sur la borne pour viter d'tre cras par une mule.

Esprance, en pntrant avec Crillon dans la rue de la Cerisaie, n'y
aperut que deux maisons assez modestes dans le bout qui touchait au
Petit-Musc. Ces habitations, dj vieilles, furent ddaignes par les deux
visiteurs.

Mais bientt,  l'extrmit d'un mur construit en belles pierres et
surmont d'arbres couverts d'une neige brillante, ils virent au fond d'une
vaste cour s'lever un palais de style florentin, dont les fines sculptures
et les merveilleuses fentres  petits vitraux de cristal faisaient
l'admiration de quelques passants arrts devant ce nouveau chef-d'oeuvre.

L'difice tait reli  la rue par deux ailes formant pavillons avec des
balcons de pierre nielle et des balustres de fer forg dont l'industrieux
travail figurait des corbeilles de fruits et de fleurs.

Une porte de chne massif sculpt dans son paisseur, et dont chaque
panneau  facettes comme celles d'un diamant, tait arm d'un clou d'acier
poli, porte  l'preuve du boulet, dfendait et ornait l'entre sous sa
niche de pierre  colonnes torses. C'tait d'un aspect rassurant et
sduisant  la fois.

Crillon et Esprance s'arrtrent comme les curieux, et cherchant des yeux
aux environs, ne virent plus d'autres maisons dans la rue.

--Si la lettre du vieillard aux vingt mille cus n'est pas une
plaisanterie, dit Crillon, ceci est votre chteau.

Et il se disposait  frapper. Esprance l'arrta.

--Monsieur, dit-il, voil le doute qui me prend, cette maison dont parle
mon gouverneur, mon homme d'affaires, a t achete, dit-il, avec les
conomies de trois mois, soit six mille cus; est-ce que vous pensez qu'on
puisse se procurer une habitation pareille pour une pareille somme?

--La porte seule et son cadre ont d coter cela, rpliqua Crillon. Mais
qu'importe, entrons toujours.

--Permettez, dit Esprance, que nous questionnions les honntes gens qui
contemplent l'difice.

--Vous avez raison. Hol! monsieur mon ami,  qui appartient cette maison,
je vous prie?

--On ne sait pas, monsieur, rpondit le bourgeois, cependant nous sommes du
quartier.

--Cela va bien, dit tout bas Esprance  Crillon, qui lui poussa le coude.

--Comment ne sait-on pas? continua le chevalier; un pareil monument honore
tout un quartier. Il ne s'est point bti tout seul, que diable!

--Oh! non, dit un autre bourgeois d'un air fin; mais quand bien mme on
saurait, si l'on ne peut dire ce qu'on sait, n'est-ce pas quivalent?

-Bah! si vous savez, dites toujours, mon cher monsieur, interrompit
Crillon; je suis bon homme, incapable de vous faire tort.

--Vous en avez l'air, monsieur; et d'ailleurs une supposition peut
s'mettre sans crime de lse-majest.

--Pardieu!

--O veut-il en venir avec sa majest lse? grommela Esprance.

--Eh bien, messieurs, poursuivit le digne bourgeois, qui brlait de semer
sa petite nouvelle, on dit, on prtend, je n'affirme rien, mais on assure
que cette maison...

--Vous me faites frire  petit feu, mon brave homme.

--Que cette maison est btie pat le roi.

--Ae! fit Crillon en regardant Esprance.

--Mais le roi a son Louvre, hasarda celui-ci.

--Pas pour y loger ses matresses, monsieur, dit le bourgeois, tandis
qu'ici,  deux pas de chez M. Zamet, son ami, son compre, son....

--Oui, interrompit Crillon, son compre Zamet.

--Cela va mal, dit-il bas  Esprance.

--Vous comprenez, monsieur, continua le narrateur enchant d'avoir branl
la conviction de son auditoire, le roi entre par la rue de Lesdiguires
chez M. Zamet, c'est tout naturel. On croit qu'il va chez M. Zamet,
n'est-ce pas, en tout bien tout honneur?

--Eh bien, aprs....

--Eh bien, il va chez la dame de la rue de la Cerisaie; l'honneur est sauf.

--Mais Mme la marquise de Monceaux loge rue du Doyenn, prs du Louvre,
s'cria Crillon, quand elle ne loge pas au Louvre mme. Vous voyez bien que
pour aller chez elle, le roi n'a pas besoin de btir rue de la Cerisaie.

--Aussi ne parl-je pas de la belle Gabrielle, riposta le bourgeois en
clignant l'oeil avec malice. Le roi est un vert galant; le roi s'amuse, le
cher sire; le roi est capable de se btir dix maisons pareilles et de les
occuper toutes.

--Si l'on frottait les oreilles  cet imbcile, dit Crillon  Esprance,
que cette conversation mettait au supplice.

Mais pendant le colloque, qui avait amen devant la maison comme un
rassemblement inusit dans ce tranquille quartier, un homme de haute
taille, une sorte de gardien bien vtu et bien arm, avait ouvert le
guichet de la porte et regardait.

A la vue d'Esprance, il poussa un cri de surprise, et sortant
prcipitamment, vint saluer le jeune homme avec toutes les marques d'un
empressement plein de respect.

--Que faites-vous? demanda Esprance?

--J'ouvre  monseigneur, rpondit cet homme.

--Pourquoi? balbutia Crillon.

--Pour que monseigneur n'attende pas devant la porte au lieu d'entrer chez
lui.

A ce nom, _monseigneur_,  ce mot _chez lui, les gens groups se
dispersrent effars de surprise et de peur, redoutant d'avoir avanc tant
de suppositions compromettantes en prsence du seigneur propritaire de la
maison.

Crillon et Esprance suivirent le gardien qui, aprs les avoir introduits,
ferma sur eux la porte. Ils se regardaient l'un l'autre, hsitant toujours.

--Ah , dit Esprance au gardien, qui suis-je?

--Monseigneur Esprance, notre matre.

--Fort bien; mais, comment me connaissez-vous, je ne vous connais pas.

--Je reconnais monseigneur, parce qu'il ressemble, comme on nous l'a dit, 
son portrait.

--Quel portrait?

--Le portrait de monseigneur qui est dans la chambre de monseigneur.

Esprance faisait claquer nerveusement ses doigts l'un contre l'autre,
signe prcurseur de ses colres.

--Vous tes bien sr, dit-il, que vous ne raillez pas?

Le visage du gardien passa du sourire  l'effroi.

--Moi, railler! pourquoi donc?... parce que je prtends reconnatre
monseigneur? mais monseigneur va voir si toute sa maison ne le reconnatra
pas comme moi.

En disant ces mots, il agita une cloche qui fit de tous les points du
palais accourir sous le vestibule immense une nue de serviteurs du plus
beau choix et de la plus riche livre.

Le gardien leur montrant Esprance:

--Monseigneur! s'crirent-ils d'une seule voix en saluant et se
dcouvrant.

--Allons, dit Crillon, il n'y a plus  en douter.

--Qu'on me montre ce portrait, demanda Esprance.

Aprs une monte de vingt marches tailles dans le marbre et couvertes d'un
tapis de Perse, il se trouva dans une admirable chambre d'honneur, o son
portrait fidle, irrprochable, vivant, apparaissait au-dessus de la
chemine, dans un cadre  feuillages dors.

--Je comprends, dit-il, que tous ces gens me connaissent.

--Et moi aussi, ajouta Crillon en extase devant le chef-d'oeuvre.

--Mais ce que je ne devine pas, dit Esprance, c'est qu'on m'ait peint 
mon insu. O, quand, comment le peintre m'a-t-il saisi?

Crillon s'approchant pour examiner la signature:

Franois Porbus, lut-il. Venise, 1594.

--Ah! s'cria Esprance, m'y voici! Un jour, adoss  l'un des piliers de
la nef, paresseusement assis sur un banc, j'tais rest plusieurs heures
dans Saint-Marc  rver,  prier. Un peintre, entour de spectateurs
respectueux, dessinait en face de moi. Je crus qu'il peignait le baptistre
et j'entendis prononcer par des Vnitiens le nom illustre de Porbus.

--Il faisait votre portrait, dit Crillon. Mais tandis que les valets se
sont retirs discrtement  la porte, n'oubliez pas ce que dit la lettre.

--Quoi donc?

--Nous sommes dans votre chambre. Les titres de la proprit doivent se
trouver sur la chemine, dans un coffre, avec vos cls.

Esprance s'approcha en souriant. La petite cl du billet ouvrait le
coffre.

L, Crillon et son ami recueillirent une liasse de parchemins en rgle, qui
tablissaient authentiquement la possession du terrain et des btiments.

Sous les parchemins tait un trousseau de cls portant chacune son
tiquette. Le mot coffre-fort sauta d'abord aux yeux d'Esprance.

--Ce doit tre ce bahut en bois de rose, cercl de fer, dit Crillon.

--Justement, rpondit Esprance qui venait d'y appliquer la cl.

Le coffre contenait des sacs couverts de cette inscription: _Dix mille
cus_.

--Harnibieu! s'cria le chevalier dans un transport d'admiration, si le roi
en avait autant!

Esprance ne disait pas un mot. Tout cela le suffoquait. Il sortit de la
chambre et parcourut avec le chevalier les galeries, la bibliothque, les
salles, les cabinets o tout respirait la splendeur et le haut got d'un
luxe de prince.

Un valet de chambre guidait les deux amis dans leur exploration. Aprs la
maison et ses dtails, aprs la revue des cristaux et de l'argenterie, on
passa aux curies o huit chevaux croquaient le foin et l'avoine sans
honorer d'un regard leur matre futur dont sans doute on ne leur avait pas
montr le portrait. Sous une remise voisine se prlassait un carrosse dor
tapiss de velours. Ce dernier trait de magnificence arracha un cri au
chevalier.

--Un carrosse! et le roi n'en a pas! dit-il. Le chevalier d'Aumale avait le
seul qui ft dans tout Paris.

Harnais, quipages, chiens au chenil, armes aux crocs et vins  la cave,
rien ne manquait; le dner cuisait sur les immenses fourneaux de la
cuisine.

--Passons aux jardins, dit Crillon.

L'hiver n'en avait confisqu qu'une partie. Des lauriers, des pins, des
lierres, des buissons de rhododendrons avaient secou le givre et poli leur
feuillage vigoureux comme pour rcrer par un aspect printanier les regards
du matre. Une longue serre ferme en plaques de verre, coteuse
prodigalit  cette poque, enfermait une alle de citronniers et
d'orangers odorants. Le soleil riait sur tout cela; il versait  la cime
des grands marronniers des feux qui changeaient les glaons en opales ou
les fondaient en diamants lumineux. Des merles s'chappaient, avec leur cri
guttural, des massifs dont ils secouaient la neige; le sable, frachement
vers sur les alles, offrait partout une moelleuse promenade. Ce jardin,
immense d'ailleurs, promettait un paradis au printemps.

Les deux amis taient arrivs  l'extrmit. Ils virent que la clture
tait une haute muraille dont un pan tout entier s'tait croul sous la
morsure de la gele et le poids des lierres sculaires qui s'y taient
accrochs. Il y avait l une brche que des ouvriers s'apprtaient 
rparer.

Esprance ayant tmoign son tonnement.

--Monseigneur, dit le jardinier, ce mur menaait ruine depuis longtemps,
mais on le respectait  cause des beaux lierres. Il s'est croul il y a
deux jours seulement. Pour le rparer, il et fallu entrer chez M. Zamet,
qui habite de l'autre ct, Or, M. Zamet est absent, et ses gens, un peu
jaloux de la maison de monseigneur, n'ont pas permis l'entre  nos
ouvriers. Mais on attend, disent-ils, M. Zamet, qui revient ce matin avec
le roi, et sans doute il permettra.

--Je me charge d'obtenir sa permission, dit Crillon, et la brche sera
ferme demain. Dans tous les cas, une communication avec Zamet n'est pas
bien dangereuse. Il craint les voleurs autant que nous.

--Oh! monsieur! rpliqua le jardinier, on le dit bien riche, mais il ne
peut pas l'tre autant que monseigneur.

--Bon, murmura Esprance en revenant vers la maison, voil que je vais
dtrner l'homme aux dix-sept cent mille cus.

--Mon cher ami, lui dit Crillon, peut-tre y a-t-il plus d'cus chez Zamet.
Mais ici, cela sent la jeunesse, l'amour et l'art. La maison de Zamet est
un coffre-fort, soit; la vtre est un crin. Quand vous voudrez sduire une
femme, faites-lui voir cette maison-l; jamais on n'aura vu ce que vous
runissez ici... Ah! interrompit-il j'ai vu, moi, autrefois, une certaine
chambre...

--Plus belle que celles-ci? demanda navement Esprance.

Crillon rpondit par un coup d'oeil et un silencieux sourire.

Ils passaient  ce moment devant l'aile du rez-de-chausse, longue et haute
galerie dont toutes les fentres et les volets taient soigneusement
ferms. Esprance y attacha machinalement sa vue rassasie de tant de
merveilles.

Un valet parut et offrit au jeune homme une cl nouvelle sur un bassin
d'argent dor.

--Qu'est-ce encore? dit Esprance.

--Monseigneur voudra certainement visiter son cabinet de mditation,
rpliqua le serviteur en indiquant une porte de citronnier incruste
d'bne.

--Nous n'avons pas vu de ce ct, dit Crillon.

Esprance mit la cl dans la serrure.

Le serviteur salua et disparut.

A peine la porte tait-elle ouverte, qu'un dlicieux parfum d'alos envahit
jusqu'au vestibule o s'taient arrts les deux amis. Esprance souleva
une portire, et ne put retenir un cri de surprise.

Il voyait une vaste salle  boiseries et  colonnettes de cdre, meuble de
fauteuils en frne sculpt d'un travail bizarre et prodigieux; un lustre de
cristal de Murano,  fleurs de verre rose, bleu, jaune et blanc, o
brlaient des cires de pareilles couleurs, des tapisseries inestimables,
des tableaux de Bellini, de Giorgion et de Palma le Vieux, des tables
d'bne incrustes d'ivoire, un dressoir garni d'aiguires et de plats d'or
cisel. Toute cette ferie illumine avait ravi Esprance, qui rayonnait de
joie et d'admiration. Mais lorsqu'il voulut faire partager ces sentiments 
Crillon, il le vit ple et tremblant tomber sur un fauteuil, les yeux
dilats, fixes, la sueur au front, comme s'il s'attendait  voir la
muraille s'ouvrir en face de lui pour donner passage  une ombre.

--Qu'avez-vous, chevalier? s'cria-t-il; est-ce donc cette admirable Diane
au bain, signe Giorgion? est-ce cette Madone de Jean Bellini, ou cette
Suzanne de Palma qui vous crasent?

Crillon respirait  peine et ne rpondait pas.

--Vous avez vu, disiez-vous, une belle chambre. Valait-elle ceci?

Crillon se leva, promena un regard enivr sur tout ce qu'il voyait. Un
soupir pareil  un sanglot s'chappa de sa poitrine en la dchirant.

--Dans celle que j'ai vue, murmura-t-il, tait un trsor qui n'est pas ici
et qui ne se retrouvera pas sur la terre! Sortons, sortons d'ici!

En disant ces mots d'une voix entrecoupe, il s'acheminait  grands pas
vers la porte. Soudain, se retournant dans un brusque lan du coeur, il
saisit Esprance entre ses bras et l'treignit avec une tendresse
passionne.

--Adieu, dit-il, l'heure a pass. Le roi doit tre de retour. Il m'attend.
Adieu.

--Vous reviendrez, j'espre?

--Oh! oui, je reviendrai, balbutia Crillon, qui s'enfuit dans un trouble
inexprimable, car il n'avait pu sans frissonner et trembler comme un enfant
retrouver vivant dans les meubles de cette chambre son potique souvenir de
Venise.

Esprance, demeur seul, s'tendit sur les coussins, cacha son front dans
ses mains et se demanda si tout cela n'tait pas un rve. Le feu ptillait
dans l'tre, les bougies se consumaient dans leurs girandoles, et quelques
heures dlicieuses, heures de mmoire et d'oubli tout  la fois, taient
tombes goutte  goutte sur son coeur bless. Il repassait ainsi sa vie
avec la douleur de n'y trouver que dgot et tnbres, lorsqu'une voix
joyeuse, perante, accompagne d'un bruit d'perons, retentit dans le
vestibule. Cette voix appelait Esprance; elle sonnait, comme une fanfare,
la droute de la mlancolie et de l'ennui.

--Ah! s'cria Esprance, c'est Pontis!

Et il s'lana hors du cabinet pour embrasser son ami qui, en l'apercevant,
fit voler son chapeau  vingt pieds en l'air.

A peine Esprance tait-il rendu  la lumire du jour, aux treintes jeunes
et chaleureuses de son turbulent compagnon, qu'il crut renatre; les yeux
ptillants du garde venaient de rallumer la cendre de son coeur.

--Sambioux! tu es donc prince, dit Pontis, embrassons-nous encore.

--D'o viens-tu?

--De partout.

--Comment de partout?

--Oui, j'ai vu les chambres, les corridors, les curies, le jardin, la
cave.

--Quoi tu as dj....

--M. de Crillon m'a expdi tout de suite aprs la crmonie; j'arrive ici,
on me rpond que tu es dans tes mditations, je ne promne en t'attendant.
Je vois, je vois...  mon ami! le Louvre est bien peu de chose prs de ton
chteau.

--Dis prs de notre chteau, car tu en auras ta part,

--Vrai!

--Tu as t un bon ami pour moi, je te serai un ami meilleur.

--J'aurai des chevaux?

--Certes.

--Une de ces chambres?

--Choisis.

--Quelques-uns de ces cus?

--Puise.

Pontis se jeta au cou d'Esprance.

--Tu es un vrai seigneur, dit-il, et Dieu a bien plac ses grces. On
mangera ici, n'est-ce pas?

--Mettons-nous  table, si tu veux.

--Monseigneur est servi, dit le matre d'htel  Esprance.

--Marchons, Pontis.

--Tout de suite, et tu me raconteras ce beau voyage o tu as fait fortune.
C'est par hritage, n'est-ce pas!

--Oui, par hritage.

--Je m'en doutais. Sambioux! que la belle Entragues se mordra les lvres
d'avoir perdu un si riche parti.

--A propos, qu'est-elle devenue?

--Elle tend ses gluaux pour prendre une belle proie.

--Peine inutile, n'est-ce pas?

--Eh! eh!... le gros gibier a l'aile tmraire. Si tu avais vu les yeux
qu'elle faisait aujourd'hui au roi pendant le baptme c'tait scandaleux!

--Tu as vu le baptme?

--J'tais de garde devant les fonts. L'enfant est gros comme un mouton. 
propos, tu auras des drages.

--Es-tu fou?

--Est-ce que l'accouche n'est pas notre amie? est-ce que la marquise de
Monceaux peut nous faire oublier notre charmante Gabrielle des Gnovfains?

--Tais-toi, tais-toi.

--Fais le ddaigneux tant que tu voudras, mais moi je veux mes drages, et
je les aurai, duss-je m'adresser  M. de Liancourt. Il en a bien gagn sa
part, lui qui a tant manqu d'tre le pre de l'enfant.

Esprance se mit  rire. Pontis, tout en riant, dvorait un excellent
dner.

--gaye-moi, dit Esprance, car j'ai le coeur malade.

--Allons donc! avec tous ces trsors, avec ce vin-l?

--Je ne bois pas. Et tant de trsors ne servent de rien  un homme seul.

--Nous sommes deux, et si tu veux que nous soyons trois, tu n'as qu'
parler. Mon cher, j'ai vu aujourd'hui toute la cour. Il y a des femmes
superbes! des femmes, vois-tu,  vous faire rver tout veill. Toutes ces
femmes-l, tu peux les pouser si tu veux.

--Toutes?

--Tu choisirais au besoin. Oh! quelle gaiet! quel festin perptuel!
quelles promenades! Mon ami, tu as des chevaux tonnants.

--Vraiment?

--Les femmes adorent les chevaux; montre vite tes chevaux aux femmes. Avec
une figure comme la tienne, je ne voudrais pas en laisser respirer
librement une seule, je voudrais en voir des bataillons s'gorger tous les
jours  ma porte. De temps en temps tu inviterais des hommes en l'honneur
du vin, on illuminerait la maison, il y aurait bals, mascarades. Ah! dieux!
si j'tais  ta place, Esprance, ma maison serait si divertissante, que,
ds demain, la belle Gabrielle quitterait pour moi le roi de France.

Esprance se leva tout ple.

--Malheureux, dit-il d'une voix sombre, tais-toi, tu es ivre.

Pontis stupfait laissa tomber sa main et son verre.

--Oui, rpta Esprance, vous avez beaucoup trop bu, Pontis. C'est votre
dfaut, et quand la tte est prise on parle  tort et  travers. Il ne
convient pas qu'un garde du roi parle irrvrencieusement de son matre et
des personnes qui lui sont chres. J'ai ici des valets qui peuvent vous
entendre.

--C'est vrai, balbutia Pontis navement, mais je t'assure que je ne suis
pas ivre.

--N'en aie donc pas les apparences.

--La preuve que je suis de sang-froid, c'est que je vais achever cette
bouteille.

--Non, je t'en prie; M. de Crillon me disait ce matin encore de te
surveiller, de t'empcher de boire.

--Eh, sambioux!...

--coute. J'ai besoin de toi: sois raisonnable. Tu sais que nous avons un
secret  garder; tu sais que ce secret a failli me coter la vie et a caus
la mort d'un homme.

--Ah! dit Pontis  Esprance, tu veux parler de la Rame. Il est mort, le
beau malheur!

--Enfin, c'tait une me dont nous rendrons compte  Dieu.

--Il n'avait pas d'me.

--Sois srieux. Il reste ce billet, tu sais, le billet d'Henriette, la
seule arme que j'aie garde contre cette ennemie mortelle. Voil dix mois
que j'en suis embarrass de ce billet. Je n'ai pas voulu t'en charger tant
que tu tenais la campagne, tu pouvais tre tu, on l'et trouv sur ton
corps. Mais aujourd'hui tu vas le reprendre  ton tour, car aussitt
qu'Henriette me saura revenu, son premier soin sera de me faire voler sa
lettre.

--Donne, dit Pontis, je ne suis pas de ceux qu'on vole.

--Tu vois, je l'ai fait enfermer dans cette petite bote plate comme un
reliquaire; c'est commode  porter,  cacher; et la lettre y est reste
frache comme si elle et t crite hier.

--Joli bijou qui parera au besoin les coups d'pe que Mlle d'Entragues
nous fera donner. Je les attends, et la bote sera en sret sur ma
poitrine, je te le jure. Maintenant, pour achever de te prouver ma raison,
je te rappellerai que je suis de garde ce soir, et, tandis que tu resteras
bien chaudement en face de ce brasier joyeux, fais-moi reconduire au poste.

--Volontiers.

--Oh! mais en crmonie! dans le carrosse! Sambioux! je veux aller en
carrosse au Louvre. trennons le carrosse, mon prince. Et des flambeaux,
s'il vous plat!

--Va pour l'trenne, dit Esprance rendu  toute sa belle humeur par cette
fougue communicative. Va pour les flambeaux.

--Vous entendez! cria Pontis  un valet. Et demain, monseigneur, nous
tablirons un programme de ftes qui fera danser hors de terre tous les
pavs de Paris.

--Va pour les ftes et la danse des pavs.

Un quart d'heure aprs, matre Pontis roulait en carrosse vers le Louvre,
au milieu d'un grand concours de populaire, qui,  l'aspect de cette
nouveaut, poussait des acclamations comme sur le passage d'un empereur.

Esprance, pour se dgourdir, endossa une pelisse fourre et se mit 
arpenter ses belles alles, au clair de lune.

 ce moment, une litire remonta la rue de la Cerisaie jusqu'au passage de
l'Arsenal, et s'alla mystrieusement ensevelir dans l'ombre,  vingt pas de
la maison d'Esprance.




XII

LE RENDEZ-VOUS


Dans cette litire bien ferme  cause du froid, il n'y avait que deux
femmes dont l'une, enveloppe de fourrures, s'appuyait dans les bras de
l'autre. Elles se prparaient  reconnatre la localit dserte o on les
avait conduites, lorsqu'un homme de haute taille, svelte,  la dmarche
hardie, accourut rapidement du bout de la rue et vint, sans hsitation,
entr'ouvrir les rideaux de la litire. Il y mit si peu de politesse et de
mnagement que les deux femmes ne purent retenir un faible cri.

--Qui tes-vous? que voulez-vous? demanda l'une d'un ton de voix mal
assure.

--Je suis, madame la marquise, celui qui vous a donn l'avis  la suite
duquel vous tes venue ici, et si je me permets de vous aborder ainsi c'est
pour achever mon oeuvre. Assurment ce que j'ai eu l'honneur de vous crire
n'tait pas complet et a pu vous paratre obscur.

--En effet, rpliqua celle des deux femmes que l'inconnu avait appele
marquise, j'ai mal compris....

--Et cependant vous tes venue.

--Votre lettre me disait de me rendre rue de la Cerisaie pour une
importante affaire concernant le roi....

--Le roi qui trompe la marquise de Monceaux, oui, madame.

--Et vous vous engagiez  le prouver.

--C'est ais: puisque vous avez bien voulu venir, vous verrez de vos
propres yeux.

Il y eut dans la litire un soupir, accompagn d'un geste dsespr.

--Expliquez-vous, murmura une voix mue; mais d'abord quel est votre but?

--Oh! madame, je pourrais vous dire que c'est votre intrt personnel. Mais
je ne mens pas: c'est dans mon intrt  moi que j'agis, et comme je vous
sers en mme temps, j'ai pens que vous me viendriez en aide.

--O tend votre intrt, monsieur? n'est-ce pas  quelque machination
contre la personne sacre de Sa Majest? Je vous avertis qu'en me
dterminant  venir ici, j'ai prvenu main-forte, et je n'aurais qu'
appeler....

--Inutile, madame! je n'entreprendrai pas contre la vie du roi, dit
amrement l'inconnu; je ne m'occupe que d'une chose, je ne tends qu' un
but: empcher une certaine dame, que j'aime, de succomber  la tentation de
remplacer Mme la marquise de Monceaux.

--Le roi y pense donc?

--Vous allez vous en convaincre, madame, Le roi a soup chez la marquise
aprs la crmonie, n'est-ce pas?

--Ou plutt il a feint de souper. Je me souviens qu'il n'a touch  rien
que des lvres.

--Il se rservait pour un autre souper, sans doute.

--Le roi a voulu s'aller coucher aussitt aprs le repas, fatigu,
disait-il. Et quand j'ai voulu pntrer chez lui, on m'a refus la porte.

--Sa Majest avait un rendez-vous chez M. Zamet ce soir. L on soupera, l
on aura bon apptit; l on ne se rappellera plus la fatigue.

--Chez Zamet!...

--Soulevez-vous dans votre litire, madame, et voyez au loin,  travers ces
jardins, les fentres enflammes de l'htel de la rue Lesdiguires;
entendez mme les fltes et les violes du concert.

--Le roi viendrait l!...

--Le roi vient d'y arriver, madame. Il est entr masqu, avec un seul
gentilhomme; mais je l'ai aussi bien reconnu que j'ai reconnu  son entre
la femme pour laquelle il vient chez Zamet. Cependant elle aussi a pris le
masque.

--Le nom de cette femme, monsieur?

--C'est mon secret, pardon, dit assez rudement l'inconnu. Que la marquise
de Monceaux se conserve le roi, je le veux bien, mais je ne veux pas
qu'elle perde cette femme.

--Hlas! monsieur, si la marquise tait plus prompte  la dfense, si elle
savait har et se venger, on la mnagerait plus qu'on ne fait tous les
jours. Mais, puisque vous refusez de me nommer la complice du roi, il
suffit. En attendant, le roi est au milieu de cette fte avec celle que
vous teniez tant  loigner de lui. Singulier plan que vous avez adopt,
monsieur. Il et t plus simple d'empcher cette femme d'entrer.

--Je suis arriv trop tard. Mais la fte sera trouble, madame, je vous en
rponds.

--Comment cela? s'cria la jeune femme avec inquitude; il n'arrivera rien
au roi, je suppose.

--Il n'arrivera au roi que le dsagrment d'tre surpris au rendez-vous. Il
craindra un clat public. Il craindra que le scandale n'arrive jusqu'
vous, il fuira. C'est alors que vous le verrez sortir et pourrez le
convaincre d'infidlit.

--Il faut alors me placer en face de l'htel de Zamet.

--Rue de Lesdiguires?  l'entre commune? l o les chevaux, les laquais
et les gens de toute sorte abondent en ce moment? l o vous pourriez tre
reconnue? Non, non, madame; d'ailleurs, ce n'est pas par l que le roi
sortira.

--Pourquoi?

--Parce qu'il y a deux autres issues. D'abord une porte drobe de l'htel
Zamet. C'est moi qui m'y placerai pour que la dame en question ne s'chappe
point par l et n'aille, on ne sait o, retrouver Sa Majest.

--Quelle est la troisime issue?

--Vous y tes, madame; c'est la porte de cette belle maison neuve dont vous
ne connaissez peut-tre pas bien la destination.

--Non, quelle est-elle?

--Le bruit court que c'est une fondation du roi pour assurer le secret de
ses infidlits.

--Mon Dieu!

--Et en effet, jusqu' ce jour on n'a pu encore connatre le propritaire
de ce palais, dont la dpense et la beaut sont tout  fait royales.

--Je comprends: le voisinage de Zamet est le prtexte.

--Prcisment; et de chez Zamet, par quelque passage, on va dans la maison
nouvelle. Sortir par l est chose facile. Le roi sortira par l. Mais vous
en garderez la porte, et, malgr leur masque, vous reconnatrez bien ceux
qui sortiront.

--Certes!

--Maintenant, la cachette est vente; engagez Mme de Monceaux  veiller
sur son bien.

--J'empcherai le roi de s'exposer  des dangers mortels pour un bnfice
douteux.

--Ah! le bnfice est nul! dit l'inconnu avec une sorte de rage injurieuse
pour la femme  laquelle il faisait allusion, car le roi trompe une belle
et bonne matresse pour.... Mais adieu, madame; veillez de votre ct, je
retourne  mon poste.

--Il faut que je vous remercie, monsieur.

--Ce que je fais n'en vaut pas la peine, rpliqua l'inconnu avec une ironie
sauvage, car je vous dchire le coeur; mais le mien est en lambeaux.
Cependant, si vous tes jalouse, vous allez pouvoir savourer  longs traits
cet affreux bonheur qui consiste  surprendre la personne qu'on aime en
flagrant dlit de trahison. Adieu, madame.

En parlant ainsi, ce singulier personnage s'enfuit avec l'agilit d'un cerf
poursuivi, et disparut dans la courbure de la rue.

--Madame, madame, du courage, murmura l'autre femme en serrant sur son
coeur la marquise tremblante.

--Toute ma vie est perdue, rpondit celle-ci. Mais j'aurai du courage,
Gratienne. Voyons, de l'endroit o nous sommes, nous plongeons obliquement
dans cette rue. Ma vue est trouble par le froid.

--Et par les larmes, chre matresse.

--Enfin, je vois confusment. Il faut nous rapprocher.

--Et si le roi nous apercevait! S'il se savait pi par vous, il ne vous le
pardonnerait pas! Quel clat! sans compter les rises de vos ennemis.

--J'ai des ennemis, c'est vrai; et d'ailleurs, il ne faut pas donner au roi
la satisfaction de me voir jalouse.... C'est pour moi seule cette
satisfaction, interrompit la pauvre femme avec un rire fivreux; il faut
que je voie et ne sois pas vue. Comment faire?

--Me permettez-vous de vous donner un moyen?

--Oui, Gratienne.

--Retournez chez vous, chre matresse, couchez-vous, calmez-vous, et vous
me croirez bien si je vous dis que j'ai vu ou que je n'ai pas vu sortir le
roi.

--Non, Gratienne, je ne te croirai pas, parce que je connais ton coeur. Et
la rponse que tu me rapporterais de peur de m'affliger, je la sais
d'avance.

--Je vous promets....

--Non, te dis-je, je verrai de mes yeux! Et ce mortel bonheur, comme disait
cet homme, je le boirai jusqu' la dernire goutte!

--Alors, je chercherai une autre ide. Vous ne pouvez, dans votre tat de
convalescence, rester expose au froid. Qui sait combien de temps vous
allez attendre!

--J'attendrai s'il le faut jusqu' la mort.

--Quel mot! Laissez-moi descendre; je vois de la lumire dans le pavillon.
Laissez-moi, vous dis-je; j'ai trouv le moyen.

Elle s'lana lgrement hors de la litire et courut  la porte demeure
entr'ouverte, parce que le gardien attendait pour refermer, le retour du
carrosse. Elle se glissa comme une belette par l'troite ouverture.
Quelques minutes aprs, elle accourait vers la litire.

--Venez, dit-elle, madame; tout est arrang.

--Quoi?

--J'ai parl au gardien de cette maison. Je lui ai annonc une dame
effraye par des voleurs, qui voulait reprendre connaissance prs du feu,
et surtout n'tre pas vue.

--Mais....

--Mais, du coin de ce feu, vous verrez sortir ou entrer tout le monde, car
la porte touche au pavillon de ce gardien.

--Allons! dit la marquise qui  son tour pntra dans la maison, il me
verra peut-tre, mais moi aussi je le verrai!

L'inconnu n'avait pas menti. C'tait bien le roi, qui, sorti du Louvre
quand chacun le croyait couch, s'tait achemin vers l'htel de Zamet.

Henri avait le coeur troubl comme un malfaiteur! Son escapade
l'embarrassait. Le plus tendre et le plus infidle des amants, il passait
son temps  dfaire  coups d'pingle les grands bonheurs de sa vie.

Quelque chose de nouveau s'offrait  lui, des yeux noirs aprs des yeux
bleus, un esprit de dmon aprs une me d'ange, il croyait avoir tout sauv
en n'emportant que son cerveau et en laissant son coeur  la maison.

--D'ailleurs, se disait-il, c'est une heure, c'est une moiti de nuit,
c'est quelque gai refrain entre deux baisers foltres, et tout s'teindra
avec la flamme des bougies de Zamet.

Ce Zamet, quel brave compre! toujours au guet pour distraire son prince.
Riche d'imagination plus encore que d'cus, il me rend la royaut amusante.
Chacun me croit au lit, dormant; ce Zamet va me faire rire. Demain matin,
en me rveillant au Louvre, sous mon dais royal, je croirai avoir fait un
charmant rve.... Et puis aprs, comme j'aimerai ma douce Gabrielle!

C'est dans de telles dispositions que le roi entra par la porte o
l'attendait Zamet, qui lui dit  l'oreille:

--Elle est venue, elle est seule.

Il y avait fte chez Zamet le Florentin. Les danseurs, choisis et peu
nombreux, s'escrimaient dans la grande salle  essayer des danses
nouvelles. Quelques joueurs s'taient attabls en un coin. Le masque
couvrait la plupart des visages. Quand le roi fit son entre, masqu aussi,
nul ne bougea et ne sentit la prsence du matre.

Henri n'tait pas un danseur vaillant. Il n'aimait le jeu que pour gagner.
Ces deux passe-temps ne lui agrant pas, Henri promena autour de lui des
regards dcourags. Zamet, qui s'en aperut, songea bien vite  lui en
procurer un troisime.

Une femme masque, enveloppe dans les fines draperies d'un voile oriental,
tait assise  l'cart, en face du roi, qui admirait dj les riches
contours de sa taille, sa cambrure hardie, la blancheur de ses paules, sur
lesquelles s'attachait un cou d'ivoire.

Zamet, en passant dans la salle, fit un signe imperceptible  cette femme,
pour lui dsigner le roi.

Elle se leva, lente et souple. Ses yeux lanaient deux rayons de flamme par
les trous du masque. Sa robe, avant de retomber sur ses pieds dlicats,
laissa voir la cheville d'une jambe de nymphe.

Cette femme vint au roi et le regardant en face avec une fixit qui
fascinait.

--Voil, dit-elle d'une vois assourdie par le bruit des musiques; voil, si
je ne me trompe, un cavalier qui s'ennuie.

--C'est vrai, rpliqua le roi, mais je sens que l'ennui s'loigne  mesure
que vous approchez.

--Un cavalier, poursuivit l'inconnue avec une lgre ironie, qui sans doute
est las de la perfection.

--Hlas! dit Henri, un peu lchement, existe-t-elle cette perfection dont
vous parlez?

--Ce n'est pas  moi de rpondre.

--Cependant, vous le pourriez, plus que personne.

--Je n'ai qu'un mrite, c'est de bien vouloir ce que je veux. Si je prends
le bras de quelqu'un, je le tiens ferme; si je prends son esprit, je le
garde.

--Mais son coeur?

--Ne parlons pas de cela. On saisit un bras, on captive un esprit, mais le
coeur, o est-ce?

--Le coeur, dit Henri en abaissant son regard brlant, doit tre sous ces
noeuds de rubans brods d'or que je vois frissonner  votre ct gauche; le
satin s'agite: c'est qu'au-dessous bat quelque chose. Appelons cela le
coeur.

L'inconnue, trouble par cette galante attaque, baissa la tte, et les
noeuds de ruban palpitrent plus fort que jamais.

--Vous m'avez dfi continua le roi. Voici mon bras. Quant  mon esprit, il
vous coute.

--Je prends donc votre bras, s'cria l'inconnue avec une sorte de triomphe.
Cela d'abord. Et, pour causer plus librement, quittons, si vous voulez
bien, cette salle pour la galerie des fleurs qui y aboutit. Je crois que
j'ai  dire  mon cavalier beaucoup de choses qui l'intresseront.

--Puissiez-vous ne pas mentir!

Ils entrrent dans cette galerie  peine foule par de rares promeneurs.

--Mais d'abord, interrompit cette femme trange avec un regard qui fit
courir le frisson dans les veines de Henri, comment convient-il que je lui
parle  ce cavalier inconnu? l'appellerai-je monsieur? Il rirait.

--Mais non, je ne rirai pas.

--Si je l'appelle sire, je n'oserai plus tre franche.

--Il parat que je suis reconnu, dit le roi. Eh bien, soit. D'ailleurs je
vous connais aussi. Supprimons les qualits et en mme temps l'artifice.
Sous le masque, mademoiselle, on se doit la vrit.

--Je devrais me jeter aux pieds du roi pour le remercier de la faveur qu'il
m'accorde.

--Si nous tions assez seuls, mademoiselle, c'est moi qui me jetterais aux
vtres. Seulement, au lieu de remercier, je demanderais.

--Sire, avant toute chose, pourquoi me hassiez-vous? Quelqu'un m'avait
donc nui prs de Votre Majest?

--Mais, dit le roi embarrass, je vous assure....

--Oh! vous me hassiez. Vous affectiez de dtourner de moi vos regards.
Cette rigueur durerait encore si quelqu'un,  qui j'avais fait confidence
de mon chagrin, si M. Zamet n'et charitablement racont  Votre Majest
quo sa cruaut injuste me faisait mourir.

--Mademoiselle, j'aurais d remarquer tant de grces.

--Oh! ce n'est pas cela qu'il fallait remarquer, s'cria vivement la femme
masque, c'tait mon profond respect et mon ardent dsir de complaire  mon
prince. Cependant vous m'avez refus toute occasion de vous les dclarer.

--Si cela tait, rpliqua Henri, tournant habilement cette position
dlicate, je ne mriterais point de pardon. Mais cela n'est pas. On
comptait la maison d Entragues parmi les allis de la Ligue, et vous savez
qu'aujourd'hui il n'y a plus de Ligue, mme dans mon souvenir.

--Oh! sire, ce n'est pas un pardon que je demande, c'est bien plus que
cela, vous tes tenu d'aimer vos fidles, sire!

--Vraiment, s'cria le roi, subissant la brlante influence de ce contact
de plus en plus familier, vous voulez que je vous croie une amie? vous
pensiez au roi Henri?

--J'en rvais! et c'est aujourd'hui le plus beau jour de ma vie, car j'ai
ouvert mon coeur. Pour venir ici, j'ai brav les plus grands dangers.
Vienne maintenant une sparation douloureuse, vienne le bannissement, que
Votre Majest ne manquera pas de m'imposer....

--Moi! je vous bannirais!

--Sinon vous, du moins mes ennemis. Vienne, dis-je, mon ternel exil,
j'emporte un souvenir qui changera toutes mes heures en ftes et en
triomphes.

--Oh! mais je n'exilerai point ce charmant esprit, ces yeux divins, ce
tendre coeur.

--J'ai donc un coeur, moi? Ah! c'est vrai, sire, voil la premire fois que
je le sens!

Elle s'tait appuye sur Henri, le dvorant avec ses yeux de flamme. Les
parfums de cette clatante beaut commenaient  enivrer le roi qui, sans
s'en apercevoir, avait franchi le seuil de la galerie pour trouver plus de
solitude.

Soudain Zamet accourut, troubl, tremblant.

--M. d'Entragues! s'cria-t-il du ton qu'il aurait pris pour dire: Sauve
qui peut!

--Mon pre!... murmura la jeune fille en se serrant prs du roi au lieu de
s'enfuir.

Mais Henri se dgageant:

--Oh! oh! dit-il, que vient-il faire?

--Il demande sa fille, il prtend savoir qu'elle est ici. Il s'irrite.

--On m'a trahie, s'cria Henriette; mais le roi est l pour me dfendre.

--Moi! balbutia Henri avec un soubresaut de frayeur.

--Le roi est le matre, continua l'arrogante fille, et suffira  me
protger.

--Le roi ne se heurte jamais  l'autorit des pres de famille, rpliqua
Henri. Un pre!... du bruit!... Eh! mademoiselle, cachez-vous au moins pour
viter le premier choc.

Henriette ne bougeait pas; elle semblait provoquer l'orage.

--Ah! compre, dit Henri bas au Florentin, ces gens-l veulent un
esclandre, par o puis-je me drober?

--Sire! dit encore Henriette qui voyait chapper sa proie, ne m'abandonnez
point  la colre de M. d'Entragues.

--Mademoiselle, devant des Espagnols on resterait, mais devant un pre qui
crie, adieu.

--Par le jardin, sire, dit Zamet en dirigeant les premiers pas du roi.

Henri disparut.

Cependant on entendait la voix de M. d'Entragues dans les vestibules; et
Zamet, d'un seul coup frapp sur le plancher, avait fait monter une cloison
qui tout  coup spara la galerie de la salle. Lumires, musique, danseurs,
jeux, tout disparut et s'teignit comme touch par une fe. Henriette resta
seule, dsespre, humilie, sur un banc, dans une pnombre lugubre.

--Je me suis en vain perdue, dit-elle en arrachant son masque, et je ne
pourrai dire ce qui m'amne ici.

Zamet au lieu de rpondre, ouvrit une porte dans la tapisserie, et montra
Henriette  une jeune femme au teint ple, aux yeux noirs,  laquelle il
adressa quelques mots en italien. Cette femme s'assit prs d'Henriette sans
dire une syllabe.

On vit alors apparatre le pre Entragues, chevel, majestueux, se drapant
dans son rle de pre. Il s'arrta au seuil de la chambre, aperut sa
fille, et, quand il ne vit pas prs d'elle ce qu'il y comptait trouver, son
visage exprima le plus naf dsappointement.

Dj sa bouche s'ouvrait pour crier: o est le roi?... Mais une lueur de
bon sens, un reste de pudeur se firent jour dans son esprit troubl par
d'ignobles ambitions; il se contenta de croiser les bras d'une faon
tragique et de demander avec solennit:

--Que faites-vous ici, mademoiselle, quand on vous cherche chez votre mre?

Elle ne rpondit rien.

--C'est  M. Zamet que je serai forc de demander raison, ajouta M.
d'Entragues, pouss dans ses derniers retranchements.

--Monsieur, rpliqua celui-ci, j'ai soixante ans, et ne puis vous inspirer
de soupons pour mon compte. Me demandez-vous srieusement ce que
mademoiselle est venue faire ici?

--Il le faut bien, balbutia le pre.

--Alors, monsieur, je rpondrai que j'ignorais absolument la prsence de
mademoiselle. Mes convives sont venus masqus, et mademoiselle n'tait pas
du nombre de mes convives; je ne l'eusse jamais devine si elle n'avait pas
quitt son masque.

--Dans quel but est-elle venue ici?

--Interrogez-la elle-mme. Mais c'est une peine superflue quand vous voyez
prs d'elle Leonora.

--Qu'est-ce que Leonora?

--La clbre devineresse italienne qui prdit l'avenir  toutes les dames
de la cour.

Leonora froidement talait des tarots sur la table, et de ses yeux hardis
semblait rallumer le courage et la vie sur les traits ples d'Henriette.

Celle-ci saisit le prtexte. Elle tait sauve.

--En effet, murmura-t-elle, je dsirais avoir mon horoscope.

M. d'Entragues aussi se contenta du prtexte. Il se ft content  moins.

--A la bonne heure, dit-il en regardant autour de lui avec un soupir
touff; mais pour satisfaire un caprice innocent, vous ne deviez pas
craindre de prvenir votre pre. Je ne vous eusse pas prive de cet
horoscope.

--C'et t bien dommage, dit Zamet en montrant au complaisant seigneur
l'assemblage des cartes groupes par l'astucieuse Italienne, car il annonce
pour mademoiselle une prodigieuse fortune.

--Laquelle?

--Ce seigneur demande quelle fortune est rserve  sa fille, dit Zamet 
Leonora,

--Couronne! dit la Galiga impassible comme une sibylle sur son trpied.

Sur ce mot magique, elle rentra chez elle par la porte secrte. M.
d'Entragues emmena sa fille en lui disant tout bas:

--Avouez au moins que le roi est venu ici et qu'il vous a parl.

--Bah! rpliqua Henriette avec une sourde fureur, avec une ironie farouche,
peut-tre le roi tait-il occup  placer la couronne sur ma tte; mais la
vertu, la morale de la famille a fait irruption, et la couronne est tombe
par terre.

--Je t'expliquerai comment j'ai t forc de faire cet clat, murmura le
courtisan au dsespoir.

Ils disparurent.

Cependant Zamet courait  la recherche du roi, qu'il supposait encore dans
le jardin en attendant qu'on lui ouvrit la petite porte.

Mais en dehors de cette porte veillait un homme dont la prsence effraya
Zamet. Le financier se hta de rentrer pour questionner ses valets et
retrouver la trace d'Henri IV.

Quant au roi, troubl par la crainte du scandale et compltement refroidi
sur les mrites d'une conqute aussi dispute, il avait gagn  la course
la plus sombre alle du jardin.

Il se trouva en face d'un mur ruin dont la brche semblait une vaste porte
ouvrant sur la libert. Il franchit cette brche et courut encore. Il tait
sans le savoir chez le voisin.

A peine avait-il fait vingt pas, qu'il fut arrt par Esprance lequel,
interrompu dans sa promenade, lui barrait le passage.

Le roi tait masqu. Esprance voyant un homme qui ne rpondait pas aux
questions et cherchait  se drober, demanda d'une voix ferme de quel droit
on s'introduisait chez lui, masqu comme un malfaiteur, et il menaa
d'appeler main-forte.

La lune se dgageant d'un nuage claira le visage d'Esprance, et le roi,
avec un cri de surprise:

--Ventre saint-gris! dit-il, il me semble que je vous connais.

En mme temps il arracha son masque.

--Le roi! murmura Esprance, saisi de stupeur.

--Oui, le roi qui est fort embarrass de sa personne, le roi qui se sauve 
toutes jambes et ne veut pas tre vu. Avez-vous une sortie sre, mon
gentilhomme?

--Oui, sire, rpliqua Esprance avec empressement, quand je devrais dmolir
toutes mes murailles.

--Merci. Par o va-t-on?

--Veuillez me suivre.

Ils arrivrent  la cour immense que la lune frappait d'une lumire crue
comme celle d'un soleil du ple.

--Le temps de prendre mon pe, dit Esprance, et je rejoins Votre Majest.

Henri arrta le jeune homme.

--Ne m'accompagnez pas, dit-il, trop de respect me ferait reconnatre. Ne
mettez pas non plus trop de mystre. Commandez de loin qu'on m'ouvre la
porte. Voil tout.

--J'obis. Mais quelle imprudence. Sortir seul par la ville, expos aux
poignards... Ah! sire, et les gens qui vous aiment!

--Oh! que ceux-l, dit le roi en soupirant, ignorent ma folie de ce soir;
voil tout ce que je dsire.

--Ce n'est pas moi qui parlerai, rpondit Esprance en s'inclinant.

Le roi lui tendit la main avec un loyal et affectueux sourire.

--Merci, dit-il, et adieu.

--La porte! cria du dehors le cocher qui ramenait le carrosse vide.

Le roi traversa la cour rapidement en essayant de dissimuler son visage. La
porte s'tait ouverte, il la franchit comme un trait.

Mais par la fentre du pavillon, si rapide qu'eut t son lan, il avait
t reconnu au passage.

--C'est bien lui, dit la marquise en treignant le bras de sa compagne qui
la reconduisait  la litire. Ma vie est brise. Gratienne, mon pre avait
raison de me maudire, et voila mon pauvre enfant orphelin.




XIII

COEURS TENDRES, COEURS PERCS


Le roi arriva heureusement au Louvre, rentra sans tre vu par la petite
porte do l'ouest, et le lendemain, aprs le bon sommeil qu'il s'tait
promis sous le dais royal, il se leva comme d'habitude, aux lumires, pour
faire sa part quotidienne du travail immense d'un conqurant organisateur.

Il avait dj demand plusieurs fois des nouvelles de Gabrielle et du petit
Csar. La rponse fut que madame la marquise, fatigue de la crmonie de
la veille, s'tait couche de bonne heure et dormait encore profondment.

Henri s'tait frott les mains avec un sourire et remis de grand coeur 
l'ouvrage.

Zamet se prsenta aussi. Le roi avait donn ordre de le recevoir, et le
financier satisfait du bon visage du prince commenait  s'informer des
dtails de sa disparition; Henri, de son ct, racontait la brche, ses
ttonnements, l'heureuse rencontre de ce jeune homme dans le jardin voisin,
sa complaisance, sa dlicate rserve, et il ajoutait que le secret de
l'escapade se trouvait assur, quand le mdecin de service, soulevant la
tapisserie, vint avertir le roi que madame la marquise  son lever s'tait
trouve mal et dsirait entretenir le roi sans perte de temps.

Henri se leva inquiet, congdia Zamet et ordonna que Sully ou Crillon,
attendus pour le travail du matin, fussent envoys chez la marquise
aussitt qu'ils arriveraient.

Le chemin n'tait pas long du Louvre  l'htel de la marquise et on le
pouvait franchir entirement par des passages ou des ruelles fermes au
public. Henri, accompagn de deux serviteurs, fut bientt prs de
Gabrielle.

La jeune femme, debout, ple et portant sur son charmant visage les traces
d'une altration profonde, attendait le roi en haut des premiers degrs.

Gratienne et ses femmes,  quelques pas, semblaient ne se tenir l que pour
soutenir leur matresse dont le corps chancelait pareil  un roseau dans la
tempte.

Le roi accourut, vit ce front assombri, ces yeux cerns d'un nuage violet,
et aussitt, s'emparant de la main de Gabrielle, il la conduisit dans son
appartement avec la plus touchante sollicitude.

--M'attendre ainsi, s'cria-t-il, au froid, debout, quand vous souffrez!

Elle s'inclina respectueusement.

--Pas tant de rvrences pour moi, ma Gabrielle, et plus d'attention pour
vous, ajouta-t-il; vous souffrez donc?

Elle congdia d'un signe Gratienne et ses femmes.

--Oui, sire, dit-elle, je souffre; mais ce n'est point ce qui m'occupe le
plus. Je fusse alle au Louvre ce matin, si mes jambes affaiblies eussent
pu me porter jusque-l. Mais, ajouta-t-elle avec un ple sourire, elles ont
refus le service.

--Me voici, me voici, ma belle adore! qu'aviez-vous  me dire? Oh! nous
rappellerons bien vite cette frache sant. Bonheur et sant ne se quittent
gure.

--Voila pourquoi je suis malade, sire, dit Gabrielle; permettez-moi de
m'asseoir, approchez-vous et faites-moi la grce de m'couter sans
m'interrompre, car je suis mauvais orateur, et mon pauvre esprit est fort
troubl.

En achevant ces mots, elle s'assit avec un violent effort pour empcher les
larmes d'arriver jusqu' ses paupires rougissantes.

Ce prambule avait embarrass le roi, Il tendit les bras pour enfermer sur
son coeur la chre afflige; elle carta doucement ces bras et les contint
de sa main glace.

--Mon Dieu! mais qu'est-il arriv, Gabrielle? s'cria Henri plissant
lui-mme.

--Sire, j'avais le bonheur do vous connatre lorsque vous luttiez encore
pour le maintien de votre couronne, vous m'aviez honore de votre
recherche, vous m'aviez inspir une tendre affection qu' cette poque mes
ennemis acharns n'ont pu croire mle d'ambition. Alors vous partagiez vos
instants entre la guerre et cet amour dont j'tais fire, et je rgnais sur
vous, je puis le dire, et je pouvais vous rendre malheureux en refusant de
vous appartenir.

--C'et t, en effet, le malheur de ma vie. Mais vous avez t bonne et
loyale; votre parole, librement donne, vous l'avez courageusement tenue.

--N'est-ce pas? J'ai souffert les reproches, la colre, la haine de mon
pre. J'ai laiss abreuver de mpris un homme dont le nom, parce que je
l'ai port, est devenu ridicule. Enfin, j'ai inscrit le nom de d'Estres
parmi ceux que le peuple ne prononce jamais sans un sourire insultant.

--Ma mie, vous dominez l'insulte.

--Inutile de me consoler, sire. J'avais pris mon parti de tous ces
malheurs. tre l'amie, la confidente, la compagne de mon roi; adoucir ses
peines, ses souffrances par mon sourire, par ma constante vigilance  lui
plaire; faire du bien pour rpondre au mal qu'on me faisait, tel tait le
rle que je m'tais trac, avec la volont inbranlable de n'y point
faillir.

--Mais pourquoi tous ces discours, Gabrielle?

--Qu'il me soit permis de faire un peu mon loge, continua la jeune femme
dont le front s'claircit sous un rayon moins sombre. Rien ne plaide pour
moi que moi-mme.

--Je ne vous comprends pas.

--Vous allez comprendre, sire; et d'abord, avant que j'aborde le sujet
principal, laissez-moi vous faire remarquer que je ne m'irrite pas, que je
ne rcrimine pas. On m'a bien dit que votre abjuration, dont j'attribuais
l'initiative  mon faible mrite, avait t rsolue par vous avant que je
vous la demandasse; que, par consquent, en me livrant  vous comme ranon
de ce sacrifice, j'avais t dupe. Mais tre dupe de son coeur, c'est un
titre de gloire; je ne vous ai jamais inquit  cet gard. Mes yeux vous
sont rests riants et caressants, mon humeur ne vous a point contrari, ma
compagnie fut toujours affable et douce, n'est-ce pas, sire?

--Hlas! hlas! vous m'effrayez avec cette mlancolie s'cria le roi, que
l'allusion faite  sa supercherie de l'abjuration avait mu comme un
reproche de conscience. Vous ne dites tout cela que pour en venir  un
reproche plus srieux.

-Oui, sire, et le voici. Malgr tout mon espoir de conserver votre
affection par ma bonne conduite, il faut que je vous perde. Vous me
trompez.

--Moi!

--Et c'est mal. Je n'ai ni dfiance ni jalousie. Je crois ce que vous me
dites. Comme un chien fidle je puise chacun de mes sentiments dans vos
yeux; triste quand vous souffrez, joyeuse quand vous souriez, toute et
toujours  vous, j'avais droit de rclamer une affection rciproque.

--Tout mon amour vous appartient, Gabrielle, dit Henri le coeur plein
d'angoisses.

--Non, sire!

--Je vous jure....

--Inutile. Le roi ne doit pas s'abaisser  mentir. Je suis la trs humble
servante de Votre Majest, seule je dois souffrir des nuages qui s'lvent
dans notre ciel. Le roi fait selon sa volont, selon son got. Ses caprices
doivent tre sacrs pour tout le monde, pour moi toute la premire. Je
connais trop mes devoirs pour oser adresser un reproche  mon matre, et
Dieu m'est tmoin que mes lvres ne dissimulent rien de ce qui se passe en
mon coeur.

--Mais d'o vous vient cette fatale ide?

--La vrit n'est pas une ide, sire.

--Voyons cette vrit, du moins, examinons-la bien tous deux.

--Puisque vous me faites cette grce, volontiers. Hier, sire, Votre Majest
s'est retire chez elle de bonne heure?

--Mais, oui... vous avez vu.

--Et s'est mise au lit?

--Immdiatement.

--Seulement vous vous tes relev vite, car une heure aprs Votre Majest
sortit du Louvre.

Le roi tait sur les pines.

--Qui dit cela? murmura-t-il.

--Votre Majest avait rendez-vous hors du Louvre, chez Zamet.

--Marquise....

--O vous vous tes rendu fidlement... Oh! sire, ne niez pas, je vous en
supplie!

--Il faut tout vous dire. Oui, j'avais  entretenir Zamet de diverses
affaires.

--Votre Majest est un coeur d'or; elle daigne me mnager encore, pauvre
femme, et je ne sens que plus vivement le chagrin d'avoir perdu ce coeur
gnreux.

--Vous n'avez rien perdu, ma douce Gabrielle.

--Votre Majest allait trouver chez Zamet une femme....

--Qui pourrait dire?...

--Votre Majest, au lieu de sortir de chez Zamet, s'est glisse furtivement
par une maison voisine....

--On m'espionne donc! s'cria Henri, bless d'tre convaincu.

--A Dieu ne plaise! murmura Gabrielle. Mais est-ce la vrit?

--Qui vous l'a rapporte, madame?

--Oh! une personne bien instruite.

--Une seule a pu savoir....

--C'est celle-l, dit Gabrielle qui pour rien au monde n'et avou qu'elle
avait guett elle-mme.

--Un jeune homme, n'est-ce pas? dit Henri avec une sourde colre.

--Mettons que c'est un jeune homme, interrompit Gabrielle, dsireuse de
couper court aux explications qui la gnaient.

--C'est une trahison infme, murmura le roi.

--Sire, la trahison, c'est vous qui vous en tes rendu coupable envers moi,
qui ne le mritais pas. Vous avez bris mon coeur, d'o la confiance et la
tendresse dbordaient  votre seule pense. Vous avez fait plus que de me
tromper, sire, vous avez dtruit  jamais le repos de ma vie. Que dis-je?
Ma conscience n'est plus tranquille.

--Comment, dit le roi perdu de gne, de colre, de douleur, votre
conscience?

--Oui; forc de vous cacher pour me tromper, comme si je vous piais, vous
vous chappez furtivement du Louvre, vous courez seul, sans dfense, ce
sombre Paris o respirent tant d'ennemis acharns  votre perte, tant
d'assassins! Votre vie en danger, sire, pour moi, parce que vous avez
besoin de vous drober  ma surveillance! Votre prcieuse vie mise  la
porte du premier bandit qui, pour arracher une bourse, ouvrirait le coeur
du roi, ce coeur par lequel respire toute la France!

En disant ces mots, Gabrielle, vraie dans sa douleur, se rpandit en larmes
et en sanglots dchirants, et se renversa presque mourante sur les coussins
de son fauteuil.

--Ah! misrable dlateur, grommela le roi, je reconnais jusqu' ses
expressions! Gabrielle, ma vie, mon me, reviens  toi! Pardonne!

La jeune femme, oppresse, ne pouvait parler.

Le roi s'agenouilla, l'enlaa de ses bras, rchauffa de baisers brlants
ses mains tremblantes de fivre.

--Veux-tu que je meure de regret, de honte? dit-il. Je m'accuse; je te
demande pardon. Un sot orgueil m'a emport. Je suis un fol, un lche coeur.
Tout me prend: un oeil qui supplie, un sourire qui promet. J'ai une
mesquine vanit: je fais le jeune homme. Oh! mais si tu savais le fond de
mon coeur! si tu savais comme je t'aime! Est-il un ange plus doux que toi,
plus riant, plus digne de tout mon amour! Tu le possdes sans partage,
crois-moi. Mon imagination s'est gare peut-tre, mais je te jure que ce
tendre coeur n'a pas mme t effleur. Gabrielle! ma vie! reviens  toi!
coute-moi!

--Oh! sire, que de bonts. Mais le coup m'a trop profondment atteinte.

--Tu oublieras, j'ai oubli moi-mme.

--La blessure ne gurira pas.

--Ce n'est pas possible: je n'ai pas mme t coupable d'intention. Parti
tourdiment, sans but, courant aprs un caprice, je ne pourrais me
reprocher une seule pense mauvaise contre vous.

--coutez, sire, une femme autre que moi vous remercierait et vous dirait
qu'elle vous croit et vous pardonne, mais je suis trop vraie pour cacher
mon inconsolable douleur.

--Inconsolable?

--Oui, ce que vous dites avoir fait par caprice, sans but et sans
rflexion, c'est par nature que vous l'avez fait, sire, et un grand roi, si
occup d'intrts gigantesques, ne peut travailler  corriger sa nature.
D'ailleurs, je vous l'ai dit, vous tes le matre, et rien ne doit entraver
sur terre l'exercice de vos volonts. Vous me promettriez aujourd'hui de
vous rformer, vous y essayeriez mme, et demain, voyant combien le
sacrifice est au-dessus du gain, vous reprendriez le cours de ces
infidlits qui me tuent et vous exposent aux plus grands dangers.

--Que concluez-vous donc, Gabrielle, dit le roi trs-agit de cette
persistance d'un esprit ordinairement sans obstination et sans rancune.
Vous voudriez me voir me corriger, indiquez-moi le moyen.

--Je l'ai trouv, sire, rpliqua la jeune femme avec l'accent d'un morne
dsespoir, il faut laisser dans son ombre, dans son humble condition la
femme que vous n'aimez plus, il faut renoncer  toute gne, partant  tout
mystre, il faut me quitter, sire.

--Parlez-vous srieusement? articula Henri d'une voix tremblante.

--Vous devez voir ma rsolution crite sur mon triste visage, elle s'exhale
de mon coeur en sanglots.

--Tu veux me quitter?

--J'y suis rsolue, et demain, sans bruit, sans pleurs, sans clat, j'irai,
avec mon fils, me retirer  Monceaux en attendant que j'aie trouv une
retraite inviolable.

Le roi atterr ne put trouver une parole. Il se promenait tout boulevers
dans l'appartement.

--Vous ne m'aimiez pas? dit-il enfin.

--Je ne l'ai point prouv, sire, murmura-t-elle.

--Une femme qui refuse mme les assurances que je lui offre de ma fidlit!

--Qui a le coeur n'a pas besoin de garanties; qui demande des garanties se
dfie; qui se dfie n'aime pas. N'insistez plus, mon cher sire, rentrez
dans vos droits, reprenez votre libert.

--Mais vous pleurez, Gabrielle.

--Vous ne voyez que la moiti de mes larmes.

En ce moment on entendit dans la chambre voisine les faibles cris du petit
Csar.

Gabrielle se leva chancelante comme pour aller consoler son fils. Mais
Henri la retint, courut plus vite qu'elle; il ouvrit la porte, et se
baissant vers le berceau o reposait frais et vermeil l'enfant de son
amour, il l'embrassa si tendrement que les pleurs lui vinrent aux yeux.

L'enfant tendit ses petites mains d'ange, qui caressrent la barbe grise
du bon roi.

Devant ce spectacle touchant, Gratienne attendrie se dtourna et cacha son
visage dans les rideaux.

Sully apparut au seuil de la chambre.

Henri se releva les yeux humides. Son coeur dfaillit. Il revint 
Gabrielle qui, renverse, palpitante, touffait convulsivement ses sanglots
sur un coussin.

--Pardonnez-vous? dit-il en lui tendant doucement la main.

--Vous voyez, Henri, rpliqua-t-elle, j'y brise mon coeur sans pouvoir y
parvenir. Adieu!

--Adieu donc! balbutia le roi en suffoquant.

Sully fit un pas vers son prince, qui lui dit:

--Tu vois, Rosny, Gabrielle me quitte.

Et il sortit prcipitamment, le visage inond de larmes.

En traversant le vestibule, on entendit Henri rpter entre ses dents, avec
une colre exalte:

--C'est ce jeune homme qui est cause de tout cela! le tratre! le lche! je
lui avais serr la main! Mais, Ventre-saint-gris! je me vengerai!...

Sully alla saluer Gabrielle, et suivit son matre.




XIV

BATAILLE GAGNE


Henriette tait rentre chez elle la rage dans le coeur. Pendant le chemin,
muette, concentre, rudoyant M. d'Entragues, qui s'puisait en
sollicitations avides, en lches excuses, elle l'avait domin par
l'ascendant de sa mauvaise nature. Depuis qu'elle avait devin les ignobles
calculs du comte, elle n'prouvait plus auprs de lui ni crainte ni
respect. Il tait devenu pour elle un instrument, et comme l'instrument
avait mal obi, mal servi en cette circonstance, elle le punissait.

Le misrable pre baissa la tte, et accepta cette humiliation nouvelle.

Henriette se mit au lit; mais elle ne put dormir. Dj cette enfant
connaissait l'insomnie du remords; il ne lui manquait plus que celle de
l'ambition due.

Elle recommanda soigneusement  sa camriste, fille dvoue comme il en
faut aux femmes d'intrigue, de lui apporter tout message, de quelque nature
qu'il ft sous quelque forme qu'il se prsentt. Elle ne pouvait s'imaginer
que le roi, chevalier courtois, ne la ddommagerait pas de ce qu'elle avait
d souffrir pour lui.

Elle s'estimait  un prix trop lev pour ne pas attendre un regret ou une
esprance de Sa Majest. Les rois sont puissants, ingnieux, soit par
eux-mmes, soit par leurs serviteurs. Et la maison d'Entragues n'tait pas
ferme pour un billet ou mme pour une visite de quelque mandataire.

Mais, de toute la nuit, rien ne parut. Henriette en fut pour son insomnie,
qu'obscurcirent  et l des rves fugitifs, pareils  ces vapeurs
sinistres qui marchent dtaches en tons livides sur le fond noir d'un ciel
d'orage.

Le lendemain, elle tait encore au lit, quand son pre entra dans sa
chambre. Il prit un sige et s'approcha du chevet d'Henriette. Son visage
avait perdu l'humilit de la veille. Sur son front, moins bas, on et pu
distinguer quelque nergie semblable  un reflet de colre. A lui aussi, la
nuit avait port conseil.

Henriette, qui s'tait prpare  continuer le rle de plaignante, comprit
qu'il fallait couter avant de s'irriter. Elle couta. M. d'Entragues
dbuta par le ton solennel.

--Vous ne m'avez pas bien expliqu, dit-il, le but de votre visite chez M.
Zamet. L'horoscope est une invention plus ou moins adroite dont je ne suis
pas dupe. Car, pour avoir un horoscope, on n'a pas besoin, jeune fille, de
se compromettre par des allures quivoques, de courir les rues au risque
d'tre insulte, de donner lieu  des scandales.

--Que fait-on, je vous prie? interrompit Henriette, blesse de ce ton
svre.

--On fait ce que j'ai fait, mademoiselle, on crit  M. Zamet qu'on le prie
d'envoyer sa devineresse au domicile de M. le comte d'Entragues, attendu
que ces sortes de femmes font payer leurs consultations, et que, lorsqu'on
paye, on a le droit d'attendre tranquillement chez soi.

--Vous avez crit  M. Zamet? s'cria Henriette.

--Oui, mademoiselle.

--Pour faire venir Leonora?

--Oui. M. le comte d'Auvergne, votre frre,  qui j'ai racont, en
tremblant, il est vrai, votre quipe, a jug aussitt, avec son tact
parfait, que tout cela produirait un bruit fcheux pour votre rputation,
et, afin de perdre ce bruit dans un autre, il m'a engag  convoquer chez
nous la devineresse, de sorte que peu de gens seront tents de vous
reprocher ce qui se sera pass en prsence de votre pre et de votre frre.

--Qu'a dit ma mre? demanda Henriette.

--Madame votre mre ne sait rien, Dieu merci. J'ai pri M. votre frre de
se rendre au Louvre par la mme occasion, et d'y recueillir, tant de la
part des courtisans que de celle du roi, les bruits et les impressions de
la nuit. Ainsi, votre faute sera pallie, et vous ne demeurerez plus
coupable qu'envers moi d'un manque de confiance qui, ritr, pourrait vous
perdre  jamais. Une jeune fille, si heureusement doue qu'elle puisse
tre, n'a point la maturit dans ses desseins, la prcision dans ses plans
et combinaisons. Elle court aveuglment l o reluit son but, but frivole
et trompeur le plus souvent. Tandis que si elle acceptait les conseils, les
ides d'un guide, rien de ce qu'elle entreprend n'chouerait.

Cette abominable morale, dbite srieusement, n'tait pas perdue pour la
jeune fille. Elle sentait bien que le pre Entragues cherchait  reprendre
sur elle l'autorit de la direction; mais elle comprenait sa propre
faiblesse, son insuffisance en des dmarches difficiles; et d'ailleurs elle
ne voulait pas repousser une composition qui lui assurait un alli pour son
plan de campagne.

--Je suis loin, dit-elle, de refuser vos conseils, monsieur; mais vous ne
me les avez pas offerts. C'est vous qui avez manqu de confiance envers
moi; on m'a inspir dans votre maison un violent amour pour quelqu'un, et
des esprances... Puis on m'abandonne  moi-mme.

--Le chemin o vous marchez, o nous marchons, est sem d'obstacles et de
prils. La personne que vous aimez n'est pas libre, c'est de sa volont
qu'elle n'est pas libre. Obstacle! En vous obstinant, vous risquez de
rencontrer des rivalits qui vous perdraient. Danger!

--Oh! murmura la jeune orgueilleuse avec un sourire de ddain, ces
obstacles, ces dangers sont bien peu de chose, tout au plus
effrayeraient-ils des coeurs pusillanimes. Mais moi!... La personne en
question n'est pas libre, dites-vous? Mais c'est parce qu'on l'a
confisque. Cette personne se laissera toujours prendre par quiconque
osera. Osons. Quant aux rivalits, permettez-moi de sourire encore. Si
mince que soit ma valeur personnelle, je m'en connais une cependant. C'est
une question de prfrence, la prfrence rsulte ncessairement d'une
comparaison. J'allais obtenir cette comparaison quand vous m'avez
interrompue. J'allais essayer si l'esprit, le feu des reparties, la
vhmence de passion, seconds par quelques avantages physiques, peuvent
combattre avec avantage la torpeur, la langueur, la douceur, soutenues par
une certaine beaut, que les uns appellent blonde, les autres dore, et que
moi j'appelle fade. Quelque chose me dit que j'allais faire partager mon
opinion _ la personne_ dont il s'agit, lorsque mon prtendu alli a charg
sur moi et a tout mis en droute. Et l'on dit maintenant que je manque de
maturit, je m'en pique; de combinaison, je le nie.

--Cela, dit froidement M. d'Entragues, nous ramne tout droit 
l'explication de ce qui s'est pass hier. Comme je ne veux pas non plus
tre accus par vous d'une faute, comme cette faute je ne l'eusse pas
commise, comme il m'tait facile, voulant vous surveiller et vous empcher
de tomber en quelque pige, comme il m'tait facile, dis-je, de vous
guetter sous le masque, de suivre vos entretiens et chacune de vos
dmarches, si j'ai cri, forc les portes et fait esclandre, j'avais ma
raison et la voici:

En disants ces mots, le comte d'Entragues jeta sur le lit de sa fille une
lettre que celle-ci se mit  parcourir avidement.

Monsieur, disait ce billet, votre fille Henriette est sortie du logis.
Elle est alle chez M. Zamet  un rendez-vous du roi. Peut-tre a-t-elle
envie d'illustrer votre famille par une royaut pareille  celle de sa
mre. Peut-tre fermez-vous les yeux sur ce noble dessein. Mais j'ai moins
d'indulgence et vous dclare que si vous n'allez de ce pas la retirer du
gouffre, je signalerai votre complaisance  toute la cour; faites du bruit,
sinon j'en vais faire.

               UN AMI.

Henriette atterre, rejeta la lettre.

--Veuillez me dire ce que vous eussiez fait, dit le pre.

--Quel est l'infme dlateur qui me poursuit ainsi? s'cria-t-elle.

--Ne pas faire ce que j'ai fait, reprit M. d'Entragues, c'tait nous
dshonorer. L'avouez-vous?

--Oh! rugit Henriette, en reprenant le papier maudit, quelle est cette
criture?

Cependant, la porte s'tait ouverte, et Marie Touchet, dj pltre,
vermillonne et zbre des nuances de la jeunesse, s'approchait
majestueusement du lit de sa fille.

A son aspect, M. d'Entragues se leva; Henriette voulut cacher la lettre.
Mais sa mre l'arrtant d'un geste:

--Je sais tout, dit-elle avec placidit. Mon fils m'a racont l'vnement.

--Et vous connaissez cette lettre aussi? demanda Henriette avec un regard
d'intelligence qui sollicitait de sa complice un plus attentif examen.

--La lettre aussi, ma fille. M. d'Auvergne avant de se rendre chez le roi,
m'a consulte, selon son habitude, sur le parti qu'il fallait prendre.

--Et, qu'avez-vous arrt, demanda M. d'Entragues,  qui cette solennelle
assurance imposait toujours malgr lui, car cette lettre mane d'un ennemi,
elle semblerait indiquer une vengeance. J'y devine comme la suite de
quelque intrigue.

Henriette plit. Marie Touchet interrompit son poux.

--Vous jugez sainement, dit-elle, c'est un ennemi, c'est une vengeance,
voil pourquoi M. le comte d'Auvergne a d ce matin mme aller rendre
visite  la personne.

--A qui, madame?

--Cela est simple  deviner. Cherche  qui il importe, dit l'axiome. A qui
importe-t-il de garder la personne du roi?

--La marquise de Monceaux! s'cria M. d'Entragues.

--Prcisment.

--Vous avez raison, je n'y avais pas song.

--C'est vrai, murmura Henriette, trompe elle-mme au calme de sa mre,
oui, elle seule a intrt  m'loigner.

--Sait-elle....

--Elle sait tout.

--Elle avait donc des soupons?

--Demandez  Henriette de quel visage farouche elle nous accueillit dans
cette rencontre aux Gnovfains.

--Lorsqu'elle fora le roi  refuser notre hospitalit, ajouta Henriette.

--C'est possible, dit le comte. Elle a des espions. Voil qui serait
srieux.

--C'est pour cela que j'ai envoy mon fils prs d'elle; il verra le roi en
mme temps, et nous rapportera les impressions des deux parties. N'ai-je
pas raison?

M. d'Entragues approuva sans rserve.

--Le comte d'Auvergne, dit Marie Touchet, m'a aussi instruite du dsir que
vous aviez eu de mander ici la devineresse. J'approuve. Recevez-la
vous-mme. Vous entendez l'italien, je crois, Henriette?

--Vous me l'avez appris, madame.

--Veuillez, comte, ds que cette Italienne arrivera, l'envoyer  ma fille,
en ma prsence, et que nos gens voient bien que nous n'en faisons pas
mystre. Et puis, s'il venait quelque messager de la part de mon fils,
qu'on me prvienne et qu'on l'introduise.

Le complaisant poux salua, et sortit.

A peine fut-il dehors que Marie Touchet, perdant un peu de sa gravit, alla
s'assurer que nul n'coutait aux portes. Puis, revenant prs du chevet
d'Henriette.

--Vous n'tes pas dupe, j'imagine, dit-elle tout bas, de ce que j'ai assur
 votre pre?

Henriette la regarda avec des yeux effars.

--Vous ne supposez pas, continua Marie Touchet, que cette lettre vienne de
Gabrielle d'Estres?

--Et de qui viendrait-elle? murmura Henriette.

--Elle est terrible cette lettre, mademoiselle.

--Certes... ma mre.

--Elle est d'un ennemi mortel. Elle promet une implacable vengeance. Elle
annonce un espion invisible, vivant dans votre maison, habitant pour ainsi
dire votre pense.

--Mon Dieu!

--N'avez-vous pas quelqu'un qui vous hasse  ce point? Cherchez bien dans
votre pass, Henriette, dans votre pass dj sanglant et sombre.

--Ma mre!

--Cherchez bien! vous dis-je.

Henriette baissa la tte, et ses yeux trahirent par leur douloureuse fixit
l'effroi d'une conscience o passaient lugubrement des fantmes.

--Vous ne trouvez pas? Eh bien! je vais aider votre mmoire. Ce jeune homme
bless?

--Oh! il est trop gnreux pour avoir crit ces lignes! s'cria la jeune
fille, qui rendit hommage involontairement  la noblesse de sa victime.
D'ailleurs il a disparu; il est parti  jamais.

--Alors, si ce n'est pas celui-l, pourquoi ne serait-ce pas....

--Celui dont vous voulez parler, madame, serait peut-tre capable d'une
menace infme, mais il est mort.

--Il faut croire que j'ai l'esprit troubl, mademoiselle, car hier, pas
plus tard, en rentrant au logis, j'ai cru voir, comme on verrait une ombre,
passer la figure de ce malheureux.

--Madame, il s'tait jet dans le parti de Mme de Montpensier, ne l'oubliez
pas. Elle l'avait fait son secrtaire, M. de Brissac nous l'a dit, et, le
jour de l'entre du roi  Paris, il s'est trouv enferm dans la Tour du
Bois  la Porte-Neuve, parmi tous ces Espagnols que M. de Crillon a
massacrs et jets a la rivire.

--Je sais cela, mais....

--Mais s'il et survcu, madame, nous ne l'eussions pas ignor longtemps.
Celui-l n'est pas de ceux qui se laissent oublier.

Elle parlait encore lorsque derrire la tapisserie on entendit la camriste
annoncer que M. le comte d'Auvergne venait d'entrer dans la maison.

La mre se leva. Henriette se jetant dans sa ruelle, dont les rideaux
retombrent, fut en un moment vtue de sa robe de chambre; elle pouvait se
prsenter quand le comte d'Auvergne entra chez elle suivi de M.
d'Entragues:

--Eh bien? demanda Marie Touchet.

--Eh bien! mesdames, grand vnement. Toute la cour est rvolutionne.

--Quoi donc?

--Le roi quitte la marquise.

--Est-il possible? s'crirent les deux femmes.

--Il y a eu bruit, larmes. On ne sait lequel a command, lequel a obi.
Mais ce qu'on sait,  n'en plus douter, c'est que le roi s'est enferm chez
lui, la marquise chez elle, et que les ordres sont donns pour que ses
quipages partent demain pour Monceaux.

Henriette et sa mre se regardrent avec ravissement.

--Ajoutez, je vous prie, les commentaires, dit M. d'Entragues.

--Les commentaires, les voici. Le roi a un nouvel amour en tte. Il a t
aid par quelque ami fidle. Un rendez-vous aurait eu lieu que la marquise
a voulu troubler: colre du roi; je rapporte les on dit, vous comprenez;
colre de la marquise; scne violente.

--Et puis? dit Henriette.

--Et puis conseils de M. de Rosny. La marquise a contre elle le ministre.
On prtend mme que le roi a sacrifi sa matresse  M. de Rosny. Toujours
est-il que le Louvre est plein de gens affairs, circonspects, encore
flottants, mais tout prts  prendre parti.

--Nomme-t-on quelqu'un pour ce rendez-vous? demanda M. d'Entragues.

--Eh! eh!...

--Et pour ce nouvel amour du roi? demanda Henriette.

--Eh! eh!...

--Ne faites pas le cach, mon frre.

--Instruisez-nous, mon fils.

--Un peu de confiance, monsieur le comte.

--Eh bien! oui, on nomme... mais tout bas...

--On nomme! murmura M. d'Entragues rayonnant. Mais qu'on ne nomme pas trop
tt, grand Dieu!

--Et M. Zamet, quel rle joue-t-il dans ces commentaires? dit Henriette.

--On dit que le rendez-vous a eu lieu chez lui.

--Mais le roi se renferme, dit Marie Touchet, c'est donc qu'il a du
chagrin.

--Oh! pour cela, oui; il ne faut pas se le dissimuler; oui, le roi a du
chagrin.

Henriette frona le sourcil.

--C'est preuve de son excellent coeur, de son noble coeur! s'cria M.
d'Entragues. Mieux vaut qu'il ait de l'attachement, le digne prince.

--Elle n'est pas encore partie, murmura Marie Touchet.

--Quelque dmarche serait ncessaire, ajouta Henriette; il faudrait voir M.
Zamet.

--Oh! prudence! prudence! dit M. d'Entragues.

--Ce qu'il faudrait, dit Marie Touchet, ce qui sauverait tout, ce serait
l'loignement du roi pendant vingt-quatre heures. Pendant ce temps, pas de
rconciliation possible.

--Si l'on consultait la devineresse? dit M. d'Entragues. Ce serait le moyen
de voir en mme temps M. Zamet.

--Je l'attendais presque ce matin, murmura Henriette.

--Vous comprenez combien en ce moment il craint de se compromettre, dit le
comte d'Auvergne. Allons le trouver, M. d'Entragues et moi, comme pour le
remercier des explications qu'il a donnes hier, comme pour le prier de
garder le silence sur la soire. Il est possible que Zamet ait le pouvoir
d'loigner le roi de Paris jusqu' ce que la marquise soit partie
elle-mme.

--Et puis, n'oublions pas, dit Henriette, que lui-mme a fait remarquer
hier que l'horoscope de Leonora signifiait: Couronne!

--Allez, messieurs, dit Marie Touchet, et rapportez-nous des nouvelles.
Cependant Henriette va achever de s'habiller et sera prte  tout
vnement.

Le comte d'Auvergne et M. d'Entragues taient partis, et les deux femmes
dans leur joie infme avaient oubli tout ce qui n'tait pas le succs. La
maison entire tait encore trouble, mue, lorsque, par le corridor mal
gard, un homme s'avana jusque sur le seuil de la chambre d'Henriette. Il
put voir la mre embrasser la fille, cette dernire prendre et froisser
ddaigneusement, pour la jeter au feu, la lettre, leur effroi nagure.
Alors, il heurta brusquement la tapisserie et entra dans la chambre.

Les deux femmes se retournrent au bruit:

--La Rame! s'crirent-elles ensemble.

--Moi-mme, rpliqua le jeune homme, dont le ple visage faisait ressortir
l'oeil tincelant de tous les feux d'une rsolution implacable.




XV

BATAILLE PERDUE


Les deux dames n'taient pas encore bien revenues de leur stupeur, elles
regardaient encore la Rame avec une crainte superstitieuse lorsqu'il leur
dit:

--Je vous parais une ombre, n'est-ce pas, mesdames?

Marie Touchet, la premire, retrouva son sang-froid.

--Il faut avouer, dit-elle, monsieur, que si vous tes bien une crature
relle et vivante, la faon dont vous vous tes prsent annoncerait plutt
un fantme.

--Voil le vritable ennemi, murmura Henriette assez haut pour que la Rame
l'entendt.

Mais au lieu de rpondre, il continua  s'adresser  Marie Touchet.

--Vous dites cela, madame,  cause de ma longue absence, de ma disparition.

--En effet, monsieur, on vous disait mort.

--J'aurais d mourir si je n'eusse reu en partage qu'une dose ordinaire de
vitalit. Mais, ajouta-t-il avec un effrayant sourire, j'appartiens  la
classe des tres surnaturels. Tout ce qui suffirait  tuer un autre homme
me rgnre et me rajeunit; ne me trouvez-vous point rajeuni, madame?

Marie Touchet prenait peu de got  ce badinage, et d'autres sujets de
conversation, des sujets plus srieux lui convenaient mieux en un tel
moment. Mais, au fond de cette plaisanterie sarcastique, elle sentait
l'inimiti, la menace, et de la part de la Rame, une menace avait sa
valeur.

--Oui, continua-t-il, je suis de fer, d'airain, je suis sinon invulnrable,
du moins immortel. Et je m'en rjouis, expos comme je l'ai t, comme je
le serai encore  tant de catastrophes. Mes amis s'en rjouissent avec moi.

--Vous nous expliquerez bien un peu cette absence et cette rsurrection,
dit Marie Touchet en redressant d'un coup d'oeil Henriette abattue par
l'inquitude.

--Volontiers, madame. On vous aura dit que j'avais t jet avec les
mourants et les morts par une fentre de la Tour du Bois?

--On nous l'a dit, et votre silence nous avait confirmes dans cette triste
conviction.

La Rame se tut. Il regardait ou plutt dvorait des yeux Henriette.

--J'avais, dit-il enfin, plusieurs motifs pour ne plus reparatre. Le
premier de tous, celui-l et pu suffire, c'tait le soin de ma gurison.
En tombant, je m'tais heurt la tte sur un pilotis  fleur d'eau, une
affreuse blessure, mortelle pour tout autre. Pendant six mois j'ai t
presque fou.

--Il en a gard quelque chose, se dirent la mre et la fille du regard.

--Ensuite, lorsque je fus guri, continua la Rame, je ne m'appartenais
plus. Je me devais  la gnreuse qui m'avait couvert de sa protection.

--Ah! quelqu'un vous avait protg! dit Marie Touchet.

--Vous ne supposez pas que je sois sorti seul de l'eau avec une tte fendue
comme une grenade trop mre, rpliqua la Rame brutalement. Certes oui,
j'ai t protg efficacement et grandement.

--Tout ce que vous dites, interrompit Marie Touchet, soulve en nous un
intrt profond. Vous savez combien nous avons d'amiti pour vous.

--Je le sais, dit la Rame avec un trange sourire, dont Henriette et sa
mre furent visiblement embarrasses. Aussi n'ai-je donn au silence et 
la retraite que le temps strictement ncessaire. Aussitt qu'il m'a t
permis de revenir  Paris j'y suis revenu.

--Vous revenez aujourd'hui?

--J'y suis venu plusieurs fois en secret dj. Oh! sans que vous vous en
doutassiez, je veillais sur vous.

--Comment, demanda Marie Touchet avec un vif sentiment d'orgueil froiss,
vous veilliez?...

--Sans doute. N'est-il pas naturel de s'occuper des gens qu'on aime, des
amis qu'on regrette?

--Vous n'eussiez rien risqu  vous montrer, monsieur la Rame, dit la mre
en se pinant les lvres. Vous nous eussiez empches de regarder comme
mort un vivant, et cette amicale proccupation que vous aviez  notre
sujet, nous vous en eussions t reconnaissantes.

--Je ne pouvais, madame, dit schement la Rame, et je ne devais pas me
montrer.

--Votre protecteur se cache, peut-tre?

--A peu prs, madame; ou du moins sans se cacher on peut dsirer de rester
 l'cart. Madame la duchesse, vous le savez, n'est pas bien vue  la cour
nouvelle.

--Quelle duchesse? demanda tranquillement Marie Touchet, qui savait bien,
mais voulait paratre ignorer.

--Madame la duchesse de Montpensier, rpondit la Rame avec une certaine
emphase, ma protectrice!

--Vous avez l une illustre protection, monsieur la Rame.

--N'est-ce pas, madame? Illustre et dvoue. J'en attends de grands
avantages sous tous les rapports.

La faon dont il appuya sur ces derniers mots donna beaucoup  penser aux
deux femmes. Elles en cherchrent mentalement le sens. La Rame jouissait
de leurs angoisses. La conversation tomba tout  plat.

--Il vous reste  nous apprendre, reprit courageusement Marie Touchet, ou
pourquoi vous nous avez si longtemps oublies, ou pourquoi vous vous
souvenez de nous aujourd'hui.

--Ah! voil, dit la Rame avec son aplomb cynique, nous touchons  la
question,  la brlante question.

--Expliquez-vous, monsieur, car, en vrit, je ne comprends plus rien  vos
manires,  votre langage. Je vous ai connu trs-rserv, trs-civil,
plutt obissant que libre avec nous.

Elle faisait allusion  l'tat d'infriorit, de vasselage dans lequel la
Rame avait toujours vcu par rapport aux Entragues; situation qu'il
acceptait, on l'a vu, malgr sa complicit dans la plupart des secrets de
famille.

--Il est vrai, rpondit-il, que j'ai toujours t discret et soumis,
madame; je m'y tudiais. J'esprais alors, je sentais ma jeunesse, j'en
avais la patience et la timidit. Je me disais: mon tour viendra.

Il ponctua cette phrase d'un sinistre clat de rire.

Henriette frmit.

--Pour avouer que vous n'tes plus avec nous l'homme d'autrefois, monsieur,
reprit la mre, vous nous accusez donc d'avoir chang pour vous? En un mot,
rpondez  ma question: pourquoi revenez-vous aujourd'hui plutt qu'il y a
quatre mois?

--Parce qu'aujourd'hui le moment est favorable  mes desseins. Mais, ainsi
que je vous le disais tout  l'heure, ce n'est pas d'aujourd'hui que je
suis revenu.

En parlant ainsi, il accablait Henriette du poids de son insoutenable
regard.

Fascine, crase, elle prit une rsolution dsespre: elle fit comme les
coursiers fous de terreur qui se jettent sur le fer des piques.

--Comprenez donc, ma mre, s'cria-t-elle en serrant la main de Marie
Touchet, monsieur veut dire que c'est lui qui a envoy  M. d'Entragues la
lettre d'hier.

De la main gauche elle tendit au jeune homme le papier froiss tout 
l'heure.

Il y jeta un coup d'oeil indiffrent et rpondit:

--C'est moi, en effet.

On peut se faire une ide de l'attitude que prirent les deux femmes en
entendant cette dclaration de guerre.

--Ah! c'est vous, murmura Marie Touchet toute ple, vous qui commettez un
pareil guet-apens!

--Et qui venez l'avouer, ici! dit Henriette.

--Et qui signez: _Un ami_, la dnonciation la plus mortelle pour l'honneur
d'une femme!

--Jamais ami sincre n'a rendu un plus grand service, jamais on n'a
maintenu plus fermement une femme dans son honneur.

--Cette lettre est un tissu de mensonges et d'injures.

--Cette lettre est pleine de vrits, que j'ai adoucies.

--Monsieur la Rame!...

--Est-il vrai que mademoiselle ait t hier chez M. Zamet?

Les deux femmes voulurent placer une exclamation.

--De mme, interrompit la Rame, que je savais votre dessein d'aller rue de
Lesdiguires, de mme je vous ai vue entrer chez Zamet. Ah! je crois qu'ici
une bonne rponse serait difficile.

--Si j'allais chez M. Zamet, mon pre et ma mre en savent le motif.

--Et nous l'avons approuv, dit Marie Touchet avec sa dignit de reine.

--Voil qui est exemplaire, madame! Vous savez que Mlle d'Entragues allait
chercher le roi, lui faire sa cour; vous savez les habitudes de cette barbe
grise, qu'une vieillesse prmature n'a pas refroidie pour le pch; vous
savez qu'une jeune fille  qui le roi parle deux fois de suite, est
corrompue et perdue; vous savez tout cela, dites-vous! Mais, madame, c'est
invraisemblable; si vous le saviez, vous ne l'approuveriez pas.

--Calomnie! injure! s'cria Henriette.

--Lse-majest! dit Marie Touchet.

--L! l! diminuez les mots, interrompit sourdement la Rame; plus gros,
ils font plus de bruit, mais ne sont pas moins vides. D'ailleurs, votre
dclaration est trop positive, vous venez de fltrir trop nergiquement
cette spculation pour que je ne rtracte pas mon crit et mes paroles. Je
m'tais tromp, vous tes la plus honorable des mres, madame, comme
mademoiselle est la plus vertueuse demoiselle de la cour. Voil qui est
entendu, je vous fais rparation d'honneur.

Marie Touchet ne comprit-elle pas, feignit-elle de ne pas comprendre
l'amertume cache sous cette palinodie. Toujours est-il qu'elle rpliqua:

--Ce n'tait pas la peine, monsieur, de soulever un pareil ouragan pour
aboutir  des soupirs de dolance. Nous savons mpriser les attaques, comme
nous savons nous passer de justifications. Je m'applaudis que vous n'ayez
pas rencontr ici M. d'Entragues ou mon fils M. le comte d'Auvergne; car
ils n'eussent pas pris aussi patiemment que nous, la scne d'incroyable
dmence que vous venez de nous faire subir. Retournez donc croyez-moi, prs
de votre protectrice qui est femme et vous apprendra peut-tre les gards
qu'on doit  des femmes. Oubliez-nous puisque vous tes heureux. Ce sera
tout  la fois d'un galant homme et d'un esprit prudent. Adieu, monsieur la
Rame.

Au lieu d'obir  ce cong, la Rame fit deux pas en avant.

--Mais, dit-il, ce que vous venez de me dclarer, madame, me ferait rester
ternellement prs de vous. Depuis que je suis certain de la probit de la
famille, de la puret de cette jeune personne, rien ne s'oppose plus  la
dmarche que j'tais venu faire.

--Quoi donc? murmurrent les deux femmes.

--Madame, continua la Rame avec un crmonial funbre, j'aime
passionnment mademoiselle Henriette de Balzac d'Entragues, votre fille
ane, et j'ai l'honneur de vous la demander en mariage.

Un coup de foudre clatant sur la tte d'Henriette l'et moins pouvante
que ces terribles paroles. Elle se jeta dans les bras de sa mre comme dans
un asile sacr. Marie Touchet tremblait de fureur et d'effroi. Ni l'une ni
l'autre ne rpondit.

--Ai-je eu l'honneur d'tre entendu? dit la Rame aprs un long silence.

Marie Touchet, s'armant de toute son nergie, regarda fixement l'audacieux
provocateur.

-Votre tte blesse, dit-elle, n'a donc pas t gurie compltement?

--Compltement, madame.

--Alors c'est une insulte que vous venez nous faire, en face, dans notre
logis?

--O est l'insulte? Me dites-vous cela parce que je suis le fils de M. la
Rame, obscur gentilhomme? mais il me semble qu'un la Rame vaut une
Entragues!

--Oh! comme vous abusez lchement de notre faiblesse de femmes.

--J'ai eu affaire plus d'une fois  des hommes, et je ne me suis pas montr
timide, vous le savez!

--Encore une lchet! vous faites allusion  nos secrets.

--Oui, madame.

--Vous vous en servez pour nous dicter vos lois.

--Je n'ai que ce moyen, je l'emploie.

--C'est une infme noirceur!

--Non, c'est un infme amour! Je vous dis que j'aime Henriette. Pourquoi?
je n'en sais rien. On comprendrait mieux que je ne l'aimasse point. Toute
enfant je l'aimais. Aprs avoir ador sa beaut, j'ai admir sa vigueur,
son nergie, j'ai admir l'lan qui la poussait au crime. Je suis une
trange crature, moi, et le dmon a ptri mon me du soufre et du feu les
plus violents de son enfer! Henriette avilie, Henriette criminelle,
ressemble mieux  l'ange dchu; son amour m'a rendu coupable, mais notre
crime commun nous a lis l'un  l'autre. C'est une chane qu'elle
essayerait en vain de rompre. Je l'ai tent, moi, sans y pouvoir russir.
Et cependant, si vous saviez ce que j'ai fait! Si vous m'aviez vu pleurant,
hurlant de rage, la maudire, l'excrer, hacher  coups de poignard ses
images, son nom mme que j'crivais sur les arbres de ma solitude!... Si
vous pouviez voir repasser devant vous tous les songes de mes nuits
haletantes, o elle m'apparaissait souriant  mes victimes, les caressant,
tendant ses lvres  ces beaux jeunes gens que je tuais dans ses bras, l'un
d'une balle, l'autre d'un coup de couteau. Oui, madame, vous avez raison,
un misrable homme devrait tre devenu fou cent fois  l'ide seule des
tortures que m'a infliges cet pouvantable amour. Mais je suis debout, je
vois mon but, je vous dnonce clairement ma rsolution, ma volont. Cet
amour, j'en boirai le poison jusqu' ce qu'il m'enivre, jusqu' ce qu'il me
tue. Donnez-moi donc votre fille, madame, je l'ai paye assez cher, elle
est bien  moi! Je la veux!

Marie Touchet et Henriette avaient recul livides devant l'explosion de ce
coeur bris.

--Oh! n'hsitez pas, reprit la Rame, ce serait inutile. Quand on a dit ce
que je viens de dire, c'est qu'on a tout prvu, c'est qu'on n'a plus rien 
mnager. Henriette ne sera pas malheureuse, ou si elle doit l'tre, eh
bien, elle subira sa destine. J'ai bien subi la mienne. Vous tes
effrayes du visage que je viens de vous montrer; mais rassurez-vous, je
reprendrai le masque. J'tendrai comme un fard joyeux, mon sourire de
bonheur sur l'pouvantable ulcre qui s'est trahi un moment  vos yeux. Le
protg de Mme la duchesse deviendra un honnte mari, zl pour la fortune
et l'honneur de sa nouvelle famille; n'hsitez pas, vous ne pouvez faire
autrement. Si vous continuez  hsiter, vous me laisserez croire que
j'avais devin vos projets sur le roi.

--Et quand cela serait? dit follement Henriette, qui espra un moment faire
reculer la Rame par la menace d'un dshonneur nouveau.

Il sourit de piti.

--Cela ne sera pas, rpliqua-t-il. Vous voyez bien que je l'ai empch une
fois dj; je l'empcherai toujours!

--Vous? dit-elle avec un rire de dfi.

--Cette fois, Henriette, je m'tais content de prvenir votre pre et la
marquise de Monceaux....

Les deux femmes tressaillirent.

--Mais  la prochaine occasion je prviendrai le roi lui-mme.

--Oh!...

--Je dirai au roi tout ce que je sais, tout ce qu'il ignore; je lui
expliquerai vers quels nuages s'est exhale la fracheur de votre premier
baiser.

--Misrable! le roi saura que mon dnonciateur est un assassin.

--Oh! je le lui dirai moi-mme, car c'est une page de votre histoire. Et
quand j'aurai convaincu le roi, je parlerai  la cour,  la ville;
j'apprendrai le nom d'Henriette  l'cho des places publiques,  l'cho des
carrefours; je ferai retentir de mes cris, de mes accusations, de mes
blasphmes, tout l'espace infini qui s'tend de la terre au ciel.

--Et moi, rugit Henriette avec un regard dvorant, je....

--Vous me tuerez? Non, vous ne me tuerez pas, car je vous connais et je
suis sur mes gardes. Ainsi, pas de projets chimriques, pas d'espoir
insens. Ce qui est fait est fait. Nous n'en pouvons rien changer. Fltrie,
perdue, impossible pour tout autre que pour moi, vous serez  moi. Nul
homme ne vous touchera la main, nul ne vous adressera deux fois des paroles
d'amour. Vous ne serez ni la femme d'un Liancourt quelconque, ni la
matresse d'Henri IV. Vous n'aurez pas mme recours  votre pre qui ignore
votre pass; pas mme  votre frre qui exagrera bientt pour vous le
dgot du roi. Tout  l'heure, vous me menaciez de leur vengeance. Qu'ils
viennent, je suis prt, je les attends.

Enfermes dans cette main de bronze, les deux misrables femmes palpitaient
et passaient des sueurs de l'pouvante aux frissons de la colre.

--Eh bien, dit Marie Touchet  bout de forces, ce n'est pas la peine de
lutter; puisque vous voulez nous perdre, soit. Nous prparerons  cet
vnement trange M. d'Entragues, mon fils et le monde.

En disant ces mots, elle serrait la main d'Henriette pour lui communiquer
un peu de courage.

--Ah! vous voudriez gagner du temps, rpondit la Rame. Mais je n'en ai pas
 perdre, moi. Vous aurez, s'il vous plat, prpar ces messieurs pour ce
soir, car, ce soir, j'pouserai Mlle Henriette et l'emmnerai chez moi.

--Ce soir! Mais c'est de la dmence, s'cria Marie Touchet.

--Ce soir, je serai morte, dit Henriette, avec un inexprimable dsespoir.

--Vous, mourir!... Je vous en dfie, rpliqua la Rame. Tant que vous aurez
l'espoir que je vous connais, vous ne mourrez pas, et vous l'avez encore,
ce fol espoir. Ce soir donc, je reviendrai vous prendre pour vous conduire
 l'autel. De l nous partirons. Si MM. d'Entragues et d'Auvergne n'ont pas
t prvenus avant, ils le seront aprs, peu importe.

--Ordonnez, monsieur, bgaya Henriette, aux yeux de laquelle venait de
luire une chance de salut.

--Je vous devine bien, interrompit la Rame; vous essayerez de la fuite.
Mais ce serait encore inutile. Je vous l'ai dit, toutes mes mesures sont
prises. Vous avez vu si je savais toutes vos dmarches, toutes vos penses.
Je les saurai de mme jusqu' ce soir. Votre maison est entoure de gens 
moi. J'ai des amis, mesdames; vous ne ferez ni un geste ni un pas que je ne
le sache et que, par consquent, je n'en prvienne les consquences. Au
surplus, essayez. L'preuve vous convaincra mieux que tous mes discours.
Essayez!

Aprs ces derniers mots, qui achevrent de briser la malheureuse Henriette,
il salua la mre et gagna lentement la porte. Arriv sur le seuil, il se
retourna, et d'une voix fatigue, mais vibrante encore de son inextinguible
passion:

--Rappelez-vous bien mes paroles, dit-il. Sur cette terre, moi vivant, vous
ne serez  nul autre qu' moi, je le jure! Rsignez-vous. Peut-tre ne vous
ferai-je pas attendre aussi longtemps que vous le redoutez. Cela regarde,
non pas vous ni les vtres, mais Dieu et moi. A ce soir nos noces!

En achevant de parler, il souleva la tapisserie et disparut.

--Pour cette fois, murmura Henriette, je crois que je suis perdue. Qu'en
dites-vous, ma mre?

--Je cherche? dit Marie Touchet.




XVI

L'HRITIER DES VALOIS.


La Rame, aprs son dpart, se mit  organiser la soire selon le programme
qu'il en avait trac  ses deux amies.

Il fit prparer les chevaux, distribua les consignes  ses agents et
prvint le desservant d'une chapelle voisine.

Enfin allait s'oprer la ralisation de son rve. Son visage rayonnant
trahissait le triomphe; on et dit que son mauvais gnie, protecteur ce
jour-l, le soulevait par les cheveux et l'empchait de toucher
trivialement la terre. Cependant il finit par se lasser et rentra chez lui
pour se reposer un moment, c'est--dire rentra dans l'appartement qu'il
occupait chez la duchesse, dont l'htel tait alors inhabit.

Mme de Montpensier, depuis l'entre du roi  Paris, ne s'y sentait plus 
l'aise. La bont gnreuse du vainqueur l'avait mdiocrement rassure. Elle
ne pouvait croire qu'on pardonnt tout  fait, elle qui ne pardonnait pas.
Aussi, aprs les premires grimaces, fatigue de s'incliner, ayant dpens
tous ses sourires, elle avait prtext les beaux jours, sa faible sant,
des affaires en province, et,  petit bruit, s'tait retire dans ses
terres.

En ce temps l, le royaume de France s'administrait pniblement. La
politique tait difficile  faire en pratique  cause des difficults
matrielles. Recouvrements pnibles, distances infranchissables, division
entre les provinces, mlange de royalisme et d'espagnolisme d'une localit
 l'autre, partage des villes entre diffrents suzerains, constituaient 
chaque pas une impossibilit pour la surveillance. La duchesse de
Montpensier, retire en Lorraine ou dans le Blaisois, tait bien plus
loigne de la main d'Henri IV qu'un ennemi politique ne le serait
aujourd'hui de son ennemi par une distance de mille lieues.

Aussi la duchesse,  l'abri d'un coup d'tat, s'tait-elle repris 
respirer. Les griffes limes avaient retrouv leurs pointes. La scurit
d'une campagne semblable a un petit gouvernement, avait ramen chez la
soeur de M. de Mayenne Espagnols, ligueurs, mcontents de toute sorte. On
avait commenc, en se retrouvant, par se regarder avec des soupirs. Puis,
comme les soupirs n'taient pas assez loquents, on avait gmi, puis on
avait critiqu, puis on avait menac, puis, aprs s'tre compt, on avait
conspir comme de plus belle.

C'tait l-bas un concert qui et empch Henri IV de dormir si le hros
n'et pas dormi chaque soir au bruit du canon de l'ennemi.

Divisant les catholiques de France en vieux et en nouveaux, la duchesse,
aide des bons pres jsuites, avait invent force arguments ingnieux pour
tablir que tout catholique nouveau tait un hrtique. L'abjuration du roi
se trouvait supprime par ce sophisme, et de l, libert pleine et entire
 tout bon ligueur de recommencer la Ligue et de courir sus  l'hrtique
converti.

Il va sans dire que, dans ces combinaisons nouvelles, figuraient
avantageusement tout ce que Philippe II avait pu lancer sur la France
d'Espagnols gangrens par l'avarice et le fanatisme. On avait renou avec
M. de Mayenne, dont l'esprit flottant et l'ambition instinctive n'avaient
jamais su dire leur dernier mot. Enfin, depuis que le roi tait rtabli en
France, tous ces ennemis rampants, volants, glissants, insectes furieux,
reptiles affams, froces rongeurs, avaient chacun fait leur trou dans ce
trne auguste, que les boulets de dix batailles n'avaient pas russi 
entamer.

De temps en temps, la duchesse expdiait  Paris un espion. La Rame, dont
nous savons la faveur prs d'elle, avait obtenu ce poste et se servait de
l'autorit suprieure pour surveiller ses petites affaires prives. On sait
comment il les avait conduites, et son dnoment approchait, paralllement
 celui que la souveraine matresse avait mnag  ses intrigues
politiques.

Donc, la Rame tait rentr  l'htel par la petite porte dont il avait la
clef, et qui, ouvrant l'alle d'une maison adosse  l'htel, communiquait
sans que nul le st avec le quartier gnral de la duchesse. En ces temps
d'astuce et de guet-apens, c'tait une ressource familire aux grands
conspirateurs d'acheter la plupart des maisons qui avoisinaient la leur.
Ils avaient ainsi autant d'entres secrtes qu'il leur en fallait pour
admettre les initis, autant de portes inconnues pour les faire chapper en
cas d'investissement ou d'alarme: Mme de Montpensier n'avait pas nglig
cette intressante prcaution.

La Rame voulait, disons-nous, se reposer un moment, rassembler toutes ses
ressources, et, lorsqu'il en aurait fini avec les Entragues, lorsqu'il
aurait pous Henriette, emmener sa femme, la conduire auprs de la
duchesse, la lui prsenter et prendre un cong dfinitif.

--J'ensevelirai quelque temps, pensait-il, mon bonheur dans une solitude o
rien ne le puisse troubler. Puis, lorsque s'veilleront les regrets et les
instincts ambitieux d'Henriette, lorsque ma folle passion sera bien
assouvie, lorsque le dlire m'aura quitt, alors nous reparatrons, moi
guri, elle dompte.

Le malheureux comptait sans la destine. Les impies, les sclrats,
appellent ainsi les actes de la Providence quand elle frappe. Que
deviendrait un criminel s'il avait la conscience ou la crainte de Dieu?

La Rame pntra dans son appartement. La nuit, qui vient vite en dcembre,
tombait rapidement sur Paris du haut d'un ciel sombre et bourr de neige.
La Rame comptait trouver  l'htel obscurit, silence et solitude. Il fut
bien surpris d'entendre des bruits de pas dans les corridors, et en ouvrant
la porte qui communiquait avec l'intrieur, il fut plus surpris encore de
trouver l'htel aussi clair en dedans qu'il tait noir et ferm 
l'extrieur.

Les corridors, les vestibules, les antichambres s'empilaient peu  peu de
visiteurs silencieux, introduits sans doute par ces issues secrtes dont
nous venons de parler; car la grande porte de l'htel tait ferme et
verrouille en dedans. La Rame regarda dans la cour d'honneur et la vit
sillonne de groupes noirs, au sein desquels reluisait  et l, sous les
manteaux, un fourreau d'pe ou le canon d'une arme  feu.

Majordome, valet de pied, huissier taient  leur poste dans l'intrieur.

--Qu'est-ce que cela signifie? pensa le jeune homme, est-ce que la duchesse
serait revenue?

--Son Altesse vient d'arriver, rpliqua mystrieusement l'huissier,  qui
la Rame avait adress la question.

--Il faut que je lui parle, se dit le jeune homme, et que je sache pourquoi
elle revient de cette faon. Est-il arriv quelque nouvelle? Se trame-t-il
quelque chose? Je le saurai, il faut aussi que j'instruise la duchesse de
mes projets, car les lui taire serait un manque d'gards. Fermons d'abord
la porte par laquelle je suis entr.

La Rame, en s'approchant de cette porte, la vit garde par plusieurs
hommes qui s'taient posts aux diffrents tages de l'escalier.

--Voil qui est trange, pensa-t-il. Avertissons la duchesse de cette
nouvelle singularit.

Il assura son manteau, prit ses gants, et s'achemina vers l'autre porte de
son appartement.

L il trouva l'huissier, qui, d'un ton respectueux, l'invita, de la part de
la duchesse,  se rendre dans la grande salle.

Chemin faisant, il voyait affluer aux environs de l'appartement ducal les
mystrieux visiteurs qu'un mme signal avait attirs au mme rendez-vous.

La Rame entra dans la grande salle o Mme de Montpensier tenait ses
audiences solennelles.

Cette salle immense, garnie des portraits de l'illustre maison de Lorraine,
avait ce soir-l, aux flambeaux, un caractre de majest sombre que la
Rame ne lui avait jamais connu jusqu'alors. On et dit que les murs
chargs de figures menaantes, d'armes aux feux sinistres, prparaient leur
cho  quelque terrible vnement. La princesse, assise prs de la
chemine, les yeux tourns vers la flamme, attendait, le front dans ses
mains. Les reflets rouges du brasier se jouaient sur les rubans violets et
le jais de sa robe. L'huissier annona M. de la Rame, et la duchesse se
leva aussitt avec un trange empressement.

--Vous ici! madame, s'cria le jeune homme; faut-il que vos amis se
rjouissent ou s'alarment de ce retour imprvu?

--Ils peuvent se rjouir, dit-elle.

--Dieu soit lou. Alors, les alarmes que m'avait causes tout ce que je
vois....

--Dissipez-les.

--Et la prsence de ces hommes dans l'escalier drob par lequel j'arrive 
mon appartement?

--Ces hommes sont placs l par mon ordre.

--Pardon, madame, je n'en fais mention que parce qu'ils semblaient me
garder et me fermer le passage.

--Ils vous gardent en effet, rpliqua la duchesse avec la mme affectation
de courtoise dfrence qui bouleversait toutes les ides de la Rame depuis
le commencement de l'entretien.

Pourquoi le gardait-on? Pourquoi ne l'appelait-on ni la Rame, comme
d'habitude, ni monsieur, ni mon cher? Cent questions se pressaient sur les
lvres du jeune homme, qui n'osait en formuler une.

Mais le temps marchait et ne permettait ni hsitation, ni scrupules de
diplomatie. La Rame sentait approcher l'heure  laquelle il devait se
rendre chez Henriette.

--Madame, dit-il  la duchesse, quand vous m'avez fait appeler, je me
disposais  vous demander audience.

--Vous ne saviez pourtant pas que je fusse  Paris, rpliqua-t-elle.

--Je venais de l'apprendre, et le devoir me commandait de vous dire ici ce
que je fusse all vous communiquer  la campagne.

--Parlez.

--J'ai besoin d'un cong pour ce soir, madame, et vous prie de vouloir bien
me l'accorder.

--Pour ce soir, impossible, dit la duchesse.

La Rame tressaillit.

--Il me le faut pourtant, madame; car j'ai des engagements qui ne souffrent
pas de retard.

--Je vous connais des engagements prs desquels ceux dont vous me parlez ne
sauraient compter.

--Madame, je me marie.

La duchesse tressaillit  son tour.

--Vous vous mariez!... Est-ce possible?

--Dans une heure, madame.

--Avec qui donc, bont divine?

--Avec Mlle Henriette de Balzac d'Entragues.

--Mais, vous tes fou.

--Je le sais bien, madame, mais je me marie.

--Je vous ai laiss,  votre aise, courtiser, pier, assiger cette fille,
mais parce que je croyais qu'il ne s'agissait, de vous  elle, que d'une
amourette, d'un passe-temps.

--Un passe-temps! de Mlle Henriette d'Entragues  moi! d'une fille de
noblesse, d'une fille de grande maison  un pauvre petit gentilhomme de
province... un passe-temps! Non, non, madame, c'est bel et bien une passion
srieuse, qui ne peut avoir de satisfaction que par le mariage, et encore!

--Je vous rpte que c'est une folie, dit froidement la duchesse, et je ne
vous laisserai pas faire une folie.

--Enfin, madame, rpondit la Rame, je sais ce que je fais peut-tre!

--Non!

--J'ai engag  madame la duchesse mes services et mon pe, elle peut
disposer de moi comme instrument, comme serviteur: bras, esprit, me, je
lui ai tout promis, mais non mon coeur.

La duchesse haussa les paules.

La Rame avec une sourde irritation:

--Peut-tre suis-je utile en ce moment, murmura-t-il, et mon absence peut
paratre une dsertion, quand tous les serviteurs de votre maison sont
assembls; mais daignez songer, madame, que je ne demande qu'une heure;
dans une heure je serai mari, tous mes prparatifs sont faits  l'avance.
Dans une heure, aprs la clbration, je comptais partir et emmener ma
femme, mais je ne partirai pas, je ne l'emmnerai pas; dans une heure je
serai de retour ici, aux ordres de Votre Altesse... Seulement, je le
dclare, il faut que je sois mari ce soir et je le serai!

La duchesse, au lieu d'clater avec colre, comme c'tait son habitude
quand on lui tenait tte, et comme La Rame s'y attendait aprs cette
dclaration, ne s'mut pas, ne cria pas. Regardant fixement le ple jeune
homme:

--Je vous ai dit, articula-t-elle avec calme, que vous n'pouseriez pas
Mlle d'Entragues. Vous ne l'pouserez pas, pas plus demain que tout 
l'heure, pas plus dans un an que demain.

--Parce que? dit insolemment la Rame.

--Parce que c'est impossible.

--Vous appelez impossible toute chose que vous ne voulez pas, s'cria-t-il
tremblant de colre.

--Non, dit-elle de plus en plus tranquille. Ce mariage ne se fera pas,
parce que vous-mme le refuserez tout  l'heure.

--Voil ce qu'il faudra me persuader, madame.

--C'est ce que je vais faire; aussi bien le moment en est venu, et je ne
vous mandais auprs de moi que dans ce dessein.

La duchesse frappa sur un timbre qui emplit la vaste salle de sa vibration
argentine.

La Rame, matris par ce sang-froid inou, resta immobile, muet, dans
l'attente de l'vnement que ces bizarres prludes lui promettaient.

Au son du timbre, les tapisseries du la salle se soulevrent, et l'on vit
entrer par les trois portes colossales une quantit d'hommes dont les
visages et les noms taient bien connus de la Rame.

C'taient les principaux chefs ligueurs un moment disperss sous le souffle
de la raction royaliste; quelques-uns de ces prdicateurs fanatiques
chasss de Paris par le retour du roi et trop gnreusement pargns par sa
clmence; c'tait un jsuite professeur du collge o la duchesse avait
fait entrer Jean Chtel; c'taient des Espagnols dlgus par le duc de
Feria ou par Philippe II lui-mme; c'tait enfin, avec quelques bourgeois
incurables et deux ou trois membres de la faction des Seize, tout
l'tat-major de la rvolution que Mme de Montpensier tenait sans cesse
suspendue comme un nuage destructeur sur la France,  peine remise de tant
d'orages surmonts!

Devant ce flot de puissants personnages, la Rame avait recul jusqu' la
porte que gardaient plusieurs hallebardiers et mousquetaires de Lorraine;
la duchesse remarqua son mouvement, et d'un coup d'oeil ordonna aux gardes
de serrer leurs rangs.

--Approchez-vous, je vous prie, dit-elle  la Rame qui fut contraint
d'obir.

Quand le silence se fut tabli dans la salle, Catherine de Lorraine,
orateur prtentieux comme elle tait gnral d'arme, fit un pas vers
l'assistance, s'appuya d'une main au dossier de son fauteuil, et aprs
s'tre recueillie:

--Seigneurs, dit-elle, et vous, messieurs, qui composez la vritable force
de notre religion et de notre patriotisme, vous savez pour la plupart nos
desseins puisque vous partagiez notre douleur et nos esprances mais vous
ignoriez comment et sous quelle forme ces esprances pourraient se
raliser.

Nous ne nous dissimulons ni les uns ni les autres combien est prcaire le
nouveau rgne sous lequel la France s'est courbe. Bien des circonstances
le peuvent abrger: la guerre a ses hasards, la politique d'usurpation a
ses dangers, le nouveau roi peut tomber sur un champ de bataille; il peut
tomber aussi frapp par le ressentiment public. Je ne parle pas des chances
de mort que fournit une vie dissolue, aventureuse: on meurt aussi vite, et
plus srement peut-tre, d'un excs, d'une orgie que d'une balle ou d'un
coup de poignard.

Dieu m'est tmoin et vous l'avez tous vu, plusieurs mme m'en ont blme,
que pour le bien du pays j'ai fait taire mes inimitis, oubli les malheurs
de ma famille, et reconnu le nouveau roi. Cependant je ne puis m'aveugler
sur l'avenir: le roi n'a pas d'hritier, un enfant btard ne compte pas; si
le roi mourait, que deviendrait la France? S. M. Philippe II, dans un
sentiment de glorieuse gnrosit, a renonc  ses droits au trne. M. de
Mayenne aussi abdique. Je renonce pour mon neveu de Guise, qui n'a pas
ralli la majorit des voeux du peuple franais. Mais, du sein de cet
abandon gnral, la bont divine a suscit un miraculeux et providentiel
moyen de salut. Messieurs, coutez religieusement la parole qui va sortir
de mes lvres. Il existe un rejeton de la branche royale, messieurs; la
France possde un lgitime Valois!

A ces mots, on entendit frmir l'assemble, dont les ttes oscillrent sous
un ouragan de passions mal contenues.  et l, quelques visages srieux,
ceux des principaux initis, du jsuite, entre autres, examinaient avec
soin l'attitude gnrale.

--Un Valois! murmura-t-on de toutes parts.

--Vous savez, continua la duchesse, que du mariage du roi Charles IX avec
lisabeth d'Autriche, naquit,  Paris, le 27 octobre 1572, un enfant
prsum tre Marie-lisabeth de France. Le roi attendait, esprait un fils,
ce fut une fille que lui prsenta sa mre Catherine de Mdicis, une fille
qui ne vcut mme pas et dont la mort fut dclare le 2 avril 1578. Eh
bien, seigneurs, eh bien, messieurs, ce n'tait pas une fille qui tait ne
au roi Charles IX, mais bien un fils, que par jalousie et pour assurer le
trne  son fils favori, le futur Henri III, Catherine de Mdicis avait
soustrait et fait disparatre en l'changeant contre une fille.

Un silence glac s'tendit sur l'assemble aprs les paroles de la
duchesse. Pour ses partisans, qui la connaissaient si bien, le moyen
providentiel dpassait les limites du prodige.

--Oh! reprit-elle en profitant habilement de ce silence, vous vous taisez,
vous tes atterrs; le crime norme de cette substitution vous pouvante!
Que sera-ce lorsque vous aurez sous les yeux les preuves compltes,
irrfragables, les documents minutieusement nafs qui tablissent, sans une
ombre de doute possible, tout le complot de Catherine de Mdicis contre la
postrit de son propre fils, un attentat, messieurs, qui, sans le secours
de la Providence, teignait  jamais une des plus illustres races qui aient
paru dans le monde.

Tenez, messieurs, tenez seigneurs, dit la duchesse en dnouant sur la table
une liasse de parchemins, de lettres et de mmoires; approchez-vous, prenez
connaissance de ces titres. Habituez-vous  l'ide qu'il vous reste un
matre lgitime, un vritable roi Trs-Chrtien, et quand la conviction se
sera fait jour dans vos mes, remerciez Dieu qui vous sauve de l'usurpation
et de l'hrsie.

On vit s'approcher, en effet, avec une crainte superstitieuse ou plutt
avec une salutaire dfiance les ligueurs et les prtres fanatiques. Les
Espagnols, le jsuite, dans le secret, se tenaient  distance.

--Ceci, dit la duchesse, en dsignant un mmoire, est le rcit de la
substitution, et rvle le lieu obscur o Catherine alla chercher la fille
destine  remplacer le jeune prince. Cet autre document vous montre
Catherine faisant porter l'enfant mle chez un gentilhomme du Vexin, son
affid, son fal, lequel gentilhomme leva l'enfant parmi les siens, dans
sa maison de Vilaines, aux environs de Medan.

La Rame, jusqu'alors immobile, frissonna.

--Lisez maintenant, poursuivit la duchesse, lisez la dclaration du
gentilhomme  son lit de mort, et toutes les preuves qu'il fournit, et, 
l'appui de ces preuves, le tmoignage du prtre auquel il avait confi le
terrible secret. Lisez et confrontez!... Ne craignez rien... Pntrez-vous
de la conviction sacre!

--En effet, murmurrent des voix auxquelles d'autres faisaient cho; en
effet, les preuves sont clatantes, irrcusables.

--Et, les ayant vrifies, contrles, vous n'hsiterez plus  dire comme
moi: Miracle!

--Miracle! s'crirent les fanatiques, dont le principal but tait de
renouer la guerre civile.

--Ainsi, seigneurs, ainsi messieurs, vous sentez pourquoi le roi d'Espagne,
pourquoi l'illustre maison de Lorraine se sont dsists de leur
prtentions, en face des droits acquis d'un Valois.

--Vive Valois! cria l'assemble.

--Dsormais, acheva la duchesse, dont le front ruisselait de sueur aprs
cette furieuse harangue, dsormais il vous reste  connatre le prince
miraculeusement sauv, la victime de Catherine de Mdicis, le fils de
Charles IX, votre matre et le mien! car il vit, seigneurs, car vous l'avez
prs de vous, messieurs! car il a dj vers son prcieux sang pour notre
cause, et il s'ignorait lui-mme. Dieu permet que je le tire de son ombre
et que je prsente son front  la couronne de ses pres! Hier, il n'tait
rien; aujourd'hui, il est roi de France. Apparaissez, mon roi! votre nom
d'hier tait la Rame.

--Je rve!... balbutia le jeune homme ivre, perdu fou de voir
s'agenouiller devant lui la duchesse et toute l'assemble.

Il sentit le sang abandonner ses tempes et affluer  son coeur. Il plit,
et, dans la morne majest de l'blouissement et de la dmence, il apparut
vivante image de ce sombre Charles IX, dont la capricieuse fortune lui
avait lgu quelques traits, et dont le souvenir se dressait encore  la
pense de la plupart des assistants.

--Le roi chancelle! s'cria la duchesse, qu'on le conduise  son
appartement!

--Et qu'on l'y garde bien, dit-elle tout bas  ses Espagnols.

--Le peuple, ajouta l'hrone en s'adressant au reste des conspirateurs, ne
niera pas en le voyant qu'il soit le fils de son pre. Maintenant,
messieurs,  partir d'aujourd'hui, tenez-vous prts. Depuis longtemps
chacun de vous connat son poste et a choisi son rle. Quelque chose me dit
que l'vnement est proche. Voil votre chef. Et derrire celui-l,
j'espre, nul Franais ne refusera de marcher pour le triomphe de la bonne
cause! Je vous connais assez pour n'avoir pas besoin de vous dire qu'une
indiscrtion est le signal de notre mort. Adieu, messieurs, et vive le vrai
roi!

--Vive le vrai roi! rptrent les ligueurs en dfilant devant la duchesse.

Le jsuite passa le dernier, et, pendant qu'il faisait la rvrence:

--Et notre colier? demanda tout bas la duchesse, est-il prt aussi?

--C'est pour demain, dit le jsuite, qui se perdit dans la foule des
conjurs.




XVII

AMBASSADES


Le lendemain, jour fix par Gabrielle pour son dpart, le soleil
apparaissait  peine que deux hommes envelopps de manteaux se promenaient
en long et en large dans le parterre qui prcdait la maison de la
marquise.

Il faisait froid, un froid brillant qui blanchissait la terre. On
l'entendait rsonner sous l'peron de ces deux cavaliers qui causaient
ensemble d'un ton aussi chauff que leurs mains et leurs figures taient
froides. De temps en temps, l'un ou l'autre levait la tte vers
l'appartement de la marquise o rien encore ne remuait.

--Je vous assure, monsieur Zamet, que le roi notre matre m'a donn une
triste commission, dit le plus petit et le plus gel des deux personnages.
Empcher une femme de faire un coup de sa tte!

--Il y va donc aussi de la tte du roi, monsieur de Rosny, rpliqua le
florentin Zamet.

--On le dirait, monsieur, et je vous ai mand pour que nous en causions
srieusement. Je sais tout votre zle pour la personne de Sa Majest, et
vous remercie de vous tre drang si matin pour venir me trouver ici, o
j'tais envoy par le roi. Oh! le cas est grave.

--Si grave que cela?

--Le roi a le coeur tendre, monsieur Zamet, et depuis que sa matresse
menace de le quitter, il ne vit plus. A propos, vous qui avez la vue
excellente, ne voyez vous rien bouger chez la marquise?

--Rien encore, monsieur de Rosny.

--Nous aurons le temps de causer un peu avant qu'elle ne s'veille.

--Mais pourquoi quitte-t-elle le roi?

--Oh! vous le savez mieux que personne, vous qui tes involontairement la
cause de cette rupture.

--Bien involontairement, monsieur, s'cria Zamet comme s'il et redout
qu'on n'entendt l'accusation des tages suprieurs. En conscience, je ne
suis pas responsable de ce que fait le roi.

--Eh! ne vous en dfendez pas tant, monsieur Zamet. Ce ne serait pas un si
grand mal que le roi st et pt se distraire.

Rosny, aprs avoir lanc ces paroles, regarda obliquement Zamet pour en
apprcier l'effet. Mais Zamet tait Italien, c'est--dire rus. Il ne
laissait pas lire sur son visage  premire vue.

--Certes, continua Rosny, la marquise est une charmante femme, la meilleure
des femmes. Jamais le roi ne saurait trouver une plus raisonnable
matresse. Elle ne fait pas trop de dpenses, elle n'a pas trop de morgue
ni d'ambition....

--Voil bien des qualits, monsieur.

--Eh mordieu! j'aimerais mieux qu'elle en et moins, j'aimerais mieux que
le roi et affaire  quelque diable incarn qui se ferait maudire trois ou
quatre fois par jour. Le roi s'attache trop facilement, voyez-vous, et il
lui faudrait des cahots, des temptes dans le mnage. Est-ce que vous ne
connatriez pas cela, monsieur Zamet, un diable fminin assez joli pour que
notre cher sire s'en laisst charmer d'abord, assez mchant pour qu'il le
chasst ensuite, cela nous rendrait service?

--Mais, monsieur de Rosny, si le roi est fru d'amour pour la marquise de
Monceaux....

--Puisqu'elle le quitte.

--Est-ce bien sr? demanda Zamet en regardant fixement Rosny. Votre
prsence ici, ce matin, indique des projets de rconciliation.

--Vous avez devin juste. Le roi m'a pri de flchir sa cruelle.

--Et vous la flchirez; vous tes si loquent.

--Voil prcisment ce que je me demande. Faut-il tre loquent? Est-ce un
service  rendre au roi?

--Au coeur du roi, oui.

--Mais  ses intrts?

--C'est autre chose. Il n'y a d'intrts que ceux de l'amour pour un homme
amoureux.

--Je ferai de mon mieux, dit Rosny, afin de contenter le roi. Mais enfin,
il faut prvoir le cas o Mme de Monceaux serait inflexible. Elle a du
caractre.

Sully pronona ces mots avec un accent qui promettait peu de zle pour la
ngociation.

--En ce cas, monsieur?...

--En ce cas il faudrait distraire le roi bien vite avec quelque ide
divertissante.

--Eh! eh!... c'est plus ais  dire qu' faire.

--Cependant j'ai compt sur vous, monsieur Zamet, pour deux raisons.

--Parlez, monsieur.

--La premire, c'est que le nerf de toute distraction est comme celui de la
guerre, l'argent. Nous n'en avons pas.

Zamet frona le sourcil.

--Et vous, vous en avez beaucoup, continua Sully.

--Oh! je vous assure que la moiti au moins de ce que je possde....

--Est place  Florence, chez le grand-duc, je le sais. Ce qui vous met
trs-bien avec ce prince, je suppose.

--Comment, s'cria Zamet avec inquitude, vous savez....

--Je sais toujours o est l'argent, rpliqua Sully; ce que je ne sais pas,
c'est la faon de l'attirer chez nous. Oui, vous avez un million d'cus
l-bas. Que ne sont-ils ici!

--Monsieur, je vous assure....

--Ah a! monsieur Zamet, si vous tombiez malade, ne laissez pas tout cet
argent  Florence. J'en ai trouv un placement bien plus avantageux pour
vous.

--Lequel donc?

--Supposez que le roi soit tout  fait spar de madame la marquise;
supposez qu'il se divertisse un peu  et l, tandis que l'on romprait son
mariage avec la reine Marguerite; supposez encore que le roi se remarie....

--Ah! ah! dit Zamet en regardant de nouveau Sully qui grattait de sa canne
avec indiffrence les corbeilles semes de givre.

--Est-ce que vous auriez quelque chose contre un mariage du roi? reprit
Sully.

--Mais, selon... dit le Florentin en promenant ses yeux autour de lui, dans
la crainte des espions.

--J'entends un bon mariage, cher monsieur Zamet, avec une princesse jeune,
belle, si c'est possible, et riche surtout.

--Cela peut se rencontrer.

--Vous n'avez personne en vue?

--Mais....

--Il y a une infante d'Espagne.

--Une moricaude, une guenuche.

--Il y a une princesse de Savoie.

--Les sept pchs capitaux, plus la misre.

--Il y a... ma foi, il y a la reine Elisabeth d'Angleterre.

--Voil soixante ans que les mdecins exigent qu'elle meure vierge.

--Peste! ce n'est pas le roi qu'il lui faut pour mari. Nous avons pass en
revue toute l'Europe plus ou moins nubile, n'est-ce pas?... Eh! mais non,
mais en vrit non, cher monsieur Zamet, nous oublions quelqu'un.

--Qui donc? demanda le Florentin avec une navet qui faisait honneur  sa
diplomatie.

--Mais quelqu'un de votre pays mme... Est-ce qu' Florence vous n'avez pas
une princesse?

--Il est vrai.

--La fille du grand-duc de Mdicis.

--La princesse Marie.

--Qui doit avoir, cette anne?...

--Quelque vingt ans.

--Et qui est belle?

--Oh! une merveille.

--Un bon tat; un peuple dodu, que la maison de Mdicis a su engraisser 
point.

--Les Mdicis sont habiles.

--Je le crois bien; des gens qui ont un million d'cus  M. Zamet!... A
propos, quel caractre a-t-elle cette belle princesse-l!

--Je ne sais, et n'oserais dire.

--Vous devez savoir. Quelqu'un me racontait hier que vous avez chez vous sa
soeur de lait, la fille de sa nourrice.

En parlant ainsi, Rosny attachait sur Zamet son oeil gris, d'une trempe 
fouiller jusqu'au fond d'une me.

--Vous savez tout, monsieur, rpliqua le Florentin en s'inclinant.

--Tout ce qui peut intresser mon matre, oui, cher monsieur Zamet. Ainsi,
voyez comme tout cela s'enchane sans effort. Mettez les unes au bout des
autres nos suppositions de tout  l'heure: la rupture du roi avec la belle
Gabrielle, ses passe-temps avec tous les masques qu'on lui fera trouver;
car on peut lui faire trouver de jolis masques, n'est-ce pas? Puis la
dissolution du mariage avec Mme Marguerite; puis, ncessairement, un
nouveau mariage. Et admirez comme votre princesse florentine vient
s'adapter  tout cela avec ce million d'cus qui vous rapporteraient, soit
un marquisat, soit un duch, soit de bons gros intrts hypothqus sur de
bonnes terres.

--J'aime trop le roi, dit Zamet palpitant de joie, pour repousser toutes
ces suppositions. Mais que de difficults  vaincre.

--On dit votre petite compatriote un peu magicienne.

--C'est la maladie de notre pays.

--Il faudra que je me fasse faire par elle mon horoscope, dit Sully.

--A vos ordres, monsieur.

--Il suffit; vous pouvez tre certain, monsieur Zamet, que je vous tiens
pour un galant homme, bon ami de notre bon roi.

Zamet s'inclina encore.

--Vous prterez bien cinquante mille cus  la fin de ce mois, n'est-ce
pas? Il va falloir distraire Sa Majest soit par la guerre, soit autrement.

--Je chercherai la somme, monsieur.

--Grand merci. Cette nouvelle va rconforter un peu le cher sire, qui ne
sort pas de tristesse ou de colre depuis avant-hier; c'est la premire
fois quo je l'ai entendu parler de se venger.

--Se venger de qui?

--Mais de celui qui a prvenu la marquise. Je crois, Dieu me pardonne, que
le pauvre hre payera pour tout le monde; mais, bah! si cela a pu divertir
le roi, qu'importe! Monsieur Zamet, nous voil au 27 dcembre, j'ai bien
envie d'envoyer chercher demain nos cinquante mille cus.

--Oh! demain, c'est bien tt.

--Voil la marquise qui appelle ses gens. Je vous quitte, monsieur Zamet.
Eh bien!  demain soir, le prt, en attendant tous ces intrts que vous
savez.

--Bien, monsieur.

--N'oubliez pas mon horoscope. Au revoir!

En disant ces mots, Sully, qui avait serr la main  Zamet d'un air
significatif, se fit annoncer chez la marquise de Monceaux.

Il tait temps. Gabrielle, leve depuis le jour et habille, avait dj
commenc ses prparatifs, et, sans tre vue, derrire les rideaux, guettait
le ministre absorb par son entretien avec Zamet.

Lorsqu'il entra chez elle, tout tait fini. Gabrielle donnait ses ordres
pour qu'on attelt les mules.

Le ministre aprs avoir exprim ses regrets et son tonnement par quelques
mots de politesse, expliqua la commission qu'il avait reue du roi, et
plaida la cause de son matre, mais ce fut bien languissamment et son
loquence tant vante ne fit pas de frais ce jour-l.

Gabrielle, radieuse d'une beaut mlancolique, ne cessa, pendant que Sully
parlait, de caresser et d'embrasser son fils. Puis, aprs le discours du
ministre:

--Je me spare du roi, dit-elle, l'aimant toujours d'une trs-tendre
amiti. C'est pour son bonheur que je le quitte; peut-tre si je le
voulais, pourrais-je rester encore, mais le roi a besoin d'tre libre et
tout le monde dsire sa libert et me reprocherait son esclavage. Je
supporterais avec peine qu'on me congdit plus tard, c'est pourtant ce qui
ne manquerait pas de m'arriver; j'aime mieux prendre les devants. tes-vous
de ceux qui me diront que j'ai tort?

Sully tait net lorsqu'il le voulait bien. Les harangueurs le trouvaient
harangueur et demi; mais, avec les gens d'excution, il se montrait
laconique comme au bon temps de Lacdmone.

--Non, madame, rpliqua-t-il, je ne vous dissuaderai qu'autant que la
biensance l'exige.

--En politique, monsieur de Rosny, la biensance ne compte pas.
Conseilleriez-vous au roi de m'arracher mes habits pour me retenir?

--Eh bien, dit-il, non. Ce n'est pas que je n'aie pour vous une amiti, une
estime que vous pourrez mettre  l'preuve, mais....

--Mais vous m'aimez mieux  Monceaux qu'au Louvre?

--Oh! madame, ce n'est pas vous qui gnez: c'est la matresse du roi.

--Je n'ai pourtant pas t gnante depuis mon avnement  la couronne, dit
mlancoliquement Gabrielle. J'ai tenu bien peu de place sur le trne, et je
souhaite que le roi et ses ministres ne soient jamais plus incommods
dsormais qu'ils ne l'ont t par ma prsence. Adieu, monsieur de Rosny. Je
perds le roi parce que je fus amie tendre. Il me remplacera, mais ne me
retrouvera pas. Je fus douce au pauvre peuple, qui ne maudira pas ma
mmoire. Adieu, monsieur de Rosny, acheva-t-elle en sanglotant, au moins
m'avez-vous assez estime pour n'tre pas hypocrite avec moi. Adieu.

Cette anglique bont fit plus d'impression sur l'austre huguenot qu'il ne
s'y tait attendu lui-mme. En regardant la gnreuse crature essuyer ses
larmes, dont pas une n'tait mle de fiel, il se dit en effet que jamais
Henri ne retrouverait un ange comme celui-l, et se reprocha vivement de
n'avoir pas t plus prodigue de baume pour gurir une si noble plaie.

Il se trouva brutal, il chercha le moyen de revenir sur ses paroles, il
s'avoua qu'il avait fait tout le contraire de ce que le roi l'avait charg
de faire chez Gabrielle. Mais comme sa conscience le flicitait d'avoir
rendu service  l'tat et au prince, comme elle ne lui reprochait qu'un peu
de duret, il s'arrta au moment de rparer sa faute.

--Je m'en vais donc, madame, acheva-t-il avec un respect qui n'avait rien
d'affect, rapporter  Sa Majest que je n'ai pas russi  vous retenir.

--Allez, monsieur, dit-elle avec un sourire, et ne vous vantez pas trop du
mal que vous vous tes donn.

Ce fut sa seule vengeance. La douce femme tendit sa main blanche  cet
excuteur qui s'chappa prcipitamment, emportant la victoire et un
remords.

Il n'tait pas dans l'antichambre o Gabrielle l'avait reconduit, qu'on
entendit monter un homme essouffl qui criait:

--H l!... les mules, ne sonnez pas si haut, vous n'tes pas encore
parties, harnibieu!

C'tait Crillon, que le roi venait de dpcher  son tour, devinant bien,
le pauvre Henri, que son premier ambassadeur pourrait manquer
d'enthousiasme.

--Ah! monsieur de Rosny, dit-il en joignant le huguenot sur le palier. Eh
bien! madame est-elle convertie?

--Non, monsieur, rpliqua Rosny, dpit de voir surgir ce nouveau champion.
Madame persiste et va descendre.

Gabrielle, s'armant de courage:

--C'est vrai, dit-elle, je pars.

--Oh! mais non, madame, interrompit Crillon. Il faut d'abord que vous
m'coutiez, j'ai aussi mon discours  faire.

Rosny tait revenu vers l'appartement, curieux de surveiller cet orateur
dont la verve et les saillies imprvues ne laissaient pas de lui causer
quelque inquitude.

--Mon cher monsieur, lui dit Crillon en le repoussant doucement dehors, le
roi vous attend avec grande impatience; vous lui manquez. Il veut que vous
preniez le galop, s'il vous plat. Pendant ce temps-l, je vais donner un
nouvel assaut  madame.

Rosny hsitait encore.

--Ah! mais vous n'avez donc pas de charit, lui dit-il; le roi est l-bas
qui vous attend et qui pleure.

Rosny, mchonnant sa moustache, alla retrouver son cheval.

--Oui, continua Crillon en prenant les mains de la marquise, et la
conduisant prs de la fentre, oui, il pleure! il se dsole, cela fend le
coeur, harnibieu, est-ce que vous souffrirez cela? Un roi de France avec
des yeux rouges!

--Et moi! ai-je les yeux secs?

--Bah!...une femme: et pourquoi toute cette colre, tout cet esclandre,
parce que le roi a t au bal masqu, parce qu'il vous a trompe. Mais,
madame, il vous a peut-tre trompe dj trente fois, et vous ne vous tes
pas fche pour cela... Bon! je dis de belles sottises, reprit-il en voyant
s'assombrir encore le visage de Gabrielle. C'est de l'invention pure. Le
roi ne vous a jamais trompe, pas mme avant-hier. Il m'a racont cela en
dtail. Cela ne vaut pas un froncement de sourcils! Harnibieu! quand votre
fils sera grand, est-ce qu'il ne trompera pas les femmes, et vous en
rirez... Riez donc!

Gabrielle balbutia quelques mots entrecoups de soupirs. C'taient les
mmes plaintes, les mmes rsolutions toujours empreintes de cette douce
opinitret qui distingue les bons coeurs, injustement froisss.

--Si c'est par amour-propre que vous partez, dit Crillon, vous avez tort.
Qu'a fait le pauvre roi? il vous a prie lui-mme, il vous a fait prier;
votre amour-propre est cent fois  couvert. Mais prenez-y garde, vous
exagrez!... Quoi! ce cher sire a un enfant, un beau petit enfant tout
frais baptis. Il s'est dj habitu  ses caresses, et voil que vous lui
teriez cet enfant, son petit compagnon!... Harnibieu! c'est dur, c'est
mal! Ne faites pas cela, car je vous appellerais un mchant coeur.

--Cher monsieur de Crillon, n'augmentez point ma peine. N'branlez pas ma
rsolution. Il ne me reste plus que mon enfant et Dieu....

--Et moi, donc! s'cria le brave chevalier attendri; ! j'ai promis au roi
que vous resteriez; et quand je devrais coucher en travers de la porte,
vous ne sortirez pas.

Crillon parlait encore, qu'au bas de l'escalier retentit une voix haletante
qui criait:

--Je veux parler  M. de Crillon.

--Au diable l'animal, grommela le chevalier drang dans sa proraison.

--Dites que je suis un de ses gardes.

--Qu'est-ce que cela me fait, pensa Crillon.

--Que je m'appelle Pontis, et que je viens pour un trs-grand malheur.

--Il n'en fait jamais d'autres, ce coquin-l, dit Crillon  Gabrielle; mais
son grand malheur attendra.

--Ajoutez, hurla la voix, que c'est de la part de M. Esprance.

Crillon bondit jusqu' la rampe de l'escalier, se pencha en dehors et cria
d'une voix de tonnerre.

--Monte, bltre!

--Esprance, murmura Gabrielle, dont un souvenir innocent et frais traversa
l'esprit fatigu par tant de larmes.

Crillon et Pontis taient dj face  face.

--Monsieur, dit le Dauphinois, rouge, tremblant et suffoquant  chaque mot,
o est Esprance?

--Pardieu, est-ce que je le sais?

--Comment, vous ne le savez pas? Mais, monsieur, hier au soir des archers
sont venus chez lui.

--Des archers? pourquoi faire?

--Des archers, rpta Gabrielle en s'avanant.

--Oui, madame, des archers, au nom du roi.

--Eh bien, aprs? demanda Crillon.

--Aprs, ils ont emmen Esprance.

--O? cria le chevalier.

--Puisque je vous le demande, monsieur!

--Mais, tu t'es inform; continua Crillon en secouant son garde qu'il
tenait par le buffle.

--Pardieu!

--Aux gens, aux voisins,  Zamet?

--Il est voisin de Zamet, demanda Gabrielle.

--Oui, madame, rue de la Cerisaie.

--Rue de la Cerisaie, se dit la jeune femme, frappe d'une ide subite.

--Mais, reprit Crillon, pourquoi ces archers? que lui voulaient-ils?
qu'a-t-il fait?

--Rien.

--Qui a-t-il vu, reu?...

-Personne... qu'un homme envelopp d'un manteau, qu'on l'a vu reconduire
avant-hier du jardin dans la cour  neuf heures et demie du soir.

Gabrielle tressaillit.

-Au moment, continua Pontis, o je paradais dans son carrosse.

--Mais cet homme, quel est-il?

-Eh! le sait-on!

--Je crois que je le sais, interrompit Gabrielle saisie d'un tremblement
nerveux... Cette maison qu'habitait M. Esprance, elle est belle?

--Oui.

--Neuve?

--Toute neuve.

--Une grande cour, un jardin qui communique....

--Avec ceux de Zamet. Eh bien?

--C'est l que M. Esprance a reconduit un homme avant-hier?

--Oui, madame.

--Eh bien, cet homme c'tait le roi.

--Ah! je comprends! s'cria le chevalier, le roi sortait de chez Zamet par
la brche du mur.

--Et le roi, dit Gabrielle, s'est figur que j'avais t avertie par le
pauvre Esprance, et il s'en est veng.

--Je ne comprends plus.

--Vous comprendrez plus tard.

Crillon allait rpondre lorsqu'un valet se prcipita dans la chambre de
Gabrielle, en lui offrant un paquet de forme trange et en lui disant 
l'oreille.

--Tenez, madame, examinez vite ceci d'o dpend, dit-on, la vie du roi!

Gabrielle dchira  la hte l'enveloppe qui recouvrait une figurine modele
en pltre;  la statue tait attache un billet qu'elle dvora en
plissant.

--Ah! monsieur de Crillon, dit-elle, vite, vite, courez au Louvre chez le
roi!

--Que lui dirai-je?

--Que je reste  Paris, que je ne le quitte plus, que je vais le trouver...
Allez, allez, je vous suis!

--Le roi ne pleurera plus, et il me dira en mme temps ce qu'est devenu
Esprance, s'cria le chevalier en descendant l'escalier avec la clrit
d'un jeune homme.




XVIII

AU LOUVRE, LE 27 DCEMBRE 1594



La salle du roi, au Louvre, tait pleine de gens affairs, inquiets: gens
d'pe, gens de robe, qui s'entretenaient, en arpentant la galerie, de
cette disparition du roi et de sa tristesse depuis sa rupture avec
Gabrielle.

Cet vnement avait pris les proportions d'une catastrophe. Mille bruits
circulaient qui annonaient, les uns le dpart de la marquise, les autres
la consolation prochaine du roi. Tout  coup M. de Rosny traversa cette
salle, pour entrer dans le cabinet de Sa Majest.

Sa froide et impntrable physionomie fut curieusement interroge. Mais nul
n'y put lire la vrit. Sully et t fort embarrass lui-mme de dire ce
qu'il pensait en ce moment.

Il ne croyait pas que Crillon pt russir  retenir Gabrielle, mais il ne
voulait pas non plus annoncer  Henri le refus dfinitif de sa matresse.
Ainsi perplexe, il marchait lentement, pour se donner le temps de trouver
une rponse mixte.

Mais le roi ne lui en laissa pas le loisir.  peine l'aperut-il sous la
tapisserie de son cabinet qu'il courut  lui, et de la voix, des yeux, de
l'me, il l'interrogea sur le rsultat de son ambassade.

--Elle vous a refus! s'cria-t-il en voyant les traits du ministre.

--Il faut que je l'avoue, sire, rpliqua celui-ci.

Henri dcourag laissa retomber ses bras.

--Ce coup m'est douloureux, murmura-t-il, et sera mortel. J'aimais
tendrement cette ingrate. Que dis-je, ingrate! C'est moi qui fus ingrat.
Elle se venge de ma trahison, elle fait bien.

--Tout cela, pensait Sully, ne va pas trop mal et l'explosion est
raisonnable. Je n'en ai dit ni trop ni trop peu. Si la marquise persiste 
partir, c'est annonc. Si elle cdait  Crillon, je ne me suis pas avanc
de manire  reculer honteusement. Mais pour viter en ce cas le premier
choc, loignons le roi.

--Sire, dit-il alors, du courage. Votre Majest ne restera pas en cette
prostration.

--Non, certes, s'cria Henri, et ma rsolution est prise.

--Vraiment? dit Rosny avec une certaine joie.

--Oui. Je vais de ce pas dire  la marquise tout ce que j'ai sur le coeur.

--Mais, sire, vous exposez la dignit royale  un chec. Il tait sans
importance que je ne russisse point, que M. de Crillon ne russt pas....

--Oh! mais j'ai russi, s'cria le chevalier en faisant irruption dans le
cabinet, sur les pas de l'huissier qui l'annonait.

A la vue de Crillon, au bruit de ces douces paroles, le roi poussa une
exclamation de joie et embrassa son heureux ambassadeur, tandis que Rosny
se mordait les lvres.

--Elle reste? mon Crillon, elle reste? demandait le bon roi dans un
transport difficile  dcrire.

--Elle fait plus, elle vient!

--Ah! dit le roi perdu de bonheur, allons  sa rencontre. Viens, Crillon,
venez, Rosny.

--Sire, par grce, de la modration, dit le huguenot retenant Henri par une
main.

--Un moment, sire, dit le chevalier le retenant par l'autre. Mme de
Monceaux sera au Louvre dans quelques minutes, et j'ai fait vos affaires en
conscience, n'est-ce pas?

--Oui, oui, mon Crillon.

--Faites donc un peu les miennes.

--Que veux-tu?

--Vous avez envoy arrter un jeune homme, rue de la Cerisaie?

--Oui; un drle qui m'avait brouill avec Gabrielle; un tratre  qui je
m'tais confi pour sortir sans tre vu de chez Zamet, et qui m'a dnonc 
la marquise.

--C'est impossible, dit Crillon.

--Comment?

--C'est plus qu'impossible, c'est faux! Ce jeune homme est un garon loyal,
et non un tratre.

--Tu le connais donc?

--Harnibieu! si je connais Esprance!

--Au fait, c'est vrai; je me souviens, maintenant, ce bless des
Gnovfains, ce beau bless, je savais bien que cette figure-l ne m'tait
pas inconnue. Eh bien! mon Crillon, ton protg m'a trahi! et je lui avais
serr la main! Ah! vois-tu, si j'eusse t comme lui un gentilhomme, je lui
eusse fait avaler sa flonie  la pointe de mon pe; mais je suis roi et
j'ai d me venger en roi!

--Votre Majest, dit Crillon tout ple de colre, trouve donc ma garantie
mauvaise?

--Ta garantie?

--Je rponds que ce jeune homme ne vous a pas plus trahi que moi-mme, et
je somme ses accusateurs de me prouver en face....

--Tu seras satisfait, car c'est Gabrielle qui me l'a dit, et puisqu'elle
vient, elle te le rptera.

--A-t-on vu pareille duplicit! s'cria le chevalier. Tout  l'heure elle
m'a dit  moi qu'il n'tait pas coupable. En vrit, la cour est un repaire
de fourbes et de mchants.

--La voil! interrompit le roi en soulevant de sa main la portire du
cabinet pour voir plus tt la marquise, qu'un murmure flatteur des
courtisans accueillait  son entre dans la galerie.

Gabrielle, dont l'motion doublait la beaut, marchait rapidement, et sur
son passage toutes les plumes balayaient la terre.

Le roi ne put se retenir plus longtemps. Il lui tendit la main, puis les
bras, et l'attira dans le cabinet avec une physionomie o la joie clatait
par le rire et les larmes.

Sully, dont la retraite pouvait s'appeler discrtion, sortit en touffant
un soupir. Crillon laissa un moment le roi se repatre de la vue de son
idole. Il laissa s'exhaler les tendres reproches de Henri, ses soupirs, ses
protestations et ses promesses; puis, prenant le bras de Gabrielle:

--Pendant que vous tes heureux, dit-il, un innocent souffre par votre
faute. Voyons, madame, il faut de la franchise: vous avez accus Esprance;
persistez-vous?

--Mon Dieu! s'cria Gabrielle, j'oubliais; oh! c'est excusable, dans le
trouble o je suis et avec tout ce que j'ai  dire au roi. Mais je vais me
souvenir.

--Vous m'avez dit, reprit le roi, que vous aviez appris tout par ce jeune
homme.

--Je vous ai dit, sire, tout ce qu'une femme peut dire quand on lui ment et
qu'elle ment elle-mme. Le fait est que j'tais instruite de votre sortie,
avant votre sortie, par la lettre d'un homme que je ne connais pas. Le fait
est que, pour vous pier, je m'en accuse, je m'tais cache rue de la
Cerisaie, et que c'est moi qui de mes yeux vous ai vu sortir. Enfin, je
dois  la vrit de n'accuser que moi; j'ai appris seulement aujourd'hui
que M. Esprance demeurait rue de la Cerisaie et que Votre Majest lui
avait parl avant-hier au soir.

--Quand je vous disais, sire! s'cria le chevalier en baisant la main de
Gabrielle. Maintenant, qu'avez-vous fait de ce pauvre garon, loyal,
innocent et calomni?

--C'est honteux  dire, rpliqua le roi avec embarras, je l'ai fait
enfermer au Chtelet.

--Harnibieu!... dit Crillon, en prison! comme un coquin!... mon brave
Esprance! Ah! madame, il est capable d'en tre tomb malade, d'en tre
mort! en prison! voil ce que c'est! les femmes mentent et cela retombe
toujours sur quelqu'un.

--C'est un dsespoir pour moi, rpliqua Gabrielle.

--Mettons-le en libert, dit le roi.

--Pardieu! cela ne sera pas long, s'cria le chevalier, qui s'enfuit comme
un trait, laissant les deux amants ensemble.

--Sire, n'avez-vous pas, comme moi, un remords, dit Gabrielle, dont Henri
pressait passionnment les mains.

--Je n'ai dans l'me que tendresse et joie, depuis que je vous ai revue.
Ah! mon Dieu, interrompit le roi avec un soubresaut.

--Qu'y a-t-il? demanda-t-elle, effraye.

--Il y a que ce fou de Crillon est parti sans ordre sign de moi et que le
gouverneur du Chtelet ne lui rendra pas le prisonnier  lui seul, tout
Crillon qu'il est.

--crivez promptement cet ordre, sire, nous l'allons expdier par un page.
Puis Votre Majest voudra bien couter ce que je venais lui dire.

Le roi se mit  crire. Il tenait encore la plume quand Sully reparut,
essayant de sourire  Gabrielle.

--Sire, dit-il, la galerie est pleine de monde, et j'annonce  Votre
Majest une bonne nouvelle.

--C'est un effet du retour de l'ange gardien, dit galamment le roi, qui
signait l'ordre d'largissement que Gabrielle couvait des yeux. Mais de
quelle nature, cette nouvelle?

--MM. de Ragny et de Montigny, gentilshommes picards, viennent faire leur
soumission. C'est une conomie de canons et de poudre. Ils attendent le
moment d'embrasser les genoux de Votre Majest.

--Des rebelles?... Mais, mon cher Rosny, j'ai l tout prs de moi une
rebelle qui vient de se soumettre aussi; je lui dois bien quelques instants
pour faire mes conditions.

--Le vritable soumis, je crois que c'est Votre Majest, rpondit gravement
le ministre.

--Et par consquent c'est moi qui ai des conditions  faire, interrompit
non moins srieusement Gabrielle, Oh! vous pouvez les entendre, monsieur de
Rosny.

--Madame....

--La premire, c'est que le roi ne quittera plus le Louvre... sans moi.

--Madame la marquise va devenir jalouse, dit Sully, et la jalousie exagre
mme ses triomphes.

--Je ne suis jalouse que du salut du roi, monsieur, et comme sa vie est
menace s'il sort du Louvre....

--Qui dit cela? fit en souriant un peu ddaigneusement le ministre.

--Ceci, rpliqua Gabrielle en montrant la lettre qu'elle venait de recevoir
chez elle.

--De qui?

--Lisez la signature.

--Frre Robert: je ne connais pas.

--Oh! mais je connais, moi, s'cria le roi, en s'emparant du billet, qu'il
lut  haute voix:

Ma chre fille, ne quittez point le roi, ne le laissez point sortir du
Louvre, et ne laissez pas approcher de lui la figure que voici, au cas o
vous la rencontreriez sur votre chemin.

--Voici la figure, ajouta-t-elle en tirant de dessous sa mante la statuette
de pltre peinte avec une merveilleuse vrit.

--Ventre Saint-Gris! s'cria le roi, frre Robert m'avait dj fait voir
cette figure.

--Arme d'un couteau, dit Sully. Mais c'est un pouvantail, une vraie
invention de moine.

--Le moine qui a invent cela, rpliqua le roi pensif, n'est pas de ceux
qu'on pouvante ou qui cherchent  semer la peur.

Rosny haussa imperceptiblement les paules.

--Soit, dit-il. Sa Majest ne sortira pas du Louvre; et quant  la figure
signale, on veillera. Mais en attendant, madame, le roi a des affaires
urgentes. Bien des gens rclament sa prsence dans la galerie; la galerie
est dans le Louvre; nous ne sortons pas de vos conditions en nous y
rendant.

--J'y vais, interrompit le roi. Rosny, vous allez sceller ici mme cet
ordre que je viens d'crire pour le gouverneur du Chtelet, et madame le
prendra.

--Je l'attends, sire.

--Moi, je vais faire le tour de la galerie.

--Et vous revenez!

--Sur-le-champ.

--Vous me jurez que vous ne sortirez pas!

--Je suis trop intress  vous obir, dit le roi en serrant la jeune femme
sur son coeur, tandis que le ministre prparait flegmatiquement cire et
cachet.

Henri souleva la tapisserie.

L'huissier de service frappa du pied, selon la coutume, pour avertir le
capitaine des gardes qui,  ce signal, cria dans la salle:

--Le roi, messieurs!

Henri parut, le sourire sur les lvres, le front radieux, l'oeil tincelant
de bonheur comme en un jour de victoire.

Il s'avana vers les courtisans, dont le nombre avait grossi et qui
l'entourrent bientt avec une respectueuse familiarit.

Gabrielle le suivait des yeux. Elle le vit se diriger vers le groupe des
gentilshommes picards, dont Sully lui avait annonc la soumission. L'un de
ceux-ci adressa au roi une courte harangue, au nom de ses amis. Henri
rpliqua par quelques mots d'oubli et de clmence. La scne tait touchante
et intressa Gabrielle, qui la contemplait de loin.

Sully venait, dans le cabinet, de sceller l'ordre et le tendit  la
marquise, dont l'attention fut distraite un moment. Mais aussitt qu'elle
eut pris l'enveloppe, elle retourna  son observatoire. Les gentilshommes
remerciaient le roi, le front courb, le genou ploy. L'assemble louait
Henri de sa gnrosit par un murmure de reconnaissance.

Tout  coup, un cri partit du fond de la salle, au seuil de laquelle
accourait un moine, les bras tendus, les habits en dsordre.

--Prenez garde! il est ici! cria-t-il d'une voix lugubre qui fit gmir les
votes.

--Frre Robert! s'cria Gabrielle, dont les yeux cherchrent Henri. Mais le
roi se baissait pour relever les suppliants, et au-dessus de lui, sur sa
tte mme, brillait un couteau dans la main d'un jeune homme ple.

Gabrielle poussa un cri dchirant. Elle venait de reconnatre dans
l'assassin la figure annonce par le gnovfain. Jean Chtel s'tait gliss
dans le groupe, et, profitant de l'occasion, avait frapp.

Le coup adress  la gorge du roi le rencontra plus haut, prs de la
bouche. Il se releva bless, tourdi, au milieu de la foule ple et muette
d'horreur  la vue du sang qui inondait le visage du roi.

Gabrielle tomba inanime sur le parquet. L'assassin, pendant ce tumulte,
allait s'chapper. Frre Robert le saisit au cou, l'enleva d'un bras
nerveux et le jeta aux gentilshommes et aux gardes, dont les pes taient
dj tires.

--Gardez-vous de le tuer, dit-il; il faut qu'il parle!

Cependant Sully, tremblant, livide, faisait emporter le roi dans son
cabinet. L'assemble se lamentait, c'tait une confusion, une douleur, une
rage inexprimables. Frre Robert pntra dans le cabinet o Sully, dans son
trouble, et laiss entrer tout le monde.

Henri essayait de rassurer ses amis. Il demandait des nouvelles de la
marquise, qu'on venait d'amener prs de lui. Il souriait  la pauvre femme
qui, revenue  elle, pleurait de voir couler le sang.

Derrire les portes on entendait bruire la foule mue. Frre Robert,
gardien sombre et inflexible, avait fait fermer les portes par un cordon de
gardes, et lavait la blessure du roi, et de ses doigts tremblants
rapprochait les chairs tranches.

--Oh! la statue! murmura Gabrielle, oh! frre Robert.

--Je n'ai pu arriver  temps! rpondit le moine d'une voix sourde.

--Qu'est-ce que c'est que cette blessure? demanda Henri, qui voyait que
personne autour de lui n'osait adresser cette question.

--Lgre, n'est-ce pas? dit Sully les larmes aux yeux.

--Oui, dit le moine.

--Eh bien! s'cria le ministre, il faut se hter de l'aller annoncer
partout!

En disant ces mots, il courut vers la porte. Frre Robert le saisit au
passage et l'arrta de sa main de fer.

--Vous tes fou, mon frre! demanda Rosny, peu habitu  se voir ainsi
contrari.

--Restez! dit froidement le moine.

--Mais, sire, s'cria Rosny, entendez toutes les voix qui gmissent, la
ville est dans le deuil, dans l'angoisse; c'est faire courir un danger rel
 l'tat que de tarder une seconde  proclamer la bonne sant du roi.
Mlez-vous de vos prires et de vos compresses, et laissez-nous gouverner
les affaires publiques.

--Je vous dis, rpondit le moine, qu'il faut que le bruit sinistre circule
dans la ville: je vous dis qu'il y a danger pour l'tat  faire croire que
le roi n'est pas mourant. Je vous dis que la blessure est mortelle, que le
couteau tait empoisonn.

En parlant ainsi il serrait tendrement la main du roi et lui souriait ainsi
qu' Gabrielle, qui comprenaient bien tous deux le sens de la pression et
du sourire.

--Mais cet homme est fou! dit Rosny dans le paroxysme de la colre.

--Vous tes plus fou que moi, vous qui criez si fort, repartit  demi-voix
et prcipitamment frre Robert. Quoi, vous tes homme d'tat et vous ne
comprenez pas ce qui se passe! Vous ne comprenez pas que Mme de Montpensier
vient de jouer sa seconde partie, et que vous allez l'empcher de jouer sa
troisime et sa dernire! Regardez le roi, il ne dit rien, il ferme les
yeux, vous voyez bien qu'il est mort.

Cette sombre figure claire du feu du gnie n'avait en ce moment rien
d'humain: on et dit l'un de ces sublimes prophtes dont la pense et la
parole illuminaient comme l'clair et branlaient comme le tonnerre les
multitudes bantes devant leurs sinistres rvlations.

Sully regarda le roi, qui de son doigt pos sur sa lvre ensanglante lui
commandait la soumission et le silence. Aprs quoi il se laissa doucement
aller dans les bras de Gabrielle.

Alors le moine entr'ouvrit les portes, que les serviteurs d'Henri
refermrent sur lui. Il entra dans la galerie, et toute la foule se porta 
sa rencontre pour obtenir quelque nouvelle.

--Que dit-on?... qu'y a-t-il?... le roi!... le roi!... comment va le
roi?... demandrent cent voix haletantes.

--On dit que le roi est mort! murmura le moine avec un accent de dlire qui
fit courir des frissons de terreur dans toute l'assemble.

--Le roi est mort!... rpta la foule... avec des gmissements et des
larmes.

En mme temps, les gardes faisaient sortir de la galerie la noblesse et le
peuple ivres de dsespoir.

On entendit courir sous le balcon, et s'tendre par les rues, comme un
souffle lugubre, ce lamentable cri: Le roi est mort! Et frre Robert,
silencieusement voil par son capuchon, sortit du Louvre, suivant avec
avidit cette trace funbre qui s'allongeait devant lui  chaque pas
envahissant la ville immense!




XIX

PARADE ET RIPOSTE


Nous avons laiss Marie Touchet et sa fille dans une situation difficile.
Peut-tre ne serait-il pas inutile de retourner vers elles pour voir
comment leur industrie essaya d'en sortir.

D'abord elles ne virent aucune ressource. La Rame les avait enfermes dans
l'alternative infranchissable d'un silence qui les livrait  lui, ou d'une
rvlation qui les dshonorait sans retour et terminait  jamais les rves
d'ambition de la famille.

Sortir de ce cercle tait la premire condition. Mais ni la mre ni la
fille, l'une avec la rage du dsespoir, l'autre avec le flegme de sa
vindicative rflexion n'y put parvenir.

Elles virent qu'en effet la maison tait garde, que la fuite tait
impossible, que d'ailleurs eussent-elles fui, leur perscuteur les
retrouverait tt ou tard et que ce serait  recommencer.

Un clat, une rvlation, qui et averti le roi et appel l'attention sur
la conduite d'Henriette, elles n'en supportrent pas l'ide un seul moment.
Marie Touchet, au bout d'une heure de lutte et de ttonnements douloureux
dans cet obscur labyrinthe avoua, humilie,  sa fille qu'elle n'avait rien
trouv; que la position n'avait pas d'issue et que le seul moyen, non pas
de parer les coups de l'agresseur mais de les amortir, c'tait de tout
avouer  MM. d'Entragues et d'Auvergne, lorsqu'ils reviendraient de chez
Zamet et du Louvre.

Nouvelle source de dsespoir pour Henriette. Mais dans les circonstances
extrmes la douleur extrme devient acceptable. Tout, dans les plus dbiles
organisations, s'lve alors  une puissance jusque-l inconnue. La fire
Henriette courba la tte devant cette ncessit.

Et quand son pre et son frre reparurent, le sacrifice tait rsolu. Marie
Touchet prit la parole, et dans les plus ingnieuses subtilits de son
loquence, avec les plus adroites circonlocutions de l'euphmisme, elle
raconta aux deux gentilshommes stupfaits la demande en mariage de la Rame
et les causes de cette hardiesse inoue.

Pendant ce rcit, qui fut sommaire, on le conoit, et qui n'attribua que
deux lgrets de jeune fille  Henriette, celle-ci, la tte ensevelie dans
ses mains, sanglotait et essayait d'mouvoir les auditeurs par cette
pantomime du suppliant que Cicron recommande  l'orateur comme un des plus
efficaces arguments d'un plaidoyer.

Tandis que Marie Touchet parlait du page huguenot et de l'inconnu de
Normandie, M. d'Entragues, en deuil de ses illusions sur l'innocence de sa
fille, arpentait la chambre en se rongeant les ongles avec colre. M.
d'Auvergne, le sourcil fronc, regardait les boucles noires et brillantes
des petits cheveux friss qui paraient le col si blanc et si rond
d'Henriette. Et il se disait qu'il avait l une petite soeur gaillardement
lance dans la carrire des aventures.

Marie Touchet finit son discours. Un silence plus cruel que la colre en
couronna la proraison. Henriette qui comprit ce silence, redoubla de
soupirs et de larmes, cachant de plus en plus son visage.

--Il rsulte, dit enfin le comte d'Auvergne, que ce la Rame veut profiter
de la mauvaise position de mademoiselle.

--Oui, mon fils.

--Il sait donc tout, ce la Rame? Vous avez donc confi ou laiss voir  ce
drle....

--Nous y avons t contraintes, dit solennellement Marie Touchet.

--Contraintes! rpta le comte en haussant les paules, comme si jamais on
tait contraint  faire une sottise.

Le mot tait aussi peu filial que fraternel. Mais, dans les grandes
occasions, qu'est-ce qu'un sentiment?

--Ce n'tait pas une sottise, dit Marie Touchet, puisqu'il s'agissait d'une
vengeance.

--C'est diffrent, reprit le comte. Eh bien, que fera-t-il, voyons, ce la
Rame?

--Je le crains dj moins depuis que j'ai eu le courage de tout vous
avouer, s'cria habilement Marie Touchet, car mon principal chagrin venait
de l'ignorance o vous tiez sur ce qui concerne Henriette.

--J'eusse aim mieux l'ignorer toujours, murmura le pre Entragues d'une
voix sombre.

--Eh! monsieur, par grce! n'accablez pas une coupable qui se repent, lui
rpondit la mre avec un coup d'oeil suppliant  son fils.

--C'est vrai, reprit le comte; sortons d'embarras ces pauvres femmes. Vous
craignez, n'est-ce pas, que, si vous refusez ce coquin, il n'aille tout
dire au roi, et que le roi ne se dgote?

--Voil tout.

--Eh! alors le moyen est facile! s'cria le pre Entragues. Il faut faire
prendre ce misrable, et on le tuera comme un chien, n'est-ce pas,
monsieur?

--Mon Dieu, je ne vois que cela, rpondit M. d'Auvergne. Une fois mort, il
ne dira rien au roi.

--Oh! monsieur, murmura Marie Touchet, ce la Rame est un homme bien
adroit. Il s'est arrang sans aucun doute pour que son secret surnage. Il
aura dpos quelque crit bien dtaill, bien appuy de preuves, entre les
mains d'un complice qui le viendra produire aprs sa disparition.

--Ah! si vous craignez cela, dit M. d'Auvergne un peu dcourag.

--Mais, hasarda le pre, un papier n'est jamais fort quand un homme n'est
plus l pour l'appuyer. Je persiste dans mon dire. Se dbarrasser de la
Rame, c'est d'abord dtruire un ennemi, et surtout c'est dtruire celui
qui veut pouser mademoiselle. Ses complices, s'il en reste aprs lui, ne
seront pas des pouseurs; ils demanderont de l'argent, ou toute autre chose
possible, on les satisfera, tandis que satisfaire la Rame en lui donnant
Henriette, c'est monstrueux.

--Soit: qu'on le tue, rpliqua tranquillement M. d'Auvergne. Cela
d'ailleurs arrange tout momentanment.

Marie Touchet prit un air encore plus dsol.

--Eh, messieurs, ce moyen mme ne saurait tre employ, dit-elle.

--Pourquoi? demandrent les deux hommes.

--Parce que la Rame le connat bien, il le connat trop.

--Il sait que vous voulez le tuer? vous le lui avez donc annonc?

--J'avais oubli de vous dire, balbutia Marie Touchet, que dans les deux
fatales circonstances dont j'ai eu  vous faire part, ce la Rame nous
avait prt son bras.

Henriette s'affaissa de plus en plus.

--Quoi! s'cria M. d'Auvergne, le page huguenot et le gentilhomme
normand... tous deux....

Et son geste termina sa phrase.

--Oui, monsieur, dit modestement la mre.

--Mort de ma vie! murmura le jeune homme en regardant avec admiration le
tableau de famille qui s'offrait  sa vue, vous faites bien les choses,
mesdames.

--Tout pour l'honneur, rpliqua Marie Touchet avec emphase.

M. d'Entragues se retournait sur lui-mme comme un serpent sur des charbons
ardents.

--Je conois, reprit le comte aprs une minute de rflexion, que ce la
Rame se dfie. Il sait vos faons. Peste!... Ah! mais vous allez avoir l
un dangereux adversaire.

Marie Touchet leva les yeux aux ciel.

--Si dangereux, poursuivit le comte se refroidissant  vue d'oeil, que je
ne vois pas bien clairement l'issue d'une pareille lutte.

--Bah! s'cria M. d'Entragues, on a beau se dfier de la mort, on a beau
connatre ses ennemis, il faut toujours que l'on succombe.

--Ce n'est pas mon avis, monsieur d'Entragues, et je vous jure bien que si
je me dfiais de quelqu'un comme la Rame doit se dfier de ces dames, ce
quelqu'un-l ne me tuerait pas.

--Que feriez-vous, je vous prie?

--D'abord je ne viendrais pas chercher moi-mme ma future pouse dans sa
maison. Je la ferais venir, par un billet,  la chapelle o je dois
l'pouser, et il faudrait bien qu'elle y vnt. En sorte que si l'on me
tuait, du moins ne serait-ce qu'aprs le mariage. Et croyez-le bien, c'est
ce que va faire la Rame.

--Puisqu'il a dit qu'il viendrait, murmura Henriette.

--Bon! il a dit cela, et il fera ce que je viens de vous dire.

--Mais Henriette n'ira pas  cette chapelle, s'cria M. d'Entragues, et il
faudra que la Rame arrive ici lui-mme.

--Oh! mais alors, c'est du bruit, du scandale, c'est un change de lettres
ou de messagers, c'est la divulgation du secret, et, ma foi, quant  moi,
je ne me mlerai pas dans ce chaos.

--Oh! monsieur! s'crirent les dames avec un profond dsespoir, en tendant
vers le comte des mains suppliantes comme les Ichtides d'Eschyle.

--Monsieur, vous ne nous abandonnerez point, dit M. d'Entragues avec
humilit.

--Si, par la mordieu!... je vous abandonnerai parfaitement. Que dirait le
roi en apprenant qu'il y a dans votre maison tous ces amours, tous ces
assassinats, tous ces complots, et que chaque jour en allant le voir au
Louvre, je lui porte un pareil bagage envelopp dans mon manteau?

--Le roi ne saura rien, monsieur, dit Marie Touchet, si nous vous avons
pour guide, pour appui. Oh, monsieur, ne rduisez pas  cette extrmit une
jeune fille plus lgre que coupable.

--Deux hommes tus et un troisime condamn  mort, quelle lgret!

--Pour la famille, monsieur, pour vous-mme, secourez-nous!

--Ah! pour moi, c'est diffrent. Oui, pour moi, je ne dis pas. Car je
risque de me compromettre, et,  vrai dire, je ne vois que moi d'un peu
intressant dans toute cette affaire. Mais le moyen?

--La Rame viendra, dit Henriette, j'en rpondrais, il m'aime, et, ft-ce
au prix de sa vie, il ne perdra pas une occasion de me voir. Et puis, il ne
croit pas que nous osions jamais, madame et moi, vous instruire de la
vrit. Il nous croit donc sans appuis, sans ressources.

--Vous l'tes pardieu bien, mademoiselle; car lui mort je ne saurais
empcher le secret d'aller au roi.

--Pourquoi le tuer? dit Henriette. Il m'aime, vous ai-je dit, et vous
voyant uni  nous... Tenez, monsieur, daignerez-vous me permettre,  moi,
pauvre esprit indigne, de vous faire part d'une ide?

--Parlez! parlez! Votre ide doit tre bonne! Sachez que je professe ds
aujourd'hui la plus grande estime pour vos lumires!

--Voyons votre ide, mademoiselle, dit M. d'Entragues.

--J'oserais proposer, messieurs, qu'au lieu de menacer M. la Rame quand il
viendra, on le ret poliment; qu'au lieu de le dsesprer, on lui donnt
de la confiance; qu'au lieu de le tuer, en un mot, on l'loignt!

--C'est fort judicieux, dit aigrement Marie Touchet, mais comment
l'loigner? Est-ce un homme  se contenter de l'ombre?

--J'avais ou dire, murmura Henriette que tout mariage fait par violence
pouvait tre annul; or, si jamais violence fut manifeste, c'est dans cette
occasion.

--Mais, ma chre demoiselle, si vous tes une fois marie, dit le comte
avec un rire cynique, il n'y aura plus  s'en ddire.

Henriette rougissant:

--Le mariage  la chapelle satisferait M. la Rame, dit-elle.

--Bah! rpondit le comte riant de plus en plus, ce n'est pas cela qu'il
faut  votre homme. Du diable si je m'en contenterais, moi! Non, ce n'est
pas tout cela qu'il faut faire.

--coutons! dit M. d'Entragues avec empressement.

--Vous dites qu'il viendra vous chercher, reprit le jeune homme. Je
l'admets. Ne paraissons ni M. d'Entragues ni moi. Soyez toutes les deux,
seules; ayez l'air de l'attendre et d'tre prpares.

--Bien, murmurrent les trois auditeurs.

--Je vais vous envoyer quatre de mes gardes qui happeront le drle....

--Permettez que je vous interrompe, dit Marie Touchet. Il a, lui, des
agents cachs autour de la maison, des espions qui guettent chacune de nos
dmarches. Ils verront entrer vos gardes et empcheront la Rame de
paratre, ou, s'il vient, il y aura lutte, et une lutte, c'est du bruit,
c'est une chance qui peut tre dfavorable.

--J'enverrai vingt, trente gardes, cinquante, s'il le faut, qui n'entreront
qu'au moment o la Rame sera mont ici, et contre lesquels il n'y aura pas
de rsistance possible. Laissez-moi achever. Il essayera de faire du
scandale, et il rvlera, il accusera. Nous verrons alors. Ce la Rame est
un protg de Mme de Montpensier, disiez-vous, nous irons trouver Mme de
Montpensier. On s'expliquera, mais on n'pousera pas.

--J'ai un moyen meilleur, dit Marie Touchet.

--Voyons.

--Les espions de la Rame sont dans la rue. Ils ne sont que dans la rue.
Faisons ouvrir dans le mur qui nous spare du btiment voisin une brche
par o M. d'Auvergne fera entrer ses hommes. La Rame est trop amoureux
pour ne pas craindre la mort, ou pour ne pas se rattacher  la vie si on
lui laisse quelque espoir de possder Henriette. Les gardes de M.
d'Auvergne occuperont notre maison par ce passage secret. Ils saisiront la
Rame lorsqu'il se prsentera. Celui-ci se verra tout  coup en face de la
mort, d'une mort strile, et capitulera peut-tre, ou tout au moins nous
fera gagner du temps.

--Et puis, s'il faut qu'on le tue, dit M. d'Entragues, on le tuera; car, je
le rpte, lui mort, toutes ses rvlations perdront la moiti de leur
valeur.

--Voil qui est convenu, interrompit M. d'Auvergne; j'enverrai les hommes
ncessaires. Mais par o entreront-ils?

--L'htel n'est spar que par une maison de la petite rue de la Vannerie;
les gardes entreront dguiss par cette maison dont M. d'Entragues fera
prvenir les matres. La brche de notre mur sera faite tantt,
dussions-nous l'ouvrir de nos mains.

--A merveille. Maintenant, sortons, M. d'Entragues et moi, le visage calme,
la mine insouciante, et rendons-nous  nos affaires. Je ne dis pas que le
moyen soit parfait et qu'il russisse; mais enfin, dans la triste position
o je vous vois, mieux vaut un  peu prs que rien. Et ne dussiez-vous
gagner  cela que d'tre dbarrasses de la Rame, ce sera une consolation.

Les deux femmes se prcipitrent sur les mains du comte. Marie Touchet en
serra une noblement, Henriette baisa l'autre avec reconnaissance.

Tel tait le plan combin dans la maison d'Entragues. Nous savons comment
il fut annihil par le plan combin chez Mme de Montpensier.

Le soir se passa, les gardes furent introduits en vain. La Rame ne parut
pas. Toute la nuit se passa pour les deux femmes dans des angoisses
mortelles.

M. d'Entragues acheva d'y perdre le peu de cheveux qui lui restaient. Non
seulement la Rame ne parut pas, mais on observa avec surprise que ses
espions et agents disparurent du quartier. Cette dsertion, ce silence qui
eussent d combler de joie ces misrables femmes, redoublrent leurs
apprhensions; dans tout, mme dans le salut, elles voyaient un nouveau
pige.

Aprs la nuit, qui les favorisait de son ombre paisse, le jour revint. La
matine s'coula encore sans nouvelles. Un billet de M. d'Auvergne reut
pour toute rponse; Rien!

Cette inexplicable absence de la Rame inquita M. d'Entragues  tel point
qu'il n'y put tenir, et s'en alla chez Mme de Montpensier pour s'informer
de ce qui se passait.

Sur ces entrefaites eut lieu l'vnement que nous avons racont, au Louvre,
et dj, se rpandait par tout Paris l'horrible nouvelle, lorsque M.
d'Auvergne, presque ple, gar, accourut au logis de sa mre pour lui
annoncer la mort du roi.

Qu'on juge de l'effet produit sur ces ambitions par le seul coup qu'elles
n'eussent pas prvu. Le roi mort! Tous les plans renverss, la fortune des
Entragues vanouie. Dsormais, qu'importait le pass d'Henriette,
qu'importait la colre de la Rame; qu'tait-il cet obscur, cet
imperceptible atome? A quoi bon tant de rage amasse, tant d'armes
aiguises? Le roi tait mort.

M. d'Auvergne raconta comment, dans la galerie du Louvre, o toute la cour
venait de voir rentrer la marquise de Monceaux, l'assassin avait frapp 
deux pas de lui le malheureux prince qui venait de lui sourire.

Il raconta le deuil, l'horreur, qui suivirent cette scne, et
l'pouvantable dsolation qui fit dserter le Louvre aprs qu'un moine
inconnu, un gnovfain qui avait donn les premiers soins au roi, fut venu
annoncer que tout tait fini et que le trne tait vide.

La stupeur, la muette consternation des deux femmes, rien ne saurait
l'exprimer. Elles passrent de la surexcitation la plus violente  la
prostration la plus inerte. On et dit que chez elles le faisceau complet
des nerfs qui sont la vie venait de se briser d'un seul coup.

Le comte, lui non plus, ne pouvait s'en remettre. Le roi l'avait protg,
lev. Avec le roi, il perdait tout. Qui allait rgner en France? Qui
combattrait l'Espagnol, qui proclamerait ou repousserait la Ligue? Jamais
nation ne s'tait trouve dans un si douloureux veuvage de tant d'espoir,
de tant de prosprits, de tant de gloire promises par ce rgne.

Le comte, pour rafrachir son front brlant, s'approcha de la fentre. Les
cris lamentables montaient de la rue de la Coutellerie jusque dans les
maisons; le peuple, dissmin comme les fourmis perdues, pleurait, criait,
se signait; dj les boutiques commenaient  se fermer, on entendait le
bruit des verrous et des barres  l'aide desquelles les plus prudents ou
les plus peureux se barricadaient prcipitamment.

Soudain, de grands coups retentirent  la porte de l'htel, un cavalier se
prcipita dans la cour, c'tait M. d'Entragues qui revenait de chez Mme de
Montpensier o on ne l'avait pas reu, et qui, arrt dix fois en route par
le peuple parce qu'on le prenait pour un courrier tant il se htait,
aiguillonnait sa monture sous la double impression de la terreur et de la
curiosit.

Les deux dames, le comte s'empressrent autour de lui. Il parlait  peine,
il tait haletant, il tremblait.

--Eh bien! eh bien! lui dit-on, vous savez?...

--Oui, oui; mais vous, savez-vous?

--Quoi?

--Savez-vous qui va succder au roi?

--Non.

--Un prince de la maison de Valois, que Mme de Montpensier gardait cach,
prt  tout vnement.

--Un Valois... mais lequel?

--Un fils de Charles IX.

--Vous tes le seul, mon fils, s'cria Marie Touchet en saisissant le bras
du comte d'Auvergne.

--Non, madame, dit M. d'Entragues, ple de rage, non! Je l'ai cru d'abord,
mais on parle d'un fils lgitime de Charles IX et de la reine lisabeth.

--Lgitime?

--Oui, ce bruit court dj dans toute la ville, et l'on assure que le
nouveau prince va tre montr au peuple et conduit en grande pompe par les
Guise au parlement.

 ce moment, un bruit confus, vibrant comme le fracas des houles marines
avant l'orage, branla tout le quartier, du sol au fate des maisons.




XX

O CRILLON FUT INCRDULE COMME THOMAS


Ce bruit annonait au peuple l'approche du nouveau matre que la Providence
lui avait miraculeusement conserv.

Ce cortge parti on ne sait d'o, escort par des ligueurs et gentilshommes
de la maison de Lorraine, recrutait chemin faisant un grand concours de
peuple, et l'on n'et su dire si tous ceux qui faisaient partie de
l'escorte taient des curieux ou des partisans. Les rumeurs de surprise
dans la foule, l'immobilit absolue et le silence des gentilshommes qui
s'avanaient, formaient un contraste bizarre avec la douleur bruyante et
les mouvements tumultueux de gens qui apprenaient pour la premire fois la
mort du roi.

Au milieu du cortge,  cheval, venait la Rame, dont le visage, plus ple
que de coutume, rappelait d'une manire frappante celui de Charles IX. Ses
partisans avaient eu soin de l'habiller de manire  rendre plus sensible
encore cette ressemblance, et en dpit de la mode, ils promenaient devant
le peuple le pourpoint long et serr comme une taille de gupe, la fraise
gaufre et le toquet  plume du clbre auteur de la Saint-Barthlmy.

Quelques missaires, habilement rpandus dans la foule, faisaient ressortir
cette ressemblance du fils avec le pre; et dans ces flots de populace
superstitieuse o bouillonnait encore l'cume du fanatisme religieux, le
nouveau prtendant rcoltait dj quelque faveur en sa qualit d'hritier
d'un prince qui avait voulu extirper l'hrsie en France.

La Rame avait pris sa route par la place de Grve pour traverser la rue de
la Coutellerie, o demeurait la femme dont plus que jamais il et voulu
devenir le matre. L'ardeur de sa passion s'accroissait de l'ivresse d'un
succs inespr. On et pu voir monter  son cerveau cette double flamme
dont les reflets coloraient parfois son visage d'une teinte sinistre.

Il traversait, disons-nous, la place de Grve, au milieu du concours
immense de peuple qui se ruait l de toutes les extrmits de la ville, et
ses yeux, brillant d'un feu contenu, dvoraient dj la maison d'Henriette,
qu'il cherchait de loin  son balcon.

Il la vit enfin; elle aussi l'aperut; Marie Touchet, le pre Entragues et
le comte d'Auvergne reconnurent aussi ce sombre cavalier environn d'un
respect trange comme sa royaut. Leur stupeur, leurs bras levs au ciel,
l'expression et le mouvement de toutes ces physionomies qui contemplaient
son triomphe, causrent  la Rame la plus poignante joie qu'il et
ressentie de sa vie. Cette surprise, cette exclamation des Entragues
vengeaient toutes ses humiliations passes, effaaient tous ses chagrins.
Encore un instant, et il serait sous la fentre d'Henriette, et celle qui,
la veille, le chassait fianc obscur, allait le saluer illustre et roi.

Mais tandis que la Rame s'engageait avec son escorte dans la rue de la
Coutellerie par la petite rue Jean de l'pine qui la prcde, un grand
mouvement s'oprait en sens inverse, c'est--dire  l'autre extrmit de la
rue,  l'endroit o elle bifurque avec celle de la Vannerie. L tait une
foule assez compacte, assez vacillante, et dont les hsitations formaient
un engorgement, une sorte de remous tournant autour des premires maisons,
au lieu d'aller joindre le grand courant qui entranait la multitude  la
rencontre du triomphateur.

Au centre de ce groupe tait un homme  cheval, gesticulant, se dmenant,
communiquant  ses auditeurs le feu qui clatait dans ses regards et dans
ses paroles. Cet homme c'tait Crillon, Crillon, qui du Louvre avait couru
au Chtelet pour dlivrer Esprance, et qui, sans ordre du roi, n'ayant pas
trouv le gouverneur, occup pour lors  l'htel de ville avec les
architectes, allait chercher ce gouverneur et lui redemander son
prisonnier.

Mais chemin faisant, le brave chevalier venait de voir courir les effars
qui criaient: Le roi est mort! Il avait vu la consternation rouler et
grossir devant lui comme un tourbillon, et ces mots: Le roi est mort!
l'avaient arrt dans sa course en le frappant au coeur.

 et l fuyaient des gens ples, les yeux pleins de larmes, d'autres
couraient vers le Louvre, et pas un de tous ces gens ne doutait de la
ralit. Jamais l'homme n'est incrdule  l'avertissement lugubre des plus
grandes calamits. C'est en cela surtout que se rvle sa nature craintive
et phmre.

--Le roi est mort! se dit Crillon comme les autres en arrtant son cheval 
la rue des Arcis, mais c'est impossible, je quitte le roi; il tait plein
de vie et de sant: c'est impossible.

Le chevalier, en songeant ainsi du haut de sa selle, pareil  une statue,
ne s'apercevant pas qu'il parlait haut, et qu'un groupe se formait auteur
de lui, un groupe d'honntes bourgeois, saisis de respect et de compassion
pour cette noble figure, pour ces cheveux gris et cette paisse moustache
du gentilhomme que tout Paris connaissait, admirait et adorait.

Il ne s'apercevait pas non plus, le digne guerrier, qu'en parlant seul, en
rflchissant  la possibilit de cet affreux malheur, il avait peu  peu
laiss tomber ses bras, pencher sa tte, et que le vent venait d'enlever
son chapeau.

Une femme tout en pleurs s'approcha du cheval immobile, qui flairait la
terre durcie, elle appuya sa main sur l'aron, et dit au chevalier:

--Hlas! M. de Crillon, ce n'est que trop vrai, notre bon roi est mort!

--Qui l'a dit? murmura Crillon encore engourdi par la stupeur.

--Tenez, voici mon mari et mon fils, qui sont au service de M. de Ragny.

Elle montrait deux hommes dont les yeux rougis annonaient le dsespoir.

--Ils ont vu le coup, mon bon monsieur.

--Je vous rpte que je quitte le roi, il y a une demi-heure.

--Il y a un quart d'heure qu'un colier sclrat a poignard le roi dans
son Louvre.

--J'tais avec mon matre au bout de la galerie, dit l'un de ces hommes;
j'ai vu tomber Sa Majest; on l'a emporte. Tenez, voici de son sang que
j'ai recueilli sur le parquet.

Il montrait une large tache rouge sur son mouchoir.

--Du sang de ce bon roi! gmirent tous les assistants avec un redoublement
de pleurs et de sanglots. Qu'allons-nous devenir!

Crillon poussa un soupir si douloureux qu'on et dit que son me allait
s'chapper avec. Puis bris, ananti, il plit et deux grosses larmes
roulrent de ses yeux sur ses joues mles.

--Ah! pauvre sire! murmura-t-il, pauvre cher ami! il faut que je le voie
encore.

En parlant ainsi, le chevalier tournait son cheval pour regagner le Louvre.

--Et l'on pense dj, dit un des bourgeois,  lui donner un successeur.

--Comme si c'tait possible! ajouta un autre.

Crillon fit volte-face  ces mots.

--Quel successeur? demanda-t-il.

--Vous entendez ces cris, monseigneur? dit une femme.

--Oui certes.

--Eh bien, ils annoncent l'arrive du nouveau roi qui se rend au parlement.

--Quel roi?

--Le fils de Charles IX.

--Ah , braves gens, que me dites-vous l? s'cria le chevalier se
remettant peu  peu. Quoi! l'on nomme roi M. le comte d'Auvergne?

--Oh! non, monseigneur; celui-l est un btard, tandis que l'autre est le
vrai fils de la reine lisabeth, conserv par Mme la duchesse de
Montpensier.

--Oh! oh! mes enfants, vous battez la campagne, dit Crillon; et votre fils
de Charles IX ainsi conserv commence  me faire douter de la mort de notre
roi.

--Voyez au bout de la rue, on l'annonce, il vient; regardez tout le monde
qui se prcipite!

--Ah! je suis curieux de voir cela, et, pour mieux voir, je vais  lui.

En disant ces mots, Crillon poussa son cheval dans la rue de la
Coutellerie, qu'envahissait la tte du cortge  son autre extrmit.

Crillon ne pouvait encore rien voir, mais dj il avait conu des doutes:
son coeur, solide comme celui du lion, s'tait retremp; sa tte fire se
redressait.

--Mes amis, disait-il  ceux qui marchaient autour de son cheval, on dit
que le roi est mort, mais moi je n'en sais rien. On m'a montr de son sang;
mais si vous saviez tout ce que j'en ai vers, moi, de sang riche et
vermeil, et pourtant je ne suis pas mort, comme vous pouvez voir.
Harnibieu! quelque chose me dit que si le roi, mon bon ami, avait cess de
vivre, son me avant de partir m'en aurait donn la nouvelle. Nous nous
aimions trop pour qu'il ne me dit pas adieu! Harnibieu! mes enfants, le roi
ne peut pas tre mort.

Ce discours, vigoureusement coup de gestes hardis, de vaillants regards,
d'attendrissements que comprenait la foule idoltre du hros, avait amass
autour de Crillon une troupe dj rconforte par ses paroles.

--Non, disait le chevalier, tant que je n'aurai pas vu mort celui que tout
 l'heure j'ai tenu vivant dans mes bras, tant que je n'aurai pas vu ses
yeux teints, sa bouche muette, je dirai le roi est vivant, mes amis, et je
ne connais pas d'autre roi que lui. Allons un peu regarder l'autre en face.

--Suivons Crillon! vive Crillon! rptait la foule, qui portait l'homme et
le cheval dans la rue troite, et s'avanait lentement  l'encontre de la
troupe du prtendant cach alors par le coude que faisait la rue  cet
endroit.

Mais aprs le dtour de cette courbe les deux partis se trouvrent face 
face. Les yeux enflamms de Crillon cherchrent et dcouvrirent
sur-le-champ le triomphateur, au centre de son groupe, qui s'essayait dj
 crier: Vive le roi fils de Charles IX!

--Harnibieu! s'cria d'une voix tonnante le chevalier, en se dressant sur
ses triers, qui est-ce qui crie vive un autre roi que le roi Henri IV, le
vtre et le mien?

Cet clat, cette apparition, cette formidable catastrophe touffa tout
murmure. On vit la Rame blmir au son de cette voix, comme le chacal
tremble au rugissement du lion. Mais il tait sous le balcon d'Henriette;
elle le voyait; il et brav le ciel et l'enfer.

--Je suis le fils du roi Charles IX, dit-il de sa voix stridente et
hautaine.... Je suis roi, puisque le roi est mort.

La foule, qui le suivait, applaudit  ses paroles.

--Oh! s'cria le chevalier d'un accent d'ironie insultante, c'est l votre
roi  vous autres? Mais je le connais. Ah! voil le champion de la Ligue!
Eh bien! il est galant!... Et vous suivez ce drle, tas de bltres que
vous tes, et vous donnez du vive le roi  ce larron! Attends, attends,
Crillon est tout seul, mais il va te montrer comment on dfait les rois de
ta trempe! a, vous autres qui m'entourez, suivez-moi au nom de notre
matre. Quant  vous, tratres ou idiots, qui entourez le vtre, haut la
main, et qu'on vous voie!... Aux pes! harnibieu! et vive le vrai roi!

A ces mots, dont rien ne saurait rendre l'irrsistible lan, la dvorante
nergie, Crillon fit jaillir du fourreau son pe, et voulut prendre du
champ pour lancer son cheval. Mais la rue tait tellement gorge de peuple,
que le cheval ne pouvait avancer.

On vit les femmes, les enfants fuir et se cacher dans les alles, sous les
portes. La Rame mit bravement l'pe  la main. Mais une troupe de ses
partisans, qui s'taient concerts depuis l'arrive de Crillon, l'entrana,
l'enleva de cheval et lui fit rebrousser chemin pour sauver ses jours ou
pour ne pas compromettre sa dignit nouvelle par un conflit qui pouvait ne
rien amener de bon.

En effet, autour de Crillon, nombre de bourgeois reprenant courage
s'taient arms  la hte. Les btons ferrs, les hallebardes, les
mousquets commenaient  briller dans la rue. Un combat tait imminent.

--Mais, monseigneur, disait-on au chevalier, si le roi est vraiment mort,
il lui faut bien un successeur.

--Harnibieu! je ne veux pas que ce soit celui-l. D'ailleurs, voyez comme
ses partisans dmnagent, voyez comme ils disparaissent! Son arme a dj
fondu. Et lui, o est-il? o le mne-t-on? se cacher dans quelque cave! Ah!
malheur! faut-il que cette rue soit ainsi! encombre! Oui, le lche, il
s'abrite derrire des murailles.... Il s'est sauv dans une maison, et je
ne puis courir le reprendre!

En effet, aprs s'tre un moment consults, les Entragues avaient conclu
que le roi tait bien mort, puisque M. d'Auvergne l'avait vu assassiner,
que la Rame n'tait plus un homme  tuer ou  laisser tuer pat cet
cervel de Crillon, et qu'en bonne politique il fallait lui mnager une
retraite. Telle avait t l'inspiration de Marie Touchet, appuye par le
pre Entragues et par M. d'Auvergne lui-mme, lesquels,  la vue de
Crillon, s'taient hts de quitter le balcon pour n'tre point remarqus
et compromis.

Il rsulta de la dlibration, que M. d'Entragues envoya prvenir les
partisans de la Rame qu'on lui offrait un asile dans une maison voisine.
L'offre, on le conoit, fut accepte d'autant plus volontiers, que dans la
maison, la Rame savait trouver Mme d'Entragues et Henriette.

C'est ainsi que l'hritier de Charles IX disparut aux yeux de Crillon,
lequel, plus anim que jamais, lana toute sa troupe au sige de cette
maison maudite.

Cependant la Rame, une fois dans l'htel d'Entragues, avait pu entendre
les portes rsonner sous l'effort des assigeants. Guid par ses amis, il
arriva sans s'en douter au fond des cours,  vingt pas tout au plus de la
brche faite la veille dans le mur pour donner accs aux soldats chargs de
le prendre ou mme de le tuer.

La fortune tant de fois capricieuse  son gard lui offrait aujourd'hui
pour moyen de salut ce qu'hier elle lui prparait comme chance infaillible
de ruine et de mort.

Mais la Rame voulait expliquer  Henriette et son absence de la veille et
sa nouvelle position. Il n'en trouva pas le temps, press qu'il tait par
les gentilshommes commis  sa garde.

Ceux-ci lui reprsentaient l'instabilit du souffle populaire, le danger de
sjourner dans une maison que dix minutes suffisaient  prendre d'assaut.
Les gens de l'htel lui expliquaient qu'en restant, il perdait sans retour
les matres de la maison, qui lui avaient donn asile.

--Crillon ne mnage rien, disait-on, et la foule qui seconde son aveugle
colre saccagera, pillera et tuera tout ce qui va lui tomber sous la main.

La Rame appelait opinitrement Mlle d'Entragues; rien ne le dtournait de
cette ide, ni le craquement des gonds qui cdaient peu  peu aux coups des
assaillants, ni les cris du chevalier, dont la terrible voix dominait le
tumulte de mille voix. Il voulait, disait-il, rester ou mourir jusqu' ce
qu'il et vu Henriette.

Celle-ci apparut enfin, ple et tremblante, entrana par la main le jeune
homme incertain, le conduisit  la brche cache par une tapisserie, sous
l'escalier, l'y poussa, seconde par un nouvel effort de ses partisans.

--L-bas, dit-elle, est un jardin, puis une cour, puis la rue de la
Vannerie. Allez!... allez, et n'oubliez pas que vous tes sauv par celle
que vous vouliez perdre!

--Bien, rpliqua-t-il, bien! je payerai ce service, je le payerai d'une
couronne. Le passage que vous m'ouvrez, Henriette, je l'accepte comme le
plus court chemin pour me rendre au Parlement. L m'attendent mes amis, mes
sujets. C'est l qu'il faut arriver, duss-je franchir  pieds joints tous
les obstacles, mme la honte.

--Une couronne! pensa la jeune fille illumine par ce mot prestigieux. La
devineresse me l'a prdite. Pourquoi ne me viendrait-elle pas aussi bien de
la Rame que de celui qui est mort?

--Adieu, prince, s'cria-t-elle, au revoir!

--Merci, murmura-t-il radieux eu lui serrant les mains.

Il mit dans cette pression d'une main perfide tout le feu de son me 
jamais dsarme par ce qu'il croyait tre une preuve d'amour. Le
malheureux! Il valait mieux que sa complice, puisqu'il la croyait meilleure
que lui!

Cependant, aprs l'vasion de la Rame, les Entragues, embarrasss, avaient
 se justifier prs de Crillon. Le pre Entragues parut  une fentre basse
aux treillis de fer, et appela prs des barreaux le chevalier, qui
accourut.

--Ah! mordieu! s'cria celui-ci en voyant M. d'Entragues, j'eusse d m'en
douter. Il y a trahison, puisque vous tes ici.

--Monsieur, dit le rus gentilhomme, ne perdez pas de temps  nous
calomnier, nous avons t envahis chez nous, malgr nous; une troupe de ces
partisans du prtendant a forc nos portes et escalad nos murs, ils ont
pratiqu un trou dans la muraille pour faire fuir leur matre, htez-vous,
htez-vous, sinon nous sommes perdus.

Tout  coup, une clameur auprs de laquelle tous les bruits de la matine
n'taient que des bourdonnements, s'engouffra dans la rue du ct de la
place de Grve. Crillon, dans la crainte d'une attaque dirigea en queue sur
sa troupe, dont il tait tout au plus sr, se retourna pour faire face aux
nouveaux flots de peuple qu'il voyait s'amonceler dans les environs.

--Vive le roi! hurlait la foule avec des trpignements et des lans
indfinissables.

On vit alors dboucher de la place de Grve un carrosse dont les rideaux et
mantelets levs laissaient tout l'intrieur  dcouvert.

Quatre chevaux tranaient d'un pas pesant la lourde machine entoure de
gardes franaises, de gardes suisses, et d'une foule blouissante de pages,
de gentilshommes et d'officiers.

Au fond du carrosse, vtu de noir, le cordon bleu au col, la tte nue, les
joues ples, tait assis Henri IV, souriant malgr sa lvre fendue, que les
chirurgiens avait recousue et panse. Il tendait ses mains au peuple, qui,
de chaque ct du carrosse, se ruait entre les pieds des chevaux, entre les
mousquets des gardes, et bnissait Dieu du bonheur inespr qui lui rendait
son roi.

L'air branl par les applaudissements et les cris d'allgresse alla porter
cette nouvelle  Crillon, qui, tout frissonnant d'orgueil et de joie,
s'alla jeter avec la foule  la rencontre d'Henri IV.

--Quand je vous disais, s'cria-t-il en s'adressant aux bourgeois qui lui
avaient prt main-forte. Vous voyez bien que le voil et qu'il n'est pas
mort!

Ce spectacle, tout imposant, tout merveilleux qu'il ft, n'approchait pas
cependant de celui qu'un observateur intelligent et trouv sur le balcon
des Entragues.

A la vue du roi ressuscit, du vrai propritaire de la couronne, Marie
Touchet et son mari faillirent s'vanouir de peur. Le comte d'Auvergne
s'lana par les degrs pour aller complimenter Henri. Henriette poussa un
grand cri qui attira l'attention de tous, et tomba sans connaissance aux
bras do son pre, dans une attitude des plus scniques.

--Ma fille en mourra de joie, s'cria le pre.... Mais vive le roi! vive le
roi!...

Henri, en passant, ne perdit pas un seul dtail de cette scne et salua
gracieusement le balcon, malgr les mouvements de colre et les haussements
d'paule de Crillon,  qui ses gardes venaient de faire place dans le
cortge.




XXI

O LE ROI S'ENDORT, O GABRIELLE SE SOUVIENT


Lorsque le roi rentra au Louvre aprs cette promenade qui avait rassur
toute la ville et confondu ses ennemis, Sully l'attendait avec les
principaux de son conseil, et l'on vit arriver bientt le gnovfain qui,
lui aussi, avait fait sa promenade et se tenait modestement  l'cart,
derrire les plis pais de la tapisserie.

Le roi, un peu souffrant, envoya de sa main au moins un baiser en forme de
bonjour gascon, silencieux salut qu'eux seuls comprirent. C'tait le
payement mystrieux de cet immense service si mystrieusement rendu par
l'ami invisible.

Sully, triomphant et nageant dans la joie, vint  la rencontre de son
matre, l'aida dans sa marche un peu pesante, en mme temps que Gabrielle,
accourue aux premiers bruits du retour d'Henri, prsentait son front et son
bras, une caresse et un appui.

Crillon ne tarda pas  se joindre au groupe, et son bon sens accoutum lui
fit dire  Sully:

--Je pense qu'il y aura quelque chose  faire pour vous.

--Oui, mes amis, interrompit le roi; mais, vous le voyez, je parle si
difficilement, et les mdecins m'ordonnent si imprieusement le silence,
que, ce qu'il y aurait  faire vous allez tre forcs de le deviner.

Nous devinerons! s'cria Sully. Applaudissons-nous d'abord du succs de
cette sortie que j'avais conseille au roi.

Henri, regardant son ami le moine, qui souriait de loin sans rpondre.

--Applaudissez-vous d'abord, dit-il, du conseil que le pre gnovfain m'a
donn de faire le mort. Sans cette heureuse inspiration, le complot du faux
Valois n'et pas clat.

--C'est vrai, harnibieu! s'cria le chevalier. Mais o est-il, ce brave
gnovfain? est-ce qu'on ne le remerciera pas un peu? J'ai des amis, moi,
aux gnovfains de Bezons.

Henri indiqua du doigt le capuchon sauvage qui, plus que jamais, cherchait
l'ombre. Mais Crillon l'y poursuivit, et, transport de joie:

--C'est mon brave compre de la Porte-Neuve! c'est mon frre Robert!
s'cria-t-il. Oh! nous sommes en bonnes mains; et s'il prte au roi un peu
de son lixir pour les blessures, le roi parlera beaucoup demain, et trop
aprs-demain. a, messieurs, remercions frre Robert; n'est-ce pas, M. de
Sully?

--Ne me remerciez pas tant, murmura le moine, car, moi, je ne me sens pas
de force  vous faire des compliments.

--Qu'y a-t-il? bgaya le roi,  qui Gabrielle posait sa douce main devant
la bouche.

--Notre frre gnovfain n'est pas encore content dit Sully avec une lgre
nuance d'aigreur; nous avons cependant suivi ses conseils, ses ordres.
C'est un moine qui aujourd'hui a gouvern le royaume de France.
Aujourd'hui, Henri IV s'est presque appel Henri III.

--On avait quelque esprit sous Henri III, rpliqua frre Robert avec une
froide gravit, et lorsque le roi se laissait conseiller de bonnes choses
par les moines au moins trouvait-il des serviteurs qui excutait l'ordre
qu'ils avaient reu et l'excutaient avec intelligence.

--Qu'est-ce  dire? demanda le ministre avec motion, car l'allusion lui
semblait trop directe pour qu'il n'y rpondit pas.

--Je veux dire, rpondit le moine en attachant sur Rosny son regard ferme
et lumineux, que Sa Majest avait ordonn qu'on coutt mes avis et qu'on
excutt mes ordres; cependant on y a manqu.

--Oh! oh! messire gnovfain, vous tes amer. Voyez comme l'autorit est
enivrante, elle vous a mont tout de suite  la tte; qu'ai-je nglig,
s'il vous plat de ce que vous aviez prescrit? Vous avez voulu qu'on
pargnt ce misrable colier, ce petit Chtel, il est en bonnes mains au
Fort-l'vque. Vous avez voulu que le roi passt pour mort, on l'a cru
mort, qu'il sortit et se montrt, il est sorti, que faut-il de plus?

--Je voulais, rpliqua frre Robert, que la mine creuse par les ennemis du
roi se dcouvrit tout  fait et que ces ennemis fussent convaincus.

--Ne le sont-ils pas? N'est-il pas acquis que le tratre imposteur la
Rame, soi-disant Valois, a conspir contre l'tat?

--O est-il?

--On le cherche.

--O sont ses complices et instigateurs?

--Patience, messire gnovfain, messieurs du parlement feront leurs
enqutes, et on vous rpondra.

--Eh! monsieur, si vous eussiez fait ce que je disais au roi, l'enqute
serait finie. Si vous eussiez fait envahir l'htel de Mme de
Montpensier....

--Il tait vide.

--Oui, quand vous vous tes dcid  y envoyer vos gentilshommes gants et
confits en politesses. Ils ont frapp, n'est-ce pas, montr dents blanches
et patte de velours aux portiers. On leur a dit que madame n'tait pas
revenue de ses terres.

--Prcisment.

--Il fallait envoyer-l M. de Crillon avec cent gardes comme je lui en
connais quelques-uns. Il fallait emmener tout le quartier dans un rseau
d'pes et de mousquets; entrer par les fentres, enfoncer les portes, et
se jeter dans chaque cave par le soupirail; et alors, monsieur, vous
eussiez trouv la dame au fond de quelque alcve avec ses papiers, ses
grimoires et ses acolytes; vous lui eussiez demand ce qu'elle faisait-l,
cache, avec des jsuites. Au lieu de cela, tandis que vous grattiez  ses
portes comme on fait pour les reines, elle s'est sauve par des issues
secrtes; elle se moque de vous; elle vous dfie de la convaincre, et, tout
 l'heure, vous la verrez arriver de province avec des officiers poudreux,
un glaon  chaque poil de la moustache, car elle a des moustaches, la
noble dame, et quand vous l'accuserez, elle vous dira que vous la prenez
pour une autre. Voil ce qui ne ft pas arriv sous le roi Henri III,
monsieur; et j'en appelle au souvenir de M. de Crillon, qui a eu l'honneur
de servir ce prince.

--Harnibieu! murmura le chevalier, tout ce que vient de dire ce rvrend
frre est d'une vrit flamboyante. Nous avons fait une sottise, monsieur
de Rosny! et voil le roi qui ne peut pas parler, c'est vrai, mais qui rit
sous cape. Allons, allons, c'est une balourdise.

--Eh! monsieur, rpliqua Rosny, je n'accepte pas votre expression,
j'attendrai pour me condamner moi-mme.

--Vous n'attendrez pas longtemps, murmura le moine en rabattant son
capuchon jusque sur sa barbe. Et, en effet, il avait  peine achev ces
mots, que le capitaine de service accourut empress, pour annoncer au roi
que Mme la duchesse arrivait  Paris, et dsirait offrir ses compliments 
Sa Majest.

Rosny rougit, Crillon frappa dans ses mains, le moine ne bougea pas.

--Ah! mon cher Rosny! dit le roi bas au ministre, en lui montrant frre
Robert. C'est qu'il la connat bien, allez. Qu'on fasse entrer la duchesse!
Reste ici, Crillon.

Le moine s'inclina aussitt devant le roi et se retira par une porte
latrale. Gabrielle le suivit.

--Voil une impudente princesse, grommela Crillon, et je ne suis pas fch
de voir comment elle expliquera son Valois devant un Bourbon.

--Oh! elle l'expliquera, rpliqua Henri. Mais ce n'est pas moi qui
parlerai. J'ai la lvre heureusement fendue. Rosny, vous qui tes un
Dmosthnes, vous parlerez!

--Je vais prendre ma revanche, se dit Rosny en s'assurant de la flexibilit
de sa voix.

On annona Mme de Montpensier.

Frre Robert ne s'tait pas tromp. La dame tait couverte de cette
poussire fine que soulve la grande gele sur les routes. Les glaons
promis avaient d fondre au feu de ses yeux ardents. Quand elle traversa
rapidement la longue galerie, en essayant de donner l'quilibre  ses deux
jambes ingales, on vit les plus braves gentilshommes s'carter du
tourbillon de ses jupes tranantes comme d'une atmosphre charge de peste.
Mais elle, insensible  ce mpris ml de crainte, poursuivit sa route,
faisant baisser les yeux aux plus hardis. Le roi lui-mme fut embarrass de
sa contenance, quand les portires de son cabinet se furent refermes
derrire la duchesse.

--Eh quoi! sire, s'cria de loin la duchesse, c'tait donc vrai!... Votre
Majest a donc couru un grand danger!

Henri montra le taffetas noir qui fermait sa plaie.

--Ne parlez pas, ne parlez pas! se hta-t-elle de dire; oh! l'horrible
assassinat!

--Montrez le couteau, murmura tout bas la roi  ses serviteurs.

Sully s'en saisit, et s'approchant de la duchesse, le couteau de Chtel 
la main:

--Voici le couteau, dit-il.

--Comme il ressemble  celui de Jacques Clment! dit froidement Crillon,
dont le regard fier et provocateur parlait plus clairement encore que sa
voix.

La duchesse voulut aussi braver ce regard, mais ce fut en vain; elle
abaissa les yeux sur la calme et railleuse figure du roi.

--C'est moi, madame, dit alors Rosny, qui aurai l'honneur de vous
entretenir, au nom de Sa Majest  qui les mdecins ordonnent le silence,
et d'abord, si vous ne fussiez venue, j'allais vous mander de la part du
roi.

Henri fit un signe; on apporta un tabouret  la duchesse, que ces derniers
mots ne semblaient pas avoir effraye.

--J'en suis honore, monsieur, dit-elle, mais je vous demanderai d'abord
des dtails sur l'vnement.

--N'en savez-vous pas?

--En route... oui... j'ai recueilli quelques paroles  et l; mais des
bruits.

--Vous connaissez l'assassin, madame.

--Moi, monsieur?

--Sans doute, puisqu'il a t votre familier pendant six mois.

La duchesse contracta ses sourcils et ses lvres.

--Vous faites allusion, je pense, aux toffes que m'a vendues le petit
Chtel.

--Tous les jours?

--Mais, monsieur, on dirait que vous m'interrogez?

--Parfaitement, madame, et je pense que c'est aussi l'avis du roi.

La duchesse regarda Henri en plissant. Celui-ci faisant un effort:

--Il le faut, ma cousine, murmura-t-il, pour que vous nous aidiez  dnouer
chaque fil du complot.

--Ah! s'cria la duchesse, s'il en est ainsi, je suis prte  subir tous
les interrogatoires possibles. Nous en tions au petit Chtel?

--Qui ne vous quitta pas durant six mois, reprit Rosny.

--Mais que j'ai renvoy il y a un an.

--Pour le placer aux Jsuites?

--Je crois que oui. Ai-je mal fait?

--Peut-tre, madame, car on prtend que dj Chtel avoue beaucoup de
choses qui compromettent....

--Qui donc?

--Les jsuites, rpliqua Rosny tranquillement. Mais nous ferions mieux de
laisser un moment ce Chtel, qu'on saura bien faire parler assez pour nous
clairer, et de parler un peu du conspirateur son complice.

--Il a un complice?

--Ce prtendu Valois.

--La Rame, n'est-ce pas, monsieur?

--Vous savez dj?

--Oui, l'on m'a cont cette bizarrerie.

--Harnibieu! vous appelez cela une bizarrerie, madame la duchesse, s'cria
le chevalier; une bizarrerie qui fera brler l'un et rouer l'autre, sans
compter qu'il pourrait y avoir un certain nombre do dcapits.

--Monsieur de Crillon, dit schement la duchesse en soutenant cette fois le
regard de son loyal ennemi, je suis venue ici pour parler au roi. A dfaut
de Sa Majest, je parle  M. de Rosny, mais je ne vous parle pas et vous
prie de ne m'y pas contraindre.

--Oh! oh rpondit Crillon avec une ironie ddaigneuse, quand j'adressais la
parole  votre frre de Guise, il n'tait pas toujours aimable, mais il
savait tre toujours poli. Mais, par la mordieu! puisque vous n'en voulez
pas, moi je n'y tiens gure et ne recommencerai plus. Je me tais,
seulement, j'coute.

Henri appela le chevalier prs de lui d'un petit signe, et pour le calmer
s'appuya sur son paule.

--Le roi, dit vivement la duchesse, est fatigu de ce verbiage, sans doute,
et nos discussions....

--L'clairent! reprit Sully, en la retenant doucement sur son sige. Nous
disions, s'il vous plat, que vous avez ou parler du crime de cet
imposteur.

--On m'a tout cont. Oui, monsieur.

--La Rame aussi tait au nombre de vos serviteurs?

--Je le nierais vainement.

--C'est un malheur trange, madame, et l, rellement, je remarque une
bizarrerie: voil deux hommes accuss, l'un d'avoir assassin le roi... il
fut  vous six mois; l'autre, de vouloir dtrner Sa Majest, il tait des
vtres encore hier.

--N'est-ce pas, ma cousine, que c'est singulier? murmura le roi.

--C'est douloureux, sire.

--Vous devez en tre au supplice.

--J'en tomberai malade.

--Eh! eh! moi, j'en ai failli mourir, dit Henri, incapable de rsister au
plaisir de lancer une gasconnade.

--Sire!... silence! cria le chevalier du ton d'un huissier de la Tournelle.

--Eh bien! madame, reprit Sully, dans le procs qui va rsulter de ces
vnements, il sera impossible que vous ne figuriez pas.

--Monsieur!... interrompit la fire Lorraine.

--Comme tmoin, madame. Ainsi ne direz-vous pas d'avance  Sa Majest ce
que vous savez?

--Mais je suis prte.

--Et d'abord, ce prtendu Valois, qui l'a invent?

--Mais il s'est invent seul, je suppose. D'ailleurs, vos juges le lui
demanderont.

--Harnibieu! s'cria le chevalier, elle sait bien que... mais pardon, sire,
je me tais.

--M. de Crillon voulait dire, madame, que cet imposteur a chapp.

--Ah! dit-elle froidement, mais vous le rattraperez sans doute?

--On fera tout pour cela. Quel peut tre son plan? De se jeter dans les
provinces, o, trouvant plus d'ignorance, de besoins, de crdulit, il
exploitera quelques misrables et soulvera des sditions.

--Cela est possible; la province est mal confirme dans le devoir.

--Mais ne pensez-vous pas, madame, que son imposture doive tomber devant
l'examen de ses titres?

--Je pense que vous vous trompez sur ce point, dit la duchesse en regardant
tranquillement Henri et Crillon. L'examen de ses titres soulverait plus de
faveur que de rpulsion.

--Vous les connaissez? demanda vivement le roi malgr la douleur de sa
blessure.

Cette question renfermait tout le procs. La duchesse l'accepta bravement.
Avec de tels ennemis, elle ne pouvait faire longtemps la petite guerre.

--Sire, rpondit-elle, connue pendant longues annes pour une adversaire
des rois de France, je ressemble  ces aimants qui attirent, dit-on, et le
fer et l'orage, on oublie que j'ai eu le bonheur de me rconcilier avec
Votre Majest, on m'apporte tout ce qui est une plainte, un grief, une arme
contre vous.

--Et elle s'en sert vilainement, harnibieu! grommela Crillon dans sa
moustache.

--Il rsulte, continua la duchesse sans feindre de remarquer l'tonnement
o son audace jetait Sully et Henri lui-mme, que ce la Rame m'a
communiqu, l'autre jour, toutes ses ides de race, toutes ses prtentions
 la royaut. D'abord, je traitai cela de rverie.

--D'abord, dit le roi. Mais ensuite?

--Je commence par affirmer au roi que ce la Rame m'tait tranger, que je
m'intressais  cette figure  cause de sa ressemblance avec un prince que
j'ai connu, mais qu'en dehors de ce vague intrt, je traitais la Rame
comme tous mes serviteurs et officiers de troisime ordre. Cependant,
aussitt qu'il m'eut rvl sa condition, qu'il m'eut fait voir ses
titres....

--Il a des titres! s'cria Rosny.

--Sans doute, rpondit froidement la duchesse. Sans cela, comment le
croirait-on?

---C'est juste, murmura Henri.

--Oui, harnibieu! il a des titres, s'cria l'incorrigible chevalier. Il en
a; je les connais, moi! Il est voleur, assassin, et des plus fieffs.

--Silence! dit le roi  son tour. Laisse parler ma cousine, qui a vu les
preuves.

--Je dois avouer, sire, qu'elles branleront beaucoup d'esprits.

--Le vtre, peut-tre, madame la duchesse? demanda Rosny en contenant
Crillon qui trpignait.

--Je ne le nie pas absolument, sire; mais j'ai promis fidlit  Votre
Majest, et je ne m'en croirai dgage que....

--Que quand je serai mort, ma cousine.

--Elle s'est crue dgage ce matin, murmura Crillon.

--Oui, sire, dit l'audacieuse, je vous dois fidlit jusqu' la mort. C'est
ce qui fait que malgr les apparences, je n'ai pas mme cout les
prtentions de la Rame, et je dfie qu'il se dise autoris par un mot de
moi qui tais encore dans mes terres quand il a commenc son entreprise.

Crillon, Sully et Henri IV se regardrent en mmoire du frre Robert, qui
leur avait prdit l'effronterie de la duchesse.

--Il rsulte aussi de tout cela, dit Rosny, que les preuves dont dispose
cet imposteur sont brillantes et peuvent blouir, et que, sans l'immuable
fidlit de madame  son roi, elle et accueilli ce prtendant.

--Pourquoi non? si c'et t un Valois! et que le malheureux vnement de
cette matine nous et enlev Henri IV, qui n'a pas d'hritier.

--Oh!... s'cria Sully entran par la colre et par le sentiment du danger
que venaient de lui rvler ces paroles, le roi n'a pas d'hritiers
lgitimes, non! mais je jure Dieu qu'il en aura!

--C'est ce que je souhaite de tout mon coeur, rpondit la duchesse en se
levant. De cette faon, je ne serai plus souponne d'ambitionner une
couronne que Dieu n'a pas daign mettre dans ma famille; de cette faon, au
premier pril du roi, mes ennemis ne m'accuseront pas de collusion ou mme
de complicit, comme certains audacieux se permettent de le faire.

Crillon haussa ses puissantes paules pour secouer cette flche fminine.

--Et de cette faon, rpliqua-t-il, personne ne sera tent, par disette, de
greffer des Valois sur des la Rame. Oui, harnibieu! sire, ayez des
enfants! ayez-en de quoi faire reculer tous les Chtel qui se
prsenteraient.

--Cette fois, monsieur parle d'or, dit aigrement la duchesse. Je termine en
souhaitant  Sa Majest toute la prosprit qu'elle mrite.

La duchesse salua et se dirigea vers la porte du cabinet, puis, aprs une
nouvelle rvrence, traversa, aussi majestueusement qu' son arrive, la
galerie pleine de murmures et de regards sombres.

--Vous voil battu, Rosny! dit le roi puis de fatigue, en se renversant
sur son fauteuil. Cette sclrate nous cache encore quelque trame.

--Oui, il y a pril, murmura le ministre; mais je me charge de l'intrieur.

--Et moi de l'extrieur, s'cria le chevalier; je monte  cheval pour
suivre la bande de ce coquin de Valois, dont la duchesse paye certainement
les relais. Je cours donc et le ramne ici perdu ou pendu.

--Allez, mes bons amis, allez, dit le roi tout ple. Moi, je suis las, je
suis triste de toutes ces horreurs. Qu'on prie madame la marquise de
vouloir bien venir me rjouir un peu les yeux par sa bonne prsence. Et
puis je dormirai, et demain, j'espre me retrouver un homme.

En effet, dix minutes aprs, Sully parcourait la ville avec ses gens, et
Crillon courait la campagne avec ses gardes.

Le roi s'endormit doucement, aprs avoir vu son petit Csar, et reu les
tendres soins de Gabrielle.

Celle-ci quitta la chambre royale, et, secouant sa tte alourdie par tant
d'vnements:

--Tout va mieux, murmura-t-elle: les ministres pensent  la tranquillit
des peuples, Crillon au chtiment des coupables, il est temps que je songe,
moi, au pauvre innocent que tout le monde oublie en cette bagarre.

Elle prit sur sa table l'ordre sign le matin par le roi pour la mise en
libert d'Esprance, et qui, depuis le matin, tait rest l, oubli.

--Il souffre par moi, murmura-t-elle, c'est par moi qu'il sera guri.




XXII

LE PRISONNIER DU ROI


Le Petit-Chtelet, o le roi avait envoy son prisonnier, tait situ au
bout du Petit-Pont, dans la Cit, un peu plus loin que l'endroit o depuis
nous avons vu l'Htel Dieu.

Sa tour massive fermait le Petit-Pont, et sous la vote qui traversait
cette tour s'ouvrait un passage qui servait de porte  la ville.

Le Petit-Chtelet, sombre difice, tout empreint de cette lpre hideuse qui
est comme la pleur des monuments, n'avait cependant point la triste
rputation de son an le Grand-Chtelet. Les prisons de ce dernier
taient, disait-on, tellement affreuses que l'imagination des plus hardis
coquins reculait devant une captivit dans ces tombes. On y parlait d'un
certain cachot nomm la Chausse d'Hypocras, o la victime tait descendue
par une poulie, comme un seau dans le puits. Et l, les pieds dans une eau
glace, le corps bris par la forme conique de ce rceptacle o l'on ne
pouvait se tenir ni couch ni debout, le prisonnier expirait fatalement
dans la premire quinzaine.

Au Petit-Chtelet, les prisons, quoique plus humaines, devaient toutefois
offrir de bien tristes sjours,  en juger par la partie de l'difice
consacre  la libert. En effet, les appartements habits par le
gouverneur ne recevaient d'air et de jour que par d'troites fentres
avarement perces dans les massifs de pierre. Et chacun, disent les
historiens de ce temps, dtournait la tte avec effroi en passant devant
l'antique forteresse.

C'tait l que les gens du roi avaient conduit Esprance. Le gouverneur,
aprs avoir lu l'ordre royal et considr attentivement la figure sereine
et charmante du prisonnier, qui marquait plus d'tonnement que de crainte,
plus de curiosit que de colre, se contenta de lui dsigner une chambre de
la prison ordinaire; et tandis que les archers sortaient avec un gelier
pour excuter cet ordre, Esprance demanda au gouverneur, avec sa politesse
persuasive, s'il voudrait lui faire la grce de rpondre  quelques
questions, notamment  celles-ci:

--O suis-je, et pourquoi y suis-je?

Le gouverneur, qui tait un petit vieillard affable, gentilhomme huguenot,
rpondit tranquillement:

--Vous tes au Petit-Chtelet, prison d'tat; quant  la cause de votre
arrestation, vous la devez savoir mieux que personne.

--Monsieur, je l'ignore absolument.

--Alors le roi la sait, cela suffit.

Et le gouverneur, aprs avoir crit le nom du prisonnier sur son registre,
lui tourna poliment les talons.

Esprance, abasourdi malgr sa fermet habituelle, ne trouva plus rien 
demander ou  objecter. Son gelier vint le prendre et le conduisit dans
une sorte de chambre carre, noire, sale, et meuble de quelques dbris
honteux, chapps  la fureur des Bourguignons, lorsqu'en 1418 ils
gorgrent les prisonniers du Petit-Chtelet.

Le gelier tenait  la main une lampe dont la fumeuse clart avait seule
permis  Esprance de distinguer ces affreux dtails. Mais quand il eut
emport avec lui cette pauvre lumire, le jeune homme se trouva plong dans
la plus horrible obscurit. Il frappa aussitt  la porte pour rappeler le
gelier qui s'loignait. Celui-ci revint.

--Pardon, mon ami, dit Esprance, vous oubliez de me laisser la lampe.

--Si c'est pour cela que vous me rappelez, mon jeune seigneur, rpliqua le
gelier, c'tait bien inutile. On n'a pas de lampe en prison; une lampe
c'est du feu.

--Excusez-moi; c'est que je voulais crire, et pour cela il faut voir
clair.

--crire! Est-ce qu'on crit ici?

--Eh bien! mon ami, rpliqua tranquillement Esprance, s'il est dfendu
d'crire, je n'crirai pas. Mais il ne vous est pas dfendu  vous de me
rendre service, un service bien simple et qui sera bien pay.

--Cela dpend, monsieur. De quoi s'agit-il?

--D'aller trouver M. de Crillon.

--Le brave Crillon? s'cria le gelier.

--Lui-mme.

--Vous le connaissez?

--C'est mon ami. Dites-lui seulement que je suis au Petit-Chtelet. Vous
vous rappellerez bien mon nom: Esprance.

--Un beau nom de prisonnier, dit le gelier avec un sourire railleur.

--N'est-ce pas? rpondit Esprance, sans tmoigner ni chagrin ni amertume.
Eh bien, ferez-vous ce que je vous demande?

--Je verrai, dit le gelier, qui sortit pensif, car tant de patience, de
douceur et de beaut l'avaient frapp d'un respect involontaire.

Cet homme n'alla pas trouver Crillon, mais il conta au gouverneur sa
conversation avec le prisonnier, et le gouverneur, en qui dj la figure du
prisonnier avait veill quelque sympathie, arriva quelques heures aprs
dans la chambre d'Esprance.

--Vous vous dites ami de M. de Crillon? dit-il.

--Oui, monsieur.

--Mais alors vous tes un grand coupable, car M. de Crillon vous abandonne,
puisque vous voil en prison, et ce n'est pas un homme  laisser ses amis
dans l'embarras. Je le connais, moi, qui ai fait la guerre avec lui pendant
dix ans.

Esprance raconta ce qu'il savait, ce qu'il faisait, qui il tait, il mit
dans son rcit la sincrit, la puret de son me tout entire. Il
s'tonnait d'une arrestation sans motif et l'attribuait  un malentendu qui
ne pouvait manquer de s'claircir aux premires explications.

--En attendant, ajouta-t-il, je vous supplie, monsieur, de ne pas me
laisser ici dans ce taudis noirci nausabond. Je quitte le grand air, le
soleil, et si j'tais une femme, je vous dirais que j'ai peur ici.
D'ailleurs, le logement que vous me donnerez je ne l'occuperai pas
longtemps, et sitt que M. de Crillon sera prvenu....

--Mais, jeune homme, il ne le sera pas. Tout prisonnier d'tat entre ici
inconnu. Je n'ai pas le droit de rvler sa prsence  qui que ce soit; car
ce peut tre un secret entre le roi et ce prisonnier, un secret que le roi
me fait l'honneur de me confier et que je n'ai pas le droit de trahir. Ici,
je n'ai affaire qu'au roi, puisqu'il a sign l'ordre de votre arrestation.

Esprance baissa la tte. Il lui sembla que la porte un instant ouverte, et
par laquelle il revoyait le jour et la libert, se refermait plus
lourdement que jamais.

--Comme il vous plaira, monsieur, murmura-t-il. Je ne veux point vous
causer de gne ou heurter vos scrupules. Je souffrirai, et ne dirai plus
rien.

Le vieux gentilhomme se connaissait en prisonniers, il savait distinguer la
rsignation d'avec l'hypocrisie, la patience d'avec la lchet.

--Voil un aimable caractre, pensa-t-il. C'est peut-tre un enfant gt
que le roi veut redresser par quelques jours d'abstinence. Ne forons point
la dose. Il a dj pris son parti le pauvre garon; il s'est install sur
le grabat.

Il frappa du poing sur la porte, le gelier reparut.

--Conduis monsieur au comble, dit-il.

Esprance se leva, et devinant qu'une faveur venait de lui tre accorde,
remercia le gouverneur avec effusion. Il serra la main du vieillard qui lui
dit en se dgageant doucement:

--La chambre du comble est bonne. J'y mettais mon fils en pnitence. C'est
une prison paternelle.

--Vous avez un fils, monsieur?

--J'en avais un... qui serait de votre ge.

--Vous l'avez perdu?

-- dix-huit ans, d'un coup de mousquet... aprs la bataille d'Aumale. M.
de Crillon le connaissait bien, car il l'avait pris dans ses gardes. Mon
pauvre Urbain!...

--Urbain, s'cria Esprance, Urbain du Jardin peut-tre?

--Vous l'avez connu?

--Oh! le page huguenot assassin par la Rame, pensa le jeune homme.

--Monsieur, murmura-t-il, M. de Crillon m'en a parl quelquefois.

Le vieillard, mu, se hta de rpondre:

--C'est le brave Crillon qui a relev Urbain expirant et a reu son dernier
soupir. Qu'il ne soit pas dit que le nom de Crillon a t devant moi
invoqu en vain. Allez, monsieur, allez avec le guichetier.

Et il redescendit sans ajouter une parole laissant Esprance plong dans sa
surprise douloureuse. Quoi! lui, victime chappe au couteau dirig par
Henriette, il allait remplacer dans sa chambre la victime tombe sous le
plomb du mme assassin.

Cette prison du comble, effrayante pour un enfant rebelle, sembla un
paradis  Esprance, aprs l'enfer qu'il venait d'habiter. La vote en
tait basse, le carreau glac, mais l'air y circulait librement, largement,
le soleil couchant l'emplissait de ses rayons rouges, et par deux fentres
semblables  des yeux de pierre, le prisonnier, en se haussant, voyait 
travers les barreaux ce magnifique panorama de la ville antique, et ses
collines, que la brume du soir commenait  baigner, et, sur la droite,
Notre-Dame qui dominait, et la Seine, charriant ses glaons sous les
arches.

Esprance poussa un cri de joie. Son palais, trouv la veille, lui avait
fait moins de plaisir.

Ce fut bien autre chose encore, lorsque le guichetier, dsormais aussi
empress  plaire qu'il l'avait t peu d'abord, leva les barres d'une
porte massive qui donnait sur un petit balcon entirement ferm de barreaux
comme une cage. De l la vue tait admirable et facile, pour peu que le
prisonnier s'asst sur le banc form par la saillie circulaire. Le
treillage de ce balcon tait dispos de faon que nul du dehors ne pt voir
a l'intrieur; mais l'habitant du donjon, suspendu au-dessus du vide,
voyait et respirait sans danger et sans gne.

Esprance fouilla dans sa poche et donna au guichetier la moiti des
pistoles qu'elle renfermait.

Cet homme prpara le lit, alluma le feu dans la chemine, dposa sur une
table assez propre un souper raisonnable, et se retira en fermant les
verrous dont Esprance charm ne remarqua pas mme le grincement lugubre.

La nuit tait venue. Un silence glac montait de la ville au faite du
Chtelet. Le jeune homme, aprs avoir rempli ses poumons d'air pur, ferma
la porte du balcon et vint s'asseoir devant le feu, dans un fauteuil o le
pauvre Urbain avait sans doute pass plus d'une nuit de pnitence.

Et l, malgr l'odeur du souper qui fumait dans un grand plat de terre,
malgr la bonne apparence d'une bouteille aux flancs larges, au long col,
malgr la douce influence du feu qui ptillait joyeusement et ronflait dans
l'tre sonore, Esprance perdit peu  peu son humeur sereine, et sa gaiet,
retrouve un instant, s'envola par bouffes avec les tourbillons gris de la
fume qui escaladait le ciel.

Il pensait, le pauvre enfant,  cette punition si prompte que lui envoyait
Dieu aprs un bonheur exagr. La compensation ne s'tait pas fait
attendre. On n'atteint pas impunment le sommet des prosprits humaines, 
plus forte raison, quand on le dpasse, doit-on s'attendre  recevoir tous
les clats de la foudre.

Esprance, cherchant  creuser les causes de sa disgrce, ne trouvait
obstinment que ceci: Une imposture lui avait donn la jouissance du palais
de la Cerisaie, cette imposture, qui cachait peut-tre un crime, avait t
dcouverte. Le roi, instruit de tout et honteux d'avoir t un moment
protg par ce faux propritaire, s'en vengeait en rduisant le fanfaron 
l'tat d'un simple voleur.

Quant au silence de Crillon, comment l'interprter, sinon par le mme
motif? Crillon aussi avait pu se considrer comme le jouet d'une
supercherie destine  usurper sa protection, et convaincu par le roi, il
se taisait. Quant  Pontis... hlas! le noble Esprance accusa Pontis
d'ingratitude ou de faiblesse!

Mais ce qui domina toutes ses douleurs, ce qui rsista aux luttes que
soutenait le jeune homme contre sa mauvaise fortune, ce fut l'ide qu'il
allait tre raill, mpris partout, et que le bruit de son croulement
parviendrait aux oreilles d'Henriette et de Gabrielle. Henriette rirait et
se rjouirait. C'tait une vengeance. Gabrielle se dirait que l'aventurier
Esprance ne valait plus un souvenir. Alors, du haut de sa grandeur, de sa
beaut bienheureuse, elle laisserait tomber la sentence infamante qui, 
jamais, exclurait Esprance de son esprit et de son coeur. Cette figure du
bless de Bezons, auquel pendant trois jours elle s'intressa, auquel,
navement tendre, elle demanda et offrit une ternelle amiti, cette figure
s'effacerait souille, et Gabrielle chercherait autour d'elle d'autres
amis, dans cette foule de beaux gentilshommes moins dlicats qu'il ne
l'avait t  mnager les amours et l'amour-propre du roi.

Cette ide arracha non pas des larmes mais du sang aux yeux gonfls du
pauvre jeune homme, car il s'avoua, en prsence de cet affreux malheur, que
depuis une anne son coeur n'avait pas battu sans qu'un seul battement
n'et rpt comme cho une syllabe du nom de Gabrielle. Cette immense
douleur, cette soif de mouvement et de sanglots, c'tait la maladie
d'amour: le besoin d'appeler une mre  jamais perdue, c'tait le tourment
de l'me en peine; et cette folle joie de revoir Paris aprs une absence
volontaire, c'tait l'espoir mal dissimul de retrouver la femme qu'il
avait fuie par-del les mers.

Un moment, il s'tait dit en se mirant dans l'or et le marbre de son
palais, que Dieu semblait compatir  ses chagrins d'amour; que Gabrielle,
dans sa cour du Louvre, dont les rayons blouissaient, ne serait pas plus
brillante ni plus recherche que lui; qu'elle entendrait parler de sa
richesse, du got de sa maison, du bien qu'il ferait aux pauvres, et que le
concert des louanges et des bndictions arrivant aux oreilles de cette
femme adore, conserverait  son me le doux et potique souvenir qu'elle
avait d garder de son ami d'un jour.

Il s'tait berc de ces rves charmants, s'excusant de son orgueil sur la
complaisance de Dieu, qui les lui avait envoys, et voil que d'un revers
terrible de sa main, Dieu renversait l'difice et l'architecte, et tout
cela s'en allait, poussire et fume, rejoindre dans l'ternit passe tous
les rves d'ambition qu'a fait natre et qu'a dtruits l'amour.

Plus de palais, plus de louanges, plus de richesse, plus de bruits
caressants pour l'oreille de Gabrielle. Rien que le silence de la honte ou
le bruit d'un croulement scandaleux, que couvrent d'ordinaire les clats
de rire de la foule.

Telles taient les penses d'Esprance. Cependant les heures marchaient. La
braise sifflait avec de petits murmures et se couvrait de flocons blancs,
prcurseurs d'une extinction prochaine. Dj la lampe exhalait ses
dernires lueurs; bientt l'obscurit, le froid, allaient envahir la
chambre.

Esprance demanda pardon  Dieu de sa vanit, se recommanda pieusement  sa
misricorde, et s'tendit sur le lit en songeant au pauvre Urbain du
Jardin, dont l'ombre mlancolique venait peut-tre chaque nuit visiter cet
asile heureux de ses premires annes. Le sommeil succda  ces agitations,
et le seigneur de la Cerisaie oublia sous la vote de pierre le velours,
l'bne et les franges d'or de son lit de prince.

Le lendemain fut un jour malheureux. Esprance aprs avoir reu son
djeuner et sa provision de bois vit disparatre le guichetier qui ne
reparut pas, mme  l'heure du dner. Il vit comme un mouvement trange
dans les rues loignes, car il ne pouvait voir que loin, tout ce qui
avoisinait le Chtelet lui tant cach par la convexit de la tour. Il
remarqua des gens qui levaient les bras au ciel, d'autres qui semblaient
s'essuyer les yeux; il entendit un bruit d'armes dans la forteresse;
d'autres bruits galement belliqueux autour des portes. Bon nombre de
cavaliers,  la tte desquels il crut reconnatre vaguement M. de Rosny,
traversrent le quai  l'extrmit du Petit-Pont, et se perdirent dans la
Cit. Que signifiaient ces bruits, ces promenades militaires? Que
signifiait surtout l'oubli dans lequel on le laissait, sans feu, sans
vivres, sans nouvelles, sans amis, mme irrits? M. de Crillon, Pontis, que
ne lui faisaient-ils traduire au moins leur mcontentement?

La journe parut bien longue au pauvre prisonnier; tous ses fantmes noirs
que le jour avait dissips revinrent lorsqu'il sentit que dans une ou deux
heures la nuit allait revenir. Cette vie serait-elle donc sa vie? Dormir,
souffrir, c'tait donc dsormais pour lui le chemin et le but! Peu s'en
fallut qu'il ne tombt dans le dsespoir quand il vit le soleil, tournant
derrire le Louvre, abaisser ses rayons de pourpre sur les chemines des
maisons et venir caresser de son adieu quotidien les treillis de fer et le
balcon de sa chambre.

--Quoi! s'cria-t-il, personne ne m'aimait donc en ce monde? Quoi! des
pierres entasses suffisent  sparer un homme de tous ceux qui l'ont
connu, et pas un coeur n'aura eu la force de lancer un soupir qui
franchisse ces murailles et parvienne jusqu' mon coeur! Je fais bien
voler, moi, mes voeux et mes prires par del l'horizon; ne se
trouvera-t-il personne qui me le rende?

En disant ces mots, il s'assit dcourag sur le banc, derrire le treillage
du balcon, et appuya dans ses mains, en la serrant bien fort pour qu'elle
n'clatt point en sanglots, sa tte lourde de douleurs qu'il n'avait pas
mrites.

Cependant, les verrous avaient grinc, la porte s'tait ouverte, le
guichetier avait travers toute la chambre pour venir frapper sur l'paule
du prisonnier.

Ce contact de la grosse main qui voulait tre caressante rveilla
Esprance.

--Ah! s'cria-t-il, vous voil enfin.

--Un peu tard, n'est-ce pas, monsieur? mais j'avais bien d'autres soucis,
allez!

--C'est peu poli, dit Esprance en souriant.

--Vous ne savez donc pas, vous, qu'on a failli tuer le roi?

--Mon Dieu! s'cria le jeune homme avec consternation, est-ce possible!

--Un roi si bon!

--Oh! oui, dit le gnreux Esprance, la perle des rois!

--Et vous comprenez qu'en apprenant cela, je n'avais pas le coeur  nourrir
les prisonniers, ajouta navement le guichetier.

--Pas plus que les prisonniers n'auraient eu de coeur  manger. Mais, le
roi, comment va-t-il?

--Trve de dtails... on monte, et vous en saurez assez long tout 
l'heure.

--On monte?... ici?... quelqu'un vient me voir?

--Le gouverneur.

--Ah! dit Esprance dsappoint, le gouverneur.

--Oui, il accompagne naturellement les visites qui arrivent.

--Il m'en arrive donc, des visites?

--Pardieu! sans cela notre seigneur se drangerait-il? Le donjon est trop
lev pour ses vieilles jambes.

--Oh! mon ami, laissez-moi aller au-devant de ceux qui viennent.

--Inutile, dit le gelier, ils sont arrivs.

Esprance dvorait des yeux l'entre de sa prison. Il y vit apparatre le
gouverneur, et puis derrire le vieillard, une femme dont la mante de
velours cachait la tte, dont un masque couvrait le visage. Cette femme, 
l'aspect du triste rduit, fit un geste d'effroi et de compassion. Elle
s'arrta comme si ses petits pieds eussent refus de la porter plus loin.

Le gouverneur s'avana, le visage riant, vers Esprance, qu'il amena par la
main en face de la dame inconnue. Celui-ci se laissait guider, le coeur
doucement mu de reconnaissance et de curiosit. Lorsqu'il fut  deux pas
de la visiteuse, le vieillard salua, et partt laissant le cachot ouvert,
tandis que le guichetier, sur un signe de l'inconnue, s'asseyait au seuil
de la porte.

--Vous tes libre, monsieur Esprance, dit la dame d'une voix tremblante
qui fit courir un frisson dans les veines du prisonnier.

Il s'avana, les bras tendus; elle ta son masque dont la pression, sans
doute, avait rougi lgrement son visage d'ange.

--Gabrielle!... s'cria Esprance en joignant les mains... Oh! pardon,
madame!

Et il recula perdu devant son rve, qui surgissait vivant et embaum du
sol de l'obscur cachot.




XXIII

UN DES MILLE COUPLETS DE LA CHANSON DU COEUR


Esprance et Gabrielle se regardrent un moment en silence, cdant, l'un et
l'autre  l'irrsistible attrait d'une beaut que ni l'un ni l'autre
n'avait jamais trouve aussi complte ailleurs.

Le jeune homme revoyait Gabrielle femme accomplie aprs l'avoir laisse
jeune fille parfaite. Rien de plus suavement pur que les lignes de son
visage, dont la pense et les soucis avaient, s'il et t possible,
ennobli l'expression. Quant au corps, type autrefois irrprochable de grce
et de finesse virginales, il avait gagn en se dveloppant, ce charme
voluptueux qui change en frnsie chez l'amant les mlancolies de l'amour.
Esprance en voyant ces cheveux dors aux riches tresses de soie, cette
peau d'un blanc frais et moelleux sous laquelle courait l'existence en
longs rameaux d'azur, l'oeil bleu dont la langueur fascinait, les lvres
rouges comme un fruit, le sein palpitant qui repoussait la dentelle,
Esprance recula, nous l'avons dit, et appuya ses deux mains sur sa
poitrine o s'allumait le triple amour de l'imagination, de l'me et des
sens.

Elle aussi, avait admir dans le prisonnier cette douce noblesse des
traits, leur loquente pleur, l'expression de tristesse amre qui avait
pliss un instant les coins dlicats de sa bouche. La vigueur lgante de
cette mle jeunesse lui rappelait les images des dieux anciens, dont le
seul aspect rvlait la cleste origine.

Esprance ayant rejet en arrire les cheveux magnifiques qui ombrageaient
son front, ce mouvement gracieux et fier remua le coeur de Gabrielle comme
tremblait l'Olympe dans Virgile au simple geste de Jupiter.

Le jeune homme rompit le silence.

--Vous ici, madame, murmura-t-il, dans une prison!

--C'tait mon devoir, dit-elle vivement. Si je me fusse contente de vous
envoyer dlivrer, si je ne vous eusse donn moi-mme des explications,
peut-tre la faute que j'ai commise se ft-elle  bon droit appele d'un
autre nom.... Or, vous avez dj assez de sujets de m'en vouloir.

--Moi, madame?

--Je suis donc venue: la faute subsiste, mais j'espre que vous voudrez
bien me la pardonner.

--J'ignore absolument, madame, dit Esprance, de quelle faute vous voulez
parler.

--Mettez-y de la discrtion, monsieur, je mrite cette rserve, mais
n'exagrez pas, je vous prie, car sans mchancet vous blesseriez un coeur,
ami malgr tout ce que vous pouvez croire.

--Je ne crois rien, je vous jure.

--Oh! vos yeux parlent un langage contraire. Je sais combien ces yeux
disent franchement votre pense.... Vous m'en voulez. Je vous assure
cependant qu'en rpondant au roi, j'ignorais que vous fussiez tabli dans
cette maison de la rue de la Cerisaie; j'ignorais plus: j'ignorais mme
votre retour  Paris, et,  propos de ce retour, je pourrais parler aussi
de votre dpart, dpart trange, brusque, mystrieux; mais ce sont des
affaires qui ne regardent que vous, monsieur, ainsi, je n'insisterai pas.

--Mon Dieu! madame, s'cria Esprance, je proteste devant vous que je ne
comprends pas un mot  ce que vous me faites l'honneur de me dire. Vous
daignez vous accuser de torts que je n'eusse jamais song  vous reprocher.
Ces torts, je vous demanderai mme de vouloir bien me les expliquer, si
toutefois ils existent.

--Mais, dit Gabrielle embarrasse, car elle croyait encore cette ignorance
affecte, je veux parler de votre arrestation.

--Elle n'est pas votre fait, je suppose, le roi aura eu des motifs que je
ne connais pas, mais qui doivent vous tre absolument trangers.

Gabrielle raconta au jeune homme le malentendu qui avait irrit le roi et
l'avait pouss  la vengeance. Elle s'accusa de n'avoir pas clairci ce
quiproquo, source de la dsagrable aventure d'Esprance.

--Mais, ajouta-t-elle,  partir du moment o votre nom a t prononc, o
j'ai su que vous tiez celui  qui le roi avait parl, celui que la colre
royale avait injustement frapp, oh!  partir de ce moment je n'ai plus
rien  me reprocher, pas mme un retard. En effet, je fusse venue plus tt
sans l'horrible vnement qui a failli enlever le roi  son tat.

--J'ignore mme cet vnement, dit Esprance, un prisonnier ignore tout.

Gabrielle fit le rcit de l'assassinat et des troubles qui l'avaient suivi.
Elle glissa sur le prtendant, sur le faux Valois, tout au plus quelques
mots. Ce n'tait l que de la politique, et Gabrielle semblait chercher un
sujet de conversation.

--Eh bien! dit Esprance en remuant tristement sa tte, voil comment, soit
qu'on habite une prison, soit qu'on parcoure des pays lointains, on vit, le
temps passe et change tout sans que nous le sachions, fortunes, existences,
affections.

Il touffa un soupir, et prenant un visage indiffrent:

--Enfin, madame, continua-t-il, bnissons le ciel, le roi est sauf, et vous
tes plus heureuse et plus belle que jamais.

Elle ne rpondit pas. Elle avait pench sa tte charmante. D'un bras elle
s'appuyait au dossier de la grande chaise; l'autre retombait languissant.

--Vous venez de prononcer, reprit-elle, des paroles que j'ai trouves
amres.

--Moi, madame!

--Oui, le sens ne m'en a pas chapp. Vous venez de dire que, dans
l'absence, les coeurs sur lesquels on comptait sont changs.

--L'ai-je dit?

--Je l'ai entendu. Ce n'est pas  moi, je suppose, que ce reproche
s'adresse?

--Oh! madame... et pourquoi aurais-je la tmrit de vous adresser mme
l'ombre d'un reproche? De quel droit? dans quel but? Un reproche!... Mais
j'tais pour vous tout respect, et depuis que je sais votre bont pour moi,
je suis toute reconnaissance.

--Monsieur, dit-elle avec une anglique douceur, le temps me manque pour
subtiliser avec vous sur ce texte; je suis d'ailleurs trop ennemie des
circonlocutions en usage  la cour. Tenez, regardez le soleil qui se couche
et qui jette sur nous ses dernires clarts; il m'avertit que j'ai un
moment au plus  passer ici, et qu'aprs ce moment je ne retrouverai
peut-tre jamais l'occasion de vous convaincre.

--De quoi? madame.

--De mon regret de vous avoir caus tant d'ennuis.

--Ils sont oublis! s'cria Esprance; votre dmarche et combl les voeux
d'un prince, d'un empereur. Moi, pauvre tranger obscur, vous m'en voyez
bloui de joie et d'orgueil.

Il mit peut-tre  ces mots une vhmence dont elle s'tonna, car aussitt,
se repliant avec la rserve habituelle des femmes qui se sont laiss
entraner par le coeur, elle reprit:

--Je devais  M. de Crillon de vous voir et de vous faire mes excuses. Il
m'a reproch mon tourderie. Il a couru, ce matin, pour vous chercher, sans
rencontrer le gouverneur, et, en ce moment, forc par le service de vous
ngliger encore, il me saura gr de ne pas avoir oubli toute l'amiti
qu'il vous porte. Allons, monsieur, vous tes libre. Tout le grand air de
cette ville vous appartient. Retournez  votre petit palais; soyez
heureux.... Eh bien! vous hsitez? Ressembleriez-vous dj  ces
prisonniers dont j'ai ou parler, qui regrettaient leur cachot et
refusaient la libert?

Ce ton d'enjouement affect fit froncer le sourcil  Esprance. Il
s'assombrit.

--Voil, dit-il, madame, que vous vous repentez d'avoir t trop bonne et
trop familire avec moi. Vous vous excusez de la grce que vous m'avez
faite. Cependant, je ne voulais pas en abuser. Je vous coutais, je me
payais par chaque syllabe tombe de vos lvres des heures tristes que j'ai
passes ici. Mais puisque vous l'ordonnez, je suis prt  sortir.

Elle reprit sa douce humeur  mesure qu'Esprance perdait la sienne.
Rveuse, souriante, le visage illumin par les feux roses du soleil
mourant, elle fit quelques pas vers la fentre, en franchit le petit seuil,
et trouvant le banc de pierre qui, l'instant d'avant, servait de sige 
Esprance, elle s'y plaa les mains pendues au treillis de fer, la tte
adosse  la muraille. Puis son visage changea graduellement d'expression.
Il plit, les prunelles s'teignirent.

Alors le jeune homme qui la suivait comme si elle et t l'me et lui le
corps, s'arrta prs d'elle et s'agenouilla sur le seuil en la regardant,
les mains jointes.

--Vous vous dites, n'est-ce pas, madame, que l'on peut tre bien heureux en
prison?

--Oui, c'est prcisment cela que je pensais, rpondit-elle.

--Et cette ide vous est venue....

--En regardant ma prison  moi....

Elle lui montra le Louvre profilant sur l'eau glace sa colonnade noire,
abandonne par le soleil.

--Vous allez sortir de celle-ci, murmura-t-elle, et moi je vais rentrer
dans celle-l!

Il poussa un soupir douloureux, et dit:

--On n'est pas reine sans tre un peu esclave.

--Je ne suis pas reine, s'cria-t-elle amrement, mais esclave, oh! oui, je
le suis bien!

--Par votre volont, ajouta-t-il le coeur palpitant.

--C'est vrai.

--Vous ne vous repentez pas, j'espre?

--Non, dit-elle si bas et d'une voix si brve que les lvres seules
parlaient.

Mais se remettant avec effort:

--Vous avez une dlicieuse habitation, monsieur Esprance, reprit
Gabrielle.

--On vous l'a dit, madame!

--Je l'ai vue.

--Vous?

--Sans doute, ne vous ai-je pas expliqu tout  l'heure que pour mieux
surprendre le roi, j'tais entre chez vous.

--Je n'avais pas bien compris.

--Je vous ai dit que j'avais surpris le roi dans votre maison.

--C'est--dire sortant de chez moi.

--C'est--dire sortant par votre maison, tandis qu'il tait entr par la
rue Lesdiguires.

--Je ne sais d'o Sa Majest venait.

--Pas de dlicatesse. Il l'a avou lui-mme. Il venait de voir chez Zamet
une femme.

--Ah! madame, si vous laissez pntrer dans votre coeur ce serpent qu'on
nomme la jalousie!

--Je ne suis pas jalouse! s'cria-t-elle.

--Alors, pourquoi vouliez-vous surprendre le roi?

--Vous avez raison, dit-elle froidement.

Et son regard vacillant chercha l'Arsenal comme pour dcouvrir derrire les
arbres de la Cerisaie.

--Je cherche votre maison, interrompit-elle, la voit-on d'ici?

--Non, madame.

--Vous allez tre bien heureux, l, n'est-ce pas? C'est riche, c'est
charmant.

--On le dit.

--Le jardin est-il beau?

--Trs beau.

--Vaut-il celui des Gnovfains? Vous savez...  Bezons?

Esprance tressaillit.

--Avec ses lis qui semblent de grands cierges la nuit, avec ses roses et
ses jasmins qui embaument au soleil, et ces oeillets enivrants qui
retombaient dans les bordures de thym, o vers midi bourdonnaient tant
d'abeilles. Vous rappelez-vous ce beau jardin?

--Oui, madame, dit Esprance, frissonnant.

--J'oubliais les grands orangers, dans l'alle, prs du couvent; je ne me
promenais pas de ce ct-l sans tre inonde de leurs fleurs. Un soir, en
revenant  ma chambre, j'en trouvai qui taient tombes dans mes cheveux et
dans ma gorgerette. Ce fut le soir o vous me rendtes service. Vous tiez
bien souffrant, alors; je vous trouvai fort bon pour moi et trs-dlicat.

Esprance se renversa derrire l'angle de la porte. Il tait devenu si
ple, qu'il le sentait et ne voulait pas laisser voir sa pleur.

--On tait heureux dans ce temps-l, dit Gabrielle.

--Ne l'tes-vous plus? murmura-t-il. Vous avez, dit-on, un fils beau comme
vous?

--Un petit ange! dit-elle en rougissant.

--C'est plus qu'il n'en faut pour tre heureuse.

--Voil trois fois que vous me rptez le mme mot, dit Gabrielle en se
retournant vers Esprance, et vous savez pourtant que vous me faites mal.

--Moi?

--Me croyez-vous heureuse? est-ce possible? Appuyez la main sur votre
coeur, et rpondez.

--Oh! madame, je ne sais pas, moi.

--Puisque vous ne savez pas, ne dites pas que je suis heureuse. Si je vous
ai parl de votre bonheur  vous, c'est que j'ai la certitude qu'il n'est
troubl par aucun nuage, c'est que je sais....

--Que savez-vous, vous-mme, je vous prie?

--Que vous avez voyag gaiement, insoucieusement, au point d'oublier tous
ceux qui s'inquitaient de vous  Paris. M. de Crillon l'a dit souvent en
ma prsence. Et au retour, vous avez trouv toute prte la maison que vous
vous tiez btie. Riche, jeune, libre, que manquait-il? La libert, je vous
la rends. Et si dsormais je passe encore devant votre porte, je me dirai
avec certitude: L demeure un homme heureux.

--Vous venez de parler comme je parlais tout  l'heure, dit Esprance, et
vos calculs vont tre bien drangs, madame, car si vous passez encore
devant ma maison, ce n'est pas cela que vous direz.

--Pourquoi?

--Parce que, d'abord, je n'y demeurerai pas.

--Qu'est-ce  dire?

--J'y coucherai ce soir pour la dernire fois, ajouta Esprance.

--Je ne vous comprends pas, monsieur. Quel logis plus charmant
trouverez-vous dans Paris?

--Demain, poursuivit-il, j'aurai quitt Paris.

--Par exemple!...

--Je m'y ennuie. Oui, madame, l'homme heureux par excellence s'ennuie.

--Ah!... et... vous retournez  vos voyages, peut-tre.

--Probablement, madame.

--Pour longtemps?

--Mais pour toujours.

Elle fit un mouvement plein de trouble et d'inquitude.

-- votre ge, dit Gabrielle, a-t-on des affaires si srieuses qu'elles
prennent toute la vie?

--Je n'ai pas d'affaires, non.

--Ah! je comprends... Pardon, c'est qu'en vrit, j'ai l'air de vous
questionner. Mais, si je suis curieuse, c'est un peu par amiti. Nous
avions fait certain pacte d'amiti, autrefois; vous l'avez oubli, sans
doute?

--Non, assurment, murmura Esprance.

--Je disais donc que cette absence ternelle ne peut avoir pour cause qu'un
tablissement... ternel aussi.

--Je ne saisis pas bien.

--Peut-tre vous vous mariez, voil ce que je veux dire, ajouta-t-elle d'un
ton bref.

--Nullement.

--Il est vrai que sans se marier on peut aller rejoindre pour ne les plus
quitter des personnes qu'on aime.

--La personne que je veux rejoindre, dit gravement Esprance, je l'aime en
effet; mais c'est ma mre et elle est morte.

--Oh! alors, s'cria Gabrielle en lui prenant les mains, alors vous ne
pouvez partir, car rien ne vous y force et tout vous le dfend.

--Qui donc, madame, m'ordonnerait de rester en une ville o chaque bruit,
chaque voix m'apporte une souffrance nouvelle. Je vous ai dit que je suis
malheureux ici, que j'y mourrais de douleur. Pourquoi donc y resterais-je?

--Mais vous y tes revenu, mais vous y tiez install hier?

--Hier, c'tait possible... Aujourd'hui plus.

--Mais vous avez des amis ici!

--M. de Crillon et Pontis: un protecteur et un protg, deux mmoires
phmres.

--N'en avez-vous pas d'autres?

--Qui ne pensaient pas  moi hier, qui m'auront oubli demain.

Elle baissa la tte avec une mlancolie profonde.

--Vous avez raison, dit-elle. Il faut savoir se passer d'appui en ce monde.
Elle est rude, mais salutaire, votre leon!

--Vous ne dites point cela pour vous, madame, vous toute-puissante, vous
que le monde invoque, et qui n'avez besoin de personne.

--Ah! s'cria-t-elle le coeur bris, nommez-moi donc un seul ami!...
nommez! je n'ai pas mme mon fils, car ses yeux sont encore ferms pour moi
comme son coeur. Tout le monde m'attaque, tout le monde me hait. Nul ne me
dfend, nul ne peut mme faire cet effort de mentir poliment pour m'offrir
un peu d'amiti. Vous qui me l'aviez jure, vous reprenez votre serment!

--Ah! madame, dit Esprance d'une voix teinte, il est des serments qui
engagent au del de notre puissance, et l'homme est parfois une crature
trop faible pour tenir ce qu'il promet.

--Quoi! vous m'abandonnerez! vous me verrez souffrir et vous ne me tendrez
pas votre main?

--Si je voyais ce triste spectacle, je ne le supporterais pas, aussi
refus-je de le voir.

--Ainsi, quelqu'un de vos amis serait menac de mort, vous craindriez ce
triste spectacle; et pour ne pas le voir, vous partiriez, abandonnant au
lieu d'aider. Je vous croyais un coeur.

--J'en ai un, madame, que vos reproches injustes dchirent. En effet,
pourquoi resterais-je,  quoi puis-je vous servir? Est-ce vous qui dsirez
de me voir souffrir?

--Souffrir... de quoi?

--Par grce, ne m'arrachez pas une parole de plus. Vous voyez combien je
lutte.

--Dites-moi votre souffrance, et vous verrez si je suis lche et faible
pour vous seconder ou vous gurir.

--Eh bien! s'cria-t-il, vaincu par la passion, vaincu par la gnreuse
opinitret de Gabrielle, je vais vous le dire, puisque vous m'y forcez;
aussi bien, aprs m'avoir entendu, ne pourrez-vous plus m'arrter dans mon
dessein, ni me reprocher ce que vous m'aurez contraint de faire. Si je suis
parti brusquement, trangement, l'anne dernire, c'est que je vous avais
vue sortir de chez le roi le lendemain de la prise de Paris, c'est que mon
courage tait puis, c'est que je vous accusais de trahison et de
mensonge, c'est que je vous maudissais de m'avoir promis l'amiti et de ne
pas m'avoir donn l'amour; je sais bien qu'en parlant ainsi je me spare 
tout jamais de vous; mais la destine m'entrane, ce que je vous dis, je ne
le rpterai plus, mon coeur y perdra tout son sang, mais avec le sang la
douleur s'chappe. Oui, je suis parti malheureux, et plus malheureux je
suis revenu. Si je vous eusse trouve heureuse, enivre, sans mmoire, oh!
je l'esprais, j'avais prpar  mon coeur la consolation de l'oubli, celle
du mpris... Oui du mpris... pardonnez-moi si je me perds tout  fait,
madame.... Mais au lieu de cela, vous m'apparaissez douce, tendre et bonne;
je vous vois malheureuse; tout en vous intresse mon coeur et mon me; je
sens que je vais vous aimer si follement que j'en perdrai le respect comme
j'en ai perdu le repos. Or, vous n'tes pas libre et vous aimez le roi,
c'est donc pour moi deux fois la mort au bout de chaque pense; et qui sait
si ma mort mme ne vous perdrait pas? J'ai fini; mon coeur est vide; encore
un jour, et peut-tre j'y sentirais entrer le dsespoir. Ne vous irritez
pas, plaignez-moi; faites-moi la grce de me laisser ensevelir ma folie
dans un coin du monde o vous ne m'entendrez pas si je soupire, o vous ne
saurez pas si je vous aime.

Gabrielle, ple et la tte renverse, avait ferm les yeux. On et dit que
cet ouragan de passion l'avait brise, qu'elle ne respirait plus, qu'elle
tait morte.

Esprance, honteux de sa faiblesse, cachait son visage dans ses mains. Il
ne vit pas la jeune femme se ranimer peu  peu, passer une main glace sur
son front, et se tourner vers lui pour lui dire:

--Vous m'aimiez donc,  Bezons?

--Oui, madame.

Elle leva les yeux au ciel et soupira. Sans doute elle se disait que des
deux routes ouvertes alors devant ses pas, elle avait choisi la moins
heureuse. Mais cette me ne savait pas composer avec la loyaut.

--Je m'tais promise au roi, rpondit-elle simplement, comme pour se
rpondre  elle-mme.

--Oh! voudriez-vous dire, s'cria Esprance, que sans cela vous m'eussiez
aim?

--Oui, et il y a plus, je vous aime tendrement.

--L'amiti, toujours!

--Je ne sais pas si c'est de l'amiti ou de l'amour, je n'y cherche point
de diffrence. Je ne savais mme pas que je vous aimais. Seulement, quand
vous m'avez dit que vous alliez partir pour ne plus revenir, je m'en suis
aperue. Ne partez point.

--Vous m'avez entendu, et vous parlez ainsi?

--Pourquoi non? Que vous m'aimiez  mille lieues ou ici, qu'importe? C'est
mon me que vous aimez, puisque ma personne ne vous appartient pas. Oh!
rien ne vous empchera d'aimer mon me. Quant aux souffrances dont vous
avez peur, est-ce que mon sourire, est-ce que la pression de ma main ne
vous guriront pas? Quand vous serez sr d'tre mon ami le plus cher,
d'occuper ma pense, d'embellir ma triste vie, quand vous me consacrerez
toute la vtre, m'aidant, me conseillant, me dfendant, n'aurez-vous point
assez de plaisir et de peine pour dfrayer les journes? Ne me quittez pas,
je n'ai plus de pre; le mien m'a renie, il ne m'aime plus, il ne m'estime
mme pas, puisqu'il use de ma protection pour avoir une charge  la cour.
J'ai le roi, me direz-vous. Eh bien, il me trompe, vous le savez mieux que
personne, et sans mon enfant,  qui je me dois, sans la blessure faite par
l'assassin d'hier, j'allais me sparer  jamais du roi et m'ensevelir dans
une retraite ternelle. Maintenant, voyez tout ce qui m'entoure, des
ambitieux que je gne, ou des ambitieux que je sers, des femmes qui
m'envient ma place, des prtendus amis du roi qui lui conseillent de me
quitter; ici des perfidies, l des embches, plus loin des coups de
poignard ou du poison, voil ma vie en attendant la mort.... Oh! ne
jugez-vous pas que j'ai besoin d'un ami qui soutienne mon coeur et
m'empche de dsesprer  mon ge? J'ai lu, ds le premier jour, dans vtre
me, et vous avez cru comprendre la mienne, vous ne vous tes pas tromp;
je suis tendre, je suis fire, j'ai de la force pour aimer. N'tes-vous pas
de mme, et ne donnerons-nous pas  Dieu le spectacle de deux coeurs si
tendrement unis, si noblement dvous, qu'il ne puisse refuser  notre
amiti sainte ses bndictions et son sourire? Oh! depuis hier, cette ide
a grandi dans mon sein, elle m'a pure comme une flamme divine, elle me
dvore; c'est une joie ineffable!... Si vous saviez comme je vous aimerai!
Vous sentirez les rayons de cette tendresse qui vous ira chercher partout
pour vous pntrer comme un soleil vivifiant. Songez que j'ai vingt ans,
que mon coeur dborde, et que je mourrai jeune. Aimez-moi! secourez-moi!...
ne me laissez pas seule en ce monde, vous dont l'me, je le sens, a t
faite pour la mienne!

--Ah! s'cria Esprance perdu de joie et de douleur tout ensemble, vous me
demandez l toute ma vie!

--Toute!

--Bien! vous l'aurez! C'tait ainsi qu'il fallait me parler pour tre
comprise. Je me donne  vous pour jamais; mon esprit, mon corps et mon me,
prenez!... mais voici mon march, je fixe le salaire.

--Dites.

--Vous me parlerez quand vous pourrez, vous me sourirez quand vous ne
pourrez pas m'adresser la parole, vous m'aimerez quand vous ne pourrez pas
me sourire.

--Oh! murmura Gabrielle les yeux mouills de larmes, Dieu est bien bon de
vous avoir cr pour moi.

Des pas pesants l'interrompirent. Le guichetier, engourdi sans doute d'tre
rest longtemps assis, marchait dans la chambre et cherchait  rallumer le
feu.

--Nous avions oubli cet homme, dit Esprance.

--Allons!... s'cria Gabrielle radieuse, la libert est l-bas! Allumez un
flambeau, brave homme, et nous clairez l'escalier.

Le guichetier se hta d'obir. Tous trois descendirent. Gabrielle, prcde
du porte-flambeau, prcdait elle-mme Esprance. Tout en descendant, elle
se retournait lui souriant incessamment, comme et fait un ange; et rien
n'tait si beau que cette lumire et cet amour rayonnant sur ces deux
jeunes fronts.

Arrive aux portes, o le gouverneur l'attendait pour la conduire jusqu'
sa litire, elle jeta sa bourse pleine d'or aux pauvres qui regardaient et
admiraient l'quipage.

--Jour de joie! dit-elle.

Quand elle eut mont dans sa litire, et que ses gens  cheval commencrent
 marcher, elle tendit ses deux mains brlantes  Esprance, et l'attira si
prs d'elle qu'il respira son souffle parfum.

-- ma libratrice, merci! dit-il  haute voix en s'inclinant avec respect.

--Merci  mon ami, dit-elle tout bas.

Et en se baissant elle appuya ses lvres sur la main d'Esprance.

Sa litire tait dj loin, que le jeune homme cherchait encore ses ides
et son chemin.




XXIV

DROIT DE CHASSE


Quand Esprance rentra chez lui, croyant surprendre son monde, il fut
surpris lui-mme, on l'attendait. Un avis envoy deux heures avant tait
parvenu au matre d'htel qui, sur-le-champ, passant, ainsi que toute la
maison, d'une vive inquitude  une joie immodre, avait prpar le
service comme si le matre n'et fait qu'une absence ordinaire et rentrait
pour dner.

 cette prvenance du donneur d'avis, Esprance reconnut bien sa
libratrice, qui ne voulait pas l'exposer aux hasards d'un retour en plein
dsordre.

C'tait bien la mme femme qui venait de lui promettre une vigilance de
tous les moments, et qui, avant de promettre, avait dj tenu parole.

Il remercia ses gens de leur intrt, de leur empressement, se laissa
soigner, adorer, et s'assit devant un admirable repas, auquel il ne toucha
que des yeux, parce que,  chaque bouche, le coeur gonfl de sa secrte
joie, contrariait par ses bonds et ses battements fous, les volonts de
l'estomac. Doux supplice de l'inanition, bien connu de la jeunesse
amoureuse, ces Tantales mourant de faim et de bonheur tout  la fois!

Quel homme ne se souvient d'avoir, au milieu du festin le plus joyeux,
repouss l'assiette ou repos le verre, en songeant au baiser promis ou
reu de la matresse absente. Quiconque une heure aprs ou avant le
rendez-vous ne sent pas son coeur monter jusqu' ses lvres, sera peut-tre
un heureux convive, mais n'est pas un heureux amant.

Esprance se hta de rentrer dans son appartement pour dormir, disait-il,
mais en ralit, pour songer sans trouble et sans tmoins. Son esprit frais
et tenace, comme il est  vingt ans, lui rpta fidlement mot par mot,
geste par geste, signe par signe, toute la scne de la prison. Le sourire,
l'intonation du: oui, je vous aime!--celle du: comme je vous aimerai!
repassrent  ses yeux et  son oreille. Tout son corps frissonna quand il
se rappela la pression des mains de Gabrielle et son ineffable regard dans
l'escalier. Quant  cette caresse de l'haleine suave de son amie, quant 
la pression chaude des lvres qui avaient effleur sa main, ce furent,
lorsqu'il se les rappela, lorsqu'il en retrouva la sensation par la
mmoire, des lans de bonheur, des extases d'amour, dont Esprance savoura
vingt fois de suite la volupt toujours nouvelle.

Dsormais, quelle occupation dans sa vie! comme elle serait courte et
meuble cette vie, soit par le souvenir, soit par l'espoir! Que de trsors
 joindre aux trsors dj recueillis! Quelle source intarissable de
jouissances dans cette ide qu'il avait t choisi par Gabrielle, et que
rien ne pourrait interrompre la potique et chaste communication de ces
deux mes  jamais unies; rien, pas mme la distance, pas mme les
obstacles du vouloir et du pouvoir.

Le sommeil qui suivit ces rflexions fut dlicieux et continua le rve, et
le lendemain, au rveil, Esprance se rappelant combien il allait tre
heureux, se figura qu'il vivait pour la premire fois, et que jusque-l il
n'avait fait que vgter.

Une surprise bien douce encore l'attendait au sortir de sa chambre. Pontis
vint l'embrasser avec l'effusion d'un coeur dvou. Puis, ce fut le tour de
Crillon, qui avait t averti par Gabrielle, et  peine revenu de son
expdition, avait voulu revoir celui qu'il appelait l'infortun prisonnier.

Jamais gaiet pareille ne s'tait assise au foyer d'un simple mortel.
Esprance rayonnait. Pontis fit remarquer au chevalier sa bonne mine et sa
faconde intarissable. Pontis trouvait sublime la dmarche de Gabrielle.
Crillon soutenait qu'elle n'tait que due. Esprance souriait, et disait
oui  l'un et  l'autre.

Il fut trs-fort question ce jour-l, non plus de Gabrielle, car Esprance
rompit habilement l'entretien chaque fois qu'il errait de ce ct, mais du
faux Valois, de la ruse duchesse, et de tout le tracas qui allait rsulter
encore pour le roi de cette complication nouvelle de la politique.

Aprs qu'Esprance et Pontis eurent longuement exprim leur rage contre la
Rame, et admir cette puissance vivace de l'ennemi qui, toujours terrass,
se relevait toujours, Esprance demanda au chevalier comment il tait
possible qu'un pareil drle occasionnt des ennuis au roi.

Le moucheron tait-il  ce point le tyran du lion?

--Le roi, rpliqua Crillon, en est fort proccup.

--Le roi a pourtant la tte bonne, dit Esprance.

--La tte... la tte... murmura Crillon.

--Si mon colonel me permettait de parler, dit Pontis.

--Parle, cadet, mais parle bien.

--Eh! monseigneur, on dit partout que le roi a t bless  la tte et que
le cerveau s'en ressent.

--C'est un peu exagr, repartit Crillon, mais le roi parat affaibli de
raisonnement, voil qui est sr. Croiriez-vous que nous faillmes nous
quereller hier ensemble  propos de cette coquine d'Entragues?

--En vrit! dit Esprance en rougissant.

--Oui. Le roi soutenait que cette fille s'tait rellement vanouie au
balcon par amour pour lui, et que je la calomniais en prtendant le
contraire.

--Vous prtendiez donc le contraire, monsieur? demanda Esprance.

--Oh! dis-je au roi, si j'eusse voulu la faire revenir  elle, je n'avais
qu'un mot  dire, un nom  prononcer.

--Vous n'avez rien dit, j'espre, monsieur le chevalier, rpondit
Esprance, car ma dlicatesse y est engage.

--Non, je n'ai dit que cela. Le roi a fronc le sourcil, frott de baume sa
lvre malade et marmonna dans ses dents:

--Chaque fais qu'un pauvre prince est aim, chacun s'empresse de lui
persuader qu'il est....

--Comment? dit Esprance.

--M. le colonel a voulu dire tromp, se hta d'ajouter Pontis. Mais il est
bien dommage que le cher sire ignore ce que M. la Rame est  Mlle
d'Entragues et rciproquement. Car, du caractre qu'a le roi c'est tt ou
tard un commerce qui s'tablira. M. le comte d'Auvergne y pousse, toute la
famille y pousse et tant pis pour la marquise de Monceaux.

--Un clou chasse l'autre, dit Crillon.

--Monsieur le chevalier, s'cria Esprance, je vous supplie d'tre meilleur
pour la plus estimable et la plus charmante femme de la cour.

--Il dit cela, parce qu'elle l'a tir de prison. Mais, malheureux gnreux
que vous tes, si elle ne vous y et pas mis, elle n'aurait pas eu besoin
de vous en faire sortir.

--Enfin, permettez-moi de vous faire observer, dit Esprance, qu'entre
Mlle d'Estres et Mlle d'Entragues, il y a la diffrence d'un ange  une
furie. Le jour o Mlle d'Entragues rgnera sur le roi, je plains la
France.

--Et je plains nous autres, s'cria Pontis, car nous sommes mal nots par
l. Tandis que la marquise nous protge, c'est vident, n'est-ce pas,
Esprance?

--Encore un mot de ce la Rame, interrompit le jeune homme. Est-ce qu'il a
des partisans, est-ce que son histoire se propage?

--Tous les ligueurs, tous les Espagnols, bon nombre de prtres ou de
moines, et les jsuites surtout le soutiendront.

--C'est un gros parti, murmura Esprance. Mais il faudra combattre.

-- propos de combats, dit tout  coup Crillon, vous savez que le roi en
s'veillant ce matin a song  vous et parl de vous.

--Un peu souffl par Mme la marquise, peut-tre bien, dit Pontis, car elle
aura voulu raconter ce que tout le monde savait, sa visite au
Petit-Chtelet.

--Prcisment.

--Et le roi, qu'a-t-il dit?

--Le roi a paru un peu surpris que vous eussiez eu les honneurs d'une telle
intervention; puis il s'est ravis et a trouv qu'on n'avait pas assez fait
pour vous ter le mauvais got de la disgrce passe.

--Pas assez fait?

--Oui, le roi est gnreux en de certains jours. Certes, a-t-il dit, le
jeune homme doit tre flatt de la protection de madame la marquise, mais
cela ne lui retire ni la prison qu'il a faite, ni la laide couleur de cette
arrestation immrite.

--Il a dit immrite? c'est bien! s'cria Pontis.

--Harnibieu! ai-je dit au roi, voil comment le meilleur prince du monde
fait toujours un peu de mal sans s'en apercevoir.

--Il faut lui pardonner, a rpondu Sa Majest, s'il fait le bien en s'en
apercevant. Je m'tais tromp sur ce jeune homme, je lui ferai rparation.

--C'est fort beau! dit le garde.

--C'est noble, en effet, ajouta Esprance.

--C'est juste, dit Crillon.

--Mais je ne vois pas trop pourquoi tout ce rcit vous est venu  propos de
combats, demanda Esprance au chevalier.

--Voici: c'est que Sa Majest est capable de vous offrir une compagnie en
quelque rgiment. Il pousse fort  la culture des officiers, notre grand
monarque, et s'il les trouve beaux, braves, riches, il s'en empare. Avis 
vous, vous voila prvenu.

--Je le dfie bien de m'blouir, dit Esprance.

--Oh! ne dites pas cela; il est sduisant quand il veut affiler sa langue.
Je me souviens que cent fois il nous faisait faire,  nous ses amis, des
tours de force avec un seul mot prononc d'une certaine faon. S'il vous
offre une compagnie, vous voil enrl.

--Pas encore, dit Esprance en souriant, d'ailleurs, il n'est pas l pour
m'offrir.

--Il n'est pas l, non; mais vous serez bientt au Louvre, et le moyen de
refuser? Oui, vous serez au Louvre. Sa Majest m'a command de vous amener
le plus tt possible, et ce sera aujourd'hui mme, s'il vous plat.

--J'irai donc, dit Esprance avec une secrte joie de rencontrer sitt une
occasion de revoir Gabrielle.

--Quelle chance! si l'on offrait quelque chose  Esprance dans les gardes,
dit Pontis, et si j'tais dsormais sous ses ordres; le doux service, les
beaux congs que j'aurais! quelles aubaines, et qu'on se donnerait de bon
temps!

--L, l, l! dit Crillon, paresseux que tu es; ne prvoyons pas de si
loin. Si Esprance entre aux gardes, il sera d'abord sous mes ordres, et je
lui dfendrai absolument de gter un drle comme toi: ta gangrne est dj
bien assez profonde.

--Eh! mais notre palais, il le faudrait donc abandonner? Et nos cuisiniers,
et notre cave, et toutes les douceurs de la vie, sambioux! Esprance, pas
de faiblesse, au moins; n'accepte pas les honneurs  la place du bonheur!
Comment irais-je, si vous tiez mon chef, dans le carrosse de mon chef?
Comment dirais-je: toi  celui qui pourrait me mettre aux arrts? Pas de
faiblesse! Esprance.

--Ne crains rien, repartit celui-ci avec un sourire, je me garderai comme
du feu de ces tentations d'orgueil. Les honneurs! ah bien oui. Ceci est du
foin pour les gens heureux.

--Du vrai foin, rpta Pontis, _foenum_, en latin.

--Voil de plaisants philosophes! s'cria le chevalier.

--Dsintresss, monseigneur, comme Aristides et Curius.

--Marauds! quand vous ne serez plus jeunes, quand vous perdrez vos cheveux
ou ne les pourrez plus perdre, ainsi des dents, quand vous ne ferez plus
baisser les yeux  une seule femme, vous verrez si l'ambition ne vous
pousse pas. Que faire! dans cette vie, sans cheveux, sans dents et sans
amour, si l'on n'avait pas les glorioles et les sonnettes de l'ambition?
D'ailleurs je ne sais pas pourquoi ce Pontis parle toujours pour deux. Tu
es gueux, cadet, tu es rp, rafl; tu as pour perspective un lit gratis
sur quelque champ de bataille, un de ces lits d'o l'on ne se relve pas, 
moins que tu n'ailles retrouver la paille d'avoine de ton castel en poudre.
Esprance, au contraire, est riche, reluisant et rent; il a tout ce que tu
as et tout ce que tu n'as pas. Parle pour toi seul, cadet.

--Mais non, interrompit Esprance, Pontis, au contraire, a tout ce que
j'ai.

--C'est juste, dit le garde.

--Allons donc! aura-t-il l'hritire qui tt ou tard sera trop heureuse
d'pouser Esprance?

--Tard! dit Esprance en riant de si bon coeur, que Pontis fit chorus, et
que le chevalier, forc de les imiter, s'cria:

--Je ne sais ce qu'il y a aujourd'hui dans les yeux du seigneur Esprance,
mais on dirait de la flamme vive.

--C'est le contentement, monsieur.

--Harnibieu! le contentement d'avoir t en prison! vous n'tes pas
difficile. Si la prison vous profite ainsi, pourquoi ne demanderions-nous
pas au roi qu'il vous en fasse tter de temps en temps, pour vous remettre
en belle humeur? Voil un chrtien qui m'arrive d'Italie tout blme, tout
lugubre; il soupirait  fendre des arbres; il ne parlait que de choses
mortuaires; tout  coup on le jette en prison comme un bohme, je me figure
qu'il en mourra, vu les dispositions que je lui connaissais  la
mlancolie... je n'en ai pas dormi deux jours! et, regardez... le voil....

Esprance continuait  rire, et Pontis s'en crevait sans savoir pourquoi.

--Quels bltres! s'cria le chevalier; on voudrait les gayer qu'on n'y
parviendrait pas, et pour une pauvre fois qu'on veut les assombrir, ils
rient comme un tas de mouches au soleil. Allons, mordieu! allons au Louvre
regarder la moustache grise du roi et sa lvre fendue. Cela vous fera
penser, d'abord  la Rame qu'on cartlera quelque jour s'il ne vous a pas
dvors avant, puis au petit serpenteau de Chtel qu'on est en train
d'corcher tout doucement pour extraire de lui quelques bonnes vrits.
Vous penserez aussi  votre amie d'Entragues, qui vous veut tant de bien,
aux petits couteaux de la mre Touchet, toutes choses gaies, et si vous
riez au nez du roi, nous le verrons bien, et le Chtelet est toujours
l-bas avec son brave homme de gouverneur....  propos! il s'appelle du
Jardin! Et il tait le pre de son fils, vous savez ce que je veux dire,
Esprance. Riez encore de celui-l si vous voulez!

Les deux jeunes gens se calmrent pour faire plaisir  Crillon, et l'on
partit pour le Louvre o Pontis vit bien que l'galit est une fiction sur
cette terre, car, il resta dehors tandis que ses deux compagnons entraient
dans le cabinet du roi.

Esprance eut lieu d'tre satisfait de sa visite. Henri, tout en le
caressant beaucoup, ne lui fit aucune ovation publique. L'attirant  part:

--L'affaire, lui dit-il avec son aimable sourire, s'est passe entre nous,
qu'elle reste entre nous. On ne sait pas que vous avez t jet dans les
fers par Henri le tyran, ne l'apprenons pas au monde. Il faudrait aussi lui
dire,  ce monde bavard et curieux, que le roi s'est conduit comme un
colier, que l'colier s'est conduit en roi. Or, ma royaut n'est pas assez
solide pour affronter de tels chocs. Demeurons bons amis, jeune homme. J'ai
eu besoin de vous, et vous m'eussiez rendu un grand service sans le dmon
familier des femmes qui trahit toujours les maris. Cependant, votre bonne
volont comptera pour le fait. Ainsi demandez-moi ce que vous voudrez,
pourvu que je puisse vous l'accorder, c'est acquis. Es-tu content, Crillon?

--Esprance l'est-il? demanda le chevalier.

--Je suis combl, rpondit le jeune homme en flchissant le genou.

--Allons, demandez, mon beau confident, s'cria le roi, pourvu que ce ne
soit pas de l'argent!

--Eh! sire, il vous en prtera si vous voulez, dit Crillon.

--Peste! je n'ai garde de refuser, rpliqua le roi. Mais que veut-il 2

--Rien, sire, que l'honneur de vos bonnes grces.

--C'est trop peu, dit Henri, un peu gn de n'avoir rien  offrir.

Esprance sentit cette nuance avec son exquise dlicatesse.

--Sire, dit-il, je suis grand chasseur, et n'ai pas prsentement de terres.

--Vous aimeriez  chasser sur les miennes? dit Henri.

--De temps en temps, sire, avec l'agrment de Votre Majest.

--C'est accord, rpliqua le roi, sans voir que derrire la tapisserie, un
divin profil, visible pour Esprance tout seul, venait d'apporter au jeune
homme le sourire promis  dfaut de la parole.

Le sourire tait malicieux  faire le dsespoir d'un lutin. Car Gabrielle
avait entendu cette autorisation donne  Esprance de chasser sur les
terres du roi. Craignant de rire au point d'tre dcouverte, et de rougir
si elle tait aperue, Gabrielle aima mieux disparatre, et la vision
chappa aux regards avides d'Esprance.

L'audience tait finie, Crillon emmena son protg.

--Maintenant, dit-il, vous voil commensal du roi. Le droit de chasse dans
les bois de Sa Majest vous ouvre les maisons royales en tout temps.

--Ah! dit Esprance avec une feinte navet; en tout temps?

--Oui, que le roi y soit ou n'y soit pas. C'est un privilge que n'ont pas
toujours les princes du sang. Il vous plairait courir un cerf la nuit, aux
lanternes, que le roi ne vous en empcherait pas.

--J'userai, rpondit Esprance avec un soupir, et tcherai de n'abuser
jamais.

Je verrai Gabrielle quand je voudrai, pensa-t-il, sans mme qu'elle le
sache. Je la verrai sans que nul puisse croire que je la cherche... Allons,
c'est un vrai bonheur.

Au sortir du cabinet royal, Crillon et le jeune homme se quittrent. Pontis
reprit son compagnon, et le voyant aussi radieux qu' l'arrive:

--Puisque tu es dans une bonne veine, dit-il, joue quitte ou double.

--Qu'est-ce  dire?

--Amusons-nous.

--Soit. Mais comment?

--J'ai une ide. Donne une fte pour inaugurer ton palais. Nous y recevrons
tous les bons compagnons et toutes les aimables femmes de Paris; il faut se
faire un cercle, sambioux!

--Oh! oh! tant de monde....

--Crois-moi, Esprance, rpandons-nous un peu, je te conterai pourquoi.

--Conte.

--C'est mon tour de garde et je n'ai pas le temps aujourd'hui, mais fais
prparer un bon djeuner demain et je veux t'en raconter de belles.

--C'est conclu.

Esprance rentra chez lui par le chemin le plus long, lentement,  petits
pas, incapable de contenir son ivresse s'il n'et pas respir le grand air
pendant deux longues heures.

Dans son vestibule il aperut, attache  la taille de marbre et broutant
des fleurs dans une corbeille, une charmante biche portant collier de cuir
de Cordoue avec une plaque d'argent sur laquelle tait grave cette
inscription: Chasse du roi.

Ses gens lui annoncrent orgueilleusement que c'tait un prsent qui venait
d'arriver du Louvre.

--Encore Gabrielle! tant d'esprit avec tant d'me, murmura-t-il, dans une
si parfaite beaut. Oh! mon Dieu, est-ce que je ne suis pas trop heureux!




XXV

INTRIGUES DE BAL ET AUTRES


On sera peut-tre surpris que nous n'ayons pas encore ramen le lecteur
chez ce voisin d'Esprance, le riche Zamet, seigneur des fameux dix-sept
cent mille cus, dont l'htel, rue de Lesdiguires, avait  Paris une
rputation universelle.

Zamet, que sa fortune faisait rechercher de toute la noblesse et des
ministres, qui lui empruntaient de l'argent, tait une de ces tranges
figures dont l'histoire ne suffit pas toujours  bien crayonner la
ressemblance. Ce qu'un pareil personnage fait ouvertement tient peu de
place dans les annales d'une poque, mais quiconque retrouverait ses traces
dans les marches souterraines qu'il a faites pour arriver  son but
mystrieux, quiconque saurait clairer ce type obscur d'un reflet de la
vrit, s'tonnerait, d'aprs l'importance de l'oeuvre, des proportions
gigantesques que prend tout  coup la figure de l'ouvrier.

Zamet, Florentin, dvou aux Mdicis et leur agent en France, les servait
avec un dvouement qu'il disait inspir par la reconnaissance, et qu'on
peut, sans calomnie, attribuer  l'ambition la plus effrne comme la plus
intelligente. Il devait sa fortune  Catherine de Mdicis, et s'tait
promis qu'une autre Mdicis dcuplerait cette fortune. Seulement, pour
atteindre un tel rsultat, les forces d'un homme eussent t  peine
suffisantes. Il n'y avait plus de Mdicis en France. Catherine tait morte
avec toute sa postrit peu regrette, il faut le dire, et la nation
franaise ne paraissait pas dispose  replacer son front sous le joug des
Italiens.

Mdicis tait un nom qui signifiait alors: Guerre religieuse,
Saint-Barthlmy, guerre civile, guerre trangre. Il signifiait encore:
Famine, corruption, crimes de famille. Trente ans de meurtres, de
spoliations, faisaient un cortge sanglant et infme  ce nom, devenu  peu
prs impossible. Cependant Zamet avait besoin de rapprocher les besants
d'or de la fleur de lis de France. Il prit ses mesures; l'histoire est l
pour nous apprendre s'il se trompa.

Quelque temps aprs les scnes que nous avons traces dans nos derniers
chapitres, le seigneur Zamet, en son htel de la rue Lesdiguires, se
promenait un soir de long en large dans la grande salle voisine de sa
galerie. Il tait soucieux, et mditait avec soin l'analyse d'une lettre
qui lui tait arrive de Florence.

Assise auprs d'une table, sur laquelle ses deux coudes taient appuys, la
signora Leonora mditait aussi, et son oeil ptillant de gnie,
interrogeait vaguement par les airs le dmon rebelle de l'inspiration.

A l'angle de la salle, un homme plus somnolent que rveur, un beau
paresseux, ayant tournure de gentilhomme et timidit de laquais, attendait
un mot de Zamet ou de Leonora pour se dcider  mettre en mouvement son
corps voluptueusement engourdi par la chaleur et le _far niente_.

--Le courrier attend, murmura Zamet en italien, et il faut que la dpche
soit expdie ce soir mme. Que dire de nouveau l-bas! Avez-vous une ide,
Leonora?

--J'en aurais si nous voulions mentir, rpondit la Florentine. Mais  quoi
bon mentir? Ce qu'il faut l-bas, c'est la vrit.

--La vrit, c'est que le roi n'est pas mort.

--Cela peut s'crire, et faire plaisir  Florence.

--La vrit, c'est aussi que le roi est revenu plus que jamais  la
marquise de Monceaux. Quand on a t si prs de les voir brouills! Quand
j'avais dj entam des ngociations avec M. de Sully!

--Voil qui sera dsesprant, dit Leonora. Cependant il le faut mander 
Florence.

--On verra chez nos princes que rien de nouveau n'a t fait. En attendant,
le temps passe.

Leonora haussa les paules d'un air qui voulait dire:

--Qu'y puis-je faire?

--La lettre sera bientt crite alors, dit Zamet.

--Et bientt lue, surtout.

--crivez donc, rpta Leonora. Les premires nouvelles que nous enverrons
seront meilleures. crivons!

Zamet, en rechignant, grommela:

--Faites!

--Vous ne me le diriez pas deux fois, si je savais crire. Prenez la plume,
vous.

--Moi, j'ai ma goutte, rpliqua Zamet.

Leonora souriant:

--Voil une goutte qui n'oserait pas se montrer, si vous aviez de belles
nouvelles  envoyer. Allons, Concino, tu n'as pas la goutte, toi, cris.

Le paresseux tendit les bras et fit craquer toutes ses articulations,
comme un chien au sortir du chenil. Leonora lui tendit la plume, qu'il prit
de la main gauche.

--Vous dicterez, au moins, dit-elle  Zamet.

Celui-ci, en effet, dicta un rsum des faits qui s'taient accomplis dans
la dernire priode: la blessure du roi, sa rconciliation avec Gabrielle,
la dclaration du prtendu Valois.

Concino crivait lentement, mal, et avec hsitation, de la main gauche.
Zamet le lui ayant reproch, il prtexta une brlure au pouce droit.

Le fait est qu'il voulait que son criture ne pt tre reconnue en cas de
surprise, et il y russissait  merveille; son grimoire n'et pas t
dchiffrable pour un des plus russ greffiers de la Tournelle.

Lorsqu'il crut comprendre que la dicte tait finie, il jeta la plume et se
secoua comme aprs une rude corve.

--Suis-je libre? demanda-t-il.

--Va! dit Leonora.

--O va-t-il tous les soirs ainsi avec tant de prcipitation dans sa
lenteur? demanda Zamet.

--Il va jouer, rpliqua Leonora, pour nous amasser une dot, que nul ne nous
donnera, je le vois bien, si nous ne la gagnons nous-mmes.

Cette attaque au coffre-fort de Zamet n'eut pas de succs, mais elle dcida
la fin de l'entretien. Concino se leva et sortit.

Zamet relut la dpche, la scella d'un certain cachet compos de plusieurs
lettres juxtaposes, et Leonora se chargea de la remettre au courrier prt
 partir.

--Maintenant, dit Zamet, il est temps, je crois, que l'on m'habille si je
veux assister au bal que donne le voisin, ce voisin tomb du ciel et qu'on
dit plus riche que moi.

Il rentra chez lui en disant ces mots avec une amertume manifeste. Leonora
fut  peine seule, qu'elle ouvrit dlicatement la dpche, y crivit d'une
main rapide deux ou trois lignes sous le revers de l'enveloppe, sans rompre
le cachet, et descendit pour donner elle-mme le message  celui qui
l'attendait.

Elle remontait dans le vestibule quand un bruit de chevaux retentit au
dehors. Leonora se hta de rentrer chez elle, o, dix minutes aprs, une
voix jeune et vibrante l'appela par son nom.

C'tait Henriette, enveloppe d'un manteau, ple comme si elle et
souffert, embarrasse comme si elle ft venue dans quelque grand dessein.

Leonora l'accueillit avec cette politesse empresse des Italiennes, la fit
asseoir, la caressa, lui plaa une peau de loup sous les pieds, et lui fit
mille compliments sur sa beaut. Henriette coutait d'un air distrait, ou
plutt n'coutait pas.

--Qu'avez-vous, lui dit enfin Leonora, qui vous amne?

--Mon pre d'abord, rpliqua Henriette en italien. Il est chez M. Zamet
avec lequel il cause un peu tandis que je vais t'entretenir. Faisons vite,
et surtout faisons bien.

--Qu'y a-t-il, signora?

--Oh!... presque rien, mais ce rien me sera utile si tu veux
l'entreprendre.

--Je suis prte.

Henriette recueillit ses ides, ou plutt les disposa en bon ordre pour ne
les exposer qu'avantageusement. Tactique de diplomate qui se propose de
mentir pour faire dire la vrit  l'adversaire.

--M. Zamet, dit-elle, ne va-t-il pas au bal ce soir?

--Oui, signora.

--Chez un seigneur voisin?

--Mur  mur. Un trs-beau bal, dit-on, dont tout le monde se promet
merveille. C'est un vnement dans le quartier.

--Qui donc a invit M. Zamet? Le seigneur voisin, probablement?

--Je ne crois pas. C'est un grand guerrier; _illustrissima spada_, qui vint
ici l'autre soir.

--M. de Crillon, peut-tre?

--Prcisment.

--En sorte que tu n'as pas vu ce voisin?

--Jamais, et ne sais pas mme comment il s'appelle.

--C'est inutile. J'esprais seulement que tu l'aurais vu.

--Pourquoi faire?

--Pour le reconnatre au besoin.

--N'est-ce que cela? Je puis le voir ce soir, si cela me fait plaisir.

--Comment donc?

--En plaant une chelle au long du mur de notre jardin qui est contigu au
sien. La fte aura lieu dans les jardins. Le seigneur en question s'y
promnera, et je le verrai.

Les yeux d'Henriette tincelrent.

--C'est une ide, dit-elle, oui, en effet, une chelle....

Puis amrement:

--Le moyen n'est pas noble, ajouta-t-elle, mais quand on n'est pas invit,
on s'arrange comme on peut.

--Voil qui m'tonne, demanda Leonora. Beaucoup de personnes de la cour
sont convies, dit-on. Pourquoi ne l'tes-vous pas avec votre famille?

Henriette rougit.

--Je ne sais, mais que m'importe, Leonora; il ne s'agit pas de cela.

--Il paratrait que cela lui importe beaucoup, pensa l'Italienne en voyant
se froncer les sourcils de Mlle d'Entragues.

--Nous disons, reprit Henriette, que tu pourras voir ce personnage... c'est
beaucoup dj que de le voir, mais cela ne suffit pas.

--Ah!

--Quand tu l'auras bien vu, de faon  tre certaine de le reconnatre
partout et toujours, il faudra que tu tudies la maison.

--Sa maison,  lui?

--Et que tu puisses observer ses dmarches ou les faire observer.

Leonora devint srieuse.

--Vous ne m'en dites pas assez ou vous m'en dites trop, rpliqua-t-elle.
L'ordre qu'on ne comprend qu' demi est presque toujours mal excut.
Observer est un mot vague; prcisez-le. Quand observerai-je? O? Pourquoi?

Henriette regarda fixement la pntrante italienne.

--Je croyais, Leonora, qu'en m'adressant  une devineresse, je serais
dispense de la moiti des explications.

--Avec une moiti d'explications, je devinerai un tout, mais avec un quart,
je ne devinerai qu'une moiti tout au plus.

--Eh bien! dit Henriette en cherchant avec soin chaque parole, je suis
charge par une de mes amies qui aime ce jeune homme....

--C'est un jeune homme?

--Je le suppose. Je suis charge, dis-je, de savoir si elle peut esprer
d'tre aime. Il faut te dire que mon amie en doute.

--Est-elle belle?

--Mais oui.

--Eh bien! pourquoi ne l'aimerait-il pas?

--Ce n'est pas une raison.

--Oh! cela dpend du genre d'amour que votre amie rclame.

--Elle n'est pas des plus exigeantes; cependant, Leonora, si le coeur du
jeune homme est pris d'ailleurs?

--Ah! voil.

--C'est ce que je veux savoir... pour mon amie.

--C'est entendu. Et pour savoir cela, vous dsirez que j'observe ou fasse
observer le jeune homme?

--Prcisment.

--Que je sache o il va.

--Oui, Leonora.

--Qui il voit?

--Oui.

--Qui il aime, enfin?

--Tu as devin. Mon amie te sera reconnaissante. Je lui ai dit que tu
habitais  cent pas de la maison du seigneur en question.

-- trente pas, signora.

--Que tu plongeais de ta fentre dans son jardin.

--Presque dans sa chambre.

--Et ces nouvelles ont tellement enchant mon amie qu'elle m'a donn pour
toi ces vingt ducats, en attendant la rcompense des peines que tu vas
prendre.

Leonora prit les ducats, qu'elle serra dans sa poche avec une cupidit mal
dissimule.

--Je ferai mieux que de regarder par-dessus un mur, dit-elle, j'irai dans
la maison.

--Tu le peux?

--Rien de plus ais: M. Zamet y entre bien, et il est quatre fois plus gros
que moi?

--Mais s'il t'y rencontrait?

--Je saurai l'viter. D'ailleurs, quand il me verrait? Ne suis-je pas
libre?

--Mais tu n'es pas invite?

--Je vais partout o je veux. Et quand une fois j'aurai pntr chez le
jeune seigneur, je serai bien sotte si je ne parviens pas  lui parler, et
il sera bien fin s'il parvient  me cacher quelque chose.

--Leonora, tu es une perle! quand commences-tu?

--Ce soir.

--Un jour de bal?

--Prcisment. Si le jeune homme aime quelqu'un, cette personne ne peut
manquer d'assister au bal. Pour qui donne-t-on bal, si non pour sa
matresse. Or, si la matresse est l, je vous la nommerai avant qu'il soit
minuit.

Henriette avec une voix concentre:

--Tu as raison, dit-elle. Chacune de tes paroles est une maxime de sagesse.
Eh bien! tandis que tu manoeuvreras ainsi, je veux me donner le plaisir de
te suivre du regard. Tu m'as veill les ides et cette chelle me tente.
Ton jardin est noir, dsert, n'est-ce pas?

--D'autant plus que M. Zamet sera absent; Concino aussi. Les gens joueront
entre eux, ou se coucheront de bonne heure.

--Eh bien! je vais dire  mon pre que tu me donnes une leon de
chiromancie, qu'il peut retourner  l'htel et m'envoyer prendre dans deux
heures. Cependant, tu feindras de t'installer ici avec moi; M. d'Entragues
parti, tu pars et te glisses chez le voisin, aprs m'avoir conduite au mur
du jardin et accommode sur la bien heureuse chelle. Ce sera une partie
piquante.

--Assurment, et vous verrez la fte comme si vous y tiez invite.

Henriette se pina les lvres.

--Tu n'y vois aucun obstacle, aucun mcompte, Leonora?

--Aucun. Mais comme il faut tout prvoir, je prendrai mon bel habit
florentin, qui me fait si belle, et je rponds d'attirer l'attention d'un
roi, s'il s'en trouve au bal.

--Il ne serait pas impossible que le roi y assistt, dit vivement
Henriette.

Elles furent interrompues par l'arrive de M. d'Entragues, qui cherchait sa
fille. Tout se passa comme les deux femmes l'avaient concert. Le pre
consentit  partir, laissant Henriette plonge dans les explications
savantes des lignes, des monts et des plantes.

 peine fut-il dehors que Leonora se fit habiller par sa compagne. Elle
couvrit ses beaux cheveux de la coiffure aux longues aiguilles, enferma sa
taille dans le corsage broch d'or, et sa jambe fine brilla sous une jupe 
bandes bigarres dans des bas de soie rouge. Ainsi vtue, elle tait belle
de ce charme trange devant lequel plissent toujours les beauts
rgulires; et Henriette avoua que jamais regard plus enchanteur n'avait
recel tant de flammes prilleuses pour le repos des cavaliers.

Leonora conduisit sa compagne au fond du jardin sombre, leva de ses petites
mains nerveuses une chelle lourde pour un bras d'homme. Henriette y monta,
s'arrangea de manire  voiler  demi sa tte sous des lierres tombant d'un
vase sur le chaperon du mur.

--Je vois, je verrai, merci! murmura-t-elle en se penchant vers Leonora qui
voulait connatre le rsultat de l'preuve.

Le manteau bien roul autour de son corps, les bras commodment appuys sur
le mur, la jeune fille se promit d'tre patiente. Leonora lui promit de ne
pas tarder longtemps  revenir.

De l'autre ct du mur on entendait les instruments prluder, on voyait
s'allumer des flambeaux dans les alles.

La nuit tait magnifique; les premiers souffles du printemps avaient
chauff la terre: les violettes, presses d'clore, envoyaient leur parfum
du sein de l'ombre o elles se plaisent. La flamme des torches et des
lampes de couleur faisait briller  l'extrmit des branches les premires
bourres des feuilles d'un vert d'meraude; les charmilles alignes
dessinaient ainsi leurs courbes lgantes.

Au loin, la maison resplendissait; les vitres ressemblaient  des gerbes de
feu. La foule des convis se rpandit hors du foyer de l'incendie et gagna
peu  peu le jardin.

Le souper destin aux danseurs talait ses magnificences dans la grande
salle du rez-de-chausse. On et dit un de ces festins gigantesques mis en
scne par Paul Vronse. L'amphitryon qui s'annonait sous de pareils
auspices ne pouvait manquer d'avoir un jour beaucoup d'amis.

Pontis, dans un costume d'une splendeur extravagante, rdait autour des
buffets comme s'il montait sa garde; peut-tre se rservait-il certains
morceaux ou certaines bouteilles.

Quant  Esprance, frais et charmant comme  l'ordinaire, il parcourait les
groupes de ses htes, et recevait a et l les flicitations et les
accolades. Une biche, inquite et blouie par les lumires, le suivait,
cherchant  rencontrer sa main caressante. Quand il traversait les alles,
pour donner ses ordres ou pour accompagner quelque femme qui lui parlait
bas, un murmure d'admiration s'levait sur son passage.

Zamet aussi parcourait les jardins, non sans avoir longuement supput les
frais de cette rception royale. Il avait cherch et accapar Crillon, dont
toute la malice s'exerait  prouver au financier que dsormais on
l'appellerait Job, et qu'Esprance serait Crsus.

Zamet, un peu branl, voulut s'en claircir et vint faire comme les autres
ses compliments  Esprance. Crillon les laissa marcher quelques moments
ensemble et parler finances. Cependant cette conversation embarrassait le
jeune homme, malgr ses habitudes de nave franchise. Plus, il s'avouait
pauvre et incertain de sa richesse, plus Zamet s'effrayait de la rivalit.

Tout  coup Zamet poussa un cri de surprise, et, tout agit, quitta le bras
d'Esprance.

--Qu'y a-t-il, seigneur Zamet? demanda celui-ci.

--Avez-vous vu passer l, derrire ces arbres, une femme en costume
italien?

--Non, mais on peut chercher.

--Voil qui serait trange, se dit Zamet  lui-mme, oui... la voil, la
voila!

En effet, Leonora gare venait de passer comme une ombre.

--Cette petite femme qui nous tourne le dos?

--Oh! j'ai bien vu son visage.

--Vous la connaissez?

--Certes, et je ne comprends pas comment elle pourrait tre ici. Permettez,
seigneur, que je satisfasse ma curiosit.

En disant ces mots Zamet se dirigea rapidement vers l'alle o venait de
disparatre l'italienne.

Esprance avait eu  peine le temps de se demander qui tait cette femme,
quand il la vit tout  coup s'lancer de derrire un arbre qui lui avait
servi de cachette pour viter et dpister Zamet.

Elle vint droit au jeune homme, s'arrta en face de lui avec une expression
indfinissable de surprise et de ravissement.

--Speranza! s'cria-t-elle.

--La Florentine au caleon rouge! se dit Esprance, par quel hasard?

--Quoi! reprit vivement Leonora, vous tes le matre de cette maison?

--Mais, oui.

--Vrai, bien vrai?...

--Demandez-le, ma chre, au seigneur Zamet qui vous a vue et vous cherche
en ce moment.

--Oh!... s'cria-t-elle en lui saisissant le bras, conduisez-moi un peu 
l'cart et donnez-moi quelques minutes, il faut que je vous parle!




XXVI

FAIS CE QUE DOIS, ADVIENNE QUE POURRA


C'tait l'heure o les danseurs fatigus songent  se rafrachir, o les
instruments s'enrouent. Le souper dployait toutes ses sductions, les
tables s'emplissaient de convives affams. Esprance, attachant sur la
jeune Florentine un regard scrutateur, s'aperut bien qu'elle avait quelque
chose de srieux  lui dire.

Il lui demanda un moment pour paratre au souper et prsider 
l'installation de ses htes. Et tandis qu'il s'loignait avec promesse de
revenir bientt, Leonora se remit  marcher seule dans l'alle d'arbres
verts au bout de laquelle s'levait la partie du mur que Mlle d'Entragues
avait choisie pour en faire un observatoire.

Cependant,  l'un des angles de cette alle, Leonora rencontra tout  coup
Zamet qui la guettait depuis un moment et se tenait prt  lui couper le
passage. Le visage du financier trahissait l'inquitude de son esprit.

--Leonora, s'cria-t-il en s'approchant de l'Italienne, pourquoi tes-vous
ici, et en conversation si particulire avec ce jeune homme?

--Je pourrais vous rpondre, dit-elle en souriant, que cela ne vous regarde
pas.

--Non, vous ne le pouvez pas. Car la moindre dmarche suspecte que vous
ferez  Paris je serai oblig d'en instruire Leurs Altesses  Florence.

--Ainsi que je serais force moi-mme de le faire, dit tranquillement
Leonora, si vous m'tiez suspect de votre ct, pourtant je vous laisse
assez de libert, n'est-ce pas? vous croisez en tous sens les fils de vos
affaires, et je ne le trouve pas mauvais.

Zamet, un peu tourdi par cet aplomb de la jeune femme, rpliqua qu'on ne
se justifie jamais en accusant.

--Je ne vous accuse pas, seigneur Zamet, je me dfends. Si je suis venue
ici, c'est que je connais le matre de la maison. C'est, vous le savez, le
jeune homme que ma bonne toile me fit rencontrer si miraculeusement aux
portes de Melun, lorsque l'on voulait m'arrter; il me protgea, me sauva
mon secret et la vie.

--Ah! c'est diffrent, dit Zamet. Cependant vous eussiez pu m'en avertir.

--Je ne le savais pas si voisin de nous.

--Vous ne saviez pas, il y a une heure, qu'il ft notre voisin et vous le
savez  prsent?

--Oui.

--C'est bizarre, convenez-en?

--J'en conviens; mais y a-t-il dans ma destine autre chose que des
bizarreries? J'ai lu dans nos vieux potes que ces trois desses qui filent
la vie des mortels, emploient selon le besoin du fil d'or pour le bonheur,
du fil sombre pour l'infortune. Mon cheveau,  moi, doit tre bigarr
d'une trange manire.

--Tout cela ne m'explique pas, continua Zamet opinitrement, comment vous
avez su, en une minute, que vous connaissiez le seigneur Esprance?

Elle prit un air riant.

--Speranza! murmura-t-elle; le beau Speranza! Avouez qu'il est bien beau,
et que, si prs de lui, le coeur d'une femme doit recevoir des
avertissements rapides!

--Tu es amoureuse, Leonora!

--Pourquoi non?

--Et Concino?

--Nous ne sommes pas encore maris.

--Raison de plus, sclrate, pour que tu ne le trompes pas.

--Concino est trop paresseux pour s'occuper de ces sortes de choses. Mais
d'ailleurs, reprit la jeune femme d'un ton plus srieux, voil bien des
sottises que je dbite, Speranza va revenir, et je veux vous parler
srieusement.

--Comment! il va revenir? ici?... prs de toi?

--Oui.

--Il quittera tout son monde pour un tte--tte avec toi?

--Oui.

--On en jasera. Tu vas faire tort  ce pauvre seigneur.

--Impertinent! dit Leonora, dont le regard lana une flamme. Je vaux bien
celles avec qui il causerait si je n'tais pas l.

--Sans doute, rpliqua Zamet, mais...

--Et je vaux bien, surtout, celle qui m'envoie ici pour lui parler.

--Ah! s'cria Zamet, on t'envoie... qui?

--La signorina, la signorinetta, la regina futura,

--Henriette d'Entragues?

--Silence! Ne dites pas ce nom assez haut pour qu'il aille frapper le mur
que vous avez en face.

--Elle guette... oh! trs-bien.

--Et en rentrant chez vous, ne vous heurtez pas  son chelle, vous
rompriez le col  sa future majest.

--Oh! brava Leonora, que tu as d'esprit!

--Vraiment?

--Quoi! la d'Entragues t'envoie parler  Esprance?

--Pour le compte d'une amie, dit Leonora avec un clin d'oeil malin.

--C'est--dire qu'elle en est amoureuse folle. Bon! Et que dois-tu dire 
Esprance?

--Beaucoup de petites choses.

--Aie des preuves, surtout!...

--Laissez faire.

--Ah! Leonora... Celle-l, une fois que nous l'aurons assise o elle veut
s'asseoir, ne sera pas si difficile  renverser que la marquise de
Monceaux.

--Je l'espre bien.

--Elle est bien vicieuse, cette Henriette, continua Zamet avec mpris. Pas
mme de tenue! au moment o elle veut dtrner une femme qui se tient si
bien! Mais prends garde, Leonora, de la compromettre trop tt avec
Esprance.

--Oh! n'ayez pas peur, dit l'Italienne en souriant.

--C'est que, vois-tu, le moment est bon pour nous; le roi y mord; elle l'a
ensorcel, toute sclrate qu'elle est. Hier, il m'a demand tout bas de
ses nouvelles, et non content de cela, il a envoy son la Varenne
s'informer de la sant de ces dames. L'affaire marche, ne l'entravons pas.

--Ne craignez rien, vous dis-je, seigneur Zamet. Speranza est trop charmant
pour que je le laisse dvorer par cette Franaise. Oh! non... pauvre cher
Speranza, elle ne l'aura pas ainsi.

--Tu le gardes pour toi, n'est-ce pas? dit le vieux Florentin avec un rire
quivoque.

--C'est ce qui pourrait lui choir de plus heureux, mon matre. Mais
j'entends bien des clats de rire, l-bas....

--Oh! le vin est gnreux.

--Comme l'amphitryon. Il vient, il vient!

--Je me sauve.

--Au contraire, restez. J'aime mieux que nous n'ayons pas l'air d'tre en
mystre. Vous m'aurez surprise ici, tant mieux.

--Mais, qui es-tu pour lui? Il faut que je le sache.

--Je suis Leonora Galiga, femme de Concino, protge de Marie de Mdicis,

Zamet fit un mouvement d'effroi.

--Malheureuse! dit-il, tu lui as dit ce nom!

--Que voulez-vous, il a bien fallu lui montrer que je n'tais ni une
Espagnole, ni une aventurire indigne de sa protection.

--Mais il peut deviner que tu sers ici la princesse.

--Quoi? N'tes-vous pas Florentin aussi, vous, et en mme temps bon ami du
roi, et bon ami de Mme de Monceaux, comme vous le serez de Mlle d'Entragues
 son tour et de toutes les autres, jusqu' ce que....

--Tais-toi, il pourrait entendre.

Esprance arrivait, cherchant son Italienne. Il la vit au bras de Zamet,
dont la ruse s'tait empar.

--Eh quoi! s'cria-t-il avec enjouement, le seigneur Zamet a donc pris au
vol sa colombe florentine?

--Les colombes florentines, seigneur Speranza, interrompit Leonora en
quittant le bras de Zamet pour prendre celui d'Esprance, sont blanches,
avec des yeux roses. Moi je suis noire, avec un oeil plus noir encore. Je
ne suis qu'un petit corbeau.

--Cette petite fille, dit Zamet, a voulu venir ici  toute force. Elle y
est, vous tes le matre de la maison, je vous laisse.

Esprance riant:

--Elle est en sret avec moi, dit-il.

Leonora le regarda singulirement comme pour lui reprocher cette parole,
dont une autre se ft rassure.

Zamet fit la rvrence et partit.

--Me voici  vos ordres, petit corbeau, dit Esprance, mais une question
d'abord.

--Voyons.

--Zamet vient de dire que vous aviez dsir de venir chez moi. Et en
m'apercevant, vous vous tes crie comme si vous ne vous fussiez pas
attendue  me voir.

--C'est vrai.

--C'est singulier alors.

--Je ne dis pas non. Mais vous allez m'couter, n'est-ce pas?

En disant ces mots, elle serra tendrement le bras du jeune homme.

--Je suis venue, dit-elle, pour vous rendre un service, ou du moins pour
vous pargner un ennui.

--Merci.

--Vous ne vous doutez pas de l'intrt que vous m'avez inspir... c'est de
la reconnaissance.

--La vertu des coeurs gnreux.

--Je cherchais bien impatiemment l'occasion de payer cette dette;
l'occasion s'est offerte, je la saisis.

--Mais, dit Esprance, vous ne m'avez toujours pas expliqu comment vous
veniez me rendre service sans savoir que vous vinssiez chez moi.

--Cher seigneur, ne nous tendons pas trop sur ce chapitre; il entranerait
des commentaires oiseux. Voyons le rsultat, rien de plus. Cependant, je
veux tre franche avec vous, parce que, voyez-vous, seigneur Speranza,
quand on vous parle, l'esprit commence, puis le coeur s'en mle et chasse
l'esprit.

--Bonne Leonora!

--Je dis donc que j'tais venue vous apporter probablement un ennui.

--Ah!

--Oui. Je ne savais pas que ce ft pour vous, pour Speranza! Vous
comprenez.

--Pas bien.

--Oui, je venais prs du matre de cette maison avec de certaines ides et
un certain message...

--Ennuyeux.

--Certes. Lorsque tout  coup j'ai vu Speranza... un visage qu'on n'oublie
jamais, et alors, mes ides ont chang de nature. Au lieu d'un ennui,
j'apporte un service.

Leonora, mal satisfaite de tenir Esprance avec un seul bras, appuya sur
lui ses deux mains aussi loquentes que ses yeux.

--On m'avait charge, dit-elle, de demander au matre de cette maison...
Notez que ce n'est pas  Speranza.

--De demander?...

--Quelle est la femme qu'il aime, articula lentement l'Italienne en
plongeant son lumineux regard dans les yeux blouis d'Esprance.

Celui-ci se remit promptement, mais son trouble n'avait pas chapp 
Leonora.

--Speranza, dit-elle avec motion, n'est pas forc de me rpondre.

--Cette question, ma belle amie, varie d'importance suivant la personne qui
la fait. Est-ce vous qui la faites?

--Je ne dis pas que l'envie m'en manque, Speranza, rpondit-elle avec un
accent passionn, mais je vous suis trop dvoue pour mentir. Ce ne serait
pas vous rendre service. Et, vous en tes sr, n'est-ce pas? je veux vous
rendre service, je le dois.

--C'est moi qui vous en serai reconnaissant, dit Esprance avec
empressement, car il ne cherchait plus  dissimuler l'intrt que cette
question soulevait pour lui. Qui donc, en effet, cherchait  savoir le nom
de celle qu'aimait Esprance? Qui donc pouvait lire et avait peut-tre lu
ce nom doux et terrible au fond de son coeur?

--M'en saurez-vous gr? rpliqua Leonora, en proie  une ardeur
indfinissable qu'elle puisait sans s'en rendre compte, dans les yeux et le
contact d'Esprance; dites que vous m'en saurez gr.

Il prit la main de l'Italienne, l'ouvrit doucement et y appuya ses lvres.
Elle plit, et la brlante effluve parcourut ses veines qu'elle embrasa
comme un de ces poisons qui foudroient:

--Il me serait impossible, murmura-t-elle, de vous rsister quand vous me
commandez d'obir. Vous voulez savoir quelle est la personne qui m'envoyait
vous questionner. Un serment m'empche de profrer son nom... mais, faites
ce que je vais vous prescrire, et vous serez instruit.

Il la regarda tonn.

--Je suis un peu magicienne, dit-elle, ne l'oubliez pas. Voil un homme qui
passe portant un flambeau: c'est un de vos valets, n'est-ce pas?

--Oui, et un Napolitain justement. Il vous comprendra.

--Commandez-lui de faire ce que je lui dirai.

Esprance appela le valet et lui parla bas. Cet homme s'approcha
respectueusement de Leonora, qui  son tour lui dit a l'oreille:

--Allez jusqu'au dernier sapin de l'alle,  droite, et quand nous serons
arrivs  vingt pas de vous, mettez, comme par mgarde, avec votre
flambeau, le feu  la premire branche de ce sapin. Vous couperez la
branche ensuite.

Le valet la regarda, stupfait.

--Faites! dit Leonora.

--Je vous ai dit d'obir  madame, ajouta Esprance.

Le valet s'inclina et partit.

--Maintenant, dit-elle  Esprance, regardez bien o nous sommes.

--Dans l'alle des sapins et des mlzes.

--Au bout de laquelle est un mur?

--Celui de Zamet.

--Sur le mur, que voyez-vous?

--Mous sommes bien loin, et l'ombre est un peu noire, mais je crois
pourtant distinguer un vase de pierre d'o tombent des flots de lierre...
Eh bien, mais cet animal de Napolitain va mettre le feu  mes arbres.

--Regardez toujours  cet endroit, sans affectation, et approchons-nous.

Tout  coup la flamme jaillit de la branche rsineuse et inonda d'un reflet
rouge le ple visage d'Henriette, qui regardait sous son abri de feuilles,
et apparut ainsi,  Esprance, masque effrayant, contract par la haine et
la jalousie.

Il allait s'crier. Leonora, lui serrant le bras avec force, le fit tourner
sur lui-mme et continuer la promenade en sens inverse, avec l'apparente
tranquillit d'un insouciant promeneur.

--Henriette!... murmura le jeune homme. C'est Henriette qui vous envoie!

Leonora ne rpondit pas.

--Henriette, qui veut savoir le nom de la femme que j'aime... Elle s'en
doute donc!

--Ah! demanda Leonora, est-ce qu'elle aurait des raisons de s'en douter?

--Nullement, dit Esprance en proie  une agitation facile  concevoir.

--Cependant vous tes troubl. Que faudra-t-il que je lui rponde?

--Mais... ce que vous voudrez, Leonora.

--Il faut que je lui rponde quelque chose, Speranza; et quelque chose de
vraisemblable, car elle n'est pas crdule ni facile  tromper.

--Rpondez-lui... rpondez-lui, dit tout  coup le jeune homme avec
enjouement, que je suis amoureux de vous, mon petit corbeau.

Un clair jaillit des prunelles de l'Italienne.

--Vous le voulez bien? dit-elle avec passion.

Il la regarda. Cet lan lui avait fait peur.

--Ah! vous vous refroidissez vite, seigneur.

--Mais non... c'est vous qui enflammez tout avec votre irrsistible gaiet.

--Vous appelez cela de la gaiet, dit-elle?

--Mais....

--Tenez, Speranza, continuons sur le ton de la franchise: il est certain
que la vue de ce visage que je vous ai montr au fate du mur, vous a caus
une frayeur trs-grande.

--Je ne le nierai pas. Frayeur est un mot bien fort, cependant.

--Donc, la signora Henriette a touch juste. Vous redoutez qu'elle ne
pntre vos amours.

--Je n'ai pas d'amours, s'cria vivement Esprance.

--Il est indispensable de le prouver  cette femme, Speranza, car, je me
connais en physionomies, et celle que nous venons de voir tait bien
menaante pour votre repos. Comment m'autoriserez-vous  prouver 
Henriette qu'elle s'est trompe? Vous hsitez? Voulez-vous que je vienne 
votre aide, ajouta l'Italienne, avec un de ces sourires dont rien ne peut
rendre l'expression, je crois avoir trouv une ide.

--Je le veux bien.

--C'est le service que je me proposai de vous rendre sitt que je vous eus
reconnu.

--J'accepte.

--Il n'est qu'un moyen. Aimez quelqu'un en effet, et je dirai  la signora
le nom de cette personne, et je lui prouverai... que je ne mens pas.
Voyons, est-ce qu'il vous est bien difficile, Speranza, de trouver un nom 
dire. Il y a bien des femmes ici. Je les regardais tout  l'heure, et
beaucoup sont belles. Si vous vouliez choisir...

Elle parlait ainsi le sein haletant.

--Peut-tre, continua-t-elle d'une voix  peine intelligible tant l'motion
l'oppressait, peut-tre n'avez-vous pas besoin de chercher bien loin, car
vous devez savoir que Dieu vous a cr de telle sorte qu'au lieu de
respirer comme les autres hommes et d'exhaler seulement un souffle, vous
exhalez le feu d'amour; vous avez le charme, comme on dit chez nous.
Quiconque vous voit s'chauffe, quiconque vous touche, brle.

En disant ces mots, elle frissonnait, et son me tout entire avait pass
dans son regard et dans sa voix.

--Le danger est grand, pensa Esprance, pour moi et pour Gabrielle; voil
deux femmes ligues contre moi: l'une est ma mortelle ennemie l'autre
m'aime. Avec celle-ci je dtruirais toute l'influence de celle-l; si je
voulais, j'assurerais mon secret, que dis-je, je perdrais Henriette. Que
faut-il pour faire de Leonora une allie invincible? un serrement de main,
un baiser, une promesse; sur mille hommes pas un n'hsiterait, et chacun
d'eux croirait avoir agi en galant homme.

Il passa une main glace sur son front.

--Eh bien! dit Leonora, qui le voyait combattre douloureusement les
angoisses de l'incertitude, rpondez-moi un mot, comme  une sincre amie.

--Allons, pensa Esprance, est-ce que par hasard je serais lche? Ainsi
ferai-je, Leonora, dit-il en se redressant. Oui, je vais vous traiter en
amie. Leonora, vous m'tes envoye pour savoir si j'aime quelqu'un. Vous
tes la femme que j'aimerais avec le plus de joie si mon coeur tait libre.
Mais il ne l'est pas. J'ai quelque part,  Venise, laiss une femme que
j'aime avec idoltrie. Je lui ai jur de l'aimer toujours et sans partage.
Mon me est ainsi faite que je mourrais plutt que de manquer  ce serment.
Oh! je sais bien que l'on rirait de moi si cette absurde fidlit  une
absente tait connue du monde. Mais je parle  une femme dont le coeur
vient de me parler aussi. Vous me comprendrez, Leonora, quand je vous dirai
qu'avec un peu d'adresse ou de complaisance, je vous eusse trompe, que je
vous eusse pendant quelques heures, quelques jours peut-tre, donn le
semblant d'un amour qui n'est pas  vous. Vous me comprendrez encore mieux
quand j'ajouterai que je ne me dissimule pas la difficult de ma situation,
le pril si vous voulez, auquel m'expose ma sincrit brutale. Mais si,
pour conjurer ce pril, je m'excusais de manquer  mon serment, je ne me
pardonnerais jamais de donner mes lvres, mon corps  d'autres qu' celle
qui possde mon me. Et elle, ne me le pardonnerait pas non plus, dt son
salut rsulter de mon infidlit. Elle en mourrait de douleur et moi de
honte. Le saurait-elle jamais? dira le monde, non, peut-tre; mais je le
saurais, moi, et n'oserais jamais plus regarder en face ses yeux dont
chaque mouvement dirige les mouvements de ma vie. Voil ma rponse,
Leonora: Je n'aime jamais qu'une femme  la fois; peut-tre un jour
n'aimerai-je plus celle qui me possde aujourd'hui. Qui sait si cela
n'arrivera pas demain! Alors, c'est moi qui vous irai supplier, Leonora, de
m'accorder ce qu'aujourd'hui je ne puis recevoir de vous, c'est--dire le
don du plus charmant amour qu'un galant homme soit fier d'avoir inspir.

En achevant ces mots, avec une douce politesse, il souleva jusqu' ses
lvres la main froide de l'Italienne, qui le regardait, ple, mais sans
colre, et dont l'ivresse se dissipait peu  peu pour faire place  une
sauvage admiration.

--Bien! dit-elle aprs un long silence. Mais est-ce l ce que votre amie
devra rapporter  Mlle d'Entragues?

Esprance, la regardant avec une expression touchante de gnreux abandon,

--Quand on a le bonheur, dit-il, de possder une amie aussi spirituelle,
aussi dlicate que vous, on ne lui dicte pas ce qu'elle doit faire; on se
confie  son esprit et  son coeur.

Leonora serra les deux mains du jeune homme et s'loigna en murmurant avec
une sombre douleur:

--Voil comment je voudrais tre aime! Oh! mais celle-l est parfaite sans
doute... Une femme digne de Speranza!... Je comprends qu'Henriette en soit
jalouse et cherche  la connatre. Qu'elle cherche de son ct; moi, je
trouverai du mien!... Oui, je trouverai; je me donne huit jours pour savoir
le nom de cette femme!




XXVII

ULYSSE ET DIOMDE


Aussitt aprs le dpart de Leonora, Esprance se replongea dans les
tristes rflexions qui l'avaient assailli au commencement de l'entretien.

--Le danger serait immense, pensa-t-il, si j'avais pour Gabrielle un de ces
amours vulgaires qui se rvlent inconsidrment par des preuves
matrielles, et, comme dans une droute de soldats, laissent toujours
traner sur leurs champs de bataille quelque dbris de leur bagage. Mais,
entre nous, comment dcouvrir ce qui s'agite profondment au fond de nos
coeurs? Quelle Henriette collectionnera mes soupirs pour les porter  Henri
IV? Quelle Leonora saisira comme pice de conviction sur les lvres de
Gabrielle le sourire qu'elle m'envoie et l'insaisissable baiser qui va de
son me  la mienne? Jamais une lettre, jamais un rendez-vous
compromettant, jamais un messager porteur de ces accablantes rvlations
sous lesquelles succombent tt ou tard les amants ordinaires. Je dfie donc
mes ennemis de me perdre ou de nuire  Gabrielle avec ce que nous leur
fournirons. Voil, ajouta-t-il avec une joie mlancolique, voil le
bnfice des dvouements chevaleresques, et peu de gens les comprennent
assez pour les reconnatre et les suivre  la trace. Nul ne peut les
atteindre et les souiller  la hauteur o ils s'lvent. Allons, allons, ce
n'est ni la haine de Mlle d'Entragues, ni la passion de Leonora qui
m'empcheront de bien dormir quand tout le monde va tre parti, quand je
serai seul, et je pourrai me livrer tout entier  Gabrielle, en les dfiant
d'aller deviner son nom dans les impntrables replis de mon coeur.

En parlant ainsi, Esprance avait rejoint les groupes de ses htes, qui
dj se prparaient au dpart. Les vides se firent peu  peu dans les
quadrilles, les musiques se turent, les dernires bougies, vacillant au
souffle frais du matin, se renversrent mourantes. Ce qu'Esprance avait
dsir arriva; il se trouva seul.

Cependant il regrettait de n'avoir pas dit adieu  ses deux amis partis
sans doute comme les autres, et comme l'intendant s'tait approch pour
demander  monseigneur s'il tait satisfait de la fte, Esprance, aprs
l'avoir flicit, s'informa de l'heure  laquelle s'tait retir M. de
Crillon.

--Monseigneur, dit l'intendant, il y a deux heures environ, M. de Crillon
s'est trouv fatigu par le bruit et les mouvements des danseurs; il avait
la tte pesante et m'a demand la cl du grand cabinet de monseigneur. Il y
doit tre encore.

--Ouvrez-moi, rpliqua Esprance.

L'intendant obit. Alors on aperut Crillon tendu dans un grand fauteuil,
et dormant d'aussi bon coeur que s'il et t dans son lit, aprs avoir
excut  lui seul toutes les danses de tous les danseurs ensemble.

Esprance se garda bien d'interrompre ce sommeil sacr: il y avait tant de
noble srnit, tant de calme religieux sur le front du brave chevalier!

Il repoussa doucement la porte et le laissa sur son fauteuil.

--Et Pontis? demanda-t-il  l'intendant, s'est-il bien diverti?

--Oh! oui, monseigneur; je le crois du moins.

--O s'est-il retir? chez lui, ou bien au quartier des gardes?

--Non, monseigneur, non, pas si loin. Ici tout prs, au contraire.

Esprance chercha des yeux dans la salle. L'intendant, souriant d'un air
narquois, souleva l'un des coins de la nappe, sous laquelle Esprance
aperut deux pieds qu' leur parure extravagante de bouffettes d'un rouge
feu, il reconnut pour ceux de son ami.

Sans pouvoir rprimer un clat de rire, il tira  lui ces deux pieds et
amena ainsi le corps qui essayait de se rvolter et maugrait des
imprcations contre les perturbateurs de son repos.

Esprance redressa l'ivrogne et l'assit aprs l'avoir tanc vertement.
Pontis ouvrit un oeil morne et balbutia quelques excuses.

Il avait, bgaya-t-il, essay de faire le galant et le beau prs des
femmes. Il avait dploy toutes les sductions de son costume blouissant;
mais ni le velours nacarat, ni la soie cerise, ni l'orfvrerie dont il
s'tait chamarr ne lui avaient rapport un bnfice honnte. Les dames, ce
soir-l, n'avaient de regards et de sourires que pour le matre de la
maison.

--J'ai eu beau dire que j'tais ton ami, continua Pontis, pas une ne m'a
support pendant plus de deux minutes. Il est vrai que je danse mal; mais
enfin je suis ton ami. Bref, me voyant conduit sans aubaine ni espoir,
j'ai recouru  la consolation infaillible.

--Tu as bu!

--Quel bon vin!

--Tu en as trop bu!

--Avare!

--Vous tes un ivrogne et un butor... vous me faites rougir de vous devant
des laquais.

Pontis voulut protester, mais ses jambes refusrent de prendre part  sa
colre. L'ivresse l'envahissait, il retomba sur le sige o Esprance
l'avait assis.

--Demain, murmura-t-il menaant.

--Oui, oui, demain, dit Esprance qui ne put s'empcher de rire.

 ce moment un valet de chambre s'approchant d'Esprance lui annona qu'un
moine venait d'entrer et demandait  lui parler.

--Un moine?  pareille heure? Un moine mendiant peut-tre, attir par les
reliefs du souper?

--Non, monseigneur, il n'a rien mendi.

--C'est sans doute un quteur, reprit Esprance. Il s'est dit qu'aprs le
plaisir on a le coeur plus dispos  la charit, et je trouve son ide
ingnieuse. Malgr l'heure avance, qu'il entre.

--Oh! monseigneur, il est entr, dit le valet, et sans attendre notre
rponse il s'est dirig vers le jardin comme s'il et habit cette maison
toute sa vie.

Esprance consulta sa bourse et s'avana  la rencontre du moine.

Celui-ci, objet de curiosit pour la plupart des serviteurs d'Esprance, se
promenait tranquillement sur la terrasse parmi les arbustes et les lampes
mourantes. Sa haute taille, son capuchon bien clos, le mouvement heurt de
ses paules, qui ressemblait  l'lan de certains grands oiseaux quand ils
sautent, cet ensemble grotesque et solennel  la fois frappa les yeux
d'Esprance comme un souvenir familier.

--Le gnovfain! s'cria-t-il. Frre Robert!

--Moi-mme, repartit le moine. Bonjour, seigneur Esprance.

--Soyez le bienvenu, cher frre... Quel heureux vnement vous amne?

--Je passais, dit celui-ci, sans s'inquiter de ce qu'il y avait
d'invraisemblable dans ce passage de Bezons  la rue de la Cerisaie vers
trois heures du matin.

--J'eusse aim mieux, reprit Esprance en souriant, que vous fussiez venu
exprs pour moi.

--Je viens aussi pour vous, sans doute... et pour M. de Crillon. Il est
ici, je crois?

--Oui, mon frre.

--J'tais all pour le voir en sortant de chez le roi. On m'a dit que vous
donniez bal, et que le seigneur chevalier s'y trouvait.

Esprance fit signe  l'un de ses gens d'aller rveiller M. de Crillon,
tandis que le gnovfain regardait avec sa froide curiosit Pontis, qui,
sur sa chaise, faisait mille tentatives dsespres pour retrouver ses
ides et ses jambes.

Frre Robert le dsigna du doigt:

--Oui, dit Esprance, c'est Pontis; le camarade Pontis, un horrible ivrogne
qui ne vous reconnat mme pas, tant il s'est laiss abrutir par le vin.

--Oh!... murmura Pontis en carquillant ses yeux avec lesquels il comptait
parler  dfaut de la langue.

--Il m'a reconnu, dit tranquillement le moine en lui tournant le dos pour
aller  la rencontre de Crillon qui arrivait tout empress.

--Frre Robert ici!... s'cria le bon chevalier.

--Oui, seigneur. On ne m'invite pas, je m'invite.

 ces mots prononcs avec le flegme particulier  cet trange personnage,
Crillon et Esprance changrent un regard qui signifiait:

--Il a quelque chose  nous dire.

--Si nous allions nous asseoir dans mon cabinet, dit Esprance.

Frre Robert l'arrta.

--Nous sommes bien ici, dit-il.

--Fermez les portes au fond! cria Esprance  ses gens.

Tout l'espace compris entre les salons et cette salle demeura libre et
dsert. Pontis ronflait sur sa chaise.

--Voyons, mon frre Robert, dit Crillon impatient d'entrer en matire,
parlez-nous un peu de ce qui vous amne.

--Mais... le plaisir de vous voir.

--Sans doute, sans doute, et aprs?

--Oui, interrompit Esprance, il me semble voir sur le visage de ce cher
frre, un peu de tristesse.

--Je suis triste, en effet, rpliqua le gnovfain, qui profita de la
rplique.

--Le motif?

--Je sors du Louvre, o j'ai trouv le roi bien dsespr.

--Bien dsespr! s'crirent  la fois Esprance et Crillon.

--Sans doute... Croyez-vous que ce soit peu de chose que la rsurrection de
la guerre civile en France?

--Eh! mon Dieu! dit Crillon, o donc la guerre civile?

--En ce moment dans la Champagne, chevalier, demain en Lorraine,
aprs-demain partout.

--Mais qui la souffle?

--Le nouveau Valois.

--Ce croquant de la Rame?

--Il va se faire sacrer  Reims.

--tes-vous fou, mon frre, s'cria le chevalier avec un clat qui rveilla
Pontis, la Rame sacr  Reims!

--La Rame! grommela Pontis en cherchant son pe d'une main engourdie.

--Par grce, contez-nous comment cela est possible, dit Esprance en
pressant le moine, qui ne demandait pas autre chose.

--La Rame ou Valois, comme vous voudrez, rpliqua-t-il, s'est enfui de
Paris. Il a trouv dehors un noyau de troupes que la duchesse lui avait
mnages. A cette troupe se sont joints des Espagnols envoys par Philippe
II. Puis, des mcontents; il n'en manque jamais en France. Toute cette
canaille a reconnu ou feint de reconnatre le nouveau prince, et lui, pour
se donner sur-le-champ l'autorit d'un roi de France, marche sur Reims avec
son arme et prtend s'y faire sacrer. Voil tout; rien n'est plus simple.

--Harnibieu!... Et le roi! dit Crillon.

--Il y en aura deux en France, repartit tranquillement frre Robert.

--Et l'arme royale!

--Il y en aura aussi deux en France. Que dis-je? il y en aura trois, car M.
de Mayenne a toujours la sienne.

--Enfin, on fera quelque chose j'imagine, dit Crillon exaspr.

--Quoi? demanda le moine avec son flegme imperturbable.

--Le roi n'a pas une ide? on me fera croire cela?

--Le roi a des ides, soit; mais si le moyen de les excuter lui manque?

--Bah!... d'ailleurs, toute cette sacrerie est peut-tre un mensonge.

--Non, dit avec fermet frre Robert.

--Ah! c'est diffrent; si vous en tes sr.... Mais d'o tenez-vous ce
bruit?

--Ce serait long  vous conter. Qu'il vous suffise de savoir que j'en suis
sr.

--Racontez, que diable! cela en vaut la peine.

--Non. C'est un secret de confession, dit batement frre Robert.

--Le roi le sait-il?

-- peu prs. Mais je n'ai pas voulu dsoler le cher prince, qui dj
s'afflige outre mesure. Et le fait est qu'il a raison. Une arme en
Lorraine, une en Picardie, une au midi, n'tait-ce point suffisant pour
puiser la France? Voil qu'il en va falloir conduire une quatrime en
Champagne.

--Sans compter que, pendant ce temps, on fera quelque mauvais coup  Paris,
si le roi en bouge, dit Esprance.

--Prcisment, fit vivement le moine.

--Vous tes l tous deux, s'cria le chevalier,  numrer les chances de
ruine, et vous ne diriez pas un mot des moyens de salut.

--Salut!... murmura Pontis redress sur ses reins et luttant pour lever
son intelligence d'un degr au-dessus du niveau des fumes qui
l'absorbaient.

--Tche de te taire, toi, dit Crillon en le regardant de travers, ou je te
fais sortir du ventre tout le vin que tu as bu.

--Notre frre Robert, reprit Esprance, n'a-t-il pas quelque bon expdient
 nous offrir? Sa sagesse, si je ne me trompe, doit lui fournir des
ressources.

--La sagesse, rpondit le moine, dit ceci: Dtruis la cause et tu supprimes
l'effet.

--Parbleu! la belle affaire, on le sait bien, rpondit Crillon. Dtruis la
Rame, tu n'as plus de guerre civile. Mais, comment le dtruire?

--C'est difficile, articula frre Robert sans manifester la moindre
motion. Il est dans son camp bien gard, bien veill au milieu d'une
arme, c'est--dire de deux ou trois rgiments de ligueurs.

Crillon ravageait avec colre sa moustache, qui n'en pouvait mais.

--Jolie arme, murmura-t-il. Qu'on me donne deux cents hommes, et je fais
pendre tout cela.

--On ne vous donnera pas deux cents hommes, dit le moine; et d'ailleurs,
vous les donnt-on, ces rebelles ne vous attendraient pas, ils se
replieraient devant vous jusqu' ce qu'ils eussent grossi au point
d'accepter la bataille.

--Eh bien, aprs, bataille!

--Guerre civile, dit froidement frre Robert. C'est prcisment ce qu'il
faut viter.

--Voudriez-vous par hasard dtruire une arme sans la combattre? demanda
ironiquement Crillon.

--Oui, je le voudrais, rpondit le moine en attachant ses regards
pntrants sur le guerrier.

Esprance comprit que le gnovfain avait son ide prte, et runit toute
son attention pour la deviner.

--Si l'on tait gant, poursuivit Crillon, on dvorerait ou l'on craserait
ces pygmes, mais nous ne sommes plus au temps des mirmidons.

--Vous tes aussi gant que l'taient les hros d'Homre, dit le
gnovfain, et tout ce qu'ils ont fait, vous tes capable de le faire.

--Croyez-vous? demanda Crillon avec bonhomie.

--Chevalier, dans le cours de votre carrire hroque, vous avez souvent
fait plus que d'entrer dans un camp pour enlever des chevaux.

--Les chevaux de Rhsus, dit Esprance.

--J'ai appris cela dans mon jeune ge, dit Crillon, oui, Ulysse et Diomde
au milieu de toute une arme, c'tait bien beau, mais c'est difficile.

--Un homme est bien plus facile  dtruire que trois chevaux  emmener, dit
tranquillement le moine.

--Je comprends, s'cria Esprance, il faudrait aller casser la tte  ce
coquin au milieu mme de son arme, et la guerre civile est finie.

--C'est vrai, dit simplement Crillon.

--C'est vrai, rpta le gnovfain, seulement le tuer ne suffirait pas.

--Comment cela? Que voudriez-vous y ajouter?

--J'aimerais mieux, pour la scurit de l'tat, que l'imposteur ft traduit
devant des juges et bien publiquement jug, condamn.

--Et excut, fort bien, dit Crillon. C'est juste, harnibieu! je
m'appellerai Diomde!

--Moi Ulysse, dit Esprance.

Le moine se leva.

--Je pourrais, si vous y consentiez, vous rendre un assez important
service, dit-il. Je vous ferais arriver au coeur mme de l'arme en
question.

---Comment cela? dirent Crillon et Esprance.

--J'ai en ce moment au couvent trois officiers espagnols munis de bons
passe-ports et de recommandations pour le nouveau prince. Ces braves gens
viennent de l'Angoumois; ils vont en Champagne. Ils se sont un peu
dcouverts  notre prieur dom Modeste, qui est, comme vous savez, la
perspicacit mme. Le peu qu'ils ont laiss voir de leurs desseins lui a
suffi pour deviner tout. Il m'a expdi  Paris sur-le-champ pour avertir
le roi. Mais j'ai trouv Sa Majest tellement dcourage que je n'ai pas eu
la force de l'instruire compltement de son malheur. J'esprais me
retremper auprs de vous, et Dieu m'a fait russir.

--Harnibieu! je le crois bien. Mais ces brigands d'Espagnols ne vont pas
vous attendre, et tandis que vous tes ici, ils vont gagner du pays l-bas.

--Ils m'attendront, dit tranquillement le moine.

--Comment pouvez-vous en tre sr?

--Je les ai fait enfermer.

--Des gens d'pe! ils forceront les portes.

--Je leur ai fait ter leurs pes.

--Ils sauteront par les fentres, emportant leurs papiers.

--J'ai pris soin qu'on leur enlevt leurs habits. Ce sont gens
trs-modestes, les Espagnols; ils ne voudront pas courir les champs tout
nus.

Crillon se mit  rire et embrassa frre Robert de toutes ses forces.

--Harnibieu! dit-il, vous n'tes pas un moine, vous, vous tes un vrai
Saint-Michel.

--Eh bien! partons, s'cria Esprance.

--Partons, dit le chevalier, prenant le moine par le bras.

Tout  coup quelque chose leur barra le passage; c'tait Pontis trbuchant
qu'ils avaient oubli et qui leur dit:

--J'en suis, sambioux!

--Ah! c'est toi, malheureux! dit Esprance, Dors!

--Au large! dit Crillon.

--Mais... j'ai compris... balbutia Pontis, on va se battre... j'en suis.

--Nous n'emmenons pas les ivrognes; un ivrogne est un ennemi. Va-t'en! Et
puisque tu as compris la chose importante que nous avons projete, que ce
soit un chtiment capable de te corriger  jamais.

--Esp... ran... ce... bgaya Pontis en cherchant  s'accrocher  son ami.

--Va dormir, te dis-je! nous montons  cheval et tu ne tiens pas mme sur
tes pieds!

En effet, rien qu'en cherchant  se dgager, le jeune homme fit rouler
l'ivrogne tout  travers la chambre. Pontis poussait des gmissements
douloureux et cherchait  joindre ses mains pour supplier.

--Je t'avais dfendu, dit gravement Esprance, de jamais boire au point de
perdre la raison. Tu me l'avais jur. Tu as fauss ton serment, Dieu te
punit.

Pontis sanglotait  faire piti; dompt par l'ivresse, il gisait incapable
de faire un mouvement.

--Le coquin a du coeur, dit Crillon; mais il est sol comme un charretier
bourguignon. Tout  l'heure il va se rendormir. Laissons-le. En route, nous
autres.

Esprance et le moine sortirent rapidement et se dirigrent vers les
curies.

Ils aidrent eux-mmes les valets  seller les chevaux. Esprance calmait
ses chiens, qui, en voyant les prparatifs du dpart, criaient de joie pour
qu'on ne les oublit pas.

--Tout beau, Cyrus! tout beau, Rustaut! dit le jeune homme, vos amis les
chevaux s'en vont, mais  une chasse o les chiens sont inutiles. Tout
beau! restez  la chane; nous causerons chasse  mon retour.

Il caressa la biche dans sa cabane, murmura bien bas le nom de celle qui la
lui avait envoye, et sauta en selle ds qu'on lui eut amen son cheval.

Quelques minutes aprs, les trois cavaliers, en tte le gnovfain,
couraient sur la route de Bezons. Esprance avait jet un manteau sombre
sur la robe et le capuchon du moine, qui, dguis de la sorte, n'avait plus
rien de religieux. Son cheval dut s'en apercevoir.

Cependant Pontis, se cramponnant des doigts aprs la table, avait russi 
se lever. Tout tournait dans sa tte. C'tait une ronde effrayante de
verres, de plats d'argent et de flacons d'or.

Sa raison surexcite changeait en horreur le ridicule de cette situation.

--Misrable! murmurait-il en cherchant  se tenir, tu es ivre... tu es
tremblant... tu tournes.

Et il se frappait au visage.

--Lche! tu es dshonor.... On va se battre et tu n'en es pas. Tu dgotes
tes amis. Tiens, bltre; tiens, ivrogne; tiens, pourceau immonde!

Et il accompagnait chaque pithte d'un furieux coup de poing. Les valets,
cachs  l'angle des portes, le regardaient avec un mlange d'effroi et de
respect.

--S'il allait rencontrer un couteau sur la table, pensaient-ils, il est
capable de se tuer!

Mais  force de se gourmer, Pontis avait fait ruisseler le sang de son
visage; il chancelait encore, mais la main s'accrochait plus fermement
crispe au bord de la table, il se tenait, il regardait avec bonheur couler
ce sang avec lequel s'enfuyait son ivresse.

--De l'eau! dit-il d'une voix effrayante, de l'eau pour le misrable
Pontis!

On lui tendit une carafe qu'il but avidement, non sans en avoir vers une
bonne moiti sur sa moustache et sa poitrine.

--C'est bien, me voil fort. Ah! ils sont partis! Eh bien! je pars aussi.
Place! un cheval!

Il se dirigea en dcrivant des courbes vagabondes vers l'curie qu'on
essayait de lui fermer. Mais sa fureur et bris tous les obstacles, on fut
contraint de lui seller un cheval pour le satisfaire, seulement on esprait
qu'il ne pourrait jamais l'enfourcher.

Mais la volont formidable de cet homme commanda mme  la rebelle matire.
Dix fois il essaya, dix fois il retomba. Pleurant de rage, ivre de
dsespoir, il mit l'pe  la main, et, s'adressant aux valets perdus:

--Sclrats! dit-il, si vous ne m'aidez je vais faire ici un massacre! Par
grce, mes bons amis... je vous en supplie!

Les valets attendris, car ils aimaient ce brave homme et n'avaient point
pour l'ivrognerie la mme svrit que leur matre, s'approchrent et
voulurent persuader  Pontis qu'il faisait d'inutiles efforts.

--Vous ne retrouverez jamais ces messieurs, lui dit l'intendant, ils sont
partis sans dire le but de leur voyage, et dj ils sont loin. Restez,
monsieur, restez!... nous aurons soin de vous.

Pontis faillit perdre courage  ce nouvel obstacle qui se dressait devant
lui. Mais, au bruit des aboiements qui recommenaient de plus belle:

--Les chiens! s'cria-t-il.... Oh! mon Cyrus! oh! mon Rustaut! ils sauront
bien retrouver Esprance.... Lchez-les, lchez-les, je les suivrai.

Aussitt il se hissa en selle; les chiens dtachs bondirent, fous de joie,
jusqu'aux naseaux du cheval, leur ami; et ds que la porte eut t ouverte,
ils s'lancrent, fouillant du nez la trace qu'ils eurent bientt
rencontre.

Pontis baissa la main gauche, s'accrocha de la droite au pommeau pour ne
pas tomber, et le cheval se prcipita imptueusement dans le froid courant
de la bise matinale.


FIN DU DEUXIME VOLUME

TABLE


I. L'abjuration

II. O le roi venge Henri

III. Coup de thtre

IV. Chien et loup

V. Les billets d'absolution

VI. La patrouille bourgeoise

VII. La porte Neuve

VIII. L'chance

IX.  propos d'une gratignure

X. Comment Esprance eut pignon sur rue

XI. Joie et festins

XII. Le rendez-vous

XIII. Coeurs tendres, coeurs percs

XIV. Bataille gagne

XV. Bataille perdue

XVI. L'hritier des Valois

XVII. Ambassades

XVIII. Au Louvre, le 27 dcembre 1594

XIX. Parade et riposte

XX. O Crillon fut incrdule comme Thomas

XXI. O le roi s'endort, o Gabrielle se souvient

XXII. Le prisonnier du roi

XXIII. Un des mille couplets de la chanson du coeur

XXIV. Droit de chasse

XXV. Intrigues de bal et autres

XXVI. Fais ce que dois, advienne que pourra

XXVII. Ulysse et Diomde



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