The Project Gutenberg EBook of La Suggestibilite, by Alfred Binet

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Title: La Suggestibilite

Author: Alfred Binet

Release Date: March 5, 2004 [EBook #11453]

Language: French

Character set encoding: ASCII

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SUGGESTIBILITE ***




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LA

SUGGESTIBILITE


PAR

ALFRED BINET


Docteur es sciences, Laureat de l'Institut
(Academie des Sciences et Academie des Sciences morales)
Directeur du laboratoire de psychologie physiologique de la Sorbonne
(Hautes-Etudes)

Avec 32 figures et 2 planches hors texte.


1900



A

JACQUES PASSY
_19 mars 1864.--22 novembre 1898_



LA SUGGESTIBILITE


INTRODUCTION


Apprecier la suggestibilite d'une personne sans avoir recours a
l'hypnotisation ou a d'autres manoeuvres analogues, tel est, aussi
brievement indique que possible, le sujet de ce livre.

Il suffit de reflechir un moment pour comprendre tous les avantages de
cette separation entre l'etude de l'hypnotisme et celle de la suggestion.
Quoi que l'on pense de l'hypnotisme,--et quant a moi j'estime que c'est une
methode de premier ordre pour la pathologie mentale--il est incontestable
que cette methode d'experimentation qui constitue une main-mise sur un
individu, presente des inconvenients pratiques tres graves: elle ne reussit
pas chez toutes les personnes, elle provoque chez quelques-unes des
phenomenes nerveux importants et penibles, et en outre elle donne aux
sujets des habitudes d'automatisme et de servilite qui expliquent que
certains auteurs, Wundt en particulier, aient considere l'hypnotisme comme
une immoralite. C'est pour cette raison que les pratiques en ont ete
severement interdites dans les ecoles et dans l'armee, et je crois cette
mesure excellente: l'hypnotisation doit rester, a mon avis, une methode
clinique.

Jusque dans ces cinq dernieres annees, hypnotisme et suggestion etaient
termes presque synonymes; on ne faisait de la suggestion que sur des
sujets prealablement hypnotises, ou bien, si l'on essayait de faire de la
suggestion a l'etat de veille, c'etait exactement par les memes procedes
que ceux de l'hypnotisme, c'est-a-dire par des affirmations autoritaires
amenant une obeissance automatique du sujet et suspendant sa volonte et son
sens critique.

Les methodes nouvelles que je vais decrire n'ont, je crois, aucun
rapport pratique avec l'hypnotisme; ce sont essentiellement des methodes
pedagogiques: et j'ai pu les employer pendant plusieurs mois de suite dans
les ecoles, sous l'oeil attentif des maitres, sans eveiller chez eux
la moindre crainte que leurs eleves fussent l'objet de manoeuvres
d'hypnotisation; c'est qu'en effet ces methodes ne provoquent pas plus
d'emotion ou de trouble chez les sujets qu'un exercice de dictee ou de
calcul. Je dirai plus: ces experiences peuvent rendre de grands services
aux eleves, si on a le soin de leur expliquer, quand le resultat est
atteint, quel est le but qu'on se proposait, si on leur met sous les yeux
l'erreur qu'ils ont commise, si on leur indique pourquoi ils ont commis
cette erreur, comment ils ont manque d'attention; c'est une lecon de
choses, et en meme temps une lecon morale dont l'enfant profite souvent,
j'en ai eu la preuve, car j'en ai vu plusieurs qui, a chaque epreuve,
apprenaient a se corriger et devenaient moins suggestibles.

Certes, ce n'est pas seulement aux enfants que cette lecon serait
salutaire, mais surtout aux adultes, qui trop souvent, comme on l'a vu dans
ces derniers temps, perdent l'habitude d'exercer leur sens critique, de
se faire une opinion personnelle et raisonnee, et se laissent servilement
suggestionner par les polemiques de presse!



CHAPITRE PREMIER


HISTORIQUE


Toutes les fois qu'on cherche a classer les caracteres d'une maniere utile,
d'apres des observations reelles et non d'apres des idees _a priori_, on
est amene a faire une large part a la suggestibilite. Tissie utilisant les
remarques qu'il a faites dans le monde des sports, sur les entraineurs et
les entraines, divise les caracteres en trois categories, qui ne sont au
fond que des categories de suggestibilite: 1 deg. les _automatiques_, ceux
qui obeissent passivement et sans replique, les modeles de la discipline
aveugle; ceux qui, suivant l'auteur, obeissent au "je veux"; 2 deg. les
_sensitifs_, ceux dont on obtient l'obeissance en s'adressant a leurs
sentiments, et particulierement a leur affection; 3 deg. les _actifs_, les
volontaires, qui sont eux-memes, qui ont une personnalite tranchee, et sur
lesquels on ne peut pas agir directement, mais seulement par esprit
de contradiction; ils repondent au "tu ne peux pas"; 4 deg. les _retifs_,
quatrieme categorie, que Tissie ne donne pas, mais que les instituteurs
m'ont indiquee, car elle existe dans les ecoles, et elle n'est point aimee
des maitres; ce sont des revoltes, des indisciplines; probablement cette
categorie est formee pour une bonne part de nerveux et de degeneres.

Naturellement, je ne puis me porter garant de cette classification, qui ne
repose pas, a ce qu'il me semble, sur des observations regulieres; et
il faudrait sans doute rechercher s'il est exact que les individus sur
lesquels on n'a prise que par l'esprit de contradiction sont toujours des
volontaires; j'en doute un peu[1]. Mais l'essentiel est de montrer que ce
projet de classification des caracteres repose sur des distinctions de
suggestibilite; les automatiques sont les plus suggestibles de tous, les
sensitifs le sont deja moins, et enfin les actifs et les retifs ne peuvent
etre suggestionnes que dans une petite mesure, et au moyen de Detours.

[Note 1: J'ai observe bien souvent que l'esprit de contradiction
est tres developpe chez des personnes nerveuses, auxquelles on donne
l'obsession d'un acte, rien qu'en les mettant au defi de l'accomplir.
Pitres signale avec raison les hysteriques comme des sujets qu'on peut
souvent suggestionner a fond, en les prenant par l'esprit de contradiction.
Je crois bien que la tendance a contredire n'est pas necessairement
un indice de personnalite bien organisee et capable de resister a la
suggestion.]

Un auteur americain, Bolton, a donne, en passant, il y a quelques annees,
une classification de caracteres, dans laquelle on retrouve encore une
preoccupation de la suggestibilite des individus[2]. Il faisait une
experience sur le rythme, experience longue et minutieuse, dans laquelle
il etait oblige de rester longtemps en relation avec ses sujets, et de les
examiner de tres pres.

[Note 2: Voir _Annee psychol._, I, p. 360.]

Il faisait entendre aux personnes des sons rythmes de differentes facons,
et devait ensuite, par des interrogations minutieuses, chercher a savoir
comment chaque personne avait percu les sons, les avait groupes et rythmes.
Il fut frappe de la maniere fort differente dont chacun se pretait a
l'experience, et il les classa tous en trois categories: 1 deg. d'abord, ceux
qui s'empressent d'accepter toutes les suggestions de l'operateur; ils
n'ont aucune idee a eux, adoptent celle qu'on leur suggere avec une
docilite surprenante; ce sont les automatiques ou passifs de la
classification precedente; 2 deg. ceux qui cherchent a se faire une opinion
personnelle; leur attitude est celle d'un scepticisme modere et
raisonnable: ils donnent leurs impressions avec exactitude, ce sont les
meilleurs sujets. L'opinion a laquelle ils arrivent sur la question n'est
pas toujours juste, car elle repose le plus souvent sur des donnees
incompletes; 3 deg. les contrariants; c'est l'espece detestable, le desespoir
des experimentateurs. Ce sont des gens qui poussent l'esprit de
contradiction jusqu'a la mauvaise foi; ils critiquent tout, le but de
l'experience, les conditions ou l'on opere; ils sont subtils; ils refusent
de donner leur opinion, tant qu'ils ne connaissent pas celle des autres
sujets ou celle de l'experimentateur; des qu'ils la connaissent, ils
s'empressent d'en prendre le contre-pied, avec un grand entrain d'ergotage,
Si on ne livre a leur critique aucune opinion, ils refusent de dire la leur
et se renferment dans un silence dedaigneux.

Cette seconde classification des caracteres--quoique l'auteur n'ait pas eu
le moins du monde la pretention d'en faire une--ressemble beaucoup a la
premiere, avec les differences obligees; et soit dit en passant, c'est de
cette maniere-la seulement--en classant les reactions des sujets d'apres
une serie de points de vue,--qu'on arrivera a etablir une theorie generale
des caracteres, et non en faisant des classifications theoriques,
veritables chateaux batis en l'air. Mais ce n'est point, pour le moment,
le sujet que nous avons en vue. Nous avons voulu simplement montrer, en
reproduisant les deux classifications precedentes, que la suggestibilite en
forme le fond, et qu'on ne peut pas etudier le caractere sans tenir compte
de cet element essentiel.

G. de Lapouge[3], traitant de l'inegalite parmi les hommes, a propose
de rattacher chaque individu ou chaque groupe a quatre grands types
intellectuels:

1 deg. Le premier type est celui des initiateurs, des inventeurs; tout ce qui
change une civilisation leur est du.

2 deg. Le second est celui des hommes intelligents et ingenieux, qui reprennent
et perfectionnent les inventions des premiers.

3 deg. Le troisieme type reunit les individus a esprit de troupeau, comme dit
Galton, qui sont les ennemis de toutes les idees nouvelles, de tous les
progres, et opposent soit une lutte opiniatre, s'ils sont intelligents,
soit une inertie absolue s'ils sont inferieurs.

4 deg. Le quatrieme type est incapable de produire, de combiner, et meme de
recevoir par education la plus modeste somme de culture.

[Note 3: G. de Lapouge, De l'inegalite parmi les hommes, _Revue
d'anthrop._, 3e serie, III, 1888, p. 9.]

Cette classification des types intellectuels est curieuse; elle ne me
parait fondee sur aucune recherche experimentale; je l'ai reproduite parce
qu'elle repose, comme celle de Tissie, au moins en partie sur la notion de
suggestibilite.

Nous pensons que le mot de suggestibilite repond a plusieurs phenomenes que
l'on doit provisoirement distinguer; ces phenomenes sont les suivants:

1 deg. L'obeissance a une influence morale, venant d'une personne etrangere.
C'est la le sens technique, en quelque sorte, du mot suggestibilite;

2 deg. La tendance a l'imitation, tendance qui dans certains cas peut se
combiner avec une influence morale de suggestion, et dans d'autres cas,
exister a l'etat isole;

3 deg. L'influence d'une idee preconcue qui paralyse le sens critique;

4 deg. L'attention expectante ou les erreurs inconscientes d'une imagination
mal reglee;

5 deg. Les phenomenes subconscients qui se produisent pendant un etat de
distraction ou par suite d'un evenement quelconque qui a cree une division
de conscience. C'est a cette categorie qu'appartiennent les mouvements
inconscients, le cumberlandisme, les tables tournantes et l'ecriture
spirite.

Je crois utile d'ajouter que les distinctions que je viens de proposer sont
entierement theoriques; elles resultent d'une simple analyse de la question
et leur but est de preparer les voies a des recherches experimentales;
l'experimentation seule peut eclairer ces differents points; je me suis
servi de cette analyse comme point de depart pour instituer differentes
experiences; il faudra rechercher ensuite si l'experience confirme les
distinctions susdites.

Nous allons maintenant reprendre chacune de ces varietes de suggestibilite,
la definir avec soin et rechercher comment les auteurs ont pu en faire
l'etude, par des methodes absolument etrangeres a l'hypnotisme.



I


SUGGESTIBILITE PROPREMENT DITE OU OBEISSANCE


Etre suggestible ou etre autoritaire, voila un dilemme qui se pose a propos
de chaque individu: le succes de toute une carriere en depend et on peut
dire que les autoritaires--toutes choses egales d'ailleurs, c'est-a-dire si
la mauvaise fortune, l'inconduite, etc., ne se mettent pas en travers--ont
bien plus de chance d'arriver dans la vie que les suggestibles. On ne
pourrait pas citer beaucoup d'individus ayant atteint de hautes situations
qui manqueraient d'autorite. L'autorite peut remplacer toutes les autres
qualites intellectuelles; dans un cercle, quel est celui qu'on ecoute? ce
n'est pas le plus intelligent, celui qui pourrait dire les choses les
plus curieuses; c'est celui qui a le plus d'autorite, dont le regard est
volontaire, dont la parole, pleine, sonore, articule lentement des phrases
interminables, dont tout le monde supporte respectueusement l'ennui. Il y
a plaisir a analyser, temoin invisible, une conversation de cinq ou six
personnes, a laquelle on ne prend aucune part; on voit de suite quel est
celui qui fait de la suggestion; celui-la guide la conversation, en regle
l'allure, impose son opinion, developpe ses idees; puis il y a parfois
lutte; un autre, plus ferre sur un certain terrain, prend l'avantage
et reussit a se faire ecouter. Un interlocuteur nouveau peut changer
completement l'etat des forces, car, chose surprenante, l'autorite est une
qualite toute relative; une personne A en exerce sur B, qui en exerce sur
C, et C a son tour tient A sous son autorite.

La maniere d'affirmer, le ton de la voix, la forme grammaticale peuvent
reveler celui qui a de l'autorite: il y a des phrases modestes comme: "je
ne sais pas", ou "je vous demande pardon", qu'un homme d'autorite affirme
avec eclat. Certaines qualites physiques augmentent l'autorite;
la conscience de sa force en donne beaucoup. Un sportsman de mes
connaissances, qui fait le courtier de commerce, disait que le secret de
son aplomb reside dans sa conviction de ne jamais rencontrer des poings
plus forts que les siens. Le costume ajoute aussi a l'autorite, le costume
militaire surtout, ainsi du reste que tout ce ceremonial dont Pascal s'est
moque, mais dont il a parfaitement compris le sens. Le nombre est aussi
un facteur important: douze individus en groupe qui regardent un individu
isole exercent sur lui une autorite enorme; malheur a celui qui est seul.
On a parfaitement ce sentiment quand on croise, isole, dans une rue de
village, une compagnie de militaires qui vous regardent: il faut beaucoup
d'autorite pour soutenir tous ces regards, et l'homme timide se detourne.
Cette influence de masse, nous l'avons vue et en quelque sorte mesuree, M.
Vaschide et moi, dans des experiences que nous faisions recemment dans
les ecoles sur la memoire des chiffres. Ces experiences avaient lieu
collectivement; nous reunissions dans une classe dix eleves ou davantage,
et apres une explication, nous dictions des chiffres que les eleves
devaient ecrire de memoire, sans faire de bruit, sans plaisanter et sans
tricher. Nous etions deux, et seuls pour maintenir la discipline; les
jeunes gens avaient de seize a dix-huit ans, parisiens, et passablement
bruyants; nous n'avions sur eux aucune autorite materielle, ne pouvant
pas leur infliger de punition; enfin, l'epreuve etait monotone et assez
fatigante. Il nous fut tres facile de constater que nous pouvions tenir
en respect une dizaine de ces jeunes gens, mais des que ce nombre etait
depasse, la discipline se relachait, les eleves etaient plus bruyants et
quelques tricheries se declaraient.

Les considerations, precedentes ont surtout pour but de montrer que l'etude
de la suggestion peut se faire ailleurs que dans des seances factices
d'hypnotisme et sur des malades a qui on fait manger des pommes de terre
transformees en oranges; dans les milieux de la vie reelle, les phenomenes
d'influence, d'autorite morale prennent un caractere plus complique; et je
renvoie le lecteur curieux d'exemples a un chapitre fort interessant,[4] du
livre du regrette professeur Marion sur l'_Education dans l'Universite_.

[Note 4: Pages 310 et seq.]

Tout d'abord, comment devons-nous definir, a ce point de vue nouveau, la
suggestion? Quand est-ce que la suggestion commence? A quel caractere
la distingue-t-on des autres phenomenes normaux qui ne sont point de la
suggestion? Cette definition est tout un probleme, et on a dit depuis
longtemps que la plupart des gens qui emploient le mot de suggestion n'en
ont pas une idee claire. Il faut evidemment reconnaitre comme erronee
l'opinion de tout un groupe de savants pour lesquels la suggestion est
une _idee qui se transforme en acte_[5]; a ce compte, la suggestion
se confondrait avec l'association des idees et tous les phenomenes
intellectuels, et le terme aurait une signification des plus banales, car
la transformation d'une idee en acte est un fait psychologique regulier,
qui se produit toutes les fois que l'idee atteint un degre suffisant
de vivacite. Au sens etroit du mot, dans son acception pour ainsi dire
technique, la suggestion est une pression morale qu'une personne exerce
sur une autre; la pression est morale, ceci veut dire que ce n'est pas une
operation purement physique, mais une influence qui agit par idees, qui
agit par l'intermediaire des intelligences, des emotions et des volontes;
la parole est le plus souvent l'expression de cette influence, et l'ordre
donne a haute voix en est le meilleur exemple; mais il suffit que la pensee
soit comprise ou seulement devinee pour que la suggestion ait lieu; le
geste, l'altitude, moins encore, un silence, suffit souvent pour etablir
des suggestions irresistibles. Le mot pression doit a son tour etre
precise, et c'est un peu delicat. Pression veut dire violence: par suite de
la pression morale l'individu suggestionne agit et pense autrement qu'il
le ferait s'il etait livre a lui-meme. Ainsi, quand apres avoir recu un
renseignement, nous changeons d'avis et de conduite, nous n'obeissons point
a une suggestion, parce que ce changement se fait de plein gre, il est
l'expression de notre volonte, il a ete decide par notre raisonnement,
notre sens critique, il est le resultat d'une adhesion a la fois
intellectuelle et volontaire. Quand une suggestion a reellement lieu, celui
qui la subit n'y adhere pas de sa pleine volonte, et de sa libre raison; sa
raison et sa volonte sont suspendues pour faire place a la raison et a la
volonte d'un autre; on dit a cet individu: vous ne pouvez plus lever le
bras, et effectivement tous ses efforts de volonte deviennent impuissants
pour lever le bras; de meme, on lui affirme qu'un oiseau est perche sur son
epaule, et il ne peut pas se debarrasser de cette hallucination, il voit
l'oiseau, il l'entend, il est completement dupe de cette vision. C'est ce
que Sidis[6] exprime dans un langage tres clair, mais un peu schematique,
quand il dit qu'il existe en chacun de nous des centres d'ordre different:
d'abord les centres inferieurs, ideo-moteurs, centres reflexes et
instinctifs, et ensuite les centres superieurs, directeurs, sieges de
la raison, de la critique, de la volonte. L'effet de la suggestion est
d'imprimer le mouvement aux centres inferieurs, en paralysant l'action des
centres superieurs; la suggestion cree par consequent, ou exploite un etat
de desagregation mentale. Il y a beaucoup de vrai dans cette conception,
quoique la distinction des centres inferieurs et superieurs soit un peu
grossiere. Je ne pense pas qu'il soit necessaire de faire intervenir dans
l'explication, meme sous forme d'image, une idee anatomique sur les centres
nerveux; je prefererais, quant a moi, distinguer un mode d'activite simple,
automatique et un mode d'activite plus complexe, plus reflechi, et admettre
que par suite de la dissociation realisee par la suggestion, c'est le mode
d'activite simple qui se manifeste, le mode complexe etant plus ou moins
altere.

[Note 5: Voici une phrase cueillie dans un ouvrage tout recent: la
suggestion n'est-elle pas l'art d'utiliser l'aptitude que presente un sujet
a transformer l'idee recue en acte?]

[Note 6: _The Psychology of Suggestion_. New-York, 1898, p. 70.]

Un clinicien bien connu, M. Grasset, a du reste montre recemment
l'inconvenient que peut presenter la schematisation a outrance des
phenomenes de suggestion[7]. Cet auteur a suppose que le pouvoir
de direction et de coordination residait dans un centre special de
l'encephale, le centre O; et que les actes automatiques sont produits par
des centres inferieurs reunis par des fibres associatives, et formant un
polygone qui se suffit a lui-meme. Cette supposition lui permet de definir
plusieurs cas d'automatisme et de dedoublement sous une forme qui est tres
pittoresque, mais qui, prise a la lettre, conduirait a de graves erreurs.

[Note 7: _Lecons de clinique medicale. L'automatisme psychologique_.
Montpellier, 1896.]

La distraction, par exemple, serait une dissociation entre le centre O et
le polygone: "quand Archimede sort dans la rue en son costume de bain,
criant _Eureka_, il marche avec son polygone et pense a son probleme avec
son centre O." Erasme Darwin a raconte l'histoire d'une actrice qui, tout
en jouant et chantant, ne pensait qu'a son canari mourant. "Elle chantait
avec son polygone, et pleurait son canari avec O." Nous admettons qu'il y
a peut-etre quelque avantage, pour la clarte d'une exposition purement
medicale, destinee a des etudiants en medecine, a imaginer un centre
psychique superieur et un polygone de centres inferieurs; mais on
commettrait une erreur en prenant ces hypotheses simplistes au pied de la
lettre.

Ce centre O, qui ressemble un peu trop a la glande pineale dans laquelle
Descartes logeait l'ame, que devient-il dans les dedoublements de
personnalite analogues a ceux de Felida qui vit, pendant des mois, tantot
dans une condition mentale, tantot dans une autre? Peut-on dire que l'une
de ces existences est une vie automatique, (polygonale, sous-association de
O) et que l'autre de ces existences est une vie complete (avec le polygone
et O synthetises)? Evidemment non; et l'embarras de Grasset a s'expliquer
sur ce point (voir la page 98) montre le defaut de la cuirasse qui existe
dans la theorie. Il n'y a point de separation nette entre la vie
psychique superieure et la vie automatique, au moins a notre avis; la
vie automatique, en se compliquant, en se raffinant, devient de la vie
psychique superieure, et par consequent, nous pensons qu'il est inexact
d'attribuer a ces formes d'activite des organes distincts.

Le premier caractere de la suggestion est donc de supposer une operation
dissociatrice; le second caractere consiste dans un degre plus ou moins
avance d'inconscience; cette activite, quand la suggestion l'a mise en
branle, pense, combine des idees, raisonne, sent et agit sans que le moi
conscient et directeur puisse clairement se rendre compte du mecanisme par
lequel tout cela se produit. L'individu a qui on defend de lever le bras,
rapporte Forel[8], est tout etonne et ne comprend pas comment il peut
se faire que son bras soit paralyse; ce procede de paralysie, qui s'est
realise en lui, et qui est de nature mentale, reste pour lui lettre close;
de meme, l'hysterique a qui l'on fait apparaitre une photographie sur un
carton blanc, tire d'une douzaine de cartons tous pareils, et qui retrouve
ensuite ce carton[9], ne peut pas nous expliquer quels sont les reperes qui
la guident; ce sont des reperes qui sont inconscients pour elle, et cette
inconscience est un caractere de la dissociation.

[Note 8: _Quelques mots sur la nature et les indications de la
Therapeutique suggestive_. Revue medicale de la Suisse romande, decembre
1898.]

[Note 9: Voir _Magnetisme animal_, par Binet et Fere, p. 166 et seq.]

Enfin, pour achever cette rapide definition de la suggestion, il faut tenir
compte d'un element particulier, assez mysterieux, dont nous ne pouvons
donner l'explication, mais dont nous connaissons de science certaine
l'existence, c'est l'action morale de l'individu. Le sujet suggestionne
n'est pas seulement une personne qui est reduite temporairement a l'etat
d'automate, c'est en outre une personne qui subit une action speciale
emanee d'un autre individu; on peut appeler cette action speciale de
differents noms, qui seront vrais ou faux suivant les circonstances: on
peut l'appeler peur, ou amour, ou fascination, ou charme, ou intimidation,
ou respect, admiration, etc., peu importe: il y a la un fait particulier,
qu'il serait oiseux de mettre en doute, mais qu'on a beaucoup de peine a
analyser. Dans les experiences d'hypnotisme proprement dit, ce fait se
produit surtout par ce que l'on appelle _l'electivite_ ou le _rapport_;
c'est une disposition particuliere du sujet qui concentre toute son
attention sur son hypnotiseur, au point de ne voir et de n'entendre que ce
dernier, et de ne souffrir que son contact. On a du reste decrit longuement
les effets de l'electivite non seulement pendant les scenes d'hypnotisme,
mais encore en dehors des seances[10].

[Note 10: Voir Pierre Janet. _L'influence somnambulique et le besoin de
direction_, Revue philosophique, fevrier 1897.]

Les premieres experiences methodiques, de moi connues, qui ont ete faites
sur des sujets normaux pour etablir les effets de la suggestion en dehors
de tout simulacre d'hypnotisme, sont celles du zoologiste Yung, de
Geneve[11]. Cet auteur les a decrites un peu brievement dans son petit
livre sur le sommeil hypnotique. Il raconte que dans son laboratoire,
ayant a exercer des etudiants a l'usage du microscope, il mettait sur le
porte-objet une preparation quelconque, il decrivait d'avance des details
purement imaginaires, puis il priait les debutants de regarder, de decrire
a leur tour ce qu'ils voyaient; tres souvent, dit-il, les etudiants
ont atteste qu'il voyaient les details annonces par leur professeur;
quelques-uns meme les ont dessines. Le fait est interessant, sans doute;
mais on voudrait plus de details; peut-etre n'ont-ils fait le dessin que
par pure complaisance, parce qu'ils voulaient faire plaisir a leur futur
examinateur, et il n'est pas certain qu'ils aient cru voir ce qu'ils ont
dessine.

[Note 11: E. Yung. _Le sommeil normal et le sommeil pathologique_.
Paris, Doin.]

Sidis[12] a fait dans le laboratoire de Muensterberg, a Harvard, des
recherches analogues. Il faisait asseoir son sujet devant une table, et le
priait de regarder fixement un point d'un ecran; cette fixation avait lieu
durant vingt secondes; pendant ce temps-la, le sujet devait chasser toute
idee et s'efforcer de ne penser a rien; puis brusquement, on enlevait
l'ecran, decouvrant une table sur laquelle divers objets etaient poses,
et il etait convenu que lorsque l'ecran serait enleve, le sujet devait
executer, aussi rapidement que possible, un acte quelconque laisse a son
choix. L'experience se deroulait en effet dans l'ordre indique; seulement,
quand l'ecran etait enleve, l'operateur donnait a haute voix une
suggestion, comme de prendre un objet place sur la table, ou de frapper 3
coups sur la table. Cette suggestion de mouvements et d'actes n'a pas ete
infaillible, puisqu'elle s'adressait a des personnes eveillees; cependant
Sidis rapporte qu'elle reussissait dans la moitie des cas. Ceux meme
qui n'obeissaient pas paraissaient parfois impressionnes, car il en
est quelques-uns qui restaient immobiles, comme frappes d'inhibition,
incapables d'executer le plus petit mouvement. Parmi ceux qui obeissaient,
il s'en est trouve un, jeune homme tres intelligent, qui executait a la
maniere d'un mouvement reflexe l'acte commande. Quant aux autres, on les
voyait bien executer l'acte, mais il etait difficile de se rendre compte de
la facon dont ils avaient ete impressionnes: si on les interrogeait, si on
leur demandait pourquoi ils avaient obei, ils repondaient en general que
c'etait par simple politesse. L'auteur a raison de douter qu'une telle
explication soit valable pour un si grand nombre de cas. Analysant son
experience, il a cherche a se rendre compte des raisons pour lesquelles
elle restait obscure. Pour qu'une suggestion reussisse a l'etat de veille,
il faut reunir un certain nombre de conditions qui ont pour but de procurer
au sujet un etat de calme physique et moral et de diminuer son pouvoir
de resistance. Or, lorsqu'on adresse a haute voix une injonction a une
personne, on emploie la suggestion directe, qui a toujours le tort
d'eveiller la resistance; de la les insucces frequents. L'auteur pense que
ce sont surtout les suggestions indirectes qui reussissent pendant l'etat
de veille, et les suggestions directes pendant l'etat d'hypnotisme.

[Note 12: _Op. cit._, p. 35]

Cette formule presente une nettete tres curieuse, mais nous doutons qu'elle
soit absolument juste, et puisse convenir a tous les cas. Ce qui me parait
entierement vrai, c'est que la resistance du sujet peut faire echouer les
suggestions directes. Cette cause d'echec est moins a craindre pendant
l'etat d'hypnotisme, mais elle n'y subsiste pas moins, et je me rappelle
plus d'un sujet rebelle qui a mis dans un grand embarras son operateur: un
jour que Charcot montrait quelques-unes de ses hypnotisees a des etrangers,
il voulut faire ecrire a l'une d'elles une reconnaissance de dette egale a
un million; l'enormite du chiffre provoqua de la part de l'hypnotisee une
resistance invincible, et pour la decider a donner sa signature il fallut
se borner a lui faire souscrire une dette de cent francs. D'autre part,
j'ai bien constate que pendant l'etat d'hypnotisme, les suggestions donnees
sous une forme indirecte sont tres effectives; au lieu de dire a une malade
rebelle: "Vous allez vous lever!" on obtient un effet qui quelquefois est
plus sur, en se contentant de dire a demi-voix a un assistant: "Je crois
qu'elle va se lever." Suivant les circonstances, tel mode de suggestion
reussit et tel autre mode echoue.

Mais revenons a l'etude de l'etat normal. Il faut distinguer les
suggestions de sensations et d'idees et les suggestions d'actes; ces
dernieres sont toujours difficiles a realiser, car elles impliquent d'une
part commandement et d'autre part obeissance, et il est bien vrai qu'un
ordre donne sur un ton autoritaire a quelque chose d'offensant qui excite
un sujet a la resistance. Il y aurait donc lieu d'imaginer une forme
d'experience un peu differente de celle de Sidis.

Un petit detail, assez insignifiant en apparence, est a relever dans les
descriptions de cet auteur. Avant de donner sa suggestion, dit-il, il avait
soin d'engager la personne a regarder un point fixe pendant vingt secondes.
Il ne dit pas pourquoi il a employe cette fixation du regard, ni si les
sujets qui n'avaient pas eu soin de regarder fixement un point etaient plus
suggestibles que les autres. Je pense que cette pratique, qui rappelle
beaucoup le procede de Braid pour hypnotiser, devrait etre etudiee avec
soin dans ses consequences psycho-physiologiques.

La recherche de Sidis ne comporte point une etude de detail, de psychologie
individuelle sur la suggestibilite; elle nous apprend seulement qu'on peut
faire des suggestions d'actes sur des eleves de laboratoire et reussir ces
suggestions. C'est le fait meme de la suggestibilite qui est mis ici en
lumiere, et pas autre chose. L'etude de Sidis a donc ce meme caractere
preliminaire que les etudes bien anterieures de Yung.

Un autre auteur, Berillon, qui s'est beaucoup occupe de l'hypnotisation des
enfants comme methode pedagogique, vient de publier un opuscule[13] ou il
rapporte plusieurs exemples de suggestion donnee a l'etat de veille.

[Note 13: _L'hypnotisme et l'orthopedie mentale_, par E. Berillon,
Paris, Rueff. 1898.]

Ces observations ne rentrent pas absolument dans le cadre de notre travail,
car, ainsi que nous l'avons annonce, nous ne nous occuperons point des
suggestions dites de l'etat de veille, lorsqu'elles sont donnees d'apres
les memes methodes que la suggestion de l'hypnotisme; cependant nous
croyons devoir dire un mot des recherches de Berillon, a cause de la
curieuse assertion dont il les accompagne.

D'apres son experience, des enfants imbeciles, idiots, hysteriques, sont
beaucoup moins facilement hypnotisables et suggestibles que "les enfants
robustes, bien portants, dont les antecedents hereditaires n'ont rien
de defavorable". Ces derniers seraient "tres sensibles a l'influence de
l'imitation. Ils s'endorment souvent, lorsqu'on a endormi prealablement
d'autres personnes devant eux, d'une facon presque spontanee. Il suffit de
leur affirmer qu'ils vont dormir pour vaincre leur derniere resistance.
Leur sommeil a toutes les apparences du sommeil normal, ils reposent
tranquillement les yeux fermes[14]".

[Note 14: _Op. cit._, p. 10.]

Voici maintenant ce que l'auteur pense de ceux qui resistent aux
suggestions: "Au point de vue purement psychologique, la resistance
aux suggestions est aussi interessante a constater qu'une extreme
suggestibilite. Elle denote un etat mental particulier et souvent meme un
esprit systematique de contradiction dont il faut neutraliser les effets.
Parfois cette resistance est inspiree par des motifs dont il y a lieu de
ne pas tenir compte. Le plus frequent de ces motifs est la peur de
l'hypnotisme, que nous arrivons assez facilement a dissiper.

"Le degre de suggestibilite n'est nullement en rapport avec un etat
nevropathique quelconque. La _suggestibilite, au contraire, est en rapport
direct avec le developpement intellectuel et la puissance d'imagination du
sujet. Suggestibilite, a notre avis, est synonyme d'educabilite_.

"_Le diagnostic de la suggestibilite_.--Ce diagnostic peut etre fait a
l'aide d'une experience des plus simples. Cette experience a pour objet
d'obtenir chez le sujet la realisation d'un acte tres simple, suggere a
l'etat de veille. Voici comment je procede:

"Apres avoir fait le diagnostic clinique et interroge l'enfant avec
douceur, je l'invite a regarder avec une grande attention un siege place a
une certaine distance, au fond de la salle, et je lui fais la suggestion
suivante: "Regardez attentivement cette chaise; vous allez eprouver malgre
vous le besoin irresistible d'aller vous y asseoir. Vous serez oblige
d'obeir a ma suggestion, quel que soit l'obstacle qui vienne s'opposer a sa
realisation."

"J'attends alors le resultat de l'experience. Au bout de peu de temps (une
ou deux minutes) on voit ordinairement l'enfant se diriger vers la chaise
indiquee, comme pousse par une force irresistible, quels que soient les
efforts qu'on fasse pour le retenir. Des lors je puis poser mon pronostic,
et declarer que cet enfant est intelligent, docile, facile a instruire et a
eduquer et qu'il a de bonnes places dans sa classe. Je puis ajouter qu'il
sera tres facile a hypnotiser.

"Si l'enfant reste immobile, et declare qu'il n'eprouve aucune attraction
vers le siege qui lui est designe, je puis conclure de ce resultat negatif
qu'il est mal doue au point de vue intellectuel et mental, et qu'il sera
facile de retrouver chez lui des stigmates accentues de degenerescence.
L'opinion des maitres et des parents vient toujours confirmer ce
diagnostic."

On sera sans doute etonne, de prime abord, qu'un auteur voie dans la
suggestibilite des signes d'educabilite; les hypnotiseurs nous ont du reste
habitues aux affirmations tranchantes et inattendues. Delboeuf n'a-t-il pas
soutenu que l'hypnotisme exalte la volonte humaine? Nous pensons inutile de
decrire a nouveau ce que nous entendons par etat de suggestibilite,
etat dans lequel il y a une suspension de l'esprit critique, et une
manifestation de la vie automatique, et par consequent nous n'insisterons
pas pour prouver qu'un developpement anormal de l'automatisme ne saurait
en aucune facon etre une preuve d'intelligence. En somme, ce sont la des
discussions theoriques, qui n'engendrent pas toujours la conviction, et il
vaut bien mieux traiter la question sous une forme experimentale.

Sur ce dernier point, je crois interessant de remarquer que Berillon se
contente d'affirmer sans rien prouver. On aurait ete curieux d'avoir sous
les yeux une statistique de bons eleves et de mauvais eleves, et d'etudier
le pourcentage des hypnotisables dans ces deux categories. C'est ainsi que
nous procedons en psychologie experimentale, nous donnons nos chiffres,
et nous les laissons parler. L'habitude maintenant est si bien prise que
lorsque nous rencontrons une affirmation sans preuves, nous la considerons
comme une impression subjective, sujette a des erreurs de toutes sortes.
Voila ce qu'aurait du se rappeler un auteur americain, M. Luckens[15],
qui dit avoir ete tres frappe, dans une visite faite a Berillon, de cette
assimilation de la suggestibilite a l'educabilite; il aurait du demander
des preuves, et jusqu'a ce qu'elles lui eussent ete fournies, suspendre son
jugement[16].

[Note 15: Luckens. _Notes abroad_, Pedagogical Seminary, 10, 1898.]

[Note 16: Je crois devoir ajouter quelques remarques sur les rapports
pouvant exister entre la suggestibilite d'une personne et son intelligence.
Il me parait incontestable qu'un certain degre d'intelligence est
necessaire pour comprendre la suggestion donnee, et une personne qui ne
comprendra pas une suggestion trop complexe pour son intelligence se
trouvera, par ce fait meme, incapable de l'executer; l'echec ne viendra
pas de son defaut de suggestibilite, mais de son defaut d'intelligence. Je
prends tout de suite un exemple: un enfant d'ecole primaire ne pourra
pas, par suggestion, resoudre une equation a deux inconnues, ou faire un
probleme de calcul integral. Dans ce sens, on peut dire que l'intelligence
du sujet n'est pas sans relation avec sa suggestibilite. Nous rencontrons
du reste cette relation lorsque nous nous adressons pour nos recherches aux
enfants tres jeunes; a cinq ans, et a six ans, un enfant me parait etre
en general beaucoup plus suggestible qu'a neuf ans; mais son extreme
suggestibilite se trouve neutralisee dans bien des cas par son incapacite a
comprendre la suggestion.]

J'ai fait il y a cinq ans environ, en collaboration avec V. Henri, des
experiences de suggestion qui rentrent dans cette categorie, c'est-a-dire
qui sont la mise en oeuvre de l'autorite morale; ce n'etaient point des
suggestions d'actes ou de sensations; la suggestion etait dirigee de
maniere a troubler seulement un acte de memoire. Une ligne modele de 40
millimetres de longueur etant presentee a l'enfant, il devait la retrouver,
par memoire ou par comparaison directe, dans un tableau compose de
plusieurs lignes, parmi lesquelles se trouvait reellement la ligne
modele. Au moment ou il venait de faire sa designation, on lui adressait
regulierement, et toujours sur le meme ton, la phrase suivante: "En
etes-vous bien sur? N'est-ce pas la ligne d'a cote?" Il est a noter que
sous l'influence de cette suggestion discrete, faite d'un ton tres doux,
veritable suggestion scolaire, la majorite des enfants abandonne la ligne
d'abord designee et en choisit une autre. La repartition des resultats
montre que les enfants les plus jeunes sont plus sensibles a la suggestion
que leurs aines: en outre, la suggestion est plus efficace quand
l'operation qu'on cherche a modifier est faite de memoire que quand elle
est faite par comparaison directe (c'est-a-dire le modele et le tableau de
lignes se trouvant simultanement sous les yeux de l'enfant); voici quelques
chiffres:

NOMBRE DES CAS OU LES ENFANTS ONT CHANGE LEUR REPONSE

                    Dans la        Dans la comparaison     Moyenne.
                    memoire.       directe.

Cours elementaire.  89%            74%                     81,5%

  --  moyen.        80%            73%                     76,5%

  --  superieur.    54%            48%                     51%

Dans ces chiffres sont confondus les enfants qui, avant la suggestion, ont
fait une designation exacte de la ligne egale au modele, et les enfants qui
ont fait une designation fausse. Il faut maintenant distinguer ces deux
groupes d'enfants, dont chacun presente un interet particulier. Les enfants
qui se sont trompes une premiere fois font en general une designation plus
exacte, grace a la suggestion; ainsi, si l'on compte ceux dont la seconde
designation se rapproche plus du modele que la premiere, on en trouve 81
p. 100, tandis que ceux qui s'en eloignent davantage forment une petite
minorite de 19 p. 100. Quant aux enfants qui ont vu juste la premiere fois,
ils sont remarquables par la fermete avec laquelle ils resistent a la
suggestion, qui, dans leur cas, est perturbatrice; 56 p. 100 seulement
abandonnent leur premiere opinion, tandis que dans le cas d'une reponse
inexacte, il y en a 72 p. 100 qui changent de designation.

Je ferai remarquer que cette etude de V. Henri et de moi a ete concue dans
un esprit un peu different de celui qu'on trouve dans d'autres travaux du
meme genre. Nous ne nous sommes pas simplement proposes de montrer que les
enfants, ou que tels et tels enfants sont suggestibles, mais nous avons
cherche a preciser le mecanisme de cette suggestibilite, en etudiant les
conditions mentales ou la suggestion reussit le mieux; on a vu que la
suggestion reussit le mieux dans les cas ou la certitude de l'enfant, sa
confiance est le plus faible, par exemple lorsqu'il fait sa comparaison de
memoire au lieu de faire une comparaison directe, ou lorsqu'il a fait
une premiere comparaison erronee; d'ou l'on pourrait deduire cette regle
provisoire que: la suggestibilite d'une personne sur un point est en raison
inverse de son degre de certitude relativement a ce point.

Il y a donc un progres, me semble-t-il, entre cette recherche de V. Henri
et de moi, et quelques-unes des recherches anterieures. Nous ne nous sommes
pas contentes d'observer l'existence de la suggestibilite a l'etat
de veille, nous avons en outre pu apprecier les degres de cette
suggestibilite, ce qui nous a permis d'etablir que ce degre varie avec
l'age de l'enfant, et varie aussi suivant la justesse de son coup d'oeil ou
suivant qu'il fait la comparaison avec la memoire ou avec sa perception.
Mais hatons-nous d'ajouter que l'appreciation que nous avons pu faire des
degres de suggestibilite est encore bien rudimentaire; pour savoir que les
enfants sont plus suggestibles a tel age qu'a tel autre, et dans telle
condition que dans telle autre, qu'avons-nous fait? Nous avons employe la
methode statistique; a tel age, avons-nous calcule, il y a 81 enfants sur
100 qui obeissent a la suggestion, tandis qu'a un age plus avance, on n'en
trouve plus que 51 pour 100 de suggestibles. Ce procede d'evaluation
n'est possible qu'a la condition d'operer sur un grand nombre de sujets;
evidemment, ce n'est pas un procede directement applicable a la psychologie
individuelle; il ne pourrait pas servir a determiner dans quelle mesure un
enfant particulier est suggestible.

Dernierement, un anthropologiste italien, Vitale Vitali[17], a reproduit
nos experiences dans les ecoles de la Romagne, et il est arrive a des
resultats encore plus frappants que les notres. Il a constate comme nous
que les changements d'opinion se font bien plus facilement dans l'operation
de memoire que dans la comparaison directe; le nombre de ceux qui changent
d'opinion est a peu pres le double dans le premier cas; il a vu aussi que
cette suggestibilite diminue beaucoup avec l'age, et enfin qu'elle est
moins forte chez ceux qui ont vu juste la premiere fois que chez ceux qui
s'etaient trompes. Nos chiffres etaient les suivants: pour ceux ayant vu
juste la premiere fois, les suggestibles etaient de 56 p. 100, tandis que
pour ceux qui s'etaient trompes, les suggestibles etaient de 72 p. 100. Les
resultats de Vitale Vitali sont encore plus nets; pour le premier
groupe, il trouve 32 p. 100, et pour le second 80 p. 100. C'est donc une
confirmation sur tous les points.

[Note 17: _Studi antropologici_, Forli, 1896, p. 97.]

Le meme auteur a imagine une variante curieuse de l'experience susdite,
en appliquant deux pointes de compas sur la peau d'un eleve, et en lui
demandant, lorsque l'eleve avait accuse une pointe ou deux: "En etes-vous
bien sur?" Les eleves de moins de quinze ans ont change d'avis sous
l'influence de cette suggestion, dans le rapport de 65 p. 100, et les
eleves de plus de quinze ont change dans le rapport de 44 p. 100; c'est une
nouvelle demonstration de l'influence de l'age sur la suggestibilite. Comme
l'auteur le fait remarquer, cette methode renferme une plus grande cause
d'erreur que les exercices sur la memoire visuelle des lignes, parce que le
sens du toucher se perfectionne rapidement au cours des experiences et cela
change les conditions.

Ainsi que nous l'avons fait nous-memes, Vitali insiste sur l'importance de
la personnalite de l'experimentateur, personnalite qui fait beaucoup varier
les resultats. Il declare meme qu'ayant repete apres quelque temps les
memes tests sur les memes sujets, il a trouve des variations enormes. Nous
croyons qu'il eut ete utile d'etudier ces variations et d'en rechercher les
causes.

M. Victor Henri a fait avec M. Tawney[18] quelques experiences sur la
sensibilite tactile, pour etudier l'influence de l'attente et de la
suggestion sur la perception de deux pointes lorsqu'on ne touche qu'un seul
point de la peau; avant chaque experience on montrait au sujet le compas
avec les deux pointes presentant un ecart bien determine; puis le sujet
fermait les yeux, et on touchait sa peau avec une seule pointe; sous
l'influence de cette suggestion, les appreciations du sujet sont
profondement troublees; le plus souvent, il percoit deux pointes au lieu
d'une, et de plus, il juge l'ecart d'autant plus grand que l'ecart reel
qu'on lui a montre est plus grand. Cela est tres curieux, et on pourrait
bien, de cette maniere, mesurer la suggestibilite du sujet par le nombre
de fois qu'il percoit une pointe au lieu de deux; mais il aurait ete tres
interessant de savoir s'il y a quelque relation entre la suggestibilite de
la personne et la finesse de sa sensibilite tactile; c'est une question qui
malheureusement n'a pas ete examinee.

[Note 18: Voir _Annee Psychologique_, II, p. 295 et seq.]

Les experiences de MM. Henri et Tawney sont des experiences de suggestion;
voici pourquoi: il n'y a pas, a proprement parler, d'ordre donne sur un ton
imperatif; mais l'idee preconcue de deux pointes est acceptee par le
sujet pendant toute la seance parce qu'il a confiance dans la parole de
l'operateur et qu'il croit que l'operateur est incapable de le tromper;
en effet, comme dans les laboratoires de psychologie on ne fait guere
d'experiences de suggestion, les eleves ne sont point habitues a des
experiences de mensonge, et ils ne songent pas a se mefier de ce qu'on leur
dit. C'est donc de la suggestion dans le sens de confiance plutot que dans
le sens d'obeissance. Ce sont de petites nuances qui se preciseront sans
doute dans les etudes ulterieures.

J'ai repris dernierement, avec M. Vaschide, sur 86 eleves d'ecole primaire
elementaire, la recherche de suggestion que j'avais commencee avec M.
V. Henri; seulement nous avons employe une methode un peu plus rapide.
L'experience avait ete confiee a M. Michel, directeur de l'ecole; c'etait
lui seul qui parlait et expliquait, nous restions simples temoins. M.
Michel se rendait donc avec nous dans les classes, il faisait distribuer
aux eleves du papier et des plumes, il faisait ecrire sur chaque feuille
les noms des eleves, la classe, le nom de l'ecole, la date du jour
et l'heure; puis apres ces preliminaires obliges de toute experience
collective, il annoncait qu'il allait faire une experience sur la memoire
des lignes, des longueurs; une ligne tracee sur un carton blanc serait
montree pendant trois secondes a chaque eleve, et chaque eleve devait,
apres avoir vu ce modele, s'empresser de tracer sur sa feuille une ligne
de longueur egale. M. Michel allait ensuite de banc en banc, et montrait a
chaque eleve la ligne tracee; par suite de la discipline parfaite que
notre distingue collaborateur sait faire regner dans son ecole, les eleves
restaient absolument silencieux, et aucun ne voyait la ligne deux fois.
Il fallait environ soixante-dix secondes pour montrer la ligne a tous
les eleves de la classe. Ceci termine, M. Michel remontait en chaire et
annoncait qu'il allait montrer une seconde ligne _un peu plus grande_
que la premiere; cette affirmation etait faite d'une voix forte et
bien timbree, avec l'autorite naturelle d'un directeur d'ecole; mais
l'affirmation n'avait lieu qu'une fois, et collectivement, M. Michel
s'adressant a toute la classe. Or, la seconde ligne n'avait que 4
centimetres de longueur, alors que la premiere en avait 5. La seconde
ligne etait montree a chaque eleve, exactement comme on avait fait pour la
premiere fois. Entre ces deux experiences s'ecoulait pour chaque eleve
un temps moyen de deux a trois minutes. Cette epreuve a ete faite sur 86
enfants, comprenant les trois premieres classes de l'ecole primaire, et
ages de neuf a quatorze ans.

Quels ont ete les resultats? Notons tout d'abord que la reproduction de la
premiere ligne--ce qui est une pure experience de memoire, sans suggestion
d'aucune sorte--donne lieu a d'enormes differences individuelles,
comprises, pour la premiere classe, entre deux extremes: 60 millimetres et
28 millimetres; la ligne avait en realite 50 millimetres; or, il y a eu
seulement trois eleves sur vingt-cinq qui ont dessine une ligne egale ou
superieure au modele; tous les autres ont dessine une ligne plus petite;
par consequent, on peut affirmer qu'il y a bien (comme nous l'avons vu
autrefois), une tendance des enfants a diminuer la longueur des lignes
de 50 centimetres en les reproduisant dans la memoire. Dans la deuxieme
classe, il y a eu 3 eleves reproduisant une ligne superieure a 50; tous les
autres eleves ont reproduit des lignes plus courtes; enfin, semblablement,
dans la troisieme classe, nous n'en trouvons que deux dessinant une ligne
plus longue que le modele, tous les autres ont fait plus court.

En examinant quelle difference les eleves ont indiquee entre la premiere
ligne (50 millimetres) et la seconde (40 millimetres) on trouve que bien
peu d'eleves ont juge reellement la seconde ligne plus petite que la
premiere; par consequent, la suggestion a ete efficace; 9 eleves seulement,
sur les 86 des trois classes, ont dessine une seconde ligne plus courte; on
peut donc dire que 9 eleves seulement ont resiste a la suggestion et ont
cru au temoignage de leur memoire plus qu'a la parole de leur maitre;
et encore, cette remarque comporte une reserve; il est probable que ces
refractaires ont quand meme ete un peu influences par la suggestion, car un
seul a rendu la seconde ligne plus petite de 10 millimetres, ce qui etait
l'ecart reel; tous les autres ont amoindri cette difference; 2 l'ont
faite de 7 millimetres, 2 l'ont faite de 5, etc. Ils ont compose entre
le temoignage de leur memoire et la parole du maitre. Quant a ceux qui,
obeissant a la suggestion, ont dessine la seconde ligne plus grande que la
premiere, ils presentent des degres tres differents de suggestibilite. Les
ecarts ont pu atteindre 10 millimetres assez frequemment, et une fois meme,
l'ecart a depasse 20 millimetres, ce qui veut dire qu'au lieu de faire
la seconde ligne plus courte de 10 millimetres, le sujet a ete tellement
docile a la suggestion, qu'il a fait la seconde plus longue de 20
millimetres; en d'autres termes, la suggestion a produit dans ce cas
extreme, une erreur de 30 millimetres, erreur enorme si on considere
qu'elle a porte sur une longueur totale de 50 millimetres. En moyenne, on a
fait la seconde ligne plus grande de 6 millimetres et comme elle etait
en realite plus petite de 10 millimetres, l'erreur totale est de 1 cm. 5
environ.

Il est a remarquer que les enfants les plus jeunes se sont montres les plus
suggestibles. Nous trouvons en effet, dans la premiere classe, que 7 eleves
seulement ont fait la seconde ligne de 5 millimetres plus grande que la
premiere; au contraire, dans la troisieme classe, le nombre d'eleves qui
sont dans ce cas est de 16. Du reste, dans nos experiences anterieures avec
M. Henri sur la suggestibilite scolaire, nous avions aussi constate que les
plus jeunes enfants ont plus de suggestibilite que les enfants plus ages.

La description que nous avons donnee de notre experience de suggestion
n'est pas complete; nous l'avons poussee plus loin. Lorsque tous les eleves
eurent reproduit de memoire la ligne de 40 millimetres, le directeur de
l'ecole leur presenta une troisieme ligne, longue de 50 millimetres, et il
leur dit avant de la presenter: "Je vais vous presenter une troisieme ligne
qui est _un peu plus courte que la seconde_." En faisant cette nouvelle
tentative de suggestion, nous avions deux raisons; la premiere etait de
chercher a verifier l'epreuve precedente, la seconde etait de savoir s'il
est possible de donner successivement plusieurs suggestions du meme genre
sans nuire au resultat.

Cette seconde suggestion a ete moins efficace que la premiere; les eleves
semblent s'etre mieux rendu compte de la longueur vraie des lignes; tandis
que la premiere fois 5 eleves seulement avaient fait un dessin en sens
contraire de la suggestion, on en trouve 16 dans le meme cas a la seconde
reprise.

Il nous a paru necessaire d'examiner nos resultats de plus pres, et de
rechercher si chaque eleve avait presente pendant les deux epreuves la meme
suggestibilite ou la meme resistance.

Nous allons diviser tous nos sujets en cinq groupes: 1 deg. ceux qui ont fait a
la premiere suggestion une seconde ligne moindre que la premiere (ce sont
les eleves les plus exacts); 2 deg. ceux qui ont fait a la premiere suggestion
une seconde ligne egale a la premiere, ou superieure de 1, 2 a 4
millimetres; 3 deg. ceux qui ont fait a la premiere suggestion une seconde
ligne superieure de 4 a 8 millimetres; 4 deg. ceux qui ont fait a la premiere
suggestion la seconde ligne superieure de 8 a 12 millimetres; enfin, 5 deg.
ceux qui ont fait a la premiere suggestion la seconde ligne superieure
de 12 a 20 millimetres. On voit que ce groupement exprime l'ordre de
suggestibilite, les eleves du cinquieme groupe se sont montres plus
suggestibles que ceux du quatrieme groupe, et ainsi de suite jusqu'au
premier groupe. Or voici les resultats donnes par ce calcul:

Ordre     Nombre         Suggestion      Suggestion de
des       de             d'allongement   raccourcissement
Groupes.  Sujets.        de la ligne.    de la ligne.

1er      10             -  4,6           + 2
2e       28             +  3,07          - 2,35
3e       31             +  5,99          - 3,06
4e       15             + 12,9           - 8,66

Ces chiffres, pour etre clairs, exigent une courte explication. Dans la
premiere epreuve, rappelons-le, la seconde ligne presentee etait plus
courte que la premiere de 10 millimetres, mais la suggestion donnee etait
que cette seconde ligne etait la plus longue. Par consequent, les eleves
qui l'ont dessinee plus courte, comme ceux de notre premier groupe qui
l'ont dessinee avec une longueur moindre de 4mm,6, ont ete plus exacts que
ceux du deuxieme groupe, qui ont donne a cette ligne une longueur plus
grande que la premiere, plus grande de 3mm,07; a leur tour, les sujets
du second groupe ont ete plus exacts que ceux du troisieme et ceux du
quatrieme groupes, puisque ceux-ci ont allonge encore davantage la seconde
ligne, qui etait cependant plus courte. Il est donc bien clair que
nous avons etabli nos quatre groupes dans l'ordre de la suggestibilite
croissante. Or, qu'on comprenne bien ce point, ce sont les sujets formant
chacun de ces quatre groupes dont on a cherche a apprecier les resultats
dans la seconde epreuve; nous avons voulu savoir si les eleves A, B, C,
etc., formant le premier groupe, le meilleur, le plus resistant a la
suggestion de la premiere epreuve ont manifeste les memes qualites
d'exactitude et de resistance a la suggestion dans la seconde epreuve; et
pour cela, nous avons calcule les ecarts de lignes presentes par ces sujets
dans cette seconde epreuve. Seulement, il faut se souvenir que dans
la seconde epreuve la suggestion donnee etait une suggestion de
raccourcissement; et que la ligne qu'on presentait a dessiner etait
reellement plus grande que la precedente; par consequent, les eleves les
plus exacts a cette seconde epreuve sont ceux qui ont dessine la ligne plus
grande que la precedente; et parmi ceux qui l'ont dessinee plus courte, les
plus exacts sont ceux qui ont le moins exagere cette difference en moins.
Ces explications feront comprendre les oppositions de signe algebrique
que l'on rencontre dans les resultats des epreuves pour un meme groupe
de sujets. Il est clair maintenant qu'il existe une concordance bien
remarquable entre les deux epreuves; on voit en effet, que les eleves du
premier groupe qui avaient resiste a la suggestion d'allongement de la
premiere epreuve ont egalement resiste a la suggestion de raccourcissement
de la seconde epreuve, puisqu'ils ont dessine la troisieme ligne avec 2
millimetres en plus tandis que la suggestion tendait a la faire dessiner
plus petite; de meme, on voit dans les groupes suivants que plus un groupe
a obei a la suggestion d'allongement de la premiere epreuve, plus il a obei
a la suggestion de raccourcissement de la seconde. Le resultat est aussi
net qu'on peut le souhaiter.

Qu'est-ce que ces experiences nous apprennent de plus sur la suggestibilite
des enfants? C'est la une question utile qu'on devrait se poser a propos de
chaque etude nouvelle. Nos experiences fournissent un nouveau moyen, d'une
efficacite verifiee, pour mesurer la suggestibilite des enfants; et le
procede nous parait recommandable puisqu'il fait apparaitre de tres grandes
differences individuelles. Nous avons pu constater en outre que les enfants
les plus suggestibles sont ceux de la troisieme classe, c'est-a-dire les
plus jeunes. Cette epreuve nous a montre la possibilite de faire a la
suite l'une de l'autre deux exercices de suggestibilite, dans lesquels les
enfants se comportent a peu pres de la meme maniere, et gardent chacun leur
degre propre de suggestibilite; cette confirmation est tres importante;
elle nous montre que la suggestibilite presente un certain caractere de
constance, au moins lorsque l'experience est bien conduite. Enfin, nous
avons eu a noter qu'une suggestion repetee a moins d'efficacite la seconde
fois que la premiere: cet affaiblissement est sans doute special a ces
suggestions indirectes de l'etat de veille, qui ne constituent point a
proprement parler des mains-mises sur l'intelligence des individus; dans
les experiences d'hypnotisme, au contraire, la suggestibilite de l'individu
hypnotise croit avec le nombre des hypnotisations.

M. Michel m'a communique le classement intellectuel que les professeurs ont
fait des eleves qui ont servi a ces experiences; le classement est, comme
c'est l'habitude, tripartite; les eleves sont divises en: 1 deg. intelligence
vive; 2 deg. intelligence moyenne; et 3 deg. intelligence faible.

Je desirais savoir si l'intelligence des eleves--il s'agit ici bien entendu
d'une intelligence toute speciale, qu'on pourrait appeler _l'intelligence
scolaire_--presente quelque relation avec la suggestibilite. C'est, on
se le rappelle, l'opinion de M. Berillon. Je ne suis point arrive a la
confirmer. La suggestibilite moyenne est a peu pres la meme dans les 3
groupes.

De notre experience collective a une experience de cours il n'y a qu'un
pas.

Dans une courte note publiee recemment par _Psychological Review_[19], E.E.
Slosson relate une experience de suggestion qu'il a faite sur ses auditeurs
dans un cours public; la suggestion a consiste a produire l'hallucination
d'une odeur forte. L'auteur verse sur du coton l'eau d'une bouteille, en
ecartant la tete, puis il annonce qu'il est certain que personne ne connait
l'odeur du compose chimique qui vient d'etre verse, et il emet l'espoir que
quoique l'odeur soit forte et d'une nature toute particuliere, personne
n'en sera incommode. Pour savoir quelle serait la rapidite de diffusion
de cette odeur, il demande que toutes les personnes qui la sentiront
s'empressent de lever la main; 15 secondes apres, les personnes du premier
rang donnaient ce signal, et avant la fin d'une minute les trois quarts
de l'auditoire avaient succombe a la suggestion. L'experience ne fut pas
poussee plus loin, car quelques spectateurs, desagreablement impressionnes
par cette odeur imaginaire, se preparaient deja a quitter la place. On les
rassure et on leur explique que le but reel de l'experience avait ete de
provoquer une hallucination; cette explication ne choqua personne.

[Note 19: _A Lecture Experiment in Hallucinations_. Psychological
Review, VI, 4, juillet 1899, p. 407-408.]

Voila a peu pres quelles sont les etudes qui ont ete faites jusqu'ici sur
la suggestibilite ou suggestion a l'etat de veille et chez les sujets
normaux.

Il semble que quand elle est reduite a sa forme la plus simple, l'epreuve
de la suggestion a l'etat de veille constitue un test de docilite; et il
est vraisemblable que des individus dresses a l'obeissance passive s'y
conformeront mieux que les independants. Rappelons-nous ce fait si curieux,
que d'apres les statistiques de Bernheim les personnes les plus sensibles a
l'hypnotisme--c'est-a-dire a la suggestion autoritaire--ne sont pas, comme
on pourrait le croire, les femmes nerveuses, mais les anciens militaires,
les anciens employes d'administration, en un mot, tous ceux qui ont
contracte l'habitude de la discipline et de l'obeissance passive.



II


ERREURS D'IMAGINATION


Il fut une epoque, dans l'histoire de l'hypnotisme, ou l'on a prononce
souvent les mots _d'attention expectante_; c'etait l'epoque ou l'on
cherchait a decouvrir sur les malades l'influence des metaux et des
aimants. On avait pretendu qu'en appliquant certains metaux, de l'or, du
fer, de l'etain par exemple, sur les teguments d'un malade hysterique, on
pouvait soit provoquer de l'anesthesie dans la region de l'application,
soit provoquer des contractures, soit faire passer (transfert) dans l'autre
moitie du corps un symptome hysterique qui n'en occupait qu'une moitie.
Beaucoup d'auteurs restaient sceptiques, et supposaient que ces effets
qu'on observait sur les hysteriques dans les seances de metallotherapie
n'etaient point dus a l'action directe des metaux, mais a l'imagination
des malades, qui etaient mises en etat d'attention expectante, et qui se
donnaient a elles-memes, par idee, par raisonnement, les symptomes divers
que d'autres attribuaient au metal. Aujourd'hui la terminologie a un peu
change, et au lieu d'attention expectante, on dirait auto-suggestion, mais
les mots importent peu, quand on est d'accord sur le fond des choses. Il
est certain que chez les suggestibles, l'imagination constructive est
toujours en eveil, et fonctionne de maniere a duper tout le monde, le sujet
tout le premier; car ce qu'il y a de special a ces malades, c'est qu'ils
sont les premieres victimes du travail de leur imagination; ainsi que l'a
dit si justement Fere, ceux qu'on appelle des malades imaginaires sont bien
reellement malades, ce sont des malades par imagination.

Il m'a semble que l'etude de cette question rentre dans notre sujet, bien
qu'elle soit un peu distincte, theoriquement, de la suggestibilite. Il
s'agit ici d'une disposition a imaginer, a inventer, sans s'apercevoir
qu'on imagine, et en attachant la plus grande importance et tous les
caracteres de la realite aux produits de son invention. A ce trait chacun
peut reconnaitre plus d'une de ses connaissances, et Alphonse Daudet a dans
un de ses romans peint de pied en cap un de ces personnages, qui est
sans cesse la victime d'une imagination a la fois trop riche et trop mal
gouvernee.

Je me demande s'il ne serait pas possible de faire une etude reguliere de
cette disposition mentale; je suis meme tres etonne qu'aucun auteur n'en
ait encore eu l'idee. Ce serait cependant plus utile que beaucoup de
chinoiseries auxquelles on a eu le tort d'attribuer tant d'importance.
Quelle methode faudrait-il prendre? La plus simple vaudrait le mieux. Je
me rappelle qu'il y a une quinzaine d'annees, M. Ochorowicz, auteur qui
a ecrit un ouvrage plein de finesse sur la suggestion mentale, vint a la
Salpetriere pour montrer a Charcot un gros aimant en forme de bague, qu'il
appelait l'hypnoscope; il disait qu'il mettait cet aimant au doigt d'une
personne, qu'il l'interrogeait ensuite sur ce qu'elle eprouvait, qu'il
recherchait si l'aimant avait produit quelque petit changement dans la
motilite ou la sensibilite du doigt ou de la main, et qu'il pouvait juger
tres rapidement si une personne etait hypnotisable ou non[20]. Dans le
cabinet de Charcot on fit venir, l'une apres l'autre, une vingtaine de
malades, et M. Ochorowicz les examina et declara pour chacune d'elles s'il
la croyait hypnotisable ou non; il etait convenu qu'on prendrait note de
ses observations, et qu'on chercherait a les verifier; mais je doute fort
que l'affaire ait eu une suite quelconque, l'attention du Maitre etait
ailleurs. Je crois qu'on pourrait adopter, pour l'etude de l'attention
expectante, un dispositif analogue a celui que je viens de signaler; par
exemple un tube dans lequel le sujet devrait laisser son doigt enfonce
pendant cinq minutes; on prendrait des mesures pour donner a l'experience
un caractere serieux, et surtout on reglerait d'avance les paroles a
adresser au sujet; apres quelques tatonnements inevitables, il me parait
certain qu'on arriverait tres vite a un resultat.

De telles recherches montreraient surtout si l'etat mental de
suggestibilite (c'est-a-dire d'obeissance passive) a quelque analogie avec
l'etat mental d'attention expectante (c'est-a-dire la disposition aux
erreurs d'imagination).

[Note 20: M. Ochorowicz a decrit son procede dans une communication a
la Soc. de Biologie, _Sur un critere de la sensibilite hypnotique_. Soc.
Biol., 17 mai 1884.]



III


INCONSCIENCE, DIVISION DE CONSCIENCE ET SPIRITISME


Nous arrivons maintenant a une grande famille de phenomenes, qui ont
une physionomie bien a part, et dont l'analogie avec des phenomenes
d'hypnotisme et de suggestion n'a ete demontree avec pleine evidence que
dans ces dernieres annees, par Gurney et Myers en Angleterre, et par Pierre
Janet en France; je veux parler des phenomenes auxquels on a donne les
noms d'_automatisme, d'ecriture automatique_, et qui prennent un grand
developpement dans les seances de spiritisme.

Dans un tout recent et tres curieux article qui vient d'etre publie par
_Psychological Review_[21], G.T.W. Patrick decrit longuement un cas typique
d'automatisme; et comme ce cas n'est ni trop ni trop peu developpe et qu'il
correspond assez exactement a la moyenne de ce qu'on peut observer chaque
jour, je vais l'exposer avec details, pour ceux qui ne sont pas au courant
de ces questions.

[Note 21: _Some Peculiarities of the Secondary Personality_, Psych.
Review, nov. 1898, vol. 5, n deg. 6, p. 555.]

La personne qui s'est pretee aux experiences est un jeune homme de
vingt-deux ans, etudiant a l'Universite, paraissant jouir d'une excellente
sante, ne s'etant jamais occupe de spiritisme, et n'ayant jamais ete
hypnotise. Cependant, ces deux assertions ne sont pas tout a fait exactes;
s'il n'a pas fait de spiritisme, il a cependant cause, quatre ans
auparavant, avec une de ses tantes, qui est spirite, et il a lu
probablement quelques livres de spiritisme; mais ces lectures n'ont fait
aucune impression sur lui; et il a juge tous les phenomenes spirites comme
une superstition curieuse. Pour l'hypnotisme, il a assiste a deux ou trois
seances donnees par un hypnotiseur de passage, et il s'est offert a lui
servir de sujet; on a constate qu'il etait un bon sujet.

Un jour, ayant lu quelques observations sur les suggestions
post-hypnotiques, il en causa avec l'auteur, M. W. Patrick, qui, sur sa
demande, l'hypnotisa et lui donna pendant le sommeil l'ordre d'executer au
reveil certains actes insignifiants, comme de prendre un volume dans une
bibliotheque; ces ordres furent executes de point en point, et, comme c'est
l'habitude, ils ne laisserent apres eux aucun souvenir.

Quelque temps apres, le sujet,--nous l'appellerons Henry W.,--apprit a
l'auteur que lorsqu'il tenait un crayon a la main et pensait a autre chose,
sa main etait continuellement en mouvement et tracait avec le crayon des
griffonnages denues de sens. C'etait un rudiment d'ecriture automatique.
Patrick se decida a etudier cette ecriture automatique, et il le fit dans
six seances, dont les trois dernieres furent separees des premieres par
deux ans d'intervalle. L'etude se fit de la maniere suivante: on se
reunissait dans une piece silencieuse, le sujet tenait un crayon dans sa
main droite et appuyait le crayon sur une feuille de papier blanc; il ne
regardait pas sa main, il avait la tete et le corps tournes de cote, et il
tenait dans sa main gauche un ouvrage interessant, qu'il devait lire avec
beaucoup d'attention. Naturellement, comme ces experiences etaient faites
en partie sur sa demande et excitaient vivement sa curiosite, il se
preoccupait beaucoup de ce que sa main pouvait ecrire, mais il ignorait
absolument ce qu'elle ecrivait; on lui permit quelquefois, pas toujours, de
relire ce que sa main avait ecrit; il avait autant de peine que n'importe
quelle autre personne a dechiffrer sa propre ecriture. Dans quelques
cas, on le pria de quitter la lecture de son livre et, de surveiller
attentivement les mouvements de sa main, sans la regarder; il eut
alors conscience des mouvements qu'elle executait; mais sauf ces cas
exceptionnels, l'ecriture etait tracee automatiquement. Maintenant, comment
l'operateur entrait-il en communication avec cette main? Je ne le vois pas
clairement dans l'article. Il est tres probable que Patrick a employe la
methode usuelle et la plus commode; il adressait a demi voix les questions
a Henry W.; celui-ci ne repondait pas, et n'entendait pas, son attention
etant distraite par la lecture du livre; mais sa main ecrivait la reponse.
C'est de cette maniere qu'on a pu obtenir toute une serie de demandes et
reponses qui sont publiees dans l'article. Il est important d'ajouter que
le sujet est un jeune homme dont la sincerite et la loyaute sont au-dessus
de tout soupcon, car il serait assez facile de simuler des phenomenes de
ce genre, feindre de lire, ecouter et repondre par ecrit; mais nous avons
comme garantie contre la fraude non seulement les references donnees par
l'auteur (ce qui serait peu de chose) mais encore ce fait important que
ces dedoublements de conscience sont aujourd'hui bien connus et ont ete
observes dans des conditions d'une precision irreprochable par des auteurs
dignes de foi[22].

[Note 22: Il y a deja plusieurs annees que j'ai traite longuement cette
question de la simulation, a propos du dedoublement de conscience chez
les hysteriques, et que j'ai montre que l'anesthesie de ces malades
peut devenir une demonstration experimentale de ces phenomenes. Voir
_Alterations de la personnalite_. Bibliotheque scientifique internationale,
Paris, Alcan.]

La premiere seance commenca ainsi:

_Question_.--Qui etes-vous?
_Reponse_.--Laton.

Cette premiere reponse etait illisible et Henry W. fut autorise a lire
son ecriture: il dechiffra le mot Satan et rit; mais d'autres questions
montrerent que la vraie reponse etait Laton.

_Q_.--Quel est votre premier nom?
_R_.--Bart.
_Q_.--Quelle est votre profession?
_R_.--Professeur.
_Q_.--Etes-vous homme ou femme?
_R_.--Femme.

Cette reponse est inexplicable, car dans la suite Laton a toujours
manifeste le caractere d'un homme.

_D_.--Etes-vous vivant ou mort?
_R_.--Mort.
_D_.--Ou avez-vous vecu?
_R_.--Illinois.
_D_.--Dans quelle ville?
_R_.--Chicago.
_D_.--Quand etes-vous mort?
_R_.--1883.

Les questions suivantes furent faites pour connaitre un peu de la
biographie de ce Bart Laton. Il se trouva que certaines de ses reponses
etaient justes, et d'autres fausses, et que ses connaissances etaient a peu
pres celles de Henry W. Voici encore un echantillon de ces dialogues.

_Q_.--Avez-vous des connaissances surnaturelles, ou bien
cherchez-vous a deviner?
_R_.--Quelquefois je devine, mais souvent les esprits connaissent;
quelquefois ils mentent.

Deux jours apres:

_Q_.--Qui ecrit?
_R_.--Bart Laton.
_Q_.--Qui etait major a Chicago quand vous etes mort?
_R_.--Harrisson(_exact_).
_Q_.--Combien avez-vous vecu a Chicago?
_R_.--Vingt ans.
_Q_.--Vous devez bien connaitre la ville?
_R_.--Oui.
_Q_.--Commencez par Michigan-Avenue, et nommez les rues
dans l'ouest.
_R_.--Michigan, Wabash, State, Clark (_hesitation_) j'ai oublie.

Henry W. interroge connaissait seulement trois de ces noms.

_Q_.--Voyons! Votre nom n'est pas Bart Laton du tout. Votre
nom est Frank Sabine, et vous avez vecu a Saint-Louis, et vous
etes mort le 16 novembre 1843. Repondez, qui etes-vous?
_R_.--Frank Sabine.
_Q_.--Ou etes-vous mort?
_R_.--A Saint-Louis.
_Q_.--Quand etes-vous mort?
_R_.--14 septembre 1847.
_Q_.--Quelle etait votre profession a Saint-Louis?
_R_.--Banquier.
_Q_.--Combien de mille dollars valiez-vous?
_R_.--750.000

Une semaine apres:

_Q_.--Qui ecrit?
_R_.--Bart Laton.
_Q_.--Ou avez-vous vecu?
_R_.--Chicago.
_Q_.--Quand etes-vous ne?
_R_.--1845.
_Q_.--Quel age avez-vous?
_R_.--Cinquante ans.
_Q_.--Ou etes-vous maintenant?
_R_.--Ici.
_Q_.--Mais je ne vous vois pas.
_R_.--Esprit.
_Q_.--Bien, mais ou etes-vous comme esprit?
_R_.--Dans moi, dans l'ecrivain.
_Q_.--Multipliez 23 par 22.
_R_.--3546_.
_Q_.--C'est faux. Comment expliquez-vous votre reponse?
_R_.--Devine.
_Q_.--Maintenant, l'autre jour, vous avez repondu que vous
etiez quelqu'un d'autre. Qui etes-vous?
_R_.--Stephen Langdon.
_Q_.--De quel pays?
_R_.--Saint-Louis.
_Q_.--Quand etes-vous mort?
_R_.--1846.

La question de l'operateur a pour but de donner une suggestion que le sujet
a tres naivement acceptee. On a vu du reste qu'il avait accepte aussi un
autre nom, celui de Frank Sabine. Ce personnage qui guide l'ecriture de la
main est donc tres suggestible.

_Q_.--Quelle est votre profession?
_R_.--Banquier.
_Q_.--Mais qui s'appelait Frank Sabine?
_R_.--Je me suis trompe. Son nom etait Frank Sabine.
_Q_.--Je voudrais savoir comment vous avez pris le nom de
Laton.
_R_.--C'est le nom de mon pere.
_Q_.--Mais d'ou est venu ce nom de Laton? Comment Henry W.
l'a-t-il appris?
_R_.--Pas Henry W., mais mon pere.
_Q_.--Mais expliquez-nous comment vous en etes venu a
ecrire le nom de Laton?
_R_.--Je suis un esprit! (_Cette reponse est ecrite en appuyant
fortement sur le crayon_.)
_Q_.--Quelle est votre relation avec Henry W.?
_R_.--Je suis un esprit, et je controle Henry W.
_Q_.--Parmi tous les esprits, pourquoi est-ce-vous qui controlez
Henri W.?
_R_.--J'etais pres quand il commenca a se developper.

Deux ans apres:

_Q_.--Qui etes-vous?
_R_.--Bart Lagton. (_L'orthographe a change_).
_Q_.--Qu'avez-vous a nous dire?
_R_.--Heureux de vous voir!
_Q_.--Quand avez-vous deja ecrit pour nous? Donnez l'annee,
le mois et le jour.
_R_.--Je ne sais.
_Q_.--Quel mois?
_R_.--Je ne sais. En avril, je me souviens. (_C'etait en juin_).
_Q_.--Parlez-nous davantage de vous?
_R_.--J'ai vecu a Chicago.
_Q_.--Y vivez-vous encore?
_R_.--Maintenant je suis ici.
_Q_.--Combien de temps avez-vous vecu a Chicago?
_R_.--Vingt ans.
_Q_.--Pourquoi etes-vous parti?
_R_.--Ce n'est pas votre affaire.
_Q_.--Qui etait Stephen Langdon?
_R_.--Un ami de Chicago.
_Q_.--Avez-vous ecrit: un ami de Chicago?
_R_.--Oui. Ne pouvez-vous pas le lire?

Une autre fois, on a cherche a mettre Laton en colere.

_Q_.--Qui ecrit?
_R_.--Bart Lagton.
_Q_.--Bonjour, M. Laton. Heureux de vous voir. Je vaudrais
mieux faire votre connaissance.
_R_.--Je n'y tiens pas.
_Q_.--Maintenant, M. Laton, voulez-vous nous donner une
communication?
_R_.--De qui?
_Q_.--Mais, de vous-meme.
_R_.--Je veux bien.
_Q_.--De qui pourriez-vous nous donner une communication?
_R_.--Qui connaissez-vous?
_Q_.--J'ai beaucoup d'amis. Etes-vous en communication
avec mes amis?
_R_.--George White.

De toutes les reponses de Laton celle-ci est la seule qui denote ce que
l'auteur appelle une faculte d'intuition. M. Patrick a eu un oncle de ce
nom, mort dans la guerre civile et dont il porte le nom mele au sien de la
maniere suivante: George-Thomas-White Patrick. Henry W. ignorait ce fait,
quoiqu'il ait eu l'occasion de voir le nom de M. Patrick ecrit en detail;
interroge sur George White, Laton fit une foule d'erreurs sur son genre de
mort, la date de sa mort, etc.

_Q_.--Quelle etait l'occupation de M. Laton a Chicago?
_R_.--Charpentier.
_Q_.--Il y a deux ans, vous ayez dit qu'il etait un professeur.
_R_.--Eh bien, il--moi j'avais l'habitude d'enseigner.
_Q_.--Dansez-vous?
_R_.--Nous ne dansons plus quand nous avons quitte la terre.
_Q_.--Pourquoi?
_R_.--Vous ne pouvez pas comprendre; nous ne sommes plus
que partiellement materiels.
_Q_.--Quand vous etes a ecrire, comme en ce moment, que
fait la partie de vous-meme qui n'est pas materielle?
_R_.--Elle est quelque part ou nulle part.
_Q_.--Montez-vous a bicyclette?
_R_.--Seulement par l'intermediaire de Henry W.
_Q_.--Il y a deux ans, vous ecriviez votre nom: Laton. Comment
rendez-vous compte de ce changement d'orthographe?
_R_.--Trop de Latons: c'est mieux comme le dernier.
_Q_.--Vous etes un effronte simulateur. Qu'avez-vous a
repondre a cela!
_R_.--Taisez-vous, pauvre vieil idiot. Croyez-vous que je suis
oblige de repondre exactement a toutes vos damnees questions?
Je puis mentir toutes les fois que cela peut me plaire.

Divers autres essais furent faits pour savoir si ce Laton avait quelque
pouvoir telepathique; mais on ne put rien obtenir.

Resumons d'apres les conversations precedentes la psychologie de ce
personnage qui s'est donne le nom de Laton. Ce personnage s'est developpe,
defini et caracterise sous l'influence des questions adressees par Patrick,
et il s'est developpe, remarquons-le bien, a l'insu de Henry W. qui ne sait
de lui que ce qu'il a pu apprendre quand on lui a permis de relire quelques
echantillons d'ecriture automatique. Si surprenant que ce fait puisse
paraitre, il faut cependant l'admettre comme absolument reel, car il est
surabondamment prouve. Ce personnage secondaire, subconscient, existe
donc, et chose curieuse, il presente un certain nombre de caracteres qu'on
reconnait a presque toutes les incarnations du meme genre. D'abord, il est
tres suggestible; on a vu avec quelle facilite Patrick l'a debaptise, et
lui a impose le nom de Frank Sabine; ensuite ce personnage est au courant
de tout ce qui s'est dit et fait pendant que Henry W. etait hypnotise. Nous
avons rapporte plus haut que Henry W. a ete hypnotise par Patrick et ne se
rappelait pas au reveil les divers incidents de son sommeil; cet oubli au
reveil n'existe point pour Laton. Ce fait important, qui a ete decouvert,
croyons-nous, par Gurney, jette quelque jour sur la nature de ces
personnages qui s'expriment par l'ecriture automatique; il y a un
lien entre ces manifestations spirites de la veille, et les seances
d'hypnotisme, plus qu'un lien, une continuite, et c'est la memoire qui
prouve cette continuite. Patrick insiste aussi, avec raison, sur le
caractere vulgaire des reponses, sur la pauvrete d'imagination et de
raisonnement qu'elles nous montrent, sur le manque d'attention et d'effort,
Laton etant incapable meme de faire une operation correcte d'arithmetique;
autres faits curieux a relever, les pretentions de Laton, son ton
emphatique, ses efforts ridicules pour donner des reponses profondes, et
la grossierete de ses expressions quand on le taquine ou qu'on le met en
colere. Tout cela indique un pauvre esprit. Mais ce pauvre esprit parait
avoir de temps en temps un rudiment de belles et brillantes facultes
intuitives; il semble connaitre des choses que Henry W. ignore et n'a pu
apprendre. Patrick a etudie de pres ce cote de la question, il a fait des
enquetes pour verifier avec le plus grand soin les affirmations de Laton.
Le plus souvent, ces affirmations se sont trouvees erronees; mais parfois
il y a eu quelque chose qui semble depasser les moyens ordinaires
de connaissance. Patrick ne cherche point a expliquer cette faculte
d'intuition, mais il pense qu'on ne peut la nier completement, car on la
retrouve dans beaucoup d'observations analogues et elle est comme un trait
de caractere du personnage qui se manifeste par l'ecriture automatique.
L'opinion de Patrick parait etre que cette faculte d'intuition est une
faculte naturelle, perdue par l'homme civilise, comme cette acuite des sens
qu'on observe encore, parait-il, chez les sauvages. Enfin, cette obsession
qu'a eu le personnage subconscient de se considerer comme un esprit, comme
l'esprit d'un individu ayant vecu autrefois, comment faut-il la comprendre?
Il est a supposer que la maniere dont les questions ont ete posees explique
un peu ce resultat. On a demande: "Qui etes-vous?" ce qui suggere un
dedoublement de la personnalite car il est facile de comprendre que cette
demande appelait comme reponse un nom autre que celui de Henry W. La
question suivante: "Etes-vous vivant ou mort?" suggere aussi, probablement,
l'idee d'une personne morte, mais vivant encore sous forme d'esprit. Il
eut ete curieux d'employer d'autres interrogations; au lieu de dire: "Qui
etes-vous?" on aurait pu dire: "Ecrivez votre nom". Si le nom ecrit avait
ete, meme dans ce cas, Bart Laton, on aurait pu exprimer de la surprise que
ce nom ne fut pas celui de Henry W. et on aurait ainsi evite toute allusion
meme eloignee a l'hypothese de l'esprit. Ces reflexions sont de Patrick,
et elles nous paraissent tres judicieuses. Nous pensons que comme Henry W.
avait lu des livres sur le spiritisme, il devait probablement connaitre la
theorie des esprits s'incarnant, et il est probable que ce sont ces notions
anterieurement acquises qui pour une bonne part ont opere la suggestion de
l'existence de Laton.

Ce qu'il y a d'essentiel dans les observations et experiences de ce genre,
c'est le fait meme de la division de conscience; le reste est une affaire
d'orientation des idees, et varie avec les croyances des individus, avec
les recits qu'ils entendent faire, avec les opinions courantes; dans nos
societes modernes, la division de conscience conduira a la desincarnation
ou a la reincarnation de l'esprit des morts; dans les couvents du moyen
age, ce seront les demons qui viendront agiter les corps des malheureuses
religieuses; ailleurs encore--et c'est la un des faits les plus surprenants
qu'on puisse imaginer--cette division de conscience devient un instrument
de travail pour une oeuvre litteraire: c'est un phenomene naturel que
l'auteur cultive et dirige.

Le cas de Patrick est un peu passif; son sujet ne se livre a l'ecriture
automatique que dans les seances dont nous venons de transcrire le recit;
en dehors de ces seances le personnage secondaire ne parait pas, il n'agit
pas, il fait le mort. Aussi ne peut-on pas, avec ce seul exemple, se faire
une idee juste du role que le personnage secondaire peut remplir. Je crois
utile de reproduire ici une observation que Flournoy vient de publier tout
recemment; elle complete la precedente[23].

[Note 23: _Revue philosophique_, fevrier 1899.]

"M. Michel Til, quarante-huit ans. Professeur de comptabilite dans divers
etablissements d'instruction. Temperament sanguin, excellente sante.
Caractere expansif et plein de bonhomie. Il y a quelques mois, sous
l'influence d'amis spirites, il s'essaye a l'ecriture automatique, un
vendredi et obtient des spirales, des majuscules, enfin des phrases
de lettres batardes, tres differentes de son ecriture ordinaire, et
agrementees d'ornements tout a fait etrangers a ses habitudes. Il continue
avec succes le samedi et le dimanche matin. Ayant encore recommence le
dimanche soir, sur la sollicitation de sa famille, l'esprit ecrivant par
sa main donne beaucoup de reponses imprevues et fort droles aux questions
posees, mais le resultat en fut une nuit troublee par un developpement
inattendu de l'automatisme verbal, sous forme auditive et graphomotrice,
comme en temoigne son recit:

"Les impressions si fortes pour moi de cette soiree prirent bientot le
caractere d'une obsession inquietante. Lorsque je me couchai, je fis les
plus grands efforts pour m'endormir, mais en vain; j'entendais une voix
interieure qui me parlait, me faisant les plus belles protestations
d'amitie, me flattant et me faisant entrevoir des destinees magnifiques,
etc. Dans l'etat de surexcitation ou j'etais, je me laissais bercer de ces
douces illusions.... Puis l'idee me vint qu'il me suffirait de placer mon
doigt sur le mur pour qu'il remplit l'office d'un crayon; effectivement,
mon doigt place contre le mur commenca a tracer dans l'ombre des phrases,
des reponses, des exhortations que je lisais en suivant les contours que
mon doigt executait contre le mur. _Michel_, me faisait ecrire l'esprit,
_tes destinees sont benies, je serai ton guide et ton soutien_, etc.
Toujours cette ecriture batarde avec enroulements qui affectaient les
formes les plus bizarres. Vingt fois je voulus m'endormir, inutile... ce
n'est que vers le matin que je reussis a prendre quelques instants de
repos."

"Cette obsession le poursuit pendant la matinee du lundi en allant a ses
diverses lecons: "Sur tout le parcours du tramway, l'esprit continuant a
m'obseder me faisait ecrire sur ma serviette, sur la banquette du tramway,
dans la poche meme de mon pardessus, des phrases, des conseils, des
maximes, etc. Je faisais de vrais efforts pour que les personnes qui
m'entouraient ne pussent s'apercevoir du trouble dans lequel j'etais,
car je ne vivais plus pour ainsi dire pour le monde reel, et j'etais
completement absorbe dans l'intimite de la Force qui s'etait emparee de
moi."

"Une personne spirite de sa connaissance, qu'il rencontra et mit au courant
de son etat, l'engagea a lutter contre l'esprit leger et mauvais dont il
etait le jouet. Mais il n'eut pas la sagesse de suivre ce conseil; aussitot
termine son repas de midi, il reprit son crayon, et apres diverses
insinuations vagues contre son fils Edouard, employe dans un bureau
d'affaires, finit par categoriser l'accusation suivante: _Edouard a pris
des cigarettes dans la boite de son patron M. X..., celui-ci s'en est
apercu, et dans son ressentiment lui a adresse une lettre de remerciement,
en l'avertissant qu'il serait remplace tres prochainement; mais deja
Edouard et son ami B... l'ont arrange de la belle facon dans une
vermineuse_ (sic) _epitre orale_.

"On concoit dans quelle angoisse M. Til alla donner ses lecons de
l'apres-midi, pendant lesquelles il fut de nouveau en butte a divers
automatismes graphomoteurs qui, entre autres, lui ordonnaient d'aller voir
au plus vite le patron de son fils. Il y courut des qu'il fut libre. Le
chef de bureau, auquel il s'adressa tout d'abord en l'absence du patron, ne
lui donna que de bons renseignements sur le jeune homme, mais l'obsession
accusatrice ne se tint pas pour battue, car tandis qu'il ecoutait avec
attention ces temoignages favorables, "mon doigt, dit-il, appuye sur la
table se mit a tracer avec tous les enroulements habituels et qui me
paraissaient en ce moment ne devoir jamais finir: _Je suis navre de la
duplicite de cet homme_. Enfin cette terrible phrase est achevee; j'avoue
que je ne savais plus que croire; me trompait-on? Ce chef de bureau avait
un air bien franc, et quel interet aurait-il eu a me cacher la verite? Il y
avait la un mystere qu'il me fallait absolument eclaircir...".

"Le patron M. X... rentra heureusement sur ces entrefaites, et il ne fallut
pas moins que sa parole decisive pour rassurer le pauvre pere et amener
le malin esprit a resipiscence: "M. X... me recut tres cordialement et me
confirma en tous points les renseignements donnes par le chef de bureau; il
y ajouta meme quelques paroles des plus aimables a l'egard de mon fils....
Pendant qu'il parlait, ma main sollicitee ecrivait sur le bureau, toujours
avec cette meme lenteur exigee par les enroulements qui accompagnaient les
lettres: _Je t'ai trompe, Michel, pardonne-moi_. Enfin! quel soulagement!
mais aussi, le dirai-je, quelle deception! Comment, cet esprit qui m'avait
paru si bienveillant, que dans ma candeur j'avais pris pour mon guide, pour
ma conscience meme, me trompait pareillement! C'etait indigne!"

"M. Til resolut alors de bannir ce mechant esprit en ne s'inquietant
plus de lui. Il eut toutefois a subir plus d'un retour offensif de cet
automatisme (mais ne portant plus sur des faits verifiables) avant d'en
etre delivre. Il s'est mis depuis lors a ecrire des communications d'un
ordre plus releve, des reflexions religieuses et morales. Ce changement de
contenu s'est accompagne, comme c'est souvent le cas, d'un changement dans
la forme psychologique des messages: ils lui viennent actuellement en
images auditives et d'articulation, et sa main ne fait qu'ecrire ce qui lui
est dicte par cette parole interieure. Mais cette mediumnite lui parait
moins probante, et il se mefie que tout cela ne jaillisse de son propre
fond. Au contraire, le caractere absolument mecanique de ces automatismes
graphomoteurs du debut, dont il ne comprenait la signification qu'en
suivant les mouvements de ses doigts (par la vue ou la sensibilite
kinesthetique) au fur et a mesure de leur execution involontaire, lui
semblait une parfaite garantie de leur origine etrangere. Aussi reste-t-il
persuade qu'il a ete la victime momentanee d'un mauvais genie independant
de lui; il trouve d'ailleurs a cet episode penible de sa vie l'excellent
cote qu'il a raffermi ses convictions religieuses, en lui faisant comme
toucher au doigt la realite du monde des esprits et l'independance de
l'ame."

M. Flournoy, commentant cette observation, remarque:

"Toute l'aventure s'explique de la facon la plus simple, au point de
vue psychologique, si on la rapproche des deux incidents suivants qui
renferment a mes yeux la clef de l'affaire.

"1 deg. A ce que M. Til m'a raconte lui-meme, sans paraitre d'ailleurs en
comprendre l'importance, il avait remarque, deux ou trois semaines avant
son acces de spiritisme, que son fils fumait beaucoup de cigarettes, et il
lui en avait fait l'observation. Le jeune garcon s'excusa en disant que ses
camarades de bureau en faisaient autant, a l'exemple du patron lui-meme,
qui etait un enrage fumeur et laissait meme trainer ses cigarettes partout,
en sorte que rien ne serait plus facile que de s'en servir si l'on voulait.
Cette explication ne laissa pas que d'inquieter un peu M. Til, qui est la
probite en personne, et qui se rappelle avoir pense tout bas: Pourvu que
mon fils n'aille pas commettre cette indelicatesse!

"2 deg. Un second point, que m'a par hasard revele Mme Til au cours d'une
conversation, et que son mari m'a confirme ensuite, c'est que le lundi en
question, en allant de bonne heure a ses lecons, M. Til rencontra un de ses
amis qui lui dit: "A propos, est-ce que ton fils quitte le bureau de
M. X...? Je viens en effet d'apprendre qu'il cherche un employe." (Il
cherchait en realite un surnumeraire.)

M. Til, qui n'en savait rien, en demeura perplexe et se demanda si M. X...
serait mecontent de son fils et songerait a le remplacer. En rentrant a
midi chez lui, il raconta la chose a sa femme, mais sans en parler a son
fils. C'est une heure plus tard qu'arriva le message calomniateur.

"Au total, la serie de ses messages ne fait qu'exprimer--avec la mise en
scene et l'exageration dramatique que prennent les choses dans les cas ou
l'imagination peut se donner libre carriere (reves, idees fixes, delires,
etats hypnoides de tout genre)--la succession parfaitement naturelle et
normale des sentiments et tendances qui devaient agiter M. Til en cette
occasion. Les vagues insinuations, puis l'accusation categorique de vol, et
l'ordre d'aller voir le patron, correspondent aux soupcons d'abord indecis,
puis prenant corps sur un souvenir concret, et aboutissant a la necessite
de tirer la chose au clair. L'entetement avec lequel l'automatisme
graphique repondait, par une accusation de duplicite, aux bons temoignages
du chef du bureau, trahit clairement cette arriere-pensee de defiance
et d'incredulite qui nous empeche de nous abandonner sans reserve aux
nouvelles les plus rassurantes, tant qu'elles ne sont point absolument
confirmees. Enfin, quand le patron en personne a calme M. Til, le regret
subconscient d'avoir cede a ses inquietudes sans fondement serieux, trouve
son expression dans les excuses de l'esprit farceur; le _je t'ai trompe,
pardonne-moi_, de ce dernier, est bien l'equivalent, dans le dedoublement
mediumnique, de ce que nous penserions tous en pareille circonstance: "Je
me suis trompe et je ne me pardonne pas d'avoir ete aussi soupconneux."

On se demandera peut-etre comment il est possible de trouver chez un
individu normal des signes de cette divisibilite de conscience. Cette
recherche interesse peu les spirites et la generalite des hypnotiseurs, qui
se contentent d'etudier les cas brillants et complets. Je crois bien etre
le premier qui ait fait une etude suivie de cette question[24], et j'ai
ete fort aise de voir que mes premieres etudes, qui datent d'une dizaine
d'annees, ont ete reprises, controlees dans des laboratoires americains
par Solomons et Stein, qui du reste ont neglige de me citer. Il est bien
certain que si on se contente de mettre un crayon dans la main d'une
personne, et de lui faire lire attentivement un livre, puis de lui adresser
une question, comme le faisait Patrick, de deux choses l'une: ou bien la
personne n'entendra pas et son crayon restera immobile, ou bien la personne
entendra la question et repondra elle-meme de vive voix. Voila ce qui se
produit le plus souvent. Il faut que le phenomene de l'ecriture automatique
soit deja un peu developpe pour apparaitre des la premiere heure, au
premier appel, comme chez Henry W. Quand on a affaire a des individus
normaux, il est necessaire de prendre plus de detours; on ne peut songer a
des procedes directs qui, lorsqu'ils ne reussissent pas, ont l'inconvenient
de couvrir l'operateur de confusion.

[Note 24: Mes etudes ont d'abord paru dans le _Mind_, et je les ai
ensuite resumees dans mon livre sur les _Alterations de la personnalite_.]

Voici la methode que je preconise: elle est lente, et exige un peu de
patience; c'est son principal inconvenient.

On s'assied a cote du sujet, devant une table; on le prie de s'abstraire
dans une lecture interessante, ou dans un calcul mental complique, et
surtout de distraire son attention, d'abandonner sa main, et de ne pas
s'occuper de ce qu'on va faire avec cette main. La main tient un crayon;
elle est cachee au sujet par un ecran. On s'empare donc de cette main,
sans brusquerie, et par des mouvements doux, et on imprime a la main et au
crayon un mouvement quelconque, par exemple on fait dessiner des barres,
des boucles, marquer des petits points. Au premier essai, l'experimentateur
avise s'apercoit a qui il a affaire; certains sujets raidissent la main,
elle est comme en bois, elle resiste a tous les efforts; et quoique on
recommande au sujet de se laisser aller, de ne pas penser a sa main,
celle-ci n'obeit point aux mouvements qu'on lui imprime. D'ordinaire, ces
sujets la sont peu educables. Un autre obstacle vient s'opposer frequemment
a la continuation de l'experience; il y a des personnes qui, lorsqu'on
prend leur main, ne peuvent pas continuer a lire; malgre elles, leur
attention quitte le livre, se porte sur ce qu'elles ressentent dans la
main. Les meilleurs sujets sont ceux dont la main docile execute avec
intelligence tous les mouvements qu'on imprime. Il y a la une sensation
particuliere qui apprend a l'operateur que l'experience aura du succes. De
plus, pour empecher le sujet de trop s'occuper de sa main, j'use souvent
d'un artifice tres simple, qui produit une distraction plus forte qu'une
conversation avec un tiers, une lecture interessante ou un calcul
complique. Cet artifice consiste a faire croire au sujet que sa main
restera, pendant toute l'experience, continuellement inerte et passive, et
que c'est l'experimentateur, qui, de temps en temps, pour les besoins d'une
experience qu'on n'explique pas, imprime a la main un mouvement. Cela
suffit pour tranquilliser le sujet qui, des lors, abandonne sa main sans
resistance, et se trouve dans des conditions mentales excellentes pour que
sa conscience se divise.

Au bout de quelque temps, la distraction devenant plus continue et plus
profonde, voici les signes qu'on peut relever.

C'est d'abord l'anesthesie par distraction. La personne distraite n'est
point devenue absolument insensible comme une hysterique distraite, dont
on peut traverser la peau ou lever le bras sans qu'elle s'en apercoive;
sa sensibilite n'est pas detruite, mais la finesse de certaines de ses
perceptions est bien diminuee. Il est difficile, du reste, d'explorer cette
sensibilite a un degre aussi faible de distraction.

Ce qui est le plus facile a provoquer, ce sont les mouvements passifs de
repetition. Le crayon etant place entre les doigts du sujet, qui est prie
de le tenir comme s'il voulait ecrire, on dirige la main et on lui fait
executer un mouvement uniforme, choisissant celui qu'elle execute avec le
plus de facilite, des hachures, des boucles ou des petits points. Apres
avoir communique ce mouvement pendant quelques minutes, on abandonne
doucement la main a elle-meme, ou on reste en contact avec elle, pour que
la personne ne s'apercoive de rien; mais on cesse d'exercer une action
directrice sur les mouvements. La main abandonnee a elle-meme fait quelques
legers mouvements. On reprend l'experience d'entrainement, on la repete
avec patience, pendant plusieurs minutes; le mouvement de repetition
se perfectionne; au bout de 4 seances, j'ai vu chez une jeune fille la
repetition si nette que la main ne traca pas moins de quatre-vingt boucles
sans s'arreter; puis la personne eut un mouvement brusque et secoua ses
epaules en disant: "Il me semble que j'allais m'endormir!"

La presence de ces mouvements subconscients de repetition nous apprend
qu'il y a la un personnage inconscient, que l'experience vient de degager;
mais il est clair que ce personnage est loin d'avoir le meme developpement
que Bart Laton. La peine qu'on eprouve a lui faire repeter des mouvements
en est la preuve. L'experimentateur ne peut pas imprimer des mouvements au
hasard; il est oblige de choisir ceux qui reussissent le mieux. En general,
ceux qu'on peut executer d'un seul trait, sans changement de direction et
sans arret, se repetent assez bien.

Les mouvements graphiques, par suite de leur delicatesse, attirent moins
l'attention du sujet que des mouvements de flexion et d'extension des
membres; ceux-ci cependant peuvent etre repetes par l'inconscient, et a ce
propos, il est curieux de remarquer que la flexion du poignet se repete
mieux que la flexion isolee d'un doigt.

Le caractere tout a fait rudimentaire de cet inconscient est bien marque
par la facilite avec laquelle on lui donne certaines habitudes. Lorsqu'on
fait ecrire plusieurs fois des boucles, la main s'accoutume a ce mouvement,
et le reproduit a tort et a travers; car si on veut ensuite lui faire
tracer des hachures, les mouvements se deforment bien vite et se changent
en boucles. La memoire de cet inconscient est si peu etendue qu'il
n'est meme pas capable de conserver le souvenir de plusieurs especes de
mouvements.

L'inconscient n'a pas seulement de la memoire, il peut encore recevoir et
executer quelques suggestions qui sont, il est vrai, d'un ordre absolument
elementaire. Ces suggestions peuvent etre donnees au moyen du toucher. Avec
une simple pression, on agit sur la main, et on la fait mouvoir dans toutes
les directions. Ce n'est point une impulsion mecanique, c'est bien une
suggestion tactile. Si avec une pression, on fait mouvoir la main, une
autre pression, tout aussi legere, l'arrete, l'immobilise: une autre
pression, d'un genre un peu different, la fait ecrire. Il est difficile
de dire la difference de ces pressions; mais l'experimentateur, en les
faisant, a une certaine intention, et cette intention est souvent comprise
avec beaucoup de finesse par la main en experience. Rien n'est plus curieux
que cette sorte d'hypnotisation partielle; la personne croit etre et se
trouve en effet completement eveillee et en possession d'elle-meme, tandis
que sa main obeit doucement aux ordres tactiles de l'experimentateur.

Une autre manifestation de l'ecriture automatique, plus connue que les
precedentes, car on en a fait un jeu de societe, consiste a prier la
personne de penser a son nom, son age, son pays, un mot quelconque, puis on
prend sa main, comme il a ete decrit ci-dessus, et cette main, a l'insu de
la personne, ecrit le nom pense; en general, quand on fait cette experience
dans un salon, on declare a la personne qu'on va deviner sa pensee,
quoique en realite ce soit la personne elle-meme qui l'ecrive. A ce genre
d'experience se rattachent les differents exercices de prestidigitateurs et
d'hypnotiseurs qui devinent les secrets, se font conduire vers l'endroit ou
un objet est cache, et ainsi de suite. Ce sont des experiences qui, pour
reussir, ont besoin d'un operateur tres habile.

Voila a peu pres tous les phenomenes de division de conscience que j'ai
reussi a provoquer, en etudiant l'ecriture automatique chez cinq personnes
(femmes), jouissant d'une bonne sante; ces personnes ont ete etudiees
chacune pendant deux seances d'une demi-heure au plus; une seule l'a ete
pendant quatre seances; c'est tres peu pour la culture des phenomenes de
double conscience, qui demandent beaucoup de temps et de patience; mais
notre but etait precisement de savoir ce qu'on pouvait observer apres un
minimum d'entrainement.

Depuis la publication de mes recherches, deux autres auteurs, Solomons et
Stein[25], se sont engages exactement dans la meme voie pour rechercher ce
qu'on obtiendrait sur des sujets sains en poussant l'entrainement aussi
loin que possible.

[Note 25: _Normal Motor Automatism_. Psychol. Rev., sept. 1896,
492-512.]


Ils se sont pris comme sujets; ils se disent d'excellente sante. Leurs
experiences se groupent sous quatre chefs: 1 deg. tendance generale au
mouvement, sans impulsion motrice consciente; 2 deg. tendance d'une idee a se
depenser en mouvement, involontairement et inconsciemment; 3 deg. tendance
d'un courant sensoriel a se depenser en reaction motrice inconsciente; 4 deg.
travail inconscient de la memoire et de l'invention.

1 deg. La main est mise sur une planchette, analogue a celle des spirites
(c'est une planche glissant sur des billes de metal et armee d'un crayon;
on met la planchette sur une table, sur du papier, et le crayon ecrit
tous ses mouvements). L'esprit du sujet est occupe a lire une histoire
interessante. Dans ces conditions, il se produit facilement, quand le sujet
a pris l'habitude de ne pas surveiller sa main, des mouvements spontanes,
qui derivent d'ordinaire de stimuli produits par une position fatigante; en
outre, des excitations exterieures (par exemple si on remue la planchette),
provoquent dans la main des mouvements de divers sens, dont on peut amener
la repetition, et qui alors se continuent assez longtemps. La distraction
de l'attention est une condition importante; mais il ne faut pas que
l'histoire lue pour distraire soit trop emouvante, car cette emotion peut
produire des mouvements reflexes ou une tension musculaire qui nuisent aux
mouvements inconscients.

2 deg. Le sujet lit a haute voix en tenant un crayon a la main; parfois il
ecrit un mot qu'il lit, surtout lorsque ce mot est court; les mots longs
sont seulement commences; cette ecriture se fait souvent sans que le sujet
le sache.

3 deg. Le sujet lit a haute voix, et ecrit subconsciemment les mots que pendant
sa lecture une personne lui dicte a voix basse. A ces experiences on
n'arrive qu'apres beaucoup d'entrainement. Au debut, c'est tres penible; on
s'arrete de lire des qu'on entend un mot. Il faut apprendre a retenir son
attention sur la lecture. On arrive bientot a continuer la lecture sans
l'interrompre, meme quand il y a des dictees chaque 15 ou 20 secondes:
l'ecriture devient inconsciente. La lecture inconsciente se fait plus
facilement; le sujet lit un livre qui ne presente aucun interet, et pendant
ce temps on lui raconte une histoire tres interessante; quand l'experience
est bien en train, il peut lire meme une page entiere, sans en avoir
conscience et sans rien se rappeler; la lecture ne manque pas entierement
d'expression, mais elle est monotone; elle contient des erreurs, des
substitutions de mots. La lecture est bonne surtout quand elle roule sur
des sujets familiers.

4 deg. Ici les experiences sont plus difficiles et n'ont reussi que parce que
les sujets etaient bien exerces par les experiences precedentes. D'abord,
ils ont fait de l'ecriture automatique spontanee; par exemple en lisant,
leur main ecrivait; puis, ils ont meme pu se dispenser de lire pour
detourner l'attention; chez l'un des sujets, Miss Stein, la distraction
etait suffisante quand elle lisait les mots que sa main venait d'ecrire
quelque temps auparavant; l'ecriture spontanee de la main etait
involontaire, inconsciente; les paroles ecrites etaient parfois denuees de
sens; il y avait surtout des repetitions de mots et de phrases. Les auteurs
ont pu egalement, par la meme methode, reproduire inconsciemment des
passages qu'ils savaient par coeur, mais n'avaient jamais ecrits. La
condition essentielle de toute cette activite automatique est une
distraction de l'attention obtenue volontairement; il ne faut pas cependant
que l'attention distraite soit sollicitee avec trop de force; si, par
exemple, on relit un passage d'une histoire qu'on n'avait pas compris
d'abord, et qui est necessaire pour l'intelligence du reste, alors, sous
l'influence de ce surcroit d'attention, toute l'activite automatique est
suspendue.

Ces experiences ne different nullement de celles que j'ai publiees moi-meme
il y a plusieurs annees dans le _Mind_ et que je viens de resumer plus
haut; elles sont seulement un peu plus complexes, ce qui tient a ce que
les deux auteurs se sont longuement entraines; ainsi, ils ont pu avoir de
l'ecriture automatique spontanee, ce que je n'ai pu faire sur mes sujets.
Mais la nouveaute de leur etude ne doit pas etre cherchee la; elle consiste
plutot en ce qu'etant psychologues, ils ont pu analyser de tres pres ce
qui se passait dans leur conscience pendant les experiences; c'est cette
auto-analyse qui donne un tres grand interet a leurs etudes. Nous allons
rendre compte des observations qu'ils ont faites.

Tout d'abord, ils ont eu souvent le sentiment, quand ils ont eu l'occasion
de percevoir leur activite automatique, que cette activite a un caractere
_extra-personnel_, c'est-a-dire leur est etrangere. Ainsi, s'ils
s'apercoivent que, pendant une lecture, leur main fait remuer la
planchette, ce mouvement leur apparait comme produit par une cause
exterieure; ils n'en ont conscience que par les sensations qui accompagnent
le mouvement produit. Quand le sujet lit a haute voix, en ecoutant une
autre personne, le bruit de sa propre voix, s'il l'entend, lui parait
etranger.

C'est surtout dans l'experience de l'ecriture automatique sous dictee
pendant une lecture consciente qu'on s'est bien rendu compte du mecanisme
de cette inconscience. L'ecriture sous dictee comprend 4 elements: 1 deg.
l'audition du mot dicte; 2 deg. la formation d'une impulsion motrice; 3 deg.
une sensation d'effort; 4 deg. une sensation centripete, venant du bras, et
avertissant que le mouvement graphique a ete execute. L'impulsion motrice
est difficile a decrire; elle se compose de representations visuelles
et motrices du mouvement a executer, et d'autre chose encore. Dans les
experiences, on a vu se produire par degres l'inconscience de l'operation
entiere. Ce qui devient d'abord inconscient, c'est le sentiment de
l'effort. On entend le mot dicte, on a une idee d'ecrire, et cela se
trouve ecrit; on n'a pas le sentiment de la difficulte, de "quelque chose
d'accompli". L'acte parait encore volontaire. Ce sentiment de l'effort
revient quand le bras se fatigue.

Le second degre est la disparition de l'impulsion motrice; l'ecriture cesse
de paraitre volontaire. On entend le mot et on sait qu'on l'a ecrit; c'est
tout. L'ecriture est consciente et devient cependant _extra-personnelle_.
Le sentiment que l'ecriture est _notre_ ecriture semble disparaitre avec
l'impulsion motrice. Parfois le sujet gardait un element de l'impulsion
motrice, la representation visuelle du mouvement a executer, et cependant
le mouvement lui paraissait etranger. Les auteurs pensent,--mais ils
avancent cette hypothese avec beaucoup de reserve,--qu'il y a dans une
impulsion motrice la conscience d'un courant moteur centrifuge, et que
c'est cette conscience qui est le fait capital, qui permet d'attribuer un
acte a notre personnalite, ou qui le fait considerer comme etranger.

L'inconscience peut faire encore des progres, et alors le sujet n'a plus
conscience d'entendre le mot dicte, ni conscience de l'avoir ecrit;
cette derniere conscience se perd la derniere; le sujet peut etre devenu
inconscient d'avoir entendu le mot, et rester conscient de l'avoir
ecrit. Mais ce n'est pas sur ce fondement que repose le sentiment de la
personnalite, puisque le sujet peut entendre le mot, savoir qu'il l'a ecrit
et cependant juger que le mouvement ne vient pas de lui.

Cette analyse curieuse, les auteurs l'ont poussee plus loin encore dans
l'ecriture automatique spontanee; ils ont vu qu'ils peuvent non seulement
surveiller leur main, mais prevoir ce qu'elle doit ecrire, et cependant,
meme dans ces conditions, le mouvement d'ecriture reste etranger a la
personne. Si reellement leur hypothese est juste, si le sentiment de la
personnalite repose sur la conscience de la decharge motrice, ce serait
une solution tout a fait nouvelle et curieuse a un probleme qui, jusqu'a
present, a ete discute tres longuement[26].

[Note 26: Je renvoie sur ce point a mon etude sur _M. de Curel_, ou
l'on trouvera cette idee que la separation des personnalites vient tres
probablement d'un phenomene d'inconscience portant sur une partie des
processus psychologiques. (_Annee psych._, I, p. 147).]

Les resultats obtenus semblent montrer que l'automatisme normal, en se
developpant, peut devenir presque aussi complexe que la vie subconsciente
des hysteriques. C'etait la le but propose aux recherches, et les
auteurs pensent l'avoir atteint. Ils remarquent que ce qui distingue ici
l'hysterique du sujet normal, c'est que l'hysterique est distraite parce
qu'elle ne _peut_ pas faire autrement, tandis que le sujet normal realise
l'etat de distraction parce qu'il le _veut_. L'hysterie est donc bien,
au moins en partie, une maladie de l'attention. A propos du role de
l'attention dans ces phenomenes d'inconscience, signalons dans l'article
precedent trois observations curieuses, que les auteurs n'ont pas
rapprochees, et dont ils n'ont peut-etre pas vu la portee. Ces trois faits
sont les suivants: 1 deg. quand l'histoire qu'on lit pour se distraire devient
tres emouvante, les mouvements subconscients cessent: 2 deg. ils cessent
egalement, s'il faut faire un effort intellectuel considerable pour
comprendre ce qu'on lit; 3 deg. dans le cas ou l'on ecrit automatiquement sous
la dictee, si la dictee se fait a voix tres basse, exigeant un effort pour
comprendre, la conscience reparait. Cela montre que l'etat de division
mental ne se maintient que si l'attention fournie n'atteint pas son
maximum. Il y a lieu de rapprocher ces faits d'une observation ingenieuse
de Mercier (_Annee Psychologique_, II, p. 889-890).

Tout recemment, G. Stein a publie dans _Psychological Review_ (mai 1898)
une etude sur la culture de l'automatisme moteur; cette etude a ete
faite avec l'instrument imagine par Delabarre pour l'enregistrement des
mouvements inconscients[27]; on distrayait le sujet, puis on donnait une
certaine impulsion a son doigt, et on cherchait si le sujet continuait
machinalement et sans s'en rendre compte le mouvement imprime. C'est en
somme mon experience premiere; l'auteur a cherche sur combien de sujets
elle reussissait, et il a constate que ce nombre est tres eleve, environ 35
sur 40 hommes et 45 sur 50 femmes. Par consequent l'epreuve peut servir de
test pour la psychologie individuelle, du moment que les resultats qu'elle
donne sont si Frequents.

[Note 27: Voir 1re _Annee psychologique_, p. 532.]

Les experiences de Solomons et Stein forment une transition entre les
notres et celles de Patrick; elles montrent leur continuite. Dans nos
etudes, nous n'avons eu que de l'ecriture automatique de repetition;
Solomons et Stein ont obtenu, rien que par un entrainement plus prolonge,
un peu d'ecriture automatique spontanee; et enfin Patrick a obtenu
tres facilement, chez un sujet predispose, non seulement de l'ecriture
automatique spontanee, mais un systeme d'etats de conscience se separant
de la personnalite principale et constituant une personnalite assez bien
definie. Il n'est pas douteux que tous ces phenomenes different seulement
en degres.

Mon avis est que dans une etude complete sur la suggestibilite d'un
individu, il faut faire une petite place a la recherche des premiers signes
de la division de conscience. Pour ne pas perdre trop de temps, on pourrait
proceder ainsi: apres avoir mis un crayon dans la main du sujet, derriere
l'ecran, on recherchera s'il est possible d'obtenir, en cinq minutes
d'essai, des mouvements passifs de repetition. Si ces mouvements sont
nets, on recherchera s'il se produit, quand le sujet pense a son nom,
de l'ecriture spontanee; si celle-ci se produit encore, on cherchera si
l'ecriture repond a des questions posees a demi-voix. Ce sont les trois
degres principaux de la division de conscience; mais chacun de ces degres
est susceptible de tres nombreuses subdivisions. Je me contente pour le
moment d'indiquer une methode a suivre, sans entrer dans les details; les
experimentateurs qui s'occuperont de ces recherches s'apercevront vite
qu'il y a un grand avantage a avoir un fil conducteur. On demandera ensuite
au sujet s'il est spirite, medium, s'il a recu des communications, etc.

Il sera interessant de savoir s'il existe quelques rapports entre la
disposition a l'ecriture automatique et la suggestibilite; nous supposons
que ce rapport existe, car le personnage de l'ecriture automatique est tres
suggestible, et ces divers phenomenes de subconscience et de division de
conscience forment le fond de l'hypnotisme; mais en somme, tout ceci n'a
pas encore ete etudie clairement sur des individus normaux, et on ne sait
pas au juste quelle signification la psychologie individuelle doit attacher
a l'ecriture automatique.

La division de conscience s'exprime parfois par des manifestations autres
que l'automatisme des mouvements; elle peut se produire de telle sorte que
le sujet en ait la perception assez claire; dans ce cas, il est inutile de
faire des experiences sur le sujet, le plus simple est de l'interroger et
de lui demander une description aussi complete que possible des impressions
qu'il a ressenties. Il est bien entendu que l'experimentateur doit le
mettre sur la voie, car les personnes qui ont eprouve les phenomenes de ce
genre ne se rendent pour ainsi dire jamais compte de leur nature. Voici a
peu pres dans quelles conditions une personne remarque de legers signes
de division de conscience: elle a le sentiment que le monde exterieur est
etrange; les objets qui l'entourent, quoique familiers, lui paraissent
nouveaux, bizarres, indefinissables; elle les regarde d'un oeil curieux
comme si elle ne les connaissait pas, mais en meme temps elle se rend bien
compte que c'est une illusion. Parfois, les objets paraissent eloignes.
Cette impression d'etrangete, on peut l'eprouver dans la perception de son
propre corps; on se demande: "est-ce la ma jambe? je ne reconnais pas mes
bras. Mon corps me parait drole. Est-ce moi qui suis assis en ce moment sur
cette chaise?" etc., etc. Enfin, on eprouve aussi la meme impression pour
sa propre voix, et pour le sens des paroles qu'on vient de prononcer; apres
avoir parle, prononce a haute voix plusieurs phrases, par exemple dans un
diner; on ecoute sa voix, le timbre en parait change, il semble que ce soit
la voix d'un autre; de meme, on reconnait difficilement sa propre pensee
dans les paroles qu'on a prononcees: on croirait que la phrase a ete
construite par une autre pensee et dite par une autre bouche. Krishaber,
que Taine a longuement cite dans son _Intelligence_[28], a rapporte sous le
nom de nevropathie cerebro-cardiaque, beaucoup d'exemples de ces phenomenes
de dissociation; et cette annee meme Bernard Leroy vient de publier une
utile monographie de l'_illusion de fausse reconnaissance_[29], et il
ressort des documents que cet auteur a reunis, que l'illusion de fausse
reconnaissance est souvent liee a des phenomenes legers de dedoublement de
conscience.

[Note 28: Voir le vol. 2, _in fine_ note sur les elements et la
formation de l'idee de moi.]

[Note 29: _L'illusion de fausse reconnaissance_, Paris. Alcan, 1898.]



IV


INFLUENCE DE LA ROUTINE, DES PREJUGES, DES IDEES DIRECTRICES


Notre quatrieme categorie de recherches n'a rien de commun avec la
precedente; elle part d'un principe tout special. Ce principe est le
suivant: dans toutes les operations que nous executons avec notre
intelligence, comme de voir, d'agir, de raisonner, de prendre un parti,
etc,, nous presentons deux tendances contraires; la premiere represente
l'habitude, la routine; la seconde represente la reflexion personnelle,
l'esprit critique. Tout acte physique ou mental que nous faisons ressemble
plus ou moins a un de nos actes anterieurs, il rencontre par consequent
devant lui un commencement d'adaptation, dont il profite, et on a une
tendance a se repeter, a refaire ce qu'on a deja fait, parce que c'est plus
facile, parce que cela demande moins de reflexions. Mais d'autre part,
comme les circonstances ne sont jamais identiquement les memes, comme il y
a entre la circonstance de l'acte nouveau et celle de l'acte ancien, une
petite difference, nous devrions faire subir a l'acte nouveau une petite
modification pour mieux l'ajuster aux circonstances nouvelles, mais cela
exige un effort d'attention, et par consequent une fatigue dont il est tout
naturel que nous cherchions a nous decharger: c'est en somme une lutte
entre l'habitude et l'attention; l'habitude represente l'ancien, l'acquis,
et l'attention est un effort vers le nouveau. Sous le terme d'habitude
se cachent bien des faits differents; nous avons cite comme exemple
d'habitudes cette routine de la vie de tous les jours, qui nous fait
asseoir de la meme facon, faire les memes reflexions, etc. Dans les etudes
proprement intellectuelles, cette routine prend le nom d'idees preconcues;
parfois la simple idee directrice d'une experience, l'attente d'un
phenomene, le desir de verifier une hypothese agreable, la parole d'un
maitre ont tant d'influence sur nous que notre esprit critique se trouve
suspendu.

Les experiences dont nous allons parler ont eu pour but de realiser sous
une forme experimentale les conditions dont nous venons de parler; on a
imagine des dispositifs speciaux qui permettent de voir avec quel degre de
routine une personne repete une meme operation, quand les circonstances qui
ont explique la premiere operation changent legerement, et exigeraient un
acte different. L'idee de ces recherches est venue, d'une maniere tout a
fait independante, a M. Henri et a moi, d'une part, et a M. Scripture et a
ses eleves d'autre part.

Voici l'idee qui nous etait personnelle. Nous faisions faire a des enfants
d'ecole des experiences sur la memoire visuelle des lignes. Ces experiences
se faisaient par la methode de reconnaissance. On montrait d'abord a
l'enfant une ligne isolee, puis on laissait ecouler un certain intervalle
de temps, puis on faisait passer sous les yeux de l'enfant un grand carton
sur lequel etaient tracees une serie de lignes paralleles, de longueur
croissante; l'enfant devait reconnaitre dans la serie la ligne egale a
celle qu'on lui montrait. Cette operation se faisait deux fois: la premiere
fois, la ligne modele se trouve dans la serie; la seconde fois elle ne
s'y trouve pas: ainsi, la ligne modele etant de 40 millimetres, le second
tableau ne contient pas de ligne plus longue que 36 millimetres. Un oeil
exerce s'apercoit de cette lacune; mais la premiere epreuve a deja cree
une routine grace a laquelle l'enfant ayant trouve la ligne modele dans le
premier tableau, s'attend a la retrouver dans le second. Voici le resume de
nos resultats:

               NOMBRE D'ENFANTS TROMPES PAR LA ROUTINE

                                 Memoire.   Comparaison directe
                                            (moyenne des 3 cours).

Cours elementaire (7 a 9 ans).. 88 p. 100   38 p. 100

  --  moyen (9 a 11 ans)....... 60   --

  --  superieur (11 a 13 ans).. 47   --

Ces chiffres montrent l'influence de l'age sur la suggestibilite; ils
montrent aussi que dans l'acte de comparaison, qui est plus facile et
donne plus de securite a l'esprit que l'acte de memoire, on est moins
suggestible.

Il est a remarquer que bien que ce genre de suggestion provienne
du dispositif meme de l'experience, et non de la presence de
l'experimentateur, cependant l'autorite morale de celui-ci exerce
incontestablement une influence sur le resultat; c'est un professeur, il
fait sa recherche dans une ecole, il est l'ami du directeur, il est plus
age que l'enfant; toutes ces circonstances inspirent a l'enfant confiance,
et il faut que l'enfant soit bien sur de sa critique pour declarer que
la ligne qu'on lui dit de chercher dans le tableau n'y est pas. Il
est toujours tres difficile, pensons-nous, de faire des epreuves de
suggestibilite en supprimant tout ce qui depend de l'action morale de
l'experimentateur; mais on peut tout au moins diminuer la part de ce
facteur.

Scripture, avons-nous dit, et apres lui Gilbert et Seashore, ses eleves,
ont fait des recherches du meme genre, ou du moins avec des methodes tres
analogues. Le travail de Seashore, qui est le plus important, a pour titre:
_La mesure des illusions et hallucinations de l'etat normal_. Les auteurs
ont du reste eu la pleine conscience qu'ils inauguraient une methode
nouvelle, bien distincte de celle de la suggestion hypnotique: il est
seulement a regretter que cette conscience de leur originalite se soit
accompagnee d'un parfait mepris pour les etudes d'hypnotisme et meme pour
les hypnotiseurs, qu'ils ont traites de jongleurs et de charlatans.

Les experiences de Seashore[30] ont ete faites sur des eleves de
laboratoire; et a premiere vue on aurait pu croire que ces eleves, jeunes
gens dont l'age est d'ordinaire de 20 ans, auraient ete moins faciles a
duper que les enfants d'ecole primaire. Cependant il s'est trouve que tous
les dispositifs de Seashore ont fait des dupes; et meme on a pu observer un
fait bien inattendu; des eleves qui avaient ete mis d'avance au courant
de la nature de la recherche s'y sont laisse prendre. La force de la
suggestion etait augmentee par le silence du laboratoire, la solitude,
l'obscurite, le signal donne avant le stimulus, etc. Voici quelques-unes
des experiences de Seashore; elles consistent a faire plusieurs fois
une experience sincerement; puis, quand l'habitude est nee, on fait une
experience simulee, et le sujet non prevenu y repond comme si elle etait
veritable.

[Note 30: _Measurements of Illusions and Hallucinations in Normal
Life_, Studies from the Yale Psych. Lab., Yale, 1895, III.]

_Illusion de chaleur_.--On fait passer le courant electrique d'une pile au
bichromate dans un fil d'argent tendu entre deux bornes: le fil s'echauffe,
et le sujet est invite a pincer le fil entre le pouce et l'index et a se
rendre compte de la chaleur produite. Apres cette experience preliminaire,
destinee a creer la suggestion, experience qu'on repete deux ou trois fois,
l'experimentateur interrompt le circuit a l'insu du sujet, en poussant
avec le genou un interrupteur place sous la table; puis, on recommence les
experiences une dizaine de fois: on feint de mettre en action la pile, on
donne au sujet un signal pour qu'il touche le fil, et on lui fait indiquer
au bout de combien de temps il percoit la chaleur. L'experience a en
apparence pour but de mesurer le temps de reaction. Les experiences ont ete
faites sur 8 sujets; dans 120 essais, nous notons seulement 5 cas ou le
sujet n'a rien senti.

_Illusion d'un changement de clarte_.--Cette illusion a ete provoquee de
plusieurs manieres differentes; une des plus simples etait provoquee avec
l'appareil suivant: deux cartons blancs juxtaposes et vus chacun dans un
cadre noir immobile etaient mobiles et pouvaient tourner autour d'un de
leurs cotes verticaux; ils recevaient tous deux la lumiere d'une lampe; et
on comprend qu'ils paraissent d'autant moins eclaires qu'ils sont places,
par rapport a l'observateur, dans une position plus oblique. Un des cartons
restant immobile et servant de point de comparaison, l'experimentateur fait
tourner lentement l'autre carton au moyen d'un fil qu'il a entre les mains;
le sujet ne voit pas le mouvement de l'experimentateur; on commence par
faire tourner reellement le second carton, apres un signal, et le sujet
dit quand il percoit le changement; puis on refait le meme signal, mais
on laisse le carton immobile, et le sujet croit percevoir comme avant le
changement de clarte, qui lui parait se produire a peu pres au bout du meme
temps apres le signal.

_Illusion de son_--Apres beaucoup d'essais infructueux, l'auteur s'est
arrete au dispositif suivant: apres un signal donne, on augmente
graduellement l'intensite d'un son en rapprochant les deux bobines d'un
appareil a chariot, et le sujet doit reagir des qu'il entend le son, qu'il
sait devoir etre tres faible au debut, puis augmenter; tantot on fait
l'experience reellement, tantot on fait le signal sans rapprocher ensuite
les bobines.

Pour le toucher, on a provoque des excitations minimales en posant des
corps tres legers sur la main du sujet, derriere un ecran; le contact etait
fait apres un signal: puis on a continue le signal sans faire de contact;
le sujet devait reagir. Les experiences sur l'odorat, le gout, etc., sont
si faciles a imaginer que nous n'insistons pas; toujours une excitation
reelle, mais faible, produite d'abord avec un certain dispositif, qui
impressionne un peu le sujet, puis on conserve le meme dispositif, par
exemple le meme signal et on supprime l'excitation reelle. Notons, pour
terminer sur ces points, l'hallucination d'un objet qui a ete produite de
la maniere suivante: dans une chambre peu eclairee, on montre au sujet
un objet peu visible, une petite balle se detachant sur fond noir, et
on cherche a quelle distance le sujet distingue cet objet; on fait
l'experience plusieurs fois; chaque fois le sujet part d'une assez grande
distance, se rapproche lentement en regardant, puis s'arrete quand il voit
la halle; a ce moment, il jette les yeux sur le parquet ou les distances
sont marquees, et lit la distance ou il se trouve de la mire; puis, il se
retourne et s'eloigne, pour refaire la meme experience; pendant qu'il se
retourne, l'experimentateur peut supprimer la balle; le sujet revient, et
quand il se trouve a peu pres a la meme distance que la premiere fois, il
croit qu'il percoit encore la balle.

Ainsi que nous l'avons dit plus haut, la possibilite de provoquer des
illusions ou meme des hallucinations n'ayant nullement besoin d'etre
demontree, ces experiences seraient peu interessantes si elles ne nous
apprenaient rien de nouveau sur le mecanisme de la suggestion. C'est cette
recherche du mecanisme qui seule donne de l'interet a l'etude. Seashore
parait ne pas l'avoir toujours bien compris; car les details qu'il nous
donne sur ce point sont assez maigres. Nous noterons seulement les quelques
remarques qui suivent: Il est aussi facile, dans les experiences sur la
lumiere, de donner des illusions sur l'augmentation de clarte que sur la
diminution.--L'illusion se produit a peu pres avec la meme rapidite que la
perception correspondante.--Alors meme que le sujet n'est pas en attente
d'un seul stimulus, mais de deux, et doit choisir entre les deux (par
exemple il doit se produire soit plus, soit moins de lumiere), l'illusion
est possible, car le sujet peut fixer son attention principalement sur
l'idee d'un seul stimulus, et etre convaincu par quelque circonstance
banale que c'est bien ce stimulus-la qui va se produire.--Il est arrive
parfois que certains sujets etaient avertis par d'autres que les
experiences etaient illusoires; malgre leur scepticisme, ils n'en ont pas
moins subi l'illusion, au bout de quelques repetitions des stimulus reels;
il en a ete de meme pour un sujet qu'on avait formellement averti de
l'illusion qu'on allait produire. Il suffit de repeter plusieurs fois le
stimulus reel pour ecarter l'effet de cette suggestion negative.--La
force de la suggestion a ete augmentee par le silence du laboratoire, la
solitude, l'obscurite, le signal donne avant le stimulus, les observations
spontanees du sujet sur le mecanisme des appareils, la regularite rythmique
de certaines excitations, la synesthesie de sensations reelles avec les
sensations suggerees. Ainsi, dans les experiences sur le gout, on deposait
toutes les fois sur la langue une goutte d'eau; il y avait donc une
sensation reelle tactile, qui tantot etait associee a une sensation de gout
(sucre), tantot n'y etait pas associee, mais la suggerait.

Nous pouvons faire a ces experiences de Seashore la meme critique qu'aux
notres; elles n'excluent pas completement l'action personnelle,
l'influence degagee par l'experimentateur, bien que cette influence soit
incontestablement moindre que dans le cas ou il donne directement un ordre.

Il y a une remarque sur laquelle l'auteur n'insiste pas assez, peut-etre,
c'est que les illusions ne peuvent porter que sur des sensations faibles.
Pour les experiences visuelles, par exemple, il a ete amene a troubler
seulement des perceptions de minima d'excitation ou de differences minima,
et ces experiences sont certainement tres instructives, puisqu'elles
montrent, soit dit en passant, combien certaines methodes de
psycho-physique sont exposees a l'erreur quand le sujet sait d'avance ce
qu'il doit percevoir. Pour les sensations du toucher, pour la perception
d'un objet, il en a ete de meme; les sensations ont ete tres faibles et
tres peu distinctes; pour les sensations de temperature, on ne nous donne
aucun detail, on ne sait pas si reellement le fil echauffe par le courant
electrique etait tres chaud. Du reste, l'auteur a rarement songe a mesurer
l'intensite de l'excitant. Il serait cependant interessant de savoir pour
quelle intensite de stimulus une personne est suggestible; telle personne,
par exemple, qui a l'attention expectante d'un contact fort, se laisserait
suggestionner, tandis qu'une autre personne ne le serait qu'avec l'attente
d'un contact beaucoup plus faible. En outre, il serait curieux de savoir
si tous les sens sont suggestibles a un meme degre. En somme, beaucoup de
points, et ce sont meme les plus importants de tous, restent a examiner.
Le travail de Seashore n'en est pas moins une etude tres curieuse et tres
neuve, dont l'auteur doit etre chaudement felicite.

On voit par ce qui precede que si cette forme particuliere de la
suggestibilite a deja ete l'objet de beaucoup d'etudes, il n'en est pas
encore sorti grand'chose pour la psychologie individuelle.

Ce qu'on sait fort bien aujourd'hui, c'est la possibilite d'etudier la
suggestibilite dans les laboratoires, au moyen de divers appareils, de
dispositifs speciaux, et sans avoir le moins du monde recours a des
procedes d'hypnotisme. Certes c'est la un grand pas; en penetrant dans les
laboratoires, l'etude de la suggestibilite donnera lieu tres probablement
a des recherches plus methodiques que celles qu'on peut faire dans les
cliniques.

Le travail que Tawney a fait sur le seuil de perception de la peau, sans
avoir pour but direct une etude de la suggestion et de l'idee directrice a
bien montre cette influence des idees directrices.

On sait aujourd'hui couramment que l'exercice perfectionne le toucher,
et que l'ecart qu'il est necessaire de donner a 2 pointes de compas pour
qu'elles soient percues doubles, quand on les applique simultanement sur
une region du corps, diminue de valeur si on repete l'experience pendant
plusieurs jours et plusieurs semaines. Tawney a montre que cette influence
classique de l'exercice doit etre fortement revoquee en doute; car les
sujets sur lesquels on experimente s'attendent a cette influence, du
moment qu'on recherche a etudier sur leur sensibilite tactile l'effet de
l'exercice; lorsque le sujet ignore le but de l'experience, ou lorsqu'il
s'imagine que ce but ne consiste nullement a etudier l'exercice, les
resultats sont tout differents[31].

[Note 31: Tawney. _Ueber die Wahrnehmung zweier Punke mittelst des
Tastsinnes, mit Ruecksicht auf die Frage der Uebung und die Entstehung Der
Vexirfehler_. Philosoph. Stud. XIII, p. 163-222; je cite d'apres l'analyse
de V. Henri. _Annee Psych._, IV, p. 513 et seq.]



V


AUTOMATISME


Notre derniere categorie d'experiences se distingue de la precedente par
cette particularite qu'on ne cherche point a provoquer une illusion ou une
hallucination et a la mesurer; on cherche tout simplement a reunir des
circonstances telles que le sujet, place dans ces circonstances, est en
quelque sorte oblige, sans qu'il s'en doute, d'executer un certain acte; et
cet acte, etant presque toujours le meme pour tous les sujets, peut etre
prevu d'avance.

En quoi des experiences de ce genre interessent-elles la theorie de
la suggestibilite? Elles ne semblent rien avoir de commun avec la
suggestibilite entendue dans le sens ordinaire; mais elles montrent
l'importance qu'a pour chacun de nous l'activite automatique; or l'analyse
que nous avons faite plus haut de la suggestion, comme mecanisme
psychologique, nous a montre qu'elle consiste dans le triomphe de la vie
automatique sur la vie reflechie et raisonnante; c'est par la que ces
recherches nouvelles se rattachent aux precedentes.

Je commencerai par presenter une courte analyse des experiences que Sidis
a faites dans le laboratoire de psychologie de Muensterberg a Harvard.
Ces experiences ont eu pour but de forcer une personne a choisir dans un
certain sens, alors que la personne avait l'illusion de faire un choix
libre. C'est vraiment chose plaisante, soit dit en passant, de voir que
cette faculte de choix, que les philosophes naifs ont presque toujours
consideree comme la preuve peremptoire du libre-arbitre, est au contraire
si bien determinee et determinable que l'on peut prevoir presque a coup
sur, dans la majorite des cas, dans quel sens tel choix s'exercera.
Sidis[32] presentait a ses sujets, qui furent au nombre de 19, un grand
carton blanc sur lequel etaient poses 6 carres de couleur, ayant chacun une
dimension de 3 centimetres sur 3 centimetres. Le tout etait recouvert d'un
ecran noir; le sujet etait prie de fixer son attention sur l'ecran noir
pendant 5 secondes; puis, on enlevait l'ecran et le sujet devait indiquer
immediatement un des carres de couleurs, celui qu'il voulait. Les 6 carres
etaient places sur la meme ligne. Il s'agissait d'influencer le choix du
sujet; les artifices suivants ont ete employes: 1 deg. position anormale: un
des carres n'etait pas sur l'alignement des autres; ou bien, il etait un
peu incline; 2 deg. forme anormale; on changeait la forme d'un des carres, on
le taillait en triangle, en etoile; 3 deg. l'ecran servant a couvrir les carres
n'etait pas noir, mais de la couleur de l'un d'eux; 4 deg. couleur suggeree
verbalement. On montrait un des carres de couleur avant l'experience, ou on
le nommait, ou bien le sujet etait charge de decrire sa couleur; et ensuite
on voyait si ce carre avait ete prefere aux autres; 5 deg. place suggeree
verbalement. Au moment ou on enlevait l'ecran, on prononcait un numero, par
exemple 3, afin de voir si le sujet choisirait le 3e carre plutot qu'un
autre; 6 deg. encadrement; un des carres etait entoure, encadre d'une bande de
couleurs.

[Note 32: _Op. cit._, p. 37.]

En decrivant ses resultats, l'auteur distingue les cas ou la suggestion a
pleinement reussi, par exemple ou le sujet a designe le carre de forme et
de position anormales, et les cas ou le sujet a designe le carre voisin;
pour les premiers cas il leur donne le nom de suggestion immediate; les
autres cas sont ceux de suggestion mediate. Voici maintenant le pourcentage
des reussites.

Genres de suggestions.       Suggestibilite  Suggestibilite
                               immediate.       mediate.
Position anormale............    47.8            22.2
Forme anormale...............    43              13.8
Ecran colore.................    38.1             5.8
Encadrement..................    30.4             5.3
Couleur suggeree verbalement.    28.8             4.4
Rang suggere verbalement.....    19.4             0.5

Ces chiffres montrent que la suggestion immediate a toujours ete plus forte
que la suggestion mediate. Ils montrent aussi que la suggestion verbale,
qui est directe, a toujours ete moins efficace que la suggestion provenant
des circonstances de forme et de position. Sidis en conclut qu'a l'etat
normal, la suggestion directe a moins de succes que la suggestion
indirecte; cela est vrai pour le cas present. Il est a regretter que Sidis
n'ait point interroge ses sujets apres les experiences pour leur faire
rendre compte pourquoi ils avaient ete sensibles a telle suggestion et non
a telle autre.

Nous ne savons pas encore quel parti on pourrait tirer de tout cela pour la
psychologie individuelle.

Les prestidigitateurs, que Sidis ne cite pas, font depuis longtemps des
experiences analogues aux siennes.

Les prestidigitateurs ont le secret d'un moyen qui permet d'agir sur le
choix d'une personne a son insu; mais l'effet de cette experience est,
parait-il, si inconstant qu'on commettrait une faute en y comptant trop;
on opere de la maniere suivante: trois objets ranges a cote les uns des
autres, trois cartes, trois muscades, trois oeufs, enfin trois objets
quelconques, sont presentes a une personne pour qu'elle en designe un; on
n'ajoute rien, on n'exerce aucune pression avec le geste ou la parole; ceux
qui ont eu l'occasion de presenter ainsi des objets disent que le plus
souvent c'est l'objet du milieu qui est choisi. Pourquoi? Je n'ai pas pu
en deviner la raison. Un prestidigitateur, M. Arnould, m'a propose
l'explication suivante, qui est fort ingenieuse: on designe le plus souvent
l'objet du milieu, dit-il, parce que c'est l'objet le plus facile a
designer. Dans cette experience, l'operateur et le spectateur sont face a
face; si le spectateur designe l'objet de gauche, il faudra ajouter qu'il
entend parler de la gauche de l'operateur ou de sa gauche a lui; comme on
ne lui demande qu'un mot, il designe l'objet du milieu; c'est plus commode.

On peut egalement prevoir le choix s'exercant entre vingt et trente objets
differents; la difficulte parait cependant beaucoup plus grande. Decremps
nous en fournit un exemple. Cet ancien auteur decrit un tour dans lequel on
etale sur une table quinze paquets de deux cartes chacun, et on prie
les spectateurs de penser chacun a un paquet au hasard; peu importe que
plusieurs pensent le meme ou non. Or, remarque bien ingenieuse, si l'on a
forme un paquet de deux cartes notables et de meme couleur, telles que
le roi et la reine de coeur, on est presque assure que sur cinq a six
spectateurs, il y en aura deux ou trois qui penseront a ce paquet.
Pourquoi? Parce qu'ils trouveront, dit Decremps, plus facile de retenir
dans leur memoire le roi et la dame de coeur, que deux autres cartes mal
accouplees, telles que le sept de carreau et l'as de pique. On voit que
c'est toujours le meme principe. Entre plusieurs actes possibles, quand
tous sont indifferents, on choisit celui qui presente le plus de facilite
d'execution.

Je terminerai en exposant, pour la premiere fois, une serie d'experiences
que j'ai faites sur des adultes et des enfants d'ecole, relativement a des
mouvements et a des actes tres simples, qui peuvent etre prevus d'avance.
Ce sont des experiences tres analogues a celles de Sidis; elles ont ete
faites il y a environ quatre ans, et je n'avais pas encore eu jusqu'ici
l'occasion de les faire paraitre.

1 deg. LA LIGNE DROITE

Si on prie une personne de tracer une ligne droite sur une feuille de
papier, sans ajouter d'autre indication a cette invitation, on pourra
constater deja, des cette premiere experience si simple, que les individus
sont soumis a un grand nombre d'habitudes communes et que tous ou presque
tous se comportent de la meme facon; la ligne droite demandee sera tracee
de la main droite (par tous les droitiers); elle sera tracee le plus
souvent dans le sens horizontal et non dans le sens vertical; ou pour etre
plus exact, nous dirons que le sens suivi est legerement oblique de gauche
en haut; elle sera tracee de gauche a droite, sens ordinaire de notre
ecriture et de notre lecture; tout cela est fait machinalement, sans
volonte deliberee. La longueur de la ligne tracee, quoiqu'elle paraisse
dependre entierement des caprices de notre volonte, est au contraire
soumise a des conditions aussi etroites que la direction de la ligne;
seulement quelques-unes de ces conditions varient avec: 1 deg. l'age des
individus: 2 deg. la position de leur corps; 3 deg. la grandeur du papier. Je ne
veux parler ici que de la position du corps. Pour se rendre compte de son
influence sur la grandeur de la ligne et des lettres tracees, je citerai
seulement l'experience suivante: le sujet est assis a une table, la main
appuyee, il trace une lettre ou une ligne; on le prie, sans changer la
position de sa main et de son avant-bras, de rapprocher ses yeux du papier,
aussi pres que possible, et on lui fait ecrire la meme lettre; ensuite, on
lui fait eloigner autant que possible la tete du papier, il la porte en
arriere, la position de la main restant invariable, et on lui fait ecrire
de nouveau la meme lettre; dans ce cas on observe que le deuxieme specimen
d'ecriture est plus petit que le premier, et que le troisieme est beaucoup
plus grand; la difference de grandeur depend de l'etat d'esprit du sujet,
il peut soit ecrire machinalement sans se preoccuper de la grandeur qu'il
donne a sa lettre ou a son trait, soit faire un effort pour conserver dans
toutes les positions la meme amplitude; dans ce dernier cas la difference
de grandeur est moins considerable, mais elle subsiste, ce qui prouve qu'il
y a la un fait d'adaptation qui ne peut pas etre completement supprime
par la volonte. Je ne me rends pas un compte exact du mecanisme de cette
adaptation. Il faut remarquer qu'on peut disposer l'experience de maniere a
ce que ce soient les memes muscles de l'avant-bras qui entrent en jeu dans
tous les cas; ce n'est donc pas une difference dans la nature des muscles
qui explique les differences de grandeur; l'effet tiendrait plutot a une
adaptation a la distance de vision; on ecrirait en donnant aux lettres la
grandeur necessaire pour qu'elles puissent etre lues a la distance ou se
trouve la tete du scripteur; par consequent on ferait de plus grandes
lettres quand on ecrit de loin, le bras tendu.

2 deg. UNE LIGNE DROITE COUPEE EN TRAVERS PAR UNE AUTRE LIGNE DROITE

Je trace sur une feuille de papier une ligne epaisse, de gauche a droite;
je donne a cette ligne horizontale une longueur de 2 a 3 centimetres; puis,
je me tourne vers une personne presente, qui a suivi mon mouvement, et je
la prie "de tracer une autre ligne en travers de la premiere". La plupart
des personnes tracent la seconde ligne de maniere a former une croix avec
la premiere (fig. 1). En realite, on aurait pu obeir a la demande de
l'experimentateur en faisant une figure tout a fait differente. Or,
remarquons a combien de suggestions le sujet a obei sans s'en douter: 1 deg.
il fait la seconde ligne au milieu de la premiere; 2 deg. il la fait
perpendiculaire a la premiere; 3 deg. de longueur egale a la premiere, en
general un peu plus courte; 4 deg. les deux moities de la ligne ajoutee sont
egales entre elles. Toutes ces suggestions n'operent pas constamment en
bloc; certaines peuvent faire defaut; ainsi, il est arrive deux fois
seulement qu'on a fait une oblique au lieu d'une perpendiculaire; deux fois
aussi l'oblique s'est arretee a la ligne sans la couper; dans tous les cas
l'oblique etait dirigee de haut a gauche.

[Illustration: Fig01.png--Experience de suggestion consistant a tracer une
seconde ligne en travers de la premiere. Au-dessous de chaque figure
est note le nombre de fois qu'elle a ete realisee par des personnes
differentes.]

L'etat mental des sujets dans les experiences de ce genre est facile a
decrire d'une maniere generale; quand on leur demande pourquoi ils ont
dessine une croix plutot que telle autre figure, ils ont en general l'une
ou l'autre de ces deux reponses: "Vous m'aviez dit de faire une croix", ou
bien: "J'ai trace la croix machinalement, sans y penser, parce que cela
m'etait plus commode." Dans les autres experiences que nous decrirons,
l'etat mental du sujet est de meme nature; c'est en somme un etat de
subconscience, d'automatisme. Comment expliquer cette uniformite des
dessins? J'ai imagine deux explications:

_a_. La premiere invoque une tendance a la symetrie.

Nos yeux sont habitues des l'enfance a la symetrie des formes; notre corps,
celui de la plupart des animaux, les organes des plantes, les objets que
nous fabriquons et dont nous nous servons habituellement presentent a des
degres divers, une symetrie bilaterale ou radiaire; nous sommes en outre
habitues a attacher une idee de beaute a la symetrie. Si donc nous avons
une tendance a dessiner une figure symetrique c'est parce que l'habitude
a fourni notre memoire d'un grand nombre de figures de ce genre, et qu'en
outre nous attachons a ces sortes de figures un sentiment de plaisir
esthetique. Cette premiere explication est un peu vague. En voici une
seconde qui me parait plus precise.

6. La premiere ligne, tracee par l'experimentateur, rappelle le premier
bras d'une croix, et donne la suggestion de cette figure, qui est connue de
tout le monde; on a une tendance a realiser l'image evoquee, puisqu'il n'y
a pas de motif special pour la repousser, et par consequent on trace la
seconde ligne de maniere a ce qu'elle forme une croix avec la premiere.

L'incertitude sur le vrai mobile de l'acte montre a quel point nos actes
habituels se produisent en dehors de notre conscience claire.

3e UN POINT DANS UN CERCLE

Je fais tracer un cercle au crayon, en suivant le contour d'une piece de
monnaie, puis je demande a ce qu'on trace dans le cercle un point aussi
leger que possible, a peine visible. Quatorze sujets sur quinze ont trace
leur point au centre, ou rapproche du centre. Ils ont obei, je suppose,
a un besoin de symetrie, peut-etre aussi a l'habitude que nous avons
d'attacher de l'importance au centre du cercle. Beaucoup de personnes avant
de marquer le point demandent s'il faut le marquer au centre; au lieu de
repondre directement on insiste sur la necessite de faire un point a peine
visible.

4 LIGNES DANS UN CARRE

On trace un carre ayant 3 centimetres de cote, puis on demande a une
personne de tracer une ligne droite dans ce carre; la ligne faite, on
en demande une seconde, et ainsi de suite jusqu'a cinq (fig. 2). Pour
comprendre les resultats qu'on obtient, il faut d'abord se rendre compte
des suggestions que provoque l'aspect d'un carre: on pense le plus
facilement a des lignes passant par le milieu du carre, c'est-a-dire a une
ligne verticale, a une ligne horizontale partant toutes deux du milieu d'un
cote, et a une diagonale. Dans la majorite des cas, les sujets tracent
une ligne verticale ou une ligne horizontale pour commencer, et non une
diagonale; et cela se comprend, car l'une ou l'autre des deux premieres
lignes donne a la figure un aspect satisfaisant, tandis que le diagonale
donne une impression de figure inachevee. Telle est donc la premiere
suggestion a laquelle on obeit, et il faut remarquer que cette suggestion
resulte d'une tendance a la symetrie. Les quatre autres lignes qu'on trace
sont egalement le developpement d'une idee de symetrie; mais le type choisi
varie avec les individus; les uns se bornent a des lignes paralleles, les
autres font un quadrille, les autres font intervenir les diagonales. Ce
qu'il y a de curieux, c'est que lorsque l'idee de symetrie qui a dirige les
premieres lignes est epuisee, le sujet s'arrete avec embarras; nous l'avons
observe notamment dans le cas de symetrie des figures 3 et 4; la cinquieme
ligne est dans ce cas difficile a trouver parce qu'il faut adopter une idee
differente.

Deux personnes seulement ont fait des lignes au hasard, semble-t-il, dans
l'interieur du carre; mais on trouve encore dans ces lignes quelques traces
de symetrie: quelques-unes en effet sont paralleles. Si on interroge les
personnes qui ont fait ces dessins de type aberrant, elles avouent le plus
souvent que leur premiere idee a ete de faire un dessin symetrique, mais
que pour une raison ou une autre elles ont resiste a cette idee, au lieu de
s'y conformer. Leur cas n'est donc pas une negation de l'habitude.

[Illustration: Fig02.png--Experience de suggestion, consistant a tracer des
lignes droites dans un carre. Au-dessous de chaque carre est un chiffre
indiquant le nombre de fois que la figure a ete realisee par des personnes
differentes.]

Comme il est tout a fait vraisemblable que l'idee de la symetrie a guide la
main des sujets, j'ai voulu savoir comment se comporteraient des personnes
auxquelles l'idee de la symetrie ne serait pas imposee par les habitudes
de l'ecriture et du dessin. Je me suis adresse a une classe de 43 enfants
d'ecole primaire, ayant en moyenne six ans, et ne sachant pas encore ecrire
autre chose que des barres. Je leur fais tracer un carre, et ensuite
des lignes dans le carre, a leur fantaisie; l'experience est faite
collectivement. Or, dans toutes les figures, sauf deux, le dessin des
lignes traduit la symetrie la plus nette; les lignes sont tracees d'un bout
a l'autre du carre; dans 34 figures, il y a des horizontales, dans 38 des
verticales, et dans 10 seulement des diagonales (ce qui prouve que l'idee
de la diagonale est plus complexe que celle de l'horizontale et de la
verticale). Ces experiences demontrent par consequent que la tendance a la
symetrie dans les dessins est anterieure a la periode d'instruction. (Voir
p. 78 la serie de figures qui ont ete dessinees; nous indiquons au-dessous
de chacune le nombre d'enfants qui l'ont dessinee.)

Pour completer nos renseignements sur cette experience, ajoutons que les
feuilles de papier sur lesquelles les enfants ont fait leurs dessins
avaient 16 centimetres sur 10 centimetres; les carres qu'ils ont traces ont
en moyenne deux centimetres de cote.

5 deg. LES DEUX CERCLES

On trace un petit cercle d'un centimetre de diametre, et on prie le sujet
de tracer, exactement a 3 centimetres de distance, un second cercle. La
tendance spontanee et presque universelle est de tracer un second cercle
egal au premier. On recommence en faisant un cercle assez grand, de 6
centimetres de diametre, et la personne, en cherchant a garder cette meme
distance de 3 centimetres, se conforme de nouveau au modele qu'on lui
fournit et fait un cercle de 6 centimetres environ; rien n'est plus curieux
et comique que ces changements que le sujet fait subir au cercle qu'il
trace pour imiter l'experimentateur. Si on analyse avec grand soin son etat
mental, on voit qu'il ne s'est pas imagine nettement qu'on lui avait dit de
faire des cercles semblables; il peut le soutenir a tort; en realite,
il n'a pas cru se conformer a une demande expresse, il a fait cela
_machinalement_, en se laissant impressionner a son insu par l'image du
cercle qu'il avait sous les yeux. C'est de la meme facon qu'on eleve la
voix pour parler a quelqu'un qui parle fort ou qu'au contraire on se met a
l'unisson de quelqu'un qui parle bas et lentement, ou qu'on racle sa gorge
dans une bibliotheque quand on entend quelqu'un en faire autant.

Notons en passant que la copie se fait d'ordinaire a droite du modele, et
que la distance placee entre les deux cercles croit avec la grandeur
de ceux-ci; mais ce sont la des effets tenant a d'autres causes que
l'imitation; nous ne les examinerons pas ici.

6 deg. LE CHOIX D'UN CARRE

On prend une feuille de papier de dimensions ordinaires (17 sur 22
centimetres), on la divise en seize carres egaux en la pliant, on montre la
feuille depliee a une personne, et on lui demande de marquer un point au
crayon dans le centre de l'un des carres; peu importe le carre, lui dit-on,
l'essentiel est que le point en occupe exactement le centre.

A priori on pourrait supposer que le sujet a seize carres qui sont tous
egalement a sa disposition, et qu'il peut, a son choix, prendre le premier,
ou le septieme, enfin l'un quelconque de ces seize carres; mais, en
realite, si on fait l'experience, on trouve que la plupart des personnes
choisissent les carres du milieu; en numerotant les carres de haut en bas,
par colonnes descendantes, et en commencant par les colonnes de gauche, on
trouve que les carres choisis le plus souvent sont le sixieme, le septieme,
le dixieme, le onzieme, c'est-a-dire les quatre du centre (fig. 3)[33].
Voici quelques chiffres; nous indiquons, en face de chaque carre, par
combien d'eleves il a ete choisi.

[Note 33: La figure 3 est explicative, rien de plus; il est evident que
lorsqu'on a fait l'experience, tous les carres etaient vides, aucun n'etait
pointille; de plus, les points marques sur la figure 3 indiquent seulement
le nombre de fois que tel carre a ete choisi; ils ne reproduisent pas la
position des points qui ont ete reellement marques.]

12 sujets.......   7e carre
 8   --  .......   6e  --
 4   --  .......  11e  --
 5   --  .......  10e  --
 2   --  .......   1er --
 4   --  .......   2e  --

[Illustration: Fig03.png--Experience de suggestion consistant a marquer un
point au centre d'un des 16 carres au choix. Les chiffres inscrits a la
gauche et en haut de chaque carre donnent le moyen de reconnaitre les
Carres; c'est une notation artificielle faite apres les experiences, et qui
par consequent n'a pas pu guider les sujets.]

Les carres centraux ont ete choisis le plus souvent, et parmi les centraux
ceux qui se trouvent a gauche du centre. Il y a donc eu une sorte
d'attraction exercee par le centre de la figure. Probablement aussi on a
marque les carres du centre parce qu'ils offrent plus de commodite a la
main. Notons aussi la tendance a ecrire sur la partie laterale gauche de
la feuille, ce qui provient certainement de l'habitude qu'on a d'ecrire en
commencant par la gauche de son papier.

Les experiences precedentes montrent qu'il existe un determinisme de nos
actes habituels, automatiques, c'est-a-dire des actes que nous executons
avec une demi-conscience, sans exercer d'une maniere particuliere notre
attention et notre volonte. Le hasard des recherches m'a mis sous les yeux
toute une serie d'experiences qui montrent avec une pleine evidence que ces
actes, en apparence capricieux et sans regle, s'executent avec une
telle uniformite qu'on peut le plus souvent les prevoir d'avance. La
demonstration experimentale de ce que j'avance tient dans la proposition
suivante: tout individu place dans certaines conditions, et croyant agir
librement, se comporte en realite de la meme maniere que les autres
individus; ce qu'ils ont en commun, c'est l'activite automatique. Mais
precisement parce que cette activite automatique est commune aux individus,
elle ne peut servir a la psychologie individuelle.




CHAPITRE II


L'IDEE DIRECTRICE


Les experiences dont le recit va suivre ont ete faites principalement dans
une petite ecole primaire elementaire de Paris; le nombre des eleves n'y
depasse pas 150, ils sont repartis en quatre classes. J'ai choisi cette
petite ecole parce que j'avais besoin d'avoir des renseignements nombreux
et intimes non seulement sur l'intelligence mais sur le caractere des
eleves, et un directeur de petite ecole connait mieux ses eleves qu'un
directeur d'une ecole plus importante. Autant que possible, il ne faut rien
laisser au hasard. Quand on fait un travail pour lequel on a besoin d'un
grand nombre de sujets, par exemple dans les etudes anthropologiques sur
la taille, la force musculaire, les relations entre l'intelligence et
certaines qualites physiques, il faut preferer les ecoles nombreuses;
pour les recherches dans lesquelles on a besoin d'experiences delicates,
prolongees sur un petit nombre de sujets bien connus, il faut aller dans
les petites ecoles.

Toutes les experiences ont eu lieu dans le cabinet du directeur et en
presence de celui-ci; le directeur n'a ete absent que deux ou trois fois.
Il restait dans la piece avec nous, et le plus souvent s'occupait de son
cote a un paisible travail de bureau. Il agissait donc par action de
presence; quelquefois il a surveille une experience, repetant a un eleve
la question que je lui avais posee, quand l'eleve semblait ne pas la
comprendre; mais c'etait assez rare. Jamais il n'a gronde les enfants a
propos des experiences. C'est un maitre qui me semble doue de serieuses
aptitudes pedagogiques, il a beaucoup de douceur et de fermete et sait se
faire obeir sans elever la voix et sans punir.

Chaque eleve entrait seul dans le cabinet du directeur, ou il etait envoye
a son tour par le professeur de la classe. Les enfants etaient calmes,
polis, curieux des experiences. Je n'ai eu a reprimer aucun acte
d'indiscipline, et ce n'est pas etonnant, puisque chacun d'eux restait
en tete a tete avec moi. J'ai donc pu me laisser aller a une certaine
familiarite avec eux, pour eveiller leur sympathie et dissiper leur
timidite. On sait que lorsqu'on experimente collectivement sur un groupe,
il faut se surveiller davantage, car la familiarite de l'experimentateur
provoque facilement l'impertinence des enfants. Mais ce danger etait
ecarte, car jamais un enfant n'a attendu dans le cabinet son tour de passer
a l'experience; ceux qui attendaient restaient en classe, par consequent
chaque eleve etait parfaitement bien isole.

La petite ecole dont je parle a donc ete mon centre d'operations. Mais de
temps en temps, je l'ai quittee pour aller repeter mes experiences dans une
autre ecole primaire, situee dans un autre quartier de Paris. Cette seconde
ecole etait pour moi une ecole de verification. Les recherches par la
suggestion sont tres delicates; une indiscretion d'eleve peut quelquefois
les fausser; je desirais donc me transporter parfois dans un milieu
nouveau, pour rechercher si j'y obtiendrais les memes resultats[34].

[Note 34: Je prie MM. Baltenweck et Pichorel de bien vouloir accepter
mes remerciements pour la complaisance inepuisable avec laquelle ils ont
favorise mes recherches.]

Enfin, quand toutes les experiences sur les enfants furent terminees,
je jugeai utile de reprendre le travail sur des adultes, pour eclaircir
quelques points douteux, et je fis des recherches dans deux ecoles
primaires superieures de Paris, et dans une ecole normale d'instituteurs de
province.

Je passe tout de suite a la description de mes experiences. Je vais d'abord
parler de celles que j'ai faites sur l'influence d'une idee directrice.

Dans les pages precedentes, on a lu le compte rendu de plusieurs
experiences dans lesquelles la suggestion donnee aux personnes etait a peu
pres affranchie de toute action morale; cependant l'exclusion de l'action
morale n'etait pas complete; on n'etait pas encore arrive a la reduire a
zero. Par exemple, dans les etudes que nous avons faites en collaboration
avec M. Henri, nous demandions a un certain moment a l'eleve de chercher
dans un tableau la ligne que nous lui avions montree isolee. Cette ligne ne
se trouvait pas dans le tableau; et cependant l'eleve croyait souvent l'y
trouver. Pourquoi commettait-il cette erreur? La principale raison, sans
contredit, c'est que ce meme eleve avait deja, dans deux experiences
anterieures, cherche dans le tableau une autre ligne, et avait pu l'y
reconnaitre, car cette ligne existait reellement au tableau; l'eleve etait
donc determine par ses essais anterieurs a croire qu'il pourrait trouver
une troisieme fois la ligne cherchee; les deux essais anterieurs creaient
une presomption. Voila la premiere raison, mais il y en a une autre, c'est
la confiance que l'eleve a dans les experimentateurs. Quand nous le prions
de chercher dans le tableau la ligne que nous lui montrons, l'eleve n'a
pas l'idee de soupconner que nous lui tendons un piege, il nous croit sur
parole, il se persuade que nous lui disons la verite. Il y a donc dans
cette experience, sous une forme un peu indirecte il est vrai, une action
personnelle, morale de l'experimentateur sur son sujet.

On peut faire les memes remarques a propos des experiences de Seashore, que
nous avons decrites en detail; le plan de ces experiences est tres simple,
avons-nous dit; il consiste a faire deux a quatre experiences sinceres,
puis, quand la routine est venue, quand l'habitude s'est formee, on fait
une experience a blanc, et le sujet se laissant entrainer par les essais
anterieurs se comporte comme si la derniere experience etait sincere. Mais
il est facile de comprendre que le succes depend en bonne partie de la
presence de l'experimentateur et de la confiance qu'il inspire, ainsi
que du milieu moral dans lequel il opere; le sujet ne songe pas que
l'experimentateur cherche a le tromper; s'il avait cette idee, il serait
peut-etre encore expose a la suggestion, mais il ne s'y laisserait pas
prendre aussi souvent.

J'ai donc cherche a imaginer un dispositif nouveau dans lequel toute
influence morale provenant de l'experimentateur serait rigoureusement
exclue; et si je ne suis pas parvenu a atteindre completement le but, je
crois m'en etre beaucoup plus rapproche qu'on ne l'a fait jusqu'ici. Le
dispositif auquel j'ai pense est destine a faire executer par une personne
un petit travail qui fournit tres rapidement a cette personne une _idee
directrice_. Cette idee directrice, c'est la personne elle-meme qui la
concoit, par une operation d'auto-suggestion, et la suite de l'experience
montre jusqu'a quel point la personne a ete sensible a cette idee
directrice qui l'entraine a des erreurs d'observation. Des epreuves ainsi
imaginees presentent un interet veritable pour ce qu'on peut appeler la
critique scientifique; car il est bien rare que les hommes de science
observent et experimentent sans avoir pour guide une idee directrice, dont
ils poursuivent la verification; et il est par consequent utile d'avoir une
methode qui pourrait a l'occasion nous apprendre quelle est l'impartialite
d'observation que possede un individu, et quelles sont ses aptitudes
scientifiques. Du reste, l'interet de ces etudes ne se confine pas dans
le domaine des sciences; elles ont une application pratique beaucoup plus
large, car a chaque instant dans la vie nous sommes appeles a observer,
et a tirer des conclusions de nos observations. Ne serait-il pas des lors
interessant de savoir jusqu'a quel point nos facultes d'observation et de
jugement peuvent etre alterees par une idee preconcue? Idee directrice,
idee preconcue, prejuge, parti pris, influence de la tradition, esprit
conservateur, misoneisme des vieillards, tels sont les noms sous lesquels
on designe, suivant les circonstances, le phenomene mental que nous allons
chercher a etudier, en l'isolant et en le grossissant.

_Description de l'experience_.--Supposons qu'on nous montre successivement
et isolement plusieurs lignes de longueur croissante, qu'on nous invite
a les examiner, et a reproduire de memoire chacune de ces lignes apres
l'avoir examinee pendant quelques secondes. Si l'accroissement des lignes
est tres net, tres apparent, ce fait nous frappera, et se logera dans notre
esprit comme une idee directrice; avant qu'on ne decouvre l'une quelconque
des lignes suivantes, nous nous attendrons a voir une ligne plus longue que
la precedente. Voila la suggestion. Remarquons bien que cette suggestion
provient de l'examen des lignes et de la comparaison que le sujet fait
entre les lignes successives; c'est une suggestion qui ne resulte pas de
l'influence morale exercee par l'experimentateur, et on pourrait a la
rigueur, si c'etait necessaire, faire l'experience en laissant le sujet
seul, en presence d'un appareil qui decouvrirait une serie de lignes dans
un ordre de succession. Je crois bien que dans ce dispositif experimental
la suggestion est aussi _depersonnalisee_ que possible; elle provient
mecaniquement des choses materielles qui impressionnent les sens du sujet.

Pour que la suggestion d'accroissement des lignes opere efficacement,
il faut que l'ordre croissant des premieres lignes soit tout a fait
saisissant, meme pour l'oeil le plus distrait.

J'ai adopte deux modeles d'experience. Le second modele me parait etre un
perfectionnement du premier; je les decrirai tous deux, voulant decrire
successivement tous mes essais; meme les moins heureux peuvent nous
apprendre quelque chose.

Ce chapitre sera consacre a la description du premier modele.

Apres quelques tatonnements, j'ai adopte la serie des 12 lignes suivantes:

TABLEAU DES LIGNES DESTINEES A PROVOQUER UNE SUGGESTION
D'ACCROISSEMENT

Ordre des lignes.   Longueur.       Ordre des lignes.   Longueur.
       1               12mm                7               72mm
       2               24           Piege  8               72
       3               36                  9               84
       4               48           Piege 10               84
       5               60                 11               96
Piege  6               60           Piege 12               96

On remarquera, en examinant ce tableau, que les lignes n'augmentent pas
suivant une progression geometrique, mais seulement suivant une progression
arithmetique; la difference entre les lignes successives est constante,
elle est de 12 millimetres. J'avais d'abord eu l'idee d'adopter une
progression geometrique dont l'avantage est que les lignes successives sont
toujours dans le meme rapport, presentent la meme augmentation relative
de longueur. D'apres la loi de Weber, de telles lignes presentent la meme
difficulte d'appreciation; mais a la reflexion, il m'a semble que si la
difference de longueur entre les premiers termes de la serie geometrique
est rendue assez forte pour creer rapidement une suggestion puissante,
d'autre part, lorsqu'on arrive au terme ou la progression doit cesser,
la progression reste si forte qu'on ne pourrait probablement pas
l'alterer--pour les besoins de la suggestion--sans eveiller l'attention de
beaucoup de sujets. Pour ce motif, j'ai donne la preference a la serie qui
suit une progression arithmetique.

L'experience de suggestion consiste a briser brusquement cet ordre regulier
dans l'accroissement des lignes; on n'interrompt pas l'ordre tout de suite,
des le debut de la serie, parce qu'alors le sujet n'est pas encore assez
fortement impressionne par la suggestion d'accroissement pour que cette
suggestion puisse l'entrainer a des erreurs. J'ai mis le piege a la 6e
ligne, a la 8e, a la 10e et a la 12e.

Le piege consiste en ce que la 6e ligne est egale a la 5e. la 8e est egale
a la 7e, la 10e est egale a la 9e, et la 12e est egale a la 11e. (Voy. le
tableau, p. 88.) Lorsque le sujet examine ces quatres lignes speciales,
dont chacune est egale a la precedente, il se trouve soumis a deux
impulsions de sens contraire; il a d'abord la suggestion generale de
l'accroissement des lignes, suggestion qui s'exerce sur lui depuis le debut
de l'experience; il a d'autre part, ou il peut avoir la perception directe
de la ligne qu'on lui montre, perception qui, si elle se fait exactement,
lui apprend que cette ligne n'est pas plus longue que la precedente.

Dans ces epreuves de suggestion, il faut regler avec le plus minutieux
detail comment on opere, car beaucoup de circonstances qui paraissent a
premiere vue insignifiantes peuvent exercer une grande influence sur les
resultats. Il est incontestable que le sujet doit ignorer qu'on pratique
sur lui une experience de suggestion; pour rendre cette ignorance bien
certaine, je pense convenable de donner a l'experience un motif inexact.

Voici comment je la presente: "Nous allons, mon ami, faire une experience
de coup d'oeil; nous allons voir si vous etes capable de vous rendre compte
de la longueur d'une ligne; je vais vous montrer une ligne qui a par
exemple 5 centimetres, et vous la reproduirez ensuite de memoire; nous
verrons ainsi si vous avez le coup d'oeil juste. Il y a des gens dont le
coup d'oeil est si mauvais qu'ils reproduisent la ligne de 5 centimetres
en lui donnant une longueur de 10 centimetres; c'est une erreur enorme.
D'autres ne lui donnent que la longueur de 2 centimetres. Vous allez
faire de votre mieux, j'espere que vous reussirez tres bien, etc.". Puis
j'explique au sujet comment il doit reproduire les lignes; il a a sa
disposition du papier quadrille, forme de lignes d'un gris bleute qui sont
distantes de 4 millimetres[35].

[Note 35: Le quadrillage de 4 millimetres est une mesure usuelle
en France; on fabrique cependant du papier avec un quadrillage de 5
millimetres. Ce quadrillage de 5 millimetres est loin d'etre exactement
observe sur toutes les feuilles et sur toutes les parties d'une meme
feuille; il se produit parfois des irregularites qui peuvent depasser 2 a 3
millimetres sur 10 centimetres.]

J'ai employe le papier quadrille pour deux raisons: la premiere raison est
que par suite du quadrillage il est tres facile a l'experimentateur de
calculer la longueur relative et les differences des lignes marquees, sans
se servir d'un decimetre; la seconde raison est que le quadrillage du
papier exerce une suggestion supplementaire sur les sujets. C'est une chose
curieuse que lorsqu'on a a faire sur une feuille quadrillee des points pour
marquer une distance, on a une tendance a marquer ces points de preference
a l'intersection des lignes; c'est une suggestion a laquelle bien peu de
personnes sont soustraites[36]. Il etait donc interessant de rechercher
dans quelle mesure les sujets seraient sensibles a la suggestion du
quadrillage. Par suite de cette suggestion, les longueurs indiquees varient
au minimum de 4 millimetres, elles sont faites a 4 millimetres pres.

[Note 36: C'est par un phenomene analogue que, comme Galton l'a montre,
on a une tendance, lorsqu'on fait une estimation quelconque, a prendre le
chiffre rond, 12 par exemple au lieu de 13; et si quelqu'un objectait que
ces petites remarques sont d'une rare insignifiance, il serait facile de le
reduire au silence en lui faisant remarquer, toujours d'apres Galton, que
cette tendance agit tres fortement sur la fixation de la duree des peines
par les juges: il est fort probable que l'individu qu'on condamne a dix ans
de prison ne doit pas trouver insignifiant d'etre condamne plutot a neuf
ans de prison; cette difference de duree, qui certes lui paraitrait fort
appreciable, est precisement due a la petite habitude mentale qui consiste
a fixer l'attention de preference sur des nombres ronds.]

La feuille de papier mise a la disposition des eleves a 20 centimetres sur
15 centimetres; a 1 centimetre de son bord gauche est tracee une marge
a l'encre; c'est a partir de cette marge que le sujet doit indiquer la
longueur de la ligne qu'on lui presente; pour l'indiquer, il n'a pas a la
tracer; il doit se borner a marquer un point a une certaine distance de la
marge, ce point indique l'extremite de la ligne, dont l'autre extremite est
supposee commencer a la marge.

Deux mots maintenant pour expliquer l'utilite de ces prescriptions. Toutes
les lignes a tracer doivent partir de la marge; c'est pour que leur
difference de longueur soit bien visible pour le sujet, car cette
difference de longueur se manifeste specialement par la position du point
track. Si les lignes n'etaient pas bien alignees, si certaines partaient
par exemple a 2 centimetres de la marge et d'autres a 5 centimetres, leurs
differences reelles de longueur ne sauteraient pas immediatement a la vue,
d'ou un affaiblissement de la suggestion relative a l'accroissement des
lignes. Quant a la prescription de noter la longueur de chaque ligne par un
point, au lieu de la tracer entierement, elle a pour but, dans ma pensee,
d'attirer l'attention du sujet sur la difference de longueur des lignes
plutot que sur la longueur absolue de chacune d'elles. Lorsqu'un sujet,
apres avoir vu une ligne quelconque et marque sa terminaison, en regarde
une seconde qui lui parait plus longue que la precedente, il marque
son point un peu plus a droite que le point de terminaison de la ligne
precedente; s'il avait ete oblige de tracer entierement la ligne par un
trait continu, son attention se serait portee tout specialement sur la
longueur absolue de la ligne, et cela aurait pu affaiblir l'effet produit
par ce jugement que la seconde ligne est plus grande que la premiere.

Voici quelques details sur les lignes modeles que je montre: elles sont
tracees a l'encre sur une longue feuille blanche, leur epaisseur est de 1
millimetre; je les ai tracees les unes au dessous des autres parallelement,
en laissant entre elles un espacement de 2 centimetres; cet espacement
est suffisant pour montrer une ligne isolement, en cachant les autres. La
feuille des lignes modeles a une largeur de 14 centimetres; elle est posee
a plat sur une grande table, devant moi, et de maniere a ce que l'eleve
les voie a une distance de 50 centimetres de son oeil, et dans le sens
horizontal; pour isoler les lignes je place dessus deux grandes feuilles
de papier blanc tres epaisses, bien unies, ne fournissant aucun point
de repere; je deplace ces deux grandes feuilles de maniere a decouvrir
successivement, dans l'intervalle qu'elles laissent libre, une des lignes
du modele.

Des qu'une ligne a ete percue par le sujet, je la cache, pour qu'il
ne puisse pas la regarder de nouveau apres l'avoir reproduite, dans
l'intention de controler ce qu'il a fait. Je l'avertis du reste qu'il ne
doit point regarder deux fois la meme ligne. Lorsque le sujet a reproduit
une ligne et qu'il reporte les yeux vers le modele, alors seulement je
decouvre la suivante, que j'avais tenue cachee jusque-la; je la decouvre a
ce moment, pour donner au sujet l'impression que c'est une ligne nouvelle;
il pourrait, sans cette precaution, etre tente de croire qu'on lui montre
toujours la meme ligne. Parfois le sujet est tres lent, tres reflechi,
ou engourdi, et met beaucoup de temps a regarder les lignes et a les
reproduire; d'autres sont au contraire tres vifs. Je presse un peu les
premiers, je ralentis un peu les seconds, pour que les intervalles entre
les diverses presentations soient d'environ 7 secondes. Pendant toutes ces
operations, j'adresse quelques mots au sujet, afin de tenir son attention
en eveil; mes paroles ne contiennent pas, c'est entendu, une suggestion
precise; elles sont comme le bruit du fouet qu'on fait entendre au cheval
pour l'animer. A chaque ligne que je decouvre, je dis: Voici la premiere!
Voici la seconde! et ainsi de suite. Des que l'enfant a marque son point,
je dis: Bien! Je ne change point le ton, je n'excite pas davantage
l'attention a un moment qu'a un autre.

_Interpretation des resultats de l'experience_.--J'ai fait cette
experience, individuellement, sur 45 eleves appartenant a deux ecoles
primaires differentes. Ces 45 eleves se repartissent dans les 4 classes de
leurs ecoles, ils different beaucoup d'age et d'instruction, les plus ages
sont presque des adultes, ils ont deja leur certificat d'etudes, les plus
jeunes viennent de quitter l'ecole enfantine. Il y en a:

 2 de quatorze ans.     8 de dix ans.
 7 de treize ans.       3 de neuf ans.
10 de douze ans.        6 de huit ans.
 6 de onze ans.         3 de sept ans.

Tous les resultats, sans exception, qui m'ont ete donnes par ces 45 eleves
sont inscrits dans le tableau I, p. 94, ou j'ai indique en millimetres la
longueur que chaque eleve a donnee a la premiere ligne, et les differences
qu'il a donnees aux lignes suivantes. Ainsi, le premier eleve, Nil..., a
donne a la premiere ligne la longueur de 16 millimetres; la difference
entre la premiere et la seconde ligne (qui etait reellement de 12
millimetres) a ete reproduite comme etant de 8 millimetres, de sorte que la
seconde ligne reproduite par cet eleve a 16 + 8 = 24 millimetres; et
ainsi de suite; en suivant la colonne horizontale, on trouve toutes les
differences de longueur marquees par ce meme eleve pour les autres lignes;
ces differences sont des accroissements, quand elles ne sont precedees
d'aucun signe; le signe + est alors sous-entendu; quand une ligne est
marquee plus courte que la precedente, la difference est precedee du signe
-. Pour que les _lignes-pieges_ soient reconnaissables, les differences
marquees a leur sujet sont ecrites en caracteres gras.

L'examen de ces chiffres nous suggere quelques remarques.

Parmi les lignes modeles montrees successivement, la plupart (8 sur 12)
presentent une augmentation de longueur relativement a la ligne precedente.
Ces accroissements reels de longueur ont ete percus par nos sujets:
sauf l'exception d'un seul cas, nos sujets ont toujours marque des
accroissements de longueurs dans leurs reproductions, quand l'accroissement
existait dans les lignes modeles. C'est ce que montre notre tableau I;
toutes les differences de longueur indiquees par les eleves sont positives,
quand les differences de longueur des lignes modeles etaient positives; il
n'y a qu'une seule exception, commise par Delans., et elle est due surement
a un moment d'inattention.


TABLEAU I.--_Premiere experience sur l'influence de l'idee directrice._
[Illustration: Tableau01.png]
................................................................................................
               |                   DIFFERENCE ENTRE LES LIGNES                   |
NOMS           |.................................................................|
des            |1 et  2 et  3 et  4 et  5 et  6 et  7 et  8 et  9 et  10 et 11 et|
ELEVES         | 2     3     4     5     6     7     8     9     10    11    12  |
           (1) |                       Piege       Piege       Piege       Piege |(2)  (3)  (4)
...............|.................................................................|............

 1.Nil....  16     8    12    12    12     8    12   -12    16     4    12     4   124  7,6   1
 2.Delans.  12    12    12     8     8   - 4     8   - 8    16     8   - 4    16    "    42   2
 3.Mori...  16     4    12     8     8   - 4    12     4    12     4     4     4    78   22   1
 4.Gesbe..  12    12     8    16    12     8     8   -12     8     4     8     8   130   22   1
 5.Desva..  16     8     4    12    12     4     8     4    12     4    16     4   100   33   0
 6.H. Pet.  16    12     8    12     8     4    12     4     4     4    12     4   124   44   0
 7.Bonl...  16     8    16     8    16     8     8     4     4     0     8     4   161   44   1
 8.Duss...  12     8     8     4     4     0     8     8     8     0    12     8    83   50   2
 9.Lac....  12    16     8     8     8     8     4     0     8     0     4     4   150   50   2
10.Uhl....  12     8     8     8     8     4     4     0     4     4     4     4   120   60   1
11.Saga...  16     8     8    12     8     8     8     4     8     4     8     4   146   68   0
12.E. Pet.  13    12     4     8    12     8     8     4     4     4     8     4   116   62   0
13.Mott...  12     8     8     8     4     4    12     4     8     8     8     4   100   62   0
14.Bienv..  15     6     7     8    12     4     8     8     8     4     4     8   143   75   0
15.Metz...  16     4     6     8    12     4     8     8    12     8     4     4   125   66   0
16.Mass...  12     8     4     8     4     4     8     8     8     4     8     4    63   71   0
17.Geffr..  16     4     8    12     8     8     8     4     4     4     8     4   106   71   0
18.Abrass.  12    12     8    12     4    24     8     4     8     0     4     4   139  132   1
19.Fel....  16    12     4     8    16     4     4     4     4     8     8     8   127   75   0
20.Vass...  16     8     8     4     4     8     4     0     4     4     8     4   132   80   1
21.Pou....  12     4    16    12    12    12     8     8    16     8     8     8    "    81   0
22.Dew....  12    12     8    12     8     4     4     4     4     4     4     4    "    80   0
23.Clous..  12     8     8     8    12    12    12    12    12     8     8     8   126   90   0
24.March..  12    12     8     8     8     8     8     4     4     4     4     4   107   83   0
25.Spenn..  12     4     8     8     8     8     8     8     8     4     4     4   110   83   0
26.Lenorm.  12     8     8     8    12    12     8     4     8     8     4     4    98   87   0
27.Poire..  16     8    12     8    12     8     8     8     8     8     8     8   120   88   0
28.Mang...  12     8    16    12     8     8     8     8     8     8    12     8   126   88   0
29.Demill.  16     8    12    12     8     8     8     8     8     8    12     8   151   88   0
30.Bl.....  12    12     8     8     8     8     8     8     8     8     8     8   123  100   0
31.Obre...  16     8     8    12    12    12    12     8     8     8     8     8   209   90   0
32.Bor....  10     8    10    10     8     8     8     8     6     4     6     4    "    85   0
33.And....  20     8     8     8     8     8     8     8     8     8     8     8   120  100   0
34.Mer....  12    12    12    12    12    12     8     8    12    12     8     8    "   100   0
35.Van....  16    12     8     4     4     4     8     4     4     8     4     4   140  100   0
36.Monn...  16     4     8    16     8     8    12    12     4     4     4     4   110  100   0
37.Hube...  12     8    12    12     8     8     8     8     8     8     8     8    "   100   0
38.Gouje..  12     4     8     8     8     8     4     4     4     4     4     4   125  100   0
39.Mouss..  12     4     8    16    12    12     8     4     4     8     4     4   123  100   0
40.Bout...  12    12    12    16    12    12    12    12    12    12    12    16   200  108   0
41.Tixi...   "     "     "     "     8    12     8     8     8     8     8     8   210  112   0
42.Diem...  12     8     4    12     8     8     8     8     8     8     4     8   100  114   0
43.Theve..  12    12     8    12     8     8     4     4     8     8     4     8   116  116   0
44.Martin.  12    12     8     8     7     4     9    10     4    10     5     4    "   112   0
45.Ross...  16     8    12    12    16    16     4    12    12    16     8     4    "   120   0
          ----  ----  ----  ----  ----  ----  ----  ----  ----  ----  ----  ----
Moyennes. 13,6  8,68   8,8   9,7   9,2   7,5    8    5,1   7,8    6    7,1    6
...............................................................................................

(1) Longueur de la premiere ligne.
(2) Coefficient de suggestibilite pour les longueurs de ligne.
(3) Coefficient de suggestibilite pour les ecarts.
(4) Nombre de pieges evites.

Remarquons aussi que tout en tenant compte de cet accroissement de longueur
des lignes du modele, les sujets ont diminue la valeur de cet accroissement
dans leurs reproductions; il etait constamment de 12 millimetres; les
sujets l'ont fait parfois de 16, parfois de 12, et bien plus souvent de 8;
ils ont donc a la fois percu et diminue cet accroissement.

Cette diminution ne s'est pas faite au hasard; du moins, si, negligeant les
cas individuels, on prend les moyennes, on voit que les eleves n'ont point
donne la meme valeur a tous les ecarts, bien qu'en realite ceux-ci eussent
tous la meme valeur; ainsi que c'est indique dans la derniere colonne
horizontale de notre tableau I, le premier ecart a recu la valeur de
13mm,6; pour les autres ecarts, la valeur a ete diminuee; elle passe par
une serie d'irregularites, elle est d'abord de 8, puis de 9, puis de 7;
dans l'ensemble, elle tend a diminuer, ce qui est conforme a cette regle de
psycho-physique que nous ne percevons pas les differences absolues, mais
seulement les differences relatives des sensations; il n'y a pas lieu de
chercher ici une plus grande precision de la loi psycho-physique, car elle
est tres probablement contrariee par des influences complexes.

Ainsi, en resume, nous observons que les eleves ont reproduit les
accroissements successifs des lignes modeles; mais ils ont reproduit ces
accroissements en les diminuant, et cette diminution a ete d'autant plus
forte, en general, que la longueur absolue des lignes etait plus grande.

Ce n'est pas tout; nous pouvons degager en outre, dans nos resultats, une
autre influence, celle de la suggestion; et il est bien curieux de voir que
le simple trace d'une longueur de ligne obeit a tant d'influences diverses,
et qu'on peut etablir l'existence de chacune de ces influences avec
certitude, si on ne peut pas l'evaluer quantitativement. La suggestion,
disons-nous, a eu une influence sur le trace de l'accroissement des lignes;
nous parlons ici seulement des lignes du modele dont l'accroissement est
reel, et non des _lignes-pieges_ qui sont pour le moment hors de question.
Pour ces lignes du modele dont l'accroissement est reel, le sujet a eu une
tendance a augmenter leur longueur; s'etant apercu en les copiant qu'elles
etaient en ordre croissant, il a recu de cette idee une impulsion
inconsciente a augmenter les longueurs. C'est ce dont nous avons pu nous
convaincre en priant ces memes eleves, dans une autre circonstance, de
copier isolement une seule ligne. Nous leur avons montre une ligne unique
de 60 millimetres, et nous la leur avons fait copier sur du papier
quadrille, par le procede qui nous sert dans nos experiences; or cette
ligne copiee isolement, sans idee directrice d'accroissement, est presque
toujours beaucoup plus courte que la ligne 5, de 60 millimetres aussi, que
le sujet copie apres avoir ete entraine par la copie des lignes 1, 2, 3 et
4, qui sont plus courtes. Nous ne reproduisons pas toutes nos experiences;
voici les resultats pris sur 14 eleves. Dans un seul cas, la ligne faite
en copie isolee a ete plus grande que la ligne tracee par entrainement
(c'est-a-dire apres avoir copie les lignes 1 a 4); dans les autres cas elle
est plus courte, et la difference est meme notable.

_Longueur donnee a une ligne de_ 60 mm.

                         Par entrainement    En copie isolee
Lac.                             52                36
Blas.                            48                48
Poue.                            56                44
And.                             52                48
Sag.                             52                40
Breiw.                           48                36
Uhl.                             44                40
Huh.                             52                36
Obr.                             56                32
Boul                             56                44
Mart.                            47                28
Die.                             44                52
Vanderp.                         44                36
Tix.                             52                32



Il serait facile d'etablir sur cette base une mesure de la suggestibilite
individuelle; nous avons fait ce calcul de la maniere suivante: rendant
egale a 100 la longueur de la ligne 5 (60 millimetres) reproduite
isolement, nous rapportons a cette mesure la longueur que l'eleve a donnee
a cette ligne, quand il la reproduisait apres les lignes 1 a 5. Les
resultats de ce calcul sont au tableau I. Ils sont indiques sous le titre
de _coefficient de suggestibilite pour les longueurs de lignes_. Nous
verrons qu'on peut calculer d'autres coefficients.

Parlons maintenant des _lignes-pieges_. En moyenne, ces lignes (qui etaient
reellement egales aux lignes precedentes) ont ete faites plus grandes:
ainsi la premiere _ligne-piege_, qui ne devrait pas differer de la
precedente, presente une difference egale a 7mm,5; et il en est de meme
pour les trois autres _lignes-pieges_. Cette difference de 7mm,5 en plus
represente exactement l'effet de la suggestion. Mais, pour mieux connaitre
cet effet, il faut abandonner les moyennes et regarder les cas individuels.

Parmi ces 45 sujets, aucun n'a su eviter les quatre pieges tendus, ce qui
cependant n'est pas impossible, puisque j'ai rencontre des adultes qui y
sont arrives. Il y a seulement 3 de nos eleves qui ont reussi a eviter deux
des pieges, et 7 eleves qui ont reussi a en eviter un. Ces dix eleves qui
se sont montres les plus habiles, les plus perspicaces de tous, sont en
general parmi les plus ages; voici leurs ages: il y en a 1 de neuf ans, 3
de dix ans, 1 de onze ans, 1 de douze ans, 3 de treize ans, 1 de quatorze
ans. On voit qu'aucun des eleves de sept et de huit ans n'est compris dans
ce nombre. Ce petit fait se trouve conforme a cette idee generale que la
suggestibilite diminue avec l'age, dans certaines limites au moins, et
qu'un enfant de sept a huit ans est d'ordinaire plus suggestible qu'un
enfant de douze ans.

Le piege le plus souvent evite n'est point le quatrieme et dernier, et
c'est bien etonnant, car on pouvait supposer que la sujet deviendrait plus
perspicace a mesure que l'experience se prolongerait. Le premier piege
a ete evite 3 fois le second 6 fois, le troisieme 4 fois, le quatrieme
jamais.

Il y a deux manieres d'eviter le piege: la premiere, la seule exacte,
consiste a faire la ligne-piege egale a la ligne precedente, a faire la
ligne 6, par exemple, egale a la ligne 3. Ce cas est rare; il ne s'est
presente que chez 6 eleves; l'un seul d'entre eux a fait deux fois la
ligne-piege egale a la ligne precedente; il a donc ete le plus perspicace
de tous; il merite une mention.

C'est Lac..., age de treize ans, appartenant a la deuxieme classe; c'est
un garcon a figure d'adulte, de caractere retif, ayant ses opinions
personnelles, et jouissant d'une grande liberte. Ses parents le laissent
aller seul a bicyclette de Paris a Versailles. Il s'est montre, pour toute
la serie d'experiences de suggestion, tres avise et tres peu suggestible.
Son portrait est dans la planche II; si la physionomie peut refleter un
caractere refractaire a la suggestion: celle-ci doit etre parlante.

Voici la serie d'ecarts qu'il a marques entre les differentes lignes; je
les reproduis en placant a gauche les ecarts reels.

Numeros des lignes.       Ecarts reels.    Ecarts marques
                                           par l'eleve Lac.

Difference de l a 2            12                 16
       --     2 a 3            12                  8
       --     3 a 4            12                  8
       --     4 a 5            12                  8
Piege  --     5 a 6             0                  8
       --     6 a 7            12                  4
Piege  --     7 a 8             0                  0
       --     8 a 9            12                  8
Piege  --     9 a 10            0                  0
       --    10 a 11           12                  4
Piege  --    11 a 12            0                  4

Quatre autres eleves qui ont echappe a un ou deux des pieges, ont fait la
_ligne-piege_ plus petite que la ligne precedente, qui etait egale: ils
l'ont diminuee de 4, de 8 et meme de 12 millimetres. A quoi tient cette
meprise singuliere? Je pense pouvoir l'expliquer ainsi; le sujet, conduit
par la suggestion d'allongement des lignes, s'attend, chaque fois qu'on
decouvre une ligne nouvelle, a la trouver plus grande que la precedente;
quand on lui en montre une qui reellement est moins grande que celle qu'il
attend, il peut soit la croire reellement plus grande (il est alors victime
de la suggestion) soit s'etonner que son attente soit trompee; s'apercevant
que la ligne est plus petite que celle qu'il attend, il subit un effet de
contraste d'autant plus fort que son attente est plus vive, et ce contraste
lui fait paraitre la ligne plus petite qu'elle n'est en realite. Je donne
cette explication en des termes qui feraient croire que l'operation mentale
est entierement consciente, et qu'elle se compose d'une attente, d'un
dementi a cette attente, et d'un etonnement qui modifie le jugement du
sujet. J'ignore si le sujet a toujours conscience de cette serie de
phenomenes; mais il est certain que dans quelques cas, que j'ai pu analyser
avec soin, le sujet opere machinalement, sans se douter de la complexite de
l'etat de conscience qui dirige sa main. J'en citerai un exemple. M. F...
publiciste distingue, age environ de 35 ans, se soumit un jour a cette
experience pendant une visite qu'il faisait a mon laboratoire (le 25
mars 1899); il a raccourci tres regulierement chaque _ligne-piege_ de 4
millimetres; voici ses chiffres:

Numeros des lignes.    Ecarts reels.       Ecarts indiques
                                              par M. F.
Ligne 1                     12                   16
Difference de 1 a  2        12                   12
        --    2 a  3        12                   12
        --    3 a  4        12                   12
        --    4 a  5        12                   12
Piege   --    5 a  6         0                 -- 4
        --    6 a  7        12                   12
Piege   --    7 a  8         0                 -- 4
        --    8 a  9        12                   20
Piege   --    9 a 10         0                 -- 4
        --   10 a 11        12                   16
Piege   --   11 a 12         0                 -- 4

Des l'experience terminee, j'interroge M. F... pour savoir ce qui l'a
conduit a raccourcir les _lignes-pieges;_ il me repond simplement que s'il
a fait les lignes 6, 8, 10 et 12 plus courtes que les precedentes, c'est
qu'il a cru qu'elles etaient plus courtes dans le modele. Certes, la
reponse parait naturelle, suffisante et peremptoire pour ceux qui ne se
doutent pas des dessous de l'experience. Mais j'insiste, je decouvre a M.
F... que ces lignes 6, 8, 10 et 12 etaient egales aux precedentes, je lui
demande s'il a eu conscience d'une attente, puis d'une deception, qui a eu
pour effet de deprecier en quelque sorte la longueur de ces lignes. M.
F... ecoute mon explication, il admet que les choses se sont probablement
passees ainsi, que les _lignes-pieges_ lui ont paru plus courtes parce
qu'il s'attendait a les trouver plus grandes, mais il me declare en
meme temps qu'il n'a eu absolument conscience de rien. J'ai cite
cette experience tout au long, parce qu'elle m'a paru curieuse. Nous
rencontrerons plusieurs autres exemples d'operations qui, sous l'influence
de la suggestion, se font sans conscience ou avec une demi-conscience.

En mettant a part les 10 eleves qui ont su eviter au moins un des pieges,
il en reste 35 qui ne les ont pas evites. Examinons le cas de ces 35
eleves. Il n'est pas juste de dire que tous ont subi completement la
suggestion; le plus souvent, comme cela resulte de nos chiffres de moyenne,
ils ont donne aux _lignes-pieges_ un accroissement de longueur moins
grand qu'aux autres lignes. Ils ont compose, en quelque sorte, entre une
perception exacte et l'entrainement de la suggestion. C'est le cas du plus
grand nombre; mais les differences individuelles sont nombreuses, presque
indefinies. Comment en tenir compte? Nous pensons que puisqu'il s'agit de
lignes, qui se mesurent au millimetre pres, et puisque la suggestion opere
en amenant des allongements mesurables de ces lignes, il est possible de
donner, par un chiffre precis, la mesure de la suggestibilite de chacun.

Voici quel procede de calcul nous proposons pour la mesure de cette
suggestibilite particuliere.

Il faut faire la moyenne des _ecarts suggeres_ et la comparer a la moyenne
des _ecarts percus_. J'entends par _ecarts suggeres_ les ecarts marques par
le sujet pour des lignes, comme 5-6, qui ne presentent en realite aucun
ecart, puisqu'elles sont egales; et j'appelle _ecarts percus_, les ecarts
que le sujet a indiques pour des lignes qui sont reellement inegales. Les
ecarts percus dans ce dernier cas par le sujet, et notes par lui sur la
feuille d'observation, ne sont pas necessairement egaux aux ecarts reels;
les moyennes de nos tableaux montrent meme qu'ils sont constamment
inferieurs; mais il faut tenir grand compte de ces ecarts percus, car ce
sont eux qui operent la suggestion. Un exemple nous fera comprendre. Voici
un sujet qui donne aux ecarts percus la valeur de 6 millimetres, alors que
les ecarts reels entre les lignes du tableau sont, comme on le sait, de
12 millimetres; si ce sujet donne aux ecarts suggeres la valeur de 6
millimetres, il sera evident que la suggestion aura produit sur lui son
plein effet, puisqu'elle aura produit un effet egal a celui de la realite
meme; la suggestion aura reussi a produire la meme consequence que produit
cette difference reelle des lignes que la suggestion avait pour but
d'imiter. On ne pourra donc pas dire, dans ce cas, que le sujet, en donnant
a l'ecart suggere la valeur de 6 millimetres, a lutte contre la suggestion,
sous pretexte qu'il aurait du porter l'ecart jusqu'a 12 millimetres, valeur
de l'ecart reel; on ne pourra pas dire cela, parce que l'ecart reel n'a
donne lieu qu'a une perception d'ecart de 6 millimetres.

Appliquons a un cas particulier cette notation toute conventionnelle, et
voyons ce qu'elle nous donne. Pour faire le calcul des ecarts percus, je
pense qu'il ne faut pas faire entrer dans la moyenne les ecarts existant
entre les premieres lignes, anterieures a 4, car la longueur absolue de ces
lignes est tres inferieure a celle des _lignes-pieges_ et par consequent ce
serait rapprocher des choses qui ne sont pas comparables; je me bornerai
donc a prendre les ecarts percus entre les lignes 4-5, 6-7, 8-9, 10-11,
parce que ces lignes sont comparables, comme longueur absolue, aux
_lignes-pieges_.

Voici donc le tableau des ecarts pour un des eleves, Desva ...

                  ECARTS PERCUS                      ECARTS SUGGERES

Numeros des       Valeurs des      Numeros des       Valeurs des
lignes.           ecarts.          lignes.           ecarts.

 4-5...........   12 millim.         5-6...........   4 millim.
 6-7...........    8   --            7-8...........   4  --
 8-9...........   12   --            9-10..........   4  --
10-11..........   16   --           11-12..........   4  --
                ----                               ----
  Moyenne         12   --             Moyenne         4  --

Ainsi, pour les _lignes-pieges_, le sujet a marque un ecart de 4
millimetres; cet ecart de 4 millimetres a ete le produit de la suggestion;
mais il est moins considerable que les ecarts que le meme eleve a marques,
lorsque les lignes differaient reellement; il a donc lutte partiellement
contre la suggestion, qui aurait du lui faire accepter des ecarts de 12
millimetres; sa suggestibilite peut donc etre consideree comme partielle,
fractionnaire; il aurait fait un ecart de 12 millimetres, si la suggestion
avait ete complete, si elle avait pleinement reussi; il n'a fait en realite
qu'un ecart egal au tiers de la suggestion totale. On peut calculer sa
suggestibilite comme on calcule un indice en cephalometrie; on rapporte la
moyenne des ecarts suggeres a la moyenne des ecarts percus, ceux-ci etant
rendus egaux a 100. Pour ce calcul, on applique l'equation suivante, dans
laquelle _e.s._ exprime l'ecart suggere, _e.p._ l'ecart percu, et _x_ la
valeur de l'ecart suggere rapporte a l'ecart percu quand celui-ci est egal
a 100.

       _e.s._      _x_
       ------   =  ----
       _e.p._      100


Ainsi, si l'ecart suggere est egal a 4 et l'ecart percu est egal a 12, on
a:

          4        _x_
        ----   =   ----
         12        100


d'ou:


         4 x 100
   _x_ = ---------  = 33,33...
           12

On pourrait comparer chaque ecart suggere a l'ecart percu qui le precede
immediatement; mais nous avons trouve plus expeditif de faire la moyenne de
quatre ecarts suggeres et de les comparer aux quatre ecarts percus qui les
precedent immediatement.

Le nombre 33,33 exprime, pour cette experience particuliere, la
suggestibilite du sujet; il donne la mesure de sa suggestibilite.

Ici s'eleve une question theorique, que nous rencontrerons souvent en
psychologie individuelle, et dont nous devons dire un mot. Est-il possible
de _mesurer_, dans le sens physique du mot, une qualite mentale, la
suggestibilite par exemple? On serait tente de le croire, lorsqu'on voit le
plus ou moins de suggestibilite d'une personne se traduire par une longueur
plus ou moins grande de ligne tracee, et il est tout naturel de supposer
qu'en mesurant cette ligne on mesure la suggestibilite. Sans doute, cette
mensuration est permise, mais a la condition qu'on s'entende d'abord sur la
signification du mot mensuration. Lorsqu'on mesure un objet physique,
une longueur de route par exemple, et qu'on trouve que cette route a une
longueur de 300 metres, on exprime par un nombre non seulement que cette
route est plus longue qu'une route de 30 metres par exemple, mais encore
qu'elle est 10 fois plus longue. Toute mensuration physique, quand elle est
precise, donne non seulement un classement des objets mesures, mais encore
l'indication du nombre de fois qu'un objet est plus grand, plus lourd, etc.
qu'un autre, c'est-a-dire l'indication du nombre de fois que telle
quantite contient l'unite. Il n'en est pas de meme dans une mensuration
psychologique; aussi, je pense que ce n'est pas une mensuration veritable:
c'est tout simplement un classement. Donner a une personne A un coefficient
de suggestibilite egal a 60 veut dire que cette personne A a ete plus
suggestible qu'une personne B, dont le coefficient dans la meme experience
a ete seulement de 30; on classe donc ces personnes l'une par rapport a
l'autre; mais on ne peut pas savoir si A est deux fois plus suggestible que
B parce qu'on ne sait pas si la difference entre les coefficients 30 et
31 est egale a la difference entre les coefficients 60 et 61; on sait que
certains coefficients sont plus forts que d'autres et voila tout. Il est
donc bien entendu que tous les chiffres dont nous nous servons sont des
chiffres de classement et non des chiffres de mensurations.

Revenons maintenant sur la maniere dont nous etablissons notre coefficient
dans l'experience particuliere qui nous occupe; nous avons pour l'eleve
Desva... accepte le coefficient 33,33; mais en realite, ce chiffre n'est
pas absolument exact, il doit etre un peu trop faible; voici pourquoi: pour
evaluer les ecarts suggeres, nous les avons rapportes aux ecarts percus,
et nous avons suppose que ces derniers sont percus sans aucune espece de
suggestion; mais il est certain, nous l'avons montre, que ces derniers ont
ete un peu agrandis par la suggestion, car le sujet a eu l'idee que les
lignes presentent un accroissement regulier, et cette idee a du influer
meme sur la valeur des ecarts reels, et a du augmenter cette valeur au dela
de ce qu'elle aurait ete sans cette idee directrice. Par consequent, il
est certain que si toute suggestion avait ete supprimee, les ecarts percus
eussent ete plus petits, et par consequent, les ecarts suggeres eussent ete
relativement plus grands.

La mesure que nous venons de donner est la seconde de celles qui peuvent
rendre compte de la suggestibilite de l'eleve dans notre experience, mais
comme c'est la plus importante de toutes, c'est a elle que nous donnerons
le nom de coefficient _de suggestibilite_, tout en declarant qu'un chiffre
brutal est loin de resumer fidelement toutes les nuances d'une experience
de psychologie. Dans notre tableau I, nous avons calcule cette valeur pour
chaque eleve.

Les differences individuelles de coefficients sont extremement grandes; ils
varient entre 7,6 et 120.

On peut trouver etrange que certains coefficients, etant donne le calcul
qui les etablit, soient superieurs a 100; il y en a 6 dans ce cas. Quand un
coefficient est superieur a 100, cela veut dire que les ecarts suggeres ont
ete marques plus grands que les ecarts reellement percus. J'attribue cette
superiorite a ces causes d'erreur insignifiantes qu'on peut appeler hasard.
Representons-nous bien comment l'experience se fait. Un enfant peut hesiter
ou se tromper entre deux carres de papier quadrille, et marquer son point
4 millimetres plus pres ou plus loin qu'il n'aurait fallu; c'est un
defaut d'attention qui s'il se produit pour les ecarts suggeres change
completement la valeur de l'indice. Ainsi, Theven..., qui a 116 comme
coefficient de suggestibilite a marque tous les ecarts suggeres de meme
longueur que les ecarts percus, sauf dans un cas ou il a marque l'ecart
reel egal a 4 millimetres et l'ecart suggere egal a 8 millimetres, et cette
petite difference, qui probablement est un defaut d'attention, a eleve son
coefficient au dessus de 100.

Parmi les eleves qui ont de grands coefficients de suggestibilite, on en
rencontre un certain nombre qui sont tres jeunes, qui appartiennent a la
derniere classe de l'ecole, et qui probablement doivent a leur jeune age
d'avoir succombe a la suggestion. Je signalerai, comme etant dans ce cas
les n deg. 35, 37, 38, 41 et 42. Le n deg. 38 est un jeune enfant tres intelligent,
tres bavard surtout, qui en classe prend sans cesse la parole, se met en
avant, veut tout savoir et tout decider. Je pense que c'est son age qui
l'a rendu suggestible. Il en est d'autres, au contraire, plus ages que les
precedents, plus avances dans leurs etudes, et qui ont des indices tres
eleves aussi; je crois que ces derniers sont reellement suggestibles. Il
serait imprudent de juger leur suggestibilite par une epreuve unique et
tres courte, comme la notre; mais la suite montrera que dans les autres
epreuves ils ont egalement succombe par exces de suggestibilite. Parmi eux,
je signalerai d'abord Poire (n deg. 27), dont je donne le portrait (planche I).
Ce garcon est un type acheve de suggestibilite, il l'est pour toutes les
experiences sans exception. Le directeur de l'ecole n'a pu me donner
beaucoup de renseignements sur lui. C'est un eleve docile qui n'attire
pas l'attention: il est travailleur, ce qui lui a permis, malgre une
intelligence modeste, de parvenir jusqu'a la premiere classe; il a douze
ans et demi. Tout aussi suggestible est And. (n deg. 33) qui n'a que onze ans,
et qui n'est encore que dans la troisieme classe; il est donc en retard
dans ses etudes. C'est aussi un eleve docile, silencieux, qui ne fait pas
parler de lui, et qui n'a pas d'histoire. Je le considere comme un enfant
d'une extreme suggestibilite. Un troisieme exemple est fourni par Bout.
(n deg. 40), un enfant doux et timide, qui rougit facilement, mais qui est
peut-etre plus eveille que Poire et And. Ses aptitudes intellectuelles sont
modestes, et a peine superieures a celles de ses deux camarades. C'est un
enfant bien eleve, affectueux; il a douze ans, il est en premiere classe.
Ces trois eleves, etant donne leur age, se sont montres dans la suite des
experiences, les plus suggestibles de tous. Leur portrait a tous trois se
trouve a la planche I.

Quand les coefficients de suggestibilite sont superieurs a 80 et s'elevent
meme a 110, on peut se demander si les eleves n'ont point succombe
entierement a la suggestion, et s'ils ont eu seulement l'idee de se rendre
compte de la longueur reelle des lignes. En regardant la maniere dont ils
se sont comportes pendant l'experience, on comprend quelle orientation
ils ont donne a leur attention. J'ai note qu'un grand nombre d'eleves
marquaient leurs points sur le papier quadrille en regardant seulement le
point marque precedemment, et sans reporter leur regard vers la marge pour
apprecier la longueur de la ligne dont ils indiquaient l'extremite. Cette
conduite indique clairement que ces eleves tenaient surtout compte des
differences de longueur des lignes. Chez quelques-uns, mais beaucoup plus
rarement, il s'est produit un defaut d'attention tout a fait significatif;
l'eleve a marque le point avant que je lui eusse montre la ligne modele.
Entraine sans doute par cette routine qui lui faisait marquer les points
toujours plus a droite, il etait persuade d'avance que chaque nouvelle
ligne etait plus grande que la precedente; par suite de cette persuasion,
il ne jetait plus qu'un regard vague et distrait sur le modele; puis, a un
certain moment, il a fait comme si ce regard etait inutile, il a marque le
point sans meme regarder le modele.

Ceci nous amene a parler d'un second caractere de suggestibilite, qui n'est
point indique par notre coefficient. Il y a des eleves qui se comportent
comme de vrais automates.

Le sujet automate ne tient pas compte que les lignes du modele ne croissent
pas, relativement, de la meme quantite; il ne tient pas compte que parmi
les lignes qu'on lui montre quelques-unes sont egales aux precedentes; il
obeit a une suggestion, et il y obeit avec la plus grande regularite. En
d'autres termes, nous appelons automate, dans nos experiences, le sujet qui
presente les caracteres suivants: 1 deg. les ecarts qui lui sont suggeres
ont exactement la meme valeur que les ecarts reels percus par lui, par
consequent sa suggestibilite est complete, elle va aussi loin qu'elle peut
aller, elle est egale a 100; 2 deg. les ecarts qu'il marque sont tous egaux
entre eux; il n'a point ete distrait, trouble, irregulier; il n'a pas eu
de doutes, son sens critique ne s'est pas eveille ou en tout cas n'a pas
influence sa main; s'il a adopte 8 millimetres par exemple comme ecart, il
a marque toutes les fois ce meme ecart, pour n'importe quelle ligne;
sa variation moyenne est donc egale a 0; 3 deg., enfin, depuis le debut de
l'experience, il ne s'est pas apercu que la croissance relative des
longueurs diminuait, et depuis le premier point marque jusqu'au dernier, il
a toujours conserve le meme ecart.

Nous citerons un seul exemple de cet automatisme parfait, c'est celui
d'And..., que nous avons deja signale. Des la premiere ligne, il a fait un
ecart de 8 millimetres et il l'a conserve jusqu'au bout. On voit que la
suggestibilite d'And... est egale a 100, puisque les ecarts suggeres sont
egaux aux ecarts percus, sa variation moyenne est egale a 0 puisque tous
les ecarts marques ont ete egaux, et enfin la direction des ecarts est
restee invariable; il est donc impossible d'y decouvrir le moindre indice
de sens critique. Fait a noter: entraine par la suggestion, cet eleve a
une fois marque son point avant de regarder la ligne modele qu'on lui
presentait.

L'automatisme peut se realiser dans d'autres cas sans atteindre cette
perfection toute schematique; il est altere par exemple par une legere
irregularite dans les ecarts. Le sujet ne marque pas toutes les fois un
meme ecart, mais de temps en temps il marque un ecart un peu plus grand ou
un peu plus petit; ces ecarts ne sont point en relation avec les ecarts
reels des lignes, et par consequent ils ne trahissent pas une perception
exacte des lignes; la suggestibilite est donc aussi grande que dans
l'automatisme parfait, mais elle joue avec un peu moins de regularite.

Nous en citerons un exemple, celui de Die... (n deg. 42), enfant de huit ans,
appartenant a la quatrieme classe. Les points qu'il a marques ne se suivent
pas avec des ecarts egaux. La serie d'ecarts depuis la ligne 1 est la
suivante:

8--4--12--8--8--8--8--8--8--4--8

Dans la liste que nous donnons, les ecarts suggeres sont en caracteres
gras. On voit que le deuxieme ecart, le troisieme et le onzieme sont
distincts des autres, tantot plus grands, tantot plus petits; mais ces
variations ne portent sur aucun des ecarts suggeres; elles portent une fois
sur un des ecarts percus (le onzieme) que nous comparons d'habitude aux
ecarts suggeres, et comme cet onzieme ecart a ete diminue, il se trouve
que, fait paradoxal, les ecarts suggeres sont en moyenne, chez cet
eleve, plus grands que les ecarts percus. C'est ce qui explique que son
coefficient de suggestibilite soit superieur a 100; il est de 114. On peut
faire les memes remarques sur Mart. (n deg. 44).

Ce serait donc une erreur de croire que l'extreme suggestibilite soit
synonyme d'automatisme. On l'a pense souvent, mais ce n'est pas juste.

L'automatisme est fait de deux choses, une suggestibilite complete, et
en outre une tres grande regularite de reaction; or, cette regularite de
reaction, qui probablement fait partie du caractere de l'individu, peut
manquer chez une personne tres suggestible; cette personne sera donc a la
fois suggestible et irreguliere.




CHAPITRE III


L'IDEE DIRECTRICE (Suite)


_Description de l'experience_.--J'ai fait cette seconde experience sur les
memes eleves que la premiere, et immediatement apres; elle repose comme la
precedente sur une idee directrice d'accroissement des lignes; il serait
dangereux d'employer, dans la meme seance, une idee directrice opposee, qui
pourrait troubler les resultats; mais j'ignore si cette seconde epreuve
profite de l'impulsion donnee par la premiere[37]. La serie de lignes qu'on
montre est au nombre de 36,[38] voici leurs longueurs:

TABLEAU DES LIGNES DESTINEES
A PROVOQUER UNE SUGGESTION D'ACCROISSEMENT

Ordre des lignes.           Longueur.

     1                       12mm
     2                       24
     3                       36
     4                       48
     5 a 36                  60

[Note 37: Ce profit me parait tres douteux, voici pourquoi: Les deux
experiences ont une partie commune, ce sont les 5 premieres lignes qui sont
reproduites sans autre suggestion que celle resultant de leur accroissement
regulier de longueur; or, si on compare la longueur donne a une de ces
lignes, par exemple a la 5e, dans les deux Experiences par une meme
personne, on est surpris de remarquer que le plus souvent la longueur
donnee a la 5e ligne est plus grande dans la premiere experience que dans
la seconde.]

[Note 38: A la moitie environ des sujets je n'ai presente que 20 lignes
au lieu de 36. Cette irregularite provient de ce que mes experiences sont
surtout des tatonnements, des recherches a la poursuite des meilleures
methodes; il en resulte que les coefficients de suggestibilite, tels que
je les etablis plus loin, ne sont pas absolument rigoureux, car les uns
resultent de calculs faits sur 20 lignes, les autres de calculs sur 36
lignes. Il suffit que je signale ces irregularites, qui n'ont aucune
importance pour le but que je me propose.]

[Illustration: Fig04.png--Figure schematique representant les points qu'un
sujet devrait marquer pendant la seconde experience sur l'idee directrice,
s'il avait le coup d'oeil absolument juste, et s'il etait insensible a la
suggestion.]

Ces lignes sont tracees parallelement sur une grande bande de papier qui
est longue de 60 centimetres et large de 12 centimetres; ces lignes sont
tracees parallelement, mais elles sont a des distances variables des
marges, pour empecher le sujet d'evaluer d'apres ces distances les
longueurs des lignes; la presentation de chaque ligne se fait isolement;
du reste, tous les details de l'experience, presentation des lignes et
reproduction, sont pareils a ceux que nous avons decrits dans le chapitre
precedent. Je donne dans la figure 4 le schema d'une experience dans
laquelle un sujet associerait une absence complete de suggestibilite a une
justesse absolue de coup d'oeil; le point 5 est accompagne de son numero,
car c'est en ce point que les lignes successives cessent de croitre; a
partir de la sixieme ligne et jusqu'a la trente-sixieme toutes les lignes
sont egales, et si le sujet continue a marquer un accroissement des lignes
en les reproduisant, c'est qu'il obeit a l'impulsion acquise, comme une
bille qui continue a rouler longtemps apres le choc qu'elle a recu. S'il
n'etait soumis a aucune suggestion, il marquerait les points comme dans la
figure 4.



TABLEAU II. (page de gauche)
[Illustration: Tableau02.png = tableau complet en format graphique.]

_Longueurs des lignes marquees successivement par les sujets dans l'experience II
relative a l'influence d'une idee directrice.  Eleves d'ecole primaire elementaire_.


NOMS
Des                            Numero des lignes
ELEVES      1  2  3  4  5  6  7  8  9  10  11  12  13  14  15  16  17  18  19  20  21  22  23

Delans....  7 10 29 32 43 42 46 42 40  43  40  40  44  41  44  46  47  43  40  43  38  40
Nil....... 16 24 32 40 52 56 64 52 60  52  48  56  52  60  56  52  56  60  64  56  60  48  50
Mie....... 16 23 31 38 52 60 64 52 56  62  59  63  53  6l  68  61  63  61  56  60  64  56
Abras..... 15 32 48 64 67 75 56 68 72  68  76  80  76  80  72  76  80  72  70  68  76  76  68
Lac....... 12 20 28 36 44 48 52 52 52  56  51  56  52  52  48  52  48  48  48  48  52  55  56
Matho..... 12 24 32 40 52 60 64 64 32  48  45  48  52  56  44  52  52  44  48  48  52  52  48
Gesbe..... 12 24 36 44 52 60 64 72 56  64  72  68  72  69  64  68  68  68  68  68  68  68
March..... 12 24 40 52 56 60 64 68 72  76  72  76  60  64  68  68  72  61  68  60  64  56  52
Desva..... 16 24 32 40 52 56 60 64 66  67  67  70  59  56  60  62  64  66  68  70  72  74  73
Spen...... 12 17 24 32 40 44 46 48 46  46  48  50  52  48  45  48  51  48  44  43  45  48  52
Bore...... 12 16 21 32 44 48 52 58 60  62  60  62  63  61  62  64  62  60  64  56  58  58  56
Saga......  8 16 24 32 40 36 44 44 48  51  56  48  56  48  52  44  48  48  44  48  52  56  48
Pet Henri. 16 24 32 40 52 60 64 72 76  68  64  68  60  64  68  68  64  60  64  68  60  60  64
Dusso..... 12 28 40 44 48 48 60 64 64  68  72  72  60  60  52  52  48  48  44  44  40  44  52
Feli...... 12 20 28 34 41 46 52 60 60  62  65  64  60  60  60  58  58  57  56  64  60  60  63
Geffro.... 10 16 20 28 36 42 48 54 56  55  50  47  51  53  47  44  53  55  56  55  51  48  53
Man....... 16 24 32 40 48 56 64 52 80  68  56  64  56  52  60  64  64  56  60  60  72  60  72
Bon....... 12 24 32 44 52 56 60 64 64  68  76  76  76  76  80  80  80  80  84  88  72  76
Theve.....  8 24 40 52 60 76 76 84 64  72  76  68  72  76  80  82  83  84  84  85  86  87  88
Demi...... 12 20 28 40 48 52 60 64 68  72  72  76  80  80  80  76  76  68  68  72  80  84  84
Mori...... 12 20 24 32 40 44 52 56 52  56  60  56  60  64  60  64  72  64  68  72  68  72  76
Pet....... 12 20 28 36 44 52 56 60 64  68  72  76  80  52  60  56  60  56  48  52  56  58  52
Vasse..... 12 16 20 24 28 32 36 40 44  44  48  52  44  44  44  48  44  44  44  44  44  44  44
Bien...... 12 20 26 30 39 43 51 54 56  62  66  70  74  72  68  64  60  61  56  58  60  56  60
Uhl....... 12 16 24 28 36 40 47 52 52  55  60  60  60  56  56  64  64  68  68  60  68  68  64
Lenor..... 12 20 28 36 44 52 56 60 68  72  72  72  76  76  76  76  76  76  80  80  80  80  82
Metz...... 16 22 28 33 41 46 54 56 62  63  64  65  66  67  68  69  70  71  72  73  74  75  76
Ros....... 12 24 32 44 52 64 68 76 68  80  80  84  92 100  92  96 108 104 112 100 116 108
Obre...... 12 20 28 36 48 56 64 72 84  92  84  96 104 112 104  87  72  95 107  95  91 107  72
Clou...... 12 20 28 40 52 64 71 78 82  90  98 102 106 110 114 114 114 113 114 114 114 114 114
Mulle.....  8 16 24 32 40 48 56 64 72  80  88  96  96 100 104 112  56  60  64  64  68  72  72
Mou....... 12 20 28 36 40 48 52 60 64  68  72  76  80  84  88  92  96 104 108 112  84  95  76
Martin.... 12 16 22 24 30 35 39 44 49  56  59  64  66  72  76  80  83  88  90  84  86  92  79
Vand...... 12 16 24 28 32 44 48 52 56  60  64  68  72  76  80  84  88  92  96 100 104 108  92
Bout...... 12 20 28 36 44 52 60 68 76  80  88  92  96  90 104 108 112 116 120 124 132 136 140
Die....... 16 24 32 40 48 56 64 68 72  76  80  84  88  92  96 100 104 108 112 116 120 124 128
Poire..... 16 24 32 40 48 56 64 72 80  88  96 104 112 120 128 136 144 152 160 168 176 184 192
Masso..... 12 16 24 32 40 48 52 60 64  68  76  80  84  88  92  96 100 104 108 112 116 120 128
Hube...... 12 16 20 24 28 32 36 40 44  48  52  56  60  64  68  72  76  80  84  88  92  96 100
Tixi...... 20 24 36 36 48 56 64 76 84  92 100 108 116 124 132 140 148 156 164 172 180 184  24
And....... 24 32 40 48 56 64 72 80 88  96 104 112 120 128 136 144 152 160 168 176 184 192 200
Gouje..... 10 12 17 21 25 30 34 42 45  50  58  63  68  74  79  83  87  92  97 100 105 109 116

TABLEAU II. (page de droite)
_Longueurs des lignes marquees successivement par les sujets dans l'experience II
relative a l'influence d'une idee directrice.  Eleves d'ecole primaire elementaire_.

NOMS
Des                            Numero des lignes
ELEVES     24  25  26  27  28  29  30  31  32  33  34  35  36  37  38  39

Delans....
Nil....... 60  56  56  60  52  52  56  60
Mie.......
Abras..... 72  67  68  68  68  72  68  68  68  72  68  72
Lac....... 60
Matho..... 48  52  48  44  44  60  52  56  60  60  48  72  72  68  68  48
Gesbe.....
March..... 60  52  60  56  60  64  52  56  56  64  56  60
Desva..... 51  54  55  56  60  62  62  63  64  65  65  68  65
Spen...... 54  56  56  58  59  56  48  52  50  52  54  48  44
Bore...... 60  54
Saga...... 44  52  56  58  52  48  52  56  60  52  56
Pet Henri.
Dusso..... 52  48  48  44  48  52  56
Feli......
Geffro.... 49  55  60  55  57  55  60  55  59  61  58  60  55
Man....... 56  60  56  60  56  60  56
Bon.......
Theve..... 92  96  97  98  98  99 100 101 102 103 104
Demi...... 80
Mori...... 72  76  64  68  64  64  68  56  60  56  60  64  64
Pet....... 48  52  48  52  48  48  48  52  49  49  51  52  54
Vasse..... 44
Bien...... 60  48
Uhl....... 64  68  64  68  68  68  68  68  64  56  56  56  56
Lenor..... 84  88  84  84  76  72  68  64  68  72  64  72  68
Metz...... 76  78  78  78  78  78  79  81  81  82  83  82
Ros.......
Obre......104  92  80  56  48  72  80  88  92  96  88  96 103
Clou......115 117 118 119 121 123 124 124 125 126  62  64  67
Mulle..... 76  80  84  88  92  96 100 104 104 108 108 111 112
Mou....... 72  68  60  64  60  68  64  72  60  68  64  68  64
Martin.... 85
Vand......100 104 108 104 100  96 100 108  90 104 112  92 104
Bout......
Die.......132 136 140 144 148 152 156
Poire.....200 208 212
Masso.....128 132 136 140 144 148 152 156 160 164 168 172 176 180
Hube......104 108 112 120 124 128 130
Tixi...... 40  48  56  64  72  80  88  95 104 112 120 128 136
And.......208 216 224 232 240 248 256 264 272 280 288 296 304
Gouje.....120 126 132 140 145 150


Tableau III.--_Analyse des resultats contenus dans le tableau II.
[Illustration: Tableau03.png]

_NOMS   AGE  CLASSE  Col. Col.  Col. Col. Col. OBSERVATIONS
Des                 (4)  (5)   (6)  (7)  (8)
ELEVES          (Explication au bas du tableau)
......................................................................

Delans. 13    1     43    47   109   8me  S.

Mie.     9    2     52    63   121   8me  S.   Ecarts petits;
                                               caracteres habituels.

Nil.    10    2     52    65   125   8me  S.   Id.

Abras.  10    3     66    83   125   7me  S.   Ecarts moyens;
                                               caracteres habituels.

Lac.    13    2     44    60   136  11me  S.C. Ecarts petits.

Math.   10    2     52    72   138   8me  D.   Periodes separees de
                                               corrections et de
                                               suggestions.

Gesb.   13    1     52    72   138   9me  S.   Distances egales.

March.  11    2     55    77   140  13me  D.   Ecarts petits.

Desv.   12    1     51    72   141  13me  D.   Periodes longues de
                                               suggestions petites,
                                               interrompues par
                                               corrections fortes.

Spen.   13    1     40    67   142   9me  C.   Courtes periodes
                                               separees de suggestions
                                               et de corrections;
                                               ecarts petits

BOY.    14    1     43    62   144  11me  S.   Ecarts tres petits.

Saga.    8    2     40    59   147   6me  C.   Ecarts moyens.

Pet.II. 13    1     51    76   149  10me  S.   Ecarts petits.

Duss.   11    2     48    72   150  13me  D.   Ecarts moyens.

Fel.    12    2     41    64   156  13me  S.   Ecarts petits.

Gelf.   12    1     36    60   166  10me  C.   Ecarts petits.

Mang.    9    3     48    80   166  10me  S.   Automatisme jusqu'au
                                               10e point. Grands
                                               ecarts.

Bonl.   10    2     51    88   172  21me  C.   Petits ecarts.

Thev.   11    2     59   103   174   9me  C.   Tres petits ecarts.

Demi.   10    1     48    84   175  16me  C.   Petits ecarts.

Mor.    12    2     41    75   182   9me  C.S. Ecarts moyens.

Pet.E.  13    1     43    79   183  14me  S.   Ecarts moyens.

Vass.   14    1     28    52   185  13me  S.   Egalite.

Bien.   12    2     39    75   192  14me  S.   Ecarts petits.

Uhl.     8    3     35    68   194  14me  C.   Ecarts petits.

Lenor.  12    1     44    87   197  26me  C.   Ecarts tres petits,
                                               egalite.

Metz.   10    1     40    83   207   "    C.   Ecarts tres petits et
                                               tres reguliers.

Ros.    13    1     52   116   223   8me  C.   Ecarts moyens,
                                               irreguliers.

Obre.    9    3     48   112   233  11me  C.D. Grands ecarts, tres
                                               reguliers.

Clou.   11    1     51   126   248  34me  C.   Tres petits ecarts,
                                               tres reguliers.

Mulle.  13    1     41   111   270  17me  C.   Ecarts moyens,
                                               regularite automatique.

Mous.   10    1     40   112   280  21me  S.   Automatisme avant la
                                               premiere correction.

Mart.   10    2     30    92   306  20me  S.   Automatisme avant la
                                               premiere correction.

Vand.    8    3     36   112   311  23me  S.   Automatisme avant la
                                               premiere correction.

Bout.   12    1     43   140   325(?) "   C.   Automatisme.

Die.     7    4     46   157   341(?) "   C.   Automatisme.

Poir.   14    1     48   210   437(?) "   C.   Automatisme parfait.

Mas.    11    3     41   180   439    "   C.   Automatisme.

Hub.     7    4     28   130   464    "   C.   Automatisme.

Tix.     7    4     35   185   528    "   C.   Automatisme parfait.

And.    11    3     55   300   545    "   C.   Automatisme.

Gouj.    7    4     24   150   625    "   C.   Automatisme.
......................................................................

(Colonne 4: Longueur donnee a la ligne de 60mm (ou distance du point 5).)
(Colonne 5: Accroissement max. de cette ligne par sugg. (ou distance du point max.))
(Colonne 6: Coefficient de suggestibilite.)
(Colonne 7: Point auquel se fait la correction.)
(Colonne 8: Evolution de la suggestion apres la premiere correction.)

Les sujets sur lesquels les experiences ont ete faites sont au nombre de
42; ce sont les memes eleves que les precedents.

J'ai donne dans le tableau II la mesure exacte, a 1 millimetre pres, de
toutes les lignes tracees par les sujets dans cette experience; ce sont les
resultats bruts. Il m'a paru necessaire de les publier, parce que ce sont
des points de repere qui permettront aux autres auteurs de comparer leurs
resultats aux miens.

_Reproduction des lignes 1 a 5_.--Je ne dirai qu'un mot de la reproduction
des lignes 1 a 5, qui constitue l'operation suggestive. Ces lignes, je le
rappelle, ont comme longueur successive 12 millimetres, 24 millimetres, 36
millimetres, 48 millimetres, 60 millimetres. Or, en jetant un coup d'oeil
sur le tableau II, on voit qu'il est bien rare que les sujets donnent a la
cinquieme ligne sa valeur de 60 millimetres: une fois, un eleve a fait la
ligne egale a 60 millimetres; une fois elle a ete egale a 67; toutes les
autres fois, la ligne a ete inferieure a 60. Voici du reste le tableau
complet:

Ligne au-dessous de 30mm...... 3 fois
  --  de 30 a 35.............. 2  --
  --  de 36 a 40.............. 9  --
  --  de 41 a 45.............. 8  --
  --  de 46 a 50.............. 7  --
  --  de 51 a 55.............. 9  --
  --  de 56 a 60.............. 3  --
  --  de 67................... 1  --

Au contraire, la premiere ligne, la ligne de 12 millimetres, est le plus
souvent reproduite exactement.

Ligne au-dessous de 12mm.....  6 fois
  --  de 12.................. 25  --
  --  de 13 a 16.............. 9  --
  --  de 17 a 20.............. 1  --
  --  de 2l a 24.............. 1  --

Il resulte de cette double constatation que les eleves ont une tendance
a augmenter la ligne de 12 millimetres, et a diminuer la longueur de
60 millimetres; c'est d'autant plus curieux que ces sujets sont sous
l'influence de l'idee de l'accroissement des lignes, idee qui les
suggestionne, et qui les fait ensuite tomber dans de grandes erreurs, a
partir de la cinquieme ligne; ainsi, bien qu'ils ressentent tres fortement,
comme les resultats le montrent, la suggestion de l'accroissement des
lignes, ils diminuent, dans leur reproduction, la valeur reelle de cet
accroissement.

L'exactitude avec laquelle les sujets ont reproduit les cinq lignes n'est
pas sans relation avec leur suggestibilite; on peut remarquer d'une maniere
generale que ceux qui ont fait par exemple la ligne 5 avec une difference
minima sont parmi les moins suggestibles. Voici un petit calcul qui servira
a nous en convaincre. Si on prend les eleves dans l'ordre indique par leur
coefficient de suggestibilite (coefficient dont nous expliquerons plus loin
le calcul), qu'on divise les eleves en 8 groupes, de 5 eleves chacun, et
qu'on calcule pour chaque groupe la longueur moyenne donnee a la ligne de
60 millimetres, on trouve:

Longueur moyenne donnee a la
5e ligne, de 60mm.

1er groupe d'eleves, le moins suggestible. 51,6

2e -- .................................... 50,4

3e -- .................................... 45

4e -- .................................... 48,8

5e -- .................................... 37,4

6e    .................................... 47,4

7e    .................................... 37,2

8e groupe, le plus suggestible............ 42,4

On voit par consequent que les groupes les plus suggestibles ont fait en
moyenne la ligne la plus courte, la plus differente du modele; en somme, ce
sont ceux qui ont fait preuve de la memoire et de la perception les moins
exactes. On sera donc tente de supposer que la justesse d'appreciation des
longueurs influe un peu sur la suggestibilite. Je ne le nie pas; mais
je ferai remarquer que la resistance a la suggestion doit dependre tres
probablement beaucoup plus de l'attention portee aux lignes que de la
justesse de l'appreciation.

Il est bien certain que lorsqu'un enfant extremement suggestible comme
And., arrive a faire a la fin de cette experience une ligne de 30
centimetres pour en copier une de 6 centimetres, cette erreur formidable ne
vient pas de ce qu'il n'a pas l'oeil juste, mais bien de ce qu'il n'a pas
regarde la ligne modele avec attention.

_Calcul du coefficient de suggestibilite_.--On a vu dans le chapitre
precedent comment nous avons calcule le coefficient de suggestibilite; ce
calcul ne presente en lui-meme aucune difficulte, puisqu'il porte sur des
lignes mesurables a un millimetre pres. Nous pourrions employer pour notre
nouvelle experience le meme procede de calcul que precedemment, en faisant
les petits changements necessites par les conditions un peu differentes
de l'experience; mais nous avons prefere un procede different. La base de
notre calcul sera l'excedent de distance entre le point 5 et les points que
la suggestion a fait eloigner de la marge.

Mais il y a plusieurs facons de comprendre et de calculer cet excedant
de distance; comme les points qui ont subi l'effet de la suggestion sont
nombreux (il y en a plus de 30 dans une experience complete) et que chacun
d'eux est a une distance differente de la marge, on peut tenir compte soit
de la distance du point le plus eloigne, _distance maxima_,--soit de la
_distance moyenne_ de tous les points,--soit de la distance du point le
plus rapproche, _distance minima_; on peut tenir compte de la _variation
moyenne_ de ces distances, la variation moyenne indiquera la regularite
avec laquelle le sujet a opere; on peut encore prendre en consideration
l'evolution de la suggestion; c'est un caractere tres important, qui se
retrouve dans toutes les experiences de psychologie comportant une mesure;
mais on ne peut pas le calculer aussi facilement que la moyenne ou la
variation moyenne, et souvent on le neglige. Nous entendons par
evolution les changements que subit l'effet de la suggestion au cours de
l'experience; la suggestion peut aller s'affaiblissant, ou augmentant,
ou rester stationnaire, ou enfin presenter des combinaisons de ces trois
effets principaux; chacun de ces effets pourrait se traduire par un
graphique, car il est exprime tres clairement par la position des points
marques sur la feuille; quand les points se rapprochent de la marge, c'est
que la suggestion decroit, et quand ils s'en eloignent, c'est qu'elle reste
stationnaire, ou, suivant les cas, qu'elle croit.

Dans le tableau III, qui contient l'analyse des resultats fournis par cette
experience, il y a une colonne ou se trouve indiquee simplement par une
initiale l'evolution de la suggestion pour chaque eleve; C signifie que
la suggestion a presente une croissance d'intensite; D indique qu'elle a
decru, et S qu'elle est restee stationnaire; ce tableau III contient en
outre la longueur donnee a la ligne 5. Ce sont des elements essentiels pour
notre calcul de la suggestibilite.

Mais quelle que soit la maniere dont on combine ces divers elements, il
faut etre bien persuade qu'ils ne sauraient rendre la physionomie de
l'experience, ni surtout son fond intime. C'est une conviction qui vient
naturellement lorsqu'on regarde le sujet travailler. Des qu'il a marque son
cinquieme point, l'impulsion qu'il a recue jusque la cesse brusquement, et
il est alors livre a lui-meme. Que de choses peuvent se passer a partir de
ce moment! Que de reflexions, de remarques, d'emotions, ou bien encore quel
automatisme aveugle, quelle absence d'idees! Le sujet marque tout cela par
de petits points sur le papier, et cette notation qui parait sans doute a
premiere vue si elementaire et bien insuffisante pour exprimer des etats de
conscience qui sont generalement tres complexes, devient au contraire pour
celui qui sait la lire une description extremement curieuse et suggestive
de ce qui se passe dans l'esprit du sujet. On pourra en juger dans un
instant. Mais pour le moment, il est certain que l'on eprouve quelque
embarras a exprimer par un chiffre brutal toutes les oscillations d'une
pensee; le chiffre ne peut avoir qu'une precision trompeuse; comment en
effet pourrait-il resumer ce qui aurait besoin de plusieurs pages de
description! Nous croyons necessaire d'insister fortement sur cette
question; la suggestibilite d'une personne ne peut pas s'exprimer
entierement par un chiffre, alors meme que ce chiffre correspondrait
exactement au degre de sa suggestibilite: il faut en outre completer ce
chiffre par la description de tous les petits faits qui completent la
physionomie de l'experience.

Sous ces reserves expresses, nous allons indiquer quel procede nous
employons pour calculer le coefficient de suggestibilite; nous calculons la
distance du point qui est a la distance maxima de la marge; ce point est
rarement le sixieme, il est parfois le dernier, il occupe souvent un
rang quelconque; il represente le maximum de suggestion produit par
l'experience, et nous pensons qu'on peut le retenir, pour les memes raisons
que lorsqu'on fait une serie de mesures de la force musculaire avec un
dynamometre, on retient le chiffre maximum de pression. Le numero de
ce point varie beaucoup avec les sujets, ainsi que le montre la liste
suivante.

Aucun sujet n'a marque son point maximum au point 6

1 sujet a marque ................................ 7

1                ................................ 8

3                ................................ 9

8                ............................... 10 a 15

7                ............................... 16 a 20

6                ............................... 21 a 25

3                ............................... 26 a 30

4                ............................... 31 a 35

8                ............................... 36

La date du point maximum semble, a premiere vue, avoir une signification;
on peut croire qu'elle indique a quel moment le sujet a montre le plus
grand effet de la suggestion, d'ou on pourrait conclure que tel sujet a
ete plus lent qu'un autre a resister a la suggestion, etc.; mais ces
interpretations, si elles sont exactes pour certains eleves, sont inexactes
pour d'autres, car elles ne tiennent pas suffisamment compte de la
valeur du point maximum, et d'une foule d'autres circonstances, que nous
examinerons dans un instant.

Nous donnons (tableau III) la liste de nos eleves, avec leur coefficient de
suggestibilite; ce coefficient a ete calcule en prenant le rapport entre la
distance du point maximum a la marge et la distance du point 5 a la marge,
cette derniere distance etant rendue egale a 100. Par consequent, un sujet
dont le coefficient serait egal a 100 (aucun n'a ete dans ce cas, mais a la
rigueur ce cas pourrait se presenter) un tel sujet a fait son point maximum
a la meme distance exactement que le point 5; un sujet dont le coefficient
est de 200 a fait son point maximum a une distance double de celle du point
3, et ainsi de suite.

Dans cette liste, le coefficient le plus faible est de 109; comme 100
represente l'absence de suggestibilite (par rapport a l'experience
sus-dite, car evidemment il ne s'agit point d'une absence absolue de
suggestibilite, tout le monde etant plus ou moins suggestible), 109 indique
une suggestibilite extremement faible, peut-etre meme douteuse; avec les
nombres qui suivent, 121 et 125, les doutes sont leves, la suggestibilite
devient certaine, tout en restant assez faible. A la fin de la liste, nous
atteignons de tres gros coefficients; il y a 16 eleves dont le coefficient
est superieur a 200, dont par consequent la suggestion a pu doubler la
ligne et au dela; les derniers termes atteignent 400, 500 et meme 600. Ce
sont des coefficients enormes, et cependant ils sont encore inferieurs a la
realite; ils appartiennent a des eleves qui ne se sont jamais repris, qui
ont prolonge la ligne continuellement avec regularite, et qui n'ont cesse
de la prolonger que parce que l'experience a pris fin; je regrette un peu
d'avoir termine l'experience pour eux au point 36; il aurait fallu la
pousser jusqu'au bout, jusqu'a ce que l'enfant se corrigeat. Ainsi le nomme
And., que nous avions deja signale, est arrive a faire une ligne de 30
centimetres, en reproduisant une ligne de 6 centimetres; il eut ete curieux
de savoir s'il aurait continue indefiniment, s'il serait alle jusqu'au
demi-metre ou jusqu'au metre.[39]

[Note 39: J'ai du m'arreter a 36 parce que mes modeles de ligne etaient
de ce nombre; mais il y a un procede qui permet de continuer _indefiniment_
l'experience, ce procede consiste a dessiner les lignes sur un disque
recouvert d'un ecran perce d'une fenetre, par lequel on decouvre chaque
ligne isolement.]

Pendant que le sujet marque des points, il peut de temps en temps faire une
reflexion a haute voix; le plus souvent, il change de physionomie, fronce
le sourcil a un certain moment, rougit, parait embarrasse; ces jeux de
physionomie sont pour nous faciles a comprendre, par la raison que nous
avons deja vu toute une serie d'eleves passer par le meme chemin, et se
comporter de la meme maniere devant les obstacles. Tout ceci doit etre note
avec soin. On notera egalement la lenteur et la rapidite des mouvements,
les artifices que certains emploient pour mieux se rappeler la longueur des
lignes, etc.

Enfin, quand l'experience est terminee, il reste a interroger le sujet. Il
faut lui poser un certain nombre de questions precises. Cette partie de la
recherche est peut-etre la plus instructive de toutes: c'est la premiere
fois que dans les ecoles j'ai eu recours a l'introspection. Je croyais
jusqu'ici que lorsqu'on faisait des experiences sur des eleves d'ecole
primaire elementaire, il etait inutile de les interroger sur les
experiences, et de recueillir avec soin leurs impressions, comme on le fait
pour les adultes; je supposais que des enfants aussi jeunes, aussi faciles
a troubler et a suggestionner, aussi prompts au mensonge, ne pourraient que
donner des reponses suspectes, qui loin d'eclairer les questions pourraient
egarer l'experimentateur. Sans doute, tout cela est vrai; mais sur la
conclusion a en tirer j'ai change d'opinion; je me suis convaincu, par
la recherche que j'expose en ce moment, qu'il est possible de provoquer
l'introspection meme chez des enfants de huit a dix ans, a la condition
bien entendu qu'on evite plusieurs causes d'erreurs, comme: 1e la timidite
de l'enfant, laquelle provoque souvent le mutisme; 2e la difficulte pour
l'enfant de comprendre des termes qui n'appartiennent pas a son langage
ordinaire; 3e sa suggestibilite, qui lui fait varier ses reponses suivant
la nature des questions qu'on lui pose; 4e ses mensonges; 5e ses erreurs
d'imagination et de jugement.

[Illustration: Fig05.png--Experience de suggestibilite sur Delans., age de
treize ans et demi. 1re classe. Coefficient du suggestibilite: 109. Il est
douteux que cet eleve ait subi une suggestion quelconque, car a partir du
point 5, il n'a point marque l'ensemble des autres points plus eloignes de
la marge.]

_Description des resultats d'experience_.--Je passe maintenant a l'examen
des resultats, obtenus en experimentant sur 42 eleves d'ecole primaire
elementaire.

Nous ferons notre description en commencant par les eleves qui ont montre
le moins de suggestibilite.

DELANS.--Coefficient: 109. Ce sujet a-t-il ete suggestionne? On peut en
douter (fig. 5)[40]. A partir du point 5, il a marque le point 6 a peu pres
a la meme distance, c'est-a-dire a 43 millimetres de la marge; le point 7 a
ete marque a 45 millimetres: c'est un ecart bien petit; la suggestion a
ete assez faible; puis, a partir du point 7, il est revenu vers la marge,
ensuite il s'en est eloigne, dessinant une ligne serpentine irreguliere
qui, dans sa direction generale, est a peu pres parallele a la marge;
probablement le sujet a compris que les lignes cessaient de s'accroitre; en
tout cas, il s'est affranchi de la suggestion D'accroissement.

[Note 40: Cette figure, comme toutes celles de ce chapitre, est la
Reproduction exacte des feuilles d'experience, sauf la modification
suivante: on n'a pas reproduit la feuille entiere, qui avait 12 centimetres
de largeur, mais seulement la partie de cette feuille qui est occupee par
les points que le sujet a marques.]

Alors, demandera-t-on, pourquoi n'a-t-il pas fait toutes les lignes egales,
et n'a-t-il pas aligne tous ses points sur une ligne parallele a la marge?
C'est un fait qu'aucun sujet n'a trace plus de cinq ou six points en ligne
droite. Pourquoi? Sans doute, parce qu'il est extremement difficile de
decider qu'une serie de lignes, montree successivement, est d'egale
longueur. On peut bien s'apercevoir qu'elles n'ont aucune tendance a
augmenter ou a diminuer, mais il serait temeraire de certifier leur
egalite. Ensuite, remarquons que le seul fait de montrer des lignes
differentes eveille la suggestion que ces lignes sont de longueur
differente. Quand une personne marque toutes les lignes egales, il est
possible que cette personne ait su, par un moyen detourne, que les lignes
etaient egales. En voici un exemple. Pendant qu'un des sujets, Monne, fait
la copie des lignes, je communique a _demi-voix_ au directeur, present dans
le cabinet, la reflexion que si les sujets font d'ordinaire les lignes
differentes de longueur, c'est que comme ces lignes sont distinctes,
l'eleve ne peut croire qu'elles sont egales. Tout ceci est dit a demi-voix,
et il fallait que l'eleve fut bien attentif pour m'entendre; il m'a
entendu, c'est certain, sa feuille d'observation le prouve, car aussitot
apres, a partir du neuvieme point, il a, sans ombre d'hesitation, aligne
tous ses points parallelement a la marge.

[Illustration: Fig06.png--Experience de suggestibilite sur Monn., age de
douze ans et demi, 1re classe. Influence d'une parole dite a voix basse. Au
moment ou le sujet marquait le 8e point, il a surpris quelqu'un disant que
les lignes etaient egales.]

Delans...., celui qui a le coefficient de suggestibilite le plus faible,
s'etait egalement montre tres peu suggestible dans la premiere experience.
C'est un des garcons les plus ages de l'ecole, il a quatorze ans passes, il
est en 1re classe, il a une physionomie d'adulte; un peu en retard dans ses
etudes, il vient d'obtenir cette annee seulement son certificat d'etudes.
On ne le range point parmi les eleves dociles; il a une tendance a
resister.

Les eleves suivants ont tous une suggestibilite plus grande.

MIEN. C'est un enfant assez jeune, faisant partie de la 3e classe. Son
coefficient de suggestibilite est de 121. Il s'est laisse entrainer par la
suggestion jusqu'au point 7, ce qui fait un entrainement de 12 millimetres;
puis il s'est corrige, avec le point 8; et on peut se demander si a partir
de ce point 8 il a subi a quelque degre l'influence de la suggestion, ou au
contraire s'il est parvenu a y echapper. C'est un point d'interrogation
qui se pose: pour tous les sujets dont la suggestibilite est faible; la
question a donc une portee generale et elle vaut la peine d'etre examinee
avec soin. Pour la resoudre, il faut faire un examen minutieux de chaque
point, et alors on arrive a constater un fait extremement curieux: c'est
que l'influence d'une suggestion faible se manifeste par des caracteres
tellement nets qu'on ne peut pas en revoquer l'existence. Voici comment
nous faisons cette constatation; tout point que l'eleve marque peut se
trouver, par sa position, plus eloigne de la marge que le point precedent,
ou plus rapproche de la marge: le premier genre d'ecart se fait dans le
sens de la suggestion, puisque la suggestion a pour but de faire paraitre
les lignes plus grandes qu'elles ne le sont en realite; et tout ecart de
la seconde espece se fait dans le sens d'une lutte contre la suggestion.
Maintenant, j'ajoute bien vite qu'il n'est pas absolument prouve qu'un
ecart vers la droite est un _ecart de suggestion_, et qu'un ecart vers la
gauche est un _ecart de correction_, car il existe aussi incontestablement
ce qu'on pourrait appeler des _ecarts de hasard_. Le sujet indecis doit
de temps en temps marquer certains points, au hasard, sans y attacher
d'importance. On ne peut donc pas, lorsqu'on cherche a etablir la
signification d'un point en particulier, affirmer avec certitude qu'il est
du a une suggestion, ou a une correction, puisqu'il peut etre du simplement
au hasard. Par hasard, j'entends tout simplement des causes autres que la
suggestion et la resistance a la suggestion; j'entends ces petites causes,
presque imperceptibles, qui agissent sur nos mouvements, et qu'il serait
fort difficile de decrire en detail. Mais en revanche s'il est difficile
d'eliminer la part du hasard dans l'examen individuel de chaque point, on
peut faire cette elimination dans les moyennes. Groupons ensemble tous les
ecarts de suggestion, groupons ensemble tous les ecarts de correction,
cherchons si ces deux especes d'ecarts ont des caracteres differents;
les ecarts de hasard, se trouvant repartis indifferemment dans ces deux
groupes, se compenseront et s'annuleront.

[Illustration: Fig07.png--Experience de suggestibilite sur Lac., 13 ans,
2e classe. Coefficient de suggestibilite: 136. L'eleve n'a cede a la
suggestion que jusqu'au point 7, il s'est ensuite repris.]

Or, il apparait nettement que les ecarts de correction et les ecarts de
suggestion ont des caracteres tout differents; les premiers sont moins
nombreux que les seconds, et de plus, ils sont plus grands; ce qui
signifie, traduit en termes moins abstraits, que la suggestion de
l'experience a une action douce, continue, relativement a l'effort de
correction, qui est plus brusque et intermittent. C'est ce dont on peut se
convaincre en faisant la somme du nombre des ecarts et la somme de leur
valeur. Ainsi, pour Mien, chez lequel le phenomene que nous venons de
decrire est a peine sensible, on trouve:

Valeur des ecarts    Nombre des ecarts     Nombres des ecarts
en millimetres.      de correction ayant   de suggestion ayant
                     cette valeur.         cette valeur.

      12                    1                     0
       9                    1                     0
       8                    1                     1
       7                    1                     1
       6                    0                     1
       4                    1                     4
       3                    1                     1
       2                    1                     0

En calculant ces chiffres, on voit que le nombre total des ecarts de
correction a ete de 7, et le nombre total des ecarts de suggestion a ete de
8, par consequent un peu plus fort; d'autre part, si on fait le total des
millimetres en additionnant la valeur des ecarts de chaque espece, on
trouve que les ecarts de correction s'elevent en moyenne a 6mm,4, tandis
que la valeur moyenne des ecarts de suggestion est plus faible, de 3mm.
Ainsi les ecarts de suggestion sont superieurs en nombre, moindres en
valeur. La difference est faible, et certainement il faudrait la considerer
comme negligeable si on ne la rencontrait pas plus accentuee chez beaucoup
d'autres eleves.

NIL.--Son coefficient est 125. Lui aussi est alle jusqu'au point 7 sans se
douter de rien; il a donc fait, comme le precedent eleve, 2 points avant
de se corriger; puis il est revenu vers la marge, et s'y est maintenu
parallelement. Mais on peut remarquer chez ce sujet comme chez Mien.,
qu'il y a eu apres le point 5, _persistance d'une suggestion tres faible
d'accroissement, contre laquelle le sujet a continuellement lutte_, car il
a fait 10 ecarts de correction et 12 ecarts de suggestion; et d'autre part,
la valeur moyenne des ecarts de correction a ete de 6mm,4, et celle des
ecarts de suggestion a ete de 3mm,3; ainsi, cet eleve, quand il s'est
corrige, a fait des ecarts plus grands et plus brusques que lorsqu'il a
obei a la suggestion; celle-ci a ete plus douce et plus continue.

ABRAS.--Suggestibilite faible, 125. Il s'est corrige tres vite, des le 7e
point; mais la suggestion a persiste faiblement, car il a fait 13 ecarts de
suggestion, contre 10 ecarts de correction, et la valeur moyenne des ecarts
de suggestion est de 3mm,2, tandis que celle de ses ecarts de correction
est plus forte, 7mm,6; nous connaissons maintenant la signification de ces
chiffres.

LAC.--Suggestibilite faible, 136. Sa feuille, reproduite dans la figure 7,
montre qu'il n'a jamais marque d'ecarts plus grands que 4 millimetres,
a partir du point 5. Probablement, il a ete tres mefiant. Il a subi
l'influence de la suggestion jusqu'au point 7; mais, chose curieuse, il a
diminue ses ecarts des le point 5; jusque la, il faisait des ecarts de 8
millimetres; a partir du point 5, il diminue les ecarts, il n'en fait plus
que de 4 millimetres, cela indique une certaine finesse de perception. On
rencontre des exemples analogues chez d'autres eleves. A partir du point 8,
a-t-il ete soustrait a la suggestion? C'est douteux. Il a fait 6 ecarts de
suggestion, contre 4 ecarts de correction.

MATH.--Suggestibilite de 138. C'est au 6e point qu'il se corrige. Il avait
deja une demi-correction au 7e point qu'il avait fait de 4 millimetres
comme ecart, alors que tous les ecarts precedents etaient de 8 ou de 12
millimetres.

GESBE.--Suggestibilite: 138. Au 9e point seulement il se corrige, puis il
est legerement repris par la suggestion et finalement il marque des points
rigoureusement equidistants, dont la distance a la marge est comprise entre
le point 7 et le point 8.

MARCHA.--Suggestibilite: 140. Cet eleve a ete _tres lent_ a s'apercevoir de
l'erreur qu'il commettait; c'est au 13e point seulement qu'il est revenu
en arriere; mais il semble avoir eu, avant de marquer le point 13, une
demi-conscience de son erreur, car a partir du 4e point il a fait des
ecarts suggeres de 4 millimetres seulement, alors que les ecarts precedents
etaient de 12 millimetres et meme de 16 millimetres. L'effort de correction
(au 13e point) a ete brusque et tres grand, de 12 millimetres. A partir de
ce 13e point, qui marque l'endroit precis ou le sujet a repris possession
de lui-meme, il y a eu lutte entre l'automatisme de la suggestion et
les efforts de correction, lutte lente dans laquelle on discerne une
progression des points vers la marge. Il a eu 12 ecarts de suggestion, et
9 de correction, et la valeur moyenne des premiers est egale a 5mm, tandis
que celle des seconds est egale a 8,4 mm; ce qui est conforme a la regle
habituelle.

En resume, chez tous les sujets dont l'etude precede, les trois faits
suivants se produisent avec plus ou moins de nettete:

1o Une suggestion se manifestant apres le point 5, suggestion comprenant
un nombre variable de points, et dans laquelle les ecarts sont d'ordinaire
rapetisses relativement a ce qu'ils etaient avant le point 5;

2o Une correction, tantot forte, tantot faible, tantot brusque, tantot
progressive;

3o Apres la correction, le sujet se maintient a peu pres a egale distance
de la marge, comme s'il etait averti du peril de la suggestion auquel il
vient d'echapper; l'analyse montre, il est vrai, que les ecarts positifs
(eloignant de la marge) sont plus nombreux et plus faibles que les ecarts
negatifs (rapprochant de la marge) caracteres qui sont precisement ceux
de l'automatisme en conflit avec le sens critique. Mais cette influence
persistante de la suggestion est tres faible, et il est juste de considerer
tous les sujets precedents comme etant parvenus assez vite a se corriger et
a se reprendre.

Les cas qui vont suivre appartiennent a une autre categorie; ce sont des
sujets chez lesquels la suggestion a une influence plus forte et suspend le
sens critique. Ne pouvant decrire les reactions de tous nos sujets, nous
signalerons les plus typiques, laissant de cote les cas intermediaires,
mixtes, moins bien tranches.

DESVA.--Suggestibilite: 141. Ce cas est peut-etre le plus interessant de
tous. C'est un cas type dans lequel des phenomenes, ordinairement tres
vagues, de lutte entre l'automatisme de la suggestion et le sens critique
sont portes a un tel degre de precision qu'on ne peut plus en douter.

La suggestion, comme nous venons de le montrer, a un mode d'action faible
et continu, le sens critique a un mode d'action fort et intermittent. Nous
n'avons pu entrevoir cette difference dans le mode d'action des deux
forces qu'en faisant le total des ecarts de suggestion et des ecarts de
correction, et en etablissant la moyenne de la valeur de ces deux especes
d'ecarts; les differences numeriques ont toujours ete, jusqu'ici,
extremement faibles, et si elles nous ont paru quand meme importantes,
c'est parce que nous les avons trouvees constantes. Jamais nous n'avons
encore rencontre un eleve chez lequel les ecarts de correction seraient
faibles et continus, et les ecarts de suggestion forts et intermittents;
et si ce cas peut se presenter--ce qui doit etre, car toutes les varietes
sont possibles--nous supposons qu'il doit etre relativement rare.

Or, chez Desva (fig. 8), nous trouvons que sur 36 ecarts, il y a seulement
3 corrections, et par consequent 33 suggestions; et de plus, les 3 ecarts
de correction ont une valeur considerable, tandis que les ecarts de
suggestion sont extremement faibles; c'est donc la demonstration tres
claire d'une particularite mentale qui jusqu'ici etait plutot soupconnee
que demontree.

Ce sujet a ete tres lent a se corriger; il ne l'a fait qu'au 13e
point; mais des le 6e, il a eu une demi-conscience que les lignes ne
s'accroissaient pas comme auparavant; en effet, les premiers ecarts qu'il
marquait avaient une valeur de 8 ou de 12 millimetres; a partir du point 5,
il les reduit d'abord a 4 millimetres jusqu'au point 8; il faut suivre sur
la figure le trace de ce ralentissement; au 9e point, il diminue encore
l'ecart, il le fait de 2 millimetres; au 10e point il le fait encore de 2
millimetres; au 11e point, il n'ose plus avancer, ni reculer, il fait le
point a la meme distance que le precedent; et le 12e est a 3 millimetres
a droite; ici un ecart tres brusque, un retour en arriere; le 13e point
presente un ecart de correction de 11 millimetres; le 14e point est une
correction supplementaire de 4 millimetres. Ainsi, le sujet fait la une
correction totale de 15 millimetres, ce qui est beaucoup pour lui. Puis,
ceci fait, il est repris par la suggestion, et celle-ci l'entraine pendant
les 9 points suivants; seulement, les ecarts de suggestion sont tres
faibles, car avec ces 9 points il ne fait un avancement a droite que de
14 millimetres, ce qui est tres peu de chose, ce qui fait moins de 2
millimetres par point. Puis, au point 24, nous voyons le retour tres
regulier du phenomene precedent: une correction enorme de 20 millimetres;
c'est comme si le sujet se reveillait brusquement de son automatisme,
rompait le charme, reprenait possession de lui-meme. Et cette correction
enorme une fois faite, la suggestion faible et continue reprend, elle
dure longtemps, elle va du 24e ou 36e point; seulement elle s'est encore
affaiblie, car elle ne fait faire que 1 millimetre de progression par point
vers la droite, tandis que precedemment, avec 9 points seulement, le sujet
avait fait 14 millimetres. Ici s'arrete l'experience.

[Illustration: Fig08.png--Experience de suggestibilite sur Desv., douze ans,
1re classe. Coefficient de suggestibilite: 141. A deux reprises, apres les
points 12 et 23 le sujet se corrige fortement, mais aussitot apres il est
repris par la suggestion.]

Ce sujet est donc bien distinct des precedents, puisqu'il n'a pas reussi,
comme eux, a se debarrasser de l'illusion.

Le cas de Desva... est assez rare; je n'en puis citer qu'un seul du meme
genre, celui de Mulle, qui a une suggestibilite tres forte, de 270.
Jusqu'au 16e point, Mulle a obei a la suggestion avec une regularite tres
grande, et presque tous les ecarts qu'il a marques sont egaux; puis,
brusquement, sans que rien avertisse de cette sorte de coup de tete, il se
corrige au 17e point; la correction est enorme, de 56 millimetres; c'est
une correction qu'on peut considerer comme incoordonnee. Puis, tout de
suite apres, le sujet est repris par la suggestion, et il marque une serie
de points qui sont assez regulierement disposes en ligne droite; seulement
les ecarts de cette serie de points sont plus petits que dans la serie
precedente.

Les corrections de ce genre, si fortes, et suivies aussitot par une reprise
de la suggestion, me semblent bien caracteristiques. Je les interprete
de la maniere suivante: le sujet, d'abord entraine par l'automatisme,
s'apercoit brusquement que la ligne du modele est beaucoup plus petite que
les lignes qu'il pointe; jusque la, il ne s'en est pas doute, parce qu'il
a regarde tres vaguement la ligne du modele. Quand il s'apercoit de son
erreur, il la corrige aussitot en revenant vers la gauche; mais tout en se
corrigeant, il conserve la suggestion que les lignes du modele presentent
un accroissement regulier de longueur: cette suggestion la, il ne la
corrige pas, il en reste dupe.

[Illustration: Fig09.png--Experience de suggestibilite sur Bien..., douze
ans, 2e classe. Coefficient: 192. Ce sujet s'est laisse entrainer par la
suggestion, sans resister, jusqu'au point 13; ensuite, il s'est fortement
corrige, et il est revenu vers la marge, affranchi completement de la
suggestion.]

Voici un mode de reaction beaucoup plus frequent; on le rencontre chez
Bien, March, Duss, Mouss, Pet, et beaucoup d'autres encore. Nous prendrons
comme objet de description le cas de Bien..., qui est tres net (fig. 9).
L'eleve a ete fortement influence par la suggestion; il s'est laisse
entrainer sans resistance jusqu'au point 13, qui est fort loin de la marge;
mais a ce moment, il s'est apercu de l'erreur dans laquelle il etait tombe,
et il s'est corrige tres fortement; sa correction a ete progressive, et
l'ensemble des points qu'il a marques l'ont ramene vers la marge. C'est un
exemple de sujet qui, apres avoir ete tres fortement suggestionne, s'est
affranchi de la suggestion d'une maniere complete et definitive. On peut
aussi se rendre compte, d'apres la figure 9, que chez lui les ecarts de
suggestion sont superieurs en nombre et inferieurs en valeur aux ecarts de
correction.

Autre categorie; certains sujets subissent une suggestion continue, jusqu'a
la fin de l'experience, sans se corriger nettement; ils ne cessent pas de
marquer des points qui, dans leur ensemble, s'eloignent de plus en plus
vers la droite; appartiennent a ce type Metz, Clou, Theve, Lenorm, Ros,
Bon, Uhl. Je me bornerai a decrire le cas de Metz, qui est peut-etre le
plus clair et le plus typique; c'est pour cette raison que j'ai publie sa
feuille (fig. 10). Il est alle jusqu'au point 10 en subissant l'action de
la suggestion; a partir de ce point 10, la suggestion s'est affaiblie,
elle n'a cependant pas cesse; elle continue, sans irregularite, a se faire
sentir jusqu'au trente-sixieme point, produisant a peu pres 1 millimetre
d'ecart par point. La figure 10 contient, sous forme de petits cercles, les
rectifications que le sujet a faites apres coup; nous reviendrons dans un
moment sur ces rectifications.

Nous terminons par un groupe tout special d'eleves, le groupe des parfaits
automates. La caracteristique du groupe est de faire des ecarts de
suggestion qui sont egaux entre eux, et qui sont egaux en outre aux ecarts
percus, et representes par les points 1 a 5. Il resulte de cette
egalite que la serie de points marquee sur le papier se developpe tres
regulierement en ligne droite; c'est un caractere qui saute aux yeux. Il
nous avertit de suite que l'eleve ne s'est nullement doute qu'il marquait
des points trop loin de la marge; aucune tentative de correction n'a eu
lieu: c'est de la suggestion operant tres regulierement, et avec toute sa
force. Voila la description theorique de cette famille de sujets; mais il y
en a peu, evidemment, qui ne presentent pas quelque petite irregularite.

[Illustration: Fig10.png--Experience de suggestibilite sur Metz, dix ans,
1re classe. Coefficient: 207. Ce sujet ne s'est jamais corrige, mais a
partir du point 10, il n'a cede que tres lentement a la suggestion. Les o
indiquent les rectifications faites quand l'experience est terminee.]

[Illustration: Fig11.png--Experience de suggestibilite sur Bout, douze ans,
1re classe. Coefficient: 325. Type automatique: les points sont disposes en
ligne droite; seulement a partir du 9e point, le sujet a un peu diminue ses
ecarts. La figure est une reduction de moitie (les carres ont 2 millimetres
de cote, tandis que dans la feuille originale, ayant servi a l'experience,
ils avaient 4 millimetres de cote). Les o indiquent les rectifications
faites apres coup.]

HENRI BOUT.--Coefficient: 325 (fig. 11). C'est l'automatisme absolu, sauf
qu'a partir du 9e point il a reduit de moitie les ecarts; mais il ne s'est
jamais corrige, il n'est jamais revenu en arriere. Cette suggestibilite est
d'autant plus curieuse qu'il s'agit d'un enfant de douze ans, appartenant
a la 1re classe. Nous avons deja dit de cet eleve qu'il avait ete tres
suggestible dans la premiere experience. Il en est de meme de Diem, qui est
plus jeune.

[Illustration: Fig12.png--Experience de suggestibilite sur Poire, douze
ans, 1re classe. Coefficient de suggestibilite: 437. La feuille etant trop
grande, nous avons ete obliges, pour la reproduire, de supprimer 7 points
a droite qui continuaient la direction des autres points et de reduire la
feuille de moitie.]

Poire.--Coefficient: 437 (fig. 12). Un des exemples les plus etonnants
d'automatisme. Cet eleve a marque toujours des ecarts egaux depuis le 5e
jusqu'au 25e point: c'est l'automatisme schematique. Cependant cet enfant
a douze ans et demi, il appartient a la 1re classe. Il devrait avoir
un coefficient encore plus eleve, et meme le coefficient maximum; mais
l'experience n'a ete poussee pour lui que jusqu'au point 25. On se demande
a quoi pouvait lui servir de regarder le modele, sur lequel il jetait les
yeux chaque fois. On se demande aussi jusqu'ou il pourrait etre amene a
exagerer la longueur de la ligne modele.

Il en est de meme de Mas., Hube., Tix., And., Gouje. Ce sont tous de
parfaits automates, ayant marque la serie de points en ligne droite.
Trois de ces quatre enfants sont en 4e classe, et doivent sans doute leur
suggestibilite a leur tres grande jeunesse; l'un d'eux, And., est plus age.
Nous regrettons de ne pas pouvoir publier leurs feuilles, elles sont trop
grandes. Rappelons qu'And., le plus suggestible de tous, a fait des lignes
dont la derniere n'a pas moins de 30 centimetres! C'est un des cas qui
montrent le mieux l'utilite des methodes nouvelles que nous presentons. Il
est evident que quelques-uns de ces eleves doivent s'apercevoir de l'erreur
enorme qu'ils commettent, mais ils n'osent pas se corriger.

Chez Mous, Martin, Van, ce developpement automatique n'est pas indefini,
il se prolonge environ jusqu'au 20e point: puis le sujet se reprend, se
corrige plus ou moins, modifie sa ponctuation; chez d'autres, l'automatisme
est plus durable, plus regulier; nous n'affirmerons pas, bien entendu, que
ceux que nous considerons comme des automates parfaits n'ont jamais eu un
doute ni un soupcon; mais ce doute et ce soupcon, s'ils se sont produits,
n'ont pas reussi a modifier la conduite de l'enfant.


INTERROGATOIRE DES SUJETS


Quand l'experience est terminee, j'interroge d'habitude l'enfant, pour
connaitre les impressions qu'il a eprouvees. Je lui adresse la parole le
plus amicalement possible, pour ne pas le troubler; et tout en lui parlant,
j'ecris rapidement au crayon les reponses qu'il me fait; ces reponses,
je les reproduis textuellement, sans les abreger; j'abrege seulement mes
questions, qui, comme c'est l'habitude pour le langage parle, renferment
beaucoup de redites. Cet interrogatoire a pour but de savoir jusqu'a quel
point le sujet a ete dupe de l'illusion, a ete trompe par la suggestion de
l'accroissement des lignes. Cet interrogatoire est extremement delicat a
conduire. Si on parle avec un peu d'autorite, non seulement on fait dire
aux enfants tout ce que l'on veut qu'ils disent, mais encore on reduit le
plus grand nombre d'entre eux au silence. Beaucoup montrent pendant le
tete-a-tete une tres grande timidite, et il faut employer une patience
et une douceur infinies pour delier leur langue et obtenir des aveux.
L'interrogatoire prend facilement le caractere d'une confession. On s'en
etonne soi-meme a la reflexion, et on se demande pourquoi l'entretien
suscite cette timidite et meme cette fausse honte chez ces gamins de Paris.
Je pense que la raison en est que l'enfant se sent vaguement pris en faute,
et reconnait que pendant l'experience des lignes il a manque d'attention.

Notre interrogatoire ne s'adresse pas indistinctement a tous nos sujets.

Ceux qui ont a peu pres echappe a la suggestion ont ete mis hors de cause.
J'ai cru qu'ils n'ont point de confidences interessantes a nous faire
puisqu'ils n'ont pas obei a la suggestion, mais je regrette maintenant
cette elimination. Je n'ai interroge que ceux qui ont ete reellement
suggestionnes; et les plus curieux a interroger peut-etre sont ces petits
enfants de sept ans qui ont obei a la suggestion avec un automatisme
parfait.

A la premiere question posee: "_Etes-vous content de ce que vous avez
fait_?" Il est bien rare de recevoir une reponse negative. La question est
tres vague, elle a du reste une tournure optimiste, et l'enfant repond
d'habitude d'un ton satisfait: "Oui, monsieur". Si on continue en precisant
un peu: "_Pensez-vous avoir commis des erreurs_?" Alors l'enfant devient
plus reflechi, quelque peu soucieux, mais en general il ne repond pas
encore; ce qu'on lui demande n'est pas assez clair pour lui. Il faut
preciser davantage, et lui dire: "_Avez-vous fait vos lignes trop courtes
ou trop longues_?" C'est la le mot decisif; a part les eleves qui
reellement n'ont commis que des erreurs insignifiantes, la majorite des
autres repond sans hesiter: "J'ai fait les lignes trop longues." Bien rares
sont ceux qui les trouvent trop courtes.

Cet aveu semble demontrer que le sujet a eu une demi-conscience de
l'illusion que la suggestion a produite; mais cette interpretation ne me
parait pas absolument demontree. Je crois que, quelque precaution qu'on y
mette, on suggestionne un peu l'enfant en lui demandant s'il a fait des
lignes trop courtes ou trop longues. Bien entendu, je me garde d'accentuer
un des qualificatifs, et je les prononce tous les deux avec le meme ton de
voix; mais par la j'attire l'attention de l'enfant, tres fortement, sur
une erreur relative a la longueur des lignes, je l'aide par consequent
a prendre conscience de son erreur, et cette conscience qu'il en a
maintenant, retrospectivement, grace a ma demande, me parait etre beaucoup
plus nette que celle qu'il a pu avoir au moment meme ou il tracait les
lignes. Je ne puis rien affirmer, touchant des phenomenes aussi intimes
et aussi fuyants: je note seulement mon impression personnelle. Par
l'interrogation methodique, je crois qu'on renforce un etat de conscience
tres faible, comme--qu'on me permette cette comparaison de photographe--en
developpant une plaque impressionnee on complete l'action de la lumiere sur
cette plaque.

Quand un enfant dit qu'il a fait les lignes trop longues, il peut vouloir
dire par la que l'exces de longueur est tres petit ou bien tres grand;
il faut s'entendre, le faire preciser; et pour eviter toute suggestion
verbale, je remets la plume entre les mains de l'enfant, et je le prie
de se corriger, en marquant par des cercles les endroits ou les lignes
auraient du etre terminees. Les figures 8, 10 et 11 contiennent des
exemples de ces corrections. Il est vraiment singulier que l'enfant puisse
ainsi corriger son travail, et le corriger le plus souvent dans le bon
sens, alors qu'il n'a pas eu le loisir de revoir les lignes modeles. Il
n'obeit pourtant pas a une suggestion precise de ma part, puisque je lui ai
pose la question en termes ambigus, lui laissant la liberte de decider
si les lignes etaient trop longues ou trop courtes. Pourquoi donc est-il
capable de corriger et d'ameliorer son travail, sans revoir le modele?
Je crois que c'est parce qu'il a cesse d'etre sous l'influence de la
suggestion; il n'est plus entraine, pousse dans une certaine voie, il a
repris possession de lui-meme, comme un sujet qu'on reveille du sommeil
hypnotique.

Quelle est donc la cause qui, dans nos experiences, _reveille_ l'enfant et
le fait echapper a la puissance de la suggestion? Certes, le mot reveil est
employe ici dans un sens tout a fait metaphorique; on n'a pas a reveiller
l'enfant puisqu'il n'a pas ete endormi; mais quelque chose de semblable
au reveil hypnotique se produit en lui. Je pense que la raison de ce
changement d'etat consiste dans l'interrogation qu'on lui adresse,
interrogation qui a pour effet de changer l'orientation de ses idees en
attirant son attention sur les erreurs qu'il a pu commettre; c'est la
faire appel a son sens critique, qui a eu le tort de ne pas s'exercer
suffisamment pendant l'experience; c'est donc de son sens critique endormi
qu'on provoque le reveil.

Nous donnons ici la liste de ces rectifications. Quelques eleves sont
portes sur la liste comme ne s'etant pas corriges du tout; il faut
s'entendre sur ce point; en realite, quelques-uns de ces eleves n'ont point
reconnu avoir commis d'erreur, tandis qu'il y en a d'autres auxquels
la question d'erreur a corriger n'a pas ete posee. Cet oubli, que nous
regrettons, mais qu'il n'est plus temps de reparer, tient au caractere
tatonnant de ces recherches. Voici la liste et la description des
rectifications que les eleves ont faites.

LISTE DES RECTIFICATIONS FAITES PAR LES ELEVES

DELANS, 0.

NIL, regularise un point quelconque.

ABRAS, 0.

MATH., allonge le 7e point de 4 millimetres, allonge un autre
point de 8 millimetres.

GESB., 0.

MARCH., raccourcit de 8 millimetres les lignes de 6 a 10,
tout en les laissant croitre; raccourcit aussi de 12 millimetres
les points 16 et 17.

DESVA., raccourcit toutes les lignes a partir de la 7e, et les
raccourcit de maniere a rendre leur ensemble plus uniforme et
plus regulier, mais les laisse croissantes (voir fig. 8).

SPEN., une seule correction insignifiante.

BORE., 0.

SAGA., corrections tres petites, regularisant le trace.

PET.H. 0.

DUSS., corrections insignifiantes, regularisant le trace.

FELI., 0.

GEFFR. 0.

MAN., regularise un peu, et d'ordinaire diminue les lignes
de 4 millimetres ou de 8 millimetres, une fois de 20 millimetres.

BON., 0.

THEVE., diminue de 20 millimetres la 4e ligne et diminue de
40 millimetres la 6e ligne. Corrige enormement, d'environ 5 centimetres
toutes les lignes, et les regularise, mais les laisse un
peu croitre.

DEMI., 0.

MOR., corrige en moins, de 8 a 12 millimetres, 4 lignes.

PET.E, 0.

VASSE., 0.

BIEN., 0.

UHL., 0.

LENOR., diminue de 4 a 8 millimetres plusieurs lignes, meme
la 3e et la 4e.

METZ., c'est la correction la plus forte de toutes. A partir de
la 6e ligne, il fait des corrections indiquant que dans sa pensee
les lignes n'ont plus augmente ou presque plus (voir fig. 10).

CLOU. Il augmente les trois premieres lignes, et ensuite
diminue toutes les autres; sa premiere serie de diminutions qui
est tres forte, est en moyenne de 4 centimetres; elle laisse
subsister l'ordre croissant des lignes; peu satisfait il recommence
ensuite une seconde serie de corrections qui diminuent
encore de 1 a 2 centimetres la longueur des lignes mais les
laissent croissantes.

ROS., 0.

OBRE., augmente 5 lignes de 4 millimetres.

MULLE., 0.

MOUSSE, diminue fortement les lignes a partir de la 11e; la
diminution la plus forte est de 4 millimetres; ces diminutions
ont pour effet de regulariser la serie de points.

MARTI., 0.

VAN., diminue les lignes de 11 a 20; il les diminue de 8 a
20 millimetres, mais les laisse croissantes.

BOU., diminue des lignes a partir de la 9e; en marque 6 egales,
puis marque les autres croissantes (fig. 11).

DIE., diminue toutes les lignes a partir de la 1re; les diminutions
vont regulierement en augmentant d'importance depuis
4 millimetres jusqu'a 24 millimetres, laisse les lignes croissantes.

AND., dans ses corrections, reproduit le type automatique;
en effet, il diminue le 1er point de 8, puis les points suivants de
12, de 16, de 20, etc., de sorte que la serie de corrections forme
une ligne droite, qui s'eloigne progressivement de la marge,
mais moins que les points marques d'abord; la correction la
plus forte est de 10 centimetres.

GOUJ., 0.

MAS., a partir du 18e point, marque des corrections en ligne
droite, dont les premieres ont une valeur de 4 millimetres et
les autres une valeur de 12 centimetres; toutes ces corrections
sont en moins.

HUB., 3 corrections en moins, de 8 millimetres chacune.

TIX., 0.

Les rectifications faites par des sujets, apres la fin de l'experience, ne
doivent evidemment pas etre prises au pied de la lettre. Ce n'est pas apres
avoir reproduit de memoire 36 lignes qu'on peut corriger avec surete l'une
d'entre elles; les corrections doivent donc etre considerees comme la
simple indication de ce que le sujet pense de son travail apres l'avoir
termine, de l'idee qu'il se fait encore sur l'accroissement des lignes.

Nous ne pouvons tenir compte, pour les raisons donnees plus haut, que des
resultats fournis par 21 sujets. Sur ce nombre, la plupart, soit 14, ont
fait des corrections dans le sens de la diminution; 2 seulement ont allonge
les lignes; 2 ont fait des corrections insignifiantes; et 3 ont fait des
corrections qui regularisaient la position des points. Ces regularisations
sont du reste frequentes dans le cas ou le sujet diminue les lignes. En
resume, on peut decrire de la maniere suivante les corrections; elles se
font en moins, elles regularisent l'ensemble des points, elles laissent
subsister, en la diminuant, l'indication de l'accroissement des lignes.

Il s'est produit dans deux cas, pendant que le sujet s'absorbe dans la
correction de sa feuille, un petit fait qui donne beaucoup a reflechir. Le
sujet commence par corriger un certain nombre de ses lignes, en marquant
des cercles de la maniere qu'on lui a prescrit; puis, quand son travail est
termine, il n'en est pas content, et sans aucune parole de notre part, sans
aucune suggestion par geste ou autrement, il fait une seconde serie de
corrections, qui a pour effet de diminuer la longueur des lignes de la 1re
correction. C'est par exemple le cas de Clou, qui en se corrigeant fait une
serie de petits cercles assez rapprochee de la serie de points; ensuite,
se ravisant, il fait une seconde serie de cercles qui est beaucoup plus
rapprochee de la marge, et dont la position est beaucoup plus exacte.

On voit donc que chez lui la conscience de l'erreur est allee, apres
l'experience, en croissant d'exactitude: ce petit fait est a l'appui de
l'interpretation que nous avons donnee plus haut; la conscience de l'erreur
est surtout retrospective, elle se developpe par degres quand l'experience
est terminee, et suppose que le sujet reprend possession de lui-meme.

Quand un sujet a termine ces corrections, on lui pose la question suivante:
"_A quel signe vous etes-vous apercu que les lignes que vous faisiez
etaient trop longues_?"

Beaucoup repondent par le silence timide, ce refuge si familier aux
enfants; d'autres expliquent que c'est en regardant le modele qu'ils ont
compris que les lignes du modele etaient plus courtes que celles qu'ils
tracaient. Cette reponse est tres juste, mais dans les termes ou on nous la
donne, elle est absurde; puisque l'enfant reproduisait les lignes du modele
apres les avoir vues, cette perception du modele ne pouvait pas tout a la
fois lui faire reproduire des lignes trop longues et lui montrer que les
lignes reproduites etaient trop longues. La realite est que les sujets que
la suggestion a entraines fixaient toute leur attention sur la serie de
points qu'ils avaient deja marques sur la feuille, et ils marquaient un
point nouveau, en se guidant d'apres la position des points anterieurs; le
regard qu'ils jetaient sur les lignes modeles etait un regard distrait,
machinal; puis, a un certain moment, par suite d'une circonstance
quelconque, ils ont regarde plus attentivement le modele, et ils ont ete
frappes de voir que comme longueur il etait beaucoup plus petit que la
ligne qu'ils tracaient. Voila, ce me semble, l'explication exacte et
complete.

Nouvelle question que nous posons au sujet: "_A quel moment vous etes-vous
apercu que vos lignes etaient beaucoup trop longues_?" Quelques-uns--ils
sont rares--repondent qu'ils s'en sont apercus seulement a la fin, quand
l'experience est terminee. La plupart indiquent le moment de l'experience
ou ils ont compris leur erreur; l'endroit qu'ils indiquent correspond
quelquefois a une correction qu'ils ont faite; quelquefois aussi, elle ne
correspond a rien de precis; certains sujets disent qu'ils ont fait leur
petite decouverte au moment ou les points continuaient a s'eloigner
regulierement de la marge, et ou l'automatisme paraissait complet. On
pourrait revoquer en doute cette assertion si elle ne se produisait pas
tres frequemment, ce qui semble exclure tout mensonge.

Enfin, reste la derniere question, la plus compliquee de toutes, celle qui
le plus souvent n'obtient pas de reponse, et qui embarrasse beaucoup les
enfants. Quand ils nous ont dit qu'ils se sont apercus depuis longtemps,
par exemple en marquant le 8e point, qu'ils faisaient les lignes trop
longues, alors, tout naturellement, vient la pensee de leur demander:
"_Pourquoi avez-vous continue a faire des lignes trop longues, apres que
vous vous etes apercu que vous vous trompiez_?" Cette question ressemble un
peu a un reproche, et c'est sans doute pour ce motif que beaucoup d'enfants
hesitent a repondre, rougissent ou font la moue. Du reste, ces signes de
fausse honte, beaucoup d'enfants les donnent, meme pendant l'experience;
j'en ai vu plusieurs qui hochaient la tete, rougissaient et paraissaient
tres ennuyes pendant qu'ils marquaient leurs points, c'est une chose
vraiment curieuse qu'une petite experience aussi inoffensive que celle
consistant a reproduire des longueurs de lignes puisse troubler certaines
tetes. C'est donc par le silence que beaucoup d'enfants se tirent
d'embarras; silence obstine, regard fuyant; il y a de grands garcons de
quatorze ans qu'on ne peut pas tirer de cette attitude. D'autres repondent
simplement: "Je ne sais pas", ce qui est a peu pres la meme chose. Les
trois quarts d'enfants d'ecole ne trouvent pas d'autre reponse. D'autres
enfin donnent un motif. Ce motif est-il exact? Dans un nombre de cas,
il est manifestement faux, dans d'autres cas il est au contraire assez
vraisemblable, et la nature des raisons alleguees jette un jour assez vif
sur le mecanisme de la suggestion. Citons quelques exemples:

Van, enfant tres jeune, tres intelligent, tres vif.

_D_.--Pourquoi as-tu continue a faire les lignes trop grandes?
_R_.--Parce que je voulais toujours passer un carre.
_D_.--Pourquoi voulais-tu toujours passer un carre?
_R_.--Pour que cela fasse plus beau.

Un autre, a la meme question, repond naivement: "Parce que je pensais que
cela ne faisait rien qu'elles fussent grandes ou petites."

Ce sont la probablement des motifs trouves apres coup, des justifications
inventees a plaisir. D'autres eleves nous donnent des raisons qui nous
paraissent assez vraisemblables; l'un, tout jeune, Diem, a qui je dis:
"Pourquoi as-tu continue a faire les lignes trop grandes, quand tu t'es
apercu qu'elles etaient trop grandes?" repond: "Parce que j'avais peur
que vous ne me les fissiez recommencer". Cette reponse laisse deviner une
crainte de mal faire, de deplaire au professeur, en faisant des corrections
qui altereraient la regularite de la copie.

Un autre eleve, beaucoup plus age, Clou, intelligent et appartenant a la
1re classe, s'arrete au milieu d'une experience, pour me demander s'il est
permis de marquer des points vers la marge. Il s'imaginait donc que c'etait
defendu. Ce sentiment de crainte a du bien probablement peser sur plusieurs
de nos sujets; il a ete avoue par quelques-uns.

En resume, notre interrogation nous permet de savoir jusqu'a quel point le
sujet s'est rendu compte de l'illusion, quand on l'interroge apres coup.
C'est la une donnee utile qu'il faut ajouter aux autres. Beaucoup de sujets
ont conscience d'avoir fait les lignes trop longues, beaucoup moins de
sujets peuvent expliquer pourquoi ils les faisaient trop longues et enfin
nous n'en avons pas rencontre un seul qui nous ait explique clairement
pourquoi il a continue a allonger les lignes apres s'etre apercu de son
erreur. Cette inconscience plus ou moins accentuee ne saurait nous etonner,
puisqu'elle est le propre de la suggestion hypnotique[41], mais il est bien
curieux de la rencontrer dans une experience scolaire.

[Note 41: Voir a ce propos _Magnetisme animal_, par Binet et Fere, p,
154; quand un sujet suggestionne pendant une hypnotisation conserve sa
suggestion a l'etat de veille, il la croit spontanee et cherche a se
l'expliquer.]

Je reproduis quelques interrogatoires d'eleves.


INTERROGATOIRE DE DIEM ...

_D_.--Es-tu content?
_R_.--Oui, monsieur.
_D_.--C'est exact, ce que tu viens de tracer?
_R_.--Non.
_D_.--Pourquoi?
_R_.--Je les ai prises trop grandes.
_D_.--Corrige-les. (Il les corrige et fait les lignes plus petites).
_D_.--Tu penses que les lignes ne vont que jusque-la?
_R_.--Oui.
_D_.--Comment t'en es-tu apercu?
_R_.--J'ai regarde.
_D_.--Tu t'en es apercu en faisant les lignes, ou apres les avoir
faites?
_R_.--Je m'en suis apercu en les faisant; je me suis dit: Je
les ai faites trop grandes.
_D_.--Pourquoi as-tu continue a les faire trop grandes?
_R_.--Parce que j'avais peur que vous ne me les fassiez
recommencer.


INTERROGATOIRE DE JEAN GOUJE.

_D_.--Es-tu content de ce que tu as fait?
_R_.--Oui, monsieur.
_D_.--Tu crois que tu ne t'es pas trompe?
_R_.--Si, monsieur, je me suis trompe.
_D_.--En quoi t'es-tu trompe?
_R_.--Mes lignes n'ont pas la meme longueur que celles que
vous m'avez montrees.
_D_.--Quelle faute as-tu commise?
_R_.--Les mesures sont plus grandes.
_D_.--De combien?
_R_.--Je ne sais pas.
_D_.--Si on te disait: tu peux te corriger, quelle correction
ferais-tu?
_R_.--Je ne sais pas. En les voyant, je me disais: elles sont
un peu plus grandes que celles que le monsieur me montre.
_D_.--Marque jusqu'ou tu serais alle en te corrigeant.
_R_.--A peu pres la. (Il raccourcit les lignes.)
_D_.--Pourquoi les as-tu faites trop grandes, si tu t'en es
apercu?
_R_.--Je ne sais pas, monsieur.


INTERROGATOIRE D'AND.

_D_.--Ca a bien marche?
_R_.--Oui.
_D_.--Tu penses n'avoir pas fait d'erreurs?
_R_.--Si.
_D_.--Quelle erreur?
_R_.--Je me suis trompe en marquant les points, parce que
j'ai saute deux lignes au lieu d'une.
_D_.--Comme longueur, penses-tu que tes lignes sont
exactes?
_R_.--Oui.
_D_.--Ou est le commencement de cette ligne-ci?
_R_.--Ici (la marge).
_D_.--Est-ce pareil a la ligne que je t'ai montree?
_R_.--Non, la ligne que vous m'avez montree etait plus petite.
_D_.--Alors, corrige-toi.
_R_.--(Il se corrige). Je crois que je les ai faites toutes trop
grandes. (Il rougit, parait mefiant, parle tres peu, il est tres lent
dans ses mouvements; d'apres ses corrections, les lignes
gardent un ordre croissant).
_D_.--Quand tu travaillais, tu ne t'apercevais pas que c'etait
trop grand?
_R_.--Non.
_D_.--Quand t'en es-tu apercu?
_R_.--Quand j'ai eu fini.


INTERROGATOIRE DE VAN.

_D_.--Es-tu content?
_R_.--Oui.
_D_.--Penses-tu avoir bien fait?
_R_.--Non.
_D_.--Pourquoi dis-tu cela?
_R_.--Je ne sais pas.
_D_.--Si on te permettait de te corriger, le ferais-tu?
_R_.--Oui (embarras).
_D_.--Dans quel sens t'es-tu trompe? Tu les as faites trop
grandes ou trop petites?
_R_.--Trop grandes.
_D_.--Marque leur vraie grandeur. (Il rapetisse les lignes,
mais leur conserve un ordre croissant.)
_D_.--Quand donc t'es-tu apercu que tu les faisais trop
grandes?
_R_.--(Nettement.) A la fin.
_D_.--Pourquoi les as-tu faites trop grandes? Y a-t-il quelque
chose qui t'a oblige a les faire trop grandes?
_R_.--Parce que je voulais toujours passer un carre.
_D_.--Pourquoi voulais-tu toujours passer un carre?
_R_.--Pour que cela fasse plus beau.
_D_.--Comment t'es-tu apercu tout a coup a la fin que tu
faisais trop grand?
_R_.--Parce que les autres fois je ne regardais pas bien le
modele.


INTERROGATOIRE DE MULLE.

_D_.--Es-tu content de ton travail?
_R_.--Pas beaucoup.
_D_.--Quel genre d'erreur as-tu fait?
_R_.--J'ai fait les lignes trop longues.
_D_.--Pourquoi es-tu revenu deux fois a la marge?
_R_.--Parce que je m'etais trompe.
_D_.--Comment as-tu vu que tu t'etais trompe, que tu avais
fait la ligne trop longue?
_R_.--Par celle qui suivait.
_D_.--Ou t'es-tu apercu que tu faisais trop long?
_R_.--La. (Il montre un endroit de la feuille.)
_D_.--Tu le savais?
_R_.--Oui.
_D_.--Pourquoi alors as-tu continue a les faire trop longues?
(Long silence.)


INTERROGATOIRE DE THEVE.

_D_.--Es-tu content?
_R_.--Oui.
_D_.--Es-tu content de ton travail?
_R_.--Non.
_D_.--Tu penses avoir commis des erreurs?
_R_.--Oui.
_D_.--Quelles erreurs?
_R_.--(Silence.)
_D_.--Penses-tu avoir fait les lignes plus longues ou plus
courtes que le modele?
_R_.--Plus grandes.
_D_.--Corrige-les, indique leur longueur exacte.
_D_.--Ou as-tu fait les lignes trop longues?
_R_.--Ici.
_D_.--Comment t'es-tu apercu que c'etait trop long?
_R_.--Parce que c'etait plus long que le trait (que le modele).
_D_.--Pourquoi as-tu continue a les faire trop longues, puisque
tu le savais?
_R_.--(Silence.) Parce que je n'ai pas ose revenir (vers la
marge).
_D_.--Tu pensais donc que c'etait defendu?
_R_.--Non, monsieur.


INTERROGATOIRE DE MOUSSE.

_D_.--Es-tu content?
_R_.--Oui, monsieur.
_D_.--Tu n'as pas fait d'erreurs dans ton travail?
_R_.--Je crois bien que dans ces lignes la j'ai trop eloigne
(de la marge).
_D_.--Veux-tu essayer de te corriger?
_R_.--(Il se corrige et fait des differences tres nettes, il raccourcit
ses lignes).
_D_.--Quand t'es-tu apercu que les lignes que tu faisais
etaient trop grandes?
_R_.--Quand je vous l'ai demande (ce sujet a demande brusquement
pendant l'experience: _peut-on reculer_?)
_D_.--A quoi t'es-tu apercu que tu faisais trop long?
_R_.--Je voyais bien que les traits sur les pages que vous me
montrez n'etaient pas aussi longs que ca.
_D_.--Pourquoi n'as-tu pas fait plus court, alors?
_R_.--Je ne m'en etais pas encore apercu.
_D_.--Pourquoi donc m'as-tu demande la permission de les
faire plus courtes?
_R_.--Sur le moment je croyais que les lignes allaient en
augmentant, et alors je vous ai demande la permission.
_D_.--Mais tu avais le droit de les faire plus courtes.
_R_.--Je n'en etais pas sur si j'en avais le droit.

_Comparaison des deux experiences faites sur l'influence d'une idee
directrice_.--Nous faisons cette comparaison pour savoir si deux
experiences, qui ont eu le meme caractere et le meme but donnent en general
le meme classement des eleves, ou si au contraire il peut se produire des
differences telles qu'un sujet quelconque, juge tres suggestible d'apres la
premiere experience, sera juge tres peu suggestible d'apres la seconde.
Ce point est important. En psychologie individuelle, il importe que les
epreuves donnent pour chaque personne un resultat aussi constant que
possible; si le resultat etait extremement variable, et pouvait varier
dans une proportion considerable sous l'influence de causes d'erreur tres
faibles, et tres difficiles a eviter, il faudrait evidemment rejeter
cette epreuve comme peu satisfaisante. On ne s'est pas beaucoup preoccupe
jusqu'ici en psychologie individuelle, de la constance des resultats; il
suffit cependant d'y reflechir un moment pour comprendre que c'est un
probleme de premier ordre. A quoi bon mesurer la memoire, la force
musculaire ou la sensibilite tactile d'un individu, si ces mesures, quoique
faites avec le plus grand soin, varient d'un jour a l'autre dans des
proportions telles qu'elles cessent de caracteriser l'individu? Il y a
probablement un degre de constance qui doit varier avec la nature de la
fonction mesuree, et aussi avec le dispositif employe pour operer la
mesure; mais ce sont des points qui sont encore bien peu connus, et qu'on
devra etudier methodiquement.

Examinons pour un certain nombre de nos sujets s'ils se sont comportes
differemment dans nos deux epreuves de suggestion. Nous rapprocherons les
deux listes de noms, classes d'apres l'ordre de suggestibilite croissante.


RANG DE L'ELEVE, COMME SUGGESTIBILITE

PREMIERE EXPERIENCE            DEUXIEME EXPERIENCE
CELLE DES 4 PIEGES             DE SUGGESTIBILITE

Noms des eleves.               Noms des eleves.

Nil..................  1       Delans...............  1
Mor..................  2       Nil..................  2
Gesb.................  3       Abras................  3
Desva................  4       Laca.................  4
Pet. (H.)............  5       Gesbe................  5
Delans...............  6       March................  6
Bon..................  7       Desva................  7
Duss.................  8       Spen.................  8
Lac..................  9       Bore.................  9
Uhl.................. 10       Saga................. 10

Saga................. 11       Pet. (H.)............ 11
Pet. (E.)............ 12       Duss................. 12
Metz................. 13       Feli................. 13
Mas.................. 14       Geffr................ 14
Geff................. 15       Man.................. 15
Bien................. 16       Bon.................. 16
Feli................. 17       Theve................ 17
Vasse................ 18       Demi................. 18
March................ 19       Mor.................. 19
Spen................. 20       Pet. (E.)............ 20

Lenor................ 21       Vasse................ 21
Poire................ 22       Bien................. 22
Mang................. 23       Uhl.................. 23
Demi................. 24       Lenor................ 24
Clou................. 25       Metz................. 25
Obre................. 26       Ros.................. 26
Bor.................. 27       Obre................. 27
And.................. 28       Clou................. 28
Van.................. 29       Mous................. 29
Hub.................. 30       Martin............... 30

Gouj................. 31       Van.................. 31
Mous................. 32       Bout................. 32
Bout................. 33       Diem................. 33
Tixi................. 34       Poire................ 34
Martin............... 35       Mas.................. 35
Demi................. 36       Hub.................. 36
Theve................ 37       Tix.................. 37
Ros.................. 38       And.................. 38
Abra................. 39       Gouje................ 39

Avant de faire cette comparaison, il faut remarquer que la 1re experience
n'a pas ete poussee tres loin, et que par consequent elle ne permet pas
de juger aussi exactement que notre 2e experience la suggestibilite des
individus.

Divisons tous nos sujets en 4 groupes, de 10 eleves chacun; nous aurons
ainsi les 10 premiers, les 10 premiers moyens, les 10 seconds moyens et
enfin les 10 derniers. Cherchons maintenant comment les eleves de chaque
groupe, constitues d'apres la 2e experience, se repartissent dans les
groupes constitues d'apres la 1re experience. Nous trouvons ainsi qu'aucun
eleve du 1re groupe d'apres la 2e epreuve n'a ete relegue dans le dernier
groupe a l'autre epreuve; nous observons de meme qu'aucun eleve du 4e
groupe de la 2e epreuve n'a ete avance dans le 1er groupe de l'autre
epreuve; il n'y a donc pas eu de changement enorme, de bouleversement de la
liste, et ceux que la 2e epreuve range parmi les moins suggestibles ne sont
guere ranges par l'autre epreuve parmi les plus suggestibles. Voici du
reste le detail des calculs qu'on peut faire sur le plan que nous venons
d'indiquer.

_Comparaison du rang des eleves dans les deux epreuves differentes de
suggestibilite_.

------------------------------------------------------------------
                  RANG DANS LA PREMIERE EPREUVE
                             -------------------------------------
                             Groupes.          Nombre des eleves.
                             -------------------------------------
10 eleves du premier         Groupe 1                  5
groupe dans la deuxieme             2                  3
epreuve.                            3                  1
                                    4                  1
------------------------------------------------------------------
10 eleves du deuxieme        Groupe 1                  4
groupe dans la deuxieme             2                  3
epreuve.                            3                  2
                                    4                  1
------------------------------------------------------------------
10 eleves du troisieme       Groupe 1                  1
groupe dans la deuxieme             2                  3
epreuve.                            3                  3
                                    4                  3
------------------------------------------------------------------
9 eleves du quatrieme        Groupe 1                  0
groupe dans la deuxieme             2                  1
epreuve.                            3                  4
                                    4                  4
------------------------------------------------------------------

Il existe plusieurs methodes pour comparer deux series de classements;
nous avons indique quelques-unes de ces methodes dans une publication
anterieure[42]; l'une d'entre elles, la plus commode, est la methode du
rang; on fait la moyenne des rangs que les eleves d'un premier classement
occupent dans un second classement. Si on a 40 eleves, divises en 4
groupes, la moyenne des rangs du premier groupe est de 5,5; celle du second
est de 15,5; celle du troisieme est de 25,5; et celle du quatrieme est de
35,5; or, en faisant la moyenne des rangs occupes par ces memes eleves dans
le classement des 2 epreuves de suggestibilite nous arrivons aux chiffres
suivants:

MOYENNE DES RANGS DES ELEVES DANS 2 CLASSEMENTS

CLASSEMENT DE LA 2e EPREUVE    CLASSEMENT DE LA
PRIS COMME POINT DE DEPART       1re EPREUVE     DIFFERENCES

1er groupe  5,5                     13,9             8,4
2e groupe  15,5                     15,0             0,5
3e groupe  25,5                     23,4             1,1
4e groupe  35,5                     27,4             8,1
                                                 -------
                                            TOTAL   18,1

[Note 42: _La fatigue intellectuelle_, Paris, Schleicher, p. 252.]

Cette methode a l'avantage de traduire par un seul chiffre la difference
tres compliquee qui existe entre deux classifications; nous donnons a ce
chiffre le nom de coefficient de difference. On vient de voir comment ce
coefficient se calcule; nous ajoutons maintenant, comme guide, que ce
coefficient peut varier de 0 a 80, pour la comparaison de deux series
formees chacune de 40 sujets. Lorsque les deux series sont identiques, le
coefficient est de 0; lorsque les deux series sont en ordre inverse, le
coefficient est de 80; enfin, lorsqu'il y a absence de relation entre les
deux series le coefficient est de 40.

On voit donc que nos 2 experiences sur la suggestibilite ont donne des
resultats equivalents.

_Meme experience sur des eleves d'ecole primaire superieure_.--J'ai repete
sur 12 eleves de l'ecole Colbert, ages en moyenne de 16 ans, l'experience
de l'idee directrice (2e forme) pour rechercher si des eleves un peu plus
ages que ceux des ecoles primaires elementaires donneraient des resultats
differents. Les conditions d'experience ont ete absolument les memes; les
eleves etaient isoles, ils marquaient des points pour indiquer la longueur
des lignes, etc. Le tableau qui suit donne, en millimetres, la serie de
lignes marquees par les eleves, et sur la derniere colonne de droite
sont inscrits leurs coefficients de suggestibilite. Le plus faible des
coefficients est de 103, et le plus fort est de 147; on voit par consequent
que la suggestibilite de ces eleves s'est montree assez faible; le
coefficient maximum, qui a ete de 147, exprime que l'eleve le plus
suggestible n'a pas augmente de moitie la ligne 5; il a donne a cette ligne
5 la longueur de 42; et la longueur maxima qu'il a tracee par suggestion
est de 62. Nous ne rencontrons chez aucun de ces eleves des types a
suggestibilite enorme, comme Poire, Bout, ou And., dont le coefficient
monte au dela de 300. Il me parait donc incontestable que l'age, la culture
intellectuelle exercent une action sur cette suggestibilite particuliere.


TABLEAU III
[Illustration: Tableau03x.png]

_Experience sur l'influence d'une idee directrice.--Eleves de l'Ecole Colbert_.
........................................................................................
Nom des         1  2  3  4  5  6  7  8  9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19  Coefficient de
eleves.                                                                  suggestibilite
........................................................................................

Marq.......... 12 20 32 40 48 52 48 48 44 44 48 48 44 44  "  "  "  "  "       108
Haus.......... 12 20 25 30 40 41 40 43 44 44 44 48 48 48 54 48 44 48 48       135
Lebo.......... 12 20 24 28 36 36 32 36 32 36 40 36 32 32 32  "  "  "  "       111
Regna......... 12 24 32 44 54 58 58 58 58 58 46 52 46 52 46 46 54 58 50       107
Web........... 10 22 26 42 50 60 62 54 62 47 54 50 46 54 42 50 46 55 50       103
Jacqua........  8 24 32 44 52 56 56 56 56 56 56 56 56 60 62 64 64 60 56       123
Laga.......... 12 20 28 36 42 50 54 58 58 58 58 58 62 54 54 54 50 46 46       147
Magna......... 12 20 36 48 56 64 60 60 64 64 70 54 46 46 54 46 38  "  "       125
Letim......... 12 24 32 40 48 56 56 48 44 44 40 40 40 40 44 44 44 52 48       116
Pie........... 10 23 36 52 56 56 56 56 64 56 56 64 64 56 56 64 56 56 64       114
Bourg......... 12 24 32 36 44 52 51 56 56 60 55 55 52 48 44 48 44 44  "       136
Gunsbur....... 12 28 36 40 52 53 54 47 49 52 47 49 48 49 50 51 52 48 54       103
........................................................................................


J'avais, pour cette experience, fait une petite modification a une dos
lignes modeles; toutes les lignes etaient tracees en noir, sauf la 10e, qui
etait tracee a l'encre rouge; je pensais que par cette couleur inusitee,
l'attention de l'eleve serait attiree avec force sur la ligne, qu'il la
regarderait en cherchant a mieux se rendre compte de la longueur, et que
cela affaiblirait la suggestion d'accroissement. Les resultats n'ont point
du tout repondu a cette attente; car, si on compare la longueur donnee a la
10e ligne, par rapport a la 9e, on trouve que:

7 eleves ont fait les lignes 9 et 10 egales;
3 ont fait la ligne 10 plus grande;
2 ont fait la ligne 10 plus petite.

On voit donc qu'aucune influence bien nette n'a ete produite par la
couleur: elle n'a ni augmente ni diminue la suggestion.

J'ai demande a quelques-uns de ces eleves s'ils avaient conscience d'avoir
fait des lignes trop grandes, et pourquoi, quand ils s'etaient apercus
de leur erreur, ils y avaient persiste. Chacun a du donner son motif par
ecrit; en general, le motif invoque est que l'eleve a voulu conserver
une relation entre les differentes lignes; ayant fait trop grandes les
premieres lignes, il a voulu faire trop grandes les autres. Voici quelques
reponses ecrites:

Regna:--"Jusqu'a la 10e ligne inclusivement, j'avais l'idee d'une
augmentation continue, et quoique les dernieres lignes m'eussent paru plus
courtes, _je n'avais pas ose_ retrograder; mais la vue de la ligne rouge
m'ayant fixe, je me suis autant que possible corrige dans les suivantes".

Notons l'expression: _je n'ai pas ose_, qui exprime un etat emotionnel
vague et bien difficile a justifier.

Jac.:--"Lorsque je me suis apercu que je faisais les lignes trop longues,
j'ai continue a les faire aussi longues pour pouvoir etablir un meme
rapport entre toutes ces lignes et pouvoir les comparer a la suite."

"Ayant fait les premieres lignes trop grandes, me basant sur ces premieres
lignes, j'ai fait toutes les autres trop grandes."

Pi...:--"Je les ai fait trop longues parce que j'ai marque de simples
points au lieu de tracer la ligne."

"Je me suis apercu que je les faisais trop longues au cours de
l'experience, mais ne me suis pas corrige, les comparant les unes aux
autres."

Ces quelques reponses montrent la difficulte que meme des jeunes gens
eprouvent a se rendre un compte exact de l'experience; comme les enfants
plus jeunes, ils donnent des motifs artificiels pour expliquer comment ils
ont pu persister dans une erreur, apres s'en etre apercus.

Je reviendrai sur l'interpretation generale de cette experience de
suggestion sur les lignes, quand j'aurai expose les resultats d'une
recherche un peu differente, que je decris au chapitre suivant.



CHAPITRE IV


L'IDEE DIRECTRICE (_fin_)


Un mois environ apres les experiences sur les lignes, j'ai, a l'instigation
de V. Henri, fait sur les memes eleves d'ecole primaire elementaire une
autre experience du meme genre, avec celle seule difference que les lignes
etaient remplacees par des poids. Mon but etait de rechercher si les
resultats obtenus avec des lignes tenaient a un processus general de
l'esprit, ou bien au plus ou moins d'exactitude avec laquelle les sujets
mesuraient avec l'oeil la longueur des lignes; il fallait, en d'autres
termes, chercher a faire l'elimination de l'element sensoriel, et pour
cela il fallait modifier cet element et voir les consequences de cette
modification.

Je me suis servi de 15 boites en carton, de forme cubique, ayant 2cm,5
de largeur et de longueur et 3 centimetres de hauteur; ces cubes sont
completement fermes, ils sont recouverts d'un papier jaune, couleur bois;
ils sont charges avec du plomb de chasse et de la ouate, qui empeche le
ballottage des grains de plomb lorsqu'on secoue les boites. Les boites
presentent les poids suivants, qui sont exacts a un demi-gramme pres:

20 grammes, 40 grammes, 60 grammes, 80 grammes, 100 grammes, 100 grammes,
etc. Il y a 11 boites de 100 grammes. Ces boites sont placees en ligne sur
une table, chacune a 2 centimetres environ de sa voisine; la serie est
rangee dans l'ordre croissant, les plus petites boites sont a gauche. Le
sujet se place, debout, devant la table, dont la hauteur lui vient a la
taille. On lui dit: "Voici une serie de boites; il y en a quinze; vous
allez les soupeser chacune a son tour, comme ceci (on fait le mouvement
devant lui) et en soupesant chaque boite vous aurez a dire si elle est plus
lourde, ou plus legere que la precedente, ou bien egale; vous n'avez donc
qu'un mot a dire. Remarquez bien que vous comparez chaque boite a la
precedente seulement, a celle qui est immediatement avant; ainsi, quand
vous arrivez a la 8e boite, par exemple, vous avez a la comparer a la 7e
et dire si elle est plus lourde, plus legere que la 7e, ou egale a la 7e.
Enfin, pour soupeser les boites, vous devez vous servir seulement de la
main droite: votre bras gauche doit pendre le long de votre corps." Cette
derniere prescription m'a paru necessaire parce que dans les quelques
essais preliminaires[43] que j'ai faits sur des eleves n'appartenant pas
au groupe habituel, j'ai remarque que quelques-uns se servaient seulement
d'une main, tandis que d'autres prenaient dans une main un poids, dans
l'autre main l'autre poids, et faisaient la comparaison simultanement; de
la de grandes variations dans les conditions de l'experience, variations
que j'ai voulu eviter en obligeant les eleves a se servir seulement de leur
main droite pour soupeser les poids.

[Note 43: Ces essais preliminaires sont tres utiles; ils permettent de
fixer les conditions de l'experience en se guidant d'apres des resultats
pratiques, que le plus souvent on ne peut pas prevoir.]

Le sujet doit se contenter d'apprecier les poids a haute voix; il n'a rien
a ecrire; c'est moi qui ecris ses reponses; aussi l'experience est-elle
faite assez rapidement.

Quand la serie est terminee, je la recommence, avec une petite variante;
le sujet ne doit plus se contenter de soulever chaque poids a son tour;
il doit a propos de chaque poids, le soulever, le soupeser, et ensuite
soupeser le poids precedent, et enfin revenir au premier poids. Ainsi,
quand il arrive par exemple au poids 9, il le soupese, puis il soupese le
8, puis il soupese encore le 9, et c'est a ce moment qu'il doit donner son
jugement, en comparant 9 a 8. Ces diverses operations doivent se faire
seulement avec la main droite. J'ai eu quelque peine a me faire comprendre
des enfants les plus jeunes; ils avaient la tendance, apres avoir soupese
un poids, a saisir le poids suivant, au lieu de revenir au poids precedent;
j'ai du les guider, en leur indiquant chaque fois le poids a comparer.
Comme dans l'epreuve precedente, le sujet donne son appreciation a haute
voix, et c'est moi qui en prends note.

Enfin, l'experience des poids se termine par une troisieme serie
d'appreciations; je montre a l'enfant le premier poids, et je lui demande
de l'apprecier en grammes; cette appreciation a ete rarement exacte, et il
ne fallait pas s'attendre a ce qu'elle le fut. Certainement il n'y a pas
plus d'un adulte sur 10, qui, soulevant un poids de 20 grammes, puisse dire
qu'il est exactement de 20 grammes. En general, les appreciations ont ete
inferieures a la realite; celle qui a ete le plus souvent donnee est de
10 grammes; quelques eleves ont dit: 1 gramme. Je n'insiste pas sur
ces reponses, auxquelles je n'attache pas d'importance pour le moment.
J'apprends a l'eleve que le poids est de 20 grammes; et je le prie de se
servir de ce point de depart pour apprecier ou pour deviner les poids des
autres boites, et me dire un nombre de grammes. Ce nombre est indique par
l'eleve a haute voix, apres avoir soupese chaque boite: l'eleve peut alors,
a son gre, se contenter de soupeser chaque boite, ou revenir en arriere,
chaque fois, et soupeser la boite precedente. Il n'a rien a ecrire, c'est
moi qui ecris et prends note des chiffres.

Je vais d'abord donner une idee d'ensemble des resultats, j'examinerai
ensuite, au point de vue de la psychologie individuelle, les resultats de
chaque eleve; ces resultats sont contenus dans le tableau IV.

1re _epreuve_.--Elle a porte sur 24 eleves d'ecole primaire elementaire.

On est d'abord frappe de la maniere tres differente dont les enfants
soupesent les poids; cet acte si simple presente des varietes infinies,
qu'il serait bien interessant d'enregistrer. En ce qui me concerne, je
remarque que lorsque je souleve une des boites, je la porte environ a 10
centimetres de hauteur, et, en meme temps, je fais un petit mouvement
d'oscillation, tres leger, dans le sens de la verticale.

Plusieurs eleves font un mouvement d'elevation aussi grand; en general, la
hauteur du mouvement d'elevation est moindre; je l'estime, a vue d'oeil,
a 5 centimetres; enfin, il y a plusieurs eleves qui soulevent le poids a
peine de 1 centimetre; un mouvement aussi court peut-il constituer un acte
de soupesement? N'y a-t-il pas du reste une difference entre soulever et
soupeser? Je me borne a signaler ces particularites, en attendant qu'on
ait applique a l'etude de ce soulevement une methode d'enregistrement,
qui permette d'etudier tous les caracteres du mouvement de la main, sans
troubler l'etat mental du sujet et sans le placer dans des conditions trop
artificielles[44].

[Note 44: M. Henri dans sa _Revue generale sur le sens musculaire_
(_Annee psychologique_, V, p. 528) indique un auteur qui a pris le
graphique du soulevement du poids.]

La duree de l'experience a ete de trois a six minutes par eleve.

La serie debute par 4 comparaisons portant sur des boites augmentant
regulierement de poids; les poids sont de 20 grammes, 40 grammes, 60
grammes, 80 grammes et 100 grammes. Le plus souvent, cette croissance
des poids a ete regulierement percue; cependant quelques fautes ont ete
commises; le nombre des eleves etant de 24, 96 jugements ont ete portes;
or sur ce nombre, on trouve 9 fois un jugement d'egalite, et 2 fois un
jugement de -; les autres fois, soit 85 fois, il y a jugement de +,
c'est-a-dire jugement exact. De telles erreurs ne se sont pour ainsi
dire jamais produites avec les lignes, dont la longueur croissait ainsi:
12--24--36--48--60; la progression etait donc de meme valeur pour les
lignes et pour les poids; mais comme le mode d'appreciation des differences
differait beaucoup dans les deux cas--et que, d'autre part, la sensibilite
au poids n'a point la meme finesse que la mensuration d'une ligne par
l'oeil, il n'y a pas lieu de s'etonner que la perception des poids se soit
faite autrement que celle des lignes. Ce qu'il importe de relever, c'est
que la _serie suggestive_ des poids a ete un peu moins efficace, en
elle-meme, que la _serie suggestive_ des lignes.

Je ne puis m'empecher de penser que les sujets qui commettent des erreurs
de jugement dans l'appreciation des 5 premieres boites sont des sujets qui
n'ont pas bien fixe leur attention sur la perception des poids, car les
differences qui existent entre les differents poids sont assez grandes pour
qu'une personne quelconque puisse les percevoir, pourvu qu'elle y prete
attention. On peut donc, des le debut de l'experience sur les poids, se
rendre compte si le sujet est attentif ou non. C'est une constatation qu'en
general on n'eprouve pas le besoin de faire dans les recherches sur les
eleves de laboratoire; car ceux-ci sont assez instruits et serieux
pour comprendre l'interet de la recherche et s'y preter avec un effort
d'attention volontaire; mais dans les ecoles primaires, il en est tout
autrement; l'enfant est jeune, parfois etourdi, indiscipline, il n'apporte
le plus souvent a l'experience qu'une attention de curiosite; quand
sa curiosite s'emousse, son attention diminue. Il est donc utile que
l'experience fournisse un signe permettant de reconnaitre si le sujet est
attentif ou non. C'est d'autant plus important que le defaut d'attention du
sujet peut troubler tous les resultats. Il est bien certain que pour que
l'idee d'une progression des poids s'impose a l'esprit et fasse suggestion,
il est necessaire qu'on ait prete attention a la serie croissante des
poids, de 1 a 5; car si on a souleve ces premiers poids avec distraction,
si on n'a pas remarque leur ordre croissant, on echappera a la suggestion
non par esprit critique, par defaut de suggestibilite, mais par
distraction, parce qu'on n'aura pas ete touche par la suggestion. Nous
comprenons ainsi qu'une certaine quantite d'attention--de meme aussi qu'une
certaine quantite d'intelligence--est necessaire pour que la suggestion
opere, quoique d'autre part l'existence d'une attention tres puissante et
tres lucide aurait pour effet d'enrayer la suggestion.

Passons maintenant a l'influence de la suggestion sur l'appreciation de la
serie de poids, depuis le 5e jusqu'au 15e; tous ces poids sont egaux, mais
par l'effet de la serie croissante qui les precede, on doit etre porte a
croire qu'ils continuent cette serie croissante. Notre experience sur les
poids a ete etablie en effet sur le meme modele que notre experience sur
les lignes. Seulement, la valeur de la suggestion ne se prete pas a la meme
mesure. Pour les lignes, le sujet en indiquait lui-meme la longueur en
marquant des points; il suffisait de regarder son travail pour se rendre
compte s'il marquait des lignes croissantes ou decroissantes et en outre
quelle etait la valeur de cet accroissement et de ce decroissement; aussi
avons-nous eu l'idee de mesurer la suggestibilite de chaque eleve en
prenant l'effet maximum de cette suggestibilite, effet represente par la
longueur de la ligne la plus longue. Les indications que l'eleve nous
fournit sur l'appreciation de la serie de poids sont plus breves; il
indique si chaque poids est plus grand ou plus petit, mais il n'indique
pas, dans cette 1re epreuve, de combien le poids est plus grand ou
plus petit; par consequent, nous n'avons qu'un moyen d'apprecier sa
suggestibilite, c'est de compter le nombre de fois qu'il a cru a un
accroissement; si sur 10 jugements, il a donne par exemple 8 jugements
d'accroissement, il a ete, dirons-nous, plus suggestible que s'il n'a fait
que 5 jugements d'accroissement. Certes, on pourrait chicaner cette maniere
de mesurer la suggestibilite, mais c'est la seule dont nous puissions nous
servir.

Tableau IV.--Resultats de la premiere epreuve de suggestion par les poids.
[Illustration: Tableau04.png]

NOMS    |
des     |           NUMEROS DES POIDS               |   TOTAL
ELEVES  |                                           |
        |  2  3  4  5  6  7  8  9 10 11 12 13 14 15 |   +  -  =
--------|-------------------------------------------|----------
Dew.... |  +  +  +  +  +  +  -  +  -  +  +  +  -  = |   6  3  1
Gesb... |  +  +  +  +  +  =  +  -  =  +  +  +  +  + |   7     3
Pet.... |  +  +  +  +  -  +  +  +  +  -  -  -  +  - |   5  5
Poire.. |  -  -  +  +  +  -  +  +  +  +  +  +  +  + |  10
Vasse.. |  +  +  +  +  +  +  +  +  +  +  =  +  =  = |   7     3
Bout... |  -  t  +  +  +  t  +  +  +  +  +  +  +  + |  10
Monne.. |  +  -  +  +  +  +  -  +  -  +  +  +  -  + |   7  3
Del.... |  +  +  +  +  +  =  +  +  +  +  +  +  +  = |   8  "  2
Saga... |  +  +  =  +  -  -  +  +  -  +  +  +  =  + |   6  2  2
Blas... |  +  +  +  =  =  =  =  =  =  =  -  =  =  = |   "  1  9
Feli... |  +  +  =  +  -  +  +  -  +  +  =  =  =  = |   4  1  5
Bien... |  +  +  =  +  -  +  +  =  =  -  +  =  +  + |   5  1  4
Laca... |  +  -  -  +  -  =  +  -  -  +  -  -  +  = |   3  2  5
Pou.... |  +  -  +  +  +  +  +  +  =  +  +  +  =  = |   7     3
Motte.. |  +  =  =  +  -  -  +  +  -  +  +  +  -  - |   5  4  1
Martin. |  +  +  +  +  =  +  =  +  +  =  +  -  =  + |   5  1  4
Mien... |  +  =  +  +  +  +  +  +  +  +  +  +  +  + |  10
Obre... |  +  +  +  +  -  +  -  -  -  +  +  +  +  - |   5  5
Van.... |  +  +  +  t  -  +  +  +  +  +  +  +  +  + |   9  1
Man.... |  +  +  +  +  -  +  +  +  +  -  +  -  +  - |   6  4
And.... |  +  +  +  +  +  +  +  +  +  +  +  +  +  + |  10
Gouje.. |  +  +  =  +  -  -  +  +  -  +  +  +  +  - |   8  2
Hub.... |  +  +  +  +  +  +  +  +  +  +  +  +  +  + |  10
Die.... |  +  +  +  +  +  +  -  +  -  +  ++ t  -  t |   8  2
--------|-------------------------------------------|
      + | 24 19 19 23 13 18 18 18 12 19 19 17 15 12 | 161
Total.- |     1  1     9  1  4  1  7  2  2  3  3  5 |     37
      = |     4  4  1  2  5  2  5  3  3  3  4  6  7 |        42
---------------------------------------------------------------

En faisant la somme de tous les jugements rendus par tous les eleves, on
remarque que les jugements se repartissent de la maniere suivante:

TOTAL
Jugements de =    42
Jugements de -    37
Jugements de +   161

Il est donc evident que la suggestion d'accroissement s'est fait sentir
dans les deux tiers des jugements; dans le troisieme tiers des cas, il y
a eu des jugements exacts, ou jugements d'egalite, et, en nombre un peu
moindre, des jugements de decroissance.

Les resultats sont contenus dans le tableau IV, construit sur le meme
modele que le tableau I, II, etc.; vis-a-vis de chaque nom est une ligne
horizontale, contenant les jugements rendus par l'eleve; il y quatre
jugements portes sur la serie suggestive de poids, de 1 a 15: on ne porte
aucun jugement sur le premier poids, on commence par le second; apres la
serie suggestive, viennent les jugements sur les poids 6 a 15, jugements
influences par la suggestion, et separes des precedents par une double
ligne verticale; enfin, dans la derniere colonne, celle de droite, sont
totalises, pour chaque eleve, les genres de jugements qu'il a rendus; aussi
Dew... a exprime 6 jugements +, 3 jugements -, 1 jugement =; c'est en
examinant les resultats inscrits dans cette colonne qu'on voit comment,
individuellement, chaque eleve s'est comporte, et quelle a ete sa
suggestibilite; les eleves n'ont pas ete mis dans l'ordre de la
suggestibilite, mais dans l'ordre des classes auxquelles ils appartiennent.
Au bas du tableau, on fait, pour chaque poids, le total des reponses
donnees par les 24 eleves; on voit ainsi comment l'experience a evolue,
depuis l'appreciation du deuxieme poids jusqu'a celle du quinzieme,
l'ensemble des 24 eleves etant considere comme formant un tout. Ce sont les
chiffres de cette colonne horizontale qui sont mis en graphique dans la
figure 13.

Le nombre des jugements de + a diminue progressivement, mais malgre cette
diminution ils restent quand meme jusqu'au dernier moment superieurs en
nombre aux autres jugements, puisqu'ils sont superieurs a 12, et que le
nombre total est de 24; ce n'est que pour l'appreciation du poids de la
derniere boite que le nombre des jugements suggestionnes devient egal a 12,
par consequent egal au nombre des autres jugements. On ne peut pas dire
que toute suggestion est detruite meme a ce moment-la, car pour que toute
suggestion fut detruite, il faudrait que le total des jugements de + ne fut
pas superieur au total des jugements de -, et c'est ce qui n'arrive pas.
Donc la suggestion, quoique s'amoindrissant, continue a agir jusqu'a la 15e
pesee.

[Illustration: Fig13.png--Graphique de la 1re epreuve de suggestion par les
poids +, graphique des jugements de +; -, graphique des jugements de -; =,
graphique des jugements d'egalite.]

Les jugements de - et d'egalite gagnent, naturellement, tout le terrain
perdu par les jugements de +; mais le gain n'est pas le meme pour les deux
jugements; il parait plus regulier et, aussi, plus considerable pour les
jugements d'egalite; ce sont precisement les plus exacts, et c'est vers eux
que tend l'experience; les jugements de - augmentent aussi, mais dans une
moindre proportion.

Nos courbes nous revelent aussi un detail bien curieux: c'est que la 6e
boite, la 10e et la 15e sont celles dont l'appreciation a le moins subi
l'effet de la suggestion: on comprend bien cet affaiblissement de la
suggestion pour la derniere boite, on le comprend moins pour la 10e et on
le comprend moins encore pour la 6e. Insistons un peu sur ce point. A la
6e pesee, la serie suggestive vient de cesser; or, nous avons vu en ce qui
concerne la serie de lignes, que la 6e ligne est presque toujours augmentee
par les jeunes eleves; la suggestion d'accroissement est alors dans
toute sa force, elle vient d'etre imprimee sur l'esprit de l'eleve, elle
l'entraine. Or, en ce qui concerne les poids, c'est juste le contraire: le
6e poids est un de ceux dont l'appreciation est le moins influencee; et
meme, les eleves n'ont pas une tendance a le considerer comme egal au poids
5; ils vont plus loin, ils le considerent comme plus leger; fait a noter,
c'est a propos de ce poids 6 que le plus grand nombre de jugements de -
se produit, 9 sur 24; pour le dernier poids, le poids 15, il n'y a que 5
jugements de -; ce fait a donc quelque chose de bien caracteristique. Voici
l'interpretation que nous en donnons: quand on apprecie une serie de poids
en les soupesant, et quand on se fait une idee, par la perception visuelle
du corps, sur son poids probable, avant de le soupeser, on adapte d'avance
son mouvement et on fait un effort proportionne a ce poids probable; cette
adaptation du mouvement au soulevement du poids a deja ete etudiee par
differents auteurs[45]; c'est un facteur si important pour notre jugement
sur le poids des corps que quelques auteurs ont pense que c'est par la
qualite de notre mouvement de soulevement, par sa vitesse surtout que nous
jugeons des poids. Il est vraisemblable que plusieurs eleves, au moment de
soupeser le poids 6, se sont laisses guider par cette idee que les poids de
l'experience etaient en serie croissante: ils ont donc prepare un effort
plus grand pour soulever le poids 6, et comme ce poids s'est trouve egal
au poids 5, il en est resulte quelque chose de particulier dans le
soulevement, une disproportion entre l'effort prepare et l'effort qui eut
ete necessaire. Cette disproportion, ayant ete percue, a fait sur l'esprit
de quelques sujets l'effet d'une attente trompee; ils ont juge alors que le
poids 6 etait plus leger que le poids 5, et ils ont donc porte un jugement
de -. On comprend que ce nombre si grand de jugements de - s'est produit
au moment ou la suggestion etait tres forte et n'avait pas encore subi
le moindre echec, parce que c'est surtout dans cette premiere periode de
l'experience que l'ajustement musculaire devait se preparer et ne recevait
encore aucun dementi.

[Note 45: Il y a toute une litterature sur les illusions de poids
produites par la perception du volume; c'est Charpentier qui le premier,
parait-il, a signale l'illusion par suite de laquelle deux objets ayant le
meme poids, mais de volumes inegaux, l'objet du plus petit volume parait
le plus lourd. Cette illusion a ete etudiee par Fournoy (_Annee
psychologique_, I, p. 198), Philippe et Claviere (_Revue philosophique_,
1895, II, p. 672), Biervliet (_Annee psychologique_, II, p. 79-86),
Claparede (Soc. de Biologie, fev. 1899,) et en Amerique par Gilbert
(_Researches on the Mental and Physical Development of School Children_,
Stud. Yale Psych. Lab., 1894) et par Seashore (_Measurements of Illusions
and Hallucinations in Normal Life_, Stud. Yale Psych. Lab., 1895).
L'interpretation de l'experience qui a ete donnee le plus souvent est
la suivante: les objets les plus volumineux sont, toutes choses egales
d'ailleurs, juges Les plus lourds; par consequent, on prepare pour les
soulever un effort D'autant plus vigoureux que leur volume est plus grand;
la deception Produite par l'inexactitude de cet ajustement conduit a
une depreciation du poids de l'objet volumineux. Dans les cas que nous
etudions, dans le texte, la preparation du mouvement est produite non par
la perception visuelle du volume du poids ou de sa matiere, mais par la
suggestion que les poids sont ranges en ordre croissant.]

Si ce jugement de - ne s'est pas produit pour la 6e ligne, dans les
experiences analogues sur les lignes, c'est sans doute que l'ajustement de
l'oeil et la preparation de l'esprit pour percevoir une certaine ligne dont
on prevoit la longueur est un acte moins important et moins frequent que
l'ajustement de la main pour soulever un corps dont on prevoit le poids;
mais il est vraisemblable que cette meme preparation existe pour la
perception visuelle des longueurs, quoique a un degre moindre, puisque
quelques sujets, comme nous l'avons vu, raccourcissent certaines lignes, au
lieu de leur donner l'accroissement inspire par la suggestion.

Il est bien curieux d'observer que, malgre ce dementi donne a la suggestion
des la pesee de la 6e boite, la suggestion a quand meme persiste, et s'est
fait sentir dans l'appreciation des poids suivants.

_Deuxieme epreuve_.--Faite aussitot apres la precedente, elle en differe en
ce que le sujet soupese plusieurs fois les poids a comparer; il est oblige
de fixer son attention plus fortement sur les poids; de plus, comme il fait
ses pesees pour la seconde fois, il est dans de meilleures conditions pour
lutter contre la suggestion. En fait, nous avons eu une certaine peine a
decider les plus jeunes enfants a soupeser de nouveau le poids A quand ils
devaient soupeser le poids B; ils ne paraissaient avoir aucun desir de
profiter du moyen de controle qu'on leur donnait; et il a fallu insister
chaque fois, pour certains enfants, en leur rappelant qu'ils devaient
soupeser de nouveau telle boite.

Dans l'ensemble, les resultats presentent une plus grande exactitude que
ceux de la premiere epreuve; ils sont inscrits dans notre tableau V, qui
est construit sur le meme plan que le tableau IV, et traduits en graphique
dans la figure 14. Pour la perception des poids de 1 a 5, qui sont
reellement croissants, 3 erreurs seulement ont ete commises, tandis qu'a la
premiere epreuve on comptait 11 erreurs. La perception des poids s'est donc
faite avec plus d'exactitude.

TABLEAU V.--_Resultats de la deuxieme epreuve de suggestion par les poids_.
[Illustration: Tableau05.png]

.................................................................
NOMS                NUMEROS DES POIDS                    TOTAL
des     ...........................................    .........
ELEVES   2  3  4  5     6  7  8  9 10 11 12 13 14 15     +  -  =
.................................................................
Dew..... +  +  +  +     =  =  +  -  +  +  =  -  +  +     5  2  3
Gesb.... +  +  +  +     +  =  +  =  =  +  +  +  +  +     7  0  3
Pet..... +  +  +  +     +  -  +  +  +  =  +  +  +  -     7  2  1
Poire .. +  +  +  +     +  +  +  +  +  +  +  +  =  +     9     1
Vasse... +  +  +  =     =  =  +  =  +  =  =  =  +  =     3     7
Bout.... +  +  +  +     +  +  +  +  +  +  +  +  +  +    10
Monn.... +  +  +  +     =  =  -  +  =  +  +  =  +  =     4  1  5
Delan... +  +  +  +     =  =  -  =  -  =  +  =  +        2  1  5
Saga.... +  +  +  +     =  +  =  -  +  =  =  =  +  +     4  1  5
Blasch.. +  +  +  =     =  =  +  =  =  +  -  =  =  =     2  1  7
Feli.... +  +  +  +     +  +  =  -  =  =  =  +  =  +     4  1  5
Bien.... +  +  +  +     +  -  +  +  =  +  +  -  =  +     6  2  2
Lac..... +  +  +  +     =  -  +  +  +  -  -  =  +  -     4  4  2
Pou..... +  +  +  +     =  =  =  +  +  =  +  =  +  -     4  1  5
Motte... +  +  +  +     =  =  +  +  +  =  -  -  =  +     4  2  4
Martin.. +  +  +  =     =  -  =  =  +  =  +  =  +  =     3  1  6
Mien.... +  +  +  +     =  +  +  +  =  =  +  +  =        5     4
Obre.... +  +  +  +     +  -  -  -  -  +  +  +  -  -     4  6
Van..... +  +  +  +     +  +  +  +  -  +  -  +  +        7  2
Mer..... +  +  +  +     +  -  +  +  -  +  -  +  -        5  4
And..... +  +  +  +     +  +  +  +  +  +  +  +  +  +    10
Gouj.... +  +  +  +     -  +  +  +  +  +  +  -  +  -     7  3
Hub..... +  +  +  +     -  +  +  +  +  -  +  -  +  +     7  3
Die..... +  +  +  +     -  +  +  -  +  +  -  +  +  +     7  3
---------------------------------------------------------------

Total(+) 24 24 24 21   10 10 17 14 14 13 14 12 16 10   130
     (-)                3  6  3  5  4  2  6  4  2  5       40
     (=)           3   11  8  4  5  6  9  4  8  6  4           65
..................................................................

L'illusion de l'accroissement des poids a ete moins forte; on compte:

                DEUXIEME EPREUVE    PREMIERE EPREUVE
Jugements de +        130                161
Jugements de -         40                 37
Jugements de =         65                 42


[Illustration: Fig14.png--Graphique de la 2e epreuve de suggestion par les
poids. + +, graphique des jugements de +;- -, graphique des Jugements de -;
=, graphique des jugements d'egalite.]

Les jugements de + ont diminue, et cette diminution a lieu surtout au
profit des jugements d'egalite, qui sont les jugements les plus exacts.
Les jugements de - ont beaucoup moins augmente de frequence; ce sont des
jugements moins exacts; ils sont surtout frequents chez les enfants les
plus jeunes; nos deux tableaux de chiffres nous montrent que dans les deux
epreuves, les enfants les plus jeunes et appartenant aux classes les moins
avancees ont fait rarement des jugements d'egalite; ils ont d'ordinaire
resiste a la suggestion en faisant des jugements de--. Nous n'en savons pas
le motif. La meme explication leur etait donnee qu'a leurs aines, avant
l'experience; on leur disait a tous la meme phrase, dans laquelle se
trouvaient les mots: "Il faut determiner si le poids est plus grand que le
precedent, ou plus petit, ou egal."

Le graphique de l'epreuve 2, qui rend sensible les changements de la
suggestion pendant le cours de l'experience, fait encore repasser sous nos
yeux ce curieux echec de la suggestion pour la 6e boite, qui nous avait
deja frappe dans la premiere epreuve: ici, le nombre de jugements
suggestionnes tombe a 10, il se maintient a 10 pour le poids suivant; c'est
un minimum qui ne sera plus atteint. Il semble donc que la suggestibilite
de nos 24 sujets, pris comme un seul tout, subit d'abord une decroissance,
ensuite elle reprend son energie, et evolue en decroissant plus ou moins
lentement et irregulierement. Cette evolution singuliere est peu conforme
aux idees qu'on avait pu se faire a priori sur la question; il aurait ete
sans doute beaucoup plus vraisemblable de supposer que la suggestion, tout
au debut, devait etre au maximum, et decroitre ensuite; mais nos idees a
priori ne tiennent pas compte d'une foule de petites conditions materielles
qui agissent sur les phenomenes; et parmi ces conditions, il faut noter
ici cet ajustement musculaire de la main, qui est d'une importance toute
speciale dans les experiences de pesee.

_Troisieme epreuve_.--Elle se trouve entierement resumee dans notre tableau
VI, ou nous avons indique les valeurs donnees par chaque eleve a la serie
des poids; pour que ce tableau fut comparable aux precedents, nous avons
indique dans la ligne du bas combien de fois chaque poids avait ete juge
plus lourd ou plus leger que le precedent, ou egal; on peut alors se rendre
compte facilement si le fait d'evaluer les poids en grammes a permis de
juger plus ou moins exactement de leur poids relatif; il est bien entendu
que les eleves, dans cette troisieme epreuve, n'avaient pas a dire s'ils
trouvaient un poids plus lourd ou moins lourd que le precedent; ils avaient
seulement a l'apprecier en grammes.

Le point de depart de toutes les appreciations a ete de 20 grammes; car
nous avons fait connaitre ce poids aux eleves comme etant le poids exact.

TABLEAU VI.--_Resultats de la troisieme epreuve de suggestion par les poids_.
[Illustration: Tableau06.png]

...............................................................................
NOMS                      NUMEROS DES POIDS                            TOTAL
des      ........................................................    .........
ELEVES    2   3   4   5      6   7   8   9  10  1l  12  13  14  15     +  -  =
...............................................................................

Dew..... 35  42  50  55     55  60  70  70  70  75  75  70  75  70     4  2  4
Gesb.... 30  50  80 100    120 130 150 150 180 190 200 220 250         8     1
Pet..... 30  40  60  70     80  80  70  60  70  80  70  80  80  60     4  4  2
Poire... 30  50  60  80     90 100 110 120 130 150 160 170 180 190    10
Vass.... 30  40  45  50     60  65  65  65  66  66  66  70  80  85     6     4
Bout.... 30  22  40  50     55  60  70  75  80  86  90  95 100 105    10
Monne... 22  35  30  32     35  35  39  39  39  40  41  41  42  43     6     4
Delans.. 30  27  95 100    150 170 150 100 120 125 125  95 160 175     6  3  1
Saga.... 30  60  45  50     60  60  70  70  70  70  80  80  80  90     4     6
Blasch.. 21  35  23  24     24  25  25  25  25  25  26  26  26  26     2     8
Feli.... 25  30  40  60     55  55  55  57  60  62  45  55  60  47     5  3  2
Bien.... 25  30  35  40     48  48  45  46  46  49  50  50  49         4  2  3
Laca.... 35  35  35  40     40  40  35  35  35  40  40  40  42  42     2  1  7
Pou..... 30  35  45  50     55  60  65  70  75  80  85  90  95 100    10
Motte... 25  30  35  40     45  45  45  45  45  50  50  50             2     6
Martin.. 30  35  40  50     50  52  56  56  60  62  60  65  65  64     5  2  3
Mien.... 30  40  50  70     80 100 110 120 130 130 140 150 150         7     2
Obre.... 25  35  45  40     39  48  38  50  49  48  50  45  35  35     3  6  1
Van..... 30  40  60  80     90 100 120 130 112 114 131 140 150 160     9  1
Meri.... 40  60  80  90    100 120  70 110 130 150 140 160 150 180     7  3
And..... 40  60  80 100    120 140 160 180 200 220 240 260 280 300    10
Gouje... 40  50  60  70     80  90 100  90 100 110 100 110 120 150     8  2
Hub..... 30  30  40  50     60  70  80  90 100 110 120 130 140 150    10
Die..... 30  35  50  60     65  70  75  80  85  90  92  94  95         9
-------------------------------------------------------------------------------
     (+  24  22  23  23     11  17  15  12  15  19  14  15  15  12   156
Total(-               1      2       5   3   2   1   5   3   3   4       29
     (=       2   1          4   7   4   9   7   4   5   6   5   3          54
...............................................................................

La comparaison des moyennes generales avec celles des tableaux IV et V
montre que dans cette 3e epreuve, les eleves n'ont pas progresse dans le
sens de l'exactitude, comme on aurait pu s'y attendre; cette troisieme
epreuve a ete un peu meilleure que la 1re, mais beaucoup moins bonne que la
seconde. Voici un releve des chiffres qui est assez significatif.

                PREMIERE  DEUXIEME  TROISIEME
                EPREUVE   EPREUVE   EPREUVE
Jugements de +    161       130       156
Jugements de -     37        40        28
Jugements de =     42        65        53

Les jugements de +, qui representent l'influence de la suggestion, ont
ete plus nombreux qu'a la seconde epreuve, par consequent la suggestion a
exerce son influence avec plus de force. Pourquoi donc a la 3e epreuve les
eleves ont-ils ete plus suggestibles qu'a la seconde epreuve? Nous pensons
que c'est parce que la 3e epreuve a exige de la part des eleves un travail
supplementaire; ils n'avaient pas seulement a juger qu'un poids etait plus
lourd ou moins lourd que le precedent, ainsi que cela avait lieu dans les
deux epreuves precedentes; ils avaient a attribuer une valeur precise a
chaque poids, dire s'il pesait 50 ou 60 grammes; or, cette evaluation est
certainement plus difficile qu'un jugement qui consiste simplement a dire
qu'un poids est plus lourd qu'un autre; l'evaluation suppose non seulement
un jugement de comparaison, mais une appreciation du degre de difference,
et en outre le choix d'un chiffre precis, qui exprime cette appreciation.
On comprend tres bien que ce petit travail exige quelque contention
d'esprit, surtout quand on le demande a des enfants de 8 a 10 ans; or,
voici mon interpretation: preoccupes par cette evaluation en grammes, les
enfants ont perdu un peu de la liberte d'esprit qu'ils avaient precedemment
pour comparer les poids; ils ont fait cette comparaison dans un etat de
distraction mentale, ou tout au moins avec une attention moins forte et
moins exclusivement portee sur la sensation des poids; et il en est resulte
que les enfants sont devenus plus dociles a la suggestion d'accroissement
des poids; du moment que le controle, qui s'appuyait sur la perception
exacte des poids, s'est affaibli, il est naturel que la suggestion,
delivree de ce controle, ait acquis plus de force[46].

[Note 46: Le sujet de cette etude cotoie continuellement celui de
L'attention volontaire et de la distraction. Parmi ces points de contact,
celui que nous rencontrons ici est des plus interessants, voici pourquoi:
on a recherche depuis quelques annees, dans les laboratoires americains
de psychologie, les meilleures methodes pour la production des etats de
distraction; les experimentateurs ont le plus souvent cherche les causes de
distraction dans des excitations qui sont etrangeres au genre de travail
dont on cherche a distraire le sujet: par exemple, on lui fait compter des
rythmes, ou on lui fait apprecier des parfums, pendant qu'il s'absorbe dans
une lecture ou dans un calcul. Ces methodes de distraction n'ont point
encore donne de resultats satisfaisants. Or, je signale ici la possibilite
d'une methode differente de distraction, que l'on realiserait--non pas
en troublant un certain travail par des excitations etrangeres a ce
travail,--mais bien en compliquant ce travail lui-meme, en le rendant plus
difficile a suivre.]

Nous verrons tout a l'heure, en etudiant quelques cas particuliers, que
notre interpretation est extremement vraisemblable.

Si on examine la moyenne des appreciations pour chaque poids, dans cette
troisieme epreuve, on voit que la suggestion n'a pas presente cette
decroissance assez nette que nous observions dans les deux epreuves
precedentes; la suggestibilite parait etre restee a peu pres stationnaire;
de plus, on ne rencontre plus ici, comme precedemment, une diminution
brusque de jugements de + pour le 6e poids. Ces deux observations
s'expliquent par une raison unique; l'esprit des sujets a ete distrait par
l'obligation d'evaluer un poids en grammes; ils n'ont pas mis autant de
soin a percevoir les poids; par consequent, ils n'ont pas eu l'illusion
d'allegement, qui se produit au 6e poids, ni cette diminution progressive
de suggestion qui est produite par la perception de la serie des poids.
Tout cela me parait tres logique.

Venons aux evaluations en grammes; on pourrait croire--et nous avons
cru tout d'abord--que les chiffres de ces evaluations ont un caractere
artificiel et arbitraire; un enfant dira qu'une des boites pese 40 grammes
et que la boite suivante pese 42 grammes; un autre dira que la premiere
pese 40 et la suivante 60 grammes; il serait temeraire, semble-t-il,
d'attacher une grande importance a cette difference d'evaluation, bien
que la difference soit de 18 grammes; nous ne savons pas, peut-on dire,
comment, par quel processus, se fait cette evaluation, ni sur quelle donnee
elle repose; il y entre sans doute, pour une certaine part, un jugement
de comparaison sur la valeur des poids; sans doute aussi le chiffre de
l'evaluation exprime ce jugement, et toutes choses egales d'ailleurs,
l'evaluation sera d'autant plus forte que la difference de poids aura ete
sentie et jugee plus grande; mais d'autre part, il faut bien reconnaitre
que l'evaluation d'un poids en grammes est une operation tres compliquee;
d'abord c'est une traduction, une transposition, car il n'existe qu'un
rapport de convention entre une certaine sensation de poids ou de
difference de poids sentie dans la main, et un chiffre, un nombre determine
de grammes; en outre, ce rapport de convention doit etre grandement
influence par une foule de facteurs individuels.

Malgre toutes ces objections, j'ai cru bien faire de convier les eleves
a une evaluation des poids, parce que l'evaluation constitue une methode
d'expression des jugements, et que cette methode n'est pas suffisamment
etudiee en psychologie. La question a donc une portee generale et j'ai
pense qu'il serait interessant de rechercher quels sont, dans un cas donne,
les avantages et les inconvenients de cette methode[47].

[Note 47: Dans un article fait en collaboration avec Victor Henri sur
la memoire des lignes, nous avons classe les differents procedes pour
etudier la memoire; ces procedes ne sont pas speciaux a la memoire, ils
sont, pour mieux dire, des procedes d'expression des jugements; nous en
comptons trois principaux: la methode de reproduction, la methode de
comparaison, et la methode de description; l'evaluation n'est qu'une
variete de la methode de description. Pour plus de details, voir Mon
_Introduction a la psychologie experimentale_, p. 76.]

Les evaluations ont ete si variables qu'on ne pourrait guere en tirer une
moyenne serieuse. En effet, bien que toutes les appreciations aient eu
le meme point de depart, 20 grammes pour la premiere boite de poids, les
evaluations successives se sont faites sur des echelles tres differentes;
nous trouvons des sujets qui ont donne au dernier poids la valeur de 300
grammes, tandis que d'autres lui ont donne seulement la valeur de 26
grammes; mais recherchons si quelque chose de general ressort de ces
chiffres, et si des differences qui semblent trop considerables a premiere
vue pour ne pas etre fantaisistes, ne sont pas explicables.

Un premier fait nous frappe: c'est que les chiffres d'evaluation ne sont
pas quelconques; les nombres ronds predominent. Ainsi, prenons au hasard
toutes les appreciations qui ont ete faites sur un poids quelconque, sur le
6e poids; nous trouvons sur 24 evaluations:

14 evaluations terminees par un 0 (comme 30, 60, etc.).
7 evaluations terminees par un 5 (comme 45, 75, etc.).
1 evaluation terminee par un 4
1 evaluation terminee par un 8
1 evaluation terminee par un 9

Il existe donc une certaine influence des nombres termines par un 0 ou par
un 5; ces nombres se presentent plus facilement a l'esprit, puisque ce sont
ceux que l'on cite le plus souvent. Il vaut la peine de faire le calcul du
degre de facilite presente par tous les chiffres, dans notre experience
particuliere; c'est ce que realise le petit tableau suivant.

0. a ete employe ....... 207 fois
5.               ........ 72 fois
1.               ........  4 fois
2.               ........  9 fois
3.               ........  2 fois
4.               ........  5 fois
6. a ete employe ........ 12 fois
7.               ........  3 fois
8.               ........  5 fois
9.               ........  7 fois

Ce tableau montre qu'apres les nombres termines par 0, les nombres termines
par 5 ont ete les plus nombreux. Quant aux autres nombres, ils ont ete
choisis si rarement qu'on ne peut pas determiner exactement leurs chances;
il parait seulement ressortir que les nombres 3 et 7 ont ete cites le moins
souvent.

Or, ces resultats sont precisement opposes a ceux qu'on obtient en priant
une personne de citer un chiffre au hasard; d'apres les observations qui me
sont personnelles, si on dit a une personne de choisir un nombre, de 1 a
9, elle cite le plus souvent le 7 et non le 5. Un ennemi de la psychologie
experimentale s'empressera sans doute de se prevaloir contre nous de cette
contradiction; mais je pense que cette contradiction n'est qu'apparente;
elle resulte de ce que le choix des chiffres n'est pas fait dans les memes
conditions mentales. Lorsqu'un enfant a un poids ou une ligne a evaluer,
son attention ne se porte pas uniquement sur le chiffre a donner, mais
aussi sur le poids et la ligne qu'il evalue; sa perception lui donne une
certaine indication dont il cherche a se rendre compte, et qu'il doit
apprecier par un chiffre; ayant donc l'esprit preoccupe par ce travail, il
prend des chiffres ronds pour deux raisons: d'abord, c'est que ces chiffres
viennent plus naturellement a l'esprit que d'autres, et exigent un effort
moindre; en second lieu, les nombres ronds sont plus approximatifs que les
autres, ils n'indiquent pas une pretention aussi nette a la precision;
dire d'un corps qu'il pese 50 kilogrammes veut dire qu'on l'apprecie
approximativement; cela signifie qu'il pese _environ_ 50 kilogrammes; mais
si on dit qu'il pese 49 kilogrammes, on porte alors un jugement qui a plus
de pretention a l'exactitude; car on ne dira pas d'un corps qu'il pese
_environ_ 49 kilogrammes.

L'etat mental d'une personne a qui l'on demande de citer un chiffre au
hasard est bien different. D'abord cette personne n'a pas a accomplir une
operation serieuse qui l'absorbe, elle a l'esprit completement libre; de
plus, le choix qu'elle doit faire d'un chiffre n'a aucune signification
precise, et il n'est pas plus ridicule de citer 49 que de citer 50. La
fantaisie peut donc se donner librement carriere. Maintenant, pourquoi
cette fantaisie qui parait si libre a-t-elle ses regles? Je ne me charge
pas de le dire.

A l'appui de ces documents, ou du moins pour les completer, j'en citerai
deux autres. Galton et H. le Poer[48] ont montre que la duree des
condamnations judiciaires est profondement affectee par l'influence du
chiffre 5 et de ses multiples: lorsque le juge a le pouvoir de fixer la
duree de la peine dans certaines limites, il y a tres grande probabilite
qu'il se laissera guider par l'usage habituel des 5 et de ses multiples,
qu'il fixera une condamnation de 10 ans, par exemple, plus facilement
qu'une de 9 ans. Cette preference est conforme a celle que nous Remarquons.

[Note 48: _Influence of Number in Criminal Sentence_, Harper's Weekly,
May 14, 1896. (Je cite de seconde main.)]

D'autre part, F.B. Dresslar, dans une tres curieuse note publiee par
Appleton's Popular Science Monthly en 1899 sur "Guessing, as influenced by
member preferences" rapporte une etude qu'il a faite sur le cas suivant: un
magasin de Californie avait fait exposer en pleine rue une piece d'etoffe
et demandait aux passants de deviner le nombre de fils qu'elle contenait,
promettant a ceux qui devineraient le nombre exact une prime de 100
dollars; la seule condition imposee aux amateurs etait d'ecrire leur nom et
adresse sur un registre special; 7,700 personnes s'essayerent a deviner;
le nombre reel de fils etait de 811; deux seulement tomberent juste. En
faisant une etude sur tous les nombres inscrits sur les registres, Dresslar
a reconnu que ces efforts pour deviner sont soumis a des influences
speciales; ainsi, il y a des preferences pour certains chiffres, soit
qu'ils occupent le rang des unites, soit qu'ils occupent le rang des
dizaines. Le chiffre le plus souvent employe est le 0 (environ 2100 fois),
puis le 7 (environ 2000 fois), puis le 5 (environ 1600 fois) viennent apres
le 9, le 3, le 1. Les chiffres pairs sont bien moins souvent employes:
4 seulement 831 fois; 2 seulement 965 fois; 6 seulement 1080 fois; et 8
seulement 933. Ces resultats s'accordent aussi avec les notres, mais ils en
different en meme temps; l'accord porte sur la preference pour les 0 et les
5; le desaccord porte sur la preference pour les 7.

Nous avons maintenant a rechercher si la methode d'evaluation exprime la
suggestibilite de chaque eleve dans l'experience des poids.

Un premier fait est a relever; c'est que pour l'evaluation des 5 premieres
boites, dont le poids presente un accroissement regulier, les eleves ont
rarement atteint 100 grammes, et n'ont jamais depasse ce nombre; les poids
successifs etaient de 20, 40, 60, 80 et 100 grammes; or nous trouvons pour
le 6e poids la distribution suivante des evaluations:

20 a 30 grammes ............ 1 fois
31 a 40         ............ 5 fois
41 a 50         ............ 6 fois
51 a 60         ............ 3 fois
61 a 70         ............ 3 fois
71 a 80         ............ 2 fois
81 a 90         ............ 1 fois
91 a 100        ............ 3 fois

Cette methode d'evaluation donne par consequent les memes resultats que la
methode de reproduction en ce qui concerne les lignes. Nous avons vu, en
effet, dans l'experience de suggestion sur l'accroissement des lignes, que
les eleves ont constamment diminue la longueur des 5 premieres lignes, et
que la cinquieme a rarement ete reproduite avec sa longueur exacte de 60
millimetres; nous constatons ici le meme fait.

Autre observation: certains eleves, avons-nous dit, ont attribue au
dernier poids de la serie, une valeur tres petite, par exemple 26 grammes;
d'autres, une valeur tres grande, par exemple 300 grammes. Ces differences
enormes d'evaluation ont-elles une signification quelconque? Les eleves
ayant indique les poids les plus eleves sont-ils plus suggestibles que les
autres? Oui, la question n'est pas douteuse, surtout si l'on s'adresse aux
extremes. Le tableau suivant le montre:

       Nombre de fois que        Evaluation
       les eleves ont percu un   du
       accroissement de poids.   dernier poids.

And.         10                  300
Bout.        10                  103
Poire.       10                  190   Moyenne = 169 gr.
Hub.         10                  450
Pou.         10                  100

Vaud.         9                  160
Die.          9                   95
Gouje.        8                  150   Moyenne = 161 gr.
Gesh.         8                  230
Mien.         1                  150

Meri.         7                  180
Monne.        6                   43
Vasse.        6                   85   Moyenne = 109 gr.
Delans.       6                  175
Martin.       6                   64

Feli.         5                   49
Pet.          4                   60
Bien.         4                   49   Moyenne = 63 gr.
Die.          4                   79
Saga.         4                   90

Obre.         3                   35
Motte.        2                   50
Lac.          2                   42   Moyenne = 38 gr.
Blasch.       2                   26

Dans ce tableau nous indiquons sur la premiere colonne verticale le nombre
de jugements + rendus par les eleves dans la 3e epreuve, et en regard de
ce nombre nous placons dans la 2e colonne l'evaluation du 15e poids par
l'eleve; en faisant la moyenne par series de 5 eleves, on trouve que les
plus suggestibles sont arrives aux estimations les plus fortes; ce calcul
est passible d'une objection; car si les eleves les plus suggestibles
terminent par les evaluations les plus fortes, cela tient en partie a ce
qu'ils ont fait un plus grand nombre de jugements +; mais si l'on calcule,
pour eviter cette objection la moyenne de l'accroissement de chaque poids
a partir du 6e on trouve encore que cette moyenne est d'autant plus elevee
que les eleves sont plus suggestibles; ainsi, pour le 1er groupe, le plus
suggestible, elle est de 9gr, 6; pour le 2e de 9gr, 8; pour le 3e de 9gr,
7; pour le 4e, de 5 grammes, et enfin pour le dernier groupe, le moins
suggestible, de 3 grammes.

_Examen des cas individuels_.--En psychologie individuelle, une des
premieres questions est d'etablir une classification des individus. Comment
l'experience des poids nous permet-elle de qualifier la suggestibilite de
chacun? Nous n'avons pas ici la meme ressource que pour l'experience de
suggestion sur les lignes, ou nous mesurons la plus longue ligne tracee
sous l'influence de la suggestion d'agrandissement. Nous sommes obliges
d'employer un autre artifice. Celui qui nous parait le plus simple est de
compter, pour chacun, le nombre de jugements de + qu'il a emis dans
chaque epreuve; il est clair que ces jugements de + sont des resultats de
suggestion, et que celui qui en a donne le plus est celui qui a obei le
plus souvent a la suggestion. Ceux par consequent qui ont emis 10 jugements
de + ont atteint l'extreme limite de la suggestibilite mesurable dans notre
experience; et ceux qui ont emis seulement 5 jugements de +, ou 4, ou 2, ou
meme 0, presentent une suggestibilite moindre.


Dans le tableau VII nous avons classe les eleves d'apres le nombre total
des jugements + rendus dans les 3 epreuves. Ce classement donne lieu aux
remarques suivantes. Les 3 eleves qui viennent en tete de la liste, et qui
sont des eleves assez ages, se sont aussi montres les plus suggestibles
pour la memoire des lignes. Ils sont donc aussi suggestibles dans les 2
experiences. Quand on leur a fait apprecier les poids en grammes, ils ont
fait a chaque poids une augmentation tres reguliere, qui est une nouvelle
forme de l'automatisme. Poire faisait chaque fois une augmentation
constante de 10 grammes, And. une augmentation de 20 grammes, et Bout, une
augmentation de 5 grammes. Ces chiffres donnes en grammes montrent donc la
regularite de l'augmentation, que les jugements de + n'indiquent point.
Nous avons meme surpris l'un des eleves, And., qui disait le poids d'une
boite avant de l'avoir soulevee; ce n'etait nullement par negligence,
croyons-nous, puisqu'il soulevait la boite ensuite, mais l'entrainement de
la suggestibilite etait si fort qu'elle operait sur lui avant qu'il
eut apprecie le poids. C'est ce meme And. auquel il est arrive, dans
l'experience des lignes, de tracer la ligne sans avoir regarde le modele.
C'est le meme etat d'esprit. Ces cas extremes nous font bien comprendre
le mecanisme de la suggestibilite. L'eleve ne songe plus a regarder avec
attention la ligne modele ou a soupeser le poids, parce que la suggestion
l'entraine.

Les 3 eleves suivants, Hub., Van. et Die., sont des jeunes appartenant a la
4e classe; il en est de meme pour Gouje qui les suit de pres; evidemment
leur suggestibilite tient a leur age. Tout ceci est conforme a l'idee
que nous nous etions faite de la suggestibilite de ces sujets; les uns,
suggestibles en raison de leur age, les autres par suite de leur condition
mentale.

On est plus etonne de rencontrer parmi eux Mien. et Gesbe., qui s'etaient
montres peu suggestibles pour les lignes. D'ou vient qu'ils ont ete si
dociles a la suggestion par les poids? Je suppose que si ces eleves, si peu
suggestibles pour les lignes, l'ont ete autant pour les poids, la cause
en est dans la nature des sensations qui sont intervenues dans ces
experiences; il est possible qu'une personne se laisse suggestionner en ce
qui concerne certaines sensations, et ne se laisse pas suggestionner pour
d'autres.


TABLEAU VII
[Illustration: Tableau07.png]

_Classement des eleves d'apres leur suggestibilite dans l'epreuve des
poids_.

                        NOMBRE DE JUGEMENTS +
                                                     TOTAL
               1re epreuve  2e epreuve  3e epreuve

 1. And.           10          10          10          30
 2. Bout.          10          10          10          30
 3. Poire.         10           9          10          29
 4. Hub.           10           7          10          27
 5. Van.            9           7           9          25
 6. Die.            8           7           9          24
 7. Gouje.          8           7           8          23
 8. Mien.          10           5           7          22
 9. Gesbe.          7           7           8          22
10. Pou.            7           4          10          21
11. Meri.           6           5           7          18
12. Monne.          7           4           6          17
13. Pet.            5           7           4          16
14. Vasse.          7           3           6          16
15. Bien.           5           6           4          15
16. Delans.         7           2           6          15
17. Dew.            6           5           4          15
18. Saga.           6           4           4          14
19. Martin.         5           3           5          13
20. Feli.           4           4           5          13
21. Obre.           5           4           3          12
22. Motte.          5           4           2          11
23. Laca.           1           4           2           7
24. Blasch.         0           2           2           4

Pou. merite une mention a part, car son cas est interessant. C'est un sujet
qui, la premiere et la seconde fois, a bien resiste a la suggestion; la
seconde fois, surtout, la resistance a ete bien nette, car il n'a fait que
4 jugements + mais, lorsqu'on l'a oblige a estimer les poids en grammes, ce
travail semble l'avoir completement soumis a la suggestion; car il a tres
regulierement augmente chaque poids de 5 grammes. Il est un des exemples
les plus nets de l'influence produite par un surcroit de travail et par
consequent par la distraction sur la suggestibilite d'un individu.

Nous n'avons rien a dire de special de Pet., de Mer., et de Monne.

Delans. et Vasse., presentent ce trait particulier que l'evaluation des
poids les a embarrasses, troubles, et les a rendus plus suggestibles.

Ceux qui suivent, Dew., Saga., etc., ont ete peu suggestibles dans les 3
epreuves, et leurs estimations du dernier poids ne se sont jamais elevees
bien haut; le dernier poids pese 70 pour Dew., 90 pour Saga., 64 pour
Martin., 42 pour Laca., et enfin 26 pour Blasch. Ce dernier eleve presente
cette particularite qu'il n'a jamais augmente que de 1 gramme les
evaluations des poids.

_Remarques sur le procede d'evaluation en chiffres_.--J'ai dit plus
haut que l'experience sur les poids permettait de comparer le procede
d'evaluation en chiffres aux autres procedes qui consistent a dire si un
poids est plus lourd ou plus leger qu'un autre, ou de meme valeur. Ce sont
des jugements de nature un peu differente: nous pouvons maintenant nous
rendre compte de leurs avantages et inconvenients.

Voici ce qui ressort de nos experiences.

1 deg. L'evaluation en chiffres est soumise a des influences speciales, qui
font adopter de preference les nombres ronds, les multiples de 10 et les
multiples de 5.

2 deg. L'evaluation en chiffres indique, comme les jugements de +, de -, et
d'egalite, la valeur relative des poids; elle indique en outre, ce que
ces simples jugements n'indiquent pas, si les differences sont grandes
ou petites, regulieres ou irregulieres; ainsi, entre les poids 3 et 4,
l'evaluation indique des differences qui sont generalement plus fortes
qu'entre les poids 10 et 11; par consequent l'evaluation ajoute une
precision plus grande au jugement d'inegalite.

3 deg. La valeur absolue de l'evaluation, dans nos experiences sur les poids,
ne peut etre prise au pied de la lettre; cependant, en moyenne, plus les
evaluations sont fortes, plus la suggestibilite est grande.

4 deg. Le fait seul d'obliger une personne a donner une evaluation a pour
resultat de lui imposer un surcroit de travail qui peut, dans certains
cas, nuire a la perception exacte des poids et developper des phenomenes
d'automatisme.

ETAT MENTAL PENDANT LES EXPERIENCES DE SUGGESTION PAR LES POIDS

Aucune demande n'a ete adressee aux sujets pendant qu'ils appreciaient la
serie de poids; et quand l'experience etait terminee, nous ne leur avons
fait subir aucun interrogatoire. Cette lacune, j'ai voulu la combler en
repetant l'experience sur deux petites filles, agees de douze et de treize
ans, qui sont de ma famille, et que j'ai habituees depuis longtemps a
faire des experiences de psychologie. Je vais exposer en detail ces deux
experiences.

_Experience sur Armande B_.--Enfant de douze ans, intelligente et pleine
d'imagination; elle est seule avec moi dans mon cabinet; elle s'assied
devant les boites de poids alignees, et je lui donne l'explication d'usage;
elle doit se contenter de soulever les poids l'un apres l'autre, avec
la main droite, et decider pour chaque poids s'il est plus lourd que le
precedent, ou plus leger et egal. Je lui fais repeter cette epreuve, sans
aucun changement, 10 fois de suite, ce qui prend 13 minutes. Voici ses
reponses:


_Tableau VIII.--Experience de suggestion par les poids sur Armande B._
[Illustration: Tableau08.png]

ORDRE                 ORDRE DES EXPERIENCES
des boites
              1   2   3   4   5   6   7   8   9  10
....................................................

 2            +   +   +       +   +   +   +   +   +
 3            +   +   +   +   +   +   +   +   +   +
 4            +   +   +   +   +   +   +   +   +   +
 5            +   +   +   +   =   +   +   +   +   +
 6            +   +   +   +   +   +   -   +   =   =
 7            +   +   +   -   +   +   +       =   +
 8            =   +   =   -   +   +   =       =   =
 9            +   =   +   +   -   -   +       =   +
10            =   +   +   +   +   +   +   +   +   +
11            =   +   =       =   +   =       +   -
12            +   +   +   +   +   =   +   =   =   +
13            +   +   +   +   +   =   =   -   +   +
14            +   =   =   =   =   =   =       =   =
15            +   +   +   +   +   +   +   +   +   +
....................................................

Ces pesees sont faites avec le plus grand soin par l'enfant; tout en
soulevant les boites, elle emet quelques reflexions spontanees, que je note
a mesure. Vers la 3e epreuve, elle dit: "Jusqu'a une certaine limite, ils
(les poids) deviennent plus lourds, et ensuite ils deviennent egaux, mais
pas plus legers. J'ai remarque que le 13e et le 14e sont egaux" A la 5e
epreuve, elle dit, etonnee: "Il y en a un qui est moins lourd", c'est a
propos de la 9e boite qu'elle dit cela. A la 6e epreuve, elle demande: "Il
ne peut pas y en avoir 3 egaux? Ils ont l'air egaux tous." Je ne reponds
rien. A la 8e epreuve, elle dit encore: "Ca ne fait rien que tous soient
egaux?" Ces diverses questions, sur lesquelles nous allons revenir dans un
instant, nous montrent deja que le sujet a en quelque sorte besoin d'une
permission pour dire que les poids sont egaux. Cet etat mental singulier,
nous le connaissons deja; nous l'avons rencontre dans nos experiences sur
les lignes chez plusieurs eleves d'ecole primaire, notamment chez Clou,
Theve, Mousse.

Dans les 10 epreuves, une seule erreur a ete commise sur la serie de poids
de 1 a 6; c'est la preuve qu'Armande fixait bien son attention. On peut
observer aussi que la suggestion a legerement diminue par la repetition; le
nombre des jugements + a ete de 37 dans les 5 premieres epreuves, et de 24
seulement dans les 5 dernieres.

Je transcris textuellement l'interrogatoire qui a suivi l'experience. Cet
interrogatoire a dure 30 minutes. Je l'ai fait la plume a la main, ecrivant
textuellement les demandes et les reponses. Je me borne a mettre en
italique les reponses ou parties de reponses qui sont, a mes yeux,
particulierement importantes.

INTERROGATOIRE D'ARMANDE

1. _D_.--Peux-tu me dire quelque chose que tu as remarque
dans cette experience?
2. _R_.--C'est que jusqu'a un certain endroit, les poids ont
l'air d'etre tous egaux, jusqu'au dernier qui est plus lourd que
tous les autres. Il y en a un qui me parait moins lourd.
3. _D_.---A partir de quelle boite sont-ils tous egaux?
4. _R_.--Je ne me rappelle pas au juste.
5. _D_.--Dis a peu pres.
6. _R_.--A peu pres a partir de la 6e, mais le dernier n'est
pas egal aux autres, il est plus lourd.
7. _D_.--Donne-moi d'autres remarques de toi.
8. _R_.--Dans les premiers, le 3e ou le 4e est beaucoup plus
lourd que les autres.
9. _D_.--Est-il plus lourd que celui qui le suit?
10. _R_.-(Embarras) Je ne m'en souviens plus.--Il est peut-etre
egal a celui qui le suit; mais en comparaison du 2e, il est
trop lourd pour qu'ils se suivent exactement.
11. _D_.--Tu n'as pas fait d'autres remarques?
12. _R_.--C'est qu'il s'en trouve un vers le milieu qui est plus
leger que le precedent; mais c'est si peu que je ne le vois pas
toutes les fois.
13. _D_.--As-tu encore d'autres remarques?
14. _R_.--Non!...Ah! _C'est qu'au commencement la difference
est grande, tandis que vers la fin on ne constate plus
grande difference_..., et aussi que le premier est trop leger par
rapport au troisieme.
15. _D_.--Encore?
16. _R_.--C'est tout.
17. _D_.--Comment appreciais-tu les poids?
18. _R_.--(Embarras).
19. _D_.--Comment te rendais-tu compte qu'un poids etait
plus lourd ou plus leger qu'un autre?
20. _R_.--En le soulevant.
21. _D_.--Quand un poids est plus lourd qu'un autre, a quoi
le voit-on en le soulevant?
22. _R_.--Il pese plus.
23. _D_.--A quoi s'apercoit-on qu'il pese plus?
24. _R_.--Je ne peux pas dire. Il est plus lourd enfin; puis,
on a plus de peine a le soulever.
25. _D_.--Est-ce que pour savoir le poids d'une boite, tu te
rappelais ce que tu avais remarque dans l'epreuve precedente?
26. _R_.--Oh! oui. Le dernier est plus lourd que l'avant-dernier.
27. _D_.--Avant de soulever le dernier, tu savais qu'il etait
plus lourd?
28. _R_.--Oui, je le savais, je l'avais deja remarque. Il y en
a 2 qui sont toujours egaux (13 et 14) et les 3 avant (10,11,12)
sont a peu pres egaux.
29. _D_.--Alors, cette idee-la te guidait?
30. _R_.--Non, je ne pouvais pas toujours savoir, car lorsque
j'etais vers la fin, a ces 3 boites a peu pres egales, je croyais
etre au milieu, et je ne savais pas si c'etaient ceux-la qui
etaient egaux.
31. _D_.--Si tu avais a dire d'une facon generale, dans une
seule phrase, quel est le poids de toutes ces boites, que dirais-tu?
32. _R_.--Jusqu'au milieu le poids des boites augmente sensiblement,
puis elles deviennent egales, sauf la derniere.
33. _D_.--Pendant l'experience tu as fait une remarque que
je n'ai pas bien comprise. Quand tu devais dire le poids d'une
boite, est-ce que ca t'etait aussi facile de dire plus _grand_ ou
_egal_?
34. _R_.--Je ne comprends pas.
35. _D_.--Est-ce que tu avais plus d'hesitation pour dire + ou =?
36. _R_.--(Vivement). Pour dire egal! parce que les boites,
puisqu'elles augmentent au commencement, _devraient vers le
milieu et vers la fin continuer a augmenter aussi sensiblement_;
mais comme vers le milieu elles n'augmentent pour ainsi dire
pas et qu'elles restent a peu pres egales, il faut plus faire attention
pour savoir si elles sont egales...(se ravisant): Ce n'est
pas cela, ce n'est pas commode a dire...(decouragement).
37. _D_.--Trouve.
38. _R_.--_Je croyais que les boites, puisqu'au commencement
elles augmentaient de poids, allaient augmenter toujours
jusqu'a la fin_, mais comme elles n'augmentaient plus, j'ai du
faire plus d'attention.
39. _D_.--Quand donc t'es-tu dit que les boites allaient augmenter
jusqu'a la fin?
40. _R_.--La premiere fois que je les ai soulevees, quand
j'etais a la 3e ou a la 4e, j'ai cru alors que les autres allaient
augmenter de poids comme les premieres: mais la seconde
fois, je savais deja que vers la 6e elles n'augmentaient plus, a
l'exception de la derniere.
41. _D._--Comment t'es-tu dit qu'elles augmentaient? Est-ce
une phrase que tu as repetee en toi, ou une pensee?
42. _R_.--C'est une pensee...La premiere fois, je n'avais pas
tres bien remarque que par la (vers le centre) elles etaient
egales.
43. _D_.--Pourquoi?
44. _R_.--Parce que je ne les connaissais pas encore.
45. _D_.--Tu as fais l'epreuve 10 fois. Quelles sont les fois
que tu as le mieux fait?
46. _R_.--Ce sont les dernieres.
47. _D_.--Explique-moi ceci. Tu as dit a la 9e fois: est-ce
que cela ne fait rien que je dise que toutes sont egales? Explique
toi la-dessus.
48. _R_.--Parce que je les trouvais egales, et je croyais qu'il
fallait dire simplement...Je croyais qu'on ne pouvait dire que
egales.
49. _D_.--Pourquoi pensais-tu qu'il ne pouvait y avoir que
2 boites egales se suivant?
50. _R_.--_Parce que jusqu'ici je n'en avais dit que 2 egales,
et quand j'ai commence, tu m'as dit: tu diras si elles sont
plus lourdes que la precedente, plus legeres que la precedente,
ou egales a la precedente: tu n'avais pas dit aux precedentes,
alors je ne savais pas s'il pouvait y en avoir plusieurs_.
51. _D_.--C'est bien pour cette raison? Alors, je vais te faire
une objection. J'avais aussi dit: plus lourdes que _la precedente_,
et non que les precedentes. Alors tu aurais du te dire: je ne
peux pas en trouver plus de 2 de suite plus lourdes.
52. _R_.--C'est vrai.
53. _D_.--Quand tu hesitais a dire =, est-ce que vraiment
c'est parce que tu te rappelais ce que je t'avais dit?
54. _R_.--Oh! _non_.
55. _D_.--Alors?
56. _R_.--C'est parce que j'avais pris l'habitude au commencement
de dire +, et quand j'hesitais, c'etait pour me souvenir
du poids de la precedente.
57. _D_.--Derniere question. Pensais-tu que tu avais besoin
de ma permission pour dire =?
58. _R_.--(Vivement). Ah oui! pour plusieurs, les premieres
fois. Les autres fois, j'avais meme peur que tu me dises: ce
n'est pas comme ca qu'on les mesure; on ne dit pas toutes en
bloc qu'elles sont egales.
59. _D_.--Explique-moi bien ceci que tu pensais avoir besoin
de ma permission. T'est-il arrive parfois de les trouver egales
et de ne pas oser le dire?
60. _R_.--Oh oui! Je me disais: l'autre fois, je n'ai pas dit
qu'elles etaient egales a cet endroit-la, et tu aurais pu dire que
je changeais trop. Une fois, j'ai regarde sur le papier ou tu
notais, et j'ai dit un peu au hasard, comme la fois precedente.

61. _D_.--Pourrais-tu ecrire tout a fait serieusement, et apres
avoir bien reflechi, les raisons pour lesquelles tu n'as pas dit =
aussi souvent que tu l'aurais voulu.
62. _R_.--Parce que je n'osais pas, ayant peur, si elle etait
plus lourde, de me tromper.

Il est evident que cette enfant a ete fortement impressionnee par l'idee
que les boites augmentent regulierement de poids; elle a eu du reste
conscience de cette idee, puisqu'elle l'a exprimee plusieurs fois avec une
nettete parfaite; (voir le n deg. 38) mais elle ne s'est pas rendu compte que
cette idee constituait une illusion, une suggestion directrice. On remarque
aussi que l'enfant a eu conscience qu'elle eprouvait plus de difficulte
a donner des jugements d'egalite qu'a donner des jugements de +. Cette
difficulte etait surtout, semble-t-il, de nature morale; c'etait comme une
defense imaginaire, inspirant une crainte vague. C'est sous cette forme
speciale que la suggestion a agi, c'est de cette maniere que l'idee
suggeree a atteint le but. L'enfant n'a pas eu a proprement parler la
conviction que les poids augmentent regulierement du 1er au 15e; elle a
trouve au contraire, et l'a dit a plusieurs reprises, que beaucoup des
poids lui semblaient egaux; mais elle a ete empechee d'affirmer celle
egalite, par l'effet d'un sentiment de crainte; le mecanisme de la
suggestion a donc ete emotionnel. Il est possible, du reste, que nous
puissions arriver a constater, lorsque nous ferons un jour des experiences
sur des adultes capables de rendre compte de ce qu'ils eprouvent, que la
meme suggestion agit suivant les individus par mecanisme emotionnel ou par
mecanisme intellectuel; sans compter les cas ou le mecanisme sera mixte, ou
autre.

Enfin, un troisieme point qui est bien mis en lumiere par notre
interrogatoire, c'est le caractere illusoire des motifs trouves par
l'enfant pour expliquer qu'elle a fait trop souvent des jugements de
+, c'est-a-dire des jugements suggeres. Elle a invente trois ou quatre
explications differentes, (voir notamment le n deg. 50) et elle a pu meme se
rendre compte que ces explications etaient fausses.

On voit par la combien l'etat mental cree par la suggestion est complique,
et on comprend aussi combien les definitions de la suggestion qui sont
ordinairement citees par les auteurs sont insuffisantes. En somme, si nous
resumons tres schematiquement ce qui a pu se passer dans l'esprit de cette
petite fille, nous trouvons: 1 deg. l'idee directrice que la serie de boites va
en augmentant de poids regulierement, de la 1re a la 15e; 2 deg. la conviction
que cette idee, que le sujet a d'abord acceptee pour vraie, n'est
pas exacte; cette conviction d'inexactitude a augmente au cours de
l'experience; 3 deg. une crainte vague de donner des jugements d'egalite, qui
contrediraient l'idee directrice; 4 deg. une ignorance a peu pres complete
des motifs de cette crainte--c'est-a-dire une ignorance des raisons pour
lesquelles le sujet continue a obeir a l'idee directrice quoiqu'il commence
a s'apercevoir qu'elle est fausse. Sur ce point, par consequent, se produit
un phenomene d'inconscience; il y a une lacune dans la suite des idees; et
le sujet, en inventant apres coup des raisons pour expliquer sa conduite,
obeit tout simplement a la necessite de remplir la lacune.

_Experience sur Marguerite B_.--Enfant de treize ans et demi, cultivee,
intelligente, raisonnable; elle est la soeur de la precedente. Cette
experience a ete faite sur l'enfant isole, comme dans le cas precedent,
et les deux enfants n'ont point echange leurs impressions. Je donne les
resultats des 10 essais successifs:

_Tableau IX_.--_Experience de suggestion par les poids sur Marguerite B_.
[Illustration: Tableau09.png]

ORDRE              ORDRE DES EXPERIENCES
des boites.
            4  2  3  4  5  6  7  8  9  40
...........................................

 2          +  +  +  +  +  +  +  +  +  +
 3          +  +  +  +  +  +  +  +  +  +
 4          +  +  +  +  +  +  +  +  +  +
 5          +  +  +  +  +  +  +  +  +  +
...........................................
 6          =  =  +  =  +  =  =  =  +  +
 7          +  +  +  +  +  =  =  +  +  +
 8          =  +  +  =  +  =  =  =  =  +
 9          +  =  +  =  =  =  =  =  =  =
10          =  =  +  =  +  =  +  =  +  =
11          =  =  +  =  +  =  =  =  =  =
12          =  +  =  =  =  =  =  +  =  =
13          +  +  =  =  +  =  +  +  +  =
14                   =  +  +  =  =  =  =
15             =  +  +  +  +  =  +  +  +
...........................................

L'attention a ete excellente, car pour la serie de 1 a 8, le sujet n'a fait
aucune erreur. J'ai note que le sujet avait un tout autre ton de voix pour
prononcer les simples mots: "_plus lourd_" suivant qu'il s'agissait des
premiers poids ou des derniers; pour les poids 1 a 5, l'enfant parlait
vivement; elle disait: "Oh! oui, plus lourd!"--ou bien: "C'est sur, c'est
evident"; tandis que pour les autres poids, de 5 a 15, elle disait souvent:
"Je dois me tromper, je n'en suis pas bien sure, c'est peut-etre ceci...;"
ou bien: "C'est un peu plus lourd". Vers le milieu de la 4e epreuve ou elle
a donne beaucoup de jugements d'egalite, elle a dit: "Je trouve que c'est
toujours la meme chose, c'est ennuyeux". Je dois noter un petit incident: a
la 5e epreuve, des cris, des plaintes venant d'une maison voisine, se sont
fait entendre. L'enfant a pretendu que ces cris ne l'avaient nullement
troublee: cependant le nombre des jugements de +, c'est-a-dire suggestions,
a un peu augmente, dans cette epreuve, il a ete de 8; mais ce cas est
trop exceptionnel pour qu'on puisse en tirer une conclusion quelconque.
Progressivement, le sujet est parvenu a diminuer la suggestion; car le
nombre des jugements + est de 24 dans la premiere serie de 5 epreuves, et
il n'est plus que de 17 dans la deuxieme serie.

Je donne _in extenso_ son interrogatoire; il ne fait pas double emploi avec
celui de sa soeur; nous trouvons meme entre les deux cas une difference
importante. Armande avouait qu'elle avait eu un vague sentiment de crainte
l'empechant de donner des jugements d'egalite. Marguerite, tout en
reconnaissant qu'elle a eprouve une difficulte a donner des jugements
d'egalite, nous affirme qu'elle n'a pas eprouve la moindre crainte;
l'element emotionnel a donc ete absent, ou du moins il a ete moins accentue
que dans le cas precedent.


INTERROGATOIRE DE MARGUERITE

1. _D_.--Quelles observations as-tu faites sur les poids?
2. _R_.--Il y en a 4 ou 5 qui vont graduellement en augmentant;
vers le milieu, ils sont la meme chose (ils ont le meme
poids); vers la fin il y en a 1 ou 2 plus legers et le dernier est
plus lourd que l'avant-dernier. De plus, entre le 4e et le 5e, il y
a une grande difference de poids.
3. _D_.--Quand as-tu eu cette idee sur la serie des poids?
4. _R.--Au commencement, la premiere fois, je croyais que
tout allait en augmentant;_ c'est vers la fin que je me suis rendu
compte.
5. _D_.--Pourquoi as-tu cru la premiere fois que les poids
allaient en augmentant?
6. _R_.--Je ne sais pas du tout. Il me semblait qu'ils etaient
un peu plus gros. C'est une idee, mais je crois..., Je ne sais pas
trop.
7. _D_.--Quand penses-tu avoir donne les meilleurs resultats?
8. _R_.--C'est peut-etre la derniere fois ou la 9e fois.
9. _D_.--Comment te rendais-tu compte qu'une boite etait
plus lourde que la precedente?
10. _R_.--(Embarras).
11. _D_.--Est-ce que tu te rappelais pour un poids ce que tu
avais dit la fois precedente?
12. _R_.--Oui, toutes les fois je me le suis rappele pour 4
ou 5 petites boites: mais cela ne me guidait pas.
13. _D_.--Quel genre d'erreur penses-tu avoir commis? As-tu
dit trop souvent _plus lourd_ ou trop souvent _egal_?
14. _R_.--(Vivement). Il me semble que j'ai dit trop souvent
plus lourd. Quand on souleve des petits poids comme ca, on est
toujours tente de les trouver plus lourds les uns que les autres.
15. _D_.--Pourquoi donc es-tu tentee de trouver les poids
croissant graduellement?
16. _R_.--C'est idiot. Je ne comprends pas pourquoi. Ca commence
leger, et il me semble que cela doit finir lourd. C'est
idiot, je le sais bien, ce n'est pas une raison du tout.
17. _D_.--Avais-tu plus de peine a dire egal ou a dire plus?
18. _R_.--(Vivement) _A dire egal! Il me semble_...(se reprenant).
_Tantot j'avais plus de peine a dire egal, une autre fois
a dire plus. Mais toujours j'avais plus de peine a dire moins;
il me semblait que je me trompais quand je disais cela_.
19. _D_.--Pourquoi?
20. _R_.--Parce qu'il y en avait beaucoup de plus lourds.
21. _D_.--Craignais-tu que je te desapprouve, si tu disais moins?
22. _R_.--_Non, je n'avais pas peur du tout de ca, parce que
dans les experiences tu laisses dire, et tu ne fais pas connaitre
le resultat_.
23. _D_.--Alors, tu ne m'as pas bien explique pourquoi tu
avais de la peine a dire moins.
24. _R_.--C'est que je ne sais. J'etais habituee a aller toujours
de plus lourd en plus lourd. Je ne sais pas du tout.
25. _D_.--Si tu avais fait moins attention, si tu avais pense a
autre chose, qu'aurais-tu dit de preference?
26. _R_.--Il me semble que j'aurais dit tout le temps +. C'est
une supposition.
27. _D_.--Pourquoi la fais-tu?
28. _R_.--C'est idiot. 11 me semble que lorsqu'on commence
par quelque chose de leger, on doit continuer a aller de plus
en plus lourd. C'est stupide, mais je le crois tout de meme, malgre
moi.
29. _D_.--As-tu prete la meme attention toutes les fois, ou
bien certaines fois as-tu fait moins attention?
30. _R_.--Quand j'ai dit que tout etait la meme chose, peut-etre
ai-je fait moins attention. Peut-etre.
31. _D_.--Sans toucher aux poids, peux-tu me dire en deux
mots comment ils sont distribues.
32. _R_.--Ils vont plus lourds jusqu'au 5. Ils sont egaux, du
6 au 11.--Apres le 11, c'est un peu trouble. Il y en a de plus
legers, et les 2 derniers sont plus lourds due les precedents.

Certains caracteres sont communs a cet interrogatoire et au precedent.
Marguerite a eu l'idee directrice de l'augmentation progressive des poids,
elle a eu pleine conscience de cette idee, elle l'expose en termes tres
clairs, quoique elle en ignore l'origine; de plus, elle s'est rendu compte
peu a peu que c'etait une idee fausse. J'ajouterai que Marguerite a eprouve
une certaine difficulte a omettre des jugements d'egalite, toujours comme
sa soeur; mais elle ne peut donner aucune raison de cette difficulte, ou
plutot les raisons qu'elle donne sont absolument imaginaires; ce qu'elle
affirme, en tout cas, c'est qu'elle n'a eprouve aucune emotion de
crainte, c'est qu'elle n'a pas senti le besoin d'avoir une permission de
l'experimentateur. Il est donc probable que la part de l'emotion dans
l'operation a ete moins grande pour elle que pour sa soeur.

Je profite de l'occasion pour chercher a decrire, autant que je puis le
faire, la psychologie de ces experiences tres complexes de suggestion
produite par idee directrice. Nous trouvons dans ces experiences un conflit
entre deux tendances differentes: 1 deg. la tendance a percevoir l'egalite des
poids et des lignes: 2 deg. la tendance a les juger comme formant une serie
croissante. Cette seconde tendance, qui constitue l'idee directrice et
l'illusion de l'experience, est produite par la perception des 5 premiers
poids et lignes, qui sont reellement en ordre croissant; le sujet attentif
ne peut manquer de remarquer cet ordre, probablement il le commente dans
son langage interieur, en tout cas il le voit se realiser materiellement
sous ses yeux par la position des points qu'il marque sur son papier.
Cette idee directrice l'ayant fortement impressionne, il se laisse aller a
admettre que l'ordre croissant doit exister pour toute la serie de lignes
et de poids: cette supposition paraitrait ridicule si on lui donnait la
forme d'un jugement en regle; elle deviendrait ridicule comme une foule
d'autres suppositions qui menent notre vie, et qui sont fondees sur des
arguments dont la valeur n'est pas plus grande. Cette idee directrice,
quelques eleves arrivent a s'en rendre compte; d'autres la subissent sans
en comprendre l'origine. Son effet est de mettre obstacle a la perception
exacte des poids et des lignes; l'eleve avoue souvent qu'il n'a pas
prete une attention suffisante a ces poids et a ces lignes; et ce defaut
d'attention peut aller, dans un cas extreme, jusqu'a apprecier un poids
avant de l'avoir souleve ou a marquer la longueur de la ligne avant d'avoir
regarde la ligne modele. C'est bien l'exemple le plus net qu'on puisse
citer de l'aveuglement produit par le parti pris. Pourquoi cette idee
directrice de l'accroissement des lignes et des poids, idee purement
intellectuelle au debut, prend-elle cette force obsedante? Par inertie; si
l'eleve s'engage dans la voie de l'idee directrice, c'est parce que c'est
la ligne du moindre effort; il est plus facile d'accroitre regulierement
l'appreciation d'un poids ou d'une ligne que de faire une appreciation
serieuse de chaque poids et de chaque ligne.

Tout en cedant a l'idee directrice, le sujet en comprend souvent, a demi,
la faussete et il cherche a lutter contre elle; mais il ne parvient pas
toujours a s'en debarrasser completement, et lorsqu'on lui demande la
raison pour laquelle il a persiste dans l'erreur, bien qu'il l'ait
reconnue, il est fort embarrasse pour repondre. Ou bien il met en avant des
motifs dont l'inanite saute aux yeux, ou bien il fait l'aveu qu'il a obei a
un sentiment de crainte, dont l'apparition parait bien singuliere dans une
experience aussi seche et aussi froide que celle qui consiste a reproduire
des lignes et a soupeser des poids. L'explication de cet etat emotionnel
ne me parait pas du tout claire; on peut supposer que le sujet s'emeut
et n'ose pas revenir en arriere parce qu'il comprend qu'il a eu tort de
manquer d'attention, et il sent qu'il est en faute. Je ne sais pas ce que
vaut cette explication, je ne la crois pas d'une application generale.

Sans entrer dans les details, il me parait vraisemblable d'admettre que
cette suggestion que subit le sujet ne s'execute que par l'intermediaire
de phenomenes d'inconscience ou plutot de desagregation mentale; le sujet
ignore l'origine de l'idee qui le dirige, il ignore pourquoi il la subit
quoiqu'il la trouve fausse, et il invente des motifs pour s'expliquer a
lui-meme sa conduite; ce sont la, sous une forme attenuee, je le veux bien,
mais absolument reconnaissable, les caracteres de la suggestion hypnotique.
Ordonnons a une hysterique hypnotisee d'aller a son reveil frapper un
individu present; elle executera cette suggestion sans savoir qui lui a
donne cet ordre, elle s'imaginera avoir agi librement, et inventera des
raisons pour justifier son acte, elle declarera par exemple que sa victime
l'a narguee ou insultee; inconscience de l'origine de la suggestion,
obeissance a cette suggestion, et invention de motifs explicatifs, tels
sont les caracteres communs de toutes ces experiences. Mais il est evident
que dans l'experience pedagogique ces phenomenes d'inconscience ne sont
qu'en germe, et le rapprochement que nous faisons des deux experiences
aurait quelque chose de force et de faux si l'on oubliait toutes les
differences si importantes qui les separent.

INFLUENCE DE L'AGE SUR L'EXPERIENCE DE SUGGESTIBILITE RELATIVE AUX POIDS

Chacune des experiences de suggestion que nous faisons pourrait etre variee
de diverses manieres, pour mettre en lumiere certains aspects ou certains
facteurs de la suggestibilite. Nous n'avons nullement l'intention d'epuiser
cette etude, et de passer en revue toutes les variations possibles.
Nous nous bornons a reprendre en sous-oeuvre certains points qui nous
interessent plus que les autres. Une premiere question est celle de
l'influence de l'age sur la suggestibilite. Nous avons etudie la suggestion
des poids sur 12 eleves de l'ecole Colbert, ceux-la meme qui nous avaient
servi a l'etude de la suggestion des lignes. Les eleves ont ete examines
isolement; mis en presence de la serie de 15 poids alignes sur une table,
ils ont recu la meme explication que les eleves d'ecole primaire. On leur a
fait faire seulement la premiere epreuve, celle qui consiste a soupeser les
poids successivement d'une seule main, en decidant chaque fois si le poids
souleve est plus lourd, moins lourd que le poids precedent, ou egal; de
plus, cette premiere epreuve a ete repetee cinq fois de suite, pour nous
permettre de savoir si au bout de ce temps l'eleve arriverait a se corriger
de son erreur.

On se rappelle qu'a la premiere epreuve nos eleves d'ecole primaire ont
donne en moyenne 6,75 jugements de +, c'est-a-dire jugements influences
par la suggestion. Les eleves de l'ecole Colbert ont ete un peu moins
suggestibles; la moyenne des jugements de + a la premiere epreuve a ete
seulement de 5,1, mais cette difference est peu considerable. Le tableau
donne la serie de valeurs individuelles qui oscillent autour de cette
moyenne de 5,1; on peut remarquer que les oscillations ont fort peu
d'amplitude, car le nombre maximum de jugements de + a ete de 6, et le
nombre minimum de 3.

Si on examine ensuite le nombre de jugements de + dans les 4 epreuves qui
ont suivi la precedente, on constate que ce nombre est en moyenne reste a
peu pres le meme; aucune tendance ne se dessine nettement; l'illusion ne
parait ni croitre ni decroitre. Les valeurs individuelles ne sont pas
plus explicites; a part 1 eleve (parmi les derniers) qui s'est nettement
corrige, et 2 autres (aussi parmi les derniers) qui semblent avoir subi une
suggestion croissante, les autres n'ont presente aucune difference bien
nette.

_Tableau X.--Experiences sur les poids. Eleves d'Ecole primaire superieure_.
[Illustration: Tableau10.png]

Nombre de jugements +

                  Premiere  Deuxieme  Troisieme  Quatrieme  Cinquieme
                  epreuve   epreuve   epreuve    epreuve    epreuve
Eleve dans les
premiers             6         3         5          7         3
   Id.               3         2         3          3         4
   Id.               6         4         7          5         7
   Id.               3         3         5          3         4
   Id.               5         6         5          6         6
   Id.               4         5         4          3         3
   Id.               5         4         5          6         4

Eleve dans les
derniers             6         6         0          1         1
   Id.               4         7         8          5         8
   Id.               6         7         7          7         8
   Id.               6         7         10         8         10
   Id.               6         8         6          9         6
Total............... 62        59        65         60        66
Moyenne............. 5,1       4,9       5,4        5         5,5


Si ce resultat se confirme dans des experiences plus nombreuses, il faudra
en conclure que la suggestion des poids ne se corrige point comme la
suggestion des lignes; elle fait naitre une illusion dont le sujet ne se
debarrasse pas aussi aisement. Cette difference me parait du reste bien
naturelle. Quand on trace des lignes de longueur croissante, il est
toujours temps de se corriger en comparant la ligne qu'on vient de tracer
avec le modele de la ligne suivante. Au contraire, lorsqu'on soupese une
serie de poids, il est beaucoup plus difficile de se rendre compte si on
fait des appreciations erronees.

Il faudra aussi conclure que l'influence de l'age se marque moins nettement
dans l'experience de suggestion par les poids que dans celle des lignes.


CONCLUSION RELATIVE AUX EXPERIENCES DE SUGGESTION SUR LES IDEES DIRECTRICES

Ces experiences ont ete au nombre de 3, il y en a eu 2 sur les lignes et 1
sur les poids. Nous rangeons ici les eleves d'apres leur rang dans les 3
experiences; nous ne prenons que 17 eleves, ceux-la seulement qui ont
pris part aux 3 experiences. Dans notre tableau XI, nous faisons une 4e
classification, qui est la synthese des trois precedentes; dans la colonne
de cette classification-synthese, nous donnons 3 chiffres, qui indiquent
l'ordre de chaque eleve dans les 3 classifications precedentes; on peut
voir ainsi, d'un coup d'oeil, si les resultats ont ete analogues dans
chaque epreuve; ainsi, si un eleve a par hypothese les chiffres 1--1--15,
ces chiffres signifient qu'il a ete le premier, le moins suggestible, dans
les 2 premieres epreuves, celles des lignes, et un des plus suggestibles,
le 15e, c'est-a-dire l'antepenultieme dans l'epreuve des poids. Nous ferons
remarquer que la 1re note se refere a l'epreuve dite des 4 pieges; or,
cette epreuve est tres courte, le sujet n'est pas pousse a fond; je crois
bien que cette epreuve est la moins significative de toutes.

Notre classification permet de diviser nos sujets en 3 groupes principaux;
le premier se compose seulement de 2 sujets, Lac. et Delans., qui sont
reellement peu suggestibles; puis viennent des sujets de suggestibilite
moyenne. Puis, apres avoir passe Martin, qui fait la transition, on arrive
a Vaud. et a tous les suivants, qui sont d'une suggestibilite extreme.
Cette suggestibilite est due, pour quelques-uns, a leur jeune age, et
pour d'autres, comme Bout., Poire, et And., a une condition mentale
particuliere.

Un examen plus detaille montre que le plus souvent les rangs dans les
3 epreuves sont equivalents; cependant, certains sujets ont ete d'une
suggestibilite toute speciale pour les poids, comme Delans., Pet., et
surtout Geshe.; d'autres, au contraire, comme Ohre. et Feli., ont ete
moins suggestibles pour les poids que pour les lignes; mais la plupart, et
surtout les derniers, ont ete suggestionnes d'une valeur equivalente dans
les deux experiences sur les lignes et les poids. La conclusion a tirer
n'est donc pas simple; il est probable d'une part que la nature des
sensations en jeu peut jouer un role dans la suggestibilite; certains
sujets sont plus suggestibles pour telles sensations que pour telles
autres; mais, d'autre part, les sujets les plus profondement suggestibles
comme Bout., And. et Poire, gardent leur suggestibilite dans toutes les
experiences.


_Tableau XI._--_Synthese des experiences sur l'idee directrice_.
[Illustration: Tableau11.png]

Classifi-  Classifi-  Classifi-  Classifi-       RANG         TOTAL
cation     cation     cation     cation    de chaque eleve  des rangs
d'apres    d'apres    d'apres    synthe-
l'epreuve  l'epreuve  l'epreuve  tique     1re   2e   3e
des        des lignes des poids            epr.  epr. epr.
4 pages    croissantes

 1.Delan.   1.Delan.   1.Lac      1.Lac      4    2    1        7
 2.Gesb.    2.Lac.     2.Obre.    2.Delan.   1    1    6        8
 3.Pet.     3.Gesb.    3.Feli.    3.Saga.    5    4    5       14
 4.Laca.    4.Saga.    4.Mart.    4.Gesb.    2    3   10       15
 5.Saga.    5.Pet.     5.Saga.    5.Pet.     3    5    9       17
 6.Bien.    6.Feli.    6.Delan.   6.Bien.    6    8    7       21
 7.Feli.    7.Vasse.   7.Bien.    7.Obre.   10    9    2       21
 8.Vasse.   8.Bien.    8.Vasse.   8.Feli.    7    6    3       22
 9.Poire.   9.Obre.    9.Pet.     9.Vasse.   8    7    8       23
10.Obre.   10.Mart.   10.Gesb.   10.Mart.   17   10    4       31
11.And.    11.Van.    11.Gouj.   11.Van.    12   11   13       36
12.Van.    12.Bout.   12.Die.    12.Poire.   9   14   15       38
13.Hub.    13.Die.    13.Van.    13.Die.    16   13   12       41
14.Gouj.   14.Poire.  14.Hub.    14.Gouj.   14   17   11       42
15.Bout.   15.Hub.    15.Poire.  15.Bout.   15   12   16       43
16.Die.    16.And.    16.Bout.   16.Hub.    13   15   14       43
17.Mart.   17.Gouj.   17.And.    17.And.    11   16   17       44

CONCLUSION.--Nos 3 experiences de suggestion fondee sur une idee directrice
nous paraissent etre utiles a conserver; ce sont des tests pratiques,
rapides, faciles a executer. Comme l'erreur provient du sujet lui-meme, et
qu'elle est le resultat d'une auto-suggestion, la responsabilite en incombe
a lui seul; elle n'atteint nullement l'experimentateur; et c'est la une
circonstance qui presente un interet bien reel, qu'on appreciera bientot
lorsqu'on aura vu les resultats des etudes sur l'action morale.

Nous avons constate que chacune de ces epreuves donne des renseignements
nombreux sur l'etat mental du sujet, si nombreux memes qu'ils sont une
difficulte pour la classification des sujets; mais si la classification
en devient plus delicate, la diagnose du sujet, en revanche, ne fait qu'y
gagner, car un individu est d'autant mieux connu qu'on peut l'observer sous
plus de points de vue differents.

Nous donnerons deux exemples de ces notations individuelles, en prenant
deux cas extremes et bien tranches. Voici ce que nos 3 epreuves nous
permettent de conclure sur les sujets Lac. et Poire.; le parallele que nous
allons faire entre ces deux enfants est d'autant plus interessant que nous
donnons leurs portraits, planches I et II.

LAC.--A la premiere experience sur les lignes, il a vu deux fois le piege,
et il a fait les _lignes pieges_ egales aux precedentes, donnant ainsi une
preuve de coup d'oeil. Il a un peu moins surveille la longueur absolue des
lignes, et il s'est laisse entrainer a augmenter un peu cette longueur.
Dans la seconde experience sur les lignes, il a montre la meme habilete, il
ne s'est guere laisse entrainer par la suggestion, il s'est repris aussitot
et s'est debarrasse de l'idee directrice; les ecarts qu'il a marques sont
tres petits. Pour l'experience des poids, il s'est montre aussi refractaire
a la suggestion; le nombre de ses jugements + est tres faible, et la valeur
qu'il a donnee au dernier poids est seulement de 42 grammes. Trois epreuves
qui nous montrent par consequent que ce garcon est mefiant et fort
difficile a tromper. Ajoutons qu'au point de vue moral, d'apres les
renseignements fournis par son ecole, c'est un independant, sinon un
indiscipline.

POIRE.--Il est plus age d'un an que Lac. (il a 14 ans) et il est plus
avance dans ses etudes; il est en 1re classe, tandis que Lac. est en 2e
classe; mais combien il est plus suggestible! A la premiere experience,
c'est un vrai automate; il ne se mefie d'aucun piege, et marque tous
les ecarts egaux a 8 millimetres, ce qui prouve qu'il n'a rien vu, rien
compris; on ne peut pas etre moins critique que lui. Son coefficient de
suggestibilite est de 88, tandis que celui de Lac. etait de 50, mais il
semble bien que la difference reelle est superieure a celle que donnent ces
chiffres. La 2e experience sur les lignes confirme, en l'aggravant, son
caractere d'automate; il subit la suggestion jusqu'au dernier moment, ne se
reprend jamais, et son dernier point marque une ligne de 212 millimetres
(pour en reproduire une de 60); de plus, il fait toutes les fois des ecarts
egaux, de 8 millimetres; ici encore, pas la moindre reflexion, c'est la
machine. L'experience sur les poids nous le fait encore apparaitre sous le
meme jour; il donne le nombre maximum de jugements +, attribue au dernier
poids la valeur enorme de 190 grammes, (Lac. disait seulement 42 grammes)
et fidele a ses habitudes d'automatisme, il augmente chaque fois,
regulierement, la boite de 10 grammes.

Voila donc deux enfants qui sont a peu pres du meme age, et le plus age,
le plus instruit des deux, presente une absence complete de jugement
personnel, tandis que le premier, le plus jeune, est deja maitre de son
intelligence. Ce sont des differences bien caracteristiques; elles
nous sont revelees par des epreuves qui n'ont rien de commun avec
l'hypnotisation, cela va sans dire, et qui ne presentent aucune espece
d'inconvenient pratique. C'est la meilleure preuve de l'utilite que
presentent les methodes nouvelles que nous exposons.




CHAPITRE V


L'ACTION MORALE


Dans les circonstances de la vie reelle ou nous subissons l'influence d'une
suggestion, cette influence est produite par le concours de plusieurs
facteurs, et, c'est pour les besoins de l'etude que nous cherchons a isoler
ces facteurs et a etudier separement l'action de chacun. Nous venons de
suivre l'influence d'une idee directrice, qui est personnelle au sujet,
qu'il a formee lui-meme, et qui est par consequent ce qu'on appelle le
produit d'une auto-suggestion. Nous avons cherche dans cette etude a
eliminer la part qui pourrait revenir a une action morale d'un autre
individu; dans la vie reelle, l'idee directrice a laquelle nous obeissons
nous vient souvent d'un autre; l'eleve, par exemple, la tient de son
maitre, il y obeit d'autant plus aveuglement, qu'il subit davantage
l'autorite de son maitre, si bien que les travaux d'un maitre vivant et
influent sont presque toujours verifies par ses eleves, surtout lorsque
ceux-ci travaillent sous sa direction dans son laboratoire. Nous avons donc
cherche a eliminer cette etude de l'action morale, pour ne pas compliquer
la question, et nous avons fait porter notre recherche sur une idee
directrice produite par auto-suggestion.

Nous allons, dans ce chapitre, chercher a etudier l'action personnelle ou
action morale.

Les auteurs americains, Scripture et ses eleves, qui ont commence l'etude
de la suggestibilite par les memes methodes que nous, se sont efforces de
faire, dans leurs experiences, une elimination complete de l'action morale;
et quoiqu'ils n'y soient pas completement parvenus, ils ont cru que cette
elimination etait necessaire pour donner a leurs recherches un caractere
scientifique. Que peut-on entendre par la? Ne nous effrayons pas d'un mot,
et voyons pourquoi l'etude d'un phenomene reel--et l'action morale en est
un--pourrait ne pas etre scientifique. Les auteurs americains, autant que
je les comprends, ont rejete l'etude de l'action morale, parce qu'il est
difficile de determiner avec precision la nature et surtout le degre
de cette influence. Telle personne, on le sait, exerce une influence
considerable; elle se fait ecouter et obeir des plus indociles, tandis
qu'une autre est meprisee et ridiculisee; entre les deux, il peut y avoir
egalite d'age, de position, mais difference d'action morale. Or, il est
clair qu'une meme experience sur l'action personnelle aura des resultats
tres differents si elle est confiee au premier de ces individus ou au
second; des lors, les resultats manqueront de la precision necessaire pour
constituer des documents scientifiques, car variant avec la personnalite
de chaque experimentateur, ils ne peuvent pas etre repetes a volonte et
controles par un autre experimentateur, ce qui est le propre de la science;
c'est a cause de cet indetermine et de cet inconnu, qu'on a cru bon de
rejeter l'etude de l'action personnelle, et que meme, allant beaucoup trop
loin, Scripture a declare que les nombreuses etudes contemporaines sur
l'hypnotisme ne sont point scientifiques; son opinion sur ce point est si
energique qu'il va meme jusqu'a l'injure.

Je sens profondement tout ce qu'il y a de juste dans ces critiques, mais je
crois qu'il est exagere d'en conclure qu'on doit s'interdire une etude sur
l'action morale. S'il est difficile, dans l'etat present de la psychologie,
de mesurer avec precision l'action morale d'un experimentateur donne--et
cette difficulte, en tout cas, n'est nullement une impossibilite--on peut
toutefois se proposer un but un peu different; un experimentateur, dont
l'action morale restera indeterminee, peut rechercher comment divers eleves
se comportent par rapport a cette action morale, qui restera inconnue dans
son degre, mais constante; le point important est la; si l'action demeure
constante, il sera possible d'examiner les differences de suggestibilite
des eleves relativement a cette influence et nous pourrons ainsi savoir si
une classification des eleves d'apres leur suggestibilite d'autre espece,
par exemple relativement a des idees directrices, est la meme que leur
classification d'apres la sensibilite a l'action morale. Ainsi comprise,
notre recherche me parait interessante, il me semble meme que j'aurais fait
un oubli grave en la laissant de cote.

Notre etude se divise en deux parties:

Dans la premiere partie, qui sera l'objet de ce chapitre, j'exposerai les
effets d'une affirmation sur la conviction des sujets, je ne ferai point
une analyse psychologique de l'experience, du moins je ne m'attarderai pas
a cette analyse; je me contenterai d'etablir, d'apres les resultats de
l'experience, une classification des sujets au point de vue de la docilite
avec laquelle ils acceptent mon affirmation.

Dans la seconde partie de notre etude, nous ferons une analyse de l'action
personnelle, cette analyse portera sur les formes de langage, employees
pour suggestionner le sujet; ce sera par consequent une etude surtout sur
la psychologie de l'interrogatoire, question qui presente un grand interet
pratique, comme nous le montrerons plus loin.


I


Les suggestions qui vont nous servir pour influencer les sujets sont de
deux especes.

Les unes sont contradictoires; elles agissent sur le sujet apres que
lui-meme a exprime son opinion, et elles consistent a contredire cette
opinion, pour le forcer a l'abandonner. Les suggestions de la seconde
espece sont directrices; elles sont formulees avant que le sujet ait forme
une opinion. Par la elles ressemblent aux idees directrices dont nous nous
sommes occupes dans les chapitres precedents; elles en different en ceci
qu'elles supposent une action personnelle, une suggestion provenant d'une
personnalite etrangere, tandis que les idees directrices que nous avons
decrites jusqu'ici sont l'oeuvre meme du sujet et constituent des
auto-suggestions.

1 deg. _Suggestion contradictoire sur les noms de couleurs_.--Je me suis servi
d'une serie composee de 9 couleurs differentes; le n deg. 1 est franchement
bleu, le 2 est d'un bleu gris moins franc que le 1, le 3 est d'un bleu
verdatre, le 4 est vert bleuatre, le 5 est vert, le 6 est d'un vert
jaunatre, vert mousse, le 7 est encore plus jaune, vert olive, le 8 est
encore plus jaune, et le 9 est jaune d'or.

Cette serie est graduee d'une maniere qui me parait tres satisfaisante.
Les couleurs consistent dans des laines qui m'ont ete fournies par la
manufacture des Gobelins; chaque nuance de laine a ete disposee sur un
carton blanc distinct; les fils presses parallelement les uns contre les
autres donnent l'apparence d'une surface unie et striee, ayant la forme
d'un carre de 2,5 centimetres sur 3,5 centimetres. Je ne peux rien ajouter
a ma description pour fixer le ton et la nuance de ces couleurs; par
consequent, un autre experimentateur ne pourrait pas reprendre exactement
mes experiences, sans que je lui communique au prealable mes echantillons.

Voici comment l'experience etait disposee. Je montrais d'abord aux eleves
les 7 feuilles de papier colore dont on se sert dans les ecoles pour
apprendre aux eleves les noms des couleurs ou pour les habituer a faire de
petits decoupages. Les couleurs sont: rouge, bleu, vert, jaune, orange,
violet. Je montrais chaque feuille l'une apres l'autre, et priais l'eleve
de me nommer la couleur; la plupart, meme les plus jeunes, ont pu nommer
les 7 couleurs, sauf l'orange: c'est cette derniere couleur qui est la
moins connue. Voici la statistique des reponses:

Connaissent toutes les couleurs                        10 sujets
Connaissent toutes les couleurs, sauf l'orange         10  --
    --           --       sauf l'orange et le violet    2  --
Ne connait aucune couleur                               1  --
                                                     ----
                              Nombre total de sujets   23

On voit que si on met a part l'orange, la grande majorite des sujets
connait les 7 couleurs principales, puisqu'il y a 20 eleves sur 23 qui les
connaissent. Quand on leur presente le papier de couleur orange, une moitie
des sujets se contente de dire qu'il ignore le nom de cette couleur;
l'autre moitie donne un nom inexact; on a dit 2 fois rouge, 1 fois
vermillon, 1 fois grenat, et 1 fois jaune fonce; par consequent, l'enfant
rapproche plus volontiers l'orange du rouge que du jaune. Pour le violet,
il a ete appele une fois grenat et une fois bleu[49].

[Note 49: Pourquoi les enfants de l'ecole savent-ils si mal le nom de
l'orange? Les renseignements pris aupres du directeur m'ont appris qu'on
enseigne d'abord aux enfants les trois couleurs principales; ce sont
le rouge, le jaune et le bleu; on leur enseigne ensuite les couleurs
composees: le vert, que l'on produit en melangeant le jaune et le bleu, le
violet qu'on produit on melangeant le bleu et le rouge, et enfin l'orange
qu'on obtient avec le melange du jaune et du rouge; il resulte de cette
maniere d'enseigner que l'orange n'est point considere comme une couleur
principale, et que par consequent l'attention de l'enfant est moins attiree
sur cette couleur que par exemple sur le rouge. Le meme directeur m'a
indique une seconde raison pour expliquer l'ignorance si frequente du nom
de l'orange; je crois cette seconde raison plus importante que la
premiere; les couleurs rouge, bleu, jaune, vert et violet ont des noms
qui appartiennent au langage courant du peuple et des enfants, tandis que
l'orange est un mot qui s'emploie bien plus rarement; une personne sans
instruction emploie le mot rouge, elle n'emploie pas le mot orange, pas
plus que le mot indigo. Par consequent, pour apprendre le nom de l'orange
a un enfant, il faut l'obliger a ajouter un mot nouveau a son vocabulaire,
c'est un effort plus grand que pour apprendre le nom du rouge.

Je saisis cette occasion pour deplorer qu'on continue a propager de
vieilles erreurs dans l'enseignement primaire; pourquoi repeter aux Enfants
qu'il y a 3 couleurs fondamentales, que le jaune et le bleu melanges
donnent du vert, puisque c'est absolument faux? Pourquoi enseigne-t-on
encore aux eleves de lycee que la myopie est le contraire de la presbytie,
que l'oeil myope a la vue courte et l'oeil presbyte la vue longue, puisque
c'est la une confusion ridicule, et qu'un oeil myope peut etre en meme
temps presbyte?]

Il ne faudrait pas croire que ce sont les enfants les plus jeunes qui seuls
ne savent pas le nom de l'orange; nous trouvons cette meme ignorance chez
des enfants de douze ans et meme chez un enfant de quatorze ans. Voici le
tableau des ages dans les differents groupes:

                   Connaissent  Connaissent   Sauf         N'en
                   toutes les   toutes sauf   l'orange et  connaissent
                   7 couleurs.  l'orange.     le violet.   pas.

Enfants de 7 ans       "            "            1             1
           8 --        1            5            "             "
           9 --        1            1            "             "
          10 --        2            1            1             "
          11 --        "            "            "             "
          12 --        3            2            "             "
          13 --        4            "            "             "
          14 --        "            1            "             "

Je passe maintenant a l'experience. Comme toutes celles qui precedent, elle
est faite individuellement, sur chaque eleve appele a son tour dans le
cabinet du directeur. L'eleve est assis a cote de moi, devant une table; je
lui donne papier, plume et encre, et ensuite, je lui adresse l'explication
suivante: "Nous allons faire ensemble un petit examen pour savoir si vous
connaissez exactement les noms des couleurs. Je vais mettre sous vos yeux
plusieurs couleurs, les unes apres les autres; quand vous verrez chaque
couleur, vous l'examinerez avec attention, ensuite vous m'en direz le nom;
et apres avoir dit le nom, vous l'ecrirez sur la feuille de papier qui est
devant vous. Je vous recommande de dire a haute voix le nom de la couleur
avant de l'ecrire." Ensuite, je montrais la serie de couleurs; 2 fois, je
faisais une suggestion, en general au moment ou je montrais la 2e et la
3e couleurs; j'attendais que l'enfant eut dit le nom de chacune de ces
couleurs, qu'il eut dit _vert_; alors, au moment ou l'eleve, apres avoir
dit ce nom, s'appretait a l'ecrire, je prenais la parole pour dire: non,
_bleu_. Je me suis attache a toujours prononcer la meme parole, et toujours
avec le meme accent; je disais cela d'une voix blanche, sans accentuer,
avec negligence, sans elever la voix--et surtout sans regarder la figure
de l'enfant, et sans regarder ce qu'il ecrivait sur la feuille de papier.
Cette suggestion verbale etait faite pour 2 a 3 couleurs, suivant les cas;
il eut ete preferable de faire un nombre constant de suggestions, mais je
voulais toujours suggestionner du bleu, et il m'etait impossible de le
faire lorsque l'eleve appelait spontanement bleu une couleur verte; j'etais
donc oblige d'attendre qu'il annoncat la couleur verte, et par consequent,
j'ai du suggestionner certains eleves des la 1re couleur de la serie,
tandis que pour d'autres, j'ai du attendre la 2e couleur, et meme la 3e;
mais ce dernier cas etait assez rare. Meme difficulte pour la seconde
suggestion. Dans la majorite des cas, elle etait faite sur la 3e couleur,
et la 1re suggestion etait faite sur la 2e couleur; mais il est arrive
assez souvent que l'eleve obeissant a la 1re suggestion, a appele bleue la
3e couleur, et alors j'ai ete oblige d'attendre qu'il annoncat une couleur
verte pour le suggestionner de nouveau dans le sens du bleu.

L'attitude des enfants, quand ils recoivent une suggestion contraire a leur
affirmation, est tres variee. On peut distinguer 3 genres d'attitudes: 1 deg.
l'enfant reste tranquille, passif, il n'exprime ni surprise, ni trouble,
il ecrit ce qu'on vient de lui suggerer; 2 deg. l'enfant est trouble par
l'affirmation de l'experimentateur, il rougit, il me regarde avec un peu
d'etonnement, il prend un air soucieux, embarrasse; il feint de contempler
longuement la couleur, en froncant le sourcil, pour cacher son embarras.
Je regrette beaucoup que le dispositif de l'experience ne permette pas de
recueillir tous ces signes de surprise et d'emotion, il aurait fallu sans
doute trouver un moyen pour les inscrire, mais la psychologie experimentale
ne nous fournit pas encore une methode precise pour enregistrer les
etats emotionnels passagers. Je suis donc oblige de me contenter d'une
description avec des mots, et je ne me dissimule pas que cette description
laisse echapper, evaporer en quelque sorte, une des parties les plus
curieuses de l'experience; 3 deg. la troisieme attitude, qui a la verite s'est
manifestee bien rarement, est une attitude de revolte; l'eleve exprime
ouvertement son scepticisme, dans son langage familier: il dira par
exemple: "C'est bleu, ca?" ou bien il aura un sourire moqueur, ou un geste
de denegation.

Les eleves, apres avoir recu la suggestion, ont a ecrire le nom de la
couleur. Les uns, et c'est la grande majorite, ecrivent le nom de la
couleur qu'on leur a suggeree; les autres ecrivent le nom de la couleur
qu'ils ont designee eux-memes; et enfin, il en est quelques-uns qui
demandent des explications, et interrogent directement l'experimentateur,
pour savoir s'ils doivent ecrire le nom de couleur trouve par eux ou celui
qui leur a ete dicte. Je me garde bien de repondre a cette question, je
repete: ecrivez. Nous ne pouvons pas tenir compte de cette obeissance a
la suggestion pour classer nos sujets, parce que quelques-uns ont pu
comprendre qu'ils devaient ecrire leur propre reponse, et nous ne pouvons
pas faire etat de leur erreur.

J'arrive enfin a l'effet le plus important de cette tentative de
suggestion, a l'effet qui permet le mieux de se rendre compte de la
suggestibilite de chacun; lorsque l'on vient de suggerer une couleur bleue,
et qu'on presente ensuite a l'eleve la couleur suivante, il a une tendance,
pour satisfaire l'experimentateur, a trouver que cette nouvelle couleur est
bleue; mais, d'autre part, la nuance verte de cette couleur est plus forte,
plus saisissante que celle de la couleur precedente, par consequent l'eleve
est porte a resister contre la suggestion, et a appeler verte la nouvelle
couleur qu'on lui presente. Suivant les caracteres, le resultat de ces deux
tendances varie: il y a des eleves qui s'affranchissent tout de suite de la
suggestion, disent vert pour la couleur qui suit immediatement la couleur
suggeree; il y en a d'autres, au contraire, qui appellent bleue la couleur
suivante, et peuvent meme appeler bleue 2, 3, 4, des couleurs suivantes;
en consequence, la persistance de la suggestion est donc plus considerable
chez les seconds que chez les premiers, et comme cet effet de suggestion se
presente sous une forme numerique, nous l'avons pris comme base du calcul
de la suggestibilite; la suggestibilite prendra donc les coefficients 0, 1,
2, 3 etc, suivant le nombre de couleurs subsequentes qui subissent l'effet
de la suggestion.

Il y a de tres grandes variations individuelles. Nos 25 sujets se
repartissent de la maniere suivante:

0 ont un coefficient egal a ............. 0
1 a         --              ............. 0,5
8 ont       --              ............. 1
4           --              ............. 2
2           --              ............. 4
2           --              ............. 5
1 a         --              ............. 7

Le tableau ci-joint resume les resultats; la premiere colonne donne le
nombre de fois que j'ai essaye la suggestion contradictoire; dans la
seconde colonne est indique le nombre de fois que le sujet a obei a cette
suggestion; et enfin, la troisieme colonne indique le nombre de fois que le
sujet a, pour les couleurs suivantes, ecrit le mot bleu.

Gesb., celui qui a un coefficient egal a 0,5, prenait un moyen terme entre
la suggestion et son opinion personnelle; il ecrivait bleu-vert. Le dernier
sujet, Poire, completement trouble par la suggestion, a donne aux couleurs
des noms extraordinaires; ainsi il a appele orange le vert, etc.


NOMS        Tentatives  Obeissance  Obeissance      ATTITUDE
des sujets.     de          aux     continuee.
            suggestion. suggestions
                         directes.
......................................................................
Abras.          3           0           0      Expression malicieuse.
                                               Attitude de scepticisme
                                               complet, sans emotion.

Feli.           3           3           0      Interrogateur. Demande
                                               ce qu'il doit ecrire.

Laca.           2           2           0      Un peu d'hesitation
                                               avant d'ecrire le mot
                                               suggere.

Bon.            3           1           1      Hesitation.

Bout.           2           1           0      Lent, hesitant,
                                               rougissant,
                                               interrogateur.

Gesb.           3           1,5         0,5    Longue hesitation, air
                                               interrogateur.

Martin.         2           1           0      Rien de particulier.

Blasch.         2           2           1      Interrogateur, repete
                                               la couleur suggere.

Motte.          2           2           1      Timide.

Mien.           2           2           1      Regard interrogateur,
                                               figure impassible.

Delans.         3           3           1      Tres long, tres
                                               hesitant et reflechi,
                                               se penche pour regarder
                                               la couleur.

Pet.            2           2           1      Tres doux.

Vasse.          2           2           1      Extremement lent,
                                               hesitant deux minutes,
                                               etonne, rougissant,
                                               embarrasse.

Saga.           3           3           1      Tres doux, hesitant,
                                               interrogateur.

Die.            3           3           1      Hesitant.

Meri.           3           3           2      Rien de particulier.

Pou.            1           1           2      Tres lent, hesitant.

Monne.          2           0           2      Etonne.

Demi.           3           2           2      Etonne, hesitant, tres
doux.

Van.            3           3           4      Hesitant, embarrasse,
                                               tres lent, se mord les
                                               pouces.

Bien.           2           2           4      Etonne, de mauvaise
                                               humeur.

Uhl.            2           2           5      Lent.

Gouje.          3           3           5      Etonne d'abord, puis, a
                                               la fin, sourit en
dessous.

Hub.            2           2           7      Automatique. Dit le nom
                                               de couleur et attend
                                               l'approbation avant
                                               d'ecrire.

Poire.          2           1       desordre.  Lent, hoche la tete,
                                               l'air embarrasse.

L'experience terminee, j'ai pu constater sur les eleves, par une
interrogation discrete, qu'ils n'avaient ete dupes d'aucune illusion; ils
savaient tout bien qu'ils n'avaient pas ecrit les vrais noms des couleurs.
Hub. lui-meme, le plus suggestible de tous, s'en rendait compte; tous
avaient ecrit des erreurs parce que je les leur avais dictees, et qu'ils
avaient cru de leur devoir de m'obeir. Il y a donc eu, tres probablement,
simple suggestion par obeissance.



II


_2 Suggestion contradictoire, relative aux longueurs de lignes_.--Cette
seconde experience est faite huit jours apres la precedente, et sur les
memes sujets (eleves d'ecole primaire elementaire).

Une serie de 24 lignes a ete tracee parallelement sur une feuille de
papier: la plus petite a 12 millimetres et la plus grande 104 millimetres;
elles different regulierement de 4 millimetres, et sont rangees par ordre
de grandeur, la plus petite occupant la partie gauche de la feuille; toutes
partent du meme niveau inferieur, de la marge; elles sont paralleles, avec
une distance de 7 millimetres. Au-dessous de chacune est un numero; elles
sont numerotees de la plus petite a la plus grande. Apres avoir montre ce
tableau a l'eleve, et le lui avoir explique, on lui presente une ligne
isolee, et on le prie de bien la regarder, car il devra la retrouver
parmi celles du tableau. Quand il a examine la ligne isolee pendant 3 a 5
secondes, on l'enleve et on lui presente le tableau; il doit y designer le
numero de la ligne qui lui parait egale a celle qu'il vient de voir; le
temps qui s'ecoule entre la vue de la ligne isolee et celle du tableau
n'est que de 1 a 2 secondes. On fait trois fois cette epreuve, d'abord avec
une ligne egale a la ligne 6 du tableau, elle a 32 millimetres, ensuite
avec la ligne 12, qui a 56 millimetres, en troisieme lieu avec la ligne 18,
qui a 80 millimetres. Dans aucun cas, on ne dit au sujet si l'operation a
ete exacte ou non. La suggestion intervient au moment ou le sujet designe
la ligne du tableau qu'il juge egale au modele qu'on lui a montre. Quelle
que soit sa designation, on dit au sujet: "En etes-vous sur? N'est-ce pas
plutot la ligne ...?" et on indique le numero de la ligne immediatement
superieure a la ligne donnee par l'eleve. Par exemple, il a indique la
ligne 5, on lui suggere la ligne 6. S'il repond: non, on repete la meme
question, exactement dans les memes termes, pour provoquer une nouvelle
reponse. Si cette seconde reponse est encore negative, on suspend la
suggestion; on considere l'eleve comme ayant resiste a la suggestion; et on
procede alors a la presentation de la seconde ligne, pour laquelle on fait
alors la meme serie de suggestions verbales, et de meme pour la 3e ligne.
Si au contraire l'enfant repond oui, soit a la premiere suggestion, soit a
la seconde, on continue; on lui dit: "N'est-ce pas plutot la ligne 7?" S'il
repond negativement, on repete la question, exactement sur le meme ton, et
on considere une reponse comme negative quand le sujet a resiste a cette
repetition d'une meme question. Si le sujet repond affirmativement que
c'est la ligne 7, on continue de la meme facon: "N'est-ce pas plutot
la ligne 8?" et ainsi de suite. On ne doit s'arreter dans cette marche
ascensionnelle que lorsque le sujet oppose une resistance repetee a la
suggestion.

Cette epreuve ressemble beaucoup a celle que j'ai faite autrefois avec V.
Henri, et que j'ai decrite dans le premier chapitre; seulement, sous la
forme recente, elle est plus methodique et poussee plus loin; autrefois,
nous nous contentions de dire: "N'est-ce pas la ligne d'a cote?" et nous
notions la premiere reponse donnee par l'enfant.

Il est tres important, pour ce genre d'epreuves, de peser exactement le
moindre mot qu'on prononce, parce que chaque mot, comme chaque nuance
d'accentuation, peut produire un effet different. On ne se doute pas de
l'importance que prend une certaine tournure de phrase, quand on n'a pas
observe cette influence sur un enfant, qui est un reactif si delicat de
suggestibilite.

La simple phrase "En es-tu sur?", suivant qu'elle est dite avec un accent
naturel d'interrogation ou avec une nuance de doute, de scepticisme ou de
severite, peut provoquer de la part de l'enfant deux reponses opposees,
que l'enfant donnera meme successivement si on change l'accentuation de la
demande[50].

[Note 50: Un pretre me disait un jour que la pratique du confessionnal
lui avait montre la tres grande influence des questions posees sur les
aveux. A la question: avez-vous fait cela? beaucoup repondent: non, mon
pere; mais si, quelque temps apres, on reprend la meme question, sur un ton
un peu plus affirmatif, en disant: vous avez fait cela? la reponse est le
plus souvent: oui, mon pere.]

25 enfants seulement ont pris part a cette experience, qui s'est terminee
en deux apres-midi.

Nous noterons d'abord les lignes qui ont ete choisies prealablement a la
suggestion.

Pour la premiere ligne modele, la ligne 6, voici comment se distribuent les
reponses:

La ligne 4 a ete designee......6 fois
  ----   5     -----     ......9 fois
  ----   6     -----     ......8 fois
  ----   7     -----     ......2 fois

La moyenne donnerait donc une ligne comprise entre le 5 et le 6.

Pour la ligne 12, on a:

 8 designe..... 1 fois
 9  ----  ..... 1 fois
10  ----  ..... 6 fois
11  ----  ..... 8 fois
12  ----  ..... 7 fois
13  ----  ..... 1 fois
14  ----  ..... 1 fois

Enfin, pour la ligne 18:

14 ............ 1 fois
15 ............ 2 fois
16 ............ 7 fois
17 ............ 5 fois
18 ............ 3 fois
19 ............ 3 fois
20 ............ 4 fois

Par consequent, ces enfants ont une tendance a designer des lignes plus
courtes que le modele. En ce qui concerne leur suggestibilite, nous les
classons de la maniere suivante. Nous notons 1 toutes les fois que nous
avons reussi a leur faire accepter la ligne immediatement superieure a
celle qu'ils ont choisie, et nous notons 2 l'ecart accepte de 2 lignes, et
ainsi de suite. Nous faisons ensuite la somme de ces deviations produites
par suggestion dans les 3 epreuves; ainsi, si un sujet a cede pour une
ligne seulement, et a cede de la meme maniere dans les 3 epreuves, il
recevra la note 3; s'il a cede pour 2 lignes la premiere fois, pour 3
lignes la seconde fois, pour 0 ligne la troisieme fois, sa note sera 3 + 2
= 5; et nous considererons un individu comme d'autant plus suggestible que
sa note sera plus elevee. Il n'echappera a personne que ce calcul de la
suggestibilite est un peu arbitraire; il repose sur cette hypothese que
la suggestibilite est proportionnelle au nombre de deplacements de lignes
obtenus par suggestion; or, il n'est pas demontre que tous les deplacements
soient equivalents, que le 2e deplacement d'une epreuve soit equivalent au
1er de cette epreuve, ou que le 2e de la 1re epreuve soit equivalent au 2e
de la 2e epreuve, etc.

Ce sont la des questions tres delicates a trancher; je les laisse pour le
moment de cote, esperant qu'il sera possible de les resoudre plus tard,
lorsque ces recherches seront plus avancees.

La mode de calcul que je viens d'indiquer implique une autre hypothese, qui
me parait beaucoup plus grave, et que je crois meme erronee; c'est que du
moment qu'un sujet ne change point la ligne qu'il a d'abord choisie, et
y persiste malgre la suggestion, on doit lui donner la note 0 et le
considerer comme ayant echappe a la suggestion. Est-ce bien exact?
Sans doute, ce sujet n'a point modifie son opinion dans le sens de la
suggestion, mais il n'en resulte pas qu'il n'ait pas ete influence par la
suggestion. Plusieurs cas pourraient etre distingues; une personne A a
porte avec beaucoup de soin un jugement sur la longueur de la ligne modele,
et elle est portee a croire que c'est la ligne 12 du tableau qui est egale
a la ligne modele; quand on lui suggere que c'est la ligne 13 qui est egale
au modele, elle examine cette ligne 13 sans parti pris, et apres l'avoir
comparee a son souvenir du modele, elle la rejette et revient a sa ligne
12, qu'elle avait choisie tout d'abord; elle nous apprend qu'a son avis
c'est la ligne 12 qui est egale, au modele. Il me parait incontestable
que cette personne A n'a point subi dans son jugement l'influence de la
suggestion. Mais supposons une personne B qui a egalement choisi la ligne
12 comme egale au modele, et qui, quand elle recoit la suggestion, ne veut
meme pas regarder la ligne 13, par esprit de contradiction ou pour toute
autre raison, et maintient sa designation de la ligue 12; ce cas est, me
semble-t-il, un peu different du precedent; la personne B a reellement
subi l'influence de la suggestion, elle a ete reellement modifiee par la
suggestion, seulement elle n'a pas suivi le sens de la suggestion; elle
s'est obstinee dans son choix, sans rien vouloir regarder ni entendre.
Enfin, il peut se presenter une personne C qui, apres avoir designe la
ligne 12, non seulement n'accepte pas la ligne 13 qu'on lui suggere, mais
encore, par esprit de contradiction nettement developpe, adopte la ligne
11; celle-la aussi a subi l'influence de la suggestion, car si on ne
l'avait pas suggestionne, elle en serait restee a son choix de la ligne 12.
Il y a donc, ce me semble, des distinctions a faire dans la suggestibilite;
on peut etre influence par la suggestion, sans etre influence dans le sens
de la suggestion.

Les 25 sujets sur lesquels se fait l'experience se comportent de maniere
bien differente; quelques-uns n'ont point obei au sens de la suggestion,
d'autres y ont obei quelquefois, d'autres y ont obei toujours. Je n'en ai
rencontre aucun qui, ayant pris le contre-pied de mon affirmation, ait
adopte, apres ma suggestion, une ligne plus petite que celle qu'il avait
d'abord choisie.

Je repartis tous les sujets en 9 groupes:

SUJETS AYANT CEDE A LA SUGGESTION
_Contradiction relative aux lignes_.

0 FOIS|1 FOIS|2 FOIS |3 FOIS|4 FOIS |5 FOIS|6 FOIS|7 FOIS| PLUS DE
      |      |       |      |       |      |      |      | 7 FOIS
------+------+-------+------+-------+------+------+------+---------
Hub   |Gouje.|And.   |Abras.|Meri.  |Uhl.  |Van.  |Mott. |Poire.
Monne.|Die.  |Martin.|Dew.  |Delans.|      |      |      |
Vasse.|Pet.  |Bien.  |      |       |      |      |      |
Bout. |Gesb. |Blasch.|      |       |      |      |      |
Mien. |Pou.  |Saga.  |      |       |      |      |      |
Lac.  |Feli. |       |      |       |      |      |      |
------+------+-------+------+-------+------+------+------+---------

Il est a remarquer que plusieurs enfants tres jeunes sont parmi les moins
suggestibles, par exemple Hub., Gouje et Die. Nous avons l'habitude de
rencontrer ces enfants avec des coefficients de suggestibilite tres forts.
S'ils ont ete peu suggestibles pour l'experience des lignes, c'est parce
qu'on leur avait devoile le piege dans les experiences sur les couleurs,
faites quelques jours avant: quelques-uns l'ont declare a haute voix. Ainsi
Gouje nous a dit: "Vous voulez me faire monter, comme l'autre fois; moi,
je ne veux pas." Cet exemple nous prouve combien il est delicat de repeter
dans un meme milieu des suggestions contradictoires, reposant sur l'action
personnelle. Aussi, je pense que le classement donne par cette experience
sur les lignes ne doit pas etre accepte sans controle. Nous retrouvons
Poire parmi les plus suggestibles, il etait meme suggestible a l'infini.

Il y a eu tres peu de lutte a soutenir contre les eleves, et nous n'avons
pas remarque les signes d'emotivite aussi frequemment que pendant les
suggestions sur les couleurs. Cette difference est facile a comprendre; la
contradiction est moins grave lorsqu'elle porte sur une longueur de ligne
que sur un nom de couleur; nous apprenons par exemple a l'enfant que la
ligne qu'on lui a montree n'est pas egale a la ligne 5 du tableau, mais
a la ligne 6; la contestation porte sur un souvenir, et non sur une
perception presente; de plus, elle porte sur un degre, une quantite et non
sur la materialite d'un fait; enfin, chose curieuse, il arrive souvent,
dans cette contestation, que c'est nous qui avons raison, et que c'est
l'enfant qui a tort; en effet, le plus souvent, l'enfant designe dans
le tableau une ligne plus petite que le modele; par consequent, notre
suggestion, qui a pour effet de le conduire a designer une ligne plus
longue, se trouve etre par hasard une suggestion correctrice. C'est un
hasard heureux, qui peut meme eviter a l'experimentateur un certain
embarras; si le sujet s'apercoit qu'on veut lui faire designer une ligne
plus grande que celle qu'il a choisie et si le sujet vient a se plaindre de
cette contrainte qu'on exerce sur lui--ce fait arrive quelquefois--on n'a
pour repondre a ce soupcon qu'une chose a faire: rapprocher le modele et
la ligne qu'on voudrait forcer le sujet a prendre par suggestion. Comme le
plus souvent les deux lignes sont egales, le sujet, surpris et confus, se
trouve reduit au silence, et il ne peut plus accuser l'experimentateur de
chercher a le tromper.

Il me semble donc que cette experience a plusieurs avantages sur celle des
couleurs; ce sont les avantages suivants: 1 deg. on peut mieux preciser une
longueur de ligne qu'une couleur; 2 deg. la contradiction, etant moins forte,
n'eveille pas chez l'enfant le soupcon qu'on veut le tromper.


III


3e _Suggestion directrice sur les longueurs de lignes_.--Notre troisieme
essai pour l'etude de l'action personnelle est d'un autre genre que les
deux precedents; nous ne faisons plus de lutte avec l'eleve, nous cherchons
a le guider d'avance; c'est une suggestion directrice.

Nous montrons a l'enfant des lignes qui ont toutes 60 millimetres
de longueur; ces lignes lui sont montrees successivement; elles lui
apparaissent par la fenetre pratiquee dans un disque que nous tenons a la
main, le disque a un diametre de 13 centimetres, et la fenetre a la forme
d'un rectangle allonge de 11 centimetres sur 2 centimetres. Nous tenons le
disque vertical, pose sur la table, a 50 centimetres de l'enfant, et tourne
vers la fenetre de la piece. L'enfant est prie de regarder les lignes et
d'en reproduire la longueur, non par un trait continu, mais par des points
marques a la distance voulue de la ligne noire qui est tracee en marge du
papier quadrille (a 4 millimetres) qu'on place devant lui; la reproduction
des lignes se fait donc comme dans notre experience anterieure sur les
idees directrices.

La premiere ligne est montree sans que nous fassions la moindre remarque;
mais a la seconde ligne, nous disons: _En voici une qui est plus grande_; a
la troisieme, nous disons: _En voici une qui est plus petite_; et ainsi de
suite, nous alternons la suggestion de ligne grande et de ligne petite,
jusqu'a la derniere. Cette suggestion est donnee lentement, d'une voix
douce, sans regarder l'enfant; la suggestion est donnee avant que la ligne
ait apparu; nous prononcons les paroles convenues, tout en tournant tres
lentement le disque, de sorte que le sujet voit, a travers la fenetre
immobile, le disque tourner, et il attend encore l'apparition de la ligne
au moment ou il nous entend annoncer que la ligne est plus grande ou plus
petite que la precedente. Les lignes se succedent a intervalles de sept a
dix secondes.

Il n'y a eu de la part des sujets aucune observation verbale, et ils n'ont
donne aucun signe appreciable d'emotivite; chacun a marque en silence les
points successifs. Nous avons veille a ce que les points fussent marques
toujours sur les lignes successives de papier quadrille, car si l'enfant
avait marque deux points sur une meme ligne, cela aurait produit des
confusions et des erreurs sur leur signification.

En general, les enfants font leurs marques dans une zone qui ne s'eloigne
guere de la marge; trois enfants ont marque des points qui s'eloignaient
de plus en plus de la marge, et comme deux de ces trois enfants (And. et
Bout.) sont des plus suggestibles, nous pensons que cette direction des
points qu'ils ont traces peut etre un souvenir de l'experience sur l'idee
directrice qui a ete faite sur eux trois semaines auparavant.

La plupart, la grande majorite des enfants ont obei a la suggestion que
nous leur donnions; et si on compare l'effet de cette suggestion verbale a
l'effet de l'auto-suggestion relative a la croissance des lignes, il est
incontestable que la suggestion verbale a eu une influence plus forte, car
16 enfants sur 23 l'ont completement subie, tandis que l'auto-suggestion
n'a exerce une action absolue que sur un bien plus petit nombre de sujets.

Le tableau XI contient tous les resultats. A droite de chaque nom d'eleve
nous inscrivons la longueur de la premiere ligne copiee sans suggestion
d'aucune sorte. Cette ligne modele a 60 millimetres. Ensuite, nous
inscrivons les differences en + et en - marquees par les eleves sous
l'influence des suggestions. Toutes les fois que les differences marquees
par les eleves sont egales a 0, ou sont en sens contraire de la suggestion,
nous les indiquons en caracteres gras. Dans les deux dernieres colonnes
verticales de droite, on trouve pour chaque eleve la moyenne des ecarts, et
le nombre de resistances a la suggestion. La moyenne des ecarts est obtenue
sans tenir compte du signe precedant chaque ecart, mais en tenant compte
seulement du fait que l'ecart marque par l'eleve est d'accord avec notre
suggestion, ou contraire a cette suggestion; on fait la somme algebrique de
ces deux genres d'ecarts, en considerant comme positifs les ecarts qui sont
dans le sens de la suggestion, et comme negatifs les autres; et par
consequent les moyennes precedees du signe - indiquent que d'ordinaire le
sujet a resiste, a marque ses ecarts en sens contraire de la suggestion; au
contraire les moyennes precedees du signe + indiquent une docilite
habituelle a la suggestion. Le nombre de resistances se calcule sans
difficulte; nous avons compte comme resistance un ecart egal a 0, car tout
eleve qui fait une ligne egale a la precedente lutte contre la suggestion;
mais nous ne savons pas au juste si cette resistance est plus grande que
celle qui consiste a faire un ecart precisement oppose a celui de la
suggestion, et dans le doute nous avons attribue a ces deux genres de
resistances la meme valeur.


Tableau XI(a).--_Resultats de l'experience sur l'action personnelle_
[Illustration: Tableau11a.png]

......................................................................
                               NATURE DE LA SUGGESTION
NOMS DES     Longueur de  ............................................
ELEVES       la 1re ligne  +     -     +     -     +     -     +     -
......................................................................
 1. Mien        48         +1    +4    -4    +4    -8   +12   -12  +16
 2. Vasse.      28         +4    -4    +4     0    +4    -4     0   +4
 3. Uhl.        36         +4    -4    +4    -4     0     0    +4    0
 4. Gouje.      36         +4    -4    +4    +2    +2    -4    +8   -4
 5. Pet.        48         +4    -4     0     0    +4    -4    -4   -4
 6. Monne.      44         +4    -8    +8     0     0    -8    +4   +4
 7. Lac.        36        +12     0    -4     0    +4    +4    -4   -4
 8. Blasch.     60         +4    -4    +4    -4    +4    -4    +4   +4
 9. Saga.       40         +8    -4    +4    -4    +4    -8    +4   +4
10. Feli.       40         +4    -4    +4    -4    +6    -4    -2   +4
11. Demi.       36         +8    -4    +4    -4     0    -4    +8   -4
12. Pou.        40         +4    -4    +8     0    +8    +8    +4   -4
13. Abras.      52          0    -4    +4     0    +4    -8    +8   -4
14. Bout.       32         +4    -8   +12    -4    +8    -4    +8   -4
15. Die.        40         +8    +4    +4   -12    +4    -4    +8   -4
16. Bien.       32         +1    -1    +1    -1    +1    -1    +4   -2
17. Hub.        44         +4    +4    +4    -4    +8    -8    +8   -8
18. Gesb.       36         +8    -8    +8    -8    +8    -8    +4   -4
19. Dew.        44         +4    -8    +4    -6    +4    -6    +8   -6
20. Delans.     40        +10    -6    +4    -6    +4    -4    +8   -6
21. Van.        32         +8   -12    +8    -4    +4    -8   +12   -8
22. Motte.      52         +8   -20    +4    -4    +8    -4    +8   -8
23. And.        36         +4    -8   +12    -4    +8    -4    +8   -4
24. Poire.      36         +4    -4    +4    -4    +4    -4    +4   -4
25. Martin.     40         +4    -8    +8    -8    +8    -6    +2   -4
.....................................................................
Nombre des
resistances.                1     4     3     8     4     4     5    7
......................................................................
Somme des ecarts         +128  -119  +111   -79  +101   -87  +102  -50
......................................................................
Moyenne des
ecarts                      5   4,9   4,4     3     4   3,5     4    2
......................................................................


Tableau XI(b).--_Resultats de l'experience sur l'action personnelle_

......................................................................
    NATURE DE LA SUGGESTION                        Moyenne    Nombre
..................................................   des    des resis-
  +    -    +    -    +    -    +    -    +    -   ecarts.    tances.
......................................................................
-20   +4    0   +4   +4   -4   -8   +4   -4   -4    -5,2        14
  0    0    0   +4   -8    0    0    0    0    0    +0,2        13
  0   +4   -4    0   +4   -4    0   +4   -4         +1,2        10
 -4   +4   -4   +4   -4   +4                        +0,2         7
 +4   -0   +4  -10   +8   -4    0    0   +4   -4    +3           6
  0    0   +4   -4    0   -4                        +2,8         6
 +4   -4                                            +1,6         5
 +4   -4   -4   +4   -4   +4                        +1           5
 -4   +4   +4   +4   -4   -4   +4   -4              +2           5
 +4   +2   -2                                       +2           4
 +4   -4   +4   -4    0    0   +4   -4              +4           3
 +4   -4   +4   -8   +4   -8   +4   -4  +12         +4           2
 +4   -8   +4   -4   +4   -4   +4   -4              +4           2
 +8   -4   +4   -4   +4   -4   +4   +4   +4   -4    +5           1
 +4   -8   +4   -4   +4   -4                        +5           1
 -1   +1   +1   -4                                  +1,4         2
+12  -12  +12  -12  +12  -12  +12  -12              +9           1
 +4   -8   +4   -4  +12   -4   +4   -8   +4   -4    +6           0
 +2   -4   +8   -4   +2   -4   +2                   +5           0
 +2   -2   +4   -6   +6   -4   +2                   +5           0
 +4   -8   +8   -8   +4   -4                        +7           0
+12   -8   +4   -8  +20  -12   +4   -8              +8,7         0
 +8   -4   +8   -4   +8   -4   +8   -4              +6           0
 +4   -4   +8   -4   +4   -4   +4   -4              +4           0
 +2   -2   +4   -1   +6   -8   +4   -6              +5           0
......................................................................

  7    9    6    6    5
......................................................................
+61  -71
......................................................................

  2,5  2,8  3,3  2,7
......................................................................

Pour classer les eleves, il faudrait tenir compte a la fois de la valeur de
la moyenne et du nombre des resistances; car en general, ceux qui resistent
le plus souvent sont ceux qui font les ecarts les moins forts; et quand le
nombre de resistances de deux eleves est egal, il faut considerer comme
le moins suggestible celui qui a fait les ecarts les plus petits. Nous
etablirons notre classification en prenant pour guide les nombres
de resistances; ce n'est la, bien entendu, qu'une mesure toute
conventionnelle.

Il faut remarquer que lorsque le nombre de resistances ne depasse pas 1, il
n'a pas grande importance par lui-meme, car il peut tenir simplement a un
moment de distraction, l'eleve n'ayant pas bien ecoute la suggestion; ce
defaut d'attention doit etre surtout soupconne chez ceux qui ont des ecarts
de suggestion dont la moyenne presente une valeur tres forte: c'est le cas
de Die., de Hub., de Bout.

La valeur des ecarts, prise dans l'ensemble, a beaucoup diminue a mesure
que l'experience se prolongeait. C'est ce que montrent les deux rangees
horizontales de chiffres inscrits au bas du tableau XI. La somme totale des
ecarts suit une progression regulierement descendante, tandis que la somme
des resistances augmente; ces deux donnees en se confirmant, nous prouvent
que les eleves ont ete, surtout au debut, les dupes de l'illusion, mais que
peu a peu ils s'y sont moins abandonnes, ils en ont eu une conscience plus
claire. Fait curieux, que je ne m'explique pas, la suggestion a surtout ete
effective lorsqu'elle tendait a l'augmentation de la ligne modele, et en
effet, la somme des ecarts successifs est plus faible pour les ecarts
dans le sens de la diminution que pour les ecarts dans le sens de
l'augmentation. La somme des 5 premiers ecarts d'augmentation est de 503
millimetres, la somme des 5 ecarts de diminution est de 406 millimetres,
la difference est donc tres nette. A quoi peut-elle tenir? Je suis bien
certain d'avoir fait de la meme voix les deux suggestions, et il n'y a
pas la de cause d'erreur qu'on puisse incriminer. Il est possible que le
souvenir d'experiences anterieures, dans lesquelles les lignes modeles
presentaient un accroissement regulier ait influe sur l'esprit des eleves.
Il est possible aussi qu'une personne, qui s'occupe a tracer ou a marquer
des lignes, eprouve plus de difficulte psychique a rapetisser les lignes
qu'a les agrandir; un arret de mouvement--on le sait du reste par d'autres
experiences--exige un plus grand effort de volonte que la continuation d'un
mouvement; mais cette explication ne se verifie que pour le cas ou les
lignes sont tracees d'un trait. S'applique-t-elle au cas ou les lignes sont
marquees par un simple point final?

Les chiffres de notre tableau XI nous montrent que les differences
individuelles de suggestibilite ont ete tres fortes. C'est du reste la
regle dans toutes les recherches que nous avons faites jusqu'ici sur la
suggestibilite; et il serait bien temeraire d'extraire de resultats aussi
heterogenes une moyenne permettant de dire: la suggestibilite des eleves
d'ecole primaire dans cette experience est de tant. Mien., un eleve de
3e classe, vient en tete, comme resistance a la suggestion, il a presque
toujours pris le contre-pied de mon affirmation; nous trouvons egalement
parmi les refractaires Laca., Saga., Blasch., Feli., etc. Parmi les plus
suggestibles ont ete And. et Poire., vrais automates, qui ont toujours
marque des ecarts reguliers, conformes a la suggestion.

_Meme experience sur des jeunes gens d'ecole primaire
superieure_.--Lorsqu'on ne fait pas subir un interrogatoire aux sujets,
lorsqu'on ne recueille pas leurs impressions apres des experiences comme
celle-ci, les resultats nous en sont comme fermes; nous n'avons en notre
possession que des chiffres, ce qui est toujours peu de chose pour se
rendre compte d'un etat de conscience. Je n'ai point voulu interroger
ces eleves d'ecole primaire elementaire, parce que ce sont mes sujets
habituels, et qu'en attirant trop souvent leur attention sur les illusions
dont je les avais rendus victimes, je les aurais faits trop sceptiques pour
des experiences ulterieures. J'ai donc prefere repeter mes suggestions
dans un autre milieu, et j'ai passe une apres-midi dans une ecole primaire
superieure, ou j'ai fait copier des lignes, exactement dans les memes
conditions, a 10 eleves, ages environ de 17 ans, et appartenant a la
deuxieme annee de l'ecole. Ces eleves sont ranges dans le tableau XII par
ordre de merite intellectuel; les 2 premiers sont juges par leurs maitres
comme tres intelligents, les 3 derniers sont faibles, les autres sont
moyens. On voit que parmi ces eleves, tout comme parmi ceux d'ecole
primaire elementaire, il y en a qui n'ont jamais resiste, et fait des
ecarts enormes, comme Dru..., le dernier, tandis que d'autres ont resiste
constamment, prenant le contre-pied de ce que je disais. La moyenne de la
valeur des ecarts, inscrite au bas du tableau, est plus faible que celle de
leurs camarades plus jeunes. La difference est meme assez nette: en mettant
vis-a-vis la moyenne des ecarts pour les deux groupes d'eleves, on a:

ORDRE DES    ELEVES DU PRIMAIRE  ELEVES DU PRIMAIRE
SUGGESTIONS  ELEMENTAIRE         SUPERIEUR           DIFFERENCES
   1           5                   2,6                 - 2,4
   2           4,9                 2,6                 - 2,3
   3           4,4                 3,8                 - 0,6
   4           3                   2,7                 - 0,3
   5           4,3                 2,4                 - 1,6
   6           3,5                 2                   - 1,5
   7           4                   2,2                 - 0,8
   8           2,3                 4,7                 + 2,7
   9           2,5                 1,9                 - 0,9
  10           2,8                 2,8                 = 0,9

Dans la plupart des cas, ces chiffres montrent que l'avantage reste aux
eleves d'ecole primaire superieure.

Ces derniers ne se sont pas corriges nettement au cours de l'experience, et
le dixieme ecart qu'ils ont marque n'est pas plus faible que le premier;
par la aussi ils different des enfants plus jeunes, et si on prenait ces
chiffres a la lettre, et qu'on fut tente de generaliser a outrance, on
arriverait a cette proposition paradoxale que l'adulte ne se corrige pas
autant que l'enfant. Mais en y regardant de plus pres, on a une impression
tout autre; on voit que l'enfant, en se corrigeant, s'est rapproche des
resultats donnes par l'adulte, resultats qui supposent une demi-conscience
de l'illusion, et c'est parce que l'adulte avait des le debut, et sans
education necessaire, cette demi-conscience, qu'il n'a pas eu a se corriger
comme l'a fait l'enfant; il offrait en quelque sorte moins de marge a la
correction.

Je passe maintenant a l'interrogatoire des eleves. Je l'ai ecrit en meme
temps que je le faisais. Il est tres difficile de poser les questions sans
suggestionner l'eleve.


TABLEAU XII
[Illustration: Tableau12.png]

INFLUENCE D'UNE ACTION MORALE DIRECTRICE

_Eleves d'une Ecole primaire superieure_.

................................................................................................

                                  NATURE DE LA SUGGESTION
ELEVES      [1]                                                                     [2]   [3]
....................................................................
+   -   +   -   +   -   +   -   +   -   +   -   +   -   +   -   +
................................................................................................

Buccin       50  +2  -2  +2  -2  +1   =  +1  -1  +1  -1  +2  -1  +1  -1  +1  -1      1,2    1
Dupuis       52   0  -12 +4  -8  +4  -4  +4  -8  +4  -4  +8  -4  -4  -4  +4  -4  +8  5      0
Auclot       44  +3  -3  +4  -4  +2   =  +6  -4  -4  -2  +2   =  +1  -1              2      3
Colin        62   =  +8   =     -10   =   =  +4  -3   =   =   =  =   +3              0,3   12
Carriste     40  +3  -3  +6  -4  +1  +1  +1  -1  +1  -1  +1  -1  +1  -1  +1  -1      1,7    0
Raoul        32  +4  -6  +4  -3  +4  -2  +6 -10  +6  -8  +4  +2  +6 -10  +6          4      1
Malgache     52  -4 +16  -4   =  -4  +4  -8  +4  -4  -4  +4   =  +4  -4  +4  -8     -1,2   10
Lachelier    42  +8  -6  +4  -4  +8  -3  +2  -8  +3   =  +2  -4  +4  -2  +4 -10      4,5    1
Daumet       44  +4  -8  -4  -6  +4  -2  +2  -4  +4  -4  +4  -4  +4  -4  +4  -4      4      0
Drumont      48  +6 -10 +14  -4  +4  -8  +4 -12 +10  -4  +2  -6  +6  -2  -8  -6      6,6    0
................................................................................................
Somme des
ecarts           26  26  38  27  24  20  22  47  19  28  29  18  34  29

Moyenne des
ecarts           2,6 2,6 3,8 2,7 2,4 2,0 2,2 4,7 1,9 2,8 2,3 1,8 3,4 2,9

................................................................................................
(col. 1: Longueur donnee a la ligne de 6 mm.)
(col. 2: Moyenne des ecarts.)
(col. 3: Nombre des resistances.)


INTERROGATOIRE DE BUCCIN

Sujet tres suggestible. Il a eu l'illusion complete jusqu'a ma question 3,
qui parut lui avoir ouvert les yeux.

1. _D_.--Eh bien, que pensez-vous de vos resultats?
_R_.--(Hoche la tete.) Je crois que je me suis trompe. Je les
ai faites (les lignes) presque toutes grandes.

2. _D_.--Les differences reelles entre les lignes sont-elles
plus petites ou plus grandes que celles que vous avez faites?
_R_.--Elles sont plus grandes.

3. _D_.--Avez-vous _vu_ les differences des lignes?
_R_.--Je comptais que vous le saviez mieux que moi. Mais je
ne les voyais pas beaucoup. En les faisant, je ne voyais pas
bien les differences.


INTERROGATOIRE DE DUPUIS

Ce sujet a ete un des plus suggestibles.

1. _D_.--Les differences que vous avez marquees entre les
lignes sont plus grandes au commencement qu'a la fin. Pourquoi?
_R_.--Elles etaient les memes; une grande et une petite qui
suivaient.

2. _D_.--A combien appreciez-vous les differences?
_R_.--A cinq millimetres.

3. _D_.--N'avez-vous pas fait d'autres remarques sur les differences
des lignes?
_R_.--(Embarras.)

4. _D_.--Avez-vous exagere ou rapetisse les differences?
_R_.--J'ai du exagerer. Les differences n'etaient pas sensibles.

_D_.--Avez-vous eu des doutes tout a l'heure sur la longueur
des lignes?
_R_.--Oui.

_D_.--Alors pourquoi, les ayant crues egales, les avez-vous
faites inegales?
_R_.--Je n'etais pas sur de moi.

On peut remarquer dans cet interrogatoire que la question 4 a eu un role
decisif, et qu'a partir de ce moment le sujet a reconnu son erreur, soit
que notre encouragement ait diminue sa timidite, soit que notre question
ait oriente son attention dans le sens de la critique.

INTERROGATOIRE DE RAOUL

Ce sujet est un peu moins suggestible que le precedent. Cela se voit par
les resultats numeriques de l'experience. Cela apparait tres nettement
aussi dans l'interrogatoire.

_D_.--Eh bien, que pensez-vous de ces lignes?

_R_.--Je les ai vues presque toutes a peu pres de la meme longueur.

_D_.--Quand vous est venue cette idee?

_R_.--Vers le milieu de l'experience.

_D_.--Comment cette conviction vous est-elle venue?

_R_.--(Embarras)

_D_.--D'ou vient qu'ayant cette conviction vous avez fait des lignes
inegales?

_R_.--Parce qu'il y avait des lignes un peu moins epaisses; c'est peut-etre
ce qui les faisait paraitre moins longues.

_D_.--Ma parole influait-elle sur vous?

_R_.--Oui.

_D_.--Avez-vous cru reellement que les lignes etaient tantot plus grandes,
tantot plus courtes?

_R_.--Des le debut, j'ai cru: mais vers le milieu, je me suis apercu que
pour quelques-unes elles etaient plus courtes, quand vous disiez plus
longues.

_D_.--Etait-ce par complaisance que vous les avez faites plus courtes?

_R_.--Oui, monsieur.

Ce cas me parait assez net; une illusion se produit au debut, illusion
intellectuelle; elle se dissipe ensuite, le sujet s'apercevant que les
lignes ne different pas comme je l'annonce; c'est vers le milieu de
l'experience que l'illusion est reconnue; mais il reste un autre facteur de
la suggestibilite, la timidite de l'eleve, qui continue a obeir a ma parole
sans y croire. Nous voyons bien nettement ici une dissociation des deux
facteurs.

INTERROGATOIRE D'AUCLOT

Un peu moins suggestible que le precedent; il a eu a la fois l'illusion
intellectuelle et la docilite, mais a un moindre degre. Il est interessant
de voir que ce sujet invente un motif inexact pour appuyer son illusion.

_D_.--Que pensez-vous de ces lignes?

_R_.--Je crois qu'elles sont a peu pres toutes egales, et a differentes
positions.

_D_.--Cette idee, quand vous est-elle venue?

_R_.--Au milieu,, vers la 8e ligne.

_D_.--Comment avez-vous eu cette idee?

_R_.--Quand vous disiez, "un peu plus grand", elles etaient vers le centre
du disque--et "un peu plus petit", elles etaient vers la peripherie. (C'est
tout a fait faux. Exemple de motif surajoute.)

_D_.--Avez-vous pense qu'elles etaient rigoureusement egales ou de
difference tres minime?

_R_.--_Maintenant_, je crois qu'elles sont egales; a ce moment-la j'ai
pense a une difference tres petite, de 1 a 3 millimetres.

_D_.---Alors pourquoi avez-vous parfois exagere ces differences?

_R_.--Il me semblait bien qu'elles etaient egales, je suivais vos paroles;
et j'avais un peu le sentiment que je me trompais.

INTERROGATOIRE DE MALGACHE

Ce sujet est le moins suggestible de tous.

_D_.--Que pensez-vous de cette experience?

_R_.--Les memes traits ont passe plusieurs fois. Je les ai reconnus
individuellement.

_D_.--Avez-vous fait une autre reflexion?

_R_.--Elles n'ont pas grande difference, elles sont presque egales. Elles
paraissent egales, on ne s'en apercoit pas parce qu'elles ne sont pas
placees pareilles, mais elles doivent etre egales.

_D_.--Quand cette conviction vous est-elle venue?

_R_.--Vers le milieu, mais a la fin, j'etais presque certain qu'elles
etaient egales.

_D_.--Pourquoi les faisiez-vous egales si vous n'en etiez pas sur?

_R_.--De peur de me tromper. Pour les 3 derniers points, je me suis
recopie.

_D_.--J'annoncais que certaines lignes etaient longues, et d'autres
courtes. Quel effet cela vous faisait-il?

_R_.--Je ne l'ai pas cru du tout. Des la seconde ligne, je me suis apercu
que vous essayiez de me tromper: et alors, je ne faisais pas attention a
ce que vous disiez. A partir du 5e point, c'est comme si vous n'aviez rien
dit.

_D_.--Vous avez suivi ma suggestion vers le milieu. L'avez-vous remarque?

_R_.--Non, je n'ecoutais pas.

Je dois dire que ce dialogue a fini par prendre une tournure un peu
embarrassante, quand le sujet me disait tranquillement: "Je ne vous
ecoutais pas, c'est comme si vous ne m'aviez rien dit." Ces quelques
paroles rendent singulierement eloquents les chiffres representant la
moyenne des ecarts, et on comprend qu'une moyenne negative represente une
lutte, une sorte de rebellion, qui n'a rien de sympathique. Cet eleve n'a
eu ni illusion ni docilite.

COMPARAISON DES TROIS EXPERIENCES PRECEDENTES SUR LA SUGGESTION OPERANT
COMME ACTION MORALE

Nous reproduisons ici les 3 classifications auxquelles nos experiences sur
l'action personnelle ont abouti. La comparaison de ces classifications
montre qu'elles different beaucoup: certains eleves, par exemple, comme
Gouje et Uhl, qui sont derniers dans la premiere epreuve, sont premiers
pour la seconde. Ces changements brusques de rang peuvent tenir a deux
causes: ou que l'action personnelle a des effets extremement variables, ou
que le sujet, d'une experience a l'autre, a appris a se mefier.


SUGGESTION  SUGGESTION   SUGGESTION  SYNTHESE des 3    SYNTHESE des 3
CONTRA-     CONTRA-      DIRECTRICE  classifications   classifications
DICTOIRE    DICTOIRE     sur les     precedentes.      d'apres
sur les     sur les      lignes.                       l'experience
couleurs.   lignes.                                    des idees
directrices.
......................................................................
 3,5.Ahras.  3,5.Hub.     1.Mien      1.Lac.     15.     1.Lac.    7.
 3,5.Feli.   3,5.Monne.   2.Vasse.    2.Mien.    15,5.   2.Delans. 8.
 3,5.Lac.    3,5.Vasse.   3.Uhl.      3.Vasse.   17.     3.Saga.  14.
 3,5.Bon.    3,5.Bout.    4.Couje.    4.Bout.    22.     4.Gesb.  15.
 3,5.Bout.   3,5.Mien.    5.Monne.    5.Feli.    23.     5.Pet.   17.
 3,5.Martin. 3,5.Lac.     6.Pet.      6.Monne.   26.     6.Bien.  21.
 7.  Gesb.   9,5.Gouje.   7.Blasch.   7.Pet.     27.     7.Feli.  22.
11,5.Blasch. 9,5.Die.     8.Lac.      8.Blaschek.33,5.   8.Vasse. 23.
11,5.Motte.  9,5.Pet.     9.Saga.     9.Abras.   35.     9.Martin.31.
11,3.Mien.   9,5.Gesb.   10.Feli.    10.Saga.    35,5.  10.Van.   36.
11,5.Delans. 9,5.Pou.    11.Demi.    11.Gouje.   36.    11.Poke.  38.
11,5.Pet.    9,3.Feli.   12.Pou.     12.Die.     37.    12.Die.   41.
11,5.Vasse. 15.  And.    13.Abra.    13.Martin.  37,5.  13.Gouje. 42.
11,5.Saga.  15.  Martin. 14.Bien.    14.Gesbe.   38,5.  14.Bout.  43.
11,5.Die.   15.  Bien.   15.Bout.    15.Pou.     39.    15.Hube.  43.
17,5.Meri.  15.  Blasch. 16.Die.     16.Hub.     44,5.
17,5.Poue.  15.  Saga.   17.Hub.     17.Uhl.     47,5.
17,5.Monne. 18,5.Abras.  18.Poire.   18.Bien.    50.
17,5.Demi.  18,5.Dew.    19.Martin.  19.Delans.  53.
20,5.Van.   20,5.Meri.   20.Dew.     20.Motte.   59,5.
20,5.Bien.  20,5.Delans. 21.Delans.  21.Poire.   68.
22,5.Uhl.   22.  Uhl.    22.Gesb.    22.Van.     68,5.
22,5.Gouje. 23.  Van.    23.And.
24.  Hub.   24.  Motte.  24.Motte.
25.  Poire. 25.  Poire.  25.Van.


C'est cette seconde raison qui certainement explique les deplacements de
Gouj.... C'est un enfant tout jeune, fort intelligent, qui appartient a la
4e classe, et qui a les allures d'un moineau franc. Il parait qu'en classe
il prend constamment la parole, pour montrer qu'il sait, et son maitre est
oblige de lui imposer silence. Dans le cabinet du Directeur, il se montra
d'abord plus reserve et plus timide; il fut tres suggestible pour les
experiences sur les idees directrices, ce que j'attribuai a son jeune age.
Pour l'experience des couleurs il se laissa tromper completement; mais il
se souvint qu'il avait ete trompe; quand il revint pour l'experience de
suggestion contradictoire relative aux lignes, et aussi pour l'experience
de suggestion directrice relative aux lignes, il me dit avec aplomb, en me
regardant bien dans les yeux: "Vous voulez me tromper comme l'autre fois;
moi, je ne veux pas; je ne veux pas qu'on dise que je suis aveugle, etc.,"
puis vint un bavardage intarissable; l'enfant avait perdu sa timidite avec
moi.

Malgre ces causes d'erreurs, je pense qu'en faisant la synthese de nos 3
classifications, on doit aboutir a une classification unique qui reflete
tout au moins les differences de suggestibilite des eleves relativement a
une action personnelle. Comparons donc cette classification synthetique a
celle que nous avaient donnee les experiences d'idee directrice, et voyons
ou elles concordent.

Lac. est le 1er sur les 2 listes; nous avons deja parle de cet enfant, a la
physionomie d'adulte, peu avance dans ses etudes, mais ayant deja pris des
habitudes de liberte, comme un homme fait. Mien, qui est le 2e, est un
enfant beaucoup plus jeune (3e classe, neuf ans et demi) a la figure fermee
et serieuse; il ne figure pas dans la classification relative aux idees
directrices parce qu'il n'a pas pris part a toutes les experiences; il a
ete extremement peu suggestible pour les lignes, et beaucoup plus pour les
poids. Vasse. (n deg. 3) est un jeune garcon a mine eveillee, bien developpe
physiquement, ayant l'habitude de la rue; il etait d'une suggestibilite
moyenne pour les idees directrices; il parut assez rebelle a l'action
personnelle. Jusqu'ici les deux listes concordent. Pour Bout. (n deg. 4), nous
avons une surprise; ce jeune enfant, qui est dans la 1re classe, mais ne
compte pas parmi les premiers, s'est comporte en vrai automate pour tout
ce qui concerne les idees directrices; il a, au contraire, bien resiste
a l'action personnelle. D'ou vient cette exception? Il resulte des
renseignements donnes par le directeur, que c'est un enfant doux,
rougissant, discipline, ne faisant pas de bruit en classe, mais capable de
se defendre avec beaucoup de force si on l'accuse injustement; alors, il
proteste, il eleve la voix. Feli. (n deg. 5)est un garcon gai, vigoureux, un
boute-en-train, aime de ses camarades; il a le meme rang dans nos deux
listes (5 et 7). On peut en dire autant de Pet. (n deg. 7). Saga. (n deg. 9) parait
avoir subi l'action personnelle plus que ne le faisait prevoir son rang
(3) dans les autres experiences. Gouje. (n deg. 10) a bien plus lutte contre
l'action personnelle que contre l'automatisme des experiences. Rien a dire
des suivants. Notons Poire., qui reste aussi suggestible dans tous les
cas, Van. aussi; mais finalement, nous rencontrons une derniere exception,
Delans.; ce jeune garcon, qui a fait preuve anterieurement de tant
d'esprit critique, a, au contraire, subi avec une grande docilite l'action
personnelle. C'est le cas inverse de celui de Bout. et nous devons conclure
de ces deux cas, qui nous paraissent typiques, que ces deux formes de
suggestibilite peuvent etre absolument independantes, comme elles peuvent
aussi se rencontrer jointes, ainsi que Poire nous en fournit un bel
exemple.

CONCLUSION.--Les experiences sur l'action morale sont incontestablement
celles qui se rapprochent le plus de l'hypnotisme et du magnetisme animal.
La comparaison, des deux methodes est d'autant plus legitime que divers
auteurs des plus competents, Bernheim, Delboeuf, admettent aujourd'hui
"qu'il n'y a pas d'hypnotisme" mais seulement de la suggestion; et que la
suggestion est "la clef du magnetisme animal"; en d'autres termes, tous les
phenomenes physiologiques et nerveux qui caracterisent l'hypnose pourraient
etre produits par simple affirmation, ils resultent de l'affirmation
autoritaire d'un individu exercant son influence sur un autre individu. Or,
comme nous ne faisons pas autre chose, dans les 3 experiences sus-decrites,
que d'influencer un eleve par une affirmation, il resulterait de cette
maniere de voir que notre experience n'est pas autre chose qu'une tentative
de suggestion hypnotique.

Il y a du vrai dans ce rapprochement; l'hypnotisation ressemble a nos
experiences autant que la suggestion anormale ressemble a la suggestion
normale. Ce rapprochement ne doit pas nous faire oublier que les
differences de degre ont en pratique une importance enorme, et qu'il y
a veritablement un abime entre notre suggestion pedagogique qui influe
seulement sur l'appreciation d'une longueur de ligne, ou d'une nuance de
couleur, et la suggestion medicale ou hypnotique qui peut faire manger a
un malade des pommes de terre crues qu'il prend pour des gateaux. Dans ce
dernier cas nous avons une tentative d'asservissement d'une intelligence,
et c'est la ce que Wundt considere comme une immoralite: le sujet devient
la chose de l'experimentateur; on pese sur lui jusqu'a ce que sa resistance
soit vaincue, et sa servilite complete; et le resultat de cette tentative
est de le rendre pins suggestible, plus servile pour une autre occasion.
Dans nos experiences scolaires, au contraire, l'effort que nous faisons
pour influencer le sujet est cent fois plus discret; il a pour but non de
l'asservir, mais d'eprouver son degre de resistance. N'est-ce point la tout
autre chose? Est-ce briser une lame d'acier que de rechercher si elle est
souple? On ne renverse pas l'individu, on le convie a essayer ses forces,
et l'epreuve tourne pour lui en lecon, et devient un correctif de la
suggestibilite, si on lui explique ce qu'on a voulu faire, surtout si on
lui apprend a se defier dorenavant des affirmations sans preuves. Je n'ai
pas besoin d'ajouter que sous sa forme benigne, notre experience est
beaucoup plus precise qu'une suggestion hypnotique, puisqu'elle donne une
mesure de la resistance du sujet, mesure qui peut s'exprimer en chiffres,
alors que l'appreciation de la resistance a une suggestion hypnotique reste
toujours tres vague.

Quoi qu'il en soit, j'admets qu'il y a tout au fond de notre experience une
lutte sourde entre la personnalite du sujet et celle de l'experimentateur,
lutte qui dans un milieu scolaire pourrait avoir des inconvenients
pratiques; c'est pour cette raison que je prefere aux suggestions orales,
seules decrites jusqu'ici, les suggestions dont il me reste maintenant a
parler.




CHAPITRE VI


L'INTERROGATOIRE


Ainsi que je l'ai indique dans le precedent chapitre, je divise mon etude
sur l'action personnelle en deux parties; dans la premiere partie, j'ai
expose quelques tests qui permettent d'apprecier la docilite d'une personne
quelconque a l'action personnelle, et qui montrent que ces phenomenes si
delicats d'influence, que jusqu'ici l'on avait etudies seulement apres les
avoir provoques a l'aide des manoeuvres de l'hypnotisme, peuvent prendre la
forme inoffensive d'un exercice scolaire. J'aborde maintenant la seconde
partie, je cherche a pousser l'analyse plus loin; je ne me contente pas
d'etablir une classification de suggestibles, je m'efforce de penetrer dans
le mecanisme de cette suggestion de nature speciale qu'on peut appeler
l'action personnelle ou l'action morale.

Une tres simple analyse, qui est evidemment a priori, mais que j'adopte
comme plan commode d'exposition, permet d'etablir dans l'action morale
qu'un individu exerce sur un autre individu plusieurs subdivisions et
distinctions. Tout individu represente, cela est certain, une puissance
morale d'intensite particuliere; cette puissance morale depend en premiere
ligne de tout ce que l'individu a suggestionner connait sur celui qui le
suggestionne; position officielle, etat de fortune, existence passee, etc.;
puis, il faut faire entrer en ligne de compte la personnalite physique,
les caracteres de cette personnalite physique, le developpement du corps,
l'habilete, la force musculaire, le timbre de la voix; enfin, il faut
prendre en consideration l'energie morale, la volonte, l'esprit de
conduite; ce sont des caracteres qui jouent le premier role dans la
carriere de la plupart des hommes, ce sont aussi ceux, je crois, auxquels
on attache officiellement la moindre importance, car il ne se fait pas
d'examens sur l'energie morale, et cependant elle est au moins aussi
necessaire a beaucoup d'individus, au militaire, par exemple, que les
connaissances techniques, qui font l'objet unique des examens. Parmi ces
caracteres auxquels on reconnait qu'un individu est un fort ou un faible,
il y en a un que je dois signaler tout particulierement, c'est le regard;
ou plus exactement, c'est la faculte de regarder un autre individu avec
persistance dans les yeux. Ceux qui ont de l'autorite morale, d'apres mes
observations journalieres, sont tous doues de cette faculte.

Aucune etude n'a encore ete faite jusqu'ici--aucune etude methodique,
j'entends--sur ces assises, psycho-physiologiques de l'autorite morale; et
je ne suis pas en mesure de combler cette regrettable lacune. J'ai dirige
mes recherches vers un point un peu different; je me suis attache a l'etude
de l'influence suggestive de la parole. C'est par la parole, le plus
souvent, que la suggestion morale s'exerce; j'ai donc voulu rechercher
quelle est la puissance de suggestion des mots qu'on prononce--la personne
qui les prononce restant autant que possible la meme. Le dictionnaire et la
syntaxe sont ainsi mis a contribution par notre experimentation, et je suis
loin d'avoir entierement explore mon domaine. Pendant que je faisais
ce travail, j'ai presque constamment adopte le point de vue du juge
d'instruction; et j'ai recherche ce que le procede d'interrogatoire
judiciaire renferme de possibilites de suggestions et d'erreurs.

La question se divise en plusieurs parties selon la maniere dont on
comprend un interrogatoire, et je ne doute pas qu'en pratique, et, de la
meilleure foi du monde, les juges emploient telles ou telles varietes
d'interrogatoire, sans se rendre compte des differences qu'elles presentent
au point de vue des garanties de sincerite et d'exactitude. Je distingue
donc 4 varietes principales:

1 deg. Le juge laisse a la personne qu'il interroge--supposons que ce soit un
temoin--sa spontaneite complete; le temoin ne repond point a des questions,
il depose d'abondance.

2 deg. Le juge pose des questions, il fait des questions precises, il montre de
l'insistance, il force le temoin a repondre, sans du reste le suggestionner
dans un sens ou dans l'autre. C'est un _forcage_ de memoire.

3 deg. Le juge exerce sur le temoin, par la nature des questions qu'il emploie,
une suggestion douce.

4 deg. Le juge fait de la suggestion a outrance.

L'ordre logique voudrait que nous commencions par la 1re forme
d'interrogatoire; mais en fait, j'ai commence mes experiences par la
2me, pour cette raison bien simple qu'on ne fait pas de semblables
classifications au debut des recherches.

Je commencerai donc par exposer les resultats que j'ai obtenus par la
forcage de la memoire.

EXERCICE DE MEMOIRE FORCEE

Supposons un juge d'instruction qui, seul en tete a tete avec un enfant,
l'interroge: cet enfant a ete le temoin d'un fait grave, dont la
constatation sans erreur presente une grande importance pour la justice;
le juge interroge l'enfant avec douceur, avec patience, sachant combien la
moindre suggestion peut avoir d'influence sur l'esprit docile d'un enfant,
il pese ses moindres paroles avant de les prononcer, et il pousse meme la
prudence jusqu'a cacher a l'enfant sa conviction personnelle, afin de ne
pas dicter, malgre lui, la reponse qui lui parait veridique; mais, malgre
cette prudence, il est oblige d'insister, et de revenir plusieurs fois a la
charge, pour obtenir de l'enfant les reponses qui ne viennent pas de suite;
il ne peut se contenter du silence de son petit temoin; il veut le faire
parler, soit dans un sens, soit dans un autre; il est impartial, je le
repete, mais tres impartialement il pose des alternatives a l'enfant:
"Avez-vous vu ceci ou cela, lui demandera-t-il, precisez, les choses se
sont-elles passees de cette maniere-ci, ou de cette maniere-la?" Je crois
bien ne pas m'avancer beaucoup en admettant que l'interrogatoire des
enfants qu'on est oblige de citer en justice comme temoins se produit
le plus souvent d'apres ce procede[51]. Un juge d'instruction ne peut
considerer ce procede comme incorrect, puisqu'il a la conscience de n'avoir
rien suggestionne de precis a l'enfant, et qu'il a laisse celui-ci libre de
choisir entre les differentes alternatives qu'on lui presente. Mais si ce
n'est pas de la suggestion qu'on a fait sur cet enfant, on a exerce sur lui
une influence qui n'en est pas moins dangereuse, comme je vais le montrer
dans un instant, car on a _force_ sa memoire; en mettant l'enfant en
demeure de preciser des souvenirs qui sont vagues et incertains, on
l'oblige a commettre, sans qu'il le sache--et par consequent avec une
entiere bonne foi--des erreurs de memoire qui ont une grande gravite.

[Note 51: Il ne doit pas etre rare non plus qu'un juge d'instruction
Suggestionne directement l'enfant qu'il interroge. Bernheim a ecrit
quelques pages instructives sur cette suggestion judiciaire des enfants: il
a montre comment on peut, de la meilleure foi du monde, faire entrer peu
a peu dans l'esprit d'un enfant l'image hallucinatoire d'un crime dont le
juge admet la realite, et auquel il s'imagine que l'enfant a assiste. De
_la suggestion_, Paris, Doin, 1886, p. 186 et seq.]

Ces reflexions me sont inspirees par les resultats de l'experience que j'ai
imaginee sur les erreurs de memoire chez les enfants; les resultats de
cette experience ont, de beaucoup, depasse toutes mes previsions, et elles
ont etonne le Directeur d'ecole qui m'assistait et qui a collabore a mes
recherches. Je n'ai aucune crainte que les enfants aient cherche a nous
tromper; ils ont trop de respect de leur Directeur pour s'y risquer, et
du reste, l'etonnement qu'ils ont tous eprouve, l'experience terminee,
lorsqu'on leur a fait toucher du doigt leur erreur, etait manifestement
sincere.

L'epreuve a ete faite individuellement, sur chaque enfant isole, dans le
cabinet du Directeur.

Je commencais par dresser a l'enfant les explications suivantes: "Mon ami,
nous allons faire ensemble une experience, pour savoir si vous avez une
bonne memoire, une memoire meilleure que celle de vos camarades; je vais
vous montrer un carton, qui est la, cache derriere cet ecran; sur ce
carton sont fixes des objets. Je vais mettre le carton sous vos yeux,
vous regarderez les objets avec soin pendant dix secondes; dix secondes,
remarquez-le bien, c'est un temps tres court, ce n'est pas une minute; une
minute contient soixante secondes; dix secondes sont tres vite passees; il
faudra donc ne pas perdre ce temps precieux, et le mettre a profit pour
regarder tres vivement et tres attentivement les objets du carton; car des
que les dix secondes seront ecoulees, je vous enleve le carton, et alors
je vous poserai une foule de questions sur ce que vous aurez vu; je vous
poserai plus de 30 questions, sur beaucoup de petits details, et il faudra
me repondre exactement; est-ce compris?" Cette explication a presque
toujours eu pour effet d'exciter la curiosite et le zele d l'enfant. Je lui
repete encore une ou deux fois: "faites bien attention", puis je prends
d'une main le carton, je le pose sous les yeux de l'enfant, devant lui,
sur la table; a ce moment je fais partir de l'autre main une 7montre a
secondes, puis j'attends douze secondes. L'enfant penche sur le carton, le
devore des yeux, promene son regard d'un objet a l'autre, sans rien dire;
aucun ne prononce de parole a haute voix, ni ne touche l'objet avec ses
mains. Les douze secondes etant ecoulees, je cache le carton derriere
l'ecran, et je prends une plume, je demande a l'enfant quels sont les
objets qu'il a vus et dont il se souvient. Dans tout ce qui suit, c'est
moi qui tiens la plume; j'adresse des questions a l'enfant, il me repond
oralement, et j'ecris ses reponses. Cet interrogatoire est assez long. A
cause de la necessite d'ecrire les reponses, je parle lentement; le plus
souvent j'ecris tout en parlant. L'interrogatoire dure pour chaque enfant
de dix a vingt minutes, car il y a beaucoup de questions a poser, et, en
outre, certains enfants sont tres lents a trouver leurs reponses, il faut
repeter chaque question un grand nombre de fois avant qu'ils se decident
a sortir de leur mutisme, et on leur arrache certains details par
monosyllabes; d'autres au contraire donnent spontanement les details qu'on
doit leur demander et l'interrogatoire va beaucoup plus vite.

Quand l'experience est terminee et que toutes les reponses sont ecrites, je
montre de nouveau le carton a l'enfant, pour qu'il puisse reconnaitre les
erreurs qu'il a commises; tous les enfants sont tres curieux de revoir le
carton. En leur permettant de prendre connaissance de leurs erreurs, je me
prive de recommencer une experience analogue sur ces memes eleves, mais je
leur rends service, et d'autre part je me mets d'accord avec eux sur les
erreurs qu'ils ont commises. En effet, il aurait pu arriver qu'un enfant
n'eut pas fait d'erreur de memoire sur un objet, mais eut mal explique sa
pensee; en lui montrant l'objet en litige, il est facile de s'entendre.
Du reste, ce cas, que je craignais pour des raisons theoriques, ne s'est
jamais presente.

Les erreurs une fois reconnues, l'experience est terminee, l'enfant quitte
le cabinet du Directeur; toujours le Directeur lui recommande expressement
de ne pas raconter a ses camarades les objets qu'il a vus sur le carton.
Cette recommandation est faite sur le ton le plus serieux, et le Directeur
s'est charge de savoir, par une enquete discrete, si les prescriptions
avaient ete suivies. Les experiences ont ete faites en trois apres-midi
successives; dans la premiere, on a termine avec les enfants de la 1re
classe; dans la seconde, on a termine avec les enfants de la 2e classe; et
enfin, dans la troisieme, avec les enfants de la 3e et de la 4e classe.
Pour empecher des indiscretions, nous avons donc pris toutes les mesures
qu'il nous etait possible de prendre, et nous sommes persuades que les
enfants, craignant une punition du Directeur, n'ont rien dit a leurs
camarades.

[Illustration: Fig15.png--Objets ayant servi a l'exercice de memoire force
(reduit).]

Le carton sur lequel les objets[52] sont fixes est jaune fonce; il est
de forme carree, il a 22 centimetres de longueur sur 15,5 centimetres de
hauteur. Les objets colles sont au nombre de six: un sou, une etiquette, un
bouton, un portrait d'homme, une gravure representant des individus qui se
pressent devant une grille entr'ouverte, et un timbre francais neuf, de 2
centimes. Nous donnons, dans notre figure 15, une photographie d'ensemble
du carton et des objets qu'il porte; c'est une reduction de la realite,
comme on peut le voir par la grandeur du sou. Nous donnons en outre une
photographie speciale et grandeur naturelle de chacun des 6 objets. Il est
peut-etre necessaire que nous decrivions en detail chacun des 6 objets;
nous nous bornerons a l'essentiel, renvoyant pour le reste aux figures.
S'il fallait decrire _completement_ un de ces objets, nous aurions besoin
de plusieurs pages pour chacun, et encore ne serions-nous pas complet.

[Note 52: Si nous nous etions propose une experience de psychologie
Generale sur les erreurs d'imagination, nous n'aurions pas employe des
Objets concrets et compliques, mais des lignes, des teintes, des figures
Geometriques, en un mot des elements aussi simples que possible. Mais
Notre but etait surtout de provoquer une grande abondance d'erreurs
D'imagination, et nous avons pense que les objets usuels, grace aux
Associations complexes qu'ils eveillent, seraient plus suggestifs que des
elements simples. Il faudrait aussi, si on reprenait cette experience,
calculer le temps d'exposition pour chaque objet, rechercher si la
suggestion varie avec la duree du temps d'exposition, si elle est plus
efficace quand elle est donnee apres que lorsqu'elle est donnee avant la
perception de l'objet, etc.]

[Illustration: Fig16.png--Le sou.]

_Le sou_.--Il est colle sur le carton; on apercoit la face, a l'effigie de
Napoleon III, non couronne; le sou est vieux, sale comme tous les vieux
sous; il presente une deterioration en bas et un peu a droite, sur son
contour exterieur; c'est une surface de quelques millimetres qui est lisse,
depourvue de dessins, comme si elle avait ete frappee d'un coup de marteau.

_L'etiquette.--_ C'est une etiquette des magasins du Bon Marche. Elle est
collee au carton; elle est traversee par une epingle, dans le sens de bas
en haut; elle est verte; elle est double. Les autres details, forme et
inscriptions, se voient sur la figure.

[Illustration: Fig17.png--L'etiquette.]

_Bouton_.--Colle au carton. Il est de forme circulaire, avec un rebord en
relief; il est perce de 4 trous, par lesquels ne passe aucun fil. Il est en
corozo; sa couleur est brun fonce, avec des marbrures brun clair.

[Illustration: Fig18.png--Le bouton.]

_Portrait_.--Ce portrait est emprunte a une serie chrono-photographique de
M. Demeny.

_Gravure_.--Cette gravure, que j'ai decoupee dans un journal illustre,
represente une scene de la greve des facteurs, qui avait eu lieu quelques
jours avant l'experience. Il n'est pas plus necessaire de decrire la
gravure que le portrait, puisque nous en donnons la photographie. La
gravure et le portrait sont imprimes en noir.

[Illustration: Fig19.png--Le portrait.]

_Timbre_.--Il est francais, de 2 centimes, rouge-brun de couleur, non
oblitere, colle au carton.

Tous les enfants connaissent ces objets; ils savent que le sou est
francais, ils distinguent et connaissent l'effigie de Napoleon III sur les
sous; ils connaissent l'existence des magasins du Bon Marche, qui sont a
peine a 1 kilometre de l'ecole; le bouton a une forme et une couleur des
plus vulgaires, qui ne peuvent etonner les enfants; le timbre leur est
connu; seulement quelques enfants ne savent pas--c'est une chose assez
inattendue--reconnaitre un timbre qui a deja servi; nous noterons ce
fait d'ignorance quand il se presentera. La photographie n'offre rien de
particulier, si ce n'est la grimace de l'homme. Enfin la gravure, qui
represente la greve des facteurs, illustre un evenement dont plusieurs
enfants avaient entendu parler, car il avait occupe tout Paris quelques
jours auparavant; aussi, plusieurs enfants ont-ils pense a la greve des
facteurs et en ont-ils parle, quand ils ont decrit de memoire la gravure.
L'un d'eux avait meme vu la gravure dans un journal illustre, ce qu'il nous
apprit en rougissant beaucoup. En resume, les 6 objets que nous montrons ne
presentent aucune difficulte d'interpretation pour les enfants, et quelques
uns leur sont familiers.

[Illustration: Fig20.png--La gravure.]

[Illustration: Fig21.png--Le timbre.]

Si notre but avait ete de rechercher comment un enfant se rend compte des
objets qu'il percoit, et de quelle maniere il les percoit, nous aurions
prie les eleves de faire une description des objets par ecrit; nous avons
deja employe, a d'autres occasions, ces descriptions par ecrit, qui sont
une bien curieuse experience de psychologie individuelle; elles permettent
de distinguer ceux qui decrivent minutieusement leurs sensations,
les descripteurs secs, puis ceux qui font la synthese, qui cherchent
l'interpretation de ce qu'ils percoivent, puis ceux qui melent a leur
description une nuance d'emotion, ceux enfin qui quittent l'objet pour
evoquer des souvenirs ou developper des idees generales[54]. En ce moment,
notre but est tout autre; nous ne cherchons pas a nous rendre compte de
l'orientation d'esprit d'un individu quand on le met en presence d'un
objet; nous cherchons a provoquer chez cet individu des erreurs de
souvenir, pour connaitre la puissance d'erreur de son imagination. C'est
pour cette raison qu'au lieu de l'abandonner a lui-meme, et de le laisser
en tete a tete avec l'objet qu'on lui a montre, nous lui posons toute
une serie de questions precises. C'est ainsi que deux experiences qui
paraissent etre de meme nature peuvent, suivant le mode operatoire, servir
a des fins bien differentes. Notre experience se divise en deux
parties: la premiere partie est la plus courte; elle consiste simplement
a demander a l'enfant l'enumeration des objets qu'il a vus sur le carton.
Cette demande est faite aussitot apres que le carton a ete cache derriere
l'ecran; 4 enfants seulement se sont rappele tous les 6 objets; 10 enfants
ont oublie un seul objet; 8 enfants ont oublie 2 objets; 1 seul enfant en a
oublie 3. Le nombre moyen d'objets retenus est donc compris entre 4 et 5.
Nous donnons ci-apres la liste des eleves, avec la serie des objets qu'ils
ont oublies.

[Note 54: Voir _Annee psychologique_, III, p. 296, _la description d'un
objet_.]

Nous notons que les oublis ne se sont pas repartis uniformement sur tous
les objets: il fallait s'y attendre.

NOMBRE DE FOIS QUE CHACUN DES OBJETS A ETE OUBLIE

Le timbre............... 10 fois.
L'etiquette.............  9 fois.
Le bouton...............  4 fois.
Le sou..................  3 fois.
Le portrait.............  2 fois.
La gravure..............  0 fois.

Le portrait et la gravure sont les objets qui ont ete le moins oublies;
pourquoi ont-ils si souvent et si fortement attire l'attention des enfants?
Je pense que c'est parce qu'ils sont plus interessants qu'un bouton ou un
timbre-poste; et ils sont plus interessants, chacun le comprend, parce
qu'ils contiennent des elements plus nouveaux et plus nombreux a percevoir.
L'etiquette et le timbre ont ete oublies bien souvent, et le timbre en
particulier; ce sont des objets qui n'offrent rien de curieux; le timbre,
en outre, occupe une place en haut et a droite, qui n'est ni celle par
laquelle on commence une lecture, ni celle par laquelle on la finit; c'est
donc une place sacrifiee. Le bouton ne presente rien de particulier; le
sou, qui est aussi un objet familier, me semble avoir beneficie d'une
position a gauche et en haut, qui est bonne, parce qu'elle est la place de
debut pour la lecture d'une page.

Passons a la seconde partie de l'experience. Notre maniere de proceder est
la suivante: nous prenons l'un apres l'autre chaque objet, et nous posons a
l'eleve les questions suivantes:

QUESTIONS POSEES A L'ENFANT DANS L'EXPERIENCE DE MEMOIRE FORCEE

_Le sou_.--1 deg. Est-il francais ou etranger? 2 deg. Est-il vu pile ou face? 3 deg.
La tete est-elle couronnee ou non? 4 deg. Est-il neuf ou vieux? 5 deg. Est-il
deteriore ou intact?

_Le bouton_.--6 deg. De quelle forme est-il? 7 deg. Quelle est sa couleur? 8 deg. Cette
couleur est-elle unie ou melangee a une autre couleur? 9 deg. Le bouton est-il
en etoffe ou en une autre substance? 10 deg. Qu'y a-t-il au centre du bouton?
11 deg. Combien de trous? 12 deg. Comment le bouton est-il fixe sur le carton? 13 deg.
Par ou passent les fils? 14 deg. Quelle est la couleur des fils?

_Le portrait_.--15 deg. Quelle est sa forme? 16 deg. Quelle est sa couleur? 17 deg. Que
represente-t-il? 18 deg. L'individu est-il vu tout entier? 18 deg. Jusqu'a quelle
partie du corps est-il vu? 19 deg. Que fait-il? 20 deg. Que fait sa main droite?
21 deg. Quelle est la couleur de sa veste? 22 deg. Quelle est la couleur de son
gilet?

_Etiquette_.--23 deg. De quel magasin est-elle? 24 deg. Quelle est sa couleur? 25 deg.
Quelle est sa forme? 26 deg. Est-elle regulierement rectangulaire? Dessinez-la.
27 deg. Porte-t-elle des inscriptions ou non? 28 deg. Dites toutes les inscriptions
que vous avez lues. 29 deg. Comment est-elle fixee au carton? 30 deg. Quelle est la
direction de l'epingle (ou du fil)? 31 deg. Quelle est la couleur du fil?

_Timbre_.--32 deg. De quel pays est-il? 33 deg. Quelle est sa valeur? 34 deg. Quelle
est sa couleur? 35 deg. Est-il neuf ou bien a-t-il servi?

_Gravure_.--36 deg. Quelle est sa forme? 37 deg. Quelle est sa couleur? 38 deg. Que
represente-t-elle? 39 deg. Comment sont habilles les individus? 40 deg. Y a-t-il
parmi eux des femmes et des enfants? 41 deg. Que voit-on dans la maison?

Ces 41 questions ne sont pas toutes necessairement posees au meme enfant;
j'ai toujours essaye de les poser toutes, afin de placer les enfants
dans des conditions uniformes; mais il y a des enfants qui devancent les
questions, et decrivent spontanement les details dont ils se souviennent,
avant qu'on ait eu le temps de les leur demander; ceux-la repondent donc a
des questions qui ne leur ont pas ete posees: d'autres enfants commettent
des erreurs d'imagination qui ne permettent pas de leur poser les questions
ordinaires; ainsi, quand un sujet se trompe completement sur la gravure
et decrit une scene tout autre que celle representee, on est oblige de
le suivre dans son invention pour lui faire preciser son erreur, et par
consequent il faut abandonner le questionnaire habituel. J'ai donne plus
haut les questions dans les termes memes que j'ai employes: ces termes
ont une extreme importance; toute variation, si minime qu'elle paraisse,
pourrait influencer l'enfant et meme changer completement sa reponse. J'en
citerai par avance un exemple interessant. Un enfant venait de me repondre
que l'etiquette etait attachee par un fil au carton; je lui dis alors:
_vous avez vu le fil?_ Ces mots furent prononces par moi sans intention
marquee dans la voix. L'enfant repondit aussitot: "Je ne l'ai pas vu".
Avant ma demande, il admettait que le fil existait, il faisait la un
raisonnement, ou plutot, ce qui est plus probable, il ne se rendait pas
compte au juste s'il avait percu le fil ou s'il le supposait; mais mon
interrogation precise a attire son attention sur ce point, et alors il a pu
faire la distinction entre un souvenir et une supposition.

Je dois dire encore que les questions n'etaient point faites d'une voix
imperieuse; j'invitais l'enfant a opter entre deux alternatives contraires,
ou bien je lui posais une question precise, mais l'enfant restait toujours
libre de repondre: "Je ne sais pas."

Tous les resultats sont inscrits dans les tableaux XIII, les erreurs sont
en italiques.

ERREURS COMMISES SUR LE TIMBRE

Nous rappelons que 4 questions relatives au timbre ont ete posees aux 24
enfants:

1 deg. _Le timbre est-il francais ou etranger?_ 22 eleves ont repondu qu'il
etait francais; un seul a dit qu'il n'etait pas francais, sans savoir de
quel pays il etait.

2 deg. _Quelle est la couleur du timbre?_ La couleur du timbre est brun-rouge;
nous considerons comme reponses exactes toutes celles qui contiennent
le mot brun ou le mot rouge. Les erreurs sur la couleur ont ete tres
nombreuses; elles ont ete de 15 sur 24 reponses; il n'y a eu que 7 reponses
justes et un refus de repondre, par suite de doute; les reponses fausses
ont ete 2 fois plus nombreuses que les reponses justes. Remarquons que les
reponses ont toujours ete donnees en termes absolus, sans restriction. Deux
enfants seulement ont dit pour la couleur: _Je ne sais pas_. Un seul a emis
un doute en disant: bleu ou marron. Dans les autres cas, l'enfant
s'est contente de dire le nom de la couleur, sans ajouter aucune autre
observation. Le bleu a ete indique 6 fois; le vert 3 fois; le rose 4 fois;
le blanc 1 fois, le violet passe 1 fois. La predominance de la couleur
bleue me parait provenir de ce que le timbre le plus usuel, celui qui est
necessaire a l'affranchissement des lettres circulant en France, est le
timbre bleu de 15 centimes.

3 deg. _Quelle est la valeur du timbre?_ Il y a eu 9 reponses exactes. Les
autres reponses se distribuent de la maniere suivante: Deux enfants, les
plus jeunes, ont dit: Je ne sais pas; un des enfants, commettant une erreur
d'interpretation, a repondu: 2 sous, alors que le timbre porte seulement
le chiffre 2, qui veut dire 2 centimes; un autre a dit simplement: 2.
Les autres chiffres indiques sont les suivants: 15 centimes (3 fois), 10
centimes (4 fois), 5 centimes (3 fois), 1 centime (1 fois), 3 sous (1
fois). Souvent il existe une correlation entre l'erreur sur la couleur du
timbre et l'erreur sur la valeur; ainsi on attribue 3 fois la valeur de 15
centimes au timbre qu'on croit bleu, et 2 fois la valeur de 5 centimes au
timbre qu'on croit vert. Ces correlations sont exactes, et il est probable
que l'une des erreurs est souvent la suite logique de l'autre.

4 deg. _Le timbre est-il neuf ou bien a-t-il servi?_ 13 enfants repondent qu'il
est neuf; ce souvenir est donc plus fidele que celui de la couleur. Un
enfant n'a pas su repondre, ou plutot il a repondu que le timbre n'etait
pas neuf et qu'il n'avait pas servi. D'autres ont donne des reponses
douteuses; Poire, disait que le timbre avait servi et qu'il le voyait a la
couleur du timbre, mais il n'a pas pu expliquer ce qu'il voulait dire par
ca. Obre, repond que le timbre a servi, mais il ne peut pas dire a quoi il
s'en est apercu. Nous comprenons a la rigueur ces reponses embarrassees,
puisque le fait est faux. Pou, dit que le timbre a servi, _car il a ete
colle_. Blasch., qui est un garcon intelligent, nous donne une singuliere
reponse; il dit que le timbre a servi, car la colle etait enlevee.
_D_.--Comment le voyait-on?--_R_. Par le dessous.--_D_. Vous avez donc vu
le dessous du timbre?--_R_. Oui.--Ceci est non seulement l'affirmation
d'un fait faux, mais encore une affirmation bien invraisemblable. Comment
l'eleve a-t-il pu voir le dessous du timbre, puisque le timbre, comme du
reste tous les autres objets, etait colle sur le carton?

Mais voici des faits qui me paraissent bien curieux: le fait faux est
affirme par beaucoup d'eleves avec une precision qui ne laisse rien a
desirer: l'eleve repond que le timbre a servi, et qu'il a vu le cachet
de la poste sur le timbre: 4 eleves sont dans ce cas. Je les ai pries de
dessiner le timbre. Ils ont dessine le contour du timbre et figure le
cachet de la poste, soit en haut a droite, soit en haut a gauche, soit sur
tout le timbre; l'un d'entre eux a meme cru qu'il avait pu distinguer sur
le cachet de la poste les 3 lettres R I S, terminaison du mot PARIS. C'est
un des eleves de la 1re classe qui a commis cette erreur tres grave.

En resume, si nous mettons a part la nationalite du timbre, qui a donne
lieu a un nombre d'erreurs insignifiant, nous trouvons que sur les 3 autres
points, la couleur, la valeur du timbre et son etat, les erreurs ont ete
soit egales, soit superieures en nombre aux reponses justes; au total, on
compte 3 reponses justes et 38 reponses fausses. L'experience a donc ete
bien organisee pour provoquer des erreurs de memoire.

ERREURS COMMISES SUR LE SOU

Les erreurs ont ete peu nombreuses, et celles qui ont ete commises ne sont
pas considerables.

1 deg. _Le sou est-il francais ou etranger?_ Tous les eleves ont repondu qu'il
etait francais.

2 deg. _Que voit-on sur le sou?_ Les reponses erronees ou incompletes sont les
suivantes:

--La tete de la Republique (2 fois).

--Une dame (1 fois).

--Une tete de monsieur (1 fois).

--Un aigle, et un monsieur derriere (1 fois) l'aigle est un peu abime.
(L'enfant croit avoir vu "un monsieur derriere", bien que le sou fut colle
sur le carton).

--Un aigle de l'Empire (1 fois).

Reponses exactes. Napoleon III (19 fois).

_3 deg. La tete est-elle couronnee ou non?_

--Je ne sais pas (1 fois).

--Tete couronnee (3 fois).

--Pas de couronne (12 fois).

4 deg. _Le sou est-il vieux ou neuf?_ La reponse a toujours ete correcte, sauf
une fois seulement. On a repondu: vieux ou sale.

5 deg. _Le sou est-il ou bien n'est-il pas deteriore_?

--Pas abime (15 fois).

--Je ne sais pas (1 fois).



Tableau XIII(a-1). _Experiences sur les erreurs de memoire forcee_.
[Illustration: Tableau13a.png = tableau entier en format graphique]

...............................................................................................

                BOUT.        VASSE.       DELAN.       MONNE.       POIRE.       GESB.

..............................................................................
LE SOU:
Pays            Francais.    Francais.    Francais.    Francais.    Francais.    Francais.

Effigie         Tete de      Aigle de     Face de      Face de      Face de      Face de
                republique   l'empire     Napol. III.  Napol. III.  Napol. III.  Napol. III.


Couronne           "            "            "         Couronne.    Pas          Pas
                couronne.    couronne.

Etat            Pas trop     Ni jeune     Vieux.       Vieux.       Vieux.       Vieux.
                vieux.       ni vieux.

Deterioration   Une          Pas de       Petit defaut Use sur les  Pas abime.   Pas abime.
                ecorchure.   defauts.     en bas vers  cheveux.
                                          la droite.
Reponse spontanee
ou suggeree                                 R. sug.      R. sug.

Nombre d'erreurs     1            2            0            2            1            1
............................................................................................

LE TIMBRE:
Pays            Francais.    Francais.    Francais.    Francais.    Francais.    Francais.

Valeur          15 centim.   2 centim.    2 centim.    2 centim.    2 centim.    1 centim.

Couleur         Bleu.        Fond rouge.  Rose.        Rouge.       Vert.        Brun.


Etat            Neuf.        A servi;     Neuf.        A servi;     A servi, a   Le cachet a
                             timbre de                 cachet de    cause de la  droite haut;
                             la poste                  la poste le  couleur.     de notre
                             avec RIS.                 couvrant.                 ville.

Reponse spontanee
ou suggeree       R. sug.      R. sug.                   R. sug.      R. sug.

Nombre d'erreurs     2            1            1            1            2            2
............................................................................................

L'ETIQUETTE:
Forme           Rectangle.   Rectangle.   Rectangle,   Rectangle,   Rectangle,   Rectangle,
                                          coins        2 coins      2 coins      2 coins
                                          coupes       coupes       coupes       coupes,
                                          en bas.      en bas.      en haut.     1 en haut,
                                                                                 1 en bas.

Couleur         Verte.       Rose.        Bleue.       Verte.       Grise.       Blanche.


Mode de         Epingle      Epingle      Epingle      Fil beige    Epingle      Epingle.
fixation        en travers,  en largeur.  en long.     en travers,  en travers.
                en haut.                               en haut.



Provenance      Bon-Marche.     "         Bon-Marche.  Bon-Marche.  Bon-Marche.     ?

Inscriptions    6 fr 75.        "         Bon-Marche,  Lingerie,    Magas. du       ?
                                          6 fr 75.     et un n deg..    Bon-Marche.



Reponse spontanee
ou suggeree                    R. sug.                                             R. sug.

Nombre d'erreurs     2            3            1            1            3            2
...............................................................................................





Tableau XIII(a-2). _Experiences sur les erreurs de memoire forcee (suite)_.

................................................................................................

DEW.         PET.         FELI.        BIEN.        POU.         MIEN.        LACA.

................................................................................................

Francais.    Francais.    Francais.    Francais.    Francais.    Francais.    Francais.

Face de      Face de      Face de      Face de      Tete de      Tete de      Tete de
Napoleon     Napoleon     Napoleon     Napoleon     republique.  Napoleon     Napoleon III.
III.         III.         III.         III.                      III.

   "         Couronne.    Pas          Pas             "         Couronne.    Pas couronne.
                          couronne.    couronne.

Vieux.       Vieux.       Vieux,       Vieux.       Neuf.        Vieux.       Sale.
                                       de 1857.

Deforme en bas Rien.       Pas abime.   Rien.        Pas abime.   Pas abime.   Un peu tordu
                                                                               sur le cote.




     0           2            1            1            3            2            0
...............................................................................................


Francais.    Francais.    Francais.    Francais.    Francais.    Francais.    Francais.

2 centim.    2 centim.    5 centim.    2 centim.    10 centim.   5 centim.    2 centim.

Marron.      Marron.      Vert.        Rouge.       Rouge.       Vert.        Marron.


A servi.     A servi.     Neuf.        Neuf.        A servi,     Neuf.        Neuf.
             Cachet en                              car il a ete
             haut gauche,                           colle.
             sans nom de
             ville.

                                       R. sug.                   R. sug.

    1            1            2            0            2            2            0
................................................................................................

Rectangle,   Rectangle,   Rectangle    Rectangle.   Rectangle,   Rectangle,   Rectangle,
2 coins du   le haut      regulier.                 coins coupes 4 coins      coins coupes
haut coupes. arrondi.                               en haut.     coupes.      en bas.



Rouge.       Verte, un    Bleue.       Verte.       Verte.       Verte.       Verte.
             numero bleu.

Epingle en   Cousue avec  Petit clou   Cousue au    Attachee     Ficelle      Collee sur
travers en   un fil       a grosse     fil blanc    aux 4 coins  rouge        le carton.
haut.        blanc,       tete.        aux 4        avec des     traversant
             croise en                 coins.       ficelles     l'etiquette.
             croix.                                 jaunes.

Bon-Marche.  Bon-Marche.  Bon-Marche.  Bon-Marche.  Bon-Marche.  Bon-Marche.  Bon-Marche.

Bon-Marche,  Au           Lingerie et  Bon-Marche   Le prix.     Au           Au Bon-Marche
3 fr. 75     Bon-Marche.  mercerie,    et ?                      Bon-Marche-- et un numero.
                          Park.                                  magasins de
                                                                 nouveautes.


                                                      R. sug.                   R. sug.

    2            3            4            2            2            3            0
...............................................................................................




TABLEAU XIII(b-1) _(suite).--Experiences sur les erreurs de memoire forcee_
[Illustration: Tableau13b.png = tableau entier en format graphique]

...............................................................................................


                 SAGA.        BLASCH.      MOTTE.       MARTIN.      UHL.         OBRE.

...............................................................................................

LE SOU:
Pays            Francais     Francais     Francais     Francais     Francais     Francais

Effigie         Face de      Face de      Face de      Face de      Tete de      Napoleon II,
                Nap. III     Napol. III   Nap. III     Napoleon III de monsieur. je crois.

Couronne        Sans         Sans         Sans            ?         Sans
                couronne.    couronne.    couronne.                 couronne.

Etat            Vieux.       Vieux.       Vieux.       Vieux.       Vieux.       Sale.

Deterioration   Pas abime.   Abime a 5    Pas abime.   Pas abime.   Abime, tordu.   ?
                             endroits.
                             (dessin a
                             l'appui).
Nombre d'erreurs     1            1            1            1            0            0

...............................................................................................

LE TIMBRE:
Pays            Francais     Francais     Francais     Francais     Francais     Francais

Valeur          10 cent.     5 cent.      15 cent.     10 cent.     15 cent.     2 sous.

Couleur         Bleu.        Rose.        Bleu.        Violet       Bleu.        Rose.
passe.

Etat            Neuf.        Servi, la    A servi.     Pas servi.      ?         A servi
                             colle est                                           ne peu                                       enlevee. A                                          dire a quoi
                             vu le                                               il l'a vu.
                             dessous du
                             timbre.

                             R. sug.      R. sug.                   R. sug.

Nombre d'erreurs                  3            3            2            2

...............................................................................................

L'ETIQUETTE:
Forme           Rectangle,   Rectangle,   Rectangle,   Rectangle,   Rectangle,
                coins coupes coins coupes coins coupes coins coupes coins abattus
                en haut.     en bas.      en haut.     en haut.     en bas.

Couleur         Verte.       Verte.       Verte.       Verte et     Verte.
                                                       cadre noir.

Mode de         Fil blanc    Collee.      Fil vert     Collee.         ?
fixation        en haut.                  en travers.

Provenance         "            "         Bon-Marche.  Bon-Marche.  Bon-Marche.      ?

Inscriptions    Corsages,    Lingerie et     ?         Bon-Marche,  6 fr. 75 et      ?
                lingeries.   bonneterie.               6 fr.        autre chose.

                                                                                    R. sug.

Nombre d'erreurs     3            1            2            1            0             1

...............................................................................................




TABLEAU XIII(b-2) _(suite).--Experiences sur les erreurs de memoire forcee_

...............................................................................................

                                                                          TOTAL DES
AND.         DIE.         VAN.         MERI.        GOUJE.       Erreurs.  Oublis.   Reponses
                                                                                      justes.
...........................................................................................


Francais.    Francais.    Francais.    Francais.    Francais.       0         0        25

Face de      Une tete.    Tete de      Une dame.    Un aigle et     5         0        19
Napoleon                  Napoleon                  un monsieur
III.                      III.                      derriere.

non couronne Pas de       Pas de          "            "            3         1        12
             couronne.    couronne.

Vieux.       Vieux.       Vieux.       Vieux.       Vieux.          4                  23


Pas abime.   Pas abime.   Pas abime.   Pas abime.   Abime dans     18         1         5
                                                    le milieu de
                                                    l'aigle.



    1            1            1            2            2
...............................................................................................


Francais.    Parisien.    Pas francais.   "            "            1         0        21

2 sous.         ?            2         10 cent.        ?            13        2         9

Blanchatre et Bleu.       Bleu ou      Blanc.       Rose.           15        0         9
un peu rouge.             marron

Neuf.        Pas servi.   Neuf.        Neuf.        Neuf.           10        1        13





             R. sug.                   R. sug.

1            1            2            2            1
................................................................................................

Rectangle,   Rectangle,      ?         Rectangle    Rectangle,      17        1         5
coins        coins                     regulier.    coins coupes
abattus      abattus                                en haut.
en haut.     en haut.


Verte.       Bleu.        Marron.      Bleu.        Rouge.          11        1        12


Du fil,     Aiguille en     ?         Fil noir au  Fil noir en     15        3         6
mais ne l'a long.                     centre,      travers.
pas vu                                formant
                                      noeud.


Bon-Marche.     ?            ?         Bon-Marche.  Bon-Marche.      0        4        17

Bon-Marche,     ?            ?            ?         320.             6        7        11
magasins de
nouveautes.
Boucicault.


sug.                      R. sug.      R. sug.      R. sug.

   3            2            1            3            3
................................................................................................




TABLEAU XIII(c-1) _(suite).--Experiences sur les erreurs de memoire forcee_
[Illustration: Tableau13c.png = tableau entier en format graphique]
................................................................................................

                BOUT.        VASSE.       DELAN.       MONNE.       PET.         POIRE.
..............................................................................
LE BOUTON:
----------
Forme           Rond.        Rond.        Rond avec    Rond.        Rond et      Rond.
                                          un rebord.                petit rebord.

Couleur         Noir et      Marron       Marron.      Marron       Marron tache    ?
                bleu.        avec taches.              uni.         de blanc.

Substance       Metal.       Os.          Corne.       Porcelaine.  Corne.       Bois.

Milieu             "         4 trous.     4 trous.     4 petits     2 trous.     4 trous.
                                                       trous.

Fixation        Epingle.     Fil blanc    Fil blanc    Fil beige.   Fil noir     Fil noir.
                             en coton     qu'on voyait              dans les
                             passe par    passant par               trous.
                             les trous.   les trous.

Le sujet
s'est rappele   R sug.

Nombre
d'erreurs          3            1            1            3            2            1
...............................................................................................

LE PORTRAIT:
------------
Forme           Rectangle.   Rectangle.   Rectangle.   Rectangle.   Rectangle.   Rectangle.

Couleur         Noir.        Noir gris.   Noir.        Noir.        Noir.        Noir sur
                                                                                 un cote.

Sujet           Homme        Assis,       Homme assis, Un monsieur  Homme        Un monsieur
represente      qui ouvrait  fatigue,     ouvre la     qui rie.     qui baille.  assis
                la bouche.   reflechit.   bouche pour                            qui baille.
                                          parler.

Partie          Le buste.    Jusqu'aux    Jusqu'aux    On ne voit   On voit le   Jusqu'aux
visible                      genoux.      genoux.      pas ses      pantalon,    genoux.
                                                       jambes.      non les
                                                                    genoux.

Position de     Livre a la      "         Appuyee sur  Leve la main Leve le bras    ?
la main         main.                     le dossier   plus haut    a la hauteur
                                          de la        que la tete. de l'epaule.
                                          chaise.

Couleur du      Habit noir,     ?         Veston       Gilet        Gilet blanc,    "
vetement        gilet noir.               noir.        blanc.       veste noir.

Nombre
d'erreurs          2            2            2            1            2            2

................................................................................................


TABLEAU XIII(c-2) _(suite).--Experiences sur les erreurs de memoire forcee_

 -----------+-----------+------------+----------+----------+-----------+-----------+
|           |           |            |          |          |           |
  GESBE.    |  DEW.     |  FELI.     |  BIEN.   |   POU.   |   MIEN.   |  LACA.    |
|           |           |            |          |          |           |
------------+-----------+------------+----------+----------+-----------+----------+
|           |           |            |          |          |           |          |
|Forme      |Circulaire.| Rond.      | Rond.    | Rond.    | Rond.     | Rond.    |
|circulaire.|           |            |          |          |           |          |
|           |           |            |          |          |           |          |
|Places     | Marron.   | Jaune,     | Marbre   | Jaune    | Gris et   | Beige    |
|blanches   |           | pas uni.   | jaune un | uni  .   | blanc.    | avec     |
|et un peu  |           |            | peu      |          |           | petites  |
|brunes.    |           |            | claire.  |          |           | rayures  |
|           |           |            |          |          | noires.   |          |
|           |           |            |          |          |           |          |
|Nacre.     | Corne.    | Corne.     | Nacre    | Nacre.   |    ?      |    ?     |
|           |           | ou os.     |          |          |           |          |
|           |           |            |          |          |           |          |
|4 petits   | 4 trous.  | 4 trous.   | 4 trous. | 4 trous. | 4 trous.  | 4 trous  |
|trous.     |           |            |          |          |           | formant  |
|           |           |            |          |          | carre.    |          |
|           |           |            |          |          |           |          |
|Fils       |    "      | Attache,   | Cousu    | Fixe     |  Attache  |    ?     |
|blancs en  |           | je suppose,| par les  | par des  | avec une  |          |
|coton      |           | par un fil | 4 trous  | ficelles | ficelle;  |          |
|passant    |           | ou un      | avec     | qui      | on ne la  |          |
|par les    |           | clou.      | du fil   | passent  | voyait    |          |
|Trous.     |           |            | blanc.   | par      | pas.      |          |
|           |           |            | chaque   |          |           |          |
|           |           |            | cote.    |          |           |          |
|           |           |            |          |          |           |          |
|    2      |    0      |    1       |    1     |    3     |    2      |    1     |
|           |           |            |          |          |           |          |
+-----------+-----------+------------+----------+----------+-----------+----------+
|           |           |            |          |          |           |          |
|Rectangu-  | Rond.     |Rectangle.  |Rectangle.| Ronde.   | Rectangle.|Rectangle.|
llaire.     |           |            |          |          |           |          |
|           |           |            |          |          |           |          |
|Grise,     | Noir.     | Bleu.      | Noir.    | Noir.    | Gris.     | Marron.  |
|bord blanc |           |            |          |          |           |          |
|depassant. |           |            |          |          |           |          |
|           |           |            |          |          |           |          |
|Un         | Homme qui | Un         | Homme qui| Un       | Un homme  | Un       |
|monsieur   | baille,   | monsieur   | baille.  | monsieur | qui rit.  | monsieur |
|qui        | assis.    | qui a la   |          | qui ouvre|           | qui ouvre|
|Baille.    |           | bouche     |          | la       |           | la bouche|
|           |           |  ouverte.  |          | bouche.  |           | pour     |
|           |           |            |          |          |           | chanter. |
|           |           |            |          |          |           |          |
|On ne voit | Le corps  | Moitie     | On voit  | On       | Jusqu'aux |On ne voit|
|pas les    | et une    | du         | un genou | voit     | genoux.   | que le   |
|jambes.    | partie    | corps.     | qui passe| ses      |           | buste.   |
|           | des       |            | sous la  | genoux.  |           |          |
|           | jambes.   |            | table.   |          |           |          |
|           |           |            |          |          |           |          |
|Il leve    | Main a    | Il met     | Main au  | Main     |    ?      | Il porte |
|la main    | la tete.  | la main    | menton.  | sur la   |           | la main  |
|pres de    |           | a la       |          | table.   |           | a sa     |
|sa bouche. |           | bouche.    |          |          |           | bouche.  |
|           |           |            |          |          |           |          |
|Gilet      |    "      | Costume    | Costume  | Costume  | Gilet     | Veston   |
|blanc,     |           | marron.    | noir,    | marron.  | gris_,    | noir,    |
|paletot    |           |            | gilet    |          | veste     | gilet    |
|noir.      |           |            | blanc.   |          | grise.    | noir.    |
|           |           |            |          |          |           |          |
|    2      |    4      |    3       |    3     |    3     |    3      |    4     |
|           |           |            |          |          |           |          |
+------ ----+-----------+------------+----------+----------+-----------+----------+



TABLEAU XIII(d-1) _(suite).--Experiences sur les erreurs de memoire forcee_
[Illustration: Tableau13d.png = tableau entier en format graphique]

...............................................................................................


SAGA.        BLASCH.      MOTTE.      MARTIN.       UHL.         OBRE.

...............................................................................................

LE BOUTON:
Forme.         Rond.        Rond.        Rond.       Rond et        Rond.        Rond.
                                                     circonference
                                                     qui bombe.

Couleur.       Jaunatre     Jaune        Gris avec   Cafe au        Gris et      Marron
               uni.         avec des     noir.       lait.          noir.        gris,
                            taches                                               peu blanc
                            marron.

Substance.     Corne.       Corne.          ?        Pas en         Pas en       En nacre
                                                     etoffe.        etoffe.

Milieu.        4 fils blanc 4 trous au   4 trous.    Grand trou.    5 trous.     4 trous.
               au milieu.   milieu.

Fixation.      Du fil.      Colle.       Fil.        Espece de      Ficelle,     Cousu.
                                                     ficelle rouge, ne l'a pas   Tu as vu du
                                                     je l'ai vue,   vue.         fil?--Non,
                                                     mais je n'ai                monsieur.
                                                     pas fait
                                                     attention.

Nombre d'erreurs.   3            0            2           2              3            2

...............................................................................................

LE PORTRAIT:
Forme.         Ovale.       Rond.        Carre.      Rectangle      Rond.        Carre.
                                                     parfait.

Couleur.       Blanc.       Noir.        Noir.       Blanc et noir. Blanc.          "

Sujet          Monsieur     Monsieur     Un          Un monsieur    Un monsieur  Un monsieur
represente.    qui baille.  qui riait.   monsieur?   qui rit,       qui riait.   lit, assis
                                                     appuye sur le
                                                     dossier de la
                                                     chaise.

Partie         Jusqu'aux    Jusqu'aux    Moitie du   Moitie des     Rien que la  De la tete
visible.       jambes.      genoux.      corps.      jambes.        tete.        aux genoux.


Position de    La main a    Main appuyee    ?        Main droite    Main            ?
la main.       la hauteur   sur une                  appuyee sur    invisible.
               du front.    chaise.                  la tete du cote
                                                     de l'oreille.

Couleur du         "        Gilet noir,  Veste noire,   "              "            "
vetement.                   costume      gilet bleu.
                            marron.
                                           R. sug.                    R. sug.
Nombre d'erreurs.    4           4            1           3              5            2

...............................................................................................



TABLEAU XIII(d-2) _(suite).--Experiences sur les erreurs de memoire forcee_

...............................................................................................

                                                                               TOTAL DES
AND.        DIE.        VAND.       MERI.       GOUJE.        HUBE.    Erreurs  Oublis Reponses
                                                                                        justes
...............................................................................................


Rond.       Rond.       Rond.       Rond.       Rond.         Rond.         0       0       25



Gris,       Marron      Marron et   Blanc.      Gris, raies   Marron.      11       1       13
verni.      uni.        blanc.                  noires, un
                                                peu marbre.


Pas en      Pas en      Pas en      En os.         "          En bois.      7       3       14
etoffe.     etoffe.     etoffe.

Des         Du fil.     4 points.   4 trous.    4 petits      3 trous.      8               16
diamants.                                       trous.

Du fil. Ne  Fil blanc.  Fil marron, Fixe par    Fil noir,     Colle.       21       1        2
l'a pas vu.             l'a vu.     du fil      l'a vu un
                                    noir dans   peu.
                                    des trous,
                                    l'a vu.


  3           2           2           3           2             1

...............................................................................................


Carre.      Longue.     Carre.      Rond.       Rectangle.    Carre.        7       0       18


Noir.       Noir.       Marron.     Noir.       Noir.         Noir.         5       0       19

Un homme    Un monsieur Un monsieur Un monsieur Un monsieur   Un monsieur  17(?)    1        7
qui baille. qui baille. qui tire    qui ouvre   qui baille.   assis qui
                        la langue.  la bouche.                fait la
                                                              grimace.


Rien que    Tout        Corps et    Tete et     A mi-corps.   Tout         14               11
le corps et entier.     tete.       corps.                    entier.
la tete.

Il met la   Main        Il fait des Leve la     Main droite      ?         14       5        4
main droite droite sur  grimaces    main        devant la
au front.   son cote.   en          jusqu'au    bouche.
                        mangeant.   front.

paletot     Gilet noir,    "        Gilet noir, Gilet blanc,  Veste        11       1        5
noir, gilet veste                   veste       veste         noire,
noir.       noire.                  noire.      noire.        gilet noir.

   3           3           3           3           2             2

................................................................................................


--Tordu sur le cote (2 fois). Ecorchure (1 fois). Deforme en bas (1 fois).
A recu un coup de marteau en bas a droite (1 fois).

--Il manque des cheveux a la tete (1 fois). Il y a sur la tete 5 parties
usees (1 fois; le sujet dessine ces parties usees, qui sont le resultat
d'une erreur).

Les erreurs sur le sou sont peu graves; la principale est un oubli de la
deterioration: il est possible qu'elle n'ait pas ete percue. Je pense que
le sou a ete mieux retenu que le timbre parce qu'il occupait une place
privilegiee sur le carton a gauche et en haut; de plus, un sou francais
presentait moins de variations possibles de forme et de couleur qu'un
timbre francais.

ERREURS COMMISES SUR L'ETIQUETTE

Les erreurs faites sur l'etiquette sont les plus interessantes de toutes,
car elles sont nombreuses et faciles a definir en faisant dessiner
l'etiquette par l'enfant.

1 deg. _Quelle est la couleur de l'etiquette?_ Nous avons vu que sur la couleur
du timbre on s'est bien souvent trompe. Il en a ete de meme pour celle de
l'etiquette.

--L'etiquette est verte (12 fois).

--Bleue (4 fois). ) ) --Rouge (2 fois). ) ) --Rose (1 fois). ) )--(10 fois)
--Blanche (1 fois). ) ) --Grise (1 fois). ) ) --Marron (1 fois). )

La majorite est donc pour la couleur verte, qui est la couleur exacte.

2 deg. _A quel magasin appartient-elle?_ Sauf 4 eleves, tous ont repondu: Aux
magasins du Bon Marche.

3 deg. _Quelle est sa forme?_ Tous ont repondu qu'elle est carree ou
rectangulaire; mais quand je leur ai fait preciser la forme par un dessin,
beaucoup d'eleves ont figure les deux coins du haut coupes, alors que ce
sont les coins du bas qui sont coupes. Ainsi, 10 eleves ont cru que les
coins du haut etaient abattus, et 5 seulement se sont rappele exactement
que c'etaient les coins du bas. Je me demande d'ou vient cette singuliere
erreur, remarquable surtout par sa generalite. Je pense qu'elle provient
peut-etre de ce que les cadres rectangulaires ont les pans du haut plus
souvent coupes que ceux du bas. 4 eleves ont cru l'etiquette de forme
regulierement rectangulaire, et 2 ont cru que les quatre coins sont coupes.
Ainsi, ceux qui ont reussi a retenir exactement cette forme, pourtant si
simple, sont une petite minorite, 3 sur 23.

3 deg. _Comment l'etiquette est-elle fixee sur le carton?_ Ce mode de fixation
donne lieu a une illusion, meme quand on decrit la fixation avec l'objet
sous les yeux. On voit, en effet, que l'etiquette est traversee de haut en
bas par une epingle, et on en conclut qu'elle est epinglee au carton; mais
c'est inexact; car l'etiquette est doublee d'une seconde feuille, et cette
seconde feuille, qui n'est pas traversee par l'epingle, est en realite
collee au carton. Nous signalons en passant cette petite particularite,
parce qu'elle pourrait servir de point de depart a une etude sur la
sagacite d'esprit dans les perceptions; mais, pour le moment, comme nous
etudions les erreurs de memoire et non les erreurs de perception, nous
considerons qu'une reponse est exacte lorsqu'elle affirme que l'etiquette
est fixee au carton avec une epingle.

Voici les reponses:

--Etiquette collee (2 fois).

--Cousue avec du fil (10 fois).

--Fixee avec une epingle, une aiguille ou un clou (8 fois).

--Le sujet ne sait pas (3 fois).

Lorsque le sujet nous repond que l'etiquette est cousue au carton avec du
fil, nous lui demandons de nous dessiner le fil sur l'etiquette; on trouve
figures dans les dessins toutes les dispositions possibles du fil, par
exemple l'etiquette est cousue en travers et en haut, ou bien le fil se
voit aux quatre coins, ou bien il croise l'etiquette par le milieu; tous
ces dessins montrent que le souvenir peut etre precis, bien qu'il soit
entierement faux; c'est ce que nous avons deja vu pour le timbre. Cette
constatation est en contradiction avec les idees communes; nous le
montrerons tout a l'heure dans notre conclusion.

Nous n'avons pas rencontre d'enfant qui ait dit spontanement la couleur
du fil avec lequel l'etiquette lui parait etre fixee au carton; c'est sur
notre demande expresse qu'il dit cette couleur: il y a donc eu la un peu de
pression, et j'imagine que l'enfant, ayant affirme que l'etiquette etait
cousue avec du fil, s'est cru oblige par la logique d'attribuer une couleur
a ce fil, qu'il croyait avoir vu; mais, bien entendu, il aurait pu dire
qu'il ne s'en souvenait pas. Ces couleurs de fil sont tres variees; nous
comptons: fil noir (2 fois), fil blanc (3 fois), fil vert (1 fois), fil
beige (1 fois), ficelle rouge (1 fois).

Quant a l'epingle, elle n'a jamais ete representee dans la vraie direction;
le plus souvent, on l'a figuree en travers, et vers le haut de l'etiquette.

4 deg. _Quelle inscription porte l'etiquette_? Tous les enfants, sauf un, se
sont rappele que l'etiquette portait une inscription; mais aucun ne s'est
rappele la totalite de l'inscription. Le numero exact: 6,75 a ete dit 4
fois: une fois on a cite 6; une autre fois, un numero de fantaisie, 320.
Pour les inscriptions de mots, voici ce qu'on a cite: A, Boucicault,
Nouveautes.--Lingerie, Bonneterie--Magasins, Layettes.--_Au Bon
Marche_(6 fois)--Magasins de nouveautes--Lingerie et mercerie,
Paris--Lingerie--Corsages et lingeries. Toutes ces inscriptions, sans
etre justes, pouvaient etre considerees comme probables, car ce sont des
inscriptions qu'on trouve sur les etiquettes du Bon Marche; elles se
rapprochent meme de la designation vraie en ce qu'elles designent des
articles feminins. En ce qui concerne ces inscriptions, 8 enfants ont
declare qu'il y avait quelque chose, mais qu'ils ne se rappelaient plus.

Ces erreurs sur l'etiquette ont, comme celles sur le timbre, des caracteres
tres nets; nous remarquons ici encore la dissociation du souvenir, et
l'existence d'erreurs isolees; sur 5 erreurs possibles, 5 sujets n'ont fait
qu'une seule erreur, 8 sujets en ont fait 2, et 8 sujets en ont fait 3. La
precision des souvenirs faux est attestee par les dessins du mode d'attache
de l'etiquette.


ERREURS COMMISES SUR LE BOUTON

Ces erreurs ressemblent beaucoup a celles de l'etiquette.

1 deg. _Forme_.--Tous les sujets se souviennent que le bouton est rond.

2 deg. _Couleur_.--Nous comptons comme justes les reponses: marron, jaune,
beige, cafe au lait. Les reponses justes ont ete nombreuses. Les reponses
fausses presentent ce caractere d'etre des erreurs d'approximation; en
effet les couleurs supposees ne contrastent pas avec la couleur reelle; un
seul sujet a dit: gris et bleu; aucun n'a dit que le bouton etait rouge ou
vert; les couleurs fausses sont le plus souvent le blanc, le gris et le
noir. Il en etait tout autrement pour le timbre, dont les eleves ont, par
erreur, completement change la couleur, remplacant le rouge par du bleu ou
par du vert. Cette difference de resultats montre combien ces experiences
sont compliquees; il est probable que la nature des erreurs commises ne
doit pas etre consideree abstraitement, et erigee en une loi generale des
erreurs de la memoire des couleurs; on doit plutot l'attribuer a la nature
des objets sur lesquels porte le souvenir; de deux objets, celui qui
peut revetir un grand nombre de couleurs differentes donnera lieu a plus
d'erreurs differentes de couleur qu'un objet qui, comme une plume, ou une
epingle, presente presque toujours la meme couleur; le premier, en effet,
eveille plus d'associations chromatiques que le second.

3 deg. _Substance_.--Cette question me parait maintenant inutile, car il est
difficile pour un enfant de connaitre la matiere du bouton. Je considere
cependant comme fausses les reponses: nacre, porcelaine, os.

4 deg. _Milieu du bouton_.--La plupart des enfants, 16 sur 25, se sont rappele
que le milieu du bouton est perce de 4 trous; quelques-uns ont fait des
erreurs sur le nombre des trous; ainsi on a repondu 1 grand trou (1 fois),
2 trous (1 fois), 3 trous (1 fois), 5 trous (1 fois).

Une erreur plus grave a ete de repondre que le milieu du bouton est occupe
par autre chose que des trous; ainsi, un enfant a dit: 4 fils blancs, au
milieu; un autre a dit, du fil; un troisieme, 4 points. Ces enfants ont ete
induits en erreur soit par la preoccupation de savoir comment le bouton
tenait au carton, soit par le souvenir d'autres boutons, car les boutons
qu'on voit ordinairement sont cousus. Ce sont la, par consequent, des
erreurs de routine ou des erreurs de logique.

Un seul enfant, And., nous a fait une reponse singuliere; il nous a assure
que le centre du bouton etait occupe par des diamants; sur notre demande,
il nous a fait le dessin du bouton, avec un diamant au centre. C'est la une
erreur d'une espece assez rare; mais nous en trouverons d'autres exemples,
a propos des autres objets.

5 deg. _Fixation du bouton sur de carton_.--Le bouton, comme l'etiquette et
comme le sou, etait simplement colle au carton. C'est un mode de fixation
qui est tout a fait inusite; lorsqu'on veut fixer un bouton, on le coud.
C'est probablement pour ce motif que les erreurs ont ete si nombreuses;
elles s'elevent a 21; ce qui veut dire que 21 eleves sur 25 se sont imagine
qu'ils avaient vu le bouton cousu avec du fil, ou fixe avec une epingle.
Leurs reponses ont eu la meme precision que pour l'etiquette; nous leur
avons demande la couleur du fil, et chacun a precise que le fil etait
blanc, ou noir, ou meme rouge... Ce sont bien des erreurs logiques, avec
peut-etre une legere fantaisie en ce qui concerne la couleur du fil: mais
du moment que l'enfant s'etait avance, et avait dit que le fil etait cousu,
il ne pouvait guere se refuser a attribuer une couleur a ce fil, lorsque
nous le lui demandions. C'est un point sur lequel il faut faire des
reserves. Il n'est pas certain que les enfants entendent affirmer qu'ils
ont vu le fil; quelques-uns du moins, quand ils repondent que le bouton
etait fixe avec du fil, savent qu'ils font une interpretation, et qu'ils ne
rapportent pas un fait d'observation; du moins, je le suppose; mais cette
distinction entre le raisonnement et l'experience est un peu subtile pour
eux, et ils ne songent pas a la faire, parce qu'on n'attire pas leur
attention sur la necessite de la faire.

La preuve, c'est que lorsque j'ai demande expressement a quelques-uns des
enfants s'ils avaient vu le fil, j'ai obtenu des reponses tres variables.
Van. repond: "Oui, j'ai vu le fil." C'est l'affirmation categorique. Mais
Gouje. est moins certain; il dit: "Je l'ai un peu vu"; Martin. repond
aussi: "Je l'ai vu, mais je n'ai pas fait attention." D'autres enfin,
Obre., Uhl., And., affirmant qu'ils n'ont pas vu le fil.

Nous pouvons repeter, a propos de ces erreurs, ce que nous avons remarque
plus haut; les erreurs d'imagination sont d'une precision extreme, et elles
se trouvent melangees intimement avec des souvenirs exacts relatifs au meme
objet. Quant a leur caractere habituel, ce sont des erreurs de routine ou
des erreurs logiques. Un seul cas d'erreur speciale est a signaler, c'est
celui du diamant.


ERREURS RELATIVES AU PORTRAIT

Les quatre objets precedents qui ont servi aux experiences sont des objets
usuels, auxquels nos yeux sont habitues, et qui ne presentent aucune
difficulte intellectuelle de perception; on voit et on reconnait un timbre,
un bouton, une etiquette et un sou sans qu'il soit necessaire a un sujet
normal de faire un effort pour comprendre. On ne peut pas en dire autant
pour les deux autres objets: le portrait presente une petite difficulte
d'interpretation; il faut non seulement reconnaitre la nature du
personnage, mais comprendre ce qu'il fait; l'effort est encore plus grand
pour comprendre le sujet de la gravure.

1 deg. _Forme_.--La forme du portrait a ete bien retenue le plus souvent (18
fois); 7 fois seulement, on a cru qu'il etait rond.

2 deg. _Couleur_.--Les erreurs sur la couleur sont peu nombreuses et peu
importantes; 2 fois on a dit qu'il etait blanc, 2 fois marron et 1 fois
bleu.

3 deg. _Sujet represente_.--En realite, le portrait represente un homme qui
ouvre la bouche. Tres peu d'enfants se sont bornes a decrire ce qu'ils
avaient vu; ils ont cede au besoin d'interpreter; au lieu de dire
simplement que l'homme ouvre la bouche, on a dit qu'il baille, qu'il crie,
qu'il fait la grimace, qu'il rit, qu'il tire la langue, qu'il mange, etc.
C'est un nouvel exemple de la difficulte qu'eprouve l'enfant a distinguer
entre une observation des sens et une conclusion tiree de cette
observation.

4 deg. _Position de la main_.--Cette position a ete rarement decrite avec
exactitude, 3 fois seulement; souvent (5 fois), l'enfant ne se l'est
plus rappelee; plus souvent encore, il a invente une attitude inexacte,
consistant surtout a placer la main plus haut qu'elle n'etait. Ce
deplacement parait avoir lieu quelquefois pour des raisons de logique;
ainsi, ceux qui ont cru que l'homme baille ont suppose qu'il met la main
devant sa bouche.

5 deg. _Couleur du vetement_.--La veste, le plus souvent, a ete decrite de
couleur noire; pour le gilet qui est reellement blanc, on a dit tantot
blanc, tantot noir. Parfois, l'enfant a attribue au vetement une autre
couleur, le marron par exemple, meme alors qu'il avait dit que la gravure
etait noire.


ERREURS COMMISES SUR LA GRAVURE

Ainsi que nous venons de le dire, les erreurs sur la gravure ont un
caractere tout particulier, qui provient en partie de ce qu'elle presente
quelque difficulte d'interpretation. Nous n'insistons pas sur les erreurs
de forme et de couleur, qui sont representees en detail dans nos tables;
il faut surtout mettre en lumiere les erreurs sur le sujet de la scene
representee. Ces erreurs peuvent etre classees en 3 categories:

1 deg. Des erreurs totales, completes, par suite desquelles l'eleve substitue
au sujet de la gravure un autre sujet, tout a fait different. Deux enfants
seulement ont commis cette erreur grave. L'un, Bout., s'est imagine que
la gravure representait une societe de 40 individus assis, et se faisant
photographier. Cette description, il nous l'a donnee avec assurance,
repondant avec precision a toutes nos questions; il a meme fait un dessin
de cette gravure imaginaire. Lorsque nous lui avons montre le carton pour
le detromper, il a ete tres surpris, et n'a pas pu comprendre ce qui
l'avait induit en erreur; il ne s'est pas rappele avoir vu quelque part la
photographie d'une societe.


Tableau XIII (e-1).--_Experiences sur les erreurs de memoire forcee. (suite)_.
[Illustration: Tableau13e.png = tableau entier en format graphique]

...............................................................................................


           GESB.          DEW.         PET.          FELI.         BIEN.        POU.
...................................................................................
GRAVURE:
Forme      Rectangulaire. Ellipse.     Rectangle.       "          Carre.       Ovale.

Couleur    Grise, bords   Noire.           "            "          Noire.       Marron
           blancs                                                               fonce.
           depassant.

Sujet      Une poste, et  Des hommes   Du monde qui  Beaucoup de   Des hommes   Des collegiens
           beaucoup de    qui etaient  rentre. Il y  monde, une    qui se       qui rentrent
           gens se        a une poste; a une grille  grille, des   bousculent.  au college,
           presentent     ils criaient entr'ouverte, messieurs     Il y a une   porte en
           pour entrer:   On voyait    ce sont tous  bien habilles porte avec   pierre et en
           la grille a    une grille.  des hommes,   qui entrent   une grille.  bois, rond en
           les machins                 en noir,      et qui        Les hommes   haut.
           dores au bout.              avec chapeau  attendent.    ont une
           C'est la                    rond. On ne   Pas de dames, costume,          1
           grille du                   voit pas le   ni d'enfants. comme les
           palais de                   jardin. Il                  gardes
           justice.                    me semble                   republicains.
                                       qu'il y a
                1                      une pelouse.                     1


Description                                   2                      Un carton rond
ne                                                                   colore de
repondant a                                                          jaune, il
aucun objet                                                          ressemblait a
une montre.

2







...............................................................................................





Tableau XIII _(e-2).--_Experiences sur les erreurs de memoire forcee (suite)_.
[Illustration: Tableau13f.png]

................................................................................................

              BOUT.            VASSE.        DELANS.         MONNE.         POIRE.
................................................................................................
GRAVURE:
Forme         Rectangulaire.   Ovale.        Rectangulaire.  Ovale.          Ovale.

Couleur       Noire.           Noir gris.    Noire.          Noire.          Blanche et noire.



Sujet         Plusieurs hommes Represente    Des hommes,     C'est la greve  C'est la poste.
              les uns a cote   une maison et une foule et    des facteurs.   Il y a des
              des autres, sur  une foule de  une grille qui  J'ai vu cette   facteurs qui
              plusieurs rangs; gens qui se   s'ouvre, des    gravure dans    sont dehors.
              on ne voit que   bousculent    hommes qui      un kiosque, il  Ils attendent des
              les bustes.      pour entrer;  passent.        y a des gardes, lettres. On voit
              C'est une        on voit une   Y a-t-il des    des soldats,    des grilles et                                  societe de       grille;       des femmes? Je  des facteurs.   un mur.
              messieurs en     soldats sont  n'ai pu tout    Cela se passe
              costume noir.    meles a la    regarder.       a l'Hotel de
              Il y a environ   foule.                        Ville.
              40. Ils se font
              photographier.        1

                     3

Descriptions ne                  Un autre sou;                                 Toute petite
repondant a                      le premier                                    image, un petit
aucun objet                      etait de 5                                    portrait de                                   centimes,                                     jeune fille;                                                     celui-ci est                                  on la voit
                                 de 10 centimes                                jusqu'au buste,
                                 il etait a                                    elle est de
                                 droite du                                     profil, sans
                                 portrait. On                                  chapeau, le
                                 voyait l'aigle.                               portrait est
                                 Il etait moins                                ovale, blanc et
                                 abime que                                     gris (dessin)
                                 l'autre sou.                                       2

...............................................................................................



TABLEAU XIII _(e-3).--Experiences sur les erreurs de memoire forcee (suite)_.
[Illustration: Tableau13g.png]

...............................................................................................


         MIEN.       LAC.           SAGA.       BLASCH.     MOTTE.      MARTIN.     UHL.
...............................................................................................

GRAVURE:
Forme    Rectangle.  Ovale.         Ronde.      Rond.       Carre.      Ovale.      Carre.

Couleur  Gris.       Blanc et       Blanc et    Noir.       Noir.       Noir et     Noir et
                     marron.        noir.                               blanc.      blanc.

Sujet    Un jardin;  Un batiment,   Un vote,    Des         Monument    Des         Des
         on voit du  grille         des         personnes,  ou il y     facteurs    personnes
         monde qui   entre'ouverte. messieurs   hommes,     avait du    en greve.   courant
         entre,      Des hommes.    bien        femmes,     monde; des  Un monument dans une
         surtout des Des ouvriers   habilles,   enfants,    hommes et   avec des    maison.
         hommes. On  en veston.     en noir,    qui         des dames;  grilles.       1
         voit, de                   qui vont    rentrent    la porte    N'a pas fait
         cote, une                  voter. On   dans une    est carree, attention
         maison.                    voit la     prison; on  en grilles. s'il y avait
            2                       rue, des    voit la        1        des femmes.
                                    maisons.    porte, elle
                                                est
                                                grillagee.

...............................................................................................

         OBRE.       AND.           DIE.        VAN.        MERI.       HON.        GOUJE.
...............................................................................................

GRAVURE:
Forme    Carre.      Rond.          Rectangle.  En longueur.Rond.          "        Rectangle
                                                                                    couche.

Couleur  Gris.       Noir.          Noir.       Marron.     Noir.          "        Noir.

Sujet    Enterrement Barres de fer, C'est un    La greve de Un jardin,  Des         Des
         de Felix    c'est une      musee, le   facteurs.   des hommes  messieurs   messieurs
         Faure. On   grille; il y a jardin des  Je l'avais  qui entrent qui         qui
         voit        des hommes,    Plantes, il vue sur les par une     courent.    entrent
         Louhet, des des dames, et  y a des     journaux.   porte en    Il y a une  au Senat,
         personnes   des enfants    messieurs   On voit     fer, avec   maison. On  par le
         qui         qui regardent. en noir qui des soldats des         voit la     Luxembourg.
         regardent,                 rentrent.   qui         grilles.    porte. Elle Ils sont en
         puis                                   portent des Ils sont    est ronde.  redingote,
         l'enterrement,                         lettres;    en noir.                avec des
         des soldats.                           une voiture.                        chapeaux
         (Grandeur:                                            1                    haute-forme
         1 centimetre                              2
         carre.)                                                                       1
            3

................................................................................................


Obre. a fait une invention du meme genre; il nous a assure qu'une des
gravures representait l'enterrement de Felix Faure; il a, sur notre
demande, donne maint detail; on voit Loubet, nous a-t-il dit, puis des
personnes qui regardent, puis l'enterrement, des soldats. Nous lui avons
fait dessiner cette gravure: il a trace un petit carre ayant a peine un
centimetre de cote.

Ce sont les deux seules inventions completes qu'il y ait eu a noter. J'en
rapprocherai d'autres cas, qui me paraissent analogues. Trois eleves
ont decrit, outre les six objets figurant sur le carton, des objets
completement imaginaires. Vasse, croit avoir vu une piece de deux sous,
avec un aigle; il decrit la position de cette piece de monnaie, son etat de
vetuste. Poire. nous apprend qu'il a vu une toute petite image, un portrait
de jeune fille; elle est en buste, de profil, sans chapeau, le portrait
est ovale, blanc et gris; sur notre demande, Poire. dessine ce portrait
imaginaire. Enfin, Bien. decrit un carton rond, colore de jaune, et
ressemblant a une montre; sur le dessin qu'il en a fait, il figure deux
aiguilles.

Ce sont la des erreurs d'une espece particuliere. Pour que le denombrement
fut complet, il faudrait y ajouter le cas d'And., qui a vu un diamant au
milieu du bouton. Ce sont des erreurs qui ne sont ni logiques, ni produites
par la routine; ce sont a proprement parler des erreurs d'invention, qui se
presentent sans explication possible.

2 deg. Une seconde categorie d'erreurs qui s'est produite frequemment dans
l'exercice de memoire sur la gravure, consiste a donner a la scene une
interpretation particuliere, en presentant cette interpretation comme
un fait vu. La gravure representait seulement des individus vus de dos,
presses, et entrant par une grille entr'ouverte. Cette scene pourrait etre
comprise de beaucoup de facons. Quelques-uns l'ont decrite comme elle
etait, sans rien y ajouter; d'autres ont fait une supposition. Pou. pense
que ce sont des collegiens qui rentrent, Dew. imagine des individus qui
crient, Gesb. pense que c'est le palais de justice; pour Blasch., c'est
une prison ou du monde penetre; Saga. y voit des gens qui vont voter, Die.
reconnait le jardin des Plantes, Gouje. croit que ce sont des messieurs
qui entrent au Senat par le Luxembourg, Pet., Mien. et Meri. disent que la
scene se passe dans un jardin. Ce sont la des erreurs d'interpretation;
elles portent moins sur la realite de la scene que sur sa signification.

3 deg. Un troisieme genre d'erreurs consiste a falsifier un detail materiel de
la scene, a decrire par exemple une voiture, a dire que la foule contient
des soldats, des femmes ou des enfants, que la grille a des pointes dorees,
etc. Ces dernieres erreurs n'ont pas ete bien frequentes.

En resume, l'experience que nous venons de decrire a reussi a provoquer un
grand nombre d'erreurs de memoire.


CONCLUSIONS SUR LES ERREURS DE MEMOIRE FORCEE

Voici les reflexions generales qu'on peut faire a ce sujet. Ces reflexions
s'appliquent a des experiences faites specialement avec les objets
bien definis que nous avons decrits, et il serait probable que d'autres
experiences faites avec d'autres objets concluraient a des conclusions un
peu differentes; mais je pense que ces differences ne seraient pas tres
importantes.

Ce qui frappe, tout d'abord, clans la lecture des resultats, c'est, que
l'objet fixe sur le carton a une individualite qui a ete rarement meconnue.
Pour le sou, par exemple, on a pu oublier l'effigie qu'il porte, la
deterioration de son contour, mais on n'a pas oublie que c'est un sou.
Aucun eleve ne s'est rencontre qui a dit: "Je me rappelle avoir vu en haut
du carton un objet arrondi, obscur, je ne sais plus ce que c'est." Meme
remarque peut etre faite pour le timbre; les erreurs se sont multipliees
sur sa valeur, sa couleur, sur le cachet de la poste, etc., mais aucun
eleve n'a dit: "Je me rappelle une petite surface claire, de telle et
telle couleur." De meme encore pour l'etiquette, pour le bouton, pour le
portrait, pour la gravure. Le souvenir de l'individualite de ces objets a
meme ete plus precis encore; on est etonne de voir que jamais ou presque
jamais l'eleve n'a oublie que le sou et le timbre sont francais; bien
peu d'erreurs ont ete faites sur l'etiquette, puisque 17 eleves se sont
souvenus que c'est une etiquette du Bon-Marche. Ce sont la, evidemment, les
attributs essentiels de l'objet, qui en forment comme la substance, et ce
sont ces attributs qui se gravent le plus profondement dans la memoire,
tandis que les details de couleur, de forme, qui sont accessoires et
pourraient changer sans entrainer la suppression de l'objet comme tel, ont
une forte tendance a disparaitre de l'esprit.

Les erreurs commises par les eleves ont ce caractere singulier: elles ont
la precision de details des souvenirs exacts[55].

[Note 55: Cette question presente en justice un interet qu'on ne
saurait exagerer. Bien souvent, on entend des personnes dire qu'un
temoignage leur parait exact, parce que le temoin a ete _tres net et tres
precis_ dans ses affirmations; et ces personnes, qui peuvent etre jures ou
magistrats, feront sans doute, toutes choses egales d'ailleurs, plus de
fond sur un temoignage net et precis, donne sans hesiter, que sur le
temoignage d'une personne qui hesite, qui doute, qui refuse de donner une
reponse precise. Le mot meme de precision (comme lorsqu'on dit: sciences de
precision, instruments de precision) eveille l'idee d'exactitude. Je pense
qu'il peut y avoir la, une illusion psychologique; si un fourbe et un
honnete homme sont appeles a temoigner sur un meme fait, il est possible
que le fourbe, qui a interet a mentir, fasse le recit le plus net et le
plus precis, tandis que l'honnete homme, arrete par maints scrupules,
ne voulant a aucun prix alterer la verite, se gardera de faire des
affirmations precises, et repetera des formules vagues, comme: "Je ne sais
pas, je ne puis rien dire..."]

Toutes nos observations montrent qu'un souvenir peut etre precis, quoique
entierement faux; un enfant peut non seulement croire que le timbre est
oblitere, mais figurer le dessin du cachet de la poste, et meme rappeler
les lettres qu'il a vues sur le cachet; il dessinera avec precision un
fil qu'il n'a pas vu, etc. Un esprit non prevenu pourrait considerer ces
details si nets, si circonstancies comme une preuve de l'exactitude du
souvenir; nous voyons maintenant que la precision des souvenirs n'est pas
incompatible avec leur faussete.

Autre caractere des erreurs de memoire: elles ne sont pas moins frequentes
dans les souvenirs a reviviscence spontanee que dans les souvenirs qu'une
personne se rappelle seulement avec l'aide d'autrui.

Le souvenir du timbre est un de ceux que les eleves ont le plus souvent
perdu; douze fois, les eleves n'ont pas pu le nommer; mais chaque fois
que nous leur avons demande: "Avez-vous un timbre?" ils ont repondu
affirmativement. Il est donc interessant de savoir si le souvenir du
timbre, quand il n'a pas pu etre rappele volontairement par le sujet (R.
sug., dans nos tableaux XIII), mais qu'il a ete seulement reconnu par lui,
est un souvenir moins exact que le souvenir qui renait spontanement.
J'ai donc fait la moyenne des erreurs commises dans les douze souvenirs
reconnus, pour la comparer a la moyenne des erreurs dans les autres
souvenirs; je trouve deux moyennes d'erreurs tout a fait equivalentes:
1,58 (c'est-a-dire une erreur et demie) pour les souvenirs rappeles par
suggestion, et 1,66 pour les souvenirs rappeles volontairement. Par
consequent, il faut conclure, en restant dans les limites de notre
experience, que l'exactitude d'un souvenir est independante de sa puissance
de reviviscence.

La nature des erreurs presente des variations importants; la question est
trop peu connue pour qu'on puisse des a present proposer une classification
etudiee; mais il parait important de distinguer les _erreurs par logique_
ou esprit de routine, qui consistent a imaginer par exemple un fil ou une
epingle pour expliquer la fixation d'une etiquette ou d'un bouton sur un
carton--et les _erreurs d'invention_, consistant a construire un objet qui
n'a point de rapport visible avec la realite, et que par consequent on
n'est pas en mesure d'expliquer. Ce dernier genre d'erreur est moins
frequent que l'autre.

Je signale enfin un autre caractere de ces erreurs: c'est leur
specialisation. Un enfant a vu le timbre et le decrit; sa description peut
etre exacte sur un point et fausse sur un autre; il peut dire exactement
la couleur du timbre et se tromper sur sa valeur; c'est meme ce qui s'est
presente le plus souvent; il est tres rare qu'un de nos sujets se soit
trompe a la fois sur la couleur, la valeur et l'etat du timbre. Cette
erreur complete s'est produite seulement trois fois (sur 24 sujets); il y a
eu 8 sujets qui n'ont fait d'erreur que sur un seul point, et 11 sujets ont
fait erreur sur deux points, percevant exactement les autres points. Cette
dissociation de la perception, cette specialisation de l'erreur a une
double importance, et pour la psychologie, et pour la science pratique du
temoignage[56]. A la psychologie elle enseigne que les elements complexes
d'une perception sont independants les uns des autres et peuvent avoir une
existence separee, une survie differente. Peut-on, dans une perception,
imaginer deux impressions mieux fusionnees qu'un chiffre et la couleur avec
laquelle ce chiffre est imprime? Il est cependant possible, apres avoir vu
ce chiffre, de ne se rappeler que la couleur ou que la forme; la memoire
dissocie ce qui, pour la perception, semble inseparable. D'anciennes
experiences faites sur un calculateur visuel, Diamandi, nous avaient deja
atteste le fait[57].

[Note 56: Les questions que nous traitons en ce moment sont si
nouvelles qu'elles donnent lieu a des inapercus inattendus. Signalons
en passant l'utilite qu'il y aurait a creer une science pratique
du temoignage, en etudiant les erreurs de memoire, le moyen de les
reconnaitre, et de reconnaitre les signes de verite. Cette science est trop
importante pour qu'elle ne s'organise pas un jour ou l'autre.]

[Note 57: _Psychologie des grands calculateurs et joueurs d'echecs_, p.
134, Paris.]

Pratiquement, ces dissociations nous prouvent qu'on aurait tort de croire
que lorsqu'une personne fait une reponse juste sur une partie d'un
souvenir, elle repond juste pour le reste; souvent, on entend dans les
affaires judiciaires, discuter la veracite d'un temoin; et si par hasard
son temoignage peut etre verifie sur un point, il parait acquerir bien plus
de force probante pour les autres points ou il n'est pas verifiable. Sans
doute, chaque cas reel doit etre examine en particulier; nous ne pouvons
formuler que des regles generales; or, en regle generale, il faut admettre
les dissociations partielles des souvenirs, et par consequent on ne peut
pas, etant donnee une serie de souvenirs _a, b, c, d_, etc., considerer que
si _a_ se trouve exact, c'est une preuve que _b, c, d_, etc., sont exacts
aussi.

Il reste a faire une classification des sujets, au point de vue du nombre
des erreurs de memoire. Nous la donnons ci-dessous.

 1. Lac..............) 6 erreurs.
 2. Delan............) 6 erreurs.

 3. Monn.............) 7 erreurs.
 4. Dew..............)

 5. Blasch...........) 9 erreurs.
 6. Martin...........)

 7. Bien.............)
 8. Motte............)10 erreurs.
 9. Obre.............)
10. Die..............)

11. Poire............)
12. Gesb.............)
13. Feli.............)11 erreurs.
14. Uhl..............)
15. Van..............)
16. Gouje............)

17. Vasa.............)
18. Pet..............)12 erreurs.
19. And..............)

20. Mien.............)13 erreurs.
21. Saga.............)

22. Bout.............)
23. Meri.............)14 erreurs.
24. Pou..............)

Pour faire cette classification, nous sommes oblige de prendre une mesure
arbitraire: c'est de considerer comme equivalente toute erreur par logique
ou par routine, et de noter comme ayant une importance double toute erreur
par invention; l'application de cette regle nous fait ranger nos sujets
dans l'ordre sus-indique: sur la liste, nous avons mis en italique les noms
d'eleves qui ont commis de veritables erreurs d'inventions; ce sont en
general ceux qui ont commis le plus grand nombre d'erreurs; nous retrouvons
parmi eux 3 sujets qui ont ete extremement suggestibles pour les lignes; ce
sont Poire., And. et Bout.

Les eleves qui ont commis le moins d'erreurs et occupent les 6 premiers
rangs de la liste sont des sujets qui ont ete peu suggestibles pour les
lignes; ainsi Lac., qui arrivait premier dans les experiences de suggestion
par les lignes, occupe ici aussi le premier rang; Delan. est second sur
les deux listes; mais il y a, pour le reste, bien des differences; ainsi,
Saga., qui s'etait montre peu suggestible pour les lignes, est ici parmi
ceux qui ont commis le plus d'erreurs.


DIFFERENCE ENTRE LA MEMOIRE SPONTANEE ET LA MEMOIRE FORCEE

Nous venons de voir qu'en demandant aux sujets de repondre a des questions
precises, nous avons force leur memoire, et que nous les avons amenes ainsi
a commettre de nombreuses erreurs. Il nous a paru utile de rechercher si
notre interpretation etait juste ou non. Nous avons fait, dans une autre
ecole, des experiences d'un genre un peu different; nous avons montre aux
eleves le meme carton et les memes objets pendant 12 secondes; puis, au
lieu de les interroger nous-meme sur ce qu'ils avaient vu, nous les
avons invites a ecrire de memoire tous leurs souvenirs, avec la seule
recommandation de ne pas se contenter de nommer les objets, mais d'en
decrire tous les details qu'ils avaient remarques.

Cette experience de controle a dure seulement une apres-midi; je l'ai faite
sur 12 eleves appartenant au cours superieur d'une ecole primaire; ces
eleves me connaissent deja, j'ai fait anterieurement quelques recherches
avec eux. Je les ai pris par groupes de trois dans le cabinet du directeur,
et je leur ai donne une explication collective, aussi abondante que celle
que j'ai reproduite plus haut; ensuite, chaque eleve a ete isole; je lui
ai mis entre les mains le carton d'objets pendant 12 secondes, et enfin
je l'ai invite a ecrire de memoire tout ce qu'il se rappelait. Les eleves
etaient assis a des tables differentes, et suffisamment eloignes les uns
des autres pour qu'il leur fut impossible de copier. Je suis reste present,
bien entendu, et je les ai surveilles etroitement. Je ne les ai pas
prevenus d'avance du temps qui leur etait accorde pour ce travail; mais
j'ai attendu 20 minutes, avant de ramasser les copies. Pendant ces 20
minutes, certains eleves n'ont point cesse d'ecrire: d'autres avaient fini
bien avant, mais s'apercevant qu'on ne leur enlevait pas leurs copies, ils
ecrivaient de temps en temps, ajoutaient quelques mots; ils ne sont pas
demeures inactifs. J'ai demande a quelques-uns: "Avez-vous fini?" Mais ils
etaient embarrasses, ne repondaient pas, et apres avoir jete un coup d'oeil
sur leur voisin qui continuait a ecrire, ils preferaient ajouter quelques
mots encore. Il est donc probable qu'en prolongeant un peu l'experience, on
a pese sur eux, on a exerce une petite contrainte: mais cette contrainte
n'est pas comparable a celle des questions directes.

Les copies ecrites par les eleves presentent une tres grande variete, tant
au point de vue du nombre des details retenus que de la nature de ces
details; l'avantage des experiences qui laissent au sujet une grande
liberte est de permettre la manifestation des differences individuelles. Le
nombre des lignes ecrites est indique dans le tableau XIV.

On voit que les differences dans le nombre de lignes ecrites sont tres
considerables; elles ont d'autant plus de valeur qu'il s'agit d'enfants
ayant sensiblement le meme age et appartenant au meme cours, possedant
par consequent le meme degre de culture; de plus, toutes les conditions
exterieures etaient faites pour egaliser les resultats; car les enfants
etaient reunis, par trois, dans la meme piece, et ceux qui avaient une
tendance a peu ecrire subissaient l'emulation de ceux qui ecrivaient
davantage. Il y a donc eu une difference tres grande dans l'abondance des
souvenirs et dans l'aptitude aux descriptions longues et minutieuses. Je
pense qu'une epreuve de ce genre apprendrait beaucoup sur le contenu de
l'intelligence des eleves.


_TABLEAU XIV.--Resultats donnes par l'exercice de memoire spontanee._
[Illustration: Tableau14.png]

................................................................................................
NOMS     NOMBRE     NOMBRE     OBJET        NOMBRE               NATURE DES ERREURS.
des      de lignes  d'objets   OUBLIE.      d'erreurs.
eleves.  ecrites.   retenus.
................................................................................................

Math.      A           6       Le timbre.      2       Le monsieur a un chapeau haute-forme.
                                                       Le bouton est noir.

Pet.       8           5       Le sou.         1       Timbre de 15 centimes.

Lenor     20           6          --           3       Timbre de 10 centimes.
                                                       Un monsieur accoude sur une table.
                                                       L'effigie du sou est couronnee.

Borc.     21           5       L'etiquette.    1       "Devant la porte de la grille, un
                                                       espace pour laisser passer la personne
                                                       que la foule attend."

Desva.    25           5       Le timbre.      0

Mousse    25           5       Le timbre.      0

Cloua.    38           5       Le bouton.      3       Timbre de 3 sous. L'homme a la tete
                                                       appuyee sur la main.
                                                       Dans la foule il y a des femmes.

Metz.     31           6          --           3       Le bouton a 5 ou 6 trous. Sur la
                                                       gravure, un homme croit avoir demoli
                                                       la serrure.

Mulle.    31           5       L'etiquette     4       Timbre bleu de 15 centimes. Bouton
                                                       tachete de noir. Piece de 10 centimes.
                                                       Homme tenant un drapeau tricolore.

Spen.     51           4       Le timbre.      3       Sou de l'an 1854. Chaise rempaillee
                               Le bouton.              sur laquelle l'homme est assis. Foule
                                                       devant une grotte ou caverne.

Geffr     52           5       Le timbre.      4       Etiquette un peu coupee en haut.
                                                       L'homme a un chapeau incline en
                                                       arriere, et les jambes croisees. Des
                                                       gens levent leurs cannes. Fil passe
                                                       dans les trous du bouton.

Marli.    57           5       Le timbre.      4       L'homme lit son journal. Il a un gilet
                                                       noir. Un dessin en couleur peu distinct.
                                                       Un individu se battant avec des agents.
................................................................................................

Le nombre des lignes ecrites n'indique pas, a lui seul, l'abondance des
souvenirs; il y a plusieurs eleves, qui ne se sont pas contentes de decrire
leurs souvenirs, mais ont fait de l'erudition, en ecrivant ce qu'ils
savaient par exemple sur l'utilite des timbres, de la monnaie, des
etiquettes, etc. Ce naif etalage d'erudition a pu provenir, dans certains
cas, de ce que l'eleve avait mal compris le but de l'experience; mais le
plus souvent, l'eleve n'a fait de l'erudition qu'a la fin de sa copie, a un
moment ou il avait epuise toute sa provision de souvenirs, et il voulait
probablement continuer a ecrire, pour imiter l'exemple de ses camarades.

J'ai aussi tenu compte, dans le tableau, du nombre des objets retenus; ce
nombre varie tres peu d'un eleve a l'autre: il y en a 9 qui ont retenu 5
objets, 2 en ont retenu 6, et 4 seul en a retenu 4. Si on se contentait de
ces chiffres sommaires, on pourrait conclure que tous ces eleves ont a peu
pres la meme memoire, et ce serait commettre une erreur tres grave, dont
on peut se convaincre facilement en lisant leurs copies; car parmi ces 9
eleves qui ont tous retenu 5 objets sur 6, il y en a qui ont tant donne de
details que leurs souvenirs sont, pour parler approximativement, 4 ou 5
fois plus nombreux que ceux des autres. Je suis donc dispose, sur le vu
de ces copies, a rejeter comme inexacte et surtout insuffisante toute
experience consistant a apprecier la memoire d'une personne d'apres le
nombre d'objets vus qu'elle peut nommer apres un temps donne. J'ai fait
autrefois des essais dans ce sens, et ne les ai point publies; je pense que
cette methode serait defectueuse pour estimer l'etendue d'un memoire. Un
objet n'est pas une chose simple; il est forme par un faisceau d'attributs
souvent compliques, et qui se decomposent dans la memoire, comme nous
l'avons montre precedemment; telle personne qui peut de memoire se rappeler
l'existence d'un objet qu'elle a vu sur le carton, le timbre par exemple,
mais ne peut rien ajouter, a certainement une memoire moins etendue qu'une
autre personne qui peut dire exactement la couleur du timbre, sa valeur,
etc.

Pour apprecier l'etendue de la memoire, il ne faut donc pas se contenter de
compter les lignes de description, et encore moins se contenter d'enumerer
les objets retenus; on devrait en outre faire l'enumeration des souvenirs
conserves.

Nous donnons la preuve de ceci en reproduisant les copies de deux eleves;
ces copies sont a peu pres de meme longueur, le nombre d'objets retenus est
le meme, il n'y a pas eu d'erreurs commises; cependant l'un des eleves,
Mousse, a fait preuve d'une meilleure memoire que l'autre.

COPIE DE L'ELEVE MOUSSE

1re _figure_.--Un sou de l'annee 1857, a l'effigie de Napoleon III, entoure
d'une bordure sur laquelle est ecrit: Napoleon trois Empereur. Le Napoleon
n'est pas couronne.

2e _figure_.--Une etiquette du Bon-Marche de couleur verte, avec le prix 6
fr. 75, ayant en tete: _Grands magasins du Bon Marche_.

3e _figure_.--Un monsieur assis, ayant la bouche ouverte et riant, et ayant
la langue un peu sortie; ses cheveux sont coupes en brosse.

4e _figure_.--Un bouton pointille marron clair et gris blanc, avec quatre
trous au milieu.

5e _figure_.--Une photographie representant une grille ouverte: des hommes
qui se precipitent pour rentrer, et sur le cote droit des facteurs avec
leur boite a lettres.

Le sou (cinq centimes) est une monnaie en bronze; c'est la 20e partie du
franc. Ce sou est un peu use.

L'etiquette est formee de deux cotes rabattus l'un sur l'autre.

Le bouton est en plus entoure d'une bordure qui forme une couronne.

L'interieur (l'envers) de l'etiquette est blanc. L'etiquette a ete mise
apres une etoffe, car la place du fil ou de l'epingle qui l'a tenue est
marquee par des trous. Le tout est fixe sur un carton de la couleur du
papier dont se servent les bouchers, c'est un peu jaune. Le carton a la
forme d'un rectangle.

0 erreur.

COPIE DE L'ELEVE DESVA.

1. Sur la feuille de carton il y a un sou dont l'Etat a seul le droit de
fabrication.

2. Puis une etiquette des magasins du Bon-Marche. Cette etiquette sert a
marquer sur les objets a vendre leur prix.

3. Puis un bouton; ce bouton est surtout employe en mercerie.

4. Puis deux photographies. La photographie est une reproduction de scenes
diverses. Une represente un homme assis et l'autre une manifestation.

1. Les sous servent a faciliter les moyens d'acheter. S'il fallait qu'un
sabotier aille echanger ses sabots chez le boulanger, puis chez le boucher,
il perdrait son temps, et ainsi pour les autres marchands.

2. Les grands magasins de nouveautes comme le Bon-Marche, le Louvre, sont
forces de mettre des etiquettes a leurs marchandises, car les vendeurs ne
se reconnaitraient pas dans tous ces objets.

0 erreur.

Voici la copie de l'eleve qui a ecrit le plus petit nombre de lignes; elle
contient 2 erreurs:

COPIE DE L'ELEVE MATH

Une etiquette du Bon-Marche pour marquer le prix des objets; l'entree de la
mairie rue Bonaparte; un bouton; une piece de

Cinq centimes en bronze; une photographie; un homme qui etait assis, qui
avait un chapeau de forme. Le bouton etait en nacre noire.

Comme contraste, nous donnons la copie de l'eleve qui a ecrit le plus
longuement.

COPIE DE L'ELEVE MARL.

1. D'abord un sou a l'effigie de l'Empire francais. D'un cote il y a la
tete de Napoleon III.

2. Un dessin, un homme qui baille en _lisant son journal_, il s'etire.

3. Un timbre de deux centimes. Republique francaise. Ensuite une autre
gravure; une grille est ouverte, des hommes se poussent pour y rentrer,
d'autres sont repousses par des agents. Il y en a un _qui est saisi par
deux agents qui le tiennent par les deux epaules, il se secoue pour tacher
de se sauver_. D'autres hommes crient et gesticulent en poussant les autres
vers la grille.

5. _Une gravure en rond, je ne sais plus ce que c'est. Elle est en
couleur_.

Particularites.

1. C'est un sou comme un autre, en cuivre et en bronze, a l'entour du sou,
il y a ecrit: Empire francais en rond. A l'interieur, il y a le visage et
la tete de Napoleon III empereur des Francais. De l'autre cote il y a ecrit
5 centimes (mais cela ne se voit pas).

2. L'homme qui baille est habille avec un veston et un _gilet noir_, une
cravate noire, une chemise et un col blanc. Il baille en s'etirant, il
ouvre une grande bouche ou l'on voit sa langue qui est collee sur sa glande
salivaire qui est en dessous de la langue.

On voit aussi ses dents qui sont blanches et regulieres.

Son nez est releve et ses yeux regardent en l'air.

Il s'etire, c'est-a-dire qu'il ecarte ses deux bras a droite et a gauche
en les poussant pour se detendre les nerfs qui sont fatigues d'etre restes
longtemps dans la meme position.

_Il vient de lire son journal, il l'a pose sur ses genoux_.

3. Le timbre de deux centimes est neuf et a ete colle sur le carton; il est
rectangulaire et avec des dentelures decoupees en rond, il y a deux hommes
qui tiennent une pancarte sur laquelle est inscrit le chiffre 2; de l'autre
cote, il y a de la gomme pour le coller.

4. Ce doit etre une usine ou il y a une grille entr'ouverte. Des hommes,
qui doivent etre des manifestants, se poussent pour forcer la porte a
s'ouvrir, dans l'interieur on les empeche d'entrer.

A la porte des hommes se battent et se disputent; un homme qui doit faire
plus de bruit _est arrete par deux agents_. Il se debat et donne des coups
de poing aux agents. (Celui-la n'y rechappera pas, j'en suis sur.)

Le 5e dessin est en couleurs et peu distinct.

4 erreurs.--36 minutes.

Ainsi que nous l'avons prevu, les erreurs d'imagination et de memoire
commises par les eleves sont beaucoup moins nombreuses que celles des
autres eleves qui etaient obliges de repondre a nos questions. Nous
trouvons en effet:

2 eleves qui n'ont commis aucune erreur;
2 eleves qui ont commis 1 erreur;
1 eleve qui a commis 2 erreurs;
4 eleves qui ont commis 3 erreurs;
3 eleves qui ont commis 4 erreurs.

Or, dans les experiences de memoire forcee, le minimum d'erreur etait de
5 et le maximum etait de 44; la difference est donc considerable. Il faut
conclure que l'experience de memoire forcee est sujette a erreur bien plus
que l'experience de memoire spontanee. Le seul fait de poser oralement une
question precise a l'enfant augmente ses erreurs de memoire; ce qui revient
a donner ce conseil pratique: si vous voulez avoir le maximum de verite
dans un temoignage d'enfant, ne lui posez pas de questions, evitez meme
les questions qui sont pures de toute suggestion precise, mais dites-lui
d'ecrire tout ce qu'il se rappelle, et laissez-le en tete a tete avec son
papier.

Quelle est la raison psychologique pour laquelle un interrogatoire, qui
cependant est exempt de suggestions, provoque chez un enfant plus d'erreurs
de memoire qu'un recit qu'il fait spontanement par ecrit? La difference
provient a mon avis de ce qu'un enfant, meme a l'age de 12 ans, est
encore inhabile a saisir la distinction entre un fait vu, observe, et un
raisonnement, ou une invention. Avoir vu le fil passant par les trous d'un
bouton, ou supposer que le bouton etant fixe au carton doit y etre cousu
avec du fil, c'est tout un pour l'enfant; ou du moins ce sont pour lui deux
expressions equivalentes d'un meme fait; et la preuve qu'il est porte a
confondre l'observation et le raisonnement, c'est qu'il lui arrive de
decrire ce qu'il n'a materiellement pas pu voir, par exemple le cote pile
du sou, l'envers du timbre, ou les couleurs des vetements, dans un portrait
en noir. Cette distinction n'etant point, a ce que je suppose, tres nette
pour l'esprit de l'enfant, il ne pourra en tenir compte que si on
attire son attention sur ce point; mais si, au contraire, on dirige
l'interrogatoire de telle maniere que l'attention de l'enfant soit attiree
ailleurs, on le verra faire de bonne foi maints raisonnements et maintes
interpretations, alors qu'il croira rendre un compte exact de ce qu'il
a observe. C'est ce qui est arrive precisement dans notre experience de
memoire forcee; nous invitons l'enfant a preciser un souvenir fuyant;
alors, pour nous satisfaire, par desir de donner une reponse quelconque,
il complete son souvenir avec les ressources de son raisonnement ou de son
imagination, sans se rendre compte qu'il ne se borne pas a decrire ses
observations, et la preuve de la bonne foi, c'est l'etonnement qu'il
eprouve lorsqu'on lui montre de nouveau le carton, et qu'il touche du doigt
ses erreurs.

Les erreurs commises spontanement par les enfants qui ont ecrit leurs
souvenirs sans repondre a un interrogatoire direct ne presentent rien de
bien particulier; elles sont de meme nature que celles que nos questions
avaient provoquees, mais avec plus de variete; du reste on pourra s'en
rendre compte en se reportant a notre tableau. Ce qui importe ici, c'est
moins leur qualite que leur nombre.


SUGGESTION PAR QUESTIONNAIRE

D'apres tout ce que nous avons appris jusqu'ici, il est extremement
vraisemblable que si on remplace le forcage de la memoire par la
suggestion, on provoquera un plus grand nombre d'erreurs. J'ai fait cette
etude surtout pour me rendre compte de l'influence des mots et des phrases
employes pour suggestionner. Il y a la une question de grammaire et de
syntaxe qu'il m'a paru utile d'elucider. J'ai indique plus haut que les
moindres nuances d'inflexion de la voix ont une grande influence sur
l'effet d'une suggestion; nous ne pouvons guere, quant a present, a moins
d'employer des phonographes, tenir compte des inflexions de voix; mais il
est beaucoup plus facile de peser la valeur de chaque mot, en remplacant un
mot par un autre, en employant divers tours de phrase, et en ayant soin
de toujours faire lire au sujet des questions ecrites, afin d'eviter les
variations dans l'accentuation de la voix. Ce procede des questions ecrites
permet d'eliminer une bonne partie de ce qui est indefini et immesurable
dans l'action personnelle.

J'ai employe trois questionnaires differents qui ont ete distribues chacun
a des eleves differents; il est bien entendu que chaque eleve a repondu a
un seul des trois questionnaires; mon but n'etait point de faire l'etude de
la suggestibilite individuelle, mais de rechercher si la forme grammaticale
de la question, le tour des mots, le genre de la question exercait une
influence sur la reponse.

Le premier questionnaire represente un exercice de _memoire forcee_. Nous
connaissons maintenant la pleine valeur de ce terme, et nous savons quel
est le resultat de ce forcage. Pour des personnes non prevenues, ce
questionnaire parait tres simple et tres rationnel dans sa precision
voulue, et on ne se douterait pas qu'il peut provoquer de si nombreuses
erreurs de memoire et d'imagination chez les enfants. Les questions, on
le remarquera, sont a peu pres les memes que celles que j'avais posees
oralement, dans des experiences sur d'autres eleves; mais il y a une grande
difference entre un interrogatoire oral et un interrogatoire par ecrit;
dans le premier cas on est pres du sujet, on le regarde de temps en temps
dans le blanc des yeux, on emploie, malgre soi, des intonations de voix
qui sont insinuantes ou imperieuses; en un mot, on exerce une action
personnelle dont l'efficacite vaut ce que vaut l'autorite morale de
l'individu; au contraire, la question ecrite est plus impersonnelle, sans
cependant l'etre entierement, car celui qui a ecrit les questions est
present dans le cabinet du directeur et surveille.

Voici ce premier questionnaire: QUESTIONNAIRE I

(SANS SUGGESTION, MAIS AVEC FORCAGE DE LA MEMOIRE)

_Le Bouton_.--1 deg. Comment est-il fixe au carton?
2 deg. Est-il abime, le bouton, ou bien est-il intact? Dessinez-le.

_Le portrait_.--3 deg. De quelle couleur est-il?
4 deg. Voit-on les jambes du Monsieur, ou bien ne les voit-on
pas?
5 deg. A-t-il la tete nue ou couverte? Dessinez.
6 deg. A-t-il un objet dans la main droite, ou bien n'a-t-il rien?

_Le sou_.-- 7 deg. Est-il intact ou deteriore?

_Le timbre_.-- 8 deg. Est-il neuf ou porte-t-il le cachet de la
poste? Dessinez.

_L'etiquette_.--9 deg. Comment est-elle fixee au carton?

_Gravure representant une foule_.--10 deg. Que voit-on sur
cette photographie?
11 deg. Combien d'objets y avait-il sur le carton? Enumerez-les
tous.

Le second questionnaire est destine a produire une demi-suggestion, la
forme des questions est persuasive; le bouton, demande-t-on, _n'est-il
pas_ fixe au carton avec du fil etc.? L'expression "n'est-il pas" revient
presque dans chaque question. Par cette forme de langage, on donne l'idee
d'un certain detail; on ne l'affirme pas, mais on le fait paraitre
vraisemblable, on lui donne l'apparence de la verite; mais d'autre part,
en mettant en pleine lumiere l'objet sur lequel la suggestion s'exerce, on
attire l'attention sur cet objet, et on peut eveiller par consequent le
doute, la reflexion et meme l'esprit de contradiction.

Voici ce second questionnaire.

QUESTIONNAIRE 2

(SUGGESTION MODEREE)

1 deg. Le bouton n'est-il pas fixe au carton avec du fil?
2 deg. N'est-il pas abime? Dessinez-le.
3 deg. Le portrait n'a-t-il pas une certaine couleur foncee?
4 deg. La personne du portrait n'a-t-elle pas une jambe
croisee sur l'autre?
5 deg. N'a-t-elle pas un chapeau sur la tete? Dessinez-le.
6 deg. N'a-t-elle pas un objet dans la main?
7 deg. Le sou ne presente-t-il pas un trou? A quel endroit?
8 deg. Le timbre ne porte-t-il pas le cachet de la poste?
Dessinez.
9 deg. L'etiquette n'est-elle pas attachee au carton par un fil?
Dessinez.
10 deg. Sur la gravure representant la greve des facteurs
n'y a-t-il pas un petit chien?
11 deg. N'y a-t-il pas aussi un homme arrete par des agents?
12 deg. N'y a-t-il pas un septieme objet? Dessinez.
13 deg. N'y a-t-il pas un huitieme objet?

Notre troisieme questionnaire est destine a produire des suggestions tres
fortes. La force d'une suggestion peut resulter en partie de l'accentuation
de la voix, en partie aussi de l'ascendant exerce par celui qui parle.
Comme je me servais de suggestions ecrites, je m'interdisais d'avoir
recours a ces adjuvants; j'ai donc cherche un moyen tout autre pour
augmenter les suggestions de mon questionnaire; ce moyen a consiste a ne
pas attirer directement l'attention sur le fait inexact que je suggere,
mais a considerer ce fait comme implicitement admis, et a le prendre pour
point de depart d'une autre question. Ainsi, au lieu de demander, comme
dans le second questionnaire: "l'homme du portrait n'avait-il pas un
chapeau sur la tete?"--Je demande: "dessinez la forme du chapeau qu'il
avait sur la tete;" question qui ne se comprend que si le chapeau existe,
question qui par consequent ne met pas en cause l'existence du chapeau, et
n'engage pas le sujet a examiner ce detail ou a le mettre en doute. Une
autre maniere de suggestionner fortement est de poser un dilemme, ainsi on
demande: le portrait est-il brun ou bleu?--alors qu'il est noir.

Voici ce troisieme questionnaire.

QUESTIONNAIRE 3

(SUGGESTION FORTE)

_Le bouton_.--1 deg. Il y a quatre trous. Quelle est la couleur
du fil qui passe par ces trous, et qui fixe le bouton au carton?
2 deg. Dessinez l'endroit ou le bouton est un peu abime.

_Portrait_.--3 deg. Est-il brun fonce ou bleu fonce?
4 deg. Le Monsieur a-t-il la jambe gauche croisee sur la
jambe droite, ou la jambe droite sur la jambe gauche?
5 deg. Dessinez la forme du chapeau qu'il a sur la tete.
6 deg. Quel objet tient-il dans sa main droite?

_Le sou_.--7 deg. Il presente un petit trou. Ou se trouve ce
petit trou? Dessinez.

_Le timbre_.--8 deg. Il y a dans le coin a droite le cachet de la
poste. Quel nom de ville peut-on distinguer sur le cachet?
Dessinez.
9 deg. Le timbre est de couleur rouge. Est-ce rouge clair ou
Fonce?

_Etiquette_.--10 deg. Dessinez le fil avec lequel elle est attachee
au carton.
11 deg. L'etiquette est-elle vert clair ou vert fonce?

_Gravure representant une foule_.--12 deg. A quel endroit se
trouve le petit chien?--13 deg. Comment est habille l'homme
qui est arrete par les agents?

_Le septieme objet est une gravure_.--14 deg. Que represente-t-elle?
Dessinez.

13 deg. _Quel est le huitieme objet_?

Une premiere serie d'experiences avec ces trois questionnaires a ete faite
sur les eleves du cours moyen d'une ecole primaire.

Ce sont des eleves dont l'age varie de 9 a 12 ans; je les connais un peu,
pour avoir experimente une fois sur chacun d'eux, trois mois auparavant.
Je les introduis par groupes de 2, dans le cabinet du Directeur; je leur
montre pendant 12 secondes le carton d'objets qui m'a deja servi, et je
leur adresse les memes explications que dans les experiences precedentes;
seulement je les avertis que des qu'ils auront cesse de voir le carton, ils
devront repondre par ecrit a un questionnaire ecrit que je mettrai sous
leurs yeux. Diverses recommandations sont ajoutees: par exemple, les
enfants ne devront pas recopier les demandes du questionnaire, mais se
borner a repondre a chacune des questions; enfin, dans le questionnaire on
leur demande de dessiner certains objets; ces dessins devront etre tous
faits de grandeur naturelle, recommandation d'autant plus necessaire que
lorsqu'on abandonne les eleves a leur spontaneite, ils font le plus souvent
de tres petits dessins, en ayant conscience de cette reduction du dessin
par rapport a la grandeur reelle de l'objet[58].

[Note 58: On commettrait par consequent une erreur si, apres avoir fait
faire des dessins de memoire a des eleves, sans autre recommandation, on
mettait la petitesse des dessins executes sur le compte d'une modification
due a la memoire. Il est probable que les sujets font des dessins tres
petits parce que ceux-ci sont plus faciles a faire que des dessins grandeur
naturelle, et que les defauts en sont moins visibles, et moins ridicules.]

J'ai repete quelques jours apres la meme experience sur des eleves
appartenant au cours superieur d'une autre ecole primaire. Ces eleves me
voyaient pour la premiere fois; je les ai pris un a un dans le cabinet
du Directeur, pour pouvoir les suivre attentivement, observer ce qu'ils
faisaient, et les soumettre ensuite a un interrogatoire minutieux.

Diverses remarques preliminaires sont a faire sur l'attitude des eleves
pendant les experiences. J'ai ete frappe du soin qu'ils ont mis a repondre
aux questions ecrites; lorsqu'ils ignoraient la reponse d'une question, ils
restaient embarrasses pendant plusieurs minutes, et il y en a plusieurs
dont l'embarras etait tel qu'ils ne pouvaient pas se decider a ecrire, et
ils se livraient a des reflexions sans fin. Cette lenteur a repondre est
une preuve de sincerite, car si un enfant voulait se debarrasser de suite
de l'experience, il lui suffirait de repondre par les premiers mots venus.
Je pense que la conscience que les eleves ont tous montree vient de ce
qu'ils faisaient une experience individuelle, qu'ils travaillaient sous
mes yeux et se sentaient responsables de tout ce qu'ils ecrivaient. Une
experience individuelle se fait presque toujours serieusement. C'est dans
des experiences collectives surtout qu'il se produit de l'indiscipline et
du fou rire; j'ai du reste bien constate cette difference quelque temps
apres, lorsque j'ai essaye de repeter collectivement, sur 3 eleves reunis,
la meme epreuve de memoire.

J'ai note, pour plusieurs sujets, leurs hesitations avant de repondre par
ecrit aux questions; je n'ai rien trouve de bien caracteristique dans ces
hesitations, on ne peut pas dire que l'eleve hesite et reflechit plus
longtemps pour les suggestions auxquelles il resiste que pour celles
auxquelles il succombe. Mais en revanche il est absolument certain que les
eleves mettent en moyenne plus de temps a repondre au 3e questionnaire
qu'au 2e; malgre de profondes variations individuelles, on peut dire que
le temps que prennent 5 eleves quelconques a repondre au 2e questionnaire
suffit a peine a 4 eleves pour repondre au 3e questionnaire; ce n'est
pas que les questions avaient des longueurs differentes, ou exigent des
reponses plus longues dans un cas que dans l'autre; le vrai motif, a mon
avis, est que l'eleve en presence du questionnaire 3 hesite plus longtemps
que devant le questionnaire 2; il recoit une suggestion plus complexe, et y
resiste davantage. Comparons par exemple la question 1 du questionnaire 2
a celle du questionnaire 3. Dans le premier cas, on demande a l'eleve: "Le
bouton n'etait-il pas cousu au carton a l'aide d'un fil?" C'est en somme
une question unique dont il a a s'occuper, et pour la trancher, il doit
seulement faire appel a sa memoire, tout en subissant bien entendu
l'influence de l'insinuation qui resulte de la question posee. Il n'en
est plus de meme pour la suggestion produite par le questionnaire 3. Ce
questionnaire dit a l'eleve: "Le bouton a 4 trous; par ces trous passe un
fil qui fixe le bouton au carton; quelle est la couleur du fil?" Cette
question est bien plus embarrassante que la precedente; le sujet doit, pour
y repondre: 1 deg. imaginer une couleur quelconque du fil, couleur qu'il n'a
pas vue; 2 deg. se resoudre a admettre que le bouton etait cousu avec du fil;
ce dernier point doit le faire hesiter, et il faut que son doute, que sa
resistance soient vaincus, avant qu'il se decide a ecrire le nom d'une
couleur. On pourrait faire une analyse semblable pour les autres questions
du questionnaire 3, et il serait facile de montrer que chacune contient une
question prejudicielle; de la la resistance du sujet, et le temps qu'il met
a repondre a ce questionnaire.

Il faudrait avoir une methode qui permit de suivre fidelement le progres de
la suggestion depuis le moment ou le sujet lit la question jusqu'au moment
ou il se decide a y repondre par ecrit; cette lutte est sans doute la
partie la plus interessante de l'experience; malheureusement, nous ne la
connaissons pas directement, et nous pouvons seulement la conjecturer
d'apres quelques reflexions qui echappent a quelques enfants, ou d'apres
leurs gestes et leur attitude. Encore tous les sujets ne sont-ils pas aussi
demonstratifs les uns que les autres; quelques-uns restent completement
fermes. Voici, a titre d'hypothese, ce que je suppose qui se passe, surtout
lorsque l'eleve doit repondre au 3e questionnaire.

Le premier moment qui suit la lecture de la question est un moment de
scepticisme; on entend beaucoup d'eleves murmurer: "Mais je ne sais pas!
Je n'ai pas remarque! etc.," et faire des gestes d'ennui ou de denegation;
quelques-uns ont une pantomime assez expressive, hochent la tete, plissent
le front, font la moue avec leur bouche; quelques-uns meme traduisent cet
etat de scepticisme par une reponse ecrite, ils ecrivent: "non", mais ils
effaceront ensuite ce mot; parfois on leur entend dire des phrases, comme
celle-ci: "Il n'avait pas de chapeau." Chez certains enfants, cet etat de
resistance initiale persiste indefiniment; ils restent immobiles devant la
question, ne peuvent se decider a ecrire quoi que ce soit; cela peut durer
un quart d'heure et davantage; pour en finir, il faut que l'experimentateur
intervienne, les presse de questions, brise leur mutisme, leur fasse avouer
qu'ils ne savent pas, et les decide a ecrire cet aveu d'ignorance.

La seconde phase que je distingue, tres schematiquement bien entendu, est
une phase de demi-obeissance a la suggestion. Le sujet s'est decide a
ecrire, il commence a rediger sa reponse, mais il s'arrete en route, au mot
decisif. Pour la premiere question, par exemple, il ecrit le mot: "couleur
du fil", mais il ne complete pas sa reponse par un nom de couleur;
en somme, il a deja _implicitement_ cede a la premiere partie de la
suggestion, en admettant que le bouton est cousu au carton; il lui reste a
inventer la couleur du fil. Meme hesitation pour le dessin. Je vois encore
un eleve qui apres avoir trace le contour du sou, reste une minute entiere
devant son dessin, la plume effleurant le papier, se promenant dans toutes
les parties du disque, jusqu'a ce que le sujet se decide a marquer un point
tres leger, pour indiquer la place du trou (imaginaire) qui perce le sou.

Enfin une troisieme phase est celle de l'execution de la suggestion. Je
n'ai rien a en dire, sinon que l'eleve montre souvent, au moment ou il
ecrit, une vive rougeur, comme s'il avait un sentiment de honte. C'est
un sentiment que je n'ai jamais reussi a faire avouer a mes sujets: la
question est du reste un peu delicate.

Voila dans quel ordre je crois que la serie de phenomenes se deroule:
d'abord resistance qui est au maximum, qui ensuite decroit jusqu'a
permettre l'execution de la suggestion. J'ai constate une seule fois,
par exception a cette regle, que le sujet, ayant cede tout d'abord a la
suggestion, est revenu ensuite sur ses pas, a biffe sa reponse suggeree
pour mettre une negation a la place.

Nous donnons deux exemples de reponses au questionnaire, qui n'exerce
aucune suggestion.


REPONSE AU QUESTIONNAIRE 1

(ELEVE D'ECOLE PRIMAIRE ELEMENTAIRE)

 1. Le bouton est colle.
 2. Il est intact.
 3. Le portrait est de couleur marron clair.
 4. On ne voit les jambes du monsieur qu'a demi.
 5. Il a la tete nue.
 6. Il n'a rien.
 7. Le sou est intact.
 8. Le timbre n'est pas neuf, car il porte le cachet de la poste.
 9. L'etiquette est fixee au carton par de la colle.
10. Sur la seconde photographie, on voit une foule de gens
entrant dans un monument.


Il y avait 6 objets qui etaient: un bouton, une photographie representant
un monsieur, un sou, un timbre, une etiquette et une photographie
representant une foule entrant dans un monument.

AUTRE REPONSE AU QUESTIONNAIRE 1

(ELEVE D'ECOLE PRIMAIRE ELEMENTAIRE)

1. _Le bouton_ n'est pas fixe au carton, il est cousu et de l'autre cote ou
il y a le fil, on a colle un morceau de carton sous le bouton.

2. Non, le bouton n'est pas abime.

_Le portrait_.

3. Il est noir pour le veston, blanc pour le gilet. La figure est jaunatre,
il a de la barbe, de la moustache et des cheveux un peu noirs, plutot noirs
que clairs.

4. Oui, on voit les jambes mais pas tout entieres. Elles sont l'une
par-dessus l'autre.

5. Il a la tete nue.

6. Il a un livre dans la main droite. Il fait une petite grimace en
baillant.

7. _Le sou_. Le sou est un peu deteriore, car a force un sou n'importe
quelconque a la longue commence a se rouiller et a changer de couleur.

8. _Le timbre_. Il ne porte pas le cachet de la poste. Il est neuf,
c'est-a-dire que si on le mettait sur une carte postale, car c'est un
timbre de 2 sous, il serait bon. Le facteur pourrait le prendre.

9. _L'etiquette_. A une etiquette il y a toujours un peu de colle derriere,
donc elle est collee sur le carton.

10. _Gravure representant une foule_. Sur cette photographie, on voit une
foule de monde qui monte un escalier et il y en a tellement de monde
que, quand les personnes sont au haut de l'escalier il y en a encore qui
attendent dans la rue. Il y a des facteurs qui attendent car ils ne peuvent
pas passer. Il y a une grande grille qui est a moitie fermee, et c'est a
gauche de la photographie que le monde passe.

Il y a 6 objets sur le carton, qui sont le 1er _le sou_, le 2e
_l'etiquette_, le 3e _le portrait_, le 4e _le timbre_, le 5e _le bouton_,
6e _gravure representant une foule_.

Voici quelques exemples de reponses au questionnaire 2. la premiere revele
un esprit judicieux, et peu suggestible; elle emane de Lem..., eleve de
treize ans.

REPONSE AU QUESTIONNAIRE 2

(ELEVE D'ECOLE PRIMAIRE ELEMENTAIRE)

_Esprit judicieux, peu suggestionne_

 1. Le bouton n'est pas fixe au carton par du fil, mais il y est fixe avec
de la colle.

 2. Ce bouton n'est pas abime du tout.

 3. Le portrait est d'un noir peu fonce, plutot gris.

 4. Le monsieur a une jambe croisee sur l'autre.

 5. Il est tete nue.

 6. Mais il n'a rien dans la main.

 7. Le sou ne presente aucun trou, a ce que je crois; il est a l'effigie de
Napoleon III et est colle au carton.

 8. Le timbre ne porte pas le cachet de la poste.

 9. L'etiquette n'est pas cousue au carton mais collee sur un petit morceau
de papier blanc qui est colle lui-meme sur le carton.

10. Sur la gravure il y a, je crois, un petit chien qui a l'air de suivre
son maitre.

11. Quant a l'homme arrete et les agents, on ne les voit pas; l'on ne voit
que la foule qui se presse pour mieux voir.

12 et 13. Je ne me rappelle pas s'il y a encore d'autres objets, mais je ne
crois pas.

REPONSES DONT LE SUJET EST SUR      REPONSES DONT IL N'EST PAS SUR

Pas de fil.                         Aucun trou.
Le bouton est colle.                Il y a un petit chien.
Il n'est pas abime.                 Autres objets.
Portrait gris.
Il a la jambe croisee.
Tete nue.
Etiquette collee au carton.
Timbre sans cachet de poste.
On ne voit pas les agents.

Le sujet suivant a cede a quelques-unes des suggestions, mais il a resiste
a beaucoup d'autres. Il a onze ans et demi.


REPONSE AU QUESTIONNAIRE 2

(ELEVE D'ECOLE PRIMAIRE ELEMENTAIRE)

_Esprit de suggestibilite moyenne_

 1. _Le bouton_. Il est rond, il a un petit rebord, il est fixe au carton
avec un fil qui passe par les trous.

 2. Je ne sais s'il est un peu abime.

 3. _Le portrait_. Oui, il a une certaine couleur foncee.

 4. Il a une jambe croisee sur l'autre.

 5. Il a un chapeau sur la tete.

 6. Il tient un objet dans sa main droite.

 7. _Le sou_. Oui, il porte un petit trou vers le bord.

 8. _Le timbre_. Oui, il porte le cachet de la poste.

10 et 11. _Gravure representant une foule_. Oui, il y a un petit chien et
un homme arrete par des agents. Je me rappelle que la gravure est ovale,
qu'il y a une grille et une foule.

9. _L'etiquette_. Non, elle n'est pas cousue, elle est epinglee.

12 et 13. Il n'y a ni septieme ni huitieme objet.

REPONSES DONT LE SUJET EST SUR        REPONSES DONT IL N'EST PAS SUR

Cachet de la poste.                   Objet tenu par la main du portrait.
Rond du bouton.                       Petit trou du sou.
Fil.
Fixe au carton.
Portrait, il a une couleur foncee.

Voici la copie d'un eleve de douze ans, Mor.

REPONSE AU QUESTIONNAIRE 2

(ELEVE D'ECOLE PRIMAIRE ELEMENTAIRE)

_Esprit de suggestibilite moyenne_

 1. Il etait gris fer, les fils n'etaient pas dessus. Il avait un bourrelet
autour avec quatre trous places a egale distance.

 2. Il n'etait pas abime du tout.

 3. Le portrait a une couleur noiratre. Le monsieur est assis sur une
chaise, les mains jointes en arriere sur le dossier de sa chaise.

 4. Il a une jambe sur l'autre.

 5. Il n'avait rien sur la tete.

 6. Il n'avait rien dans les mains.

 7. Le sou n'avait pas de trou, il representait Napoleon III couronne.

 8. Le timbre avait un cachet de la poste.

 9. L'etiquette etait cousue au carton.

10. La foule. Un homme fut arrete par des agents. C'etait comme l'entree de
la grande poste, il y avait beaucoup de monde qui se bousculait.

12. Il y avait un septieme objet sur le carton, on aurait dit une etiquette
ronde.

Le dernier eleve dont nous allons donner la copie a fait une serie de
reponses dans lesquelles il a presque toujours echappe a la suggestion.
C'est un enfant de onze ans et demi.

REPONSE AU QUESTIONNAIRE 2

(ELEVE D'ECOLE PRIMAIRE ELEMENTAIRE)

_Esprit refractaire a la suggestion_

 1. Il est colle sur le carton.

 2. Il n'est pas abime.

 3. Si, il est au derriere de la tete.

 4 et 5. Non, il n'a ni les jambes croisees, ni de chapeau sur la tete.

 7. Si, il est gris fonce.

 8. Le timbre ne porte pas de cachet.

 9. Non, elle est collee au carton.

10. Non, je n'ai pas vu un petit chien.

11. Si, il y a un homme arrete par les agents. Il y a une foule arretee
pres d'une grille.

12. Non, il n'y avait pas de septieme et de huitieme objet.

REPONSES DONT LE SUJET EST SUR       REPONSES DONT IL N'EST PAS SUR

Le monsieur.                         Il n'est pas abime.
L'etiquette.                         Les jambes croisees, chapeau.
Couleur du portrait.                 Le timbre, cachet.
La foule arretee pres de la grille.  Le petit chien.
Le bouton est colle sur le carton.   L'homme arrete.
Septieme et huitieme objet.

Nous passons maintenant aux reponses au questionnaire 3. En voici quelques
echantillons. Les sujets ont presque toujours cede a la suggestion. Le
premier a onze ans.

REPONSE AU QUESTIONNAIRE 3

(ELEVE D'ECOLE PRIMAIRE ELEMENTAIRE)

_Fortement suggestionne_

 1. Oui, il y a 4 trous dans le bouton; la couleur du fil est grisatre.

 2. (Dessin du bouton deteriore.)

 3. Le monsieur est brun.

 4. Il a la jambe gauche sur la jambe droite.

 5. (Dessin du chapeau.)

 6. Il tient dans la main droite un rouleau de papier.

 7. Oui, le sou a un petit trou. Ce trou est tout a cote des cheveux de la
personne. (Dessin.)

 8, Oui, le cachet de la poste est sur le timbre; le nom de la ville est
Paris.

10. Le chien est vers le cote a la fin.

11. L'homme arrete par les agents est habille avec un veston; un chapeau
melon; la gravure represente une foule.

14. Le 8e objet est une photographie.

REPONSES DONT LE SUJET EST SUR    REPONSES DONT IL N'EST PAS SUR

4 trous dans le bouton.           La couleur du fil du bouton.

Le monsieur a la jambe gauche     Le monsieur est brun.
sur la jambe droite.
Le rouleau de papier dans sa
Le sou a un trou.                 main.

Le trou est a cote des cheveux.   La ville du timbre est Paris.

Le cachet est sur le timbre.      L'habillement de l'homme arrete
de la gravure.
Le timbre est rouge clair.
Du 8e objet.
L'etiquette vert clair.

Le chien est a la fin et sur le
cote.

Je demande au sujet:

_D_.--Comment as-tu eu l'idee d'ecrire les choses dont tu n'es pas sur?

_R_.--J'ai mis Paris sur le timbre parce que j'ai vu Paris.

_D_.--Et pour le rouleau de papier?

_R_.--J'ai dit un rouleau de papier parce que c'etait rond.

Voici maintenant un modele de reponse sceptique. C'est la plus sceptique
que nous ayons recueillie. Le sujet multiplie les "je ne sais pas".

REPONSE AU QUESTIONNAIRE 3

(ELEVE D'ECOLE PRIMAIRE ELEMENTAIRE)

_Refractaire_

 l. Il n'y en a pas.

 2. (Dessin de bouton; l'endroit ou il serait abime ne se voit pas.)

 3. Le portrait est brun fonce.

 4. Le monsieur a la jambe gauche croisee sur la jambe droite.

 5. (Dessin du chapeau.)

 6. Je ne sais pas.

 7. (Dessin d'un sou troue.)

 8. Je ne sais pas.

 9. (Dessin d'une etiquette avec un fil en Croix.)

[Illustration: Fig22.png--Erreurs de memoire commises sur le bouton par
suggestion d'interrogatoire. On a demande aux sujets de dessiner l'endroit
ou le bouton est abime. (Le bouton etait intact.)]

10. Je ne sais pas.

11. La gravure represente une foule entrant dans un monument.

12 et 13. Je ne sais pas.


L'eleve suivant a ete bien plus credule.

REPONSE AU QUESTIONNAIRE 3

(ELEVE D'ECOLE PRIMAIRE ELEMENTAIRE)

_Credule_

 1. Le fil est noir.

 2. (Dessin du bouton deteriore.)

 3. Le portrait est brun fonce.

 4. Il a la jambe droite croisee sur la jambe gauche.

 5. (Dessin du chapeau.)

 6. Il tient une canne.

 7. (Dessin du sou avec un trou.)

 8. (Dessin d'un timbre avec cachet.)

 9. (Dessin d'une etiquette avec un fil.)

10. Le chien se trouve a cote de la grille.

11. L'homme qui est arrete par les agents a un gilet noir et un pantalon
gris.

12. Une voiture avec un monsieur dedans.

[Illustration: Fig23.png--Erreurs de memoire commises sur le timbre, par
suggestion d'interrogatoire. On a demanda aux sujets de dessiner le cachet
postal qui obliterait le timbre. (Le timbre etait neuf.)]

Derniere copie, qui represente assez bien le type moyen des reponses au
questionnaire 3.

REPONSE AU QUESTIONNAIRE 3

ELEVE D'ECOLE PRIMAIRE ELEMENTAIRE

_Suggestibilite assez forte_

 1. La couleur de ce fil est noir.

 2. (Dessin d'un bouton casse.)

 3. Le portrait est de couleur brun fonce.

 4. Le monsieur a la jambe droite posee sur la jambe gauche.

 5. (Dessin d'un chapeau.)

 6. Il tient une canne dans sa main droite.

 7. (Dessin d'un sou troue.)

 8. Le nom de ville qu'on peut distinguer est Orleans.

 9. L'etiquette etait une etiquette du Bon-Marche, attache avec du fil noir
et le numero 75 etait marque dessus.

10. Le petit chien est place un peu a gauche de la gravure.

11. L'homme qui est arrete par les agents est coiffe d'un chapeau de forme.

12 et 13. Je ne trouve pas les deux dernieres questions.

[Illustration: Fig24.png--Erreurs de memoire commises sur le sou par
suggestion d'interrogatoire. On a demande aux sujets de dessiner l'endroit
ou le sou etait troue. (Le sou etait intact.)]

Je donne quelques-uns des dessins errones qui ont ete executes par les
eleves (voir Fig. 22, 23, 24, 25).

Je resume dans le tableau XV les reponses que ces eleves ont faites par
ecrit aux trois questionnaires. Les eleves qui ont ete soumis au 1er
questionnaire sont au nombre de 5: il y en a 11 qui ont repondu au second
questionnaire, et 14 autres ont repondu au troisieme questionnaire; par
consequent, le nombre total de sujets a ete de 27. J'ai juge ce nombre
suffisant, a cause des resultats tout a fait caracteristiques que j'ai
obtenus.

TABLEAU XV
[Illustration: Tableau15.png]

_Resultats des experiences de suggestion avec les questionnaires_.

................................................................................................
                            1er                    2e                         3e
                       QUESTIONNAIRE          QUESTIONNAIRE              QUESTIONNAIRE
NATURE DES ERREURS   Sujets     Sujets      Sujets       Sujets        Sujets       Sujets
                     ayant      ayant       ayant        ayant         ayant        ayant
                     subi       echappe a   subi la      echappe a la  subi la      echappe a la
                     l'erreur.  l'erreur.   suggestion.  suggestion.   suggestion.  suggestion.
................................................................................................
 1. Fil du bouton        3          2           4            7            10            1

 2. Deterioration
    du bouton            0          5           6            5             6            5

 3. Couleur du
    portrait             1          4           5            6            11            0

 4. Jambes du
    portrait             2,5        2,5         9            2            10            1

 5. Le chapeau du
    portrait             0          5           1           10             9            2

 6. Ce que l'homme
    du portrait
    tient dans
    la main              2          3           4            7             3            8

 7. Sou troue            3          2           4            7            11            0

 8. Cachet postale
    du timbre            2          3           4            7             6            5

 9. Fil de               1          4           5            6             7            4
    l'etiquette

10. Gravure,             "          "           2            9             6            5
    le chien

11. Gravure,
    l'individu           "          "           8            3             5            6

12. Septieme objet       0          5           2            9             2            9

13. Huitieme objet       0          5           0           11             1           10
...........................................................................
Total des erreurs
et des resistances
a l'erreur              14,5       40,5        54           89            87           56
...........................................................................
Moyenne des erreurs
et des resistances       2,9        8,1         4,9          8,09          7,9          5,09
................................................................................................



[Illustration: Fig25.png--Erreurs de memoire commises sur l'etiquette par
suggestion d'interrogatoire. On a demande aux sujets de dessiner le fil
servant a fixer l'etiquette. (L'etiquette etait fixee avec une epingle.)]

Sur la premiere colonne a gauche du tableau, et sous la rubrique: "nature
des erreurs sont inscrits les genres d'erreur que les sujets ont commis, ou
plutot sont indiques les points sur lesquels les erreurs ont ete commises.
Pour avoir le texte exact des questions qui ont ete la source ou l'occasion
des erreurs, il faut se reporter a nos 3 questionnaires, que nous avons
donnes plus haut. Le nombre de questions posees a ete de 13; mais pour les
sujets qui ont repondu au 1er questionnaire, ce nombre a ete seulement de
11. Sur les colonnes 2, 3 et 4 du tableau XV sont inscrits les resultats;
j'ai donne les nombres des eleves qui ont cede a l'erreur sous la pression
du 1er questionnaire, et qui ont subi la suggestion du 2e et du 3e
questionnaire; et a cote de ce nombre, j'ai place le nombre des eleves qui
ont echappe a la suggestion, sans tenir compte de la maniere dont ils y ont
echappe; c'est un point sur lequel je reviendrai dans un instant. Au bas
du tableau, on trouvera le total des erreurs et le total des resistances a
l'erreur pour chaque questionnaire; ces totaux representent la somme des
erreurs commises, pour 11 questions, par 5 eleves, en ce qui concerne le
1er questionnaire; ils representent la somme des erreurs commises pour 13
questions, et par 11 eleves, pour le 2e et le 3e questionnaire. Enfin, la
derniere ligne du tableau contient les erreurs et les resistances moyennes;
elles ont ete obtenues en divisant les nombres precedents par les nombres
respectifs d'eleves ayant servi de sujets; ce sont ces produits de
division, qui sont les chiffres caracteristiques a retenir. Ainsi, pour le
1er questionnaire, les nombres 2,9 et 8,1 veulent dire qu'en moyenne, les
eleves soumis aux 11 questions du questionnaire 1 ont commis a peu pres 3
erreurs sur ces 11 questions, et ont echappe a l'erreur 8 fois; ils
ont donc ete induits en erreur dans environ 1/4 des cas; pour le 2e
questionnaire, les proportions sont autres, comme on pouvait s'y attendre,
puisque la suggestion a ete plus forte; sur 13 questions, chaque eleve
s'est, en moyenne, laisse suggestionner 5 fois, soit environ 1/3 des cas;
enfin, pour le 3e questionnaire, qui a degage une suggestion encore plus
forte, le nombre d'erreurs par eleve est plus eleve, il est de 8 sur 13,
superieur par consequent a la moitie des cas.

Ce sont des nombres moyens qui ne doivent pas nous faire oublier que les
differences individuelles sont considerables; il est, en effet, des
eleves qui, dans le second groupe, par exemple, ont subi seulement 1 ou 2
suggestions sur 13, d'autres qui en ont subi 11. Voici un tableau detaille
qui indique pour chaque eleve le nombre de suggestions qu'il a subies.
Aucun n'a subi toutes les 13 suggestions; mais il y en a 3 qui ont subi 11
suggestions, 1 en a subi 9, et plusieurs 8; il y en a aussi qui en ont subi
1, ou 2, ou 3.

_Tableau XVI.--Nombres d'erreurs commis par les sujets_.
[Illustration: Tableau16.png]

|---------------------------------------------------------------------|
|   1er QUESTIONNAIRE   |   2e QUESTIONNAIRE   |   3e QUESTIONNAIRE   |
|---------------------------------------------------------------------|
|                Erreurs|               Erreurs|               Erreurs|
| 1 sujet a commis   0  | 1 sujet a commis    1| 2 sujets ont commis 5|
| 1       --         2,5| 1       --          2| 1 sujet a commis    6|
| 1       --         3  | 1       --          3| 2 sujets ont commis 7|
| 1       --         4  | 2 sujets ont commis 4| 3       --          8|
| 1       --         5  | 1 sujet a commis    5| 3       --         11|
|                       | 3 sujets ont commis 6|                      |
|                       | 1 sujet a commis    8|                      |
|                       | 1       --          9|                      |
|---------------------------------------------------------------------|

Nos resultats montrent d'une facon incontestable que la forme meme de la
question peut influencer la reponse, et provoquer des erreurs de fait.
C'est un point qu'il me semble important de bien mettre en lumiere.
Souvent, nous entendons dire dans une affaire judiciaire qu'un temoin se
porte garant d'un certain fait, qu'il l'a vu, qu'il peut le certifier. Je
crois qu'il est utile avant d'apprecier la valeur du temoignage, de se
demander ceci: ce temoin a-t-il fait une declaration spontanee, ou bien
n'a-t-il fait de declaration que pour repondre a une question? Si cette
derniere alternative est exacte, il importe de connaitre la nature de la
question; elle forme avec la reponse un tout indivisible, puisqu'elle
exerce une si grande influence sur la reponse. Une reponse, si elle est
isolee de la question qui la provoque, presente une valeur douteuse.
J'ajouterai que les meilleurs temoignages sont ceux qui se donnent
spontanement, sans question precise, sans pression d'aucune sorte; nous
avons vu que dans le temoignage spontane les erreurs sont encore possibles,
mais leur nombre est moindre que dans l'interrogatoire. Si je voulais
savoir, par un enfant, la verite sur un evenement auquel cet enfant aurait
assiste, je ne lui poserais aucune question, mais je lui dirais d'ecrire
tout ce dont il se souvient, je prendrais meme note de la parole dont je me
servirais pour l'inviter a ecrire, et ensuite je le laisserais seul avec
son papier et sa plume, pour ne pas l'influencer. Il est probable que
les conditions de l'instruction judiciaire ne permettraient pas toujours
l'emploi de cette methode; mais si on ne l'emploie pas, si on a recours a
l'interrogatoire, il est de prime importance que le greffier, ou plutot
qu'un stenographe habile ecrive le texte meme des questions, avec toutes
les repetitions du langage parle: il faudrait meme noter les gestes et les
accentuations de l'interrogateur.

Notre tableau XV, qui ne contient que des chiffres, ne peut donner qu'une
idee bien grossiere des resultats d'une experience qui porte sur les
phenomenes de conscience les plus delicats. Pour serrer les faits de plus
pres, il faut tenir compte non seulement des erreurs commises, mais du
texte des reponses ecrites; ce texte peut reveler de petits details sur
l'etat mental des eleves.

Laissant de cote le 1er questionnaire, dans lequel il n'y a pas une
veritable suggestion, nous tiendrons compte seulement des reponses
provoquees par les questionnaires 2 et 3.

REPONSES ECRITES AU QUESTIONNAIRE 2.--On peut les repartir de la maniere
suivante: il y a d'abord les affirmations, provoquees par la suggestion;
il y a ensuite les expressions de doute; et il y a en troisieme lieu les
negations ou oppositions a la suggestion. Entre ces 3 formes de reponse,
se rencontrent plusieurs intermediaires; et chacune de ces 3 formes est
susceptible de plusieurs varietes.

AFFIRMATIONS.--Voici les genres d'affirmations que nous avons rencontres
dans les copies:

_Adverbe_.--L'eleve ecrit simplement: _oui_ ou _non_. Ce cas est assez
rare, il ne s'est presente qu'une fois. Un eleve a ecrit seulement 3 lignes
pour repondre au questionnaire; c'est un grand garcon, assez age, et
d'intelligence faible; certainement, cette secheresse de reponse indique
une certaine pauvrete d'idees, peut-etre aussi quelque embarras pour
composer une phase ecrite.

_Affirmation precise_.--Le sujet reprend la question et y repond en faisant
une phrase qui se suffit a elle-meme, qui est intelligible; exemples:

Le bouton est abime sur le cote gauche.

Le sou a un petit trou sur le cote droit.

Le fil _etait_ gris.

Notons l'emploi assez frequent de l'imparfait de l'indicatif pour exprimer
l'etat d'un objet.

_Affirmation avec developpement par imagination_.--Le sujet abonde dans
le sens de la question; il ajoute des details. Exemple: on lui demande
simplement: N'avez-vous pas vu un petit chien sur telle gravure?--Il
repond: Sur la gravure representant la foule, on voit un homme avec son
petit chien sous le bras.

EXPRESSIONS DE DOUTE.--Elles sont assez rares; l'enfant pouvait ecrire: _Je
ne sais pas_; en realite, il l'a fait tres peu souvent, soit qu'il soit
difficile pour l'enfant de se tenir dans l'etat de doute, qui est comme un
equilibre tres instable sur une pointe, soit que nos sujets eussent l'idee
erronee qu'il leur etait defendu de repondre "je ne sais pas", car cette
reponse equivalait a une absence de reponse. Nous placons parmi les
expressions de doute, les reponses suivantes:

_Affirmation vague_. Exemple: Il y avait un septieme objet sur le carton,
on aurait dit comme une etiquette ronde.

_Affirmation avec point d'interrogation_. Exemple: Il n'y a pas de septieme
objet? Ce point d'interrogation indique que le sujet met en doute son
affirmation apres l'avoir ecrite.

_Negation detournee_. Un eleve, a la question de savoir si le bouton n'est
pas fixe au carton avec un fil, repond: "Les fils n'etaient pas dessus." Il
ne les nie donc pas, il ne fait pas une negation categorique. Un autre dit:
"Quant a l'homme arrete et aux agents, on ne les voit pas; on ne voit que
la foule qui se presse pour mieux voir."

_Reticence_. "Je ne sais si le bouton est un peu abime; --il est _un peu_
abime,--je ne sais si le monsieur tient un objet,--je ne me rappelle
pas,--pas de chien apercu..., etc.

Dans ces dernieres reponses, le sujet accuse sa perception ou sa memoire,
et plus souvent sa memoire. Mais ces reponses de doute sont tres rares.

NEGATIONS.--Elles sont presque aussi frequentes que les affirmations. Nous
en trouvons de deux especes, la negation simple et la negation energique.

_Negation simple_. C'est une affirmation renversee; ainsi, les sujets
ecrivent: "Le monsieur n'a pas de chapeau, le sou ne presente pas de trous,
le timbre n'a pas de cachet, le bouton _n'etait_ pas abime, il n'y a pas
de septieme objet sur le carton, etc." Parfois la forme negative n'est pas
employee, mais le sens est le meme: "le bouton est colle." Ces reponses
indiquent une resistance nette a la suggestion.

_Negation energique_. C'est la negation simple, avec une petite
accentuation en plus. Le sujet ecrit: "Non, le bouton n'est pas abime; non,
le sou ne presente aucun trou; non, le bouton n'est pas fixe au carton avec
un fil, mais il est colle."

En resume, les reponses au 2e questionnaire, qui contient des suggestions
par insinuation, sont de 3 categories: affirmation, doute et negation. La
constatation de ces 3 categories serait banale si on n'ajoutait de suite
que la 2e categorie, les doutes, est de beaucoup la moins nombreuse; c'est
ce que montre notre tableau XVII, qui indique le nombre de cas ou chaque
reponse a ete faite.

REPONSES ECRITES AU QUESTIONNAIRE 3.--Theoriquement, nous pouvons
distinguer les memes categories de reponses que pour le questionnaire
2; mais la proportion des differentes reponses est bien changee; les
affirmations restent nombreuses, les expressions de doute augmentent
beaucoup de nombre, et enfin les negations disparaissent presque
completement. Tel est l'effet d'une suggestion tres forte; on n'a pour
ainsi dire pas pu resister en face, et ecrire une proposition negative.

AFFIRMATIONS.--Nous relevons les varietes suivantes:

_L'affirmation breve_. Pour le portrait: "brun fonce", ou pour le fil:
"oui, jaune";

_L'affirmation simple_. On a ecrit: "Le fil est marron, la couleur de ce
fil est noire, le monsieur tient une canne dans sa main droite, le nom de
ville qu'on peut distinguer (sur le cachet du timbre) est Orleans, le chien
est a cote de la grille, etc."

_Dessins sans autre reponse_. Si le sujet se contente de dessiner, c'est
que plusieurs des demandes du questionnaire se bornent a dire: dessiner tel
ou tel detail.

EXPRESSION DE DOUTE.--Les formes sont variees.

_Question passee_.--Il est tres rare que l'eleve, devant le 2e
questionnaire, passe une question; pour le 3e questionnaire, c'est au
contraire assez frequent. Et ce n'est pas par oubli, car quelquefois
l'eleve ajoute expressement a sa copie: "Je n'ai pas repondu aux questions
telle et telle." C'est donc de propos delibere qu'il ne repond pas.

_Aveu d'ignorance ou d'oubli_.--C'est une reponse tres frequente. On lit:
"Je ne sais pas, je ne trouve pas les deux dernieres questions, je n'ai pas
remarque, je ne me rappelle pas, je n'ai pas vu le chapeau, je n'ai pas
distingue le nom de la ville (sur le cachet de la poste), etc." Remarquons
la reserve de ces reponses. L'eleve accuse son defaut de memoire ou son
defaut de perception, mais il se garde bien de nier la realite du detail
qui est implicitement affirme par notre question. Plusieurs de ces aveux
sont partiels. Ainsi, lorsque l'eleve dit: "Je n'ai pas distingue le nom de
ville sur le cachet de la poste", il reconnait implicitement l'existence du
cachet postal.

_Doute sur un detail_.--L'eleve ne met pas en doute l'objet de la
suggestion, mais un detail. Ainsi: "Je ne sais pas _ou_ le bouton est
abime"; ce qui n'est pas une negation de l'existence d'une deterioration;
ou encore: "Je ne sais pas ce que le monsieur tient dans la main"; ce n'est
pas nier que le monsieur tient un objet.

NEGATIONS.--Elles sont tres rares. Nous n'en avons que 2 exemples. Dans un
de ces cas, un eleve avait d'abord ecrit, pour le fil servant a fixer le
bouton, que ce fil etait de couleur marron; puis, brusquement, quand il
repondait a la 5e question, il revint sur sa premiere reponse, d'un trait
de plume il effaca "le fil est marron" et ecrivit au-dessous: "Il n'y en a
pas." Il rougit beaucoup en faisant cette correction. C'est l'un des deux
seuls exemples que nous trouvons de reponse negative chez les enfants
soumis au questionnaire 3. Cette difference avec les reponses du
questionnaire 2 resulte certainement de la nature des questions. La
suggestion organisee par le questionnaire 3 etant beaucoup plus forte que
celle du questionnaire 2, les eleves, au lieu d'y resister par une negation
ferme, ne resistent plus que par une declaration d'ignorance, d'oubli.
Voici un tableau dans lequel j'ai fait la statistique de ces differentes
especes de reponses:


_Tableau XVII.--Nature des reponses aux questionnaires_.
[Illustration: Tableau17.png]

                                 NOMBRE DES DIVERSES REPONSES
NATURE DES REPONSES
                               QUESTIONNAIRE 2    QUESTIONNAIRE 3
                               Suggestion douce.  Suggestion forte.

Affirmations dans le sens de la
suggestion...................        53 ) 54            58 ) 87
Dessins conformes..............       1 )               29 )
Aveux d'ignorance..............       5 )               36 )
Questions passees..............       6 )  9            18 ) 54
Negations, ou resistances a la
suggestion...................        70                  2

Ce tableau montre avec la plus grande nettete que le questionnaire 3 a
arrache aux eleves bien plus de reponses affirmatives que le questionnaire
2; les reponses affirmatives, c'est-a-dire suggerees, ont ete dans le
rapport de 8 a 5. Les reponses negatives presentent la proportion inverse;
elles sont au nombre de 70 pour le 2e questionnaire, et au nombre
infinitesimal de 2 pour le questionnaire 3; enfin, les aveux d'ignorance et
de doute sont tres nombreux pour le 3e questionnaire, et tres peu nombreux
pour le 2e. Comme il s'agit dans tout cela de reponses au sujet des memes
objets, on ne peut attribuer la difference des reponses qu'a la difference
des questions. Il est vraisemblable que l'expression de doute represente
une resistance timide a une suggestion, puisqu'elle se presente surtout
quand la suggestion est forte. Je ne pense pas que cette phrase: "je ne
sais pas", soit l'expression d'un doute veritable. Du reste, la psychologie
du doute me parait bien complexe et encore peu connue, et je ne veux pas
pour le moment en faire une theorie quelconque.

On peut remarquer que meme en prenant et comparant une a une toutes les
questions correspondantes des questionnaires 2 et 3, on trouve un plus
grand nombre de reponses affirmatives pour le questionnaire 3 que pour le
2. En se bornant au questionnaire 3, on peut remarquer encore que toutes
les questions, quoique ecrites sur un meme ton d'affirmation tranchante,
n'ont pas eu la meme efficacite; leur efficacite nous parait dependre du
degre de spontaneite qu'elles laissent a l'eleve. On doit a ce point de vue
diviser les questions en 3 categories: 1 deg. il y a des questions, dont la
reponse est extremement facile a trouver, ce sont les dilemmes; on dit
a l'eleve: "ce portrait est-il bleu fonce ou brun fonce?" Il n'a pas a
inventer une reponse, il n'a qu'a choisir entre deux reponses qu'on lui
propose; il en est de meme pour la question relative a la position des
jambes dans le portrait; 2 deg. le sujet doit faire une petite invention, du
reste peu difficile; par exemple, la couleur du fil, la place ou le sou est
troue, la place du chien sur la photographie, etc.; 3 deg. dans les questions
11 et 12, on demande la description du 7e et du 8e objet, lesquels
n'existent pas, la reponse a ces questions exige un travail d'invention
beaucoup plus considerable, car il faut un grand effort pour inventer de
toutes pieces un objet qu'on n'a pas vu.

Or, il est facile de constater que l'efficacite de ces suggestions est en
etroite relation avec la classification que nous venons d'en presenter; en
effet:

La 1re categorie de suggestions (questions 3 et 4), ou une alternative est
posee, a reussi en moyenne 10 fois et demie sur 11;

La 2e categorie de suggestions (questions 1, 2, 7, 8, 9, 10), ou une petite
invention est necessaire de la part du sujet, a reussi 7 fois et demie sur
11.

Enfin la 3e categorie de suggestions, ou un objet devait etre invente de
toutes pieces (questions 6, 11, 12, 13), a reussi 2 fois et demie sur 11.

Je pense qu'en variant la nature des questions, on pourrait faire une etude
tres interessante sur beaucoup de particularites encore inconnues des
suggestions.

Dans plusieurs des experiences de suggestion que nous avons decrites
anterieurement, nous avons constate que le sujet peut, vers la fin de
l'experience, exercer son sens critique et echapper en partie a la
suggestion. La suggestion d'agrandissement des lignes nous en a donne un
exemple; il a suffi de demander au sujet quel genre d'erreur il pensait
avoir commis pour lui donner l'idee qu'il avait surtout commis des erreurs
en +; les suggestions portant sur la nature ou sur de petits details
d'objets representes dans la memoire nous semblent rester plus profondement
inconscientes. Quand l'epreuve est terminee et que toutes les reponses
sont ecrites, nous avons beau demander au sujet de se corriger, et meme
l'avertir qu'il a commis des erreurs graves; nos avertissements n'eveillent
pas en lui de sens critique; parmi les enfants, il ne s'en est pas
rencontre un seul qui ait compris que le questionnaire etait responsable
des erreurs, et qui ait declare qu'il aurait ecrit d'autres reponses si on
lui avait adresse d'autres questions.

Voici quelques echantillons de dialogues echanges avec des eleves apres
l'experience:

_D_.--(A un eleve qui a repondu au questionnaire 3.) Avez-vous
commis des erreurs?
_R_.--Oui. Je crois que l'etiquette est vert fonce. (Il avait
ecrit: vert clair.)
_D_.--Il y a une autre erreur.
_R_.--Pour le sou.
_D_.--Quelle erreur avez-vous commise pour le sou?
_R_.--Je crois que le trou etait plus haut que je ne l'ai marque.
_D_.--Il y a encore une erreur. Ou est-elle?
_R_.--Est-ce pour le chapeau?
_D_.--Oui. En quoi vous etes-vous trompe?
_R_.--Je ne sais pas.
_D_.--Eh bien, le portrait n'a pas de chapeau. (L'eleve rit.)
Pourquoi lui en avez-vous donne un?
_R_.--Je ne sais pas.

Meme impossibilite de se corriger chez cet autre eleve, avec qui j'echange
les reflexions suivantes:


_D_.--Pensez-vous avoir commis des erreurs?
_R_.--Oui, au bouton.
_D_.--Quelle erreur avez-vous commise a propos du bouton?
_R_.--La cassure est un peu plus par ici. (Il la redessine.)
_D_.--Il y a encore deux autres erreurs dans votre copie.
_R_.--C'est au sou. Le trou est plus a droite.
_D_.--Il y a encore une autre erreur.
_R_.--Au chapeau. Je n'ai pas fait le bord assez grand.

Ainsi, ce sujet, comme le precedent, se corrige sur de petits details sans
importance; mais malgre nos questions, qui cependant devraient lui inspirer
quelques doutes, il ne se ressaisit pas.

J'ai invite plusieurs eleves a diviser leurs reponses en deux categories,
celles dont ils sont surs, et celles dont ils ne sont pas surs; or, ils
ont toujours mis parmi les reponses sures un certain nombre de reponses
completement fausses, bien que dans ce cas mon invitation aurait du les
mettre sur la voie de leur erreur.

Je pense que ce petit fait psychologique peut avoir une certaine importance
pratique; du moment qu'une personne suggestionnee par une question, perd
le souvenir de cette question et reproduit sa reponse comme si c'etait un
temoignage spontane, ceci cree une possibilite d'erreur extremement grave,
car ne connaissant point la valeur de la question posee, on ne pourra pas
s'imaginer que c'est cette question qui a impose l'erreur.

_Meme experience sur des jeunes gens_.--Afin de determiner si l'extreme
suggestibilite de nos sujets aux demandes du questionnaire 3 depend en
partie de leur age, j'ai fait des experiences de comparaison sur 12 eleves
maitres de l'Ecole normale d'instituteurs de Versailles. Ces jeunes gens
ont de seize a dix-neuf ans; ils appartiennent a la premiere annee, et
ils sont les premiers d'une promotion qui se compose de 27 eleves; ils me
voyaient pour la premiere fois. Je les ai fait venir par groupes de 3
dans le cabinet d'un professeur de l'ecole, et l'experience a eu lieu en
presence de ce professeur; chaque eleve etait assis a une table separee, et
ne pouvait communiquer avec ses camarades. Les questionnaires qui leur ont
ete remis sont les memes qui m'ont servi pour les eleves d'ecole primaire
elementaire; les explications donnees ont aussi ete les memes. La redaction
des reponses a dure environ vingt minutes pour chaque eleve.

Le fait qu'il faut tout de suite mettre en lumiere, c'est que les erreurs
par suggestion ont ete tres nombreuses; nos sujets, malgre leur age,
se sont donc laisse tromper par la forme insinuante ou imperieuse des
questions.

Je reproduis integralement quelques copies.

Emile Pier..., seize ans.

REPONSE AU QUESTIONNAIRE 3

(ELEVE D'ECOLE NORMALE D'INSTITUTEURS)

_Sujet suggestionne_

_Bouton_. Couleur du fil: _blanc_.
_Etat du bouton. (Dessin representant une cassure sur le bord
droit_.)
_Portrait. Il est plutot[59] bleu fonce._
--_Le monsieur a la jambe droite posee sur la gauche_.
--Il me semble me rappeler que ce monsieur est sans chapeau[60].
--Pour l'objet tenu dans la main, X.
_Le sou. (Dessin d'un sou troue_.)
_Le timbre. (Dessin d'un timbre avec un cachet postal_.) Le
nom de la ville ne me revient plus.
_Etiquette. (Dessin du fil en travers_.)
_Gravure representant une foule. Le petit chien se trouve au
bas de la gravure vers le coin de droite_.--Comment est habille
l'homme arrete par des agents? x.
_Septieme objet_. x
_Huitieme objet_. Je ne m'en souviens plus, je ne vois plus sa
place dans la photographie.



[Note 59: A remarquer la timidite de cette affirmation.]

[Note 60: Autre tendance timide.]


Cette redaction presente une certaine timidite dans les denegations; le
sujet a commis 7 erreurs de suggestion, ce qui est a peine inferieur au
nombre moyen pour des enfants d'ecole primaire; pour ces derniers, le
nombre moyen est 8.

Cre... dix-sept ans. Cet eleve n'a presque commis aucune erreur; mais il
ne s'est jamais mis en contradiction avec le questionnaire 3; il accuse
toujours sa memoire, ou son defaut d'observation, et ne met point en doute
le questionnaire:


REPONSE AU QUESTIONNAIRE 3

(ELEVE D'ECOLE NORMALE D'INSTITUTEURS)

_Sujet refractaire_

Je ne puis indiquer la couleur du fil qui passe par les trous, ne l'ayant
pas remarque.

Je ne puis non plus indiquer l'endroit ou le bouton est abime.

_Le portrait est brun fonce_.

Le monsieur a la jambe gauche croisee sur la jambe droite.

Je ne puis dessiner la forme de son chapeau, ni indiquer l'objet qu'il
tient a la main, parce que j'ai examine surtout sa physionomie.

Je n'ai pas distingue le cachet de la poste, m'etant attache a retenir la
couleur du timbre (rouge clair).

La facon dont l'etiquette est fixee au carton m'a echappe; j'ai retenu sa
couleur (vert clair).

Je n'ai pas distingue les details de la photographie representant une
foule.

Je n'ai plus aucun souvenir du 7e et du 8e objet.

Cette copie est un modele de circonspection et de reserve; elle n'est
accompagnee d'aucun dessin. Le sujet n'a pas voulu accuser le questionnaire
d'erreur. Il a commis deux erreurs de suggestion; ce nombre est tres petit,
tres inferieur a la moyenne; aucun des 11 eleves d'ecole primaire n'a
commis un nombre d'erreur aussi petit.

Rocher..., dix-huit ans.

Un peu plus d'erreurs que le precedent, et beaucoup de reserve.


REPONSE AU QUESTIONNAIRE 3

(ELEVE D'ECOLE NORMALE D'INSTITUTEURS)

_Sujet de suggestibilite moyenne_

_Le fil qui fixe le bouton est gris_.
Endroit abime non remarque.
_Le portrait est bleu fonce_.
_Il a la jambe gauche croisee sur la droite_.
Forme du chapeau non remarquee.
_Il tient un rouleau de papier_.
Le sou, non remarque.
Le nom de ville non lu.
Le timbre est de couleur rouge clair.
Fil non remarque.
L'etiquette est vert clair.
Autres questions non remarquees.
L'image conservee a propos des objets non remarques est
vague, et ne permet pas de preciser les details demandes.
A propos des 7e et 8e objets, je me represente vaguement la
place qu'ils occupent sur le carton.

Il y a 4 erreurs.

Derniere copie, celle de Defonte..., dix-huit ans, six mois.


REPONSE AU QUESTIONNAIRE 3

(ELEVE D'ECOLE NORMALE D'INSTITUTEURS)

_Sujet de suggestibilite moyenne_

Bouton (fil) _blanc_.
Je ne me souviens pas que le bouton soit abime.
Portrait. _Il est noir_.
_Le monsieur a la jambe gauche croisee sur la jambe droite_.
Chapeau. Je ne me souviens plus de sa forme.
Objet (tenu dans la main). _Idem_.
Sou. Je n'ai pas remarque de trou.
Timbre. Cachet. Je ne m'en souviens plus.
Couleur: rouge fonce.
Etiquette. Je n'ai vu qu'une epingle qui l'attachait.
Foule. Chien. _A droite au premier plan_. Je ne me souviens
plus de l'habillement de l'homme.
7e et 8e objets.

Il faut remarquer la prudence de ces affirmations, et quelques-unes de
leurs nuances. Il est bien rare que Def... s'inscrive en faux contre la
question. Il prend toujours des tours de phrase adoucis, comme: je n'ai
vu que ... je n'ai pas remarque ... je ne me souviens plus. Il a commis 3
erreurs positives. Pour quelques questions, il a admis implicitement des
faits inexacts, par exemple qu'il y avait dans la gravure un homme arrete.
Une seule fois il s'est mis en opposition avec le questionnaire, quand il a
ecrit: le portrait est noir.

En resume, ces eleves ont commis les nombres d'erreurs suivants: 7, 2, 4,
3. Ces resultats sont trop peu nombreux pour qu'on puisse songer a en tirer
une moyenne.

Mais ils suffisent pour etablir ce fait important que la methode de
suggestion par des questions ecrites est assez puissante pour influencer
non seulement des enfants, mais des jeunes gens de dix-huit ans.




CHAPITRE VII


L'IMITATION


En inscrivant l'imitation parmi les principales formes de la
suggestibilite, je ne me suis pas inspire d'idees theoriques qui ont ete
exposees en si grand nombre dans ces dernieres annees sur le mecanisme
de l'imitation, ses lois, sa philosophie: il est bien rare que les idees
theoriques fournissent une issue pratique vers l'experimentation, et ceux
qui cherchent a perfectionner leurs resultats experimentaux ne gagnent pas
beaucoup a feuilleter les ouvrages des auteurs qui travaillent en dehors de
l'observation et de l'experimentation[61].

[Note 61: J'ai cependant goute les pages tres fines ecrites sur ce
sujet par Baldwin. _Interpretation des faits sociaux_, p. 223 et seq.]

Mon seul guide consistait dans ces faits et remarques de tous les jours qui
nous montrent que les esprits sans originalite copient servilement toutes
les excentricites de la mode, et que les individus qui ont de la difficulte
a se faire une opinion par eux-memes s'assimilent de bonne foi tous
les jugements de leur journal. Il me paraissait donc incontestable que
l'imitation, si elle est restreinte dans une certaine mesure, une necessite
sociale, peut devenir, quand on la pousse a l'exces, un signe de servilite
ou de faiblesse d'esprit.

J'ai longtemps erre avant de trouver une formule d'experimentation sur
l'imitation. Je m'etais imagine tout d'abord qu'en faisant copier a
des enfants des lettres differemment ornees et contournees on pourrait
distinguer ceux qui interpretent le modele d'apres les habitudes de leur
propre ecriture, et ceux qui le copient servilement, automatiquement.

Cet essai, quoique poursuivi longuement, ne m'a donne que des resultats
douteux; les enfants d'une suggestibilite averee ne se sont pas montres
copistes serviles de mes modeles d'ecriture, comme je m'y attendais; les
enfants les plus jeunes, qui sont en general fort suggestibles, ont prefere
reproduire les specimens de leur ecriture personnelle. Sont-ils donc
moins imitateurs que leurs aines? Je ne le pense pas; mais la tendance
a l'imitation ne se manifeste pas indistinctement dans toutes les
circonstances; elle peut etre suspendue par d'autres influences. Il est
bien evident que la facilite d'execution est un des elements essentiels de
reussite; on ne se livre a l'imitation que lorsque l'imitation n'exige pas
un effort penible, qui rompt avec nos habitudes. C'est pour ce motif sans
doute qu'un enfant a qui l'on donne a copier une majuscule ornementee
dessine plus volontiers les majuscules dont il a l'habitude et prefere
aller dans le sens du moindre effort. Il faut donc, a ce point de vue,
distinguer deux genres d'imitations, les imitations faciles et les
imitations difficiles; les premieres n'exigent point un grand effort
d'attention, elles ne supposent pas l'abandon d'une habitude deja prise.
La plupart des imitations sociales exigent un minimum d'effort, et si
nous voulons citer des exemples d'experiences sur l'imitation qui peuvent
reussir, c'est dans cette categorie qu'il faut les chercher. Ainsi, je puis
donner l'exemple suivant, emprunte a mes experiences personnelles: dessinez
un cercle devant une personne, et priez-la de dessiner a son tour, et sur
le meme papier, un second cercle dont la distance au premier, comptee d'une
circonference a l'autre, sera de 5 centimetres; le plus souvent, dix-neuf
fois sur vingt, le second cercle trace sera, par imitation, de meme
grandeur environ que le premier; si on recommence l'experience avec un
cercle de grandeur differente, on voit le sujet se conformer encore au
modele qu'il a sous les yeux, agrandir son cercle ou le rapetisser selon
les cas, sans se douter qu'il subit un phenomene d'imitation.

L'imitation se produit avec cette surete parce qu'elle ne rencontre pas
de resistance: la vue du cercle deja trace fournit au sujet une image du
cercle au moment ou on lui demande de tracer un second cercle; cette image
n'est contredite par aucune autre, elle n'eveille aucun esprit critique,
elle ne presente aucune difficulte speciale d'imitation, il n'y a donc pas
de raison pour qu'elle ne guide pas le mouvement de la main, et ne devienne
pas une image directrice.

Il resulte donc de ce premier essai et des reflexions auxquelles il a donne
lieu que pour faire des experiences sur l'imitation, il faut s'adresser a
la categorie des imitations faciles. Mais serait-ce suffisant? Toutes les
imitations faciles peuvent-elles donner lieu a une etude de psychologie
individuelle? En evitant un ecueil, nous tombons dans un autre ecueil; pour
eviter des experiences qui ne reussissent presque jamais, nous allons
en faire d'autres qui reussiront trop souvent. Si l'imitation dont nous
voulons etudier les consequences est un acte tellement facile qu'on soit
sur d'avance de son execution, il ne nous apprendra rien sur le caractere
intellectuel et moral des personnes: si tous ceux a qui l'on dit de tracer
un second cercle le font egal ou a peu pres egal a un premier cercle qu'on
met sous leurs yeux, nous ne verrons pas quels individus sont imitateurs et
ceux qui ne le sont pas. Une imitation irresistible ne peut donc pas servir
de test pour la psychologie individuelle.

J'ai pris comme experience sur l'imitation les experiences que je venais de
faire dernierement sur l'interrogatoire, en les modifiant un peu; au lieu
d'interroger un eleve isole sur un des objets que je venais de lui
montrer, j'ai interroge trois eleves reunis dans la meme piece et faisant
l'experience ensemble; la reponse de celui qui prend le premier la parole
influe necessairement sur les deux autres; et ceux-ci peuvent soit rejeter
cette reponse et faire eux-memes acte de jugement, soit se dispenser de ce
petit effort et repeter la reponse du camarade.

Les experiences ont ete faites sur les eleves du cours moyen dans une ecole
et sur les eleves du cours superieur dans une autre ecole; 24 eleves ont
pris part a ces experiences. Aucun d'eux ne m'etait connu; je les voyais
pour la premiere fois; ils sont venus par groupe de trois dans le cabinet
du directeur. Je leur annoncais d'abord que nous allions faire ensemble un
exercice de memoire. Je leur donnais ensuite les explications ordinaires
sur le carton que j'allais leur montrer, sur le temps tres court pendant
lequel ce carton resterait visible et sur les questions qui leur seraient
posees; je les faisais asseoir tous les trois a la meme table, et je leur
donnais l'explication suivante: "Voici une feuille de papier sur laquelle
sont ecrites diverses questions relatives aux objets que vous allez
regarder. L'un de vous qui fera l'office de president[62], lira a haute
voix chacune des questions; vous aurez a bien reflechir, et ensuite vous
repondrez du mieux que vous pourrez a la question qui vous sera posee. La
feuille de papier est divisee en trois colonnes: vous ecrivez le nom et
l'age de chacun de vous en haut de chaque colonne, et les reponses de
chacun doivent etre ecrites sur sa colonne. Pour epargner du temps, un seul
d'entre vous, celui que j'appelle le president, doit tenir la plume et
ecrire non seulement ses propres reponses, mais aussi les reponses des deux
autres; il ne leur passera la plume que si le questionnaire demande de
faire un dessin; dans ce cas, chacun prendra la plume pour faire lui-meme
le dessin demande. Encore un mot: des que vous avez entendu la question,
vous reflechissez un moment, puis vous repondez a haute voix; il est tres
probable que vous ne repondrez pas tous a la fois; quelques-uns repondront
vite, d'autres repondront plus lentement; je desire que l'ordre des
reponses soit note sur le papier par un numero; vous ecrivez le numero avec
les reponses; celui qui repondra le premier recevra le n deg. 1, le second
le n deg. 2 et ainsi de suite. Est-ce compris? Bien, je vais vous montrer le
carton."

[Note 62: Dans un essai preliminaire, c'etait moi qui tenais la plume;
mais je m'apercus que ma presence enlevait beaucoup de liberte d'esprit
aux eleves, et je preferai les abandonner a eux-memes sans me meler aux
discussions qu'ils pourraient avoir. Je pense que la meilleure methode
serait de charger du role de president un eleve qui ne prendrait pas
lui-meme part a l'experience.]

Cette explication, que j'ai parfois repetee quand elle n'avait pas ete
completement comprise, a suffi a indiquer clairement le role de chacun. Le
carton a ete montre separement a chaque eleve, pendant douze secondes; ce
carton portait les objets que j'ai decrits plus haut.

Ainsi qu'on pouvait s'y attendre, les enfants pris en groupe ont
generalement ete moins serieux que les enfants isoles. Jamais un enfant
isole, dans ces experiences si longues et si minutieuses que je viens de
relater, n'a ri; dans les experiences collectives a trois, le rire s'est
declare tres souvent; dans deux cas, il a pris de telles proportions que le
directeur de l'ecole s'est cru oblige d'adresser des paroles severes aux
jeunes rieurs. Du reste, chaque groupe d'enfants avait sa physionomie
speciale; j'ai note des groupes tres graves, dont jamais les enfants n'ont
souri; dans d'autres groupes, les enfants ont tenu leur serieux jusqu'a ce
qu'ils fussent arrives a certaines questions qui dechainaient un fou rire
incoercible; par exemple la question: quelle est la forme du chapeau que
le monsieur a sur la tete?--Cette question renferme, parait-il, un element
comique qui ne manque presque jamais son effet; les dessins, generalement
maladroits et ridicules, que les enfants ont executes pour repondre a
certaines questions, avaient aussi le don de faire eclater le rire[63]. Par
suite de ces dispositions, les enfants n'ont pas prete, a beaucoup pres,
autant d'attention aux questions ecrites que lorsqu'ils etaient isoles;
certainement, leur attention etait relachee, ils sentaient moins fortement
la responsabilite de ce qu'ils ecrivaient. Ce n'est la, bien entendu,
qu'une impression personnelle; je ne la puis demontrer que par l'attitude
des eleves, qui etait plus dissipee que pendant les experiences isolees.
Il m'a semble aussi que les eleves faisant partie d'un meme groupe se
preoccupaient beaucoup plus de leurs reponses que de celles de leurs
camarades; je n'ai jamais entendu entre eux la moindre discussion sur
l'exactitude d'une reponse d'un autre: aucun n'a eu le souci de rectifier
l'erreur; en d'autres termes, les groupes formes n'ont pas eu le temps
ou l'occasion de produire un esprit de corps, une solidarite. Cette
solidarite, on aurait pu peut-etre lui donner l'occasion de se manifester
si on avait pris quelques precautions speciales, si par exemple on s'etait
arrange pour interesser tous les eleves d'un groupe a un meme but, pour
leur communiquer un interet commun; aussi je suppose que dans le cas ou
l'on aurait averti les eleves que le groupe qui avait donne les reponses
les plus exactes recevrait une recompense, il est possible que les eleves
se seraient interesses aux reponses de leurs camarades du meme groupe, et
nous aurions vu s'elever des discussions sur l'exactitude de certaines
reponses. C'est une etude a tenter; dans le cas present, nous n'avons
fait aucun effort pour lier les eleves d'un groupe par une solidarite
quelconque, et ils se sont tous comportes d'une maniere qui me parait tout
a fait independante, en appliquant le seul principe de chacun pour soi.

[Note 63: Ces experiences fourniraient une bonne methode pour l'etude
de la psychologie du rire, etude qui reste encore a faire, puisque
jusqu'ici elle n'a ete traitee que theoriquement.]

Voici les sentiments plus ou moins sociaux qui m'ont paru se degager
pendant cette experience, et que j'ai notes a mesure.

Le desir de la plupart des eleves a paru etre de repondre les premiers;
c'est sans doute une habitude qui provient des reponses collectives en
classe; or, comme pour repondre le premier, il faut repondre vite, il en
est resulte que beaucoup d'eleves n'ont pas pris le temps de la reflexion,
et cette circonstance a du certainement contribuer a une augmentation de
leur suggestibilite. Il s'est eleve souvent des discussions courtes pour
savoir quel camarade avait repondu le premier, ce qui nous prouve combien
chacun d'eux tenait au rang de vitesse qu'il avait conquis. L'eleve faisant
fonction de president etait charge d'inscrire non seulement les reponses
des eleves, mais l'ordre des reponses, et je dois a la verite de constater
que ce president n'a pas toujours ete impartial; lorsqu'un autre eleve
repondait en meme temps que lui, ou meme un peu avant lui, il a souvent
commis la petite tricherie de se porter comme ayant repondu le premier.

Il est incontestable, et nous en verrons tout a l'heure le detail, que
ces reponses donnees les premieres ont fait contagion sur les eleves plus
lents: mais il semble que cette contagion n'a jamais ete voulue; les eleves
repondant les premiers se sont trouves etre des _leaders_ sans l'avoir
cherche.

Un fait qui nous a paru extremement frequent a ete celui de l'imitation
soumise; tres souvent, des qu'une reponse quelconque etait donnee, elle
etait acceptee par les autres eleves sans aucune critique, ou avec une
modification tout a fait insignifiante qui n'otait point a la reponse son
caractere d'imitation.

Il est arrive, mais plus rarement, que certains eleves n'ont point voulu
donner leur opinion, de peur d'eclairer leurs camarades; l'un d'entre eux
attendait toujours que les autres reponses fussent ecrites, avant de donner
la sienne. Il ne voulait pas qu'on la lui prit.

L'attitude prise par les eleves a presente, pendant toute la duree de
l'experience, un caractere remarquable de constance; ceux qui repondaient
les premiers ou les derniers etaient presque toujours les memes. Nous
donnons ci-apres la liste de nos eleves, avec l'indication de l'ordre dans
lequel ils ont repondu.

ENFANTS AYANT PRESQUE TOUJOURS REPONDU LES PREMIERS
NOMBRE DE FOIS QU'ILS ONT REPONDU

Eleves.   Les premiers.   Les seconds.   Les derniers.

J.            13               0              0

M.            10               4              1

N.             8               1              2

B.             9               4              2

P.             9               4              2

B.J.           8               4              3
            ------          ------         ------
  Moyenne      9,5             3              2


ELEVES AYANT LE PLUS SOUVENT REPONDU LES SECONDS
NOMBRE DE FOIS QU'ILS ONT REPONDU

Eleves     Les premiers.   Les seconds.   Les derniers.

P.             0              11              2

T.             4               5              5

N.             3               7              2

R.             5               5              6

B.             6               8              1

U.             3               8              3
            ------          ------         ------
  Moyenne      3,5             7              3


ELEVES AYANT LE PLUS SOUVENT REPONDU LES DERNIERS
NOMBRE DE FOIS QU'ILS ONT REPONDU

Eleves     Les premiers.   Les seconds.   Les derniers.

C.             0               2             11

Col.           2               6              8

T.             0               4              7

U.             2               5              8

F.             1               4             10

G.             2               3             10
          ------          ------         ------
  Moyenne      1               4              8



TABLEAU XVIII(a-1).--_Experience sur l'esprit de groupe_
[Illustration: Tableau18a.png = tableau entier en format graphique]
................................................................................................

                          1er GROUPE                                        2e GROUPE
QUESTIONS              ...........................      IMITATIONS      ....................
                   A            B            C                      A            B
................................................................................................

1. Couleur du fil
servant a fixer
le bouton....... Noir(2)      Gris         Gris(1)          1     Marron(2)    Gris(1)
                              (3)

2. Endroit ou le
   bouton est
   abime.........Sur le       Sur le       Sur le           2        A         En haut
                 Cote(2)      cote(2)      cote(1)                droite(3)



3. Couleur du
   portrait......Brun         Brun fonce   Brun          "        Bleu fonce   Brun fonce
                 fonce(2)     (1)          fonce(2)               (3)          (1)



4. Une jambe
   croisee sur
   l'autre.......Jambe        Jambe        Jambe         "        Jambe        Droite
                 Gauche       gauche(1)    gauche                 gauche
                  (3)                       (2)                    (2)

5. Forme du
   chapeau.......Haut(2)      Rond(1)      Plat(2)          0     Haut         Haut
                                                                  (2)



6. Objet tenu a
   la main.......Une          Son          Une plume        0     Canne        Parapluie
                 couronne(2)  journal(1)   (2)                    (1)          (2)


7. Endroit ou le
   sou est
   troue...     Au milieu(2)  A            A gauche(1)      1     En bas(3)    En haut
                              gauche
                                (2)

8. Timbre
   postal...    Cote         Cote          Cote             2     A droite     En haut
                gauche,      gauche,       gauche

                Paris        Vaugirard     Paris_           1     Autriche     Paris



9. Fil attachant
l'etiquette..... En           En          En haut(1)        2     En           En haut
                haut(3)      haut(2)                              haut(3)


10. Le chien....Devant le    Dans la      Derriere le       1     A cote du    Pres de la
                monsieur(2)  foule(2)     monsieur(1)             monsieur(2)  porte



11. Vetement de
l'individu
arrete.......... En           En           En noir(1)       2     En marron(2) En beige(1)
                noir(3)      noir(2)






12. Septieme objet..
                Un poste     Un poste de  Un poste          2     Photographie Il n'y en a
                de           facteurs(1)  de                      (2)          pas(1)
                Facteurs                  facteurs
                  (3)                       (2)

13. Huitieme objet..
                Il n'y en    Il n'y en a  Il n'y en        2     Un homme(2)  Une personne
                a pas(2)     pas(1)       a pas    (3)                        (1)

----------
16
................................................................................................

EXPLICATION DES (1), (2), (3), ET DES REPONSES EN ITALIQUES
donnee par l'auteur a la page 353:

"Au-dessus de chaque reponse
d'eleve, nous indiquons par un exposant l'ordre dans lequel
il a repondu, quand du moins cet ordre est connu; il n'a
pas ete indique pour les eleves des groupes 7 et 8. Toute
reponse qui est une imitation a ete imprimee en italique;
en cas de doute sur la nature d'une reponse, on a employe
aussi les italiques."


TABLEAU XVIII(a-2).--_Experience sur l'esprit de groupe_
................................................................................................

            IMI-              3e GROUPE             IMI-              4e GROUPE             IMI-
            TATI      .........................     TATI      .........................     TATI
    C       -ONS      A           B           C     -ONS      A           B           C     -ONS
................................................................................................



Beige(3)     0  Beige(2)    Noir(1)     Marron(3)    0  Gris(1)     Jaune(2)    Blanc(2)     0




A droite(1)  1  Au milieu   Au bord     Au           1  En haut(1)  A droite(2) A            1
                (3)         (1)         bord(2)                                 droite
                                                                                (2)



Brun         "  Bleu fonce  Brun        Brun fonce   "  Brun fonce  Rouge clair Brun         "
(2)             (3)         fonce       (1)             (1)         (2)         fonce
                            (2)                                                 (3)




Gauche(2)    "  Jambe       Jambe       Jambe        "  Jambe       Jambe       Jambe        "
                droite(2)   gauche      gauche(1)       gauche(1)   gauche      gauche
                              (3)                                     (2)         (3)


Haut         2  Plat(3)     Il n'y en   Il n'y       1  Il n'en a   Il n'en     Il n'en      2
(3)                         a pas(1)    en a            pas(1)      a pas       a pas
                                        pas(2)                      (2)         (3)



Canne        1  Une canne   Rien(1)     Petit livre  0  Un carnet   Un livret   Un           2
(2)             (3)                     (2)             (1)         (2)         livret
                                                                                 (3)


A droite(1)  0  A droite(2) A           Au milieu    1  A la tete   A la        A la         2
                            Droite      (1)             (1)         tete(2)     tete(3)
                             (3)

En haut      1  A           A droite(1) A            2      ---         ---         ---      "
                Droite                  droite
                (3)                     (2)
Paris        1  Lille       Paris(1)    Paris        1      ---         ---         ---      "




?(1)         1  Ligne en    2 points    2 points     1  En bas(1)   En          En travers   1
                haut        en haut     en haut                     bas.(2)     (3)


A gauche(3)  0  Coin a      Coin a      A cote de    0  A droite(1) Vers le     Vers le      1
                droite(3)   gauche(1)   la grille(2)                centre a    centre(1)
                                                                    droite
                                                                     (3)



En gris(3)   0  Blouse      Veston      Pardessus    0  Veste       Veste       Redingote    2
                longue(3)   noir(1)     noir(2)         blanche et  blanche et  et
                                                        pantalon    pantalon    pantalon
                                                        gris(1)     gris(2)     gris(3)




Photo-       1  Je ne       Je ne       Je ne        2  Un chien(1) Un          Un           2
graphie         sais        sais        sais                        chien       chien
(3)             pas         pas         pas                         (2)         (3)


Une femme    0  Je ne       Je ne       Je ne        2  Chien(1)   Chien        Chien        2
(3)             sais        sais        sais                        (2)          (3)
                pas         pas         pas
          ----                                    ----                                    ----
             8                                      11                                      15
................................................................................................

EXPLICATION DES (1), (2), (3), ET DES REPONSES EN ITALIQUES
donnee par l'auteur a la page 353:

"Au-dessus de chaque reponse
d'eleve, nous indiquons par un exposant l'ordre dans lequel
il a repondu, quand du moins cet ordre est connu; il n'a
pas ete indique pour les eleves des groupes 7 et 8. Toute
reponse qui est une imitation a ete imprimee en italique;
en cas de doute sur la nature d'une reponse, on a employe
aussi les italiques."



TABLEAU XVIII(b-1).--_Experience sur l'esprit de groupe_
[Illustration: Tableau18b.png = tableau entier en format graphique]
................................................................................................

                               5e GROUPE              IMI-              6e GROUPE
QUESTIONS           ........................          TATI      .........................
                     A          B           C         -ONS      A           B           C
................................................................................................

1. Couleur du fil
servant a fixer
le bouton......    Fil         Fil gris(1) Gris         2  Noir(2)     Blanc(3)    Marron
                   gris(3)                 fonce(2)

2. Endroit ou le
bouton est
abime..........    Sur le      Sur le      Sur le       1  En haut(1)    ?(2)      Au milieu(3)
                   Cote,       haut(3)     cote(1)
                   un peu
                   clair(2)

3. Couleur du
portrait.......    Le cote     Brun fonce  Il y a un    "  Brun(1)     Bleu        Bleu fonce
                   droit est   (1)         cote un peu                 fonce       (2)
                   plus fonce              clair(2)                    (3)
                   (3)

4. Une jambe
croisee sur
l'autre........    Jambe       Jambe       Jambe        "  Jambe       Jambe       Jambe
                   gauche(2)   droite(1)   droite          gauche(2)   droite      droite(1)
                                           (3)                         (3)

5. Forme du
chapeau........    Fendu,      Mou,        Fendu,       2  Casquette   Chapeau     Chapeau
                   gris fonce  gris        gris            (3)         haut(2)     haut(1)
                   (1)         fonce       fonce
                               (2)         (3)

6. Objet tenu a
la main........    Gant        Gant        Gant(1)      2  Une montre  Casquette   Un livre(1)
                   (3)         (2)                         (2)         (3)


7. Endroit ou le
sou est troue..    Dans le     Dans le     Dans le      2  A droite(2) A gauche(3) En bas(1)
                   haut(3)     haut(2)     haut(1)


8. Timbre postal..    -----       -----       -----     " -----        -----      -----


                   Paris                   Paris(1)     2  Fran-       Fran-       Anglais(3)
                   (3)         Paris                       cais        cais(1)
                               (2)                         (2)

9. Fil attachant
l'etiquette....    En          Au milieu   En haut      1  Carre au    Carre au    Carre au
                   Haut                                    milieu      milieu      milieu(1)
                                                           (2)         (3)

10. Le chien.......Au milieu   A droite    A droite     1  Dans le     A gauche(2) En bas(1)
                   (3)         dans le     dans le         milieu(1)
                               bas(1)      bas(2)


11. Vetement de
l'individu
arrete.........   En          En noir(1)  Gris fonce   1  Noir        Noir(1)     Noir
                  noir_(2)             (3)             (3)                     (2)






12. Septieme objet.La foule    Un monsieur Rappelle     0  Bati-       Bati-       Eglise(1)
                               qui baille  pas             ment(3)     ment(2)



13. Huitieme objet.Rappelle    Rappelle    Rappelle     2  Grille      2e sou      2e sou
                   pas         pas         pas

                                                    -----
                                                       16
................................................................................................

EXPLICATION DES (1), (2), (3), ET DES REPONSES EN ITALIQUES
donnee par l'auteur a la page 353:

"Au-dessus de chaque reponse
d'eleve, nous indiquons par un exposant l'ordre dans lequel
il a repondu, quand du moins cet ordre est connu; il n'a
pas ete indique pour les eleves des groupes 7 et 8. Toute
reponse qui est une imitation a ete imprimee en italique;
en cas de doute sur la nature d'une reponse, on a employe
aussi les italiques."



TABLEAU XVIII(b-2).--_Experience sur l'esprit de groupe_
................................................................................................
                                                                               Nombre  Nombre
IMI-         7e GROUPE               IMI-             8e GROUPE           IMI- total   de sug-
TATI     .......................     TATI     .......................     TATI d'imi-  gestions
-ONS     A          B          C     -ONS     A          B          C     -ONS tations realisees
................................................................................................



0    Gris                  Blanc        1    Rouge                 Rouge     1     5       21
                  Gris                                   Gris



"    Gauche       A          A          2    Vers les                ?       1     9       22
     presque    gauche     gauche,           trous      Vers les
     en bas     presque    presque                      trous
                en bas     en bas


"    Brun                  Brun         "    Brun       Brun       Brun      "     "       22
               Brun        fonce             fonce      fonce      fonce


"    Jambe      Jambe      Rien         "    Jambe      Jambe      Jambe     "     "       23
     Gauche     gauche                       gauche     gauche     gauche

1    Rond                  Rond         2    Haut                  Rond      1    11       19
                Rond                                    Haut


0    Canne                 Canne        1    Rien       Ser-       Ser-      1     7       22
                Mouchoir                                viette     viette


0    En haut    Au         Au           1    Sur la     Sur la     Sur la    2     9       24
                Milieu     milieu            tete       tete       tete

"    -----      -----      -----        "    -----      -----      -----           5        "

1    -----      -----      -----        "    Paris                 Paris     2     8        "
                                                        Paris

1    En         Au milieu  En           1    -----      -----      -----     "     8        "
     Haut                  haut

0    A          A          En           1    Dans       Dans       Dans      2     6       24
     gauche,    gauche,    bas,              la cour,   le coin    le coin
     en bas     pas tout   au milieu         en bas     en bas     en bas
                a fait

2    Panta-     Panta-     Panta-       2    Noir                  Noir      2    11       21
     lon gris,  lon gris,  lon gris,                    Noir
     blouse     blouse     blouse
     blanche,   blanche    blanche,
     pas de     pas de     pas de
     cha-       cha-       cha-
     peau       peau       peau


1    Rien                   Rien         2   Gra-       Gra-      Gra-       2    12       16
                Rien                         vure       vure      vure


1    Rien                  Rien          2   Bati-      Bati-     Bati-      2    13       12
                Rien                         ment       ment      ment

----                                  ----                                 ----
7                                       15                                   16
................................................................................................



EXPLICATION DES (1), (2), (3), ET DES REPONSES EN ITALIQUES
donnee par l'auteur a la page 353:

"Au-dessus de chaque reponse
d'eleve, nous indiquons par un exposant l'ordre dans lequel
il a repondu, quand du moins cet ordre est connu; il n'a
pas ete indique pour les eleves des groupes 7 et 8. Toute
reponse qui est une imitation a ete imprimee en italique;
en cas de doute sur la nature d'une reponse, on a employe
aussi les italiques."

Ces chiffres nous montrent que les enfants, en devenant partie d'un groupe,
conservent chacun leur maniere de reagir, ou plutot adoptent une maniere de
reagir qui reste constante pendant l'experience; l'un s'habitue a toujours
repondre le premier, c'est le meneur du groupe, celui qui impose sa reponse
aux autres le plus souvent; nos chiffres prouvent que ces meneurs peuvent
quelquefois arriver les seconds, mais plus rarement les derniers. De meme,
certains eleves prennent l'habitude de repondre apres tous leurs camarades;
parfois ils arrivent les seconds, et bien plus rarement les premiers.
Quant au groupe de ceux qui arrivent les seconds, ce groupe presente des
caracteres moins tranches, car ces sujets sont souvent les premiers et
souvent les derniers. On comprend que malgre leur secheresse, ces resultats
numeriques sont tres interessants, puisqu'ils nous montrent que les enfants
formant un meme groupe prennent dans ce groupe une position, une fonction
definie, qu'ils conservent ensuite; le groupe s'organise, une hierarchie se
dessine.

De cette description sommaire on peut deja conclure que ces enfants groupes
presentent un certain nombre de sentiments et d'attitudes qui proviennent
de leur groupement; et qui font partie de droit de l'etude a laquelle on
donne le nom de psychologie des foules; mais il est incontestable, d'autre
part, que beaucoup de ces sentiments sont fortement influences par les
habitudes de la vie scolaire; par exemple le desir de repondre le premier
vient de l'emulation qu'on entretient chez les eleves par l'usage des
compositions et des interrogations collectives.

Apres cette vue d'ensemble, entrons dans quelques details.

Tous les resultats experimentaux sont reproduits dans le tableau XVIII;
sur la 1re colonne verticale de gauche de ce tableau sont indiquees les
questions ecrites que les eleves lisaient et auxquelles ils devaient
repondre par ecrit. Ensuite, en regard de chaque question, nous placons,
sur les colonnes verticales suivantes, les reponses des eleves; nous avons
conserve, dans le tableau, le groupement des eleves par trois; a la suite
de chaque groupe, vient une colonne qui donne le nombre d'imitations. Ces
imitations sont du reste tres simples a calculer; 3 eleves faisant partie
de chaque groupe, il n'y a de possible, au maximum, que 2 imitations; c'est
ce qui a lieu quand les 3 eleves repondent de la meme maniere; il est
possible aussi qu'aucune imitation ne se produise. Au-dessus de chaque
reponse d'eleve, nous indiquons par un exposant l'ordre dans lequel il a
repondu, quand du moins cet ordre est connu; il n'a pas ete indique pour
les eleves des groupes 7 et 8. Toute reponse qui est une imitation a ete
imprimee en italique; en cas de doute sur la nature d'une reponse, on a
employe aussi les italiques.

En interpretant ces resultats, il y a deux faits principaux qui prennent
une grande importance: c'est d'abord la suggestibilite des eleves, et
ensuite leur tendance a l'imitation.

_Suggestibilite des eleves en groupe_.--En imaginant cette experience
collective, j'avais suppose qu'un groupe d'enfants travaillant ensemble et
jugeant ensemble des souvenirs qui leur etaient communs, deviendraient,
grace a cette collaboration, moins suggestibles que des enfants isoles;
j'avais suppose que ce rapprochement de 3 intelligences aiguiserait
l'esprit critique des reponses, et dissiperait aussi cette emotion de
timidite qui est un des adjuvants les plus importants de la suggestion
enfantine.

Les resultats m'ont donne completement tort. La docilite a la suggestion,
chez les eleves isoles qu'on prie de repondre au questionnaire 3, porte en
moyenne sur 8 des 13 questions; de sorte que si les eleves travaillant par
groupes de 3 avaient une suggestibilite analogue a celle des isoles,
ils devraient succomber aussi a 8 suggestions en moyenne. Or voici les
resultats.

6 eleves ont cede a .......... 13 suggestions sur 13.
9        -----      .......... 12       -----
6        -----      .......... 11       -----
3        -----      .......... 10       -----
0        -----      moins de.. 10       -----

La moyenne qu'on peut extraire de ces chiffres donne environ 1 resistance a
13 suggestions, par eleve. Ainsi, tandis qu'un isole obeit a 8 suggestions
sur 13, un eleve de meme age, repondant exactement aux memes questions,
mais y repondant collectivement, obeira a 12 suggestions sur 13.

Cette difference de suggestibilite est considerable, et elle est exprimee
non seulement par la moyenne, mais par la serie de valeurs individuelles,
car aucun des sujets qui ont travaille collectivement n'est arrive a une
somme de resistance superieure a 3. Par consequent, bien que nos recherches
aient ete etendues sur une assez petite echelle, et ne comprennent que 24
sujets, elles ont donne un resultat qui me parait tellement significatif
que je le crois exact et constant.

La derniere colonne de notre tableau XVIII (p. 341) indique le nombre total
de suggestions realisees, pour les diverses questions posees; le nombre
maximum de suggestions realisables est de 24, pour chaque suggestion,
puisque 24 est le nombre des eleves; or on constate que ce nombre est
presque toujours atteint; on ne trouve un nombre vraiment inferieur des
suggestions realisees que pour les dernieres questions, qui sont tres
vagues, et qui sont relatives a l'existence du 7e et du 8e objet. Nous
avons vu, dans le chapitre precedent, que le sujet isole est aussi plus
refractaire a ces dernieres suggestions qu'aux autres, et nous en avons
explique le motif.

Je pense que l'accroissement de suggestibilite produit par les experiences
collectives provient de ce que les eleves, se trouvant en groupe, etaient
moins disciplines et riaient plus volontiers que les eleves isoles, et par
consequent ont fait le travail en fixant moins fortement leur attention.
L'experience collective, dans les conditions particulieres ou je l'ai
organisee, produit deux effets distincts, a mon avis; de ces deux effets,
l'un affaiblit la suggestion, et l'autre la renforce; le premier effet
est de relacher la discipline et l'attention, c'est ce qui augmente la
suggestion; le second effet est de diminuer la timidite des enfants; ils
sont plus oses, et par ce fait meme moins suggestibles; mais les resultats
montrent que de ces deux tendances agissant en sens contraire, c'est la
premiere qui a prevalu sur la seconde.

Nous venons de voir que le premier caractere de notre experience collective
est une augmentation de suggestibilite. Il est bien curieux de retrouver
la, dans ce petit groupe d'eleves, un des caracteres que les auteurs
modernes considerent comme resumant la psychologie de la foule. La foule,
on l'a dit et repete sous toutes les formes, foule de rue ou foule
d'assemblee, est eminemment suggestible, d'ou des consequences politiques
et sociales qui sont d'une gravite exceptionnelle.

_Contagion de l'exemple parmi les eleves groupes_.--Le second caractere de
cette experience de groupement est la contagion de l'exemple; par le fait
que les eleves sont reunis et donnent a haute voix leurs reponses aux
questions, ils sont amenes a donner des reponses analogues; celui qui parle
le second a une tendance a repeter la reponse du premier, et le troisieme
en fait autant. Dans plus de la moitie des cas cette imitation se fait
sentir. Pour preciser davantage, il faut envisager certaines difficultes.

Nous devons tout d'abord mettre hors de cause les questions dans lesquelles
on pose un dilemme: par exemple, la question suivante: "le Monsieur du
portrait a-t-il la jambe droite croisee sur la jambe gauche, ou bien la
jambe gauche croisee sur la jambe droite?"--Ou encore: "le portrait est-il
brun fonce ou bleu fonce?" L'eleve pris par la suggestion est oblige
d'opter entre ces deux alternatives; si trois eleves d'un meme groupe
designent la meme jambe ou la meme couleur, ce peut etre sans doute l'effet
d'une imitation, mais ce peut etre aussi une coincidence fortuite, car le
nombre de variations possibles dans les reponses est tres restreint; il est
preferable de laisser en suspens l'interpretation de ces reponses, et de ne
pas les mettre sur le compte de l'imitation.

Apres l'elimination de ces cas douteux, nous avons a distinguer deux genres
d'imitations: 1 deg. l'imitation litterale, souvent naive par sa fidelite, et
sur la nature de laquelle il ne peut s'elever aucun doute; 2 deg. l'imitation
accompagnee de certaines variations secondaires.

L'imitation litterale est assez frequente. En voici des exemples. Trois
eleves, voulant decrire le costume de l'individu (imaginaire) qui est
arrete par les agents, ecrivent textuellement la meme reponse: "blouse
blanche, pantalon gris, il n'avait pas de chapeau."--De meme, trois enfants
ecrivent que le chien (imaginaire) etait place dans le coin en bas--ou que
la cassure du sou se trouve a gauche presque en bas; ou bien, ils font
trois dessins identiques du fil qui tient l'etiquette, ou de la place
occupee par le cachet sur le timbre. Nous donnons dans la figure 26 des
exemples d'imitation litterale dans les dessins.

Voici maintenant des exemples de demi-imitations. A la question: "ou se
trouve le chien?" un enfant repond: "devant le Monsieur;" un autre repond
ensuite: "derriere le Monsieur." IL est evident que la premiere reponse a
influe sur la seconde, car dans les autres groupes d'eleves on n'a point
repondu de cette maniere.--De meme, a la question: "comment est habille
l'individu (imaginaire) arrete par les agents?" l'un repond: "en noir;" le
second: "en noir;" le troisieme "en gris fonce." Il est probable que ce
gris fonce n'est qu'une variante de la reponse: en noir. De meme, pour la
couleur du fil attachant le bouton, on a les 3 reponses: "fil gris, fil
gris et fil gris fonce;" cette demi-correction sur une nuance de gris
n'empeche pas de soupconner que l'enfant qui a donne cette derniere reponse
a imite la reponse de ses camarades. D'autres cas sont un peu plus douteux;
on demande ce que l'homme du portrait tient dans sa main droite: deux
enfants repondent: "un livret;" le troisieme repond: "un carnet." C'est a
peu pres la meme chose, le mot seul differe. Nous avons ete quelquefois
obliges de faire des interpretations, pour calculer le nombre des
imitations; mais comme ces interpretations ne portent que sur un tres petit
nombre de cas douteux, elles ne peuvent pas modifier la certitude de nos
conclusions.

Ainsi qu'on le voit dans l'avant-derniere colonne de notre tableau XVIII,
le nombre des imitations a ete considerable; le nombre maximum aurait ete
de 16 pour chaque question, on en comprend la raison; le nombre maximum
est de 2 par groupes de 3 eleves, et, le nombre des groupes etant de 8,
ce nombre maximum est de 16 pour la totalite des groupes. Or, si on fait
abstraction des questions 3 et 4 pour lesquelles le nombre d'imitations ne
peut pas etre calcule, on constate pour les autres questions que le nombre
des imitations est egal a peu pres a la moitie des cas.

L'imitation est donc beaucoup moins forte que la suggestibilite; en
d'autres termes, les eleves qui succombent a la suggestion ne cedent
pas toujours a l'imitation de leurs camarades, ils peuvent se laisser
suggestionner tout en donnant une reponse qui leur est personnelle: une
moitie des eleves est dans ce cas. Mais il est bien entendu que cette
proportion tient a une foule de circonstances qui sont speciales a
l'experience, et on ne doit pas l'eriger en loi. D'autre part, on peut
remarquer un fait qui est en quelque sorte l'inverse du precedent; c'est
que plusieurs eleves peuvent s'imiter en resistant a la suggestion; je ne
doute pas que si les 3 eleves de certains groupes ont repondu, pour le
7e et pour le 8e objet, qu'il n'y en avait pas, c'etait par imitation;
l'imitation peut alors devenir un secours contre la suggestion.

[Illustration: Fig26.png--Exemples de dessins executes sous l'influence de
l'imitation. Les 3 dessins executes par les eleves d'un meme groupe sont
sur la meme ligne horizontale, 1 et 2 representent le chapeau (imaginaire)
porte par l'individu du portrait; 3 et 4 representent le timbre avec son
cachet (imaginaire); 5 est le dessin du 7e objet (qui n'existait pas).]

En resume, cette petite experience sur la psychologie des groupes--la
premiere, a ma connaissance, qui ait ete tentee dans cette voie--a bien mis
en lumiere trois faits importants:

1 deg. Les enfants, etant rapproches dans un groupement de hasard, n'ont montre
aucune solidarite, chacun repondant pour lui-meme, et surtout chacun
cherchant a repondre le premier;

2 deg. Par le fait seul du groupement, les eleves deviennent plus suggestibles,
et cette augmentation de suggestibilite provient de causes complexes: le
desir de repondre vite, la disposition au fou-rire, etc.;

3 deg. Beaucoup d'enfants imitent les reponses des autres enfants. Cette
contagion de l'exemple constitue un des caracteres les plus marques de la
psychologie des groupes.

Tels sont les faits qui sont les plus apparents, lorsqu'on regarde de
loin cette experience de groupement, et qu'on se borne a extraire les
conclusions qui ressortent des moyennes. Il est interessant de completer
cette premiere etude en examinant de plus pres comment chaque groupe
se comporte et en faisant l'analyse du role joue par chaque eleve. On
s'apercoit alors que presque chaque groupe a une physionomie particuliere.


NOUVELLES EXPERIENCES SUR DES ELEVES REUNIS EN GROUPES

Nous avons fait cette etude nouvelle, en repetant la meme experience, dont
les objets avaient ete changes, sur nos 24 eleves habituels de l'ecole
primaire elementaire. Nous trouvons ici l'avantage d'avoir sous notre
observation des enfants qui nous sont deja connus.

Voici l'indication des objets avec quelques brefs details sur chacun d'eux:

1 a 3.--3 timbres francais, de 1 centime (bleu)--de 2 centimes (brun)--de
5 centimes (vert); les 3 timbres sont neufs. Au-dessous des timbres, le
chiffre 8 imprime en vert.

4.--Une decoupure ronde faite dans un texte imprime, et portant les mots:
"Mme Cremer en riant ... venu en effet a reproduire ... Lorenz m'a...
imite. Je ne ... a l'oeuvre! vraiment! ... tres ennuye et honteux! ... si
cela ne suffit... a faire a mauvais jeu... par sa presence."

5.--Une photographie de cinematographe representant un jardinier qui vide
un seau d'eau.

6.--Autre photographie representant deux lutteurs.

7.--Autre photographie representant une petite fille qui saute a la corde.

8.--Un morceau de papier buvard, rose, macule, de forme a peu pres
rectangulaire.

9.--Un fragment de centimetre, brun, en cuir, portant les N deg. 37 a 42.

10.--Un bouton en etoffe, de couleur grenat.

Tous ces objets etaient colles sur un carton, qu'on presentait pendant 12
secondes a chaque eleve.

L'interrogatoire ecrit qui a ete communique a chaque groupe d'eleves etait
le suivant:

1. Combien y a-t-il de timbres?
2. Quelle est leur couleur?
3. Lequel porte le cachet de la poste?
4. Quel nom de ville distingue-t-on sur ce cachet?
5. Quelle est la forme du morceau de papier buvard?
6. Quel est le mot qui est ecrit sur ce papier buvard?
7. La gravure representant une petite fille qui saute a la corde
est-elle bleu fonce ou brune?
8. Quelle est la personne qui se tient a cote de la petite fille?
9. Les deux hommes qui se battent, quelles armes tiennent-ils
a la main?
10. Il y a dans le coin de gauche une photographie qui represente
la Seine. Quel detail y avez-vous remarque?
11. Quelle est la couleur du bouton d'etoffe?
12. Quels sont les numeros inscrits sur le bout de centimetre?
13. Sur le rond de papier, il y a une phrase qui commence
par _voila pourquoi_. Quels sont les mots qui suivent?

Cette liste a ete presentee a l'eleve qui avait le role de president, et il
l'a lue a ses camarades, question par question; on repondait a une question
avant de passer a la question suivante.

Les eleves, dans cette experience, ont ete beaucoup plus serieux que leurs
camarades, appartenant a la meme ecole ou a une autre ecole, qui se sont
pretes a la premiere experience, decrite plus haut, sur l'imitation. La
difference d'attitude a ete tres frappante; jamais je n'ai eu a faire
d'observations ou de reprimandes, jamais il ne s'est produit de fou rire.
J'attribue la docilite des eleves a nos tete-a-tete anterieurs dans
lesquels je leur avais donne l'habitude de la discipline.

Les resultats sont exposes dans le tableau XIX, ou les reponses originales
sont en caracteres gras et les reponses imitees sont en italiques.

Je ne discuterai point les resultats collectivement, puisque j'ai deja fait
semblable etude[64]; je veux au contraire examiner le travail de chaque
eleve, et rechercher si les resultats de l'experience presente concordent
avec ceux que nous possedons deja.

[Note 64: Je note simplement que dans cette experience, contrairement a
la precedente, l'imitation a ete beaucoup plus forte que la suggestibilite
originale, ce dont on se rend compte en etudiant les reponses aux questions
qui font suggestion, notamment, les questions 3, 4, 6, 8, 9, 10, 13.]

Pour caracteriser le role de chaque eleve, nous devons tenir compte de
plusieurs donnees differentes:

1 deg. Le rang de l'eleve repondant aux questions; a-t-il ete souvent le
premier a repondre, ou bien toujours le dernier? Pour determiner ce rang,
il est necessaire de se rappeler que chaque eleve est examine par rapport
aux autres eleves formant le meme groupe; et le rang qu'il a obtenu n'a
point une valeur absolue, mais seulement une valeur relative a ce groupe;
ainsi, il est bien possible qu'un eleve qui, dans le groupe dont il faisait
partie, etait en moyenne au 3e rang, eut ete le 1er dans un groupe compose
d'eleves plus lents. Ce que nous disons du rang est egalement vrai de tous
les autres resultats obtenus par cette experience.

2 deg. Le nombre de fois que l'eleve a repete la reponse d'un camarade,
comparativement au nombre de fois qu'il a donne une reponse originale, de
son invention. En general, ceux qui donnent le plus souvent une reponse
originale sont les eleves les plus rapides, ceux qui repondent les
premiers; mais il arrive parfois que l'eleve qui parle le 3e ou le dernier
fait une reponse qui est entierement differente de celles des autres.



TABLEAU XIX(a-1).--_Seconde experience sur l'esprit de groupe._
[Illustration: Tableau19a.png = tableau (groupes I et II) en format graphique]
......................................................................................
                                                              1er GROUPE
.................................................
                                      VASSE.           PET.            DEW.
.................................................

Question 1. Nombre de timbres......    3(1)            3(2)            3(3)

--       2. Couleur des timbres....  Grenat,         Grenat,          Vert,
                                     Vert,           vert,bleu        grenat,
                                     Gris            fonce            bleu
                                     fonce            (1)
                                     (2)

--      3. Quel timbre porte
           le cachet postal?......   Pas(4)          Pas(3)           Vert(1)

--      4. Nom de ville imprime
           sur le cachet..........   O.(1)           O.(2)            O.(3)

--      5. Forme du papier
           buvard.................   Rectang.        Rectang.         Rectang.

--      6. Mots ecrits sur
           le papier buvard.......     O.              O.               O.

--      7. La gravure est-elle
           bleue foncee ou brune?.   Brune(4)        Brune(3)         Brune(2)

--      8. Personne pres de
           la petite fille........   Dame(4)         Dame(3)          Dame(2)

--      9. Armes des lutteurs....    Rien(5)         Rien(4)          Gants(1)

--     10. Quel detail dans la
           photographie de
           la Seine?.............      O.               O.              O.

--     11. Couleur du bouton
           d'etoffe...............   Bleu de         Grenat           Grenat
                                     Prusse(5)       (2)              (3)

--     12. Numeros du centimetre..   37 a 42         37 a 42          37 a 42
                                     (3)              (2)              (1)

--     13. Mots places apres:
           voila pourquoi.........     O.               O.              O.

Nombre des imitations..............     9,5              9               11

Nombre des reponses originales.....     3,5              4                2

Nombre des reponses
originales exactes.................     1,5              4                1

Rang moyen de l'eleve..............     3                2                2
......................................................................................


TABLEAU XIX(a-2).--_Seconde experience sur l'esprit de groupe._
................................................................................................
                          |
                          |                             2e GROUPE
..........................|.....................................................................
    GESB.        POIRE    |     LAC.          BIEN.        FEL.          MART.         MOTE.
..........................|.....................................................................
                          |
   3(4).          3(5).   |    3(1).          3(2).        3(3).         3(4).        3(5).
                          |
 Vert,        Vert,       | Rouge,        Rouge,       Rouge,        Rouge,        Rouge, grenat,       grenat,                  | marron,       marron,      marron,       marron,       vert,
 bleu(3).     jaune       | bleu(1).      vert(2).     vert(3).      violet(5).    marron
             fonce(5).    |                                                        (4).
                          |
Vert(1).     Pas          | Marron        Marron(2).   Rouge(1).     Rouge         Bleu(4).
(5).                      | (3).                                     (5).
                          |
0(4).        0(5).        | Paris         Paris        Paris(1).     Paris         Paris
                          | (2).          (3).                       (4).          (5).
                          |
                          |
Rec-         Rec-         | Rec-          Rectang.(1)  Rec-          Rec-          Rec-
Tang.        Tang.        | tang.(3)                   tang.(2)      tang.(4)      tang.(5)
                          |
O.           O.           | Rien.         Rien.        France(1).    Rien.         Rien.
                          |
                          |
Brune(1).    Brune        | Brun          Brun(1).     Brun          Brun          Brun
(5).                      | (2).                       (3).          (4).          (5).
                          |
Dame(1).     Dame         | Mon-          Mon-         Monsieur(1).  Mon-          Mon-
(5).                      | sieur(3).     sieur(2).                  sieur(4).     Sieur(5).
                          |
Gants        Gants        | Gants de      Gants de     Rien(1).      Gants de      Gants de
(2).         (3).         | boxe(4).      boxe(2).                   boxe(3).      boxe(5).
                          |
O.           O.           | Oui           Oui          Oui(1).       Oui           Oui
                          | (3).          (2).                       (4).          (5).
                          |
                          | Rien(2).      Un bateau    Bateau        Bateau        Bateau
                          |               (1).         (4).          (3).          (5).
                          |
Rouge(3).    Rouge(4)     | Grenat(3).    Rouge(2)    Rouge(1).     Rouge(4)     Marron.(5)
                          |
                          |
                          |

37 a 45(4)  37 a 42(5)    | 37 a  41(2) 38 a 41(1)    38 a 42(3)  37 a 41(4)     37 a 41(5)
                          |
                          |
0.           0.           | 0(3).         0(2).          0(4).       0(1).         0(5).
                          |
                          |
9           12,5          |    9,5           7,5          5,5          13,5          12
                          |
4            0,5          |    4,5           6,5          8,5           0,5           1
                          |
                          |
   1            0         |    4,5           1            3,5           0,5           1
                          |
   3,5          5         |    2,5           2            2             4             5
                          |
................................................................................................


TABLEAU XIX(b-1).--_Seconde experience sur l'esprit de groupe._
[Illustration: Tableau19b.png = tableau (groupes III, IV  et V) en format graphique]
.................................................................................||.............                                               3e GROUPE                                   ||
.................................................................................||.............
               MONNE.        BOUT.         DELAUS.       BLAS.         SAGA.     ||  VAND.
.................................................................................||.............

Question 1..    3(3)          4(2)           3(5)         3(1)          3(4)          2(2)

   --    2.. Orange,       Vert,         Vert,         Vert,         Vert,         Bleu et
vert,         bleu,         rouge,        bleu,         bleu,         vert
Bleu          orange        bleu          orange        orange        (2)
(4)           (3)           (2)           (1)           (5)

   --    3.. Vert          Vert          Rouge         Bleu          Vert          Vert
(4)           (3)           (2)           (1)           (5)           (1)

   --    4.. Republique    Republique    Republique    Ville de      Rep.          Ville
Francaise     Francaise     Francaise     Paris         Francaise     Paris
(1)           (3)           (2)           (4)           et ville de   (1)
Paris(5)

   --    5.. Rec-          Rec-          Rec-          Rec-          Rec-          Rec-
Tang          tang          tang          tang          tang          tang
(4)           (3)           (1)           (2)           (5)           (1)

   --    6.. Il n'y en     Il n'y en     Il n'y en     Il n'y en     Il n'y en     Buvard
a pas(4)      a pas(3)      a pas(1)      a pas(2)      a pas(5)      (1)

   --    7.. Brune         Brune         Brune         Brune         Brune         Bleu
(5)           (4)           (2)           (1)           (3)           (2)

   --    8.. Un            Un            Un            Un            Un            Dame
homme(5)      homme(4)      homme(2)      homme(1)      homme(3)      (2)

   --    9.. Pieds,        Gants         Gants         Leur          Les           Epee
mains,        (4)           (2)           pieds         pieds         (2)
gants(5)                                  (1)           (3)

   --   10.. Bateau        Bateau        Bateau        Bateau        Bateau        Pont
(1)           (3)           Pari-         (2)           (4)           (1)
sien(5)

   --   11.. Grenat        Grenat        Grenat        Grenat        Grenat        Noir
(5)           (3)           (2)           (1)           (4)           (1)

   --   12.. 7 a 11(2)     47 a 52(1)    47 a 52(5)   47 a 52()      47 a 52(3)    38 a  42(3)


   --   13.. Sais          Sais          Sais          Sais          Sais          Verbe
             pas(5)        pas(4)        pas(3)        pas(1)        pas(2)        tuer(1)

Nombre des
imitations..    11           11             7             3            13             4

Nombre des
reponses
originales..     2            2             6            10             0             9

Nombre des
reponses
originales
exactes.....     0            0             2,5           5             0             0

Rang........     3            2,5           2             1             4             2

................................................................................................


TABLEAU XIX(b-2).--_Seconde experience sur l'esprit de groupe._.
-------------------------------------------------------------------------
   4e GROUPE              ||                  5e GROUPE                 |
--------+--------+--------||--------+--------+--------+--------+--------+
        |        |        ||        |        |        |        |        |
  UHL   |  AND.  | MERIG. ||  TIX.  | GOUJ.  | MIEN.  |  DIE.  |  HUB.  |
--------+--------+--------||--------+--------+--------+--------+--------+
        |        |        ||        |        |        |        |        |
3(4) .  |  3(1)  |  1(4)  ||  3(5)  | 3(2)   |  3(4)  |  3(4)  |  3(5)  |
        |        |        ||        |        |        |        |        |
Bleu,   | Bleu,  | Jaune  ||  Vert, |  Vert, | Vert,  |  Vert, |  Vert, |
vert,   | vert,  | [1].   ||  rouge,|  rouge,| rouge, |  rouge,|  rouge,|
et      |  jaune |        ||  bleu  |  bleu  | bleu   |  bleu  |  bleu  |
rouge   |  [4].  |        ||  [4].  |  [2].  | [1].   |  [3].  |  [5].  |
[3].    |        |        ||        |        |        |        |        |
        |        |        ||        |        |        |        |        |
Rouge   | Blanc  | Jaune  || Rouge  | Bleu   | Bleu   |  Bleu  |  Bleu  |
[2]     | [4]    | [3]    || [2]    | [1]    | [3]    | [4]    | [5]    |
        |        |        ||        |        |        |        |        |
Ville   | Ville  | La     || Paris  | Paris  | Paris  | Paris  | Paris  |
De      | de     | France || [1]    | [2]    | [4]    | [3]    | [5]    |
Paris   | Paris  | [2]    ||        |        |        |        |        |
[3]     | [4]    |        ||        |        |        |        |        |
        |        |        ||        |        |        |        |        |
Rectang.| Rectang| Rectang|| Rectang| Rectang.Rectang.| Rectang| Rectang|
[1]     | [4]    | [2]    || [4]    | [2]    | [1]    | [3]    | [5]    |
        |        |        ||        |        |        |        |        |
Buvard  | Buvard | Buvard || Buvard | Buvard | Buvard | Buvard | Buvard |
[2]     | [1]    | [3]    || [4]    | [2]    | [3]    | [1]    | [5]    |
        |        |        ||        |        |        |        |        |
Fonce.  | Fonce. | Brun.  || Brune. | Brune. | Brune. | Bleu   | Brune .|
[1]     | [4]    | [3]    || [4]    | [3]    | [2]    |fonce[1]| [5]    |
        |        |        ||        |        |        |        |        |
Dame.   | Dame . | Dame.  || Dame.  |Voiture.| Dame.  | Dame.  | Dame.  |
[3]     | [2]    | [1]    || [5]    | [3]    | [2]    | [1]    | [4]    |
        |        |        ||        |        |        |        |        |
Epee    | Sabre. | Sabre. || Rien.  | Rien.  | Rien.  | Rien.  | Rien.  |
[3]     | [2]    | [1]    || [4]    | [2]    | [1]    | [3]    | [5]    |
        |        |        ||        |        |        |        |        |
        |        |        ||        |        |        |        |        |
Point.  | Pont.  | Ronde. || Bateau | Bateau.| L'eau. | L'eau. | L'eau. |
[2]     | [4]    | [3]    || [5]    | [4]    | [3]    | [4]    | [2]    |
        |        |        ||        |        |        |        |        |
Rouge   | Rouge. | Orange.|| Rouge. |Rouge   | Marron.| Rouge. | Rouge  |
[3]     | [4]    | [2]    || [4]    |fonce[3]| [1]    | [2]    |fonce[5]|
        |        |        ||        |        |        |        |        |
38 a 42.|37 a 42 |40 a 45.||16 a 19.|12 a 16.| 1 a 68_| 1 a 6. |13 a 14.|
[1]     | [4]    | [2]    || [5]    | [2]    | [3]    | [1]    | [4]    |
        |        |        ||        |        |        |        |        |
Tue.    | Tue.   | Tue.   || Je ne  | Je le  | Je le  | Je ne  | Je ne  |
[2]     | [4]    | [1]    || veux   | veux.  | veux.  | veux   | veux   |
        |        |        || pas te | [2]    | [5]    | pas te | pas te |
        |        |        || le     |        |        | le     | le     |
        |        |        || rendre |        |        | rendre.| rendre |
        |        |        || [3]    |        |        | [4]    | [4]    |
        |        |        ||        |        |        |        |        |
7,5     |  10,5  |   2    ||   11   |    8   |    7   |    5   |   12   |
        |        |        ||        |        |        |        |        |
5,5     |   2,5  |  11    ||    2   |    5   |    6   |    8   |    1   |
        |        |        ||        |        |        |        |        |
        |        |        ||        |        |        |        |        |
  4     |   1,5  |   1    ||    0   |    0   |    4   |    2   |    0   |
        |        |        ||        |        |        |        |        |
2,5     |   4    |   2    ||    4   |    2,5 |    2,5 |    2   |    5   |
        |        |        ||        |        |        |        |        |
--------+--------+--------||--------+--------+--------+--------+--------+


3 deg. Le nombre de fois que l'eleve a fait une reponse juste. Ici, une
distinction est necessaire. Un eleve peut faire une reponse juste, soit en
l'inventant lui-meme, soit en se contentant de repeter la reponse juste
d'un camarade; dans ce dernier cas, on ne peut pas faire a l'eleve un
merite de l'exactitude de sa reponse, puisqu'il n'a ete qu'un echo. Je
ne tiendrai compte, par consequent, que des reponses justes qui sont
originales.

1er _groupe_.--Il est compose des eleves Vas., Pet., Gesb., Dew. et Poire,
qui tous sont de la 1re classe. Les quatre premiers ont, d'apres nos tests
anterieurs, une suggestibilite moyenne, sans rien de bien marque; le
dernier, au contraire, Poire, nous est bien connu par sa profonde
suggestibilite; nous l'avons toujours presente comme un type d'automate.

Dans ce groupe, les eleves se sont beaucoup imites; les reponses par
imitation ont toujours ete plus nombreuses que les reponses par invention.
Il n'y a pas eu, semble-t-il, un _leader_, ayant le plus souvent occupe le
premier rang, ayant ete suggestif plus souvent qu'imitateur. Celui qui a
donne le plus de reponses justes et originales est Pet.; mais il a, lui
aussi, fortement subi l'imitation des autres. Ce qui est frappant, c'est
le role efface tenu par Poire. Il a pour ainsi dire toujours repondu le
dernier, et il ne prenait la parole que pour repeter ce qu'avait dit le
precedent camarade. Une seule fois, il a fait une reponse originale, et
ce fut une erreur; les autres variaient quelque peu sur la couleur des 3
timbres; on avait dit: grenat, vert, _gris fonce_; on avait dit aussi:
grenat, vert, _bleu fonce_. Les 2 reponses etaient justes, car un des
timbres a une nuance qu'on peut appeler grise ou bleue. Poire cherchant
a innover, a dit: grenat, vert, _jaune fonce;_ c'est la seule fois qu'il
s'est distingue par une opinion personnelle: or, il n'y avait pas de timbre
jaune fonce. Cette nouvelle epreuve confirme donc ce que nous savions deja
de cet eleve.

Ainsi, dans ce groupe, il y a 4 eleves egaux, et 1 automate.

_2e groupe_.--Il est forme par des eleves de la 1re et de 2e classe. 3
eleves de la 1re classe: Monne, eleve moyen, qui ne presente rien de
particulier; Delanse, eleve assez age (14 ans passes), figure d'adulte,
peu suggestible; et enfin Bout., plus jeune, un de nos 3 types de
suggestibilite complete. Les 2 eleves de la 2e classe sont Blasch, et Sag.,
2 enfants tres intelligents, tres travailleurs, qui tiennent la tete de
la 2e classe, et qui sont en rivalite continuelle; cette rivalite est
si serieuse qu'elle a gagne les familles des 2 eleves et les a rendues
hostiles l'une a l'autre. A premiere vue, il etait difficile de prevoir les
resultats de ce groupement; je supposais seulement que Delanse, a cause
de son age et de son peu de suggestibilite, menerait le mouvement, et que
Bout. se conduirait en parfait automate, un peu comme l'avait fait Poire.

Les roles des eleves ont ete bien distincts. Deux d'entre eux ont ete des
leaders, Delanse et Blasch. Ce dernier, beaucoup plus prompt, presque
constamment premier, a donne un bon nombre de bonnes reponses; Delanse,
un peu moins vif, arrivait le plus souvent second; parfois il repetait la
reponse de Blas., mais souvent aussi il trouvait une reponse originale, et
sans etre exact au meme degre que Blasch, il l'a ete plusieurs fois. Il
arrive donc bien, a tous egards, le second. Les trois autres ont ete les
moutons du groupe; ils ont repete docilement, Saga plus lentement encore
que Monne et Bout, et lorsque l'un d'eux a fait une reponse originale, ce
qui etait bien rare, elle etait erronee. Ces resultats sont conformes a nos
previsions pour Bout., mais nous n'attendions pas tant d'automatisme de la
part de Monne et de Saga.

Ce second groupe differe donc totalement du premier. Nous trouvons 3
automates et 2 leaders, qui ont ete en rivalite, chacun d'eux imitant peu
son concurrent.

3e _groupe_.--Il se compose de 5 eleves de la 2e classe; parmi ces 5, il en
est 3 qui sont plus ages, plus adultes que les autres, ce sont Lac., Bien,
et Feli.; Lac, nous l'avons dit, est fort peu suggestible. Les 2 autres
eleves, Motte et Martin, sont plus jeunes, plus enfants; ils ne presentent
rien de marque comme suggestibilite. A premiere vue, nous pouvions supposer
que Lac, esprit mur et pondere, menerait le groupe.

Dans ce groupe, nous ne trouvons pas de veritable leader, mais 2 categories
d'eleves; l'une est formee des trois plus ages, Lac, Bien, et Feli., qui
ont tantot ete suggestionneurs, tantot imitateurs, et sont a peu pres sur
un pied d'egalite; les 2 eleves plus jeunes, Martin et Motte, ont ete des
imitateurs automates.

4e _groupe_.--Compose d'eleves plus jeunes que le precedent. Il y a 3
eleves de 3e classe, Uhl, And., Meri. et 1 eleve de 4e classe, Vand. Nous
savons que parmi ces eleves, il existe un parfait automate, And.; les
autres n'offrent rien de particulier.

En fait, And., comme nous le supposions, a ete tres automatique; c'est
le plus lent de tous, et il se borne presque toujours a repeter ce
que d'autres ont dit. Les 3 autres ont un role assez actif; 2 sont
particulierement prompts a repondre, et ce sont ceux qui sont les plus
suggestionneurs, Vand et Meri.; mais, chose curieuse, ils repondent presque
toujours faussement. Vand n'a pas meme donne une seule reponse juste. Ce
sont donc des leaders, mais de mauvais leaders. Uhl, qui est un peu plus
lent qu'eux, qui est moins initiateur et plus imitateur, donne un plus
grand nombre de bonnes reponses.

Ainsi, nous avons 1 automate, 2 mauvais leaders, et 1 eleve plus exact,
mais moins en avant et moins ecoute, c'est un independant.

5e _groupe_.--C'est le rendez-vous des eleves les plus petits. Tous,
sauf un seul, qui est president, Mien, et qui est de la 3e classe, tous
appartiennent a la 4e classe. Ce qui caracterise ce groupe, c'est que les
imitations ont ete tres nombreuses. Il y a 2 sujets qui sont de parfaits
automates, Tix et Hub, les 3 autres ont eu un peu plus d'initiative. Les 2
leaders sont Mien et Diem; ce dernier, quoique donnant des reponses moins
exactes que Mien, a eu un role plus en saillie, c'est surtout lui qui a
entraine l'imitation des autres.

On voit que cette etude analytique confirme completement les conclusions
de l'etude synthetique que nous avons presentee plus haut, et nous pouvons
reproduire ces conclusions et dire que le groupement des eleves produit: 1 deg.
une division de fonctions, les uns deviennent des meneurs, les autres des
menes; 2 deg. une augmentation de suggestibilite; 3 deg. une forte tendance a
l'imitation.




CHAPITRE VIII


LES MOUVEMENTS SUBCONSCIENTS


J'ai explique longuement, dans la premiere partie de cet ouvrage, que les
faits si curieux et si etonnants du spiritisme sont en germe dans une
petite experience, bien simple a executer, celle de la repetition
inconsciente d'un mouvement imprime a la main, et que cette petite
experience de nature fort inoffensive peut nous renseigner sur les
aptitudes d'une personne a l'automatisme des mouvements. Il n'est donc pas
necessaire d'autre preambule, et je vais rapporter de suite les experiences
que j'ai faites.

Ces experiences consistent dans la provocation des mouvements inconscients
ou subconscients de repetition. Je les ai faites a trois reprises sur les
memes sujets, en leur donnant chaque fois une forme differente.

1re _Experience_.--Cette premiere experience a ete la plus longue. Elle a
pris deux apres-midi entieres, composees chacune de deux heures et demie de
travail. Pendant ce temps, j'ai pu experimenter sur 25 enfants; chacun a
ete examine isolement dans le cabinet du directeur.

Pour enregistrer les mouvements subconscients, je desirais avoir un
appareil tres simple sur lequel le sujet poserait sa main, et mon but etait
de communiquer a la main du sujet, par l'intermediaire de cet appareil,
un mouvement tres simple, tres regulier, par exemple un mouvement
d'oscillation, afin de rechercher si la main continuerait d'elle-meme
ce mouvement quand je cesserais de le produire. Je me suis servi, en
le modifiant tres peu, d'un petit balancier de Wundt qui se compose
essentiellement d'une tige metallique horizontale fixee a la partie
superieure d'une colonnette et pouvant tourner autour de son point fixe;
cette tige est terminee a une de ses extremites par une lourde masse de
metal, en forme de marteau _(a)_ qui vient frapper, toutes les fois qu'elle
s'abaisse, une enclume _(b)_ situee en dessous et a l'autre extremite
est fixe un ressort a boudin _(c)_ qui relie la tige a la plateforme sur
laquelle la colonnette est montee. La figure nous dispense d'une plus
longue description de cet appareil.

[Illustration: Fig27.png--Balancier (modification tres legere d'un appareil
de Wundt) servant a l'etude des mouvements subconscients.]

Le petit appareil que je viens de decrire est place sur une table, a cote
d'un metronome; un grand ecran qui a la longueur de la table est fixe entre
les deux instruments, et divise la table en deux compartiments, dont l'un,
celui de gauche, contient le metronome, et l'autre, celui de droite,
contient le balancier avec le marteau tourne vers la gauche; lorsqu'un
eleve entre a son tour dans le cabinet du directeur, nous le faisons
asseoir a la table; sa chaise est placee un peu a gauche de l'ecran, par
consequent, il se trouve juste assis devant le metronome; mais en penchant
la tete vers la droite, il peut voir le balancier. Notre premier soin
est de presenter a l'eleve le balancier; nous lui disons que c'est un
instrument qui ne peut faire aucun mal, et qui ressemble a une balance;
ensuite, lorsque l'enfant a bien regarde l'instrument et s'est a peu pres
rendu compte de sa forme generale--ce qui est necessaire pour eviter toute
apprehension[65]--on lui indique comment va se faire l'experience; l'enfant
doit tenir entre le pouce, l'index et le medius de sa main droite la masse
en forme de marteau qui termine le balancier, et serrer fortement cette
masse entre ses trois doigts; il doit, en outre, faire "la main morte",
c'est-a-dire laisser aller sa main, et ceder au mouvement d'oscillation que
j'imprime a l'instrument en mettant moi-meme le doigt sur l'autre extremite
du levier. Je fais alors, devant l'enfant, la repetition du mouvement que
je dois executer pendant l'experience; je souleve 5 ou 6 fois de suite un
des bras de levier, celui qui se termine par un ressort a boudin; chaque
fois, apres l'avoir souleve, je l'abaisse, et j'execute ce mouvement tres
regulierement; il est facile de comprendre que lorsque le bras de levier de
droite est souleve, l'autre bras de levier s'abaisse et le marteau qui le
termine frappe l'enclume en faisant entendre un bruit sec; ce bruit sec se
fait donc entendre a chaque oscillation double du levier. L'enfant, apres
avoir vu et compris ce mouvement tres simple, est invite a saisir entre
ses doigts le marteau, et je recommence sous ses yeux a manoeuvrer le
balancier. Le plus souvent, je ressens une resistance: l'enfant ne se
contente pas de serrer le marteau entre ses doigts, mais il s'oppose plus
ou moins energiquement au mouvement de bascule du marteau. Je le lui fais
remarquer: "Vous resistez a mon mouvement, dois-je lui dire, et il ne le
faut pas; vous devez vous contenter de serrer le marteau, et laisser votre
main monter et descendre, quand j'appuie sur l'autre extremite du levier."
Il faut souvent de longues explications pour faire comprendre a l'enfant
ce qu'on desire de lui; mais je suis arrive a me faire comprendre de tous.
J'ai ensuite, quand j'ai obtenu ce que je voulais, le soin d'insister sur
la prescription suivante: l'enfant ne doit ni s'opposer a mon mouvement, ni
le faciliter; il doit se laisser aller, sans s'occuper de sa main; il doit
rester completement passif. Je multiplie les commentaires de ce genre,
afin d'etre certain que j'ai ete bien compris. Ces explications terminees,
j'attire l'attention de l'enfant sur le metronome qui occupe la case de
droite; je lui explique que cet instrument marque la mesure pour les
musiciens, je mets la tige du metronome en mouvement, et je dis a l'enfant
qu'il doit concentrer son attention sur le metronome, suivre des yeux le
mouvement du metronome et compter a voix basse ses battements, car lorsque
l'experience sera terminee, il devra me donner le compte exact des
battements, et je pourrai voir alors s'il s'est trompe ou non. En realite,
je ne compte jamais le nombre des battements, et mon controle est
illusoire; il suffit, du reste, que l'enfant s'imagine que ce controle
va avoir lieu pour qu'il fasse grande attention au metronome[66]. Les
explications sont maintenant terminees et l'experience peut commencer.
L'enfant saisit avec ses doigts de la main droite le marteau du balancier,
et attend; le coude droit est appuye sur la table; je mets d'abord en
mouvement le metronome, et l'enfant le regarde attentivement, et commence
a compter a voix basse. Dans tous les cas, sauf une ou deux exceptions, le
sujet garde les yeux fixes sur le metronome, et ne detourne pas la tete
pour regarder sa main droite; comme je lui ai explique le mouvement qui va
etre imprime a sa main, comme d'autre part, il a deja l'experience de
ce mouvement, il ne se produit rien de nouveau et d'insolite qui puisse
attirer son attention sur sa main droite; en tout cas, quel que soit le
motif, j'insiste pour affirmer que l'orientation du corps et de l'attitude
de l'enfant a toujours ete tres correcte; une ou deux fois, il est arrive a
un enfant de regarder sa main droite; mais ce mouvement tres rare a cesse
des la premiere remarque que j'en ai faite.

[Note 65: Il est tres important, je crois, lorsqu'on apporte dans une
ecole un appareil, de bien en expliquer l'usage et le fonctionnement aux
maitres et aux eleves; ces derniers, surtout quand ce sont de jeunes
Enfants, peuvent avoir peur de l'instrument, s'imaginer une foule de
choses, et faire le soir a leurs parents des recits fantastiques sur
les experiences auxquelles on les a soumis. Dans une ecole primaire
elementaire, j'adaptai un jour un plethysmographe en caoutchouc a la
main d'un enfant; l'instrument se compose simplement d'un cylindre de
caoutchouc, entoure d'une peau de gant; il est donc entierement inoffensif;
le soir de cette experience, l'enfant se trouva malade, et la mere vint se
plaindre au Directeur de l'Ecole qu'on avait rendu son enfant malade avec
de _l'electricite_.]

[Note 66: Le controle des battements du metronome se trouve realise
Maintenant dans un nouveau modele de metronome que je viens de faire
Construire pour des experiences de mesure sur l'attention volontaire.]

Les mouvements que j'imprime au balancier sont synchrones a ceux du
metronome, celui-ci bat la seconde; a chaque battement du metronome, je
fais coincider un mouvement simple du balancier, de sorte que le balancier
fait entendre son bruit sec de marteau frappant l'enclume a chaque
battement pair du metronome. L'avantage de ce dispositif m'a paru double:
en demandant a l'eleve de compter les battements du metronome, j'obtiens
une fixation assez reguliere de l'attention; en outre, en rythmant les
mouvements du balancier sur ceux du metronome, je facilite les mouvements
inconscients du sujet, car je suppose que ces mouvements subconscients
doivent etre aides par le rythme sur lequel le sujet fixe son attention.

Pour provoquer les mouvements subconscients, je fais d'abord des mouvements
d'oscillation du balancier, en suivant les battements du metronome;
ensuite, j'abandonne le balancier a lui-meme, en faisant les derniers
mouvements avec un peu moins de force, afin de ne pas eveiller l'attention
du sujet par un trop grand contraste entre mes mouvements et mon
immobilite; j'attends un moment pour voir si le sujet repetera le
mouvement, alors que ma main est retiree; mais, par precaution, je ne
retire pas ma main tres loin de l'instrument, car je ne veux pas donner
l'eveil au sujet, et lui laisser croire que ma main abandonne l'instrument:
il pourrait en resulter une suggestion pour lui, et cette suggestion
pourrait etre provoquee non seulement par la vue de ma main s'eloignant,
mais encore par le bruit que ferait ma manche pendant que j'execute ce
mouvement. Je crois donc preferable de laisser ma main presque en contact
avec l'extremite de droite du balancier, mais je cesse de manoeuvrer cette
extremite.

Deja pendant ces mouvements preliminaires, que j'appellerai des _mouvements
d'amorcage_, on a quelquefois la perception tres nette que l'enfant
collabore au mouvement, et qu'il le facilite; mais on peut eprouver
soi-meme des illusions; et pour couper court a tous les doutes, il est
necessaire de cesser completement de mouvoir le balancier[67].

[Note 67: Je dois prevoir une objection: on pourrait supposer que
lorsque ma main abandonne le balancier apres l'avoir mis en mouvement, les
mouvements subsequents peuvent tenir en partie a l'inertie de l'instrument,
et non a l'automatisme du sujet; cette interpretation ne serait pas exacte;
car les oscillations de l'instrument qui sont dues a son inertie ne
peuvent pas se confondre avec celles que j'imprime ou que la main du sujet
continue. Si on souleve une des extremites du balancier, quand personne
autre ne le tient, et qu'on l'abandonne brusquement, on provoque une
dizaine d'oscillations d'inertie qui sont tres rapides (10 oscillations
doubles en 4 secondes pour l'instrument dont je me sers), or, comme les
oscillations communiquees par moi et repetees par le sujet durent chacune
deux secondes, on voit que les oscillations d'inertie sont 5 fois plus
rapides et ne peuvent donner lieu a aucune confusion.]


J'ai regle avec autant de soin que possible le nombre des mouvements
d'amorcage; je fais d'ordinaire 10 mouvements doubles; j'attends ensuite
deux a trois secondes pour voir si les mouvements de repetition se
produisent; s'ils se produisent, je les laisse se manifester jusqu'a ce
qu'ils s'arretent spontanement; s'ils ne se produisent pas, je fais un
nouvel amorcage de 10 mouvements doubles, et ainsi de suite. En general, je
fais 6 series d'amorcages; si le sujet ne parait pas dispose a continuer
de lui-meme les mouvements, si ces 6 series ne donnent point de resultat
appreciable, je suspends cette premiere partie de l'experience, et je la
considere comme ayant donne un resultat negatif.

Il est bien entendu qu'un examen aussi court, qui dure de cinq a dix
minutes, est insuffisant pour determiner avec precision les aptitudes
automatiques d'un sujet donne; nous nous contentons de comparer chaque
sujet aux autres, et nous admettons que du moment qu'un sujet A n'a pas pu
etre entraine a l'automatisme pendant notre epreuve, il est moins automate
qu'un sujet B, qui pendant le meme laps de temps a montre des mouvements
tres nets de repetition inconsciente; encore faut-il ajouter que c'est la
une presomption, bien plus qu'un fait demontre; car il n'est pas absolument
certain que le degre d'automatisme soit constamment en relation avec le
degre d'amorcage necessaire pour provoquer cet automatisme.

Le classement des sujets, d'apres les resultats qu'ils ont donnes, me
parait se faire tres naturellement en 3 groupes: le premier groupe est
celui des resultats entierement negatifs; il comprend 6 eleves. Nous
rangeons parmi eux tous les eleves dont la main n'a presente aucun
mouvement appreciable de repetition, aucune ebauche de mouvement, si
petite soit-elle; il est bien entendu que nous nous contentons de notre
observation visuelle pour attester ce fait negatif, cette absence de
mouvement; or, l'observation ne permet pas de nier la production de
mouvements tres petits, a peine sensibles; il faudrait pour avoir le
droit de nier ces mouvements, les soumettre a un enregistrement avec des
appareils capables d'amplifier les mouvements, ou tout au moins de les
inscrire. Nous devons nous contenter, pour le moment, d'affirmer, chez nos
6 sujets l'absence de mouvements appreciables a la vue.

Le second groupe se distingue a peine du premier; j'y place des eleves qui
font a eux tout seuls a peine une oscillation ou une demi-oscillation du
balancier, et ceux qui vont jusqu'a faire 2 ou 3 oscillations completes,
une fois par hasard. Ainsi Feli. est un bon exemple de ce groupe; quand on
lui a fait faire 15 a 20 mouvements, sa main abandonnee a elle-meme fait
une seule oscillation; si on a laisse l'instrument au moment ou le marteau
etait en haut, sa main fait un mouvement d'abaissement du marteau, puis
elle s'immobilise; si on a termine par un abaissement du marteau, sa main
fait un soulevement du marteau, et elle s'immobilise en l'air.

Chez Lac., le mouvement induit se prolonge un peu plus; il en a esquisse
une fois 2, une autre fois il en a meme fait 4. Chez d'autres, on observe
une preference pour un seul genre de mouvements; ainsi, ils ne savent que
soulever le marteau, ou bien ils ne savent que l'abaisser; on peut alors
les amener a faire une serie isolee de mouvements subconscients; il
suffit par exemple de soulever le marteau pour qu'ils l'abaissent, et ils
continueront ainsi a l'abaisser 7 ou 8 fois de suite. C'est la preuve
qu'ils ont des aptitudes automatiques, mais celles-ci sont encore mal
developpees.

Notre troisieme groupe contient les eleves qui presentent un developpement
complet de l'automatisme; ces eleves sont au nombre de 14; par consequent
ce groupe est le plus important, il est meme plus important que les 2
premiers groupes reunis. Ici, une remarque preliminaire est necessaire. Les
resultats de cette experience sont distribues tout autrement que ceux des
experiences de suggestion portant sur les sensations et sur les jugements.
Rappelons-nous ce qu'a produit l'influence de l'idee directrice; nous avons
pu donner a nos eleves des coefficients de suggestibilite variant de 100
a 600; ici, nous n'avons point cette serie bien ordonnee de resultats;
on pourrait presque dire, en exagerant un peu la verite, que pour
l'automatisme des mouvements, c'est tout ou rien; si on cherche a evaluer
l'automatisme moteur par le nombre de mouvements induits, on aura, comme
nombre moyen pour les eleves du 1er groupe, le nombre 0; pour les eleves du
2e groupe, la moyenne oscillera entre 0,5 et 1; enfin, en ce qui concerne
le 3e groupe, la moyenne sera par exemple de 20 ou 30. Il y a donc un abime
entre les resultats du second groupe et ceux du troisieme. Ce fait depend
probablement de ce que le nombre de mouvements automatiques ne peut pas
donner une mesure exacte de l'automatisme. Lorsqu'un sujet commence a faire
une serie de mouvements de repetition, il y a des chances pour que cette
serie se prolonge tres longtemps, si quelque hasard ne vient l'interrompre,
et il y a beaucoup de cas ou nous avons du nous-meme mettre fin a
l'experience, pour qu'elle ne se prolongeat pas outre mesure; il etait d'un
interet mediocre de constater si un sujet qui en etait par exemple a son
40e mouvement de repetition irait ou non a son 100e mouvement.

Nous pouvons presenter cette particularite sous une autre forme; comparons
l'experience dont nous parlons en ce moment avec celle de l'idee
directrice; toutes deux ont ce trait commun de faire echapper un certain
automatisme au controle du sens critique; dans un cas, c'est un automatisme
de perceptions et de jugement, dans l'autre cas, c'est un automatisme
de mouvements. Il resulte des observations que nous avons faites que
l'automatisme des perceptions et des jugements se produit, plus ou moins,
chez tous les sujets, et a des degres variables d'un sujet a l'autre:
l'automatisme moteur, au contraire, tel qu'il nous est revele par
l'experience actuelle, parait ne pas exister du tout chez plusieurs des
sujets; et il parait, en outre, quand il se realise, prendre de telles
proportions qu'il efface presque les differences individuelles. Voila ce
qui ressort de la comparaison des deux genres d'experiences; il faudra
rechercher maintenant si des differences aussi nettes, aussi saisissantes,
proviennent de la nature meme de l'automatisme, ou si elles tiennent aux
conditions des experiences.

Les mouvements automatiques que nous reussissons a produire presentent un
certain nombre de caracteres interessants; le premier est leur inconstance.
Il n'est pas rare qu'un sujet qui, a un premier amorcage, ne montre aucun
automatisme, en montre un extremement developpe apres le second amorcage,
et que cet automatisme disparaisse ensuite pour ne jamais revenir.
Quelquefois, a la reprise des battements du metronome, un sujet fait
spontanement des mouvements automatiques, sans qu'on l'amorce de nouveau,
alors qu'au precedent amorcage il n'avait manifeste aucun mouvement de
repetition. Ces irregularites peuvent sembler deconcertantes, mais il n'est
pas impossible d'en trouver l'explication, nous reviendrons sur ce point
dans un instant.

Toutes les fois que nous constatons chez un enfant que des mouvements tres
nets de repetition se produisent, nous l'interrogeons apres avoir arrete sa
main; nous croyons utile de savoir, par son temoignage, comment il se rend
compte des mouvements de sa main. Cette interrogation est d'autant plus
utile qu'on pourrait soupconner que si un enfant a repete indefiniment un
certain mouvement que j'ai imprime a sa main ou a son bras, c'est parce
qu'il a mal compris l'experience et qu'il a cru a tort qu'il devait repeter
volontairement ce mouvement. Il faut donc s'entendre avec lui et dissiper
toute equivoque. Je dirai d'abord que mes sujets ont tous, sans exception,
la connaissance de leurs mouvements; ils savent que leur main vient de
se mouvoir. Les conditions d'experience, jointes a leur personnalite
psychique, n'ont point permis la production d'une anesthesie de la main ou
du bras: j'entends par la une anesthesie profonde, comparable a celle
d'une hysterique. Apres avoir constate qu'ils ont eu conscience de leurs
mouvements, je leur demande si, en executant ces mouvements, ils ont
resiste a l'impulsion que j'ai donnee au balancier, ou bien s'ils l'ont
aidee, ou bien encore s'ils sont restes completement inactifs, n'aidant pas
et ne resistant pas. Cette demande provoque des reponses tres variables;
l'enfant est souvent en etat de doute et semble un peu repondre au hasard,
apres avoir epie l'experimentateur pour deviner sa pensee; cet enfant-la ne
sait rien au juste. D'autres pensent avoir un peu resiste; d'autres enfin,
et ce sont les plus nombreux, reconnaissent qu'ils ont aide le mouvement de
l'experimentateur.

Je vais maintenant passer en revue quelques-uns de nos sujets.


DEW.--Apres un amorcage de 20 mouvements, sa main commence a repeter
les mouvements sur le balancier, pendant qu'il suit les battements du
metronome; les deux mouvements sont bien rythmes. Quand le sujet a fait 30
mouvements de repetition, nous l'arretons, et nous l'interrogeons; nous le
prions de nous dire s'il a, comme c'etait convenu, laisse sa main aller,
ou s'il nous a aide a faire le mouvement: il reste indecis; nous le prions
alors de recommencer en prenant soin de ne pas aider notre mouvement. A la
suite de cette remarque, les mouvements subconscients sont bien diminues;
on n'en compte plus que 3, apres chacune de nos tentatives d'amorcage. Le
sujet a donc pu reprendre le controle de ses mouvements.


MONNE.--Apres un court amorcage, il fait tout seul 30 a 40 mouvements de
repetition; mais ces mouvements s'arretent tout seuls; le sujet sans qu'on
l'y ait aide, est arrive a supprimer les mouvements inconscients, et
de nouveaux amorcages ne provoquent plus rien. Cet exemple, ajoute au
precedent, nous montre que l'automatisme des mouvements est un phenomene
fugitif, qui peut se supprimer brusquement.

Nous avons cherche a fixer davantage l'attention de Monne, en le priant de
lire attentivement une page d'un livre de physique amusante; pendant cette
lecture, le mouvement a ete supprime.


DELANS.--Cet eleve presente un automatisme moteur plus developpe et plus
stable que celui de Monne. Apres un court amorcage, le mouvement
de repetition commence, tres net et tres energique; il se continue
indefiniment; le sujet suit avec la main les battements du metronome, en
montrant beaucoup de regularite. Nous le prions, au bout de quelque temps,
de lire une page de physique amusante; il continue ses mouvements pendant
la lecture, mais le mouvement devient moins regulier, il cesse d'etre
synchrone avec les battements du metronome.


SAGA.--Encore un bel exemple d'automatisme tres net et tres stable; les
mouvements se produisent apres un court amorcage, et se continuent soit que
le sujet ecoute le metronome, soit qu'il s'absorbe dans la lecture; au bout
de quelque temps, nous arretons sa main. Nous demandons a Saga, s'il pense
avoir aide notre mouvement sur le balancier ou s'il pense avoir resiste
au mouvement. Sa reponse nous est qu'il a aide: nous le prions alors de
recommencer en laissant completement aller sa main; nous reprenons, et ses
mouvements de repetition sont aussi nets que la premiere fois. C'est un
sujet qui ne s'est pas controle.


BIEN.--Apres un amorcage de 10 mouvements, il fait spontanement 30
mouvements de suite; je l'arrete, je l'interroge, il reconnait avoir un
peu aide mon mouvement; a la seconde reprise, comme il a ete averti, les
mouvements de repetition disparaissent presque completement, on n'en compte
plus que 2.


POU.--Apres un amorcage extremement court, il execute 50 mouvements de
repetition: ce mouvement se prolonge pendant la lecture. Sur interrogation,
il reconnait qu'il a un peu aide mon mouvement; a la reprise, son
automatisme persiste. Curieux de savoir s'il arriverait a se reprendre, je
l'avertis de nouveau qu'il doit avoir soin de ne pas m'aider; alors a la
seconde reprise, son automatisme cesse.


MARTIN.--L'automatisme apparait tout au debut, mais il diminue rapidement;
il commence par diminuer d'intensite; le mouvement devient plus leger, plus
incomplet, et il cesse; pendant la lecture, on arrive encore a l'amorcer,
mais il dure peu. Plus l'experience se prolonge, plus l'automatisme
diminue; c'est comme si le sujet reprenait de lui-meme le controle de ses
mouvements.


MIEN.--Exemple analogue. Les premiers mouvements de repetition apparaissent
tres rapidement, et sont tres vigoureux; puis ils disparaissent
d'eux-memes; on ne peut pas, en l'amorcant, lui faire produire plus de 4 a
6 mouvements; la lecture ne change pas les resultats.


OBRE.--Automatisme tres brillant, qui se manifeste apres un court
apprentissage, et persiste indefiniment, pendant l'audition du metronome et
pendant la lecture; interroge, le sujet ne se rend compte de rien, il croit
meme m'avoir un peu resiste.


MERI.--Excellent automate; apprentissage rapide; malgre les avertissements,
ne peut pas se reprendre.


HUB.--Il a eu besoin d'un tres long amorcage (40 mouvements) pour faire des
mouvements de repetition; mais une fois amorce, il continue indefiniment.


DIE.--Tres beaux mouvements induits, qui continuent indefiniment; malgre
mon avertissement, le sujet ne peut pas se reprendre, bien qu'il soit
d'avis qu'il m'a aide.


GOUJE.--Encore un excellent automate. Un court amorcage provoque les
mouvements qui se continuent ensuite indefiniment. Il reconnait m'avoir un
peu aide. Malgre mon avertissement, les mouvements sont aussi nets a la
reprise qu'avant.

On voit, par les descriptions precedentes que le controle du sujet sur
l'automatisme des mouvements est assez variable: certains, comme Mien.,
Martin., arrivent spontanement, sans aucun secours etranger, a corriger
et a supprimer leur automatisme; d'autres, comme Dew., Bien., Pou., ne
produisent l'arret de leur main que lorsqu'on les a interroges sur la
maniere d'executer les mouvements, et qu'ils ont reconnu qu'ils aidaient
un peu; d'autres enfin, malgre cet avertissement, continuent a la nouvelle
reprise a faire des mouvements aussi nets que la premiere fois, lorsqu'ils
n'etaient pas avertis.

Nous classons nos sujets de la maniere suivante, au point de vue du
developpement de l'automatisme:

 1 deg. Pet.....)                13 deg. Bienv...) Ex aequo.
 2 deg. Poire...)                14 deg. Mien....) Automatisme corrige
 3 deg. Vasse...) Ex aequo.      15 deg. Martin..) spontanement.
 4 deg. Demi....) Point
 5 deg. Uhl.....) d'automatisme. 16 deg. Dew.....) Ex aequo. Aut.,
 6 deg. Motte...)                17 deg. Monne...) corrige apres
                             18 deg. Pou.....) avertissement.
 7 deg. Gesb....)
 8 deg. Bout....) Ex aequo.      19 deg. Delans..)
 9 deg. Blasch..) Ebauche        20 deg. Obre....) Ex aequo.
10 deg. Feli....) d'automatisme. 21 deg. Van.....) Automatisme
11 deg. Lac.....)                22 deg. Meri....) persistant malgre
12 deg. And.....)                23 deg. Gouje...) l'avertissement.
24 deg. Hub.....)
25 deg. Die.....)

Quelques remarques maintenant sur ce classement de nos sujets. Je suis tres
frappe de voir que les plus jeunes enfants sont presque tous reunis dans le
dernier groupe, celui des plus automates, et ce groupe ne compte qu'un seul
enfant de la 1re classe. A premiere vue, ce classement differe grandement
de celui qu'a donne l'experience sur l'idee directrice; car Poire.,
l'enfant le plus suggestible pour le jugement, est ici le moins automate,
et au contraire Delans, si peu suggestible dans le domaine du jugement, est
ici parmi les meilleurs automates. Ce fait nous laisse soupconner que
ces deux genres de suggestibilite ne doivent pas etre paralleles comme
developpement.

Je dois dire en terminant comment j'interprete cette experience sur les
mouvements subconscients de repetition. Je suppose que les enfants qui
ont montre le plus d'automatisme sont ceux qui ont fait avec le moins
d'exactitude la distinction entre les mouvements passifs de leur main et
les mouvements actifs; quand je faisais moi-meme mouvoir le balancier, leur
main avait un mouvement passif; lorsqu'ils ont continue seuls le mouvement,
ils ont fait un mouvement actif, et s'ils ne se sont pas rendu compte qu'a
ce moment-la je cessais d'agir sur le balancier, c'est qu'ils n'ont pas
percu que le mouvement de leur main changeait de nature et devenait actif,
apres avoir ete passif. Certes, ces deux genres de mouvements doivent
presenter des differences caracteristiques, qui se revelent surtout dans
les experiences ou le sujet fait un effort d'attention volontaire pour
distinguer ces deux mouvements; mais, dans nos experiences sur les eleves,
la perception de leur difference ne se fait pas ou se fait d'une maniere
incomplete. Pourquoi? Nous n'en savons rien au juste; ces questions
de mecanisme sont toujours compliquees; on pourrait supposer que les
sensations particulieres qui font la difference des deux mouvements
sont plus faibles et plus confuses chez les sujets automates; une autre
supposition que je crois plus vraisemblable, est que le sujet automate pour
les mouvements n'a point l'habitude de fixer fortement son attention sur
ses sensations musculaires. Mais laissons la question en suspens. Toujours
est-il que lorsqu'on interroge le sujet sur la maniere dont il s'est
comporte et sur la nature des mouvements qu'il vient d'executer, on
l'oblige a se rendre compte de ses mouvements; on le determine a fixer son
attention sur ces mouvements, et par consequent on trouble les conditions
mentales de la precedente experience; le sujet, ainsi aide par
l'experimentateur, surveille de plus pres sa main, il doit mieux percevoir
les caracteres differentiels du mouvement actif et du mouvement passif, il
se laisse moins aller, il veut savoir; bref, ces dispositions differentes
contrarient le developpement du mouvement automatique, car un mouvement
est d'autant moins automatique, en general, qu'on le surveille avec plus
d'attention. C'est ainsi que nous expliquons comment il se fait que la
repetition de l'experience, l'exercice, produisent sur nos sujets un effet
diametralement oppose a celui que fournissent les recherches d'hypnotisme;
plus nous experimentons sur nos enfants d'ecole, moins ils deviennent
suggestibles. Nous en avons deja fait la remarque a propos des experiences
sur les lignes, et Sidis avait fait une remarque analogue sur des eleves de
laboratoire. C'est donc un fait sinon general, du moins frequent, et il est
contraire a tout ce qu'on observe dans l'hypnotisme: le sujet hypnotise
devient d'autant plus suggestible, on le sait, qu'il a ete suggestionne
plus souvent, et c'est ce qui constitue le danger moral de la suggestion
hypnotique, qui, au bout de quelque temps, livre le corps et l'ame d'un
individu a la volonte d'un autre individu. Il est fort heureux pour nos
recherches qu'elles ne presentent point ce caractere si dangereux; en
realite, on pourrait dire d'elles qu'elles guerissent de la suggestion,
elles rendent nos sujets refractaires, elles leur apprennent a se rendre
compte des erreurs qu'ils commettent et les habituent a se controler.
Ce sont des experiences qui meritent d'etre qualifiees de pedagogiques,
puisqu'elles procurent aux sujets un profit intellectuel.

Mais comment peut-il se faire, demandera-t-on, qu'une tentative de
suggestion qui, lorsqu'on fait de l'hypnotisme ou meme sans hypnotisme,
produit une augmentation de la suggestibilite, puisse produire entre nos
mains un effet justement oppose, une diminution de la suggestibilite? C'est
encore une question sur laquelle je ne puis presenter que des opinions
probables, mais je ne veux pas eviter de la traiter, car elle est
extremement importante; c'est sans doute le noeud de toutes nos recherches.
Pour mieux me faire comprendre, je vais faire la comparaison entre notre
experience du balancier et l'exercice spirite des tables tournantes; ce
sont la, ce me semble, des experiences tout a fait voisines, car l'art de
faire tourner les tables consiste dans de petites poussees inconscientes
que les doigts des sujets--surtout des sujets appeles mediums,--impriment
a la table; or, on sait que les mediums s'entrainent et que l'entrainement
produit chez eux une culture intensive de l'automatisme. Pourquoi donc ces
mouvements inconscients que l'exercice developpe chez le medium, l'exercice
les suspend-il chez nos ecoliers? Je pense que sous cette forme, la
question fait d'elle-meme entrevoir la reponse probable. Que pense l'adepte
du spiritisme lorsqu'il appuie les doigts sur un gueridon ou lorsqu'il
prend en main une plume pour ecrire sous la dictee de l'esprit qu'il
invoque? Avant de donner une seance, il doit se preparer de diverses
manieres, par exemple par la meditation ou la concentration d'esprit sur
differents problemes; de plus et c'est la le point le plus important, son
attitude d'esprit n'est point sceptique; il ne cherche point a controler
les mouvements de sa main, a se rendre compte de leur nature, a savoir s'il
pousse ou ne pousse pas la table, parce qu'il est convaincu que sa main
n'est qu'un organe au service d'une force superieure a la sienne. Certes,
cette intention de ne pas se controler ne suffirait pas pour faire un
medium; il faut encore une disposition forte a l'automatisme et d'autres
qualites qui nous echappent, mais je crois et je veux surtout montrer que
les theories auxquelles le spirite adhere ne le portent point a etudier de
pres les sensations musculaires qui accompagnent les mouvements de sa
main. Prenons maintenant un enfant d'ecole, qui a presente, des le premier
amorcage, un bel exemple d'automatisme; la suite que l'experience aura pour
lui me parait dependre en grande partie de l'explication qu'on lui donne;
si nous lui disions--ce que nous n'avons jamais fait, d'ailleurs--que le
balancier est un instrument merveilleux, qui se ment tout seul quand on y
met la main, et qui par ses oscillations repond a nos interrogations,
si nous l'avions convie, en un mot, a interroger le balancier comme on
interroge les tables, et si nous l'avions convaincu du caractere sacre de
cet exercice--alors, certainement, l'effet aurait ete tout different
de celui que nous avons obtenu; l'enfant n'aurait point cherche a se
controler, il aurait fixe son attention non pas sur sa main, mais sur les
questions a poser et les reponses a recueillir, et son activite automatique
se serait developpee au fur et a mesure sans obstacle, parce que toute
activite se developpe par l'exercice; des associations d'idees nombreuses
se seraient formees et auraient consolide cette activite.

Voila, ce me semble, comment on peut expliquer que dans certains cas
l'automatisme grandit et dans d'autres il s'attenue et finit par
disparaitre. Notre explication ne pourrait pas convenir a toutes les
circonstances, car il y a des observations dans lesquelles l'automatisme
s'est developpe chez des personnes n'ayant pas d'idees preconcues ou meme
refractaires aux idees spirites: diverses experiences citees plus haut en
sont des exemples, celles de Stein par exemple, ou celle de Patrick. Nous
avons vu que Stein a cultive son propre automatisme en faisant de vigoureux
efforts de distraction pour oublier sa main. L'experimentateur s'est donc
mis artificiellement dans des conditions utiles pour la suppression du
controle. D'autre part, on a vu des cas ou l'automatisme etait si puissant
qu'aucun controle ne pouvait l'arreter et chez les hysteriques, dont la
main est insensible et l'attention mobile, le controle est souvent bien
difficile. Mais ces remarques, tout en corrigeant notre interpretation,
nous paraissent en laisser subsister la plus grande partie, et nous
conclurons en admettant que dans nos experiences sur le balancier, si
l'automatisme ne se developpe pas, c'est parce que la maniere dont
l'experience est presentee aux sujets oriente leur esprit vers le controle
de leurs mouvements.

2e _experience_.--Deux jours apres avoir termine la recherche precedente,
je concus l'idee d'en faire une autre du meme genre sur les memes enfants.
Il me parait extremement important de repeter plusieurs fois une meme
recherche sur une serie de sujets, en donnant toutefois aux epreuves un
tour ou un dispositif exterieur qui leur imprime un caractere de nouveaute
pour les experimentes. L'avantage principal de ces repetitions et
variations d'une meme experience est de permettre la verification des
resultats; en meme temps on se rend compte si les resultats sont bien
probants et ont un certain caractere de constance ou bien s'ils sont
variables, s'ils varient d'un jour a l'autre, sous l'influence de petites
causes insaisissables; tous les tests nouveaux devraient etre, dans la
mesure du possible, soumis a ce genre de controle.

Le premier controle auquel j'ai pense est le suivant: dans l'experience
precedente, la main de l'enfant repetait un mouvement tres simple, en
faisant osciller un balancier; etait-il exact de supposer que l'aptitude a
repeter inconsciemment un mouvement aussi elementaire, etait un signe, une
presomption d'une aptitude a repeter des mouvements plus compliques, par
exemple les mouvements graphiques, qui sont des mouvements appris? Cette
question m'a paru interessante a resoudre. Au moment ou j'ai fait cette
seconde recherche, je n'avais pas encore etudie les resultats de la
premiere, et mon esprit n'etait pas prevenu que tel sujet serait
suggestible aux mouvements et que tel autre ne le serait pas. Pour
enregistrer les mouvements graphiques, je mettais simplement une plume
dans la main droite du sujet, je le priais de me confier sa main, et de
me laisser faire; sa main etait cachee par un ecran; pour occuper son
attention, je lui faisais compter les battements d'un metronome, comme dans
l'epreuve precedente; l'arrangement materiel etait le meme, et j'ai trouve
chez mes sujets une aussi grande docilite que la premiere fois. Ils etaient
bien convaincus que le point important de l'experience consistait a compter
exactement le nombre des battements.

Une petite difficulte s'est presentee tout de suite; beaucoup d'enfants
tenaient mal leur main; en vain, je leur recommandais de prendre l'attitude
necessaire pour ecrire, de tenir le porte-plume solidement presse entre les
trois doigts, d'appuyer l'extremite de la plume sur le papier; malgre ces
recommandations, plusieurs enfants tenaient le porte-plume mollement; il
glissait; ou bien la main s'appuyait trop sur le bord cubital; ou encore,
la main, les doigts, le poignet se raidissaient; exces de mollesse et exces
de raideur avaient a peu pres le meme inconvenient pour moi; je n'arrivais
pas a conduire la main d'une maniere satisfaisante, a lui imprimer un
mouvement graphique. J'ai vu la combien il etait preferable d'employer un
instrument, au lieu du contact direct, pour imprimer a la main un mouvement
passif. Il m'a semble que dans certains cas, chez des enfants tres jeunes
par exemple, si je n'ai pas reussi a provoquer la repetition de mouvements
graphiques, c'est parce que je n'ai pas pu manier leur main comme il
l'aurait fallu. Une autre cause d'erreur aussi serieuse, c'est qu'il
est parfois delicat de faire la part entre les mouvements qu'on imprime
soi-meme a la main du sujet et les mouvements que cette main execute
spontanement; pour eviter la difficulte, il faudrait quitter la main du
sujet; mais cette sensation de suppression de contact peut eveiller son
attention et troubler l'experience.

A tous nous avons fait ecrire des series d'e, ayant en general comme
dimension 1cm,5 de hauteur; nous ecrivons chaque lettre en rythmant notre
mouvement sur les battements du metronome.

Les eleves peuvent etre repartis en 4 groupes.

Dans le 1er groupe, les eleves n'ont repete aucun mouvement; ce sont les
eleves Feli., Blasch., Uhl., Mott., Vase., Gesbe., Pet., Poire., Die.

Dans le 2e groupe, ils ont trace seulement une lettre ou une portion de
lettre: eleves Bien., Van., Lac., Mousse., Mi.

Dans le 3e groupe, ils ont trace une courte serie de lettres. Eleves Sag.,
Bout., Pou., Dew.

Dans le 4e groupe, ils ont trace une serie indefinie de lettres. Obre.,
Delan., Gouje., Hub.

Dans le 1er groupe se rencontre un sujet tout jeune, Die., dont l'insucces
tient peut-etre a ce que je n'ai pas pu me rendre maitre de sa main. Il en
est de meme pour Van., qui est au 2e groupe; c'est l'attitude incoherente
de sa main qui m'a empeche d'etudier son automatisme.

[Illustration: Fig28.png--Ecriture automatique de Sagaire (a lire de gauche
a droite) ecriture guidee, avant la croix; l'ecriture automatique sans
guide commence a partir de la croix, mais on reste en contact avec la main
du sujet.]

Je donne une figure reproduisant les lignes tracees par Saga., les
premieres lettres sont conduites par moi; a partir de la croix, je reste
en contact avec sa main sans le guider, et il continue le mouvement en le
deformant un peu; quand j'abandonne sa main, celle-ci s'arrete.

[Illustration: Fig29.png--Ecriture automatique de Hub. A partir de 1 se
produit l'ecriture automatique spontanee; en 2, elle se poursuit quoiqu'on
ait rompu le contact avec la main du sujet. Le mouvement reste regulier.]

Chez Hub., le phenomene prend plus de developpement (fig. 29), je conduis
d'abord sa main, puis je reste en contact et cesse de la conduire; (en 1)
le mouvement se continue regulierement. Enfin, je supprime le contact (en
2), mais cela ne trouble nullement le mouvement de l'ecriture.

[Illustration: Fig30.png--Ecriture automatique de Delans. sans guide et sans
contact.]

Chez Delans., grand garcon de 14 ans, dont la resistance a la suggestion
des lignes etait des plus remarquables, l'automatisme des mouvements de
la main ne se manifeste qu'apres un assez long amorcage; ce sujet deforme
completement le mouvement. Voici une serie de boucles qu'il a faites
spontanement, je ne tenais plus sa main (fig. 30). Quand il a termine, je
lui demande des renseignements sur les mouvements qu'il a executes; je lui
demande notamment s'il a resiste a mon mouvement ou s'il a cede; il me
repond aussitot: il y a des moments ou vous m'avez lache.--_Demande_.
"Alors pourquoi avez-vous continue le mouvement, quand je vous ai
lache?"--_Reponse_ (apres un moment d'embarras.) "C'etait pour pouvoir
mieux compter les bruits du metronome." Cette justification apres coup est
a rapprocher de celles que d'autres eleves ont trouvees pour expliquer
comment ils ont marque des lignes trop longues, dans l'experience sur
l'idee directrice.

[Illustration: Fig31.png--Ecriture automatique d'Obre., en 1, ecriture
Spontanee; en 2, suppression de contact.]

Nous terminons par l'observation d'Obre., qui est la plus complete de
toutes; apres amorcage de 7 lettres seulement (fig. 31), il continue le
mouvement spontanement; je cesse tres vite le contact, il continue a ecrire
_pendant une minute environ_, il arrive au bout de son papier, je l'arrete
et je l'interroge. Je lui demande s'il se rend compte des mouvements qu'il
a executes. Il me repond: "Vous avez pris ma main, apres, vous l'avez
lachee, et j'ai continue a ecrire. Je me suis embrouille pour compter (le
metronome) je ne comptais pas juste; j'ai compte jusqu'a 100, et a partir
de 50 je me suis embrouille, et meme a 29. J'ai senti que vous me
lachiez et j'ai continue a ecrire."--_Demande_. Vous avez continue
volontairement?--_Reponse_. Oui, j'ai vu qu'il fallait continuer a
ecrire--_Demande_. Qu'avez-vous ecrit tout seul?--_Reponse_. Je ne sais pas
au juste.--_Demande_. Sont-ce des mots ou bien des lettres qui n'ont pas
de sens?--_Reponse_. Des lettres qui n'ont pas de sens.--_Demande_. Vous
sentiez bien votre plume courir sur le papier?--_Reponse_. Oui, Monsieur,
et je sentais aussi que je n'ecrivais pas droit.--_Demande_. Vous avais-je
dit de continuer a ecrire tout seul?--_Reponse_. Non, monsieur, je ne
savais pas, je croyais qu'il fallait encore ecrire." Je conviens alors
avec lui que nous allons reprendre et qu'il devra ne faire lui-meme aucun
mouvement; c'est moi seul qui me sers de sa main pour ecrire. A cette
reprise (fig. 32) je lui fais encore tracer quelques boucles puis je reste
en contact avec sa main; celle-ci repete automatiquement le mouvement, elle
le repete 9 fois; alors je lache sa main completement, elle continue a
faire trois boucles, puis s'arrete, et l'enfant se tourne vers moi en me
disant que je l'ai lache; il faut remarquer qu'il a mis un certain temps a
s'en apercevoir.

Cet interrogatoire, et ceux que nous avons fait subir a nos sujets dans
l'experience precedente nous montrent que ces mouvements automatiques de
repetition ne sont point franchement inconscients; le sujet sait que sa
main execute des mouvements, il se rend bien compte de la materialite des
mouvements. En outre, dans bien des cas, il apparait avec evidence que le
sujet s'est apercu que les mouvements de sa main n'ont pas ete entierement
passifs; il avoue qu'il a _un peu aide_ l'experimentateur, et il pense meme
l'avoir fait volontairement, quelques-uns vont meme plus loin, et trouvent
une raison quelconque pour expliquer leur acte. Nous connaissons la
valeur de ces explications apres coup, qui ne peuvent en imposer qu'a des
observateurs peu instruits; en realite, c'est bel et bien de l'automatisme;
seulement les phenomenes se produisent au seuil de la conscience, d'ou des
illusions frequentes sur leur nature.

[Illustration: Fig32.png--Ecriture automatique d'Obre. En 1, ecriture
spontanee; en 2, suppression de contact.]

J'ai remarque chez plusieurs sujets une vive rougeur qui se produisait
au moment ou les phenomenes d'automatisme se manifestaient avec le plus
d'intensite. Aucun d'eux n'a pu donner l'explication de cette rougeur.

Ces deux experiences sur l'automatisme moteur presentent-elles des
resultats concordants? On peut en juger. Nous rapprochons les deux listes:


EXPERIENCE DE L'ECRITURE     EXPERIENCE DU BALANCIER

Feli......)                  Pet.......)
Blasch....)                  Poire.....)
Uhl.......)                  Vasse.....) Aucun
Motte.....) Aucun            Demi......) mouvement.
Vasse.....) mouvement.       Uhl.......)
Gesbe ....)                  Motte.....)
Pet.......)
Poire.....)                  Gesb......)
Die.......)                  Bout......)
                             Blasch....) Ebauche
                             Feli......) d'automatisme.
                             Lac.......)
                             And.......)
EXPERIENCE DE L'ECRITURE     EXPERIENCE DU BALANCIER

Bien......)                  Bien......)
Van.......) Ebauche          Mien......)
Lac.......) d'automatisme.   Martin....) Automatisme
Monne.....)                  Dew.......) net.
Mien......)                  Monne.....)
                             Pou.......)
Saga......)
Bout......) Automatisme      Delans....)
Pou.......) net.             Obre......)
Dew.......)                  Van.......) Automatisme
                             Meri......) complet.
Obre......)                  Gouje.....)
Delans....) Automatisme      Hub.......)
Gouje.....) complet.         Die.......)
Hub.......)

Je crois que la comparaison de ces deux recherches donne des resultats
concordants. Si on met a part deux tout jeunes enfants, Die. et Van., au
sujet desquels s'est produite la petite erreur que j'ai signalee plus haut
(defaut dans l'attitude de la main pour ecrire), on constate qu'aucun nom
de sujet ne subit un deplacement de plus d'un groupe en passant d'une
experience a l'autre. Ainsi, les sujets du groupe 1 peuvent se rencontrer
dans le groupe 2, mais il n'y en a aucun qui tombe dans le groupe 3 ou dans
le groupe 4; d'ou je crois pouvoir tirer provisoirement la conclusion que
le developpement de l'automatisme pour des mouvements simples est un signe
probable d'automatisme pour des mouvements plus compliques.

Ces experiences nous montrent deux faits principaux:

1 deg. Il est possible d'etudier rapidement sur des eleves d'ecole
l'automatisme des mouvements;

2 deg. Cet automatisme ne parait pas coincider avec l'automatisme du jugement.




CONCLUSION


Cet ouvrage est l'execution d'une toute petite partie d'un plan beaucoup
plus general. Ce plan, auquel je travaille depuis bien des annees, et pour
lequel j'amasse des materiaux dont la plupart n'ont pas encore ete publies,
consiste a etablir la psychologie experimentale des fonctions superieures
de l'esprit, en vue d'une differenciation des individus. J'ai deja publie
avec Victor Henri quelques apercus sur cet ensemble de recherches, en
donnant a ces apercus le nom sommaire de psychologie individuelle[68].

[Note 68: Voir _Annee psychologique_, II, p. 414.]

Je veux, dans cette conclusion, examiner quelle contribution mes etudes sur
la suggestibilite apportent a la psychologie individuelle.

Deux questions se posaient a nous. La premiere peut se formuler ainsi:
l'appreciation de la suggestibilite des individus est-elle possible, en
dehors des pratiques de l'hypnotisation? En d'autres termes, peut-on savoir
si une personne est suggestible, et a quel degre elle l'est, sans avoir
besoin de l'endormir?

La seconde question, bien distincte de la premiere, consiste a se demander
si ces epreuves de suggestibilite que nous avons imaginees, ou si d'autres
epreuves qui restent a imaginer, sont significatives.

Traitons ces deux points separement.

La premiere question est celle que j'ai eue constamment presente a
l'esprit; et si je suis parvenu a la resoudre, je pense avoir atteint le
but que je me proposais. Ce but etait de demontrer qu'on peut faire de la
suggestion sans hypnotisme, par des methodes absolument inoffensives, des
methodes scolaires, vraiment pedagogiques. Cette demonstration, ne l'ai-je
point faite? Pendant plusieurs mois, j'ai pu etudier la suggestibilite
d'enfants et de jeunes gens dans nombre d'ecoles sans soulever la moindre
crainte de la part des maitres les plus prudents; je crois meme que
personne ne s'est avise de voir une relation quelconque entre mes
experiences et l'hypnotisme. C'est un point qui me parait acquis.

Les methodes par lesquelles j'ai cherche a mettre en lumiere l'influence
des idees directrices, c'est-a-dire de la routine, me paraissent dignes
d'etre conservees, et ameliorees bien entendu; telles qu'elles sont, elles
donnent des resultats precis, qui s'expriment au moins en partie par
des chiffres, et nous avons vu quelle importance il faut attacher aux
coefficients de suggestibilite; quelles reserves aussi il faut faire.
Il est incontestable que nos epreuves permettent un _classement_ des
individus, par rapport au point sur lequel l'epreuve porte, et on arrive
a determiner par exemple qu'une personne A est plus suggestible qu'une
personne B, et moins suggestible qu'une personne C. N'est-ce point deja
beaucoup de faire cette constatation, au moyen d'une epreuve ecrite qui est
aussi inoffensive qu'un devoir de calcul ou d'orthographe? L'experience a
meme pu etre poussee tres loin, et nous devoiler des degres extremement
eleves de suggestibilite, et une absence complete de sens critique, par
exemple chez ces eleves d'ecole primaire qui, pousses par la suggestion,
donnent une longueur de 30 centimetres a une ligne qui en realite n'en a
que 6. Nos tests de suggestibilite ne font pas seulement le classement des
eleves; ils permettent de determiner, pour chacun des sujets, differents
points importants, comme la promptitude a se corriger, l'aptitude a
se rendre compte de ce qu'ils sentent; et par l'appel qui est fait a
l'introspection, nous sommes parvenus a saisir quelques parties du
mecanisme encore si obscur de la suggestion. Enfin, je rappelle--et
ceci est extremement important--que nos experiences ne comportent aucun
dressage, qu'elles n'augmentent pas, en se repetant, la docilite des
sujets, et qu'on evite ainsi un des grands dangers moraux de l'hypnotisme.
Bien au contraire, l'eleve apprend a exercer son sens critique, et a se
faire une opinion personnelle.

Les recherches sur les mouvements inconscients, que j'ai faites dans les
ecoles, n'ont point exige l'invention d'un procede nouveau; je me suis
contente de repeter sur les ecoliers les operations tres simples que
j'avais faites autrefois sur des malades et aussi sur des adultes; et je me
suis convaincu que cette experience est pratique, facile et assez rapide.

Les recherches sur l'action personnelle sont d'un genre bien different, et
sur ce point je crois qu'il y aura encore a faire beaucoup d'ameliorations
experimentales. L'action personnelle est ce qui se rapproche le plus de
l'hypnotisation; c'est en quelque sorte une forme adoucie et precisee de la
suggestion hypnotique; l'erreur commise par le sujet, dans les experiences
qui comportent une action personnelle, n'est point l'oeuvre du sujet,
mais celle de l'experimentateur; c'est ce dernier qui, en realite, est
responsable de l'erreur; c'est lui qui cherche a tromper l'eleve, et quand
on a conduit quelques experiences de ce genre, on s'apercoit facilement
qu'elles donnent a l'experimentateur une position un peu delicate. Il y
a plus; dans certaines formes de l'action personnelle, nous exercons
une action orale, et nous l'exercons en contredisant le sujet, en nous
efforcant de le faire changer d'avis; il en resulte une lutte sourde entre
deux personnalites, lutte qui n'est certes pas dans les habitudes de
l'enseignement. Sans doute, ces deux inconvenients de l'action personnelle
peuvent etre corriges apres coup par l'explication qu'on donne a l'eleve
lorsque l'experience est terminee; il suffit alors de montrer qu'on a
voulu faire une epreuve sur le sens critique de l'eleve pour enlever a la
recherche son cachet de tromperie. Mais quoi qu'il en soit, je pense que
les recherches sur l'action personnelle doivent toujours etre employees
avec beaucoup de prudence, surtout dans les milieux scolaires, je pense
aussi que le procede des questions ecrites, auquel j'ai eu recours en
dernier lieu, doit etre prefere a tous les autres, parce qu'il a un double
avantage; d'abord il a l'avantage d'etre plus precis qu'une parole verbale,
toujours accompagnee d'une accentuation, parfois d'un geste, d'un regard
qui en modifient la valeur dans des proportions inconnues; le second
avantage est que la question ecrite, meme quand il est notoire qu'elle
emane de l'experimentateur, engage moins sa responsabilite qu'une question
orale, et ne presente pas, par consequent, tous les inconvenients que j'ai
signales plus haut.

Je repete donc que nous possedons actuellement des tests capables de
mesurer la suggestibilite individuelle, sans hypnotisation.

La seconde question que j'ai soulevee est celle de savoir si ces tests
sont significatifs; il faut entendre par la si ces tests demontrent avec
certitude la suggestibilite des individus. On peut se demander si tel sujet
A qui, dans une de nos epreuves, a ete tres suggestible, le serait autant
pour des epreuves differentes, ou pour les memes faites a d'autres
occasions; ou si d'une maniere generale, dans sa vie reelle, ce sujet A
n'est pas moins suggestible qu'un sujet B, qui cependant s'est montre
bien plus refractaire a nos tests de suggestion. C'est une question tres
importante, et tres difficile a resoudre; presque tout est encore a faire.
Il faudra rechercher d'abord si les resultats de nos tests sont constants,
ou si au contraire ils varient d'un jour a l'autre, et dans quelle mesure
ils varient. Cette verification est d'autant plus difficile que le test de
suggestion fait partie de toute une categorie d'experiences qui ne sont
probantes que lorsque le sujet en ignore completement le but; et il est
a craindre par consequent qu'en repetant une epreuve de suggestion, bien
qu'on puisse donner chaque fois un motif different a l'epreuve--etude de la
memoire, etude sur la justesse du coup d'oeil, etc.--il est a craindre que
le sujet ne finisse par comprendre ce qu'on lui veut en realite, et cela
changera completement les resultats. Ce probleme une fois resolu, il
resterait encore a rechercher si la suggestibilite d'un sujet, quand
elle est attestee par un de nos tests, peut etre controlee par des
renseignements provenant d'une autre source. Entendons-nous sur ce point.
En un sens, on peut dire que nos tests n'ont besoin d'aucune espece de
controle; quand un de nos eleves succombe a un piege qui lui est tendu,
c'est la un fait qui demeure acquis, quelles que soient les causes qui
l'ont amene; il est donc certain, peut-on dire, qu'a tel moment, dans
telles conditions, ce sujet a montre telle et telle suggestibilite. Mais,
comme il n'existe point une seule et unique aptitude a la suggestion, mais
qu'on est suggestible par toutes les voies possibles, et sur tous les
points ou l'on percoit, ou l'on raisonne, ou l'on sent, et ou l'on veut, il
y a lieu de se demander si la suggestibilite d'une personne, quand elle est
verifiee pour le processus _a_, devient probable pour les processus _b, c,
d_, et ainsi de suite.

On ne resoudra cette difficulte, ce me semble, qu'en employant differents
moyens; il faudra, par exemple, rechercher si les personnes qui sont tres
hypnotisables sont plus sensibles a nos tests que les personnes qui sont
tres refractaires a l'hypnotisme; on verra aussi si, pendant les etats de
somnambulisme qui produisent une augmentation notoire de la suggestibilite,
les personnes deviennent plus sensibles a nos tests que pendant leur
etat de veille; je pense aussi qu'il sera utile de faire des recherches
analogues sur certains imbeciles et idiots, qui paraissent tres
suggestibles. Il y a la tout un programme de recherches qui sont pleines de
promesses. J'ai moi-meme commence a attaquer la difficulte, mais en prenant
une autre voie. Repetant des epreuves tres differentes de suggestibilite
sur les memes sujets, j'ai recherche si leur suggestibilite varie avec la
nature des epreuves. Bien que cette etude ne soit qu'indiquee dans notre
livre, et qu'elle meritat d'etre poussee plus loin, elle fournit deja
d'utiles indications; l'aptitude aux mouvements subconscients, nous l'avons
vu, parait independante des autres formes de suggestibilite; mais je repete
que ces etudes sont a peine ebauchees.

Je n'ai pas traite davantage la question de savoir quel degre de
suggestibilite il faut souhaiter et favoriser chez les enfants qu'on
instruit. C'est une recherche qui ne releve pas de l'experimentation,
mais bien plutot de la pedagogie, consideree comme art. Notre but, a nous
experimentateurs, est d'organiser des methodes capables de mettre en
lumiere cette suggestibilite dans des circonstances ou elle reste obscure;
le pedagogue en se servant de ces methodes decidera dans chaque cas
particulier le jugement qu'il doit porter et la conduite qu'il doit tenir.

Une tres forte suggestibilite est naturelle a l'enfant, elle fait partie de
sa psychologie normale, au meme titre que le sentiment de la peur; et le
developpement regulier des fonctions intellectuelles et morales diminue
progressivement cette suggestibilite enfantine, sans qu'il soit le
plus souvent necessaire d'aider l'oeuvre de la nature. Du reste, la
suggestibilite est, pour l'enfant, qui ne sait rien encore et qui est
incapable de raisonner, une forme de la confiance, et sans la confiance de
l'eleve, sans l'autorite du maitre, il n'y a pas d'education possible.
Le pedagogue doit surtout surveiller les ecarts, les anomalies de
suggestibilite, de meme qu'il doit reprimer chez ses eleves l'esprit de
contradiction et d'ergoterie, qui peut devenir un defaut intellectuel,
aussi dangereux que la servilite. C'est sa tache; il ne me convient pas
d'en parler; elle est en dehors de mon sujet; dans ce livre, je l'ai dit
et je le repete, je me contente d'avoir expose, d'apres les experiences
recentes, les methodes qui permettent d'evaluer la suggestibilite
individuelle sans avoir recours a l'hypnotisme.



APPENDICE



EXPLICATION DES PLANCHES I ET II

La planche I contient les portraits de 4 eleves remarquables par leur
suggestibilite: c'est d'abord Poire. (2), eleve de 1re classe, qui s'est
comporte en automate pour toutes les experiences; And (4), eleve de 3e
classe, jouissant de la meme suggestibilite; Bout. (1), eleve de 1re classe,
tres suggestible pour les idees directrices, mais plus refractaire
a l'action morale; enfin Hub. (3), eleve du cours elementaire, qui
probablement doit a son jeune age son extreme suggestibilite.

La planche II contient les portraits de 4 eleves qui ont ete parmi les
plus refractaires a la suggestion; Lac. (5), eleve de 2e classe, reflechi,
circonspect, de caractere tres independant; Mien. (6), eleve plus jeune, peu
suggestible; Blas. (8), qui a ete un leader dans les experiences de groupe,
et enfin Van. (7), enfant tout jeune, assez suggestible pour les experiences
sur les lignes et les poids, mais tres independant et tres vif dans les
experiences de groupe.




TABLE DES MATIERES




INTRODUCTION

CHAPITRE I. Historique

CHAPITRE II. Les idees directrices

CHAPITRE III. Les idees directrices (_suite_)

CHAPITRE IV. Les idees directrices (_fin_)

CHAPITRE V. L'action morale

CHAPITRE VI. L'interrogatoire

CHAPITRE VII. L'imitation

CHAPITRE VIII. Les mouvements subconscients

CHAPITRE IX. Conclusion


APPENDICE


PLANCHE I
[Illustration: Planche1.png contient les 4 illustrations suivantes.]

    [Illustration: 1]
    [Illustration: 2]
    [Illustration: 3]
    [Illustration: 4]


PLANCHE II
[Illustration: Planche2.png contient les 4 illustrations suivantes.]

    [Illustration: 5]
    [Illustration: 6]
    [Illustration: 7]
    [Illustration: 8]





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Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
compressed (zipped), HTML and others.

Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
the old filename and etext number.  The replaced older file is renamed.
VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
new filenames and etext numbers.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
are filed in directories based on their release date.  If you want to
download any of these eBooks directly, rather than using the regular
search system you may utilize the following addresses and just
download by the etext year.

     https://www.gutenberg.org/etext06

    (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
     98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)

EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
filed in a different way.  The year of a release date is no longer part
of the directory path.  The path is based on the etext number (which is
identical to the filename).  The path to the file is made up of single
digits corresponding to all but the last digit in the filename.  For
example an eBook of filename 10234 would be found at:

     https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234

or filename 24689 would be found at:
     https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689

An alternative method of locating eBooks:
     https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL


