The Project Gutenberg EBook of La Suggestibilite, by Alfred Binet

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Title: La Suggestibilite

Author: Alfred Binet

Release Date: March 5, 2004 [EBook #11453]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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LA

SUGGESTIBILIT


PAR

ALFRED BINET


Docteur s sciences, Laurat de l'Institut
(Acadmie des Sciences et Acadmie des Sciences morales)
Directeur du laboratoire de psychologie physiologique de la Sorbonne
(Hautes-tudes)

Avec 32 figures et 2 planches hors texte.


1900





JACQUES PASSY
_19 mars 1864.--22 novembre 1898_



LA SUGGESTIBILIT


INTRODUCTION


Apprcier la suggestibilit d'une personne sans avoir recours 
l'hypnotisation ou  d'autres manoeuvres analogues, tel est, aussi
brivement indiqu que possible, le sujet de ce livre.

Il suffit de rflchir un moment pour comprendre tous les avantages de
cette sparation entre l'tude de l'hypnotisme et celle de la suggestion.
Quoi que l'on pense de l'hypnotisme,--et quant  moi j'estime que c'est une
mthode de premier ordre pour la pathologie mentale--il est incontestable
que cette mthode d'exprimentation qui constitue une main-mise sur un
individu, prsente des inconvnients pratiques trs graves: elle ne russit
pas chez toutes les personnes, elle provoque chez quelques-unes des
phnomnes nerveux importants et pnibles, et en outre elle donne aux
sujets des habitudes d'automatisme et de servilit qui expliquent que
certains auteurs, Wundt en particulier, aient considr l'hypnotisme comme
une immoralit. C'est pour cette raison que les pratiques en ont t
svrement interdites dans les coles et dans l'arme, et je crois cette
mesure excellente: l'hypnotisation doit rester,  mon avis, une mthode
clinique.

Jusque dans ces cinq dernires annes, hypnotisme et suggestion taient
termes presque synonymes; on ne faisait de la suggestion que sur des
sujets pralablement hypnotiss, ou bien, si l'on essayait de faire de la
suggestion  l'tat de veille, c'tait exactement par les mmes procds
que ceux de l'hypnotisme, c'est--dire par des affirmations autoritaires
amenant une obissance automatique du sujet et suspendant sa volont et son
sens critique.

Les mthodes nouvelles que je vais dcrire n'ont, je crois, aucun
rapport pratique avec l'hypnotisme; ce sont essentiellement des mthodes
pdagogiques: et j'ai pu les employer pendant plusieurs mois de suite dans
les coles, sous l'oeil attentif des matres, sans veiller chez eux
la moindre crainte que leurs lves fussent l'objet de manoeuvres
d'hypnotisation; c'est qu'en effet ces mthodes ne provoquent pas plus
d'motion ou de trouble chez les sujets qu'un exercice de dicte ou de
calcul. Je dirai plus: ces expriences peuvent rendre de grands services
aux lves, si on a le soin de leur expliquer, quand le rsultat est
atteint, quel est le but qu'on se proposait, si on leur met sous les yeux
l'erreur qu'ils ont commise, si on leur indique pourquoi ils ont commis
cette erreur, comment ils ont manqu d'attention; c'est une leon de
choses, et en mme temps une leon morale dont l'enfant profite souvent,
j'en ai eu la preuve, car j'en ai vu plusieurs qui,  chaque preuve,
apprenaient  se corriger et devenaient moins suggestibles.

Certes, ce n'est pas seulement aux enfants que cette leon serait
salutaire, mais surtout aux adultes, qui trop souvent, comme on l'a vu dans
ces derniers temps, perdent l'habitude d'exercer leur sens critique, de
se faire une opinion personnelle et raisonne, et se laissent servilement
suggestionner par les polmiques de presse!



CHAPITRE PREMIER


HISTORIQUE


Toutes les fois qu'on cherche  classer les caractres d'une manire utile,
d'aprs des observations relles et non d'aprs des ides _a priori_, on
est amen  faire une large part  la suggestibilit. Tissi utilisant les
remarques qu'il a faites dans le monde des sports, sur les entraneurs et
les entrans, divise les caractres en trois catgories, qui ne sont au
fond que des catgories de suggestibilit: 1 les _automatiques_, ceux
qui obissent passivement et sans rplique, les modles de la discipline
aveugle; ceux qui, suivant l'auteur, obissent au je veux; 2 les
_sensitifs_, ceux dont on obtient l'obissance en s'adressant  leurs
sentiments, et particulirement  leur affection; 3 les _actifs_, les
volontaires, qui sont eux-mmes, qui ont une personnalit tranche, et sur
lesquels on ne peut pas agir directement, mais seulement par esprit
de contradiction; ils rpondent au tu ne peux pas; 4 les _rtifs_,
quatrime catgorie, que Tissi ne donne pas, mais que les instituteurs
m'ont indique, car elle existe dans les coles, et elle n'est point aime
des matres; ce sont des rvolts, des indisciplins; probablement cette
catgorie est forme pour une bonne part de nerveux et de dgnrs.

Naturellement, je ne puis me porter garant de cette classification, qui ne
repose pas,  ce qu'il me semble, sur des observations rgulires; et
il faudrait sans doute rechercher s'il est exact que les individus sur
lesquels on n'a prise que par l'esprit de contradiction sont toujours des
volontaires; j'en doute un peu[1]. Mais l'essentiel est de montrer que ce
projet de classification des caractres repose sur des distinctions de
suggestibilit; les automatiques sont les plus suggestibles de tous, les
sensitifs le sont dj moins, et enfin les actifs et les rtifs ne peuvent
tre suggestionns que dans une petite mesure, et au moyen de Dtours.

[Note 1: J'ai observ bien souvent que l'esprit de contradiction
est trs dvelopp chez des personnes nerveuses, auxquelles on donne
l'obsession d'un acte, rien qu'en les mettant au dfi de l'accomplir.
Pitres signale avec raison les hystriques comme des sujets qu'on peut
souvent suggestionner  fond, en les prenant par l'esprit de contradiction.
Je crois bien que la tendance  contredire n'est pas ncessairement
un indice de personnalit bien organise et capable de rsister  la
suggestion.]

Un auteur amricain, Bolton, a donn, en passant, il y a quelques annes,
une classification de caractres, dans laquelle on retrouve encore une
proccupation de la suggestibilit des individus[2]. Il faisait une
exprience sur le rythme, exprience longue et minutieuse, dans laquelle
il tait oblig de rester longtemps en relation avec ses sujets, et de les
examiner de trs prs.

[Note 2: Voir _Anne psychol._, I, p. 360.]

Il faisait entendre aux personnes des sons rythms de diffrentes faons,
et devait ensuite, par des interrogations minutieuses, chercher  savoir
comment chaque personne avait peru les sons, les avait groups et rythms.
Il fut frapp de la manire fort diffrente dont chacun se prtait 
l'exprience, et il les classa tous en trois catgories: 1 d'abord, ceux
qui s'empressent d'accepter toutes les suggestions de l'oprateur; ils
n'ont aucune ide  eux, adoptent celle qu'on leur suggre avec une
docilit surprenante; ce sont les automatiques ou passifs de la
classification prcdente; 2 ceux qui cherchent  se faire une opinion
personnelle; leur attitude est celle d'un scepticisme modr et
raisonnable: ils donnent leurs impressions avec exactitude, ce sont les
meilleurs sujets. L'opinion  laquelle ils arrivent sur la question n'est
pas toujours juste, car elle repose le plus souvent sur des donnes
incompltes; 3 les contrariants; c'est l'espce dtestable, le dsespoir
des exprimentateurs. Ce sont des gens qui poussent l'esprit de
contradiction jusqu' la mauvaise foi; ils critiquent tout, le but de
l'exprience, les conditions o l'on opre; ils sont subtils; ils refusent
de donner leur opinion, tant qu'ils ne connaissent pas celle des autres
sujets ou celle de l'exprimentateur; ds qu'ils la connaissent, ils
s'empressent d'en prendre le contre-pied, avec un grand entrain d'ergotage,
Si on ne livre  leur critique aucune opinion, ils refusent de dire la leur
et se renferment dans un silence ddaigneux.

Cette seconde classification des caractres--quoique l'auteur n'ait pas eu
le moins du monde la prtention d'en faire une--ressemble beaucoup  la
premire, avec les diffrences obliges; et soit dit en passant, c'est de
cette manire-l seulement--en classant les ractions des sujets d'aprs
une srie de points de vue,--qu'on arrivera  tablir une thorie gnrale
des caractres, et non en faisant des classifications thoriques,
vritables chteaux btis en l'air. Mais ce n'est point, pour le moment,
le sujet que nous avons en vue. Nous avons voulu simplement montrer, en
reproduisant les deux classifications prcdentes, que la suggestibilit en
forme le fond, et qu'on ne peut pas tudier le caractre sans tenir compte
de cet lment essentiel.

G. de Lapouge[3], traitant de l'ingalit parmi les hommes, a propos
de rattacher chaque individu ou chaque groupe  quatre grands types
intellectuels:

1 Le premier type est celui des initiateurs, des inventeurs; tout ce qui
change une civilisation leur est d.

2 Le second est celui des hommes intelligents et ingnieux, qui reprennent
et perfectionnent les inventions des premiers.

3 Le troisime type runit les individus  esprit de troupeau, comme dit
Galton, qui sont les ennemis de toutes les ides nouvelles, de tous les
progrs, et opposent soit une lutte opinitre, s'ils sont intelligents,
soit une inertie absolue s'ils sont infrieurs.

4 Le quatrime type est incapable de produire, de combiner, et mme de
recevoir par ducation la plus modeste somme de culture.

[Note 3: G. de Lapouge, De l'ingalit parmi les hommes, _Revue
d'anthrop._, 3e srie, III, 1888, p. 9.]

Cette classification des types intellectuels est curieuse; elle ne me
parat fonde sur aucune recherche exprimentale; je l'ai reproduite parce
qu'elle repose, comme celle de Tissi, au moins en partie sur la notion de
suggestibilit.

Nous pensons que le mot de suggestibilit rpond  plusieurs phnomnes que
l'on doit provisoirement distinguer; ces phnomnes sont les suivants:

1 L'obissance  une influence morale, venant d'une personne trangre.
C'est l le sens technique, en quelque sorte, du mot suggestibilit;

2 La tendance  l'imitation, tendance qui dans certains cas peut se
combiner avec une influence morale de suggestion, et dans d'autres cas,
exister  l'tat isol;

3 L'influence d'une ide prconue qui paralyse le sens critique;

4 L'attention expectante ou les erreurs inconscientes d'une imagination
mal rgle;

5 Les phnomnes subconscients qui se produisent pendant un tat de
distraction ou par suite d'un vnement quelconque qui a cr une division
de conscience. C'est  cette catgorie qu'appartiennent les mouvements
inconscients, le cumberlandisme, les tables tournantes et l'criture
spirite.

Je crois utile d'ajouter que les distinctions que je viens de proposer sont
entirement thoriques; elles rsultent d'une simple analyse de la question
et leur but est de prparer les voies  des recherches exprimentales;
l'exprimentation seule peut clairer ces diffrents points; je me suis
servi de cette analyse comme point de dpart pour instituer diffrentes
expriences; il faudra rechercher ensuite si l'exprience confirme les
distinctions susdites.

Nous allons maintenant reprendre chacune de ces varits de suggestibilit,
la dfinir avec soin et rechercher comment les auteurs ont pu en faire
l'tude, par des mthodes absolument trangres  l'hypnotisme.



I


SUGGESTIBILIT PROPREMENT DITE OU OBISSANCE


Etre suggestible ou tre autoritaire, voil un dilemme qui se pose  propos
de chaque individu: le succs de toute une carrire en dpend et on peut
dire que les autoritaires--toutes choses gales d'ailleurs, c'est--dire si
la mauvaise fortune, l'inconduite, etc., ne se mettent pas en travers--ont
bien plus de chance d'arriver dans la vie que les suggestibles. On ne
pourrait pas citer beaucoup d'individus ayant atteint de hautes situations
qui manqueraient d'autorit. L'autorit peut remplacer toutes les autres
qualits intellectuelles; dans un cercle, quel est celui qu'on coute? ce
n'est pas le plus intelligent, celui qui pourrait dire les choses les
plus curieuses; c'est celui qui a le plus d'autorit, dont le regard est
volontaire, dont la parole, pleine, sonore, articule lentement des phrases
interminables, dont tout le monde supporte respectueusement l'ennui. Il y
a plaisir  analyser, tmoin invisible, une conversation de cinq ou six
personnes,  laquelle on ne prend aucune part; on voit de suite quel est
celui qui fait de la suggestion; celui-l guide la conversation, en rgle
l'allure, impose son opinion, dveloppe ses ides; puis il y a parfois
lutte; un autre, plus ferr sur un certain terrain, prend l'avantage
et russit  se faire couter. Un interlocuteur nouveau peut changer
compltement l'tat des forces, car, chose surprenante, l'autorit est une
qualit toute relative; une personne A en exerce sur B, qui en exerce sur
C, et C  son tour tient A sous son autorit.

La manire d'affirmer, le ton de la voix, la forme grammaticale peuvent
rvler celui qui a de l'autorit: il y a des phrases modestes comme: je
ne sais pas, ou je vous demande pardon, qu'un homme d'autorit affirme
avec clat. Certaines qualits physiques augmentent l'autorit;
la conscience de sa force en donne beaucoup. Un sportsman de mes
connaissances, qui fait le courtier de commerce, disait que le secret de
son aplomb rside dans sa conviction de ne jamais rencontrer des poings
plus forts que les siens. Le costume ajoute aussi  l'autorit, le costume
militaire surtout, ainsi du reste que tout ce crmonial dont Pascal s'est
moqu, mais dont il a parfaitement compris le sens. Le nombre est aussi
un facteur important: douze individus en groupe qui regardent un individu
isol exercent sur lui une autorit norme; malheur  celui qui est seul.
On a parfaitement ce sentiment quand on croise, isol, dans une rue de
village, une compagnie de militaires qui vous regardent: il faut beaucoup
d'autorit pour soutenir tous ces regards, et l'homme timide se dtourne.
Cette influence de masse, nous l'avons vue et en quelque sorte mesure, M.
Vaschide et moi, dans des expriences que nous faisions rcemment dans
les coles sur la mmoire des chiffres. Ces expriences avaient lieu
collectivement; nous runissions dans une classe dix lves ou davantage,
et aprs une explication, nous dictions des chiffres que les lves
devaient crire de mmoire, sans faire de bruit, sans plaisanter et sans
tricher. Nous tions deux, et seuls pour maintenir la discipline; les
jeunes gens avaient de seize  dix-huit ans, parisiens, et passablement
bruyants; nous n'avions sur eux aucune autorit matrielle, ne pouvant
pas leur infliger de punition; enfin, l'preuve tait monotone et assez
fatigante. Il nous fut trs facile de constater que nous pouvions tenir
en respect une dizaine de ces jeunes gens, mais ds que ce nombre tait
dpass, la discipline se relchait, les lves taient plus bruyants et
quelques tricheries se dclaraient.

Les considrations, prcdentes ont surtout pour but de montrer que l'tude
de la suggestion peut se faire ailleurs que dans des sances factices
d'hypnotisme et sur des malades  qui on fait manger des pommes de terre
transformes en oranges; dans les milieux de la vie relle, les phnomnes
d'influence, d'autorit morale prennent un caractre plus compliqu; et je
renvoie le lecteur curieux d'exemples  un chapitre fort intressant,[4] du
livre du regrett professeur Marion sur l'_Education dans l'Universit_.

[Note 4: Pages 310 et seq.]

Tout d'abord, comment devons-nous dfinir,  ce point de vue nouveau, la
suggestion? Quand est-ce que la suggestion commence? A quel caractre
la distingue-t-on des autres phnomnes normaux qui ne sont point de la
suggestion? Cette dfinition est tout un problme, et on a dit depuis
longtemps que la plupart des gens qui emploient le mot de suggestion n'en
ont pas une ide claire. Il faut videmment reconnatre comme errone
l'opinion de tout un groupe de savants pour lesquels la suggestion est
une _ide qui se transforme en acte_[5];  ce compte, la suggestion
se confondrait avec l'association des ides et tous les phnomnes
intellectuels, et le terme aurait une signification des plus banales, car
la transformation d'une ide en acte est un fait psychologique rgulier,
qui se produit toutes les fois que l'ide atteint un degr suffisant
de vivacit. Au sens troit du mot, dans son acception pour ainsi dire
technique, la suggestion est une pression morale qu'une personne exerce
sur une autre; la pression est morale, ceci veut dire que ce n'est pas une
opration purement physique, mais une influence qui agit par ides, qui
agit par l'intermdiaire des intelligences, des motions et des volonts;
la parole est le plus souvent l'expression de cette influence, et l'ordre
donn  haute voix en est le meilleur exemple; mais il suffit que la pense
soit comprise ou seulement devine pour que la suggestion ait lieu; le
geste, l'altitude, moins encore, un silence, suffit souvent pour tablir
des suggestions irrsistibles. Le mot pression doit  son tour tre
prcis, et c'est un peu dlicat. Pression veut dire violence: par suite de
la pression morale l'individu suggestionn agit et pense autrement qu'il
le ferait s'il tait livr  lui-mme. Ainsi, quand aprs avoir reu un
renseignement, nous changeons d'avis et de conduite, nous n'obissons point
 une suggestion, parce que ce changement se fait de plein gr, il est
l'expression de notre volont, il a t dcid par notre raisonnement,
notre sens critique, il est le rsultat d'une adhsion  la fois
intellectuelle et volontaire. Quand une suggestion a rellement lieu, celui
qui la subit n'y adhre pas de sa pleine volont, et de sa libre raison; sa
raison et sa volont sont suspendues pour faire place  la raison et  la
volont d'un autre; on dit  cet individu: vous ne pouvez plus lever le
bras, et effectivement tous ses efforts de volont deviennent impuissants
pour lever le bras; de mme, on lui affirme qu'un oiseau est perch sur son
paule, et il ne peut pas se dbarrasser de cette hallucination, il voit
l'oiseau, il l'entend, il est compltement dupe de cette vision. C'est ce
que Sidis[6] exprime dans un langage trs clair, mais un peu schmatique,
quand il dit qu'il existe en chacun de nous des centres d'ordre diffrent:
d'abord les centres infrieurs, ido-moteurs, centres rflexes et
instinctifs, et ensuite les centres suprieurs, directeurs, siges de
la raison, de la critique, de la volont. L'effet de la suggestion est
d'imprimer le mouvement aux centres infrieurs, en paralysant l'action des
centres suprieurs; la suggestion cre par consquent, ou exploite un tat
de dsagrgation mentale. Il y a beaucoup de vrai dans cette conception,
quoique la distinction des centres infrieurs et suprieurs soit un peu
grossire. Je ne pense pas qu'il soit ncessaire de faire intervenir dans
l'explication, mme sous forme d'image, une ide anatomique sur les centres
nerveux; je prfrerais, quant  moi, distinguer un mode d'activit simple,
automatique et un mode d'activit plus complexe, plus rflchi, et admettre
que par suite de la dissociation ralise par la suggestion, c'est le mode
d'activit simple qui se manifeste, le mode complexe tant plus ou moins
altr.

[Note 5: Voici une phrase cueillie dans un ouvrage tout rcent: la
suggestion n'est-elle pas l'art d'utiliser l'aptitude que prsente un sujet
 transformer l'ide reue en acte?]

[Note 6: _The Psychology of Suggestion_. New-York, 1898, p. 70.]

Un clinicien bien connu, M. Grasset, a du reste montr rcemment
l'inconvnient que peut prsenter la schmatisation  outrance des
phnomnes de suggestion[7]. Cet auteur a suppos que le pouvoir
de direction et de coordination rsidait dans un centre spcial de
l'encphale, le centre O; et que les actes automatiques sont produits par
des centres infrieurs runis par des fibres associatives, et formant un
polygone qui se suffit  lui-mme. Cette supposition lui permet de dfinir
plusieurs cas d'automatisme et de ddoublement sous une forme qui est trs
pittoresque, mais qui, prise  la lettre, conduirait  de graves erreurs.

[Note 7: _Leons de clinique mdicale. L'automatisme psychologique_.
Montpellier, 1896.]

La distraction, par exemple, serait une dissociation entre le centre O et
le polygone: quand Archimde sort dans la rue en son costume de bain,
criant _Eureka_, il marche avec son polygone et pense  son problme avec
son centre O. Erasme Darwin a racont l'histoire d'une actrice qui, tout
en jouant et chantant, ne pensait qu' son canari mourant. Elle chantait
avec son polygone, et pleurait son canari avec O. Nous admettons qu'il y
a peut-tre quelque avantage, pour la clart d'une exposition purement
mdicale, destine  des tudiants en mdecine,  imaginer un centre
psychique suprieur et un polygone de centres infrieurs; mais on
commettrait une erreur en prenant ces hypothses simplistes au pied de la
lettre.

Ce centre O, qui ressemble un peu trop  la glande pinale dans laquelle
Descartes logeait l'me, que devient-il dans les ddoublements de
personnalit analogues  ceux de Felida qui vit, pendant des mois, tantt
dans une condition mentale, tantt dans une autre? Peut-on dire que l'une
de ces existences est une vie automatique, (polygonale, sous-association de
O) et que l'autre de ces existences est une vie complte (avec le polygone
et O synthtiss)? Evidemment non; et l'embarras de Grasset  s'expliquer
sur ce point (voir la page 98) montre le dfaut de la cuirasse qui existe
dans la thorie. Il n'y a point de sparation nette entre la vie
psychique suprieure et la vie automatique, au moins  notre avis; la
vie automatique, en se compliquant, en se raffinant, devient de la vie
psychique suprieure, et par consquent, nous pensons qu'il est inexact
d'attribuer  ces formes d'activit des organes distincts.

Le premier caractre de la suggestion est donc de supposer une opration
dissociatrice; le second caractre consiste dans un degr plus ou moins
avanc d'inconscience; cette activit, quand la suggestion l'a mise en
branle, pense, combine des ides, raisonne, sent et agit sans que le moi
conscient et directeur puisse clairement se rendre compte du mcanisme par
lequel tout cela se produit. L'individu  qui on dfend de lever le bras,
rapporte Forel[8], est tout tonn et ne comprend pas comment il peut
se faire que son bras soit paralys; ce procd de paralysie, qui s'est
ralis en lui, et qui est de nature mentale, reste pour lui lettre close;
de mme, l'hystrique  qui l'on fait apparatre une photographie sur un
carton blanc, tir d'une douzaine de cartons tous pareils, et qui retrouve
ensuite ce carton[9], ne peut pas nous expliquer quels sont les repres qui
la guident; ce sont des repres qui sont inconscients pour elle, et cette
inconscience est un caractre de la dissociation.

[Note 8: _Quelques mots sur la nature et les indications de la
Thrapeutique suggestive_. Revue mdicale de la Suisse romande, dcembre
1898.]

[Note 9: Voir _Magntisme animal_, par Binet et Fr, p. 166 et seq.]

Enfin, pour achever cette rapide dfinition de la suggestion, il faut tenir
compte d'un lment particulier, assez mystrieux, dont nous ne pouvons
donner l'explication, mais dont nous connaissons de science certaine
l'existence, c'est l'action morale de l'individu. Le sujet suggestionn
n'est pas seulement une personne qui est rduite temporairement  l'tat
d'automate, c'est en outre une personne qui subit une action spciale
mane d'un autre individu; on peut appeler cette action spciale de
diffrents noms, qui seront vrais ou faux suivant les circonstances: on
peut l'appeler peur, ou amour, ou fascination, ou charme, ou intimidation,
ou respect, admiration, etc., peu importe: il y a l un fait particulier,
qu'il serait oiseux de mettre en doute, mais qu'on a beaucoup de peine 
analyser. Dans les expriences d'hypnotisme proprement dit, ce fait se
produit surtout par ce que l'on appelle _l'lectivit_ ou le _rapport_;
c'est une disposition particulire du sujet qui concentre toute son
attention sur son hypnotiseur, au point de ne voir et de n'entendre que ce
dernier, et de ne souffrir que son contact. On a du reste dcrit longuement
les effets de l'lectivit non seulement pendant les scnes d'hypnotisme,
mais encore en dehors des sances[10].

[Note 10: Voir Pierre Janet. _L'influence somnambulique et le besoin de
direction_, Revue philosophique, fvrier 1897.]

Les premires expriences mthodiques, de moi connues, qui ont t faites
sur des sujets normaux pour tablir les effets de la suggestion en dehors
de tout simulacre d'hypnotisme, sont celles du zoologiste Yung, de
Genve[11]. Cet auteur les a dcrites un peu brivement dans son petit
livre sur le sommeil hypnotique. Il raconte que dans son laboratoire,
ayant  exercer des tudiants  l'usage du microscope, il mettait sur le
porte-objet une prparation quelconque, il dcrivait d'avance des dtails
purement imaginaires, puis il priait les dbutants de regarder, de dcrire
 leur tour ce qu'ils voyaient; trs souvent, dit-il, les tudiants
ont attest qu'il voyaient les dtails annoncs par leur professeur;
quelques-uns mme les ont dessins. Le fait est intressant, sans doute;
mais on voudrait plus de dtails; peut-tre n'ont-ils fait le dessin que
par pure complaisance, parce qu'ils voulaient faire plaisir  leur futur
examinateur, et il n'est pas certain qu'ils aient cru voir ce qu'ils ont
dessin.

[Note 11: E. Yung. _Le sommeil normal et le sommeil pathologique_.
Paris, Doin.]

Sidis[12] a fait dans le laboratoire de Mnsterberg,  Harvard, des
recherches analogues. Il faisait asseoir son sujet devant une table, et le
priait de regarder fixement un point d'un cran; cette fixation avait lieu
durant vingt secondes; pendant ce temps-l, le sujet devait chasser toute
ide et s'efforcer de ne penser  rien; puis brusquement, on enlevait
l'cran, dcouvrant une table sur laquelle divers objets taient poss,
et il tait convenu que lorsque l'cran serait enlev, le sujet devait
excuter, aussi rapidement que possible, un acte quelconque laiss  son
choix. L'exprience se droulait en effet dans l'ordre indiqu; seulement,
quand l'cran tait enlev, l'oprateur donnait  haute voix une
suggestion, comme de prendre un objet plac sur la table, ou de frapper 3
coups sur la table. Cette suggestion de mouvements et d'actes n'a pas t
infaillible, puisqu'elle s'adressait  des personnes veilles; cependant
Sidis rapporte qu'elle russissait dans la moiti des cas. Ceux mme
qui n'obissaient pas paraissaient parfois impressionns, car il en
est quelques-uns qui restaient immobiles, comme frapps d'inhibition,
incapables d'excuter le plus petit mouvement. Parmi ceux qui obissaient,
il s'en est trouv un, jeune homme trs intelligent, qui excutait  la
manire d'un mouvement rflexe l'acte command. Quant aux autres, on les
voyait bien excuter l'acte, mais il tait difficile de se rendre compte de
la faon dont ils avaient t impressionns: si on les interrogeait, si on
leur demandait pourquoi ils avaient obi, ils rpondaient en gnral que
c'tait par simple politesse. L'auteur a raison de douter qu'une telle
explication soit valable pour un si grand nombre de cas. Analysant son
exprience, il a cherch  se rendre compte des raisons pour lesquelles
elle restait obscure. Pour qu'une suggestion russisse  l'tat de veille,
il faut runir un certain nombre de conditions qui ont pour but de procurer
au sujet un tat de calme physique et moral et de diminuer son pouvoir
de rsistance. Or, lorsqu'on adresse  haute voix une injonction  une
personne, on emploie la suggestion directe, qui a toujours le tort
d'veiller la rsistance; de l les insuccs frquents. L'auteur pense que
ce sont surtout les suggestions indirectes qui russissent pendant l'tat
de veille, et les suggestions directes pendant l'tat d'hypnotisme.

[Note 12: _Op. cit._, p. 35]

Cette formule prsente une nettet trs curieuse, mais nous doutons qu'elle
soit absolument juste, et puisse convenir  tous les cas. Ce qui me parat
entirement vrai, c'est que la rsistance du sujet peut faire chouer les
suggestions directes. Cette cause d'chec est moins  craindre pendant
l'tat d'hypnotisme, mais elle n'y subsiste pas moins, et je me rappelle
plus d'un sujet rebelle qui a mis dans un grand embarras son oprateur: un
jour que Charcot montrait quelques-unes de ses hypnotises  des trangers,
il voulut faire crire  l'une d'elles une reconnaissance de dette gale 
un million; l'normit du chiffre provoqua de la part de l'hypnotise une
rsistance invincible, et pour la dcider  donner sa signature il fallut
se borner  lui faire souscrire une dette de cent francs. D'autre part,
j'ai bien constat que pendant l'tat d'hypnotisme, les suggestions donnes
sous une forme indirecte sont trs effectives; au lieu de dire  une malade
rebelle: Vous allez vous lever! on obtient un effet qui quelquefois est
plus sr, en se contentant de dire  demi-voix  un assistant: Je crois
qu'elle va se lever. Suivant les circonstances, tel mode de suggestion
russit et tel autre mode choue.

Mais revenons  l'tude de l'tat normal. Il faut distinguer les
suggestions de sensations et d'ides et les suggestions d'actes; ces
dernires sont toujours difficiles  raliser, car elles impliquent d'une
part commandement et d'autre part obissance, et il est bien vrai qu'un
ordre donn sur un ton autoritaire a quelque chose d'offensant qui excite
un sujet  la rsistance. Il y aurait donc lieu d'imaginer une forme
d'exprience un peu diffrente de celle de Sidis.

Un petit dtail, assez insignifiant en apparence, est  relever dans les
descriptions de cet auteur. Avant de donner sa suggestion, dit-il, il avait
soin d'engager la personne  regarder un point fixe pendant vingt secondes.
Il ne dit pas pourquoi il a employ cette fixation du regard, ni si les
sujets qui n'avaient pas eu soin de regarder fixement un point taient plus
suggestibles que les autres. Je pense que cette pratique, qui rappelle
beaucoup le procd de Braid pour hypnotiser, devrait tre tudie avec
soin dans ses consquences psycho-physiologiques.

La recherche de Sidis ne comporte point une tude de dtail, de psychologie
individuelle sur la suggestibilit; elle nous apprend seulement qu'on peut
faire des suggestions d'actes sur des lves de laboratoire et russir ces
suggestions. C'est le fait mme de la suggestibilit qui est mis ici en
lumire, et pas autre chose. L'tude de Sidis a donc ce mme caractre
prliminaire que les tudes bien antrieures de Yung.

Un autre auteur, Brillon, qui s'est beaucoup occup de l'hypnotisation des
enfants comme mthode pdagogique, vient de publier un opuscule[13] o il
rapporte plusieurs exemples de suggestion donne  l'tat de veille.

[Note 13: _L'hypnotisme et l'orthopdie mentale_, par E. Brillon,
Paris, Rueff. 1898.]

Ces observations ne rentrent pas absolument dans le cadre de notre travail,
car, ainsi que nous l'avons annonc, nous ne nous occuperons point des
suggestions dites de l'tat de veille, lorsqu'elles sont donnes d'aprs
les mmes mthodes que la suggestion de l'hypnotisme; cependant nous
croyons devoir dire un mot des recherches de Brillon,  cause de la
curieuse assertion dont il les accompagne.

D'aprs son exprience, des enfants imbciles, idiots, hystriques, sont
beaucoup moins facilement hypnotisables et suggestibles que les enfants
robustes, bien portants, dont les antcdents hrditaires n'ont rien
de dfavorable. Ces derniers seraient trs sensibles  l'influence de
l'imitation. Ils s'endorment souvent, lorsqu'on a endormi pralablement
d'autres personnes devant eux, d'une faon presque spontane. Il suffit de
leur affirmer qu'ils vont dormir pour vaincre leur dernire rsistance.
Leur sommeil a toutes les apparences du sommeil normal, ils reposent
tranquillement les yeux ferms[14].

[Note 14: _Op. cit._, p. 10.]

Voici maintenant ce que l'auteur pense de ceux qui rsistent aux
suggestions: Au point de vue purement psychologique, la rsistance
aux suggestions est aussi intressante  constater qu'une extrme
suggestibilit. Elle dnote un tat mental particulier et souvent mme un
esprit systmatique de contradiction dont il faut neutraliser les effets.
Parfois cette rsistance est inspire par des motifs dont il y a lieu de
ne pas tenir compte. Le plus frquent de ces motifs est la peur de
l'hypnotisme, que nous arrivons assez facilement  dissiper.

Le degr de suggestibilit n'est nullement en rapport avec un tat
nvropathique quelconque. La _suggestibilit, au contraire, est en rapport
direct avec le dveloppement intellectuel et la puissance d'imagination du
sujet. Suggestibilit,  notre avis, est synonyme d'ducabilit_.

_Le diagnostic de la suggestibilit_.--Ce diagnostic peut tre fait 
l'aide d'une exprience des plus simples. Cette exprience a pour objet
d'obtenir chez le sujet la ralisation d'un acte trs simple, suggr 
l'tat de veille. Voici comment je procde:

Aprs avoir fait le diagnostic clinique et interrog l'enfant avec
douceur, je l'invite  regarder avec une grande attention un sige plac 
une certaine distance, au fond de la salle, et je lui fais la suggestion
suivante: Regardez attentivement cette chaise; vous allez prouver malgr
vous le besoin irrsistible d'aller vous y asseoir. Vous serez oblig
d'obir  ma suggestion, quel que soit l'obstacle qui vienne s'opposer  sa
ralisation.

J'attends alors le rsultat de l'exprience. Au bout de peu de temps (une
ou deux minutes) on voit ordinairement l'enfant se diriger vers la chaise
indique, comme pouss par une force irrsistible, quels que soient les
efforts qu'on fasse pour le retenir. Ds lors je puis poser mon pronostic,
et dclarer que cet enfant est intelligent, docile, facile  instruire et 
duquer et qu'il a de bonnes places dans sa classe. Je puis ajouter qu'il
sera trs facile  hypnotiser.

Si l'enfant reste immobile, et dclare qu'il n'prouve aucune attraction
vers le sige qui lui est dsign, je puis conclure de ce rsultat ngatif
qu'il est mal dou au point de vue intellectuel et mental, et qu'il sera
facile de retrouver chez lui des stigmates accentus de dgnrescence.
L'opinion des matres et des parents vient toujours confirmer ce
diagnostic.

On sera sans doute tonn, de prime abord, qu'un auteur voie dans la
suggestibilit des signes d'ducabilit; les hypnotiseurs nous ont du reste
habitus aux affirmations tranchantes et inattendues. Delboeuf n'a-t-il pas
soutenu que l'hypnotisme exalte la volont humaine? Nous pensons inutile de
dcrire  nouveau ce que nous entendons par tat de suggestibilit,
tat dans lequel il y a une suspension de l'esprit critique, et une
manifestation de la vie automatique, et par consquent nous n'insisterons
pas pour prouver qu'un dveloppement anormal de l'automatisme ne saurait
en aucune faon tre une preuve d'intelligence. En somme, ce sont l des
discussions thoriques, qui n'engendrent pas toujours la conviction, et il
vaut bien mieux traiter la question sous une forme exprimentale.

Sur ce dernier point, je crois intressant de remarquer que Brillon se
contente d'affirmer sans rien prouver. On aurait t curieux d'avoir sous
les yeux une statistique de bons lves et de mauvais lves, et d'tudier
le pourcentage des hypnotisables dans ces deux catgories. C'est ainsi que
nous procdons en psychologie exprimentale, nous donnons nos chiffres,
et nous les laissons parler. L'habitude maintenant est si bien prise que
lorsque nous rencontrons une affirmation sans preuves, nous la considrons
comme une impression subjective, sujette  des erreurs de toutes sortes.
Voil ce qu'aurait d se rappeler un auteur amricain, M. Luckens[15],
qui dit avoir t trs frapp, dans une visite faite  Brillon, de cette
assimilation de la suggestibilit  l'ducabilit; il aurait d demander
des preuves, et jusqu' ce qu'elles lui eussent t fournies, suspendre son
jugement[16].

[Note 15: Luckens. _Notes abroad_, Pedagogical Seminary, 10, 1898.]

[Note 16: Je crois devoir ajouter quelques remarques sur les rapports
pouvant exister entre la suggestibilit d'une personne et son intelligence.
Il me parat incontestable qu'un certain degr d'intelligence est
ncessaire pour comprendre la suggestion donne, et une personne qui ne
comprendra pas une suggestion trop complexe pour son intelligence se
trouvera, par ce fait mme, incapable de l'excuter; l'chec ne viendra
pas de son dfaut de suggestibilit, mais de son dfaut d'intelligence. Je
prends tout de suite un exemple: un enfant d'cole primaire ne pourra
pas, par suggestion, rsoudre une quation  deux inconnues, ou faire un
problme de calcul intgral. Dans ce sens, on peut dire que l'intelligence
du sujet n'est pas sans relation avec sa suggestibilit. Nous rencontrons
du reste cette relation lorsque nous nous adressons pour nos recherches aux
enfants trs jeunes;  cinq ans, et  six ans, un enfant me parat tre
en gnral beaucoup plus suggestible qu' neuf ans; mais son extrme
suggestibilit se trouve neutralise dans bien des cas par son incapacit 
comprendre la suggestion.]

J'ai fait il y a cinq ans environ, en collaboration avec V. Henri, des
expriences de suggestion qui rentrent dans cette catgorie, c'est--dire
qui sont la mise en oeuvre de l'autorit morale; ce n'taient point des
suggestions d'actes ou de sensations; la suggestion tait dirige de
manire  troubler seulement un acte de mmoire. Une ligne modle de 40
millimtres de longueur tant prsente  l'enfant, il devait la retrouver,
par mmoire ou par comparaison directe, dans un tableau compos de
plusieurs lignes, parmi lesquelles se trouvait rellement la ligne
modle. Au moment o il venait de faire sa dsignation, on lui adressait
rgulirement, et toujours sur le mme ton, la phrase suivante: En
tes-vous bien sr? N'est-ce pas la ligne d' ct? Il est  noter que
sous l'influence de cette suggestion discrte, faite d'un ton trs doux,
vritable suggestion scolaire, la majorit des enfants abandonne la ligne
d'abord dsigne et en choisit une autre. La rpartition des rsultats
montre que les enfants les plus jeunes sont plus sensibles  la suggestion
que leurs ans: en outre, la suggestion est plus efficace quand
l'opration qu'on cherche  modifier est faite de mmoire que quand elle
est faite par comparaison directe (c'est--dire le modle et le tableau de
lignes se trouvant simultanment sous les yeux de l'enfant); voici quelques
chiffres:

NOMBRE DES CAS O LES ENFANTS ONT CHANG LEUR RPONSE

                    Dans la        Dans la comparaison     Moyenne.
                    mmoire.       directe.

Cours lmentaire.  89%            74%                     81,5%

  --  moyen.        80%            73%                     76,5%

  --  suprieur.    54%            48%                     51%

Dans ces chiffres sont confondus les enfants qui, avant la suggestion, ont
fait une dsignation exacte de la ligne gale au modle, et les enfants qui
ont fait une dsignation fausse. Il faut maintenant distinguer ces deux
groupes d'enfants, dont chacun prsente un intrt particulier. Les enfants
qui se sont tromps une premire fois font en gnral une dsignation plus
exacte, grce  la suggestion; ainsi, si l'on compte ceux dont la seconde
dsignation se rapproche plus du modle que la premire, on en trouve 81
p. 100, tandis que ceux qui s'en loignent davantage forment une petite
minorit de 19 p. 100. Quant aux enfants qui ont vu juste la premire fois,
ils sont remarquables par la fermet avec laquelle ils rsistent  la
suggestion, qui, dans leur cas, est perturbatrice; 56 p. 100 seulement
abandonnent leur premire opinion, tandis que dans le cas d'une rponse
inexacte, il y en a 72 p. 100 qui changent de dsignation.

Je ferai remarquer que cette tude de V. Henri et de moi a t conue dans
un esprit un peu diffrent de celui qu'on trouve dans d'autres travaux du
mme genre. Nous ne nous sommes pas simplement proposs de montrer que les
enfants, ou que tels et tels enfants sont suggestibles, mais nous avons
cherch  prciser le mcanisme de cette suggestibilit, en tudiant les
conditions mentales o la suggestion russit le mieux; on a vu que la
suggestion russit le mieux dans les cas o la certitude de l'enfant, sa
confiance est le plus faible, par exemple lorsqu'il fait sa comparaison de
mmoire au lieu de faire une comparaison directe, ou lorsqu'il a fait
une premire comparaison errone; d'o l'on pourrait dduire cette rgle
provisoire que: la suggestibilit d'une personne sur un point est en raison
inverse de son degr de certitude relativement  ce point.

Il y a donc un progrs, me semble-t-il, entre cette recherche de V. Henri
et de moi, et quelques-unes des recherches antrieures. Nous ne nous sommes
pas contents d'observer l'existence de la suggestibilit  l'tat
de veille, nous avons en outre pu apprcier les degrs de cette
suggestibilit, ce qui nous a permis d'tablir que ce degr varie avec
l'ge de l'enfant, et varie aussi suivant la justesse de son coup d'oeil ou
suivant qu'il fait la comparaison avec la mmoire ou avec sa perception.
Mais htons-nous d'ajouter que l'apprciation que nous avons pu faire des
degrs de suggestibilit est encore bien rudimentaire; pour savoir que les
enfants sont plus suggestibles  tel ge qu' tel autre, et dans telle
condition que dans telle autre, qu'avons-nous fait? Nous avons employ la
mthode statistique;  tel ge, avons-nous calcul, il y a 81 enfants sur
100 qui obissent  la suggestion, tandis qu' un ge plus avanc, on n'en
trouve plus que 51 pour 100 de suggestibles. Ce procd d'valuation
n'est possible qu' la condition d'oprer sur un grand nombre de sujets;
videmment, ce n'est pas un procd directement applicable  la psychologie
individuelle; il ne pourrait pas servir  dterminer dans quelle mesure un
enfant particulier est suggestible.

Dernirement, un anthropologiste italien, Vitale Vitali[17], a reproduit
nos expriences dans les coles de la Romagne, et il est arriv  des
rsultats encore plus frappants que les ntres. Il a constat comme nous
que les changements d'opinion se font bien plus facilement dans l'opration
de mmoire que dans la comparaison directe; le nombre de ceux qui changent
d'opinion est  peu prs le double dans le premier cas; il a vu aussi que
cette suggestibilit diminue beaucoup avec l'ge, et enfin qu'elle est
moins forte chez ceux qui ont vu juste la premire fois que chez ceux qui
s'taient tromps. Nos chiffres taient les suivants: pour ceux ayant vu
juste la premire fois, les suggestibles taient de 56 p. 100, tandis que
pour ceux qui s'taient tromps, les suggestibles taient de 72 p. 100. Les
rsultats de Vitale Vitali sont encore plus nets; pour le premier
groupe, il trouve 32 p. 100, et pour le second 80 p. 100. C'est donc une
confirmation sur tous les points.

[Note 17: _Studi antropologici_, Forli, 1896, p. 97.]

Le mme auteur a imagin une variante curieuse de l'exprience susdite,
en appliquant deux pointes de compas sur la peau d'un lve, et en lui
demandant, lorsque l'lve avait accus une pointe ou deux: En tes-vous
bien sr? Les lves de moins de quinze ans ont chang d'avis sous
l'influence de cette suggestion, dans le rapport de 65 p. 100, et les
lves de plus de quinze ont chang dans le rapport de 44 p. 100; c'est une
nouvelle dmonstration de l'influence de l'ge sur la suggestibilit. Comme
l'auteur le fait remarquer, cette mthode renferme une plus grande cause
d'erreur que les exercices sur la mmoire visuelle des lignes, parce que le
sens du toucher se perfectionne rapidement au cours des expriences et cela
change les conditions.

Ainsi que nous l'avons fait nous-mmes, Vitali insiste sur l'importance de
la personnalit de l'exprimentateur, personnalit qui fait beaucoup varier
les rsultats. Il dclare mme qu'ayant rpt aprs quelque temps les
mmes tests sur les mmes sujets, il a trouv des variations normes. Nous
croyons qu'il et t utile d'tudier ces variations et d'en rechercher les
causes.

M. Victor Henri a fait avec M. Tawney[18] quelques expriences sur la
sensibilit tactile, pour tudier l'influence de l'attente et de la
suggestion sur la perception de deux pointes lorsqu'on ne touche qu'un seul
point de la peau; avant chaque exprience on montrait au sujet le compas
avec les deux pointes prsentant un cart bien dtermin; puis le sujet
fermait les yeux, et on touchait sa peau avec une seule pointe; sous
l'influence de cette suggestion, les apprciations du sujet sont
profondment troubles; le plus souvent, il peroit deux pointes au lieu
d'une, et de plus, il juge l'cart d'autant plus grand que l'cart rel
qu'on lui a montr est plus grand. Cela est trs curieux, et on pourrait
bien, de cette manire, mesurer la suggestibilit du sujet par le nombre
de fois qu'il peroit une pointe au lieu de deux; mais il aurait t trs
intressant de savoir s'il y a quelque relation entre la suggestibilit de
la personne et la finesse de sa sensibilit tactile; c'est une question qui
malheureusement n'a pas t examine.

[Note 18: Voir _Anne Psychologique_, II, p. 295 et seq.]

Les expriences de MM. Henri et Tawney sont des expriences de suggestion;
voici pourquoi: il n'y a pas,  proprement parler, d'ordre donn sur un ton
impratif; mais l'ide prconue de deux pointes est accepte par le
sujet pendant toute la sance parce qu'il a confiance dans la parole de
l'oprateur et qu'il croit que l'oprateur est incapable de le tromper;
en effet, comme dans les laboratoires de psychologie on ne fait gure
d'expriences de suggestion, les lves ne sont point habitus  des
expriences de mensonge, et ils ne songent pas  se mfier de ce qu'on leur
dit. C'est donc de la suggestion dans le sens de confiance plutt que dans
le sens d'obissance. Ce sont de petites nuances qui se prciseront sans
doute dans les tudes ultrieures.

J'ai repris dernirement, avec M. Vaschide, sur 86 lves d'cole primaire
lmentaire, la recherche de suggestion que j'avais commence avec M.
V. Henri; seulement nous avons employ une mthode un peu plus rapide.
L'exprience avait t confie  M. Michel, directeur de l'cole; c'tait
lui seul qui parlait et expliquait, nous restions simples tmoins. M.
Michel se rendait donc avec nous dans les classes, il faisait distribuer
aux lves du papier et des plumes, il faisait crire sur chaque feuille
les noms des lves, la classe, le nom de l'cole, la date du jour
et l'heure; puis aprs ces prliminaires obligs de toute exprience
collective, il annonait qu'il allait faire une exprience sur la mmoire
des lignes, des longueurs; une ligne trace sur un carton blanc serait
montre pendant trois secondes  chaque lve, et chaque lve devait,
aprs avoir vu ce modle, s'empresser de tracer sur sa feuille une ligne
de longueur gale. M. Michel allait ensuite de banc en banc, et montrait 
chaque lve la ligne trace; par suite de la discipline parfaite que
notre distingu collaborateur sait faire rgner dans son cole, les lves
restaient absolument silencieux, et aucun ne voyait la ligne deux fois.
Il fallait environ soixante-dix secondes pour montrer la ligne  tous
les lves de la classe. Ceci termin, M. Michel remontait en chaire et
annonait qu'il allait montrer une seconde ligne _un peu plus grande_
que la premire; cette affirmation tait faite d'une voix forte et
bien timbre, avec l'autorit naturelle d'un directeur d'cole; mais
l'affirmation n'avait lieu qu'une fois, et collectivement, M. Michel
s'adressant  toute la classe. Or, la seconde ligne n'avait que 4
centimtres de longueur, alors que la premire en avait 5. La seconde
ligne tait montre  chaque lve, exactement comme on avait fait pour la
premire fois. Entre ces deux expriences s'coulait pour chaque lve
un temps moyen de deux  trois minutes. Cette preuve a t faite sur 86
enfants, comprenant les trois premires classes de l'cole primaire, et
gs de neuf  quatorze ans.

Quels ont t les rsultats? Notons tout d'abord que la reproduction de la
premire ligne--ce qui est une pure exprience de mmoire, sans suggestion
d'aucune sorte--donne lieu  d'normes diffrences individuelles,
comprises, pour la premire classe, entre deux extrmes: 60 millimtres et
28 millimtres; la ligne avait en ralit 50 millimtres; or, il y a eu
seulement trois lves sur vingt-cinq qui ont dessin une ligne gale ou
suprieure au modle; tous les autres ont dessin une ligne plus petite;
par consquent, on peut affirmer qu'il y a bien (comme nous l'avons vu
autrefois), une tendance des enfants  diminuer la longueur des lignes
de 50 centimtres en les reproduisant dans la mmoire. Dans la deuxime
classe, il y a eu 3 lves reproduisant une ligne suprieure  50; tous les
autres lves ont reproduit des lignes plus courtes; enfin, semblablement,
dans la troisime classe, nous n'en trouvons que deux dessinant une ligne
plus longue que le modle, tous les autres ont fait plus court.

En examinant quelle diffrence les lves ont indique entre la premire
ligne (50 millimtres) et la seconde (40 millimtres) on trouve que bien
peu d'lves ont jug rellement la seconde ligne plus petite que la
premire; par consquent, la suggestion a t efficace; 9 lves seulement,
sur les 86 des trois classes, ont dessin une seconde ligne plus courte; on
peut donc dire que 9 lves seulement ont rsist  la suggestion et ont
cru au tmoignage de leur mmoire plus qu' la parole de leur matre;
et encore, cette remarque comporte une rserve; il est probable que ces
rfractaires ont quand mme t un peu influencs par la suggestion, car un
seul a rendu la seconde ligne plus petite de 10 millimtres, ce qui tait
l'cart rel; tous les autres ont amoindri cette diffrence; 2 l'ont
faite de 7 millimtres, 2 l'ont faite de 5, etc. Ils ont compos entre
le tmoignage de leur mmoire et la parole du matre. Quant  ceux qui,
obissant  la suggestion, ont dessin la seconde ligne plus grande que la
premire, ils prsentent des degrs trs diffrents de suggestibilit. Les
carts ont pu atteindre 10 millimtres assez frquemment, et une fois mme,
l'cart a dpass 20 millimtres, ce qui veut dire qu'au lieu de faire
la seconde ligne plus courte de 10 millimtres, le sujet a t tellement
docile  la suggestion, qu'il a fait la seconde plus longue de 20
millimtres; en d'autres termes, la suggestion a produit dans ce cas
extrme, une erreur de 30 millimtres, erreur norme si on considre
qu'elle a port sur une longueur totale de 50 millimtres. En moyenne, on a
fait la seconde ligne plus grande de 6 millimtres et comme elle tait
en ralit plus petite de 10 millimtres, l'erreur totale est de 1 cm. 5
environ.

Il est  remarquer que les enfants les plus jeunes se sont montrs les plus
suggestibles. Nous trouvons en effet, dans la premire classe, que 7 lves
seulement ont fait la seconde ligne de 5 millimtres plus grande que la
premire; au contraire, dans la troisime classe, le nombre d'lves qui
sont dans ce cas est de 16. Du reste, dans nos expriences antrieures avec
M. Henri sur la suggestibilit scolaire, nous avions aussi constat que les
plus jeunes enfants ont plus de suggestibilit que les enfants plus gs.

La description que nous avons donne de notre exprience de suggestion
n'est pas complte; nous l'avons pousse plus loin. Lorsque tous les lves
eurent reproduit de mmoire la ligne de 40 millimtres, le directeur de
l'cole leur prsenta une troisime ligne, longue de 50 millimtres, et il
leur dit avant de la prsenter: Je vais vous prsenter une troisime ligne
qui est _un peu plus courte que la seconde_. En faisant cette nouvelle
tentative de suggestion, nous avions deux raisons; la premire tait de
chercher  vrifier l'preuve prcdente, la seconde tait de savoir s'il
est possible de donner successivement plusieurs suggestions du mme genre
sans nuire au rsultat.

Cette seconde suggestion a t moins efficace que la premire; les lves
semblent s'tre mieux rendu compte de la longueur vraie des lignes; tandis
que la premire fois 5 lves seulement avaient fait un dessin en sens
contraire de la suggestion, on en trouve 16 dans le mme cas  la seconde
reprise.

Il nous a paru ncessaire d'examiner nos rsultats de plus prs, et de
rechercher si chaque lve avait prsent pendant les deux preuves la mme
suggestibilit ou la mme rsistance.

Nous allons diviser tous nos sujets en cinq groupes: 1 ceux qui ont fait 
la premire suggestion une seconde ligne moindre que la premire (ce sont
les lves les plus exacts); 2 ceux qui ont fait  la premire suggestion
une seconde ligne gale  la premire, ou suprieure de 1, 2  4
millimtres; 3 ceux qui ont fait  la premire suggestion une seconde
ligne suprieure de 4  8 millimtres; 4 ceux qui ont fait  la premire
suggestion la seconde ligne suprieure de 8  12 millimtres; enfin, 5
ceux qui ont fait  la premire suggestion la seconde ligne suprieure
de 12  20 millimtres. On voit que ce groupement exprime l'ordre de
suggestibilit, les lves du cinquime groupe se sont montrs plus
suggestibles que ceux du quatrime groupe, et ainsi de suite jusqu'au
premier groupe. Or voici les rsultats donns par ce calcul:

Ordre     Nombre         Suggestion      Suggestion de
des       de             d'allongement   raccourcissement
Groupes.  Sujets.        de la ligne.    de la ligne.

1er      10             -  4,6           + 2
2e       28             +  3,07          - 2,35
3e       31             +  5,99          - 3,06
4e       15             + 12,9           - 8,66

Ces chiffres, pour tre clairs, exigent une courte explication. Dans la
premire preuve, rappelons-le, la seconde ligne prsente tait plus
courte que la premire de 10 millimtres, mais la suggestion donne tait
que cette seconde ligne tait la plus longue. Par consquent, les lves
qui l'ont dessine plus courte, comme ceux de notre premier groupe qui
l'ont dessine avec une longueur moindre de 4mm,6, ont t plus exacts que
ceux du deuxime groupe, qui ont donn  cette ligne une longueur plus
grande que la premire, plus grande de 3mm,07;  leur tour, les sujets
du second groupe ont t plus exacts que ceux du troisime et ceux du
quatrime groupes, puisque ceux-ci ont allong encore davantage la seconde
ligne, qui tait cependant plus courte. Il est donc bien clair que
nous avons tabli nos quatre groupes dans l'ordre de la suggestibilit
croissante. Or, qu'on comprenne bien ce point, ce sont les sujets formant
chacun de ces quatre groupes dont on a cherch  apprcier les rsultats
dans la seconde preuve; nous avons voulu savoir si les lves A, B, C,
etc., formant le premier groupe, le meilleur, le plus rsistant  la
suggestion de la premire preuve ont manifest les mmes qualits
d'exactitude et de rsistance  la suggestion dans la seconde preuve; et
pour cela, nous avons calcul les carts de lignes prsents par ces sujets
dans cette seconde preuve. Seulement, il faut se souvenir que dans
la seconde preuve la suggestion donne tait une suggestion de
raccourcissement; et que la ligne qu'on prsentait  dessiner tait
rellement plus grande que la prcdente; par consquent, les lves les
plus exacts  cette seconde preuve sont ceux qui ont dessin la ligne plus
grande que la prcdente; et parmi ceux qui l'ont dessine plus courte, les
plus exacts sont ceux qui ont le moins exagr cette diffrence en moins.
Ces explications feront comprendre les oppositions de signe algbrique
que l'on rencontre dans les rsultats des preuves pour un mme groupe
de sujets. Il est clair maintenant qu'il existe une concordance bien
remarquable entre les deux preuves; on voit en effet, que les lves du
premier groupe qui avaient rsist  la suggestion d'allongement de la
premire preuve ont galement rsist  la suggestion de raccourcissement
de la seconde preuve, puisqu'ils ont dessin la troisime ligne avec 2
millimtres en plus tandis que la suggestion tendait  la faire dessiner
plus petite; de mme, on voit dans les groupes suivants que plus un groupe
a obi  la suggestion d'allongement de la premire preuve, plus il a obi
 la suggestion de raccourcissement de la seconde. Le rsultat est aussi
net qu'on peut le souhaiter.

Qu'est-ce que ces expriences nous apprennent de plus sur la suggestibilit
des enfants? C'est l une question utile qu'on devrait se poser  propos de
chaque tude nouvelle. Nos expriences fournissent un nouveau moyen, d'une
efficacit vrifie, pour mesurer la suggestibilit des enfants; et le
procd nous parat recommandable puisqu'il fait apparatre de trs grandes
diffrences individuelles. Nous avons pu constater en outre que les enfants
les plus suggestibles sont ceux de la troisime classe, c'est--dire les
plus jeunes. Cette preuve nous a montr la possibilit de faire  la
suite l'une de l'autre deux exercices de suggestibilit, dans lesquels les
enfants se comportent  peu prs de la mme manire, et gardent chacun leur
degr propre de suggestibilit; cette confirmation est trs importante;
elle nous montre que la suggestibilit prsente un certain caractre de
constance, au moins lorsque l'exprience est bien conduite. Enfin, nous
avons eu  noter qu'une suggestion rpte a moins d'efficacit la seconde
fois que la premire: cet affaiblissement est sans doute spcial  ces
suggestions indirectes de l'tat de veille, qui ne constituent point 
proprement parler des mains-mises sur l'intelligence des individus; dans
les expriences d'hypnotisme, au contraire, la suggestibilit de l'individu
hypnotis crot avec le nombre des hypnotisations.

M. Michel m'a communiqu le classement intellectuel que les professeurs ont
fait des lves qui ont servi  ces expriences; le classement est, comme
c'est l'habitude, tripartite; les lves sont diviss en: 1 intelligence
vive; 2 intelligence moyenne; et 3 intelligence faible.

Je dsirais savoir si l'intelligence des lves--il s'agit ici bien entendu
d'une intelligence toute spciale, qu'on pourrait appeler _l'intelligence
scolaire_--prsente quelque relation avec la suggestibilit. C'est, on
se le rappelle, l'opinion de M. Brillon. Je ne suis point arriv  la
confirmer. La suggestibilit moyenne est  peu prs la mme dans les 3
groupes.

De notre exprience collective  une exprience de cours il n'y a qu'un
pas.

Dans une courte note publie rcemment par _Psychological Review_[19], E.E.
Slosson relate une exprience de suggestion qu'il a faite sur ses auditeurs
dans un cours public; la suggestion a consist  produire l'hallucination
d'une odeur forte. L'auteur verse sur du coton l'eau d'une bouteille, en
cartant la tte, puis il annonce qu'il est certain que personne ne connat
l'odeur du compos chimique qui vient d'tre vers, et il met l'espoir que
quoique l'odeur soit forte et d'une nature toute particulire, personne
n'en sera incommod. Pour savoir quelle serait la rapidit de diffusion
de cette odeur, il demande que toutes les personnes qui la sentiront
s'empressent de lever la main; 15 secondes aprs, les personnes du premier
rang donnaient ce signal, et avant la fin d'une minute les trois quarts
de l'auditoire avaient succomb  la suggestion. L'exprience ne fut pas
pousse plus loin, car quelques spectateurs, dsagrablement impressionns
par cette odeur imaginaire, se prparaient dj  quitter la place. On les
rassure et on leur explique que le but rel de l'exprience avait t de
provoquer une hallucination; cette explication ne choqua personne.

[Note 19: _A Lecture Experiment in Hallucinations_. Psychological
Review, VI, 4, juillet 1899, p. 407-408.]

Voil  peu prs quelles sont les tudes qui ont t faites jusqu'ici sur
la suggestibilit ou suggestion  l'tat de veille et chez les sujets
normaux.

Il semble que quand elle est rduite  sa forme la plus simple, l'preuve
de la suggestion  l'tat de veille constitue un test de docilit; et il
est vraisemblable que des individus dresss  l'obissance passive s'y
conformeront mieux que les indpendants. Rappelons-nous ce fait si curieux,
que d'aprs les statistiques de Bernheim les personnes les plus sensibles 
l'hypnotisme--c'est--dire  la suggestion autoritaire--ne sont pas, comme
on pourrait le croire, les femmes nerveuses, mais les anciens militaires,
les anciens employs d'administration, en un mot, tous ceux qui ont
contract l'habitude de la discipline et de l'obissance passive.



II


ERREURS D'IMAGINATION


Il fut une poque, dans l'histoire de l'hypnotisme, o l'on a prononc
souvent les mots _d'attention expectante_; c'tait l'poque o l'on
cherchait  dcouvrir sur les malades l'influence des mtaux et des
aimants. On avait prtendu qu'en appliquant certains mtaux, de l'or, du
fer, de l'tain par exemple, sur les tguments d'un malade hystrique, on
pouvait soit provoquer de l'anesthsie dans la rgion de l'application,
soit provoquer des contractures, soit faire passer (transfert) dans l'autre
moiti du corps un symptme hystrique qui n'en occupait qu'une moiti.
Beaucoup d'auteurs restaient sceptiques, et supposaient que ces effets
qu'on observait sur les hystriques dans les sances de mtallothrapie
n'taient point dus  l'action directe des mtaux, mais  l'imagination
des malades, qui taient mises en tat d'attention expectante, et qui se
donnaient  elles-mmes, par ide, par raisonnement, les symptmes divers
que d'autres attribuaient au mtal. Aujourd'hui la terminologie a un peu
chang, et au lieu d'attention expectante, on dirait auto-suggestion, mais
les mots importent peu, quand on est d'accord sur le fond des choses. Il
est certain que chez les suggestibles, l'imagination constructive est
toujours en veil, et fonctionne de manire  duper tout le monde, le sujet
tout le premier; car ce qu'il y a de spcial  ces malades, c'est qu'ils
sont les premires victimes du travail de leur imagination; ainsi que l'a
dit si justement Fr, ceux qu'on appelle des malades imaginaires sont bien
rellement malades, ce sont des malades par imagination.

Il m'a sembl que l'tude de cette question rentre dans notre sujet, bien
qu'elle soit un peu distincte, thoriquement, de la suggestibilit. Il
s'agit ici d'une disposition  imaginer,  inventer, sans s'apercevoir
qu'on imagine, et en attachant la plus grande importance et tous les
caractres de la ralit aux produits de son invention.  ce trait chacun
peut reconnatre plus d'une de ses connaissances, et Alphonse Daudet a dans
un de ses romans peint de pied en cap un de ces personnages, qui est
sans cesse la victime d'une imagination  la fois trop riche et trop mal
gouverne.

Je me demande s'il ne serait pas possible de faire une tude rgulire de
cette disposition mentale; je suis mme trs tonn qu'aucun auteur n'en
ait encore eu l'ide. Ce serait cependant plus utile que beaucoup de
chinoiseries auxquelles on a eu le tort d'attribuer tant d'importance.
Quelle mthode faudrait-il prendre? La plus simple vaudrait le mieux. Je
me rappelle qu'il y a une quinzaine d'annes, M. Ochorowicz, auteur qui
a crit un ouvrage plein de finesse sur la suggestion mentale, vint a la
Salptrire pour montrer  Charcot un gros aimant en forme de bague, qu'il
appelait l'hypnoscope; il disait qu'il mettait cet aimant au doigt d'une
personne, qu'il l'interrogeait ensuite sur ce qu'elle prouvait, qu'il
recherchait si l'aimant avait produit quelque petit changement dans la
motilit ou la sensibilit du doigt ou de la main, et qu'il pouvait juger
trs rapidement si une personne tait hypnotisable ou non[20]. Dans le
cabinet de Charcot on fit venir, l'une aprs l'autre, une vingtaine de
malades, et M. Ochorowicz les examina et dclara pour chacune d'elles s'il
la croyait hypnotisable ou non; il tait convenu qu'on prendrait note de
ses observations, et qu'on chercherait  les vrifier; mais je doute fort
que l'affaire ait eu une suite quelconque, l'attention du Matre tait
ailleurs. Je crois qu'on pourrait adopter, pour l'tude de l'attention
expectante, un dispositif analogue  celui que je viens de signaler; par
exemple un tube dans lequel le sujet devrait laisser son doigt enfonc
pendant cinq minutes; on prendrait des mesures pour donner  l'exprience
un caractre srieux, et surtout on rglerait d'avance les paroles 
adresser au sujet; aprs quelques ttonnements invitables, il me parat
certain qu'on arriverait trs vite  un rsultat.

De telles recherches montreraient surtout si l'tat mental de
suggestibilit (c'est--dire d'obissance passive) a quelque analogie avec
l'tat mental d'attention expectante (c'est--dire la disposition aux
erreurs d'imagination).

[Note 20: M. Ochorowicz a dcrit son procd dans une communication 
la Soc. de Biologie, _Sur un critre de la sensibilit hypnotique_. Soc.
Biol., 17 mai 1884.]



III


INCONSCIENCE, DIVISION DE CONSCIENCE ET SPIRITISME


Nous arrivons maintenant  une grande famille de phnomnes, qui ont
une physionomie bien  part, et dont l'analogie avec des phnomnes
d'hypnotisme et de suggestion n'a t dmontre avec pleine vidence que
dans ces dernires annes, par Gurney et Myers en Angleterre, et par Pierre
Janet en France; je veux parler des phnomnes auxquels on a donn les
noms d'_automatisme, d'criture automatique_, et qui prennent un grand
dveloppement dans les sances de spiritisme.

Dans un tout rcent et trs curieux article qui vient d'tre publi par
_Psychological Review_[21], G.T.W. Patrick dcrit longuement un cas typique
d'automatisme; et comme ce cas n'est ni trop ni trop peu dvelopp et qu'il
correspond assez exactement  la moyenne de ce qu'on peut observer chaque
jour, je vais l'exposer avec dtails, pour ceux qui ne sont pas au courant
de ces questions.

[Note 21: _Some Peculiarities of the Secondary Personality_, Psych.
Review, nov. 1898, vol. 5, n 6, p. 555.]

La personne qui s'est prte aux expriences est un jeune homme de
vingt-deux ans, tudiant  l'Universit, paraissant jouir d'une excellente
sant, ne s'tant jamais occup de spiritisme, et n'ayant jamais t
hypnotis. Cependant, ces deux assertions ne sont pas tout  fait exactes;
s'il n'a pas fait de spiritisme, il a cependant caus, quatre ans
auparavant, avec une de ses tantes, qui est spirite, et il a lu
probablement quelques livres de spiritisme; mais ces lectures n'ont fait
aucune impression sur lui; et il a jug tous les phnomnes spirites comme
une superstition curieuse. Pour l'hypnotisme, il a assist  deux ou trois
sances donnes par un hypnotiseur de passage, et il s'est offert  lui
servir de sujet; on a constat qu'il tait un bon sujet.

Un jour, ayant lu quelques observations sur les suggestions
post-hypnotiques, il en causa avec l'auteur, M. W. Patrick, qui, sur sa
demande, l'hypnotisa et lui donna pendant le sommeil l'ordre d'excuter au
rveil certains actes insignifiants, comme de prendre un volume dans une
bibliothque; ces ordres furent excuts de point en point, et, comme c'est
l'habitude, ils ne laissrent aprs eux aucun souvenir.

Quelque temps aprs, le sujet,--nous l'appellerons Henry W.,--apprit 
l'auteur que lorsqu'il tenait un crayon  la main et pensait  autre chose,
sa main tait continuellement en mouvement et traait avec le crayon des
griffonnages dnus de sens. C'tait un rudiment d'criture automatique.
Patrick se dcida  tudier cette criture automatique, et il le fit dans
six sances, dont les trois dernires furent spares des premires par
deux ans d'intervalle. L'tude se fit de la manire suivante: on se
runissait dans une pice silencieuse, le sujet tenait un crayon dans sa
main droite et appuyait le crayon sur une feuille de papier blanc; il ne
regardait pas sa main, il avait la tte et le corps tourns de ct, et il
tenait dans sa main gauche un ouvrage intressant, qu'il devait lire avec
beaucoup d'attention. Naturellement, comme ces expriences taient faites
en partie sur sa demande et excitaient vivement sa curiosit, il se
proccupait beaucoup de ce que sa main pouvait crire, mais il ignorait
absolument ce qu'elle crivait; on lui permit quelquefois, pas toujours, de
relire ce que sa main avait crit; il avait autant de peine que n'importe
quelle autre personne  dchiffrer sa propre criture. Dans quelques
cas, on le pria de quitter la lecture de son livre et, de surveiller
attentivement les mouvements de sa main, sans la regarder; il eut
alors conscience des mouvements qu'elle excutait; mais sauf ces cas
exceptionnels, l'criture tait trace automatiquement. Maintenant, comment
l'oprateur entrait-il en communication avec cette main? Je ne le vois pas
clairement dans l'article. Il est trs probable que Patrick a employ la
mthode usuelle et la plus commode; il adressait  demi voix les questions
 Henry W.; celui-ci ne rpondait pas, et n'entendait pas, son attention
tant distraite par la lecture du livre; mais sa main crivait la rponse.
C'est de cette manire qu'on a pu obtenir toute une srie de demandes et
rponses qui sont publies dans l'article. Il est important d'ajouter que
le sujet est un jeune homme dont la sincrit et la loyaut sont au-dessus
de tout soupon, car il serait assez facile de simuler des phnomnes de
ce genre, feindre de lire, couter et rpondre par crit; mais nous avons
comme garantie contre la fraude non seulement les rfrences donnes par
l'auteur (ce qui serait peu de chose) mais encore ce fait important que
ces ddoublements de conscience sont aujourd'hui bien connus et ont t
observs dans des conditions d'une prcision irrprochable par des auteurs
dignes de foi[22].

[Note 22: Il y a dj plusieurs annes que j'ai trait longuement cette
question de la simulation,  propos du ddoublement de conscience chez
les hystriques, et que j'ai montr que l'anesthsie de ces malades
peut devenir une dmonstration exprimentale de ces phnomnes. Voir
_Altrations de la personnalit_. Bibliothque scientifique internationale,
Paris, Alcan.]

La premire sance commena ainsi:

_Question_.--Qui tes-vous?
_Rponse_.--Laton.

Cette premire rponse tait illisible et Henry W. fut autoris  lire
son criture: il dchiffra le mot Satan et rit; mais d'autres questions
montrrent que la vraie rponse tait Laton.

_Q_.--Quel est votre premier nom?
_R_.--Bart.
_Q_.--Quelle est votre profession?
_R_.--Professeur.
_Q_.--tes-vous homme ou femme?
_R_.--Femme.

Cette rponse est inexplicable, car dans la suite Laton a toujours
manifest le caractre d'un homme.

_D_.--tes-vous vivant ou mort?
_R_.--Mort.
_D_.--O avez-vous vcu?
_R_.--Illinois.
_D_.--Dans quelle ville?
_R_.--Chicago.
_D_.--Quand tes-vous mort?
_R_.--1883.

Les questions suivantes furent faites pour connatre un peu de la
biographie de ce Bart Laton. Il se trouva que certaines de ses rponses
taient justes, et d'autres fausses, et que ses connaissances taient  peu
prs celles de Henry W. Voici encore un chantillon de ces dialogues.

_Q_.--Avez-vous des connaissances surnaturelles, ou bien
cherchez-vous  deviner?
_R_.--Quelquefois je devine, mais souvent les esprits connaissent;
quelquefois ils mentent.

Deux jours aprs:

_Q_.--Qui crit?
_R_.--Bart Laton.
_Q_.--Qui tait major  Chicago quand vous tes mort?
_R_.--Harrisson(_exact_).
_Q_.--Combien avez-vous vcu  Chicago?
_R_.--Vingt ans.
_Q_.--Vous devez bien connatre la ville?
_R_.--Oui.
_Q_.--Commencez par Michigan-Avenue, et nommez les rues
dans l'ouest.
_R_.--Michigan, Wabash, State, Clark (_hsitation_) j'ai oubli.

Henry W. interrog connaissait seulement trois de ces noms.

_Q_.--Voyons! Votre nom n'est pas Bart Laton du tout. Votre
nom est Frank Sabine, et vous avez vcu  Saint-Louis, et vous
tes mort le 16 novembre 1843. Rpondez, qui tes-vous?
_R_.--Frank Sabine.
_Q_.--O tes-vous mort?
_R_.-- Saint-Louis.
_Q_.--Quand tes-vous mort?
_R_.--14 septembre 1847.
_Q_.--Quelle tait votre profession  Saint-Louis?
_R_.--Banquier.
_Q_.--Combien de mille dollars valiez-vous?
_R_.--750.000

Une semaine aprs:

_Q_.--Qui crit?
_R_.--Bart Laton.
_Q_.--O avez-vous vcu?
_R_.--Chicago.
_Q_.--Quand tes-vous n?
_R_.--1845.
_Q_.--Quel ge avez-vous?
_R_.--Cinquante ans.
_Q_.--O tes-vous maintenant?
_R_.--Ici.
_Q_.--Mais je ne vous vois pas.
_R_.--Esprit.
_Q_.--Bien, mais o tes-vous comme esprit?
_R_.--Dans moi, dans l'crivain.
_Q_.--Multipliez 23 par 22.
_R_.--3546_.
_Q_.--C'est faux. Comment expliquez-vous votre rponse?
_R_.--Devin.
_Q_.--Maintenant, l'autre jour, vous avez rpondu que vous
tiez quelqu'un d'autre. Qui tes-vous?
_R_.--Stephen Langdon.
_Q_.--De quel pays?
_R_.--Saint-Louis.
_Q_.--Quand tes-vous mort?
_R_.--1846.

La question de l'oprateur a pour but de donner une suggestion que le sujet
a trs navement accepte. On a vu du reste qu'il avait accept aussi un
autre nom, celui de Frank Sabine. Ce personnage qui guide l'criture de la
main est donc trs suggestible.

_Q_.--Quelle est votre profession?
_R_.--Banquier.
_Q_.--Mais qui s'appelait Frank Sabine?
_R_.--Je me suis tromp. Son nom tait Frank Sabine.
_Q_.--Je voudrais savoir comment vous avez pris le nom de
Laton.
_R_.--C'est le nom de mon pre.
_Q_.--Mais d'o est venu ce nom de Laton? Comment Henry W.
l'a-t-il appris?
_R_.--Pas Henry W., mais mon pre.
_Q_.--Mais expliquez-nous comment vous en tes venu 
crire le nom de Laton?
_R_.--Je suis un esprit! (_Cette rponse est crite en appuyant
fortement sur le crayon_.)
_Q_.--Quelle est votre relation avec Henry W.?
_R_.--Je suis un esprit, et je contrle Henry W.
_Q_.--Parmi tous les esprits, pourquoi est-ce-vous qui contrlez
Henri W.?
_R_.--J'tais prs quand il commena  se dvelopper.

Deux ans aprs:

_Q_.--Qui tes-vous?
_R_.--Bart Lagton. (_L'orthographe a chang_).
_Q_.--Qu'avez-vous  nous dire?
_R_.--Heureux de vous voir!
_Q_.--Quand avez-vous dj crit pour nous? Donnez l'anne,
le mois et le jour.
_R_.--Je ne sais.
_Q_.--Quel mois?
_R_.--Je ne sais. En avril, je me souviens. (_C'tait en juin_).
_Q_.--Parlez-nous davantage de vous?
_R_.--J'ai vcu  Chicago.
_Q_.--Y vivez-vous encore?
_R_.--Maintenant je suis ici.
_Q_.--Combien de temps avez-vous vcu  Chicago?
_R_.--Vingt ans.
_Q_.--Pourquoi tes-vous parti?
_R_.--Ce n'est pas votre affaire.
_Q_.--Qui tait Stephen Langdon?
_R_.--Un ami de Chicago.
_Q_.--Avez-vous crit: un ami de Chicago?
_R_.--Oui. Ne pouvez-vous pas le lire?

Une autre fois, on a cherch  mettre Laton en colre.

_Q_.--Qui crit?
_R_.--Bart Lagton.
_Q_.--Bonjour, M. Laton. Heureux de vous voir. Je vaudrais
mieux faire votre connaissance.
_R_.--Je n'y tiens pas.
_Q_.--Maintenant, M. Laton, voulez-vous nous donner une
communication?
_R_.--De qui?
_Q_.--Mais, de vous-mme.
_R_.--Je veux bien.
_Q_.--De qui pourriez-vous nous donner une communication?
_R_.--Qui connaissez-vous?
_Q_.--J'ai beaucoup d'amis. tes-vous en communication
avec mes amis?
_R_.--George White.

De toutes les rponses de Laton celle-ci est la seule qui dnote ce que
l'auteur appelle une facult d'intuition. M. Patrick a eu un oncle de ce
nom, mort dans la guerre civile et dont il porte le nom ml au sien de la
manire suivante: George-Thomas-White Patrick. Henry W. ignorait ce fait,
quoiqu'il ait eu l'occasion de voir le nom de M. Patrick crit en dtail;
interrog sur George White, Laton ft une foule d'erreurs sur son genre de
mort, la date de sa mort, etc.

_Q_.--Quelle tait l'occupation de M. Laton  Chicago?
_R_.--Charpentier.
_Q_.--Il y a deux ans, vous ayez dit qu'il tait un professeur.
_R_.--Eh bien, il--moi j'avais l'habitude d'enseigner.
_Q_.--Dansez-vous?
_R_.--Nous ne dansons plus quand nous avons quitt la terre.
_Q_.--Pourquoi?
_R_.--Vous ne pouvez pas comprendre; nous ne sommes plus
que partiellement matriels.
_Q_.--Quand vous tes  crire, comme en ce moment, que
fait la partie de vous-mme qui n'est pas matrielle?
_R_.--Elle est quelque part ou nulle part.
_Q_.--Montez-vous  bicyclette?
_R_.--Seulement par l'intermdiaire de Henry W.
_Q_.--Il y a deux ans, vous criviez votre nom: Laton. Comment
rendez-vous compte de ce changement d'orthographe?
_R_.--Trop de Latons: c'est mieux comme le dernier.
_Q_.--Vous tes un effront simulateur. Qu'avez-vous 
rpondre  cela!
_R_.--Taisez-vous, pauvre vieil idiot. Croyez-vous que je suis
oblig de rpondre exactement  toutes vos damnes questions?
Je puis mentir toutes les fois que cela peut me plaire.

Divers autres essais furent faits pour savoir si ce Laton avait quelque
pouvoir tlpathique; mais on ne put rien obtenir.

Rsumons d'aprs les conversations prcdentes la psychologie de ce
personnage qui s'est donn le nom de Laton. Ce personnage s'est dvelopp,
dfini et caractris sous l'influence des questions adresses par Patrick,
et il s'est dvelopp, remarquons-le bien,  l'insu de Henry W. qui ne sait
de lui que ce qu'il a pu apprendre quand on lui a permis de relire quelques
chantillons d'criture automatique. Si surprenant que ce fait puisse
paratre, il faut cependant l'admettre comme absolument rel, car il est
surabondamment prouv. Ce personnage secondaire, subconscient, existe
donc, et chose curieuse, il prsente un certain nombre de caractres qu'on
reconnat  presque toutes les incarnations du mme genre. D'abord, il est
trs suggestible; on a vu avec quelle facilit Patrick l'a dbaptis, et
lui a impos le nom de Frank Sabine; ensuite ce personnage est au courant
de tout ce qui s'est dit et fait pendant que Henry W. tait hypnotis. Nous
avons rapport plus haut que Henry W. a t hypnotis par Patrick et ne se
rappelait pas au rveil les divers incidents de son sommeil; cet oubli au
rveil n'existe point pour Laton. Ce fait important, qui a t dcouvert,
croyons-nous, par Gurney, jette quelque jour sur la nature de ces
personnages qui s'expriment par l'criture automatique; il y a un
lien entre ces manifestations spirites de la veille, et les sances
d'hypnotisme, plus qu'un lien, une continuit, et c'est la mmoire qui
prouve cette continuit. Patrick insiste aussi, avec raison, sur le
caractre vulgaire des rponses, sur la pauvret d'imagination et de
raisonnement qu'elles nous montrent, sur le manque d'attention et d'effort,
Laton tant incapable mme de faire une opration correcte d'arithmtique;
autres faits curieux  relever, les prtentions de Laton, son ton
emphatique, ses efforts ridicules pour donner des rponses profondes, et
la grossiret de ses expressions quand on le taquine ou qu'on le met en
colre. Tout cela indique un pauvre esprit. Mais ce pauvre esprit parat
avoir de temps en temps un rudiment de belles et brillantes facults
intuitives; il semble connatre des choses que Henry W. ignore et n'a pu
apprendre. Patrick a tudi de prs ce ct de la question, il a fait des
enqutes pour vrifier avec le plus grand soin les affirmations de Laton.
Le plus souvent, ces affirmations se sont trouves errones; mais parfois
il y a eu quelque chose qui semble dpasser les moyens ordinaires
de connaissance. Patrick ne cherche point  expliquer cette facult
d'intuition, mais il pense qu'on ne peut la nier compltement, car on la
retrouve dans beaucoup d'observations analogues et elle est comme un trait
de caractre du personnage qui se manifeste par l'criture automatique.
L'opinion de Patrick parat tre que cette facult d'intuition est une
facult naturelle, perdue par l'homme civilis, comme cette acuit des sens
qu'on observe encore, parat-il, chez les sauvages. Enfin, cette obsession
qu'a eu le personnage subconscient de se considrer comme un esprit, comme
l'esprit d'un individu ayant vcu autrefois, comment faut-il la comprendre?
Il est  supposer que la manire dont les questions ont t poses explique
un peu ce rsultat. On a demand: Qui tes-vous? ce qui suggre un
ddoublement de la personnalit car il est facile de comprendre que cette
demande appelait comme rponse un nom autre que celui de Henry W. La
question suivante: tes-vous vivant ou mort? suggre aussi, probablement,
l'ide d'une personne morte, mais vivant encore sous forme d'esprit. Il
eut t curieux d'employer d'autres interrogations; au lieu de dire: Qui
tes-vous? on aurait pu dire: crivez votre nom. Si le nom crit avait
t, mme dans ce cas, Bart Laton, on aurait pu exprimer de la surprise que
ce nom ne fut pas celui de Henry W. et on aurait ainsi vit toute allusion
mme loigne  l'hypothse de l'esprit. Ces rflexions sont de Patrick,
et elles nous paraissent trs judicieuses. Nous pensons que comme Henry W.
avait lu des livres sur le spiritisme, il devait probablement connatre la
thorie des esprits s'incarnant, et il est probable que ce sont ces notions
antrieurement acquises qui pour une bonne part ont opr la suggestion de
l'existence de Laton.

Ce qu'il y a d'essentiel dans les observations et expriences de ce genre,
c'est le fait mme de la division de conscience; le reste est une affaire
d'orientation des ides, et varie avec les croyances des individus, avec
les rcits qu'ils entendent faire, avec les opinions courantes; dans nos
socits modernes, la division de conscience conduira  la dsincarnation
ou  la rincarnation de l'esprit des morts; dans les couvents du moyen
ge, ce seront les dmons qui viendront agiter les corps des malheureuses
religieuses; ailleurs encore--et c'est l un des faits les plus surprenants
qu'on puisse imaginer--cette division de conscience devient un instrument
de travail pour une oeuvre littraire: c'est un phnomne naturel que
l'auteur cultive et dirige.

Le cas de Patrick est un peu passif; son sujet ne se livre  l'criture
automatique que dans les sances dont nous venons de transcrire le rcit;
en dehors de ces sances le personnage secondaire ne parat pas, il n'agit
pas, il fait le mort. Aussi ne peut-on pas, avec ce seul exemple, se faire
une ide juste du rle que le personnage secondaire peut remplir. Je crois
utile de reproduire ici une observation que Flournoy vient de publier tout
rcemment; elle complte la prcdente[23].

[Note 23: _Revue philosophique_, fvrier 1899.]

M. Michel Til, quarante-huit ans. Professeur de comptabilit dans divers
tablissements d'instruction. Temprament sanguin, excellente sant.
Caractre expansif et plein de bonhomie. Il y a quelques mois, sous
l'influence d'amis spirites, il s'essaye  l'criture automatique, un
vendredi et obtient des spirales, des majuscules, enfin des phrases
de lettres btardes, trs diffrentes de son criture ordinaire, et
agrmentes d'ornements tout  fait trangers  ses habitudes. Il continue
avec succs le samedi et le dimanche matin. Ayant encore recommenc le
dimanche soir, sur la sollicitation de sa famille, l'esprit crivant par
sa main donne beaucoup de rponses imprvues et fort drles aux questions
poses, mais le rsultat en fut une nuit trouble par un dveloppement
inattendu de l'automatisme verbal, sous forme auditive et graphomotrice,
comme en tmoigne son rcit:

Les impressions si fortes pour moi de cette soire prirent bientt le
caractre d'une obsession inquitante. Lorsque je me couchai, je fis les
plus grands efforts pour m'endormir, mais en vain; j'entendais une voix
intrieure qui me parlait, me faisant les plus belles protestations
d'amiti, me flattant et me faisant entrevoir des destines magnifiques,
etc. Dans l'tat de surexcitation o j'tais, je me laissais bercer de ces
douces illusions.... Puis l'ide me vint qu'il me suffirait de placer mon
doigt sur le mur pour qu'il remplit l'office d'un crayon; effectivement,
mon doigt plac contre le mur commena  tracer dans l'ombre des phrases,
des rponses, des exhortations que je lisais en suivant les contours que
mon doigt excutait contre le mur. _Michel_, me faisait crire l'esprit,
_tes destines sont bnies, je serai ton guide et ton soutien_, etc.
Toujours cette criture btarde avec enroulements qui affectaient les
formes les plus bizarres. Vingt fois je voulus m'endormir, inutile... ce
n'est que vers le matin que je russis  prendre quelques instants de
repos.

Cette obsession le poursuit pendant la matine du lundi en allant  ses
diverses leons: Sur tout le parcours du tramway, l'esprit continuant 
m'obsder me faisait crire sur ma serviette, sur la banquette du tramway,
dans la poche mme de mon pardessus, des phrases, des conseils, des
maximes, etc. Je faisais de vrais efforts pour que les personnes qui
m'entouraient ne pussent s'apercevoir du trouble dans lequel j'tais,
car je ne vivais plus pour ainsi dire pour le monde rel, et j'tais
compltement absorb dans l'intimit de la Force qui s'tait empare de
moi.

Une personne spirite de sa connaissance, qu'il rencontra et mit au courant
de son tat, l'engagea  lutter contre l'esprit lger et mauvais dont il
tait le jouet. Mais il n'eut pas la sagesse de suivre ce conseil; aussitt
termin son repas de midi, il reprit son crayon, et aprs diverses
insinuations vagues contre son fils douard, employ dans un bureau
d'affaires, finit par catgoriser l'accusation suivante: _douard a pris
des cigarettes dans la bote de son patron M. X..., celui-ci s'en est
aperu, et dans son ressentiment lui a adress une lettre de remerciement,
en l'avertissant qu'il serait remplac trs prochainement; mais dj
douard et son ami B... l'ont arrang de la belle faon dans une
vermineuse_ (sic) _ptre orale_.

On conoit dans quelle angoisse M. Til alla donner ses leons de
l'aprs-midi, pendant lesquelles il fut de nouveau en butte  divers
automatismes graphomoteurs qui, entre autres, lui ordonnaient d'aller voir
au plus vite le patron de son fils. Il y courut ds qu'il fut libre. Le
chef de bureau, auquel il s'adressa tout d'abord en l'absence du patron, ne
lui donna que de bons renseignements sur le jeune homme, mais l'obsession
accusatrice ne se tint pas pour battue, car tandis qu'il coutait avec
attention ces tmoignages favorables, mon doigt, dit-il, appuy sur la
table se mit  tracer avec tous les enroulements habituels et qui me
paraissaient en ce moment ne devoir jamais finir: _Je suis navr de la
duplicit de cet homme_. Enfin cette terrible phrase est acheve; j'avoue
que je ne savais plus que croire; me trompait-on? Ce chef de bureau avait
un air bien franc, et quel intrt aurait-il eu  me cacher la vrit? Il y
avait l un mystre qu'il me fallait absolument claircir....

Le patron M. X... rentra heureusement sur ces entrefaites, et il ne fallut
pas moins que sa parole dcisive pour rassurer le pauvre pre et amener
le malin esprit  rsipiscence: M. X... me reut trs cordialement et me
confirma en tous points les renseignements donns par le chef de bureau; il
y ajouta mme quelques paroles des plus aimables  l'gard de mon fils....
Pendant qu'il parlait, ma main sollicite crivait sur le bureau, toujours
avec cette mme lenteur exige par les enroulements qui accompagnaient les
lettres: _Je t'ai tromp, Michel, pardonne-moi_. Enfin! quel soulagement!
mais aussi, le dirai-je, quelle dception! Comment, cet esprit qui m'avait
paru si bienveillant, que dans ma candeur j'avais pris pour mon guide, pour
ma conscience mme, me trompait pareillement! C'tait indigne!

M. Til rsolut alors de bannir ce mchant esprit en ne s'inquitant
plus de lui. Il eut toutefois  subir plus d'un retour offensif de cet
automatisme (mais ne portant plus sur des faits vrifiables) avant d'en
tre dlivr. Il s'est mis depuis lors  crire des communications d'un
ordre plus relev, des rflexions religieuses et morales. Ce changement de
contenu s'est accompagn, comme c'est souvent le cas, d'un changement dans
la forme psychologique des messages: ils lui viennent actuellement en
images auditives et d'articulation, et sa main ne fait qu'crire ce qui lui
est dict par cette parole intrieure. Mais cette mdiumnit lui parat
moins probante, et il se mfie que tout cela ne jaillisse de son propre
fond. Au contraire, le caractre absolument mcanique de ces automatismes
graphomoteurs du dbut, dont il ne comprenait la signification qu'en
suivant les mouvements de ses doigts (par la vue ou la sensibilit
kinesthtique) au fur et  mesure de leur excution involontaire, lui
semblait une parfaite garantie de leur origine trangre. Aussi reste-t-il
persuad qu'il a t la victime momentane d'un mauvais gnie indpendant
de lui; il trouve d'ailleurs  cet pisode pnible de sa vie l'excellent
ct qu'il a raffermi ses convictions religieuses, en lui faisant comme
toucher au doigt la ralit du monde des esprits et l'indpendance de
l'me.

M. Flournoy, commentant cette observation, remarque:

Toute l'aventure s'explique de la faon la plus simple, au point de
vue psychologique, si on la rapproche des deux incidents suivants qui
renferment  mes yeux la clef de l'affaire.

1  ce que M. Til m'a racont lui-mme, sans paratre d'ailleurs en
comprendre l'importance, il avait remarqu, deux ou trois semaines avant
son accs de spiritisme, que son fils fumait beaucoup de cigarettes, et il
lui en avait fait l'observation. Le jeune garon s'excusa en disant que ses
camarades de bureau en faisaient autant,  l'exemple du patron lui-mme,
qui tait un enrag fumeur et laissait mme traner ses cigarettes partout,
en sorte que rien ne serait plus facile que de s'en servir si l'on voulait.
Cette explication ne laissa pas que d'inquiter un peu M. Til, qui est la
probit en personne, et qui se rappelle avoir pens tout bas: Pourvu que
mon fils n'aille pas commettre cette indlicatesse!

2 Un second point, que m'a par hasard rvl Mme Til au cours d'une
conversation, et que son mari m'a confirm ensuite, c'est que le lundi en
question, en allant de bonne heure  ses leons, M. Til rencontra un de ses
amis qui lui dit: A propos, est-ce que ton fils quitte le bureau de
M. X...? Je viens en effet d'apprendre qu'il cherche un employ. (Il
cherchait en ralit un surnumraire.)

M. Til, qui n'en savait rien, en demeura perplexe et se demanda si M. X...
serait mcontent de son fils et songerait  le remplacer. En rentrant 
midi chez lui, il raconta la chose  sa femme, mais sans en parler  son
fils. C'est une heure plus tard qu'arriva le message calomniateur.

Au total, la srie de ses messages ne fait qu'exprimer--avec la mise en
scne et l'exagration dramatique que prennent les choses dans les cas o
l'imagination peut se donner libre carrire (rves, ides fixes, dlires,
tats hypnodes de tout genre)--la succession parfaitement naturelle et
normale des sentiments et tendances qui devaient agiter M. Til en cette
occasion. Les vagues insinuations, puis l'accusation catgorique de vol, et
l'ordre d'aller voir le patron, correspondent aux soupons d'abord indcis,
puis prenant corps sur un souvenir concret, et aboutissant  la ncessit
de tirer la chose au clair. L'enttement avec lequel l'automatisme
graphique rpondait, par une accusation de duplicit, aux bons tmoignages
du chef du bureau, trahit clairement cette arrire-pense de dfiance
et d'incrdulit qui nous empche de nous abandonner sans rserve aux
nouvelles les plus rassurantes, tant qu'elles ne sont point absolument
confirmes. Enfin, quand le patron en personne a calm M. Til, le regret
subconscient d'avoir cd  ses inquitudes sans fondement srieux, trouve
son expression dans les excuses de l'esprit farceur; le _je t'ai tromp,
pardonne-moi_, de ce dernier, est bien l'quivalent, dans le ddoublement
mdiumnique, de ce que nous penserions tous en pareille circonstance: Je
me suis tromp et je ne me pardonne pas d'avoir t aussi souponneux.

On se demandera peut-tre comment il est possible de trouver chez un
individu normal des signes de cette divisibilit de conscience. Cette
recherche intresse peu les spirites et la gnralit des hypnotiseurs, qui
se contentent d'tudier les cas brillants et complets. Je crois bien tre
le premier qui ait fait une tude suivie de cette question[24], et j'ai
t fort aise de voir que mes premires tudes, qui datent d'une dizaine
d'annes, ont t reprises, contrles dans des laboratoires amricains
par Solomons et Stein, qui du reste ont nglig de me citer. Il est bien
certain que si on se contente de mettre un crayon dans la main d'une
personne, et de lui faire lire attentivement un livre, puis de lui adresser
une question, comme le faisait Patrick, de deux choses l'une: ou bien la
personne n'entendra pas et son crayon restera immobile, ou bien la personne
entendra la question et rpondra elle-mme de vive voix. Voil ce qui se
produit le plus souvent. Il faut que le phnomne de l'criture automatique
soit dj un peu dvelopp pour apparatre ds la premire heure, au
premier appel, comme chez Henry W. Quand on a affaire  des individus
normaux, il est ncessaire de prendre plus de dtours; on ne peut songer 
des procds directs qui, lorsqu'ils ne russissent pas, ont l'inconvnient
de couvrir l'oprateur de confusion.

[Note 24: Mes tudes ont d'abord paru dans le _Mind_, et je les ai
ensuite rsumes dans mon livre sur les _Altrations de la personnalit_.]

Voici la mthode que je prconise: elle est lente, et exige un peu de
patience; c'est son principal inconvnient.

On s'assied  ct du sujet, devant une table; on le prie de s'abstraire
dans une lecture intressante, ou dans un calcul mental compliqu, et
surtout de distraire son attention, d'abandonner sa main, et de ne pas
s'occuper de ce qu'on va faire avec cette main. La main tient un crayon;
elle est cache au sujet par un cran. On s'empare donc de cette main,
sans brusquerie, et par des mouvements doux, et on imprime  la main et au
crayon un mouvement quelconque, par exemple on fait dessiner des barres,
des boucles, marquer des petits points. Au premier essai, l'exprimentateur
avis s'aperoit  qui il a affaire; certains sujets raidissent la main,
elle est comme en bois, elle rsiste  tous les efforts; et quoique on
recommande au sujet de se laisser aller, de ne pas penser  sa main,
celle-ci n'obit point aux mouvements qu'on lui imprime. D'ordinaire, ces
sujets l sont peu ducables. Un autre obstacle vient s'opposer frquemment
 la continuation de l'exprience; il y a des personnes qui, lorsqu'on
prend leur main, ne peuvent pas continuer  lire; malgr elles, leur
attention quitte le livre, se porte sur ce qu'elles ressentent dans la
main. Les meilleurs sujets sont ceux dont la main docile excute avec
intelligence tous les mouvements qu'on imprime. Il y a l une sensation
particulire qui apprend  l'oprateur que l'exprience aura du succs. De
plus, pour empcher le sujet de trop s'occuper de sa main, j'use souvent
d'un artifice trs simple, qui produit une distraction plus forte qu'une
conversation avec un tiers, une lecture intressante ou un calcul
compliqu. Cet artifice consiste  faire croire au sujet que sa main
restera, pendant toute l'exprience, continuellement inerte et passive, et
que c'est l'exprimentateur, qui, de temps en temps, pour les besoins d'une
exprience qu'on n'explique pas, imprime  la main un mouvement. Cela
suffit pour tranquilliser le sujet qui, ds lors, abandonne sa main sans
rsistance, et se trouve dans des conditions mentales excellentes pour que
sa conscience se divise.

Au bout de quelque temps, la distraction devenant plus continue et plus
profonde, voici les signes qu'on peut relever.

C'est d'abord l'anesthsie par distraction. La personne distraite n'est
point devenue absolument insensible comme une hystrique distraite, dont
on peut traverser la peau ou lever le bras sans qu'elle s'en aperoive;
sa sensibilit n'est pas dtruite, mais la finesse de certaines de ses
perceptions est bien diminue. Il est difficile, du reste, d'explorer cette
sensibilit  un degr aussi faible de distraction.

Ce qui est le plus facile  provoquer, ce sont les mouvements passifs de
rptition. Le crayon tant plac entre les doigts du sujet, qui est pri
de le tenir comme s'il voulait crire, on dirige la main et on lui fait
excuter un mouvement uniforme, choisissant celui qu'elle excute avec le
plus de facilit, des hachures, des boucles ou des petits points. Aprs
avoir communiqu ce mouvement pendant quelques minutes, on abandonne
doucement la main  elle-mme, ou on reste en contact avec elle, pour que
la personne ne s'aperoive de rien; mais on cesse d'exercer une action
directrice sur les mouvements. La main abandonne  elle-mme fait quelques
lgers mouvements. On reprend l'exprience d'entranement, on la rpte
avec patience, pendant plusieurs minutes; le mouvement de rptition
se perfectionne; au bout de 4 sances, j'ai vu chez une jeune fille la
rptition si nette que la main ne traa pas moins de quatre-vingt boucles
sans s'arrter; puis la personne eut un mouvement brusque et secoua ses
paules en disant: Il me semble que j'allais m'endormir!

La prsence de ces mouvements subconscients de rptition nous apprend
qu'il y a l un personnage inconscient, que l'exprience vient de dgager;
mais il est clair que ce personnage est loin d'avoir le mme dveloppement
que Bart Laton. La peine qu'on prouve  lui faire rpter des mouvements
en est la preuve. L'exprimentateur ne peut pas imprimer des mouvements au
hasard; il est oblig de choisir ceux qui russissent le mieux. En gnral,
ceux qu'on peut excuter d'un seul trait, sans changement de direction et
sans arrt, se rptent assez bien.

Les mouvements graphiques, par suite de leur dlicatesse, attirent moins
l'attention du sujet que des mouvements de flexion et d'extension des
membres; ceux-ci cependant peuvent tre rpts par l'inconscient, et  ce
propos, il est curieux de remarquer que la flexion du poignet se rpte
mieux que la flexion isole d'un doigt.

Le caractre tout  fait rudimentaire de cet inconscient est bien marqu
par la facilit avec laquelle on lui donne certaines habitudes. Lorsqu'on
fait crire plusieurs fois des boucles, la main s'accoutume  ce mouvement,
et le reproduit  tort et  travers; car si on veut ensuite lui faire
tracer des hachures, les mouvements se dforment bien vite et se changent
en boucles. La mmoire de cet inconscient est si peu tendue qu'il
n'est mme pas capable de conserver le souvenir de plusieurs espces de
mouvements.

L'inconscient n'a pas seulement de la mmoire, il peut encore recevoir et
excuter quelques suggestions qui sont, il est vrai, d'un ordre absolument
lmentaire. Ces suggestions peuvent tre donnes au moyen du toucher. Avec
une simple pression, on agit sur la main, et on la fait mouvoir dans toutes
les directions. Ce n'est point une impulsion mcanique, c'est bien une
suggestion tactile. Si avec une pression, on fait mouvoir la main, une
autre pression, tout aussi lgre, l'arrte, l'immobilise: une autre
pression, d'un genre un peu diffrent, la fait crire. Il est difficile
de dire la diffrence de ces pressions; mais l'exprimentateur, en les
faisant, a une certaine intention, et cette intention est souvent comprise
avec beaucoup de finesse par la main en exprience. Rien n'est plus curieux
que cette sorte d'hypnotisation partielle; la personne croit tre et se
trouve en effet compltement veille et en possession d'elle-mme, tandis
que sa main obit doucement aux ordres tactiles de l'exprimentateur.

Une autre manifestation de l'criture automatique, plus connue que les
prcdentes, car on en a fait un jeu de socit, consiste  prier la
personne de penser  son nom, son ge, son pays, un mot quelconque, puis on
prend sa main, comme il a t dcrit ci-dessus, et cette main,  l'insu de
la personne, crit le nom pens; en gnral, quand on fait cette exprience
dans un salon, on dclare  la personne qu'on va deviner sa pense,
quoique en ralit ce soit la personne elle-mme qui l'crive. A ce genre
d'exprience se rattachent les diffrents exercices de prestidigitateurs et
d'hypnotiseurs qui devinent les secrets, se font conduire vers l'endroit o
un objet est cach, et ainsi de suite. Ce sont des expriences qui, pour
russir, ont besoin d'un oprateur trs habile.

Voil  peu prs tous les phnomnes de division de conscience que j'ai
russi  provoquer, en tudiant l'criture automatique chez cinq personnes
(femmes), jouissant d'une bonne sant; ces personnes ont t tudies
chacune pendant deux sances d'une demi-heure au plus; une seule l'a t
pendant quatre sances; c'est trs peu pour la culture des phnomnes de
double conscience, qui demandent beaucoup de temps et de patience; mais
notre but tait prcisment de savoir ce qu'on pouvait observer aprs un
minimum d'entranement.

Depuis la publication de mes recherches, deux autres auteurs, Solomons et
Stein[25], se sont engags exactement dans la mme voie pour rechercher ce
qu'on obtiendrait sur des sujets sains en poussant l'entranement aussi
loin que possible.

[Note 25: _Normal Motor Automatism_. Psychol. Rev., sept. 1896,
492-512.]


Ils se sont pris comme sujets; ils se disent d'excellente sant. Leurs
expriences se groupent sous quatre chefs: 1 tendance gnrale au
mouvement, sans impulsion motrice consciente; 2 tendance d'une ide  se
dpenser en mouvement, involontairement et inconsciemment; 3 tendance
d'un courant sensoriel  se dpenser en raction motrice inconsciente; 4
travail inconscient de la mmoire et de l'invention.

1 La main est mise sur une planchette, analogue  celle des spirites
(c'est une planche glissant sur des billes de mtal et arme d'un crayon;
on met la planchette sur une table, sur du papier, et le crayon crit
tous ses mouvements). L'esprit du sujet est occup  lire une histoire
intressante. Dans ces conditions, il se produit facilement, quand le sujet
a pris l'habitude de ne pas surveiller sa main, des mouvements spontans,
qui drivent d'ordinaire de stimuli produits par une position fatigante; en
outre, des excitations extrieures (par exemple si on remue la planchette),
provoquent dans la main des mouvements de divers sens, dont on peut amener
la rptition, et qui alors se continuent assez longtemps. La distraction
de l'attention est une condition importante; mais il ne faut pas que
l'histoire lue pour distraire soit trop mouvante, car cette motion peut
produire des mouvements rflexes ou une tension musculaire qui nuisent aux
mouvements inconscients.

2 Le sujet lit  haute voix en tenant un crayon  la main; parfois il
crit un mot qu'il lit, surtout lorsque ce mot est court; les mots longs
sont seulement commencs; cette criture se fait souvent sans que le sujet
le sache.

3 Le sujet lit  haute voix, et crit subconsciemment les mots que pendant
sa lecture une personne lui dicte  voix basse. A ces expriences on
n'arrive qu'aprs beaucoup d'entranement. Au dbut, c'est trs pnible; on
s'arrte de lire des qu'on entend un mot. Il faut apprendre  retenir son
attention sur la lecture. On arrive bientt  continuer la lecture sans
l'interrompre, mme quand il y a des dictes chaque 15 ou 20 secondes:
l'criture devient inconsciente. La lecture inconsciente se fait plus
facilement; le sujet lit un livre qui ne prsente aucun intrt, et pendant
ce temps on lui raconte une histoire trs intressante; quand l'exprience
est bien en train, il peut lire mme une page entire, sans en avoir
conscience et sans rien se rappeler; la lecture ne manque pas entirement
d'expression, mais elle est monotone; elle contient des erreurs, des
substitutions de mots. La lecture est bonne surtout quand elle roule sur
des sujets familiers.

4 Ici les expriences sont plus difficiles et n'ont russi que parce que
les sujets taient bien exercs par les expriences prcdentes. D'abord,
ils ont fait de l'criture automatique spontane; par exemple en lisant,
leur main crivait; puis, ils ont mme pu se dispenser de lire pour
dtourner l'attention; chez l'un des sujets, Miss Stein, la distraction
tait suffisante quand elle lisait les mots que sa main venait d'crire
quelque temps auparavant; l'criture spontane de la main tait
involontaire, inconsciente; les paroles crites taient parfois dnues de
sens; il y avait surtout des rptitions de mots et de phrases. Les auteurs
ont pu galement, par la mme mthode, reproduire inconsciemment des
passages qu'ils savaient par coeur, mais n'avaient jamais crits. La
condition essentielle de toute cette activit automatique est une
distraction de l'attention obtenue volontairement; il ne faut pas cependant
que l'attention distraite soit sollicite avec trop de force; si, par
exemple, on relit un passage d'une histoire qu'on n'avait pas compris
d'abord, et qui est ncessaire pour l'intelligence du reste, alors, sous
l'influence de ce surcrot d'attention, toute l'activit automatique est
suspendue.

Ces expriences ne diffrent nullement de celles que j'ai publies moi-mme
il y a plusieurs annes dans le _Mind_ et que je viens de rsumer plus
haut; elles sont seulement un peu plus complexes, ce qui tient  ce que
les deux auteurs se sont longuement entrans; ainsi, ils ont pu avoir de
l'criture automatique spontane, ce que je n'ai pu faire sur mes sujets.
Mais la nouveaut de leur tude ne doit pas tre cherche l; elle consiste
plutt en ce qu'tant psychologues, ils ont pu analyser de trs prs ce
qui se passait dans leur conscience pendant les expriences; c'est cette
auto-analyse qui donne un trs grand intrt  leurs tudes. Nous allons
rendre compte des observations qu'ils ont faites.

Tout d'abord, ils ont eu souvent le sentiment, quand ils ont eu l'occasion
de percevoir leur activit automatique, que cette activit a un caractre
_extra-personnel_, c'est--dire leur est trangre. Ainsi, s'ils
s'aperoivent que, pendant une lecture, leur main fait remuer la
planchette, ce mouvement leur apparat comme produit par une cause
extrieure; ils n'en ont conscience que par les sensations qui accompagnent
le mouvement produit. Quand le sujet lit  haute voix, en coutant une
autre personne, le bruit de sa propre voix, s'il l'entend, lui parat
tranger.

C'est surtout dans l'exprience de l'criture automatique sous dicte
pendant une lecture consciente qu'on s'est bien rendu compte du mcanisme
de cette inconscience. L'criture sous dicte comprend 4 lments: 1
l'audition du mot dicte; 2 la formation d'une impulsion motrice; 3
une sensation d'effort; 4 une sensation centripte, venant du bras, et
avertissant que le mouvement graphique a t excut. L'impulsion motrice
est difficile  dcrire; elle se compose de reprsentations visuelles
et motrices du mouvement  excuter, et d'autre chose encore. Dans les
expriences, on a vu se produire par degrs l'inconscience de l'opration
entire. Ce qui devient d'abord inconscient, c'est le sentiment de
l'effort. On entend le mot dict, on a une ide d'crire, et cela se
trouve crit; on n'a pas le sentiment de la difficult, de quelque chose
d'accompli. L'acte parat encore volontaire. Ce sentiment de l'effort
revient quand le bras se fatigue.

Le second degr est la disparition de l'impulsion motrice; l'criture cesse
de paratre volontaire. On entend le mot et on sait qu'on l'a crit; c'est
tout. L'criture est consciente et devient cependant _extra-personnelle_.
Le sentiment que l'criture est _notre_ criture semble disparatre avec
l'impulsion motrice. Parfois le sujet gardait un lment de l'impulsion
motrice, la reprsentation visuelle du mouvement  excuter, et cependant
le mouvement lui paraissait tranger. Les auteurs pensent,--mais ils
avancent cette hypothse avec beaucoup de rserve,--qu'il y a dans une
impulsion motrice la conscience d'un courant moteur centrifuge, et que
c'est cette conscience qui est le fait capital, qui permet d'attribuer un
acte  notre personnalit, ou qui le fait considrer comme tranger.

L'inconscience peut faire encore des progrs, et alors le sujet n'a plus
conscience d'entendre le mot dict, ni conscience de l'avoir crit;
cette dernire conscience se perd la dernire; le sujet peut tre devenu
inconscient d'avoir entendu le mot, et rester conscient de l'avoir
crit. Mais ce n'est pas sur ce fondement que repose le sentiment de la
personnalit, puisque le sujet peut entendre le mot, savoir qu'il l'a crit
et cependant juger que le mouvement ne vient pas de lui.

Cette analyse curieuse, les auteurs l'ont pousse plus loin encore dans
l'criture automatique spontane; ils ont vu qu'ils peuvent non seulement
surveiller leur main, mais prvoir ce qu'elle doit crire, et cependant,
mme dans ces conditions, le mouvement d'criture reste tranger  la
personne. Si rellement leur hypothse est juste, si le sentiment de la
personnalit repose sur la conscience de la dcharge motrice, ce serait
une solution tout  fait nouvelle et curieuse  un problme qui, jusqu'
prsent, a t discut trs longuement[26].

[Note 26: Je renvoie sur ce point  mon tude sur _M. de Curel_, o
l'on trouvera cette ide que la sparation des personnalits vient trs
probablement d'un phnomne d'inconscience portant sur une partie des
processus psychologiques. (_Anne psych._, I, p. 147).]

Les rsultats obtenus semblent montrer que l'automatisme normal, en se
dveloppant, peut devenir presque aussi complexe que la vie subconsciente
des hystriques. C'tait l le but propos aux recherches, et les
auteurs pensent l'avoir atteint. Ils remarquent que ce qui distingue ici
l'hystrique du sujet normal, c'est que l'hystrique est distraite parce
qu'elle ne _peut_ pas faire autrement, tandis que le sujet normal ralise
l'tat de distraction parce qu'il le _veut_. L'hystrie est donc bien,
au moins en partie, une maladie de l'attention. A propos du rle de
l'attention dans ces phnomnes d'inconscience, signalons dans l'article
prcdent trois observations curieuses, que les auteurs n'ont pas
rapproches, et dont ils n'ont peut-tre pas vu la porte. Ces trois faits
sont les suivants: 1 quand l'histoire qu'on lit pour se distraire devient
trs mouvante, les mouvements subconscients cessent: 2 ils cessent
galement, s'il faut faire un effort intellectuel considrable pour
comprendre ce qu'on lit; 3 dans le cas o l'on crit automatiquement sous
la dicte, si la dicte se fait  voix trs basse, exigeant un effort pour
comprendre, la conscience reparat. Cela montre que l'tat de division
mental ne se maintient que si l'attention fournie n'atteint pas son
maximum. Il y a lieu de rapprocher ces faits d'une observation ingnieuse
de Mercier (_Anne Psychologique_, II, p. 889-890).

Tout rcemment, G. Stein a publi dans _Psychological Review_ (mai 1898)
une tude sur la culture de l'automatisme moteur; cette tude a t
faite avec l'instrument imagin par Delabarre pour l'enregistrement des
mouvements inconscients[27]; on distrayait le sujet, puis on donnait une
certaine impulsion  son doigt, et on cherchait si le sujet continuait
machinalement et sans s'en rendre compte le mouvement imprim. C'est en
somme mon exprience premire; l'auteur a cherch sur combien de sujets
elle russissait, et il a constat que ce nombre est trs lev, environ 35
sur 40 hommes et 45 sur 50 femmes. Par consquent l'preuve peut servir de
test pour la psychologie individuelle, du moment que les rsultats qu'elle
donne sont si Frquents.

[Note 27: Voir 1re _Anne psychologique_, p. 532.]

Les expriences de Solomons et Stein forment une transition entre les
ntres et celles de Patrick; elles montrent leur continuit. Dans nos
tudes, nous n'avons eu que de l'criture automatique de rptition;
Solomons et Stein ont obtenu, rien que par un entranement plus prolong,
un peu d'criture automatique spontane; et enfin Patrick a obtenu
trs facilement, chez un sujet prdispos, non seulement de l'criture
automatique spontane, mais un systme d'tats de conscience se sparant
de la personnalit principale et constituant une personnalit assez bien
dfinie. Il n'est pas douteux que tous ces phnomnes diffrent seulement
en degrs.

Mon avis est que dans une tude complte sur la suggestibilit d'un
individu, il faut faire une petite place  la recherche des premiers signes
de la division de conscience. Pour ne pas perdre trop de temps, on pourrait
procder ainsi: aprs avoir mis un crayon dans la main du sujet, derrire
l'cran, on recherchera s'il est possible d'obtenir, en cinq minutes
d'essai, des mouvements passifs de rptition. Si ces mouvements sont
nets, on recherchera s'il se produit, quand le sujet pense  son nom,
de l'criture spontane; si celle-ci se produit encore, on cherchera si
l'criture rpond  des questions poses  demi-voix. Ce sont les trois
degrs principaux de la division de conscience; mais chacun de ces degrs
est susceptible de trs nombreuses subdivisions. Je me contente pour le
moment d'indiquer une mthode  suivre, sans entrer dans les dtails; les
exprimentateurs qui s'occuperont de ces recherches s'apercevront vite
qu'il y a un grand avantage  avoir un fil conducteur. On demandera ensuite
au sujet s'il est spirite, mdium, s'il a reu des communications, etc.

Il sera intressant de savoir s'il existe quelques rapports entre la
disposition  l'criture automatique et la suggestibilit; nous supposons
que ce rapport existe, car le personnage de l'criture automatique est trs
suggestible, et ces divers phnomnes de subconscience et de division de
conscience forment le fond de l'hypnotisme; mais en somme, tout ceci n'a
pas encore t tudi clairement sur des individus normaux, et on ne sait
pas au juste quelle signification la psychologie individuelle doit attacher
 l'criture automatique.

La division de conscience s'exprime parfois par des manifestations autres
que l'automatisme des mouvements; elle peut se produire de telle sorte que
le sujet en ait la perception assez claire; dans ce cas, il est inutile de
faire des expriences sur le sujet, le plus simple est de l'interroger et
de lui demander une description aussi complte que possible des impressions
qu'il a ressenties. Il est bien entendu que l'exprimentateur doit le
mettre sur la voie, car les personnes qui ont prouv les phnomnes de ce
genre ne se rendent pour ainsi dire jamais compte de leur nature. Voici 
peu prs dans quelles conditions une personne remarque de lgers signes
de division de conscience: elle a le sentiment que le monde extrieur est
trange; les objets qui l'entourent, quoique familiers, lui paraissent
nouveaux, bizarres, indfinissables; elle les regarde d'un oeil curieux
comme si elle ne les connaissait pas, mais en mme temps elle se rend bien
compte que c'est une illusion. Parfois, les objets paraissent loigns.
Cette impression d'tranget, on peut l'prouver dans la perception de son
propre corps; on se demande: est-ce l ma jambe? je ne reconnais pas mes
bras. Mon corps me parat drle. Est-ce moi qui suis assis en ce moment sur
cette chaise? etc., etc. Enfin, on prouve aussi la mme impression pour
sa propre voix, et pour le sens des paroles qu'on vient de prononcer; aprs
avoir parl, prononc  haute voix plusieurs phrases, par exemple dans un
dner; on coute sa voix, le timbre en parat chang, il semble que ce soit
la voix d'un autre; de mme, on reconnat difficilement sa propre pense
dans les paroles qu'on a prononces: on croirait que la phrase a t
construite par une autre pense et dite par une autre bouche. Krishaber,
que Taine a longuement cit dans son _Intelligence_[28], a rapport sous le
nom de nvropathie crbro-cardiaque, beaucoup d'exemples de ces phnomnes
de dissociation; et cette anne mme Bernard Leroy vient de publier une
utile monographie de l'_illusion de fausse reconnaissance_[29], et il
ressort des documents que cet auteur a runis, que l'illusion de fausse
reconnaissance est souvent lie  des phnomnes lgers de ddoublement de
conscience.

[Note 28: Voir le vol. 2, _in fine_ note sur les lments et la
formation de l'ide de moi.]

[Note 29: _L'illusion de fausse reconnaissance_, Paris. Alcan, 1898.]



IV


INFLUENCE DE LA ROUTINE, DES PRJUGS, DES IDES DIRECTRICES


Notre quatrime catgorie de recherches n'a rien de commun avec la
prcdente; elle part d'un principe tout spcial. Ce principe est le
suivant: dans toutes les oprations que nous excutons avec notre
intelligence, comme de voir, d'agir, de raisonner, de prendre un parti,
etc,, nous prsentons deux tendances contraires; la premire reprsente
l'habitude, la routine; la seconde reprsente la rflexion personnelle,
l'esprit critique. Tout acte physique ou mental que nous faisons ressemble
plus ou moins  un de nos actes antrieurs, il rencontre par consquent
devant lui un commencement d'adaptation, dont il profite, et on a une
tendance  se rpter,  refaire ce qu'on a dj fait, parce que c'est plus
facile, parce que cela demande moins de rflexions. Mais d'autre part,
comme les circonstances ne sont jamais identiquement les mmes, comme il y
a entre la circonstance de l'acte nouveau et celle de l'acte ancien, une
petite diffrence, nous devrions faire subir  l'acte nouveau une petite
modification pour mieux l'ajuster aux circonstances nouvelles, mais cela
exige un effort d'attention, et par consquent une fatigue dont il est tout
naturel que nous cherchions  nous dcharger: c'est en somme une lutte
entre l'habitude et l'attention; l'habitude reprsente l'ancien, l'acquis,
et l'attention est un effort vers le nouveau. Sous le terme d'habitude
se cachent bien des faits diffrents; nous avons cit comme exemple
d'habitudes cette routine de la vie de tous les jours, qui nous fait
asseoir de la mme faon, faire les mmes rflexions, etc. Dans les tudes
proprement intellectuelles, cette routine prend le nom d'ides prconues;
parfois la simple ide directrice d'une exprience, l'attente d'un
phnomne, le dsir de vrifier une hypothse agrable, la parole d'un
matre ont tant d'influence sur nous que notre esprit critique se trouve
suspendu.

Les expriences dont nous allons parler ont eu pour but de raliser sous
une forme exprimentale les conditions dont nous venons de parler; on a
imagin des dispositifs spciaux qui permettent de voir avec quel degr de
routine une personne rpte une mme opration, quand les circonstances qui
ont expliqu la premire opration changent lgrement, et exigeraient un
acte diffrent. L'ide de ces recherches est venue, d'une manire tout 
fait indpendante,  M. Henri et  moi, d'une part, et  M. Scripture et 
ses levs d'autre part.

Voici l'ide qui nous tait personnelle. Nous faisions faire  des enfants
d'cole des expriences sur la mmoire visuelle des lignes. Ces expriences
se faisaient par la mthode de reconnaissance. On montrait d'abord 
l'enfant une ligne isole, puis on laissait couler un certain intervalle
de temps, puis on faisait passer sous les yeux de l'enfant un grand carton
sur lequel taient traces une srie de lignes parallles, de longueur
croissante; l'enfant devait reconnatre dans la srie la ligne gale 
celle qu'on lui montrait. Cette opration se faisait deux fois: la premire
fois, la ligne modle se trouve dans la srie; la seconde fois elle ne
s'y trouve pas: ainsi, la ligne modle tant de 40 millimtres, le second
tableau ne contient pas de ligne plus longue que 36 millimtres. Un oeil
exerc s'aperoit de cette lacune; mais la premire preuve a dj cr
une routine grce  laquelle l'enfant ayant trouv la ligne modle dans le
premier tableau, s'attend  la retrouver dans le second. Voici le rsum de
nos rsultats:

               NOMBRE D'ENFANTS TROMPS PAR LA ROUTINE

                                 Mmoire.   Comparaison directe
                                            (moyenne des 3 cours).

Cours lmentaire (7  9 ans).. 88 p. 100   38 p. 100

  --  moyen (9  11 ans)....... 60   --

  --  suprieur (11  13 ans).. 47   --

Ces chiffres montrent l'influence de l'ge sur la suggestibilit; ils
montrent aussi que dans l'acte de comparaison, qui est plus facile et
donne plus de scurit  l'esprit que l'acte de mmoire, on est moins
suggestible.

Il est  remarquer que bien que ce genre de suggestion provienne
du dispositif mme de l'exprience, et non de la prsence de
l'exprimentateur, cependant l'autorit morale de celui-ci exerce
incontestablement une influence sur le rsultat; c'est un professeur, il
fait sa recherche dans une cole, il est l'ami du directeur, il est plus
g que l'enfant; toutes ces circonstances inspirent  l'enfant confiance,
et il faut que l'enfant soit bien sr de sa critique pour dclarer que
la ligne qu'on lui dit de chercher dans le tableau n'y est pas. Il
est toujours trs difficile, pensons-nous, de faire des preuves de
suggestibilit en supprimant tout ce qui dpend de l'action morale de
l'exprimentateur; mais on peut tout au moins diminuer la part de ce
facteur.

Scripture, avons-nous dit, et aprs lui Gilbert et Seashore, ses lves,
ont fait des recherches du mme genre, ou du moins avec des mthodes trs
analogues. Le travail de Seashore, qui est le plus important, a pour titre:
_La mesure des illusions et hallucinations de l'tat normal_. Les auteurs
ont du reste eu la pleine conscience qu'ils inauguraient une mthode
nouvelle, bien distincte de celle de la suggestion hypnotique: il est
seulement  regretter que cette conscience de leur originalit se soit
accompagne d'un parfait mpris pour les tudes d'hypnotisme et mme pour
les hypnotiseurs, qu'ils ont traits de jongleurs et de charlatans.

Les expriences de Seashore[30] ont t faites sur des lves de
laboratoire; et  premire vue on aurait pu croire que ces lves, jeunes
gens dont l'ge est d'ordinaire de 20 ans, auraient t moins faciles 
duper que les enfants d'cole primaire. Cependant il s'est trouv que tous
les dispositifs de Seashore ont fait des dupes; et mme on a pu observer un
fait bien inattendu; des lves qui avaient t mis d'avance au courant
de la nature de la recherche s'y sont laiss prendre. La force de la
suggestion tait augmente par le silence du laboratoire, la solitude,
l'obscurit, le signal donn avant le stimulus, etc. Voici quelques-unes
des expriences de Seashore; elles consistent  faire plusieurs fois
une exprience sincrement; puis, quand l'habitude est ne, on fait une
exprience simule, et le sujet non prvenu y rpond comme si elle tait
vritable.

[Note 30: _Measurements of Illusions and Hallucinations in Normal
Life_, Studies from the Yale Psych. Lab., Yale, 1895, III.]

_Illusion de chaleur_.--On fait passer le courant lectrique d'une pile au
bichromate dans un fil d'argent tendu entre deux bornes: le fil s'chauffe,
et le sujet est invit  pincer le fil entre le pouce et l'index et  se
rendre compte de la chaleur produite. Aprs cette exprience prliminaire,
destine  crer la suggestion, exprience qu'on rpte deux ou trois fois,
l'exprimentateur interrompt le circuit  l'insu du sujet, en poussant
avec le genou un interrupteur plac sous la table; puis, on recommence les
expriences une dizaine de fois: on feint de mettre en action la pile, on
donne au sujet un signal pour qu'il touche le fil, et on lui fait indiquer
au bout de combien de temps il peroit la chaleur. L'exprience a en
apparence pour but de mesurer le temps de raction. Les expriences ont t
faites sur 8 sujets; dans 120 essais, nous notons seulement 5 cas o le
sujet n'a rien senti.

_Illusion d'un changement de clart_.--Cette illusion a t provoque de
plusieurs manires diffrentes; une des plus simples tait provoque avec
l'appareil suivant: deux cartons blancs juxtaposs et vus chacun dans un
cadre noir immobile taient mobiles et pouvaient tourner autour d'un de
leurs cts verticaux; ils recevaient tous deux la lumire d'une lampe; et
on comprend qu'ils paraissent d'autant moins clairs qu'ils sont placs,
par rapport  l'observateur, dans une position plus oblique. Un des cartons
restant immobile et servant de point de comparaison, l'exprimentateur fait
tourner lentement l'autre carton au moyen d'un fil qu'il a entre les mains;
le sujet ne voit pas le mouvement de l'exprimentateur; on commence par
faire tourner rellement le second carton, aprs un signal, et le sujet
dit quand il peroit le changement; puis on refait le mme signal, mais
on laisse le carton immobile, et le sujet croit percevoir comme avant le
changement de clart, qui lui parat se produire  peu prs au bout du mme
temps aprs le signal.

_Illusion de son_--Aprs beaucoup d'essais infructueux, l'auteur s'est
arrt au dispositif suivant: aprs un signal donn, on augmente
graduellement l'intensit d'un son en rapprochant les deux bobines d'un
appareil  chariot, et le sujet doit ragir ds qu'il entend le son, qu'il
sait devoir tre trs faible au dbut, puis augmenter; tantt on fait
l'exprience rellement, tantt on fait le signal sans rapprocher ensuite
les bobines.

Pour le toucher, on a provoqu des excitations minimales en posant des
corps trs lgers sur la main du sujet, derrire un cran; le contact tait
fait aprs un signal: puis on a continu le signal sans faire de contact;
le sujet devait ragir. Les expriences sur l'odorat, le got, etc., sont
si faciles  imaginer que nous n'insistons pas; toujours une excitation
relle, mais faible, produite d'abord avec un certain dispositif, qui
impressionne un peu le sujet, puis on conserve le mme dispositif, par
exemple le mme signal et on supprime l'excitation relle. Notons, pour
terminer sur ces points, l'hallucination d'un objet qui a t produite de
la manire suivante: dans une chambre peu claire, on montre au sujet
un objet peu visible, une petite balle se dtachant sur fond noir, et
on cherche  quelle distance le sujet distingue cet objet; on fait
l'exprience plusieurs fois; chaque fois le sujet part d'une assez grande
distance, se rapproche lentement en regardant, puis s'arrte quand il voit
la halle;  ce moment, il jette les yeux sur le parquet o les distances
sont marques, et lit la distance o il se trouve de la mire; puis, il se
retourne et s'loigne, pour refaire la mme exprience; pendant qu'il se
retourne, l'exprimentateur peut supprimer la balle; le sujet revient, et
quand il se trouve  peu prs  la mme distance que la premire fois, il
croit qu'il peroit encore la balle.

Ainsi que nous l'avons dit plus haut, la possibilit de provoquer des
illusions ou mme des hallucinations n'ayant nullement besoin d'tre
dmontre, ces expriences seraient peu intressantes si elles ne nous
apprenaient rien de nouveau sur le mcanisme de la suggestion. C'est cette
recherche du mcanisme qui seule donne de l'intrt  l'tude. Seashore
parat ne pas l'avoir toujours bien compris; car les dtails qu'il nous
donne sur ce point sont assez maigres. Nous noterons seulement les quelques
remarques qui suivent: Il est aussi facile, dans les expriences sur la
lumire, de donner des illusions sur l'augmentation de clart que sur la
diminution.--L'illusion se produit  peu prs avec la mme rapidit que la
perception correspondante.--Alors mme que le sujet n'est pas en attente
d'un seul stimulus, mais de deux, et doit choisir entre les deux (par
exemple il doit se produire soit plus, soit moins de lumire), l'illusion
est possible, car le sujet peut fixer son attention principalement sur
l'ide d'un seul stimulus, et tre convaincu par quelque circonstance
banale que c'est bien ce stimulus-l qui va se produire.--Il est arriv
parfois que certains sujets taient avertis par d'autres que les
expriences taient illusoires; malgr leur scepticisme, ils n'en ont pas
moins subi l'illusion, au bout de quelques rptitions des stimulus rels;
il en a t de mme pour un sujet qu'on avait formellement averti de
l'illusion qu'on allait produire. Il suffit de rpter plusieurs fois le
stimulus rel pour carter l'effet de cette suggestion ngative.--La
force de la suggestion a t augmente par le silence du laboratoire, la
solitude, l'obscurit, le signal donn avant le stimulus, les observations
spontanes du sujet sur le mcanisme des appareils, la rgularit rythmique
de certaines excitations, la synesthsie de sensations relles avec les
sensations suggres. Ainsi, dans les expriences sur le got, on dposait
toutes les fois sur la langue une goutte d'eau; il y avait donc une
sensation relle tactile, qui tantt tait associe  une sensation de got
(sucre), tantt n'y tait pas associe, mais la suggrait.

Nous pouvons faire  ces expriences de Seashore la mme critique qu'aux
ntres; elles n'excluent pas compltement l'action personnelle,
l'influence dgage par l'exprimentateur, bien que cette influence soit
incontestablement moindre que dans le cas o il donne directement un ordre.

Il y a une remarque sur laquelle l'auteur n'insiste pas assez, peut-tre,
c'est que les illusions ne peuvent porter que sur des sensations faibles.
Pour les expriences visuelles, par exemple, il a t amen  troubler
seulement des perceptions de minima d'excitation ou de diffrences minima,
et ces expriences sont certainement trs instructives, puisqu'elles
montrent, soit dit en passant, combien certaines mthodes de
psycho-physique sont exposes  l'erreur quand le sujet sait d'avance ce
qu'il doit percevoir. Pour les sensations du toucher, pour la perception
d'un objet, il en a t de mme; les sensations ont t trs faibles et
trs peu distinctes; pour les sensations de temprature, on ne nous donne
aucun dtail, on ne sait pas si rellement le fil chauff par le courant
lectrique tait trs chaud. Du reste, l'auteur a rarement song  mesurer
l'intensit de l'excitant. Il serait cependant intressant de savoir pour
quelle intensit de stimulus une personne est suggestible; telle personne,
par exemple, qui a l'attention expectante d'un contact fort, se laisserait
suggestionner, tandis qu'une autre personne ne le serait qu'avec l'attente
d'un contact beaucoup plus faible. En outre, il serait curieux de savoir
si tous les sens sont suggestibles  un mme degr. En somme, beaucoup de
points, et ce sont mme les plus importants de tous, restent  examiner.
Le travail de Seashore n'en est pas moins une tude trs curieuse et trs
neuve, dont l'auteur doit tre chaudement flicit.

On voit par ce qui prcde que si cette forme particulire de la
suggestibilit a dj t l'objet de beaucoup d'tudes, il n'en est pas
encore sorti grand'chose pour la psychologie individuelle.

Ce qu'on sait fort bien aujourd'hui, c'est la possibilit d'tudier la
suggestibilit dans les laboratoires, au moyen de divers appareils, de
dispositifs spciaux, et sans avoir le moins du monde recours  des
procds d'hypnotisme. Certes c'est l un grand pas; en pntrant dans les
laboratoires, l'tude de la suggestibilit donnera lieu trs probablement
 des recherches plus mthodiques que celles qu'on peut faire dans les
cliniques.

Le travail que Tawney a fait sur le seuil de perception de la peau, sans
avoir pour but direct une tude de la suggestion et de l'ide directrice a
bien montr cette influence des ides directrices.

On sait aujourd'hui couramment que l'exercice perfectionne le toucher,
et que l'cart qu'il est ncessaire de donner  2 pointes de compas pour
qu'elles soient perues doubles, quand on les applique simultanment sur
une rgion du corps, diminue de valeur si on rpte l'exprience pendant
plusieurs jours et plusieurs semaines. Tawney a montr que cette influence
classique de l'exercice doit tre fortement rvoque en doute; car les
sujets sur lesquels on exprimente s'attendent  cette influence, du
moment qu'on recherche  tudier sur leur sensibilit tactile l'effet de
l'exercice; lorsque le sujet ignore le but de l'exprience, ou lorsqu'il
s'imagine que ce but ne consiste nullement  tudier l'exercice, les
rsultats sont tout diffrents[31].

[Note 31: Tawney. _Ueber die Wahrnehmung zweier Punke mittelst des
Tastsinnes, mit Rcksicht auf die Frage der Uebung und die Entstehung Der
Vexirfehler_. Philosoph. Stud. XIII, p. 163-222; je cite d'aprs l'analyse
de V. Henri. _Anne Psych._, IV, p. 513 et seq.]



V


AUTOMATISME


Notre dernire catgorie d'expriences se distingue de la prcdente par
cette particularit qu'on ne cherche point  provoquer une illusion ou une
hallucination et  la mesurer; on cherche tout simplement  runir des
circonstances telles que le sujet, plac dans ces circonstances, est en
quelque sorte oblig, sans qu'il s'en doute, d'excuter un certain acte; et
cet acte, tant presque toujours le mme pour tous les sujets, peut tre
prvu d'avance.

En quoi des expriences de ce genre intressent-elles la thorie de
la suggestibilit? Elles ne semblent rien avoir de commun avec la
suggestibilit entendue dans le sens ordinaire; mais elles montrent
l'importance qu'a pour chacun de nous l'activit automatique; or l'analyse
que nous avons faite plus haut de la suggestion, comme mcanisme
psychologique, nous a montr qu'elle consiste dans le triomphe de la vie
automatique sur la vie rflchie et raisonnante; c'est par l que ces
recherches nouvelles se rattachent aux prcdentes.

Je commencerai par prsenter une courte analyse des expriences que Sidis
a faites dans le laboratoire de psychologie de Mnsterberg  Harvard.
Ces expriences ont eu pour but de forcer une personne  choisir dans un
certain sens, alors que la personne avait l'illusion de faire un choix
libre. C'est vraiment chose plaisante, soit dit en passant, de voir que
cette facult de choix, que les philosophes nafs ont presque toujours
considre comme la preuve premptoire du libre-arbitre, est au contraire
si bien dtermine et dterminable que l'on peut prvoir presque  coup
sr, dans la majorit des cas, dans quel sens tel choix s'exercera.
Sidis[32] prsentait  ses sujets, qui furent au nombre de 19, un grand
carton blanc sur lequel taient poss 6 carrs de couleur, ayant chacun une
dimension de 3 centimtres sur 3 centimtres. Le tout tait recouvert d'un
cran noir; le sujet tait pri de fixer son attention sur l'cran noir
pendant 5 secondes; puis, on enlevait l'cran et le sujet devait indiquer
immdiatement un des carrs de couleurs, celui qu'il voulait. Les 6 carrs
taient placs sur la mme ligne. Il s'agissait d'influencer le choix du
sujet; les artifices suivants ont t employs: 1 position anormale: un
des carrs n'tait pas sur l'alignement des autres; ou bien, il tait un
peu inclin; 2 forme anormale; on changeait la forme d'un des carrs, on
le taillait en triangle, en toile; 3 l'cran servant  couvrir les carrs
n'tait pas noir, mais de la couleur de l'un d'eux; 4 couleur suggre
verbalement. On montrait un des carrs de couleur avant l'exprience, ou on
le nommait, ou bien le sujet tait charg de dcrire sa couleur; et ensuite
on voyait si ce carr avait t prfr aux autres; 5 place suggre
verbalement. Au moment o on enlevait l'cran, on prononait un numro, par
exemple 3, afin de voir si le sujet choisirait le 3e carr plutt qu'un
autre; 6 encadrement; un des carrs tait entour, encadr d'une bande de
couleurs.

[Note 32: _Op. cit._, p. 37.]

En dcrivant ses rsultats, l'auteur distingue les cas o la suggestion a
pleinement russi, par exemple o le sujet a dsign le carr de forme et
de position anormales, et les cas o le sujet a dsign le carr voisin;
pour les premiers cas il leur donne le nom de suggestion immdiate; les
autres cas sont ceux de suggestion mdiate. Voici maintenant le pourcentage
des russites.

Genres de suggestions.       Suggestibilit  Suggestibilit
                               immdiate.       mdiate.
Position anormale............    47.8            22.2
Forme anormale...............    43              13.8
cran color.................    38.1             5.8
Encadrement..................    30.4             5.3
Couleur suggre verbalement.    28.8             4.4
Rang suggr verbalement.....    19.4             0.5

Ces chiffres montrent que la suggestion immdiate a toujours t plus forte
que la suggestion mdiate. Ils montrent aussi que la suggestion verbale,
qui est directe, a toujours t moins efficace que la suggestion provenant
des circonstances de forme et de position. Sidis en conclut qu' l'tat
normal, la suggestion directe a moins de succs que la suggestion
indirecte; cela est vrai pour le cas prsent. Il est  regretter que Sidis
n'ait point interrog ses sujets aprs les expriences pour leur faire
rendre compte pourquoi ils avaient t sensibles  telle suggestion et non
 telle autre.

Nous ne savons pas encore quel parti on pourrait tirer de tout cela pour la
psychologie individuelle.

Les prestidigitateurs, que Sidis ne cite pas, font depuis longtemps des
expriences analogues aux siennes.

Les prestidigitateurs ont le secret d'un moyen qui permet d'agir sur le
choix d'une personne  son insu; mais l'effet de cette exprience est,
parat-il, si inconstant qu'on commettrait une faute en y comptant trop;
on opre de la manire suivante: trois objets rangs  ct les uns des
autres, trois cartes, trois muscades, trois oeufs, enfin trois objets
quelconques, sont prsents  une personne pour qu'elle en dsigne un; on
n'ajoute rien, on n'exerce aucune pression avec le geste ou la parole; ceux
qui ont eu l'occasion de prsenter ainsi des objets disent que le plus
souvent c'est l'objet du milieu qui est choisi. Pourquoi? Je n'ai pas pu
en deviner la raison. Un prestidigitateur, M. Arnould, m'a propos
l'explication suivante, qui est fort ingnieuse: on dsigne le plus souvent
l'objet du milieu, dit-il, parce que c'est l'objet le plus facile 
dsigner. Dans cette exprience, l'oprateur et le spectateur sont face 
face; si le spectateur dsigne l'objet de gauche, il faudra ajouter qu'il
entend parler de la gauche de l'oprateur ou de sa gauche  lui; comme on
ne lui demande qu'un mot, il dsigne l'objet du milieu; c'est plus commode.

On peut galement prvoir le choix s'exerant entre vingt et trente objets
diffrents; la difficult parat cependant beaucoup plus grande. Decremps
nous en fournit un exemple. Cet ancien auteur dcrit un tour dans lequel on
tale sur une table quinze paquets de deux cartes chacun, et on prie
les spectateurs de penser chacun  un paquet au hasard; peu importe que
plusieurs pensent le mme ou non. Or, remarque bien ingnieuse, si l'on a
form un paquet de deux cartes notables et de mme couleur, telles que
le roi et la reine de coeur, on est presque assur que sur cinq  six
spectateurs, il y en aura deux ou trois qui penseront  ce paquet.
Pourquoi? Parce qu'ils trouveront, dit Decremps, plus facile de retenir
dans leur mmoire le roi et la dame de coeur, que deux autres cartes mal
accouples, telles que le sept de carreau et l'as de pique. On voit que
c'est toujours le mme principe. Entre plusieurs actes possibles, quand
tous sont indiffrents, on choisit celui qui prsente le plus de facilit
d'excution.

Je terminerai en exposant, pour la premire fois, une srie d'expriences
que j'ai faites sur des adultes et des enfants d'cole, relativement  des
mouvements et  des actes trs simples, qui peuvent tre prvus d'avance.
Ce sont des expriences trs analogues  celles de Sidis; elles ont t
faites il y a environ quatre ans, et je n'avais pas encore eu jusqu'ici
l'occasion de les faire paratre.

1 LA LIGNE DROITE

Si on prie une personne de tracer une ligne droite sur une feuille de
papier, sans ajouter d'autre indication  cette invitation, on pourra
constater dj, ds cette premire exprience si simple, que les individus
sont soumis  un grand nombre d'habitudes communes et que tous ou presque
tous se comportent de la mme faon; la ligne droite demande sera trace
de la main droite (par tous les droitiers); elle sera trace le plus
souvent dans le sens horizontal et non dans le sens vertical; ou pour tre
plus exact, nous dirons que le sens suivi est lgrement oblique de gauche
en haut; elle sera trace de gauche  droite, sens ordinaire de notre
criture et de notre lecture; tout cela est fait machinalement, sans
volont dlibre. La longueur de la ligne trace, quoiqu'elle paraisse
dpendre entirement des caprices de notre volont, est au contraire
soumise  des conditions aussi troites que la direction de la ligne;
seulement quelques-unes de ces conditions varient avec: 1 l'ge des
individus: 2 la position de leur corps; 3 la grandeur du papier. Je ne
veux parler ici que de la position du corps. Pour se rendre compte de son
influence sur la grandeur de la ligne et des lettres traces, je citerai
seulement l'exprience suivante: le sujet est assis  une table, la main
appuye, il trace une lettre ou une ligne; on le prie, sans changer la
position de sa main et de son avant-bras, de rapprocher ses yeux du papier,
aussi prs que possible, et on lui fait crire la mme lettre; ensuite, on
lui fait loigner autant que possible la tte du papier, il la porte en
arrire, la position de la main restant invariable, et on lui fait crire
de nouveau la mme lettre; dans ce cas on observe que le deuxime spcimen
d'criture est plus petit que le premier, et que le troisime est beaucoup
plus grand; la diffrence de grandeur dpend de l'tat d'esprit du sujet,
il peut soit crire machinalement sans se proccuper de la grandeur qu'il
donne  sa lettre ou  son trait, soit faire un effort pour conserver dans
toutes les positions la mme amplitude; dans ce dernier cas la diffrence
de grandeur est moins considrable, mais elle subsiste, ce qui prouve qu'il
y a l un fait d'adaptation qui ne peut pas tre compltement supprim
par la volont. Je ne me rends pas un compte exact du mcanisme de cette
adaptation. Il faut remarquer qu'on peut disposer l'exprience de manire 
ce que ce soient les mmes muscles de l'avant-bras qui entrent en jeu dans
tous les cas; ce n'est donc pas une diffrence dans la nature des muscles
qui explique les diffrences de grandeur; l'effet tiendrait plutt  une
adaptation  la distance de vision; on crirait en donnant aux lettres la
grandeur ncessaire pour qu'elles puissent tre lues  la distance o se
trouve la tte du scripteur; par consquent on ferait de plus grandes
lettres quand on crit de loin, le bras tendu.

2 UNE LIGNE DROITE COUPE EN TRAVERS PAR UNE AUTRE LIGNE DROITE

Je trace sur une feuille de papier une ligne paisse, de gauche  droite;
je donne  cette ligne horizontale une longueur de 2  3 centimtres; puis,
je me tourne vers une personne prsente, qui a suivi mon mouvement, et je
la prie de tracer une autre ligne en travers de la premire. La plupart
des personnes tracent la seconde ligne de manire  former une croix avec
la premire (fig. 1). En ralit, on aurait pu obir  la demande de
l'exprimentateur en faisant une figure tout  fait diffrente. Or,
remarquons  combien de suggestions le sujet a obi sans s'en douter: 1
il fait la seconde ligne au milieu de la premire; 2 il la fait
perpendiculaire  la premire; 3 de longueur gale  la premire, en
gnral un peu plus courte; 4 les deux moitis de la ligne ajoute sont
gales entre elles. Toutes ces suggestions n'oprent pas constamment en
bloc; certaines peuvent faire dfaut; ainsi, il est arriv deux fois
seulement qu'on a fait une oblique au lieu d'une perpendiculaire; deux fois
aussi l'oblique s'est arrte  la ligne sans la couper; dans tous les cas
l'oblique tait dirige de haut  gauche.

[Illustration: Fig01.png--Exprience de suggestion consistant  tracer une
seconde ligne en travers de la premire. Au-dessous de chaque figure
est not le nombre de fois qu'elle a t ralise par des personnes
diffrentes.]

L'tat mental des sujets dans les expriences de ce genre est facile 
dcrire d'une manire gnrale; quand on leur demande pourquoi ils ont
dessin une croix plutt que telle autre figure, ils ont en gnral l'une
ou l'autre de ces deux rponses: Vous m'aviez dit de faire une croix, ou
bien: J'ai trac la croix machinalement, sans y penser, parce que cela
m'tait plus commode. Dans les autres expriences que nous dcrirons,
l'tat mental du sujet est de mme nature; c'est en somme un tat de
subconscience, d'automatisme. Comment expliquer cette uniformit des
dessins? J'ai imagin deux explications:

_a_. La premire invoque une tendance  la symtrie.

Nos yeux sont habitus ds l'enfance  la symtrie des formes; notre corps,
celui de la plupart des animaux, les organes des plantes, les objets que
nous fabriquons et dont nous nous servons habituellement prsentent  des
degrs divers, une symtrie bilatrale ou radiaire; nous sommes en outre
habitus  attacher une ide de beaut  la symtrie. Si donc nous avons
une tendance  dessiner une figure symtrique c'est parce que l'habitude
a fourni notre mmoire d'un grand nombre de figures de ce genre, et qu'en
outre nous attachons  ces sortes de figures un sentiment de plaisir
esthtique. Cette premire explication est un peu vague. En voici une
seconde qui me parat plus prcise.

6. La premire ligne, trace par l'exprimentateur, rappelle le premier
bras d'une croix, et donne la suggestion de cette figure, qui est connue de
tout le monde; on a une tendance  raliser l'image voque, puisqu'il n'y
a pas de motif spcial pour la repousser, et par consquent on trace la
seconde ligne de manire  ce qu'elle forme une croix avec la premire.

L'incertitude sur le vrai mobile de l'acte montre  quel point nos actes
habituels se produisent en dehors de notre conscience claire.

3e UN POINT DANS UN CERCLE

Je fais tracer un cercle au crayon, en suivant le contour d'une pice de
monnaie, puis je demande  ce qu'on trace dans le cercle un point aussi
lger que possible,  peine visible. Quatorze sujets sur quinze ont trac
leur point au centre, ou rapproch du centre. Ils ont obi, je suppose,
 un besoin de symtrie, peut-tre aussi  l'habitude que nous avons
d'attacher de l'importance au centre du cercle. Beaucoup de personnes avant
de marquer le point demandent s'il faut le marquer au centre; au lieu de
rpondre directement on insiste sur la ncessit de faire un point  peine
visible.

4 LIGNES DANS UN CARR

On trace un carr ayant 3 centimtres de ct, puis on demande  une
personne de tracer une ligne droite dans ce carr; la ligne faite, on
en demande une seconde, et ainsi de suite jusqu' cinq (fig. 2). Pour
comprendre les rsultats qu'on obtient, il faut d'abord se rendre compte
des suggestions que provoque l'aspect d'un carr: on pense le plus
facilement  des lignes passant par le milieu du carr, c'est--dire  une
ligne verticale,  une ligne horizontale partant toutes deux du milieu d'un
ct, et  une diagonale. Dans la majorit des cas, les sujets tracent
une ligne verticale ou une ligne horizontale pour commencer, et non une
diagonale; et cela se comprend, car l'une ou l'autre des deux premires
lignes donne  la figure un aspect satisfaisant, tandis que le diagonale
donne une impression de figure inacheve. Telle est donc la premire
suggestion  laquelle on obit, et il faut remarquer que cette suggestion
rsulte d'une tendance  la symtrie. Les quatre autres lignes qu'on trace
sont galement le dveloppement d'une ide de symtrie; mais le type choisi
varie avec les individus; les uns se bornent  des lignes parallles, les
autres font un quadrille, les autres font intervenir les diagonales. Ce
qu'il y a de curieux, c'est que lorsque l'ide de symtrie qui a dirig les
premires lignes est puise, le sujet s'arrte avec embarras; nous l'avons
observ notamment dans le cas de symtrie des figures 3 et 4; la cinquime
ligne est dans ce cas difficile  trouver parce qu'il faut adopter une ide
diffrente.

Deux personnes seulement ont fait des lignes au hasard, semble-t-il, dans
l'intrieur du carr; mais on trouve encore dans ces lignes quelques traces
de symtrie: quelques-unes en effet sont parallles. Si on interroge les
personnes qui ont fait ces dessins de type aberrant, elles avouent le plus
souvent que leur premire ide a t de faire un dessin symtrique, mais
que pour une raison ou une autre elles ont rsist  cette ide, au lieu de
s'y conformer. Leur cas n'est donc pas une ngation de l'habitude.

[Illustration: Fig02.png--Exprience de suggestion, consistant  tracer des
lignes droites dans un carr. Au-dessous de chaque carr est un chiffre
indiquant le nombre de fois que la figure a t ralise par des personnes
diffrentes.]

Comme il est tout  fait vraisemblable que l'ide de la symtrie a guid la
main des sujets, j'ai voulu savoir comment se comporteraient des personnes
auxquelles l'ide de la symtrie ne serait pas impose par les habitudes
de l'criture et du dessin. Je me suis adress  une classe de 43 enfants
d'cole primaire, ayant en moyenne six ans, et ne sachant pas encore crire
autre chose que des barres. Je leur fais tracer un carr, et ensuite
des lignes dans le carr,  leur fantaisie; l'exprience est faite
collectivement. Or, dans toutes les figures, sauf deux, le dessin des
lignes traduit la symtrie la plus nette; les lignes sont traces d'un bout
 l'autre du carr; dans 34 figures, il y a des horizontales, dans 38 des
verticales, et dans 10 seulement des diagonales (ce qui prouve que l'ide
de la diagonale est plus complexe que celle de l'horizontale et de la
verticale). Ces expriences dmontrent par consquent que la tendance  la
symtrie dans les dessins est antrieure  la priode d'instruction. (Voir
p. 78 la srie de figures qui ont t dessines; nous indiquons au-dessous
de chacune le nombre d'enfants qui l'ont dessine.)

Pour complter nos renseignements sur cette exprience, ajoutons que les
feuilles de papier sur lesquelles les enfants ont fait leurs dessins
avaient 16 centimtres sur 10 centimtres; les carrs qu'ils ont tracs ont
en moyenne deux centimtres de ct.

5 LES DEUX CERCLES

On trace un petit cercle d'un centimtre de diamtre, et on prie le sujet
de tracer, exactement  3 centimtres de distance, un second cercle. La
tendance spontane et presque universelle est de tracer un second cercle
gal au premier. On recommence en faisant un cercle assez grand, de 6
centimtres de diamtre, et la personne, en cherchant  garder cette mme
distance de 3 centimtres, se conforme de nouveau au modle qu'on lui
fournit et fait un cercle de 6 centimtres environ; rien n'est plus curieux
et comique que ces changements que le sujet fait subir au cercle qu'il
trace pour imiter l'exprimentateur. Si on analyse avec grand soin son tat
mental, on voit qu'il ne s'est pas imagin nettement qu'on lui avait dit de
faire des cercles semblables; il peut le soutenir  tort; en ralit,
il n'a pas cru se conformer  une demande expresse, il a fait cela
_machinalement_, en se laissant impressionner  son insu par l'image du
cercle qu'il avait sous les yeux. C'est de la mme faon qu'on lve la
voix pour parler  quelqu'un qui parle fort ou qu'au contraire on se met 
l'unisson de quelqu'un qui parle bas et lentement, ou qu'on racle sa gorge
dans une bibliothque quand on entend quelqu'un en faire autant.

Notons en passant que la copie se fait d'ordinaire  droite du modle, et
que la distance place entre les deux cercles crot avec la grandeur
de ceux-ci; mais ce sont l des effets tenant  d'autres causes que
l'imitation; nous ne les examinerons pas ici.

6 LE CHOIX D'UN CARR

On prend une feuille de papier de dimensions ordinaires (17 sur 22
centimtres), on la divise en seize carrs gaux en la pliant, on montre la
feuille dplie  une personne, et on lui demande de marquer un point au
crayon dans le centre de l'un des carrs; peu importe le carr, lui dit-on,
l'essentiel est que le point en occupe exactement le centre.

A priori on pourrait supposer que le sujet a seize carrs qui sont tous
galement  sa disposition, et qu'il peut,  son choix, prendre le premier,
ou le septime, enfin l'un quelconque de ces seize carrs; mais, en
ralit, si on fait l'exprience, on trouve que la plupart des personnes
choisissent les carrs du milieu; en numrotant les carrs de haut en bas,
par colonnes descendantes, et en commenant par les colonnes de gauche, on
trouve que les carrs choisis le plus souvent sont le sixime, le septime,
le dixime, le onzime, c'est--dire les quatre du centre (fig. 3)[33].
Voici quelques chiffres; nous indiquons, en face de chaque carr, par
combien d'lves il a t choisi.

[Note 33: La figure 3 est explicative, rien de plus; il est vident que
lorsqu'on a fait l'exprience, tous les carrs taient vides, aucun n'tait
pointill; de plus, les points marqus sur la figure 3 indiquent seulement
le nombre de fois que tel carr a t choisi; ils ne reproduisent pas la
position des points qui ont t rellement marqus.]

12 sujets.......   7e carr
 8   --  .......   6e  --
 4   --  .......  11e  --
 5   --  .......  10e  --
 2   --  .......   1er --
 4   --  .......   2e  --

[Illustration: Fig03.png--Exprience de suggestion consistant  marquer un
point au centre d'un des 16 carrs au choix. Les chiffres inscrits  la
gauche et en haut de chaque carr donnent le moyen de reconnatre les
Carrs; c'est une notation artificielle faite aprs les expriences, et qui
par consquent n'a pas pu guider les sujets.]

Les carrs centraux ont t choisis le plus souvent, et parmi les centraux
ceux qui se trouvent  gauche du centre. Il y a donc eu une sorte
d'attraction exerce par le centre de la figure. Probablement aussi on a
marqu les carrs du centre parce qu'ils offrent plus de commodit  la
main. Notons aussi la tendance  crire sur la partie latrale gauche de
la feuille, ce qui provient certainement de l'habitude qu'on a d'crire en
commenant par la gauche de son papier.

Les expriences prcdentes montrent qu'il existe un dterminisme de nos
actes habituels, automatiques, c'est--dire des actes que nous excutons
avec une demi-conscience, sans exercer d'une manire particulire notre
attention et notre volont. Le hasard des recherches m'a mis sous les yeux
toute une srie d'expriences qui montrent avec une pleine vidence que ces
actes, en apparence capricieux et sans rgle, s'excutent avec une
telle uniformit qu'on peut le plus souvent les prvoir d'avance. La
dmonstration exprimentale de ce que j'avance tient dans la proposition
suivante: tout individu plac dans certaines conditions, et croyant agir
librement, se comporte en ralit de la mme manire que les autres
individus; ce qu'ils ont en commun, c'est l'activit automatique. Mais
prcisment parce que cette activit automatique est commune aux individus,
elle ne peut servir  la psychologie individuelle.




CHAPITRE II


L'IDE DIRECTRICE


Les expriences dont le rcit va suivre ont t faites principalement dans
une petite cole primaire lmentaire de Paris; le nombre des lves n'y
dpasse pas 150, ils sont rpartis en quatre classes. J'ai choisi cette
petite cole parce que j'avais besoin d'avoir des renseignements nombreux
et intimes non seulement sur l'intelligence mais sur le caractre des
lves, et un directeur de petite cole connat mieux ses lves qu'un
directeur d'une cole plus importante. Autant que possible, il ne faut rien
laisser au hasard. Quand on fait un travail pour lequel on a besoin d'un
grand nombre de sujets, par exemple dans les tudes anthropologiques sur
la taille, la force musculaire, les relations entre l'intelligence et
certaines qualits physiques, il faut prfrer les coles nombreuses;
pour les recherches dans lesquelles on a besoin d'expriences dlicates,
prolonges sur un petit nombre de sujets bien connus, il faut aller dans
les petites coles.

Toutes les expriences ont eu lieu dans le cabinet du directeur et en
prsence de celui-ci; le directeur n'a t absent que deux ou trois fois.
Il restait dans la pice avec nous, et le plus souvent s'occupait de son
ct  un paisible travail de bureau. Il agissait donc par action de
prsence; quelquefois il a surveill une exprience, rptant  un lve
la question que je lui avais pose, quand l'lve semblait ne pas la
comprendre; mais c'tait assez rare. Jamais il n'a grond les enfants 
propos des expriences. C'est un matre qui me semble dou de srieuses
aptitudes pdagogiques, il a beaucoup de douceur et de fermet et sait se
faire obir sans lever la voix et sans punir.

Chaque lve entrait seul dans le cabinet du directeur, o il tait envoy
 son tour par le professeur de la classe. Les enfants taient calmes,
polis, curieux des expriences. Je n'ai eu  rprimer aucun acte
d'indiscipline, et ce n'est pas tonnant, puisque chacun d'eux restait
en tte  tte avec moi. J'ai donc pu me laisser aller  une certaine
familiarit avec eux, pour veiller leur sympathie et dissiper leur
timidit. On sait que lorsqu'on exprimente collectivement sur un groupe,
il faut se surveiller davantage, car la familiarit de l'exprimentateur
provoque facilement l'impertinence des enfants. Mais ce danger tait
cart, car jamais un enfant n'a attendu dans le cabinet son tour de passer
 l'exprience; ceux qui attendaient restaient en classe, par consquent
chaque lve tait parfaitement bien isol.

La petite cole dont je parle a donc t mon centre d'oprations. Mais de
temps en temps, je l'ai quitte pour aller rpter mes expriences dans une
autre cole primaire, situe dans un autre quartier de Paris. Cette seconde
cole tait pour moi une cole de vrification. Les recherches par la
suggestion sont trs dlicates; une indiscrtion d'lve peut quelquefois
les fausser; je dsirais donc me transporter parfois dans un milieu
nouveau, pour rechercher si j'y obtiendrais les mmes rsultats[34].

[Note 34: Je prie MM. Baltenweck et Pichorel de bien vouloir accepter
mes remerciements pour la complaisance inpuisable avec laquelle ils ont
favoris mes recherches.]

Enfin, quand toutes les expriences sur les enfants furent termines,
je jugeai utile de reprendre le travail sur des adultes, pour claircir
quelques points douteux, et je fis des recherches dans deux coles
primaires suprieures de Paris, et dans une cole normale d'instituteurs de
province.

Je passe tout de suite  la description de mes expriences. Je vais d'abord
parler de celles que j'ai faites sur l'influence d'une ide directrice.

Dans les pages prcdentes, on a lu le compte rendu de plusieurs
expriences dans lesquelles la suggestion donne aux personnes tait  peu
prs affranchie de toute action morale; cependant l'exclusion de l'action
morale n'tait pas complte; on n'tait pas encore arriv  la rduire 
zro. Par exemple, dans les tudes que nous avons faites en collaboration
avec M. Henri, nous demandions  un certain moment  l'lve de chercher
dans un tableau la ligne que nous lui avions montre isole. Cette ligne ne
se trouvait pas dans le tableau; et cependant l'lve croyait souvent l'y
trouver. Pourquoi commettait-il cette erreur? La principale raison, sans
contredit, c'est que ce mme lve avait dj, dans deux expriences
antrieures, cherch dans le tableau une autre ligne, et avait pu l'y
reconnatre, car cette ligne existait rellement au tableau; l'lve tait
donc dtermin par ses essais antrieurs  croire qu'il pourrait trouver
une troisime fois la ligne cherche; les deux essais antrieurs craient
une prsomption. Voil la premire raison, mais il y en a une autre, c'est
la confiance que l'lve a dans les exprimentateurs. Quand nous le prions
de chercher dans le tableau la ligne que nous lui montrons, l'lve n'a
pas l'ide de souponner que nous lui tendons un pige, il nous croit sur
parole, il se persuade que nous lui disons la vrit. Il y a donc dans
cette exprience, sous une forme un peu indirecte il est vrai, une action
personnelle, morale de l'exprimentateur sur son sujet.

On peut faire les mmes remarques  propos des expriences de Seashore, que
nous avons dcrites en dtail; le plan de ces expriences est trs simple,
avons-nous dit; il consiste  faire deux  quatre expriences sincres,
puis, quand la routine est venue, quand l'habitude s'est forme, on fait
une exprience  blanc, et le sujet se laissant entraner par les essais
antrieurs se comporte comme si la dernire exprience tait sincre. Mais
il est facile de comprendre que le succs dpend en bonne partie de la
prsence de l'exprimentateur et de la confiance qu'il inspire, ainsi
que du milieu moral dans lequel il opre; le sujet ne songe pas que
l'exprimentateur cherche  le tromper; s'il avait cette ide, il serait
peut-tre encore expos  la suggestion, mais il ne s'y laisserait pas
prendre aussi souvent.

J'ai donc cherch  imaginer un dispositif nouveau dans lequel toute
influence morale provenant de l'exprimentateur serait rigoureusement
exclue; et si je ne suis pas parvenu  atteindre compltement le but, je
crois m'en tre beaucoup plus rapproch qu'on ne l'a fait jusqu'ici. Le
dispositif auquel j'ai pens est destin  faire excuter par une personne
un petit travail qui fournit trs rapidement  cette personne une _ide
directrice_. Cette ide directrice, c'est la personne elle-mme qui la
conoit, par une opration d'auto-suggestion, et la suite de l'exprience
montre jusqu' quel point la personne a t sensible  cette ide
directrice qui l'entrane  des erreurs d'observation. Des preuves ainsi
imagines prsentent un intrt vritable pour ce qu'on peut appeler la
critique scientifique; car il est bien rare que les hommes de science
observent et exprimentent sans avoir pour guide une ide directrice, dont
ils poursuivent la vrification; et il est par consquent utile d'avoir une
mthode qui pourrait  l'occasion nous apprendre quelle est l'impartialit
d'observation que possde un individu, et quelles sont ses aptitudes
scientifiques. Du reste, l'intrt de ces tudes ne se confine pas dans
le domaine des sciences; elles ont une application pratique beaucoup plus
large, car  chaque instant dans la vie nous sommes appels  observer,
et  tirer des conclusions de nos observations. Ne serait-il pas ds lors
intressant de savoir jusqu' quel point nos facults d'observation et de
jugement peuvent tre altres par une ide prconue? Ide directrice,
ide prconue, prjug, parti pris, influence de la tradition, esprit
conservateur, misonisme des vieillards, tels sont les noms sous lesquels
on dsigne, suivant les circonstances, le phnomne mental que nous allons
chercher  tudier, en l'isolant et en le grossissant.

_Description de l'exprience_.--Supposons qu'on nous montre successivement
et isolment plusieurs lignes de longueur croissante, qu'on nous invite
 les examiner, et  reproduire de mmoire chacune de ces lignes aprs
l'avoir examine pendant quelques secondes. Si l'accroissement des lignes
est trs net, trs apparent, ce fait nous frappera, et se logera dans notre
esprit comme une ide directrice; avant qu'on ne dcouvre l'une quelconque
des lignes suivantes, nous nous attendrons  voir une ligne plus longue que
la prcdente. Voil la suggestion. Remarquons bien que cette suggestion
provient de l'examen des lignes et de la comparaison que le sujet fait
entre les lignes successives; c'est une suggestion qui ne rsulte pas de
l'influence morale exerce par l'exprimentateur, et on pourrait  la
rigueur, si c'tait ncessaire, faire l'exprience en laissant le sujet
seul, en prsence d'un appareil qui dcouvrirait une srie de lignes dans
un ordre de succession. Je crois bien que dans ce dispositif exprimental
la suggestion est aussi _dpersonnalise_ que possible; elle provient
mcaniquement des choses matrielles qui impressionnent les sens du sujet.

Pour que la suggestion d'accroissement des lignes opre efficacement,
il faut que l'ordre croissant des premires lignes soit tout  fait
saisissant, mme pour l'oeil le plus distrait.

J'ai adopt deux modles d'exprience. Le second modle me parat tre un
perfectionnement du premier; je les dcrirai tous deux, voulant dcrire
successivement tous mes essais; mme les moins heureux peuvent nous
apprendre quelque chose.

Ce chapitre sera consacr  la description du premier modle.

Aprs quelques ttonnements, j'ai adopt la srie des 12 lignes suivantes:

TABLEAU DES LIGNES DESTINES  PROVOQUER UNE SUGGESTION
D'ACCROISSEMENT

Ordre des lignes.   Longueur.       Ordre des lignes.   Longueur.
       1               12mm                7               72mm
       2               24           Pige  8               72
       3               36                  9               84
       4               48           Pige 10               84
       5               60                 11               96
Pige  6               60           Pige 12               96

On remarquera, en examinant ce tableau, que les lignes n'augmentent pas
suivant une progression gomtrique, mais seulement suivant une progression
arithmtique; la diffrence entre les lignes successives est constante,
elle est de 12 millimtres. J'avais d'abord eu l'ide d'adopter une
progression gomtrique dont l'avantage est que les lignes successives sont
toujours dans le mme rapport, prsentent la mme augmentation relative
de longueur. D'aprs la loi de Weber, de telles lignes prsentent la mme
difficult d'apprciation; mais  la rflexion, il m'a sembl que si la
diffrence de longueur entre les premiers termes de la srie gomtrique
est rendue assez forte pour crer rapidement une suggestion puissante,
d'autre part, lorsqu'on arrive au terme o la progression doit cesser,
la progression reste si forte qu'on ne pourrait probablement pas
l'altrer--pour les besoins de la suggestion--sans veiller l'attention de
beaucoup de sujets. Pour ce motif, j'ai donn la prfrence  la srie qui
suit une progression arithmtique.

L'exprience de suggestion consiste  briser brusquement cet ordre rgulier
dans l'accroissement des lignes; on n'interrompt pas l'ordre tout de suite,
ds le dbut de la srie, parce qu'alors le sujet n'est pas encore assez
fortement impressionn par la suggestion d'accroissement pour que cette
suggestion puisse l'entraner  des erreurs. J'ai mis le pige  la 6e
ligne,  la 8e,  la 10e et  la 12e.

Le pige consiste en ce que la 6e ligne est gale  la 5e. la 8e est gale
 la 7e, la 10e est gale  la 9e, et la 12e est gale  la 11e. (Voy. le
tableau, p. 88.) Lorsque le sujet examine ces quatres lignes spciales,
dont chacune est gale  la prcdente, il se trouve soumis  deux
impulsions de sens contraire; il a d'abord la suggestion gnrale de
l'accroissement des lignes, suggestion qui s'exerce sur lui depuis le dbut
de l'exprience; il a d'autre part, ou il peut avoir la perception directe
de la ligne qu'on lui montre, perception qui, si elle se fait exactement,
lui apprend que cette ligne n'est pas plus longue que la prcdente.

Dans ces preuves de suggestion, il faut rgler avec le plus minutieux
dtail comment on opre, car beaucoup de circonstances qui paraissent 
premire vue insignifiantes peuvent exercer une grande influence sur les
rsultats. Il est incontestable que le sujet doit ignorer qu'on pratique
sur lui une exprience de suggestion; pour rendre cette ignorance bien
certaine, je pense convenable de donner  l'exprience un motif inexact.

Voici comment je la prsente: Nous allons, mon ami, faire une exprience
de coup d'oeil; nous allons voir si vous tes capable de vous rendre compte
de la longueur d'une ligne; je vais vous montrer une ligne qui a par
exemple 5 centimtres, et vous la reproduirez ensuite de mmoire; nous
verrons ainsi si vous avez le coup d'oeil juste. Il y a des gens dont le
coup d'oeil est si mauvais qu'ils reproduisent la ligne de 5 centimtres
en lui donnant une longueur de 10 centimtres; c'est une erreur norme.
D'autres ne lui donnent que la longueur de 2 centimtres. Vous allez
faire de votre mieux, j'espre que vous russirez trs bien, etc.. Puis
j'explique au sujet comment il doit reproduire les lignes; il a  sa
disposition du papier quadrill, form de lignes d'un gris bleut qui sont
distantes de 4 millimtres[35].

[Note 35: Le quadrillage de 4 millimtres est une mesure usuelle
en France; on fabrique cependant du papier avec un quadrillage de 5
millimtres. Ce quadrillage de 5 millimtres est loin d'tre exactement
observ sur toutes les feuilles et sur toutes les parties d'une mme
feuille; il se produit parfois des irrgularits qui peuvent dpasser 2  3
millimtres sur 10 centimtres.]

J'ai employ le papier quadrill pour deux raisons: la premire raison est
que par suite du quadrillage il est trs facile  l'exprimentateur de
calculer la longueur relative et les diffrences des lignes marques, sans
se servir d'un dcimtre; la seconde raison est que le quadrillage du
papier exerce une suggestion supplmentaire sur les sujets. C'est une chose
curieuse que lorsqu'on a  faire sur une feuille quadrille des points pour
marquer une distance, on a une tendance  marquer ces points de prfrence
 l'intersection des lignes; c'est une suggestion  laquelle bien peu de
personnes sont soustraites[36]. Il tait donc intressant de rechercher
dans quelle mesure les sujets seraient sensibles  la suggestion du
quadrillage. Par suite de cette suggestion, les longueurs indiques varient
au minimum de 4 millimtres, elles sont faites  4 millimtres prs.

[Note 36: C'est par un phnomne analogue que, comme Galton l'a montr,
on a une tendance, lorsqu'on fait une estimation quelconque,  prendre le
chiffre rond, 12 par exemple au lieu de 13; et si quelqu'un objectait que
ces petites remarques sont d'une rare insignifiance, il serait facile de le
rduire au silence en lui faisant remarquer, toujours d'aprs Galton, que
cette tendance agit trs fortement sur la fixation de la dure des peines
par les juges: il est fort probable que l'individu qu'on condamne  dix ans
de prison ne doit pas trouver insignifiant d'tre condamn plutt  neuf
ans de prison; cette diffrence de dure, qui certes lui paratrait fort
apprciable, est prcisment due  la petite habitude mentale qui consiste
 fixer l'attention de prfrence sur des nombres ronds.]

La feuille de papier mise a la disposition des lves a 20 centimtres sur
15 centimtres;  1 centimtre de son bord gauche est trace une marge
 l'encre; c'est  partir de cette marge que le sujet doit indiquer la
longueur de la ligne qu'on lui prsente; pour l'indiquer, il n'a pas  la
tracer; il doit se borner  marquer un point  une certaine distance de la
marge, ce point indique l'extrmit de la ligne, dont l'autre extrmit est
suppose commencer  la marge.

Deux mots maintenant pour expliquer l'utilit de ces prescriptions. Toutes
les lignes  tracer doivent partir de la marge; c'est pour que leur
diffrence de longueur soit bien visible pour le sujet, car cette
diffrence de longueur se manifeste spcialement par la position du point
track. Si les lignes n'taient pas bien alignes, si certaines partaient
par exemple  2 centimtres de la marge et d'autres  5 centimtres, leurs
diffrences relles de longueur ne sauteraient pas immdiatement  la vue,
d'o un affaiblissement de la suggestion relative  l'accroissement des
lignes. Quant  la prescription de noter la longueur de chaque ligne par un
point, au lieu de la tracer entirement, elle a pour but, dans ma pense,
d'attirer l'attention du sujet sur la diffrence de longueur des lignes
plutt que sur la longueur absolue de chacune d'elles. Lorsqu'un sujet,
aprs avoir vu une ligne quelconque et marqu sa terminaison, en regarde
une seconde qui lui parat plus longue que la prcdente, il marque
son point un peu plus  droite que le point de terminaison de la ligne
prcdente; s'il avait t oblig de tracer entirement la ligne par un
trait continu, son attention se serait porte tout spcialement sur la
longueur absolue de la ligne, et cela aurait pu affaiblir l'effet produit
par ce jugement que la seconde ligne est plus grande que la premire.

Voici quelques dtails sur les lignes modles que je montre: elles sont
traces  l'encre sur une longue feuille blanche, leur paisseur est de 1
millimtre; je les ai traces les unes au dessous des autres paralllement,
en laissant entre elles un espacement de 2 centimtres; cet espacement
est suffisant pour montrer une ligne isolment, en cachant les autres. La
feuille des lignes modles a une largeur de 14 centimtres; elle est pose
 plat sur une grande table, devant moi, et de manire  ce que l'lve
les voie  une distance de 50 centimtres de son oeil, et dans le sens
horizontal; pour isoler les lignes je place dessus deux grandes feuilles
de papier blanc trs paisses, bien unies, ne fournissant aucun point
de repre; je dplace ces deux grandes feuilles de manire  dcouvrir
successivement, dans l'intervalle qu'elles laissent libre, une des lignes
du modle.

Ds qu'une ligne a t perue par le sujet, je la cache, pour qu'il
ne puisse pas la regarder de nouveau aprs l'avoir reproduite, dans
l'intention de contrler ce qu'il a fait. Je l'avertis du reste qu'il ne
doit point regarder deux fois la mme ligne. Lorsque le sujet a reproduit
une ligne et qu'il reporte les yeux vers le modle, alors seulement je
dcouvre la suivante, que j'avais tenue cache jusque-l; je la dcouvre 
ce moment, pour donner au sujet l'impression que c'est une ligne nouvelle;
il pourrait, sans cette prcaution, tre tent de croire qu'on lui montre
toujours la mme ligne. Parfois le sujet est trs lent, trs rflchi,
ou engourdi, et met beaucoup de temps  regarder les lignes et  les
reproduire; d'autres sont au contraire trs vifs. Je presse un peu les
premiers, je ralentis un peu les seconds, pour que les intervalles entre
les diverses prsentations soient d'environ 7 secondes. Pendant toutes ces
oprations, j'adresse quelques mots au sujet, afin de tenir son attention
en veil; mes paroles ne contiennent pas, c'est entendu, une suggestion
prcise; elles sont comme le bruit du fouet qu'on fait entendre au cheval
pour l'animer.  chaque ligne que je dcouvre, je dis: Voici la premire!
Voici la seconde! et ainsi de suite. Ds que l'enfant a marqu son point,
je dis: Bien! Je ne change point le ton, je n'excite pas davantage
l'attention  un moment qu' un autre.

_Interprtation des rsultats de l'exprience_.--J'ai fait cette
exprience, individuellement, sur 45 lves appartenant  deux coles
primaires diffrentes. Ces 45 lves se rpartissent dans les 4 classes de
leurs coles, ils diffrent beaucoup d'ge et d'instruction, les plus gs
sont presque des adultes, ils ont dj leur certificat d'tudes, les plus
jeunes viennent de quitter l'cole enfantine. Il y en a:

 2 de quatorze ans.     8 de dix ans.
 7 de treize ans.       3 de neuf ans.
10 de douze ans.        6 de huit ans.
 6 de onze ans.         3 de sept ans.

Tous les rsultats, sans exception, qui m'ont t donns par ces 45 lves
sont inscrits dans le tableau I, p. 94, o j'ai indiqu en millimtres la
longueur que chaque lve a donne  la premire ligne, et les diffrences
qu'il a donnes aux lignes suivantes. Ainsi, le premier lve, Nil..., a
donn  la premire ligne la longueur de 16 millimtres; la diffrence
entre la premire et la seconde ligne (qui tait rellement de 12
millimtres) a t reproduite comme tant de 8 millimtres, de sorte que la
seconde ligne reproduite par cet lve a 16 + 8 = 24 millimtres; et
ainsi de suite; en suivant la colonne horizontale, on trouve toutes les
diffrences de longueur marques par ce mme lve pour les autres lignes;
ces diffrences sont des accroissements, quand elles ne sont prcdes
d'aucun signe; le signe + est alors sous-entendu; quand une ligne est
marque plus courte que la prcdente, la diffrence est prcde du signe
-. Pour que les _lignes-piges_ soient reconnaissables, les diffrences
marques  leur sujet sont crites en caractres gras.

L'examen de ces chiffres nous suggre quelques remarques.

Parmi les lignes modles montres successivement, la plupart (8 sur 12)
prsentent une augmentation de longueur relativement  la ligne prcdente.
Ces accroissements rels de longueur ont t perus par nos sujets:
sauf l'exception d'un seul cas, nos sujets ont toujours marqu des
accroissements de longueurs dans leurs reproductions, quand l'accroissement
existait dans les lignes modles. C'est ce que montre notre tableau I;
toutes les diffrences de longueur indiques par les lves sont positives,
quand les diffrences de longueur des lignes modles taient positives; il
n'y a qu'une seule exception, commise par Delans., et elle est due srement
 un moment d'inattention.


TABLEAU I.--_Premire exprience sur l'influence de l'ide directrice._
[Illustration: Tableau01.png]
................................................................................................
               |                   DIFFRENCE ENTRE LES LIGNES                   |
NOMS           |.................................................................|
des            |1 et  2 et  3 et  4 et  5 et  6 et  7 et  8 et  9 et  10 et 11 et|
LVES         | 2     3     4     5     6     7     8     9     10    11    12  |
           (1) |                       Pige       Pige       Pige       Pige |(2)  (3)  (4)
...............|.................................................................|............

 1.Nil....  16     8    12    12    12     8    12   -12    16     4    12     4   124  7,6   1
 2.Delans.  12    12    12     8     8   - 4     8   - 8    16     8   - 4    16        42   2
 3.Mori...  16     4    12     8     8   - 4    12     4    12     4     4     4    78   22   1
 4.Gesbe..  12    12     8    16    12     8     8   -12     8     4     8     8   130   22   1
 5.Desva..  16     8     4    12    12     4     8     4    12     4    16     4   100   33   0
 6.H. Pet.  16    12     8    12     8     4    12     4     4     4    12     4   124   44   0
 7.Bonl...  16     8    16     8    16     8     8     4     4     0     8     4   161   44   1
 8.Duss...  12     8     8     4     4     0     8     8     8     0    12     8    83   50   2
 9.Lac....  12    16     8     8     8     8     4     0     8     0     4     4   150   50   2
10.Uhl....  12     8     8     8     8     4     4     0     4     4     4     4   120   60   1
11.Saga...  16     8     8    12     8     8     8     4     8     4     8     4   146   68   0
12.E. Pet.  13    12     4     8    12     8     8     4     4     4     8     4   116   62   0
13.Mott...  12     8     8     8     4     4    12     4     8     8     8     4   100   62   0
14.Bienv..  15     6     7     8    12     4     8     8     8     4     4     8   143   75   0
15.Metz...  16     4     6     8    12     4     8     8    12     8     4     4   125   66   0
16.Mass...  12     8     4     8     4     4     8     8     8     4     8     4    63   71   0
17.Geffr..  16     4     8    12     8     8     8     4     4     4     8     4   106   71   0
18.Abrass.  12    12     8    12     4    24     8     4     8     0     4     4   139  132   1
19.Fel....  16    12     4     8    16     4     4     4     4     8     8     8   127   75   0
20.Vass...  16     8     8     4     4     8     4     0     4     4     8     4   132   80   1
21.Pou....  12     4    16    12    12    12     8     8    16     8     8     8        81   0
22.Dew....  12    12     8    12     8     4     4     4     4     4     4     4        80   0
23.Clous..  12     8     8     8    12    12    12    12    12     8     8     8   126   90   0
24.March..  12    12     8     8     8     8     8     4     4     4     4     4   107   83   0
25.Spenn..  12     4     8     8     8     8     8     8     8     4     4     4   110   83   0
26.Lenorm.  12     8     8     8    12    12     8     4     8     8     4     4    98   87   0
27.Poire..  16     8    12     8    12     8     8     8     8     8     8     8   120   88   0
28.Mang...  12     8    16    12     8     8     8     8     8     8    12     8   126   88   0
29.Demill.  16     8    12    12     8     8     8     8     8     8    12     8   151   88   0
30.Bl.....  12    12     8     8     8     8     8     8     8     8     8     8   123  100   0
31.Obre...  16     8     8    12    12    12    12     8     8     8     8     8   209   90   0
32.Bor....  10     8    10    10     8     8     8     8     6     4     6     4        85   0
33.And....  20     8     8     8     8     8     8     8     8     8     8     8   120  100   0
34.Mr....  12    12    12    12    12    12     8     8    12    12     8     8       100   0
35.Van....  16    12     8     4     4     4     8     4     4     8     4     4   140  100   0
36.Monn...  16     4     8    16     8     8    12    12     4     4     4     4   110  100   0
37.Hube...  12     8    12    12     8     8     8     8     8     8     8     8       100   0
38.Gouje..  12     4     8     8     8     8     4     4     4     4     4     4   125  100   0
39.Mouss..  12     4     8    16    12    12     8     4     4     8     4     4   123  100   0
40.Bout...  12    12    12    16    12    12    12    12    12    12    12    16   200  108   0
41.Tixi...                       8    12     8     8     8     8     8     8   210  112   0
42.Dim...  12     8     4    12     8     8     8     8     8     8     4     8   100  114   0
43.Thve..  12    12     8    12     8     8     4     4     8     8     4     8   116  116   0
44.Martin.  12    12     8     8     7     4     9    10     4    10     5     4       112   0
45.Ross...  16     8    12    12    16    16     4    12    12    16     8     4       120   0
          ----  ----  ----  ----  ----  ----  ----  ----  ----  ----  ----  ----
Moyennes. 13,6  8,68   8,8   9,7   9,2   7,5    8    5,1   7,8    6    7,1    6
...............................................................................................

(1) Longueur de la premire ligne.
(2) Coefficient de suggestibilit pour les longueurs de ligne.
(3) Coefficient de suggestibilit pour les carts.
(4) Nombre de piges vits.

Remarquons aussi que tout en tenant compte de cet accroissement de longueur
des lignes du modle, les sujets ont diminu la valeur de cet accroissement
dans leurs reproductions; il tait constamment de 12 millimtres; les
sujets l'ont fait parfois de 16, parfois de 12, et bien plus souvent de 8;
ils ont donc  la fois peru et diminu cet accroissement.

Cette diminution ne s'est pas faite au hasard; du moins, si, ngligeant les
cas individuels, on prend les moyennes, on voit que les lves n'ont point
donn la mme valeur  tous les carts, bien qu'en ralit ceux-ci eussent
tous la mme valeur; ainsi que c'est indiqu dans la dernire colonne
horizontale de notre tableau I, le premier cart a reu la valeur de
13mm,6; pour les autres carts, la valeur a t diminue; elle passe par
une srie d'irrgularits, elle est d'abord de 8, puis de 9, puis de 7;
dans l'ensemble, elle tend  diminuer, ce qui est conforme  cette rgle de
psycho-physique que nous ne percevons pas les diffrences absolues, mais
seulement les diffrences relatives des sensations; il n'y a pas lieu de
chercher ici une plus grande prcision de la loi psycho-physique, car elle
est trs probablement contrarie par des influences complexes.

Ainsi, en rsum, nous observons que les lves ont reproduit les
accroissements successifs des lignes modles; mais ils ont reproduit ces
accroissements en les diminuant, et cette diminution a t d'autant plus
forte, en gnral, que la longueur absolue des lignes tait plus grande.

Ce n'est pas tout; nous pouvons dgager en outre, dans nos rsultats, une
autre influence, celle de la suggestion; et il est bien curieux de voir que
le simple trace d'une longueur de ligne obit  tant d'influences diverses,
et qu'on peut tablir l'existence de chacune de ces influences avec
certitude, si on ne peut pas l'valuer quantitativement. La suggestion,
disons-nous, a eu une influence sur le trac de l'accroissement des lignes;
nous parlons ici seulement des lignes du modle dont l'accroissement est
rel, et non des _lignes-piges_ qui sont pour le moment hors de question.
Pour ces lignes du modle dont l'accroissement est rel, le sujet a eu une
tendance  augmenter leur longueur; s'tant aperu en les copiant qu'elles
taient en ordre croissant, il a reu de cette ide une impulsion
inconsciente  augmenter les longueurs. C'est ce dont nous avons pu nous
convaincre en priant ces mmes lves, dans une autre circonstance, de
copier isolment une seule ligne. Nous leur avons montr une ligne unique
de 60 millimtres, et nous la leur avons fait copier sur du papier
quadrill, par le procd qui nous sert dans nos expriences; or cette
ligne copie isolment, sans ide directrice d'accroissement, est presque
toujours beaucoup plus courte que la ligne 5, de 60 millimtres aussi, que
le sujet copie aprs avoir t entran par la copie des lignes 1, 2, 3 et
4, qui sont plus courtes. Nous ne reproduisons pas toutes nos expriences;
voici les rsultats pris sur 14 lves. Dans un seul cas, la ligne faite
en copie isole a t plus grande que la ligne trace par entranement
(c'est--dire aprs avoir copi les lignes 1  4); dans les autres cas elle
est plus courte, et la diffrence est mme notable.

_Longueur donne  une ligne de_ 60 mm.

                         Par entranement    En copie isole
Lac.                             52                36
Blas.                            48                48
Poue.                            56                44
And.                             52                48
Sag.                             52                40
Breiw.                           48                36
Uhl.                             44                40
Huh.                             52                36
Obr.                             56                32
Boul                             56                44
Mart.                            47                28
Di.                             44                52
Vanderp.                         44                36
Tix.                             52                32



Il serait facile d'tablir sur cette base une mesure de la suggestibilit
individuelle; nous avons fait ce calcul de la manire suivante: rendant
gale  100 la longueur de la ligne 5 (60 millimtres) reproduite
isolment, nous rapportons  cette mesure la longueur que l'lve a donne
 cette ligne, quand il la reproduisait aprs les lignes 1  5. Les
rsultats de ce calcul sont au tableau I. Ils sont indiqus sous le titre
de _coefficient de suggestibilit pour les longueurs de lignes_. Nous
verrons qu'on peut calculer d'autres coefficients.

Parlons maintenant des _lignes-piges_. En moyenne, ces lignes (qui taient
rellement gales aux lignes prcdentes) ont t faites plus grandes:
ainsi la premire _ligne-pige_, qui ne devrait pas diffrer de la
prcdente, prsente une diffrence gale  7mm,5; et il en est de mme
pour les trois autres _lignes-piges_. Cette diffrence de 7mm,5 en plus
reprsente exactement l'effet de la suggestion. Mais, pour mieux connatre
cet effet, il faut abandonner les moyennes et regarder les cas individuels.

Parmi ces 45 sujets, aucun n'a su viter les quatre piges tendus, ce qui
cependant n'est pas impossible, puisque j'ai rencontr des adultes qui y
sont arrivs. Il y a seulement 3 de nos lves qui ont russi  viter deux
des piges, et 7 lves qui ont russi  en viter un. Ces dix lves qui
se sont montrs les plus habiles, les plus perspicaces de tous, sont en
gnral parmi les plus gs; voici leurs ges: il y en a 1 de neuf ans, 3
de dix ans, 1 de onze ans, 1 de douze ans, 3 de treize ans, 1 de quatorze
ans. On voit qu'aucun des lves de sept et de huit ans n'est compris dans
ce nombre. Ce petit fait se trouve conforme  cette ide gnrale que la
suggestibilit diminue avec l'ge, dans certaines limites au moins, et
qu'un enfant de sept  huit ans est d'ordinaire plus suggestible qu'un
enfant de douze ans.

Le pige le plus souvent vit n'est point le quatrime et dernier, et
c'est bien tonnant, car on pouvait supposer que la sujet deviendrait plus
perspicace  mesure que l'exprience se prolongerait. Le premier pige
a t vit 3 fois le second 6 fois, le troisime 4 fois, le quatrime
jamais.

Il y a deux manires d'viter le pige: la premire, la seule exacte,
consiste  faire la ligne-pige gale  la ligne prcdente,  faire la
ligne 6, par exemple, gale  la ligne 3. Ce cas est rare; il ne s'est
prsent que chez 6 lves; l'un seul d'entre eux a fait deux fois la
ligne-pige gale  la ligne prcdente; il a donc t le plus perspicace
de tous; il mrite une mention.

C'est Lac..., g de treize ans, appartenant  la deuxime classe; c'est
un garon  figure d'adulte, de caractre rtif, ayant ses opinions
personnelles, et jouissant d'une grande libert. Ses parents le laissent
aller seul  bicyclette de Paris  Versailles. Il s'est montr, pour toute
la srie d'expriences de suggestion, trs avis et trs peu suggestible.
Son portrait est dans la planche II; si la physionomie peut reflter un
caractre rfractaire  la suggestion: celle-ci doit tre parlante.

Voici la srie d'carts qu'il a marqus entre les diffrentes lignes; je
les reproduis en plaant  gauche les carts rels.

Numros des lignes.       carts rels.    carts marqus
                                           par l'lve Lac.

Diffrence de l  2            12                 16
       --     2  3            12                  8
       --     3  4            12                  8
       --     4  5            12                  8
Pige  --     5  6             0                  8
       --     6  7            12                  4
Pige  --     7  8             0                  0
       --     8  9            12                  8
Pige  --     9  10            0                  0
       --    10  11           12                  4
Pige  --    11  12            0                  4

Quatre autres lves qui ont chapp  un ou deux des piges, ont fait la
_ligne-pige_ plus petite que la ligne prcdente, qui tait gale: ils
l'ont diminue de 4, de 8 et mme de 12 millimtres. A quoi tient cette
mprise singulire? Je pense pouvoir l'expliquer ainsi; le sujet, conduit
par la suggestion d'allongement des lignes, s'attend, chaque fois qu'on
dcouvre une ligne nouvelle,  la trouver plus grande que la prcdente;
quand on lui en montre une qui rellement est moins grande que celle qu'il
attend, il peut soit la croire rellement plus grande (il est alors victime
de la suggestion) soit s'tonner que son attente soit trompe; s'apercevant
que la ligne est plus petite que celle qu'il attend, il subit un effet de
contraste d'autant plus fort que son attente est plus vive, et ce contraste
lui fait paratre la ligne plus petite qu'elle n'est en ralit. Je donne
cette explication en des termes qui feraient croire que l'opration mentale
est entirement consciente, et qu'elle se compose d'une attente, d'un
dmenti  cette attente, et d'un tonnement qui modifie le jugement du
sujet. J'ignore si le sujet a toujours conscience de cette srie de
phnomnes; mais il est certain que dans quelques cas, que j'ai pu analyser
avec soin, le sujet opre machinalement, sans se douter de la complexit de
l'tat de conscience qui dirige sa main. J'en citerai un exemple. M. F...
publiciste distingu, g environ de 35 ans, se soumit un jour  cette
exprience pendant une visite qu'il faisait  mon laboratoire (le 25
mars 1899); il a raccourci trs rgulirement chaque _ligne-pige_ de 4
millimtres; voici ses chiffres:

Numros des lignes.    carts rels.       carts indiqus
                                              par M. F.
Ligne 1                     12                   16
Diffrence de 1   2        12                   12
        --    2   3        12                   12
        --    3   4        12                   12
        --    4   5        12                   12
Pige   --    5   6         0                 -- 4
        --    6   7        12                   12
Pige   --    7   8         0                 -- 4
        --    8   9        12                   20
Pige   --    9  10         0                 -- 4
        --   10  11        12                   16
Pige   --   11  12         0                 -- 4

Ds l'exprience termine, j'interroge M. F... pour savoir ce qui l'a
conduit  raccourcir les _lignes-piges;_ il me rpond simplement que s'il
a fait les lignes 6, 8, 10 et 12 plus courtes que les prcdentes, c'est
qu'il a cru qu'elles taient plus courtes dans le modle. Certes, la
rponse parat naturelle, suffisante et premptoire pour ceux qui ne se
doutent pas des dessous de l'exprience. Mais j'insiste, je dcouvre  M.
F... que ces lignes 6, 8, 10 et 12 taient gales aux prcdentes, je lui
demande s'il a eu conscience d'une attente, puis d'une dception, qui a eu
pour effet de dprcier en quelque sorte la longueur de ces lignes. M.
F... coute mon explication, il admet que les choses se sont probablement
passes ainsi, que les _lignes-piges_ lui ont paru plus courtes parce
qu'il s'attendait  les trouver plus grandes, mais il me dclare en
mme temps qu'il n'a eu absolument conscience de rien. J'ai cit
cette exprience tout au long, parce qu'elle m'a paru curieuse. Nous
rencontrerons plusieurs autres exemples d'oprations qui, sous l'influence
de la suggestion, se font sans conscience ou avec une demi-conscience.

En mettant  part les 10 lves qui ont su viter au moins un des piges,
il en reste 35 qui ne les ont pas vits. Examinons le cas de ces 35
lves. Il n'est pas juste de dire que tous ont subi compltement la
suggestion; le plus souvent, comme cela rsulte de nos chiffres de moyenne,
ils ont donn aux _lignes-piges_ un accroissement de longueur moins
grand qu'aux autres lignes. Ils ont compos, en quelque sorte, entre une
perception exacte et l'entranement de la suggestion. C'est le cas du plus
grand nombre; mais les diffrences individuelles sont nombreuses, presque
indfinies. Comment en tenir compte? Nous pensons que puisqu'il s'agit de
lignes, qui se mesurent au millimtre prs, et puisque la suggestion opre
en amenant des allongements mesurables de ces lignes, il est possible de
donner, par un chiffre prcis, la mesure de la suggestibilit de chacun.

Voici quel procd de calcul nous proposons pour la mesure de cette
suggestibilit particulire.

Il faut faire la moyenne des _carts suggrs_ et la comparer  la moyenne
des _carts perus_. J'entends par _carts suggrs_ les carts marqus par
le sujet pour des lignes, comme 5-6, qui ne prsentent en ralit aucun
cart, puisqu'elles sont gales; et j'appelle _carts perus_, les carts
que le sujet a indiqus pour des lignes qui sont rellement ingales. Les
carts perus dans ce dernier cas par le sujet, et nots par lui sur la
feuille d'observation, ne sont pas ncessairement gaux aux carts rels;
les moyennes de nos tableaux montrent mme qu'ils sont constamment
infrieurs; mais il faut tenir grand compte de ces carts perus, car ce
sont eux qui oprent la suggestion. Un exemple nous fera comprendre. Voici
un sujet qui donne aux carts perus la valeur de 6 millimtres, alors que
les carts rels entre les lignes du tableau sont, comme on le sait, de
12 millimtres; si ce sujet donne aux carts suggrs la valeur de 6
millimtres, il sera vident que la suggestion aura produit sur lui son
plein effet, puisqu'elle aura produit un effet gal  celui de la ralit
mme; la suggestion aura russi  produire la mme consquence que produit
cette diffrence relle des lignes que la suggestion avait pour but
d'imiter. On ne pourra donc pas dire, dans ce cas, que le sujet, en donnant
 l'cart suggr la valeur de 6 millimtres, a lutt contre la suggestion,
sous prtexte qu'il aurait d porter l'cart jusqu' 12 millimtres, valeur
de l'cart rel; on ne pourra pas dire cela, parce que l'cart rel n'a
donn lieu qu' une perception d'cart de 6 millimtres.

Appliquons  un cas particulier cette notation toute conventionnelle, et
voyons ce qu'elle nous donne. Pour faire le calcul des carts perus, je
pense qu'il ne faut pas faire entrer dans la moyenne les carts existant
entre les premires lignes, antrieures  4, car la longueur absolue de ces
lignes est trs infrieure  celle des _lignes-piges_ et par consquent ce
serait rapprocher des choses qui ne sont pas comparables; je me bornerai
donc  prendre les carts perus entre les lignes 4-5, 6-7, 8-9, 10-11,
parce que ces lignes sont comparables, comme longueur absolue, aux
_lignes-piges_.

Voici donc le tableau des carts pour un des lves, Desva ...

                  CARTS PERUS                      CARTS SUGGRS

Numros des       Valeurs des      Numros des       Valeurs des
lignes.           carts.          lignes.           carts.

 4-5...........   12 millim.         5-6...........   4 millim.
 6-7...........    8   --            7-8...........   4  --
 8-9...........   12   --            9-10..........   4  --
10-11..........   16   --           11-12..........   4  --
                ----                               ----
  Moyenne         12   --             Moyenne         4  --

Ainsi, pour les _lignes-piges_, le sujet a marqu un cart de 4
millimtres; cet cart de 4 millimtres a t le produit de la suggestion;
mais il est moins considrable que les carts que le mme lve a marqus,
lorsque les lignes diffraient rellement; il a donc lutt partiellement
contre la suggestion, qui aurait d lui faire accepter des carts de 12
millimtres; sa suggestibilit peut donc tre considre comme partielle,
fractionnaire; il aurait fait un cart de 12 millimtres, si la suggestion
avait t complte, si elle avait pleinement russi; il n'a fait en ralit
qu'un cart gal au tiers de la suggestion totale. On peut calculer sa
suggestibilit comme on calcule un indice en cphalomtrie; on rapporte la
moyenne des carts suggrs  la moyenne des carts perus, ceux-ci tant
rendus gaux  100. Pour ce calcul, on applique l'quation suivante, dans
laquelle _e.s._ exprime l'cart suggr, _e.p._ l'cart peru, et _x_ la
valeur de l'cart suggr rapport  l'cart peru quand celui-ci est gal
 100.

       _e.s._      _x_
       ------   =  ----
       _e.p._      100


Ainsi, si l'cart suggr est gal  4 et l'cart peru est gal  12, on
a:

          4        _x_
        ----   =   ----
         12        100


d'o:


         4 x 100
   _x_ = ---------  = 33,33...
           12

On pourrait comparer chaque cart suggr  l'cart peru qui le prcde
immdiatement; mais nous avons trouv plus expditif de faire la moyenne de
quatre carts suggrs et de les comparer aux quatre carts perus qui les
prcdent immdiatement.

Le nombre 33,33 exprime, pour cette exprience particulire, la
suggestibilit du sujet; il donne la mesure de sa suggestibilit.

Ici s'lve une question thorique, que nous rencontrerons souvent en
psychologie individuelle, et dont nous devons dire un mot. Est-il possible
de _mesurer_, dans le sens physique du mot, une qualit mentale, la
suggestibilit par exemple? On serait tent de le croire, lorsqu'on voit le
plus ou moins de suggestibilit d'une personne se traduire par une longueur
plus ou moins grande de ligne trace, et il est tout naturel de supposer
qu'en mesurant cette ligne on mesure la suggestibilit. Sans doute, cette
mensuration est permise, mais  la condition qu'on s'entende d'abord sur la
signification du mot mensuration. Lorsqu'on mesure un objet physique,
une longueur de route par exemple, et qu'on trouve que cette route a une
longueur de 300 mtres, on exprime par un nombre non seulement que cette
route est plus longue qu'une route de 30 mtres par exemple, mais encore
qu'elle est 10 fois plus longue. Toute mensuration physique, quand elle est
prcise, donne non seulement un classement des objets mesurs, mais encore
l'indication du nombre de fois qu'un objet est plus grand, plus lourd, etc.
qu'un autre, c'est--dire l'indication du nombre de fois que telle
quantit contient l'unit. Il n'en est pas de mme dans une mensuration
psychologique; aussi, je pense que ce n'est pas une mensuration vritable:
c'est tout simplement un classement. Donner  une personne A un coefficient
de suggestibilit gal  60 veut dire que cette personne A a t plus
suggestible qu'une personne B, dont le coefficient dans la mme exprience
a t seulement de 30; on classe donc ces personnes l'une par rapport 
l'autre; mais on ne peut pas savoir si A est deux fois plus suggestible que
B parce qu'on ne sait pas si la diffrence entre les coefficients 30 et
31 est gale  la diffrence entre les coefficients 60 et 61; on sait que
certains coefficients sont plus forts que d'autres et voil tout. Il est
donc bien entendu que tous les chiffres dont nous nous servons sont des
chiffres de classement et non des chiffres de mensurations.

Revenons maintenant sur la manire dont nous tablissons notre coefficient
dans l'exprience particulire qui nous occupe; nous avons pour l'lve
Desva... accept le coefficient 33,33; mais en ralit, ce chiffre n'est
pas absolument exact, il doit tre un peu trop faible; voici pourquoi: pour
valuer les carts suggrs, nous les avons rapports aux carts perus,
et nous avons suppos que ces derniers sont perus sans aucune espce de
suggestion; mais il est certain, nous l'avons montr, que ces derniers ont
t un peu agrandis par la suggestion, car le sujet a eu l'ide que les
lignes prsentent un accroissement rgulier, et cette ide a d influer
mme sur la valeur des carts rels, et a d augmenter cette valeur au del
de ce qu'elle aurait t sans cette ide directrice. Par consquent, il
est certain que si toute suggestion avait t supprime, les carts perus
eussent t plus petits, et par consquent, les carts suggrs eussent t
relativement plus grands.

La mesure que nous venons de donner est la seconde de celles qui peuvent
rendre compte de la suggestibilit de l'lve dans notre exprience, mais
comme c'est la plus importante de toutes, c'est  elle que nous donnerons
le nom de coefficient _de suggestibilit_, tout en dclarant qu'un chiffre
brutal est loin de rsumer fidlement toutes les nuances d'une exprience
de psychologie. Dans notre tableau I, nous avons calcul cette valeur pour
chaque lve.

Les diffrences individuelles de coefficients sont extrmement grandes; ils
varient entre 7,6 et 120.

On peut trouver trange que certains coefficients, tant donn le calcul
qui les tablit, soient suprieurs  100; il y en a 6 dans ce cas. Quand un
coefficient est suprieur  100, cela veut dire que les carts suggrs ont
t marqus plus grands que les carts rellement perus. J'attribue cette
supriorit  ces causes d'erreur insignifiantes qu'on peut appeler hasard.
Reprsentons-nous bien comment l'exprience se fait. Un enfant peut hsiter
ou se tromper entre deux carrs de papier quadrill, et marquer son point
4 millimtres plus prs ou plus loin qu'il n'aurait fallu; c'est un
dfaut d'attention qui s'il se produit pour les carts suggrs change
compltement la valeur de l'indice. Ainsi, Thven..., qui a 116 comme
coefficient de suggestibilit a marqu tous les carts suggrs de mme
longueur que les carts perus, sauf dans un cas o il a marqu l'cart
rel gal  4 millimtres et l'cart suggr gal  8 millimtres, et cette
petite diffrence, qui probablement est un dfaut d'attention, a lev son
coefficient au dessus de 100.

Parmi les lves qui ont de grands coefficients de suggestibilit, on en
rencontre un certain nombre qui sont trs jeunes, qui appartiennent  la
dernire classe de l'cole, et qui probablement doivent  leur jeune ge
d'avoir succomb  la suggestion. Je signalerai, comme tant dans ce cas
les n 35, 37, 38, 41 et 42. Le n 38 est un jeune enfant trs intelligent,
trs bavard surtout, qui en classe prend sans cesse la parole, se met en
avant, veut tout savoir et tout dcider. Je pense que c'est son ge qui
l'a rendu suggestible. Il en est d'autres, au contraire, plus gs que les
prcdents, plus avancs dans leurs tudes, et qui ont des indices trs
levs aussi; je crois que ces derniers sont rellement suggestibles. Il
serait imprudent de juger leur suggestibilit par une preuve unique et
trs courte, comme la ntre; mais la suite montrera que dans les autres
preuves ils ont galement succomb par excs de suggestibilit. Parmi eux,
je signalerai d'abord Poire (n 27), dont je donne le portrait (planche I).
Ce garon est un type achev de suggestibilit, il l'est pour toutes les
expriences sans exception. Le directeur de l'cole n'a pu me donner
beaucoup de renseignements sur lui. C'est un lve docile qui n'attire
pas l'attention: il est travailleur, ce qui lui a permis, malgr une
intelligence modeste, de parvenir jusqu' la premire classe; il a douze
ans et demi. Tout aussi suggestible est And. (n 33) qui n'a que onze ans,
et qui n'est encore que dans la troisime classe; il est donc en retard
dans ses tudes. C'est aussi un lve docile, silencieux, qui ne fait pas
parler de lui, et qui n'a pas d'histoire. Je le considre comme un enfant
d'une extrme suggestibilit. Un troisime exemple est fourni par Bout.
(n 40), un enfant doux et timide, qui rougit facilement, mais qui est
peut-tre plus veill que Poire et And. Ses aptitudes intellectuelles sont
modestes, et  peine suprieures  celles de ses deux camarades. C'est un
enfant bien lev, affectueux; il a douze ans, il est en premire classe.
Ces trois lves, tant donn leur ge, se sont montrs dans la suite des
expriences, les plus suggestibles de tous. Leur portrait  tous trois se
trouve  la planche I.

Quand les coefficients de suggestibilit sont suprieurs  80 et s'lvent
mme  110, on peut se demander si les lves n'ont point succomb
entirement  la suggestion, et s'ils ont eu seulement l'ide de se rendre
compte de la longueur relle des lignes. En regardant la manire dont ils
se sont comports pendant l'exprience, on comprend quelle orientation
ils ont donn  leur attention. J'ai not qu'un grand nombre d'lves
marquaient leurs points sur le papier quadrill en regardant seulement le
point marqu prcdemment, et sans reporter leur regard vers la marge pour
apprcier la longueur de la ligne dont ils indiquaient l'extrmit. Cette
conduite indique clairement que ces lves tenaient surtout compte des
diffrences de longueur des lignes. Chez quelques-uns, mais beaucoup plus
rarement, il s'est produit un dfaut d'attention tout  fait significatif;
l'lve a marqu le point avant que je lui eusse montr la ligne modle.
Entran sans doute par cette routine qui lui faisait marquer les points
toujours plus  droite, il tait persuad d'avance que chaque nouvelle
ligne tait plus grande que la prcdente; par suite de cette persuasion,
il ne jetait plus qu'un regard vague et distrait sur le modle; puis,  un
certain moment, il a fait comme si ce regard tait inutile, il a marqu le
point sans mme regarder le modle.

Ceci nous amne  parler d'un second caractre de suggestibilit, qui n'est
point indiqu par notre coefficient. Il y a des lves qui se comportent
comme de vrais automates.

Le sujet automate ne tient pas compte que les lignes du modle ne croissent
pas, relativement, de la mme quantit; il ne tient pas compte que parmi
les lignes qu'on lui montre quelques-unes sont gales aux prcdentes; il
obit  une suggestion, et il y obit avec la plus grande rgularit. En
d'autres termes, nous appelons automate, dans nos expriences, le sujet qui
prsente les caractres suivants: 1 les carts qui lui sont suggrs
ont exactement la mme valeur que les carts rels perus par lui, par
consquent sa suggestibilit est complte, elle va aussi loin qu'elle peut
aller, elle est gale  100; 2 les carts qu'il marque sont tous gaux
entre eux; il n'a point t distrait, troubl, irrgulier; il n'a pas eu
de doutes, son sens critique ne s'est pas veill ou en tout cas n'a pas
influenc sa main; s'il a adopt 8 millimtres par exemple comme cart, il
a marqu toutes les fois ce mme cart, pour n'importe quelle ligne;
sa variation moyenne est donc gale  0; 3, enfin, depuis le dbut de
l'exprience, il ne s'est pas aperu que la croissance relative des
longueurs diminuait, et depuis le premier point marqu jusqu'au dernier, il
a toujours conserv le mme cart.

Nous citerons un seul exemple de cet automatisme parfait, c'est celui
d'And..., que nous avons dj signal. Ds la premire ligne, il a fait un
cart de 8 millimtres et il l'a conserv jusqu'au bout. On voit que la
suggestibilit d'And... est gale  100, puisque les carts suggrs sont
gaux aux carts perus, sa variation moyenne est gale  0 puisque tous
les carts marqus ont t gaux, et enfin la direction des carts est
reste invariable; il est donc impossible d'y dcouvrir le moindre indice
de sens critique. Fait  noter: entran par la suggestion, cet lve a
une fois marqu son point avant de regarder la ligne modle qu'on lui
prsentait.

L'automatisme peut se raliser dans d'autres cas sans atteindre cette
perfection toute schmatique; il est altr par exemple par une lgre
irrgularit dans les carts. Le sujet ne marque pas toutes les fois un
mme cart, mais de temps en temps il marque un cart un peu plus grand ou
un peu plus petit; ces carts ne sont point en relation avec les carts
rels des lignes, et par consquent ils ne trahissent pas une perception
exacte des lignes; la suggestibilit est donc aussi grande que dans
l'automatisme parfait, mais elle joue avec un peu moins de rgularit.

Nous en citerons un exemple, celui de Die... (n 42), enfant de huit ans,
appartenant  la quatrime classe. Les points qu'il a marqus ne se suivent
pas avec des carts gaux. La srie d'carts depuis la ligne 1 est la
suivante:

8--4--12--8--8--8--8--8--8--4--8

Dans la liste que nous donnons, les carts suggrs sont en caractres
gras. On voit que le deuxime cart, le troisime et le onzime sont
distincts des autres, tantt plus grands, tantt plus petits; mais ces
variations ne portent sur aucun des carts suggrs; elles portent une fois
sur un des carts perus (le onzime) que nous comparons d'habitude aux
carts suggrs, et comme cet onzime cart a t diminu, il se trouve
que, fait paradoxal, les carts suggrs sont en moyenne, chez cet
lev, plus grands que les carts perus. C'est ce qui explique que son
coefficient de suggestibilit soit suprieur  100; il est de 114. On peut
faire les mmes remarques sur Mart. (n 44).

Ce serait donc une erreur de croire que l'extrme suggestibilit soit
synonyme d'automatisme. On l'a pens souvent, mais ce n'est pas juste.

L'automatisme est fait de deux choses, une suggestibilit complte, et
en outre une trs grande rgularit de raction; or, cette rgularit de
raction, qui probablement fait partie du caractre de l'individu, peut
manquer chez une personne trs suggestible; cette personne sera donc  la
fois suggestible et irrgulire.




CHAPITRE III


L'IDE DIRECTRICE (Suite)


_Description de l'exprience_.--J'ai fait cette seconde exprience sur les
mmes lves que la premire, et immdiatement aprs; elle repose comme la
prcdente sur une ide directrice d'accroissement des lignes; il serait
dangereux d'employer, dans la mme sance, une ide directrice oppose, qui
pourrait troubler les rsultats; mais j'ignore si cette seconde preuve
profite de l'impulsion donne par la premire[37]. La srie de lignes qu'on
montre est au nombre de 36,[38] voici leurs longueurs:

TABLEAU DES LIGNES DESTINES
 PROVOQUER UNE SUGGESTION D'ACCROISSEMENT

Ordre des lignes.           Longueur.

     1                       12mm
     2                       24
     3                       36
     4                       48
     5  36                  60

[Note 37: Ce profit me parat trs douteux, voici pourquoi: Les deux
expriences ont une partie commune, ce sont les 5 premires lignes qui sont
reproduites sans autre suggestion que celle rsultant de leur accroissement
rgulier de longueur; or, si on compare la longueur donn  une de ces
lignes, par exemple  la 5e, dans les deux Expriences par une mme
personne, on est surpris de remarquer que le plus souvent la longueur
donne  la 5e ligne est plus grande dans la premire exprience que dans
la seconde.]

[Note 38:  la moiti environ des sujets je n'ai prsent que 20 lignes
au lieu de 36. Cette irrgularit provient de ce que mes expriences sont
surtout des ttonnements, des recherches  la poursuite des meilleures
mthodes; il en rsulte que les coefficients de suggestibilit, tels que
je les tablis plus loin, ne sont pas absolument rigoureux, car les uns
rsultent de calculs faits sur 20 lignes, les autres de calculs sur 36
lignes. Il suffit que je signale ces irrgularits, qui n'ont aucune
importance pour le but que je me propose.]

[Illustration: Fig04.png--Figure schmatique reprsentant les points qu'un
sujet devrait marquer pendant la seconde exprience sur l'ide directrice,
s'il avait le coup d'oeil absolument juste, et s'il tait insensible  la
suggestion.]

Ces lignes sont traces paralllement sur une grande bande de papier qui
est longue de 60 centimtres et large de 12 centimtres; ces lignes sont
traces paralllement, mais elles sont  des distances variables des
marges, pour empcher le sujet d'valuer d'aprs ces distances les
longueurs des lignes; la prsentation de chaque ligne se fait isolment;
du reste, tous les dtails de l'exprience, prsentation des lignes et
reproduction, sont pareils  ceux que nous avons dcrits dans le chapitre
prcdent. Je donne dans la figure 4 le schma d'une exprience dans
laquelle un sujet associerait une absence complte de suggestibilit  une
justesse absolue de coup d'oeil; le point 5 est accompagn de son numro,
car c'est en ce point que les lignes successives cessent de crotre; 
partir de la sixime ligne et jusqu' la trente-sixime toutes les lignes
sont gales, et si le sujet continue  marquer un accroissement des lignes
en les reproduisant, c'est qu'il obit  l'impulsion acquise, comme une
bille qui continue  rouler longtemps aprs le choc qu'elle a reu. S'il
n'tait soumis  aucune suggestion, il marquerait les points comme dans la
figure 4.



TABLEAU II. (page de gauche)
[Illustration: Tableau02.png = tableau complet en format graphique.]

_Longueurs des lignes marques successivement par les sujets dans l'exprience II
relative  l'influence d'une ide directrice.  lves d'cole primaire lmentaire_.


NOMS
Des                            Numro des lignes
LVES      1  2  3  4  5  6  7  8  9  10  11  12  13  14  15  16  17  18  19  20  21  22  23

Delans....  7 10 29 32 43 42 46 42 40  43  40  40  44  41  44  46  47  43  40  43  38  40
Nil....... 16 24 32 40 52 56 64 52 60  52  48  56  52  60  56  52  56  60  64  56  60  48  50
Mie....... 16 23 31 38 52 60 64 52 56  62  59  63  53  6l  68  61  63  61  56  60  64  56
Abras..... 15 32 48 64 67 75 56 68 72  68  76  80  76  80  72  76  80  72  70  68  76  76  68
Lac....... 12 20 28 36 44 48 52 52 52  56  51  56  52  52  48  52  48  48  48  48  52  55  56
Matho..... 12 24 32 40 52 60 64 64 32  48  45  48  52  56  44  52  52  44  48  48  52  52  48
Gesbe..... 12 24 36 44 52 60 64 72 56  64  72  68  72  69  64  68  68  68  68  68  68  68
March..... 12 24 40 52 56 60 64 68 72  76  72  76  60  64  68  68  72  61  68  60  64  56  52
Desva..... 16 24 32 40 52 56 60 64 66  67  67  70  59  56  60  62  64  66  68  70  72  74  73
Spen...... 12 17 24 32 40 44 46 48 46  46  48  50  52  48  45  48  51  48  44  43  45  48  52
Bore...... 12 16 21 32 44 48 52 58 60  62  60  62  63  61  62  64  62  60  64  56  58  58  56
Saga......  8 16 24 32 40 36 44 44 48  51  56  48  56  48  52  44  48  48  44  48  52  56  48
Pet Henri. 16 24 32 40 52 60 64 72 76  68  64  68  60  64  68  68  64  60  64  68  60  60  64
Dusso..... 12 28 40 44 48 48 60 64 64  68  72  72  60  60  52  52  48  48  44  44  40  44  52
Feli...... 12 20 28 34 41 46 52 60 60  62  65  64  60  60  60  58  58  57  56  64  60  60  63
Geffro.... 10 16 20 28 36 42 48 54 56  55  50  47  51  53  47  44  53  55  56  55  51  48  53
Man....... 16 24 32 40 48 56 64 52 80  68  56  64  56  52  60  64  64  56  60  60  72  60  72
Bon....... 12 24 32 44 52 56 60 64 64  68  76  76  76  76  80  80  80  80  84  88  72  76
Thve.....  8 24 40 52 60 76 76 84 64  72  76  68  72  76  80  82  83  84  84  85  86  87  88
Demi...... 12 20 28 40 48 52 60 64 68  72  72  76  80  80  80  76  76  68  68  72  80  84  84
Mori...... 12 20 24 32 40 44 52 56 52  56  60  56  60  64  60  64  72  64  68  72  68  72  76
Pet....... 12 20 28 36 44 52 56 60 64  68  72  76  80  52  60  56  60  56  48  52  56  58  52
Vasse..... 12 16 20 24 28 32 36 40 44  44  48  52  44  44  44  48  44  44  44  44  44  44  44
Bien...... 12 20 26 30 39 43 51 54 56  62  66  70  74  72  68  64  60  61  56  58  60  56  60
Uhl....... 12 16 24 28 36 40 47 52 52  55  60  60  60  56  56  64  64  68  68  60  68  68  64
Lenor..... 12 20 28 36 44 52 56 60 68  72  72  72  76  76  76  76  76  76  80  80  80  80  82
Metz...... 16 22 28 33 41 46 54 56 62  63  64  65  66  67  68  69  70  71  72  73  74  75  76
Ros....... 12 24 32 44 52 64 68 76 68  80  80  84  92 100  92  96 108 104 112 100 116 108
Obre...... 12 20 28 36 48 56 64 72 84  92  84  96 104 112 104  87  72  95 107  95  91 107  72
Clou...... 12 20 28 40 52 64 71 78 82  90  98 102 106 110 114 114 114 113 114 114 114 114 114
Mulle.....  8 16 24 32 40 48 56 64 72  80  88  96  96 100 104 112  56  60  64  64  68  72  72
Mou....... 12 20 28 36 40 48 52 60 64  68  72  76  80  84  88  92  96 104 108 112  84  95  76
Martin.... 12 16 22 24 30 35 39 44 49  56  59  64  66  72  76  80  83  88  90  84  86  92  79
Vand...... 12 16 24 28 32 44 48 52 56  60  64  68  72  76  80  84  88  92  96 100 104 108  92
Bout...... 12 20 28 36 44 52 60 68 76  80  88  92  96  90 104 108 112 116 120 124 132 136 140
Di....... 16 24 32 40 48 56 64 68 72  76  80  84  88  92  96 100 104 108 112 116 120 124 128
Poire..... 16 24 32 40 48 56 64 72 80  88  96 104 112 120 128 136 144 152 160 168 176 184 192
Masso..... 12 16 24 32 40 48 52 60 64  68  76  80  84  88  92  96 100 104 108 112 116 120 128
Hube...... 12 16 20 24 28 32 36 40 44  48  52  56  60  64  68  72  76  80  84  88  92  96 100
Tixi...... 20 24 36 36 48 56 64 76 84  92 100 108 116 124 132 140 148 156 164 172 180 184  24
And....... 24 32 40 48 56 64 72 80 88  96 104 112 120 128 136 144 152 160 168 176 184 192 200
Gouje..... 10 12 17 21 25 30 34 42 45  50  58  63  68  74  79  83  87  92  97 100 105 109 116

TABLEAU II. (page de droite)
_Longueurs des lignes marques successivement par les sujets dans l'exprience II
relative  l'influence d'une ide directrice.  lves d'cole primaire lmentaire_.

NOMS
Des                            Numro des lignes
LVES     24  25  26  27  28  29  30  31  32  33  34  35  36  37  38  39

Delans....
Nil....... 60  56  56  60  52  52  56  60
Mie.......
Abras..... 72  67  68  68  68  72  68  68  68  72  68  72
Lac....... 60
Matho..... 48  52  48  44  44  60  52  56  60  60  48  72  72  68  68  48
Gesbe.....
March..... 60  52  60  56  60  64  52  56  56  64  56  60
Desva..... 51  54  55  56  60  62  62  63  64  65  65  68  65
Spen...... 54  56  56  58  59  56  48  52  50  52  54  48  44
Bore...... 60  54
Saga...... 44  52  56  58  52  48  52  56  60  52  56
Pet Henri.
Dusso..... 52  48  48  44  48  52  56
Feli......
Geffro.... 49  55  60  55  57  55  60  55  59  61  58  60  55
Man....... 56  60  56  60  56  60  56
Bon.......
Thve..... 92  96  97  98  98  99 100 101 102 103 104
Demi...... 80
Mori...... 72  76  64  68  64  64  68  56  60  56  60  64  64
Pet....... 48  52  48  52  48  48  48  52  49  49  51  52  54
Vasse..... 44
Bien...... 60  48
Uhl....... 64  68  64  68  68  68  68  68  64  56  56  56  56
Lenor..... 84  88  84  84  76  72  68  64  68  72  64  72  68
Metz...... 76  78  78  78  78  78  79  81  81  82  83  82
Ros.......
Obre......104  92  80  56  48  72  80  88  92  96  88  96 103
Clou......115 117 118 119 121 123 124 124 125 126  62  64  67
Mulle..... 76  80  84  88  92  96 100 104 104 108 108 111 112
Mou....... 72  68  60  64  60  68  64  72  60  68  64  68  64
Martin.... 85
Vand......100 104 108 104 100  96 100 108  90 104 112  92 104
Bout......
Di.......132 136 140 144 148 152 156
Poire.....200 208 212
Masso.....128 132 136 140 144 148 152 156 160 164 168 172 176 180
Hube......104 108 112 120 124 128 130
Tixi...... 40  48  56  64  72  80  88  95 104 112 120 128 136
And.......208 216 224 232 240 248 256 264 272 280 288 296 304
Gouje.....120 126 132 140 145 150


Tableau III.--_Analyse des rsultats contenus dans le tableau II.
[Illustration: Tableau03.png]

_NOMS   GE  CLASSE  Col. Col.  Col. Col. Col. OBSERVATIONS
Des                 (4)  (5)   (6)  (7)  (8)
LVES          (Explication au bas du tableau)
......................................................................

Delans. 13    1     43    47   109   8me  S.

Mie.     9    2     52    63   121   8me  S.   carts petits;
                                               caractres habituels.

Nil.    10    2     52    65   125   8me  S.   Id.

Abras.  10    3     66    83   125   7me  S.   carts moyens;
                                               caractres habituels.

Lac.    13    2     44    60   136  11me  S.C. carts petits.

Math.   10    2     52    72   138   8me  D.   Priodes spares de
                                               corrections et de
                                               suggestions.

Gesb.   13    1     52    72   138   9me  S.   Distances gales.

March.  11    2     55    77   140  13me  D.   carts petits.

Desv.   12    1     51    72   141  13me  D.   Priodes longues de
                                               suggestions petites,
                                               interrompues par
                                               corrections fortes.

Spen.   13    1     40    67   142   9me  C.   Courtes priodes
                                               spares de suggestions
                                               et de corrections;
                                               carts petits

BOY.    14    1     43    62   144  11me  S.   carts trs petits.

Saga.    8    2     40    59   147   6me  C.   carts moyens.

Pet.II. 13    1     51    76   149  10me  S.   carts petits.

Duss.   11    2     48    72   150  13me  D.   carts moyens.

Fl.    12    2     41    64   156  13me  S.   carts petits.

Gelf.   12    1     36    60   166  10me  C.   carts petits.

Mang.    9    3     48    80   166  10me  S.   Automatisme jusqu'au
                                               10e point. Grands
                                               carts.

Bonl.   10    2     51    88   172  21me  C.   Petits carts.

Thev.   11    2     59   103   174   9me  C.   Trs petits carts.

Demi.   10    1     48    84   175  16me  C.   Petits carts.

Mor.    12    2     41    75   182   9me  C.S. carts moyens.

Pet.E.  13    1     43    79   183  14me  S.   carts moyens.

Vass.   14    1     28    52   185  13me  S.   galit.

Bien.   12    2     39    75   192  14me  S.   carts petits.

Uhl.     8    3     35    68   194  14me  C.   carts petits.

Lenor.  12    1     44    87   197  26me  C.   carts trs petits,
                                               galit.

Metz.   10    1     40    83   207       C.   carts trs petits et
                                               trs rguliers.

Ros.    13    1     52   116   223   8me  C.   carts moyens,
                                               irrguliers.

Obre.    9    3     48   112   233  11me  C.D. Grands carts, trs
                                               rguliers.

Clou.   11    1     51   126   248  34me  C.   Trs petits carts,
                                               trs rguliers.

Mulle.  13    1     41   111   270  17me  C.   carts moyens,
                                               rgularit automatique.

Mous.   10    1     40   112   280  21me  S.   Automatisme avant la
                                               premire correction.

Mart.   10    2     30    92   306  20me  S.   Automatisme avant la
                                               premire correction.

Vand.    8    3     36   112   311  23me  S.   Automatisme avant la
                                               premire correction.

Bout.   12    1     43   140   325(?)    C.   Automatisme.

Die.     7    4     46   157   341(?)    C.   Automatisme.

Poir.   14    1     48   210   437(?)    C.   Automatisme parfait.

Mas.    11    3     41   180   439       C.   Automatisme.

Hub.     7    4     28   130   464       C.   Automatisme.

Tix.     7    4     35   185   528       C.   Automatisme parfait.

And.    11    3     55   300   545       C.   Automatisme.

Gouj.    7    4     24   150   625       C.   Automatisme.
......................................................................

(Colonne 4: Longueur donne  la ligne de 60mm (ou distance du point 5).)
(Colonne 5: Accroissement max. de cette ligne par sugg. (ou distance du point max.))
(Colonne 6: Coefficient de suggestibilit.)
(Colonne 7: Point auquel se fait la correction.)
(Colonne 8: volution de la suggestion aprs la premire correction.)

Les sujets sur lesquels les expriences ont t faites sont au nombre de
42; ce sont les mmes lves que les prcdents.

J'ai donn dans le tableau II la mesure exacte,  1 millimtre prs, de
toutes les lignes traces par les sujets dans cette exprience; ce sont les
rsultats bruts. Il m'a paru ncessaire de les publier, parce que ce sont
des points de repre qui permettront aux autres auteurs de comparer leurs
rsultats aux miens.

_Reproduction des lignes 1  5_.--Je ne dirai qu'un mot de la reproduction
des lignes 1  5, qui constitue l'opration suggestive. Ces lignes, je le
rappelle, ont comme longueur successive 12 millimtres, 24 millimtres, 36
millimtres, 48 millimtres, 60 millimtres. Or, en jetant un coup d'oeil
sur le tableau II, on voit qu'il est bien rare que les sujets donnent  la
cinquime ligne sa valeur de 60 millimtres: une fois, un lve a fait la
ligne gale  60 millimtres; une fois elle a t gale  67; toutes les
autres fois, la ligne a t infrieure  60. Voici du reste le tableau
complet:

Ligne au-dessous de 30mm...... 3 fois
  --  de 30  35.............. 2  --
  --  de 36  40.............. 9  --
  --  de 41  45.............. 8  --
  --  de 46  50.............. 7  --
  --  de 51  55.............. 9  --
  --  de 56  60.............. 3  --
  --  de 67................... 1  --

Au contraire, la premire ligne, la ligne de 12 millimtres, est le plus
souvent reproduite exactement.

Ligne au-dessous de 12mm.....  6 fois
  --  de 12.................. 25  --
  --  de 13  16.............. 9  --
  --  de 17  20.............. 1  --
  --  de 2l  24.............. 1  --

Il rsulte de cette double constatation que les lves ont une tendance
 augmenter la ligne de 12 millimtres, et  diminuer la longueur de
60 millimtres; c'est d'autant plus curieux que ces sujets sont sous
l'influence de l'ide de l'accroissement des lignes, ide qui les
suggestionne, et qui les fait ensuite tomber dans de grandes erreurs, 
partir de la cinquime ligne; ainsi, bien qu'ils ressentent trs fortement,
comme les rsultats le montrent, la suggestion de l'accroissement des
lignes, ils diminuent, dans leur reproduction, la valeur relle de cet
accroissement.

L'exactitude avec laquelle les sujets ont reproduit les cinq lignes n'est
pas sans relation avec leur suggestibilit; on peut remarquer d'une manire
gnrale que ceux qui ont fait par exemple la ligne 5 avec une diffrence
minima sont parmi les moins suggestibles. Voici un petit calcul qui servira
 nous en convaincre. Si on prend les lves dans l'ordre indiqu par leur
coefficient de suggestibilit (coefficient dont nous expliquerons plus loin
le calcul), qu'on divise les lves en 8 groupes, de 5 lves chacun, et
qu'on calcule pour chaque groupe la longueur moyenne donne  la ligne de
60 millimtres, on trouve:

Longueur moyenne donne  la
5e ligne, de 60mm.

1er groupe d'lves, le moins suggestible. 51,6

2e -- .................................... 50,4

3e -- .................................... 45

4e -- .................................... 48,8

5e -- .................................... 37,4

6e    .................................... 47,4

7e    .................................... 37,2

8e groupe, le plus suggestible............ 42,4

On voit par consquent que les groupes les plus suggestibles ont fait en
moyenne la ligne la plus courte, la plus diffrente du modle; en somme, ce
sont ceux qui ont fait preuve de la mmoire et de la perception les moins
exactes. On sera donc tent de supposer que la justesse d'apprciation des
longueurs influe un peu sur la suggestibilit. Je ne le nie pas; mais
je ferai remarquer que la rsistance  la suggestion doit dpendre trs
probablement beaucoup plus de l'attention porte aux lignes que de la
justesse de l'apprciation.

Il est bien certain que lorsqu'un enfant extrmement suggestible comme
And., arrive  faire  la fin de cette exprience une ligne de 30
centimtres pour en copier une de 6 centimtres, cette erreur formidable ne
vient pas de ce qu'il n'a pas l'oeil juste, mais bien de ce qu'il n'a pas
regard la ligne modle avec attention.

_Calcul du coefficient de suggestibilit_.--On a vu dans le chapitre
prcdent comment nous avons calcul le coefficient de suggestibilit; ce
calcul ne prsente en lui-mme aucune difficult, puisqu'il porte sur des
lignes mesurables  un millimtre prs. Nous pourrions employer pour notre
nouvelle exprience le mme procd de calcul que prcdemment, en faisant
les petits changements ncessits par les conditions un peu diffrentes
de l'exprience; mais nous avons prfr un procd diffrent. La base de
notre calcul sera l'excdent de distance entre le point 5 et les points que
la suggestion a fait loigner de la marge.

Mais il y a plusieurs faons de comprendre et de calculer cet excdant
de distance; comme les points qui ont subi l'effet de la suggestion sont
nombreux (il y en a plus de 30 dans une exprience complte) et que chacun
d'eux est  une distance diffrente de la marge, on peut tenir compte soit
de la distance du point le plus loign, _distance maxima_,--soit de la
_distance moyenne_ de tous les points,--soit de la distance du point le
plus rapproch, _distance minima_; on peut tenir compte de la _variation
moyenne_ de ces distances, la variation moyenne indiquera la rgularit
avec laquelle le sujet a opr; on peut encore prendre en considration
l'volution de la suggestion; c'est un caractre trs important, qui se
retrouve dans toutes les expriences de psychologie comportant une mesure;
mais on ne peut pas le calculer aussi facilement que la moyenne ou la
variation moyenne, et souvent on le nglige. Nous entendons par
volution les changements que subit l'effet de la suggestion au cours de
l'exprience; la suggestion peut aller s'affaiblissant, ou augmentant,
ou rester stationnaire, ou enfin prsenter des combinaisons de ces trois
effets principaux; chacun de ces effets pourrait se traduire par un
graphique, car il est exprim trs clairement par la position des points
marqus sur la feuille; quand les points se rapprochent de la marge, c'est
que la suggestion dcrot, et quand ils s'en loignent, c'est qu'elle reste
stationnaire, ou, suivant les cas, qu'elle crot.

Dans le tableau III, qui contient l'analyse des rsultats fournis par cette
exprience, il y a une colonne ou se trouve indique simplement par une
initiale l'volution de la suggestion pour chaque lve; C signifie que
la suggestion a prsent une croissance d'intensit; D indique qu'elle a
dcru, et S qu'elle est reste stationnaire; ce tableau III contient en
outre la longueur donne  la ligne 5. Ce sont des lments essentiels pour
notre calcul de la suggestibilit.

Mais quelle que soit la manire dont on combine ces divers lments, il
faut tre bien persuad qu'ils ne sauraient rendre la physionomie de
l'exprience, ni surtout son fond intime. C'est une conviction qui vient
naturellement lorsqu'on regarde le sujet travailler. Ds qu'il a marqu son
cinquime point, l'impulsion qu'il a reue jusque l cesse brusquement, et
il est alors livr  lui-mme. Que de choses peuvent se passer  partir de
ce moment! Que de rflexions, de remarques, d'motions, ou bien encore quel
automatisme aveugle, quelle absence d'ides! Le sujet marque tout cela par
de petits points sur le papier, et cette notation qui parat sans doute 
premire vue si lmentaire et bien insuffisante pour exprimer des tats de
conscience qui sont gnralement trs complexes, devient au contraire pour
celui qui sait la lire une description extrmement curieuse et suggestive
de ce qui se passe dans l'esprit du sujet. On pourra en juger dans un
instant. Mais pour le moment, il est certain que l'on prouve quelque
embarras  exprimer par un chiffre brutal toutes les oscillations d'une
pense; le chiffre ne peut avoir qu'une prcision trompeuse; comment en
effet pourrait-il rsumer ce qui aurait besoin de plusieurs pages de
description! Nous croyons ncessaire d'insister fortement sur cette
question; la suggestibilit d'une personne ne peut pas s'exprimer
entirement par un chiffre, alors mme que ce chiffre correspondrait
exactement au degr de sa suggestibilit: il faut en outre complter ce
chiffre par la description de tous les petits faits qui compltent la
physionomie de l'exprience.

Sous ces rserves expresses, nous allons indiquer quel procd nous
employons pour calculer le coefficient de suggestibilit; nous calculons la
distance du point qui est  la distance maxima de la marge; ce point est
rarement le sixime, il est parfois le dernier, il occupe souvent un
rang quelconque; il reprsente le maximum de suggestion produit par
l'exprience, et nous pensons qu'on peut le retenir, pour les mmes raisons
que lorsqu'on fait une srie de mesures de la force musculaire avec un
dynamomtre, on retient le chiffre maximum de pression. Le numro de
ce point varie beaucoup avec les sujets, ainsi que le montre la liste
suivante.

Aucun sujet n'a marqu son point maximum au point 6

1 sujet a marqu ................................ 7

1                ................................ 8

3                ................................ 9

8                ............................... 10  15

7                ............................... 16  20

6                ............................... 21  25

3                ............................... 26  30

4                ............................... 31  35

8                ............................... 36

La date du point maximum semble,  premire vue, avoir une signification;
on peut croire qu'elle indique  quel moment le sujet a montr le plus
grand effet de la suggestion, d'o on pourrait conclure que tel sujet a
t plus lent qu'un autre  rsister  la suggestion, etc.; mais ces
interprtations, si elles sont exactes pour certains lves, sont inexactes
pour d'autres, car elles ne tiennent pas suffisamment compte de la
valeur du point maximum, et d'une foule d'autres circonstances, que nous
examinerons dans un instant.

Nous donnons (tableau III) la liste de nos lves, avec leur coefficient de
suggestibilit; ce coefficient a t calcul en prenant le rapport entre la
distance du point maximum  la marge et la distance du point 5  la marge,
cette dernire distance tant rendue gale  100. Par consquent, un sujet
dont le coefficient serait gal  100 (aucun n'a t dans ce cas, mais  la
rigueur ce cas pourrait se prsenter) un tel sujet a fait son point maximum
 la mme distance exactement que le point 5; un sujet dont le coefficient
est de 200 a fait son point maximum  une distance double de celle du point
3, et ainsi de suite.

Dans cette liste, le coefficient le plus faible est de 109; comme 100
reprsente l'absence de suggestibilit (par rapport  l'exprience
sus-dite, car videmment il ne s'agit point d'une absence absolue de
suggestibilit, tout le monde tant plus ou moins suggestible), 109 indique
une suggestibilit extrmement faible, peut-tre mme douteuse; avec les
nombres qui suivent, 121 et 125, les doutes sont levs, la suggestibilit
devient certaine, tout en restant assez faible. A la fin de la liste, nous
atteignons de trs gros coefficients; il y a 16 lves dont le coefficient
est suprieur  200, dont par consquent la suggestion a pu doubler la
ligne et au del; les derniers termes atteignent 400, 500 et mme 600. Ce
sont des coefficients normes, et cependant ils sont encore infrieurs  la
ralit; ils appartiennent  des lves qui ne se sont jamais repris, qui
ont prolong la ligne continuellement avec rgularit, et qui n'ont cess
de la prolonger que parce que l'exprience a pris fin; je regrette un peu
d'avoir termin l'exprience pour eux au point 36; il aurait fallu la
pousser jusqu'au bout, jusqu' ce que l'enfant se corriget. Ainsi le nomm
And., que nous avions dj signal, est arriv  faire une ligne de 30
centimtres, en reproduisant une ligne de 6 centimtres; il et t curieux
de savoir s'il aurait continu indfiniment, s'il serait all jusqu'au
demi-mtre ou jusqu'au mtre.[39]

[Note 39: J'ai d m'arrter  36 parce que mes modles de ligne taient
de ce nombre; mais il y a un procd qui permet de continuer _indfiniment_
l'exprience, ce procd consiste  dessiner les lignes sur un disque
recouvert d'un cran perc d'une fentre, par lequel on dcouvre chaque
ligne isolment.]

Pendant que le sujet marque des points, il peut de temps en temps faire une
rflexion  haute voix; le plus souvent, il change de physionomie, fronce
le sourcil  un certain moment, rougit, parat embarrass; ces jeux de
physionomie sont pour nous faciles  comprendre, par la raison que nous
avons dj vu toute une srie d'lves passer par le mme chemin, et se
comporter de la mme manire devant les obstacles. Tout ceci doit tre not
avec soin. On notera galement la lenteur et la rapidit des mouvements,
les artifices que certains emploient pour mieux se rappeler la longueur des
lignes, etc.

Enfin, quand l'exprience est termine, il reste  interroger le sujet. Il
faut lui poser un certain nombre de questions prcises. Cette partie de la
recherche est peut-tre la plus instructive de toutes: c'est la premire
fois que dans les coles j'ai eu recours  l'introspection. Je croyais
jusqu'ici que lorsqu'on faisait des expriences sur des lves d'cole
primaire lmentaire, il tait inutile de les interroger sur les
expriences, et de recueillir avec soin leurs impressions, comme on le fait
pour les adultes; je supposais que des enfants aussi jeunes, aussi faciles
 troubler et  suggestionner, aussi prompts au mensonge, ne pourraient que
donner des rponses suspectes, qui loin d'clairer les questions pourraient
garer l'exprimentateur. Sans doute, tout cela est vrai; mais sur la
conclusion  en tirer j'ai chang d'opinion; je me suis convaincu, par
la recherche que j'expose en ce moment, qu'il est possible de provoquer
l'introspection mme chez des enfants de huit  dix ans,  la condition
bien entendu qu'on vite plusieurs causes d'erreurs, comme: 1e la timidit
de l'enfant, laquelle provoque souvent le mutisme; 2e la difficult pour
l'enfant de comprendre des termes qui n'appartiennent pas  son langage
ordinaire; 3e sa suggestibilit, qui lui fait varier ses rponses suivant
la nature des questions qu'on lui pose; 4e ses mensonges; 5e ses erreurs
d'imagination et de jugement.

[Illustration: Fig05.png--Exprience de suggestibilit sur Delans., g de
treize ans et demi. 1re classe. Coefficient du suggestibilit: 109. Il est
douteux que cet lve ait subi une suggestion quelconque, car  partir du
point 5, il n'a point marqu l'ensemble des autres points plus loigns de
la marge.]

_Description des rsultats d'exprience_.--Je passe maintenant  l'examen
des rsultats, obtenus en exprimentant sur 42 lves d'cole primaire
lmentaire.

Nous ferons notre description en commenant par les lves qui ont montr
le moins de suggestibilit.

DELANS.--Coefficient: 109. Ce sujet a-t-il t suggestionn? On peut en
douter (fig. 5)[40].  partir du point 5, il a marqu le point 6  peu prs
 la mme distance, c'est--dire  43 millimtres de la marge; le point 7 a
t marqu  45 millimtres: c'est un cart bien petit; la suggestion a
t assez faible; puis,  partir du point 7, il est revenu vers la marge,
ensuite il s'en est loign, dessinant une ligne serpentine irrgulire
qui, dans sa direction gnrale, est  peu prs parallle  la marge;
probablement le sujet a compris que les lignes cessaient de s'accrotre; en
tout cas, il s'est affranchi de la suggestion D'accroissement.

[Note 40: Cette figure, comme toutes celles de ce chapitre, est la
Reproduction exacte des feuilles d'exprience, sauf la modification
suivante: on n'a pas reproduit la feuille entire, qui avait 12 centimtres
de largeur, mais seulement la partie de cette feuille qui est occupe par
les points que le sujet a marqus.]

Alors, demandera-t-on, pourquoi n'a-t-il pas fait toutes les lignes gales,
et n'a-t-il pas align tous ses points sur une ligne parallle  la marge?
C'est un fait qu'aucun sujet n'a trac plus de cinq ou six points en ligne
droite. Pourquoi? Sans doute, parce qu'il est extrmement difficile de
dcider qu'une srie de lignes, montre successivement, est d'gale
longueur. On peut bien s'apercevoir qu'elles n'ont aucune tendance 
augmenter ou  diminuer, mais il serait tmraire de certifier leur
galit. Ensuite, remarquons que le seul fait de montrer des lignes
diffrentes veille la suggestion que ces lignes sont de longueur
diffrente. Quand une personne marque toutes les lignes gales, il est
possible que cette personne ait su, par un moyen dtourn, que les lignes
taient gales. En voici un exemple. Pendant qu'un des sujets, Monne, fait
la copie des lignes, je communique  _demi-voix_ au directeur, prsent dans
le cabinet, la rflexion que si les sujets font d'ordinaire les lignes
diffrentes de longueur, c'est que comme ces lignes sont distinctes,
l'lve ne peut croire qu'elles sont gales. Tout ceci est dit  demi-voix,
et il fallait que l'lve ft bien attentif pour m'entendre; il m'a
entendu, c'est certain, sa feuille d'observation le prouve, car aussitt
aprs,  partir du neuvime point, il a, sans ombre d'hsitation, align
tous ses points paralllement  la marge.

[Illustration: Fig06.png--Exprience de suggestibilit sur Monn., g de
douze ans et demi, 1re classe. Influence d'une parole dite  voix basse. Au
moment o le sujet marquait le 8e point, il a surpris quelqu'un disant que
les lignes taient gales.]

Delans...., celui qui a le coefficient de suggestibilit le plus faible,
s'tait galement montr trs peu suggestible dans la premire exprience.
C'est un des garons les plus gs de l'cole, il a quatorze ans passs, il
est en 1re classe, il a une physionomie d'adulte; un peu en retard dans ses
tudes, il vient d'obtenir cette anne seulement son certificat d'tudes.
On ne le range point parmi les lves dociles; il a une tendance 
rsister.

Les lves suivants ont tous une suggestibilit plus grande.

MIEN. C'est un enfant assez jeune, faisant partie de la 3e classe. Son
coefficient de suggestibilit est de 121. Il s'est laiss entraner par la
suggestion jusqu'au point 7, ce qui fait un entranement de 12 millimtres;
puis il s'est corrig, avec le point 8; et on peut se demander si  partir
de ce point 8 il a subi  quelque degr l'influence de la suggestion, ou au
contraire s'il est parvenu  y chapper. C'est un point d'interrogation
qui se pose: pour tous les sujets dont la suggestibilit est faible; la
question a donc une porte gnrale et elle vaut la peine d'tre examine
avec soin. Pour la rsoudre, il faut faire un examen minutieux de chaque
point, et alors on arrive  constater un fait extrmement curieux: c'est
que l'influence d'une suggestion faible se manifeste par des caractres
tellement nets qu'on ne peut pas en rvoquer l'existence. Voici comment
nous faisons cette constatation; tout point que l'lve marque peut se
trouver, par sa position, plus loign de la marge que le point prcdent,
ou plus rapproch de la marge: le premier genre d'cart se fait dans le
sens de la suggestion, puisque la suggestion a pour but de faire paratre
les lignes plus grandes qu'elles ne le sont en ralit; et tout cart de
la seconde espce se fait dans le sens d'une lutte contre la suggestion.
Maintenant, j'ajoute bien vite qu'il n'est pas absolument prouv qu'un
cart vers la droite est un _cart de suggestion_, et qu'un cart vers la
gauche est un _cart de correction_, car il existe aussi incontestablement
ce qu'on pourrait appeler des _carts de hasard_. Le sujet indcis doit
de temps en temps marquer certains points, au hasard, sans y attacher
d'importance. On ne peut donc pas, lorsqu'on cherche  tablir la
signification d'un point en particulier, affirmer avec certitude qu'il est
d  une suggestion, ou  une correction, puisqu'il peut tre d simplement
au hasard. Par hasard, j'entends tout simplement des causes autres que la
suggestion et la rsistance  la suggestion; j'entends ces petites causes,
presque imperceptibles, qui agissent sur nos mouvements, et qu'il serait
fort difficile de dcrire en dtail. Mais en revanche s'il est difficile
d'liminer la part du hasard dans l'examen individuel de chaque point, on
peut faire cette limination dans les moyennes. Groupons ensemble tous les
carts de suggestion, groupons ensemble tous les carts de correction,
cherchons si ces deux espces d'carts ont des caractres diffrents;
les carts de hasard, se trouvant rpartis indiffremment dans ces deux
groupes, se compenseront et s'annuleront.

[Illustration: Fig07.png--Exprience de suggestibilit sur Lac., 13 ans,
2e classe. Coefficient de suggestibilit: 136. L'lve n'a cd  la
suggestion que jusqu'au point 7, il s'est ensuite repris.]

Or, il apparat nettement que les carts de correction et les carts de
suggestion ont des caractres tout diffrents; les premiers sont moins
nombreux que les seconds, et de plus, ils sont plus grands; ce qui
signifie, traduit en termes moins abstraits, que la suggestion de
l'exprience a une action douce, continue, relativement  l'effort de
correction, qui est plus brusque et intermittent. C'est ce dont on peut se
convaincre en faisant la somme du nombre des carts et la somme de leur
valeur. Ainsi, pour Mien, chez lequel le phnomne que nous venons de
dcrire est  peine sensible, on trouve:

Valeur des carts    Nombre des carts     Nombres des carts
en millimtres.      de correction ayant   de suggestion ayant
                     cette valeur.         cette valeur.

      12                    1                     0
       9                    1                     0
       8                    1                     1
       7                    1                     1
       6                    0                     1
       4                    1                     4
       3                    1                     1
       2                    1                     0

En calculant ces chiffres, on voit que le nombre total des carts de
correction a t de 7, et le nombre total des carts de suggestion a t de
8, par consquent un peu plus fort; d'autre part, si on fait le total des
millimtres en additionnant la valeur des carts de chaque espce, on
trouve que les carts de correction s'lvent en moyenne  6mm,4, tandis
que la valeur moyenne des carts de suggestion est plus faible, de 3mm.
Ainsi les carts de suggestion sont suprieurs en nombre, moindres en
valeur. La diffrence est faible, et certainement il faudrait la considrer
comme ngligeable si on ne la rencontrait pas plus accentue chez beaucoup
d'autres lves.

NIL.--Son coefficient est 125. Lui aussi est all jusqu'au point 7 sans se
douter de rien; il a donc fait, comme le prcdent lve, 2 points avant
de se corriger; puis il est revenu vers la marge, et s'y est maintenu
paralllement. Mais on peut remarquer chez ce sujet comme chez Mien.,
qu'il y a eu aprs le point 5, _persistance d'une suggestion trs faible
d'accroissement, contre laquelle le sujet a continuellement lutt_, car il
a fait 10 carts de correction et 12 carts de suggestion; et d'autre part,
la valeur moyenne des carts de correction a t de 6mm,4, et celle des
carts de suggestion a t de 3mm,3; ainsi, cet lve, quand il s'est
corrig, a fait des carts plus grands et plus brusques que lorsqu'il a
obi  la suggestion; celle-ci a t plus douce et plus continue.

ABRAS.--Suggestibilit faible, 125. Il s'est corrig trs vite, ds le 7e
point; mais la suggestion a persist faiblement, car il a fait 13 carts de
suggestion, contre 10 carts de correction, et la valeur moyenne des carts
de suggestion est de 3mm,2, tandis que celle de ses carts de correction
est plus forte, 7mm,6; nous connaissons maintenant la signification de ces
chiffres.

LAC.--Suggestibilit faible, 136. Sa feuille, reproduite dans la figure 7,
montre qu'il n'a jamais marqu d'carts plus grands que 4 millimtres,
 partir du point 5. Probablement, il a t trs mfiant. Il a subi
l'influence de la suggestion jusqu'au point 7; mais, chose curieuse, il a
diminu ses carts ds le point 5; jusque l, il faisait des carts de 8
millimtres;  partir du point 5, il diminue les carts, il n'en fait plus
que de 4 millimtres, cela indique une certaine finesse de perception. On
rencontre des exemples analogues chez d'autres lves. A partir du point 8,
a-t-il t soustrait  la suggestion? C'est douteux. Il a fait 6 carts de
suggestion, contre 4 carts de correction.

MATH.--Suggestibilit de 138. C'est au 6e point qu'il se corrige. Il avait
dj une demi-correction au 7e point qu'il avait fait de 4 millimtres
comme cart, alors que tous les carts prcdents taient de 8 ou de 12
millimtres.

GESBE.--Suggestibilit: 138. Au 9e point seulement il se corrige, puis il
est lgrement repris par la suggestion et finalement il marque des points
rigoureusement quidistants, dont la distance  la marge est comprise entre
le point 7 et le point 8.

MARCHA.--Suggestibilit: 140. Cet lve a t _trs lent_  s'apercevoir de
l'erreur qu'il commettait; c'est au 13e point seulement qu'il est revenu
en arrire; mais il semble avoir eu, avant de marquer le point 13, une
demi-conscience de son erreur, car  partir du 4e point il a fait des
carts suggrs de 4 millimtres seulement, alors que les carts prcdents
taient de 12 millimtres et mme de 16 millimtres. L'effort de correction
(au 13e point) a t brusque et trs grand, de 12 millimtres. A partir de
ce 13e point, qui marque l'endroit prcis o le sujet a repris possession
de lui-mme, il y a eu lutte entre l'automatisme de la suggestion et
les efforts de correction, lutte lente dans laquelle on discerne une
progression des points vers la marge. Il a eu 12 carts de suggestion, et
9 de correction, et la valeur moyenne des premiers est gale  5mm, tandis
que celle des seconds est gale  8,4 mm; ce qui est conforme  la rgle
habituelle.

En rsum, chez tous les sujets dont l'tude prcde, les trois faits
suivants se produisent avec plus ou moins de nettet:

1o Une suggestion se manifestant aprs le point 5, suggestion comprenant
un nombre variable de points, et dans laquelle les carts sont d'ordinaire
rapetisss relativement  ce qu'ils taient avant le point 5;

2o Une correction, tantt forte, tantt faible, tantt brusque, tantt
progressive;

3o Aprs la correction, le sujet se maintient  peu prs  gale distance
de la marge, comme s'il tait averti du pril de la suggestion auquel il
vient d'chapper; l'analyse montre, il est vrai, que les carts positifs
(loignant de la marge) sont plus nombreux et plus faibles que les carts
ngatifs (rapprochant de la marge) caractres qui sont prcisment ceux
de l'automatisme en conflit avec le sens critique. Mais cette influence
persistante de la suggestion est trs faible, et il est juste de considrer
tous les sujets prcdents comme tant parvenus assez vite  se corriger et
 se reprendre.

Les cas qui vont suivre appartiennent  une autre catgorie; ce sont des
sujets chez lesquels la suggestion a une influence plus forte et suspend le
sens critique. Ne pouvant dcrire les ractions de tous nos sujets, nous
signalerons les plus typiques, laissant de ct les cas intermdiaires,
mixtes, moins bien tranchs.

DESVA.--Suggestibilit: 141. Ce cas est peut-tre le plus intressant de
tous. C'est un cas type dans lequel des phnomnes, ordinairement trs
vagues, de lutte entre l'automatisme de la suggestion et le sens critique
sont ports  un tel degr de prcision qu'on ne peut plus en douter.

La suggestion, comme nous venons de le montrer, a un mode d'action faible
et continu, le sens critique a un mode d'action fort et intermittent. Nous
n'avons pu entrevoir cette diffrence dans le mode d'action des deux
forces qu'en faisant le total des carts de suggestion et des carts de
correction, et en tablissant la moyenne de la valeur de ces deux espces
d'carts; les diffrences numriques ont toujours t, jusqu'ici,
extrmement faibles, et si elles nous ont paru quand mme importantes,
c'est parce que nous les avons trouves constantes. Jamais nous n'avons
encore rencontr un lve chez lequel les carts de correction seraient
faibles et continus, et les carts de suggestion forts et intermittents;
et si ce cas peut se prsenter--ce qui doit tre, car toutes les varits
sont possibles--nous supposons qu'il doit tre relativement rare.

Or, chez Desva (fig. 8), nous trouvons que sur 36 carts, il y a seulement
3 corrections, et par consquent 33 suggestions; et de plus, les 3 carts
de correction ont une valeur considrable, tandis que les carts de
suggestion sont extrmement faibles; c'est donc la dmonstration trs
claire d'une particularit mentale qui jusqu'ici tait plutt souponne
que dmontre.

Ce sujet a t trs lent  se corriger; il ne l'a fait qu'au 13e
point; mais ds le 6e, il a eu une demi-conscience que les lignes ne
s'accroissaient pas comme auparavant; en effet, les premiers carts qu'il
marquait avaient une valeur de 8 ou de 12 millimtres;  partir du point 5,
il les rduit d'abord  4 millimtres jusqu'au point 8; il faut suivre sur
la figure le trac de ce ralentissement; au 9e point, il diminue encore
l'cart, il le fait de 2 millimtres; au 10e point il le fait encore de 2
millimtres; au 11e point, il n'ose plus avancer, ni reculer, il fait le
point  la mme distance que le prcdent; et le 12e est  3 millimtres
 droite; ici un cart trs brusque, un retour en arrire; le 13e point
prsente un cart de correction de 11 millimtres; le 14e point est une
correction supplmentaire de 4 millimtres. Ainsi, le sujet fait l une
correction totale de 15 millimtres, ce qui est beaucoup pour lui. Puis,
ceci fait, il est repris par la suggestion, et celle-ci l'entrane pendant
les 9 points suivants; seulement, les carts de suggestion sont trs
faibles, car avec ces 9 points il ne fait un avancement  droite que de
14 millimtres, ce qui est trs peu de chose, ce qui fait moins de 2
millimtres par point. Puis, au point 24, nous voyons le retour trs
rgulier du phnomne prcdent: une correction norme de 20 millimtres;
c'est comme si le sujet se rveillait brusquement de son automatisme,
rompait le charme, reprenait possession de lui-mme. Et cette correction
norme une fois faite, la suggestion faible et continue reprend, elle
dure longtemps, elle va du 24e ou 36e point; seulement elle s'est encore
affaiblie, car elle ne fait faire que 1 millimtre de progression par point
vers la droite, tandis que prcdemment, avec 9 points seulement, le sujet
avait fait 14 millimtres. Ici s'arrte l'exprience.

[Illustration: Fig08.png--Exprience de suggestibilit sur Desv., douze ans,
1re classe. Coefficient de suggestibilit: 141. A deux reprises, aprs les
points 12 et 23 le sujet se corrige fortement, mais aussitt aprs il est
repris par la suggestion.]

Ce sujet est donc bien distinct des prcdents, puisqu'il n'a pas russi,
comme eux,  se dbarrasser de l'illusion.

Le cas de Desva... est assez rare; je n'en puis citer qu'un seul du mme
genre, celui de Mulle, qui a une suggestibilit trs forte, de 270.
Jusqu'au 16e point, Mulle a obi  la suggestion avec une rgularit trs
grande, et presque tous les carts qu'il a marqus sont gaux; puis,
brusquement, sans que rien avertisse de cette sorte de coup de tte, il se
corrige au 17e point; la correction est norme, de 56 millimtres; c'est
une correction qu'on peut considrer comme incoordonne. Puis, tout de
suite aprs, le sujet est repris par la suggestion, et il marque une srie
de points qui sont assez rgulirement disposs en ligne droite; seulement
les carts de cette srie de points sont plus petits que dans la srie
prcdente.

Les corrections de ce genre, si fortes, et suivies aussitt par une reprise
de la suggestion, me semblent bien caractristiques. Je les interprte
de la manire suivante: le sujet, d'abord entran par l'automatisme,
s'aperoit brusquement que la ligne du modle est beaucoup plus petite que
les lignes qu'il pointe; jusque l, il ne s'en est pas dout, parce qu'il
a regard trs vaguement la ligne du modle. Quand il s'aperoit de son
erreur, il la corrige aussitt en revenant vers la gauche; mais tout en se
corrigeant, il conserve la suggestion que les lignes du modle prsentent
un accroissement rgulier de longueur: cette suggestion l, il ne la
corrige pas, il en reste dupe.

[Illustration: Fig09.png--Exprience de suggestibilit sur Bien..., douze
ans, 2e classe. Coefficient: 192. Ce sujet s'est laiss entraner par la
suggestion, sans rsister, jusqu'au point 13; ensuite, il s'est fortement
corrig, et il est revenu vers la marge, affranchi compltement de la
suggestion.]

Voici un mode de raction beaucoup plus frquent; on le rencontre chez
Bien, March, Duss, Mouss, Pet, et beaucoup d'autres encore. Nous prendrons
comme objet de description le cas de Bien..., qui est trs net (fig. 9).
L'lve a t fortement influenc par la suggestion; il s'est laiss
entraner sans rsistance jusqu'au point 13, qui est fort loin de la marge;
mais  ce moment, il s'est aperu de l'erreur dans laquelle il tait tomb,
et il s'est corrig trs fortement; sa correction a t progressive, et
l'ensemble des points qu'il a marqus l'ont ramen vers la marge. C'est un
exemple de sujet qui, aprs avoir t trs fortement suggestionn, s'est
affranchi de la suggestion d'une manire complte et dfinitive. On peut
aussi se rendre compte, d'aprs la figure 9, que chez lui les carts de
suggestion sont suprieurs en nombre et infrieurs en valeur aux carts de
correction.

Autre catgorie; certains sujets subissent une suggestion continue, jusqu'
la fin de l'exprience, sans se corriger nettement; ils ne cessent pas de
marquer des points qui, dans leur ensemble, s'loignent de plus en plus
vers la droite; appartiennent  ce type Metz, Clou, Thve, Lenorm, Ros,
Bon, Uhl. Je me bornerai  dcrire le cas de Metz, qui est peut-tre le
plus clair et le plus typique; c'est pour cette raison que j'ai publi sa
feuille (fig. 10). Il est all jusqu'au point 10 en subissant l'action de
la suggestion;  partir de ce point 10, la suggestion s'est affaiblie,
elle n'a cependant pas cess; elle continue, sans irrgularit,  se faire
sentir jusqu'au trente-sixime point, produisant  peu prs 1 millimtre
d'cart par point. La figure 10 contient, sous forme de petits cercles, les
rectifications que le sujet a faites aprs coup; nous reviendrons dans un
moment sur ces rectifications.

Nous terminons par un groupe tout spcial d'lves, le groupe des parfaits
automates. La caractristique du groupe est de faire des carts de
suggestion qui sont gaux entre eux, et qui sont gaux en outre aux carts
perus, et reprsents par les points 1  5. Il rsulte de cette
galit que la srie de points marque sur le papier se dveloppe trs
rgulirement en ligne droite; c'est un caractre qui saute aux yeux. Il
nous avertit de suite que l'lve ne s'est nullement dout qu'il marquait
des points trop loin de la marge; aucune tentative de correction n'a eu
lieu: c'est de la suggestion oprant trs rgulirement, et avec toute sa
force. Voil la description thorique de cette famille de sujets; mais il y
en a peu, videmment, qui ne prsentent pas quelque petite irrgularit.

[Illustration: Fig10.png--Exprience de suggestibilit sur Metz, dix ans,
1re classe. Coefficient: 207. Ce sujet ne s'est jamais corrig, mais 
partir du point 10, il n'a cd que trs lentement  la suggestion. Les o
indiquent les rectifications faites quand l'exprience est termine.]

[Illustration: Fig11.png--Exprience de suggestibilit sur Bout, douze ans,
1re classe. Coefficient: 325. Type automatique: les points sont disposs en
ligne droite; seulement  partir du 9e point, le sujet a un peu diminu ses
carts. La figure est une rduction de moiti (les carrs ont 2 millimtres
de ct, tandis que dans la feuille originale, ayant servi  l'exprience,
ils avaient 4 millimtres de ct). Les o indiquent les rectifications
faites aprs coup.]

HENRI BOUT.--Coefficient: 325 (fig. 11). C'est l'automatisme absolu, sauf
qu' partir du 9e point il a rduit de moiti les carts; mais il ne s'est
jamais corrig, il n'est jamais revenu en arrire. Cette suggestibilit est
d'autant plus curieuse qu'il s'agit d'un enfant de douze ans, appartenant
 la 1re classe. Nous avons dj dit de cet lve qu'il avait t trs
suggestible dans la premire exprience. Il en est de mme de Dim, qui est
plus jeune.

[Illustration: Fig12.png--Exprience de suggestibilit sur Poire, douze
ans, 1re classe. Coefficient de suggestibilit: 437. La feuille tant trop
grande, nous avons t obligs, pour la reproduire, de supprimer 7 points
 droite qui continuaient la direction des autres points et de rduire la
feuille de moiti.]

Poire.--Coefficient: 437 (fig. 12). Un des exemples les plus tonnants
d'automatisme. Cet lve a marqu toujours des carts gaux depuis le 5e
jusqu'au 25e point: c'est l'automatisme schmatique. Cependant cet enfant
a douze ans et demi, il appartient  la 1re classe. Il devrait avoir
un coefficient encore plus lev, et mme le coefficient maximum; mais
l'exprience n'a t pousse pour lui que jusqu'au point 25. On se demande
 quoi pouvait lui servir de regarder le modle, sur lequel il jetait les
yeux chaque fois. On se demande aussi jusqu'o il pourrait tre amen 
exagrer la longueur de la ligne modle.

Il en est de mme de Mas., Hube., Tix., And., Gouje. Ce sont tous de
parfaits automates, ayant marqu la srie de points en ligne droite.
Trois de ces quatre enfants sont en 4e classe, et doivent sans doute leur
suggestibilit  leur trs grande jeunesse; l'un d'eux, And., est plus g.
Nous regrettons de ne pas pouvoir publier leurs feuilles, elles sont trop
grandes. Rappelons qu'And., le plus suggestible de tous, a fait des lignes
dont la dernire n'a pas moins de 30 centimtres! C'est un des cas qui
montrent le mieux l'utilit des mthodes nouvelles que nous prsentons. Il
est vident que quelques-uns de ces lves doivent s'apercevoir de l'erreur
norme qu'ils commettent, mais ils n'osent pas se corriger.

Chez Mous, Martin, Van, ce dveloppement automatique n'est pas indfini,
il se prolonge environ jusqu'au 20e point: puis le sujet se reprend, se
corrige plus ou moins, modifie sa ponctuation; chez d'autres, l'automatisme
est plus durable, plus rgulier; nous n'affirmerons pas, bien entendu, que
ceux que nous considrons comme des automates parfaits n'ont jamais eu un
doute ni un soupon; mais ce doute et ce soupon, s'ils se sont produits,
n'ont pas russi  modifier la conduite de l'enfant.


INTERROGATOIRE DES SUJETS


Quand l'exprience est termine, j'interroge d'habitude l'enfant, pour
connatre les impressions qu'il a prouves. Je lui adresse la parole le
plus amicalement possible, pour ne pas le troubler; et tout en lui parlant,
j'cris rapidement au crayon les rponses qu'il me fait; ces rponses,
je les reproduis textuellement, sans les abrger; j'abrge seulement mes
questions, qui, comme c'est l'habitude pour le langage parl, renferment
beaucoup de redites. Cet interrogatoire a pour but de savoir jusqu' quel
point le sujet a t dupe de l'illusion, a t tromp par la suggestion de
l'accroissement des lignes. Cet interrogatoire est extrmement dlicat 
conduire. Si on parle avec un peu d'autorit, non seulement on fait dire
aux enfants tout ce que l'on veut qu'ils disent, mais encore on rduit le
plus grand nombre d'entre eux au silence. Beaucoup montrent pendant le
tte--tte une trs grande timidit, et il faut employer une patience
et une douceur infinies pour dlier leur langue et obtenir des aveux.
L'interrogatoire prend facilement le caractre d'une confession. On s'en
tonne soi-mme  la rflexion, et on se demande pourquoi l'entretien
suscite cette timidit et mme cette fausse honte chez ces gamins de Paris.
Je pense que la raison en est que l'enfant se sent vaguement pris en faute,
et reconnat que pendant l'exprience des lignes il a manqu d'attention.

Notre interrogatoire ne s'adresse pas indistinctement  tous nos sujets.

Ceux qui ont  peu prs chapp  la suggestion ont t mis hors de cause.
J'ai cru qu'ils n'ont point de confidences intressantes  nous faire
puisqu'ils n'ont pas obi  la suggestion, mais je regrette maintenant
cette limination. Je n'ai interrog que ceux qui ont t rellement
suggestionns; et les plus curieux  interroger peut-tre sont ces petits
enfants de sept ans qui ont obi  la suggestion avec un automatisme
parfait.

A la premire question pose: _Etes-vous content de ce que vous avez
fait_? Il est bien rare de recevoir une rponse ngative. La question est
trs vague, elle a du reste une tournure optimiste, et l'enfant rpond
d'habitude d'un ton satisfait: Oui, monsieur. Si on continue en prcisant
un peu: _Pensez-vous avoir commis des erreurs_? Alors l'enfant devient
plus rflchi, quelque peu soucieux, mais en gnral il ne rpond pas
encore; ce qu'on lui demande n'est pas assez clair pour lui. Il faut
prciser davantage, et lui dire: _Avez-vous fait vos lignes trop courtes
ou trop longues_? C'est l le mot dcisif;  part les lves qui
rellement n'ont commis que des erreurs insignifiantes, la majorit des
autres rpond sans hsiter: J'ai fait les lignes trop longues. Bien rares
sont ceux qui les trouvent trop courtes.

Cet aveu semble dmontrer que le sujet a eu une demi-conscience de
l'illusion que la suggestion a produite; mais cette interprtation ne me
parat pas absolument dmontre. Je crois que, quelque prcaution qu'on y
mette, on suggestionne un peu l'enfant en lui demandant s'il a fait des
lignes trop courtes ou trop longues. Bien entendu, je me garde d'accentuer
un des qualificatifs, et je les prononce tous les deux avec le mme ton de
voix; mais par l j'attire l'attention de l'enfant, trs fortement, sur
une erreur relative  la longueur des lignes, je l'aide par consquent
 prendre conscience de son erreur, et cette conscience qu'il en a
maintenant, rtrospectivement, grce  ma demande, me parat tre beaucoup
plus nette que celle qu'il a pu avoir au moment mme o il traait les
lignes. Je ne puis rien affirmer, touchant des phnomnes aussi intimes
et aussi fuyants: je note seulement mon impression personnelle. Par
l'interrogation mthodique, je crois qu'on renforce un tat de conscience
trs faible, comme--qu'on me permette cette comparaison de photographe--en
dveloppant une plaque impressionne on complte l'action de la lumire sur
cette plaque.

Quand un enfant dit qu'il a fait les lignes trop longues, il peut vouloir
dire par l que l'excs de longueur est trs petit ou bien trs grand;
il faut s'entendre, le faire prciser; et pour viter toute suggestion
verbale, je remets la plume entre les mains de l'enfant, et je le prie
de se corriger, en marquant par des cercles les endroits o les lignes
auraient d tre termines. Les figures 8, 10 et 11 contiennent des
exemples de ces corrections. Il est vraiment singulier que l'enfant puisse
ainsi corriger son travail, et le corriger le plus souvent dans le bon
sens, alors qu'il n'a pas eu le loisir de revoir les lignes modles. Il
n'obit pourtant pas  une suggestion prcise de ma part, puisque je lui ai
pos la question en termes ambigus, lui laissant la libert de dcider
si les lignes taient trop longues ou trop courtes. Pourquoi donc est-il
capable de corriger et d'amliorer son travail, sans revoir le modle?
Je crois que c'est parce qu'il a cess d'tre sous l'influence de la
suggestion; il n'est plus entran, pouss dans une certaine voie, il a
repris possession de lui-mme, comme un sujet qu'on rveille du sommeil
hypnotique.

Quelle est donc la cause qui, dans nos expriences, _rveille_ l'enfant et
le fait chapper  la puissance de la suggestion? Certes, le mot rveil est
employ ici dans un sens tout  fait mtaphorique; on n'a pas  rveiller
l'enfant puisqu'il n'a pas t endormi; mais quelque chose de semblable
au rveil hypnotique se produit en lui. Je pense que la raison de ce
changement d'tat consiste dans l'interrogation qu'on lui adresse,
interrogation qui a pour effet de changer l'orientation de ses ides en
attirant son attention sur les erreurs qu'il a pu commettre; c'est l
faire appel  son sens critique, qui a eu le tort de ne pas s'exercer
suffisamment pendant l'exprience; c'est donc de son sens critique endormi
qu'on provoque le rveil.

Nous donnons ici la liste de ces rectifications. Quelques lves sont
ports sur la liste comme ne s'tant pas corrigs du tout; il faut
s'entendre sur ce point; en ralit, quelques-uns de ces lves n'ont point
reconnu avoir commis d'erreur, tandis qu'il y en a d'autres auxquels
la question d'erreur  corriger n'a pas t pose. Cet oubli, que nous
regrettons, mais qu'il n'est plus temps de rparer, tient au caractre
ttonnant de ces recherches. Voici la liste et la description des
rectifications que les lves ont faites.

LISTE DES RECTIFICATIONS FAITES PAR LES LVES

DELANS, 0.

NIL, rgularise un point quelconque.

ABRAS, 0.

MATH., allonge le 7e point de 4 millimtres, allonge un autre
point de 8 millimtres.

GESB., 0.

MARCH., raccourcit de 8 millimtres les lignes de 6  10,
tout en les laissant crotre; raccourcit aussi de 12 millimtres
les points 16 et 17.

DESVA., raccourcit toutes les lignes  partir de la 7e, et les
raccourcit de manire  rendre leur ensemble plus uniforme et
plus rgulier, mais les laisse croissantes (voir fig. 8).

SPEN., une seule correction insignifiante.

BORE., 0.

SAGA., corrections trs petites, rgularisant le trac.

PET.H. 0.

DUSS., corrections insignifiantes, rgularisant le trac.

FLI., 0.

GEFFR. 0.

MAN., rgularise un peu, et d'ordinaire diminue les lignes
de 4 millimtres ou de 8 millimtres, une fois de 20 millimtres.

BON., 0.

THEVE., diminue de 20 millimtres la 4e ligne et diminue de
40 millimtres la 6e ligne. Corrige normment, d'environ 5 centimtres
toutes les lignes, et les rgularise, mais les laisse un
peu crotre.

DMI., 0.

MOR., corrige en moins, de 8  12 millimtres, 4 lignes.

PET.E, 0.

VASSE., 0.

BIEN., 0.

UHL., 0.

LENOR., diminue de 4  8 millimtres plusieurs lignes, mme
la 3e et la 4e.

METZ., c'est la correction la plus forte de toutes. A partir de
la 6e ligne, il fait des corrections indiquant que dans sa pense
les lignes n'ont plus augment ou presque plus (voir fig. 10).

CLOU. Il augmente les trois premires lignes, et ensuite
diminue toutes les autres; sa premire srie de diminutions qui
est trs forte, est en moyenne de 4 centimtres; elle laisse
subsister l'ordre croissant des lignes; peu satisfait il recommence
ensuite une seconde srie de corrections qui diminuent
encore de 1  2 centimtres la longueur des lignes mais les
laissent croissantes.

ROS., 0.

OBRE., augmente 5 lignes de 4 millimtres.

MULLE., 0.

MOUSSE, diminue fortement les lignes  partir de la 11e; la
diminution la plus forte est de 4 millimtres; ces diminutions
ont pour effet de rgulariser la srie de points.

MARTI., 0.

VAN., diminue les lignes de 11  20; il les diminue de 8 
20 millimtres, mais les laisse croissantes.

BOU., diminue des lignes  partir de la 9e; en marque 6 gales,
puis marque les autres croissantes (fig. 11).

DIE., diminue toutes les lignes  partir de la 1re; les diminutions
vont rgulirement en augmentant d'importance depuis
4 millimtres jusqu' 24 millimtres, laisse les lignes croissantes.

AND., dans ses corrections, reproduit le type automatique;
en effet, il diminue le 1er point de 8, puis les points suivants de
12, de 16, de 20, etc., de sorte que la srie de corrections forme
une ligne droite, qui s'loigne progressivement de la marge,
mais moins que les points marqus d'abord; la correction la
plus forte est de 10 centimtres.

GOUJ., 0.

MAS.,  partir du 18e point, marque des corrections en ligne
droite, dont les premires ont une valeur de 4 millimtres et
les autres une valeur de 12 centimtres; toutes ces corrections
sont en moins.

HUB., 3 corrections en moins, de 8 millimtres chacune.

TIX., 0.

Les rectifications faites par des sujets, aprs la fin de l'exprience, ne
doivent videmment pas tre prises au pied de la lettre. Ce n'est pas aprs
avoir reproduit de mmoire 36 lignes qu'on peut corriger avec sret l'une
d'entre elles; les corrections doivent donc tre considres comme la
simple indication de ce que le sujet pense de son travail aprs l'avoir
termin, de l'ide qu'il se fait encore sur l'accroissement des lignes.

Nous ne pouvons tenir compte, pour les raisons donnes plus haut, que des
rsultats fournis par 21 sujets. Sur ce nombre, la plupart, soit 14, ont
fait des corrections dans le sens de la diminution; 2 seulement ont allong
les lignes; 2 ont fait des corrections insignifiantes; et 3 ont fait des
corrections qui rgularisaient la position des points. Ces rgularisations
sont du reste frquentes dans le cas o le sujet diminue les lignes. En
rsum, on peut dcrire de la manire suivante les corrections; elles se
font en moins, elles rgularisent l'ensemble des points, elles laissent
subsister, en la diminuant, l'indication de l'accroissement des lignes.

Il s'est produit dans deux cas, pendant que le sujet s'absorbe dans la
correction de sa feuille, un petit fait qui donne beaucoup  rflchir. Le
sujet commence par corriger un certain nombre de ses lignes, en marquant
des cercles de la manire qu'on lui a prescrit; puis, quand son travail est
termin, il n'en est pas content, et sans aucune parole de notre part, sans
aucune suggestion par geste ou autrement, il fait une seconde srie de
corrections, qui a pour effet de diminuer la longueur des lignes de la 1re
correction. C'est par exemple le cas de Clou, qui en se corrigeant fait une
srie de petits cercles assez rapproche de la srie de points; ensuite,
se ravisant, il fait une seconde srie de cercles qui est beaucoup plus
rapproche de la marge, et dont la position est beaucoup plus exacte.

On voit donc que chez lui la conscience de l'erreur est alle, aprs
l'exprience, en croissant d'exactitude: ce petit fait est  l'appui de
l'interprtation que nous avons donne plus haut; la conscience de l'erreur
est surtout rtrospective, elle se dveloppe par degrs quand l'exprience
est termine, et suppose que le sujet reprend possession de lui-mme.

Quand un sujet a termin ces corrections, on lui pose la question suivante:
_A quel signe vous tes-vous aperu que les lignes que vous faisiez
taient trop longues_?

Beaucoup rpondent par le silence timide, ce refuge si familier aux
enfants; d'autres expliquent que c'est en regardant le modle qu'ils ont
compris que les lignes du modle taient plus courtes que celles qu'ils
traaient. Cette rponse est trs juste, mais dans les termes o on nous la
donne, elle est absurde; puisque l'enfant reproduisait les lignes du modle
aprs les avoir vues, cette perception du modle ne pouvait pas tout  la
fois lui faire reproduire des lignes trop longues et lui montrer que les
lignes reproduites taient trop longues. La ralit est que les sujets que
la suggestion a entrans fixaient toute leur attention sur la srie de
points qu'ils avaient dj marqus sur la feuille, et ils marquaient un
point nouveau, en se guidant d'aprs la position des points antrieurs; le
regard qu'ils jetaient sur les lignes modles tait un regard distrait,
machinal; puis,  un certain moment, par suite d'une circonstance
quelconque, ils ont regard plus attentivement le modle, et ils ont t
frapps de voir que comme longueur il tait beaucoup plus petit que la
ligne qu'ils traaient. Voil, ce me semble, l'explication exacte et
complte.

Nouvelle question que nous posons au sujet: _ quel moment vous tes-vous
aperu que vos lignes taient beaucoup trop longues_? Quelques-uns--ils
sont rares--rpondent qu'ils s'en sont aperus seulement  la fin, quand
l'exprience est termine. La plupart indiquent le moment de l'exprience
o ils ont compris leur erreur; l'endroit qu'ils indiquent correspond
quelquefois  une correction qu'ils ont faite; quelquefois aussi, elle ne
correspond  rien de prcis; certains sujets disent qu'ils ont fait leur
petite dcouverte au moment o les points continuaient  s'loigner
rgulirement de la marge, et o l'automatisme paraissait complet. On
pourrait rvoquer en doute cette assertion si elle ne se produisait pas
trs frquemment, ce qui semble exclure tout mensonge.

Enfin, reste la dernire question, la plus complique de toutes, celle qui
le plus souvent n'obtient pas de rponse, et qui embarrasse beaucoup les
enfants. Quand ils nous ont dit qu'ils se sont aperus depuis longtemps,
par exemple en marquant le 8e point, qu'ils faisaient les lignes trop
longues, alors, tout naturellement, vient la pense de leur demander:
_Pourquoi avez-vous continu  faire des lignes trop longues, aprs que
vous vous tes aperu que vous vous trompiez_? Cette question ressemble un
peu  un reproche, et c'est sans doute pour ce motif que beaucoup d'enfants
hsitent  rpondre, rougissent ou font la moue. Du reste, ces signes de
fausse honte, beaucoup d'enfants les donnent, mme pendant l'exprience;
j'en ai vu plusieurs qui hochaient la tte, rougissaient et paraissaient
trs ennuys pendant qu'ils marquaient leurs points, c'est une chose
vraiment curieuse qu'une petite exprience aussi inoffensive que celle
consistant  reproduire des longueurs de lignes puisse troubler certaines
ttes. C'est donc par le silence que beaucoup d'enfants se tirent
d'embarras; silence obstin, regard fuyant; il y a de grands garons de
quatorze ans qu'on ne peut pas tirer de cette attitude. D'autres rpondent
simplement: Je ne sais pas, ce qui est  peu prs la mme chose. Les
trois quarts d'enfants d'cole ne trouvent pas d'autre rponse. D'autres
enfin donnent un motif. Ce motif est-il exact? Dans un nombre de cas,
il est manifestement faux, dans d'autres cas il est au contraire assez
vraisemblable, et la nature des raisons allgues jette un jour assez vif
sur le mcanisme de la suggestion. Citons quelques exemples:

Van, enfant trs jeune, trs intelligent, trs vif.

_D_.--Pourquoi as-tu continu  faire les lignes trop grandes?
_R_.--Parce que je voulais toujours passer un carr.
_D_.--Pourquoi voulais-tu toujours passer un carr?
_R_.--Pour que cela fasse plus beau.

Un autre,  la mme question, rpond navement: Parce que je pensais que
cela ne faisait rien qu'elles fussent grandes ou petites.

Ce sont l probablement des motifs trouvs aprs coup, des justifications
inventes  plaisir. D'autres lves nous donnent des raisons qui nous
paraissent assez vraisemblables; l'un, tout jeune, Diem,  qui je dis:
Pourquoi as-tu continu  faire les lignes trop grandes, quand tu t'es
aperu qu'elles taient trop grandes? rpond: Parce que j'avais peur
que vous ne me les fissiez recommencer. Cette rponse laisse deviner une
crainte de mal faire, de dplaire au professeur, en faisant des corrections
qui altreraient la rgularit de la copie.

Un autre lve, beaucoup plus g, Clou, intelligent et appartenant  la
1re classe, s'arrte au milieu d'une exprience, pour me demander s'il est
permis de marquer des points vers la marge. Il s'imaginait donc que c'tait
dfendu. Ce sentiment de crainte a d bien probablement peser sur plusieurs
de nos sujets; il a t avou par quelques-uns.

En rsum, notre interrogation nous permet de savoir jusqu' quel point le
sujet s'est rendu compte de l'illusion, quand on l'interroge aprs coup.
C'est l une donne utile qu'il faut ajouter aux autres. Beaucoup de sujets
ont conscience d'avoir fait les lignes trop longues, beaucoup moins de
sujets peuvent expliquer pourquoi ils les faisaient trop longues et enfin
nous n'en avons pas rencontr un seul qui nous ait expliqu clairement
pourquoi il a continu  allonger les lignes aprs s'tre aperu de son
erreur. Cette inconscience plus ou moins accentue ne saurait nous tonner,
puisqu'elle est le propre de la suggestion hypnotique[41], mais il est bien
curieux de la rencontrer dans une exprience scolaire.

[Note 41: Voir  ce propos _Magntisme animal_, par Binet et Fer, p,
154; quand un sujet suggestionne pendant une hypnotisation conserve sa
suggestion  l'tat de veille, il la croit spontane et cherche  se
l'expliquer.]

Je reproduis quelques interrogatoires d'lves.


INTERROGATOIRE DE DIEM ...

_D_.--Es-tu content?
_R_.--Oui, monsieur.
_D_.--C'est exact, ce que tu viens de tracer?
_R_.--Non.
_D_.--Pourquoi?
_R_.--Je les ai prises trop grandes.
_D_.--Corrige-les. (Il les corrige et fait les lignes plus petites).
_D_.--Tu penses que les lignes ne vont que jusque-l?
_R_.--Oui.
_D_.--Comment t'en es-tu aperu?
_R_.--J'ai regard.
_D_.--Tu t'en es aperu en faisant les lignes, ou aprs les avoir
faites?
_R_.--Je m'en suis aperu en les faisant; je me suis dit: Je
les ai faites trop grandes.
_D_.--Pourquoi as-tu continu  les faire trop grandes?
_R_.--Parce que j'avais peur que vous ne me les fassiez
recommencer.


INTERROGATOIRE DE JEAN GOUJE.

_D_.--Es-tu content de ce que tu as fait?
_R_.--Oui, monsieur.
_D_.--Tu crois que tu ne t'es pas tromp?
_R_.--Si, monsieur, je me suis tromp.
_D_.--En quoi t'es-tu tromp?
_R_.--Mes lignes n'ont pas la mme longueur que celles que
vous m'avez montres.
_D_.--Quelle faute as-tu commise?
_R_.--Les mesures sont plus grandes.
_D_.--De combien?
_R_.--Je ne sais pas.
_D_.--Si on te disait: tu peux te corriger, quelle correction
ferais-tu?
_R_.--Je ne sais pas. En les voyant, je me disais: elles sont
un peu plus grandes que celles que le monsieur me montre.
_D_.--Marque jusqu'o tu serais all en te corrigeant.
_R_.--A peu prs l. (Il raccourcit les lignes.)
_D_.--Pourquoi les as-tu faites trop grandes, si tu t'en es
aperu?
_R_.--Je ne sais pas, monsieur.


INTERROGATOIRE D'AND.

_D_.--a a bien march?
_R_.--Oui.
_D_.--Tu penses n'avoir pas fait d'erreurs?
_R_.--Si.
_D_.--Quelle erreur?
_R_.--Je me suis tromp en marquant les points, parce que
j'ai saut deux lignes au lieu d'une.
_D_.--Comme longueur, penses-tu que tes lignes sont
exactes?
_R_.--Oui.
_D_.--O est le commencement de cette ligne-ci?
_R_.--Ici (la marge).
_D_.--Est-ce pareil  la ligne que je t'ai montre?
_R_.--Non, la ligne que vous m'avez montre tait plus petite.
_D_.--Alors, corrige-toi.
_R_.--(Il se corrige). Je crois que je les ai faites toutes trop
grandes. (Il rougit, parait mfiant, parle trs peu, il est trs lent
dans ses mouvements; d'aprs ses corrections, les lignes
gardent un ordre croissant).
_D_.--Quand tu travaillais, tu ne t'apercevais pas que c'tait
trop grand?
_R_.--Non.
_D_.--Quand t'en es-tu aperu?
_R_.--Quand j'ai eu fini.


INTERROGATOIRE DE VAN.

_D_.--Es-tu content?
_R_.--Oui.
_D_.--Penses-tu avoir bien fait?
_R_.--Non.
_D_.--Pourquoi dis-tu cela?
_R_.--Je ne sais pas.
_D_.--Si on te permettait de te corriger, le ferais-tu?
_R_.--Oui (embarras).
_D_.--Dans quel sens t'es-tu tromp? Tu les as faites trop
grandes ou trop petites?
_R_.--Trop grandes.
_D_.--Marque leur vraie grandeur. (Il rapetisse les lignes,
mais leur conserve un ordre croissant.)
_D_.--Quand donc t'es-tu aperu que tu les faisais trop
grandes?
_R_.--(Nettement.) A la fin.
_D_.--Pourquoi les as-tu faites trop grandes? Y a-t-il quelque
chose qui t'a oblig  les faire trop grandes?
_R_.--Parce que je voulais toujours passer un carr.
_D_.--Pourquoi voulais-tu toujours passer un carr?
_R_.--Pour que cela fasse plus beau.
_D_.--Comment t'es-tu aperu tout  coup  la fin que tu
faisais trop grand?
_R_.--Parce que les autres fois je ne regardais pas bien le
modle.


INTERROGATOIRE DE MULLE.

_D_.--Es-tu content de ton travail?
_R_.--Pas beaucoup.
_D_.--Quel genre d'erreur as-tu fait?
_R_.--J'ai fait les lignes trop longues.
_D_.--Pourquoi es-tu revenu deux fois  la marge?
_R_.--Parce que je m'tais tromp.
_D_.--Comment as-tu vu que tu t'tais tromp, que tu avais
fait la ligne trop longue?
_R_.--Par celle qui suivait.
_D_.--O t'es-tu aperu que tu faisais trop long?
_R_.--L. (Il montre un endroit de la feuille.)
_D_.--Tu le savais?
_R_.--Oui.
_D_.--Pourquoi alors as-tu continu  les faire trop longues?
(Long silence.)


INTERROGATOIRE DE THEVE.

_D_.--Es-tu content?
_R_.--Oui.
_D_.--Es-tu content de ton travail?
_R_.--Non.
_D_.--Tu penses avoir commis des erreurs?
_R_.--Oui.
_D_.--Quelles erreurs?
_R_.--(Silence.)
_D_.--Penses-tu avoir fait les lignes plus longues ou plus
courtes que le modle?
_R_.--Plus grandes.
_D_.--Corrige-les, indique leur longueur exacte.
_D_.--O as-tu fait les lignes trop longues?
_R_.--Ici.
_D_.--Comment t'es-tu aperu que c'tait trop long?
_R_.--Parce que c'tait plus long que le trait (que le modle).
_D_.--Pourquoi as-tu continu  les faire trop longues, puisque
tu le savais?
_R_.--(Silence.) Parce que je n'ai pas os revenir (vers la
marge).
_D_.--Tu pensais donc que c'tait dfendu?
_R_.--Non, monsieur.


INTERROGATOIRE DE MOUSSE.

_D_.--Es-tu content?
_R_.--Oui, monsieur.
_D_.--Tu n'as pas fait d'erreurs dans ton travail?
_R_.--Je crois bien que dans ces lignes l j'ai trop loign
(de la marge).
_D_.--Veux-tu essayer de te corriger?
_R_.--(Il se corrige et fait des diffrences trs nettes, il raccourcit
ses lignes).
_D_.--Quand t'es-tu aperu que les lignes que tu faisais
taient trop grandes?
_R_.--Quand je vous l'ai demand (ce sujet a demand brusquement
pendant l'exprience: _peut-on reculer_?)
_D_.--A quoi t'es-tu aperu que tu faisais trop long?
_R_.--Je voyais bien que les traits sur les pages que vous me
montrez n'taient pas aussi longs que a.
_D_.--Pourquoi n'as-tu pas fait plus court, alors?
_R_.--Je ne m'en tais pas encore aperu.
_D_.--Pourquoi donc m'as-tu demand la permission de les
faire plus courtes?
_R_.--Sur le moment je croyais que les lignes allaient en
augmentant, et alors je vous ai demand la permission.
_D_.--Mais tu avais le droit de les faire plus courtes.
_R_.--Je n'en tais pas sr si j'en avais le droit.

_Comparaison des deux expriences faites sur l'influence d'une ide
directrice_.--Nous faisons cette comparaison pour savoir si deux
expriences, qui ont eu le mme caractre et le mme but donnent en gnral
le mme classement des lves, ou si au contraire il peut se produire des
diffrences telles qu'un sujet quelconque, jug trs suggestible d'aprs la
premire exprience, sera jug trs peu suggestible d'aprs la seconde.
Ce point est important. En psychologie individuelle, il importe que les
preuves donnent pour chaque personne un rsultat aussi constant que
possible; si le rsultat tait extrmement variable, et pouvait varier
dans une proportion considrable sous l'influence de causes d'erreur trs
faibles, et trs difficiles  viter, il faudrait videmment rejeter
cette preuve comme peu satisfaisante. On ne s'est pas beaucoup proccup
jusqu'ici en psychologie individuelle, de la constance des rsultats; il
suffit cependant d'y rflchir un moment pour comprendre que c'est un
problme de premier ordre. A quoi bon mesurer la mmoire, la force
musculaire ou la sensibilit tactile d'un individu, si ces mesures, quoique
faites avec le plus grand soin, varient d'un jour  l'autre dans des
proportions telles qu'elles cessent de caractriser l'individu? Il y a
probablement un degr de constance qui doit varier avec la nature de la
fonction mesure, et aussi avec le dispositif employ pour oprer la
mesure; mais ce sont des points qui sont encore bien peu connus, et qu'on
devra tudier mthodiquement.

Examinons pour un certain nombre de nos sujets s'ils se sont comports
diffremment dans nos deux preuves de suggestion. Nous rapprocherons les
deux listes de noms, classs d'aprs l'ordre de suggestibilit croissante.


RANG DE L'LVE, COMME SUGGESTIBILIT

PREMIRE EXPRIENCE            DEUXIME EXPRIENCE
CELLE DES 4 PIGES             DE SUGGESTIBILIT

Noms des lves.               Noms des lves.

Nil..................  1       Delans...............  1
Mor..................  2       Nil..................  2
Gesb.................  3       Abras................  3
Desva................  4       Laca.................  4
Pet. (H.)............  5       Gesbe................  5
Delans...............  6       March................  6
Bon..................  7       Desva................  7
Duss.................  8       Spen.................  8
Lac..................  9       Bore.................  9
Uhl.................. 10       Saga................. 10

Saga................. 11       Pet. (H.)............ 11
Pet. (E.)............ 12       Duss................. 12
Metz................. 13       Fli................. 13
Mas.................. 14       Geffr................ 14
Geff................. 15       Man.................. 15
Bien................. 16       Bon.................. 16
Feli................. 17       Theve................ 17
Vasse................ 18       Demi................. 18
March................ 19       Mor.................. 19
Spen................. 20       Pet. (E.)............ 20

Lenor................ 21       Vasse................ 21
Poire................ 22       Bien................. 22
Mang................. 23       Uhl.................. 23
Demi................. 24       Lenor................ 24
Clou................. 25       Metz................. 25
Obre................. 26       Ros.................. 26
Bor.................. 27       Obre................. 27
And.................. 28       Clou................. 28
Van.................. 29       Mous................. 29
Hub.................. 30       Martin............... 30

Gouj................. 31       Van.................. 31
Mous................. 32       Bout................. 32
Bout................. 33       Diem................. 33
Tixi................. 34       Poire................ 34
Martin............... 35       Mas.................. 35
Demi................. 36       Hub.................. 36
Theve................ 37       Tix.................. 37
Ros.................. 38       And.................. 38
Abra................. 39       Gouje................ 39

Avant de faire cette comparaison, il faut remarquer que la 1re exprience
n'a pas t pousse trs loin, et que par consquent elle ne permet pas
de juger aussi exactement que notre 2e exprience la suggestibilit des
individus.

Divisons tous nos sujets en 4 groupes, de 10 lves chacun; nous aurons
ainsi les 10 premiers, les 10 premiers moyens, les 10 seconds moyens et
enfin les 10 derniers. Cherchons maintenant comment les lves de chaque
groupe, constitus d'aprs la 2e exprience, se rpartissent dans les
groupes constitus d'aprs la 1re exprience. Nous trouvons ainsi qu'aucun
lve du 1re groupe d'aprs la 2e preuve n'a t relgu dans le dernier
groupe  l'autre preuve; nous observons de mme qu'aucun lve du 4e
groupe de la 2e preuve n'a t avanc dans le 1er groupe de l'autre
preuve; il n'y a donc pas eu de changement norme, de bouleversement de la
liste, et ceux que la 2e preuve range parmi les moins suggestibles ne sont
gure rangs par l'autre preuve parmi les plus suggestibles. Voici du
reste le dtail des calculs qu'on peut faire sur le plan que nous venons
d'indiquer.

_Comparaison du rang des lves dans les deux preuves diffrentes de
suggestibilit_.

------------------------------------------------------------------
                  RANG DANS LA PREMIRE PREUVE
                             -------------------------------------
                             Groupes.          Nombre des lves.
                             -------------------------------------
10 lves du premier         Groupe 1                  5
groupe dans la deuxime             2                  3
preuve.                            3                  1
                                    4                  1
------------------------------------------------------------------
10 lves du deuxime        Groupe 1                  4
groupe dans la deuxime             2                  3
preuve.                            3                  2
                                    4                  1
------------------------------------------------------------------
10 lves du troisime       Groupe 1                  1
groupe dans la deuxime             2                  3
preuve.                            3                  3
                                    4                  3
------------------------------------------------------------------
9 lves du quatrime        Groupe 1                  0
groupe dans la deuxime             2                  1
preuve.                            3                  4
                                    4                  4
------------------------------------------------------------------

Il existe plusieurs mthodes pour comparer deux sries de classements;
nous avons indiqu quelques-unes de ces mthodes dans une publication
antrieure[42]; l'une d'entre elles, la plus commode, est la mthode du
rang; on fait la moyenne des rangs que les lves d'un premier classement
occupent dans un second classement. Si on a 40 lves, diviss en 4
groupes, la moyenne des rangs du premier groupe est de 5,5; celle du second
est de 15,5; celle du troisime est de 25,5; et celle du quatrime est de
35,5; or, en faisant la moyenne des rangs occups par ces mmes lves dans
le classement des 2 preuves de suggestibilit nous arrivons aux chiffres
suivants:

MOYENNE DES RANGS DES LVES DANS 2 CLASSEMENTS

CLASSEMENT DE LA 2e PREUVE    CLASSEMENT DE LA
PRIS COMME POINT DE DPART       1re PREUVE     DIFFRENCES

1er groupe  5,5                     13,9             8,4
2e groupe  15,5                     15,0             0,5
3e groupe  25,5                     23,4             1,1
4e groupe  35,5                     27,4             8,1
                                                 -------
                                            TOTAL   18,1

[Note 42: _La fatigue intellectuelle_, Paris, Schleicher, p. 252.]

Cette mthode a l'avantage de traduire par un seul chiffre la diffrence
trs complique qui existe entre deux classifications; nous donnons  ce
chiffre le nom de coefficient de diffrence. On vient de voir comment ce
coefficient se calcule; nous ajoutons maintenant, comme guide, que ce
coefficient peut varier de 0  80, pour la comparaison de deux sries
formes chacune de 40 sujets. Lorsque les deux sries sont identiques, le
coefficient est de 0; lorsque les deux sries sont en ordre inverse, le
coefficient est de 80; enfin, lorsqu'il y a absence de relation entre les
deux sries le coefficient est de 40.

On voit donc que nos 2 expriences sur la suggestibilit ont donn des
rsultats quivalents.

_Mme exprience sur des lves d'cole primaire suprieure_.--J'ai rpt
sur 12 lves de l'cole Colbert, gs en moyenne de 16 ans, l'exprience
de l'ide directrice (2e forme) pour rechercher si des lves un peu plus
gs que ceux des coles primaires lmentaires donneraient des rsultats
diffrents. Les conditions d'exprience ont t absolument les mmes; les
lves taient isols, ils marquaient des points pour indiquer la longueur
des lignes, etc. Le tableau qui suit donne, en millimtres, la srie de
lignes marques par les lves, et sur la dernire colonne de droite
sont inscrits leurs coefficients de suggestibilit. Le plus faible des
coefficients est de 103, et le plus fort est de 147; on voit par consquent
que la suggestibilit de ces lves s'est montre assez faible; le
coefficient maximum, qui a t de 147, exprime que l'lve le plus
suggestible n'a pas augment de moiti la ligne 5; il a donn  cette ligne
5 la longueur de 42; et la longueur maxima qu'il a trace par suggestion
est de 62. Nous ne rencontrons chez aucun de ces lves des types 
suggestibilit norme, comme Poire, Bout, ou And., dont le coefficient
monte au del de 300. Il me parat donc incontestable que l'ge, la culture
intellectuelle exercent une action sur cette suggestibilit particulire.


TABLEAU III
[Illustration: Tableau03x.png]

_Exprience sur l'influence d'une ide directrice.--lves de l'cole Colbert_.
........................................................................................
Nom des         1  2  3  4  5  6  7  8  9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19  Coefficient de
lves.                                                                  suggestibilit
........................................................................................

Marq.......... 12 20 32 40 48 52 48 48 44 44 48 48 44 44                 108
Haus.......... 12 20 25 30 40 41 40 43 44 44 44 48 48 48 54 48 44 48 48       135
Lebo.......... 12 20 24 28 36 36 32 36 32 36 40 36 32 32 32               111
Regna......... 12 24 32 44 54 58 58 58 58 58 46 52 46 52 46 46 54 58 50       107
Web........... 10 22 26 42 50 60 62 54 62 47 54 50 46 54 42 50 46 55 50       103
Jacqua........  8 24 32 44 52 56 56 56 56 56 56 56 56 60 62 64 64 60 56       123
Laga.......... 12 20 28 36 42 50 54 58 58 58 58 58 62 54 54 54 50 46 46       147
Magna......... 12 20 36 48 56 64 60 60 64 64 70 54 46 46 54 46 38           125
Letim......... 12 24 32 40 48 56 56 48 44 44 40 40 40 40 44 44 44 52 48       116
Pie........... 10 23 36 52 56 56 56 56 64 56 56 64 64 56 56 64 56 56 64       114
Bourg......... 12 24 32 36 44 52 51 56 56 60 55 55 52 48 44 48 44 44         136
Gunsbur....... 12 28 36 40 52 53 54 47 49 52 47 49 48 49 50 51 52 48 54       103
........................................................................................


J'avais, pour cette exprience, fait une petite modification  une dos
lignes modles; toutes les lignes taient traces en noir, sauf la 10e, qui
tait trace  l'encre rouge; je pensais que par cette couleur inusite,
l'attention de l'lve serait attire avec force sur la ligne, qu'il la
regarderait en cherchant  mieux se rendre compte de la longueur, et que
cela affaiblirait la suggestion d'accroissement. Les rsultats n'ont point
du tout rpondu  cette attente; car, si on compare la longueur donne  la
10e ligne, par rapport  la 9e, on trouve que:

7 lves ont fait les lignes 9 et 10 gales;
3 ont fait la ligne 10 plus grande;
2 ont fait la ligne 10 plus petite.

On voit donc qu'aucune influence bien nette n'a t produite par la
couleur: elle n'a ni augment ni diminu la suggestion.

J'ai demand  quelques-uns de ces lves s'ils avaient conscience d'avoir
fait des lignes trop grandes, et pourquoi, quand ils s'taient aperus
de leur erreur, ils y avaient persist. Chacun a d donner son motif par
crit; en gnral, le motif invoqu est que l'lve a voulu conserver
une relation entre les diffrentes lignes; ayant fait trop grandes les
premires lignes, il a voulu faire trop grandes les autres. Voici quelques
rponses crites:

Rgna:--Jusqu' la 10e ligne inclusivement, j'avais l'ide d'une
augmentation continue, et quoique les dernires lignes m'eussent paru plus
courtes, _je n'avais pas os_ rtrograder; mais la vue de la ligne rouge
m'ayant fix, je me suis autant que possible corrig dans les suivantes.

Notons l'expression: _je n'ai pas os_, qui exprime un tat motionnel
vague et bien difficile  justifier.

Jac.:--Lorsque je me suis aperu que je faisais les lignes trop longues,
j'ai continu  les faire aussi longues pour pouvoir tablir un mme
rapport entre toutes ces lignes et pouvoir les comparer  la suite.

Ayant fait les premires lignes trop grandes, me basant sur ces premires
lignes, j'ai fait toutes les autres trop grandes.

Pi...:--Je les ai fait trop longues parce que j'ai marqu de simples
points au lieu de tracer la ligne.

Je me suis aperu que je les faisais trop longues au cours de
l'exprience, mais ne me suis pas corrig, les comparant les unes aux
autres.

Ces quelques rponses montrent la difficult que mme des jeunes gens
prouvent  se rendre un compte exact de l'exprience; comme les enfants
plus jeunes, ils donnent des motifs artificiels pour expliquer comment ils
ont pu persister dans une erreur, aprs s'en tre aperus.

Je reviendrai sur l'interprtation gnrale de cette exprience de
suggestion sur les lignes, quand j'aurai expos les rsultats d'une
recherche un peu diffrente, que je dcris au chapitre suivant.



CHAPITRE IV


L'IDE DIRECTRICE (_fin_)


Un mois environ aprs les expriences sur les lignes, j'ai,  l'instigation
de V. Henri, fait sur les mmes lves d'cole primaire lmentaire une
autre exprience du mme genre, avec celle seule diffrence que les lignes
taient remplaces par des poids. Mon but tait de rechercher si les
rsultats obtenus avec des lignes tenaient  un processus gnral de
l'esprit, ou bien au plus ou moins d'exactitude avec laquelle les sujets
mesuraient avec l'oeil la longueur des lignes; il fallait, en d'autres
termes, chercher  faire l'limination de l'lment sensoriel, et pour
cela il fallait modifier cet lment et voir les consquences de cette
modification.

Je me suis servi de 15 botes en carton, de forme cubique, ayant 2cm,5
de largeur et de longueur et 3 centimtres de hauteur; ces cubes sont
compltement ferms, ils sont recouverts d'un papier jaune, couleur bois;
ils sont chargs avec du plomb de chasse et de la ouate, qui empche le
ballottage des grains de plomb lorsqu'on secoue les botes. Les botes
prsentent les poids suivants, qui sont exacts  un demi-gramme prs:

20 grammes, 40 grammes, 60 grammes, 80 grammes, 100 grammes, 100 grammes,
etc. Il y a 11 botes de 100 grammes. Ces botes sont places en ligne sur
une table, chacune  2 centimtres environ de sa voisine; la srie est
range dans l'ordre croissant, les plus petites botes sont  gauche. Le
sujet se place, debout, devant la table, dont la hauteur lui vient  la
taille. On lui dit: Voici une srie de botes; il y en a quinze; vous
allez les soupeser chacune  son tour, comme ceci (on fait le mouvement
devant lui) et en soupesant chaque bote vous aurez  dire si elle est plus
lourde, ou plus lgre que la prcdente, ou bien gale; vous n'avez donc
qu'un mot  dire. Remarquez bien que vous comparez chaque bote  la
prcdente seulement,  celle qui est immdiatement avant; ainsi, quand
vous arrivez  la 8e bote, par exemple, vous avez  la comparer  la 7e
et dire si elle est plus lourde, plus lgre que la 7e, ou gale  la 7e.
Enfin, pour soupeser les botes, vous devez vous servir seulement de la
main droite: votre bras gauche doit pendre le long de votre corps. Cette
dernire prescription m'a paru ncessaire parce que dans les quelques
essais prliminaires[43] que j'ai faits sur des lves n'appartenant pas
au groupe habituel, j'ai remarqu que quelques-uns se servaient seulement
d'une main, tandis que d'autres prenaient dans une main un poids, dans
l'autre main l'autre poids, et faisaient la comparaison simultanment; de
l de grandes variations dans les conditions de l'exprience, variations
que j'ai voulu viter en obligeant les lves  se servir seulement de leur
main droite pour soupeser les poids.

[Note 43: Ces essais prliminaires sont trs utiles; ils permettent de
fixer les conditions de l'exprience en se guidant d'aprs des rsultats
pratiques, que le plus souvent on ne peut pas prvoir.]

Le sujet doit se contenter d'apprcier les poids  haute voix; il n'a rien
 crire; c'est moi qui cris ses rponses; aussi l'exprience est-elle
faite assez rapidement.

Quand la srie est termine, je la recommence, avec une petite variante;
le sujet ne doit plus se contenter de soulever chaque poids  son tour;
il doit  propos de chaque poids, le soulever, le soupeser, et ensuite
soupeser le poids prcdent, et enfin revenir au premier poids. Ainsi,
quand il arrive par exemple au poids 9, il le soupse, puis il soupse le
8, puis il soupse encore le 9, et c'est  ce moment qu'il doit donner son
jugement, en comparant 9  8. Ces diverses oprations doivent se faire
seulement avec la main droite. J'ai eu quelque peine  me faire comprendre
des enfants les plus jeunes; ils avaient la tendance, aprs avoir soupes
un poids,  saisir le poids suivant, au lieu de revenir au poids prcdent;
j'ai d les guider, en leur indiquant chaque fois le poids  comparer.
Comme dans l'preuve prcdente, le sujet donne son apprciation  haute
voix, et c'est moi qui en prends note.

Enfin, l'exprience des poids se termine par une troisime srie
d'apprciations; je montre  l'enfant le premier poids, et je lui demande
de l'apprcier en grammes; cette apprciation a t rarement exacte, et il
ne fallait pas s'attendre  ce qu'elle le ft. Certainement il n'y a pas
plus d'un adulte sur 10, qui, soulevant un poids de 20 grammes, puisse dire
qu'il est exactement de 20 grammes. En gnral, les apprciations ont t
infrieures  la ralit; celle qui a t le plus souvent donne est de
10 grammes; quelques lves ont dit: 1 gramme. Je n'insiste pas sur
ces rponses, auxquelles je n'attache pas d'importance pour le moment.
J'apprends  l'lve que le poids est de 20 grammes; et je le prie de se
servir de ce point de dpart pour apprcier ou pour deviner les poids des
autres botes, et me dire un nombre de grammes. Ce nombre est indiqu par
l'lve  haute voix, aprs avoir soupes chaque bote: l'lve peut alors,
 son gr, se contenter de soupeser chaque bote, ou revenir en arrire,
chaque fois, et soupeser la bote prcdente. Il n'a rien  crire, c'est
moi qui cris et prends note des chiffres.

Je vais d'abord donner une ide d'ensemble des rsultats, j'examinerai
ensuite, au point de vue de la psychologie individuelle, les rsultats de
chaque lve; ces rsultats sont contenus dans le tableau IV.

1re _preuve_.--Elle a port sur 24 lves d'cole primaire lmentaire.

On est d'abord frapp de la manire trs diffrente dont les enfants
soupsent les poids; cet acte si simple prsente des varits infinies,
qu'il serait bien intressant d'enregistrer. En ce qui me concerne, je
remarque que lorsque je soulve une des botes, je la porte environ  10
centimtres de hauteur, et, en mme temps, je fais un petit mouvement
d'oscillation, trs lger, dans le sens de la verticale.

Plusieurs lves font un mouvement d'lvation aussi grand; en gnral, la
hauteur du mouvement d'lvation est moindre; je l'estime,  vue d'oeil,
 5 centimtres; enfin, il y a plusieurs lves qui soulvent le poids 
peine de 1 centimtre; un mouvement aussi court peut-il constituer un acte
de soupsement? N'y a-t-il pas du reste une diffrence entre soulever et
soupeser? Je me borne  signaler ces particularits, en attendant qu'on
ait appliqu  l'tude de ce soulvement une mthode d'enregistrement,
qui permette d'tudier tous les caractres du mouvement de la main, sans
troubler l'tat mental du sujet et sans le placer dans des conditions trop
artificielles[44].

[Note 44: M. Henri dans sa _Revue gnrale sur le sens musculaire_
(_Anne psychologique_, V, p. 528) indique un auteur qui a pris le
graphique du soulvement du poids.]

La dure de l'exprience a t de trois  six minutes par lve.

La srie dbute par 4 comparaisons portant sur des botes augmentant
rgulirement de poids; les poids sont de 20 grammes, 40 grammes, 60
grammes, 80 grammes et 100 grammes. Le plus souvent, cette croissance
des poids a t rgulirement perue; cependant quelques fautes ont t
commises; le nombre des lves tant de 24, 96 jugements ont t ports;
or sur ce nombre, on trouve 9 fois un jugement d'galit, et 2 fois un
jugement de -; les autres fois, soit 85 fois, il y a jugement de +,
c'est--dire jugement exact. De telles erreurs ne se sont pour ainsi
dire jamais produites avec les lignes, dont la longueur croissait ainsi:
12--24--36--48--60; la progression tait donc de mme valeur pour les
lignes et pour les poids; mais comme le mode d'apprciation des diffrences
diffrait beaucoup dans les deux cas--et que, d'autre part, la sensibilit
au poids n'a point la mme finesse que la mensuration d'une ligne par
l'oeil, il n'y a pas lieu de s'tonner que la perception des poids se soit
faite autrement que celle des lignes. Ce qu'il importe de relever, c'est
que la _srie suggestive_ des poids a t un peu moins efficace, en
elle-mme, que la _srie suggestive_ des lignes.

Je ne puis m'empcher de penser que les sujets qui commettent des erreurs
de jugement dans l'apprciation des 5 premires botes sont des sujets qui
n'ont pas bien fix leur attention sur la perception des poids, car les
diffrences qui existent entre les diffrents poids sont assez grandes pour
qu'une personne quelconque puisse les percevoir, pourvu qu'elle y prte
attention. On peut donc, ds le dbut de l'exprience sur les poids, se
rendre compte si le sujet est attentif ou non. C'est une constatation qu'en
gnral on n'prouve pas le besoin de faire dans les recherches sur les
lves de laboratoire; car ceux-ci sont assez instruits et srieux
pour comprendre l'intrt de la recherche et s'y prter avec un effort
d'attention volontaire; mais dans les coles primaires, il en est tout
autrement; l'enfant est jeune, parfois tourdi, indisciplin, il n'apporte
le plus souvent  l'exprience qu'une attention de curiosit; quand
sa curiosit s'mousse, son attention diminue. Il est donc utile que
l'exprience fournisse un signe permettant de reconnatre si le sujet est
attentif ou non. C'est d'autant plus important que le dfaut d'attention du
sujet peut troubler tous les rsultats. Il est bien certain que pour que
l'ide d'une progression des poids s'impose  l'esprit et fasse suggestion,
il est ncessaire qu'on ait prt attention  la srie croissante des
poids, de 1  5; car si on a soulev ces premiers poids avec distraction,
si on n'a pas remarqu leur ordre croissant, on chappera  la suggestion
non par esprit critique, par dfaut de suggestibilit, mais par
distraction, parce qu'on n'aura pas t touch par la suggestion. Nous
comprenons ainsi qu'une certaine quantit d'attention--de mme aussi qu'une
certaine quantit d'intelligence--est ncessaire pour que la suggestion
opre, quoique d'autre part l'existence d'une attention trs puissante et
trs lucide aurait pour effet d'enrayer la suggestion.

Passons maintenant  l'influence de la suggestion sur l'apprciation de la
srie de poids, depuis le 5e jusqu'au 15e; tous ces poids sont gaux, mais
par l'effet de la srie croissante qui les prcde, on doit tre port 
croire qu'ils continuent cette srie croissante. Notre exprience sur les
poids a t tablie en effet sur le mme modle que notre exprience sur
les lignes. Seulement, la valeur de la suggestion ne se prte pas  la mme
mesure. Pour les lignes, le sujet en indiquait lui-mme la longueur en
marquant des points; il suffisait de regarder son travail pour se rendre
compte s'il marquait des lignes croissantes ou dcroissantes et en outre
quelle tait la valeur de cet accroissement et de ce dcroissement; aussi
avons-nous eu l'ide de mesurer la suggestibilit de chaque lve en
prenant l'effet maximum de cette suggestibilit, effet reprsent par la
longueur de la ligne la plus longue. Les indications que l'lve nous
fournit sur l'apprciation de la srie de poids sont plus brves; il
indique si chaque poids est plus grand ou plus petit, mais il n'indique
pas, dans cette 1re preuve, de combien le poids est plus grand ou
plus petit; par consquent, nous n'avons qu'un moyen d'apprcier sa
suggestibilit, c'est de compter le nombre de fois qu'il a cru  un
accroissement; si sur 10 jugements, il a donn par exemple 8 jugements
d'accroissement, il a t, dirons-nous, plus suggestible que s'il n'a fait
que 5 jugements d'accroissement. Certes, on pourrait chicaner cette manire
de mesurer la suggestibilit, mais c'est la seule dont nous puissions nous
servir.

Tableau IV.--Rsultats de la premire preuve de suggestion par les poids.
[Illustration: Tableau04.png]

NOMS    |
des     |           NUMEROS DES POIDS               |   TOTAL
ELEVES  |                                           |
        |  2  3  4  5  6  7  8  9 10 11 12 13 14 15 |   +  -  =
--------|-------------------------------------------|----------
Dew.... |  +  +  +  +  +  +  -  +  -  +  +  +  -  = |   6  3  1
Gesb... |  +  +  +  +  +  =  +  -  =  +  +  +  +  + |   7     3
Pet.... |  +  +  +  +  -  +  +  +  +  -  -  -  +  - |   5  5
Poire.. |  -  -  +  +  +  -  +  +  +  +  +  +  +  + |  10
Vasse.. |  +  +  +  +  +  +  +  +  +  +  =  +  =  = |   7     3
Bout... |  -  t  +  +  +  t  +  +  +  +  +  +  +  + |  10
Monne.. |  +  -  +  +  +  +  -  +  -  +  +  +  -  + |   7  3
Del.... |  +  +  +  +  +  =  +  +  +  +  +  +  +  = |   8    2
Saga... |  +  +  =  +  -  -  +  +  -  +  +  +  =  + |   6  2  2
Blas... |  +  +  +  =  =  =  =  =  =  =  -  =  =  = |     1  9
Fli... |  +  +  =  +  -  +  +  -  +  +  =  =  =  = |   4  1  5
Bien... |  +  +  =  +  -  +  +  =  =  -  +  =  +  + |   5  1  4
Laca... |  +  -  -  +  -  =  +  -  -  +  -  -  +  = |   3  2  5
Pou.... |  +  -  +  +  +  +  +  +  =  +  +  +  =  = |   7     3
Motte.. |  +  =  =  +  -  -  +  +  -  +  +  +  -  - |   5  4  1
Martin. |  +  +  +  +  =  +  =  +  +  =  +  -  =  + |   5  1  4
Mien... |  +  =  +  +  +  +  +  +  +  +  +  +  +  + |  10
Obre... |  +  +  +  +  -  +  -  -  -  +  +  +  +  - |   5  5
Van.... |  +  +  +  t  -  +  +  +  +  +  +  +  +  + |   9  1
Man.... |  +  +  +  +  -  +  +  +  +  -  +  -  +  - |   6  4
And.... |  +  +  +  +  +  +  +  +  +  +  +  +  +  + |  10
Gouje.. |  +  +  =  +  -  -  +  +  -  +  +  +  +  - |   8  2
Hub.... |  +  +  +  +  +  +  +  +  +  +  +  +  +  + |  10
Die.... |  +  +  +  +  +  +  -  +  -  +  ++ t  -  t |   8  2
--------|-------------------------------------------|
      + | 24 19 19 23 13 18 18 18 12 19 19 17 15 12 | 161
Total.- |     1  1     9  1  4  1  7  2  2  3  3  5 |     37
      = |     4  4  1  2  5  2  5  3  3  3  4  6  7 |        42
---------------------------------------------------------------

En faisant la somme de tous les jugements rendus par tous les lves, on
remarque que les jugements se rpartissent de la manire suivante:

TOTAL
Jugements de =    42
Jugements de -    37
Jugements de +   161

Il est donc vident que la suggestion d'accroissement s'est fait sentir
dans les deux tiers des jugements; dans le troisime tiers des cas, il y
a eu des jugements exacts, ou jugements d'galit, et, en nombre un peu
moindre, des jugements de dcroissance.

Les rsultats sont contenus dans le tableau IV, construit sur le mme
modle que le tableau I, II, etc.; vis--vis de chaque nom est une ligne
horizontale, contenant les jugements rendus par l'lve; il y quatre
jugements ports sur la srie suggestive de poids, de 1  15: on ne porte
aucun jugement sur le premier poids, on commence par le second; aprs la
srie suggestive, viennent les jugements sur les poids 6  15, jugements
influencs par la suggestion, et spars des prcdents par une double
ligne verticale; enfin, dans la dernire colonne, celle de droite, sont
totaliss, pour chaque lve, les genres de jugements qu'il a rendus; aussi
Dew... a exprim 6 jugements +, 3 jugements -, 1 jugement =; c'est en
examinant les rsultats inscrits dans cette colonne qu'on voit comment,
individuellement, chaque lve s'est comport, et quelle a t sa
suggestibilit; les lves n'ont pas t mis dans l'ordre de la
suggestibilit, mais dans l'ordre des classes auxquelles ils appartiennent.
Au bas du tableau, on fait, pour chaque poids, le total des rponses
donnes par les 24 lves; on voit ainsi comment l'exprience a volu,
depuis l'apprciation du deuxime poids jusqu' celle du quinzime,
l'ensemble des 24 lves tant considr comme formant un tout. Ce sont les
chiffres de cette colonne horizontale qui sont mis en graphique dans la
figure 13.

Le nombre des jugements de + a diminu progressivement, mais malgr cette
diminution ils restent quand mme jusqu'au dernier moment suprieurs en
nombre aux autres jugements, puisqu'ils sont suprieurs  12, et que le
nombre total est de 24; ce n'est que pour l'apprciation du poids de la
dernire bote que le nombre des jugements suggestionns devient gal  12,
par consquent gal au nombre des autres jugements. On ne peut pas dire
que toute suggestion est dtruite mme  ce moment-l, car pour que toute
suggestion fut dtruite, il faudrait que le total des jugements de + ne ft
pas suprieur au total des jugements de -, et c'est ce qui n'arrive pas.
Donc la suggestion, quoique s'amoindrissant, continue  agir jusqu' la 15e
pese.

[Illustration: Fig13.png--Graphique de la 1re preuve de suggestion par les
poids +, graphique des jugements de +; -, graphique des jugements de -; =,
graphique des jugements d'galit.]

Les jugements de - et d'galit gagnent, naturellement, tout le terrain
perdu par les jugements de +; mais le gain n'est pas le mme pour les deux
jugements; il parat plus rgulier et, aussi, plus considrable pour les
jugements d'galit; ce sont prcisment les plus exacts, et c'est vers eux
que tend l'exprience; les jugements de - augmentent aussi, mais dans une
moindre proportion.

Nos courbes nous rvlent aussi un dtail bien curieux: c'est que la 6e
bote, la 10e et la 15e sont celles dont l'apprciation a le moins subi
l'effet de la suggestion: on comprend bien cet affaiblissement de la
suggestion pour la dernire bote, on le comprend moins pour la 10e et on
le comprend moins encore pour la 6e. Insistons un peu sur ce point. A la
6e pese, la srie suggestive vient de cesser; or, nous avons vu en ce qui
concerne la srie de lignes, que la 6e ligne est presque toujours augmente
par les jeunes lves; la suggestion d'accroissement est alors dans
toute sa force, elle vient d'tre imprime sur l'esprit de l'lve, elle
l'entrane. Or, en ce qui concerne les poids, c'est juste le contraire: le
6e poids est un de ceux dont l'apprciation est le moins influence; et
mme, les lves n'ont pas une tendance  le considrer comme gal au poids
5; ils vont plus loin, ils le considrent comme plus lger; fait  noter,
c'est  propos de ce poids 6 que le plus grand nombre de jugements de -
se produit, 9 sur 24; pour le dernier poids, le poids 15, il n'y a que 5
jugements de -; ce fait a donc quelque chose de bien caractristique. Voici
l'interprtation que nous en donnons: quand on apprcie une srie de poids
en les soupesant, et quand on se fait une ide, par la perception visuelle
du corps, sur son poids probable, avant de le soupeser, on adapte d'avance
son mouvement et on fait un effort proportionn  ce poids probable; cette
adaptation du mouvement au soulvement du poids a dj t tudie par
diffrents auteurs[45]; c'est un facteur si important pour notre jugement
sur le poids des corps que quelques auteurs ont pens que c'est par la
qualit de notre mouvement de soulvement, par sa vitesse surtout que nous
jugeons des poids. Il est vraisemblable que plusieurs lves, au moment de
soupeser le poids 6, se sont laisss guider par cette ide que les poids de
l'exprience taient en srie croissante: ils ont donc prpar un effort
plus grand pour soulever le poids 6, et comme ce poids s'est trouv gal
au poids 5, il en est rsult quelque chose de particulier dans le
soulvement, une disproportion entre l'effort prpar et l'effort qui et
t ncessaire. Cette disproportion, ayant t perue, a fait sur l'esprit
de quelques sujets l'effet d'une attente trompe; ils ont jug alors que le
poids 6 tait plus lger que le poids 5, et ils ont donc port un jugement
de -. On comprend que ce nombre si grand de jugements de - s'est produit
au moment o la suggestion tait trs forte et n'avait pas encore subi
le moindre chec, parce que c'est surtout dans cette premire priode de
l'exprience que l'ajustement musculaire devait se prparer et ne recevait
encore aucun dmenti.

[Note 45: Il y a toute une littrature sur les illusions de poids
produites par la perception du volume; c'est Charpentier qui le premier,
parat-il, a signal l'illusion par suite de laquelle deux objets ayant le
mme poids, mais de volumes ingaux, l'objet du plus petit volume parat
le plus lourd. Cette illusion a t tudie par Fournoy (_Anne
psychologique_, I, p. 198), Philippe et Clavire (_Revue philosophique_,
1895, II, p. 672), Biervliet (_Anne psychologique_, II, p. 79-86),
Claparde (Soc. de Biologie, fv. 1899,) et en Amrique par Gilbert
(_Researches on the Mental and Physical Development of School Children_,
Stud. Yale Psych. Lab., 1894) et par Seashore (_Measurements of Illusions
and Hallucinations in Normal Life_, Stud. Yale Psych. Lab., 1895).
L'interprtation de l'exprience qui a t donne le plus souvent est
la suivante: les objets les plus volumineux sont, toutes choses gales
d'ailleurs, jugs Les plus lourds; par consquent, on prpare pour les
soulever un effort D'autant plus vigoureux que leur volume est plus grand;
la dception Produite par l'inexactitude de cet ajustement conduit 
une dprciation du poids de l'objet volumineux. Dans les cas que nous
tudions, dans le texte, la prparation du mouvement est produite non par
la perception visuelle du volume du poids ou de sa matire, mais par la
suggestion que les poids sont rangs en ordre croissant.]

Si ce jugement de - ne s'est pas produit pour la 6e ligne, dans les
expriences analogues sur les lignes, c'est sans doute que l'ajustement de
l'oeil et la prparation de l'esprit pour percevoir une certaine ligne dont
on prvoit la longueur est un acte moins important et moins frquent que
l'ajustement de la main pour soulever un corps dont on prvoit le poids;
mais il est vraisemblable que cette mme prparation existe pour la
perception visuelle des longueurs, quoique  un degr moindre, puisque
quelques sujets, comme nous l'avons vu, raccourcissent certaines lignes, au
lieu de leur donner l'accroissement inspir par la suggestion.

Il est bien curieux d'observer que, malgr ce dmenti donn  la suggestion
ds la pese de la 6e bote, la suggestion a quand mme persist, et s'est
fait sentir dans l'apprciation des poids suivants.

_Deuxime preuve_.--Faite aussitt aprs la prcdente, elle en diffre en
ce que le sujet soupse plusieurs fois les poids  comparer; il est oblig
de fixer son attention plus fortement sur les poids; de plus, comme il fait
ses peses pour la seconde fois, il est dans de meilleures conditions pour
lutter contre la suggestion. En fait, nous avons eu une certaine peine 
dcider les plus jeunes enfants  soupeser de nouveau le poids A quand ils
devaient soupeser le poids B; ils ne paraissaient avoir aucun dsir de
profiter du moyen de contrle qu'on leur donnait; et il a fallu insister
chaque fois, pour certains enfants, en leur rappelant qu'ils devaient
soupeser de nouveau telle bote.

Dans l'ensemble, les rsultats prsentent une plus grande exactitude que
ceux de la premire preuve; ils sont inscrits dans notre tableau V, qui
est construit sur le mme plan que le tableau IV, et traduits en graphique
dans la figure 14. Pour la perception des poids de 1  5, qui sont
rellement croissants, 3 erreurs seulement ont t commises, tandis qu' la
premire preuve on comptait 11 erreurs. La perception des poids s'est donc
faite avec plus d'exactitude.

TABLEAU V.--_Rsultats de la deuxime preuve de suggestion par les poids_.
[Illustration: Tableau05.png]

.................................................................
NOMS                NUMROS DES POIDS                    TOTAL
des     ...........................................    .........
LVES   2  3  4  5     6  7  8  9 10 11 12 13 14 15     +  -  =
.................................................................
Dew..... +  +  +  +     =  =  +  -  +  +  =  -  +  +     5  2  3
Gesb.... +  +  +  +     +  =  +  =  =  +  +  +  +  +     7  0  3
Pet..... +  +  +  +     +  -  +  +  +  =  +  +  +  -     7  2  1
Poire .. +  +  +  +     +  +  +  +  +  +  +  +  =  +     9     1
Vasse... +  +  +  =     =  =  +  =  +  =  =  =  +  =     3     7
Bout.... +  +  +  +     +  +  +  +  +  +  +  +  +  +    10
Monn.... +  +  +  +     =  =  -  +  =  +  +  =  +  =     4  1  5
Delan... +  +  +  +     =  =  -  =  -  =  +  =  +        2  1  5
Saga.... +  +  +  +     =  +  =  -  +  =  =  =  +  +     4  1  5
Blasch.. +  +  +  =     =  =  +  =  =  +  -  =  =  =     2  1  7
Fli.... +  +  +  +     +  +  =  -  =  =  =  +  =  +     4  1  5
Bien.... +  +  +  +     +  -  +  +  =  +  +  -  =  +     6  2  2
Lac..... +  +  +  +     =  -  +  +  +  -  -  =  +  -     4  4  2
Pou..... +  +  +  +     =  =  =  +  +  =  +  =  +  -     4  1  5
Motte... +  +  +  +     =  =  +  +  +  =  -  -  =  +     4  2  4
Martin.. +  +  +  =     =  -  =  =  +  =  +  =  +  =     3  1  6
Mien.... +  +  +  +     =  +  +  +  =  =  +  +  =        5     4
Obre.... +  +  +  +     +  -  -  -  -  +  +  +  -  -     4  6
Van..... +  +  +  +     +  +  +  +  -  +  -  +  +        7  2
Mer..... +  +  +  +     +  -  +  +  -  +  -  +  -        5  4
And..... +  +  +  +     +  +  +  +  +  +  +  +  +  +    10
Gouj.... +  +  +  +     -  +  +  +  +  +  +  -  +  -     7  3
Hub..... +  +  +  +     -  +  +  +  +  -  +  -  +  +     7  3
Die..... +  +  +  +     -  +  +  -  +  +  -  +  +  +     7  3
---------------------------------------------------------------

Total(+) 24 24 24 21   10 10 17 14 14 13 14 12 16 10   130
     (-)                3  6  3  5  4  2  6  4  2  5       40
     (=)           3   11  8  4  5  6  9  4  8  6  4           65
..................................................................

L'illusion de l'accroissement des poids a t moins forte; on compte:

                DEUXIME PREUVE    PREMIRE PREUVE
Jugements de +        130                161
Jugements de -         40                 37
Jugements de =         65                 42


[Illustration: Fig14.png--Graphique de la 2e preuve de suggestion par les
poids. + +, graphique des jugements de +;- -, graphique des Jugements de -;
=, graphique des jugements d'galit.]

Les jugements de + ont diminu, et cette diminution a lieu surtout au
profit des jugements d'galit, qui sont les jugements les plus exacts.
Les jugements de - ont beaucoup moins augment de frquence; ce sont des
jugements moins exacts; ils sont surtout frquents chez les enfants les
plus jeunes; nos deux tableaux de chiffres nous montrent que dans les deux
preuves, les enfants les plus jeunes et appartenant aux classes les moins
avances ont fait rarement des jugements d'galit; ils ont d'ordinaire
rsist  la suggestion en faisant des jugements de--. Nous n'en savons pas
le motif. La mme explication leur tait donne qu' leurs ans, avant
l'exprience; on leur disait  tous la mme phrase, dans laquelle se
trouvaient les mots: Il faut dterminer si le poids est plus grand que le
prcdent, ou plus petit, ou gal.

Le graphique de l'preuve 2, qui rend sensible les changements de la
suggestion pendant le cours de l'exprience, fait encore repasser sous nos
yeux ce curieux chec de la suggestion pour la 6e boite, qui nous avait
dj frapp dans la premire preuve: ici, le nombre de jugements
suggestionns tombe  10, il se maintient  10 pour le poids suivant; c'est
un minimum qui ne sera plus atteint. Il semble donc que la suggestibilit
de nos 24 sujets, pris comme un seul tout, subit d'abord une dcroissance,
ensuite elle reprend son nergie, et volue en dcroissant plus ou moins
lentement et irrgulirement. Cette volution singulire est peu conforme
aux ides qu'on avait pu se faire  priori sur la question; il aurait t
sans doute beaucoup plus vraisemblable de supposer que la suggestion, tout
au dbut, devait tre au maximum, et dcrotre ensuite; mais nos ides 
priori ne tiennent pas compte d'une foule de petites conditions matrielles
qui agissent sur les phnomnes; et parmi ces conditions, il faut noter
ici cet ajustement musculaire de la main, qui est d'une importance toute
spciale dans les expriences de pese.

_Troisime preuve_.--Elle se trouve entirement rsume dans notre tableau
VI, o nous avons indiqu les valeurs donnes par chaque lve  la srie
des poids; pour que ce tableau ft comparable aux prcdents, nous avons
indiqu dans la ligne du bas combien de fois chaque poids avait t jug
plus lourd ou plus lger que le prcdent, ou gal; on peut alors se rendre
compte facilement si le fait d'valuer les poids en grammes a permis de
juger plus ou moins exactement de leur poids relatif; il est bien entendu
que les lves, dans cette troisime preuve, n'avaient pas  dire s'ils
trouvaient un poids plus lourd ou moins lourd que le prcdent; ils avaient
seulement  l'apprcier en grammes.

Le point de dpart de toutes les apprciations a t de 20 grammes; car
nous avons fait connatre ce poids aux lves comme tant le poids exact.

TABLEAU VI.--_Rsultats de la troisime preuve de suggestion par les poids_.
[Illustration: Tableau06.png]

...............................................................................
NOMS                      NUMROS DES POIDS                            TOTAL
des      ........................................................    .........
LVES    2   3   4   5      6   7   8   9  10  1l  12  13  14  15     +  -  =
...............................................................................

Dew..... 35  42  50  55     55  60  70  70  70  75  75  70  75  70     4  2  4
Gesb.... 30  50  80 100    120 130 150 150 180 190 200 220 250         8     1
Pet..... 30  40  60  70     80  80  70  60  70  80  70  80  80  60     4  4  2
Poire... 30  50  60  80     90 100 110 120 130 150 160 170 180 190    10
Vass.... 30  40  45  50     60  65  65  65  66  66  66  70  80  85     6     4
Bout.... 30  22  40  50     55  60  70  75  80  86  90  95 100 105    10
Monne... 22  35  30  32     35  35  39  39  39  40  41  41  42  43     6     4
Delans.. 30  27  95 100    150 170 150 100 120 125 125  95 160 175     6  3  1
Saga.... 30  60  45  50     60  60  70  70  70  70  80  80  80  90     4     6
Blasch.. 21  35  23  24     24  25  25  25  25  25  26  26  26  26     2     8
Fli.... 25  30  40  60     55  55  55  57  60  62  45  55  60  47     5  3  2
Bien.... 25  30  35  40     48  48  45  46  46  49  50  50  49         4  2  3
Laca.... 35  35  35  40     40  40  35  35  35  40  40  40  42  42     2  1  7
Pou..... 30  35  45  50     55  60  65  70  75  80  85  90  95 100    10
Motte... 25  30  35  40     45  45  45  45  45  50  50  50             2     6
Martin.. 30  35  40  50     50  52  56  56  60  62  60  65  65  64     5  2  3
Mien.... 30  40  50  70     80 100 110 120 130 130 140 150 150         7     2
Obre.... 25  35  45  40     39  48  38  50  49  48  50  45  35  35     3  6  1
Van..... 30  40  60  80     90 100 120 130 112 114 131 140 150 160     9  1
Mri.... 40  60  80  90    100 120  70 110 130 150 140 160 150 180     7  3
And..... 40  60  80 100    120 140 160 180 200 220 240 260 280 300    10
Gouje... 40  50  60  70     80  90 100  90 100 110 100 110 120 150     8  2
Hub..... 30  30  40  50     60  70  80  90 100 110 120 130 140 150    10
Die..... 30  35  50  60     65  70  75  80  85  90  92  94  95         9
-------------------------------------------------------------------------------
     (+  24  22  23  23     11  17  15  12  15  19  14  15  15  12   156
Total(-               1      2       5   3   2   1   5   3   3   4       29
     (=       2   1          4   7   4   9   7   4   5   6   5   3          54
...............................................................................

La comparaison des moyennes gnrales avec celles des tableaux IV et V
montre que dans cette 3e preuve, les lves n'ont pas progress dans le
sens de l'exactitude, comme on aurait pu s'y attendre; cette troisime
preuve a t un peu meilleure que la 1re, mais beaucoup moins bonne que la
seconde. Voici un relev des chiffres qui est assez significatif.

                PREMIRE  DEUXIME  TROISIME
                PREUVE   PREUVE   PREUVE
Jugements de +    161       130       156
Jugements de -     37        40        28
Jugements de =     42        65        53

Les jugements de +, qui reprsentent l'influence de la suggestion, ont
t plus nombreux qu' la seconde preuve, par consquent la suggestion a
exerc son influence avec plus de force. Pourquoi donc  la 3e preuve les
lves ont-ils t plus suggestibles qu' la seconde preuve? Nous pensons
que c'est parce que la 3e preuve a exig de la part des lves un travail
supplmentaire; ils n'avaient pas seulement  juger qu'un poids tait plus
lourd ou moins lourd que le prcdent, ainsi que cela avait lieu dans les
deux preuves prcdentes; ils avaient  attribuer une valeur prcise 
chaque poids, dire s'il pesait 50 ou 60 grammes; or, cette valuation est
certainement plus difficile qu'un jugement qui consiste simplement  dire
qu'un poids est plus lourd qu'un autre; l'valuation suppose non seulement
un jugement de comparaison, mais une apprciation du degr de diffrence,
et en outre le choix d'un chiffre prcis, qui exprime cette apprciation.
On comprend trs bien que ce petit travail exige quelque contention
d'esprit, surtout quand on le demande  des enfants de 8  10 ans; or,
voici mon interprtation: proccups par cette valuation en grammes, les
enfants ont perdu un peu de la libert d'esprit qu'ils avaient prcdemment
pour comparer les poids; ils ont fait cette comparaison dans un tat de
distraction mentale, ou tout au moins avec une attention moins forte et
moins exclusivement porte sur la sensation des poids; et il en est rsult
que les enfants sont devenus plus dociles  la suggestion d'accroissement
des poids; du moment que le contrle, qui s'appuyait sur la perception
exacte des poids, s'est affaibli, il est naturel que la suggestion,
dlivre de ce contrle, ait acquis plus de force[46].

[Note 46: Le sujet de cette tude ctoie continuellement celui de
L'attention volontaire et de la distraction. Parmi ces points de contact,
celui que nous rencontrons ici est des plus intressants, voici pourquoi:
on a recherch depuis quelques annes, dans les laboratoires amricains
de psychologie, les meilleures mthodes pour la production des tats de
distraction; les exprimentateurs ont le plus souvent cherch les causes de
distraction dans des excitations qui sont trangres au genre de travail
dont on cherche  distraire le sujet: par exemple, on lui fait compter des
rythmes, ou on lui fait apprcier des parfums, pendant qu'il s'absorbe dans
une lecture ou dans un calcul. Ces mthodes de distraction n'ont point
encore donn de rsultats satisfaisants. Or, je signale ici la possibilit
d'une mthode diffrente de distraction, que l'on raliserait--non pas
en troublant un certain travail par des excitations trangres  ce
travail,--mais bien en compliquant ce travail lui-mme, en le rendant plus
difficile  suivre.]

Nous verrons tout  l'heure, en tudiant quelques cas particuliers, que
notre interprtation est extrmement vraisemblable.

Si on examine la moyenne des apprciations pour chaque poids, dans cette
troisime preuve, on voit que la suggestion n'a pas prsent cette
dcroissance assez nette que nous observions dans les deux preuves
prcdentes; la suggestibilit parat tre reste  peu prs stationnaire;
de plus, on ne rencontre plus ici, comme prcdemment, une diminution
brusque de jugements de + pour le 6e poids. Ces deux observations
s'expliquent par une raison unique; l'esprit des sujets a t distrait par
l'obligation d'valuer un poids en grammes; ils n'ont pas mis autant de
soin  percevoir les poids; par consquent, ils n'ont pas eu l'illusion
d'allgement, qui se produit au 6e poids, ni cette diminution progressive
de suggestion qui est produite par la perception de l srie des poids.
Tout cela me parat trs logique.

Venons aux valuations en grammes; on pourrait croire--et nous avons
cru tout d'abord--que les chiffres de ces valuations ont un caractre
artificiel et arbitraire; un enfant dira qu'une des botes pse 40 grammes
et que la bote suivante pse 42 grammes; un autre dira que la premire
pse 40 et la suivante 60 grammes; il serait tmraire, semble-t-il,
d'attacher une grande importance  cette diffrence d'valuation, bien
que la diffrence soit de 18 grammes; nous ne savons pas, peut-on dire,
comment, par quel processus, se fait cette valuation, ni sur quelle donne
elle repose; il y entre sans doute, pour une certaine part, un jugement
de comparaison sur la valeur des poids; sans doute aussi le chiffre de
l'valuation exprime ce jugement, et toutes choses gales d'ailleurs,
l'valuation sera d'autant plus forte que la diffrence de poids aura t
sentie et juge plus grande; mais d'autre part, il faut bien reconnatre
que l'valuation d'un poids en grammes est une opration trs complique;
d'abord c'est une traduction, une transposition, car il n'existe qu'un
rapport de convention entre une certaine sensation de poids ou de
diffrence de poids sentie dans la main, et un chiffre, un nombre dtermin
de grammes; en outre, ce rapport de convention doit tre grandement
influenc par une foule de facteurs individuels.

Malgr toutes ces objections, j'ai cru bien faire de convier les lves
 une valuation des poids, parce que l'valuation constitue une mthode
d'expression des jugements, et que cette mthode n'est pas suffisamment
tudie en psychologie. La question a donc une porte gnrale et j'ai
pens qu'il serait intressant de rechercher quels sont, dans un cas donn,
les avantages et les inconvnients de cette mthode[47].

[Note 47: Dans un article fait en collaboration avec Victor Henri sur
la mmoire des lignes, nous avons class les diffrents procds pour
tudier la mmoire; ces procds ne sont pas spciaux  la mmoire, ils
sont, pour mieux dire, des procds d'expression des jugements; nous en
comptons trois principaux: la mthode de reproduction, la mthode de
comparaison, et la mthode de description; l'valuation n'est qu'une
varit de la mthode de description. Pour plus de dtails, voir Mon
_Introduction  la psychologie exprimentale_, p. 76.]

Les valuations ont t si variables qu'on ne pourrait gure en tirer une
moyenne srieuse. En effet, bien que toutes les apprciations aient eu
le mme point de dpart, 20 grammes pour la premire bote de poids, les
valuations successives se sont faites sur des chelles trs diffrentes;
nous trouvons des sujets qui ont donn au dernier poids la valeur de 300
grammes, tandis que d'autres lui ont donn seulement la valeur de 26
grammes; mais recherchons si quelque chose de gnral ressort de ces
chiffres, et si des diffrences qui semblent trop considrables  premire
vue pour ne pas tre fantaisistes, ne sont pas explicables.

Un premier fait nous frappe: c'est que les chiffres d'valuation ne sont
pas quelconques; les nombres ronds prdominent. Ainsi, prenons au hasard
toutes les apprciations qui ont t faites sur un poids quelconque, sur le
6e poids; nous trouvons sur 24 valuations:

14 valuations termines par un 0 (comme 30, 60, etc.).
7 valuations termines par un 5 (comme 45, 75, etc.).
1 valuation termine par un 4
1 valuation termine par un 8
1 valuation termine par un 9

Il existe donc une certaine influence des nombres termins par un 0 ou par
un 5; ces nombres se prsentent plus facilement  l'esprit, puisque ce sont
ceux que l'on cite le plus souvent. Il vaut la peine de faire le calcul du
degr de facilit prsent par tous les chiffres, dans notre exprience
particulire; c'est ce que ralise le petit tableau suivant.

0. a t employ ....... 207 fois
5.               ........ 72 fois
1.               ........  4 fois
2.               ........  9 fois
3.               ........  2 fois
4.               ........  5 fois
6. a t employ ........ 12 fois
7.               ........  3 fois
8.               ........  5 fois
9.               ........  7 fois

Ce tableau montre qu'aprs les nombres termins par 0, les nombres termins
par 5 ont t les plus nombreux. Quant aux autres nombres, ils ont t
choisis si rarement qu'on ne peut pas dterminer exactement leurs chances;
il parat seulement ressortir que les nombres 3 et 7 ont t cits le moins
souvent.

Or, ces rsultats sont prcisment opposs  ceux qu'on obtient en priant
une personne de citer un chiffre au hasard; d'aprs les observations qui me
sont personnelles, si on dit  une personne de choisir un nombre, de 1 
9, elle cite le plus souvent le 7 et non le 5. Un ennemi de la psychologie
exprimentale s'empressera sans doute de se prvaloir contre nous de cette
contradiction; mais je pense que cette contradiction n'est qu'apparente;
elle rsulte de ce que le choix des chiffres n'est pas fait dans les mmes
conditions mentales. Lorsqu'un enfant a un poids ou une ligne  valuer,
son attention ne se porte pas uniquement sur le chiffre  donner, mais
aussi sur le poids et la ligne qu'il value; sa perception lui donne une
certaine indication dont il cherche  se rendre compte, et qu'il doit
apprcier par un chiffre; ayant donc l'esprit proccup par ce travail, il
prend des chiffres ronds pour deux raisons: d'abord, c'est que ces chiffres
viennent plus naturellement  l'esprit que d'autres, et exigent un effort
moindre; en second lieu, les nombres ronds sont plus approximatifs que les
autres, ils n'indiquent pas une prtention aussi nette  la prcision;
dire d'un corps qu'il pse 50 kilogrammes veut dire qu'on l'apprcie
approximativement; cela signifie qu'il pse _environ_ 50 kilogrammes; mais
si on dit qu'il pse 49 kilogrammes, on porte alors un jugement qui a plus
de prtention  l'exactitude; car on ne dira pas d'un corps qu'il pse
_environ_ 49 kilogrammes.

L'tat mental d'une personne  qui l'on demande de citer un chiffre au
hasard est bien diffrent. D'abord cette personne n'a pas  accomplir une
opration srieuse qui l'absorbe, elle a l'esprit compltement libre; de
plus, le choix qu'elle doit faire d'un chiffre n'a aucune signification
prcise, et il n'est pas plus ridicule de citer 49 que de citer 50. La
fantaisie peut donc se donner librement carrire. Maintenant, pourquoi
cette fantaisie qui parat si libre a-t-elle ses rgles? Je ne me charge
pas de le dire.

A l'appui de ces documents, ou du moins pour les complter, j'en citerai
deux autres. Galton et H. le Poer[48] ont montr que la dure des
condamnations judiciaires est profondment affecte par l'influence du
chiffre 5 et de ses multiples: lorsque le juge a le pouvoir de fixer la
dure de la peine dans certaines limites, il y a trs grande probabilit
qu'il se laissera guider par l'usage habituel des 5 et de ses multiples,
qu'il fixera une condamnation de 10 ans, par exemple, plus facilement
qu'une de 9 ans. Cette prfrence est conforme  celle que nous Remarquons.

[Note 48: _Influence of Number in Criminal Sentence_, Harper's Weekly,
May 14, 1896. (Je cite de seconde main.)]

D'autre part, F.B. Dresslar, dans une trs curieuse note publie par
Appleton's Popular Science Monthly en 1899 sur Guessing, as influenced by
member prfrences rapporte une tude qu'il a faite sur le cas suivant: un
magasin de Californie avait fait exposer en pleine rue une pice d'toffe
et demandait aux passants de deviner le nombre de fils qu'elle contenait,
promettant  ceux qui devineraient le nombre exact une prime de 100
dollars; la seule condition impose aux amateurs tait d'crire leur nom et
adresse sur un registre spcial; 7,700 personnes s'essayrent  deviner;
le nombre rel de fils tait de 811; deux seulement tombrent juste. En
faisant une tude sur tous les nombres inscrits sur les registres, Dresslar
a reconnu que ces efforts pour deviner sont soumis  des influences
spciales; ainsi, il y a des prfrences pour certains chiffres, soit
qu'ils occupent le rang des units, soit qu'ils occupent le rang des
dizaines. Le chiffre le plus souvent employ est le 0 (environ 2100 fois),
puis le 7 (environ 2000 fois), puis le 5 (environ 1600 fois) viennent aprs
le 9, le 3, le 1. Les chiffres pairs sont bien moins souvent employs:
4 seulement 831 fois; 2 seulement 965 fois; 6 seulement 1080 fois; et 8
seulement 933. Ces rsultats s'accordent aussi avec les ntres, mais ils en
diffrent en mme temps; l'accord porte sur la prfrence pour les 0 et les
5; le dsaccord porte sur la prfrence pour les 7.

Nous avons maintenant  rechercher si la mthode d'valuation exprime la
suggestibilit de chaque lve dans l'exprience des poids.

Un premier fait est  relever; c'est que pour l'valuation des 5 premires
botes, dont le poids prsente un accroissement rgulier, les lves ont
rarement atteint 100 grammes, et n'ont jamais dpass ce nombre; les poids
successifs taient de 20, 40, 60, 80 et 100 grammes; or nous trouvons pour
le 6e poids la distribution suivante des valuations:

20  30 grammes ............ 1 fois
31  40         ............ 5 fois
41  50         ............ 6 fois
51  60         ............ 3 fois
61  70         ............ 3 fois
71  80         ............ 2 fois
81  90         ............ 1 fois
91  100        ............ 3 fois

Cette mthode d'valuation donne par consquent les mmes rsultats que la
mthode de reproduction en ce qui concerne les lignes. Nous avons vu, en
effet, dans l'exprience de suggestion sur l'accroissement des lignes, que
les lves ont constamment diminu la longueur des 5 premires lignes, et
que la cinquime a rarement t reproduite avec sa longueur exacte de 60
millimtres; nous constatons ici le mme fait.

Autre observation: certains lves, avons-nous dit, ont attribu au
dernier poids de la srie, une valeur trs petite, par exemple 26 grammes;
d'autres, une valeur trs grande, par exemple 300 grammes. Ces diffrences
normes d'valuation ont-elles une signification quelconque? Les lves
ayant indiqu les poids les plus levs sont-ils plus suggestibles que les
autres? Oui, la question n'est pas douteuse, surtout si l'on s'adresse aux
extrmes. Le tableau suivant le montre:

       Nombre de fois que        valuation
       les lves ont peru un   du
       accroissement de poids.   dernier poids.

And.         10                  300
Bout.        10                  103
Poire.       10                  190   Moyenne = 169 gr.
Hub.         10                  450
Pou.         10                  100

Vaud.         9                  160
Die.          9                   95
Gouje.        8                  150   Moyenne = 161 gr.
Gesh.         8                  230
Mien.         1                  150

Mri.         7                  180
Monne.        6                   43
Vasse.        6                   85   Moyenne = 109 gr.
Delans.       6                  175
Martin.       6                   64

Fli.         5                   49
Pet.          4                   60
Bien.         4                   49   Moyenne = 63 gr.
Die.          4                   79
Saga.         4                   90

Obre.         3                   35
Motte.        2                   50
Lac.          2                   42   Moyenne = 38 gr.
Blasch.       2                   26

Dans ce tableau nous indiquons sur la premire colonne verticale le nombre
de jugements + rendus par les lves dans la 3e preuve, et en regard de
ce nombre nous plaons dans la 2e colonne l'valuation du 15e poids par
l'lve; en faisant la moyenne par sries de 5 lves, on trouve que les
plus suggestibles sont arrivs aux estimations les plus fortes; ce calcul
est passible d'une objection; car si les lves les plus suggestibles
terminent par les valuations les plus fortes, cela tient en partie  ce
qu'ils ont fait un plus grand nombre de jugements +; mais si l'on calcule,
pour viter cette objection la moyenne de l'accroissement de chaque poids
 partir du 6e on trouve encore que cette moyenne est d'autant plus leve
que les lves sont plus suggestibles; ainsi, pour le 1er groupe, le plus
suggestible, elle est de 9gr, 6; pour le 2e de 9gr, 8; pour le 3e de 9gr,
7; pour le 4e, de 5 grammes, et enfin pour le dernier groupe, le moins
suggestible, de 3 grammes.

_Examen des cas individuels_.--En psychologie individuelle, une des
premires questions est d'tablir une classification des individus. Comment
l'exprience des poids nous permet-elle de qualifier la suggestibilit de
chacun? Nous n'avons pas ici la mme ressource que pour l'exprience de
suggestion sur les lignes, o nous mesurons la plus longue ligne trace
sous l'influence de la suggestion d'agrandissement. Nous sommes obligs
d'employer un autre artifice. Celui qui nous parat le plus simple est de
compter, pour chacun, le nombre de jugements de + qu'il a mis dans
chaque preuve; il est clair que ces jugements de + sont des rsultats de
suggestion, et que celui qui en a donn le plus est celui qui a obi le
plus souvent  la suggestion. Ceux par consquent qui ont mis 10 jugements
de + ont atteint l'extrme limite de la suggestibilit mesurable dans notre
exprience; et ceux qui ont mis seulement 5 jugements de +, ou 4, ou 2, ou
mme 0, prsentent une suggestibilit moindre.


Dans le tableau VII nous avons class les lves d'aprs le nombre total
des jugements + rendus dans les 3 preuves. Ce classement donne lieu aux
remarques suivantes. Les 3 lves qui viennent en tte de la liste, et qui
sont des lves assez gs, se sont aussi montrs les plus suggestibles
pour la mmoire des lignes. Ils sont donc aussi suggestibles dans les 2
expriences. Quand on leur a fait apprcier les poids en grammes, ils ont
fait  chaque poids une augmentation trs rgulire, qui est une nouvelle
forme de l'automatisme. Poire faisait chaque fois une augmentation
constante de 10 grammes, And. une augmentation de 20 grammes, et Bout, une
augmentation de 5 grammes. Ces chiffres donns en grammes montrent donc la
rgularit de l'augmentation, que les jugements de + n'indiquent point.
Nous avons mme surpris l'un des lves, And., qui disait le poids d'une
bote avant de l'avoir souleve; ce n'tait nullement par ngligence,
croyons-nous, puisqu'il soulevait la bote ensuite, mais l'entranement de
la suggestibilit tait si fort qu'elle oprait sur lui avant qu'il
eut apprci le poids. C'est ce mme And. auquel il est arriv, dans
l'exprience des lignes, de tracer la ligne sans avoir regard le modle.
C'est le mme tat d'esprit. Ces cas extrmes nous font bien comprendre
le mcanisme de la suggestibilit. L'lve ne songe plus  regarder avec
attention la ligne modle ou  soupeser le poids, parce que la suggestion
l'entrane.

Les 3 lves suivants, Hub., Van. et Die., sont des jeunes appartenant  la
4e classe; il en est de mme pour Gouje qui les suit de prs; videmment
leur suggestibilit tient  leur ge. Tout ceci est conforme  l'ide
que nous nous tions faite de la suggestibilit de ces sujets; les uns,
suggestibles en raison de leur ge, les autres par suite de leur condition
mentale.

On est plus tonn de rencontrer parmi eux Mien. et Gesbe., qui s'taient
montrs peu suggestibles pour les lignes. D'o vient qu'ils ont t si
dociles  la suggestion par les poids? Je suppose que si ces lves, si peu
suggestibles pour les lignes, l'ont t autant pour les poids, la cause
en est dans la nature des sensations qui sont intervenues dans ces
expriences; il est possible qu'une personne se laisse suggestionner en ce
qui concerne certaines sensations, et ne se laisse pas suggestionner pour
d'autres.


TABLEAU VII
[Illustration: Tableau07.png]

_Classement des lves d'aprs leur suggestibilit dans l'preuve des
poids_.

                        NOMBRE DE JUGEMENTS +
                                                     TOTAL
               1re preuve  2e preuve  3e preuve

 1. And.           10          10          10          30
 2. Bout.          10          10          10          30
 3. Poire.         10           9          10          29
 4. Hub.           10           7          10          27
 5. Van.            9           7           9          25
 6. Die.            8           7           9          24
 7. Gouje.          8           7           8          23
 8. Mien.          10           5           7          22
 9. Gesbe.          7           7           8          22
10. Pou.            7           4          10          21
11. Mri.           6           5           7          18
12. Monne.          7           4           6          17
13. Pet.            5           7           4          16
14. Vasse.          7           3           6          16
15. Bien.           5           6           4          15
16. Delans.         7           2           6          15
17. Dew.            6           5           4          15
18. Saga.           6           4           4          14
19. Martin.         5           3           5          13
20. Fli.           4           4           5          13
21. Obre.           5           4           3          12
22. Motte.          5           4           2          11
23. Laca.           1           4           2           7
24. Blasch.         0           2           2           4

Pou. mrite une mention  part, car son cas est intressant. C'est un sujet
qui, la premire et la seconde fois, a bien rsist  la suggestion; la
seconde fois, surtout, la rsistance a t bien nette, car il n'a fait que
4 jugements + mais, lorsqu'on l'a oblig  estimer les poids en grammes, ce
travail semble l'avoir compltement soumis  la suggestion; car il a trs
rgulirement augment chaque poids de 5 grammes. Il est un des exemples
les plus nets de l'influence produite par un surcrot de travail et par
consquent par la distraction sur la suggestibilit d'un individu.

Nous n'avons rien  dire de spcial de Pet., de Mer., et de Monne.

Delans. et Vasse., prsentent ce trait particulier que l'valuation des
poids les a embarrasss, troubls, et les a rendus plus suggestibles.

Ceux qui suivent, Dew., Saga., etc., ont t peu suggestibles dans les 3
preuves, et leurs estimations du dernier poids ne se sont jamais leves
bien haut; le dernier poids pse 70 pour Dew., 90 pour Saga., 64 pour
Martin., 42 pour Laca., et enfin 26 pour Blasch. Ce dernier lve prsente
cette particularit qu'il n'a jamais augment que de 1 gramme les
valuations des poids.

_Remarques sur le procd d'valuation en chiffres_.--J'ai dit plus
haut que l'exprience sur les poids permettait de comparer le procd
d'valuation en chiffres aux autres procds qui consistent  dire si un
poids est plus lourd ou plus lger qu'un autre, ou de mme valeur. Ce sont
des jugements de nature un peu diffrente: nous pouvons maintenant nous
rendre compte de leurs avantages et inconvnients.

Voici ce qui ressort de nos expriences.

1 L'valuation en chiffres est soumise  des influences spciales, qui
font adopter de prfrence les nombres ronds, les multiples de 10 et les
multiples de 5.

2 L'valuation en chiffres indique, comme les jugements de +, de -, et
d'galit, la valeur relative des poids; elle indique en outre, ce que
ces simples jugements n'indiquent pas, si les diffrences sont grandes
ou petites, rgulires ou irrgulires; ainsi, entre les poids 3 et 4,
l'valuation indique des diffrences qui sont gnralement plus fortes
qu'entre les poids 10 et 11; par consquent l'valuation ajoute une
prcision plus grande au jugement d'ingalit.

3 La valeur absolue de l'valuation, dans nos expriences sur les poids,
ne peut tre prise au pied de la lettre; cependant, en moyenne, plus les
valuations sont fortes, plus la suggestibilit est grande.

4 Le fait seul d'obliger une personne  donner une valuation a pour
rsultat de lui imposer un surcrot de travail qui peut, dans certains
cas, nuire  la perception exacte des poids et dvelopper des phnomnes
d'automatisme.

TAT MENTAL PENDANT LES EXPRIENCES DE SUGGESTION PAR LES POIDS

Aucune demande n'a t adresse aux sujets pendant qu'ils apprciaient la
srie de poids; et quand l'exprience tait termine, nous ne leur avons
fait subir aucun interrogatoire. Cette lacune, j'ai voulu la combler en
rptant l'exprience sur deux petites filles, ges de douze et de treize
ans, qui sont de ma famille, et que j'ai habitues depuis longtemps 
faire des expriences de psychologie. Je vais exposer en dtail ces deux
expriences.

_Exprience sur Armande B_.--Enfant de douze ans, intelligente et pleine
d'imagination; elle est seule avec moi dans mon cabinet; elle s'assied
devant les botes de poids alignes, et je lui donne l'explication d'usage;
elle doit se contenter de soulever les poids l'un aprs l'autre, avec
la main droite, et dcider pour chaque poids s'il est plus lourd que le
prcdent, ou plus lger et gal. Je lui fais rpter cette preuve, sans
aucun changement, 10 fois de suite, ce qui prend 13 minutes. Voici ses
rponses:


_Tableau VIII.--Exprience de suggestion par les poids sur Armande B._
[Illustration: Tableau08.png]

ORDRE                 ORDRE DES EXPRIENCES
des botes
              1   2   3   4   5   6   7   8   9  10
....................................................

 2            +   +   +       +   +   +   +   +   +
 3            +   +   +   +   +   +   +   +   +   +
 4            +   +   +   +   +   +   +   +   +   +
 5            +   +   +   +   =   +   +   +   +   +
 6            +   +   +   +   +   +   -   +   =   =
 7            +   +   +   -   +   +   +       =   +
 8            =   +   =   -   +   +   =       =   =
 9            +   =   +   +   -   -   +       =   +
10            =   +   +   +   +   +   +   +   +   +
11            =   +   =       =   +   =       +   -
12            +   +   +   +   +   =   +   =   =   +
13            +   +   +   +   +   =   =   -   +   +
14            +   =   =   =   =   =   =       =   =
15            +   +   +   +   +   +   +   +   +   +
....................................................

Ces peses sont faites avec le plus grand soin par l'enfant; tout en
soulevant les botes, elle met quelques rflexions spontanes, que je note
 mesure. Vers la 3e preuve, elle dit: Jusqu' une certaine limite, ils
(les poids) deviennent plus lourds, et ensuite ils deviennent gaux, mais
pas plus lgers. J'ai remarqu que le 13e et le 14e sont gaux A la 5e
preuve, elle dit, tonne: Il y en a un qui est moins lourd, c'est 
propos de la 9e bote qu'elle dit cela. A la 6e preuve, elle demande: Il
ne peut pas y en avoir 3 gaux? Ils ont l'air gaux tous. Je ne rponds
rien. A la 8e preuve, elle dit encore: a ne fait rien que tous soient
gaux? Ces diverses questions, sur lesquelles nous allons revenir dans un
instant, nous montrent dj que le sujet a en quelque sorte besoin d'une
permission pour dire que les poids sont gaux. Cet tat mental singulier,
nous le connaissons dj; nous l'avons rencontr dans nos expriences sur
les lignes chez plusieurs lves d'cole primaire, notamment chez Clou,
Thve, Mousse.

Dans les 10 preuves, une seule erreur a t commise sur la srie de poids
de 1  6; c'est la preuve qu'Armande fixait bien son attention. On peut
observer aussi que la suggestion a lgrement diminu par la rptition; le
nombre des jugements + a t de 37 dans les 5 premires preuves, et de 24
seulement dans les 5 dernires.

Je transcris textuellement l'interrogatoire qui a suivi l'exprience. Cet
interrogatoire a dur 30 minutes. Je l'ai fait la plume  la main, crivant
textuellement les demandes et les rponses. Je me borne  mettre en
italique les rponses ou parties de rponses qui sont,  mes yeux,
particulirement importantes.

INTERROGATOIRE D'ARMANDE

1. _D_.--Peux-tu me dire quelque chose que tu as remarqu
dans cette exprience?
2. _R_.--C'est que jusqu' un certain endroit, les poids ont
l'air d'tre tous gaux, jusqu'au dernier qui est plus lourd que
tous les autres. Il y en a un qui me parat moins lourd.
3. _D_.---A partir de quelle bote sont-ils tous gaux?
4. _R_.--Je ne me rappelle pas au juste.
5. _D_.--Dis  peu prs.
6. _R_.--A peu prs  partir de la 6e, mais le dernier n'est
pas gal aux autres, il est plus lourd.
7. _D_.--Donne-moi d'autres remarques de toi.
8. _R_.--Dans les premiers, le 3e ou le 4e est beaucoup plus
lourd que les autres.
9. _D_.--Est-il plus lourd que celui qui le suit?
10. _R_.-(Embarras) Je ne m'en souviens plus.--Il est peut-tre
gal  celui qui le suit; mais en comparaison du 2e, il est
trop lourd pour qu'ils se suivent exactement.
11. _D_.--Tu n'as pas fait d'autres remarques?
12. _R_.--C'est qu'il s'en trouve un vers le milieu qui est plus
lger que le prcdent; mais c'est si peu que je ne le vois pas
toutes les fois.
13. _D_.--As-tu encore d'autres remarques?
14. _R_.--Non!...Ah! _C'est qu'au commencement la diffrence
est grande, tandis que vers la fin on ne constate plus
grande diffrence_..., et aussi que le premier est trop lger par
rapport au troisime.
15. _D_.--Encore?
16. _R_.--C'est tout.
17. _D_.--Comment apprciais-tu les poids?
18. _R_.--(Embarras).
19. _D_.--Comment te rendais-tu compte qu'un poids tait
plus lourd ou plus lger qu'un autre?
20. _R_.--En le soulevant.
21. _D_.--Quand un poids est plus lourd qu'un autre,  quoi
le voit-on en le soulevant?
22. _R_.--Il pse plus.
23. _D_.--A quoi s'aperoit-on qu'il pse plus?
24. _R_.--Je ne peux pas dire. Il est plus lourd enfin; puis,
on a plus de peine  le soulever.
25. _D_.--Est-ce que pour savoir le poids d'une bote, tu te
rappelais ce que tu avais remarqu dans l'preuve prcdente?
26. _R_.--Oh! oui. Le dernier est plus lourd que l'avant-dernier.
27. _D_.--Avant de soulever le dernier, tu savais qu'il tait
plus lourd?
28. _R_.--Oui, je le savais, je l'avais dj remarqu. Il y en
a 2 qui sont toujours gaux (13 et 14) et les 3 avant (10,11,12)
sont  peu prs gaux.
29. _D_.--Alors, cette ide-l te guidait?
30. _R_.--Non, je ne pouvais pas toujours savoir, car lorsque
j'tais vers la fin,  ces 3 botes  peu prs gales, je croyais
tre au milieu, et je ne savais pas si c'taient ceux-l qui
taient gaux.
31. _D_.--Si tu avais  dire d'une faon gnrale, dans une
seule phrase, quel est le poids de toutes ces botes, que dirais-tu?
32. _R_.--Jusqu'au milieu le poids des botes augmente sensiblement,
puis elles deviennent gales, sauf la dernire.
33. _D_.--Pendant l'exprience tu as fait une remarque que
je n'ai pas bien comprise. Quand tu devais dire le poids d'une
boite, est-ce que a t'tait aussi facile de dire plus _grand_ ou
_gal_?
34. _R_.--Je ne comprends pas.
35. _D_.--Est-ce que tu avais plus d'hsitation pour dire + ou =?
36. _R_.--(Vivement). Pour dire gal! parce que les botes,
puisqu'elles augmentent au commencement, _devraient vers le
milieu et vers la fin continuer  augmenter aussi sensiblement_;
mais comme vers le milieu elles n'augmentent pour ainsi dire
pas et qu'elles restent  peu prs gales, il faut plus faire attention
pour savoir si elles sont gales...(se ravisant): Ce n'est
pas cela, ce n'est pas commode  dire...(dcouragement).
37. _D_.--Trouve.
38. _R_.--_Je croyais que les botes, puisqu'au commencement
elles augmentaient de poids, allaient augmenter toujours
jusqu' la fin_, mais comme elles n'augmentaient plus, j'ai d
faire plus d'attention.
39. _D_.--Quand donc t'es-tu dit que les botes allaient augmenter
jusqu' la fin?
40. _R_.--La premire fois que je les ai souleves, quand
j'tais  la 3e ou  la 4e, j'ai cru alors que les autres allaient
augmenter de poids comme les premires: mais la seconde
fois, je savais dj que vers la 6e elles n'augmentaient plus, 
l'exception de la dernire.
41. _D._--Comment t'es-tu dit qu'elles augmentaient? Est-ce
une phrase que tu as rpte en toi, ou une pense?
42. _R_.--C'est une pense...La premire fois, je n'avais pas
trs bien remarqu que par l (vers le centre) elles taient
gales.
43. _D_.--Pourquoi?
44. _R_.--Parce que je ne les connaissais pas encore.
45. _D_.--Tu as fais l'preuve 10 fois. Quelles sont les fois
que tu as le mieux fait?
46. _R_.--Ce sont les dernires.
47. _D_.--Explique-moi ceci. Tu as dit  la 9e fois: est-ce
que cela ne fait rien que je dise que toutes sont gales? Explique
toi l-dessus.
48. _R_.--Parce que je les trouvais gales, et je croyais qu'il
fallait dire simplement...Je croyais qu'on ne pouvait dire que
gales.
49. _D_.--Pourquoi pensais-tu qu'il ne pouvait y avoir que
2 botes gales se suivant?
50. _R_.--_Parce que jusqu'ici je n'en avais dit que 2 gales,
et quand j'ai commenc, tu m'as dit: tu diras si elles sont
plus lourdes que la prcdente, plus lgres que la prcdente,
ou gales  la prcdente: tu n'avais pas dit aux prcdentes,
alors je ne savais pas s'il pouvait y en avoir plusieurs_.
51. _D_.--C'est bien pour cette raison? Alors, je vais te faire
une objection. J'avais aussi dit: plus lourdes que _la prcdente_,
et non que les prcdentes. Alors tu aurais d te dire: je ne
peux pas en trouver plus de 2 de suite plus lourdes.
52. _R_.--C'est vrai.
53. _D_.--Quand tu hsitais  dire =, est-ce que vraiment
c'est parce que tu te rappelais ce que je t'avais dit?
54. _R_.--Oh! _non_.
55. _D_.--Alors?
56. _R_.--C'est parce que j'avais pris l'habitude au commencement
de dire +, et quand j'hsitais, c'tait pour me souvenir
du poids de la prcdente.
57. _D_.--Dernire question. Pensais-tu que tu avais besoin
de ma permission pour dire =?
58. _R_.--(Vivement). Ah oui! pour plusieurs, les premires
fois. Les autres fois, j'avais mme peur que tu me dises: ce
n'est pas comme a qu'on les mesure; on ne dit pas toutes en
bloc qu'elles sont gales.
59. _D_.--Explique-moi bien ceci que tu pensais avoir besoin
de ma permission. T'est-il arriv parfois de les trouver gales
et de ne pas oser le dire?
60. _R_.--Oh oui! Je me disais: l'autre fois, je n'ai pas dit
qu'elles taient gales  cet endroit-l, et tu aurais pu dire que
je changeais trop. Une fois, j'ai regard sur le papier o tu
notais, et j'ai dit un peu au hasard, comme la fois prcdente.

61. _D_.--Pourrais-tu crire tout  fait srieusement, et aprs
avoir bien rflchi, les raisons pour lesquelles tu n'as pas dit =
aussi souvent que tu l'aurais voulu.
62. _R_.--Parce que je n'osais pas, ayant peur, si elle tait
plus lourde, de me tromper.

Il est vident que cette enfant a t fortement impressionne par l'ide
que les botes augmentent rgulirement de poids; elle a eu du reste
conscience de cette ide, puisqu'elle l'a exprime plusieurs fois avec une
nettet parfaite; (voir le n 38) mais elle ne s'est pas rendu compte que
cette ide constituait une illusion, une suggestion directrice. On remarque
aussi que l'enfant a eu conscience qu'elle prouvait plus de difficult
 donner des jugements d'galit qu' donner des jugements de +. Cette
difficult tait surtout, semble-t-il, de nature morale; c'tait comme une
dfense imaginaire, inspirant une crainte vague. C'est sous cette forme
spciale que la suggestion a agi, c'est de cette manire que l'ide
suggre a atteint le but. L'enfant n'a pas eu  proprement parler la
conviction que les poids augmentent rgulirement du 1er au 15e; elle a
trouv au contraire, et l'a dit  plusieurs reprises, que beaucoup des
poids lui semblaient gaux; mais elle a t empche d'affirmer celle
galit, par l'effet d'un sentiment de crainte; le mcanisme de la
suggestion a donc t motionnel. Il est possible, du reste, que nous
puissions arriver  constater, lorsque nous ferons un jour des expriences
sur des adultes capables de rendre compte de ce qu'ils prouvent, que la
mme suggestion agit suivant les individus par mcanisme motionnel ou par
mcanisme intellectuel; sans compter les cas o le mcanisme sera mixte, ou
autre.

Enfin, un troisime point qui est bien mis en lumire par notre
interrogatoire, c'est le caractre illusoire des motifs trouvs par
l'enfant pour expliquer qu'elle a fait trop souvent des jugements de
+, c'est--dire des jugements suggrs. Elle a invent trois ou quatre
explications diffrentes, (voir notamment le n 50) et elle a pu mme se
rendre compte que ces explications taient fausses.

On voit par l combien l'tat mental cr par la suggestion est compliqu,
et on comprend aussi combien les dfinitions de la suggestion qui sont
ordinairement cites par les auteurs sont insuffisantes. En somme, si nous
rsumons trs schmatiquement ce qui a pu se passer dans l'esprit de cette
petite fille, nous trouvons: 1 l'ide directrice que la srie de botes va
en augmentant de poids rgulirement, de la 1re  la 15e; 2 la conviction
que cette ide, que le sujet a d'abord accepte pour vraie, n'est
pas exacte; cette conviction d'inexactitude a augment au cours de
l'exprience; 3 une crainte vague de donner des jugements d'galit, qui
contrediraient l'ide directrice; 4 une ignorance  peu prs complte
des motifs de cette crainte--c'est--dire une ignorance des raisons pour
lesquelles le sujet continue  obir  l'ide directrice quoiqu'il commence
 s'apercevoir qu'elle est fausse. Sur ce point, par consquent, se produit
un phnomne d'inconscience; il y a une lacune dans la suite des ides; et
le sujet, en inventant aprs coup des raisons pour expliquer sa conduite,
obit tout simplement  la ncessit de remplir la lacune.

_Exprience sur Marguerite B_.--Enfant de treize ans et demi, cultive,
intelligente, raisonnable; elle est la soeur de la prcdente. Cette
exprience a t faite sur l'enfant isol, comme dans le cas prcdent,
et les deux enfants n'ont point chang leurs impressions. Je donne les
rsultats des 10 essais successifs:

_Tableau IX_.--_Exprience de suggestion par les poids sur Marguerite B_.
[Illustration: Tableau09.png]

ORDRE              ORDRE DES EXPRIENCES
des botes.
            4  2  3  4  5  6  7  8  9  40
...........................................

 2          +  +  +  +  +  +  +  +  +  +
 3          +  +  +  +  +  +  +  +  +  +
 4          +  +  +  +  +  +  +  +  +  +
 5          +  +  +  +  +  +  +  +  +  +
...........................................
 6          =  =  +  =  +  =  =  =  +  +
 7          +  +  +  +  +  =  =  +  +  +
 8          =  +  +  =  +  =  =  =  =  +
 9          +  =  +  =  =  =  =  =  =  =
10          =  =  +  =  +  =  +  =  +  =
11          =  =  +  =  +  =  =  =  =  =
12          =  +  =  =  =  =  =  +  =  =
13          +  +  =  =  +  =  +  +  +  =
14                   =  +  +  =  =  =  =
15             =  +  +  +  +  =  +  +  +
...........................................

L'attention a t excellente, car pour la srie de 1  8, le sujet n'a fait
aucune erreur. J'ai not que le sujet avait un tout autre ton de voix pour
prononcer les simples mots: _plus lourd_ suivant qu'il s'agissait des
premiers poids ou des derniers; pour les poids 1  5, l'enfant parlait
vivement; elle disait: Oh! oui, plus lourd!--ou bien: C'est sr, c'est
vident; tandis que pour les autres poids, de 5  15, elle disait souvent:
Je dois me tromper, je n'en suis pas bien sre, c'est peut-tre ceci...;
ou bien: C'est un peu plus lourd. Vers le milieu de la 4e preuve o elle
a donn beaucoup de jugements d'galit, elle a dit: Je trouve que c'est
toujours la mme chose, c'est ennuyeux. Je dois noter un petit incident: 
la 5e preuve, des cris, des plaintes venant d'une maison voisine, se sont
fait entendre. L'enfant a prtendu que ces cris ne l'avaient nullement
trouble: cependant le nombre des jugements de +, c'est--dire suggestions,
a un peu augment, dans cette preuve, il a t de 8; mais ce cas est
trop exceptionnel pour qu'on puisse en tirer une conclusion quelconque.
Progressivement, le sujet est parvenu  diminuer la suggestion; car le
nombre des jugements + est de 24 dans la premire srie de 5 preuves, et
il n'est plus que de 17 dans la deuxime srie.

Je donne _in extenso_ son interrogatoire; il ne fait pas double emploi avec
celui de sa soeur; nous trouvons mme entre les deux cas une diffrence
importante. Armande avouait qu'elle avait eu un vague sentiment de crainte
l'empchant de donner des jugements d'galit. Marguerite, tout en
reconnaissant qu'elle a prouv une difficult  donner des jugements
d'galit, nous affirme qu'elle n'a pas prouv la moindre crainte;
l'lment motionnel a donc t absent, ou du moins il a t moins accentu
que dans le cas prcdent.


INTERROGATOIRE DE MARGUERITE

1. _D_.--Quelles observations as-tu faites sur les poids?
2. _R_.--Il y en a 4 ou 5 qui vont graduellement en augmentant;
vers le milieu, ils sont la mme chose (ils ont le mme
poids); vers la fin il y en a 1 ou 2 plus lgers et le dernier est
plus lourd que l'avant-dernier. De plus, entre le 4e et le 5e, il y
a une grande diffrence de poids.
3. _D_.--Quand as-tu eu cette ide sur la srie des poids?
4. _R.--Au commencement, la premire fois, je croyais que
tout allait en augmentant;_ c'est vers la fin que je me suis rendu
compte.
5. _D_.--Pourquoi as-tu cru la premire fois que les poids
allaient en augmentant?
6. _R_.--Je ne sais pas du tout. Il me semblait qu'ils taient
un peu plus gros. C'est une ide, mais je crois..., Je ne sais pas
trop.
7. _D_.--Quand penses-tu avoir donn les meilleurs rsultats?
8. _R_.--C'est peut-tre la dernire fois ou la 9e fois.
9. _D_.--Comment te rendais-tu compte qu'une bote tait
plus lourde que la prcdente?
10. _R_.--(Embarras).
11. _D_.--Est-ce que tu te rappelais pour un poids ce que tu
avais dit la fois prcdente?
12. _R_.--Oui, toutes les fois je me le suis rappel pour 4
ou 5 petites botes: mais cela ne me guidait pas.
13. _D_.--Quel genre d'erreur penses-tu avoir commis? As-tu
dit trop souvent _plus lourd_ ou trop souvent _gal_?
14. _R_.--(Vivement). Il me semble que j'ai dit trop souvent
plus lourd. Quand on soulve des petits poids comme a, on est
toujours tent de les trouver plus lourds les uns que les autres.
15. _D_.--Pourquoi donc es-tu tente de trouver les poids
croissant graduellement?
16. _R_.--C'est idiot. Je ne comprends pas pourquoi. a commence
lger, et il me semble que cela doit finir lourd. C'est
idiot, je le sais bien, ce n'est pas une raison du tout.
17. _D_.--Avais-tu plus de peine  dire gal ou  dire plus?
18. _R_.--(Vivement) _A dire gal! Il me semble_...(se reprenant).
_Tantt j'avais plus de peine  dire gal, une autre fois
 dire plus. Mais toujours j'avais plus de peine  dire moins;
il me semblait que je me trompais quand je disais cela_.
19. _D_.--Pourquoi?
20. _R_.--Parce qu'il y en avait beaucoup de plus lourds.
21. _D_.--Craignais-tu que je te dsapprouve, si tu disais moins?
22. _R_.--_Non, je n'avais pas peur du tout de a, parce que
dans les expriences tu laisses dire, et tu ne fais pas connatre
le rsultat_.
23. _D_.--Alors, tu ne m'as pas bien expliqu pourquoi tu
avais de la peine  dire moins.
24. _R_.--C'est que je ne sais. J'tais habitue  aller toujours
de plus lourd en plus lourd. Je ne sais pas du tout.
25. _D_.--Si tu avais fait moins attention, si tu avais pens 
autre chose, qu'aurais-tu dit de prfrence?
26. _R_.--Il me semble que j'aurais dit tout le temps +. C'est
une supposition.
27. _D_.--Pourquoi la fais-tu?
28. _R_.--C'est idiot. 11 me semble que lorsqu'on commence
par quelque chose de lger, on doit continuer  aller de plus
en plus lourd. C'est stupide, mais je le crois tout de mme, malgr
moi.
29. _D_.--As-tu prt la mme attention toutes les fois, ou
bien certaines fois as-tu fait moins attention?
30. _R_.--Quand j'ai dit que tout tait la mme chose, peut-tre
ai-je fait moins attention. Peut-tre.
31. _D_.--Sans toucher aux poids, peux-tu me dire en deux
mots comment ils sont distribus.
32. _R_.--Ils vont plus lourds jusqu'au 5. Ils sont gaux, du
6 au 11.--Aprs le 11, c'est un peu troubl. Il y en a de plus
lgers, et les 2 derniers sont plus lourds due les prcdents.

Certains caractres sont communs  cet interrogatoire et au prcdent.
Marguerite a eu l'ide directrice de l'augmentation progressive des poids,
elle a eu pleine conscience de cette ide, elle l'expose en termes trs
clairs, quoique elle en ignore l'origine; de plus, elle s'est rendu compte
peu  peu que c'tait une ide fausse. J'ajouterai que Marguerite a prouv
une certaine difficult  omettre des jugements d'galit, toujours comme
sa soeur; mais elle ne peut donner aucune raison de cette difficult, ou
plutt les raisons qu'elle donne sont absolument imaginaires; ce qu'elle
affirme, en tout cas, c'est qu'elle n'a prouv aucune motion de
crainte, c'est qu'elle n'a pas senti le besoin d'avoir une permission de
l'exprimentateur. Il est donc probable que la part de l'motion dans
l'opration a t moins grande pour elle que pour sa soeur.

Je profite de l'occasion pour chercher  dcrire, autant que je puis le
faire, la psychologie de ces expriences trs complexes de suggestion
produite par ide directrice. Nous trouvons dans ces expriences un conflit
entre deux tendances diffrentes: 1 la tendance  percevoir l'galit des
poids et des lignes: 2 la tendance  les juger comme formant une srie
croissante. Cette seconde tendance, qui constitue l'ide directrice et
l'illusion de l'exprience, est produite par la perception des 5 premiers
poids et lignes, qui sont rellement en ordre croissant; le sujet attentif
ne peut manquer de remarquer cet ordre, probablement il le commente dans
son langage intrieur, en tout cas il le voit se raliser matriellement
sous ses yeux par la position des points qu'il marque sur son papier.
Cette ide directrice l'ayant fortement impressionn, il se laisse aller 
admettre que l'ordre croissant doit exister pour toute la srie de lignes
et de poids: cette supposition paratrait ridicule si on lui donnait la
forme d'un jugement en rgle; elle deviendrait ridicule comme une foule
d'autres suppositions qui mnent notre vie, et qui sont fondes sur des
arguments dont la valeur n'est pas plus grande. Cette ide directrice,
quelques lves arrivent  s'en rendre compte; d'autres la subissent sans
en comprendre l'origine. Son effet est de mettre obstacle  la perception
exacte des poids et des lignes; l'lve avoue souvent qu'il n'a pas
prt une attention suffisante  ces poids et  ces lignes; et ce dfaut
d'attention peut aller, dans un cas extrme, jusqu' apprcier un poids
avant de l'avoir soulev ou  marquer la longueur de la ligne avant d'avoir
regard la ligne modle. C'est bien l'exemple le plus net qu'on puisse
citer de l'aveuglement produit par le parti pris. Pourquoi cette ide
directrice de l'accroissement des lignes et des poids, ide purement
intellectuelle au dbut, prend-elle cette force obsdante? Par inertie; si
l'lve s'engage dans la voie de l'ide directrice, c'est parce que c'est
la ligne du moindre effort; il est plus facile d'accrotre rgulirement
l'apprciation d'un poids ou d'une ligne que de faire une apprciation
srieuse de chaque poids et de chaque ligne.

Tout en cdant  l'ide directrice, le sujet en comprend souvent,  demi,
la fausset et il cherche  lutter contre elle; mais il ne parvient pas
toujours  s'en dbarrasser compltement, et lorsqu'on lui demande la
raison pour laquelle il a persist dans l'erreur, bien qu'il l'ait
reconnue, il est fort embarrass pour rpondre. Ou bien il met en avant des
motifs dont l'inanit saute aux yeux, ou bien il fait l'aveu qu'il a obi 
un sentiment de crainte, dont l'apparition parat bien singulire dans une
exprience aussi sche et aussi froide que celle qui consiste  reproduire
des lignes et  soupeser des poids. L'explication de cet tat motionnel
ne me parat pas du tout claire; on peut supposer que le sujet s'meut
et n'ose pas revenir en arrire parce qu'il comprend qu'il a eu tort de
manquer d'attention, et il sent qu'il est en faute. Je ne sais pas ce que
vaut cette explication, je ne la crois pas d'une application gnrale.

Sans entrer dans les dtails, il me parat vraisemblable d'admettre que
cette suggestion que subit le sujet ne s'excute que par l'intermdiaire
de phnomnes d'inconscience ou plutt de dsagrgation mentale; le sujet
ignore l'origine de l'ide qui le dirige, il ignore pourquoi il la subit
quoiqu'il la trouve fausse, et il invente des motifs pour s'expliquer 
lui-mme sa conduite; ce sont l, sous une forme attnue, je le veux bien,
mais absolument reconnaissable, les caractres de la suggestion hypnotique.
Ordonnons  une hystrique hypnotise d'aller  son rveil frapper un
individu prsent; elle excutera cette suggestion sans savoir qui lui a
donn cet ordre, elle s'imaginera avoir agi librement, et inventera des
raisons pour justifier son acte, elle dclarera par exemple que sa victime
l'a nargue ou insulte; inconscience de l'origine de la suggestion,
obissance  cette suggestion, et invention de motifs explicatifs, tels
sont les caractres communs de toutes ces expriences. Mais il est vident
que dans l'exprience pdagogique ces phnomnes d'inconscience ne sont
qu'en germe, et le rapprochement que nous faisons des deux expriences
aurait quelque chose de forc et de faux si l'on oubliait toutes les
diffrences si importantes qui les sparent.

INFLUENCE DE L'GE SUR L'EXPRIENCE DE SUGGESTIBILIT RELATIVE AUX POIDS

Chacune des expriences de suggestion que nous faisons pourrait tre varie
de diverses manires, pour mettre en lumire certains aspects ou certains
facteurs de la suggestibilit. Nous n'avons nullement l'intention d'puiser
cette tude, et de passer en revue toutes les variations possibles.
Nous nous bornons  reprendre en sous-oeuvre certains points qui nous
intressent plus que les autres. Une premire question est celle de
l'influence de l'ge sur la suggestibilit. Nous avons tudi la suggestion
des poids sur 12 lves de l'cole Colbert, ceux-l mme qui nous avaient
servi  l'tude de la suggestion des lignes. Les lves ont t examins
isolment; mis en prsence de la srie de 15 poids aligns sur une table,
ils ont reu la mme explication que les lves d'cole primaire. On leur a
fait faire seulement la premire preuve, celle qui consiste  soupeser les
poids successivement d'une seule main, en dcidant chaque fois si le poids
soulev est plus lourd, moins lourd que le poids prcdent, ou gal; de
plus, cette premire preuve a t rpte cinq fois de suite, pour nous
permettre de savoir si au bout de ce temps l'lve arriverait  se corriger
de son erreur.

On se rappelle qu' la premire preuve nos lves d'cole primaire ont
donn en moyenne 6,75 jugements de +, c'est--dire jugements influencs
par la suggestion. Les lves de l'cole Colbert ont t un peu moins
suggestibles; la moyenne des jugements de +  la premire preuve a t
seulement de 5,1, mais cette diffrence est peu considrable. Le tableau
donne la srie de valeurs individuelles qui oscillent autour de cette
moyenne de 5,1; on peut remarquer que les oscillations ont fort peu
d'amplitude, car le nombre maximum de jugements de + a t de 6, et le
nombre minimum de 3.

Si on examine ensuite le nombre de jugements de + dans les 4 preuves qui
ont suivi la prcdente, on constate que ce nombre est en moyenne rest 
peu prs le mme; aucune tendance ne se dessine nettement; l'illusion ne
parat ni crotre ni dcrotre. Les valeurs individuelles ne sont pas
plus explicites;  part 1 lve (parmi les derniers) qui s'est nettement
corrig, et 2 autres (aussi parmi les derniers) qui semblent avoir subi une
suggestion croissante, les autres n'ont prsent aucune diffrence bien
nette.

_Tableau X.--Expriences sur les poids. lves d'cole primaire suprieure_.
[Illustration: Tableau10.png]

Nombre de jugements +

                  Premire  Deuxime  Troisime  Quatrime  Cinquime
                  preuve   preuve   preuve    preuve    preuve
lve dans les
premiers             6         3         5          7         3
   Id.               3         2         3          3         4
   Id.               6         4         7          5         7
   Id.               3         3         5          3         4
   Id.               5         6         5          6         6
   Id.               4         5         4          3         3
   Id.               5         4         5          6         4

lve dans les
derniers             6         6         0          1         1
   Id.               4         7         8          5         8
   Id.               6         7         7          7         8
   Id.               6         7         10         8         10
   Id.               6         8         6          9         6
Total............... 62        59        65         60        66
Moyenne............. 5,1       4,9       5,4        5         5,5


Si ce rsultat se confirme dans des expriences plus nombreuses, il faudra
en conclure que la suggestion des poids ne se corrige point comme la
suggestion des lignes; elle fait natre une illusion dont le sujet ne se
dbarrasse pas aussi aisment. Cette diffrence me parat du reste bien
naturelle. Quand on trace des lignes de longueur croissante, il est
toujours temps de se corriger en comparant la ligne qu'on vient de tracer
avec le modle de la ligne suivante. Au contraire, lorsqu'on soupse une
srie de poids, il est beaucoup plus difficile de se rendre compte si on
fait des apprciations errones.

Il faudra aussi conclure que l'influence de l'ge se marque moins nettement
dans l'exprience de suggestion par les poids que dans celle des lignes.


CONCLUSION RELATIVE AUX EXPRIENCES DE SUGGESTION SUR LES IDES DIRECTRICES

Ces expriences ont t au nombre de 3, il y en a eu 2 sur les lignes et 1
sur les poids. Nous rangeons ici les lves d'aprs leur rang dans les 3
expriences; nous ne prenons que 17 lves, ceux-l seulement qui ont
pris part aux 3 expriences. Dans notre tableau XI, nous faisons une 4e
classification, qui est la synthse des trois prcdentes; dans la colonne
de cette classification-synthse, nous donnons 3 chiffres, qui indiquent
l'ordre de chaque lve dans les 3 classifications prcdentes; on peut
voir ainsi, d'un coup d'oeil, si les rsultats ont t analogues dans
chaque preuve; ainsi, si un lve a par hypothse les chiffres 1--1--15,
ces chiffres signifient qu'il a t le premier, le moins suggestible, dans
les 2 premires preuves, celles des lignes, et un des plus suggestibles,
le 15e, c'est--dire l'antpnultime dans l'preuve des poids. Nous ferons
remarquer que la 1re note se rfre  l'preuve dite des 4 piges; or,
cette preuve est trs courte, le sujet n'est pas pouss  fond; je crois
bien que cette preuve est la moins significative de toutes.

Notre classification permet de diviser nos sujets en 3 groupes principaux;
le premier se compose seulement de 2 sujets, Lac. et Delans., qui sont
rellement peu suggestibles; puis viennent des sujets de suggestibilit
moyenne. Puis, aprs avoir pass Martin, qui fait la transition, on arrive
 Vaud. et  tous les suivants, qui sont d'une suggestibilit extrme.
Cette suggestibilit est due, pour quelques-uns,  leur jeune ge, et
pour d'autres, comme Bout., Poire, et And.,  une condition mentale
particulire.

Un examen plus dtaill montre que le plus souvent les rangs dans les
3 preuves sont quivalents; cependant, certains sujets ont t d'une
suggestibilit toute spciale pour les poids, comme Delans., Pet., et
surtout Geshe.; d'autres, au contraire, comme Ohre. et Fli., ont t
moins suggestibles pour les poids que pour les lignes; mais la plupart, et
surtout les derniers, ont t suggestionns d'une valeur quivalente dans
les deux expriences sur les lignes et les poids. La conclusion  tirer
n'est donc pas simple; il est probable d'une part que la nature des
sensations en jeu peut jouer un rle dans la suggestibilit; certains
sujets sont plus suggestibles pour telles sensations que pour telles
autres; mais, d'autre part, les sujets les plus profondment suggestibles
comme Bout., And. et Poire, gardent leur suggestibilit dans toutes les
expriences.


_Tableau XI._--_Synthse des expriences sur l'ide directrice_.
[Illustration: Tableau11.png]

Classifi-  Classifi-  Classifi-  Classifi-       RANG         TOTAL
cation     cation     cation     cation    de chaque lve  des rangs
d'aprs    d'aprs    d'aprs    synth-
l'preuve  l'preuve  l'preuve  tique     1re   2e   3e
des        des lignes des poids            pr.  pr. pr.
4 pages    croissantes

 1.Delan.   1.Delan.   1.Lac      1.Lac      4    2    1        7
 2.Gesb.    2.Lac.     2.Obre.    2.Delan.   1    1    6        8
 3.Pet.     3.Gesb.    3.Fli.    3.Saga.    5    4    5       14
 4.Laca.    4.Saga.    4.Mart.    4.Gesb.    2    3   10       15
 5.Saga.    5.Pet.     5.Saga.    5.Pet.     3    5    9       17
 6.Bien.    6.Fli.    6.Delan.   6.Bien.    6    8    7       21
 7.Fli.    7.Vasse.   7.Bien.    7.Obre.   10    9    2       21
 8.Vasse.   8.Bien.    8.Vasse.   8.Fli.    7    6    3       22
 9.Poire.   9.Obre.    9.Pet.     9.Vasse.   8    7    8       23
10.Obre.   10.Mart.   10.Gesb.   10.Mart.   17   10    4       31
11.And.    11.Van.    11.Gouj.   11.Van.    12   11   13       36
12.Van.    12.Bout.   12.Die.    12.Poire.   9   14   15       38
13.Hub.    13.Die.    13.Van.    13.Die.    16   13   12       41
14.Gouj.   14.Poire.  14.Hub.    14.Gouj.   14   17   11       42
15.Bout.   15.Hub.    15.Poire.  15.Bout.   15   12   16       43
16.Die.    16.And.    16.Bout.   16.Hub.    13   15   14       43
17.Mart.   17.Gouj.   17.And.    17.And.    11   16   17       44

CONCLUSION.--Nos 3 expriences de suggestion fonde sur une ide directrice
nous paraissent tre utiles  conserver; ce sont des tests pratiques,
rapides, faciles  excuter. Comme l'erreur provient du sujet lui-mme, et
qu'elle est le rsultat d'une auto-suggestion, la responsabilit en incombe
 lui seul; elle n'atteint nullement l'exprimentateur; et c'est l une
circonstance qui prsente un intrt bien rel, qu'on apprciera bientt
lorsqu'on aura vu les rsultats des tudes sur l'action morale.

Nous avons constat que chacune de ces preuves donne des renseignements
nombreux sur l'tat mental du sujet, si nombreux mmes qu'ils sont une
difficult pour la classification des sujets; mais si la classification
en devient plus dlicate, la diagnose du sujet, en revanche, ne fait qu'y
gagner, car un individu est d'autant mieux connu qu'on peut l'observer sous
plus de points de vue diffrents.

Nous donnerons deux exemples de ces notations individuelles, en prenant
deux cas extrmes et bien tranchs. Voici ce que nos 3 preuves nous
permettent de conclure sur les sujets Lac. et Poire.; le parallle que nous
allons faire entre ces deux enfants est d'autant plus intressant que nous
donnons leurs portraits, planches I et II.

LAC.--A la premire exprience sur les lignes, il a vu deux fois le pige,
et il a fait les _lignes piges_ gales aux prcdentes, donnant ainsi une
preuve de coup d'oeil. Il a un peu moins surveill la longueur absolue des
lignes, et il s'est laiss entraner  augmenter un peu cette longueur.
Dans la seconde exprience sur les lignes, il a montr la mme habilet, il
ne s'est gure laiss entraner par la suggestion, il s'est repris aussitt
et s'est dbarrass de l'ide directrice; les carts qu'il a marqus sont
trs petits. Pour l'exprience des poids, il s'est montr aussi rfractaire
 la suggestion; le nombre de ses jugements + est trs faible, et la valeur
qu'il a donne au dernier poids est seulement de 42 grammes. Trois preuves
qui nous montrent par consquent que ce garon est mfiant et fort
difficile  tromper. Ajoutons qu'au point de vue moral, d'aprs les
renseignements fournis par son cole, c'est un indpendant, sinon un
indisciplin.

POIRE.--Il est plus g d'un an que Lac. (il a 14 ans) et il est plus
avanc dans ses tudes; il est en 1re classe, tandis que Lac. est en 2e
classe; mais combien il est plus suggestible! A la premire exprience,
c'est un vrai automate; il ne se mfie d'aucun pige, et marque tous
les carts gaux  8 millimtres, ce qui prouve qu'il n'a rien vu, rien
compris; on ne peut pas tre moins critique que lui. Son coefficient de
suggestibilit est de 88, tandis que celui de Lac. tait de 50, mais il
semble bien que la diffrence relle est suprieure  celle que donnent ces
chiffres. La 2e exprience sur les lignes confirme, en l'aggravant, son
caractre d'automate; il subit la suggestion jusqu'au dernier moment, ne se
reprend jamais, et son dernier point marque une ligne de 212 millimtres
(pour en reproduire une de 60); de plus, il fait toutes les fois des carts
gaux, de 8 millimtres; ici encore, pas la moindre rflexion, c'est la
machine. L'exprience sur les poids nous le fait encore apparatre sous le
mme jour; il donne le nombre maximum de jugements +, attribue au dernier
poids la valeur norme de 190 grammes, (Lac. disait seulement 42 grammes)
et fidle  ses habitudes d'automatisme, il augmente chaque fois,
rgulirement, la bote de 10 grammes.

Voil donc deux enfants qui sont  peu prs du mme ge, et le plus g,
le plus instruit des deux, prsente une absence complte de jugement
personnel, tandis que le premier, le plus jeune, est dj matre de son
intelligence. Ce sont des diffrences bien caractristiques; elles
nous sont rvles par des preuves qui n'ont rien de commun avec
l'hypnotisation, cela va sans dire, et qui ne prsentent aucune espce
d'inconvnient pratique. C'est la meilleure preuve de l'utilit que
prsentent les mthodes nouvelles que nous exposons.




CHAPITRE V


L'ACTION MORALE


Dans les circonstances de la vie relle o nous subissons l'influence d'une
suggestion, cette influence est produite par le concours de plusieurs
facteurs, et, c'est pour les besoins de l'tude que nous cherchons  isoler
ces facteurs et  tudier sparment l'action de chacun. Nous venons de
suivre l'influence d'une ide directrice, qui est personnelle au sujet,
qu'il a forme lui-mme, et qui est par consquent ce qu'on appelle le
produit d'une auto-suggestion. Nous avons cherch dans cette tude 
liminer la part qui pourrait revenir  une action morale d'un autre
individu; dans la vie relle, l'ide directrice  laquelle nous obissons
nous vient souvent d'un autre; l'lve, par exemple, la tient de son
matre, il y obit d'autant plus aveuglment, qu'il subit davantage
l'autorit de son matre, si bien que les travaux d'un matre vivant et
influent sont presque toujours vrifis par ses lves, surtout lorsque
ceux-ci travaillent sous sa direction dans son laboratoire. Nous avons donc
cherch  liminer cette tude de l'action morale, pour ne pas compliquer
la question, et nous avons fait porter notre recherche sur une ide
directrice produite par auto-suggestion.

Nous allons, dans ce chapitre, chercher  tudier l'action personnelle ou
action morale.

Les auteurs amricains, Scripture et ses lves, qui ont commenc l'tude
de la suggestibilit par les mmes mthodes que nous, se sont efforcs de
faire, dans leurs expriences, une limination complte de l'action morale;
et quoiqu'ils n'y soient pas compltement parvenus, ils ont cru que cette
limination tait ncessaire pour donner  leurs recherches un caractre
scientifique. Que peut-on entendre par l? Ne nous effrayons pas d'un mot,
et voyons pourquoi l'tude d'un phnomne rel--et l'action morale en est
un--pourrait ne pas tre scientifique. Les auteurs amricains, autant que
je les comprends, ont rejet l'tude de l'action morale, parce qu'il est
difficile de dterminer avec prcision la nature et surtout le degr
de cette influence. Telle personne, on le sait, exerce une influence
considrable; elle se fait couter et obir des plus indociles, tandis
qu'une autre est mprise et ridiculise; entre les deux, il peut y avoir
galit d'ge, de position, mais diffrence d'action morale. Or, il est
clair qu'une mme exprience sur l'action personnelle aura des rsultats
trs diffrents si elle est confie au premier de ces individus ou au
second; ds lors, les rsultats manqueront de la prcision ncessaire pour
constituer des documents scientifiques, car variant avec la personnalit
de chaque exprimentateur, ils ne peuvent pas tre rpts  volont et
contrls par un autre exprimentateur, ce qui est le propre de la science;
c'est  cause de cet indtermin et de cet inconnu, qu'on a cru bon de
rejeter l'tude de l'action personnelle, et que mme, allant beaucoup trop
loin, Scripture a dclar que les nombreuses tudes contemporaines sur
l'hypnotisme ne sont point scientifiques; son opinion sur ce point est si
nergique qu'il va mme jusqu' l'injure.

Je sens profondment tout ce qu'il y a de juste dans ces critiques, mais je
crois qu'il est exagr d'en conclure qu'on doit s'interdire une tude sur
l'action morale. S'il est difficile, dans l'tat prsent de la psychologie,
de mesurer avec prcision l'action morale d'un exprimentateur donn--et
cette difficult, en tout cas, n'est nullement une impossibilit--on peut
toutefois se proposer un but un peu diffrent; un exprimentateur, dont
l'action morale restera indtermine, peut rechercher comment divers lves
se comportent par rapport  cette action morale, qui restera inconnue dans
son degr, mais constante; le point important est l; si l'action demeure
constante, il sera possible d'examiner les diffrences de suggestibilit
des lves relativement  cette influence et nous pourrons ainsi savoir si
une classification des lves d'aprs leur suggestibilit d'autre espce,
par exemple relativement  des ides directrices, est la mme que leur
classification d'aprs la sensibilit  l'action morale. Ainsi comprise,
notre recherche me parat intressante, il me semble mme que j'aurais fait
un oubli grave en la laissant de ct.

Notre tude se divise en deux parties:

Dans la premire partie, qui sera l'objet de ce chapitre, j'exposerai les
effets d'une affirmation sur la conviction des sujets, je ne ferai point
une analyse psychologique de l'exprience, du moins je ne m'attarderai pas
 cette analyse; je me contenterai d'tablir, d'aprs les rsultats de
l'exprience, une classification des sujets au point de vue de la docilit
avec laquelle ils acceptent mon affirmation.

Dans la seconde partie de notre tude, nous ferons une analyse de l'action
personnelle, cette analyse portera sur les formes de langage, employes
pour suggestionner le sujet; ce sera par consquent une tude surtout sur
la psychologie de l'interrogatoire, question qui prsente un grand intrt
pratique, comme nous le montrerons plus loin.


I


Les suggestions qui vont nous servir pour influencer les sujets sont de
deux espces.

Les unes sont contradictoires; elles agissent sur le sujet aprs que
lui-mme a exprim son opinion, et elles consistent  contredire cette
opinion, pour le forcer  l'abandonner. Les suggestions de la seconde
espce sont directrices; elles sont formules avant que le sujet ait form
une opinion. Par l elles ressemblent aux ides directrices dont nous nous
sommes occups dans les chapitres prcdents; elles en diffrent en ceci
qu'elles supposent une action personnelle, une suggestion provenant d'une
personnalit trangre, tandis que les ides directrices que nous avons
dcrites jusqu'ici sont l'oeuvre mme du sujet et constituent des
auto-suggestions.

1 _Suggestion contradictoire sur les noms de couleurs_.--Je me suis servi
d'une srie compose de 9 couleurs diffrentes; le n 1 est franchement
bleu, le 2 est d'un bleu gris moins franc que le 1, le 3 est d'un bleu
verdtre, le 4 est vert bleutre, le 5 est vert, le 6 est d'un vert
jauntre, vert mousse, le 7 est encore plus jaune, vert olive, le 8 est
encore plus jaune, et le 9 est jaune d'or.

Cette srie est gradue d'une manire qui me parat trs satisfaisante.
Les couleurs consistent dans des laines qui m'ont t fournies par la
manufacture des Gobelins; chaque nuance de laine a t dispose sur un
carton blanc distinct; les fils presss paralllement les uns contre les
autres donnent l'apparence d'une surface unie et strie, ayant la forme
d'un carr de 2,5 centimtres sur 3,5 centimtres. Je ne peux rien ajouter
 ma description pour fixer le ton et la nuance de ces couleurs; par
consquent, un autre exprimentateur ne pourrait pas reprendre exactement
mes expriences, sans que je lui communique au pralable mes chantillons.

Voici comment l'exprience tait dispose. Je montrais d'abord aux lves
les 7 feuilles de papier color dont on se sert dans les coles pour
apprendre aux lves les noms des couleurs ou pour les habituer  faire de
petits dcoupages. Les couleurs sont: rouge, bleu, vert, jaune, orange,
violet. Je montrais chaque feuille l'une aprs l'autre, et priais l'lve
de me nommer la couleur; la plupart, mme les plus jeunes, ont pu nommer
les 7 couleurs, sauf l'orang: c'est cette dernire couleur qui est la
moins connue. Voici la statistique des rponses:

Connaissent toutes les couleurs                        10 sujets
Connaissent toutes les couleurs, sauf l'orang         10  --
    --           --       sauf l'orang et le violet    2  --
Ne connat aucune couleur                               1  --
                                                     ----
                              Nombre total de sujets   23

On voit que si on met  part l'orang, la grande majorit des sujets
connat les 7 couleurs principales, puisqu'il y a 20 lves sur 23 qui les
connaissent. Quand on leur prsente le papier de couleur orang, une moiti
des sujets se contente de dire qu'il ignore le nom de cette couleur;
l'autre moiti donne un nom inexact; on a dit 2 fois rouge, 1 fois
vermillon, 1 fois grenat, et 1 fois jaune fonc; par consquent, l'enfant
rapproche plus volontiers l'orang du rouge que du jaune. Pour le violet,
il a t appel une fois grenat et une fois bleu[49].

[Note 49: Pourquoi les enfants de l'cole savent-ils si mal le nom de
l'orang? Les renseignements pris auprs du directeur m'ont appris qu'on
enseigne d'abord aux enfants les trois couleurs principales; ce sont
le rouge, le jaune et le bleu; on leur enseigne ensuite les couleurs
composes: le vert, que l'on produit en mlangeant le jaune et le bleu, le
violet qu'on produit on mlangeant le bleu et le rouge, et enfin l'orang
qu'on obtient avec le mlange du jaune et du rouge; il rsulte de cette
manire d'enseigner que l'orang n'est point considr comme une couleur
principale, et que par consquent l'attention de l'enfant est moins attire
sur cette couleur que par exemple sur le rouge. Le mme directeur m'a
indiqu une seconde raison pour expliquer l'ignorance si frquente du nom
de l'orang; je crois cette seconde raison plus importante que la
premire; les couleurs rouge, bleu, jaune, vert et violet ont des noms
qui appartiennent au langage courant du peuple et des enfants, tandis que
l'orang est un mot qui s'emploie bien plus rarement; une personne sans
instruction emploie le mot rouge, elle n'emploie pas le mot orang, pas
plus que le mot indigo. Par consquent, pour apprendre le nom de l'orang
 un enfant, il faut l'obliger  ajouter un mot nouveau  son vocabulaire,
c'est un effort plus grand que pour apprendre le nom du rouge.

Je saisis cette occasion pour dplorer qu'on continue  propager de
vieilles erreurs dans l'enseignement primaire; pourquoi rpter aux Enfants
qu'il y a 3 couleurs fondamentales, que le jaune et le bleu mlangs
donnent du vert, puisque c'est absolument faux? Pourquoi enseigne-t-on
encore aux lves de lyce que la myopie est le contraire de la presbytie,
que l'oeil myope a la vue courte et l'oeil presbyte la vue longue, puisque
c'est l une confusion ridicule, et qu'un oeil myope peut tre en mme
temps presbyte?]

Il ne faudrait pas croire que ce sont les enfants les plus jeunes qui seuls
ne savent pas le nom de l'orang; nous trouvons cette mme ignorance chez
des enfants de douze ans et mme chez un enfant de quatorze ans. Voici le
tableau des ges dans les diffrents groupes:

                   Connaissent  Connaissent   Sauf         N'en
                   toutes les   toutes sauf   l'orang et  connaissent
                   7 couleurs.  l'orang.     le violet.   pas.

Enfants de 7 ans                               1             1
           8 --        1            5                         
           9 --        1            1                         
          10 --        2            1            1             
          11 --                                             
          12 --        3            2                         
          13 --        4                                     
          14 --                    1                         

Je passe maintenant  l'exprience. Comme toutes celles qui prcdent, elle
est faite individuellement, sur chaque lve appel  son tour dans le
cabinet du directeur. L'lve est assis  ct de moi, devant une table; je
lui donne papier, plume et encre, et ensuite, je lui adresse l'explication
suivante: Nous allons faire ensemble un petit examen pour savoir si vous
connaissez exactement les noms des couleurs. Je vais mettre sous vos yeux
plusieurs couleurs, les unes aprs les autres; quand vous verrez chaque
couleur, vous l'examinerez avec attention, ensuite vous m'en direz le nom;
et aprs avoir dit le nom, vous l'crirez sur la feuille de papier qui est
devant vous. Je vous recommande de dire  haute voix le nom de la couleur
avant de l'crire. Ensuite, je montrais la srie de couleurs; 2 fois, je
faisais une suggestion, en gnral au moment o je montrais la 2e et la
3e couleurs; j'attendais que l'enfant eut dit le nom de chacune de ces
couleurs, qu'il eut dit _vert_; alors, au moment o l'lve, aprs avoir
dit ce nom, s'apprtait  l'crire, je prenais la parole pour dire: non,
_bleu_. Je me suis attach  toujours prononcer la mme parole, et toujours
avec le mme accent; je disais cela d'une voix blanche, sans accentuer,
avec ngligence, sans lever la voix--et surtout sans regarder la figure
de l'enfant, et sans regarder ce qu'il crivait sur la feuille de papier.
Cette suggestion verbale tait faite pour 2  3 couleurs, suivant les cas;
il eut t prfrable de faire un nombre constant de suggestions, mais je
voulais toujours suggestionner du bleu, et il m'tait impossible de le
faire lorsque l'lve appelait spontanment bleu une couleur verte; j'tais
donc oblig d'attendre qu'il annont la couleur verte, et par consquent,
j'ai d suggestionner certains lves ds la 1re couleur de la srie,
tandis que pour d'autres, j'ai d attendre la 2e couleur, et mme la 3e;
mais ce dernier cas tait assez rare. Mme difficult pour la seconde
suggestion. Dans la majorit des cas, elle tait faite sur la 3e couleur,
et la 1re suggestion tait faite sur la 2e couleur; mais il est arriv
assez souvent que l'lve obissant  la 1re suggestion, a appel bleue la
3e couleur, et alors j'ai t oblig d'attendre qu'il annont une couleur
verte pour le suggestionner de nouveau dans le sens du bleu.

L'attitude des enfants, quand ils reoivent une suggestion contraire  leur
affirmation, est trs varie. On peut distinguer 3 genres d'attitudes: 1
l'enfant reste tranquille, passif, il n'exprime ni surprise, ni trouble,
il crit ce qu'on vient de lui suggrer; 2 l'enfant est troubl par
l'affirmation de l'exprimentateur, il rougit, il me regarde avec un peu
d'tonnement, il prend un air soucieux, embarrass; il feint de contempler
longuement la couleur, en fronant le sourcil, pour cacher son embarras.
Je regrette beaucoup que le dispositif de l'exprience ne permette pas de
recueillir tous ces signes de surprise et d'motion, il aurait fallu sans
doute trouver un moyen pour les inscrire, mais la psychologie exprimentale
ne nous fournit pas encore une mthode prcise pour enregistrer les
tats motionnels passagers. Je suis donc oblig de me contenter d'une
description avec des mots, et je ne me dissimule pas que cette description
laisse chapper, vaporer en quelque sorte, une des parties les plus
curieuses de l'exprience; 3 la troisime attitude, qui  la vrit s'est
manifeste bien rarement, est une attitude de rvolte; l'lve exprime
ouvertement son scepticisme, dans son langage familier: il dira par
exemple: C'est bleu, a? ou bien il aura un sourire moqueur, ou un geste
de dngation.

Les lves, aprs avoir reu la suggestion, ont  crire le nom de la
couleur. Les uns, et c'est la grande majorit, crivent le nom de la
couleur qu'on leur a suggre; les autres crivent le nom de la couleur
qu'ils ont dsigne eux-mmes; et enfin, il en est quelques-uns qui
demandent des explications, et interrogent directement l'exprimentateur,
pour savoir s'ils doivent crire le nom de couleur trouv par eux ou celui
qui leur a t dict. Je me garde bien de rpondre  cette question, je
rpte: crivez. Nous ne pouvons pas tenir compte de cette obissance 
la suggestion pour classer nos sujets, parce que quelques-uns ont pu
comprendre qu'ils devaient crire leur propre rponse, et nous ne pouvons
pas faire tat de leur erreur.

J'arrive enfin  l'effet le plus important de cette tentative de
suggestion,  l'effet qui permet le mieux de se rendre compte de la
suggestibilit de chacun; lorsque l'on vient de suggrer une couleur bleue,
et qu'on prsente ensuite  l'lve la couleur suivante, il a une tendance,
pour satisfaire l'exprimentateur,  trouver que cette nouvelle couleur est
bleue; mais, d'autre part, la nuance verte de cette couleur est plus forte,
plus saisissante que celle de la couleur prcdente, par consquent l'lve
est port  rsister contre la suggestion, et  appeler verte la nouvelle
couleur qu'on lui prsente. Suivant les caractres, le rsultat de ces deux
tendances varie: il y a des lves qui s'affranchissent tout de suite de la
suggestion, disent vert pour la couleur qui suit immdiatement la couleur
suggre; il y en a d'autres, au contraire, qui appellent bleue la couleur
suivante, et peuvent mme appeler bleue 2, 3, 4, des couleurs suivantes;
en consquence, la persistance de la suggestion est donc plus considrable
chez les seconds que chez les premiers, et comme cet effet de suggestion se
prsente sous une forme numrique, nous l'avons pris comme base du calcul
de la suggestibilit; la suggestibilit prendra donc les coefficients 0, 1,
2, 3 etc, suivant le nombre de couleurs subsquentes qui subissent l'effet
de la suggestion.

Il y a de trs grandes variations individuelles. Nos 25 sujets se
rpartissent de la manire suivante:

0 ont un coefficient gal a ............. 0
1 a         --              ............. 0,5
8 ont       --              ............. 1
4           --              ............. 2
2           --              ............. 4
2           --              ............. 5
1 a         --              ............. 7

Le tableau ci-joint rsume les rsultats; la premire colonne donne le
nombre de fois que j'ai essay la suggestion contradictoire; dans la
seconde colonne est indiqu le nombre de fois que le sujet a obi  cette
suggestion; et enfin, la troisime colonne indique le nombre de fois que le
sujet a, pour les couleurs suivantes, crit le mot bleu.

Gesb., celui qui a un coefficient gal  0,5, prenait un moyen terme entre
la suggestion et son opinion personnelle; il crivait bleu-vert. Le dernier
sujet, Poire, compltement troubl par la suggestion, a donn aux couleurs
des noms extraordinaires; ainsi il a appel orang le vert, etc.


NOMS        Tentatives  Obissance  Obissance      ATTITUDE
des sujets.     de          aux     continue.
            suggestion. suggestions
                         directes.
......................................................................
Abras.          3           0           0      Expression malicieuse.
                                               Attitude de scepticisme
                                               complet, sans motion.

Fli.           3           3           0      Interrogateur. Demande
                                               ce qu'il doit crire.

Laca.           2           2           0      Un peu d'hsitation
                                               avant d'crire le mot
                                               suggr.

Bon.            3           1           1      Hsitation.

Bout.           2           1           0      Lent, hsitant,
                                               rougissant,
                                               interrogateur.

Gesb.           3           1,5         0,5    Longue hsitation, air
                                               interrogateur.

Martin.         2           1           0      Rien de particulier.

Blasch.         2           2           1      Interrogateur, rpte
                                               la couleur suggr.

Motte.          2           2           1      Timide.

Mien.           2           2           1      Regard interrogateur,
                                               figure impassible.

Delans.         3           3           1      Trs long, trs
                                               hsitant et rflchi,
                                               se penche pour regarder
                                               la couleur.

Pet.            2           2           1      Trs doux.

Vasse.          2           2           1      Extrmement lent,
                                               hsitant deux minutes,
                                               tonn, rougissant,
                                               embarrass.

Saga.           3           3           1      Trs doux, hsitant,
                                               interrogateur.

Die.            3           3           1      Hsitant.

Meri.           3           3           2      Rien de particulier.

Pou.            1           1           2      Trs lent, hsitant.

Monne.          2           0           2      tonn.

Demi.           3           2           2      tonn, hsitant, trs
doux.

Van.            3           3           4      Hsitant, embarrass,
                                               trs lent, se mord les
                                               pouces.

Bien.           2           2           4      tonn, de mauvaise
                                               humeur.

Uhl.            2           2           5      Lent.

Gouje.          3           3           5      tonn d'abord, puis, 
                                               la fin, sourit en
dessous.

Hub.            2           2           7      Automatique. Dit le nom
                                               de couleur et attend
                                               l'approbation avant
                                               d'crire.

Poire.          2           1       dsordre.  Lent, hoche la tte,
                                               l'air embarrass.

L'exprience termine, j'ai pu constater sur les lves, par une
interrogation discrte, qu'ils n'avaient t dupes d'aucune illusion; ils
savaient tout bien qu'ils n'avaient pas crit les vrais noms des couleurs.
Hub. lui-mme, le plus suggestible de tous, s'en rendait compte; tous
avaient crit des erreurs parce que je les leur avais dictes, et qu'ils
avaient cru de leur devoir de m'obir. Il y a donc eu, trs probablement,
simple suggestion par obissance.



II


_2 Suggestion contradictoire, relative aux longueurs de lignes_.--Cette
seconde exprience est faite huit jours aprs la prcdente, et sur les
mmes sujets (lves d'cole primaire lmentaire).

Une srie de 24 lignes a t trace paralllement sur une feuille de
papier: la plus petite a 12 millimtres et la plus grande 104 millimtres;
elles diffrent rgulirement de 4 millimtres, et sont ranges par ordre
de grandeur, la plus petite occupant la partie gauche de la feuille; toutes
partent du mme niveau infrieur, de la marge; elles sont parallles, avec
une distance de 7 millimtres. Au-dessous de chacune est un numro; elles
sont numrotes de la plus petite  la plus grande. Aprs avoir montr ce
tableau  l'lve, et le lui avoir expliqu, on lui prsente une ligne
isole, et on le prie de bien la regarder, car il devra la retrouver
parmi celles du tableau. Quand il a examin la ligne isole pendant 3  5
secondes, on l'enlve et on lui prsente le tableau; il doit y dsigner le
numro de la ligne qui lui parat gale  celle qu'il vient de voir; le
temps qui s'coule entre la vue de la ligne isole et celle du tableau
n'est que de 1  2 secondes. On fait trois fois cette preuve, d'abord avec
une ligne gale  la ligne 6 du tableau, elle a 32 millimtres, ensuite
avec la ligne 12, qui a 56 millimtres, en troisime lieu avec la ligne 18,
qui a 80 millimtres. Dans aucun cas, on ne dit au sujet si l'opration a
t exacte ou non. La suggestion intervient au moment o le sujet dsigne
la ligne du tableau qu'il juge gale au modle qu'on lui a montr. Quelle
que soit sa dsignation, on dit au sujet: En tes-vous sr? N'est-ce pas
plutt la ligne ...? et on indique le numro de la ligne immdiatement
suprieure  la ligne donne par l'lve. Par exemple, il a indiqu la
ligne 5, on lui suggre la ligne 6. S'il rpond: non, on rpte la mme
question, exactement dans les mmes termes, pour provoquer une nouvelle
rponse. Si cette seconde rponse est encore ngative, on suspend la
suggestion; on considre l'lve comme ayant rsist  la suggestion; et on
procde alors  la prsentation de la seconde ligne, pour laquelle on fait
alors la mme srie de suggestions verbales, et de mme pour la 3e ligne.
Si au contraire l'enfant rpond oui, soit  la premire suggestion, soit 
la seconde, on continue; on lui dit: N'est-ce pas plutt la ligne 7? S'il
rpond ngativement, on rpte la question, exactement sur le mme ton, et
on considre une rponse comme ngative quand le sujet a rsist  cette
rptition d'une mme question. Si le sujet rpond affirmativement que
c'est la ligne 7, on continue de la mme faon: N'est-ce pas plutt
la ligne 8? et ainsi de suite. On ne doit s'arrter dans cette marche
ascensionnelle que lorsque le sujet oppose une rsistance rpte  la
suggestion.

Cette preuve ressemble beaucoup  celle que j'ai faite autrefois avec V.
Henri, et que j'ai dcrite dans le premier chapitre; seulement, sous la
forme rcente, elle est plus mthodique et pousse plus loin; autrefois,
nous nous contentions de dire: N'est-ce pas la ligne d' ct? et nous
notions la premire rponse donne par l'enfant.

Il est trs important, pour ce genre d'preuves, de peser exactement le
moindre mot qu'on prononce, parce que chaque mot, comme chaque nuance
d'accentuation, peut produire un effet diffrent. On ne se doute pas de
l'importance que prend une certaine tournure de phrase, quand on n'a pas
observ cette influence sur un enfant, qui est un ractif si dlicat de
suggestibilit.

La simple phrase En es-tu sr?, suivant qu'elle est dite avec un accent
naturel d'interrogation ou avec une nuance de doute, de scepticisme ou de
svrit, peut provoquer de la part de l'enfant deux rponses opposes,
que l'enfant donnera mme successivement si on change l'accentuation de la
demande[50].

[Note 50: Un prtre me disait un jour que la pratique du confessionnal
lui avait montr la trs grande influence des questions poses sur les
aveux. A la question: avez-vous fait cela? beaucoup rpondent: non, mon
pre; mais si, quelque temps aprs, on reprend la mme question, sur un ton
un peu plus affirmatif, en disant: vous avez fait cela? la rponse est le
plus souvent: oui, mon pre.]

25 enfants seulement ont pris part  cette exprience, qui s'est termine
en deux aprs-midi.

Nous noterons d'abord les lignes qui ont t choisies pralablement  la
suggestion.

Pour la premire ligne modle, la ligne 6, voici comment se distribuent les
rponses:

La ligne 4 a t dsigne......6 fois
  ----   5     -----     ......9 fois
  ----   6     -----     ......8 fois
  ----   7     -----     ......2 fois

La moyenne donnerait donc une ligne comprise entre le 5 et le 6.

Pour la ligne 12, on a:

 8 dsign..... 1 fois
 9  ----  ..... 1 fois
10  ----  ..... 6 fois
11  ----  ..... 8 fois
12  ----  ..... 7 fois
13  ----  ..... 1 fois
14  ----  ..... 1 fois

Enfin, pour la ligne 18:

14 ............ 1 fois
15 ............ 2 fois
16 ............ 7 fois
17 ............ 5 fois
18 ............ 3 fois
19 ............ 3 fois
20 ............ 4 fois

Par consquent, ces enfants ont une tendance  dsigner des lignes plus
courtes que le modle. En ce qui concerne leur suggestibilit, nous les
classons de la manire suivante. Nous notons 1 toutes les fois que nous
avons russi  leur faire accepter la ligne immdiatement suprieure 
celle qu'ils ont choisie, et nous notons 2 l'cart accept de 2 lignes, et
ainsi de suite. Nous faisons ensuite la somme de ces dviations produites
par suggestion dans les 3 preuves; ainsi, si un sujet a cd pour une
ligne seulement, et a cd de la mme manire dans les 3 preuves, il
recevra la note 3; s'il a cd pour 2 lignes la premire fois, pour 3
lignes la seconde fois, pour 0 ligne la troisime fois, sa note sera 3 + 2
= 5; et nous considrerons un individu comme d'autant plus suggestible que
sa note sera plus leve. Il n'chappera  personne que ce calcul de la
suggestibilit est un peu arbitraire; il repose sur cette hypothse que
la suggestibilit est proportionnelle au nombre de dplacements de lignes
obtenus par suggestion; or, il n'est pas dmontr que tous les dplacements
soient quivalents, que le 2e dplacement d'une preuve soit quivalent au
1er de cette preuve, ou que le 2e de la 1re preuve soit quivalent au 2e
de la 2e preuve, etc.

Ce sont l des questions trs dlicates  trancher; je les laisse pour le
moment de ct, esprant qu'il sera possible de les rsoudre plus tard,
lorsque ces recherches seront plus avances.

La mode de calcul que je viens d'indiquer implique une autre hypothse, qui
me parat beaucoup plus grave, et que je crois mme errone; c'est que du
moment qu'un sujet ne change point la ligne qu'il a d'abord choisie, et
y persiste malgr la suggestion, on doit lui donner la note 0 et le
considrer comme ayant chapp  la suggestion. Est-ce bien exact?
Sans doute, ce sujet n'a point modifi son opinion dans le sens de la
suggestion, mais il n'en rsulte pas qu'il n'ait pas t influenc par la
suggestion. Plusieurs cas pourraient tre distingus; une personne A a
port avec beaucoup de soin un jugement sur la longueur de la ligne modle,
et elle est porte  croire que c'est la ligne 12 du tableau qui est gale
 la ligne modle; quand on lui suggre que c'est la ligne 13 qui est gale
au modle, elle examine cette ligne 13 sans parti pris, et aprs l'avoir
compare  son souvenir du modle, elle la rejette et revient  sa ligne
12, qu'elle avait choisie tout d'abord; elle nous apprend qu' son avis
c'est la ligne 12 qui est gale, au modle. Il me parat incontestable
que cette personne A n'a point subi dans son jugement l'influence de la
suggestion. Mais supposons une personne B qui a galement choisi la ligne
12 comme gale au modle, et qui, quand elle reoit la suggestion, ne veut
mme pas regarder la ligne 13, par esprit de contradiction ou pour toute
autre raison, et maintient sa dsignation de la ligue 12; ce cas est, me
semble-t-il, un peu diffrent du prcdent; la personne B a rellement
subi l'influence de la suggestion, elle a t rellement modifie par la
suggestion, seulement elle n'a pas suivi le sens de la suggestion; elle
s'est obstine dans son choix, sans rien vouloir regarder ni entendre.
Enfin, il peut se prsenter une personne C qui, aprs avoir dsign la
ligne 12, non seulement n'accepte pas la ligne 13 qu'on lui suggre, mais
encore, par esprit de contradiction nettement dvelopp, adopte la ligne
11; celle-l aussi a subi l'influence de la suggestion, car si on ne
l'avait pas suggestionn, elle en serait reste  son choix de la ligne 12.
Il y a donc, ce me semble, des distinctions  faire dans la suggestibilit;
on peut tre influenc par la suggestion, sans tre influenc dans le sens
de la suggestion.

Les 25 sujets sur lesquels se fait l'exprience se comportent de manire
bien diffrente; quelques-uns n'ont point obi au sens de la suggestion,
d'autres y ont obi quelquefois, d'autres y ont obi toujours. Je n'en ai
rencontr aucun qui, ayant pris le contre-pied de mon affirmation, ait
adopt, aprs ma suggestion, une ligne plus petite que celle qu'il avait
d'abord choisie.

Je rpartis tous les sujets en 9 groupes:

SUJETS AYANT CD A LA SUGGESTION
_Contradiction relative aux lignes_.

0 FOIS|1 FOIS|2 FOIS |3 FOIS|4 FOIS |5 FOIS|6 FOIS|7 FOIS| PLUS DE
      |      |       |      |       |      |      |      | 7 FOIS
------+------+-------+------+-------+------+------+------+---------
Hub   |Gouje.|And.   |Abras.|Meri.  |Uhl.  |Van.  |Mott. |Poire.
Monne.|Die.  |Martin.|Dew.  |Delans.|      |      |      |
Vasse.|Pet.  |Bien.  |      |       |      |      |      |
Bout. |Gesb. |Blasch.|      |       |      |      |      |
Mien. |Pou.  |Saga.  |      |       |      |      |      |
Lac.  |Fli. |       |      |       |      |      |      |
------+------+-------+------+-------+------+------+------+---------

Il est  remarquer que plusieurs enfants trs jeunes sont parmi les moins
suggestibles, par exemple Hub., Gouje et Di. Nous avons l'habitude de
rencontrer ces enfants avec des coefficients de suggestibilit trs forts.
S'ils ont t peu suggestibles pour l'exprience des lignes, c'est parce
qu'on leur avait dvoil le pige dans les expriences sur les couleurs,
faites quelques jours avant: quelques-uns l'ont dclar  haute voix. Ainsi
Gouje nous a dit: Vous voulez me faire monter, comme l'autre fois; moi,
je ne veux pas. Cet exemple nous prouve combien il est dlicat de rpter
dans un mme milieu des suggestions contradictoires, reposant sur l'action
personnelle. Aussi, je pense que le classement donn par cette exprience
sur les lignes ne doit pas tre accept sans contrle. Nous retrouvons
Poire parmi les plus suggestibles, il tait mme suggestible  l'infini.

Il y a eu trs peu de lutte  soutenir contre les lves, et nous n'avons
pas remarqu les signes d'motivit aussi frquemment que pendant les
suggestions sur les couleurs. Cette diffrence est facile  comprendre; la
contradiction est moins grave lorsqu'elle porte sur une longueur de ligne
que sur un nom de couleur; nous apprenons par exemple  l'enfant que la
ligne qu'on lui a montre n'est pas gale  la ligne 5 du tableau, mais
 la ligne 6; la contestation porte sur un souvenir, et non sur une
perception prsente; de plus, elle porte sur un degr, une quantit et non
sur la matrialit d'un fait; enfin, chose curieuse, il arrive souvent,
dans cette contestation, que c'est nous qui avons raison, et que c'est
l'enfant qui a tort; en effet, le plus souvent, l'enfant dsigne dans
le tableau une ligne plus petite que le modle; par consquent, notre
suggestion, qui a pour effet de le conduire  dsigner une ligne plus
longue, se trouve tre par hasard une suggestion correctrice. C'est un
hasard heureux, qui peut mme viter  l'exprimentateur un certain
embarras; si le sujet s'aperoit qu'on veut lui faire dsigner une ligne
plus grande que celle qu'il a choisie et si le sujet vient  se plaindre de
cette contrainte qu'on exerce sur lui--ce fait arrive quelquefois--on n'a
pour rpondre  ce soupon qu'une chose  faire: rapprocher le modle et
la ligne qu'on voudrait forcer le sujet  prendre par suggestion. Comme le
plus souvent les deux lignes sont gales, le sujet, surpris et confus, se
trouve rduit au silence, et il ne peut plus accuser l'exprimentateur de
chercher  le tromper.

Il me semble donc que cette exprience a plusieurs avantages sur celle des
couleurs; ce sont les avantages suivants: 1 on peut mieux prciser une
longueur de ligne qu'une couleur; 2 la contradiction, tant moins forte,
n'veille pas chez l'enfant le soupon qu'on veut le tromper.


III


3e _Suggestion directrice sur les longueurs de lignes_.--Notre troisime
essai pour l'tude de l'action personnelle est d'un autre genre que les
deux prcdents; nous ne faisons plus de lutte avec l'lve, nous cherchons
 le guider d'avance; c'est une suggestion directrice.

Nous montrons  l'enfant des lignes qui ont toutes 60 millimtres
de longueur; ces lignes lui sont montres successivement; elles lui
apparaissent par la fentre pratique dans un disque que nous tenons  la
main, le disque a un diamtre de 13 centimtres, et la fentre a la forme
d'un rectangle allong de 11 centimtres sur 2 centimtres. Nous tenons le
disque vertical, pos sur la table,  50 centimtres de l'enfant, et tourn
vers la fentre de la pice. L'enfant est pri de regarder les lignes et
d'en reproduire la longueur, non par un trait continu, mais par des points
marqus  la distance voulue de la ligne noire qui est trace en marge du
papier quadrill ( 4 millimtres) qu'on place devant lui; la reproduction
des lignes se fait donc comme dans notre exprience antrieure sur les
ides directrices.

La premire ligne est montre sans que nous fassions la moindre remarque;
mais  la seconde ligne, nous disons: _En voici une qui est plus grande_; 
la troisime, nous disons: _En voici une qui est plus petite_; et ainsi de
suite, nous alternons la suggestion de ligne grande et de ligne petite,
jusqu' la dernire. Cette suggestion est donne lentement, d'une voix
douce, sans regarder l'enfant; la suggestion est donne avant que la ligne
ait apparu; nous prononons les paroles convenues, tout en tournant trs
lentement le disque, de sorte que le sujet voit,  travers la fentre
immobile, le disque tourner, et il attend encore l'apparition de la ligne
au moment ou il nous entend annoncer que la ligne est plus grande ou plus
petite que l prcdente. Les lignes se succdent  intervalles de sept 
dix secondes.

Il n'y a eu de la part des sujets aucune observation verbale, et ils n'ont
donn aucun signe apprciable d'motivit; chacun a marqu en silence les
points successifs. Nous avons veill  ce que les points fussent marqus
toujours sur les lignes successives de papier quadrill, car si l'enfant
avait marqu deux points sur une mme ligne, cela aurait produit des
confusions et des erreurs sur leur signification.

En gnral, les enfants font leurs marques dans une zone qui ne s'loigne
gure de la marge; trois enfants ont marqu des points qui s'loignaient
de plus en plus de la marge, et comme deux de ces trois enfants (And. et
Bout.) sont des plus suggestibles, nous pensons que cette direction des
points qu'ils ont tracs peut tre un souvenir de l'exprience sur l'ide
directrice qui a t faite sur eux trois semaines auparavant.

La plupart, la grande majorit des enfants ont obi  la suggestion que
nous leur donnions; et si on compare l'effet de cette suggestion verbale 
l'effet de l'auto-suggestion relative  la croissance des lignes, il est
incontestable que la suggestion verbale a eu une influence plus forte, car
16 enfants sur 23 l'ont compltement subie, tandis que l'auto-suggestion
n'a exerc une action absolue que sur un bien plus petit nombre de sujets.

Le tableau XI contient tous les rsultats. A droite de chaque nom d'lve
nous inscrivons la longueur de la premire ligne copie sans suggestion
d'aucune sorte. Cette ligne modle a 60 millimtres. Ensuite, nous
inscrivons les diffrences en + et en - marques par les lves sous
l'influence des suggestions. Toutes les fois que les diffrences marques
par les lves sont gales  0, ou sont en sens contraire de la suggestion,
nous les indiquons en caractres gras. Dans les deux dernires colonnes
verticales de droite, on trouve pour chaque lve la moyenne des carts, et
le nombre de rsistances  la suggestion. La moyenne des carts est obtenue
sans tenir compte du signe prcdant chaque cart, mais en tenant compte
seulement du fait que l'cart marqu par l'lve est d'accord avec notre
suggestion, ou contraire  cette suggestion; on fait la somme algbrique de
ces deux genres d'carts, en considrant comme positifs les carts qui sont
dans le sens de la suggestion, et comme ngatifs les autres; et par
consquent les moyennes prcdes du signe - indiquent que d'ordinaire le
sujet a rsist, a marqu ses carts en sens contraire de la suggestion; au
contraire les moyennes prcdes du signe + indiquent une docilit
habituelle  la suggestion. Le nombre de rsistances se calcule sans
difficult; nous avons compt comme rsistance un cart gal  0, car tout
lve qui fait une ligne gale  la prcdente lutte contre la suggestion;
mais nous ne savons pas au juste si cette rsistance est plus grande que
celle qui consiste  faire un cart prcisment oppos  celui de la
suggestion, et dans le doute nous avons attribu  ces deux genres de
rsistances la mme valeur.


Tableau XI(a).--_Rsultats de l'exprience sur l'action personnelle_
[Illustration: Tableau11a.png]

......................................................................
                               NATURE DE LA SUGGESTION
NOMS DES     Longueur de  ............................................
LVES       la 1re ligne  +     -     +     -     +     -     +     -
......................................................................
 1. Mien        48         +1    +4    -4    +4    -8   +12   -12  +16
 2. Vasse.      28         +4    -4    +4     0    +4    -4     0   +4
 3. Uhl.        36         +4    -4    +4    -4     0     0    +4    0
 4. Gouje.      36         +4    -4    +4    +2    +2    -4    +8   -4
 5. Pet.        48         +4    -4     0     0    +4    -4    -4   -4
 6. Monne.      44         +4    -8    +8     0     0    -8    +4   +4
 7. Lac.        36        +12     0    -4     0    +4    +4    -4   -4
 8. Blasch.     60         +4    -4    +4    -4    +4    -4    +4   +4
 9. Saga.       40         +8    -4    +4    -4    +4    -8    +4   +4
10. Fli.       40         +4    -4    +4    -4    +6    -4    -2   +4
11. Demi.       36         +8    -4    +4    -4     0    -4    +8   -4
12. Pou.        40         +4    -4    +8     0    +8    +8    +4   -4
13. Abras.      52          0    -4    +4     0    +4    -8    +8   -4
14. Bout.       32         +4    -8   +12    -4    +8    -4    +8   -4
15. Die.        40         +8    +4    +4   -12    +4    -4    +8   -4
16. Bien.       32         +1    -1    +1    -1    +1    -1    +4   -2
17. Hub.        44         +4    +4    +4    -4    +8    -8    +8   -8
18. Gesb.       36         +8    -8    +8    -8    +8    -8    +4   -4
19. Dew.        44         +4    -8    +4    -6    +4    -6    +8   -6
20. Delans.     40        +10    -6    +4    -6    +4    -4    +8   -6
21. Van.        32         +8   -12    +8    -4    +4    -8   +12   -8
22. Motte.      52         +8   -20    +4    -4    +8    -4    +8   -8
23. And.        36         +4    -8   +12    -4    +8    -4    +8   -4
24. Poire.      36         +4    -4    +4    -4    +4    -4    +4   -4
25. Martin.     40         +4    -8    +8    -8    +8    -6    +2   -4
.....................................................................
Nombre des
rsistances.                1     4     3     8     4     4     5    7
......................................................................
Somme des carts         +128  -119  +111   -79  +101   -87  +102  -50
......................................................................
Moyenne des
carts                      5   4,9   4,4     3     4   3,5     4    2
......................................................................


Tableau XI(b).--_Rsultats de l'exprience sur l'action personnelle_

......................................................................
    NATURE DE LA SUGGESTION                        Moyenne    Nombre
..................................................   des    des rsis-
  +    -    +    -    +    -    +    -    +    -   carts.    tances.
......................................................................
-20   +4    0   +4   +4   -4   -8   +4   -4   -4    -5,2        14
  0    0    0   +4   -8    0    0    0    0    0    +0,2        13
  0   +4   -4    0   +4   -4    0   +4   -4         +1,2        10
 -4   +4   -4   +4   -4   +4                        +0,2         7
 +4   -0   +4  -10   +8   -4    0    0   +4   -4    +3           6
  0    0   +4   -4    0   -4                        +2,8         6
 +4   -4                                            +1,6         5
 +4   -4   -4   +4   -4   +4                        +1           5
 -4   +4   +4   +4   -4   -4   +4   -4              +2           5
 +4   +2   -2                                       +2           4
 +4   -4   +4   -4    0    0   +4   -4              +4           3
 +4   -4   +4   -8   +4   -8   +4   -4  +12         +4           2
 +4   -8   +4   -4   +4   -4   +4   -4              +4           2
 +8   -4   +4   -4   +4   -4   +4   +4   +4   -4    +5           1
 +4   -8   +4   -4   +4   -4                        +5           1
 -1   +1   +1   -4                                  +1,4         2
+12  -12  +12  -12  +12  -12  +12  -12              +9           1
 +4   -8   +4   -4  +12   -4   +4   -8   +4   -4    +6           0
 +2   -4   +8   -4   +2   -4   +2                   +5           0
 +2   -2   +4   -6   +6   -4   +2                   +5           0
 +4   -8   +8   -8   +4   -4                        +7           0
+12   -8   +4   -8  +20  -12   +4   -8              +8,7         0
 +8   -4   +8   -4   +8   -4   +8   -4              +6           0
 +4   -4   +8   -4   +4   -4   +4   -4              +4           0
 +2   -2   +4   -1   +6   -8   +4   -6              +5           0
......................................................................

  7    9    6    6    5
......................................................................
+61  -71
......................................................................

  2,5  2,8  3,3  2,7
......................................................................

Pour classer les lves, il faudrait tenir compte  la fois de la valeur de
la moyenne et du nombre des rsistances; car en gnral, ceux qui rsistent
le plus souvent sont ceux qui font les carts les moins forts; et quand le
nombre de rsistances de deux lves est gal, il faut considrer comme
le moins suggestible celui qui a fait les carts les plus petits. Nous
tablirons notre classification en prenant pour guide les nombres
de rsistances; ce n'est l, bien entendu, qu'une mesure toute
conventionnelle.

Il faut remarquer que lorsque le nombre de rsistances ne dpasse pas 1, il
n'a pas grande importance par lui-mme, car il peut tenir simplement  un
moment de distraction, l'lve n'ayant pas bien cout la suggestion; ce
dfaut d'attention doit tre surtout souponn chez ceux qui ont des carts
de suggestion dont la moyenne prsente une valeur trs forte: c'est le cas
de Die., de Hub., de Bout.

La valeur des carts, prise dans l'ensemble, a beaucoup diminu  mesure
que l'exprience se prolongeait. C'est ce que montrent les deux ranges
horizontales de chiffres inscrits au bas du tableau XI. La somme totale des
carts suit une progression rgulirement descendante, tandis que la somme
des rsistances augmente; ces deux donnes en se confirmant, nous prouvent
que les lves ont t, surtout au dbut, les dupes de l'illusion, mais que
peu  peu ils s'y sont moins abandonns, ils en ont eu une conscience plus
claire. Fait curieux, que je ne m'explique pas, la suggestion a surtout t
effective lorsqu'elle tendait  l'augmentation de la ligne modle, et en
effet, la somme des carts successifs est plus faible pour les carts
dans le sens de la diminution que pour les carts dans le sens de
l'augmentation. La somme des 5 premiers carts d'augmentation est de 503
millimtres, la somme des 5 carts de diminution est de 406 millimtres,
la diffrence est donc trs nette. A quoi peut-elle tenir? Je suis bien
certain d'avoir fait de la mme voix les deux suggestions, et il n'y a
pas l de cause d'erreur qu'on puisse incriminer. Il est possible que le
souvenir d'expriences antrieures, dans lesquelles les lignes modles
prsentaient un accroissement rgulier ait influ sur l'esprit des lves.
Il est possible aussi qu'une personne, qui s'occupe  tracer ou  marquer
des lignes, prouve plus de difficult psychique  rapetisser les lignes
qu' les agrandir; un arrt de mouvement--on le sait du reste par d'autres
expriences--exige un plus grand effort de volont que la continuation d'un
mouvement; mais cette explication ne se vrifie que pour le cas o les
lignes sont traces d'un trait. S'applique-t-elle au cas o les lignes sont
marques par un simple point final?

Les chiffres de notre tableau XI nous montrent que les diffrences
individuelles de suggestibilit ont t trs fortes. C'est du reste la
rgle dans toutes les recherches que nous avons faites jusqu'ici sur la
suggestibilit; et il serait bien tmraire d'extraire de rsultats aussi
htrognes une moyenne permettant de dire: la suggestibilit des lves
d'cole primaire dans cette exprience est de tant. Mien., un lve de
3e classe, vient en tte, comme rsistance  la suggestion, il a presque
toujours pris le contre-pied de mon affirmation; nous trouvons galement
parmi les rfractaires Laca., Saga., Blasch., Fli., etc. Parmi les plus
suggestibles ont t And. et Poire., vrais automates, qui ont toujours
marqu des carts rguliers, conformes  la suggestion.

_Mme exprience sur des jeunes gens d'cole primaire
suprieure_.--Lorsqu'on ne fait pas subir un interrogatoire aux sujets,
lorsqu'on ne recueille pas leurs impressions aprs des expriences comme
celle-ci, les rsultats nous en sont comme ferms; nous n'avons en notre
possession que des chiffres, ce qui est toujours peu de chose pour se
rendre compte d'un tat de conscience. Je n'ai point voulu interroger
ces lves d'cole primaire lmentaire, parce que ce sont mes sujets
habituels, et qu'en attirant trop souvent leur attention sur les illusions
dont je les avais rendus victimes, je les aurais faits trop sceptiques pour
des expriences ultrieures. J'ai donc prfr rpter mes suggestions
dans un autre milieu, et j'ai pass une aprs-midi dans une cole primaire
suprieure, o j'ai fait copier des lignes, exactement dans les mmes
conditions,  10 lves, gs environ de 17 ans, et appartenant  la
deuxime anne de l'cole. Ces lves sont rangs dans le tableau XII par
ordre de mrite intellectuel; les 2 premiers sont jugs par leurs matres
comme trs intelligents, les 3 derniers sont faibles, les autres sont
moyens. On voit que parmi ces lves, tout comme parmi ceux d'cole
primaire lmentaire, il y en a qui n'ont jamais rsist, et fait des
carts normes, comme Dru..., le dernier, tandis que d'autres ont rsist
constamment, prenant le contre-pied de ce que je disais. La moyenne de la
valeur des carts, inscrite au bas du tableau, est plus faible que celle de
leurs camarades plus jeunes. La diffrence est mme assez nette: en mettant
vis--vis la moyenne des carts pour les deux groupes d'lves, on a:

ORDRE DES    LVES DU PRIMAIRE  LVES DU PRIMAIRE
SUGGESTIONS  LMENTAIRE         SUPRIEUR           DIFFRENCES
   1           5                   2,6                 - 2,4
   2           4,9                 2,6                 - 2,3
   3           4,4                 3,8                 - 0,6
   4           3                   2,7                 - 0,3
   5           4,3                 2,4                 - 1,6
   6           3,5                 2                   - 1,5
   7           4                   2,2                 - 0,8
   8           2,3                 4,7                 + 2,7
   9           2,5                 1,9                 - 0,9
  10           2,8                 2,8                 = 0,9

Dans la plupart des cas, ces chiffres montrent que l'avantage reste aux
lves d'cole primaire suprieure.

Ces derniers ne se sont pas corrigs nettement au cours de l'exprience, et
le dixime cart qu'ils ont marqu n'est pas plus faible que le premier;
par l aussi ils diffrent des enfants plus jeunes, et si on prenait ces
chiffres  la lettre, et qu'on ft tent de gnraliser  outrance, on
arriverait  cette proposition paradoxale que l'adulte ne se corrige pas
autant que l'enfant. Mais en y regardant de plus prs, on a une impression
tout autre; on voit que l'enfant, en se corrigeant, s'est rapproch des
rsultats donns par l'adulte, rsultats qui supposent une demi-conscience
de l'illusion, et c'est parce que l'adulte avait ds le dbut, et sans
ducation ncessaire, cette demi-conscience, qu'il n'a pas eu  se corriger
comme l'a fait l'enfant; il offrait en quelque sorte moins de marge  la
correction.

Je passe maintenant  l'interrogatoire des lves. Je l'ai crit en mme
temps que je le faisais. Il est trs difficile de poser les questions sans
suggestionner l'lve.


TABLEAU XII
[Illustration: Tableau12.png]

INFLUENCE D'UNE ACTION MORALE DIRECTRICE

_lves d'une cole primaire suprieure_.

................................................................................................

                                  NATURE DE LA SUGGESTION
LVES      [1]                                                                     [2]   [3]
....................................................................
+   -   +   -   +   -   +   -   +   -   +   -   +   -   +   -   +
................................................................................................

Buccin       50  +2  -2  +2  -2  +1   =  +1  -1  +1  -1  +2  -1  +1  -1  +1  -1      1,2    1
Dupuis       52   0  -12 +4  -8  +4  -4  +4  -8  +4  -4  +8  -4  -4  -4  +4  -4  +8  5      0
Auclot       44  +3  -3  +4  -4  +2   =  +6  -4  -4  -2  +2   =  +1  -1              2      3
Colin        62   =  +8   =     -10   =   =  +4  -3   =   =   =  =   +3              0,3   12
Carriste     40  +3  -3  +6  -4  +1  +1  +1  -1  +1  -1  +1  -1  +1  -1  +1  -1      1,7    0
Raoul        32  +4  -6  +4  -3  +4  -2  +6 -10  +6  -8  +4  +2  +6 -10  +6          4      1
Malgache     52  -4 +16  -4   =  -4  +4  -8  +4  -4  -4  +4   =  +4  -4  +4  -8     -1,2   10
Lachelier    42  +8  -6  +4  -4  +8  -3  +2  -8  +3   =  +2  -4  +4  -2  +4 -10      4,5    1
Daumet       44  +4  -8  -4  -6  +4  -2  +2  -4  +4  -4  +4  -4  +4  -4  +4  -4      4      0
Drumont      48  +6 -10 +14  -4  +4  -8  +4 -12 +10  -4  +2  -6  +6  -2  -8  -6      6,6    0
................................................................................................
Somme des
carts           26  26  38  27  24  20  22  47  19  28  29  18  34  29

Moyenne des
carts           2,6 2,6 3,8 2,7 2,4 2,0 2,2 4,7 1,9 2,8 2,3 1,8 3,4 2,9

................................................................................................
(col. 1: Longueur donne  la ligne de 6 mm.)
(col. 2: Moyenne des carts.)
(col. 3: Nombre des rsistances.)


INTERROGATOIRE DE BUCCIN

Sujet trs suggestible. Il a eu l'illusion complte jusqu' ma question 3,
qui parut lui avoir ouvert les yeux.

1. _D_.--Eh bien, que pensez-vous de vos rsultats?
_R_.--(Hoche la tte.) Je crois que je me suis tromp. Je les
ai faites (les lignes) presque toutes grandes.

2. _D_.--Les diffrences relles entre les lignes sont-elles
plus petites ou plus grandes que celles que vous avez faites?
_R_.--Elles sont plus grandes.

3. _D_.--Avez-vous _vu_ les diffrences des lignes?
_R_.--Je comptais que vous le saviez mieux que moi. Mais je
ne les voyais pas beaucoup. En les faisant, je ne voyais pas
bien les diffrences.


INTERROGATOIRE DE DUPUIS

Ce sujet a t un des plus suggestibles.

1. _D_.--Les diffrences que vous avez marques entre les
lignes sont plus grandes au commencement qu' la fin. Pourquoi?
_R_.--Elles taient les mmes; une grande et une petite qui
suivaient.

2. _D_.--A combien apprciez-vous les diffrences?
_R_.--A cinq millimtres.

3. _D_.--N'avez-vous pas fait d'autres remarques sur les diffrences
des lignes?
_R_.--(Embarras.)

4. _D_.--Avez-vous exagr ou rapetiss les diffrences?
_R_.--J'ai d exagrer. Les diffrences n'taient pas sensibles.

_D_.--Avez-vous eu des doutes tout  l'heure sur la longueur
des lignes?
_R_.--Oui.

_D_.--Alors pourquoi, les ayant crues gales, les avez-vous
faites ingales?
_R_.--Je n'tais pas sr de moi.

On peut remarquer dans cet interrogatoire que la question 4 a eu un rle
dcisif, et qu' partir de ce moment le sujet a reconnu son erreur, soit
que notre encouragement ait diminu sa timidit, soit que notre question
ait orient son attention dans le sens de la critique.

INTERROGATOIRE DE RAOUL

Ce sujet est un peu moins suggestible que le prcdent. Cela se voit par
les rsultats numriques de l'exprience. Cela apparat trs nettement
aussi dans l'interrogatoire.

_D_.--Eh bien, que pensez-vous de ces lignes?

_R_.--Je les ai vues presque toutes  peu prs de la mme longueur.

_D_.--Quand vous est venue cette ide?

_R_.--Vers le milieu de l'exprience.

_D_.--Comment cette conviction vous est-elle venue?

_R_.--(Embarras)

_D_.--D'o vient qu'ayant cette conviction vous avez fait des lignes
ingales?

_R_.--Parce qu'il y avait des lignes un peu moins paisses; c'est peut-tre
ce qui les faisait paratre moins longues.

_D_.--Ma parole influait-elle sur vous?

_R_.--Oui.

_D_.--Avez-vous cru rellement que les lignes taient tantt plus grandes,
tantt plus courtes?

_R_.--Ds le dbut, j'ai cru: mais vers le milieu, je me suis aperu que
pour quelques-unes elles taient plus courtes, quand vous disiez plus
longues.

_D_.--Etait-ce par complaisance que vous les avez faites plus courtes?

_R_.--Oui, monsieur.

Ce cas me parait assez net; une illusion se produit au dbut, illusion
intellectuelle; elle se dissipe ensuite, le sujet s'apercevant que les
lignes ne diffrent pas comme je l'annonce; c'est vers le milieu de
l'exprience que l'illusion est reconnue; mais il reste un autre facteur de
la suggestibilit, la timidit de l'lve, qui continue  obir  ma parole
sans y croire. Nous voyons bien nettement ici une dissociation des deux
facteurs.

INTERROGATOIRE D'AUCLOT

Un peu moins suggestible que le prcdent; il a eu  la fois l'illusion
intellectuelle et la docilit, mais  un moindre degr. Il est intressant
de voir que ce sujet invente un motif inexact pour appuyer son illusion.

_D_.--Que pensez-vous de ces lignes?

_R_.--Je crois qu'elles sont  peu prs toutes gales, et  diffrentes
positions.

_D_.--Cette ide, quand vous est-elle venue?

_R_.--Au milieu,, vers la 8e ligne.

_D_.--Comment avez-vous eu cette ide?

_R_.--Quand vous disiez, un peu plus grand, elles taient vers le centre
du disque--et un peu plus petit, elles taient vers la priphrie. (C'est
tout  fait faux. Exemple de motif surajout.)

_D_.--Avez-vous pens qu'elles taient rigoureusement gales ou de
diffrence trs minime?

_R_.--_Maintenant_, je crois qu'elles sont gales;  ce moment-l j'ai
pens  une diffrence trs petite, de 1  3 millimtres.

_D_.---Alors pourquoi avez-vous parfois exagr ces diffrences?

_R_.--Il me semblait bien qu'elles taient gales, je suivais vos paroles;
et j'avais un peu le sentiment que je me trompais.

INTERROGATOIRE DE MALGACHE

Ce sujet est le moins suggestible de tous.

_D_.--Que pensez-vous de cette exprience?

_R_.--Les mmes traits ont pass plusieurs fois. Je les ai reconnus
individuellement.

_D_.--Avez-vous fait une autre rflexion?

_R_.--Elles n'ont pas grande diffrence, elles sont presque gales. Elles
paraissent gales, on ne s'en aperoit pas parce qu'elles ne sont pas
places pareilles, mais elles doivent tre gales.

_D_.--Quand cette conviction vous est-elle venue?

_R_.--Vers le milieu, mais  la fin, j'tais presque certain qu'elles
taient gales.

_D_.--Pourquoi les faisiez-vous gales si vous n'en tiez pas sr?

_R_.--De peur de me tromper. Pour les 3 derniers points, je me suis
recopi.

_D_.--J'annonais que certaines lignes taient longues, et d'autres
courtes. Quel effet cela vous faisait-il?

_R_.--Je ne l'ai pas cru du tout. Ds la seconde ligne, je me suis aperu
que vous essayiez de me tromper: et alors, je ne faisais pas attention 
ce que vous disiez. A partir du 5e point, c'est comme si vous n'aviez rien
dit.

_D_.--Vous avez suivi ma suggestion vers le milieu. L'avez-vous remarqu?

_R_.--Non, je n'coutais pas.

Je dois dire que ce dialogue a fini par prendre une tournure un peu
embarrassante, quand le sujet me disait tranquillement: Je ne vous
coutais pas, c'est comme si vous ne m'aviez rien dit. Ces quelques
paroles rendent singulirement loquents les chiffres reprsentant la
moyenne des carts, et on comprend qu'une moyenne ngative reprsente une
lutte, une sorte de rbellion, qui n'a rien de sympathique. Cet lve n'a
eu ni illusion ni docilit.

COMPARAISON DES TROIS EXPRIENCES PRCDENTES SUR LA SUGGESTION OPRANT
COMME ACTION MORALE

Nous reproduisons ici les 3 classifications auxquelles nos expriences sur
l'action personnelle ont abouti. La comparaison de ces classifications
montre qu'elles diffrent beaucoup: certains lves, par exemple, comme
Gouje et Uhl, qui sont derniers dans la premire preuve, sont premiers
pour la seconde. Ces changements brusques de rang peuvent tenir  deux
causes: ou que l'action personnelle a des effets extrmement variables, ou
que le sujet, d'une exprience  l'autre, a appris  se mfier.


SUGGESTION  SUGGESTION   SUGGESTION  SYNTHSE des 3    SYNTHSE des 3
CONTRA-     CONTRA-      DIRECTRICE  classifications   classifications
DICTOIRE    DICTOIRE     sur les     prcdentes.      d'aprs
sur les     sur les      lignes.                       l'exprience
couleurs.   lignes.                                    des ides
directrices.
......................................................................
 3,5.Ahras.  3,5.Hub.     1.Mien      1.Lac.     15.     1.Lac.    7.
 3,5.Fli.   3,5.Monne.   2.Vasse.    2.Mien.    15,5.   2.Delans. 8.
 3,5.Lac.    3,5.Vasse.   3.Uhl.      3.Vasse.   17.     3.Saga.  14.
 3,5.Bon.    3,5.Bout.    4.Couje.    4.Bout.    22.     4.Gesb.  15.
 3,5.Bout.   3,5.Mien.    5.Monne.    5.Fli.    23.     5.Pet.   17.
 3,5.Martin. 3,5.Lac.     6.Pet.      6.Monne.   26.     6.Bien.  21.
 7.  Gesb.   9,5.Gouje.   7.Blasch.   7.Pet.     27.     7.Fli.  22.
11,5.Blasch. 9,5.Die.     8.Lac.      8.Blaschek.33,5.   8.Vasse. 23.
11,5.Motte.  9,5.Pet.     9.Saga.     9.Abras.   35.     9.Martin.31.
11,3.Mien.   9,5.Gesb.   10.Fli.    10.Saga.    35,5.  10.Van.   36.
11,5.Delans. 9,5.Pou.    11.Demi.    11.Gouje.   36.    11.Poke.  38.
11,5.Pet.    9,3.Fli.   12.Pou.     12.Die.     37.    12.Die.   41.
11,5.Vasse. 15.  And.    13.Abra.    13.Martin.  37,5.  13.Gouje. 42.
11,5.Saga.  15.  Martin. 14.Bien.    14.Gesbe.   38,5.  14.Bout.  43.
11,5.Die.   15.  Bien.   15.Bout.    15.Pou.     39.    15.Hube.  43.
17,5.Meri.  15.  Blasch. 16.Die.     16.Hub.     44,5.
17,5.Poue.  15.  Saga.   17.Hub.     17.Uhl.     47,5.
17,5.Monne. 18,5.Abras.  18.Poire.   18.Bien.    50.
17,5.Demi.  18,5.Dew.    19.Martin.  19.Delans.  53.
20,5.Van.   20,5.Meri.   20.Dew.     20.Motte.   59,5.
20,5.Bien.  20,5.Delans. 21.Delans.  21.Poire.   68.
22,5.Uhl.   22.  Uhl.    22.Gesb.    22.Van.     68,5.
22,5.Gouje. 23.  Van.    23.And.
24.  Hub.   24.  Motte.  24.Motte.
25.  Poire. 25.  Poire.  25.Van.


C'est cette seconde raison qui certainement explique les dplacements de
Gouj.... C'est un enfant tout jeune, fort intelligent, qui appartient  la
4e classe, et qui a les allures d'un moineau franc. Il parat qu'en classe
il prend constamment la parole, pour montrer qu'il sait, et son matre est
oblig de lui imposer silence. Dans le cabinet du Directeur, il se montra
d'abord plus rserv et plus timide; il fut trs suggestible pour les
expriences sur les ides directrices, ce que j'attribuai  son jeune ge.
Pour l'exprience des couleurs il se laissa tromper compltement; mais il
se souvint qu'il avait t tromp; quand il revint pour l'exprience de
suggestion contradictoire relative aux lignes, et aussi pour l'exprience
de suggestion directrice relative aux lignes, il me dit avec aplomb, en me
regardant bien dans les yeux: Vous voulez me tromper comme l'autre fois;
moi, je ne veux pas; je ne veux pas qu'on dise que je suis aveugle, etc.,
puis vint un bavardage intarissable; l'enfant avait perdu sa timidit avec
moi.

Malgr ces causes d'erreurs, je pense qu'en faisant la synthse de nos 3
classifications, on doit aboutir  une classification unique qui reflte
tout au moins les diffrences de suggestibilit des lves relativement 
une action personnelle. Comparons donc cette classification synthtique 
celle que nous avaient donne les expriences d'ide directrice, et voyons
o elles concordent.

Lac. est le 1er sur les 2 listes; nous avons dj parl de cet enfant,  la
physionomie d'adulte, peu avanc dans ses tudes, mais ayant dj pris des
habitudes de libert, comme un homme fait. Mien, qui est le 2e, est un
enfant beaucoup plus jeune (3e classe, neuf ans et demi)  la figure ferme
et srieuse; il ne figure pas dans la classification relative aux ides
directrices parce qu'il n'a pas pris part  toutes les expriences; il a
t extrmement peu suggestible pour les lignes, et beaucoup plus pour les
poids. Vasse. (n 3) est un jeune garon  mine veille, bien dvelopp
physiquement, ayant l'habitude de la rue; il tait d'une suggestibilit
moyenne pour les ides directrices; il parut assez rebelle  l'action
personnelle. Jusqu'ici les deux listes concordent. Pour Bout. (n 4), nous
avons une surprise; ce jeune enfant, qui est dans la 1re classe, mais ne
compte pas parmi les premiers, s'est comport en vrai automate pour tout
ce qui concerne les ides directrices; il a, au contraire, bien rsist
 l'action personnelle. D'o vient cette exception? Il rsulte des
renseignements donns par le directeur, que c'est un enfant doux,
rougissant, disciplin, ne faisant pas de bruit en classe, mais capable de
se dfendre avec beaucoup de force si on l'accuse injustement; alors, il
proteste, il lve la voix. Fli. (n 5)est un garon gai, vigoureux, un
boute-en-train, aim de ses camarades; il a le mme rang dans nos deux
listes (5 et 7). On peut en dire autant de Pet. (n 7). Saga. (n 9) parat
avoir subi l'action personnelle plus que ne le faisait prvoir son rang
(3) dans les autres expriences. Gouje. (n 10) a bien plus lutt contre
l'action personnelle que contre l'automatisme des expriences. Rien  dire
des suivants. Notons Poire., qui reste aussi suggestible dans tous les
cas, Van. aussi; mais finalement, nous rencontrons une dernire exception,
Delans.; ce jeune garon, qui a fait preuve antrieurement de tant
d'esprit critique, a, au contraire, subi avec une grande docilit l'action
personnelle. C'est le cas inverse de celui de Bout. et nous devons conclure
de ces deux cas, qui nous paraissent typiques, que ces deux formes de
suggestibilit peuvent tre absolument indpendantes, comme elles peuvent
aussi se rencontrer jointes, ainsi que Poire nous en fournit un bel
exemple.

CONCLUSION.--Les expriences sur l'action morale sont incontestablement
celles qui se rapprochent le plus de l'hypnotisme et du magntisme animal.
La comparaison, des deux mthodes est d'autant plus lgitime que divers
auteurs des plus comptents, Bernheim, Delboeuf, admettent aujourd'hui
qu'il n'y a pas d'hypnotisme mais seulement de la suggestion; et que la
suggestion est la clef du magntisme animal; en d'autres termes, tous les
phnomnes physiologiques et nerveux qui caractrisent l'hypnose pourraient
tre produits par simple affirmation, ils rsultent de l'affirmation
autoritaire d'un individu exerant son influence sur un autre individu. Or,
comme nous ne faisons pas autre chose, dans les 3 expriences sus-dcrites,
que d'influencer un lve par une affirmation, il rsulterait de cette
manire de voir que notre exprience n'est pas autre chose qu'une tentative
de suggestion hypnotique.

Il y a du vrai dans ce rapprochement; l'hypnotisation ressemble  nos
expriences autant que la suggestion anormale ressemble  la suggestion
normale. Ce rapprochement ne doit pas nous faire oublier que les
diffrences de degr ont en pratique une importance norme, et qu'il y
a vritablement un abme entre notre suggestion pdagogique qui influe
seulement sur l'apprciation d'une longueur de ligne, ou d'une nuance de
couleur, et la suggestion mdicale ou hypnotique qui peut faire manger 
un malade des pommes de terre crues qu'il prend pour des gteaux. Dans ce
dernier cas nous avons une tentative d'asservissement d'une intelligence,
et c'est l ce que Wundt considre comme une immoralit: le sujet devient
la chose de l'exprimentateur; on pse sur lui jusqu' ce que sa rsistance
soit vaincue, et sa servilit complte; et le rsultat de cette tentative
est de le rendre pins suggestible, plus servile pour une autre occasion.
Dans nos expriences scolaires, au contraire, l'effort que nous faisons
pour influencer le sujet est cent fois plus discret; il a pour but non de
l'asservir, mais d'prouver son degr de rsistance. N'est-ce point l tout
autre chose? Est-ce briser une lame d'acier que de rechercher si elle est
souple? On ne renverse pas l'individu, on le convie  essayer ses forces,
et l'preuve tourne pour lui en leon, et devient un correctif de la
suggestibilit, si on lui explique ce qu'on a voulu faire, surtout si on
lui apprend  se dfier dornavant des affirmations sans preuves. Je n'ai
pas besoin d'ajouter que sous sa forme bnigne, notre exprience est
beaucoup plus prcise qu'une suggestion hypnotique, puisqu'elle donne une
mesure de la rsistance du sujet, mesure qui peut s'exprimer en chiffres,
alors que l'apprciation de la rsistance  une suggestion hypnotique reste
toujours trs vague.

Quoi qu'il en soit, j'admets qu'il y a tout au fond de notre exprience une
lutte sourde entre la personnalit du sujet et celle de l'exprimentateur,
lutte qui dans un milieu scolaire pourrait avoir des inconvnients
pratiques; c'est pour cette raison que je prfre aux suggestions orales,
seules dcrites jusqu'ici, les suggestions dont il me reste maintenant 
parler.




CHAPITRE VI


L'INTERROGATOIRE


Ainsi que je l'ai indiqu dans le prcdent chapitre, je divise mon tude
sur l'action personnelle en deux parties; dans la premire partie, j'ai
expos quelques tests qui permettent d'apprcier la docilit d'une personne
quelconque  l'action personnelle, et qui montrent que ces phnomnes si
dlicats d'influence, que jusqu'ici l'on avait tudis seulement aprs les
avoir provoqus  l'aide des manoeuvres de l'hypnotisme, peuvent prendre la
forme inoffensive d'un exercice scolaire. J'aborde maintenant la seconde
partie, je cherche  pousser l'analyse plus loin; je ne me contente pas
d'tablir une classification de suggestibles, je m'efforce de pntrer dans
le mcanisme de cette suggestion de nature spciale qu'on peut appeler
l'action personnelle ou l'action morale.

Une trs simple analyse, qui est videmment a priori, mais que j'adopte
comme plan commode d'exposition, permet d'tablir dans l'action morale
qu'un individu exerce sur un autre individu plusieurs subdivisions et
distinctions. Tout individu reprsente, cela est certain, une puissance
morale d'intensit particulire; cette puissance morale dpend en premire
ligne de tout ce que l'individu  suggestionner connat sur celui qui le
suggestionne; position officielle, tat de fortune, existence passe, etc.;
puis, il faut faire entrer en ligne de compte la personnalit physique,
les caractres de cette personnalit physique, le dveloppement du corps,
l'habilet, la force musculaire, le timbre de la voix; enfin, il faut
prendre en considration l'nergie morale, la volont, l'esprit de
conduite; ce sont des caractres qui jouent le premier rle dans la
carrire de la plupart des hommes, ce sont aussi ceux, je crois, auxquels
on attache officiellement la moindre importance, car il ne se fait pas
d'examens sur l'nergie morale, et cependant elle est au moins aussi
ncessaire  beaucoup d'individus, au militaire, par exemple, que les
connaissances techniques, qui font l'objet unique des examens. Parmi ces
caractres auxquels on reconnat qu'un individu est un fort ou un faible,
il y en a un que je dois signaler tout particulirement, c'est le regard;
ou plus exactement, c'est la facult de regarder un autre individu avec
persistance dans les yeux. Ceux qui ont de l'autorit morale, d'aprs mes
observations journalires, sont tous dous de cette facult.

Aucune tude n'a encore t faite jusqu'ici--aucune tude mthodique,
j'entends--sur ces assises, psycho-physiologiques de l'autorit morale; et
je ne suis pas en mesure de combler cette regrettable lacune. J'ai dirig
mes recherches vers un point un peu diffrent; je me suis attach  l'tude
de l'influence suggestive de la parole. C'est par la parole, le plus
souvent, que la suggestion morale s'exerce; j'ai donc voulu rechercher
quelle est la puissance de suggestion des mots qu'on prononce--la personne
qui les prononce restant autant que possible la mme. Le dictionnaire et la
syntaxe sont ainsi mis  contribution par notre exprimentation, et je suis
loin d'avoir entirement explor mon domaine. Pendant que je faisais
ce travail, j'ai presque constamment adopt le point de vue du juge
d'instruction; et j'ai recherch ce que le procd d'interrogatoire
judiciaire renferme de possibilits de suggestions et d'erreurs.

La question se divise en plusieurs parties selon la manire dont on
comprend un interrogatoire, et je ne doute pas qu'en pratique, et, de la
meilleure foi du monde, les juges emploient telles ou telles varits
d'interrogatoire, sans se rendre compte des diffrences qu'elles prsentent
au point de vue des garanties de sincrit et d'exactitude. Je distingue
donc 4 varits principales:

1 Le juge laisse  la personne qu'il interroge--supposons que ce soit un
tmoin--sa spontanit complte; le tmoin ne rpond point  des questions,
il dpose d'abondance.

2 Le juge pose des questions, il fait des questions prcises, il montre de
l'insistance, il force le tmoin  rpondre, sans du reste le suggestionner
dans un sens ou dans l'autre. C'est un _forage_ de mmoire.

3 Le juge exerce sur le tmoin, par la nature des questions qu'il emploie,
une suggestion douce.

4 Le juge fait de la suggestion  outrance.

L'ordre logique voudrait que nous commencions par la 1re forme
d'interrogatoire; mais en fait, j'ai commenc mes expriences par la
2me, pour cette raison bien simple qu'on ne fait pas de semblables
classifications au dbut des recherches.

Je commencerai donc par exposer les rsultats que j'ai obtenus par la
forage de la mmoire.

EXERCICE DE MMOIRE FORCE

Supposons un juge d'instruction qui, seul en tte  tte avec un enfant,
l'interroge: cet enfant a t le tmoin d'un fait grave, dont la
constatation sans erreur prsente une grande importance pour la justice;
le juge interroge l'enfant avec douceur, avec patience, sachant combien la
moindre suggestion peut avoir d'influence sur l'esprit docile d'un enfant,
il pse ses moindres paroles avant de les prononcer, et il pousse mme la
prudence jusqu' cacher  l'enfant sa conviction personnelle, afin de ne
pas dicter, malgr lui, la rponse qui lui parat vridique; mais, malgr
cette prudence, il est oblig d'insister, et de revenir plusieurs fois  la
charge, pour obtenir de l'enfant les rponses qui ne viennent pas de suite;
il ne peut se contenter du silence de son petit tmoin; il veut le faire
parler, soit dans un sens, soit dans un autre; il est impartial, je le
rpte, mais trs impartialement il pose des alternatives  l'enfant:
Avez-vous vu ceci ou cela, lui demandera-t-il, prcisez, les choses se
sont-elles passes de cette manire-ci, ou de cette manire-l? Je crois
bien ne pas m'avancer beaucoup en admettant que l'interrogatoire des
enfants qu'on est oblig de citer en justice comme tmoins se produit
le plus souvent d'aprs ce procd[51]. Un juge d'instruction ne peut
considrer ce procd comme incorrect, puisqu'il a la conscience de n'avoir
rien suggestionn de prcis  l'enfant, et qu'il a laiss celui-ci libre de
choisir entre les diffrentes alternatives qu'on lui prsente. Mais si ce
n'est pas de la suggestion qu'on a fait sur cet enfant, on a exerc sur lui
une influence qui n'en est pas moins dangereuse, comme je vais le montrer
dans un instant, car on a _forc_ sa mmoire; en mettant l'enfant en
demeure de prciser des souvenirs qui sont vagues et incertains, on
l'oblige  commettre, sans qu'il le sache--et par consquent avec une
entire bonne foi--des erreurs de mmoire qui ont une grande gravit.

[Note 51: Il ne doit pas tre rare non plus qu'un juge d'instruction
Suggestionne directement l'enfant qu'il interroge. Bernheim a crit
quelques pages instructives sur cette suggestion judiciaire des enfants: il
a montr comment on peut, de la meilleure foi du monde, faire entrer peu
 peu dans l'esprit d'un enfant l'image hallucinatoire d'un crime dont le
juge admet la ralit, et auquel il s'imagine que l'enfant a assist. De
_la suggestion_, Paris, Doin, 1886, p. 186 et seq.]

Ces rflexions me sont inspires par les rsultats de l'exprience que j'ai
imagine sur les erreurs de mmoire chez les enfants; les rsultats de
cette exprience ont, de beaucoup, dpass toutes mes prvisions, et elles
ont tonn le Directeur d'cole qui m'assistait et qui a collabor  mes
recherches. Je n'ai aucune crainte que les enfants aient cherch  nous
tromper; ils ont trop de respect de leur Directeur pour s'y risquer, et
du reste, l'tonnement qu'ils ont tous prouv, l'exprience termine,
lorsqu'on leur a fait toucher du doigt leur erreur, tait manifestement
sincre.

L'preuve a t faite individuellement, sur chaque enfant isol, dans le
cabinet du Directeur.

Je commenais par dresser  l'enfant les explications suivantes: Mon ami,
nous allons faire ensemble une exprience, pour savoir si vous avez une
bonne mmoire, une mmoire meilleure que celle de vos camarades; je vais
vous montrer un carton, qui est l, cach derrire cet cran; sur ce
carton sont fixs des objets. Je vais mettre le carton sous vos yeux,
vous regarderez les objets avec soin pendant dix secondes; dix secondes,
remarquez-le bien, c'est un temps trs court, ce n'est pas une minute; une
minute contient soixante secondes; dix secondes sont trs vite passes; il
faudra donc ne pas perdre ce temps prcieux, et le mettre  profit pour
regarder trs vivement et trs attentivement les objets du carton; car ds
que les dix secondes seront coules, je vous enlve le carton, et alors
je vous poserai une foule de questions sur ce que vous aurez vu; je vous
poserai plus de 30 questions, sur beaucoup de petits dtails, et il faudra
me rpondre exactement; est-ce compris? Cette explication a presque
toujours eu pour effet d'exciter la curiosit et le zle d l'enfant. Je lui
rpte encore une ou deux fois: faites bien attention, puis je prends
d'une main le carton, je le pose sous les yeux de l'enfant, devant lui,
sur la table;  ce moment je fais partir de l'autre main une 7montre 
secondes, puis j'attends douze secondes. L'enfant pench sur le carton, le
dvore des yeux, promne son regard d'un objet  l'autre, sans rien dire;
aucun ne prononce de parole  haute voix, ni ne touche l'objet avec ses
mains. Les douze secondes tant coules, je cache le carton derrire
l'cran, et je prends une plume, je demande  l'enfant quels sont les
objets qu'il a vus et dont il se souvient. Dans tout ce qui suit, c'est
moi qui tiens la plume; j'adresse des questions  l'enfant, il me rpond
oralement, et j'cris ses rponses. Cet interrogatoire est assez long. A
cause de la ncessit d'crire les rponses, je parle lentement; le plus
souvent j'cris tout en parlant. L'interrogatoire dure pour chaque enfant
de dix  vingt minutes, car il y a beaucoup de questions  poser, et, en
outre, certains enfants sont trs lents  trouver leurs rponses, il faut
rpter chaque question un grand nombre de fois avant qu'ils se dcident
 sortir de leur mutisme, et on leur arrache certains dtails par
monosyllabes; d'autres au contraire donnent spontanment les dtails qu'on
doit leur demander et l'interrogatoire va beaucoup plus vite.

Quand l'exprience est termine et que toutes les rponses sont crites, je
montre de nouveau le carton  l'enfant, pour qu'il puisse reconnatre les
erreurs qu'il a commises; tous les enfants sont trs curieux de revoir le
carton. En leur permettant de prendre connaissance de leurs erreurs, je me
prive de recommencer une exprience analogue sur ces mmes lves, mais je
leur rends service, et d'autre part je me mets d'accord avec eux sur les
erreurs qu'ils ont commises. En effet, il aurait pu arriver qu'un enfant
n'et pas fait d'erreur de mmoire sur un objet, mais et mal expliqu sa
pense; en lui montrant l'objet en litige, il est facile de s'entendre.
Du reste, ce cas, que je craignais pour des raisons thoriques, ne s'est
jamais prsent.

Les erreurs une fois reconnues, l'exprience est termine, l'enfant quitte
le cabinet du Directeur; toujours le Directeur lui recommande expressment
de ne pas raconter  ses camarades les objets qu'il a vus sur le carton.
Cette recommandation est faite sur le ton le plus srieux, et le Directeur
s'est charg de savoir, par une enqute discrte, si les prescriptions
avaient t suivies. Les expriences ont t faites en trois aprs-midi
successives; dans la premire, on a termin avec les enfants de la 1re
classe; dans la seconde, on a termin avec les enfants de la 2e classe; et
enfin, dans la troisime, avec les enfants de la 3e et de la 4e classe.
Pour empcher des indiscrtions, nous avons donc pris toutes les mesures
qu'il nous tait possible de prendre, et nous sommes persuads que les
enfants, craignant une punition du Directeur, n'ont rien dit  leurs
camarades.

[Illustration: Fig15.png--Objets ayant servi  l'exercice de mmoire forc
(rduit).]

Le carton sur lequel les objets[52] sont fixs est jaune fonc; il est
de forme carre, il a 22 centimtres de longueur sur 15,5 centimtres de
hauteur. Les objets colls sont au nombre de six: un sou, une tiquette, un
bouton, un portrait d'homme, une gravure reprsentant des individus qui se
pressent devant une grille entr'ouverte, et un timbre franais neuf, de 2
centimes. Nous donnons, dans notre figure 15, une photographie d'ensemble
du carton et des objets qu'il porte; c'est une rduction de la ralit,
comme on peut le voir par la grandeur du sou. Nous donnons en outre une
photographie spciale et grandeur naturelle de chacun des 6 objets. Il est
peut-tre ncessaire que nous dcrivions en dtail chacun des 6 objets;
nous nous bornerons  l'essentiel, renvoyant pour le reste aux figures.
S'il fallait dcrire _compltement_ un de ces objets, nous aurions besoin
de plusieurs pages pour chacun, et encore ne serions-nous pas complet.

[Note 52: Si nous nous tions propos une exprience de psychologie
Gnrale sur les erreurs d'imagination, nous n'aurions pas employ des
Objets concrets et compliqus, mais des lignes, des teintes, des figures
Gomtriques, en un mot des lments aussi simples que possible. Mais
Notre but tait surtout de provoquer une grande abondance d'erreurs
D'imagination, et nous avons pens que les objets usuels, grce aux
Associations complexes qu'ils veillent, seraient plus suggestifs que des
lments simples. Il faudrait aussi, si on reprenait cette exprience,
calculer le temps d'exposition pour chaque objet, rechercher si la
suggestion varie avec la dure du temps d'exposition, si elle est plus
efficace quand elle est donne aprs que lorsqu'elle est donne avant la
perception de l'objet, etc.]

[Illustration: Fig16.png--Le sou.]

_Le sou_.--Il est coll sur le carton; on aperoit la face,  l'effigie de
Napolon III, non couronn; le sou est vieux, sale comme tous les vieux
sous; il prsente une dtrioration en bas et un peu  droite, sur son
contour extrieur; c'est une surface de quelques millimtres qui est lisse,
dpourvue de dessins, comme si elle avait t frappe d'un coup de marteau.

_L'tiquette.--_ C'est une tiquette des magasins du Bon March. Elle est
colle au carton; elle est traverse par une pingle, dans le sens de bas
en haut; elle est verte; elle est double. Les autres dtails, forme et
inscriptions, se voient sur la figure.

[Illustration: Fig17.png--L'tiquette.]

_Bouton_.--Coll au carton. Il est de forme circulaire, avec un rebord en
relief; il est perc de 4 trous, par lesquels ne passe aucun fil. Il est en
corozo; sa couleur est brun fonc, avec des marbrures brun clair.

[Illustration: Fig18.png--Le bouton.]

_Portrait_.--Ce portrait est emprunt  une srie chrono-photographique de
M. Demeny.

_Gravure_.--Cette gravure, que j'ai dcoupe dans un journal illustr,
reprsente une scne de la grve des facteurs, qui avait eu lieu quelques
jours avant l'exprience. Il n'est pas plus ncessaire de dcrire la
gravure que le portrait, puisque nous en donnons la photographie. La
gravure et le portrait sont imprims en noir.

[Illustration: Fig19.png--Le portrait.]

_Timbre_.--Il est franais, de 2 centimes, rouge-brun de couleur, non
oblitr, coll au carton.

Tous les enfants connaissent ces objets; ils savent que le sou est
franais, ils distinguent et connaissent l'effigie de Napolon III sur les
sous; ils connaissent l'existence des magasins du Bon March, qui sont 
peine  1 kilomtre de l'cole; le bouton a une forme et une couleur des
plus vulgaires, qui ne peuvent tonner les enfants; le timbre leur est
connu; seulement quelques enfants ne savent pas--c'est une chose assez
inattendue--reconnatre un timbre qui a dj servi; nous noterons ce
fait d'ignorance quand il se prsentera. La photographie n'offre rien de
particulier, si ce n'est la grimace de l'homme. Enfin la gravure, qui
reprsente la grve des facteurs, illustre un vnement dont plusieurs
enfants avaient entendu parler, car il avait occup tout Paris quelques
jours auparavant; aussi, plusieurs enfants ont-ils pens  la grve des
facteurs et en ont-ils parl, quand ils ont dcrit de mmoire la gravure.
L'un d'eux avait mme vu la gravure dans un journal illustr, ce qu'il nous
apprit en rougissant beaucoup. En rsum, les 6 objets que nous montrons ne
prsentent aucune difficult d'interprtation pour les enfants, et quelques
uns leur sont familiers.

[Illustration: Fig20.png--La gravure.]

[Illustration: Fig21.png--Le timbre.]

Si notre but avait t de rechercher comment un enfant se rend compte des
objets qu'il peroit, et de quelle manire il les peroit, nous aurions
pri les lves de faire une description des objets par crit; nous avons
dj employ,  d'autres occasions, ces descriptions par crit, qui sont
une bien curieuse exprience de psychologie individuelle; elles permettent
de distinguer ceux qui dcrivent minutieusement leurs sensations,
les descripteurs secs, puis ceux qui font la synthse, qui cherchent
l'interprtation de ce qu'ils peroivent, puis ceux qui mlent  leur
description une nuance d'motion, ceux enfin qui quittent l'objet pour
voquer des souvenirs ou dvelopper des ides gnrales[54]. En ce moment,
notre but est tout autre; nous ne cherchons pas  nous rendre compte de
l'orientation d'esprit d'un individu quand on le met en prsence d'un
objet; nous cherchons  provoquer chez cet individu des erreurs de
souvenir, pour connatre la puissance d'erreur de son imagination. C'est
pour cette raison qu'au lieu de l'abandonner  lui-mme, et de le laisser
en tte  tte avec l'objet qu'on lui a montr, nous lui posons toute
une srie de questions prcises. C'est ainsi que deux expriences qui
paraissent tre de mme nature peuvent, suivant le mode opratoire, servir
 des fins bien diffrentes. Notre exprience se divise en deux
parties: la premire partie est la plus courte; elle consiste simplement
 demander  l'enfant l'numration des objets qu'il a vus sur le carton.
Cette demande est faite aussitt aprs que le carton a t cach derrire
l'cran; 4 enfants seulement se sont rappel tous les 6 objets; 10 enfants
ont oubli un seul objet; 8 enfants ont oubli 2 objets; 1 seul enfant en a
oubli 3. Le nombre moyen d'objets retenus est donc compris entre 4 et 5.
Nous donnons ci-aprs la liste des lves, avec la srie des objets qu'ils
ont oublis.

[Note 54: Voir _Anne psychologique_, III, p. 296, _la description d'un
objet_.]

Nous notons que les oublis ne se sont pas rpartis uniformment sur tous
les objets: il fallait s'y attendre.

NOMBRE DE FOIS QUE CHACUN DES OBJETS A T OUBLI

Le timbre............... 10 fois.
L'tiquette.............  9 fois.
Le bouton...............  4 fois.
Le sou..................  3 fois.
Le portrait.............  2 fois.
La gravure..............  0 fois.

Le portrait et la gravure sont les objets qui ont t le moins oublis;
pourquoi ont-ils si souvent et si fortement attir l'attention des enfants?
Je pense que c'est parce qu'ils sont plus intressants qu'un bouton ou un
timbre-poste; et ils sont plus intressants, chacun le comprend, parce
qu'ils contiennent des lments plus nouveaux et plus nombreux  percevoir.
L'tiquette et le timbre ont t oublis bien souvent, et le timbre en
particulier; ce sont des objets qui n'offrent rien de curieux; le timbre,
en outre, occupe une place en haut et  droite, qui n'est ni celle par
laquelle on commence une lecture, ni celle par laquelle on la finit; c'est
donc une place sacrifie. Le bouton ne prsente rien de particulier; le
sou, qui est aussi un objet familier, me semble avoir bnfici d'une
position  gauche et en haut, qui est bonne, parce qu'elle est la place de
dbut pour la lecture d'une page.

Passons  la seconde partie de l'exprience. Notre manire de procder est
la suivante: nous prenons l'un aprs l'autre chaque objet, et nous posons 
l'lve les questions suivantes:

QUESTIONS POSES A L'ENFANT DANS L'EXPRIENCE DE MMOIRE FORCE

_Le sou_.--1 Est-il franais ou tranger? 2 Est-il vu pile ou face? 3
La tte est-elle couronne ou non? 4 Est-il neuf ou vieux? 5 Est-il
dtrior ou intact?

_Le bouton_.--6 De quelle forme est-il? 7 Quelle est sa couleur? 8 Cette
couleur est-elle unie ou mlange  une autre couleur? 9 Le bouton est-il
en toffe ou en une autre substance? 10 Qu'y a-t-il au centre du bouton?
11 Combien de trous? 12 Comment le bouton est-il fix sur le carton? 13
Par o passent les fils? 14 Quelle est la couleur des fils?

_Le portrait_.--15 Quelle est sa forme? 16 Quelle est sa couleur? 17 Que
reprsente-t-il? 18 L'individu est-il vu tout entier? 18 Jusqu' quelle
partie du corps est-il vu? 19 Que fait-il? 20 Que fait sa main droite?
21 Quelle est la couleur de sa veste? 22 Quelle est la couleur de son
gilet?

_tiquette_.--23 De quel magasin est-elle? 24 Quelle est sa couleur? 25
Quelle est sa forme? 26 Est-elle rgulirement rectangulaire? Dessinez-la.
27 Porte-t-elle des inscriptions ou non? 28 Dites toutes les inscriptions
que vous avez lues. 29 Comment est-elle fixe au carton? 30 Quelle est la
direction de l'pingle (ou du fil)? 31 Quelle est la couleur du fil?

_Timbre_.--32 De quel pays est-il? 33 Quelle est sa valeur? 34 Quelle
est sa couleur? 35 Est-il neuf ou bien a-t-il servi?

_Gravure_.--36 Quelle est sa forme? 37 Quelle est sa couleur? 38 Que
reprsente-t-elle? 39 Comment sont habills les individus? 40 Y a-t-il
parmi eux des femmes et des enfants? 41 Que voit-on dans la maison?

Ces 41 questions ne sont pas toutes ncessairement poses au mme enfant;
j'ai toujours essay de les poser toutes, afin de placer les enfants
dans des conditions uniformes; mais il y a des enfants qui devancent les
questions, et dcrivent spontanment les dtails dont ils se souviennent,
avant qu'on ait eu le temps de les leur demander; ceux-l rpondent donc 
des questions qui ne leur ont pas t poses: d'autres enfants commettent
des erreurs d'imagination qui ne permettent pas de leur poser les questions
ordinaires; ainsi, quand un sujet se trompe compltement sur la gravure
et dcrit une scne tout autre que celle reprsente, on est oblig de
le suivre dans son invention pour lui faire prciser son erreur, et par
consquent il faut abandonner le questionnaire habituel. J'ai donn plus
haut les questions dans les termes mmes que j'ai employs: ces termes
ont une extrme importance; toute variation, si minime qu'elle paraisse,
pourrait influencer l'enfant et mme changer compltement sa rponse. J'en
citerai par avance un exemple intressant. Un enfant venait de me rpondre
que l'tiquette tait attache par un fil au carton; je lui dis alors:
_vous avez vu le fil?_ Ces mots furent prononcs par moi sans intention
marque dans la voix. L'enfant rpondit aussitt: Je ne l'ai pas vu.
Avant ma demande, il admettait que le fil existait, il faisait l un
raisonnement, ou plutt, ce qui est plus probable, il ne se rendait pas
compte au juste s'il avait peru le fil ou s'il le supposait; mais mon
interrogation prcise a attir son attention sur ce point, et alors il a pu
faire la distinction entre un souvenir et une supposition.

Je dois dire encore que les questions n'taient point faites d'une voix
imprieuse; j'invitais l'enfant  opter entre deux alternatives contraires,
ou bien je lui posais une question prcise, mais l'enfant restait toujours
libre de rpondre: Je ne sais pas.

Tous les rsultats sont inscrits dans les tableaux XIII, les erreurs sont
en italiques.

ERREURS COMMISES SUR LE TIMBRE

Nous rappelons que 4 questions relatives au timbre ont t poses aux 24
enfants:

1 _Le timbre est-il franais ou tranger?_ 22 lves ont rpondu qu'il
tait franais; un seul a dit qu'il n'tait pas franais, sans savoir de
quel pays il tait.

2 _Quelle est la couleur du timbre?_ La couleur du timbre est brun-rouge;
nous considrons comme rponses exactes toutes celles qui contiennent
le mot brun ou le mot rouge. Les erreurs sur la couleur ont t trs
nombreuses; elles ont t de 15 sur 24 rponses; il n'y a eu que 7 rponses
justes et un refus de rpondre, par suite de doute; les rponses fausses
ont t 2 fois plus nombreuses que les rponses justes. Remarquons que les
rponses ont toujours t donnes en termes absolus, sans restriction. Deux
enfants seulement ont dit pour la couleur: _Je ne sais pas_. Un seul a mis
un doute en disant: bleu ou marron. Dans les autres cas, l'enfant
s'est content de dire le nom de la couleur, sans ajouter aucune autre
observation. Le bleu a t indiqu 6 fois; le vert 3 fois; le rose 4 fois;
le blanc 1 fois, le violet passe 1 fois. La prdominance de la couleur
bleue me parat provenir de ce que le timbre le plus usuel, celui qui est
ncessaire  l'affranchissement des lettres circulant en France, est le
timbre bleu de 15 centimes.

3 _Quelle est la valeur du timbre?_ Il y a eu 9 rponses exactes. Les
autres rponses se distribuent de la manire suivante: Deux enfants, les
plus jeunes, ont dit: Je ne sais pas; un des enfants, commettant une erreur
d'interprtation, a rpondu: 2 sous, alors que le timbre porte seulement
le chiffre 2, qui veut dire 2 centimes; un autre a dit simplement: 2.
Les autres chiffres indiqus sont les suivants: 15 centimes (3 fois), 10
centimes (4 fois), 5 centimes (3 fois), 1 centime (1 fois), 3 sous (1
fois). Souvent il existe une corrlation entre l'erreur sur la couleur du
timbre et l'erreur sur la valeur; ainsi on attribue 3 fois la valeur de 15
centimes au timbre qu'on croit bleu, et 2 fois la valeur de 5 centimes au
timbre qu'on croit vert. Ces corrlations sont exactes, et il est probable
que l'une des erreurs est souvent la suite logique de l'autre.

4 _Le timbre est-il neuf ou bien a-t-il servi?_ 13 enfants rpondent qu'il
est neuf; ce souvenir est donc plus fidle que celui de la couleur. Un
enfant n'a pas su rpondre, ou plutt il a rpondu que le timbre n'tait
pas neuf et qu'il n'avait pas servi. D'autres ont donn des rponses
douteuses; Poire, disait que le timbre avait servi et qu'il le voyait  la
couleur du timbre, mais il n'a pas pu expliquer ce qu'il voulait dire par
a. Obre, rpond que le timbre a servi, mais il ne peut pas dire  quoi il
s'en est aperu. Nous comprenons  la rigueur ces rponses embarrasses,
puisque le fait est faux. Pou, dit que le timbre a servi, _car il a t
coll_. Blasch., qui est un garon intelligent, nous donne une singulire
rponse; il dit que le timbre a servi, car la colle tait enleve.
_D_.--Comment le voyait-on?--_R_. Par le dessous.--_D_. Vous avez donc vu
le dessous du timbre?--_R_. Oui.--Ceci est non seulement l'affirmation
d'un fait faux, mais encore une affirmation bien invraisemblable. Comment
l'lve a-t-il pu voir le dessous du timbre, puisque le timbre, comme du
reste tous les autres objets, tait coll sur le carton?

Mais voici des faits qui me paraissent bien curieux: le fait faux est
affirm par beaucoup d'lves avec une prcision qui ne laisse rien 
dsirer: l'lve rpond que le timbre a servi, et qu'il a vu le cachet
de la poste sur le timbre: 4 lves sont dans ce cas. Je les ai pris de
dessiner le timbre. Ils ont dessin le contour du timbre et figur le
cachet de la poste, soit en haut  droite, soit en haut  gauche, soit sur
tout le timbre; l'un d'entre eux a mme cru qu'il avait pu distinguer sur
le cachet de la poste les 3 lettres R I S, terminaison du mot PARIS. C'est
un des lves de la 1re classe qui a commis cette erreur trs grave.

En rsum, si nous mettons  part la nationalit du timbre, qui a donn
lieu  un nombre d'erreurs insignifiant, nous trouvons que sur les 3 autres
points, la couleur, la valeur du timbre et son tat, les erreurs ont t
soit gales, soit suprieures en nombre aux rponses justes; au total, on
compte 3 rponses justes et 38 rponses fausses. L'exprience a donc t
bien organise pour provoquer des erreurs de mmoire.

ERREURS COMMISES SUR LE SOU

Les erreurs ont t peu nombreuses, et celles qui ont t commises ne sont
pas considrables.

1 _Le sou est-il franais ou tranger?_ Tous les lves ont rpondu qu'il
tait franais.

2 _Que voit-on sur le sou?_ Les rponses errones ou incompltes sont les
suivantes:

--La tte de la Rpublique (2 fois).

--Une dame (1 fois).

--Une tte de monsieur (1 fois).

--Un aigle, et un monsieur derrire (1 fois) l'aigle est un peu abm.
(L'enfant croit avoir vu un monsieur derrire, bien que le sou fut coll
sur le carton).

--Un aigle de l'Empire (1 fois).

Rponses exactes. Napolon III (19 fois).

_3 La tte est-elle couronne ou non?_

--Je ne sais pas (1 fois).

--Tte couronne (3 fois).

--Pas de couronne (12 fois).

4 _Le sou est-il vieux ou neuf?_ La rponse a toujours t correcte, sauf
une fois seulement. On a rpondu: vieux ou sale.

5 _Le sou est-il ou bien n'est-il pas dtrior_?

--Pas abm (15 fois).

--Je ne sais pas (1 fois).



Tableau XIII(a-1). _Expriences sur les erreurs de mmoire force_.
[Illustration: Tableau13a.png = tableau entier en format graphique]

...............................................................................................

                BOUT.        VASSE.       DELAN.       MONNE.       POIRE.       GESB.

..............................................................................
LE SOU:
Pays            Franais.    Franais.    Franais.    Franais.    Franais.    Franais.

Effigie         Tte de      Aigle de     Face de      Face de      Face de      Face de
                rpublique   l'empire     Napol. III.  Napol. III.  Napol. III.  Napol. III.


Couronne                                            Couronn.    Pas          Pas
                couronn.    couronn.

tat            Pas trop     Ni jeune     Vieux.       Vieux.       Vieux.       Vieux.
                vieux.       ni vieux.

Dtrioration   Une          Pas de       Petit dfaut Us sur les  Pas abm.   Pas abm.
                corchure.   dfauts.     en bas vers  cheveux.
                                          la droite.
Rponse spontane
ou suggre                                 R. sug.      R. sug.

Nombre d'erreurs     1            2            0            2            1            1
............................................................................................

LE TIMBRE:
Pays            Franais.    Franais.    Franais.    Franais.    Franais.    Franais.

Valeur          15 centim.   2 centim.    2 centim.    2 centim.    2 centim.    1 centim.

Couleur         Bleu.        Fond rouge.  Rose.        Rouge.       Vert.        Brun.


tat            Neuf.        A servi;     Neuf.        A servi;     A servi,    Le cachet 
                             timbre de                 cachet de    cause de la  droite haut;
                             la poste                  la poste le  couleur.     de notre
                             avec RIS.                 couvrant.                 ville.

Rponse spontane
ou suggre       R. sug.      R. sug.                   R. sug.      R. sug.

Nombre d'erreurs     2            1            1            1            2            2
............................................................................................

L'TIQUETTE:
Forme           Rectangle.   Rectangle.   Rectangle,   Rectangle,   Rectangle,   Rectangle,
                                          coins        2 coins      2 coins      2 coins
                                          coups       coups       coups       coups,
                                          en bas.      en bas.      en haut.     1 en haut,
                                                                                 1 en bas.

Couleur         Verte.       Rose.        Bleue.       Verte.       Grise.       Blanche.


Mode de         pingle      pingle      pingle      Fil beige    pingle      pingle.
fixation        en travers,  en largeur.  en long.     en travers,  en travers.
                en haut.                               en haut.



Provenance      Bon-March.              Bon-March.  Bon-March.  Bon-March.     ?

Inscriptions    6 fr 75.                 Bon-March,  Lingerie,    Magas. du       ?
                                          6 fr 75.     et un n.    Bon-March.



Rponse spontane
ou suggre                    R. sug.                                             R. sug.

Nombre d'erreurs     2            3            1            1            3            2
...............................................................................................





Tableau XIII(a-2). _Expriences sur les erreurs de mmoire force (suite)_.

................................................................................................

DEW.         PET.         FLI.        BIEN.        POU.         MIEN.        LACA.

................................................................................................

Franais.    Franais.    Franais.    Franais.    Franais.    Franais.    Franais.

Face de      Face de      Face de      Face de      Tte de      Tte de      Tte de
Napolon     Napolon     Napolon     Napolon     rpublique.  Napolon     Napolon III.
III.         III.         III.         III.                      III.

            Couronn.    Pas          Pas                      Couronn.    Pas couronn.
                          couronn.    couronn.

Vieux.       Vieux.       Vieux,       Vieux.       Neuf.        Vieux.       Sale.
                                       de 1857.

Dform en bas Rien.       Pas abm.   Rien.        Pas abm.   Pas abm.   Un peu tordu
                                                                               sur le ct.




     0           2            1            1            3            2            0
...............................................................................................


Franais.    Franais.    Franais.    Franais.    Franais.    Franais.    Franais.

2 centim.    2 centim.    5 centim.    2 centim.    10 centim.   5 centim.    2 centim.

Marron.      Marron.      Vert.        Rouge.       Rouge.       Vert.        Marron.


A servi.     A servi.     Neuf.        Neuf.        A servi,     Neuf.        Neuf.
             Cachet en                              car il a t
             haut gauche,                           coll.
             sans nom de
             ville.

                                       R. sug.                   R. sug.

    1            1            2            0            2            2            0
................................................................................................

Rectangle,   Rectangle,   Rectangle    Rectangle.   Rectangle,   Rectangle,   Rectangle,
2 coins du   le haut      rgulier.                 coins coups 4 coins      coins coups
haut coups. arrondi.                               en haut.     coups.      en bas.



Rouge.       Verte, un    Bleue.       Verte.       Verte.       Verte.       Verte.
             numro bleu.

Epingle en   Cousue avec  Petit clou   Cousue au    Attache     Ficelle      Colle sur
travers en   un fil        grosse     fil blanc    aux 4 coins  rouge        le carton.
haut.        blanc,       tte.        aux 4        avec des     traversant
             crois en                 coins.       ficelles     l'tiquette.
             croix.                                 jaunes.

Bon-March.  Bon-March.  Bon-March.  Bon-March.  Bon-March.  Bon-March.  Bon-March.

Bon-March,  Au           Lingerie et  Bon-March   Le prix.     Au           Au Bon-March
3 fr. 75     Bon-March.  mercerie,    et ?                      Bon-March-- et un numro.
                          Park.                                  magasins de
                                                                 nouveauts.


                                                      R. sug.                   R. sug.

    2            3            4            2            2            3            0
...............................................................................................




TABLEAU XIII(b-1) _(suite).--Expriences sur les erreurs de mmoire force_
[Illustration: Tableau13b.png = tableau entier en format graphique]

...............................................................................................


                 SAGA.        BLASCH.      MOTTE.       MARTIN.      UHL.         OBRE.

...............................................................................................

LE SOU:
Pays            Franais     Franais     Franais     Franais     Franais     Franais

Effigie         Face de      Face de      Face de      Face de      Tte de      Napolon II,
                Nap. III     Napol. III   Nap. III     Napolon III de monsieur. je crois.

Couronne        Sans         Sans         Sans            ?         Sans
                couronne.    couronne.    couronne.                 couronne.

Etat            Vieux.       Vieux.       Vieux.       Vieux.       Vieux.       Sale.

Dtrioration   Pas abm.   Abm  5    Pas abm.   Pas abm.   Abm, tordu.   ?
                             endroits.
                             (dessin 
                             l'appui).
Nombre d'erreurs     1            1            1            1            0            0

...............................................................................................

LE TIMBRE:
Pays            Franais     Franais     Franais     Franais     Franais     Franais

Valeur          10 cent.     5 cent.      15 cent.     10 cent.     15 cent.     2 sous.

Couleur         Bleu.        Rose.        Bleu.        Violet       Bleu.        Rose.
pass.

Etat            Neuf.        Servi, la    A servi.     Pas servi.      ?         A servi
                             colle est                                           ne peu                                       enleve. A                                          dire  quoi
                             vu le                                               il l'a vu.
                             dessous du
                             timbre.

                             R. sug.      R. sug.                   R. sug.

Nombre d'erreurs                  3            3            2            2

...............................................................................................

L'TIQUETTE:
Forme           Rectangle,   Rectangle,   Rectangle,   Rectangle,   Rectangle,
                coins coups coins coups coins coups coins coups coins abattus
                en haut.     en bas.      en haut.     en haut.     en bas.

Couleur         Verte.       Verte.       Verte.       Verte et     Verte.
                                                       cadre noir.

Mode de         Fil blanc    Colle.      Fil vert     Colle.         ?
fixation        en haut.                  en travers.

Provenance                              Bon-March.  Bon-March.  Bon-March.      ?

Inscriptions    Corsages,    Lingerie et     ?         Bon-March,  6 fr. 75 et      ?
                lingeries.   bonneterie.               6 fr.        autre chose.

                                                                                    R. sug.

Nombre d'erreurs     3            1            2            1            0             1

...............................................................................................




TABLEAU XIII(b-2) _(suite).--Expriences sur les erreurs de mmoire force_

...............................................................................................

                                                                          TOTAL DES
AND.         DIE.         VAN.         MERI.        GOUJE.       Erreurs.  Oublis.   Rponses
                                                                                      justes.
...........................................................................................


Franais.    Franais.    Franais.    Franais.    Franais.       0         0        25

Face de      Une tte.    Tte de      Une dame.    Un aigle et     5         0        19
Napolon                  Napolon                  un monsieur
III.                      III.                      derrire.

non couronn Pas de       Pas de                                  3         1        12
             couronne.    couronne.

Vieux.       Vieux.       Vieux.       Vieux.       Vieux.          4                  23


Pas abm.   Pas abm.   Pas abm.   Pas abm.   Abm dans     18         1         5
                                                    le milieu de
                                                    l'aigle.



    1            1            1            2            2
...............................................................................................


Franais.    Parisien.    Pas franais.                           1         0        21

2 sous.         ?            2         10 cent.        ?            13        2         9

Blanchtre et Bleu.       Bleu ou      Blanc.       Rose.           15        0         9
un peu rouge.             marron

Neuf.        Pas servi.   Neuf.        Neuf.        Neuf.           10        1        13





             R. sug.                   R. sug.

1            1            2            2            1
................................................................................................

Rectangle,   Rectangle,      ?         Rectangle    Rectangle,      17        1         5
coins        coins                     rgulier.    coins coups
abattus      abattus                                en haut.
en haut.     en haut.


Verte.       Bleu.        Marron.      Bleu.        Rouge.          11        1        12


Du fil,     Aiguille en     ?         Fil noir au  Fil noir en     15        3         6
mais ne l'a long.                     centre,      travers.
pas vu                                formant
                                      noeud.


Bon-March.     ?            ?         Bon-March.  Bon-March.      0        4        17

Bon-March,     ?            ?            ?         320.             6        7        11
magasins de
nouveauts.
Boucicault.


sug.                      R. sug.      R. sug.      R. sug.

   3            2            1            3            3
................................................................................................




TABLEAU XIII(c-1) _(suite).--Expriences sur les erreurs de mmoire force_
[Illustration: Tableau13c.png = tableau entier en format graphique]
................................................................................................

                BOUT.        VASSE.       DELAN.       MONNE.       PET.         POIRE.
..............................................................................
LE BOUTON:
----------
Forme           Rond.        Rond.        Rond avec    Rond.        Rond et      Rond.
                                          un rebord.                petit rebord.

Couleur         Noir et      Marron       Marron.      Marron       Marron tach    ?
                bleu.        avec taches.              uni.         de blanc.

Substance       Mtal.       Os.          Corne.       Porcelaine.  Corne.       Bois.

Milieu                      4 trous.     4 trous.     4 petits     2 trous.     4 trous.
                                                       trous.

Fixation        pingle.     Fil blanc    Fil blanc    Fil beige.   Fil noir     Fil noir.
                             en coton     qu'on voyait              dans les
                             passe par    passant par               trous.
                             les trous.   les trous.

Le sujet
s'est rappel   R sug.

Nombre
d'erreurs          3            1            1            3            2            1
...............................................................................................

LE PORTRAIT:
------------
Forme           Rectangle.   Rectangle.   Rectangle.   Rectangle.   Rectangle.   Rectangle.

Couleur         Noir.        Noir gris.   Noir.        Noir.        Noir.        Noir sur
                                                                                 un ct.

Sujet           Homme        Assis,       Homme assis, Un monsieur  Homme        Un monsieur
reprsent      qui ouvrait  fatigu,     ouvre la     qui rie.     qui bille.  assis
                la bouche.   rflchit.   bouche pour                            qui bille.
                                          parler.

Partie          Le buste.    Jusqu'aux    Jusqu'aux    On ne voit   On voit le   Jusqu'aux
visible                      genoux.      genoux.      pas ses      pantalon,    genoux.
                                                       jambes.      non les
                                                                    genoux.

Position de     Livre  la               Appuye sur  Lve la main Lve le bras    ?
la main         main.                     le dossier   plus haut     la hauteur
                                          de la        que la tte. de l'paule.
                                          chaise.

Couleur du      Habit noir,     ?         Veston       Gilet        Gilet blanc,    
vtement        gilet noir.               noir.        blanc.       veste noir.

Nombre
d'erreurs          2            2            2            1            2            2

................................................................................................


TABLEAU XIII(c-2) _(suite).--Expriences sur les erreurs de mmoire force_

 -----------+-----------+------------+----------+----------+-----------+-----------+
|           |           |            |          |          |           |
  GESBE.    |  DEW.     |  FLI.     |  BIEN.   |   POU.   |   MIEN.   |  LACA.    |
|           |           |            |          |          |           |
------------+-----------+------------+----------+----------+-----------+----------+
|           |           |            |          |          |           |          |
|Forme      |Circulaire.| Rond.      | Rond.    | Rond.    | Rond.     | Rond.    |
|circulaire.|           |            |          |          |           |          |
|           |           |            |          |          |           |          |
|Places     | Marron.   | Jaune,     | Marbre   | Jaune    | Gris et   | Beige    |
|blanches   |           | pas uni.   | jaune un | uni  .   | blanc.    | avec     |
|et un peu  |           |            | peu      |          |           | petites  |
|brunes.    |           |            | claire.  |          |           | rayures  |
|           |           |            |          |          | noires.   |          |
|           |           |            |          |          |           |          |
|Nacre.     | Corne.    | Corne.     | Nacre    | Nacre.   |    ?      |    ?     |
|           |           | ou os.     |          |          |           |          |
|           |           |            |          |          |           |          |
|4 petits   | 4 trous.  | 4 trous.   | 4 trous. | 4 trous. | 4 trous.  | 4 trous  |
|trous.     |           |            |          |          |           | formant  |
|           |           |            |          |          | carr.    |          |
|           |           |            |          |          |           |          |
|Fils       |          | Attach,   | Cousu    | Fix     |  Attach  |    ?     |
|blancs en  |           | je suppose,| par les  | par des  | avec une  |          |
|coton      |           | par un fil | 4 trous  | ficelles | ficelle;  |          |
|passant    |           | ou un      | avec     | qui      | on ne la  |          |
|par les    |           | clou.      | du fil   | passent  | voyait    |          |
|Trous.     |           |            | blanc.   | par      | pas.      |          |
|           |           |            | chaque   |          |           |          |
|           |           |            | ct.    |          |           |          |
|           |           |            |          |          |           |          |
|    2      |    0      |    1       |    1     |    3     |    2      |    1     |
|           |           |            |          |          |           |          |
+-----------+-----------+------------+----------+----------+-----------+----------+
|           |           |            |          |          |           |          |
|Rectangu-  | Rond.     |Rectangle.  |Rectangle.| Ronde.   | Rectangle.|Rectangle.|
llaire.     |           |            |          |          |           |          |
|           |           |            |          |          |           |          |
|Grise,     | Noir.     | Bleu.      | Noir.    | Noir.    | Gris.     | Marron.  |
|bord blanc |           |            |          |          |           |          |
|dpassant. |           |            |          |          |           |          |
|           |           |            |          |          |           |          |
|Un         | Homme qui | Un         | Homme qui| Un       | Un homme  | Un       |
|monsieur   | bille,   | monsieur   | bille.  | monsieur | qui rit.  | monsieur |
|qui        | assis.    | qui a la   |          | qui ouvre|           | qui ouvre|
|Bille.    |           | bouche     |          | la       |           | la bouche|
|           |           |  ouverte.  |          | bouche.  |           | pour     |
|           |           |            |          |          |           | chanter. |
|           |           |            |          |          |           |          |
|On ne voit | Le corps  | Moiti     | On voit  | On       | Jusqu'aux |On ne voit|
|pas les    | et une    | du         | un genou | voit     | genoux.   | que le   |
|jambes.    | partie    | corps.     | qui passe| ses      |           | buste.   |
|           | des       |            | sous la  | genoux.  |           |          |
|           | jambes.   |            | table.   |          |           |          |
|           |           |            |          |          |           |          |
|Il lve    | Main     | Il met     | Main au  | Main     |    ?      | Il porte |
|la main    | la tte.  | la main    | menton.  | sur la   |           | la main  |
|prs de    |           |  la       |          | table.   |           |  sa     |
|sa bouche. |           | bouche.    |          |          |           | bouche.  |
|           |           |            |          |          |           |          |
|Gilet      |          | Costume    | Costume  | Costume  | Gilet     | Veston   |
|blanc,     |           | marron.    | noir,    | marron.  | gris_,    | noir,    |
|paletot    |           |            | gilet    |          | veste     | gilet    |
|noir.      |           |            | blanc.   |          | grise.    | noir.    |
|           |           |            |          |          |           |          |
|    2      |    4      |    3       |    3     |    3     |    3      |    4     |
|           |           |            |          |          |           |          |
+------ ----+-----------+------------+----------+----------+-----------+----------+



TABLEAU XIII(d-1) _(suite).--Expriences sur les erreurs de mmoire force_
[Illustration: Tableau13d.png = tableau entier en format graphique]

...............................................................................................


SAGA.        BLASCH.      MOTTE.      MARTIN.       UHL.         OBRE.

...............................................................................................

LE BOUTON:
Forme.         Rond.        Rond.        Rond.       Rond et        Rond.        Rond.
                                                     circonfrence
                                                     qui bombe.

Couleur.       Jauntre     Jaune        Gris avec   Caf au        Gris et      Marron
               uni.         avec des     noir.       lait.          noir.        gris,
                            tches                                               peu blanc
                            marron.

Substance.     Corne.       Corne.          ?        Pas en         Pas en       En nacre
                                                     toffe.        toffe.

Milieu.        4 fils blanc 4 trous au   4 trous.    Grand trou.    5 trous.     4 trous.
               au milieu.   milieu.

Fixation.      Du fil.      Coll.       Fil.        Espce de      Ficelle,     Cousu.
                                                     ficelle rouge, ne l'a pas   Tu as vu du
                                                     je l'ai vue,   vue.         fil?--Non,
                                                     mais je n'ai                monsieur.
                                                     pas fait
                                                     attention.

Nombre d'erreurs.   3            0            2           2              3            2

...............................................................................................

LE PORTRAIT:
Forme.         Ovale.       Rond.        Carr.      Rectangle      Rond.        Carr.
                                                     parfait.

Couleur.       Blanc.       Noir.        Noir.       Blanc et noir. Blanc.          

Sujet          Monsieur     Monsieur     Un          Un monsieur    Un monsieur  Un monsieur
reprsent.    qui bille.  qui riait.   monsieur?   qui rit,       qui riait.   lit, assis
                                                     appuy sur le
                                                     dossier de la
                                                     chaise.

Partie         Jusqu'aux    Jusqu'aux    Moiti du   Moiti des     Rien que la  De la tte
visible.       jambes.      genoux.      corps.      jambes.        tte.        aux genoux.


Position de    La main     Main appuye    ?        Main droite    Main            ?
la main.       la hauteur   sur une                  appuye sur    invisible.
               du front.    chaise.                  la tte du ct
                                                     de l'oreille.

Couleur du                 Gilet noir,  Veste noire,                             
vtement.                   costume      gilet bleu.
                            marron.
                                           R. sug.                    R. sug.
Nombre d'erreurs.    4           4            1           3              5            2

...............................................................................................



TABLEAU XIII(d-2) _(suite).--Expriences sur les erreurs de mmoire force_

...............................................................................................

                                                                               TOTAL DES
AND.        DIE.        VAND.       MRI.       GOUJE.        HUBE.    Erreurs  Oublis Rponses
                                                                                        justes
...............................................................................................


Rond.       Rond.       Rond.       Rond.       Rond.         Rond.         0       0       25



Gris,       Marron      Marron et   Blanc.      Gris, raies   Marron.      11       1       13
verni.      uni.        blanc.                  noires, un
                                                peu marbr.


Pas en      Pas en      Pas en      En os.                   En bois.      7       3       14
toffe.     toffe.     toffe.

Des         Du fil.     4 points.   4 trous.    4 petits      3 trous.      8               16
diamants.                                       trous.

Du fil. Ne  Fil blanc.  Fil marron, Fix par    Fil noir,     Coll.       21       1        2
l'a pas vu.             l'a vu.     du fil      l'a vu un
                                    noir dans   peu.
                                    des trous,
                                    l'a vu.


  3           2           2           3           2             1

...............................................................................................


Carr.      Longue.     Carr.      Rond.       Rectangle.    Carr.        7       0       18


Noir.       Noir.       Marron.     Noir.       Noir.         Noir.         5       0       19

Un homme    Un monsieur Un monsieur Un monsieur Un monsieur   Un monsieur  17(?)    1        7
qui bille. qui bille. qui tire    qui ouvre   qui bille.   assis qui
                        la langue.  la bouche.                fait la
                                                              grimace.


Rien que    Tout        Corps et    Tte et     A mi-corps.   Tout         14               11
le corps et entier.     tte.       corps.                    entier.
la tte.

Il met la   Main        Il fait des Lve la     Main droite      ?         14       5        4
main droite droite sur  grimaces    main        devant la
au front.   son ct.   en          jusqu'au    bouche.
                        mangeant.   front.

paletot     Gilet noir,            Gilet noir, Gilet blanc,  Veste        11       1        5
noir, gilet veste                   veste       veste         noire,
noir.       noire.                  noire.      noire.        gilet noir.

   3           3           3           3           2             2

................................................................................................


--Tordu sur le ct (2 fois). Ecorchure (1 fois). Dform en bas (1 fois).
A reu un coup de marteau en bas  droite (1 fois).

--Il manque des cheveux  la tte (1 fois). Il y a sur la tte 5 parties
uses (1 fois; le sujet dessine ces parties uses, qui sont le rsultat
d'une erreur).

Les erreurs sur le sou sont peu graves; la principale est un oubli de la
dtrioration: il est possible qu'elle n'ait pas t perue. Je pense que
le sou a t mieux retenu que le timbre parce qu'il occupait une place
privilgie sur le carton  gauche et en haut; de plus, un sou franais
prsentait moins de variations possibles de forme et de couleur qu'un
timbre franais.

ERREURS COMMISES SUR L'TIQUETTE

Les erreurs faites sur l'tiquette sont les plus intressantes de toutes,
car elles sont nombreuses et faciles  dfinir en faisant dessiner
l'tiquette par l'enfant.

1 _Quelle est la couleur de l'tiquette?_ Nous avons vu que sur la couleur
du timbre on s'est bien souvent tromp. Il en a t de mme pour celle de
l'tiquette.

--L'tiquette est verte (12 fois).

--Bleue (4 fois). ) ) --Rouge (2 fois). ) ) --Rose (1 fois). ) )--(10 fois)
--Blanche (1 fois). ) ) --Grise (1 fois). ) ) --Marron (1 fois). )

La majorit est donc pour la couleur verte, qui est la couleur exacte.

2 _A quel magasin appartient-elle?_ Sauf 4 lves, tous ont rpondu: Aux
magasins du Bon March.

3 _Quelle est sa forme?_ Tous ont rpondu qu'elle est carre ou
rectangulaire; mais quand je leur ai fait prciser la forme par un dessin,
beaucoup d'lves ont figur les deux coins du haut coups, alors que ce
sont les coins du bas qui sont coups. Ainsi, 10 lves ont cru que les
coins du haut taient abattus, et 5 seulement se sont rappel exactement
que c'taient les coins du bas. Je me demande d'o vient cette singulire
erreur, remarquable surtout par sa gnralit. Je pense qu'elle provient
peut-tre de ce que les cadres rectangulaires ont les pans du haut plus
souvent coups que ceux du bas. 4 lves ont cru l'tiquette de forme
rgulirement rectangulaire, et 2 ont cru que les quatre coins sont coups.
Ainsi, ceux qui ont russi  retenir exactement cette forme, pourtant si
simple, sont une petite minorit, 3 sur 23.

3 _Comment l'tiquette est-elle fixe sur le carton?_ Ce mode de fixation
donne lieu  une illusion, mme quand on dcrit la fixation avec l'objet
sous les yeux. On voit, en effet, que l'tiquette est traverse de haut en
bas par une pingle, et on en conclut qu'elle est pingle au carton; mais
c'est inexact; car l'tiquette est double d'une seconde feuille, et cette
seconde feuille, qui n'est pas traverse par l'pingle, est en ralit
colle au carton. Nous signalons en passant cette petite particularit,
parce qu'elle pourrait servir de point de dpart  une tude sur la
sagacit d'esprit dans les perceptions; mais, pour le moment, comme nous
tudions les erreurs de mmoire et non les erreurs de perception, nous
considrons qu'une rponse est exacte lorsqu'elle affirme que l'tiquette
est fixe au carton avec une pingle.

Voici les rponses:

--tiquette colle (2 fois).

--Cousue avec du fil (10 fois).

--Fixe avec une pingle, une aiguille ou un clou (8 fois).

--Le sujet ne sait pas (3 fois).

Lorsque le sujet nous rpond que l'tiquette est cousue au carton avec du
fil, nous lui demandons de nous dessiner le fil sur l'tiquette; on trouve
figurs dans les dessins toutes les dispositions possibles du fil, par
exemple l'tiquette est cousue en travers et en haut, ou bien le fil se
voit aux quatre coins, ou bien il croise l'tiquette par le milieu; tous
ces dessins montrent que le souvenir peut tre prcis, bien qu'il soit
entirement faux; c'est ce que nous avons dj vu pour le timbre. Cette
constatation est en contradiction avec les ides communes; nous le
montrerons tout  l'heure dans notre conclusion.

Nous n'avons pas rencontr d'enfant qui ait dit spontanment la couleur
du fil avec lequel l'tiquette lui parat tre fixe au carton; c'est sur
notre demande expresse qu'il dit cette couleur: il y a donc eu l un peu de
pression, et j'imagine que l'enfant, ayant affirm que l'tiquette tait
cousue avec du fil, s'est cru oblig par la logique d'attribuer une couleur
 ce fil, qu'il croyait avoir vu; mais, bien entendu, il aurait pu dire
qu'il ne s'en souvenait pas. Ces couleurs de fil sont trs varies; nous
comptons: fil noir (2 fois), fil blanc (3 fois), fil vert (1 fois), fil
beige (1 fois), ficelle rouge (1 fois).

Quant  l'pingle, elle n'a jamais t reprsente dans la vraie direction;
le plus souvent, on l'a figure en travers, et vers le haut de l'tiquette.

4 _Quelle inscription porte l'tiquette_? Tous les enfants, sauf un, se
sont rappel que l'tiquette portait une inscription; mais aucun ne s'est
rappel la totalit de l'inscription. Le numro exact: 6,75 a t dit 4
fois: une fois on a cit 6; une autre fois, un numro de fantaisie, 320.
Pour les inscriptions de mots, voici ce qu'on a cit: A, Boucicault,
Nouveauts.--Lingerie, Bonneterie--Magasins, Layettes.--_Au Bon
March_(6 fois)--Magasins de nouveauts--Lingerie et mercerie,
Paris--Lingerie--Corsages et lingeries. Toutes ces inscriptions, sans
tre justes, pouvaient tre considres comme probables, car ce sont des
inscriptions qu'on trouve sur les tiquettes du Bon March; elles se
rapprochent mme de la dsignation vraie en ce qu'elles dsignent des
articles fminins. En ce qui concerne ces inscriptions, 8 enfants ont
dclar qu'il y avait quelque chose, mais qu'ils ne se rappelaient plus.

Ces erreurs sur l'tiquette ont, comme celles sur le timbre, des caractres
trs nets; nous remarquons ici encore la dissociation du souvenir, et
l'existence d'erreurs isoles; sur 5 erreurs possibles, 5 sujets n'ont fait
qu'une seule erreur, 8 sujets en ont fait 2, et 8 sujets en ont fait 3. La
prcision des souvenirs faux est atteste par les dessins du mode d'attache
de l'tiquette.


ERREURS COMMISES SUR LE BOUTON

Ces erreurs ressemblent beaucoup  celles de l'tiquette.

1 _Forme_.--Tous les sujets se souviennent que le bouton est rond.

2 _Couleur_.--Nous comptons comme justes les rponses: marron, jaune,
beige, caf au lait. Les rponses justes ont t nombreuses. Les rponses
fausses prsentent ce caractre d'tre des erreurs d'approximation; en
effet les couleurs supposes ne contrastent pas avec la couleur relle; un
seul sujet a dit: gris et bleu; aucun n'a dit que le bouton tait rouge ou
vert; les couleurs fausses sont le plus souvent le blanc, le gris et le
noir. Il en tait tout autrement pour le timbre, dont les lves ont, par
erreur, compltement chang la couleur, remplaant le rouge par du bleu ou
par du vert. Cette diffrence de rsultats montre combien ces expriences
sont compliques; il est probable que la nature des erreurs commises ne
doit pas tre considre abstraitement, et rige en une loi gnrale des
erreurs de la mmoire des couleurs; on doit plutt l'attribuer  la nature
des objets sur lesquels porte le souvenir; de deux objets, celui qui
peut revtir un grand nombre de couleurs diffrentes donnera lieu  plus
d'erreurs diffrentes de couleur qu'un objet qui, comme une plume, ou une
pingle, prsente presque toujours la mme couleur; le premier, en effet,
veille plus d'associations chromatiques que le second.

3 _Substance_.--Cette question me parat maintenant inutile, car il est
difficile pour un enfant de connatre la matire du bouton. Je considre
cependant comme fausses les rponses: nacre, porcelaine, os.

4 _Milieu du bouton_.--La plupart des enfants, 16 sur 25, se sont rappel
que le milieu du bouton est perc de 4 trous; quelques-uns ont fait des
erreurs sur le nombre des trous; ainsi on a rpondu 1 grand trou (1 fois),
2 trous (1 fois), 3 trous (1 fois), 5 trous (1 fois).

Une erreur plus grave a t de rpondre que le milieu du bouton est occup
par autre chose que des trous; ainsi, un enfant a dit: 4 fils blancs, au
milieu; un autre a dit, du fil; un troisime, 4 points. Ces enfants ont t
induits en erreur soit par la proccupation de savoir comment le bouton
tenait au carton, soit par le souvenir d'autres boutons, car les boutons
qu'on voit ordinairement sont cousus. Ce sont l, par consquent, des
erreurs de routine ou des erreurs de logique.

Un seul enfant, And., nous a fait une rponse singulire; il nous a assur
que le centre du bouton tait occup par des diamants; sur notre demande,
il nous a fait le dessin du bouton, avec un diamant au centre. C'est l une
erreur d'une espce assez rare; mais nous en trouverons d'autres exemples,
 propos des autres objets.

5 _Fixation du bouton sur de carton_.--Le bouton, comme l'tiquette et
comme le sou, tait simplement coll au carton. C'est un mode de fixation
qui est tout  fait inusit; lorsqu'on veut fixer un bouton, on le coud.
C'est probablement pour ce motif que les erreurs ont t si nombreuses;
elles s'lvent  21; ce qui veut dire que 21 lves sur 25 se sont imagin
qu'ils avaient vu le bouton cousu avec du fil, ou fix avec une pingle.
Leurs rponses ont eu la mme prcision que pour l'tiquette; nous leur
avons demand la couleur du fil, et chacun a prcis que le fil tait
blanc, ou noir, ou mme rouge... Ce sont bien des erreurs logiques, avec
peut-tre une lgre fantaisie en ce qui concerne la couleur du fil: mais
du moment que l'enfant s'tait avanc, et avait dit que le fil tait cousu,
il ne pouvait gure se refuser  attribuer une couleur  ce fil, lorsque
nous le lui demandions. C'est un point sur lequel il faut faire des
rserves. Il n'est pas certain que les enfants entendent affirmer qu'ils
ont vu le fil; quelques-uns du moins, quand ils rpondent que le bouton
tait fix avec du fil, savent qu'ils font une interprtation, et qu'ils ne
rapportent pas un fait d'observation; du moins, je le suppose; mais cette
distinction entre le raisonnement et l'exprience est un peu subtile pour
eux, et ils ne songent pas  la faire, parce qu'on n'attire pas leur
attention sur la ncessit de la faire.

La preuve, c'est que lorsque j'ai demand expressment  quelques-uns des
enfants s'ils avaient vu le fil, j'ai obtenu des rponses trs variables.
Van. rpond: Oui, j'ai vu le fil. C'est l'affirmation catgorique. Mais
Gouje. est moins certain; il dit: Je l'ai un peu vu; Martin. rpond
aussi: Je l'ai vu, mais je n'ai pas fait attention. D'autres enfin,
Obre., Uhl., And., affirmant qu'ils n'ont pas vu le fil.

Nous pouvons rpter,  propos de ces erreurs, ce que nous avons remarqu
plus haut; les erreurs d'imagination sont d'une prcision extrme, et elles
se trouvent mlanges intimement avec des souvenirs exacts relatifs au mme
objet. Quant  leur caractre habituel, ce sont des erreurs de routine ou
des erreurs logiques. Un seul cas d'erreur spciale est  signaler, c'est
celui du diamant.


ERREURS RELATIVES AU PORTRAIT

Les quatre objets prcdents qui ont servi aux expriences sont des objets
usuels, auxquels nos yeux sont habitus, et qui ne prsentent aucune
difficult intellectuelle de perception; on voit et on reconnat un timbre,
un bouton, une tiquette et un sou sans qu'il soit ncessaire  un sujet
normal de faire un effort pour comprendre. On ne peut pas en dire autant
pour les deux autres objets: le portrait prsente une petite difficult
d'interprtation; il faut non seulement reconnatre la nature du
personnage, mais comprendre ce qu'il fait; l'effort est encore plus grand
pour comprendre le sujet de la gravure.

1 _Forme_.--La forme du portrait a t bien retenue le plus souvent (18
fois); 7 fois seulement, on a cru qu'il tait rond.

2 _Couleur_.--Les erreurs sur la couleur sont peu nombreuses et peu
importantes; 2 fois on a dit qu'il tait blanc, 2 fois marron et 1 fois
bleu.

3 _Sujet reprsent_.--En ralit, le portrait reprsente un homme qui
ouvre la bouche. Trs peu d'enfants se sont borns  dcrire ce qu'ils
avaient vu; ils ont cd au besoin d'interprter; au lieu de dire
simplement que l'homme ouvre la bouche, on a dit qu'il bille, qu'il crie,
qu'il fait la grimace, qu'il rit, qu'il tire la langue, qu'il mange, etc.
C'est un nouvel exemple de la difficult qu'prouve l'enfant  distinguer
entre une observation des sens et une conclusion tire de cette
observation.

4 _Position de la main_.--Cette position a t rarement dcrite avec
exactitude, 3 fois seulement; souvent (5 fois), l'enfant ne se l'est
plus rappele; plus souvent encore, il a invent une attitude inexacte,
consistant surtout  placer la main plus haut qu'elle n'tait. Ce
dplacement parat avoir lieu quelquefois pour des raisons de logique;
ainsi, ceux qui ont cru que l'homme bille ont suppos qu'il met la main
devant sa bouche.

5 _Couleur du vtement_.--La veste, le plus souvent, a t dcrite de
couleur noire; pour le gilet qui est rellement blanc, on a dit tantt
blanc, tantt noir. Parfois, l'enfant a attribu au vtement une autre
couleur, le marron par exemple, mme alors qu'il avait dit que la gravure
tait noire.


ERREURS COMMISES SUR LA GRAVURE

Ainsi que nous venons de le dire, les erreurs sur la gravure ont un
caractre tout particulier, qui provient en partie de ce qu'elle prsente
quelque difficult d'interprtation. Nous n'insistons pas sur les erreurs
de forme et de couleur, qui sont reprsentes en dtail dans nos tables;
il faut surtout mettre en lumire les erreurs sur le sujet de la scne
reprsente. Ces erreurs peuvent tre classes en 3 catgories:

1 Des erreurs totales, compltes, par suite desquelles l'lve substitue
au sujet de la gravure un autre sujet, tout  fait diffrent. Deux enfants
seulement ont commis cette erreur grave. L'un, Bout., s'est imagin que
la gravure reprsentait une socit de 40 individus assis, et se faisant
photographier. Cette description, il nous l'a donne avec assurance,
rpondant avec prcision  toutes nos questions; il a mme fait un dessin
de cette gravure imaginaire. Lorsque nous lui avons montr le carton pour
le dtromper, il a t trs surpris, et n'a pas pu comprendre ce qui
l'avait induit en erreur; il ne s'est pas rappel avoir vu quelque part la
photographie d'une socit.


Tableau XIII (e-1).--_Expriences sur les erreurs de mmoire force. (suite)_.
[Illustration: Tableau13e.png = tableau entier en format graphique]

...............................................................................................


           GESB.          DEW.         PET.          FLI.         BIEN.        POU.
...................................................................................
GRAVURE:
Forme      Rectangulaire. Ellipse.     Rectangle.                 Carr.       Ovale.

Couleur    Grise, bords   Noire.                                 Noire.       Marron
           blancs                                                               fonc.
           dpassant.

Sujet      Une poste, et  Des hommes   Du monde qui  Beaucoup de   Des hommes   Des collgiens
           beaucoup de    qui taient  rentre. Il y  monde, une    qui se       qui rentrent
           gens se         une poste; a une grille  grille, des   bousculent.  au collge,
           prsentent     ils criaient entr'ouverte, messieurs     Il y a une   porte en
           pour entrer:   On voyait    ce sont tous  bien habills porte avec   pierre et en
           la grille a    une grille.  des hommes,   qui entrent   une grille.  bois, rond en
           les machins                 en noir,      et qui        Les hommes   haut.
           dors au bout.              avec chapeau  attendent.    ont une
           C'est la                    rond. On ne   Pas de dames, costume,          1
           grille du                   voit pas le   ni d'enfants. comme les
           palais de                   jardin. Il                  gardes
           justice.                    me semble                   rpublicains.
                                       qu'il y a
                1                      une pelouse.                     1


Description                                   2                      Un carton rond
ne                                                                   color de
rpondant                                                           jaune, il
aucun objet                                                          ressemblait 
une montre.

2







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Tableau XIII _(e-2).--_Expriences sur les erreurs de mmoire force (suite)_.
[Illustration: Tableau13f.png]

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              BOUT.            VASSE.        DELANS.         MONNE.         POIRE.
................................................................................................
GRAVURE:
Forme         Rectangulaire.   Ovale.        Rectangulaire.  Ovale.          Ovale.

Couleur       Noire.           Noir gris.    Noire.          Noire.          Blanche et noire.



Sujet         Plusieurs hommes Reprsente    Des hommes,     C'est la grve  C'est la poste.
              les uns  ct   une maison et une foule et    des facteurs.   Il y a des
              des autres, sur  une foule de  une grille qui  J'ai vu cette   facteurs qui
              plusieurs rangs; gens qui se   s'ouvre, des    gravure dans    sont dehors.
              on ne voit que   bousculent    hommes qui      un kiosque, il  Ils attendent des
              les bustes.      pour entrer;  passent.        y a des gardes, lettres. On voit
              C'est une        on voit une   Y a-t-il des    des soldats,    des grilles et                                  socit de       grille;       des femmes? Je  des facteurs.   un mur.
              messieurs en     soldats sont  n'ai pu tout    Cela se passe
              costume noir.    mls  la    regarder.        l'Htel de
              Il y a environ   foule.                        Ville.
              40. Ils se font
              photographier.        1

                     3

Descriptions ne                  Un autre sou;                                 Toute petite
rpondant                       le premier                                    image, un petit
aucun objet                      tait de 5                                    portrait de                                   centimes,                                     jeune fille;                                                     celui-ci est                                  on la voit
                                 de 10 centimes                                jusqu'au buste,
                                 il tait                                     elle est de
                                 droite du                                     profil, sans
                                 portrait. On                                  chapeau, le
                                 voyait l'aigle.                               portrait est
                                 Il tait moins                                ovale, blanc et
                                 abm que                                     gris (dessin)
                                 l'autre sou.                                       2

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TABLEAU XIII _(e-3).--Expriences sur les erreurs de mmoire force (suite)_.
[Illustration: Tableau13g.png]

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         MIEN.       LAC.           SAGA.       BLASCH.     MOTTE.      MARTIN.     UHL.
...............................................................................................

GRAVURE:
Forme    Rectangle.  Ovale.         Ronde.      Rond.       Carr.      Ovale.      Carr.

Couleur  Gris.       Blanc et       Blanc et    Noir.       Noir.       Noir et     Noir et
                     marron.        noir.                               blanc.      blanc.

Sujet    Un jardin;  Un btiment,   Un vote,    Des         Monument    Des         Des
         on voit du  grille         des         personnes,  o il y     facteurs    personnes
         monde qui   entre'ouverte. messieurs   hommes,     avait du    en grve.   courant
         entre,      Des hommes.    bien        femmes,     monde; des  Un monument dans une
         surtout des Des ouvriers   habills,   enfants,    hommes et   avec des    maison.
         hommes. On  en veston.     en noir,    qui         des dames;  grilles.       1
         voit, de                   qui vont    rentrent    la porte    N'a pas fait
         ct, une                  voter. On   dans une    est carre, attention
         maison.                    voit la     prison; on  en grilles. s'il y avait
            2                       rue, des    voit la        1        des femmes.
                                    maisons.    porte, elle
                                                est
                                                grillage.

...............................................................................................

         OBRE.       AND.           DIE.        VAN.        MRI.       HON.        GOUJE.
...............................................................................................

GRAVURE:
Forme    Carr.      Rond.          Rectangle.  En longueur.Rond.                  Rectangle
                                                                                    couch.

Couleur  Gris.       Noir.          Noir.       Marron.     Noir.                  Noir.

Sujet    Enterrement Barres de fer, C'est un    La grve de Un jardin,  Des         Des
         de Flix    c'est une      muse, le   facteurs.   des hommes  messieurs   messieurs
         Faure. On   grille; il y a jardin des  Je l'avais  qui entrent qui         qui
         voit        des hommes,    Plantes, il vue sur les par une     courent.    entrent
         Louhet, des des dames, et  y a des     journaux.   porte en    Il y a une  au Snat,
         personnes   des enfants    messieurs   On voit     fer, avec   maison. On  par le
         qui         qui regardent. en noir qui des soldats des         voit la     Luxembourg.
         regardent,                 rentrent.   qui         grilles.    porte. Elle Ils sont en
         puis                                   portent des Ils sont    est ronde.  redingote,
         l'enterrement,                         lettres;    en noir.                avec des
         des soldats.                           une voiture.                        chapeaux
         (Grandeur:                                            1                    haute-forme
         1 centimtre                              2
         carr.)                                                                       1
            3

................................................................................................


Obre. a fait une invention du mme genre; il nous a assur qu'une des
gravures reprsentait l'enterrement de Flix Faure; il a, sur notre
demande, donn maint dtail; on voit Loubet, nous a-t-il dit, puis des
personnes qui regardent, puis l'enterrement, des soldats. Nous lui avons
fait dessiner cette gravure: il a trac un petit carr ayant  peine un
centimtre de ct.

Ce sont les deux seules inventions compltes qu'il y ait eu  noter. J'en
rapprocherai d'autres cas, qui me paraissent analogues. Trois lves
ont dcrit, outre les six objets figurant sur le carton, des objets
compltement imaginaires. Vasse, croit avoir vu une pice de deux sous,
avec un aigle; il dcrit la position de cette pice de monnaie, son tat de
vtust. Poire. nous apprend qu'il a vu une toute petite image, un portrait
de jeune fille; elle est en buste, de profil, sans chapeau, le portrait
est ovale, blanc et gris; sur notre demande, Poire. dessine ce portrait
imaginaire. Enfin, Bien. dcrit un carton rond, color de jaune, et
ressemblant  une montre; sur le dessin qu'il en a fait, il figure deux
aiguilles.

Ce sont l des erreurs d'une espce particulire. Pour que le dnombrement
ft complet, il faudrait y ajouter le cas d'And., qui a vu un diamant au
milieu du bouton. Ce sont des erreurs qui ne sont ni logiques, ni produites
par la routine; ce sont  proprement parler des erreurs d'invention, qui se
prsentent sans explication possible.

2 Une seconde catgorie d'erreurs qui s'est produite frquemment dans
l'exercice de mmoire sur la gravure, consiste  donner  la scne une
interprtation particulire, en prsentant cette interprtation comme
un fait vu. La gravure reprsentait seulement des individus vus de dos,
presss, et entrant par une grille entr'ouverte. Cette scne pourrait tre
comprise de beaucoup de faons. Quelques-uns l'ont dcrite comme elle
tait, sans rien y ajouter; d'autres ont fait une supposition. Pou. pense
que ce sont des collgiens qui rentrent, Dew. imagine des individus qui
crient, Gesb. pense que c'est le palais de justice; pour Blasch., c'est
une prison o du monde pntre; Saga. y voit des gens qui vont voter, Die.
reconnat le jardin des Plantes, Gouje. croit que ce sont des messieurs
qui entrent au Snat par le Luxembourg, Pet., Mien. et Mri. disent que la
scne se passe dans un jardin. Ce sont l des erreurs d'interprtation;
elles portent moins sur la ralit de la scne que sur sa signification.

3 Un troisime genre d'erreurs consiste  falsifier un dtail matriel de
la scne,  dcrire par exemple une voiture,  dire que la foule contient
des soldats, des femmes ou des enfants, que la grille a des pointes dores,
etc. Ces dernires erreurs n'ont pas t bien frquentes.

En rsum, l'exprience que nous venons de dcrire a russi  provoquer un
grand nombre d'erreurs de mmoire.


CONCLUSIONS SUR LES ERREURS DE MMOIRE FORCE

Voici les rflexions gnrales qu'on peut faire  ce sujet. Ces rflexions
s'appliquent  des expriences faites spcialement avec les objets
bien dfinis que nous avons dcrits, et il serait probable que d'autres
expriences faites avec d'autres objets concluraient  des conclusions un
peu diffrentes; mais je pense que ces diffrences ne seraient pas trs
importantes.

Ce qui frappe, tout d'abord, clans la lecture des rsultats, c'est, que
l'objet fix sur le carton a une individualit qui a t rarement mconnue.
Pour le sou, par exemple, on a pu oublier l'effigie qu'il porte, la
dtrioration de son contour, mais on n'a pas oubli que c'est un sou.
Aucun lve ne s'est rencontr qui a dit: Je me rappelle avoir vu en haut
du carton un objet arrondi, obscur, je ne sais plus ce que c'est. Mme
remarque peut tre faite pour le timbre; les erreurs se sont multiplies
sur sa valeur, sa couleur, sur le cachet de la poste, etc., mais aucun
lve n'a dit: Je me rappelle une petite surface claire, de telle et
telle couleur. De mme encore pour l'tiquette, pour le bouton, pour le
portrait, pour la gravure. Le souvenir de l'individualit de ces objets a
mme t plus prcis encore; on est tonn de voir que jamais ou presque
jamais l'lve n'a oubli que le sou et le timbre sont franais; bien
peu d'erreurs ont t faites sur l'tiquette, puisque 17 lves se sont
souvenus que c'est une tiquette du Bon-March. Ce sont l, videmment, les
attributs essentiels de l'objet, qui en forment comme la substance, et ce
sont ces attributs qui se gravent le plus profondment dans la mmoire,
tandis que les dtails de couleur, de forme, qui sont accessoires et
pourraient changer sans entraner la suppression de l'objet comme tel, ont
une forte tendance  disparatre de l'esprit.

Les erreurs commises par les lves ont ce caractre singulier: elles ont
la prcision de dtails des souvenirs exacts[55].

[Note 55: Cette question prsente en justice un intrt qu'on ne
saurait exagrer. Bien souvent, on entend des personnes dire qu'un
tmoignage leur parat exact, parce que le tmoin a t _trs net et trs
prcis_ dans ses affirmations; et ces personnes, qui peuvent tre jurs ou
magistrats, feront sans doute, toutes choses gales d'ailleurs, plus de
fond sur un tmoignage net et prcis, donn sans hsiter, que sur le
tmoignage d'une personne qui hsite, qui doute, qui refuse de donner une
rponse prcise. Le mot mme de prcision (comme lorsqu'on dit: sciences de
prcision, instruments de prcision) veille l'ide d'exactitude. Je pense
qu'il peut y avoir l, une illusion psychologique; si un fourbe et un
honnte homme sont appels  tmoigner sur un mme fait, il est possible
que le fourbe, qui a intrt  mentir, fasse le rcit le plus net et le
plus prcis, tandis que l'honnte homme, arrt par maints scrupules,
ne voulant  aucun prix altrer la vrit, se gardera de faire des
affirmations prcises, et rptera des formules vagues, comme: Je ne sais
pas, je ne puis rien dire...]

Toutes nos observations montrent qu'un souvenir peut tre prcis, quoique
entirement faux; un enfant peut non seulement croire que le timbre est
oblitr, mais figurer le dessin du cachet de la poste, et mme rappeler
les lettres qu'il a vues sur le cachet; il dessinera avec prcision un
fil qu'il n'a pas vu, etc. Un esprit non prvenu pourrait considrer ces
dtails si nets, si circonstancis comme une preuve de l'exactitude du
souvenir; nous voyons maintenant que la prcision des souvenirs n'est pas
incompatible avec leur fausset.

Autre caractre des erreurs de mmoire: elles ne sont pas moins frquentes
dans les souvenirs  reviviscence spontane que dans les souvenirs qu'une
personne se rappelle seulement avec l'aide d'autrui.

Le souvenir du timbre est un de ceux que les lves ont le plus souvent
perdu; douze fois, les lves n'ont pas pu le nommer; mais chaque fois
que nous leur avons demand: Avez-vous un timbre? ils ont rpondu
affirmativement. Il est donc intressant de savoir si le souvenir du
timbre, quand il n'a pas pu tre rappel volontairement par le sujet (R.
sug., dans nos tableaux XIII), mais qu'il a t seulement reconnu par lui,
est un souvenir moins exact que le souvenir qui renat spontanment.
J'ai donc fait la moyenne des erreurs commises dans les douze souvenirs
reconnus, pour la comparer  la moyenne des erreurs dans les autres
souvenirs; je trouve deux moyennes d'erreurs tout  fait quivalentes:
1,58 (c'est--dire une erreur et demie) pour les souvenirs rappels par
suggestion, et 1,66 pour les souvenirs rappels volontairement. Par
consquent, il faut conclure, en restant dans les limites de notre
exprience, que l'exactitude d'un souvenir est indpendante de sa puissance
de reviviscence.

La nature des erreurs prsente des variations importants; la question est
trop peu connue pour qu'on puisse ds  prsent proposer une classification
tudie; mais il parat important de distinguer les _erreurs par logique_
ou esprit de routine, qui consistent  imaginer par exemple un fil ou une
pingle pour expliquer la fixation d'une tiquette ou d'un bouton sur un
carton--et les _erreurs d'invention_, consistant  construire un objet qui
n'a point de rapport visible avec la ralit, et que par consquent on
n'est pas en mesure d'expliquer. Ce dernier genre d'erreur est moins
frquent que l'autre.

Je signale enfin un autre caractre de ces erreurs: c'est leur
spcialisation. Un enfant a vu le timbre et le dcrit; sa description peut
tre exacte sur un point et fausse sur un autre; il peut dire exactement
la couleur du timbre et se tromper sur sa valeur; c'est mme ce qui s'est
prsent le plus souvent; il est trs rare qu'un de nos sujets se soit
tromp  la fois sur la couleur, la valeur et l'tat du timbre. Cette
erreur complte s'est produite seulement trois fois (sur 24 sujets); il y a
eu 8 sujets qui n'ont fait d'erreur que sur un seul point, et 11 sujets ont
fait erreur sur deux points, percevant exactement les autres points. Cette
dissociation de la perception, cette spcialisation de l'erreur a une
double importance, et pour la psychologie, et pour la science pratique du
tmoignage[56]. A la psychologie elle enseigne que les lments complexes
d'une perception sont indpendants les uns des autres et peuvent avoir une
existence spare, une survie diffrente. Peut-on, dans une perception,
imaginer deux impressions mieux fusionnes qu'un chiffre et la couleur avec
laquelle ce chiffre est imprim? Il est cependant possible, aprs avoir vu
ce chiffre, de ne se rappeler que la couleur ou que la forme; la mmoire
dissocie ce qui, pour la perception, semble insparable. D'anciennes
expriences faites sur un calculateur visuel, Diamandi, nous avaient dj
attest le fait[57].

[Note 56: Les questions que nous traitons en ce moment sont si
nouvelles qu'elles donnent lieu  des inaperus inattendus. Signalons
en passant l'utilit qu'il y aurait  crer une science pratique
du tmoignage, en tudiant les erreurs de mmoire, le moyen de les
reconnatre, et de reconnatre les signes de vrit. Cette science est trop
importante pour qu'elle ne s'organise pas un jour ou l'autre.]

[Note 57: _Psychologie des grands calculateurs et joueurs d'checs_, p.
134, Paris.]

Pratiquement, ces dissociations nous prouvent qu'on aurait tort de croire
que lorsqu'une personne fait une rponse juste sur une partie d'un
souvenir, elle rpond juste pour le reste; souvent, on entend dans les
affaires judiciaires, discuter la vracit d'un tmoin; et si par hasard
son tmoignage peut tre vrifi sur un point, il parat acqurir bien plus
de force probante pour les autres points o il n'est pas vrifiable. Sans
doute, chaque cas rel doit tre examin en particulier; nous ne pouvons
formuler que des rgles gnrales; or, en rgle gnrale, il faut admettre
les dissociations partielles des souvenirs, et par consquent on ne peut
pas, tant donne une srie de souvenirs _a, b, c, d_, etc., considrer que
si _a_ se trouve exact, c'est une preuve que _b, c, d_, etc., sont exacts
aussi.

Il reste  faire une classification des sujets, au point de vue du nombre
des erreurs de mmoire. Nous la donnons ci-dessous.

 1. Lac..............) 6 erreurs.
 2. Delan............) 6 erreurs.

 3. Monn.............) 7 erreurs.
 4. Dew..............)

 5. Blasch...........) 9 erreurs.
 6. Martin...........)

 7. Bien.............)
 8. Motte............)10 erreurs.
 9. Obre.............)
10. Die..............)

11. Poire............)
12. Gesb.............)
13. Fli.............)11 erreurs.
14. Uhl..............)
15. Van..............)
16. Gouje............)

17. Vasa.............)
18. Pet..............)12 erreurs.
19. And..............)

20. Mien.............)13 erreurs.
21. Saga.............)

22. Bout.............)
23. Mri.............)14 erreurs.
24. Pou..............)

Pour faire cette classification, nous sommes oblig de prendre une mesure
arbitraire: c'est de considrer comme quivalente toute erreur par logique
ou par routine, et de noter comme ayant une importance double toute erreur
par invention; l'application de cette rgle nous fait ranger nos sujets
dans l'ordre sus-indiqu: sur la liste, nous avons mis en italique les noms
d'lves qui ont commis de vritables erreurs d'inventions; ce sont en
gnral ceux qui ont commis le plus grand nombre d'erreurs; nous retrouvons
parmi eux 3 sujets qui ont t extrmement suggestibles pour les lignes; ce
sont Poire., And. et Bout.

Les lves qui ont commis le moins d'erreurs et occupent les 6 premiers
rangs de la liste sont des sujets qui ont t peu suggestibles pour les
lignes; ainsi Lac., qui arrivait premier dans les expriences de suggestion
par les lignes, occupe ici aussi le premier rang; Delan. est second sur
les deux listes; mais il y a, pour le reste, bien des diffrences; ainsi,
Saga., qui s'tait montr peu suggestible pour les lignes, est ici parmi
ceux qui ont commis le plus d'erreurs.


DIFFRENCE ENTRE LA MMOIRE SPONTANE ET LA MMOIRE FORCE

Nous venons de voir qu'en demandant aux sujets de rpondre  des questions
prcises, nous avons forc leur mmoire, et que nous les avons amens ainsi
 commettre de nombreuses erreurs. Il nous a paru utile de rechercher si
notre interprtation tait juste ou non. Nous avons fait, dans une autre
cole, des expriences d'un genre un peu diffrent; nous avons montr aux
lves le mme carton et les mmes objets pendant 12 secondes; puis, au
lieu de les interroger nous-mme sur ce qu'ils avaient vu, nous les
avons invits  crire de mmoire tous leurs souvenirs, avec la seule
recommandation de ne pas se contenter de nommer les objets, mais d'en
dcrire tous les dtails qu'ils avaient remarqus.

Cette exprience de contrle a dur seulement une aprs-midi; je l'ai faite
sur 12 lves appartenant au cours suprieur d'une cole primaire; ces
lves me connaissent dj, j'ai fait antrieurement quelques recherches
avec eux. Je les ai pris par groupes de trois dans le cabinet du directeur,
et je leur ai donn une explication collective, aussi abondante que celle
que j'ai reproduite plus haut; ensuite, chaque lve a t isol; je lui
ai mis entre les mains le carton d'objets pendant 12 secondes, et enfin
je l'ai invit  crire de mmoire tout ce qu'il se rappelait. Les lves
taient assis  des tables diffrentes, et suffisamment loigns les uns
des autres pour qu'il leur ft impossible de copier. Je suis rest prsent,
bien entendu, et je les ai surveills troitement. Je ne les ai pas
prvenus d'avance du temps qui leur tait accord pour ce travail; mais
j'ai attendu 20 minutes, avant de ramasser les copies. Pendant ces 20
minutes, certains lves n'ont point cess d'crire: d'autres avaient fini
bien avant, mais s'apercevant qu'on ne leur enlevait pas leurs copies, ils
crivaient de temps en temps, ajoutaient quelques mots; ils ne sont pas
demeurs inactifs. J'ai demand  quelques-uns: Avez-vous fini? Mais ils
taient embarrasss, ne rpondaient pas, et aprs avoir jet un coup d'oeil
sur leur voisin qui continuait  crire, ils prfraient ajouter quelques
mots encore. Il est donc probable qu'en prolongeant un peu l'exprience, on
a pes sur eux, on a exerc une petite contrainte: mais cette contrainte
n'est pas comparable  celle des questions directes.

Les copies crites par les lves prsentent une trs grande varit, tant
au point de vue du nombre des dtails retenus que de la nature de ces
dtails; l'avantage des expriences qui laissent au sujet une grande
libert est de permettre la manifestation des diffrences individuelles. Le
nombre des lignes crites est indiqu dans le tableau XIV.

On voit que les diffrences dans le nombre de lignes crites sont trs
considrables; elles ont d'autant plus de valeur qu'il s'agit d'enfants
ayant sensiblement le mme ge et appartenant au mme cours, possdant
par consquent le mme degr de culture; de plus, toutes les conditions
extrieures taient faites pour galiser les rsultats; car les enfants
taient runis, par trois, dans la mme pice, et ceux qui avaient une
tendance  peu crire subissaient l'mulation de ceux qui crivaient
davantage. Il y a donc eu une diffrence trs grande dans l'abondance des
souvenirs et dans l'aptitude aux descriptions longues et minutieuses. Je
pense qu'une preuve de ce genre apprendrait beaucoup sur le contenu de
l'intelligence des lves.


_TABLEAU XIV.--Rsultats donns par l'exercice de mmoire spontane._
[Illustration: Tableau14.png]

................................................................................................
NOMS     NOMBRE     NOMBRE     OBJET        NOMBRE               NATURE DES ERREURS.
des      de lignes  d'objets   OUBLI.      d'erreurs.
lves.  crites.   retenus.
................................................................................................

Math.      A           6       Le timbre.      2       Le monsieur a un chapeau haute-forme.
                                                       Le bouton est noir.

Pet.       8           5       Le sou.         1       Timbre de 15 centimes.

Lenor     20           6          --           3       Timbre de 10 centimes.
                                                       Un monsieur accoud sur une table.
                                                       L'effigie du sou est couronne.

Borc.     21           5       L'tiquette.    1       Devant la porte de la grille, un
                                                       espace pour laisser passer la personne
                                                       que la foule attend.

Desva.    25           5       Le timbre.      0

Mousse    25           5       Le timbre.      0

Cloua.    38           5       Le bouton.      3       Timbre de 3 sous. L'homme a la tte
                                                       appuye sur la main.
                                                       Dans la foule il y a des femmes.

Metz.     31           6          --           3       Le bouton a 5 ou 6 trous. Sur la
                                                       gravure, un homme croit avoir dmoli
                                                       la serrure.

Mulle.    31           5       L'tiquette     4       Timbre bleu de 15 centimes. Bouton
                                                       tachet de noir. Pice de 10 centimes.
                                                       Homme tenant un drapeau tricolore.

Spen.     51           4       Le timbre.      3       Sou de l'an 1854. Chaise rempaille
                               Le bouton.              sur laquelle l'homme est assis. Foule
                                                       devant une grotte ou caverne.

Geffr     52           5       Le timbre.      4       tiquette un peu coupe en haut.
                                                       L'homme a un chapeau inclin en
                                                       arrire, et les jambes croises. Des
                                                       gens lvent leurs cannes. Fil pass
                                                       dans les trous du bouton.

Marli.    57           5       Le timbre.      4       L'homme lit son journal. Il a un gilet
                                                       noir. Un dessin en couleur peu distinct.
                                                       Un individu se battant avec des agents.
................................................................................................

Le nombre des lignes crites n'indique pas,  lui seul, l'abondance des
souvenirs; il y a plusieurs lves, qui ne se sont pas contents de dcrire
leurs souvenirs, mais ont fait de l'rudition, en crivant ce qu'ils
savaient par exemple sur l'utilit des timbres, de la monnaie, des
tiquettes, etc. Ce naf talage d'rudition a pu provenir, dans certains
cas, de ce que l'lve avait mal compris le but de l'exprience; mais le
plus souvent, l'lve n'a fait de l'rudition qu' la fin de sa copie,  un
moment o il avait puis toute sa provision de souvenirs, et il voulait
probablement continuer  crire, pour imiter l'exemple de ses camarades.

J'ai aussi tenu compte, dans le tableau, du nombre des objets retenus; ce
nombre varie trs peu d'un lve  l'autre: il y en a 9 qui ont retenu 5
objets, 2 en ont retenu 6, et 4 seul en a retenu 4. Si on se contentait de
ces chiffres sommaires, on pourrait conclure que tous ces lves ont  peu
prs la mme mmoire, et ce serait commettre une erreur trs grave, dont
on peut se convaincre facilement en lisant leurs copies; car parmi ces 9
lves qui ont tous retenu 5 objets sur 6, il y en a qui ont tant donn de
dtails que leurs souvenirs sont, pour parler approximativement, 4 ou 5
fois plus nombreux que ceux des autres. Je suis donc dispos, sur le vu
de ces copies,  rejeter comme inexacte et surtout insuffisante toute
exprience consistant  apprcier la mmoire d'une personne d'aprs le
nombre d'objets vus qu'elle peut nommer aprs un temps donn. J'ai fait
autrefois des essais dans ce sens, et ne les ai point publis; je pense que
cette mthode serait dfectueuse pour estimer l'tendue d'un mmoire. Un
objet n'est pas une chose simple; il est form par un faisceau d'attributs
souvent compliqus, et qui se dcomposent dans la mmoire, comme nous
l'avons montr prcdemment; telle personne qui peut de mmoire se rappeler
l'existence d'un objet qu'elle a vu sur le carton, le timbre par exemple,
mais ne peut rien ajouter, a certainement une mmoire moins tendue qu'une
autre personne qui peut dire exactement la couleur du timbre, sa valeur,
etc.

Pour apprcier l'tendue de la mmoire, il ne faut donc pas se contenter de
compter les lignes de description, et encore moins se contenter d'numrer
les objets retenus; on devrait en outre faire l'numration des souvenirs
conservs.

Nous donnons la preuve de ceci en reproduisant les copies de deux lves;
ces copies sont  peu prs de mme longueur, le nombre d'objets retenus est
le mme, il n'y a pas eu d'erreurs commises; cependant l'un des lves,
Mousse, a fait preuve d'une meilleure mmoire que l'autre.

COPIE DE L'LVE MOUSSE

1re _figure_.--Un sou de l'anne 1857,  l'effigie de Napolon III, entour
d'une bordure sur laquelle est crit: Napolon trois Empereur. Le Napolon
n'est pas couronn.

2e _figure_.--Une tiquette du Bon-March de couleur verte, avec le prix 6
fr. 75, ayant en tte: _Grands magasins du Bon March_.

3e _figure_.--Un monsieur assis, ayant la bouche ouverte et riant, et ayant
la langue un peu sortie; ses cheveux sont coups en brosse.

4e _figure_.--Un bouton pointill marron clair et gris blanc, avec quatre
trous au milieu.

5e _figure_.--Une photographie reprsentant une grille ouverte: des hommes
qui se prcipitent pour rentrer, et sur le ct droit des facteurs avec
leur bote  lettres.

Le sou (cinq centimes) est une monnaie en bronze; c'est la 20e partie du
franc. Ce sou est un peu us.

L'tiquette est forme de deux cts rabattus l'un sur l'autre.

Le bouton est en plus entour d'une bordure qui forme une couronne.

L'intrieur (l'envers) de l'tiquette est blanc. L'tiquette a t mise
aprs une toffe, car la place du fil ou de l'pingle qui l'a tenue est
marque par des trous. Le tout est fix sur un carton de la couleur du
papier dont se servent les bouchers, c'est un peu jaune. Le carton a la
forme d'un rectangle.

0 erreur.

COPIE DE L'LVE DESVA.

1. Sur la feuille de carton il y a un sou dont l'tat a seul le droit de
fabrication.

2. Puis une tiquette des magasins du Bon-March. Cette tiquette sert 
marquer sur les objets  vendre leur prix.

3. Puis un bouton; ce bouton est surtout employ en mercerie.

4. Puis deux photographies. La photographie est une reproduction de scnes
diverses. Une reprsente un homme assis et l'autre une manifestation.

1. Les sous servent  faciliter les moyens d'acheter. S'il fallait qu'un
sabotier aille changer ses sabots chez le boulanger, puis chez le boucher,
il perdrait son temps, et ainsi pour les autres marchands.

2. Les grands magasins de nouveauts comme le Bon-March, le Louvre, sont
forcs de mettre des tiquettes  leurs marchandises, car les vendeurs ne
se reconnatraient pas dans tous ces objets.

0 erreur.

Voici la copie de l'lve qui a crit le plus petit nombre de lignes; elle
contient 2 erreurs:

COPIE DE L'LVE MATH

Une tiquette du Bon-March pour marquer le prix des objets; l'entre de la
mairie rue Bonaparte; un bouton; une pice de

Cinq centimes en bronze; une photographie; un homme qui tait assis, qui
avait un chapeau de forme. Le bouton tait en nacre noire.

Comme contraste, nous donnons la copie de l'lve qui a crit le plus
longuement.

COPIE DE L'LVE MARL.

1. D'abord un sou  l'effigie de l'Empire franais. D'un ct il y a la
tte de Napolon III.

2. Un dessin, un homme qui bille en _lisant son journal_, il s'tire.

3. Un timbre de deux centimes. Rpublique franaise. Ensuite une autre
gravure; une grille est ouverte, des hommes se poussent pour y rentrer,
d'autres sont repousss par des agents. Il y en a un _qui est saisi par
deux agents qui le tiennent par les deux paules, il se secoue pour tcher
de se sauver_. D'autres hommes crient et gesticulent en poussant les autres
vers la grille.

5. _Une gravure en rond, je ne sais plus ce que c'est. Elle est en
couleur_.

Particularits.

1. C'est un sou comme un autre, en cuivre et en bronze,  l'entour du sou,
il y a crit: Empire franais en rond. A l'intrieur, il y a le visage et
la tte de Napolon III empereur des Franais. De l'autre ct il y a crit
5 centimes (mais cela ne se voit pas).

2. L'homme qui bille est habill avec un veston et un _gilet noir_, une
cravate noire, une chemise et un col blanc. Il bille en s'tirant, il
ouvre une grande bouche o l'on voit sa langue qui est colle sur sa glande
salivaire qui est en dessous de la langue.

On voit aussi ses dents qui sont blanches et rgulires.

Son nez est relev et ses yeux regardent en l'air.

Il s'tire, c'est--dire qu'il carte ses deux bras  droite et  gauche
en les poussant pour se dtendre les nerfs qui sont fatigus d'tre rests
longtemps dans la mme position.

_Il vient de lire son journal, il l'a pos sur ses genoux_.

3. Le timbre de deux centimes est neuf et a t coll sur le carton; il est
rectangulaire et avec des dentelures dcoupes en rond, il y a deux hommes
qui tiennent une pancarte sur laquelle est inscrit le chiffre 2; de l'autre
ct, il y a de la gomme pour le coller.

4. Ce doit tre une usine o il y a une grille entr'ouverte. Des hommes,
qui doivent tre des manifestants, se poussent pour forcer la porte 
s'ouvrir, dans l'intrieur on les empche d'entrer.

A la porte des hommes se battent et se disputent; un homme qui doit faire
plus de bruit _est arrt par deux agents_. Il se dbat et donne des coups
de poing aux agents. (Celui-l n'y rchappera pas, j'en suis sr.)

Le 5e dessin est en couleurs et peu distinct.

4 erreurs.--36 minutes.

Ainsi que nous l'avons prvu, les erreurs d'imagination et de mmoire
commises par les lves sont beaucoup moins nombreuses que celles des
autres lves qui taient obligs de rpondre  nos questions. Nous
trouvons en effet:

2 lves qui n'ont commis aucune erreur;
2 lves qui ont commis 1 erreur;
1 lve qui a commis 2 erreurs;
4 lves qui ont commis 3 erreurs;
3 lves qui ont commis 4 erreurs.

Or, dans les expriences de mmoire force, le minimum d'erreur tait de
5 et le maximum tait de 44; la diffrence est donc considrable. Il faut
conclure que l'exprience de mmoire force est sujette  erreur bien plus
que l'exprience de mmoire spontane. Le seul fait de poser oralement une
question prcise  l'enfant augmente ses erreurs de mmoire; ce qui revient
 donner ce conseil pratique: si vous voulez avoir le maximum de vrit
dans un tmoignage d'enfant, ne lui posez pas de questions, vitez mme
les questions qui sont pures de toute suggestion prcise, mais dites-lui
d'crire tout ce qu'il se rappelle, et laissez-le en tte  tte avec son
papier.

Quelle est la raison psychologique pour laquelle un interrogatoire, qui
cependant est exempt de suggestions, provoque chez un enfant plus d'erreurs
de mmoire qu'un rcit qu'il fait spontanment par crit? La diffrence
provient  mon avis de ce qu'un enfant, mme  l'ge de 12 ans, est
encore inhabile  saisir la distinction entre un fait vu, observ, et un
raisonnement, ou une invention. Avoir vu le fil passant par les trous d'un
bouton, ou supposer que le bouton tant fix au carton doit y tre cousu
avec du fil, c'est tout un pour l'enfant; ou du moins ce sont pour lui deux
expressions quivalentes d'un mme fait; et la preuve qu'il est port 
confondre l'observation et le raisonnement, c'est qu'il lui arrive de
dcrire ce qu'il n'a matriellement pas pu voir, par exemple le ct pile
du sou, l'envers du timbre, ou les couleurs des vtements, dans un portrait
en noir. Cette distinction n'tant point,  ce que je suppose, trs nette
pour l'esprit de l'enfant, il ne pourra en tenir compte que si on
attire son attention sur ce point; mais si, au contraire, on dirige
l'interrogatoire de telle manire que l'attention de l'enfant soit attire
ailleurs, on le verra faire de bonne foi maints raisonnements et maintes
interprtations, alors qu'il croira rendre un compte exact de ce qu'il
a observ. C'est ce qui est arriv prcisment dans notre exprience de
mmoire force; nous invitons l'enfant  prciser un souvenir fuyant;
alors, pour nous satisfaire, par dsir de donner une rponse quelconque,
il complte son souvenir avec les ressources de son raisonnement ou de son
imagination, sans se rendre compte qu'il ne se borne pas  dcrire ses
observations, et la preuve de la bonne foi, c'est l'tonnement qu'il
prouve lorsqu'on lui montre de nouveau le carton, et qu'il touche du doigt
ses erreurs.

Les erreurs commises spontanment par les enfants qui ont crit leurs
souvenirs sans rpondre  un interrogatoire direct ne prsentent rien de
bien particulier; elles sont de mme nature que celles que nos questions
avaient provoques, mais avec plus de varit; du reste on pourra s'en
rendre compte en se reportant  notre tableau. Ce qui importe ici, c'est
moins leur qualit que leur nombre.


SUGGESTION PAR QUESTIONNAIRE

D'aprs tout ce que nous avons appris jusqu'ici, il est extrmement
vraisemblable que si on remplace le forage de la mmoire par la
suggestion, on provoquera un plus grand nombre d'erreurs. J'ai fait cette
tude surtout pour me rendre compte de l'influence des mots et des phrases
employs pour suggestionner. Il y a l une question de grammaire et de
syntaxe qu'il m'a paru utile d'lucider. J'ai indiqu plus haut que les
moindres nuances d'inflexion de la voix ont une grande influence sur
l'effet d'une suggestion; nous ne pouvons gure, quant  prsent,  moins
d'employer des phonographes, tenir compte des inflexions de voix; mais il
est beaucoup plus facile de peser la valeur de chaque mot, en remplaant un
mot par un autre, en employant divers tours de phrase, et en ayant soin
de toujours faire lire au sujet des questions crites, afin d'viter les
variations dans l'accentuation de la voix. Ce procd des questions crites
permet d'liminer une bonne partie de ce qui est indfini et immesurable
dans l'action personnelle.

J'ai employ trois questionnaires diffrents qui ont t distribus chacun
 des lves diffrents; il est bien entendu que chaque lve a rpondu 
un seul des trois questionnaires; mon but n'tait point de faire l'tude de
la suggestibilit individuelle, mais de rechercher si la forme grammaticale
de la question, le tour des mots, le genre de la question exerait une
influence sur la rponse.

Le premier questionnaire reprsente un exercice de _mmoire force_. Nous
connaissons maintenant la pleine valeur de ce terme, et nous savons quel
est le rsultat de ce forage. Pour des personnes non prvenues, ce
questionnaire parat trs simple et trs rationnel dans sa prcision
voulue, et on ne se douterait pas qu'il peut provoquer de si nombreuses
erreurs de mmoire et d'imagination chez les enfants. Les questions, on
le remarquera, sont  peu prs les mmes que celles que j'avais poses
oralement, dans des expriences sur d'autres lves; mais il y a une grande
diffrence entre un interrogatoire oral et un interrogatoire par crit;
dans le premier cas on est prs du sujet, on le regarde de temps en temps
dans le blanc des yeux, on emploie, malgr soi, des intonations de voix
qui sont insinuantes ou imprieuses; en un mot, on exerce une action
personnelle dont l'efficacit vaut ce que vaut l'autorit morale de
l'individu; au contraire, la question crite est plus impersonnelle, sans
cependant l'tre entirement, car celui qui a crit les questions est
prsent dans le cabinet du directeur et surveille.

Voici ce premier questionnaire: QUESTIONNAIRE I

(SANS SUGGESTION, MAIS AVEC FORAGE DE LA MMOIRE)

_Le Bouton_.--1 Comment est-il fix au carton?
2 Est-il abm, le bouton, ou bien est-il intact? Dessinez-le.

_Le portrait_.--3 De quelle couleur est-il?
4 Voit-on les jambes du Monsieur, ou bien ne les voit-on
pas?
5 A-t-il la tte nue ou couverte? Dessinez.
6 A-t-il un objet dans la main droite, ou bien n'a-t-il rien?

_Le sou_.-- 7 Est-il intact ou dtrior?

_Le timbre_.-- 8 Est-il neuf ou porte-t-il le cachet de la
poste? Dessinez.

_L'tiquette_.--9 Comment est-elle fixe au carton?

_Gravure reprsentant une foule_.--10 Que voit-on sur
cette photographie?
11 Combien d'objets y avait-il sur le carton? numrez-les
tous.

Le second questionnaire est destin  produire une demi-suggestion, la
forme des questions est persuasive; le bouton, demande-t-on, _n'est-il
pas_ fix au carton avec du fil etc.? L'expression n'est-il pas revient
presque dans chaque question. Par cette forme de langage, on donne l'ide
d'un certain dtail; on ne l'affirme pas, mais on le fait paratre
vraisemblable, on lui donne l'apparence de la vrit; mais d'autre part,
en mettant en pleine lumire l'objet sur lequel la suggestion s'exerce, on
attire l'attention sur cet objet, et on peut veiller par consquent le
doute, la rflexion et mme l'esprit de contradiction.

Voici ce second questionnaire.

QUESTIONNAIRE 2

(SUGGESTION MODRE)

1 Le bouton n'est-il pas fix au carton avec du fil?
2 N'est-il pas abm? Dessinez-le.
3 Le portrait n'a-t-il pas une certaine couleur fonce?
4 La personne du portrait n'a-t-elle pas une jambe
croise sur l'autre?
5 N'a-t-elle pas un chapeau sur la tte? Dessinez-le.
6 N'a-t-elle pas un objet dans la main?
7 Le sou ne prsente-t-il pas un trou? A quel endroit?
8 Le timbre ne porte-t-il pas le cachet de la poste?
Dessinez.
9 L'tiquette n'est-elle pas attache au carton par un fil?
Dessinez.
10 Sur la gravure reprsentant la grve des facteurs
n'y a-t-il pas un petit chien?
11 N'y a-t-il pas aussi un homme arrt par des agents?
12 N'y a-t-il pas un septime objet? Dessinez.
13 N'y a-t-il pas un huitime objet?

Notre troisime questionnaire est destin  produire des suggestions trs
fortes. La force d'une suggestion peut rsulter en partie de l'accentuation
de la voix, en partie aussi de l'ascendant exerc par celui qui parle.
Comme je me servais de suggestions crites, je m'interdisais d'avoir
recours  ces adjuvants; j'ai donc cherch un moyen tout autre pour
augmenter les suggestions de mon questionnaire; ce moyen a consist  ne
pas attirer directement l'attention sur le fait inexact que je suggre,
mais  considrer ce fait comme implicitement admis, et  le prendre pour
point de dpart d'une autre question. Ainsi, au lieu de demander, comme
dans le second questionnaire: l'homme du portrait n'avait-il pas un
chapeau sur la tte?--Je demande: dessinez la forme du chapeau qu'il
avait sur la tte; question qui ne se comprend que si le chapeau existe,
question qui par consquent ne met pas en cause l'existence du chapeau, et
n'engage pas le sujet  examiner ce dtail ou  le mettre en doute. Une
autre manire de suggestionner fortement est de poser un dilemme, ainsi on
demande: le portrait est-il brun ou bleu?--alors qu'il est noir.

Voici ce troisime questionnaire.

QUESTIONNAIRE 3

(SUGGESTION FORTE)

_Le bouton_.--1 Il y a quatre trous. Quelle est la couleur
du fil qui passe par ces trous, et qui fixe le bouton au carton?
2 Dessinez l'endroit o le bouton est un peu abm.

_Portrait_.--3 Est-il brun fonc ou bleu fonc?
4 Le Monsieur a-t-il la jambe gauche croise sur la
jambe droite, ou la jambe droite sur la jambe gauche?
5 Dessinez la forme du chapeau qu'il a sur la tte.
6 Quel objet tient-il dans sa main droite?

_Le sou_.--7 Il prsente un petit trou. O se trouve ce
petit trou? Dessinez.

_Le timbre_.--8 Il y a dans le coin  droite le cachet de la
poste. Quel nom de ville peut-on distinguer sur le cachet?
Dessinez.
9 Le timbre est de couleur rouge. Est-ce rouge clair ou
Fonc?

_tiquette_.--10 Dessinez le fil avec lequel elle est attache
au carton.
11 L'tiquette est-elle vert clair ou vert fonc?

_Gravure reprsentant une foule_.--12 A quel endroit se
trouve le petit chien?--13 Comment est habill l'homme
qui est arrt par les agents?

_Le septime objet est une gravure_.--14 Que reprsente-t-elle?
Dessinez.

13 _Quel est le huitime objet_?

Une premire srie d'expriences avec ces trois questionnaires a t faite
sur les lves du cours moyen d'une cole primaire.

Ce sont des lves dont l'ge varie de 9  12 ans; je les connais un peu,
pour avoir expriment une fois sur chacun d'eux, trois mois auparavant.
Je les introduis par groupes de 2, dans le cabinet du Directeur; je leur
montre pendant 12 secondes le carton d'objets qui m'a dj servi, et je
leur adresse les mmes explications que dans les expriences prcdentes;
seulement je les avertis que ds qu'ils auront cess de voir le carton, ils
devront rpondre par crit  un questionnaire crit que je mettrai sous
leurs yeux. Diverses recommandations sont ajoutes: par exemple, les
enfants ne devront pas recopier les demandes du questionnaire, mais se
borner  rpondre  chacune des questions; enfin, dans le questionnaire on
leur demande de dessiner certains objets; ces dessins devront tre tous
faits de grandeur naturelle, recommandation d'autant plus ncessaire que
lorsqu'on abandonne les lves  leur spontanit, ils font le plus souvent
de trs petits dessins, en ayant conscience de cette rduction du dessin
par rapport  la grandeur relle de l'objet[58].

[Note 58: On commettrait par consquent une erreur si, aprs avoir fait
faire des dessins de mmoire  des lves, sans autre recommandation, on
mettait la petitesse des dessins excuts sur le compte d'une modification
due  la mmoire. Il est probable que les sujets font des dessins trs
petits parce que ceux-ci sont plus faciles  faire que des dessins grandeur
naturelle, et que les dfauts en sont moins visibles, et moins ridicules.]

J'ai rpt quelques jours aprs la mme exprience sur des lves
appartenant au cours suprieur d'une autre cole primaire. Ces lves me
voyaient pour la premire fois; je les ai pris un  un dans le cabinet
du Directeur, pour pouvoir les suivre attentivement, observer ce qu'ils
faisaient, et les soumettre ensuite  un interrogatoire minutieux.

Diverses remarques prliminaires sont  faire sur l'attitude des lves
pendant les expriences. J'ai t frapp du soin qu'ils ont mis  rpondre
aux questions crites; lorsqu'ils ignoraient la rponse d'une question, ils
restaient embarrasss pendant plusieurs minutes, et il y en a plusieurs
dont l'embarras tait tel qu'ils ne pouvaient pas se dcider  crire, et
ils se livraient  des rflexions sans fin. Cette lenteur  rpondre est
une preuve de sincrit, car si un enfant voulait se dbarrasser de suite
de l'exprience, il lui suffirait de rpondre par les premiers mots venus.
Je pense que la conscience que les lves ont tous montre vient de ce
qu'ils faisaient une exprience individuelle, qu'ils travaillaient sous
mes yeux et se sentaient responsables de tout ce qu'ils crivaient. Une
exprience individuelle se fait presque toujours srieusement. C'est dans
des expriences collectives surtout qu'il se produit de l'indiscipline et
du fou rire; j'ai du reste bien constat cette diffrence quelque temps
aprs, lorsque j'ai essay de rpter collectivement, sur 3 lves runis,
la mme preuve de mmoire.

J'ai not, pour plusieurs sujets, leurs hsitations avant de rpondre par
crit aux questions; je n'ai rien trouv de bien caractristique dans ces
hsitations, on ne peut pas dire que l'lve hsite et rflchit plus
longtemps pour les suggestions auxquelles il rsiste que pour celles
auxquelles il succombe. Mais en revanche il est absolument certain que les
lves mettent en moyenne plus de temps  rpondre au 3e questionnaire
qu'au 2e; malgr de profondes variations individuelles, on peut dire que
le temps que prennent 5 lves quelconques  rpondre au 2e questionnaire
suffit  peine  4 lves pour rpondre au 3e questionnaire; ce n'est
pas que les questions avaient des longueurs diffrentes, ou exigent des
rponses plus longues dans un cas que dans l'autre; le vrai motif,  mon
avis, est que l'lve en prsence du questionnaire 3 hsite plus longtemps
que devant le questionnaire 2; il reoit une suggestion plus complexe, et y
rsiste davantage. Comparons par exemple la question 1 du questionnaire 2
 celle du questionnaire 3. Dans le premier cas, on demande  l'lve: Le
bouton n'tait-il pas cousu au carton  l'aide d'un fil? C'est en somme
une question unique dont il a  s'occuper, et pour la trancher, il doit
seulement faire appel  sa mmoire, tout en subissant bien entendu
l'influence de l'insinuation qui rsulte de la question pose. Il n'en
est plus de mme pour la suggestion produite par le questionnaire 3. Ce
questionnaire dit  l'lve: Le bouton a 4 trous; par ces trous passe un
fil qui fixe le bouton au carton; quelle est la couleur du fil? Cette
question est bien plus embarrassante que la prcdente; le sujet doit, pour
y rpondre: 1 imaginer une couleur quelconque du fil, couleur qu'il n'a
pas vue; 2 se rsoudre  admettre que le bouton tait cousu avec du fil;
ce dernier point doit le faire hsiter, et il faut que son doute, que sa
rsistance soient vaincus, avant qu'il se dcide  crire le nom d'une
couleur. On pourrait faire une analyse semblable pour les autres questions
du questionnaire 3, et il serait facile de montrer que chacune contient une
question prjudicielle; de l la rsistance du sujet, et le temps qu'il met
 rpondre  ce questionnaire.

Il faudrait avoir une mthode qui permt de suivre fidlement le progrs de
la suggestion depuis le moment o le sujet lit la question jusqu'au moment
o il se dcide  y rpondre par crit; cette lutte est sans doute la
partie la plus intressante de l'exprience; malheureusement, nous ne la
connaissons pas directement, et nous pouvons seulement la conjecturer
d'aprs quelques rflexions qui chappent  quelques enfants, ou d'aprs
leurs gestes et leur attitude. Encore tous les sujets ne sont-ils pas aussi
dmonstratifs les uns que les autres; quelques-uns restent compltement
ferms. Voici,  titre d'hypothse, ce que je suppose qui se passe, surtout
lorsque l'lve doit rpondre au 3e questionnaire.

Le premier moment qui suit la lecture de la question est un moment de
scepticisme; on entend beaucoup d'lves murmurer: Mais je ne sais pas!
Je n'ai pas remarqu! etc., et faire des gestes d'ennui ou de dngation;
quelques-uns ont une pantomime assez expressive, hochent la tte, plissent
le front, font la moue avec leur bouche; quelques-uns mme traduisent cet
tat de scepticisme par une rponse crite, ils crivent: non, mais ils
effaceront ensuite ce mot; parfois on leur entend dire des phrases, comme
celle-ci: Il n'avait pas de chapeau. Chez certains enfants, cet tat de
rsistance initiale persiste indfiniment; ils restent immobiles devant la
question, ne peuvent se dcider  crire quoi que ce soit; cela peut durer
un quart d'heure et davantage; pour en finir, il faut que l'exprimentateur
intervienne, les presse de questions, brise leur mutisme, leur fasse avouer
qu'ils ne savent pas, et les dcide  crire cet aveu d'ignorance.

La seconde phase que je distingue, trs schmatiquement bien entendu, est
une phase de demi-obissance  la suggestion. Le sujet s'est dcid 
crire, il commence  rdiger sa rponse, mais il s'arrte en route, au mot
dcisif. Pour la premire question, par exemple, il crit le mot: couleur
du fil, mais il ne complte pas sa rponse par un nom de couleur;
en somme, il a dj _implicitement_ cd  la premire partie de la
suggestion, en admettant que le bouton est cousu au carton; il lui reste 
inventer la couleur du fil. Mme hsitation pour le dessin. Je vois encore
un lve qui aprs avoir trac le contour du sou, reste une minute entire
devant son dessin, la plume effleurant le papier, se promenant dans toutes
les parties du disque, jusqu' ce que le sujet se dcide  marquer un point
trs lger, pour indiquer la place du trou (imaginaire) qui perce le sou.

Enfin une troisime phase est celle de l'excution de la suggestion. Je
n'ai rien  en dire, sinon que l'lve montre souvent, au moment o il
crit, une vive rougeur, comme s'il avait un sentiment de honte. C'est
un sentiment que je n'ai jamais russi  faire avouer  mes sujets: la
question est du reste un peu dlicate.

Voil dans quel ordre je crois que la srie de phnomnes se droule:
d'abord rsistance qui est au maximum, qui ensuite dcrot jusqu'
permettre l'excution de la suggestion. J'ai constat une seule fois,
par exception  cette rgle, que le sujet, ayant cd tout d'abord  la
suggestion, est revenu ensuite sur ses pas, a biff sa rponse suggre
pour mettre une ngation  la place.

Nous donnons deux exemples de rponses au questionnaire, qui n'exerce
aucune suggestion.


RPONSE AU QUESTIONNAIRE 1

(LVE D'COLE PRIMAIRE LMENTAIRE)

 1. Le bouton est coll.
 2. Il est intact.
 3. Le portrait est de couleur marron clair.
 4. On ne voit les jambes du monsieur qu' demi.
 5. Il a la tte nue.
 6. Il n'a rien.
 7. Le sou est intact.
 8. Le timbre n'est pas neuf, car il porte le cachet de la poste.
 9. L'tiquette est fixe au carton par de la colle.
10. Sur la seconde photographie, on voit une foule de gens
entrant dans un monument.


Il y avait 6 objets qui taient: un bouton, une photographie reprsentant
un monsieur, un sou, un timbre, une tiquette et une photographie
reprsentant une foule entrant dans un monument.

AUTRE RPONSE AU QUESTIONNAIRE 1

(LVE D'COLE PRIMAIRE LMENTAIRE)

1. _Le bouton_ n'est pas fix au carton, il est cousu et de l'autre ct o
il y a le fil, on a coll un morceau de carton sous le bouton.

2. Non, le bouton n'est pas abm.

_Le portrait_.

3. Il est noir pour le veston, blanc pour le gilet. La figure est jauntre,
il a de la barbe, de la moustache et des cheveux un peu noirs, plutt noirs
que clairs.

4. Oui, on voit les jambes mais pas tout entires. Elles sont l'une
par-dessus l'autre.

5. Il a la tte nue.

6. Il a un livre dans la main droite. Il fait une petite grimace en
billant.

7. _Le sou_. Le sou est un peu dtrior, car  force un sou n'importe
quelconque  la longue commence  se rouiller et  changer de couleur.

8. _Le timbre_. Il ne porte pas le cachet de la poste. Il est neuf,
c'est--dire que si on le mettait sur une carte postale, car c'est un
timbre de 2 sous, il serait bon. Le facteur pourrait le prendre.

9. _L'tiquette_. A une tiquette il y a toujours un peu de colle derrire,
donc elle est colle sur le carton.

10. _Gravure reprsentant une foule_. Sur cette photographie, on voit une
foule de monde qui monte un escalier et il y en a tellement de monde
que, quand les personnes sont au haut de l'escalier il y en a encore qui
attendent dans la rue. Il y a des facteurs qui attendent car ils ne peuvent
pas passer. Il y a une grande grille qui est  moiti ferme, et c'est 
gauche de la photographie que le monde passe.

Il y a 6 objets sur le carton, qui sont le 1er _le sou_, le 2e
_l'tiquette_, le 3e _le portrait_, le 4e _le timbre_, le 5e _le bouton_,
6e _gravure reprsentant une foule_.

Voici quelques exemples de rponses au questionnaire 2. la premire rvle
un esprit judicieux, et peu suggestible; elle mane de Lem..., lve de
treize ans.

RPONSE AU QUESTIONNAIRE 2

(LVE D'COLE PRIMAIRE LMENTAIRE)

_Esprit judicieux, peu suggestionn_

 1. Le bouton n'est pas fix au carton par du fil, mais il y est fix avec
de la colle.

 2. Ce bouton n'est pas abm du tout.

 3. Le portrait est d'un noir peu fonc, plutt gris.

 4. Le monsieur a une jambe croise sur l'autre.

 5. Il est tte nue.

 6. Mais il n'a rien dans la main.

 7. Le sou ne prsente aucun trou,  ce que je crois; il est  l'effigie de
Napolon III et est coll au carton.

 8. Le timbre ne porte pas le cachet de la poste.

 9. L'tiquette n'est pas cousue au carton mais colle sur un petit morceau
de papier blanc qui est coll lui-mme sur le carton.

10. Sur la gravure il y a, je crois, un petit chien qui a l'air de suivre
son matre.

11. Quant  l'homme arrt et les agents, on ne les voit pas; l'on ne voit
que la foule qui se presse pour mieux voir.

12 et 13. Je ne me rappelle pas s'il y a encore d'autres objets, mais je ne
crois pas.

RPONSES DONT LE SUJET EST SUR      RPONSES DONT IL N'EST PAS SUR

Pas de fil.                         Aucun trou.
Le bouton est coll.                Il y a un petit chien.
Il n'est pas abm.                 Autres objets.
Portrait gris.
Il a la jambe croise.
Tte nue.
tiquette colle au carton.
Timbre sans cachet de poste.
On ne voit pas les agents.

Le sujet suivant a cd  quelques-unes des suggestions, mais il a rsist
 beaucoup d'autres. Il a onze ans et demi.


RPONSE AU QUESTIONNAIRE 2

(LVE D'COLE PRIMAIRE LMENTAIRE)

_Esprit de suggestibilit moyenne_

 1. _Le bouton_. Il est rond, il a un petit rebord, il est fix au carton
avec un fil qui passe par les trous.

 2. Je ne sais s'il est un peu abm.

 3. _Le portrait_. Oui, il a une certaine couleur fonce.

 4. Il a une jambe croise sur l'autre.

 5. Il a un chapeau sur la tte.

 6. Il tient un objet dans sa main droite.

 7. _Le sou_. Oui, il porte un petit trou vers le bord.

 8. _Le timbre_. Oui, il porte le cachet de la poste.

10 et 11. _Gravure reprsentant une foule_. Oui, il y a un petit chien et
un homme arrt par des agents. Je me rappelle que la gravure est ovale,
qu'il y a une grille et une foule.

9. _L'tiquette_. Non, elle n'est pas cousue, elle est pingle.

12 et 13. Il n'y a ni septime ni huitime objet.

RPONSES DONT LE SUJET EST SR        RPONSES DONT IL N'EST PAS SR

Cachet de la poste.                   Objet tenu par la main du portrait.
Rond du bouton.                       Petit trou du sou.
Fil.
Fix au carton.
Portrait, il a une couleur fonce.

Voici la copie d'un lve de douze ans, Mor.

RPONSE AU QUESTIONNAIRE 2

(LVE D'COLE PRIMAIRE LMENTAIRE)

_Esprit de suggestibilit moyenne_

 1. Il tait gris fer, les fils n'taient pas dessus. Il avait un bourrelet
autour avec quatre trous placs  gale distance.

 2. Il n'tait pas abm du tout.

 3. Le portrait a une couleur noirtre. Le monsieur est assis sur une
chaise, les mains jointes en arrire sur le dossier de sa chaise.

 4. Il a une jambe sur l'autre.

 5. Il n'avait rien sur la tte.

 6. Il n'avait rien dans les mains.

 7. Le sou n'avait pas de trou, il reprsentait Napolon III couronn.

 8. Le timbre avait un cachet de la poste.

 9. L'tiquette tait cousue au carton.

10. La foule. Un homme fut arrt par des agents. C'tait comme l'entre de
la grande poste, il y avait beaucoup de monde qui se bousculait.

12. Il y avait un septime objet sur le carton, on aurait dit une tiquette
ronde.

Le dernier lve dont nous allons donner la copie a fait une srie de
rponses dans lesquelles il a presque toujours chapp  la suggestion.
C'est un enfant de onze ans et demi.

RPONSE AU QUESTIONNAIRE 2

(LVE D'COLE PRIMAIRE LMENTAIRE)

_Esprit rfractaire  la suggestion_

 1. Il est coll sur le carton.

 2. Il n'est pas abm.

 3. Si, il est au derrire de la tte.

 4 et 5. Non, il n'a ni les jambes croises, ni de chapeau sur la tte.

 7. Si, il est gris fonc.

 8. Le timbre ne porte pas de cachet.

 9. Non, elle est colle au carton.

10. Non, je n'ai pas vu un petit chien.

11. Si, il y a un homme arrt par les agents. Il y a une foule arrte
prs d'une grille.

12. Non, il n'y avait pas de septime et de huitime objet.

RPONSES DONT LE SUJET EST SR       RPONSES DONT IL N'EST PAS SR

Le monsieur.                         Il n'est pas abm.
L'tiquette.                         Les jambes croises, chapeau.
Couleur du portrait.                 Le timbre, cachet.
La foule arrte prs de la grille.  Le petit chien.
Le bouton est coll sur le carton.   L'homme arrt.
Septime et huitime objet.

Nous passons maintenant aux rponses au questionnaire 3. En voici quelques
chantillons. Les sujets ont presque toujours cd  la suggestion. Le
premier a onze ans.

RPONSE AU QUESTIONNAIRE 3

(LVE D'COLE PRIMAIRE LMENTAIRE)

_Fortement suggestionn_

 1. Oui, il y a 4 trous dans le bouton; la couleur du fil est gristre.

 2. (Dessin du bouton dtrior.)

 3. Le monsieur est brun.

 4. Il a la jambe gauche sur la jambe droite.

 5. (Dessin du chapeau.)

 6. Il tient dans la main droite un rouleau de papier.

 7. Oui, le sou a un petit trou. Ce trou est tout  ct des cheveux de la
personne. (Dessin.)

 8, Oui, le cachet de la poste est sur le timbre; le nom de la ville est
Paris.

10. Le chien est vers le ct  la fin.

11. L'homme arrt par les agents est habill avec un veston; un chapeau
melon; la gravure reprsente une foule.

14. Le 8e objet est une photographie.

RPONSES DONT LE SUJET EST SR    RPONSES DONT IL N'EST PAS SR

4 trous dans le bouton.           La couleur du fil du bouton.

Le monsieur a la jambe gauche     Le monsieur est brun.
sur la jambe droite.
Le rouleau de papier dans sa
Le sou a un trou.                 main.

Le trou est  ct des cheveux.   La ville du timbre est Paris.

Le cachet est sur le timbre.      L'habillement de l'homme arrt
de la gravure.
Le timbre est rouge clair.
Du 8e objet.
L'tiquette vert clair.

Le chien est  la fin et sur le
ct.

Je demande au sujet:

_D_.--Comment as-tu eu l'ide d'crire les choses dont tu n'es pas sr?

_R_.--J'ai mis Paris sur le timbre parce que j'ai vu Paris.

_D_.--Et pour le rouleau de papier?

_R_.--J'ai dit un rouleau de papier parce que c'tait rond.

Voici maintenant un modle de rponse sceptique. C'est la plus sceptique
que nous ayons recueillie. Le sujet multiplie les je ne sais pas.

RPONSE AU QUESTIONNAIRE 3

(LVE D'COLE PRIMAIRE LMENTAIRE)

_Rfractaire_

 l. Il n'y en a pas.

 2. (Dessin de bouton; l'endroit o il serait abm ne se voit pas.)

 3. Le portrait est brun fonc.

 4. Le monsieur a la jambe gauche croise sur la jambe droite.

 5. (Dessin du chapeau.)

 6. Je ne sais pas.

 7. (Dessin d'un sou trou.)

 8. Je ne sais pas.

 9. (Dessin d'une tiquette avec un fil en Croix.)

[Illustration: Fig22.png--Erreurs de mmoire commises sur le bouton par
suggestion d'interrogatoire. On a demand aux sujets de dessiner l'endroit
o le bouton est abm. (Le bouton tait intact.)]

10. Je ne sais pas.

11. La gravure reprsente une foule entrant dans un monument.

12 et 13. Je ne sais pas.


L'lve suivant a t bien plus crdule.

RPONSE AU QUESTIONNAIRE 3

(LVE D'COLE PRIMAIRE LMENTAIRE)

_Crdule_

 1. Le fil est noir.

 2. (Dessin du bouton dtrior.)

 3. Le portrait est brun fonc.

 4. Il a la jambe droite croise sur la jambe gauche.

 5. (Dessin du chapeau.)

 6. Il tient une canne.

 7. (Dessin du sou avec un trou.)

 8. (Dessin d'un timbre avec cachet.)

 9. (Dessin d'une tiquette avec un fil.)

10. Le chien se trouve  ct de la grille.

11. L'homme qui est arrt par les agents a un gilet noir et un pantalon
gris.

12. Une voiture avec un monsieur dedans.

[Illustration: Fig23.png--Erreurs de mmoire commises sur le timbre, par
suggestion d'interrogatoire. On a demanda aux sujets de dessiner le cachet
postal qui oblitrait le timbre. (Le timbre tait neuf.)]

Dernire copie, qui reprsente assez bien le type moyen des rponses au
questionnaire 3.

RPONSE AU QUESTIONNAIRE 3

LVE D'COLE PRIMAIRE LMENTAIRE

_Suggestibilit assez forte_

 1. La couleur de ce fil est noir.

 2. (Dessin d'un bouton cass.)

 3. Le portrait est de couleur brun fonc.

 4. Le monsieur a la jambe droite pose sur la jambe gauche.

 5. (Dessin d'un chapeau.)

 6. Il tient une canne dans sa main droite.

 7. (Dessin d'un sou trou.)

 8. Le nom de ville qu'on peut distinguer est Orlans.

 9. L'tiquette tait une tiquette du Bon-March, attach avec du fil noir
et le numro 75 tait marqu dessus.

10. Le petit chien est plac un peu  gauche de la gravure.

11. L'homme qui est arrt par les agents est coiff d'un chapeau de forme.

12 et 13. Je ne trouve pas les deux dernires questions.

[Illustration: Fig24.png--Erreurs de mmoire commises sur le sou par
suggestion d'interrogatoire. On a demand aux sujets de dessiner l'endroit
o le sou tait trou. (Le sou tait intact.)]

Je donne quelques-uns des dessins errons qui ont t excuts par les
lves (voir Fig. 22, 23, 24, 25).

Je rsume dans le tableau XV les rponses que ces lves ont faites par
crit aux trois questionnaires. Les lves qui ont t soumis au 1er
questionnaire sont au nombre de 5: il y en a 11 qui ont rpondu au second
questionnaire, et 14 autres ont rpondu au troisime questionnaire; par
consquent, le nombre total de sujets a t de 27. J'ai jug ce nombre
suffisant,  cause des rsultats tout  fait caractristiques que j'ai
obtenus.

TABLEAU XV
[Illustration: Tableau15.png]

_Rsultats des expriences de suggestion avec les questionnaires_.

................................................................................................
                            1er                    2e                         3e
                       QUESTIONNAIRE          QUESTIONNAIRE              QUESTIONNAIRE
NATURE DES ERREURS   Sujets     Sujets      Sujets       Sujets        Sujets       Sujets
                     ayant      ayant       ayant        ayant         ayant        ayant
                     subi       chapp    subi la      chapp  la  subi la      chapp  la
                     l'erreur.  l'erreur.   suggestion.  suggestion.   suggestion.  suggestion.
................................................................................................
 1. Fil du bouton        3          2           4            7            10            1

 2. Dtrioration
    du bouton            0          5           6            5             6            5

 3. Couleur du
    portrait             1          4           5            6            11            0

 4. Jambes du
    portrait             2,5        2,5         9            2            10            1

 5. Le chapeau du
    portrait             0          5           1           10             9            2

 6. Ce que l'homme
    du portrait
    tient dans
    la main              2          3           4            7             3            8

 7. Sou trou            3          2           4            7            11            0

 8. Cachet postale
    du timbre            2          3           4            7             6            5

 9. Fil de               1          4           5            6             7            4
    l'tiquette

10. Gravure,                                  2            9             6            5
    le chien

11. Gravure,
    l'individu                                8            3             5            6

12. Septime objet       0          5           2            9             2            9

13. Huitime objet       0          5           0           11             1           10
...........................................................................
Total des erreurs
et des rsistances
 l'erreur              14,5       40,5        54           89            87           56
...........................................................................
Moyenne des erreurs
et des rsistances       2,9        8,1         4,9          8,09          7,9          5,09
................................................................................................



[Illustration: Fig25.png--Erreurs de mmoire commises sur l'tiquette par
suggestion d'interrogatoire. On a demand aux sujets de dessiner le fil
servant  fixer l'tiquette. (L'tiquette tait fixe avec une pingle.)]

Sur la premire colonne  gauche du tableau, et sous la rubrique: nature
des erreurs sont inscrits les genres d'erreur que les sujets ont commis, ou
plutt sont indiqus les points sur lesquels les erreurs ont t commises.
Pour avoir le texte exact des questions qui ont t la source ou l'occasion
des erreurs, il faut se reporter  nos 3 questionnaires, que nous avons
donns plus haut. Le nombre de questions poses a t de 13; mais pour les
sujets qui ont rpondu au 1er questionnaire, ce nombre a t seulement de
11. Sur les colonnes 2, 3 et 4 du tableau XV sont inscrits les rsultats;
j'ai donn les nombres des lves qui ont cd  l'erreur sous la pression
du 1er questionnaire, et qui ont subi la suggestion du 2e et du 3e
questionnaire; et  ct de ce nombre, j'ai plac le nombre des lves qui
ont chapp  la suggestion, sans tenir compte de la manire dont ils y ont
chapp; c'est un point sur lequel je reviendrai dans un instant. Au bas
du tableau, on trouvera le total des erreurs et le total des rsistances 
l'erreur pour chaque questionnaire; ces totaux reprsentent la somme des
erreurs commises, pour 11 questions, par 5 lves, en ce qui concerne le
1er questionnaire; ils reprsentent la somme des erreurs commises pour 13
questions, et par 11 lves, pour le 2e et le 3e questionnaire. Enfin, la
dernire ligne du tableau contient les erreurs et les rsistances moyennes;
elles ont t obtenues en divisant les nombres prcdents par les nombres
respectifs d'lves ayant servi de sujets; ce sont ces produits de
division, qui sont les chiffres caractristiques  retenir. Ainsi, pour le
1er questionnaire, les nombres 2,9 et 8,1 veulent dire qu'en moyenne, les
lves soumis aux 11 questions du questionnaire 1 ont commis  peu prs 3
erreurs sur ces 11 questions, et ont chapp  l'erreur 8 fois; ils
ont donc t induits en erreur dans environ 1/4 des cas; pour le 2e
questionnaire, les proportions sont autres, comme on pouvait s'y attendre,
puisque la suggestion a t plus forte; sur 13 questions, chaque lve
s'est, en moyenne, laiss suggestionner 5 fois, soit environ 1/3 des cas;
enfin, pour le 3e questionnaire, qui a dgag une suggestion encore plus
forte, le nombre d'erreurs par lve est plus lev, il est de 8 sur 13,
suprieur par consquent  la moiti des cas.

Ce sont des nombres moyens qui ne doivent pas nous faire oublier que les
diffrences individuelles sont considrables; il est, en effet, des
lves qui, dans le second groupe, par exemple, ont subi seulement 1 ou 2
suggestions sur 13, d'autres qui en ont subi 11. Voici un tableau dtaill
qui indique pour chaque lve le nombre de suggestions qu'il a subies.
Aucun n'a subi toutes les 13 suggestions; mais il y en a 3 qui ont subi 11
suggestions, 1 en a subi 9, et plusieurs 8; il y en a aussi qui en ont subi
1, ou 2, ou 3.

_Tableau XVI.--Nombres d'erreurs commis par les sujets_.
[Illustration: Tableau16.png]

|---------------------------------------------------------------------|
|   1er QUESTIONNAIRE   |   2e QUESTIONNAIRE   |   3e QUESTIONNAIRE   |
|---------------------------------------------------------------------|
|                Erreurs|               Erreurs|               Erreurs|
| 1 sujet a commis   0  | 1 sujet a commis    1| 2 sujets ont commis 5|
| 1       --         2,5| 1       --          2| 1 sujet a commis    6|
| 1       --         3  | 1       --          3| 2 sujets ont commis 7|
| 1       --         4  | 2 sujets ont commis 4| 3       --          8|
| 1       --         5  | 1 sujet a commis    5| 3       --         11|
|                       | 3 sujets ont commis 6|                      |
|                       | 1 sujet a commis    8|                      |
|                       | 1       --          9|                      |
|---------------------------------------------------------------------|

Nos rsultats montrent d'une faon incontestable que la forme mme de la
question peut influencer la rponse, et provoquer des erreurs de fait.
C'est un point qu'il me semble important de bien mettre en lumire.
Souvent, nous entendons dire dans une affaire judiciaire qu'un tmoin se
porte garant d'un certain fait, qu'il l'a vu, qu'il peut le certifier. Je
crois qu'il est utile avant d'apprcier la valeur du tmoignage, de se
demander ceci: ce tmoin a-t-il fait une dclaration spontane, ou bien
n'a-t-il fait de dclaration que pour rpondre  une question? Si cette
dernire alternative est exacte, il importe de connatre la nature de la
question; elle forme avec la rponse un tout indivisible, puisqu'elle
exerce une si grande influence sur la rponse. Une rponse, si elle est
isole de la question qui la provoque, prsente une valeur douteuse.
J'ajouterai que les meilleurs tmoignages sont ceux qui se donnent
spontanment, sans question prcise, sans pression d'aucune sorte; nous
avons vu que dans le tmoignage spontan les erreurs sont encore possibles,
mais leur nombre est moindre que dans l'interrogatoire. Si je voulais
savoir, par un enfant, la vrit sur un vnement auquel cet enfant aurait
assist, je ne lui poserais aucune question, mais je lui dirais d'crire
tout ce dont il se souvient, je prendrais mme note de la parole dont je me
servirais pour l'inviter  crire, et ensuite je le laisserais seul avec
son papier et sa plume, pour ne pas l'influencer. Il est probable que
les conditions de l'instruction judiciaire ne permettraient pas toujours
l'emploi de cette mthode; mais si on ne l'emploie pas, si on a recours 
l'interrogatoire, il est de prime importance que le greffier, ou plutt
qu'un stnographe habile crive le texte mme des questions, avec toutes
les rptitions du langage parl: il faudrait mme noter les gestes et les
accentuations de l'interrogateur.

Notre tableau XV, qui ne contient que des chiffres, ne peut donner qu'une
ide bien grossire des rsultats d'une exprience qui porte sur les
phnomnes de conscience les plus dlicats. Pour serrer les faits de plus
prs, il faut tenir compte non seulement des erreurs commises, mais du
texte des rponses crites; ce texte peut rvler de petits dtails sur
l'tat mental des lves.

Laissant de ct le 1er questionnaire, dans lequel il n'y a pas une
vritable suggestion, nous tiendrons compte seulement des rponses
provoques par les questionnaires 2 et 3.

RPONSES CRITES AU QUESTIONNAIRE 2.--On peut les rpartir de la manire
suivante: il y a d'abord les affirmations, provoques par la suggestion;
il y a ensuite les expressions de doute; et il y a en troisime lieu les
ngations ou oppositions  la suggestion. Entre ces 3 formes de rponse,
se rencontrent plusieurs intermdiaires; et chacune de ces 3 formes est
susceptible de plusieurs varits.

AFFIRMATIONS.--Voici les genres d'affirmations que nous avons rencontrs
dans les copies:

_Adverbe_.--L'lve crit simplement: _oui_ ou _non_. Ce cas est assez
rare, il ne s'est prsent qu'une fois. Un lve a crit seulement 3 lignes
pour rpondre au questionnaire; c'est un grand garon, assez g, et
d'intelligence faible; certainement, cette scheresse de rponse indique
une certaine pauvret d'ides, peut-tre aussi quelque embarras pour
composer une phase crite.

_Affirmation prcise_.--Le sujet reprend la question et y rpond en faisant
une phrase qui se suffit  elle-mme, qui est intelligible; exemples:

Le bouton est abm sur le ct gauche.

Le sou a un petit trou sur le ct droit.

Le fil _tait_ gris.

Notons l'emploi assez frquent de l'imparfait de l'indicatif pour exprimer
l'tat d'un objet.

_Affirmation avec dveloppement par imagination_.--Le sujet abonde dans
le sens de la question; il ajoute des dtails. Exemple: on lui demande
simplement: N'avez-vous pas vu un petit chien sur telle gravure?--Il
rpond: Sur la gravure reprsentant la foule, on voit un homme avec son
petit chien sous le bras.

EXPRESSIONS DE DOUTE.--Elles sont assez rares; l'enfant pouvait crire: _Je
ne sais pas_; en ralit, il l'a fait trs peu souvent, soit qu'il soit
difficile pour l'enfant de se tenir dans l'tat de doute, qui est comme un
quilibre trs instable sur une pointe, soit que nos sujets eussent l'ide
errone qu'il leur tait dfendu de rpondre je ne sais pas, car cette
rponse quivalait  une absence de rponse. Nous plaons parmi les
expressions de doute, les rponses suivantes:

_Affirmation vague_. Exemple: Il y avait un septime objet sur le carton,
on aurait dit comme une tiquette ronde.

_Affirmation avec point d'interrogation_. Exemple: Il n'y a pas de septime
objet? Ce point d'interrogation indique que le sujet met en doute son
affirmation aprs l'avoir crite.

_Ngation dtourne_. Un lve,  la question de savoir si le bouton n'est
pas fix au carton avec un fil, rpond: Les fils n'taient pas dessus. Il
ne les nie donc pas, il ne fait pas une ngation catgorique. Un autre dit:
Quant  l'homme arrt et aux agents, on ne les voit pas; on ne voit que
la foule qui se presse pour mieux voir.

_Rticence_. Je ne sais si le bouton est un peu abm; --il est _un peu_
abm,--je ne sais si le monsieur tient un objet,--je ne me rappelle
pas,--pas de chien aperu..., etc.

Dans ces dernires rponses, le sujet accuse sa perception ou sa mmoire,
et plus souvent sa mmoire. Mais ces rponses de doute sont trs rares.

NGATIONS.--Elles sont presque aussi frquentes que les affirmations. Nous
en trouvons de deux espces, la ngation simple et la ngation nergique.

_Ngation simple_. C'est une affirmation renverse; ainsi, les sujets
crivent: Le monsieur n'a pas de chapeau, le sou ne prsente pas de trous,
le timbre n'a pas de cachet, le bouton _n'tait_ pas abm, il n'y a pas
de septime objet sur le carton, etc. Parfois la forme ngative n'est pas
employe, mais le sens est le mme: le bouton est coll. Ces rponses
indiquent une rsistance nette  la suggestion.

_Ngation nergique_. C'est la ngation simple, avec une petite
accentuation en plus. Le sujet crit: Non, le bouton n'est pas abm; non,
le sou ne prsente aucun trou; non, le bouton n'est pas fix au carton avec
un fil, mais il est coll.

En rsum, les rponses au 2e questionnaire, qui contient des suggestions
par insinuation, sont de 3 catgories: affirmation, doute et ngation. La
constatation de ces 3 catgories serait banale si on n'ajoutait de suite
que la 2e catgorie, les doutes, est de beaucoup la moins nombreuse; c'est
ce que montre notre tableau XVII, qui indique le nombre de cas o chaque
rponse a t faite.

RPONSES CRITES AU QUESTIONNAIRE 3.--Thoriquement, nous pouvons
distinguer les mmes catgories de rponses que pour le questionnaire
2; mais la proportion des diffrentes rponses est bien change; les
affirmations restent nombreuses, les expressions de doute augmentent
beaucoup de nombre, et enfin les ngations disparaissent presque
compltement. Tel est l'effet d'une suggestion trs forte; on n'a pour
ainsi dire pas pu rsister en face, et crire une proposition ngative.

AFFIRMATIONS.--Nous relevons les varits suivantes:

_L'affirmation brve_. Pour le portrait: brun fonc, ou pour le fil:
oui, jaune;

_L'affirmation simple_. On a crit: Le fil est marron, la couleur de ce
fil est noire, le monsieur tient une canne dans sa main droite, le nom de
ville qu'on peut distinguer (sur le cachet du timbre) est Orlans, le chien
est  ct de la grille, etc.

_Dessins sans autre rponse_. Si le sujet se contente de dessiner, c'est
que plusieurs des demandes du questionnaire se bornent  dire: dessiner tel
ou tel dtail.

EXPRESSION DE DOUTE.--Les formes sont varies.

_Question passe_.--Il est trs rare que l'lve, devant le 2e
questionnaire, passe une question; pour le 3e questionnaire, c'est au
contraire assez frquent. Et ce n'est pas par oubli, car quelquefois
l'lve ajoute expressment  sa copie: Je n'ai pas rpondu aux questions
telle et telle. C'est donc de propos dlibr qu'il ne rpond pas.

_Aveu d'ignorance ou d'oubli_.--C'est une rponse trs frquente. On lit:
Je ne sais pas, je ne trouve pas les deux dernires questions, je n'ai pas
remarqu, je ne me rappelle pas, je n'ai pas vu le chapeau, je n'ai pas
distingu le nom de la ville (sur le cachet de la poste), etc. Remarquons
la rserve de ces rponses. L'lve accuse son dfaut de mmoire ou son
dfaut de perception, mais il se garde bien de nier la ralit du dtail
qui est implicitement affirm par notre question. Plusieurs de ces aveux
sont partiels. Ainsi, lorsque l'lve dit: Je n'ai pas distingu le nom de
ville sur le cachet de la poste, il reconnat implicitement l'existence du
cachet postal.

_Doute sur un dtail_.--L'lve ne met pas en doute l'objet de la
suggestion, mais un dtail. Ainsi: Je ne sais pas _o_ le bouton est
abm; ce qui n'est pas une ngation de l'existence d'une dtrioration;
ou encore: Je ne sais pas ce que le monsieur tient dans la main; ce n'est
pas nier que le monsieur tient un objet.

NGATIONS.--Elles sont trs rares. Nous n'en avons que 2 exemples. Dans un
de ces cas, un lve avait d'abord crit, pour le fil servant  fixer le
bouton, que ce fil tait de couleur marron; puis, brusquement, quand il
rpondait  la 5e question, il revint sur sa premire rponse, d'un trait
de plume il effaa le fil est marron et crivit au-dessous: Il n'y en a
pas. Il rougit beaucoup en faisant cette correction. C'est l'un des deux
seuls exemples que nous trouvons de rponse ngative chez les enfants
soumis au questionnaire 3. Cette diffrence avec les rponses du
questionnaire 2 rsulte certainement de la nature des questions. La
suggestion organise par le questionnaire 3 tant beaucoup plus forte que
celle du questionnaire 2, les lves, au lieu d'y rsister par une ngation
ferme, ne rsistent plus que par une dclaration d'ignorance, d'oubli.
Voici un tableau dans lequel j'ai fait la statistique de ces diffrentes
espces de rponses:


_Tableau XVII.--Nature des rponses aux questionnaires_.
[Illustration: Tableau17.png]

                                 NOMBRE DES DIVERSES RPONSES
NATURE DES RPONSES
                               QUESTIONNAIRE 2    QUESTIONNAIRE 3
                               Suggestion douce.  Suggestion forte.

Affirmations dans le sens de la
suggestion...................        53 ) 54            58 ) 87
Dessins conformes..............       1 )               29 )
Aveux d'ignorance..............       5 )               36 )
Questions passes..............       6 )  9            18 ) 54
Ngations, ou rsistances  la
suggestion...................        70                  2

Ce tableau montre avec la plus grande nettet que le questionnaire 3 a
arrach aux lves bien plus de rponses affirmatives que le questionnaire
2; les rponses affirmatives, c'est--dire suggres, ont t dans le
rapport de 8  5. Les rponses ngatives prsentent la proportion inverse;
elles sont au nombre de 70 pour le 2e questionnaire, et au nombre
infinitsimal de 2 pour le questionnaire 3; enfin, les aveux d'ignorance et
de doute sont trs nombreux pour le 3e questionnaire, et trs peu nombreux
pour le 2e. Comme il s'agit dans tout cela de rponses au sujet des mmes
objets, on ne peut attribuer la diffrence des rponses qu' la diffrence
des questions. Il est vraisemblable que l'expression de doute reprsente
une rsistance timide  une suggestion, puisqu'elle se prsente surtout
quand la suggestion est forte. Je ne pense pas que cette phrase: je ne
sais pas, soit l'expression d'un doute vritable. Du reste, la psychologie
du doute me parat bien complexe et encore peu connue, et je ne veux pas
pour le moment en faire une thorie quelconque.

On peut remarquer que mme en prenant et comparant une  une toutes les
questions correspondantes des questionnaires 2 et 3, on trouve un plus
grand nombre de rponses affirmatives pour le questionnaire 3 que pour le
2. En se bornant au questionnaire 3, on peut remarquer encore que toutes
les questions, quoique crites sur un mme ton d'affirmation tranchante,
n'ont pas eu la mme efficacit; leur efficacit nous parat dpendre du
degr de spontanit qu'elles laissent  l'lve. On doit  ce point de vue
diviser les questions en 3 catgories: 1 il y a des questions, dont la
rponse est extrmement facile  trouver, ce sont les dilemmes; on dit
 l'lve: ce portrait est-il bleu fonc ou brun fonc? Il n'a pas 
inventer une rponse, il n'a qu' choisir entre deux rponses qu'on lui
propose; il en est de mme pour la question relative  la position des
jambes dans le portrait; 2 le sujet doit faire une petite invention, du
reste peu difficile; par exemple, la couleur du fil, la place o le sou est
trou, la place du chien sur la photographie, etc.; 3 dans les questions
11 et 12, on demande la description du 7e et du 8e objet, lesquels
n'existent pas, la rponse  ces questions exige un travail d'invention
beaucoup plus considrable, car il faut un grand effort pour inventer de
toutes pices un objet qu'on n'a pas vu.

Or, il est facile de constater que l'efficacit de ces suggestions est en
troite relation avec la classification que nous venons d'en prsenter; en
effet:

La 1re catgorie de suggestions (questions 3 et 4), o une alternative est
pose, a russi en moyenne 10 fois et demie sur 11;

La 2e catgorie de suggestions (questions 1, 2, 7, 8, 9, 10), o une petite
invention est ncessaire de la part du sujet, a russi 7 fois et demie sur
11.

Enfin la 3e catgorie de suggestions, o un objet devait tre invent de
toutes pices (questions 6, 11, 12, 13), a russi 2 fois et demie sur 11.

Je pense qu'en variant la nature des questions, on pourrait faire une tude
trs intressante sur beaucoup de particularits encore inconnues des
suggestions.

Dans plusieurs des expriences de suggestion que nous avons dcrites
antrieurement, nous avons constat que le sujet peut, vers la fin de
l'exprience, exercer son sens critique et chapper en partie  la
suggestion. La suggestion d'agrandissement des lignes nous en a donn un
exemple; il a suffi de demander au sujet quel genre d'erreur il pensait
avoir commis pour lui donner l'ide qu'il avait surtout commis des erreurs
en +; les suggestions portant sur la nature ou sur de petits dtails
d'objets reprsents dans la mmoire nous semblent rester plus profondment
inconscientes. Quand l'preuve est termine et que toutes les rponses
sont crites, nous avons beau demander au sujet de se corriger, et mme
l'avertir qu'il a commis des erreurs graves; nos avertissements n'veillent
pas en lui de sens critique; parmi les enfants, il ne s'en est pas
rencontr un seul qui ait compris que le questionnaire tait responsable
des erreurs, et qui ait dclar qu'il aurait crit d'autres rponses si on
lui avait adress d'autres questions.

Voici quelques chantillons de dialogues changs avec des lves aprs
l'exprience:

_D_.--(A un lve qui a rpondu au questionnaire 3.) Avez-vous
commis des erreurs?
_R_.--Oui. Je crois que l'tiquette est vert fonc. (Il avait
crit: vert clair.)
_D_.--Il y a une autre erreur.
_R_.--Pour le sou.
_D_.--Quelle erreur avez-vous commise pour le sou?
_R_.--Je crois que le trou tait plus haut que je ne l'ai marqu.
_D_.--Il y a encore une erreur. O est-elle?
_R_.--Est-ce pour le chapeau?
_D_.--Oui. En quoi vous tes-vous tromp?
_R_.--Je ne sais pas.
_D_.--Eh bien, le portrait n'a pas de chapeau. (L'lve rit.)
Pourquoi lui en avez-vous donn un?
_R_.--Je ne sais pas.

Mme impossibilit de se corriger chez cet autre lve, avec qui j'change
les rflexions suivantes:


_D_.--Pensez-vous avoir commis des erreurs?
_R_.--Oui, au bouton.
_D_.--Quelle erreur avez-vous commise  propos du bouton?
_R_.--La cassure est un peu plus par ici. (Il la redessine.)
_D_.--Il y a encore deux autres erreurs dans votre copie.
_R_.--C'est au sou. Le trou est plus  droite.
_D_.--Il y a encore une autre erreur.
_R_.--Au chapeau. Je n'ai pas fait le bord assez grand.

Ainsi, ce sujet, comme le prcdent, se corrige sur de petits dtails sans
importance; mais malgr nos questions, qui cependant devraient lui inspirer
quelques doutes, il ne se ressaisit pas.

J'ai invit plusieurs lves  diviser leurs rponses en deux catgories,
celles dont ils sont srs, et celles dont ils ne sont pas srs; or, ils
ont toujours mis parmi les rponses sres un certain nombre de rponses
compltement fausses, bien que dans ce cas mon invitation aurait d les
mettre sur la voie de leur erreur.

Je pense que ce petit fait psychologique peut avoir une certaine importance
pratique; du moment qu'une personne suggestionne par une question, perd
le souvenir de cette question et reproduit sa rponse comme si c'tait un
tmoignage spontan, ceci cre une possibilit d'erreur extrmement grave,
car ne connaissant point la valeur de la question pose, on ne pourra pas
s'imaginer que c'est cette question qui a impos l'erreur.

_Mme exprience sur des jeunes gens_.--Afin de dterminer si l'extrme
suggestibilit de nos sujets aux demandes du questionnaire 3 dpend en
partie de leur ge, j'ai fait des expriences de comparaison sur 12 lves
matres de l'cole normale d'instituteurs de Versailles. Ces jeunes gens
ont de seize  dix-neuf ans; ils appartiennent  la premire anne, et
ils sont les premiers d'une promotion qui se compose de 27 lves; ils me
voyaient pour la premire fois. Je les ai fait venir par groupes de 3
dans le cabinet d'un professeur de l'cole, et l'exprience a eu lieu en
prsence de ce professeur; chaque lve tait assis  une table spare, et
ne pouvait communiquer avec ses camarades. Les questionnaires qui leur ont
t remis sont les mmes qui m'ont servi pour les lves d'cole primaire
lmentaire; les explications donnes ont aussi t les mmes. La rdaction
des rponses a dur environ vingt minutes pour chaque lve.

Le fait qu'il faut tout de suite mettre en lumire, c'est que les erreurs
par suggestion ont t trs nombreuses; nos sujets, malgr leur ge,
se sont donc laiss tromper par la forme insinuante ou imprieuse des
questions.

Je reproduis intgralement quelques copies.

Emile Pier..., seize ans.

RPONSE AU QUESTIONNAIRE 3

(LVE D'COLE NORMALE D'INSTITUTEURS)

_Sujet suggestionn_

_Bouton_. Couleur du fil: _blanc_.
_tat du bouton. (Dessin reprsentant une cassure sur le bord
droit_.)
_Portrait. Il est plutt[59] bleu fonc._
--_Le monsieur a la jambe droite pose sur la gauche_.
--Il me semble me rappeler que ce monsieur est sans chapeau[60].
--Pour l'objet tenu dans la main, X.
_Le sou. (Dessin d'un sou trou_.)
_Le timbre. (Dessin d'un timbre avec un cachet postal_.) Le
nom de la ville ne me revient plus.
_Etiquette. (Dessin du fil en travers_.)
_Gravure reprsentant une foule. Le petit chien se trouve au
bas de la gravure vers le coin de droite_.--Comment est habill
l'homme arrt par des agents? x.
_Septime objet_. x
_Huitime objet_. Je ne m'en souviens plus, je ne vois plus sa
place dans la photographie.



[Note 59: A remarquer la timidit de cette affirmation.]

[Note 60: Autre tendance timide.]


Cette rdaction prsente une certaine timidit dans les dngations; le
sujet a commis 7 erreurs de suggestion, ce qui est  peine infrieur au
nombre moyen pour des enfants d'cole primaire; pour ces derniers, le
nombre moyen est 8.

Cr... dix-sept ans. Cet lve n'a presque commis aucune erreur; mais il
ne s'est jamais mis en contradiction avec le questionnaire 3; il accuse
toujours sa mmoire, ou son dfaut d'observation, et ne met point en doute
le questionnaire:


RPONSE AU QUESTIONNAIRE 3

(LVE D'COLE NORMALE D'INSTITUTEURS)

_Sujet rfractaire_

Je ne puis indiquer la couleur du fil qui passe par les trous, ne l'ayant
pas remarqu.

Je ne puis non plus indiquer l'endroit o le bouton est abm.

_Le portrait est brun fonc_.

Le monsieur a la jambe gauche croise sur la jambe droite.

Je ne puis dessiner la forme de son chapeau, ni indiquer l'objet qu'il
tient  la main, parce que j'ai examin surtout sa physionomie.

Je n'ai pas distingu le cachet de la poste, m'tant attach  retenir la
couleur du timbre (rouge clair).

La faon dont l'tiquette est fixe au carton m'a chapp; j'ai retenu sa
couleur (vert clair).

Je n'ai pas distingu les dtails de la photographie reprsentant une
foule.

Je n'ai plus aucun souvenir du 7e et du 8e objet.

Cette copie est un modle de circonspection et de rserve; elle n'est
accompagne d'aucun dessin. Le sujet n'a pas voulu accuser le questionnaire
d'erreur. Il a commis deux erreurs de suggestion; ce nombre est trs petit,
trs infrieur  la moyenne; aucun des 11 lves d'cole primaire n'a
commis un nombre d'erreur aussi petit.

Rocher..., dix-huit ans.

Un peu plus d'erreurs que le prcdent, et beaucoup de rserve.


RPONSE AU QUESTIONNAIRE 3

(LVE D'COLE NORMALE D'INSTITUTEURS)

_Sujet de suggestibilit moyenne_

_Le fil qui fixe le bouton est gris_.
Endroit abm non remarqu.
_Le portrait est bleu fonc_.
_Il a la jambe gauche croise sur la droite_.
Forme du chapeau non remarque.
_Il tient un rouleau de papier_.
Le sou, non remarqu.
Le nom de ville non lu.
Le timbre est de couleur rouge clair.
Fil non remarqu.
L'tiquette est vert clair.
Autres questions non remarques.
L'image conserve  propos des objets non remarqus est
vague, et ne permet pas de prciser les dtails demands.
A propos des 7e et 8e objets, je me reprsente vaguement la
place qu'ils occupent sur le carton.

Il y a 4 erreurs.

Dernire copie, celle de Defonte..., dix-huit ans, six mois.


RPONSE AU QUESTIONNAIRE 3

(LVE D'COLE NORMALE D'INSTITUTEURS)

_Sujet de suggestibilit moyenne_

Bouton (fil) _blanc_.
Je ne me souviens pas que le bouton soit abm.
Portrait. _Il est noir_.
_Le monsieur a la jambe gauche croise sur la jambe droite_.
Chapeau. Je ne me souviens plus de sa forme.
Objet (tenu dans la main). _Idem_.
Sou. Je n'ai pas remarqu de trou.
Timbre. Cachet. Je ne m'en souviens plus.
Couleur: rouge fonc.
tiquette. Je n'ai vu qu'une pingle qui l'attachait.
Foule. Chien. _A droite au premier plan_. Je ne me souviens
plus de l'habillement de l'homme.
7e et 8e objets.

Il faut remarquer la prudence de ces affirmations, et quelques-unes de
leurs nuances. Il est bien rare que Def... s'inscrive en faux contre la
question. Il prend toujours des tours de phrase adoucis, comme: je n'ai
vu que ... je n'ai pas remarqu ... je ne me souviens plus. Il a commis 3
erreurs positives. Pour quelques questions, il a admis implicitement des
faits inexacts, par exemple qu'il y avait dans la gravure un homme arrt.
Une seule fois il s'est mis en opposition avec le questionnaire, quand il a
crit: le portrait est noir.

En rsum, ces lves ont commis les nombres d'erreurs suivants: 7, 2, 4,
3. Ces rsultats sont trop peu nombreux pour qu'on puisse songer  en tirer
une moyenne.

Mais ils suffisent pour tablir ce fait important que la mthode de
suggestion par des questions crites est assez puissante pour influencer
non seulement des enfants, mais des jeunes gens de dix-huit ans.




CHAPITRE VII


L'IMITATION


En inscrivant l'imitation parmi les principales formes de la
suggestibilit, je ne me suis pas inspir d'ides thoriques qui ont t
exposes en si grand nombre dans ces dernires annes sur le mcanisme
de l'imitation, ses lois, sa philosophie: il est bien rare que les ides
thoriques fournissent une issue pratique vers l'exprimentation, et ceux
qui cherchent  perfectionner leurs rsultats exprimentaux ne gagnent pas
beaucoup  feuilleter les ouvrages des auteurs qui travaillent en dehors de
l'observation et de l'exprimentation[61].

[Note 61: J'ai cependant got les pages trs fines crites sur ce
sujet par Baldwin. _Interprtation des faits sociaux_, p. 223 et seq.]

Mon seul guide consistait dans ces faits et remarques de tous les jours qui
nous montrent que les esprits sans originalit copient servilement toutes
les excentricits de la mode, et que les individus qui ont de la difficult
 se faire une opinion par eux-mmes s'assimilent de bonne foi tous
les jugements de leur journal. Il me paraissait donc incontestable que
l'imitation, si elle est restreinte dans une certaine mesure, une ncessit
sociale, peut devenir, quand on la pousse  l'excs, un signe de servilit
ou de faiblesse d'esprit.

J'ai longtemps err avant de trouver une formule d'exprimentation sur
l'imitation. Je m'tais imagin tout d'abord qu'en faisant copier 
des enfants des lettres diffremment ornes et contournes on pourrait
distinguer ceux qui interprtent le modle d'aprs les habitudes de leur
propre criture, et ceux qui le copient servilement, automatiquement.

Cet essai, quoique poursuivi longuement, ne m'a donn que des rsultats
douteux; les enfants d'une suggestibilit avre ne se sont pas montrs
copistes serviles de mes modles d'criture, comme je m'y attendais; les
enfants les plus jeunes, qui sont en gnral fort suggestibles, ont prfr
reproduire les spcimens de leur criture personnelle. Sont-ils donc
moins imitateurs que leurs ans? Je ne le pense pas; mais la tendance
 l'imitation ne se manifeste pas indistinctement dans toutes les
circonstances; elle peut tre suspendue par d'autres influences. Il est
bien vident que la facilit d'excution est un des lments essentiels de
russite; on ne se livre  l'imitation que lorsque l'imitation n'exige pas
un effort pnible, qui rompt avec nos habitudes. C'est pour ce motif sans
doute qu'un enfant  qui l'on donne  copier une majuscule ornemente
dessine plus volontiers les majuscules dont il a l'habitude et prfre
aller dans le sens du moindre effort. Il faut donc,  ce point de vue,
distinguer deux genres d'imitations, les imitations faciles et les
imitations difficiles; les premires n'exigent point un grand effort
d'attention, elles ne supposent pas l'abandon d'une habitude dj prise.
La plupart des imitations sociales exigent un minimum d'effort, et si
nous voulons citer des exemples d'expriences sur l'imitation qui peuvent
russir, c'est dans cette catgorie qu'il faut les chercher. Ainsi, je puis
donner l'exemple suivant, emprunt  mes expriences personnelles: dessinez
un cercle devant une personne, et priez-la de dessiner  son tour, et sur
le mme papier, un second cercle dont la distance au premier, compte d'une
circonfrence  l'autre, sera de 5 centimtres; le plus souvent, dix-neuf
fois sur vingt, le second cercle trac sera, par imitation, de mme
grandeur environ que le premier; si on recommence l'exprience avec un
cercle de grandeur diffrente, on voit le sujet se conformer encore au
modle qu'il a sous les yeux, agrandir son cercle ou le rapetisser selon
les cas, sans se douter qu'il subit un phnomne d'imitation.

L'imitation se produit avec cette sret parce qu'elle ne rencontre pas
de rsistance: la vue du cercle dj trac fournit au sujet une image du
cercle au moment o on lui demande de tracer un second cercle; cette image
n'est contredite par aucune autre, elle n'veille aucun esprit critique,
elle ne prsente aucune difficult spciale d'imitation, il n'y a donc pas
de raison pour qu'elle ne guide pas le mouvement de la main, et ne devienne
pas une image directrice.

Il rsulte donc de ce premier essai et des rflexions auxquelles il a donn
lieu que pour faire des expriences sur l'imitation, il faut s'adresser 
la catgorie des imitations faciles. Mais serait-ce suffisant? Toutes les
imitations faciles peuvent-elles donner lieu  une tude de psychologie
individuelle? En vitant un cueil, nous tombons dans un autre cueil; pour
viter des expriences qui ne russissent presque jamais, nous allons
en faire d'autres qui russiront trop souvent. Si l'imitation dont nous
voulons tudier les consquences est un acte tellement facile qu'on soit
sr d'avance de son excution, il ne nous apprendra rien sur le caractre
intellectuel et moral des personnes: si tous ceux  qui l'on dit de tracer
un second cercle le font gal ou  peu prs gal  un premier cercle qu'on
met sous leurs yeux, nous ne verrons pas quels individus sont imitateurs et
ceux qui ne le sont pas. Une imitation irrsistible ne peut donc pas servir
de test pour la psychologie individuelle.

J'ai pris comme exprience sur l'imitation les expriences que je venais de
faire dernirement sur l'interrogatoire, en les modifiant un peu; au lieu
d'interroger un lve isol sur un des objets que je venais de lui
montrer, j'ai interrog trois lves runis dans la mme pice et faisant
l'exprience ensemble; la rponse de celui qui prend le premier la parole
influe ncessairement sur les deux autres; et ceux-ci peuvent soit rejeter
cette rponse et faire eux-mmes acte de jugement, soit se dispenser de ce
petit effort et rpter la rponse du camarade.

Les expriences ont t faites sur les lves du cours moyen dans une cole
et sur les lves du cours suprieur dans une autre cole; 24 lves ont
pris part  ces expriences. Aucun d'eux ne m'tait connu; je les voyais
pour la premire fois; ils sont venus par groupe de trois dans le cabinet
du directeur. Je leur annonais d'abord que nous allions faire ensemble un
exercice de mmoire. Je leur donnais ensuite les explications ordinaires
sur le carton que j'allais leur montrer, sur le temps trs court pendant
lequel ce carton resterait visible et sur les questions qui leur seraient
poses; je les faisais asseoir tous les trois  la mme table, et je leur
donnais l'explication suivante: Voici une feuille de papier sur laquelle
sont crites diverses questions relatives aux objets que vous allez
regarder. L'un de vous qui fera l'office de prsident[62], lira  haute
voix chacune des questions; vous aurez  bien rflchir, et ensuite vous
rpondrez du mieux que vous pourrez  la question qui vous sera pose. La
feuille de papier est divise en trois colonnes: vous crivez le nom et
l'ge de chacun de vous en haut de chaque colonne, et les rponses de
chacun doivent tre crites sur sa colonne. Pour pargner du temps, un seul
d'entre vous, celui que j'appelle le prsident, doit tenir la plume et
crire non seulement ses propres rponses, mais aussi les rponses des deux
autres; il ne leur passera la plume que si le questionnaire demande de
faire un dessin; dans ce cas, chacun prendra la plume pour faire lui-mme
le dessin demand. Encore un mot: ds que vous avez entendu la question,
vous rflchissez un moment, puis vous rpondez  haute voix; il est trs
probable que vous ne rpondrez pas tous  la fois; quelques-uns rpondront
vite, d'autres rpondront plus lentement; je dsire que l'ordre des
rponses soit not sur le papier par un numro; vous crivez le numro avec
les rponses; celui qui rpondra le premier recevra le n 1, le second
le n 2 et ainsi de suite. Est-ce compris? Bien, je vais vous montrer le
carton.

[Note 62: Dans un essai prliminaire, c'tait moi qui tenais la plume;
mais je m'aperus que ma prsence enlevait beaucoup de libert d'esprit
aux lves, et je prfrai les abandonner  eux-mmes sans me mler aux
discussions qu'ils pourraient avoir. Je pense que la meilleure mthode
serait de charger du rle de prsident un lve qui ne prendrait pas
lui-mme part  l'exprience.]

Cette explication, que j'ai parfois rpte quand elle n'avait pas t
compltement comprise, a suffi  indiquer clairement le rle de chacun. Le
carton a t montr sparment  chaque lve, pendant douze secondes; ce
carton portait les objets que j'ai dcrits plus haut.

Ainsi qu'on pouvait s'y attendre, les enfants pris en groupe ont
gnralement t moins srieux que les enfants isols. Jamais un enfant
isol, dans ces expriences si longues et si minutieuses que je viens de
relater, n'a ri; dans les expriences collectives  trois, le rire s'est
dclar trs souvent; dans deux cas, il a pris de telles proportions que le
directeur de l'cole s'est cru oblig d'adresser des paroles svres aux
jeunes rieurs. Du reste, chaque groupe d'enfants avait sa physionomie
spciale; j'ai not des groupes trs graves, dont jamais les enfants n'ont
souri; dans d'autres groupes, les enfants ont tenu leur srieux jusqu' ce
qu'ils fussent arrivs  certaines questions qui dchanaient un fou rire
incoercible; par exemple la question: quelle est la forme du chapeau que
le monsieur a sur la tte?--Cette question renferme, parat-il, un lment
comique qui ne manque presque jamais son effet; les dessins, gnralement
maladroits et ridicules, que les enfants ont excuts pour rpondre 
certaines questions, avaient aussi le don de faire clater le rire[63]. Par
suite de ces dispositions, les enfants n'ont pas prt,  beaucoup prs,
autant d'attention aux questions crites que lorsqu'ils taient isols;
certainement, leur attention tait relche, ils sentaient moins fortement
la responsabilit de ce qu'ils crivaient. Ce n'est l, bien entendu,
qu'une impression personnelle; je ne la puis dmontrer que par l'attitude
des lves, qui tait plus dissipe que pendant les expriences isoles.
Il m'a sembl aussi que les lves faisant partie d'un mme groupe se
proccupaient beaucoup plus de leurs rponses que de celles de leurs
camarades; je n'ai jamais entendu entre eux la moindre discussion sur
l'exactitude d'une rponse d'un autre: aucun n'a eu le souci de rectifier
l'erreur; en d'autres termes, les groupes forms n'ont pas eu le temps
ou l'occasion de produire un esprit de corps, une solidarit. Cette
solidarit, on aurait pu peut-tre lui donner l'occasion de se manifester
si on avait pris quelques prcautions spciales, si par exemple on s'tait
arrang pour intresser tous les lves d'un groupe  un mme but, pour
leur communiquer un intrt commun; aussi je suppose que dans le cas o
l'on aurait averti les lves que le groupe qui avait donn les rponses
les plus exactes recevrait une rcompense, il est possible que les lves
se seraient intresss aux rponses de leurs camarades du mme groupe, et
nous aurions vu s'lever des discussions sur l'exactitude de certaines
rponses. C'est une tude  tenter; dans le cas prsent, nous n'avons
fait aucun effort pour lier les lves d'un groupe par une solidarit
quelconque, et ils se sont tous comports d'une manire qui me parat tout
 fait indpendante, en appliquant le seul principe de chacun pour soi.

[Note 63: Ces expriences fourniraient une bonne mthode pour l'tude
de la psychologie du rire, tude qui reste encore  faire, puisque
jusqu'ici elle n'a t traite que thoriquement.]

Voici les sentiments plus ou moins sociaux qui m'ont paru se dgager
pendant cette exprience, et que j'ai nots  mesure.

Le dsir de la plupart des lves a paru tre de rpondre les premiers;
c'est sans doute une habitude qui provient des rponses collectives en
classe; or, comme pour rpondre le premier, il faut rpondre vite, il en
est rsult que beaucoup d'lves n'ont pas pris le temps de la rflexion,
et cette circonstance a d certainement contribuer  une augmentation de
leur suggestibilit. Il s'est lev souvent des discussions courtes pour
savoir quel camarade avait rpondu le premier, ce qui nous prouve combien
chacun d'eux tenait au rang de vitesse qu'il avait conquis. L'lve faisant
fonction de prsident tait charg d'inscrire non seulement les rponses
des lves, mais l'ordre des rponses, et je dois  la vrit de constater
que ce prsident n'a pas toujours t impartial; lorsqu'un autre lve
rpondait en mme temps que lui, ou mme un peu avant lui, il a souvent
commis la petite tricherie de se porter comme ayant rpondu le premier.

Il est incontestable, et nous en verrons tout  l'heure le dtail, que
ces rponses donnes les premires ont fait contagion sur les lves plus
lents: mais il semble que cette contagion n'a jamais t voulue; les lves
rpondant les premiers se sont trouvs tre des _leaders_ sans l'avoir
cherch.

Un fait qui nous a paru extrmement frquent a t celui de l'imitation
soumise; trs souvent, ds qu'une rponse quelconque tait donne, elle
tait accepte par les autres lves sans aucune critique, ou avec une
modification tout  fait insignifiante qui n'tait point  la rponse son
caractre d'imitation.

Il est arriv, mais plus rarement, que certains lves n'ont point voulu
donner leur opinion, de peur d'clairer leurs camarades; l'un d'entre eux
attendait toujours que les autres rponses fussent crites, avant de donner
la sienne. Il ne voulait pas qu'on la lui prt.

L'attitude prise par les lves a prsent, pendant toute la dure de
l'exprience, un caractre remarquable de constance; ceux qui rpondaient
les premiers ou les derniers taient presque toujours les mmes. Nous
donnons ci-aprs la liste de nos lves, avec l'indication de l'ordre dans
lequel ils ont rpondu.

ENFANTS AYANT PRESQUE TOUJOURS RPONDU LES PREMIERS
NOMBRE DE FOIS QU'ILS ONT RPONDU

lves.   Les premiers.   Les seconds.   Les derniers.

J.            13               0              0

M.            10               4              1

N.             8               1              2

B.             9               4              2

P.             9               4              2

B.J.           8               4              3
            ------          ------         ------
  Moyenne      9,5             3              2


LVES AYANT LE PLUS SOUVENT RPONDU LES SECONDS
NOMBRE DE FOIS QU'ILS ONT RPONDU

lves     Les premiers.   Les seconds.   Les derniers.

P.             0              11              2

T.             4               5              5

N.             3               7              2

R.             5               5              6

B.             6               8              1

U.             3               8              3
            ------          ------         ------
  Moyenne      3,5             7              3


LVES AYANT LE PLUS SOUVENT RPONDU LES DERNIERS
NOMBRE DE FOIS QU'ILS ONT RPONDU

lves     Les premiers.   Les seconds.   Les derniers.

C.             0               2             11

Col.           2               6              8

T.             0               4              7

U.             2               5              8

F.             1               4             10

G.             2               3             10
          ------          ------         ------
  Moyenne      1               4              8



TABLEAU XVIII(a-1).--_Exprience sur l'esprit de groupe_
[Illustration: Tableau18a.png = tableau entier en format graphique]
................................................................................................

                          1er GROUPE                                        2e GROUPE
QUESTIONS              ...........................      IMITATIONS      ....................
                   A            B            C                      A            B
................................................................................................

1. Couleur du fil
servant  fixer
le bouton....... Noir(2)      Gris         Gris(1)          1     Marron(2)    Gris(1)
                              (3)

2. Endroit o le
   bouton est
   abm.........Sur le       Sur le       Sur le           2                 En haut
                 Ct(2)      ct(2)      ct(1)                droite(3)



3. Couleur du
   portrait......Brun         Brun fonc   Brun                  Bleu fonc   Brun fonc
                 fonc(2)     (1)          fonc(2)               (3)          (1)



4. Une jambe
   croise sur
   l'autre.......Jambe        Jambe        Jambe                 Jambe        Droite
                 Gauche       gauche(1)    gauche                 gauche
                  (3)                       (2)                    (2)

5. Forme du
   chapeau.......Haut(2)      Rond(1)      Plat(2)          0     Haut         Haut
                                                                  (2)



6. Objet tenu 
   la main.......Une          Son          Une plume        0     Canne        Parapluie
                 couronne(2)  journal(1)   (2)                    (1)          (2)


7. Endroit o le
   sou est
   trou...     Au milieu(2)               gauche(1)      1     En bas(3)    En haut
                              gauche
                                (2)

8. Timbre
   postal...    Ct         Ct          Ct             2      droite     En haut
                gauche,      gauche,       gauche

                Paris        Vaugirard     Paris_           1     Autriche     Paris



9. Fil attachant
l'tiquette..... En           En          En haut(1)        2     En           En haut
                haut(3)      haut(2)                              haut(3)


10. Le chien....Devant le    Dans la      Derrire le       1     A ct du    Prs de la
                monsieur(2)  foule(2)     monsieur(1)             monsieur(2)  porte



11. Vtement de
l'individu
arrt.......... En           En           En noir(1)       2     En marron(2) En beige(1)
                noir(3)      noir(2)






12. Septime objet..
                Un poste     Un poste de  Un poste          2     Photographie Il n'y en a
                de           facteurs(1)  de                      (2)          pas(1)
                Facteurs                  facteurs
                  (3)                       (2)

13. Huitime objet..
                Il n'y en    Il n'y en a  Il n'y en        2     Un homme(2)  Une personne
                a pas(2)     pas(1)       a pas    (3)                        (1)

----------
16
................................................................................................

EXPLICATION DES (1), (2), (3), ET DES RPONSES EN ITALIQUES
donne par l'auteur  la page 353:

Au-dessus de chaque rponse
d'lve, nous indiquons par un exposant l'ordre dans lequel
il a rpondu, quand du moins cet ordre est connu; il n'a
pas t indiqu pour les lves des groupes 7 et 8. Toute
rponse qui est une imitation a t imprime en italique;
en cas de doute sur la nature d'une rponse, on a employ
aussi les italiques.


TABLEAU XVIII(a-2).--_Exprience sur l'esprit de groupe_
................................................................................................

            IMI-              3e GROUPE             IMI-              4e GROUPE             IMI-
            TATI      .........................     TATI      .........................     TATI
    C       -ONS      A           B           C     -ONS      A           B           C     -ONS
................................................................................................



Beige(3)     0  Beige(2)    Noir(1)     Marron(3)    0  Gris(1)     Jaune(2)    Blanc(2)     0




 droite(1)  1  Au milieu   Au bord     Au           1  En haut(1)   droite(2)             1
                (3)         (1)         bord(2)                                 droite
                                                                                (2)



Brun           Bleu fonc  Brun        Brun fonc     Brun fonc  Rouge clair Brun         
(2)             (3)         fonc       (1)             (1)         (2)         fonc
                            (2)                                                 (3)




Gauche(2)      Jambe       Jambe       Jambe          Jambe       Jambe       Jambe        
                droite(2)   gauche      gauche(1)       gauche(1)   gauche      gauche
                              (3)                                     (2)         (3)


Haut         2  Plat(3)     Il n'y en   Il n'y       1  Il n'en a   Il n'en     Il n'en      2
(3)                         a pas(1)    en a            pas(1)      a pas       a pas
                                        pas(2)                      (2)         (3)



Canne        1  Une canne   Rien(1)     Petit livre  0  Un carnet   Un livret   Un           2
(2)             (3)                     (2)             (1)         (2)         livret
                                                                                 (3)


 droite(1)  0   droite(2)            Au milieu    1   la tte    la         la         2
                            Droite      (1)             (1)         tte(2)     tte(3)
                             (3)

En haut      1              droite(1)             2      ---         ---         ---      
                Droite                  droite
                (3)                     (2)
Paris        1  Lille       Paris(1)    Paris        1      ---         ---         ---      




?(1)         1  Ligne en    2 points    2 points     1  En bas(1)   En          En travers   1
                haut        en haut     en haut                     bas.(2)     (3)


 gauche(3)  0  Coin       Coin        ct de    0   droite(1) Vers le     Vers le      1
                droite(3)   gauche(1)   la grille(2)                centre     centre(1)
                                                                    droite
                                                                     (3)



En gris(3)   0  Blouse      Veston      Pardessus    0  Veste       Veste       Redingote    2
                longue(3)   noir(1)     noir(2)         blanche et  blanche et  et
                                                        pantalon    pantalon    pantalon
                                                        gris(1)     gris(2)     gris(3)




Photo-       1  Je ne       Je ne       Je ne        2  Un chien(1) Un          Un           2
graphie         sais        sais        sais                        chien       chien
(3)             pas         pas         pas                         (2)         (3)


Une femme    0  Je ne       Je ne       Je ne        2  Chien(1)   Chien        Chien        2
(3)             sais        sais        sais                        (2)          (3)
                pas         pas         pas
          ----                                    ----                                    ----
             8                                      11                                      15
................................................................................................

EXPLICATION DES (1), (2), (3), ET DES RPONSES EN ITALIQUES
donne par l'auteur  la page 353:

Au-dessus de chaque rponse
d'lve, nous indiquons par un exposant l'ordre dans lequel
il a rpondu, quand du moins cet ordre est connu; il n'a
pas t indiqu pour les lves des groupes 7 et 8. Toute
rponse qui est une imitation a t imprime en italique;
en cas de doute sur la nature d'une rponse, on a employ
aussi les italiques.



TABLEAU XVIII(b-1).--_Exprience sur l'esprit de groupe_
[Illustration: Tableau18b.png = tableau entier en format graphique]
................................................................................................

                               5e GROUPE              IMI-              6e GROUPE
QUESTIONS           ........................          TATI      .........................
                     A          B           C         -ONS      A           B           C
................................................................................................

1. Couleur du fil
servant  fixer
le bouton......    Fil         Fil gris(1) Gris         2  Noir(2)     Blanc(3)    Marron
                   gris(3)                 fonc(2)

2. Endroit o le
bouton est
abm..........    Sur le      Sur le      Sur le       1  En haut(1)    ?(2)      Au milieu(3)
                   Ct,       haut(3)     ct(1)
                   un peu
                   clair(2)

3. Couleur du
portrait.......    Le ct     Brun fonc  Il y a un      Brun(1)     Bleu        Bleu fonc
                   droit est   (1)         ct un peu                 fonc       (2)
                   plus fonc              clair(2)                    (3)
                   (3)

4. Une jambe
croise sur
l'autre........    Jambe       Jambe       Jambe          Jambe       Jambe       Jambe
                   gauche(2)   droite(1)   droite          gauche(2)   droite      droite(1)
                                           (3)                         (3)

5. Forme du
chapeau........    Fendu,      Mou,        Fendu,       2  Casquette   Chapeau     Chapeau
                   gris fonc  gris        gris            (3)         haut(2)     haut(1)
                   (1)         fonc       fonc
                               (2)         (3)

6. Objet tenu 
la main........    Gant        Gant        Gant(1)      2  Une montre  Casquette   Un livre(1)
                   (3)         (2)                         (2)         (3)


7. Endroit o le
sou est trou..    Dans le     Dans le     Dans le      2   droite(2)  gauche(3) En bas(1)
                   haut(3)     haut(2)     haut(1)


8. Timbre postal..    -----       -----       -----      -----        -----      -----


                   Paris                   Paris(1)     2  Fran-       Fran-       Anglais(3)
                   (3)         Paris                       ais        ais(1)
                               (2)                         (2)

9. Fil attachant
l'tiquette....    En          Au milieu   En haut      1  Carr au    Carr au    Carr au
                   Haut                                    milieu      milieu      milieu(1)
                                                           (2)         (3)

10. Le chien.......Au milieu    droite     droite     1  Dans le      gauche(2) En bas(1)
                   (3)         dans le     dans le         milieu(1)
                               bas(1)      bas(2)


11. Vtement de
l'individu
arrt.........   En          En noir(1)  Gris fonc   1  Noir        Noir(1)     Noir
                  noir_(2)             (3)             (3)                     (2)






12. Septime objet.La foule    Un monsieur Rappelle     0  Bti-       Bti-       glise(1)
                               qui bille  pas             ment(3)     ment(2)



13. Huitime objet.Rappelle    Rappelle    Rappelle     2  Grille      2e sou      2e sou
                   pas         pas         pas

                                                    -----
                                                       16
................................................................................................

EXPLICATION DES (1), (2), (3), ET DES RPONSES EN ITALIQUES
donne par l'auteur  la page 353:

Au-dessus de chaque rponse
d'lve, nous indiquons par un exposant l'ordre dans lequel
il a rpondu, quand du moins cet ordre est connu; il n'a
pas t indiqu pour les lves des groupes 7 et 8. Toute
rponse qui est une imitation a t imprime en italique;
en cas de doute sur la nature d'une rponse, on a employ
aussi les italiques.



TABLEAU XVIII(b-2).--_Exprience sur l'esprit de groupe_
................................................................................................
                                                                               Nombre  Nombre
IMI-         7e GROUPE               IMI-             8e GROUPE           IMI- total   de sug-
TATI     .......................     TATI     .......................     TATI d'imi-  gestions
-ONS     A          B          C     -ONS     A          B          C     -ONS tations realises
................................................................................................



0    Gris                  Blanc        1    Rouge                 Rouge     1     5       21
                  Gris                                   Gris



    Gauche                           2    Vers les                ?       1     9       22
     presque    gauche     gauche,           trous      Vers les
     en bas     presque    presque                      trous
                en bas     en bas


    Brun                  Brun             Brun       Brun       Brun                  22
               Brun        fonc             fonc      fonc      fonc


    Jambe      Jambe      Rien             Jambe      Jambe      Jambe                 23
     Gauche     gauche                       gauche     gauche     gauche

1    Rond                  Rond         2    Haut                  Rond      1    11       19
                Rond                                    Haut


0    Canne                 Canne        1    Rien       Ser-       Ser-      1     7       22
                Mouchoir                                viette     viette


0    En haut    Au         Au           1    Sur la     Sur la     Sur la    2     9       24
                Milieu     milieu            tte       tte       tte

    -----      -----      -----            -----      -----      -----           5        

1    -----      -----      -----            Paris                 Paris     2     8        
                                                        Paris

1    En         Au milieu  En           1    -----      -----      -----          8        
     Haut                  haut

0                        En           1    Dans       Dans       Dans      2     6       24
     gauche,    gauche,    bas,              la cour,   le coin    le coin
     en bas     pas tout   au milieu         en bas     en bas     en bas
                 fait

2    Panta-     Panta-     Panta-       2    Noir                  Noir      2    11       21
     lon gris,  lon gris,  lon gris,                    Noir
     blouse     blouse     blouse
     blanche,   blanche    blanche,
     pas de     pas de     pas de
     cha-       cha-       cha-
     peau       peau       peau


1    Rien                   Rien         2   Gra-       Gra-      Gra-       2    12       16
                Rien                         vure       vure      vure


1    Rien                  Rien          2   Bti-      Bti-     Bti-      2    13       12
                Rien                         ment       ment      ment

----                                  ----                                 ----
7                                       15                                   16
................................................................................................



EXPLICATION DES (1), (2), (3), ET DES RPONSES EN ITALIQUES
donne par l'auteur  la page 353:

Au-dessus de chaque rponse
d'lve, nous indiquons par un exposant l'ordre dans lequel
il a rpondu, quand du moins cet ordre est connu; il n'a
pas t indiqu pour les lves des groupes 7 et 8. Toute
rponse qui est une imitation a t imprime en italique;
en cas de doute sur la nature d'une rponse, on a employ
aussi les italiques.

Ces chiffres nous montrent que les enfants, en devenant partie d'un groupe,
conservent chacun leur manire de ragir, ou plutt adoptent une manire de
ragir qui reste constante pendant l'exprience; l'un s'habitue  toujours
rpondre le premier, c'est le meneur du groupe, celui qui impose sa rponse
aux autres le plus souvent; nos chiffres prouvent que ces meneurs peuvent
quelquefois arriver les seconds, mais plus rarement les derniers. De mme,
certains lves prennent l'habitude de rpondre aprs tous leurs camarades;
parfois ils arrivent les seconds, et bien plus rarement les premiers.
Quant au groupe de ceux qui arrivent les seconds, ce groupe prsente des
caractres moins tranchs, car ces sujets sont souvent les premiers et
souvent les derniers. On comprend que malgr leur scheresse, ces rsultats
numriques sont trs intressants, puisqu'ils nous montrent que les enfants
formant un mme groupe prennent dans ce groupe une position, une fonction
dfinie, qu'ils conservent ensuite; le groupe s'organise, une hirarchie se
dessine.

De cette description sommaire on peut dj conclure que ces enfants groups
prsentent un certain nombre de sentiments et d'attitudes qui proviennent
de leur groupement; et qui font partie de droit de l'tude  laquelle on
donne le nom de psychologie des foules; mais il est incontestable, d'autre
part, que beaucoup de ces sentiments sont fortement influencs par les
habitudes de la vie scolaire; par exemple le dsir de rpondre le premier
vient de l'mulation qu'on entretient chez les lves par l'usage des
compositions et des interrogations collectives.

Aprs cette vue d'ensemble, entrons dans quelques dtails.

Tous les rsultats exprimentaux sont reproduits dans le tableau XVIII;
sur la 1re colonne verticale de gauche de ce tableau sont indiques les
questions crites que les lves lisaient et auxquelles ils devaient
rpondre par crit. Ensuite, en regard de chaque question, nous plaons,
sur les colonnes verticales suivantes, les rponses des lves; nous avons
conserv, dans le tableau, le groupement des lves par trois;  la suite
de chaque groupe, vient une colonne qui donne le nombre d'imitations. Ces
imitations sont du reste trs simples  calculer; 3 lves faisant partie
de chaque groupe, il n'y a de possible, au maximum, que 2 imitations; c'est
ce qui a lieu quand les 3 lves rpondent de la mme manire; il est
possible aussi qu'aucune imitation ne se produise. Au-dessus de chaque
rponse d'lve, nous indiquons par un exposant l'ordre dans lequel il a
rpondu, quand du moins cet ordre est connu; il n'a pas t indiqu pour
les lves des groupes 7 et 8. Toute rponse qui est une imitation a t
imprime en italique; en cas de doute sur la nature d'une rponse, on a
employ aussi les italiques.

En interprtant ces rsultats, il y a deux faits principaux qui prennent
une grande importance: c'est d'abord la suggestibilit des lves, et
ensuite leur tendance  l'imitation.

_Suggestibilit des lves en groupe_.--En imaginant cette exprience
collective, j'avais suppos qu'un groupe d'enfants travaillant ensemble et
jugeant ensemble des souvenirs qui leur taient communs, deviendraient,
grce  cette collaboration, moins suggestibles que des enfants isols;
j'avais suppos que ce rapprochement de 3 intelligences aiguiserait
l'esprit critique des rponses, et dissiperait aussi cette motion de
timidit qui est un des adjuvants les plus importants de la suggestion
enfantine.

Les rsultats m'ont donn compltement tort. La docilit  la suggestion,
chez les lves isols qu'on prie de rpondre au questionnaire 3, porte en
moyenne sur 8 des 13 questions; de sorte que si les lves travaillant par
groupes de 3 avaient une suggestibilit analogue  celle des isols,
ils devraient succomber aussi  8 suggestions en moyenne. Or voici les
rsultats.

6 lves ont cd  .......... 13 suggestions sur 13.
9        -----      .......... 12       -----
6        -----      .......... 11       -----
3        -----      .......... 10       -----
0        -----      moins de.. 10       -----

La moyenne qu'on peut extraire de ces chiffres donne environ 1 rsistance 
13 suggestions, par lve. Ainsi, tandis qu'un isol obit  8 suggestions
sur 13, un lve de mme ge, rpondant exactement aux mmes questions,
mais y rpondant collectivement, obira  12 suggestions sur 13.

Cette diffrence de suggestibilit est considrable, et elle est exprime
non seulement par la moyenne, mais par la srie de valeurs individuelles,
car aucun des sujets qui ont travaill collectivement n'est arriv  une
somme de rsistance suprieure  3. Par consquent, bien que nos recherches
aient t tendues sur une assez petite chelle, et ne comprennent que 24
sujets, elles ont donn un rsultat qui me parat tellement significatif
que je le crois exact et constant.

La dernire colonne de notre tableau XVIII (p. 341) indique le nombre total
de suggestions ralises, pour les diverses questions poses; le nombre
maximum de suggestions ralisables est de 24, pour chaque suggestion,
puisque 24 est le nombre des lves; or on constate que ce nombre est
presque toujours atteint; on ne trouve un nombre vraiment infrieur des
suggestions ralises que pour les dernires questions, qui sont trs
vagues, et qui sont relatives  l'existence du 7e et du 8e objet. Nous
avons vu, dans le chapitre prcdent, que le sujet isol est aussi plus
rfractaire  ces dernires suggestions qu'aux autres, et nous en avons
expliqu le motif.

Je pense que l'accroissement de suggestibilit produit par les expriences
collectives provient de ce que les lves, se trouvant en groupe, taient
moins disciplins et riaient plus volontiers que les lves isols, et par
consquent ont fait le travail en fixant moins fortement leur attention.
L'exprience collective, dans les conditions particulires o je l'ai
organise, produit deux effets distincts,  mon avis; de ces deux effets,
l'un affaiblit la suggestion, et l'autre la renforce; le premier effet
est de relcher la discipline et l'attention, c'est ce qui augmente la
suggestion; le second effet est de diminuer la timidit des enfants; ils
sont plus oss, et par ce fait mme moins suggestibles; mais les rsultats
montrent que de ces deux tendances agissant en sens contraire, c'est la
premire qui a prvalu sur la seconde.

Nous venons de voir que le premier caractre de notre exprience collective
est une augmentation de suggestibilit. Il est bien curieux de retrouver
l, dans ce petit groupe d'lves, un des caractres que les auteurs
modernes considrent comme rsumant la psychologie de la foule. La foule,
on l'a dit et rpt sous toutes les formes, foule de rue ou foule
d'assemble, est minemment suggestible, d'o des consquences politiques
et sociales qui sont d'une gravit exceptionnelle.

_Contagion de l'exemple parmi les lves groups_.--Le second caractre de
cette exprience de groupement est la contagion de l'exemple; par le fait
que les lves sont runis et donnent  haute voix leurs rponses aux
questions, ils sont amens  donner des rponses analogues; celui qui parle
le second a une tendance  rpter la rponse du premier, et le troisime
en fait autant. Dans plus de la moiti des cas cette imitation se fait
sentir. Pour prciser davantage, il faut envisager certaines difficults.

Nous devons tout d'abord mettre hors de cause les questions dans lesquelles
on pose un dilemme: par exemple, la question suivante: le Monsieur du
portrait a-t-il la jambe droite croise sur la jambe gauche, ou bien la
jambe gauche croise sur la jambe droite?--Ou encore: le portrait est-il
brun fonc ou bleu fonc? L'lve pris par la suggestion est oblig
d'opter entre ces deux alternatives; si trois lves d'un mme groupe
dsignent la mme jambe ou la mme couleur, ce peut tre sans doute l'effet
d'une imitation, mais ce peut tre aussi une concidence fortuite, car le
nombre de variations possibles dans les rponses est trs restreint; il est
prfrable de laisser en suspens l'interprtation de ces rponses, et de ne
pas les mettre sur le compte de l'imitation.

Aprs l'limination de ces cas douteux, nous avons  distinguer deux genres
d'imitations: 1 l'imitation littrale, souvent nave par sa fidlit, et
sur la nature de laquelle il ne peut s'lever aucun doute; 2 l'imitation
accompagne de certaines variations secondaires.

L'imitation littrale est assez frquente. En voici des exemples. Trois
lves, voulant dcrire le costume de l'individu (imaginaire) qui est
arrt par les agents, crivent textuellement la mme rponse: blouse
blanche, pantalon gris, il n'avait pas de chapeau.--De mme, trois enfants
crivent que le chien (imaginaire) tait plac dans le coin en bas--ou que
la cassure du sou se trouve  gauche presque en bas; ou bien, ils font
trois dessins identiques du fil qui tient l'tiquette, ou de la place
occupe par le cachet sur le timbre. Nous donnons dans la figure 26 des
exemples d'imitation littrale dans les dessins.

Voici maintenant des exemples de demi-imitations. A la question: o se
trouve le chien? un enfant rpond: devant le Monsieur; un autre rpond
ensuite: derrire le Monsieur. IL est vident que la premire rponse a
influ sur la seconde, car dans les autres groupes d'lves on n'a point
rpondu de cette manire.--De mme,  la question: comment est habill
l'individu (imaginaire) arrt par les agents? l'un rpond: en noir; le
second: en noir; le troisime en gris fonc. Il est probable que ce
gris fonc n'est qu'une variante de la rponse: en noir. De mme, pour la
couleur du fil attachant le bouton, on a les 3 rponses: fil gris, fil
gris et fil gris fonc; cette demi-correction sur une nuance de gris
n'empche pas de souponner que l'enfant qui a donn cette dernire rponse
a imit la rponse de ses camarades. D'autres cas sont un peu plus douteux;
on demande ce que l'homme du portrait tient dans sa main droite: deux
enfants rpondent: un livret; le troisime rpond: un carnet. C'est 
peu prs la mme chose, le mot seul diffre. Nous avons t quelquefois
obligs de faire des interprtations, pour calculer le nombre des
imitations; mais comme ces interprtations ne portent que sur un trs petit
nombre de cas douteux, elles ne peuvent pas modifier la certitude de nos
conclusions.

Ainsi qu'on le voit dans l'avant-dernire colonne de notre tableau XVIII,
le nombre des imitations a t considrable; le nombre maximum aurait t
de 16 pour chaque question, on en comprend la raison; le nombre maximum
est de 2 par groupes de 3 lves, et, le nombre des groupes tant de 8,
ce nombre maximum est de 16 pour la totalit des groupes. Or, si on fait
abstraction des questions 3 et 4 pour lesquelles le nombre d'imitations ne
peut pas tre calcul, on constate pour les autres questions que le nombre
des imitations est gal  peu prs  la moiti des cas.

L'imitation est donc beaucoup moins forte que la suggestibilit; en
d'autres termes, les lves qui succombent  la suggestion ne cdent
pas toujours  l'imitation de leurs camarades, ils peuvent se laisser
suggestionner tout en donnant une rponse qui leur est personnelle: une
moiti des lves est dans ce cas. Mais il est bien entendu que cette
proportion tient  une foule de circonstances qui sont spciales 
l'exprience, et on ne doit pas l'riger en loi. D'autre part, on peut
remarquer un fait qui est en quelque sorte l'inverse du prcdent; c'est
que plusieurs lves peuvent s'imiter en rsistant  la suggestion; je ne
doute pas que si les 3 lves de certains groupes ont rpondu, pour le
7e et pour le 8e objet, qu'il n'y en avait pas, c'tait par imitation;
l'imitation peut alors devenir un secours contre la suggestion.

[Illustration: Fig26.png--Exemples de dessins excuts sous l'influence de
l'imitation. Les 3 dessins excuts par les lves d'un mme groupe sont
sur la mme ligne horizontale, 1 et 2 reprsentent le chapeau (imaginaire)
port par l'individu du portrait; 3 et 4 reprsentent le timbre avec son
cachet (imaginaire); 5 est le dessin du 7e objet (qui n'existait pas).]

En rsume, cette petite exprience sur la psychologie des groupes--la
premire,  ma connaissance, qui ait t tente dans cette voie--a bien mis
en lumire trois faits importants:

1 Les enfants, tant rapprochs dans un groupement de hasard, n'ont montr
aucune solidarit, chacun rpondant pour lui-mme, et surtout chacun
cherchant  rpondre le premier;

2 Par le fait seul du groupement, les lves deviennent plus suggestibles,
et cette augmentation de suggestibilit provient de causes complexes: le
dsir de rpondre vite, la disposition au fou-rire, etc.;

3 Beaucoup d'enfants imitent les rponses des autres enfants. Cette
contagion de l'exemple constitue un des caractres les plus marqus de la
psychologie des groupes.

Tels sont les faits qui sont les plus apparents, lorsqu'on regarde de
loin cette exprience de groupement, et qu'on se borne  extraire les
conclusions qui ressortent des moyennes. Il est intressant de complter
cette premire tude en examinant de plus prs comment chaque groupe
se comporte et en faisant l'analyse du rle jou par chaque lve. On
s'aperoit alors que presque chaque groupe a une physionomie particulire.


NOUVELLES EXPRIENCES SUR DES LVES RUNIS EN GROUPES

Nous avons fait cette tude nouvelle, en rptant la mme exprience, dont
les objets avaient t changs, sur nos 24 lves habituels de l'cole
primaire lmentaire. Nous trouvons ici l'avantage d'avoir sous notre
observation des enfants qui nous sont dj connus.

Voici l'indication des objets avec quelques brefs dtails sur chacun d'eux:

1  3.--3 timbres franais, de 1 centime (bleu)--de 2 centimes (brun)--de
5 centimes (vert); les 3 timbres sont neufs. Au-dessous des timbres, le
chiffre 8 imprim en vert.

4.--Une dcoupure ronde faite dans un texte imprim, et portant les mots:
Mme Cremer en riant ... venu en effet  reproduire ... Lorenz m'a...
imit. Je ne ...  l'oeuvre! vraiment! ... trs ennuy et honteux! ... si
cela ne suffit...  faire  mauvais jeu... par sa prsence.

5.--Une photographie de cinmatographe reprsentant un jardinier qui vide
un seau d'eau.

6.--Autre photographie reprsentant deux lutteurs.

7.--Autre photographie reprsentant une petite fille qui saute  la corde.

8.--Un morceau de papier buvard, ros, macul, de forme  peu prs
rectangulaire.

9.--Un fragment de centimtre, brun, en cuir, portant les N 37  42.

10.--Un bouton en toffe, de couleur grenat.

Tous ces objets taient colls sur un carton, qu'on prsentait pendant 12
secondes  chaque lve.

L'interrogatoire crit qui a t communiqu  chaque groupe d'lves tait
le suivant:

1. Combien y a-t-il de timbres?
2. Quelle est leur couleur?
3. Lequel porte le cachet de la poste?
4. Quel nom de ville distingue-t-on sur ce cachet?
5. Quelle est la forme du morceau de papier buvard?
6. Quel est le mot qui est crit sur ce papier buvard?
7. La gravure reprsentant une petite fille qui saute  la corde
est-elle bleu fonc ou brune?
8. Quelle est la personne qui se tient  ct de la petite fille?
9. Les deux hommes qui se battent, quelles armes tiennent-ils
 la main?
10. Il y a dans le coin de gauche une photographie qui reprsente
la Seine. Quel dtail y avez-vous remarqu?
11. Quelle est la couleur du bouton d'toffe?
12. Quels sont les numros inscrits sur le bout de centimtre?
13. Sur le rond de papier, il y a une phrase qui commence
par _voil pourquoi_. Quels sont les mots qui suivent?

Cette liste a t prsente  l'lve qui avait le rle de prsident, et il
l'a lue  ses camarades, question par question; on rpondait  une question
avant de passer  la question suivante.

Les lves, dans cette exprience, ont t beaucoup plus srieux que leurs
camarades, appartenant  la mme cole ou  une autre cole, qui se sont
prts  la premire exprience, dcrite plus haut, sur l'imitation. La
diffrence d'attitude a t trs frappante; jamais je n'ai eu  faire
d'observations ou de rprimandes, jamais il ne s'est produit de fou rire.
J'attribue la docilit des lves  nos tte--tte antrieurs dans
lesquels je leur avais donn l'habitude de la discipline.

Les rsultats sont exposs dans le tableau XIX, o les rponses originales
sont en caractres gras et les rponses imites sont en italiques.

Je ne discuterai point les rsultats collectivement, puisque j'ai dj fait
semblable tude[64]; je veux au contraire examiner le travail de chaque
lve, et rechercher si les rsultats de l'exprience prsente concordent
avec ceux que nous possdons dj.

[Note 64: Je note simplement que dans cette exprience, contrairement 
la prcdente, l'imitation a t beaucoup plus forte que la suggestibilit
originale, ce dont on se rend compte en tudiant les rponses aux questions
qui font suggestion, notamment, les questions 3, 4, 6, 8, 9, 10, 13.]

Pour caractriser le rle de chaque lve, nous devons tenir compte de
plusieurs donnes diffrentes:

1 Le rang de l'lve rpondant aux questions; a-t-il t souvent le
premier  rpondre, ou bien toujours le dernier? Pour dterminer ce rang,
il est ncessaire de se rappeler que chaque lve est examin par rapport
aux autres lves formant le mme groupe; et le rang qu'il a obtenu n'a
point une valeur absolue, mais seulement une valeur relative  ce groupe;
ainsi, il est bien possible qu'un lve qui, dans le groupe dont il faisait
partie, tait en moyenne au 3e rang, et t le 1er dans un groupe compos
d'lves plus lents. Ce que nous disons du rang est galement vrai de tous
les autres rsultats obtenus par cette exprience.

2 Le nombre de fois que l'lve a rpt la rponse d'un camarade,
comparativement au nombre de fois qu'il a donn une rponse originale, de
son invention. En gnral, ceux qui donnent le plus souvent une rponse
originale sont les lves les plus rapides, ceux qui rpondent les
premiers; mais il arrive parfois que l'lve qui parle le 3e ou le dernier
fait une rponse qui est entirement diffrente de celles des autres.



TABLEAU XIX(a-1).--_Seconde exprience sur l'esprit de groupe._
[Illustration: Tableau19a.png = tableau (groupes I et II) en format graphique]
......................................................................................
                                                              1er GROUPE
.................................................
                                      VASSE.           PET.            DEW.
.................................................

Question 1. Nombre de timbres......    3(1)            3(2)            3(3)

--       2. Couleur des timbres....  Grenat,         Grenat,          Vert,
                                     Vert,           vert,bleu        grenat,
                                     Gris            fonc            bleu
                                     fonc            (1)
                                     (2)

--      3. Quel timbre porte
           le cachet postal?......   Pas(4)          Pas(3)           Vert(1)

--      4. Nom de ville imprim
           sur le cachet..........   O.(1)           O.(2)            O.(3)

--      5. Forme du papier
           buvard.................   Rectang.        Rectang.         Rectang.

--      6. Mots crits sur
           le papier buvard.......     O.              O.               O.

--      7. La gravure est-elle
           bleue fonce ou brune?.   Brune(4)        Brune(3)         Brune(2)

--      8. Personne prs de
           la petite fille........   Dame(4)         Dame(3)          Dame(2)

--      9. Armes des lutteurs....    Rien(5)         Rien(4)          Gants(1)

--     10. Quel dtail dans la
           photographie de
           la Seine?.............      O.               O.              O.

--     11. Couleur du bouton
           d'toffe...............   Bleu de         Grenat           Grenat
                                     Prusse(5)       (2)              (3)

--     12. Numros du centimtre..   37  42         37  42          37  42
                                     (3)              (2)              (1)

--     13. Mots placs aprs:
           voil pourquoi.........     O.               O.              O.

Nombre des imitations..............     9,5              9               11

Nombre des rponses originales.....     3,5              4                2

Nombre des rponses
originales exactes.................     1,5              4                1

Rang moyen de l'lve..............     3                2                2
......................................................................................


TABLEAU XIX(a-2).--_Seconde exprience sur l'esprit de groupe._
................................................................................................
                          |
                          |                             2e GROUPE
..........................|.....................................................................
    GESB.        POIRE    |     LAC.          BIEN.        FL.          MART.         MOTE.
..........................|.....................................................................
                          |
   3(4).          3(5).   |    3(1).          3(2).        3(3).         3(4).        3(5).
                          |
 Vert,        Vert,       | Rouge,        Rouge,       Rouge,        Rouge,        Rouge, grenat,       grenat,                  | marron,       marron,      marron,       marron,       vert,
 bleu(3).     jaune       | bleu(1).      vert(2).     vert(3).      violet(5).    marron
             fonc(5).    |                                                        (4).
                          |
Vert(1).     Pas          | Marron        Marron(2).   Rouge(1).     Rouge         Bleu(4).
(5).                      | (3).                                     (5).
                          |
0(4).        0(5).        | Paris         Paris        Paris(1).     Paris         Paris
                          | (2).          (3).                       (4).          (5).
                          |
                          |
Rec-         Rec-         | Rec-          Rectang.(1)  Rec-          Rec-          Rec-
Tang.        Tang.        | tang.(3)                   tang.(2)      tang.(4)      tang.(5)
                          |
O.           O.           | Rien.         Rien.        France(1).    Rien.         Rien.
                          |
                          |
Brune(1).    Brune        | Brun          Brun(1).     Brun          Brun          Brun
(5).                      | (2).                       (3).          (4).          (5).
                          |
Dame(1).     Dame         | Mon-          Mon-         Monsieur(1).  Mon-          Mon-
(5).                      | sieur(3).     sieur(2).                  sieur(4).     Sieur(5).
                          |
Gants        Gants        | Gants de      Gants de     Rien(1).      Gants de      Gants de
(2).         (3).         | boxe(4).      boxe(2).                   boxe(3).      boxe(5).
                          |
O.           O.           | Oui           Oui          Oui(1).       Oui           Oui
                          | (3).          (2).                       (4).          (5).
                          |
                          | Rien(2).      Un bateau    Bateau        Bateau        Bateau
                          |               (1).         (4).          (3).          (5).
                          |
Rouge(3).    Rouge(4)     | Grenat(3).    Rouge(2)    Rouge(1).     Rouge(4)     Marron.(5)
                          |
                          |
                          |

37  45(4)  37  42(5)    | 37   41(2) 38  41(1)    38  42(3)  37  41(4)     37  41(5)
                          |
                          |
0.           0.           | 0(3).         0(2).          0(4).       0(1).         0(5).
                          |
                          |
9           12,5          |    9,5           7,5          5,5          13,5          12
                          |
4            0,5          |    4,5           6,5          8,5           0,5           1
                          |
                          |
   1            0         |    4,5           1            3,5           0,5           1
                          |
   3,5          5         |    2,5           2            2             4             5
                          |
................................................................................................


TABLEAU XIX(b-1).--_Seconde exprience sur l'esprit de groupe._
[Illustration: Tableau19b.png = tableau (groupes III, IV  et V) en format graphique]
.................................................................................||.............                                               3e GROUPE                                   ||
.................................................................................||.............
               MONNE.        BOUT.         DELAUS.       BLAS.         SAGA.     ||  VAND.
.................................................................................||.............

Question 1..    3(3)          4(2)           3(5)         3(1)          3(4)          2(2)

   --    2.. Orang,       Vert,         Vert,         Vert,         Vert,         Bleu et
vert,         bleu,         rouge,        bleu,         bleu,         vert
Bleu          orang        bleu          orang        orang        (2)
(4)           (3)           (2)           (1)           (5)

   --    3.. Vert          Vert          Rouge         Bleu          Vert          Vert
(4)           (3)           (2)           (1)           (5)           (1)

   --    4.. Rpublique    Rpublique    Rpublique    Ville de      Rp.          Ville
Franaise     Franaise     Franaise     Paris         Franaise     Paris
(1)           (3)           (2)           (4)           et ville de   (1)
Paris(5)

   --    5.. Rec-          Rec-          Rec-          Rec-          Rec-          Rec-
Tang          tang          tang          tang          tang          tang
(4)           (3)           (1)           (2)           (5)           (1)

   --    6.. Il n'y en     Il n'y en     Il n'y en     Il n'y en     Il n'y en     Buvard
a pas(4)      a pas(3)      a pas(1)      a pas(2)      a pas(5)      (1)

   --    7.. Brune         Brune         Brune         Brune         Brune         Bleu
(5)           (4)           (2)           (1)           (3)           (2)

   --    8.. Un            Un            Un            Un            Un            Dame
homme(5)      homme(4)      homme(2)      homme(1)      homme(3)      (2)

   --    9.. Pieds,        Gants         Gants         Leur          Les           Epe
mains,        (4)           (2)           pieds         pieds         (2)
gants(5)                                  (1)           (3)

   --   10.. Bateau        Bateau        Bateau        Bateau        Bateau        Pont
(1)           (3)           Pari-         (2)           (4)           (1)
sien(5)

   --   11.. Grenat        Grenat        Grenat        Grenat        Grenat        Noir
(5)           (3)           (2)           (1)           (4)           (1)

   --   12.. 7  11(2)     47  52(1)    47  52(5)   47  52()      47  52(3)    38   42(3)


   --   13.. Sais          Sais          Sais          Sais          Sais          Verbe
             pas(5)        pas(4)        pas(3)        pas(1)        pas(2)        tuer(1)

Nombre des
imitations..    11           11             7             3            13             4

Nombre des
rponses
originales..     2            2             6            10             0             9

Nombre des
rponses
originales
exactes.....     0            0             2,5           5             0             0

Rang........     3            2,5           2             1             4             2

................................................................................................


TABLEAU XIX(b-2).--_Seconde exprience sur l'esprit de groupe._.
-------------------------------------------------------------------------
   4e GROUPE              ||                  5e GROUPE                 |
--------+--------+--------||--------+--------+--------+--------+--------+
        |        |        ||        |        |        |        |        |
  UHL   |  AND.  | MRIG. ||  TIX.  | GOUJ.  | MIEN.  |  DIE.  |  HUB.  |
--------+--------+--------||--------+--------+--------+--------+--------+
        |        |        ||        |        |        |        |        |
3(4) .  |  3(1)  |  1(4)  ||  3(5)  | 3(2)   |  3(4)  |  3(4)  |  3(5)  |
        |        |        ||        |        |        |        |        |
Bleu,   | Bleu,  | Jaune  ||  Vert, |  Vert, | Vert,  |  Vert, |  Vert, |
vert,   | vert,  | [1].   ||  rouge,|  rouge,| rouge, |  rouge,|  rouge,|
et      |  jaune |        ||  bleu  |  bleu  | bleu   |  bleu  |  bleu  |
rouge   |  [4].  |        ||  [4].  |  [2].  | [1].   |  [3].  |  [5].  |
[3].    |        |        ||        |        |        |        |        |
        |        |        ||        |        |        |        |        |
Rouge   | Blanc  | Jaune  || Rouge  | Bleu   | Bleu   |  Bleu  |  Bleu  |
[2]     | [4]    | [3]    || [2]    | [1]    | [3]    | [4]    | [5]    |
        |        |        ||        |        |        |        |        |
Ville   | Ville  | La     || Paris  | Paris  | Paris  | Paris  | Paris  |
De      | de     | France || [1]    | [2]    | [4]    | [3]    | [5]    |
Paris   | Paris  | [2]    ||        |        |        |        |        |
[3]     | [4]    |        ||        |        |        |        |        |
        |        |        ||        |        |        |        |        |
Rectang.| Rectang| Rectang|| Rectang| Rectang.Rectang.| Rectang| Rectang|
[1]     | [4]    | [2]    || [4]    | [2]    | [1]    | [3]    | [5]    |
        |        |        ||        |        |        |        |        |
Buvard  | Buvard | Buvard || Buvard | Buvard | Buvard | Buvard | Buvard |
[2]     | [1]    | [3]    || [4]    | [2]    | [3]    | [1]    | [5]    |
        |        |        ||        |        |        |        |        |
Fonc.  | Fonc. | Brun.  || Brune. | Brune. | Brune. | Bleu   | Brune .|
[1]     | [4]    | [3]    || [4]    | [3]    | [2]    |fonc[1]| [5]    |
        |        |        ||        |        |        |        |        |
Dame.   | Dame . | Dame.  || Dame.  |Voiture.| Dame.  | Dame.  | Dame.  |
[3]     | [2]    | [1]    || [5]    | [3]    | [2]    | [1]    | [4]    |
        |        |        ||        |        |        |        |        |
Epe    | Sabre. | Sabre. || Rien.  | Rien.  | Rien.  | Rien.  | Rien.  |
[3]     | [2]    | [1]    || [4]    | [2]    | [1]    | [3]    | [5]    |
        |        |        ||        |        |        |        |        |
        |        |        ||        |        |        |        |        |
Point.  | Pont.  | Ronde. || Bateau | Bateau.| L'eau. | L'eau. | L'eau. |
[2]     | [4]    | [3]    || [5]    | [4]    | [3]    | [4]    | [2]    |
        |        |        ||        |        |        |        |        |
Rouge   | Rouge. | Orang.|| Rouge. |Rouge   | Marron.| Rouge. | Rouge  |
[3]     | [4]    | [2]    || [4]    |fonc[3]| [1]    | [2]    |fonc[5]|
        |        |        ||        |        |        |        |        |
38  42.|37  42 |40  45.||16  19.|12  16.| 1  68_| 1  6. |13  14.|
[1]     | [4]    | [2]    || [5]    | [2]    | [3]    | [1]    | [4]    |
        |        |        ||        |        |        |        |        |
Tue.    | Tue.   | Tue.   || Je ne  | Je le  | Je le  | Je ne  | Je ne  |
[2]     | [4]    | [1]    || veux   | veux.  | veux.  | veux   | veux   |
        |        |        || pas te | [2]    | [5]    | pas te | pas te |
        |        |        || le     |        |        | le     | le     |
        |        |        || rendre |        |        | rendre.| rendre |
        |        |        || [3]    |        |        | [4]    | [4]    |
        |        |        ||        |        |        |        |        |
7,5     |  10,5  |   2    ||   11   |    8   |    7   |    5   |   12   |
        |        |        ||        |        |        |        |        |
5,5     |   2,5  |  11    ||    2   |    5   |    6   |    8   |    1   |
        |        |        ||        |        |        |        |        |
        |        |        ||        |        |        |        |        |
  4     |   1,5  |   1    ||    0   |    0   |    4   |    2   |    0   |
        |        |        ||        |        |        |        |        |
2,5     |   4    |   2    ||    4   |    2,5 |    2,5 |    2   |    5   |
        |        |        ||        |        |        |        |        |
--------+--------+--------||--------+--------+--------+--------+--------+


3 Le nombre de fois que l'lve a fait une rponse juste. Ici, une
distinction est ncessaire. Un lve peut faire une rponse juste, soit en
l'inventant lui-mme, soit en se contentant de rpter la rponse juste
d'un camarade; dans ce dernier cas, on ne peut pas faire  l'lve un
mrite de l'exactitude de sa rponse, puisqu'il n'a t qu'un cho. Je
ne tiendrai compte, par consquent, que des rponses justes qui sont
originales.

1er _groupe_.--Il est compos des lves Vas., Pet., Gesb., Dew. et Poire,
qui tous sont de la 1re classe. Les quatre premiers ont, d'aprs nos tests
antrieurs, une suggestibilit moyenne, sans rien de bien marqu; le
dernier, au contraire, Poire, nous est bien connu par sa profonde
suggestibilit; nous l'avons toujours prsent comme un type d'automate.

Dans ce groupe, les lves se sont beaucoup imits; les rponses par
imitation ont toujours t plus nombreuses que les rponses par invention.
Il n'y a pas eu, semble-t-il, un _leader_, ayant le plus souvent occup le
premier rang, ayant t suggestif plus souvent qu'imitateur. Celui qui a
donn le plus de rponses justes et originales est Pet.; mais il a, lui
aussi, fortement subi l'imitation des autres. Ce qui est frappant, c'est
le rle effac tenu par Poire. Il a pour ainsi dire toujours rpondu le
dernier, et il ne prenait la parole que pour rpter ce qu'avait dit le
prcdent camarade. Une seule fois, il a fait une rponse originale, et
ce fut une erreur; les autres variaient quelque peu sur la couleur des 3
timbres; on avait dit: grenat, vert, _gris fonc_; on avait dit aussi:
grenat, vert, _bleu fonc_. Les 2 rponses taient justes, car un des
timbres a une nuance qu'on peut appeler grise ou bleue. Poire cherchant
 innover, a dit: grenat, vert, _jaune fonc;_ c'est la seule fois qu'il
s'est distingu par une opinion personnelle: or, il n'y avait pas de timbre
jaune fonc. Cette nouvelle preuve confirme donc ce que nous savions dj
de cet lve.

Ainsi, dans ce groupe, il y a 4 lves gaux, et 1 automate.

_2e groupe_.--Il est form par des lves de la 1re et de 2e classe. 3
lves de la 1re classe: Monne, lve moyen, qui ne prsente rien de
particulier; Delanse, lve assez g (14 ans passs), figure d'adulte,
peu suggestible; et enfin Bout., plus jeune, un de nos 3 types de
suggestibilit complte. Les 2 lves de la 2e classe sont Blasch, et Sag.,
2 enfants trs intelligents, trs travailleurs, qui tiennent la tte de
la 2e classe, et qui sont en rivalit continuelle; cette rivalit est
si srieuse qu'elle a gagn les familles des 2 lves et les a rendues
hostiles l'une  l'autre. A premire vue, il tait difficile de prvoir les
rsultats de ce groupement; je supposais seulement que Delanse,  cause
de son ge et de son peu de suggestibilit, mnerait le mouvement, et que
Bout. se conduirait en parfait automate, un peu comme l'avait fait Poire.

Les rles des lves ont t bien distincts. Deux d'entre eux ont t des
leaders, Delanse et Blasch. Ce dernier, beaucoup plus prompt, presque
constamment premier, a donn un bon nombre de bonnes rponses; Delanse,
un peu moins vif, arrivait le plus souvent second; parfois il rptait la
rponse de Blas., mais souvent aussi il trouvait une rponse originale, et
sans tre exact au mme degr que Blasch, il l'a t plusieurs fois. Il
arrive donc bien,  tous gards, le second. Les trois autres ont t les
moutons du groupe; ils ont rpt docilement, Saga plus lentement encore
que Monne et Bout, et lorsque l'un d'eux a fait une rponse originale, ce
qui tait bien rare, elle tait errone. Ces rsultats sont conformes  nos
prvisions pour Bout., mais nous n'attendions pas tant d'automatisme de la
part de Monne et de Saga.

Ce second groupe diffre donc totalement du premier. Nous trouvons 3
automates et 2 leaders, qui ont t en rivalit, chacun d'eux imitant peu
son concurrent.

3e _groupe_.--Il se compose de 5 lves de la 2e classe; parmi ces 5, il en
est 3 qui sont plus gs, plus adultes que les autres, ce sont Lac., Bien,
et Fli.; Lac, nous l'avons dit, est fort peu suggestible. Les 2 autres
lves, Motte et Martin, sont plus jeunes, plus enfants; ils ne prsentent
rien de marqu comme suggestibilit. A premire vue, nous pouvions supposer
que Lac, esprit mr et pondr, mnerait le groupe.

Dans ce groupe, nous ne trouvons pas de vritable leader, mais 2 catgories
d'levs; l'une est forme des trois plus gs, Lac, Bien, et Fli., qui
ont tantt t suggestionneurs, tantt imitateurs, et sont  peu prs sur
un pied d'galit; les 2 lves plus jeunes, Martin et Motte, ont t des
imitateurs automates.

4e _groupe_.--Compos d'lves plus jeunes que le prcdent. Il y a 3
lves de 3e classe, Uhl, And., Meri. et 1 lve de 4e classe, Vand. Nous
savons que parmi ces lves, il existe un parfait automate, And.; les
autres n'offrent rien de particulier.

En fait, And., comme nous le supposions, a t trs automatique; c'est
le plus lent de tous, et il se borne presque toujours  rpter ce
que d'autres ont dit. Les 3 autres ont un rle assez actif; 2 sont
particulirement prompts  rpondre, et ce sont ceux qui sont les plus
suggestionneurs, Vand et Meri.; mais, chose curieuse, ils rpondent presque
toujours faussement. Vand n'a pas mme donn une seule rponse juste. Ce
sont donc des leaders, mais de mauvais leaders. Uhl, qui est un peu plus
lent qu'eux, qui est moins initiateur et plus imitateur, donne un plus
grand nombre de bonnes rponses.

Ainsi, nous avons 1 automate, 2 mauvais leaders, et 1 lve plus exact,
mais moins en avant et moins cout, c'est un indpendant.

5e _groupe_.--C'est le rendez-vous des lves les plus petits. Tous,
sauf un seul, qui est prsident, Mien, et qui est de la 3e classe, tous
appartiennent  la 4e classe. Ce qui caractrise ce groupe, c'est que les
imitations ont t trs nombreuses. Il y a 2 sujets qui sont de parfaits
automates, Tix et Hub, les 3 autres ont eu un peu plus d'initiative. Les 2
leaders sont Mien et Diem; ce dernier, quoique donnant des rponses moins
exactes que Mien, a eu un rle plus en saillie, c'est surtout lui qui a
entran l'imitation des autres.

On voit que cette tude analytique confirme compltement les conclusions
de l'tude synthtique que nous avons prsente plus haut, et nous pouvons
reproduire ces conclusions et dire que le groupement des lves produit: 1
une division de fonctions, les uns deviennent des meneurs, les autres des
mens; 2 une augmentation de suggestibilit; 3 une forte tendance 
l'imitation.




CHAPITRE VIII


LES MOUVEMENTS SUBCONSCIENTS


J'ai expliqu longuement, dans la premire partie de cet ouvrage, que les
faits si curieux et si tonnants du spiritisme sont en germe dans une
petite exprience, bien simple  excuter, celle de la rptition
inconsciente d'un mouvement imprim  la main, et que cette petite
exprience de nature fort inoffensive peut nous renseigner sur les
aptitudes d'une personne  l'automatisme des mouvements. Il n'est donc pas
ncessaire d'autre prambule, et je vais rapporter de suite les expriences
que j'ai faites.

Ces expriences consistent dans la provocation des mouvements inconscients
ou subconscients de rptition. Je les ai faites  trois reprises sur les
mmes sujets, en leur donnant chaque fois une forme diffrente.

1re _Exprience_.--Cette premire exprience a t la plus longue. Elle a
pris deux aprs-midi entires, composes chacune de deux heures et demie de
travail. Pendant ce temps, j'ai pu exprimenter sur 25 enfants; chacun a
t examin isolment dans le cabinet du directeur.

Pour enregistrer les mouvements subconscients, je dsirais avoir un
appareil trs simple sur lequel le sujet poserait sa main, et mon but tait
de communiquer  la main du sujet, par l'intermdiaire de cet appareil,
un mouvement trs simple, trs rgulier, par exemple un mouvement
d'oscillation, afin de rechercher si la main continuerait d'elle-mme
ce mouvement quand je cesserais de le produire. Je me suis servi, en
le modifiant trs peu, d'un petit balancier de Wundt qui se compose
essentiellement d'une tige mtallique horizontale fixe  la partie
suprieure d'une colonnette et pouvant tourner autour de son point fixe;
cette tige est termine  une de ses extrmits par une lourde masse de
mtal, en forme de marteau _(a)_ qui vient frapper, toutes les fois qu'elle
s'abaisse, une enclume _(b)_ situe en dessous et  l'autre extrmit
est fix un ressort  boudin _(c)_ qui relie la tige  la plateforme sur
laquelle la colonnette est monte. La figure nous dispense d'une plus
longue description de cet appareil.

[Illustration: Fig27.png--Balancier (modification trs lgre d'un appareil
de Wundt) servant  l'tude des mouvements subconscients.]

Le petit appareil que je viens de dcrire est plac sur une table,  ct
d'un mtronome; un grand cran qui a la longueur de la table est fix entre
les deux instruments, et divise la table en deux compartiments, dont l'un,
celui de gauche, contient le mtronome, et l'autre, celui de droite,
contient le balancier avec le marteau tourn vers la gauche; lorsqu'un
lve entre  son tour dans le cabinet du directeur, nous le faisons
asseoir  la table; sa chaise est place un peu  gauche de l'cran, par
consquent, il se trouve juste assis devant le mtronome; mais en penchant
la tte vers la droite, il peut voir le balancier. Notre premier soin
est de prsenter  l'lve le balancier; nous lui disons que c'est un
instrument qui ne peut faire aucun mal, et qui ressemble  une balance;
ensuite, lorsque l'enfant a bien regard l'instrument et s'est  peu prs
rendu compte de sa forme gnrale--ce qui est ncessaire pour viter toute
apprhension[65]--on lui indique comment va se faire l'exprience; l'enfant
doit tenir entre le pouce, l'index et le mdius de sa main droite la masse
en forme de marteau qui termine le balancier, et serrer fortement cette
masse entre ses trois doigts; il doit, en outre, faire la main morte,
c'est--dire laisser aller sa main, et cder au mouvement d'oscillation que
j'imprime  l'instrument en mettant moi-mme le doigt sur l'autre extrmit
du levier. Je fais alors, devant l'enfant, la rptition du mouvement que
je dois excuter pendant l'exprience; je soulve 5 ou 6 fois de suite un
des bras de levier, celui qui se termine par un ressort  boudin; chaque
fois, aprs l'avoir soulev, je l'abaisse, et j'excute ce mouvement trs
rgulirement; il est facile de comprendre que lorsque le bras de levier de
droite est soulev, l'autre bras de levier s'abaisse et le marteau qui le
termine frappe l'enclume en faisant entendre un bruit sec; ce bruit sec se
fait donc entendre  chaque oscillation double du levier. L'enfant, aprs
avoir vu et compris ce mouvement trs simple, est invit  saisir entre
ses doigts le marteau, et je recommence sous ses yeux  manoeuvrer le
balancier. Le plus souvent, je ressens une rsistance: l'enfant ne se
contente pas de serrer le marteau entre ses doigts, mais il s'oppose plus
ou moins nergiquement au mouvement de bascule du marteau. Je le lui fais
remarquer: Vous rsistez  mon mouvement, dois-je lui dire, et il ne le
faut pas; vous devez vous contenter de serrer le marteau, et laisser votre
main monter et descendre, quand j'appuie sur l'autre extrmit du levier.
Il faut souvent de longues explications pour faire comprendre  l'enfant
ce qu'on dsire de lui; mais je suis arriv  me faire comprendre de tous.
J'ai ensuite, quand j'ai obtenu ce que je voulais, le soin d'insister sur
la prescription suivante: l'enfant ne doit ni s'opposer  mon mouvement, ni
le faciliter; il doit se laisser aller, sans s'occuper de sa main; il doit
rester compltement passif. Je multiplie les commentaires de ce genre,
afin d'tre certain que j'ai t bien compris. Ces explications termines,
j'attire l'attention de l'enfant sur le mtronome qui occupe la case de
droite; je lui explique que cet instrument marque la mesure pour les
musiciens, je mets la tige du mtronome en mouvement, et je dis  l'enfant
qu'il doit concentrer son attention sur le mtronome, suivre des yeux le
mouvement du mtronome et compter  voix basse ses battements, car lorsque
l'exprience sera termine, il devra me donner le compte exact des
battements, et je pourrai voir alors s'il s'est tromp ou non. En ralit,
je ne compte jamais le nombre des battements, et mon contrle est
illusoire; il suffit, du reste, que l'enfant s'imagine que ce contrle
va avoir lieu pour qu'il fasse grande attention au mtronome[66]. Les
explications sont maintenant termines et l'exprience peut commencer.
L'enfant saisit avec ses doigts de la main droite le marteau du balancier,
et attend; le coude droit est appuy sur la table; je mets d'abord en
mouvement le mtronome, et l'enfant le regarde attentivement, et commence
 compter  voix basse. Dans tous les cas, sauf une ou deux exceptions, le
sujet garde les yeux fixs sur le mtronome, et ne dtourne pas la tte
pour regarder sa main droite; comme je lui ai expliqu le mouvement qui va
tre imprim  sa main, comme d'autre part, il a dj l'exprience de
ce mouvement, il ne se produit rien de nouveau et d'insolite qui puisse
attirer son attention sur sa main droite; en tout cas, quel que soit le
motif, j'insiste pour affirmer que l'orientation du corps et de l'attitude
de l'enfant a toujours t trs correcte; une ou deux fois, il est arriv 
un enfant de regarder sa main droite; mais ce mouvement trs rare a cess
ds la premire remarque que j'en ai faite.

[Note 65: Il est trs important, je crois, lorsqu'on apporte dans une
cole un appareil, de bien en expliquer l'usage et le fonctionnement aux
matres et aux lves; ces derniers, surtout quand ce sont de jeunes
Enfants, peuvent avoir peur de l'instrument, s'imaginer une foule de
choses, et faire le soir  leurs parents des rcits fantastiques sur
les expriences auxquelles on les a soumis. Dans une cole primaire
lmentaire, j'adaptai un jour un plethysmographe en caoutchouc  la
main d'un enfant; l'instrument se compose simplement d'un cylindre de
caoutchouc, entour d'une peau de gant; il est donc entirement inoffensif;
le soir de cette exprience, l'enfant se trouva malade, et la mre vint se
plaindre au Directeur de l'cole qu'on avait rendu son enfant malade avec
de _l'lectricit_.]

[Note 66: Le contrle des battements du mtronome se trouve ralis
Maintenant dans un nouveau modle de mtronome que je viens de faire
Construire pour des expriences de mesure sur l'attention volontaire.]

Les mouvements que j'imprime au balancier sont synchrones  ceux du
mtronome, celui-ci bat la seconde;  chaque battement du mtronome, je
fais concider un mouvement simple du balancier, de sorte que le balancier
fait entendre son bruit sec de marteau frappant l'enclume  chaque
battement pair du mtronome. L'avantage de ce dispositif m'a paru double:
en demandant  l'lve de compter les battements du mtronome, j'obtiens
une fixation assez rgulire de l'attention; en outre, en rythmant les
mouvements du balancier sur ceux du mtronome, je facilite les mouvements
inconscients du sujet, car je suppose que ces mouvements subconscients
doivent tre aids par le rythme sur lequel le sujet fixe son attention.

Pour provoquer les mouvements subconscients, je fais d'abord des mouvements
d'oscillation du balancier, en suivant les battements du mtronome;
ensuite, j'abandonne le balancier  lui-mme, en faisant les derniers
mouvements avec un peu moins de force, afin de ne pas veiller l'attention
du sujet par un trop grand contraste entre mes mouvements et mon
immobilit; j'attends un moment pour voir si le sujet rptera le
mouvement, alors que ma main est retire; mais, par prcaution, je ne
retire pas ma main trs loin de l'instrument, car je ne veux pas donner
l'veil au sujet, et lui laisser croire que ma main abandonne l'instrument:
il pourrait en rsulter une suggestion pour lui, et cette suggestion
pourrait tre provoque non seulement par la vue de ma main s'loignant,
mais encore par le bruit que ferait ma manche pendant que j'excute ce
mouvement. Je crois donc prfrable de laisser ma main presque en contact
avec l'extrmit de droite du balancier, mais je cesse de manoeuvrer cette
extrmit.

Dj pendant ces mouvements prliminaires, que j'appellerai des _mouvements
d'amorage_, on a quelquefois la perception trs nette que l'enfant
collabore au mouvement, et qu'il le facilite; mais on peut prouver
soi-mme des illusions; et pour couper court  tous les doutes, il est
ncessaire de cesser compltement de mouvoir le balancier[67].

[Note 67: Je dois prvoir une objection: on pourrait supposer que
lorsque ma main abandonne le balancier aprs l'avoir mis en mouvement, les
mouvements subsquents peuvent tenir en partie  l'inertie de l'instrument,
et non a l'automatisme du sujet; cette interprtation ne serait pas exacte;
car les oscillations de l'instrument qui sont dues  son inertie ne
peuvent pas se confondre avec celles que j'imprime ou que la main du sujet
continue. Si on soulve une des extrmits du balancier, quand personne
autre ne le tient, et qu'on l'abandonne brusquement, on provoque une
dizaine d'oscillations d'inertie qui sont trs rapides (10 oscillations
doubles en 4 secondes pour l'instrument dont je me sers), or, comme les
oscillations communiques par moi et rptes par le sujet durent chacune
deux secondes, on voit que les oscillations d'inertie sont 5 fois plus
rapides et ne peuvent donner lieu  aucune confusion.]


J'ai rgl avec autant de soin que possible le nombre des mouvements
d'amorage; je fais d'ordinaire 10 mouvements doubles; j'attends ensuite
deux  trois secondes pour voir si les mouvements de rptition se
produisent; s'ils se produisent, je les laisse se manifester jusqu' ce
qu'ils s'arrtent spontanment; s'ils ne se produisent pas, je fais un
nouvel amorage de 10 mouvements doubles, et ainsi de suite. En gnral, je
fais 6 sries d'amorages; si le sujet ne parat pas dispos  continuer
de lui-mme les mouvements, si ces 6 sries ne donnent point de rsultat
apprciable, je suspends cette premire partie de l'exprience, et je la
considre comme ayant donn un rsultat ngatif.

Il est bien entendu qu'un examen aussi court, qui dure de cinq  dix
minutes, est insuffisant pour dterminer avec prcision les aptitudes
automatiques d'un sujet donn; nous nous contentons de comparer chaque
sujet aux autres, et nous admettons que du moment qu'un sujet A n'a pas pu
tre entran  l'automatisme pendant notre preuve, il est moins automate
qu'un sujet B, qui pendant le mme laps de temps a montr des mouvements
trs nets de rptition inconsciente; encore faut-il ajouter que c'est l
une prsomption, bien plus qu'un fait dmontr; car il n'est pas absolument
certain que le degr d'automatisme soit constamment en relation avec le
degr d'amorage ncessaire pour provoquer cet automatisme.

Le classement des sujets, d'aprs les rsultats qu'ils ont donns, me
parat se faire trs naturellement en 3 groupes: le premier groupe est
celui des rsultats entirement ngatifs; il comprend 6 lves. Nous
rangeons parmi eux tous les lves dont la main n'a prsent aucun
mouvement apprciable de rptition, aucune bauche de mouvement, si
petite soit-elle; il est bien entendu que nous nous contentons de notre
observation visuelle pour attester ce fait ngatif, cette absence de
mouvement; or, l'observation ne permet pas de nier la production de
mouvements trs petits,  peine sensibles; il faudrait pour avoir le
droit de nier ces mouvements, les soumettre  un enregistrement avec des
appareils capables d'amplifier les mouvements, ou tout au moins de les
inscrire. Nous devons nous contenter, pour le moment, d'affirmer, chez nos
6 sujets l'absence de mouvements apprciables  la vue.

Le second groupe se distingue  peine du premier; j'y place des lves qui
font  eux tout seuls  peine une oscillation ou une demi-oscillation du
balancier, et ceux qui vont jusqu' faire 2 ou 3 oscillations compltes,
une fois par hasard. Ainsi Fli. est un bon exemple de ce groupe; quand on
lui a fait faire 15  20 mouvements, sa main abandonne  elle-mme fait
une seule oscillation; si on a laiss l'instrument au moment o le marteau
tait en haut, sa main fait un mouvement d'abaissement du marteau, puis
elle s'immobilise; si on a termin par un abaissement du marteau, sa main
fait un soulvement du marteau, et elle s'immobilise en l'air.

Chez Lac., le mouvement induit se prolonge un peu plus; il en a esquiss
une fois 2, une autre fois il en a mme fait 4. Chez d'autres, on observe
une prfrence pour un seul genre de mouvements; ainsi, ils ne savent que
soulever le marteau, ou bien ils ne savent que l'abaisser; on peut alors
les amener  faire une srie isole de mouvements subconscients; il
suffit par exemple de soulever le marteau pour qu'ils l'abaissent, et ils
continueront ainsi  l'abaisser 7 ou 8 fois de suite. C'est la preuve
qu'ils ont des aptitudes automatiques, mais celles-ci sont encore mal
dveloppes.

Notre troisime groupe contient les lves qui prsentent un dveloppement
complet de l'automatisme; ces lves sont au nombre de 14; par consquent
ce groupe est le plus important, il est mme plus important que les 2
premiers groupes runis. Ici, une remarque prliminaire est ncessaire. Les
rsultats de cette exprience sont distribus tout autrement que ceux des
expriences de suggestion portant sur les sensations et sur les jugements.
Rappelons-nous ce qu'a produit l'influence de l'ide directrice; nous avons
pu donner  nos lves des coefficients de suggestibilit variant de 100
 600; ici, nous n'avons point cette srie bien ordonne de rsultats;
on pourrait presque dire, en exagrant un peu la vrit, que pour
l'automatisme des mouvements, c'est tout ou rien; si on cherche  valuer
l'automatisme moteur par le nombre de mouvements induits, on aura, comme
nombre moyen pour les lves du 1er groupe, le nombre 0; pour les lves du
2e groupe, la moyenne oscillera entre 0,5 et 1; enfin, en ce qui concerne
le 3e groupe, la moyenne sera par exemple de 20 ou 30. Il y a donc un abme
entre les rsultats du second groupe et ceux du troisime. Ce fait dpend
probablement de ce que le nombre de mouvements automatiques ne peut pas
donner une mesure exacte de l'automatisme. Lorsqu'un sujet commence  faire
une srie de mouvements de rptition, il y a des chances pour que cette
srie se prolonge trs longtemps, si quelque hasard ne vient l'interrompre,
et il y a beaucoup de cas o nous avons d nous-mme mettre fin 
l'exprience, pour qu'elle ne se prolonget pas outre mesure; il tait d'un
intrt mdiocre de constater si un sujet qui en tait par exemple  son
40e mouvement de rptition irait ou non  son 100e mouvement.

Nous pouvons prsenter cette particularit sous une autre forme; comparons
l'exprience dont nous parlons en ce moment avec celle de l'ide
directrice; toutes deux ont ce trait commun de faire chapper un certain
automatisme au contrle du sens critique; dans un cas, c'est un automatisme
de perceptions et de jugement, dans l'autre cas, c'est un automatisme
de mouvements. Il rsulte des observations que nous avons faites que
l'automatisme des perceptions et des jugements se produit, plus ou moins,
chez tous les sujets, et  des degrs variables d'un sujet  l'autre:
l'automatisme moteur, au contraire, tel qu'il nous est rvl par
l'exprience actuelle, parat ne pas exister du tout chez plusieurs des
sujets; et il parat, en outre, quand il se ralise, prendre de telles
proportions qu'il efface presque les diffrences individuelles. Voil ce
qui ressort de la comparaison des deux genres d'expriences; il faudra
rechercher maintenant si des diffrences aussi nettes, aussi saisissantes,
proviennent de la nature mme de l'automatisme, ou si elles tiennent aux
conditions des expriences.

Les mouvements automatiques que nous russissons  produire prsentent un
certain nombre de caractres intressants; le premier est leur inconstance.
Il n'est pas rare qu'un sujet qui,  un premier amorage, ne montre aucun
automatisme, en montre un extrmement dvelopp aprs le second amorage,
et que cet automatisme disparaisse ensuite pour ne jamais revenir.
Quelquefois,  la reprise des battements du mtronome, un sujet fait
spontanment des mouvements automatiques, sans qu'on l'amorce de nouveau,
alors qu'au prcdent amorage il n'avait manifest aucun mouvement de
rptition. Ces irrgularits peuvent sembler dconcertantes, mais il n'est
pas impossible d'en trouver l'explication, nous reviendrons sur ce point
dans un instant.

Toutes les fois que nous constatons chez un enfant que des mouvements trs
nets de rptition se produisent, nous l'interrogeons aprs avoir arrt sa
main; nous croyons utile de savoir, par son tmoignage, comment il se rend
compte des mouvements de sa main. Cette interrogation est d'autant plus
utile qu'on pourrait souponner que si un enfant a rpt indfiniment un
certain mouvement que j'ai imprim  sa main ou  son bras, c'est parce
qu'il a mal compris l'exprience et qu'il a cru  tort qu'il devait rpter
volontairement ce mouvement. Il faut donc s'entendre avec lui et dissiper
toute quivoque. Je dirai d'abord que mes sujets ont tous, sans exception,
la connaissance de leurs mouvements; ils savent que leur main vient de
se mouvoir. Les conditions d'exprience, jointes  leur personnalit
psychique, n'ont point permis la production d'une anesthsie de la main ou
du bras: j'entends par l une anesthsie profonde, comparable  celle
d'une hystrique. Aprs avoir constat qu'ils ont eu conscience de leurs
mouvements, je leur demande si, en excutant ces mouvements, ils ont
rsist  l'impulsion que j'ai donne au balancier, ou bien s'ils l'ont
aide, ou bien encore s'ils sont rests compltement inactifs, n'aidant pas
et ne rsistant pas. Cette demande provoque des rponses trs variables;
l'enfant est souvent en tat de doute et semble un peu rpondre au hasard,
aprs avoir pi l'exprimentateur pour deviner sa pense; cet enfant-l ne
sait rien au juste. D'autres pensent avoir un peu rsist; d'autres enfin,
et ce sont les plus nombreux, reconnaissent qu'ils ont aid le mouvement de
l'exprimentateur.

Je vais maintenant passer en revue quelques-uns de nos sujets.


DEW.--Aprs un amorage de 20 mouvements, sa main commence  rpter
les mouvements sur le balancier, pendant qu'il suit les battements du
mtronome; les deux mouvements sont bien rythms. Quand le sujet a fait 30
mouvements de rptition, nous l'arrtons, et nous l'interrogeons; nous le
prions de nous dire s'il a, comme c'tait convenu, laiss sa main aller,
ou s'il nous a aid  faire le mouvement: il reste indcis; nous le prions
alors de recommencer en prenant soin de ne pas aider notre mouvement. A la
suite de cette remarque, les mouvements subconscients sont bien diminus;
on n'en compte plus que 3, aprs chacune de nos tentatives d'amorage. Le
sujet a donc pu reprendre le contrle de ses mouvements.


MONNE.--Aprs un court amorage, il fait tout seul 30  40 mouvements de
rptition; mais ces mouvements s'arrtent tout seuls; le sujet sans qu'on
l'y ait aid, est arriv  supprimer les mouvements inconscients, et
de nouveaux amorages ne provoquent plus rien. Cet exemple, ajout au
prcdent, nous montre que l'automatisme des mouvements est un phnomne
fugitif, qui peut se supprimer brusquement.

Nous avons cherch  fixer davantage l'attention de Monne, en le priant de
lire attentivement une page d'un livre de physique amusante; pendant cette
lecture, le mouvement a t supprim.


DELANS.--Cet lve prsente un automatisme moteur plus dvelopp et plus
stable que celui de Monne. Aprs un court amorage, le mouvement
de rptition commence, trs net et trs nergique; il se continue
indfiniment; le sujet suit avec la main les battements du mtronome, en
montrant beaucoup de rgularit. Nous le prions, au bout de quelque temps,
de lire une page de physique amusante; il continue ses mouvements pendant
la lecture, mais le mouvement devient moins rgulier, il cesse d'tre
synchrone avec les battements du mtronome.


SAGA.--Encore un bel exemple d'automatisme trs net et trs stable; les
mouvements se produisent aprs un court amorage, et se continuent soit que
le sujet coute le mtronome, soit qu'il s'absorbe dans la lecture; au bout
de quelque temps, nous arrtons sa main. Nous demandons  Saga, s'il pense
avoir aid notre mouvement sur le balancier ou s'il pense avoir rsist
au mouvement. Sa rponse nous est qu'il a aid: nous le prions alors de
recommencer en laissant compltement aller sa main; nous reprenons, et ses
mouvements de rptition sont aussi nets que la premire fois. C'est un
sujet qui ne s'est pas contrl.


BIEN.--Aprs un amorage de 10 mouvements, il fait spontanment 30
mouvements de suite; je l'arrte, je l'interroge, il reconnat avoir un
peu aid mon mouvement;  la seconde reprise, comme il a t averti, les
mouvements de rptition disparaissent presque compltement, on n'en compte
plus que 2.


POU.--Aprs un amorage extrmement court, il excute 50 mouvements de
rptition: ce mouvement se prolonge pendant la lecture. Sur interrogation,
il reconnat qu'il a un peu aid mon mouvement;  la reprise, son
automatisme persiste. Curieux de savoir s'il arriverait  se reprendre, je
l'avertis de nouveau qu'il doit avoir soin de ne pas m'aider; alors  la
seconde reprise, son automatisme cesse.


MARTIN.--L'automatisme apparat tout au dbut, mais il diminue rapidement;
il commence par diminuer d'intensit; le mouvement devient plus lger, plus
incomplet, et il cesse; pendant la lecture, on arrive encore  l'amorcer,
mais il dure peu. Plus l'exprience se prolonge, plus l'automatisme
diminue; c'est comme si le sujet reprenait de lui-mme le contrle de ses
mouvements.


MIEN.--Exemple analogue. Les premiers mouvements de rptition apparaissent
trs rapidement, et sont trs vigoureux; puis ils disparaissent
d'eux-mmes; on ne peut pas, en l'amorant, lui faire produire plus de 4 
6 mouvements; la lecture ne change pas les rsultats.


OBRE.--Automatisme trs brillant, qui se manifeste aprs un court
apprentissage, et persiste indfiniment, pendant l'audition du mtronome et
pendant la lecture; interrog, le sujet ne se rend compte de rien, il croit
mme m'avoir un peu rsist.


MRI.--Excellent automate; apprentissage rapide; malgr les avertissements,
ne peut pas se reprendre.


HUB.--Il a eu besoin d'un trs long amorage (40 mouvements) pour faire des
mouvements de rptition; mais une fois amorc, il continue indfiniment.


DIE.--Trs beaux mouvements induits, qui continuent indfiniment; malgr
mon avertissement, le sujet ne peut pas se reprendre, bien qu'il soit
d'avis qu'il m'a aid.


GOUJE.--Encore un excellent automate. Un court amorage provoque les
mouvements qui se continuent ensuite indfiniment. Il reconnat m'avoir un
peu aid. Malgr mon avertissement, les mouvements sont aussi nets  la
reprise qu'avant.

On voit, par les descriptions prcdentes que le contrle du sujet sur
l'automatisme des mouvements est assez variable: certains, comme Mien.,
Martin., arrivent spontanment, sans aucun secours tranger,  corriger
et  supprimer leur automatisme; d'autres, comme Dew., Bien., Pou., ne
produisent l'arrt de leur main que lorsqu'on les a interrogs sur la
manire d'excuter les mouvements, et qu'ils ont reconnu qu'ils aidaient
un peu; d'autres enfin, malgr cet avertissement, continuent  la nouvelle
reprise  faire des mouvements aussi nets que la premire fois, lorsqu'ils
n'taient pas avertis.

Nous classons nos sujets de la manire suivante, au point de vue du
dveloppement de l'automatisme:

 1 Pet.....)                13 Bienv...) Ex aequo.
 2 Poire...)                14 Mien....) Automatisme corrig
 3 Vasse...) Ex aequo.      15 Martin..) spontanment.
 4 Demi....) Point
 5 Uhl.....) d'automatisme. 16 Dew.....) Ex aequo. Aut.,
 6 Motte...)                17 Monne...) corrig aprs
                             18 Pou.....) avertissement.
 7 Gesb....)
 8 Bout....) Ex aequo.      19 Delans..)
 9 Blasch..) bauche        20 Obre....) Ex aequo.
10 Fli....) d'automatisme. 21 Van.....) Automatisme
11 Lac.....)                22 Meri....) persistant malgr
12 And.....)                23 Gouje...) l'avertissement.
24 Hub.....)
25 Die.....)

Quelques remarques maintenant sur ce classement de nos sujets. Je suis trs
frapp de voir que les plus jeunes enfants sont presque tous runis dans le
dernier groupe, celui des plus automates, et ce groupe ne compte qu'un seul
enfant de la 1re classe. A premire vue, ce classement diffre grandement
de celui qu'a donn l'exprience sur l'ide directrice; car Poire.,
l'enfant le plus suggestible pour le jugement, est ici le moins automate,
et au contraire Delans, si peu suggestible dans le domaine du jugement, est
ici parmi les meilleurs automates. Ce fait nous laisse souponner que
ces deux genres de suggestibilit ne doivent pas tre parallles comme
dveloppement.

Je dois dire en terminant comment j'interprte cette exprience sur les
mouvements subconscients de rptition. Je suppose que les enfants qui
ont montr le plus d'automatisme sont ceux qui ont fait avec le moins
d'exactitude la distinction entre les mouvements passifs de leur main et
les mouvements actifs; quand je faisais moi-mme mouvoir le balancier, leur
main avait un mouvement passif; lorsqu'ils ont continu seuls le mouvement,
ils ont fait un mouvement actif, et s'ils ne se sont pas rendu compte qu'
ce moment-l je cessais d'agir sur le balancier, c'est qu'ils n'ont pas
peru que le mouvement de leur main changeait de nature et devenait actif,
aprs avoir t passif. Certes, ces deux genres de mouvements doivent
prsenter des diffrences caractristiques, qui se rvlent surtout dans
les expriences o le sujet fait un effort d'attention volontaire pour
distinguer ces deux mouvements; mais, dans nos expriences sur les lves,
la perception de leur diffrence ne se fait pas ou se fait d'une manire
incomplte. Pourquoi? Nous n'en savons rien au juste; ces questions
de mcanisme sont toujours compliques; on pourrait supposer que les
sensations particulires qui font la diffrence des deux mouvements
sont plus faibles et plus confuses chez les sujets automates; une autre
supposition que je crois plus vraisemblable, est que le sujet automate pour
les mouvements n'a point l'habitude de fixer fortement son attention sur
ses sensations musculaires. Mais laissons la question en suspens. Toujours
est-il que lorsqu'on interroge le sujet sur la manire dont il s'est
comport et sur la nature des mouvements qu'il vient d'excuter, on
l'oblige  se rendre compte de ses mouvements; on le dtermine  fixer son
attention sur ces mouvements, et par consquent on trouble les conditions
mentales de la prcdente exprience; le sujet, ainsi aid par
l'exprimentateur, surveille de plus prs sa main, il doit mieux percevoir
les caractres diffrentiels du mouvement actif et du mouvement passif, il
se laisse moins aller, il veut savoir; bref, ces dispositions diffrentes
contrarient le dveloppement du mouvement automatique, car un mouvement
est d'autant moins automatique, en gnral, qu'on le surveille avec plus
d'attention. C'est ainsi que nous expliquons comment il se fait que la
rptition de l'exprience, l'exercice, produisent sur nos sujets un effet
diamtralement oppos  celui que fournissent les recherches d'hypnotisme;
plus nous exprimentons sur nos enfants d'cole, moins ils deviennent
suggestibles. Nous en avons dj fait la remarque  propos des expriences
sur les lignes, et Sidis avait fait une remarque analogue sur des lves de
laboratoire. C'est donc un fait sinon gnral, du moins frquent, et il est
contraire  tout ce qu'on observe dans l'hypnotisme: le sujet hypnotis
devient d'autant plus suggestible, on le sait, qu'il a t suggestionn
plus souvent, et c'est ce qui constitue le danger moral de la suggestion
hypnotique, qui, au bout de quelque temps, livre le corps et l'me d'un
individu  la volont d'un autre individu. Il est fort heureux pour nos
recherches qu'elles ne prsentent point ce caractre si dangereux; en
ralit, on pourrait dire d'elles qu'elles gurissent de la suggestion,
elles rendent nos sujets rfractaires, elles leur apprennent  se rendre
compte des erreurs qu'ils commettent et les habituent  se contrler.
Ce sont des expriences qui mritent d'tre qualifies de pdagogiques,
puisqu'elles procurent aux sujets un profit intellectuel.

Mais comment peut-il se faire, demandera-t-on, qu'une tentative de
suggestion qui, lorsqu'on fait de l'hypnotisme ou mme sans hypnotisme,
produit une augmentation de la suggestibilit, puisse produire entre nos
mains un effet justement oppos, une diminution de la suggestibilit? C'est
encore une question sur laquelle je ne puis prsenter que des opinions
probables, mais je ne veux pas viter de la traiter, car elle est
extrmement importante; c'est sans doute le noeud de toutes nos recherches.
Pour mieux me faire comprendre, je vais faire la comparaison entre notre
exprience du balancier et l'exercice spirite des tables tournantes; ce
sont l, ce me semble, des expriences tout  fait voisines, car l'art de
faire tourner les tables consiste dans de petites pousses inconscientes
que les doigts des sujets--surtout des sujets appels mdiums,--impriment
 la table; or, on sait que les mdiums s'entranent et que l'entranement
produit chez eux une culture intensive de l'automatisme. Pourquoi donc ces
mouvements inconscients que l'exercice dveloppe chez le mdium, l'exercice
les suspend-il chez nos coliers? Je pense que sous cette forme, la
question fait d'elle-mme entrevoir la rponse probable. Que pense l'adepte
du spiritisme lorsqu'il appuie les doigts sur un guridon ou lorsqu'il
prend en main une plume pour crire sous la dicte de l'esprit qu'il
invoque? Avant de donner une sance, il doit se prparer de diverses
manires, par exemple par la mditation ou la concentration d'esprit sur
diffrents problmes; de plus et c'est l le point le plus important, son
attitude d'esprit n'est point sceptique; il ne cherche point  contrler
les mouvements de sa main,  se rendre compte de leur nature,  savoir s'il
pousse ou ne pousse pas la table, parce qu'il est convaincu que sa main
n'est qu'un organe au service d'une force suprieure  la sienne. Certes,
cette intention de ne pas se contrler ne suffirait pas pour faire un
mdium; il faut encore une disposition forte  l'automatisme et d'autres
qualits qui nous chappent, mais je crois et je veux surtout montrer que
les thories auxquelles le spirite adhre ne le portent point  tudier de
prs les sensations musculaires qui accompagnent les mouvements de sa
main. Prenons maintenant un enfant d'cole, qui a prsent, ds le premier
amorage, un bel exemple d'automatisme; la suite que l'exprience aura pour
lui me parat dpendre en grande partie de l'explication qu'on lui donne;
si nous lui disions--ce que nous n'avons jamais fait, d'ailleurs--que le
balancier est un instrument merveilleux, qui se ment tout seul quand on y
met la main, et qui par ses oscillations rpond  nos interrogations,
si nous l'avions convi, en un mot,  interroger le balancier comme on
interroge les tables, et si nous l'avions convaincu du caractre sacr de
cet exercice--alors, certainement, l'effet aurait t tout diffrent
de celui que nous avons obtenu; l'enfant n'aurait point cherch  se
contrler, il aurait fix son attention non pas sur sa main, mais sur les
questions  poser et les rponses  recueillir, et son activit automatique
se serait dveloppe au fur et  mesure sans obstacle, parce que toute
activit se dveloppe par l'exercice; des associations d'ides nombreuses
se seraient formes et auraient consolid cette activit.

Voil, ce me semble, comment on peut expliquer que dans certains cas
l'automatisme grandit et dans d'autres il s'attnue et finit par
disparatre. Notre explication ne pourrait pas convenir  toutes les
circonstances, car il y a des observations dans lesquelles l'automatisme
s'est dvelopp chez des personnes n'ayant pas d'ides prconues ou mme
rfractaires aux ides spirites: diverses expriences cites plus haut en
sont des exemples, celles de Stein par exemple, ou celle de Patrick. Nous
avons vu que Stein a cultiv son propre automatisme en faisant de vigoureux
efforts de distraction pour oublier sa main. L'exprimentateur s'est donc
mis artificiellement dans des conditions utiles pour la suppression du
contrle. D'autre part, on a vu des cas o l'automatisme tait si puissant
qu'aucun contrle ne pouvait l'arrter et chez les hystriques, dont la
main est insensible et l'attention mobile, le contrle est souvent bien
difficile. Mais ces remarques, tout en corrigeant notre interprtation,
nous paraissent en laisser subsister la plus grande partie, et nous
conclurons en admettant que dans nos expriences sur le balancier, si
l'automatisme ne se dveloppe pas, c'est parce que la manire dont
l'exprience est prsente aux sujets oriente leur esprit vers le contrle
de leurs mouvements.

2e _exprience_.--Deux jours aprs avoir termin la recherche prcdente,
je conus l'ide d'en faire une autre du mme genre sur les mmes enfants.
Il me parat extrmement important de rpter plusieurs fois une mme
recherche sur une srie de sujets, en donnant toutefois aux preuves un
tour ou un dispositif extrieur qui leur imprime un caractre de nouveaut
pour les expriments. L'avantage principal de ces rptitions et
variations d'une mme exprience est de permettre la vrification des
rsultats; en mme temps on se rend compte si les rsultats sont bien
probants et ont un certain caractre de constance ou bien s'ils sont
variables, s'ils varient d'un jour  l'autre, sous l'influence de petites
causes insaisissables; tous les tests nouveaux devraient tre, dans la
mesure du possible, soumis  ce genre de contrle.

Le premier contrle auquel j'ai pens est le suivant: dans l'exprience
prcdente, la main de l'enfant rptait un mouvement trs simple, en
faisant osciller un balancier; tait-il exact de supposer que l'aptitude 
rpter inconsciemment un mouvement aussi lmentaire, tait un signe, une
prsomption d'une aptitude  rpter des mouvements plus compliqus, par
exemple les mouvements graphiques, qui sont des mouvements appris? Cette
question m'a paru intressante  rsoudre. Au moment o j'ai fait cette
seconde recherche, je n'avais pas encore tudi les rsultats de la
premire, et mon esprit n'tait pas prvenu que tel sujet serait
suggestible aux mouvements et que tel autre ne le serait pas. Pour
enregistrer les mouvements graphiques, je mettais simplement une plume
dans la main droite du sujet, je le priais de me confier sa main, et de
me laisser faire; sa main tait cache par un cran; pour occuper son
attention, je lui faisais compter les battements d'un mtronome, comme dans
l'preuve prcdente; l'arrangement matriel tait le mme, et j'ai trouv
chez mes sujets une aussi grande docilit que la premire fois. Ils taient
bien convaincus que le point important de l'exprience consistait  compter
exactement le nombre des battements.

Une petite difficult s'est prsente tout de suite; beaucoup d'enfants
tenaient mal leur main; en vain, je leur recommandais de prendre l'attitude
ncessaire pour crire, de tenir le porte-plume solidement press entre les
trois doigts, d'appuyer l'extrmit de la plume sur le papier; malgr ces
recommandations, plusieurs enfants tenaient le porte-plume mollement; il
glissait; ou bien la main s'appuyait trop sur le bord cubital; ou encore,
la main, les doigts, le poignet se raidissaient; excs de mollesse et excs
de raideur avaient  peu prs le mme inconvnient pour moi; je n'arrivais
pas  conduire la main d'une manire satisfaisante,  lui imprimer un
mouvement graphique. J'ai vu l combien il tait prfrable d'employer un
instrument, au lieu du contact direct, pour imprimer  la main un mouvement
passif. Il m'a sembl que dans certains cas, chez des enfants trs jeunes
par exemple, si je n'ai pas russi  provoquer la rptition de mouvements
graphiques, c'est parce que je n'ai pas pu manier leur main comme il
l'aurait fallu. Une autre cause d'erreur aussi srieuse, c'est qu'il
est parfois dlicat de faire la part entre les mouvements qu'on imprime
soi-mme  la main du sujet et les mouvements que cette main excute
spontanment; pour viter la difficult, il faudrait quitter la main du
sujet; mais cette sensation de suppression de contact peut veiller son
attention et troubler l'exprience.

A tous nous avons fait crire des sries d'e, ayant en gnral comme
dimension 1cm,5 de hauteur; nous crivons chaque lettre en rythmant notre
mouvement sur les battements du mtronome.

Les lves peuvent tre rpartis en 4 groupes.

Dans le 1er groupe, les lves n'ont rpt aucun mouvement; ce sont les
lves Fli., Blasch., Uhl., Mott., Vase., Gesbe., Pet., Poire., Die.

Dans le 2e groupe, ils ont trac seulement une lettre ou une portion de
lettre: lves Bien., Van., Lac., Mousse., Mi.

Dans le 3e groupe, ils ont trac une courte srie de lettres. lves Sag.,
Bout., Pou., Dew.

Dans le 4e groupe, ils ont trac une srie indfinie de lettres. Obre.,
Delan., Gouje., Hub.

Dans le 1er groupe se rencontre un sujet tout jeune, Die., dont l'insuccs
tient peut-tre  ce que je n'ai pas pu me rendre matre de sa main. Il en
est de mme pour Van., qui est au 2e groupe; c'est l'attitude incohrente
de sa main qui m'a empch d'tudier son automatisme.

[Illustration: Fig28.png--Ecriture automatique de Sagaire ( lire de gauche
 droite) criture guide, avant la croix; l'criture automatique sans
guide commence  partir de la croix, mais on reste en contact avec la main
du sujet.]

Je donne une figure reproduisant les lignes traces par Saga., les
premires lettres sont conduites par moi;  partir de la croix, je reste
en contact avec sa main sans le guider, et il continue le mouvement en le
dformant un peu; quand j'abandonne sa main, celle-ci s'arrte.

[Illustration: Fig29.png--Ecriture automatique de Hub. A partir de 1 se
produit l'criture automatique spontane; en 2, elle se poursuit quoiqu'on
ait rompu le contact avec la main du sujet. Le mouvement reste rgulier.]

Chez Hub., le phnomne prend plus de dveloppement (fig. 29), je conduis
d'abord sa main, puis je reste en contact et cesse de la conduire; (en 1)
le mouvement se continue rgulirement. Enfin, je supprime le contact (en
2), mais cela ne trouble nullement le mouvement de l'criture.

[Illustration: Fig30.png--Ecriture automatique de Delans. sans guide et sans
contact.]

Chez Delans., grand garon de 14 ans, dont la rsistance  la suggestion
des lignes tait des plus remarquables, l'automatisme des mouvements de
la main ne se manifeste qu'aprs un assez long amorage; ce sujet dforme
compltement le mouvement. Voici une srie de boucles qu'il a faites
spontanment, je ne tenais plus sa main (fig. 30). Quand il a termin, je
lui demande des renseignements sur les mouvements qu'il a excuts; je lui
demande notamment s'il a rsist  mon mouvement ou s'il a cd; il me
rpond aussitt: il y a des moments o vous m'avez lch.--_Demande_.
Alors pourquoi avez-vous continu le mouvement, quand je vous ai
lch?--_Rponse_ (aprs un moment d'embarras.) C'tait pour pouvoir
mieux compter les bruits du mtronome. Cette justification aprs coup est
 rapprocher de celles que d'autres lves ont trouves pour expliquer
comment ils ont marqu des lignes trop longues, dans l'exprience sur
l'ide directrice.

[Illustration: Fig31.png--Ecriture automatique d'Obre., en 1, criture
Spontane; en 2, suppression de contact.]

Nous terminons par l'observation d'Obre., qui est la plus complte de
toutes; aprs amorage de 7 lettres seulement (fig. 31), il continue le
mouvement spontanment; je cesse trs vite le contact, il continue  crire
_pendant une minute environ_, il arrive au bout de son papier, je l'arrte
et je l'interrog. Je lui demande s'il se rend compte des mouvements qu'il
a excuts. Il me rpond: Vous avez pris ma main, aprs, vous l'avez
lche, et j'ai continu  crire. Je me suis embrouill pour compter (le
mtronome) je ne comptais pas juste; j'ai compt jusqu' 100, et  partir
de 50 je me suis embrouill, et mme  29. J'ai senti que vous me
lchiez et j'ai continu  crire.--_Demande_. Vous avez continu
volontairement?--_Rponse_. Oui, j'ai vu qu'il fallait continuer 
crire--_Demande_. Qu'avez-vous crit tout seul?--_Rponse_. Je ne sais pas
au juste.--_Demande_. Sont-ce des mots ou bien des lettres qui n'ont pas
de sens?--_Rponse_. Des lettres qui n'ont pas de sens.--_Demande_. Vous
sentiez bien votre plume courir sur le papier?--_Rponse_. Oui, Monsieur,
et je sentais aussi que je n'crivais pas droit.--_Demande_. Vous avais-je
dit de continuer  crire tout seul?--_Rponse_. Non, monsieur, je ne
savais pas, je croyais qu'il fallait encore crire. Je conviens alors
avec lui que nous allons reprendre et qu'il devra ne faire lui-mme aucun
mouvement; c'est moi seul qui me sers de sa main pour crire. A cette
reprise (fig. 32) je lui fais encore tracer quelques boucles puis je reste
en contact avec sa main; celle-ci rpte automatiquement le mouvement, elle
le rpte 9 fois; alors je lche sa main compltement, elle continue 
faire trois boucles, puis s'arrte, et l'enfant se tourne vers moi en me
disant que je l'ai lch; il faut remarquer qu'il a mis un certain temps 
s'en apercevoir.

Cet interrogatoire, et ceux que nous avons fait subir  nos sujets dans
l'exprience prcdente nous montrent que ces mouvements automatiques de
rptition ne sont point franchement inconscients; le sujet sait que sa
main excute des mouvements, il se rend bien compte de la matrialit des
mouvements. En outre, dans bien des cas, il apparat avec vidence que le
sujet s'est aperu que les mouvements de sa main n'ont pas t entirement
passifs; il avoue qu'il a _un peu aid_ l'exprimentateur, et il pense mme
l'avoir fait volontairement, quelques-uns vont mme plus loin, et trouvent
une raison quelconque pour expliquer leur acte. Nous connaissons la
valeur de ces explications aprs coup, qui ne peuvent en imposer qu' des
observateurs peu instruits; en ralit, c'est bel et bien de l'automatisme;
seulement les phnomnes se produisent au seuil de la conscience, d'o des
illusions frquentes sur leur nature.

[Illustration: Fig32.png--criture automatique d'Obre. En 1, criture
spontane; en 2, suppression de contact.]

J'ai remarqu chez plusieurs sujets une vive rougeur qui se produisait
au moment o les phnomnes d'automatisme se manifestaient avec le plus
d'intensit. Aucun d'eux n'a pu donner l'explication de cette rougeur.

Ces deux expriences sur l'automatisme moteur prsentent-elles des
rsultats concordants? On peut en juger. Nous rapprochons les deux listes:


EXPRIENCE DE L'CRITURE     EXPRIENCE DU BALANCIER

Fli......)                  Pet.......)
Blasch....)                  Poire.....)
Uhl.......)                  Vasse.....) Aucun
Motte.....) Aucun            Demi......) mouvement.
Vasse.....) mouvement.       Uhl.......)
Gesbe ....)                  Motte.....)
Pet.......)
Poire.....)                  Gesb......)
Die.......)                  Bout......)
                             Blasch....) bauche
                             Fli......) d'automatisme.
                             Lac.......)
                             And.......)
EXPRIENCE DE L'CRITURE     EXPRIENCE DU BALANCIER

Bien......)                  Bien......)
Van.......) bauche          Mien......)
Lac.......) d'automatisme.   Martin....) Automatisme
Monne.....)                  Dew.......) net.
Mien......)                  Monne.....)
                             Pou.......)
Saga......)
Bout......) Automatisme      Delans....)
Pou.......) net.             Obre......)
Dew.......)                  Van.......) Automatisme
                             Mri......) complet.
Obre......)                  Gouje.....)
Delans....) Automatisme      Hub.......)
Gouje.....) complet.         Die.......)
Hub.......)

Je crois que la comparaison de ces deux recherches donne des rsultats
concordants. Si on met  part deux tout jeunes enfants, Die. et Van., au
sujet desquels s'est produite la petite erreur que j'ai signale plus haut
(dfaut dans l'attitude de la main pour crire), on constate qu'aucun nom
de sujet ne subit un dplacement de plus d'un groupe en passant d'une
exprience  l'autre. Ainsi, les sujets du groupe 1 peuvent se rencontrer
dans le groupe 2, mais il n'y en a aucun qui tombe dans le groupe 3 ou dans
le groupe 4; d'o je crois pouvoir tirer provisoirement la conclusion que
le dveloppement de l'automatisme pour des mouvements simples est un signe
probable d'automatisme pour des mouvements plus compliqus.

Ces expriences nous montrent deux faits principaux:

1 Il est possible d'tudier rapidement sur des lves d'cole
l'automatisme des mouvements;

2 Cet automatisme ne parat pas concider avec l'automatisme du jugement.




CONCLUSION


Cet ouvrage est l'excution d'une toute petite partie d'un plan beaucoup
plus gnral. Ce plan, auquel je travaille depuis bien des annes, et pour
lequel j'amasse des matriaux dont la plupart n'ont pas encore t publis,
consiste  tablir la psychologie exprimentale des fonctions suprieures
de l'esprit, en vue d'une diffrenciation des individus. J'ai dj publi
avec Victor Henri quelques aperus sur cet ensemble de recherches, en
donnant  ces aperus le nom sommaire de psychologie individuelle[68].

[Note 68: Voir _Anne psychologique_, II, p. 414.]

Je veux, dans cette conclusion, examiner quelle contribution mes tudes sur
la suggestibilit apportent  la psychologie individuelle.

Deux questions se posaient  nous. La premire peut se formuler ainsi:
l'apprciation de la suggestibilit des individus est-elle possible, en
dehors des pratiques de l'hypnotisation? En d'autres termes, peut-on savoir
si une personne est suggestible, et  quel degr elle l'est, sans avoir
besoin de l'endormir?

La seconde question, bien distincte de la premire, consiste  se demander
si ces preuves de suggestibilit que nous avons imagines, ou si d'autres
preuves qui restent  imaginer, sont significatives.

Traitons ces deux points sparment.

La premire question est celle que j'ai eue constamment prsente 
l'esprit; et si je suis parvenu  la rsoudre, je pense avoir atteint le
but que je me proposais. Ce but tait de dmontrer qu'on peut faire de la
suggestion sans hypnotisme, par des mthodes absolument inoffensives, des
mthodes scolaires, vraiment pdagogiques. Cette dmonstration, ne l'ai-je
point faite? Pendant plusieurs mois, j'ai pu tudier la suggestibilit
d'enfants et de jeunes gens dans nombre d'coles sans soulever la moindre
crainte de la part des matres les plus prudents; je crois mme que
personne ne s'est avis de voir une relation quelconque entre mes
expriences et l'hypnotisme. C'est un point qui me parat acquis.

Les mthodes par lesquelles j'ai cherch  mettre en lumire l'influence
des ides directrices, c'est--dire de la routine, me paraissent dignes
d'tre conserves, et amliores bien entendu; telles qu'elles sont, elles
donnent des rsultats prcis, qui s'expriment au moins en partie par
des chiffres, et nous avons vu quelle importance il faut attacher aux
coefficients de suggestibilit; quelles rserves aussi il faut faire.
Il est incontestable que nos preuves permettent un _classement_ des
individus, par rapport au point sur lequel l'preuve porte, et on arrive
 dterminer par exemple qu'une personne A est plus suggestible qu'une
personne B, et moins suggestible qu'une personne C. N'est-ce point dj
beaucoup de faire cette constatation, au moyen d'une preuve crite qui est
aussi inoffensive qu'un devoir de calcul ou d'orthographe? L'exprience a
mme pu tre pousse trs loin, et nous dvoiler des degrs extrmement
levs de suggestibilit, et une absence complte de sens critique, par
exemple chez ces lves d'cole primaire qui, pousss par la suggestion,
donnent une longueur de 30 centimtres  une ligne qui en ralit n'en a
que 6. Nos tests de suggestibilit ne font pas seulement le classement des
lves; ils permettent de dterminer, pour chacun des sujets, diffrents
points importants, comme la promptitude  se corriger, l'aptitude 
se rendre compte de ce qu'ils sentent; et par l'appel qui est fait 
l'introspection, nous sommes parvenus  saisir quelques parties du
mcanisme encore si obscur de la suggestion. Enfin, je rappelle--et
ceci est extrmement important--que nos expriences ne comportent aucun
dressage, qu'elles n'augmentent pas, en se rptant, la docilit des
sujets, et qu'on vite ainsi un des grands dangers moraux de l'hypnotisme.
Bien au contraire, l'lve apprend  exercer son sens critique, et  se
faire une opinion personnelle.

Les recherches sur les mouvements inconscients, que j'ai faites dans les
coles, n'ont point exig l'invention d'un procd nouveau; je me suis
content de rpter sur les coliers les oprations trs simples que
j'avais faites autrefois sur des malades et aussi sur des adultes; et je me
suis convaincu que cette exprience est pratique, facile et assez rapide.

Les recherches sur l'action personnelle sont d'un genre bien diffrent, et
sur ce point je crois qu'il y aura encore  faire beaucoup d'amliorations
exprimentales. L'action personnelle est ce qui se rapproche le plus de
l'hypnotisation; c'est en quelque sorte une forme adoucie et prcise de la
suggestion hypnotique; l'erreur commise par le sujet, dans les expriences
qui comportent une action personnelle, n'est point l'oeuvre du sujet,
mais celle de l'exprimentateur; c'est ce dernier qui, en ralit, est
responsable de l'erreur; c'est lui qui cherche  tromper l'lve, et quand
on a conduit quelques expriences de ce genre, on s'aperoit facilement
qu'elles donnent  l'exprimentateur une position un peu dlicate. Il y
a plus; dans certaines formes de l'action personnelle, nous exerons
une action orale, et nous l'exerons en contredisant le sujet, en nous
efforant de le faire changer d'avis; il en rsulte une lutte sourde entre
deux personnalits, lutte qui n'est certes pas dans les habitudes de
l'enseignement. Sans doute, ces deux inconvnients de l'action personnelle
peuvent tre corrigs aprs coup par l'explication qu'on donne  l'lve
lorsque l'exprience est termine; il suffit alors de montrer qu'on a
voulu faire une preuve sur le sens critique de l'lve pour enlever  la
recherche son cachet de tromperie. Mais quoi qu'il en soit, je pense que
les recherches sur l'action personnelle doivent toujours tre employes
avec beaucoup de prudence, surtout dans les milieux scolaires, je pense
aussi que le procd des questions crites, auquel j'ai eu recours en
dernier lieu, doit tre prfr  tous les autres, parce qu'il a un double
avantage; d'abord il a l'avantage d'tre plus prcis qu'une parole verbale,
toujours accompagne d'une accentuation, parfois d'un geste, d'un regard
qui en modifient la valeur dans des proportions inconnues; le second
avantage est que la question crite, mme quand il est notoire qu'elle
mane de l'exprimentateur, engage moins sa responsabilit qu'une question
orale, et ne prsente pas, par consquent, tous les inconvnients que j'ai
signals plus haut.

Je rpte donc que nous possdons actuellement des tests capables de
mesurer la suggestibilit individuelle, sans hypnotisation.

La seconde question que j'ai souleve est celle de savoir si ces tests
sont significatifs; il faut entendre par l si ces tests dmontrent avec
certitude la suggestibilit des individus. On peut se demander si tel sujet
A qui, dans une de nos preuves, a t trs suggestible, le serait autant
pour des preuves diffrentes, ou pour les mmes faites  d'autres
occasions; ou si d'une manire gnrale, dans sa vie relle, ce sujet A
n'est pas moins suggestible qu'un sujet B, qui cependant s'est montr
bien plus rfractaire  nos tests de suggestion. C'est une question trs
importante, et trs difficile  rsoudre; presque tout est encore  faire.
Il faudra rechercher d'abord si les rsultats de nos tests sont constants,
ou si au contraire ils varient d'un jour  l'autre, et dans quelle mesure
ils varient. Cette vrification est d'autant plus difficile que le test de
suggestion fait partie de toute une catgorie d'expriences qui ne sont
probantes que lorsque le sujet en ignore compltement le but; et il est
 craindre par consquent qu'en rptant une preuve de suggestion, bien
qu'on puisse donner chaque fois un motif diffrent  l'preuve--tude de la
mmoire, tude sur la justesse du coup d'oeil, etc.--il est  craindre que
le sujet ne finisse par comprendre ce qu'on lui veut en ralit, et cela
changera compltement les rsultats. Ce problme une fois rsolu, il
resterait encore  rechercher si la suggestibilit d'un sujet, quand
elle est atteste par un de nos tests, peut tre contrle par des
renseignements provenant d'une autre source. Entendons-nous sur ce point.
En un sens, on peut dire que nos tests n'ont besoin d'aucune espce de
contrle; quand un de nos lves succombe  un pige qui lui est tendu,
c'est l un fait qui demeure acquis, quelles que soient les causes qui
l'ont amen; il est donc certain, peut-on dire, qu' tel moment, dans
telles conditions, ce sujet a montr telle et telle suggestibilit. Mais,
comme il n'existe point une seule et unique aptitude  la suggestion, mais
qu'on est suggestible par toutes les voies possibles, et sur tous les
points o l'on peroit, o l'on raisonne, o l'on sent, et o l'on veut, il
y a lieu de se demander si la suggestibilit d'une personne, quand elle est
vrifie pour le processus _a_, devient probable pour les processus _b, c,
d_, et ainsi de suite.

On ne rsoudra cette difficult, ce me semble, qu'en employant diffrents
moyens; il faudra, par exemple, rechercher si les personnes qui sont trs
hypnotisables sont plus sensibles  nos tests que les personnes qui sont
trs rfractaires  l'hypnotisme; on verra aussi si, pendant les tats de
somnambulisme qui produisent une augmentation notoire de la suggestibilit,
les personnes deviennent plus sensibles  nos tests que pendant leur
tat de veille; je pense aussi qu'il sera utile de faire des recherches
analogues sur certains imbciles et idiots, qui paraissent trs
suggestibles. Il y a l tout un programme de recherches qui sont pleines de
promesses. J'ai moi-mme commenc  attaquer la difficult, mais en prenant
une autre voie. Rptant des preuves trs diffrentes de suggestibilit
sur les mmes sujets, j'ai recherch si leur suggestibilit varie avec la
nature des preuves. Bien que cette tude ne soit qu'indique dans notre
livre, et qu'elle mritt d'tre pousse plus loin, elle fournit dj
d'utiles indications; l'aptitude aux mouvements subconscients, nous l'avons
vu, parat indpendante des autres formes de suggestibilit; mais je rpte
que ces tudes sont  peine bauches.

Je n'ai pas trait davantage la question de savoir quel degr de
suggestibilit il faut souhaiter et favoriser chez les enfants qu'on
instruit. C'est une recherche qui ne relve pas de l'exprimentation,
mais bien plutt de la pdagogie, considre comme art. Notre but,  nous
exprimentateurs, est d'organiser des mthodes capables de mettre en
lumire cette suggestibilit dans des circonstances o elle reste obscure;
le pdagogue en se servant de ces mthodes dcidera dans chaque cas
particulier le jugement qu'il doit porter et la conduite qu'il doit tenir.

Une trs forte suggestibilit est naturelle  l'enfant, elle fait partie de
sa psychologie normale, au mme titre que le sentiment de la peur; et le
dveloppement rgulier des fonctions intellectuelles et morales diminue
progressivement cette suggestibilit enfantine, sans qu'il soit le
plus souvent ncessaire d'aider l'oeuvre de la nature. Du reste, la
suggestibilit est, pour l'enfant, qui ne sait rien encore et qui est
incapable de raisonner, une forme de la confiance, et sans la confiance de
l'lve, sans l'autorit du matre, il n'y a pas d'ducation possible.
Le pdagogue doit surtout surveiller les carts, les anomalies de
suggestibilit, de mme qu'il doit rprimer chez ses lves l'esprit de
contradiction et d'ergoterie, qui peut devenir un dfaut intellectuel,
aussi dangereux que la servilit. C'est sa tche; il ne me convient pas
d'en parler; elle est en dehors de mon sujet; dans ce livre, je l'ai dit
et je le rpte, je me contente d'avoir expos, d'aprs les expriences
rcentes, les mthodes qui permettent d'valuer la suggestibilit
individuelle sans avoir recours  l'hypnotisme.



APPENDICE



EXPLICATION DES PLANCHES I ET II

La planche I contient les portraits de 4 lves remarquables par leur
suggestibilit: c'est d'abord Poire. (2), lve de 1re classe, qui s'est
comport en automate pour toutes les expriences; And (4), lve de 3e
classe, jouissant de la mme suggestibilit; Bout. (1), lve de 1re classe,
trs suggestible pour les ides directrices, mais plus rfractaire
 l'action morale; enfin Hub. (3), lve du cours lmentaire, qui
probablement doit  son jeune ge son extrme suggestibilit.

La planche II contient les portraits de 4 lves qui ont t parmi les
plus rfractaires  la suggestion; Lac. (5), lve de 2e classe, rflchi,
circonspect, de caractre trs indpendant; Mien. (6), lve plus jeune, peu
suggestible; Blas. (8), qui a t un leader dans les expriences de groupe,
et enfin Van. (7), enfant tout jeune, assez suggestible pour les expriences
sur les lignes et les poids, mais trs indpendant et trs vif dans les
expriences de groupe.




TABLE DES MATIRES




INTRODUCTION

CHAPITRE I. Historique

CHAPITRE II. Les ides directrices

CHAPITRE III. Les ides directrices (_suite_)

CHAPITRE IV. Les ides directrices (_fin_)

CHAPITRE V. L'action morale

CHAPITRE VI. L'interrogatoire

CHAPITRE VII. L'imitation

CHAPITRE VIII. Les mouvements subconscients

CHAPITRE IX. Conclusion


APPENDICE


PLANCHE I
[Illustration: Planche1.png contient les 4 illustrations suivantes.]

    [Illustration: 1]
    [Illustration: 2]
    [Illustration: 3]
    [Illustration: 4]


PLANCHE II
[Illustration: Planche2.png contient les 4 illustrations suivantes.]

    [Illustration: 5]
    [Illustration: 6]
    [Illustration: 7]
    [Illustration: 8]





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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
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