The Project Gutenberg EBook of L'inutile beaute, by Guy de Maupassant

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Title: L'inutile beaute

Author: Guy de Maupassant

Release Date: February 20, 2004 [EBook #11175]
[Date last updated: December 10, 2005]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'INUTILE BEAUTE ***




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GUY DE MAUPASSANT

L'inutile

Beaut

PARIS



1890




L'INUTILE BEAUT




OUVRAGES DU MME AUTEUR



  BEL-AMI, _59e dition_                    1 vol.
  MONT-ORIOL, _40e dition_                 1 vol.
  UNE VIE, _34e dition_                    1 vol.
  LA MAISON TELLIER, _20e dition_          1 vol.
  Mlle FIFI, _14e dition_                  1 vol.
  AU SOLEIL, _11e dition_                  1 vol.
  MISS HARRIET, _14e dition_               1 vol.
  YVETTE, _16e dition_                     1 vol.
  LA PETITE ROQUE, _18e dition_            1 vol.
  CONTES DE LA BCASSE, _13e dition._      1 vol.

       *       *       *       *       *

DES VERS, petite dition de luxe            6 fr.




GUY DE MAUPASSANT



L'inutile

Beaut




1890




L'INUTILE BEAUT




I


La victoria fort lgante, attele de deux superbes chevaux noirs,
attendait devant le perron de l'htel. C'tait  la fin de juin, vers
cinq heures et demie, et, entre les toits qui enfermaient la cour
d'honneur, le ciel apparaissait plein de clart, de chaleur, de
gaiet.

La comtesse de Mascaret se montra sur le perron juste au moment o son
mari, qui rentrait, arriva sous la porte cochre. Il s'arrta quelques
secondes pour regarder sa femme, et il plit un peu. Elle tait fort
belle, svelte, distingue avec sa longue figure ovale, son teint
d'ivoire dor, ses grands yeux gris et ses cheveux noirs; et elle
monta dans sa voiture sans le regarder, sans paratre mme l'avoir
aperu, avec une allure si particulirement race, que l'infme
jalousie dont il tait depuis si longtemps dvor, le mordit au coeur
de nouveau. Il s'approcha, et la saluant:

--Vous allez vous promener? dit-il.

Elle laissa passer quatre mots entre ses lvres ddaigneuses.

--Vous le voyez bien!

--Au bois?

--C'est probable.

--Me serait-il permis de vous accompagner?

--La voiture est  vous.

Sans s'tonner du ton dont elle lui rpondait, il monta et s'assit a
ct de sa femme, puis il ordonna:

--Au bois.

Le valet de pied sauta sur le sige auprs du cocher; et les chevaux,
selon leur habitude, piaffrent en saluant de la tte jusqu' ce
qu'ils eussent tourn dans la rue.

Les deux poux demeuraient cte  cte sans se parler. Il cherchait
comment entamer l'entretien, mais elle gardait un visage si
obstinment dur qu'il n'osait pas.

 la fin, il glissa sournoisement sa main vers la main gante de la
comtesse et la toucha comme par hasard, mais le geste qu'elle fit en
retirant son bras fut si vif et si plein de dgot qu'il demeura
anxieux, malgr ses habitudes d'autorit et de despotisme.

Alors il murmura:

--Gabrielle!

Elle demanda, sans tourner la tte:

--Que voulez-vous?

--Je vous trouve adorable.

Elle ne rpondit rien, et demeurait tendue dans sa voiture avec un
air de reine irrite.

Ils montaient maintenant les Champs-lyses, vers l'Arc de Triomphe de
l'toile. L'immense monument, au bout de la longue avenue, ouvrait
dans un ciel rouge son arche colossale. Le soleil semblait descendre
sur lui en semant par l'horizon une poussire de feu.

Et le fleuve des voitures, clabousses de reflets sur les cuivres,
sur les argentures et les cristaux des harnais et des lanternes,
laissait couler un double courant vers le bois et vers la ville.

Le comte de Mascaret reprit:

--Ma chre Gabrielle.

Alors, n'y tenant plus, elle rpliqua d'une voix exaspre:

--Oh! laissez-moi tranquille, je vous prie. Je n'ai mme plus la
libert d'tre seule dans ma voiture,  prsent.

Il simula n'avoir point cout, et continua:

--Vous n'avez jamais t aussi jolie qu'aujourd'hui.

Elle tait certainement  bout de patience et elle rpliqua avec une
colre qui ne se contenait point:

--Vous avez tort de vous en apercevoir, car je vous jure bien que je
ne serai plus jamais  vous.

Certes, il fut stupfait et boulevers, et, ses habitudes de violence
reprenant le dessus, il jeta un--Qu'est-ce  dire? qui rvlait plus
le matre brutal que l'homme amoureux.

Elle rpta,  voix basse, bien que leurs gens ne pussent rien
entendre dans l'assourdissant ronflement des roues:

--Ah! qu'est-ce  dire? qu'est-ce  dire? Je vous retrouve donc! Vous
voulez que je vous le dise?

--Oui.

--Que je vous dise tout?

--Oui.

--Tout ce que j'ai sur le coeur depuis que je suis la victime de votre
froce gosme.

Il tait devenu rouge d'tonnement et d'irritation. Il grogna, les
dents serres:

--Oui, dites?

C'tait un homme de haute taille,  larges paules,  grande barbe
rousse, un bel homme, un gentilhomme, un homme du monde qui passait
pour un mari parfait et pour un pre excellent.

Pour la premire fois depuis leur sortie de l'htel elle se retourna
vers lui et le regarda bien en face:

--Ah! vous allez entendre des choses dsagrables, mais sachez que je
suis prte  tout, que je braverai tout, que je ne crains rien, et
vous aujourd'hui moins que personne.

Il la regardait aussi dans les yeux, et une rage dj le secouait. Il
murmura:

--Vous tes folle!

--Non, mais je ne veux plus tre la victime de l'odieux supplice de
maternit que vous m'imposez depuis onze ans! je veux vivre enfin en
femme du monde, comme j'en ai le droit, comme toutes les femmes en ont
le droit.

Redevenant ple tout  coup, il balbutia:

--Je ne comprends pas.

--Si, vous comprenez. Il y a maintenant trois mois que j'ai accouch
de mon dernier enfant, et comme je suis encore trs belle, et, malgr
vos efforts, presque indformable, ainsi que vous venez de le
reconnatre en m'apercevant sur votre perron, vous trouvez qu'il est
temps que je redevienne enceinte.

--Mais vous draisonnez!

--Non. J'ai trente ans et sept enfants, et nous sommes maris depuis
onze ans, et vous esprez que cela continuera encore dix ans, aprs
quoi vous cesserez d'tre jaloux.

Il lui saisit le bras et l'treignant:

--Je ne vous permettrai pas de me parler plus longtemps ainsi.

--Et moi, je vous parlerai jusqu'au bout, jusqu' ce que j'aie fini
tout ce que j'ai  vous dire, et si vous essayez de m'en empcher,
j'lverai la voix de faon  tre entendue par les deux domestiques
qui sont sur le sige. Je ne vous ai laiss monter ici que pour cela,
car j'ai ces tmoins qui vous forceront  m'couter et  vous
contenir. coutez-moi. Vous m'avez toujours t antipathique et je
vous l'ai toujours laiss voir, car je n'ai jamais menti, monsieur.
Vous m'avez pouse malgr moi, vous avez forc mes parents qui
taient gns  me donner  vous, parce que vous tes trs riche. Ils
m'y ont contrainte, en me faisant pleurer.

Vous m'avez donc achete, et ds que j'ai t en votre pouvoir, ds
que j'ai commenc  devenir pour vous une compagne prte  s'attacher,
 oublier vos procds d'intimidation et de coercition pour me
souvenir seulement que je devais tre une femme dvoue et vous aimer
autant qu'il m'tait possible de le faire, vous tes devenu jaloux,
vous, comme aucun homme ne l'a jamais t, d'une jalousie d'espion,
basse, ignoble, dgradante pour vous, insultante pour moi. Je n'tais
pas marie depuis huit mois que vous m'avez souponne de toutes les
perfidies. Vous me l'avez mme laiss entendre. Quelle honte! Et comme
vous ne pouviez pas m'empcher d'tre belle et de plaire, d'tre
appele dans les salons et aussi dans les journaux une des plus jolies
femmes de Paris, vous avez cherch ce que vous pourriez imaginer pour
carter de moi les galanteries, et vous avez eu cette ide abominable
de me faire passer ma vie dans une perptuelle grossesse, jusqu'au
moment o je dgoterais tous les hommes. Oh! ne niez pas! Je n'ai
point compris pendant longtemps, puis j'ai devin. Vous vous en tes
vant mme  votre soeur, qui me l'a dit, car elle m'aime et elle a
t rvolte de votre grossiret de rustre.

Ah! rappelez-vous nos luttes, les portes brises, les serrures
forces! A quelle existence vous m'avez condamne depuis onze ans, une
existence de jument poulinire enferme dans un haras. Puis, ds que
j'tais grosse, vous vous dgotiez aussi de moi, vous, et je ne vous
voyais plus durant des mois. On m'envoyait  la campagne, dans le
chteau de la famille, au vert, au pr, faire mon petit. Et quand je
reparaissais, frache et belle, indestructible, toujours sduisante et
toujours entoure d'hommages, esprant enfin que j'allais vivre un peu
comme une jeune femme riche qui appartient au monde, la jalousie vous
reprenait, et vous recommenciez  me poursuivre de l'infme et haineux
dsir dont vous souffrez en ce moment,  mon ct. Et ce n'est pas le
dsir de me possder--je ne me serais jamais refuse  vous--c'est le
dsir de me dformer.

Il s'est de plus pass cette chose abominable et si mystrieuse que
j'ai t longtemps  la pntrer (mais je suis devenue fine  vous
voir agir et penser): vous vous tes attach  vos enfants de toute la
scurit qu'ils vous ont donne pendant que je les portais dans ma
taille. Vous avez fait de l'affection pour eux avec toute l'aversion
que vous aviez pour moi, avec toutes vos craintes ignobles
momentanment calmes et avec la joie de me voir grossir.

Ah! cette joie, combien de fois je l'ai sentie en vous, je l'ai
rencontre dans vos yeux, je l'ai devine. Vos enfants, vous les aimez
comme des victoires et non comme votre sang. Ce sont des victoires sur
moi, sur ma jeunesse, sur ma beaut, sur mon charme, sur les
compliments qu'on m'adressait, et sur ceux qu'on chuchotait autour de
moi, sans me les dire. Et vous en tes fier; vous paradez avec eux,
vous les promenez en break au bois de Boulogne, sur des nes 
Montmorency. Vous les conduisez aux matines thtrales pour qu'on
vous voit au milieu d'eux, qu'on dise quel bon pre et qu'on le
rpte....

Il lui avait pris le poignet avec une brutalit sauvage, et il le
serrait si violemment qu'elle se tut, une plainte lui dchirant la
gorge.

Et il lui dit tout bas:

--J'aime mes enfants, entendez-vous! Ce que vous venez de m'avouer est
honteux de la part d'une mre. Mais vous tes  moi. Je suis le matre
... votre matre ... je puis exiger de vous ce que je voudrai, quand
je voudrai ... et j'ai la loi ... pour moi:

Il cherchait  lui craser les doigts dans la pression de tenaille de
son gros poignet musculeux. Elle, livide de douleur, s'efforait en
vain d'ter sa main de cet tau qui la broyait; et la souffrance la
faisant haleter, des larmes lui vinrent aux yeux.

--Vous voyez bien que je suis le matre, dit-il, et le plus fort.

Il avait un peu desserr son treinte. Elle reprit:

--Me croyez-vous pieuse?

Il balbutia, surpris.

--Mais oui.

--Pensez-vous que je croie  Dieu?

--Mais oui.

--Que je pourrais mentir en vous faisant un serment devant un autel o
est enferm le corps du Christ.

--Non.

--Voulez-vous m'accompagner dans une glise.

--Pourquoi faire?

--Vous le verrez bien. Voulez-vous?

--Si vous y tenez, oui.

Elle leva la voix, en appelant:

--Philippe.

Le cocher, inclinant un peu le cou, sans quitter ses chevaux des yeux,
sembla tourner son oreille seule vers sa matresse, qui reprit:

--Allez  l'glise Saint-Philippe-du-Roule.

Et la victoria qui arrivait  la porte du Bois de Boulogne, retourna
vers Paris.

La femme et le mari n'changrent plus une parole pendant ce nouveau
trajet. Puis, lorsque la voiture fut arrte devant l'entre du
temple, Mme de Mascaret, sautant  terre, y pntra, suivie  quelques
pas, par le comte.

Elle alla, sans s'arrter, jusqu' la grille du choeur, et tombant 
genoux contre une chaise, cacha sa figure dans ses mains et pria. Elle
pria longtemps, et lui, debout derrire elle, s'aperut enfin qu'elle
pleurait. Elle pleurait sans bruit, comme pleurent les femmes dans les
grands chagrins poignants. C'tait, dans tout son corps, une sorte
d'ondulation qui finissait par un petit sanglot, cach, touff sous
ses doigts.

Mais le comte de Mascaret jugea que la situation se prolongeait trop,
et il la toucha sur l'paule.

Ce contact la rveilla comme une brlure. Se dressant, elle le regarda
les yeux dans les yeux.

--Ce que j'ai  vous dire, le voici. Je n'ai peur de rien, vous ferez
ce que vous voudrez. Vous me tuerez si cela vous plat. Un de vos
enfants n'est pas  vous, un seul. Je vous le jure devant le Dieu qui
m'entend ici. C'tait l'unique vengeance que j'eusse contre vous,
contre votre abominable tyrannie de mle, contre ces travaux forcs
de l'engendrement auxquels vous m'avez condamne. Qui fut mon amant?
Vous ne le saurez jamais! Vous souponnerez tout le monde. Vous ne le
dcouvrirez point. Je me suis donne  lui sans amour et sans plaisir,
uniquement pour vous tromper. Et il m'a rendue mre aussi, lui. Qui
est son enfant? Vous ne le saurez jamais. J'en ai sept, cherchez!
Cela, je comptais vous le dire plus tard, bien plus tard, car on ne
s'est veng d'un homme, en le trompant, que lorsqu'il le sait. Vous
m'avez force  vous le confesser aujourd'hui, j'ai fini.

Et elle s'enfuit  travers l'glise, vers la porte ouverte sur la rue,
s'attendant  entendre derrire elle le pas rapide de l'poux brav,
et  s'affaisser sur le pav sous le coup d'assommoir de son poing.

Mais elle n'entendit rien, et gagna sa voiture. Elle y monta d'un
saut, crispe d'angoisse, haletante de peur, et cria au cocher: 
l'htel.

Les chevaux partirent au grand trot.




II


La comtesse de Mascaret, enferme en sa chambre, attendait l'heure du
dner comme un condamn  mort attend l'heure du supplice.
Qu'allait-il faire? tait-il rentr? Despote, emport, prt  toutes
les violences, qu'avait-il mdit, qu'avait-il prpar, qu'avait-il
rsolu? Aucun bruit dans l'htel, et elle regardait  tout instant les
aiguilles de sa pendule. La femme de chambre tait venue pour la
toilette crpusculaire; puis elle tait partie.

Huit heures sonnrent, et, presque tout de suite deux coups furent
frapps  la porte.

--Entrez.

Le matre d'htel parut, et dit:

--Madame la comtesse est servie.

--Le comte est rentr?

--Oui, madame la comtesse. M. le comte est dans la salle  manger.

Elle eut, pendant quelques secondes, la pense de s'armer d'un petit
revolver qu'elle avait achet quelque temps auparavant, en prvision
du drame qui se prparait dans son coeur. Mais elle songea que tous
les enfants seraient l; et elle ne prit rien, qu'un flacon de sels.

Lorsqu'elle entra dans la salle, son mari, debout prs de son sige,
attendait. Ils changrent un lger salut, et s'assirent. Alors, les
enfants,  leur tour, prirent place. Les trois fils, avec leur
prcepteur, l'abb Marin, taient  la droite de la mre; les trois
filles, avec la gouvernante anglaise, Mlle Smith, taient  gauche.
Le dernier enfant, g de trois mois, restait seul  la chambre avec
sa nourrice.

Les trois filles, toutes blondes, dont l'ane avait dix ans, vtues
de toilettes bleues, ornes de petites dentelles blanches,
ressemblaient  d'exquises poupes. La plus jeune n'avait pas trois
ans. Toutes, jolies dj, promettaient de devenir belles comme leur
mre.

Les trois fils, deux chtains, et l'an, g de neuf ans, dj brun,
semblaient annoncer des hommes vigoureux, de grande taille, aux larges
paules. La famille entire semblait bien du mme sang, fort et
vivace.

L'abb pronona le bndicit selon l'usage, lorsque personne n'tait
invit, car, en prsence des trangers, les enfants ne venaient point
 la table. Puis on se mit  dner.

La comtesse, treinte d'une motion qu'elle n'avait point prvue,
demeurait les yeux baisss, tandis que le comte examinait tantt les
trois garons et tantt les trois filles, avec des yeux incertains qui
allaient d'une tte  l'autre, troubls d'angoisses. Tout  coup, en
reposant devant lui son verre  pied, il le cassa, et l'eau rougie se
rpandit sur la nappe. Au lger bruit que fit ce lger accident la
comtesse eut un soubresaut qui la souleva sur sa chaise. Pour la
premire fois ils se regardrent. Alors, de moment en moment, malgr
eux, malgr la crispation de leur chair et de leur coeur, dont les
bouleversait chaque rencontre de leurs prunelles, ils ne cessaient
plus de les croiser comme des canons de pistolet.

L'abb, sentant qu'une gne existait dont il ne devinait pas la cause,
essaya de semer une conversation. Il grenait des sujets sans que ses
inutiles tentatives fissent clore une ide, fissent natre une
parole.

La comtesse, par tact fminin, obissant  ses instincts de femme du
monde, essaya deux ou trois fois de lui rpondre: mais en vain. Elle
ne trouvait point ses mots dans la droute de son esprit; et sa voix
lui faisait presque peur dans le silence de la grande pice o
sonnaient seulement les petits heurts de l'argenterie et des
assiettes.

Soudain son mari, se penchant en avant, lui dit:

--En ce lieu, au milieu de vos enfants, me jurez-vous la sincrit de
ce que vous m'avez affirm tantt.

La haine fermente dans ses veines la souleva soudain, et rpondant 
cette demande avec la mme nergie qu'elle rpondait  son regard,
elle leva ses deux mains, la droite vers les fronts de ses fils, la
gauche vers les fronts de ses filles, et d'un accent ferme, rsolu,
sans dfaillance:

--Sur la tte de mes enfants, je jure que je vous ai dit la vrit.

Il se leva, et, avec un geste exaspr ayant lanc sa serviette sur la
table, il se retourna en jetant sa chaise contre le mur, puis sortit
sans ajouter un mot.

Mais elle, alors, poussant un grand soupir, comme aprs une premire
victoire, reprit d'une voix calme:

--Ne faites pas attention, mes chris, votre papa a prouv un gros
chagrin tantt. Et il a encore beaucoup de peine. Dans quelques jours
il n'y paratra plus.

Alors elle causa avec l'abb; elle causa avec Mlle Smith; elle eut
pour tous ses enfants des paroles tendres, des gentillesses, de ces
douces gteries de mre qui dilatent les petits coeurs.

Quand le dner fut fini, elle passa au salon avec toute sa maisonne.
Elle fit bavarder les ans, conta des histoires aux derniers, et,
lorsque fut venue l'heure du coucher gnral, elle les baisa trs
longuement puis, les ayant envoys dormir, elle rentra seule dans sa
chambre.

Elle attendit, car elle ne doutait pas qu'il viendrait. Alors, ses
enfants tant loin d'elle, elle se dcida  dfendre sa peau d'tre
humain comme elle avait dfendu sa vie de femme du monde; et elle
cacha, dans la poche de sa robe, le petit revolver charg qu'elle
avait achet quelques jours plus tt.

Les heures passaient, les heures sonnaient. Tous les bruits de l'htel
s'teignirent. Seuls les fiacres continurent dans les rues leur
roulement vague, doux et lointain  travers les tentures des murs.

Elle attendait, nergique et nerveuse, sans peur de lui maintenant,
prte  tout et presque triomphante, car elle avait trouv pour lui un
supplice de tous les instants et de toute la vie.

Mais les premires lueurs du jour glissrent entre les franges du bas
de ses rideaux, sans qu'il ft entr chez elle. Alors elle comprit,
stupfaite, qu'il ne viendrait pas. Ayant ferm sa porte  clef et
pouss le verrou de sret qu'elle y avait fait appliquer, elle se mit
au lit enfin et y demeura, les yeux ouverts, mditant, ne comprenant
plus, ne devinant pas ce qu'il allait faire.

Sa femme de chambre, en lui apportant le th, lui remit une lettre de
son mari. Il lui annonait qu'il entreprendrait un voyage assez long,
et la prvenait, en _post-scriptum_, que son notaire lui fournirait
les sommes ncessaires  toutes ses dpenses.




III


C'tait  l'Opra, pendant un entr'acte de _Robert le Diable_. Dans
l'orchestre, les hommes debout, le chapeau sur la tte, le gilet
largement ouvert sur la chemise blanche o brillaient l'or et les
pierres des boutons, regardaient les loges pleines de femmes
dcolletes, diamantes, emperles, panouies dans cette serre
illumine o la beaut des visages et l'clat des paules semblent
fleurir pour les regards au milieu de la musique et des voix humaines.

Deux amis, le dos tourn  l'orchestre, lorgnaient, en causant, toute
cette galerie d'lgance, toute cette exposition de grce vraie ou
fausse, de bijoux, de luxe et de prtention qui s'talait en cercle
autour du grand-thtre.

Un d'eux, Roger de Salins, dit  son compagnon Bernard Grandin:

--Regarde donc la comtesse de Mascaret comme elle est toujours belle.

L'autre,  son tour, lorgna, dans une loge de face, une grande femme
qui paraissait encore trs jeune, et dont l'clatante beaut semblait
appeler les yeux de tous les coins de la salle. Son teint ple, aux
reflets d'ivoire, lui donnait un air de statue, tandis qu'en ses
cheveux noirs comme une nuit, un mince diadme en arc-en-ciel, poudr
de diamants, brillait ainsi qu'une voie lacte.

Quand il l'eut regarde quelque temps, Bernard Grandin rpondit avec
un accent badin de conviction sincre.

--Je te crois qu'elle est belle!

--Quel ge peut-elle avoir maintenant?

--Attends. Je vais te dire a exactement. Je la connais depuis son
enfance. Je l'ai vue dbuter dans le monde comme jeune fille. Elle a
... elle a ... trente ... trente ... trente-six ans.

--Ce n'est pas possible?

--J'en suis sr.

--Elle en porte vingt-cinq.

--Et elle a eu sept enfants.

--C'est incroyable.

--Ils vivent mme tous les sept, et c'est une fort bonne mre. Je vais
un peu dans la maison qui est agrable, trs calme, trs saine. Elle
ralise le phnomne de la famille dans le monde.

--Est-ce bizarre? Et on n'a jamais rien dit d'elle?

--Jamais.

--Mais, son mari? Il est singulier, n'est-ce pas?

--Oui et non. Il y a peut-tre eu entre eux un petit drame, un de ces
petits drames de mnage qu'on souponne, qu'on ne connat jamais bien,
mais qu'on devine  peu prs.

--Quoi?

--Je n'en sais rien, moi. Mascaret est grand viveur aujourd'hui, aprs
avoir t un parfait poux. Tant qu'il est rest bon mari, il a eu un
affreux caractre, ombrageux et grincheux. Depuis qu'il fait la fte,
il est devenu trs indiffrent, mais on dirait qu'il a un souci, un
chagrin, un ver rongeur quelconque, il vieillit beaucoup, lui.

Alors, les deux amis philosophrent quelques minutes sur les peines
secrtes, inconnaissables, que des dissemblances de caractres, ou
peut-tre des antipathies physiques, inaperues d'abord, peuvent faire
natre dans une famille.

Roger de Salins, qui continuait  lorgner Mme de Mascaret, reprit.

--Il est incomprhensible que cette femme-l ait eu sept enfants?

--Oui, en onze ans. Aprs quoi elle a cltur,  trente ans, sa
priode de production pour entrer dans la brillante priode de
reprsentation, qui ne semble pas prs de finir.

--Les pauvres femmes!

--Pourquoi les plains-tu?

--Pourquoi? Ah! mon cher, songe donc! Onze ans de grossesses pour une
femme comme a! quel enfer! C'est toute la jeunesse, toute la beaut,
toute l'esprance de succs, tout l'idal potique de vie brillante,
qu'un sacrifice  cette abominable loi de la reproduction qui fait de
la femme normale une simple machine  pondre des tres.

--Que veux-tu? c'est la nature!

--Oui, mais je dis que la nature est notre ennemie, qu'il faut
toujours lutter contre la nature, car elle nous ramne sans cesse 
l'animal. Ce qu'il y a de propre, de joli, d'lgant, d'idal sur la
terre, ce n'est pas Dieu qui l'y a mis, c'est l'homme, c'est le
cerveau humain. C'est nous qui avons introduit dans la cration, en la
chantant, en l'interprtant, en l'admirant en potes, en l'idalisant
en artistes, en l'expliquant en savants qui se trompent mais qui
trouvent aux phnomnes des raisons ingnieuses, un peu de grce, de
beaut, de charme inconnu et de mystre. Dieu n'a cr que des tres
grossiers, pleins de germes des maladies, qui, aprs quelques annes
d'panouissement bestial, vieillissent dans les infirmits, avec
toutes les laideurs et toutes les impuissances de la dcrpitude
humaine. Il ne les a faits, semble-t-il, que pour se reproduire
salement et pour mourir ensuite, ainsi que les insectes phmres des
soirs d't. J'ai dit pour se reproduire salement; j'insiste. Qu'y
a-t-il, en effet, de plus ignoble, de plus rpugnant que cet acte
ordurier et ridicule de la reproduction des tres, contre lequel
toutes les mes dlicates sont et seront ternellement rvoltes.
Puisque tous les organes invents par ce crateur conome et
malveillant servent  deux fins, pourquoi n'en a-t-il pas choisi
d'autres qui ne fussent point malpropres et souills, pour leur
confier cette mission sacre, la plus noble et la plus exaltante des
fonctions humaines. La bouche, qui nourrit le corps avec des aliments
matriels, rpand aussi la parole et la pense. La chair se restaure
par elle, et c'est par elle, en mme temps, que se communique l'ide.
L'odorat, qui donne aux poumons l'air vital, donne au cerveau tous
les parfums du monde: l'odeur des fleurs, des bois, des arbres, de la
mer. L'oreille, qui nous fait communiquer avec nos semblables, nous a
permis encore d'inventer la musique, de crer du rve, du bonheur, de
l'infini et mme du plaisir physique avec des sons! Mais on dirait que
le Crateur, sournois et cynique, a voulu interdire  l'homme de
jamais anoblir, embellir et idaliser sa rencontre avec la femme.
L'homme, cependant, a trouv l'amour, ce qui n'est pas mal comme
rplique au Dieu narquois, et il l'a si bien par de posie littraire
que la femme souvent oublie  quels contacts elle est force. Ceux,
parmi nous, qui sont impuissants  se tromper en s'exaltant, ont
invent le vice et raffin les dbauches, ce qui est encore une
manire de berner Dieu, et de rendre hommage, un hommage impudique, 
la beaut.

Mais l'tre normal fait des enfants ainsi qu'une bte accouple par la
loi.

Regarde cette femme! n'est-ce pas abominable de penser que ce bijou,
que cette perle ne pour tre belle, admire, fte et adore, a pass
onze ans de sa vie  donner des hritiers au comte de Mascaret.

Bernard Grandin dit en riant:

--Il y a beaucoup de vrai dans tout cela; mais peu de gens te
comprendraient.

Salins s'animait.

--Sais-tu comment je conois Dieu, dit-il: comme un monstrueux organe
crateur inconnu de nous, qui sme par l'espace des milliards de
mondes, ainsi qu'un poisson unique pondrait des oeufs dans la mer. Il
cre parce que c'est sa fonction de Dieu; mais il est ignorant de ce
qu'il fait, stupidement prolifique, inconscient des combinaisons de
toutes sortes produites par ses germes parpills. La pense humaine
est un heureux petit accident des hasards de ses fcondations, un
accident local, passager, imprvu, condamn  disparatre avec la
terre, et  recommencer peut-tre ici ou ailleurs, pareil ou
diffrent, avec les nouvelles combinaisons des ternels
recommencements. Nous lui devons,  ce petit accident de
l'intelligence, d'tre trs mal en ce monde qui n'est pas fait pour
nous, qui n'avait pas t prpar pour recevoir, loger, nourrir et
contenter des tres pensants, et nous lui devons aussi d'avoir 
lutter sans cesse, quand nous sommes vraiment des raffins et des
civiliss, contre ce qu'on appelle encore les desseins de la
Providence.

Grandin, qui l'coutait avec attention, connaissant de longue date les
surprises clatantes de sa fantaisie, lui demanda:

--Alors, tu crois que la pense humaine est un produit spontan de
l'aveugle parturition divine?

--Parbleu! une fonction fortuite des centres nerveux de notre cerveau,
pareille aux actions chimiques imprvues dues  des mlanges nouveaux,
pareille aussi  une production d'lectricit, cre par des
frottements ou des voisinages inattendus,  tous les phnomnes enfin
engendrs par les fermentations infinies et fcondes de la matire qui
vit.

Mais, mon cher, la preuve en clate pour quiconque regarde autour de
soi. Si la pense humaine, voulue par un crateur conscient, avait d
tre ce qu'elle est devenue, si diffrente de la pense et de la
rsignation animales, exigeante, chercheuse, agite, tourmente,
est-ce que le monde cr pour recevoir l'tre que nous sommes
aujourd'hui aurait t cet inconfortable petit parc  bestioles, ce
champ  salades, ce potager sylvestre, rocheux et sphrique o votre
Providence imprvoyante nous avait destins  vivre nus, dans les
grottes ou sous les arbres, nourris de la chair massacre des animaux,
nos frres, ou des lgumes crus pousss sous le soleil et les pluies.

Mais il suffit de rflchir une seconde pour comprendre que ce monde
n'est pas fait pour des cratures comme nous. La pense close et
dveloppe par un miracle nerveux des cellules de notre tte, toute
impuissante, ignorante et confuse qu'elle est et qu'elle demeurera
toujours, fait de nous tous, les intellectuels, d'ternels et
misrables exils sur cette terre.

Contemple-la, cette terre, telle que Dieu l'a donne  ceux qui
l'habitent. N'est-elle pas visiblement et uniquement dispose,
plante et boise pour des animaux. Qu'y a-t-il pour nous? Rien. Et
pour eux, tout: les cavernes, les arbres, les feuillages, les sources,
le gte, la nourriture et la boisson. Aussi les gens difficiles comme
moi n'arrivent-ils jamais  s'y trouver bien. Ceux-l seuls qui se
rapprochent de la brute sont contents et satisfaits. Mais les autres,
les potes, les dlicats, les rveurs, les chercheurs, les inquiets.
Ah! les pauvres gens!

Je mange des choux et des carottes, sacrebleu, des oignons, des navets
et des radis, parce que nous avons t contraints de nous y
accoutumer, mme d'y prendre got, et parce qu'il ne pousse pas autre
chose, mais c'est l une nourriture de lapins et de chvres, comme
l'herbe et le trfle sont des nourritures de cheval et de vache. Quand
je regarde les pis d'un champ de bl mur, je ne doute pas que cela
n'ait germ dans le sol pour des becs de moineaux ou d'alouettes, mais
non point pour ma bouche. En mastiquant du pain, je vole donc les
oiseaux, comme je vole la belette et le renard en mangeant des poules.
La caille, le pigeon et la perdrix ne sont-ils pas les proies
naturelles de l'pervier; le mouton, le chevreuil et le boeuf, celles
des grands carnassiers, plutt que des viandes engraisses pour nous
tre servies rties avec des truffes qui auraient t dterres
spcialement pour nous, par les cochons.

Mais, mon cher, les animaux n'ont rien  faire pour vivre ici-bas. Ils
sont chez eux, logs et nourris, ils n'ont qu' brouter ou  chasser
et  s'entre-manger selon leurs instincts, car Dieu n'a jamais prvu
la douceur et les moeurs pacifiques; il n'a prvu que la mort des
tres acharns  se dtruire et  se dvorer.

Quant  nous! Ah! ah! il nous en a fallu du travail, de l'effort, de
la patience, de l'invention, de l'imagination, de l'industrie, du
talent et du gnie pour rendre  peu prs logeable ce sol de racines
et de pierres. Mais songe  ce que nous avons fait, malgr la nature,
contre la nature, pour nous installer d'une faon mdiocre,  peine
propre,  peine confortable,  peine lgante, pas digne de nous.

Et plus nous sommes civiliss, intelligents, raffins, plus nous
devons vaincre et dompter l'instinct animal qui reprsente en nous la
volont de Dieu.

Songe qu'il nous a fallu inventer la civilisation, toute la
civilisation, qui comprend tant de choses, tant, tant, de toutes
sortes, depuis les chaussettes jusqu'au tlphone. Songe  tout ce que
tu vois tous les jours,  tout ce qui nous sert de toutes les faons.

Pour adoucir notre sort de brutes, nous avons dcouvert et fabriqu de
tout,  commencer par des maisons, puis des nourritures exquises, des
sauces, des bonbons, des ptisseries, des boissons, des liqueurs, des
toffes, des vtements, des parures, des lits, des sommiers, des
voitures, des chemins de fer, des machines innombrables; nous avons,
de plus, trouv les sciences et les arts, l'criture et les vers. Oui,
nous avons cr les arts, la posie, la musique, la peinture. Tout
l'idal vient de nous, et aussi toute la coquetterie de la vie, la
toilette des femmes et le talent des hommes qui ont fini par un peu
parer  nos yeux, par rendre moins nue, moins monotone et moins dure
l'existence de simples reproducteurs pour laquelle la divine
Providence nous avait uniquement anims.

Regarde ce thtre. N'y a-t-il pas l-dedans un monde humain cr par
nous, imprvu par les Destins ternels, ignor d'Eux, comprhensible
seulement par nos esprits, une distraction coquette, sensuelle,
intelligente, invente uniquement pour et par la petite bte
mcontente et agite que nous sommes.

Regarde cette femme, Mme de Mascaret. Dieu l'avait faite pour vivre
dans une grotte, nue, ou enveloppe de peaux de btes. N'est-elle pas
mieux ainsi? Mais,  ce propos, sait-on pourquoi et comment sa brute
de mari, ayant prs de lui une compagne pareille et, surtout aprs
avoir t assez rustre pour la rendre sept fois mre, l'a lche tout
 coup pour courir les gueuses.

Grandin rpondit.

--Eh! mon cher, c'est probablement l l'unique raison. Il a fini par
trouver que cela lui cotait trop cher, de coucher toujours chez lui.
Il est arriv, par conomie domestique, aux mmes principes que tu
poses en philosophe.

On frappait les trois coups pour le dernier acte. Les deux amis se
retournrent, trent leur chapeau et s'assirent.




IV


Dans le coup qui les ramenait chez eux aprs la reprsentation de
l'Opra, le comte et la comtesse de Mascaret, assis cte  cte, se
taisaient. Mais voil que le mari, tout  coup, dit  sa femme:

--Gabrielle!

--Que me voulez-vous?

--Ne trouvez-vous pas que a a assez dur!

--Quoi donc?

--L'abominable supplice auquel, depuis six ans, vous me condamnez.

--Que voulez-vous, je n'y puis rien.

--Dites-moi lequel, enfin?

--Jamais.

--Songez que je ne puis plus voir mes enfants, les sentir autour de
moi, sans avoir le coeur broy par ce doute. Dites-moi lequel, et je
vous jure que je pardonnerai, que je le traiterai comme les autres.

--Je n'en ai pas le droit.

--Vous ne voyez donc pas que je ne peux plus supporter cette vie,
cette pense qui me ronge, et cette question que je me pose sans
cesse, cette question qui me torture chaque fois que je les regarde.
J'en deviens fou.

Elle demanda:

--Vous avez donc beaucoup souffert?

--Affreusement. Est-ce que j'aurais accept, sans cela, l'horreur de
vivre  votre ct, et l'horreur, plus grande encore, de sentir, de
savoir parmi eux qu'il y en a un, que je ne puis connatre, et qui
m'empche d'aimer les autres.

Elle rpta:

--Alors, vous avez vraiment souffert beaucoup?

Il rpondit d'une voix contenue et douloureuse:

--Mais, puisque je vous rpte tous les jours que c'est pour moi un
intolrable supplice. Sans cela, serais-je revenu? serais-je demeur
dans cette maison, prs de vous et prs d'eux, si je ne les aimais
pas, eux. Ah! vous vous tes conduite avec moi d'une faon abominable.
J'ai pour mes enfants la seule tendresse de mon coeur; vous le savez
bien. Je suis pour eux un pre des anciens temps, comme j'ai t pour
vous le mari des anciennes familles, car je reste, moi, un homme
d'instinct, un homme de la nature, un homme d'autrefois. Oui, je
l'avoue, vous m'avez rendu jaloux atrocement, parce que vous tes une
femme d'une autre race, d'une autre me, avec d'autres besoins. Ah!
les choses que vous m'avez dites, je ne les oublierai jamais. A partir
de ce jour, d'ailleurs, je ne me suis plus souci de vous. Je ne vous
ai pas tue parce que je n'aurais plus gard un moyen sur la terre de
dcouvrir jamais lequel de nos ... de vos enfants n'est pas  moi.
J'ai attendu, mais j'ai souffert plus que vous ne sauriez croire, car
je n'ose plus les aimer, sauf les deux ans peut-tre; je n'ose plus
les regarder, les appeler, les embrasser, je ne peux plus en prendre
un sur mes genoux sans me demander: N'est-ce pas celui-l? J'ai t
avec vous correct et mme doux et complaisant depuis six ans.
Dites-moi la vrit et je vous jure que je ne ferai rien de mal.

Dans l'ombre de la voiture, il crut deviner qu'elle tait mue, et
sentant qu'elle allait enfin parler.

--Je vous en prie, dit-il, je vous en supplie ...

Elle murmura:

--J'ai t peut-tre plus coupable que vous ne croyez. Mais je ne
pouvais pas, je ne pouvais plus continuer cette vie odieuse de
grossesses. Je n'avais qu'un moyen de vous chasser de mon lit. J'ai
menti devant Dieu, et j'ai menti, la main leve sur la tte de mes
enfants, car je ne vous ai jamais tromp.

Il lui saisit le bras dans l'ombre, et le serrant comme il avait fait
au jour terrible de leur promenade au bois, il balbutia:

--Est-ce vrai?

--C'est vrai.

Mais lui, soulev d'angoisse, gmit:

--Ah! je vais retomber en de nouveaux doutes qui ne finiront plus!
Quel jour avez-vous menti, autrefois ou aujourd'hui? Comment vous
croire  prsent? Comment croire une femme aprs cela? Je ne saurai
plus jamais ce que je dois penser. J'aimerais mieux que vous m'eussiez
dit: C'est Jacques, ou c'est Jeanne.

La voiture pntrait dans la cour de l'htel. Quand elle se fut
arrte devant le perron, le comte descendit le premier et offrit,
comme toujours, le bras  sa femme pour gravir les marches.

Puis, ds qu'ils atteignirent le premier tage:

--Puis-je vous parler encore quelques instants, dit-il?

Elle rpondit:

--Je veux bien.

Ils entrrent dans un petit salon, dont un valet de pied, un peu
surpris, alluma les bougies.

Puis, quand ils furent seuls, il reprit:

--Comment savoir la vrit? Je vous ai suppli mille fois de parler,
vous tes reste muette, impntrable, inflexible, inexorable, et
voil qu'aujourd'hui vous venez me dire que vous avez menti. Pendant
six ans vous avez pu me laisser croire une chose pareille! Non, c'est
aujourd'hui que vous mentez, je ne sais pourquoi, par piti pour moi,
peut-tre? Elle rpondit avec un air sincre et convaincu:

--Mais sans cela j'aurais eu encore quatre enfants pendant les six
dernires annes.

Il s'cria:

--C'est une mre qui parle ainsi?

--Ah! dit-elle, je ne me sens pas du tout la mre des enfants qui ne
sont pas ns, il me suffit d'tre la mre de ceux que j'ai et de les
aimer de tout mon coeur. Je suis, nous sommes des femmes du monde
civilis, monsieur. Nous ne sommes plus et nous refusons d'tre de
simples femelles qui repeuplent la terre.

Elle se leva; mais il lui saisit les mains.

--Un mot, un mot seulement, Gabrielle. Dites-moi la vrit?

--Je viens de vous la dire. Je ne vous ai jamais tromp.

Il la regardait bien en face, si belle, avec ses yeux gris comme des
ciels froids. Dans sa sombre coiffure, dans cette nuit opaque des
cheveux noirs luisait le diadme poudr de diamants, pareil  une voie
lacte. Alors, il sentit soudain, il sentit par une sorte d'intuition
que cet tre l n'tait plus seulement une femme destine  perptuer
sa race, mais le produit bizarre et mystrieux de tous nos dsirs
compliqus, amasss en nous par les sicles, dtourns de leur but
primitif et divin, errant vers une beaut mystique, entrevue et
insaisissable. Elles sont ainsi quelques-unes qui fleurissent
uniquement pour nos rves, pares de tout ce que la civilisation a
mis de posie, ce luxe idal, de coquetterie et de charme esthtique
autour de la femme, cette statue de chair qui avive, autant que les
fivres sensuelles, d'immatriels apptits.

L'poux demeurait debout devant elle, stupfait de cette tardive et
obscure dcouverte, touchant confusment la cause de sa jalousie
ancienne, et comprenant mal tout cela.

Il dit enfin:

--Je vous crois. Je sens qu'en ce moment vous ne mentez pas; et,
autrefois en effet, il m'avait toujours sembl que vous mentiez.

Elle lui tendit la main.

--Alors, nous sommes amis?

Il prit cette main et la baisa, en rpondant:

--Nous sommes amis. Merci, Gabrielle.

Puis il sortit, en la regardant toujours, merveill qu'elle ft
encore si belle, et sentant natre en lui une motion trange, plus
redoutable peut-tre que l'antique et simple amour!




LE CHAMP D'OLIVIERS




I


Quand les hommes du port, du petit port provenal de Garandou, au fond
de la baie Pisca, entre Marseille et Toulon, aperurent la barque de
l'abb Vilbois qui revenait de la pche, ils descendirent sur la plage
pour aider  tirer le bateau.

L'abb tait seul dedans, et il ramait comme un vrai marin, avec une
nergie rare malgr ses cinquante-huit ans. Les manches retrousses
sur des bras musculeux, la soutane releve en bas et serre entre les
genoux, un peu dboutonne sur la poitrine, son tricorne sur le banc 
son ct, et la tte coiffe d'un chapeau cloche en lige recouvert de
toile blanche, il avait l'air d'un solide et bizarre ecclsiastique
des pays chauds, fait pour les aventures plus que pour dire la messe.

De temps en temps, il regardait derrire lui pour bien reconnatre le
point d'abordage, puis il recommenait  tirer, d'une faon rythme,
mthodique et forte, pour montrer, une fois de plus,  ces mauvais
matelots du Midi, comment nagent les hommes du Nord.

La barque lance toucha le sable et glissa dessus comme si elle allait
gravir toute la plage en y enfonant sa quille; puis elle s'arrta
net, et les cinq hommes qui regardaient venir le cur s'approchrent,
affables, contents, sympathiques au prtre.

--Eh ben! dit l'un avec son fort accent de Provence, bonne pche,
monsieur le cur?

L'abb Vilbois rentra ses avirons, retira son chapeau cloche pour se
couvrir de son tricorne, abaissa ses manches sur ses bras, reboutonna
sa soutane, puis ayant repris sa tenue et sa prestance de desservant
du village, il rpondit avec fiert:

--Oui, oui, trs bonne, trois loups, deux murnes et quelques
girelles.

Les cinq pcheurs s'taient approchs de la barque, et penchs
au-dessus du bordage, ils examinaient, avec un air de connaisseurs,
les btes mortes, les loups gras, les murnes  tte plate, hideux
serpents de mer, et les girelles violettes stries en zigzag de bandes
dores de la couleur des peaux d'oranges.

Un d'eux dit:

--Je vais vous porter a dans votre bastide, monsieur le cur.

--Merci, mon brave.

Ayant serr les mains, le prtre se mit en route, suivi d'un homme et
laissant les autres occups  prendre soin de son embarcation.

Il marchait  grands pas lents, avec un air de force et de dignit.
Comme il avait encore chaud d'avoir ram avec tant de vigueur, il se
dcouvrait par moments en passant sous l'ombre lgre des oliviers,
pour livrer  l'air du soir, toujours tide, mais un peu calm par une
vague brise du large, son front carr, couvert de cheveux blancs,
droits et ras, un front d'officier bien plus qu'un front de prtre. Le
village apparaissait sur une butte, au milieu d'une large valle
descendant en plaine vers la mer.

C'tait par un soir de juillet. Le soleil blouissant, tout prs
d'atteindre la crte dentele de collines lointaines, allongeait en
biais sur la route blanche, ensevelie sous un suaire de poussire,
l'ombre interminable de l'ecclsiastique dont le tricorne dmesur
promenait dans le champ voisin une large tache sombre qui semblait
jouer  grimper vivement sur tous les troncs d'oliviers rencontrs,
pour retomber aussitt par terre, o elle rampait entre les arbres.

Sous les pieds de l'abb Vilbois, un nuage de poudre fine, de cette
farine impalpable dont sont couverts, en t, les chemins provenaux,
s'levait, fumant autour de sa soutane qu'elle voilait et couvrait, en
bas, d'une teinte grise de plus en plus claire. Il allait, rafrachi
maintenant et les mains dans ses poches, avec l'allure lente et
puissante d'un montagnard faisant une ascension. Ses yeux calmes
regardaient le village, son village o il tait cur depuis vingt ans,
village choisi par lui, obtenu par grande faveur, o il comptait
mourir. L'glise, son glise, couronnait le large cne des maisons
entasses autour d'elle, de ses deux tours de pierre brune, ingales
et carres, qui dressaient dans ce beau vallon mridional leurs
silhouettes anciennes plus pareilles  des dfenses de chteau fort,
qu' des clochers de monument sacr.

L'abb tait content, car il avait pris trois loups, deux murnes et
quelques girelles.

Il aurait ce nouveau petit triomphe auprs de ses paroissiens, lui,
qu'on respectait surtout, parce qu'il tait peut-tre, malgr son ge,
l'homme le mieux muscl du pays. Ces lgres vanits innocentes
taient son plus grand plaisir. Il tirait au pistolet de faon 
couper des tiges de fleurs, faisait quelquefois des armes avec le
marchand de tabac, son voisin, ancien prvt de rgiment, et il
nageait mieux que personne sur la cte.

C'tait d'ailleurs un ancien homme du monde, fort connu jadis, fort
lgant, le baron de Vilbois, qui s'tait fait prtre,  trente-deux
ans,  la suite d'un chagrin d'amour.

Issu d'une vieille famille picarde, royaliste et religieuse, qui
depuis plusieurs sicles donnait ses fils  l'arme,  la magistrature
ou au clerg, il songea d'abord  entrer dans les ordres sur le
conseil de sa mre, puis sur les instances de son pre il se dcida 
venir simplement  Paris, faire son droit, et chercher ensuite quelque
grave fonction au Palais.

Mais pendant qu'il achevait ses tudes, son pre succomba  une
pneumonie  la suite de chasses au marais, et sa mre, saisie par le
chagrin, mourut peu de temps aprs. Donc, ayant hrit soudain d'une
grosse fortune, il renona  des projets de carrire quelconque pour
se contenter de vivre en homme riche.

Beau garon, intelligent bien que d'un esprit limit par des
croyances, des traditions et des principes, hrditaires comme ses
muscles de hobereau picard, il plut, il eut du succs dans le monde
srieux, et gota la vie en homme jeune, rigide, opulent et considr.

Mais voil qu' la suite de quelques rencontres chez un ami il devint
amoureux d'une jeune actrice, d'une toute jeune lve du Conservatoire
qui dbutait avec clat  l'Odon.

Il en devint amoureux avec toute la violence, avec tout l'emportement
d'un homme n pour croire  des ides absolues. Il en devint amoureux
en la voyant  travers le rle romanesque o elle avait obtenu, le
jour mme o elle se montra pour la premire fois au public, un grand
succs.

Elle tait jolie, nativement perverse, avec un air d'enfant naf qu'il
appelait son air d'ange. Elle sut le conqurir compltement, faire de
lui un de ces dlirants forcens, un de ces dments en extase qu'un
regard ou qu'une jupe de femme brle sur le bcher des Passions
Mortelles. Il la prit donc pour matresse, lui fit quitter le thtre,
et l'aima, pendant quatre ans, avec une ardeur toujours grandissante.
Certes, malgr son nom et les traditions d'honneur de sa famille, il
aurait fini par l'pouser, s'il n'avait dcouvert, un jour qu'elle le
trompait depuis longtemps avec l'ami qui la lui avait fait connatre.

Le drame fut d'autant plus terrible qu'elle tait enceinte, et qu'il
attendait la naissance de l'enfant pour se dcider au mariage.

Quant il tint entre ses mains les preuves, des lettres, surprises dans
un tiroir, il lui reprocha son infidlit, sa perfidie, son ignominie,
avec toute la brutalit du demi-sauvage qu'il tait.

Mais elle, enfant des trottoirs de Paris, impudente autant
qu'impudique, sre de l'autre homme comme de celui-l, hardie
d'ailleurs comme ces filles du peuple qui montent aux barricades par
simple crnerie, le brava et l'insulta; et comme il levait la main,
elle lui montra son ventre.

Il s'arrta, plissant, songea qu'un descendant de lui tait l, dans
cette chair souille, dans ce corps vil, dans cette crature immonde,
un enfant de lui! Alors il se rua sur elle pour les craser tous les
deux, anantir cette double honte. Elle eut peur, se sentant perdue,
et comme elle roulait sous son poing, comme elle voyait son pied prt
 frapper par terre le flanc gonfl o vivait dj un embryon d'homme,
elle lui cria, les mains tendues pour arrter les coups:

--Ne me tue point. Ce n'est pas  toi, c'est  lui.

Il fit un bond en arrire, tellement stupfait, tellement boulevers
que sa fureur resta suspendue comme son talon, et il balbutia.

--Tu ... tu dis?

Elle, folle de peur tout  coup devant la mort entrevue dans les yeux
et dans le geste terrifiants de cet homme, rpta:

--Ce n'est pas  toi, c'est  lui.

Il murmura, les dents serres, ananti:

--L'enfant?

--Oui.

--Tu mens.

Et, de nouveau, il commena le geste du pied qui va craser quelqu'un,
tandis que sa matresse, redresse  genoux, essayant de reculer,
balbutiait toujours.

--Puisque je te dis que c'est  lui. S'il tait  toi, est-ce que je
ne l'aurais pas eu depuis longtemps?

Cet argument le frappa comme la vrit mme. Dans un de ces clairs de
pense o tous les raisonnements apparaissent en mme temps avec une
illuminante clart, prcis, irrfutables, concluants, irrsistibles,
il fut convaincu, il fut sr qu'il n'tait point le pre du misrable
enfant de gueuse qu'elle portait en elle; et, soulag, dlivr,
presque apais soudain, il renona  dtruire cette infme crature.

Alors il lui dit d'une voix plus calme:

--Lve-toi, va-t-en, et que je ne te revoie jamais.

Elle obit, vaincue, et s'en alla.

Il ne la revit jamais.

Il partit de son ct. Il descendit vers le Midi, vers le soleil, et
s'arrta dans un village, debout au milieu d'un vallon, au bord de la
Mditerrane. Une auberge lui plut qui regardait la mer; il y prit une
chambre et y resta. Il y demeura dix-huit mois, dans le chagrin, dans
le dsespoir, dans un isolement complet. Il y vcut avec le souvenir
dvorant de la femme tratresse, de son charme, de son enveloppement,
de son ensorcellement inavouable, et avec le regret de sa prsence et
de ses caresses.

Il errait par les vallons provenaux, promenant au soleil tamis par
les gristres feuillettes des oliviers, sa pauvre tte malade o
vivait une obsession.

Mais ses anciennes ides pieuses, l'ardeur un peu calme de sa foi
premire lui revinrent au coeur tout doucement dans cette solitude
douloureuse. La religion qui lui tait apparue autrefois comme un
refuge contre la vie inconnue, lui apparaissait maintenant comme un
refuge contre la vie trompeuse et torturante. Il avait conserv des
habitudes de prire. Il s'y attacha dans son chagrin, et il allait
souvent, au crpuscule, s'agenouiller dans l'glise assombrie o
brillait seul, au fond du choeur, le point de feu de la lampe,
gardienne sacre du sanctuaire, symbole de la prsence divine.

Il confia sa peine  ce Dieu,  son Dieu, et lui dit toute sa misre.
Il lui demandait conseil, piti, secours, protection, consolation, et
dans son oraison rpte chaque jour plus fervente, il mettait chaque
fois une motion plus forte.

Son coeur meurtri, rong par l'amour d'une femme, restait ouvert et
palpitant, avide toujours de tendresse; et peu  peu,  force de
prier, de vivre en ermite avec des habitudes de pit grandissantes,
de s'abandonner  cette communication secrte des mes dvotes avec le
Sauveur qui console et attire les misrables, l'amour mystique de Dieu
entra en lui et vainquit l'autre.

Alors il reprit ses premiers projets, et se dcida  offrir  l'glise
une vie brise qu'il avait failli lui donner vierge.

Il se fit donc prtre. Par sa famille, par ses relations il obtint
d'tre nomm desservant de ce village provenal o le hasard l'avait
jet, et, ayant consacr  des oeuvres bienfaisantes une grande partie
de sa fortune, n'ayant gard que ce qui lui permettrait de demeurer
jusqu' sa mort utile et secourable aux pauvres, il se rfugia dans
une existence calme de pratiques pieuses et de dvouement  ses
semblables.

Il fut un prtre  vues troites, mais bon, une sorte de guide
religieux  temprament de soldat, un guide de l'glise qui conduisait
par force dans le droit chemin l'humanit errante, aveugle, perdue en
cette fort de la vie o tous nos instincts, nos gots, nos dsirs,
sont des sentiers qui garent. Mais beaucoup de l'homme d'autrefois
restait toujours vivant en lui. Il ne cessa pas d'aimer les exercices
violents, les nobles sports, les armes, et il dtestait les femmes,
toutes, avec une peur d'enfant devant un mystrieux danger.




II


Le matelot qui suivait le prtre se sentait sur la langue une envie
toute mridionale de causer. Il n'osait pas, car l'abb exerait sur
ses ouailles un grand prestige.  la fin il s'y hasarda.

--Alors, dit-il, vous vous trouvez bien dans votre bastide, monsieur
le cur?

Cette bastide tait une de ces maisons microscopiques o les
provenaux des villes et des villages vont se nicher, en t, pour
prendre l'air. L'abb avait lou cette case dans un champ,  cinq
minutes de son presbytre, trop petit et emprisonn au centre de la
paroisse, contre l'glise.

Il n'habitait pas rgulirement, mme en t, cette campagne; il y
allait seulement passer quelques jours de temps en temps, pour vivre
en pleine verdure et tirer au pistolet.

--Oui, mon ami, dit le prtre, je m'y trouve trs bien.

La demeure basse apparaissait btie au milieu des arbres, peinte en
rose, zbre, hache, coupe en petits morceaux par les branches et
les feuilles des oliviers dont tait plant le champ sans clture o
elle semblait pousse comme un champignon de Provence.

On apercevait aussi une grande femme qui circulait devant la porte en
prparant une petite table  dner o elle posait  chaque retour,
avec une lenteur mthodique, un seul couvert, une assiette, une
serviette, un morceau de pain, un verre  boire. Elle tait coiffe du
petit bonnet des arlsiennes, cne pointu de soie ou de velours noir
sur qui fleurit un champignon blanc.

Quand l'abb fut  porte de la voix, il lui cria:

--Eh! Marguerite?

Elle s'arrta pour regarder, et reconnaissant son matre:

--T c'est vous, monsieur le cur?

--Oui. Je vous apporte une belle pche, vous allez tout de suite me
faire griller un loup, un loup au beurre, rien qu'au beurre, vous
entendez?

La servante, venue au devant des hommes, examinait d'un oeil
connaisseur les poissons ports par le matelot.

--C'est que nous avons dj une poule au riz, dit-elle.

--Tant pis, le poisson du lendemain ne vaut pas le poisson sortant de
l'eau. Je vais faire une petite fte de gourmand, a ne m'arrive pas
trop souvent; et puis, le pch n'est pas gros.

La femme choisissait le loup, et comme elle s'en allait en
l'emportant, elle se retourna:

--Ah! Il est venu un homme vous chercher trois fois, monsieur le cur.

Il demanda avec indiffrence.

--Un homme! Quel genre d'homme?

--Mais un homme qui ne se recommande pas de lui-mme.

--Quoi! Un mendiant?

--Peut-tre, oui, je ne dis pas. Je croirais plutt un maoufatan.

L'abb Vilbois se mit  rire de ce mot provenal qui signifie
malfaiteur, rdeur de routes, car il connaissait l'me timore de
Marguerite qui ne pouvait sjourner  la bastide sans s'imaginer tout
le long des jours et surtout des nuits qu'ils allaient tre
assassins.

Il donna quelques sous au marin qui s'en alla, et, comme il disait,
ayant conserv toutes ses habitudes de soins et de tenue d'ancien
mondain:--Je vas me passer un peu d'eau sur le nez et sur les
mains,--Marguerite lui cria de sa cuisine o elle grattait  rebours,
avec un couteau, le dos du loup dont les cailles un peu taches de
sang se dtachaient comme d'infimes picettes d'argent.

--Tenez le voil!

L'abb vira vers la route et aperut en effet un homme, qui lui parut,
de loin, fort mal vtu, et qui s'en venait,  petits pas, vers la
maison. Il l'attendit, souriant encore de la terreur de sa domestique,
et pensant: Ma foi, je crois qu'elle a raison, il a bien l'air d'un
maoufatan.

L'inconnu approchait, les mains dans ses poches, les yeux sur le
prtre, sans se hter. Il tait jeune, portait toute la barbe blonde
et frise; et des mches de cheveux se roulaient en boucles au sortir
d'un chapeau de feutre mou, tellement sale et dfonc que personne
n'en aurait pu deviner la couleur et la forme premires. Il avait un
long pardessus marron, une culotte dentele autour des chevilles, et
il tait chauss d'espadrilles, ce qui lui donnait une dmarche molle,
muette, inquitante, un pas imperceptible de rdeur.

Quant il fut  quelques enjambes de l'ecclsiastique, il ta la loque
qui lui abritait le front, en se dcouvrant avec un air un peu
thtral, et montrant une tte fltrie, crapuleuse et jolie, chauve
sur le sommet du crne, marque de fatigue ou de dbauche prcoce, car
cet homme assurment n'avait pas plus de vingt-cinq ans.

Le prtre, aussitt, se dcouvrit aussi, devinant et sentant que ce
n'tait pas l le vagabond ordinaire, l'ouvrier sans travail ou le
repris de justice errant entre deux prisons et qui ne sait plus gure
parler que le langage mystrieux des bagnes.

--Bonjour, monsieur le cur, dit l'homme. Le prtre rpondit
simplement: Je vous salue ne voulant pas appeler Monsieur ce
passant suspect et haillonneux. Ils se contemplaient fixement et
l'abb Vilbois, devant le regard de ce rdeur, se sentait troubl, mu
comme en face d'un ennemi inconnu, envahi par une de ces inquitudes
tranges qui se glissent en frissons dans la chair et dans le sang.

A la fin, le vagabond reprit:

--Eh bien! me reconnaissez-vous?

Le prtre, trs tonn, rpondit:

--Moi, pas du tout, je ne vous connais point.

--Ah! vous ne me connaissez point. Regardez-moi davantage.

--J'ai beau vous regarder, je ne vous ai jamais vu.

--a c'est vrai, reprit l'autre, ironique, mais je vais vous montrer
quelqu'un que vous connaissez mieux.

Il se recoiffa et dboutonna son pardessus. Sa poitrine tait nue
dedans. Une ceinture rouge, roule autour de son ventre maigre,
retenait sa culotte au-dessus de ses hanches.

Il prit dans sa poche une enveloppe, une de ces invraisemblables
enveloppes que toutes les taches possibles ont marbres, une de ces
enveloppes qui gardent, dans les doublures des gueux errants, les
papiers quelconques, vrais ou faux, vols ou lgitimes, prcieux
dfenseurs de la libert contre le gendarme rencontr. Il en tira une
photographie, une de ces cartes grandes comme une lettre, qu'on
faisait souvent autrefois, jaunie, fatigue, trane longtemps
partout, chauffe contre la chair de cet homme et ternie par sa
chaleur.

Alors, l'levant  ct de sa figure, il demanda:

--Et celui-l, le connaissez-vous?

L'abb fit deux pas pour mieux voir et demeura plissant, boulevers,
car c'tait son propre portrait, fait pour Elle,  l'poque lointaine
de son amour.

Il ne rpondait rien, ne comprenant pas.

--Le vagabond rpta:

--Le reconnaissez-vous, celui-l?

Et le prtre balbutia:

--Mais oui.

--Qui est-ce?

--C'est moi.

--C'est bien vous?

--Mais oui.

--Eh bien! regardez-nous, tous les deux, maintenant, votre portrait et
moi?

Il avait vu dj, le misrable homme, il avait vu que ces deux tres,
celui de la carte et celui qui riait  ct, se ressemblaient comme
deux frres, mais il ne comprenait pas encore, et il bgaya:

--Que me voulez-vous, enfin?

Alors, le gueux, d'une voix mchante:

--Ce que je veux, mais je veux que vous me reconnaissiez d'abord.

--Qui tes-vous donc?

--Ce que je suis? Demandez-le  n'importe qui sur la route,
demandez-le  votre bonne, allons le demander au maire du pays si vous
voulez, en lui montrant a; et il rira bien, c'est moi qui vous le
dis. Ah! vous ne voulez pas reconnatre que je suis votre fils, papa
cur?

Alors le vieillard, levant ses bras en un geste biblique et dsespr,
gmit:

--a n'est pas vrai.

Le jeune homme s'approcha tout contre lui, face  face.

--Ah! a n'est pas vrai. Ah! l'abb, il faut cesser de mentir,
entendez-vous?

Il avait une figure menaante et les poings ferms, et il parlait avec
une conviction si violente, que le prtre, reculant toujours, se
demandait lequel des deux se trompait en ce moment.

Encore une fois, cependant, il affirma:

--Je n'ai jamais eu d'enfant.

L'autre ripostant:

--Et pas de matresse, peut-tre?

Le vieillard pronona rsolument un seul mot, un fier aveu:

--Si.

--Et cette matresse n'tait pas grosse quand vous l'avez chasse?

Soudain, la colre ancienne, touffe vingt-cinq ans plus tt, non pas
touffe, mais mure au fond du coeur de l'amant, brisa les votes de
foi, de dvotion rsigne, de renoncement  tout, qu'il avait
construites sur elle, et, hors de lui, il cria:

--Je l'ai chasse parce qu'elle m'avait tromp et qu'elle portait en
elle l'enfant d'un autre, sans quoi, je l'aurais tue, monsieur, et
vous avec elle.

Le jeune homme hsita, surpris  son tour par l'emportement sincre du
cur, puis il rpliqua plus doucement:

--Qui vous a dit a que c'tait l'enfant d'un autre?

--Mais elle, elle-mme, en me bravant.

Alors, le vagabond, sans contester cette affirmation, conclut avec un
ton indiffrent de voyou qui juge une cause:

--Eh ben! c'est maman qui s'est trompe en vous narguant, v'l tout.

Redevenant aussi plus matre de lui, aprs ce mouvement de fureur,
l'abb,  son tour, interrogea:

--Et qui vous a dit,  vous, que vous tiez mon fils?

--Elle, en mourant, m'sieu l'cur.... Et puis a!

Et il tendait, sous les yeux du prtre, la petite photographie.

Le vieillard la prit, et lentement, longuement, le coeur soulev
d'angoisse, il compara ce passant inconnu avec son ancienne image, et
il ne douta plus, c'tait bien son fils.

Une dtresse emporta son me, une motion inexprimable, affreusement
pnible, comme le remords d'un crime ancien. Il comprenait un peu, il
devinait le reste, il revoyait la scne brutale de la sparation.
C'tait pour sauver sa vie, menace par l'homme outrag, que la femme,
la trompeuse et perfide femelle lui avait jet ce mensonge. Et le
mensonge avait russi. Et un fils de lui tait n, avait grandi, tait
devenu ce sordide coureur de routes, qui sentait le vice comme un bouc
sent la bte.

Il murmura:

--Voulez-vous faire quelques pas avec moi, pour nous expliquer
davantage?

L'autre se mit  ricaner.

--Mais, parbleu! C'est bien pour cela que je suis venu.

Ils s'en allrent ensemble, cte  cte, par le champ d'oliviers. Le
soleil avait disparu. La grande fracheur des crpuscules du Midi
tendait sur la campagne un invisible manteau froid. L'abb
frissonnait et levant soudain les yeux, dans un mouvement habituel
d'officiant, il aperut partout autour de lui, tremblotant sur le
ciel, le petit feuillage gristre de l'arbre sacr qui avait abrit
sous son ombre frle la plus grande douleur, la seule dfaillance du
Christ.

Une prire jaillit de lui, courte et dsespre, faite avec cette voix
intrieure qui ne passe point par la bouche et dont les croyants
implorent le Sauveur: Mon Dieu, secourez-moi.

Puis se tournant vers son fils:

--Alors, votre mre est morte?

Un nouveau chagrin s'veillait en lui, en prononant ces paroles:
Votre mre est morte et crispait son coeur, une trange misre de la
chair de l'homme qui n'a jamais fini d'oublier, et un cruel cho de la
torture qu'il avait subie, mais plus encore peut-tre, puisqu'elle
tait morte, un tressaillement de ce dlirant et court bonheur de
jeunesse dont rien maintenant ne restait plus que la plaie de son
souvenir.

Le jeune homme rpondit:

--Oui, monsieur le cur, ma mre est morte.

--Y a-t-il longtemps?

--Oui, trois ans dj.

Un doute nouveau envahit le prtre.

--Et comment n'tes-vous pas venu me trouver plus tt?

L'autre hsita.

--Je n'ai pas pu. J'ai eu des empchements ... Mais, pardonnez-moi
d'interrompre ces confidences que je vous ferai plus tard, aussi
dtailles qu'il vous plaira, pour vous dire que je n'ai rien mang
depuis hier matin.

Une secousse de piti branla tout le vieillard, et, tendant
brusquement les deux mains.

--Oh! mon pauvre enfant, dit-il.

Le jeune homme reut ces grandes mains tendues, qui envelopprent ses
doigts, plus minces, tides et fivreux.

Puis il rpondit avec cet air de blague qui ne quittait gure ses
lvres:

--Eh ben! vrai, je commence  croire que nous nous entendrons tout de
mme.

Le cur se mit  marcher.

--Allons dner, dit-il.

Il songeait soudain, avec une petite joie instinctive, confuse et
bizarre, au beau poisson pch par lui, qui joint  la poule au riz,
ferait, ce jour-l, un bon repas pour ce misrable enfant.

L'Arlsienne, inquite et dj grondeuse, attendait devant la porte.

--Marguerite, cria l'abb, enlevez la table et portez-la dans la
salle, bien vite, bien vite, et mettez deux couverts, mais bien vite.

La bonne restait effare,  la pense que son matre allait dner
avec ce malfaiteur.

Alors, l'abb Vilbois, se mit lui-mme  desservir et  transporter,
dans l'unique pice du rez-de-chausse, le couvert prpar pour lui.

Cinq minutes plus tard, il tait assis, en face du vagabond, devant
une soupire pleine de soupe aux choux, qui faisait monter, entre
leurs visages, un petit nuage de vapeur bouillante.




III


Quand les assiettes furent pleines, le rdeur se mit  avaler sa soupe
avidement par cuilleres rapides. L'abb n'avait plus faim, et il
humait seulement avec lenteur le savoureux bouillon des choux,
laissant le pain au fond de son assiette.

Tout  coup il demanda:

--Comment vous appelez-vous?

L'homme rit, satisfait d'apaiser sa faim.

--Pre inconnu, dit-il, pas d'autre nom de famille que celui de ma
mre que vous n'aurez probablement pas encore oubli. J'ai, par
contre, deux prnoms qui ne me vont gure, entre parenthses,
Philippe-Auguste.

L'abb plit et demanda, la gorge serre:

--Pourquoi vous a-t-on donn ces prnoms?

Le vagabond haussa les paules.

--Vous devez bien le deviner. Aprs vous avoir quitt, maman a voulu
faire croire  votre rival que j'tais  lui, et il l'a cru  peu prs
jusqu' mon ge de quinze ans. Mais,  ce moment-l, j'ai commenc 
vous ressembler trop. Et il m'a reni, la canaille. On m'avait donc
donn ses deux prnoms, Philippe-Auguste; et si j'avais eu la chance
de ne ressembler  personne ou d'tre simplement le fils d'un
troisime larron qui ne se serait pas montr, je m'appellerais
aujourd'hui le vicomte Philippe-Auguste de Pravallon, fils tardivement
reconnu du comte du mme nom, snateur. Moi, je me suis baptis. Pas
de veine.

--Comment savez-vous tout cela?

--Parce qu'il y a eu des explications devant moi, parbleu, et de rudes
explications, allez. Ah! c'est a qui vous apprend la vie.

Quelque chose de plus pnible et de plus tenaillant que tout ce qu'il
avait ressenti et souffert depuis une demi-heure oppressait le prtre.
C'tait en lui une sorte d'touffement qui commenait, qui allait
grandir et finirait par le tuer, et cela lui venait, non pas tant des
choses qu'il entendait, que de la faon dont elles taient dites et de
la figure de crapule du voyou qui les soulignait. Entre cet homme et
lui, entre son fils et lui, il commenait  sentir  prsent ce
cloaque des salets morales qui sont, pour certaines mes, de mortels
poisons. C'tait son fils cela? Il ne pouvait encore le croire. Il
voulait toutes les preuves, toutes; tout apprendre, tout entendre,
tout couter, tout souffrir. Il pensa de nouveau aux oliviers qui
entouraient sa petite bastide, et il murmura pour la seconde fois:
Oh! mon Dieu, secourez-moi.

Philippe-Auguste avait fini sa soupe. Il demanda:

--On ne mange donc plus, l'Abb?

Comme la cuisine se trouvait en dehors de la maison, dans un btiment
annex, et que Marguerite ne pouvait entendre la voix de son cur, il
la prvenait de ses besoins par quelques coups donns sur un gong
chinois suspendu prs du mur, derrire lui.

Il prit donc le marteau de cuir et heurta plusieurs fois la plaque
ronde de mtal. Un son, faible d'abord, s'en chappa, puis grandit,
s'accentua, vibrant, aigu, suraigu, dchirant, horrible plainte du
cuivre frapp.

La bonne apparut. Elle avait une figure crispe et elle jetait des
regards furieux sur le maoufatan comme si elle eut pressenti, avec son
instinct de chien fidle, le drame abattu sur son matre. En ses mains
elle tenait le loup grill d'o s'envolait une savoureuse odeur de
beurre fondu. L'abb, avec une cuiller, fendit le poisson d'un bout 
l'autre, et offrant le filet du dos  l'enfant de sa jeunesse:

--C'est moi qui l'ai pris tantt, dit-il, avec un reste de fiert qui
surnageait dans sa dtresse.

Marguerite ne s'en allait pas.

Le prtre reprit:

--Apportez du vin, du bon, du vin blanc du cap Corse.

Elle eut presque un geste de rvolte, et il dut rpter, en prenant un
air svre: Allez, deux bouteilles. Car, lorsqu'il offrait du vin 
quelqu'un, plaisir rare, il s'en offrait toujours une bouteille 
lui-mme.

Philippe-Auguste, radieux, murmura.

--Chouette. Une bonne ide. Il y a longtemps que je n'ai mang comme
a.

La servante revint au bout de deux minutes. L'abb les jugea longues
comme deux ternits, car un besoin de savoir lui brlait  prsent le
sang, dvorant ainsi qu'un feu d'enfer.

Les bouteilles taient dbouches, mais la bonne restait l, les yeux
fixs sur l'homme.

--Laissez-nous--dit le cur.

Elle fit semblant de ne pas entendre.

Il reprit presque durement:

--Je vous ai ordonn de nous laisser seuls.

Alors elle s'en alla.

Philippe-Auguste mangeait le poisson avec une prcipitation vorace;
et son pre le regardait, de plus en plus surpris et dsol de tout ce
qu'il dcouvrait de bas sur cette figure qui lui ressemblait tant. Les
petits morceaux que l'abb Vilbois portait  ses lvres, lui
demeuraient dans la bouche, sa gorge serre refusant de les laisser
passer; et il les mchait longtemps, cherchant, parmi toutes les
questions qui lui venaient  l'esprit, celle dont il dsirait le plus
vite la rponse.

Il finit par murmurer:

--De quoi est-elle morte?

--De la poitrine.

--A-t-elle t longtemps malade?

--Dix-huit mois,  peu prs.

--D'o cela lui tait-il venu?

--On ne sait pas.

Ils se turent. L'abb songeait. Tant de choses l'oppressaient qu'il
aurait voulu dj connatre, car depuis le jour de la rupture, depuis
le jour o il avait failli la tuer, il n'avait rien su d'elle. Certes,
il n'avait pas non plus dsir savoir, car il l'avait jete avec
rsolution dans une fosse d'oubli, elle, et ses jours de bonheur; mais
voil qu'il sentait natre en lui tout  coup, maintenant qu'elle
tait morte, un ardent dsir d'apprendre, un dsir jaloux, presque un
dsir d'amant.

Il reprit:

--Elle n'tait pas seule, n'est-ce pas?

--Non, elle vivait toujours avec lui.

Le vieillard tressaillit.

--Avec lui! Avec Pravallon?

--Mais oui.

Et l'homme jadis trahi, calcula que cette mme femme qui l'avait
tromp, tait demeure plus de trente ans avec son rival.

Ce fut presque malgr lui qu'il balbutia:

--Furent-ils heureux ensemble?

En ricanant, le jeune homme rpondit:

--Mais oui, avec des hauts et des bas! a aurait t trs bien sans
moi. J'ai toujours tout gt, moi.

--Comment, et pourquoi? dit le prtre.

--Je vous l'ai dj racont. Parce qu'il a cru que j'tais son fils
jusqu' mon ge de quinze ans environ. Mais il n'tait pas bte, le
vieux, il a bien dcouvert tout seul la ressemblance, et alors il y a
eu des scnes. Moi, j'coutais aux portes. Il accusait maman de
l'avoir mis dedans. Maman ripostait: Est-ce ma faute. Tu savais trs
bien, quand tu m'as prise, que j'tais la matresse de l'autre.
L'autre, c'tait vous.

--Ah! ils parlaient donc de moi quelquefois?

--Oui, mais ils ne vous ont jamais nomm devant moi, sauf  la fin,
tout  la fin, aux derniers jours, quand maman s'est sentie perdue.
Ils avaient tout de mme de la mfiance.

--Et vous ... vous avez appris de bonne heure que votre mre tait
dans une situation irrgulire?

--Parbleu! Je ne suis pas naf, moi, allez, et je ne l'ai jamais t.
a se devine tout de suite ces choses-l, ds qu'on commence 
connatre le monde.

Philippe-Auguste se versait  boire coup sur coup. Ses yeux
s'allumaient, son long jene lui donnant une griserie rapide.

Le prtre s'en aperut; il faillit l'arrter, puis la pense
l'effleura que l'ivresse rendait imprudent et bavard, et, prenant la
bouteille, il emplit de nouveau le verre du jeune homme.

Marguerite apportait la poule au riz. L'ayant pose sur la table, elle
fixa de nouveau ses yeux sur le rdeur, puis elle dit  son matre
avec un air indign:

--Mais regardez qu'il est saoul, monsieur le cur.

--Laisse-nous donc tranquilles, reprit le prtre et va-t-en.

Elle sortit en tapant la porte.

Il demanda:

--Qu'est-ce qu'elle disait de moi, votre mre?

--Mais ce qu'on dit d'ordinaire d'un homme qu'on a lch; que vous
n'tiez pas commode, embtant pour une femme, et qui lui auriez rendu
la vie trs difficile avec vos ides.

--Souvent elle a dit cela?

--Oui, quelquefois avec des subterfuges, pour que je ne comprenne
point, mais je devinais tout.

--Et vous, comment vous traitait-on dans cette maison?

--Moi? trs bien d'abord, et puis trs mal ensuite. Quand maman a vu
que je gtais son affaire, elle m'a flanqu  l'eau.

--Comment a?

--Comment a! c'est bien simple. J'ai fait quelques fredaines vers
seize ans; alors ces gouapes-l m'ont mis dans une maison de
correction, pour se dbarrasser de moi.

Il posa ses coudes sur la table, appuya ses deux joues sur ses deux
mains et, tout  fait ivre, l'esprit chavir dans le vin, il fut saisi
tout  coup par une de ces irrsistibles envies de parler de soi qui
font divaguer les pochards en de fantastiques vantardises.

Et il souriait gentiment, avec une grce fminine sur les lvres, une
grce perverse que le prtre reconnut. Non seulement il la reconnut,
mais il la sentit, hae et caressante, cette grce qui l'avait conquis
et perdu jadis. C'tait  sa mre que l'enfant,  prsent,
ressemblait le plus, non par les traits du visage, mais par le regard
captivant et faux et surtout par la sduction du sourire menteur qui
semblait ouvrir la porte de la bouche  toutes les infamies du dedans.

Philippe-Auguste raconta:

--Ah! ah! ah! J'en ai eu une vie, moi, depuis la maison de correction,
une drle de vie qu'un grand romancier payerait cher. Vrai, le pre
Dumas, avec son _Monte-Cristo_, n'en a pas trouv de plus cocasses que
celles qui me sont arrives.

Il se tut, avec une gravit philosophique d'homme gris qui rflchit,
puis, lentement:

--Quand on veut qu'un garon tourne bien, on ne devrait jamais
l'envoyer dans une maison de correction,  cause des connaissances de
l-dedans, quoi qu'il ait fait. J'en avais fait une bonne, moi, mais
elle a mal tourn. Comme je me balladais avec trois camarades, un peu
mchs tous les quatre, un soir, vers neuf heures, sur la
grand'route, auprs du gu de Folac, voil que je rencontre une
voiture o tout le monde dormait, le conducteur et sa famille,
c'taient des gens de Martinon qui revenaient de dner  la ville. Je
prends le cheval par la bride, je le fais monter dans le bac du
passeur et je pousse le bac au milieu de la rivire. a fait du bruit,
le bourgeois qui conduisait se rveille, il ne voit rien, il fouette.
Le cheval part et saute dans le bouillon avec la voiture. Tous noys!
Les camarades m'ont dnonc. Ils avaient bien ri d'abord en me voyant
faire ma farce. Vrai, nous n'avions pas pens que a tournerait si
mal. Nous esprions seulement un bain, histoire de rire.

Depuis a, j'en ai fait de plus raides pour me venger de la premire,
qui ne mritait pas la correction, sur ma parole. Mais ce n'est pas la
peine de les raconter. Je vais vous dire seulement la dernire, parce
que celle-l elle vous plaira, j'en suis sr. Je vous ai veng, papa.

L'abb regardait son fils avec des yeux terrifis, et il ne mangeait
plus rien.

Philippe-Auguste allait se remettre  parler.

--Non, dit le prtre, pas  prsent, tout  l'heure.

Se retournant, il battit et fit crier la stridente cymbale chinoise.

Marguerite entra aussitt.

Et son matre commanda, avec une voix si rude qu'elle baissa la tte,
effraye et docile:

--Apporte-nous la lampe et tout ce que tu as encore  mettre sur la
table, puis tu ne paratras plus tant que je n'aurai pas frapp le
gong.

Elle sortit, revint et posa sur la nappe une lampe de porcelaine
blanche, coiffe d'un abat-jour vert, un gros morceau de fromage, des
fruits, puis s'en alla.

Et l'abb dit rsolument.

--Maintenant, je vous coute.

Philippe-Auguste emplit avec tranquillit son assiette de dessert et
son verre de vin. La seconde bouteille tait presque vide, bien que le
cur n'y eut point touch.

Le jeune homme reprit, bgayant, la bouche empte de nourriture et de
saoulerie.

--La dernire, la voil. C'en est une rude: J'tais revenu  la maison
... et j'y restais malgr eux parce qu'ils avaient peur de moi ...
peur de moi ... Ah! faut pas qu'on m'embte, moi ... je suis capable
de tout quand on m'embte.... Vous savez ... ils vivaient ensemble et
pas ensemble. Il avait deux domiciles, lui, un domicile de snateur et
un domicile d'amant. Mais il vivait chez maman plus souvent que chez
lui, car il ne pouvait plus se passer d'elle. Ah!... en voil une
fine, et une forte ... maman ... elle savait vous tenir un homme,
celle-l! Elle l'avait pris corps et me, et elle l'a gard jusqu' la
fin. C'est-il bte, les hommes! Donc, j'tais revenu et je les
matrisais par la peur. Je suis dbrouillard, moi, quand il faut, et
pour la malice, pour la ficelle, pour la poigne aussi, je ne crains
personne. Voil que maman tombe malade et il l'installe dans une belle
proprit prs de Meulan, au milieu d'un parc grand comme une fort.
a dure dix-huit mois environ ... comme je vous ai dit. Puis nous
sentons approcher la fin. Il venait tous les jours de Paris, et il
avait du chagrin, mais l, du vrai.

Donc, un matin, ils avaient jacass ensemble prs d'une heure, et je
me demandais de quoi ils pouvaient jaboter si longtemps quand on
m'appelle. Et maman me dit:

--Je suis prs de mourir et il y a quelque chose que je veux te
rvler, malgr l'avis du comte.--Elle l'appelait toujours le comte
en parlant de lui.--C'est le nom de ton pre, qui vit encore.

Je le lui avais demand plus de cent fois ... plus de cent fois ... le
nom de mon pre ... plus de cent fois ... et elle avait toujours
refus de le dire.... Je crois mme qu'un jour j'y ai flanqu des
gifles pour la faire jaser, mais a n'a servi de rien. Et puis, pour
se dbarrasser de moi, elle m'a annonc que vous tiez mort sans le
sou, que vous tiez un pas grand chose, une erreur de sa jeunesse, une
gaffe de vierge, quoi. Elle me l'a si bien racont que j'y ai coup,
mais en plein, dans votre mort.

Donc elle me dit:

--C'est le nom de ton pre.

L'autre, qui tait assis dans un fauteuil, rplique comme a, trois
fois:

--Vous avez tort, vous avez tort, vous avez tort, Rosette.

Maman s'assied dans son lit. Je la vois encore avec ses pommettes
rouges et ses yeux brillants; car elle m'aimait bien tout de mme; et
elle lui dit:

--Alors faites quelque chose pour lui, Philippe!

En lui parlant, elle le nommait Philippe et moi Auguste.

Il se mit  crier comme un forcen:

--Pour cette crapule-l, jamais, pour ce vaurien, ce repris de justice
ce ... ce ... ce...

Et il en trouva des noms pour moi, comme s'il n'avait cherch que a
toute sa vie.

J'allais me fcher, maman me fait taire, et elle lui dit:

--Vous voulez donc qu'il meure de faim, puisque je n'ai rien, moi.

Il rpliqua, sans se troubler:

--Rosette, je vous ai donn trente-cinq mille francs par an, depuis
trente ans, cela fait plus d'un million. Vous avez vcu par moi en
femme riche, en femme aime, j'ose dire, en femme heureuse. Je ne dois
rien  ce gueux qui a gt nos dernires annes; et il n'aura rien de
moi. Il est inutile d'insister. Nommez-lui l'autre si vous voulez. Je
le regrette, mais je m'en lave les mains.

Alors, maman se tourne vers moi. Je me disais: Bon ... v'l que je
retrouve mon vrai pre ... s'il a de la galette, je suis un homme
sauv...

Elle continua:

--Ton pre, le baron de Vilbois, s'appelle aujourd'hui l'abb
Vilbois, cur de Garandou, prs de Toulon. Il tait mon amant quand je
l'ai quitt pour celui-ci.

Et voil qu'elle me conte tout, sauf qu'elle vous a mis dedans aussi
au sujet de sa grossesse. Mais les femmes, voyez-vous, a ne dit
jamais la vrit.

Il ricanait, inconscient, laissant sortir librement toute sa fange. Il
but encore, et la face toujours hilare, continua:

--Maman mourut deux jours ... deux jours plus tard. Nous avons suivi
son cercueil au cimetire, lui et moi ... est-ce drle, ... dites ...
lui et moi ... et trois domestiques ... c'est tout. Il pleurait comme
une vache ... nous tions cte  cte ... on et dit papa et le fils 
papa.

Puis nous voil revenus  la maison. Rien que nous deux. Moi je me
disais: Faut filer, sans un sou. J'avais juste cinquante francs.
Qu'est-ce que je pourrais bien trouver pour me venger.

Il me touche le bras, et me dit.

--J'ai  vous parler.

Je le suivis dans son cabinet. Il s'assit devant sa table, puis, en
barbotant dans ses larmes, il me raconte qu'il ne veut pas tre pour
moi aussi mchant qu'il le disait  maman; il me prie de ne pas vous
embter....--a ... a nous regarde, vous et moi....--Il m'offre un
billet de mille ... mille ... mille ... qu'est-ce que je pouvais faire
avec mille francs ... moi ... un homme comme moi. Je vis qu'il y en
avait d'autres dans le tiroir, un vrai tas. La vue de c'papier l, a
me donne une envie de chouriner. Je tends la main pour prendre celui
qu'il m'offrait, mais au lieu de recevoir son aumne, je saute dessus,
je le jette par terre, et je lui serre la gorge jusqu' lui faire
tourner de l'oeil; puis, quand je vis qu'il allait passer, je le
billonne, je le ligote, je le dshabille, je le retourne et puis ...
ah! ah! ah!... je vous ai drlement veng!...

Philippe-Auguste toussait, trangl de joie, et toujours sur sa lvre
releve d'un pli froce et gai, l'abb Vilbois retrouvait l'ancien
sourire de la femme qui lui avait fait perdre la tte.

--Aprs? dit-il.

--Aprs ... Ah! ah! ah!... Il y avait grand feu dans la chemine ...
c'tait en dcembre ... par le froid ... qu'elle est morte ... maman
... grand feu de charbon ... Je prends le tisonnier ... je le fais
rougir ... et voil ... que je lui fais des croix dans le dos, huit,
dix, je ne sais pas combien, puis je le retourne et je lui en fais
autant sur le ventre. Est-ce drle, hein! papa. C'est ainsi qu'on
marquait les forats autrefois. Il se tortillait comme une anguille
... mais je l'avais bien billonn il ne pouvait pas crier. Puis, je
pris les billets--douze--avec le mien a faisait treize ... a ne m'a
pas port chance. Et je me suis sauv en disant aux domestiques de ne
pas dranger monsieur le comte jusqu' l'heure du dner parce qu'il
dormait.

Je pensais bien qu'il ne dirait rien, par peur du scandale, vu qu'il
est snateur. Je me suis tromp. Quatre jours aprs j'tais pinc dans
un restaurant de Paris. J'ai eu trois ans de prison. C'est pour a que
je n'ai pas pu venir vous trouver plus tt.

Il but encore, et bredouillant de faon  prononcer  peine les mots.

--Maintenant ... papa ... papa cur!... Est-ce drle d'avoir un cur
pour papa!... Ah! ah! faut tre gentil, bien gentil avec bibi, parce
que bibi n'est pas ordinaire ... et qu'il en a fait une bonne ... pas
vrai ... une bonne ... au vieux ...

La mme colre qui avait affol jadis l'abb Vilbois devant la
matresse trahissante, le soulevait  prsent devant cet abominable
homme.

Lui qui avait tant pardonn, au nom de Dieu, les secrets infmes
chuchots dans le mystre des confessionnaux, il se sentait sans
piti, sans clmence en son propre nom, et il n'appelait plus
maintenant  son aide ce Dieu secourable et misricordieux, car il
comprenait qu'aucune protection cleste ou terrestre ne peut sauver
ici-bas ceux sur qui tombent de tels malheurs.

Toute l'ardeur de son coeur passionn et de son sang violent, teinte
par l'piscopat, se rveillait dans une rvolte irrsistible contre ce
misrable qui tait son fils, contre cette ressemblance avec lui, et
aussi avec la mre, la mre indigne qui l'avait conu pareil  elle,
et contre la fatalit qui rivait ce gueux  son pied paternel ainsi
qu'un boulet de galrien.

Il voyait, il prvoyait tout avec une lucidit subite, rveill par ce
choc de ses vingt-cinq ans de pieux sommeil et de tranquillit.

Convaincu soudain qu'il fallait parler fort pour tre craint de ce
malfaiteur et le terrifier du premier coup, il lui dit, les dents
serres par la fureur, et ne songeant plus  son ivresse:

--Maintenant que vous m'avez tout racont, coutez-moi. Vous partirez
demain matin. Vous habiterez un pays que je vous indiquerai et que
vous ne quitterez jamais sans mon ordre. Je vous y payerai une pension
qui vous suffira pour vivre, mais petite, car je n'ai pas d'argent. Si
vous dsobissez une seule fois, ce sera fini et vous aurez affaire 
moi....

Bien qu'abruti par le vin, Philippe-Auguste comprit la menace; et le
criminel qui tait en lui surgit tout  coup. Il cracha ces mots, avec
des hoquets.

--Ah! papa, faut pas me la faire.... T'es cur ... je te tiens ... et
tu fileras doux, comme les autres!

L'abb sursauta; et ce fut, dans ses muscles de vieil hercule, un
invincible besoin de saisir ce monstre, de le plier comme une baguette
et de lui montrer qu'il faudrait cder.

Il lui cria, en secouant la table et en la lui jetant dans la
poitrine.

--Ah! prenez garde, prenez garde,... je n'ai peur de personne, moi ...

L'ivrogne, perdant l'quilibre, oscillait sur sa chaise. Sentant qu'il
allait tomber et qu'il tait au pouvoir du prtre, il allongea sa
main, avec un regard d'assassin, vers un des couteaux qui tranaient
sur la nappe. L'abb Vilbois vit le geste, et il donna  la table une
telle pousse que son fils culbuta sur le dos et s'tendit par terre.
La lampe roula et s'teignit.

Pendant quelques secondes une fine sonnerie de verres heurts chanta
dans l'ombre; puis ce fut une sorte de rampement de corps mou sur le
pav, puis plus rien.

Avec la lampe brise la nuit subite s'tait rpandue sur eux si
prompte, inattendue et profonde, qu'ils en furent stupfaits comme
d'un vnement effrayant. L'ivrogne, blotti contre le mur, ne remuait
plus; et le prtre restait sur sa chaise, plong dans ces tnbres,
qui noyaient sa colre. Ce voile sombre jet sur lui arrtant son
emportement, immobilisa aussi l'lan furieux de son me; et d'autres
ides lui vinrent, noires et tristes comme l'obscurit.

Le silence se fit, un silence pais de tombe ferme, o rien ne
semblait plus vivre et respirer. Rien non plus ne venait du dehors,
pas un roulement de voiture au loin, pas un aboiement de chien, pas
mme un glissement dans les branches ou sur les murs, d'un lger
souffle de vent.

Cela dura longtemps, trs longtemps, peut-tre une heure. Puis,
soudain le gong tinta! Il tinta frapp d'un seul coup dur, sec et
fort, que suivit un grand bruit bizarre de chute et de chaise
renverse.

Marguerite, aux aguets, accourut; mais ds qu'elle eut ouvert la
porte, elle recula pouvante devant l'ombre impntrable. Puis
tremblante, le coeur prcipit, la voix haletante et basse, elle
appela:

--M'sieu l'cur, m'sieu l'cur.

Personne ne rpondit, rien ne bougea.

Mon Dieu, mon Dieu, pensa-t-elle, qu'est-ce qu'ils ont fait,
qu'est-ce qu'est arriv.

Elle n'osait pas avancer, elle n'osait pas retourner prendre une
lumire; et une envie folle de se sauver, de fuir et de hurler la
saisit, bien qu'elle se sentit les jambes brises  tomber sur place.
Elle rptait:

--M'sieu le cur, m'sieu le cur, c'est moi, Marguerite.

Mais soudain, malgr sa peur, un dsir instinctif de secourir son
matre, et une de ces bravoures de femmes qui les rendent par moments
hroques emplirent son me d'audace terrifie, et, courant  sa
cuisine, elle rapporta son quinquet.

Sur la porte de la salle, elle s'arrta. Elle vit d'abord le vagabond,
tendu contre le mur, et qui dormait ou semblait dormir, puis la
lampe casse, puis, sous la table, les deux pieds noirs et les jambes
aux bas noirs de l'abb Vilbois, qui avait d s'abattre sur le dos en
heurtant le gong de sa tte.

Palpitante d'effroi, les mains tremblantes, elle rptait:

--Mon Dieu, mon Dieu, qu'est-ce que c'est?

Et comme elle avanait  petits pas, avec lenteur, elle glissa dans
quelque chose de gras et faillit tomber.

Alors, s'tant penche, elle s'aperut que sur le pav rouge, un
liquide rouge aussi coulait, s'tendant autour de ses pieds et courant
vite vers la porte. Elle devina que c'tait du sang.

Folle, elle s'enfuit, jetant sa lumire pour ne plus rien voir, et
elle se prcipita dans la campagne, vers le village. Elle allait,
heurtant les arbres, les yeux fixs vers les feux lointains et
hurlant.

Sa voix aigu s'envolait par la nuit comme un sinistre cri de chouette
et clamait sans discontinuer: Le maoufatan ... le maoufatan ... le
maoufatan ...

Lorsqu'elle atteignit les premires maisons, des hommes effars
sortirent et l'entourrent; mais elle se dbattait sans rpondre, car
elle avait perdu la tte.

On finit par comprendre qu'un malheur venait d'arriver dans la
campagne du cur, et une troupe s'arma pour courir  son aide.

Au milieu du champ d'oliviers la petite bastide peinte en rose tait
devenue invisible et noire dans la nuit profonde et muette. Depuis que
la lueur unique de sa fentre claire s'tait teinte comme un oeil
ferm, elle demeurait noye dans l'ombre, perdue dans les tnbres,
introuvable pour quiconque n'tait pas enfant du pays.

Bientt des feux coururent au ras de terre,  travers les arbres,
venant vers elle. Ils promenaient sur l'herbe brle de longues
clarts jaunes; et sous leurs clats errants les troncs tourments des
oliviers ressemblaient parfois  des monstres,  des serpents d'enfer
enlacs et tordus. Les reflets projets au loin firent soudain surgir
dans l'obscurit quelque chose de blanchtre et de vague, puis,
bientt le mur bas et carr de la petite demeure redevint rose devant
les lanternes. Quelques paysans les portaient, escortant deux
gendarmes, revolver au poing, le garde-champtre, le maire et
Marguerite que des hommes soutenaient car elle dfaillait.

Devant la porte demeure ouverte, effrayante, il y eut un moment
d'hsitation. Mais le brigadier saisissant un falot, entra suivi par
les autres.

La servante n'avait pas menti. Le sang, fig maintenant, couvrait le
pav comme un tapis. Il avait coul jusqu'au vagabond, baignant une de
ses jambes et une de ses mains.

Le pre et le fils dormaient, l'un, la gorge coupe, du sommeil
ternel, l'autre du sommeil des ivrognes. Les deux gendarmes se
jetrent sur celui-ci, et avant qu'il ft rveill il avait des
chanes aux poignets. Il frotta ses yeux, stupfait, abruti de vin; et
lorsqu'il vit le cadavre du prtre, il eut l'air terrifi, et de ne
rien comprendre.

--Comment ne s'est-il pas sauv, dit le maire?

--Il tait trop saoul, rpliqua le brigadier.

Et tout le monde fut de son avis, car l'ide ne serait venue 
personne que l'abb Vilbois, peut-tre, avait pu se donner la mort.




MOUCHE




SOUVENIR D'UN CANOTIER


Il nous dit:

En ai-je vu, de drles de choses et de drles de filles aux jours
passs o je canotais. Que de fois j'ai eu envie d'crire un petit
livre, titr Sur la Seine, pour raconter cette vie de force et
d'insouciance, de gaiet et de pauvret, de fte robuste et tapageuse
que j'ai mene de vingt  trente ans.

J'tais un employ sans le sou; maintenant, je suis un homme arriv
qui peut jeter des grosses sommes pour un caprice d'une seconde.
J'avais au coeur mille dsirs modestes et irralisables qui me
doraient l'existence de toutes les attentes imaginaires. Aujourd'hui,
je ne sais pas vraiment quelle fantaisie me pourrait faire lever du
fauteuil o je somnole. Comme c'tait simple, et bon, et difficile de
vivre ainsi, entre le bureau  Paris et la rivire  Argenteuil. Ma
grande, ma seule, mon absorbante passion, pendant dix ans, ce fut la
Seine. Ah! la belle, calme, varie et puante rivire pleine de mirage
et d'immondices. Je l'ai tant aime, je crois, parce qu'elle m'a
donn, me semble-t-il, le sens de la vie. Ah! les promenades le long
des berges fleuries, mes amies les grenouilles qui rvaient, le ventre
au frais, sur une feuille de nnuphar, et les lis d'eau coquets et
frles, au milieu des grandes herbes fines qui m'ouvraient soudain,
derrire un saule, un feuillet d'album japonais quand le
martin-pcheur fuyait devant moi comme une flamme bleue! Ai-je aim
tout cela, d'un amour instinctif des yeux qui se rpandait dans tout
mon corps en une joie naturelle et profonde.

Comme d'autres ont des souvenirs de nuits tendres, j'ai des souvenirs
de levers de soleil dans les brumes matinales, flottantes, errantes
vapeurs, blanches comme des mortes avant l'aurore, puis, au premier
rayon glissant sur les prairies, illumines de rose  ravir le coeur;
et j'ai des souvenirs de lune argentant l'eau frmissante et courante,
d'une lueur qui faisait fleurir tous les rves.

Et tout cela, symbole de l'ternelle illusion, naissait pour moi sur
de l'eau croupie qui charriait vers la mer toutes les ordures de
Paris.

Puis quelle vie gaie avec les camarades. Nous tions cinq, une bande,
aujourd'hui des hommes graves; et comme nous tions tous pauvres, nous
avions fond, dans une affreuse gargote d'Argenteuil, une colonie
inexprimable qui ne possdait qu'une chambre-dortoir o j'ai pass les
plus folles soires, certes, de mon existence. Nous n'avions souci de
rien que de nous amuser et de ramer, car l'aviron pour nous, sauf pour
un, tait un culte. Je me rappelle de si singulires aventures, de si
invraisemblables farces, inventes par ces cinq chenapans, que
personne aujourd'hui ne les pourrait croire. On ne vit plus ainsi,
mme sur la Seine, car la fantaisie enrage qui nous tenait en haleine
est morte dans les mes actuelles.

A nous cinq nous possdions un seul bateau, achet  grand'peine et
sur lequel nous avons ri comme nous ne rirons plus jamais. C'tait
une large yole un peu lourde, mais solide, spacieuse et confortable.
Je ne vous ferai point le portrait de mes camarades. Il y en avait un
petit, trs malin, surnomm Petit Bleu; un grand,  l'air sauvage,
avec des yeux gris et des cheveux noirs, surnomm Tomahawk; un autre,
spirituel et paresseux, surnomm La Tque, le seul qui ne toucht
jamais une rame sous prtexte qu'il ferait chavirer le bateau; un
mince, lgant, trs soign, surnomm N'a-qu'un-Oeil en souvenir
d'un roman alors rcent de Cladel, et parce qu'il portait un monocle;
enfin moi qu'on avait baptis Joseph Prunier. Nous vivions en parfaite
intelligence avec le seul regret de n'avoir pas une barreuse. Une
femme, c'est indispensable dans un canot. Indispensable parce que a
tient l'esprit et le coeur en veil, parce que a anime, a amuse, a
distrait, a pimente et a fait dcor avec une ombrelle rouge glissant
sur les berges vertes. Mais il ne nous fallait pas une barreuse
ordinaire,  nous cinq qui ne ressemblions gure  tout le monde. Il
nous fallait quelque chose d'imprvu, de drle, de prt  tout, de
presque introuvable, enfin. Nous en avions essay beaucoup sans
succs, des filles de barre, pas des barreuses, canotires imbciles
qui prfraient toujours le petit vin qui grise,  l'eau qui coule et
qui porte les yoles. On les gardait un dimanche, puis on les
congdiait avec dgot.

Or, voil qu'un samedi soir N'a-qu'un-Oeil nous amena une petite
crature fluette, vive, sautillante, blagueuse et pleine de drlerie,
de cette drlerie, qui tient lieu d'esprit aux titis mles et femelles
clos sur le pav de Paris. Elle tait gentille, pas jolie, une
bauche de femme o il y avait de tout, une de ces silhouettes que les
dessinateurs crayonnent en trois traits sur une nappe de caf aprs
dner entre un verre d'eau-de-vie et une cigarette. La nature en fait
quelquefois comme a.

Le premier soir, elle nous tonna, nous amusa, et nous laissa sans
opinion tant elle tait inattendue. Tombe dans ce nid d'hommes prts
 toutes les folies, elle fut bien vite matresse de la situation, et
ds le lendemain elle nous avait conquis.

Elle tait d'ailleurs tout  fait toque, ne avec un verre d'absinthe
dans le ventre, que sa mre avait d boire au moment d'accoucher, et
elle ne s'tait jamais dgrise depuis, car sa nourrice, disait-elle,
se refaisait le sang  coups de tafia; et elle-mme n'appelait jamais
autrement que ma sainte famille toutes les bouteilles alignes
derrire le comptoir des marchands de vin.

Je ne sais lequel de nous la baptisa Mouche ni pourquoi ce nom lui
fut donn, mais il lui allait bien, et lui resta. Et notre yole, qui
s'appelait _Feuille--l'Envers_ fit flotter chaque semaine sur la
Seine, entre Asnires et Maisons-Laffitte, cinq gars, joyeux et
robustes, gouverns, sous un parasol de papier peint, par une vive et
cervele personne qui nous traitait comme des esclaves chargs de la
promener sur l'eau, et que nous aimions beaucoup.

Nous l'aimions tous beaucoup, pour mille raisons d'abord, pour une
seule ensuite. Elle tait,  l'arrire de notre embarcation, une
espce de petit moulin  paroles, jacassant au vent qui filait sur
l'eau. Elle bavardait sans fin avec le lger bruit continu de ces
mcaniques ailes qui tournent dans la brise; et elle disait
tourdiment les choses les plus inattendues, les plus cocasses, les
plus stupfiantes. Il y avait dans cet esprit, dont toutes les parties
semblaient disparates  la faon de loques de toute nature et de toute
couleur, non pas cousues ensemble mais seulement faufiles, de la
fantaisie comme dans un conte de fes, de la gauloiserie, de
l'impudeur, de l'impudence, de l'imprvu, du comique, et de l'air, de
l'air et du paysage comme dans un voyage en ballon.

On lui posait des questions pour provoquer des rponses trouves on ne
sait o. Celle dont on la harcelait le plus souvent tait celle-ci:

--Pourquoi t'appelle-t-on Mouche?

Elle dcouvrait des raisons tellement invraisemblables que nous
cessions de nager pour en rire.

Elle nous plaisait aussi, comme femme; et La Tque, qui ne ramait
jamais et qui demeurait tout le long des jours assis  ct d'elle au
fauteuil de barre, rpondit une fois  la demande ordinaire:

--Pourquoi t'appelle-t-on Mouche?

--Parce que c'est une petite cantharide!

Oui, une petite cantharide bourdonnante et enfivrante, non pas la
classique cantharide empoisonneuse, brillante et mantele, mais une
petite cantharide aux ailes rousses qui commenait  troubler
trangement l'quipage entier de la _Feuille--l'Envers_.

Que de plaisanteries stupides, encore, sur cette feuille o s'tait
arrte cette Mouche.

N'a-qu'un-Oeil, depuis l'arrive de Mouche dans le bateau, avait
pris au milieu de nous un rle prpondrant, suprieur, le rle d'un
monsieur qui a une femme  ct de quatre autres qui n'en ont pas. Il
abusait de ce privilge au point de nous exasprer parfois en
embrassant Mouche devant nous, en l'asseyant sur ses genoux  la fin
des repas et par beaucoup d'autres prrogatives humiliantes autant
qu'irritantes.

On les avait isols dans le dortoir par un rideau.

Mais je m'aperus bientt que mes compagnons et moi devions faire au
fond de nos cerveaux de solitaires le mme raisonnement: Pourquoi, en
vertu de quelle loi d'exception, de quel principe inacceptable,
Mouche, qui ne paraissait gne par aucun prjug, serait-elle fidle
 son amant, alors que les femmes du meilleur monde ne le sont pas 
leurs maris.

Notre rflexion tait juste. Nous en fmes bientt convaincus. Nous
aurions d seulement la faire plus tt pour n'avoir pas  regretter le
temps perdu. Mouche trompa N'a-qu'un-Oeil avec tous les autres
matelots de la _Feuille--l'Envers._

Elle le trompa sans difficult, sans rsistance,  la premire prire
de chacun de nous.

Mon Dieu, les gens pudiques vont s'indigner beaucoup! Pourquoi? Quelle
est la courtisane en vogue qui n'a pas une douzaine d'amants, et quel
est celui de ces amants assez bte pour l'ignorer? La mode n'est-elle
pas d'avoir un soir chez une femme clbre et cote, comme on a un
soir  l'Opra, aux Franais ou  l'Odon, depuis qu'on y joue les
demi-classiques. On se met  dix pour entretenir une cocotte qui fait
de son temps une distribution difficile, comme on se met  dix pour
possder un cheval de course que monte seulement un jockey, vritable
image de l'amant de coeur.

On laissait par dlicatesse Mouche  N'a-qu'un-Oeil, du samedi soir
au lundi matin. Les jours de navigation taient  lui. Nous ne le
trompions qu'en semaine,  Paris, loin de la Seine, ce qui, pour des
canotiers comme nous, n'tait presque plus tromper.

La situation avait ceci de particulier que les quatre maraudeurs des
faveurs de Mouche n'ignoraient point ce partage, qu'ils en parlaient
entre eux, et mme avec elle, par allusions voiles qui la faisaient
beaucoup rire. Seul, N'a-qu'un-Oeil semblait tout ignorer; et cette
position spciale faisait natre une gne entre lui et nous,
paraissait le mettre  l'cart, l'isoler, lever une barrire 
travers notre ancienne confiance et notre ancienne intimit. Cela lui
donnait pour nous un rle difficile, un peu ridicule, un rle d'amant
tromp, presque de mari.

Comme il tait fort intelligent, dou d'un esprit spcial de
pince-sans-rire, nous nous demandions quelquefois, avec une certaine
inquitude, s'il ne se doutait de rien.

Il eut soin de nous renseigner, d'une faon pnible pour nous. On
allait djeuner  Bougival, et nous ramions avec vigueur, quand La
Tque qui avait, ce matin-l, une allure triomphante d'homme satisfait
et qui, assis cte  cte avec la barreuse, semblait se serrer contre
elle un peu trop librement  notre avis, arrta la nage en criant:
Stop!

Les huit avirons sortirent de l'eau.

Alors, se tournant vers sa voisine, il demanda:

--Pourquoi t'appelle-t-on Mouche?

Avant qu'elle et pu rpondre, la voix de N'a-qu'un-Oeil, assis 
l'avant, articula d'un ton sec:

--Parce qu'elle se pose sur toutes les charognes.

Il y eut d'abord un grand silence, une gne, que suivit une envie de
rire. Mouche elle-mme demeurait interdite.

Alors, La Tque commanda:

--Avant partout.

Le bateau se remit en route.

L'incident tait clos, la lumire faite.

Cette petite aventure ne changea rien  nos habitudes. Elle rtablit
seulement la cordialit entre N'a-qu'un-Oeil et nous. Il redevint le
propritaire honor de Mouche, du samedi soir au lundi matin, sa
supriorit sur nous tous ayant t bien tablie par cette dfinition,
qui cltura d'ailleurs l're des questions sur le mot Mouche. Nous
nous contentmes  l'avenir du rle secondaire d'amis reconnaissants
et attentionns qui profitaient discrtement des jours de la semaine
sans contestation d'aucune sorte entre nous.

Cela marcha trs bien pendant trois mois environ. Mais voil que tout
 coup Mouche prit, vis--vis de nous tous, des attitudes bizarres.
Elle tait moins gaie, nerveuse, inquite, presque irritable. On lui
demandait sans cesse:

--Qu'est-ce que tu as?

Elle rpondait:

--Rien. Laisse-moi tranquille.

La rvlation nous fut faite par N'a-qu'un-Oeil, un samedi soir.
Nous venions de nous mettre  table dans la petite salle  manger que
notre gargotier Barbichon nous rservait dans sa guinguette, et, le
potage fini, on attendait la friture quand notre ami, qui paraissait
aussi soucieux, prit d'abord la main de Mouche et ensuite parla:

--Mes chers camarades, dit-il, j'ai une communication des plus graves
 vous faire et qui va peut-tre amener de longues discussions. Nous
aurons le temps d'ailleurs de raisonner entre les plats.

Cette pauvre Mouche m'a annonc une dsastreuse nouvelle dont elle m'a
charg en mme temps de vous faire part:

Elle est enceinte.

Je n'ajoute que deux mots:

Ce n'est pas la moment de l'abandonner et la recherche de la paternit
est interdite.

Il y eut d'abord de la stupeur, la sensation d'un dsastre: et nous
nous regardions les uns les autres avec l'envie d'accuser quelqu'un.
Mais lequel? Ah! lequel? Jamais je n'avais senti comme en ce moment
la perfidie de cette cruelle farce de la nature qui ne permet jamais 
un homme de savoir d'une faon certaine s'il est le pre de son
enfant.

Puis peu  peu une espce de consolation nous vint et nous rconforta,
ne au contraire d'un sentiment confus de solidarit.

Tomahawk, qui ne parlait gure, formula ce dbut de rassrnement par
ces mots:

--Ma foi, tant pis, l'union fait la force.

Les goujons entraient apports par un marmiton. On ne se jetait pas
dessus, comme toujours, car on avait tout de mme l'esprit troubl.

N'a-qu'un-Oeil reprit:

--Elle a eu, en cette circonstance, la dlicatesse de me faire des
aveux complets. Mes amis, nous sommes tous galement coupables.
Donnons-nous la main et adoptons l'enfant.

La dcision fut prise  l'unanimit. On leva les bras vers le plat de
poissons frits et on jura.

--Nous l'adoptons.

Alors, sauve tout d'un coup, dlivre du poids horrible d'inquitude
qui torturait depuis un mois cette gentille et dtraque pauvresse de
l'amour, Mouche s'cria:

--Oh! mes amis! mes amis! Vous tes de braves coeurs ... de braves
coeurs ... de braves coeurs ... Merci tous! Et elle pleura, pour la
premire fois, devant nous.

Dsormais on parla de l'enfant dans le bateau comme s'il tait n
dj, et chacun de nous s'intressait, avec une sollicitude de
participation exagre, au dveloppement lent et rgulier de la taille
de notre barreuse.

On cessait de ramer pour demander:

--Mouche?

Elle rpondait:

--Prsente.

--Garon ou fille?

--Garon.

--Que deviendra-t-il?

Alors elle donnait essor  son imagination de la faon la plus
fantastique. C'taient des rcits interminables, des inventions
stupfiantes, depuis le jour de la naissance jusqu'au triomphe
dfinitif. Il fut tout, cet enfant, dans le rve naf, passionn et
attendrissant de cette extraordinaire petite crature, qui vivait
maintenant, chaste, entre nous cinq, qu'elle appelait ses cinq
papas. Elle le vit et le raconta marin, dcouvrant un nouveau monde
plus grand que l'Amrique, gnral rendant  la France l'Alsace et la
Lorraine, puis empereur et fondant une dynastie de souverains
gnreux et sages qui donnaient  notre patrie le bonheur dfinitif,
puis savant dvoilant d'abord le secret de la fabrication de l'or,
ensuite celui de la vie ternelle, puis aronaute inventant le moyen
d'aller visiter les astres et faisant du ciel infini une immense
promenade pour les hommes, ralisation de tous les songes les plus
imprvus, et les plus magnifiques.

Dieu, fut-elle gentille et amusante, la pauvre petite, jusqu' la fin
de l't!

Ce fut le vingt septembre que creva son rve. Nous revenions de
djeuner  Maisons-Laffitte et nous passions devant Saint-Germain,
quand elle eut soif et nous demanda de nous arrter au Pecq.

Depuis quelque temps, elle devenait lourde, et cela l'ennuyait
beaucoup. Elle ne pouvait plus gambader comme autrefois, ni bondir du
bateau sur la berge, ainsi qu'elle avait coutume de faire. Elle
essayait encore, malgr nos cris et nos efforts; et vingt fois, sans
nos bras tendus pour la saisir, elle serait tombe.

Ce jour-l, elle eut l'imprudence de vouloir dbarquer avant que le
bateau ft arrt, par une de ces bravades o se tuent parfois les
athltes malades ou fatigus.

Juste au moment o nous allions accoster, sans qu'on pt prvoir ou
prvenir son mouvement, elle se dressa, prit son lan et essaya de
sauter sur le quai.

Trop faible, elle ne toucha que du bout du pied le bord de la pierre,
glissa, heurta de tout son ventre l'angle aigu, poussa un grand cri et
disparut dans l'eau.

Nous plongemes tous les cinq en mme temps pour ramener un pauvre
tre dfaillant, ple comme une morte et qui souffrait dj d'atroces
douleurs.

Il fallut la porter bien vite dans l'auberge la plus voisine, o un
mdecin fut appel.

Pendant dix heures que dura la fausse couche elle supporta avec un
courage d'hrone d'abominables tortures. Nous nous dsolions autour
d'elle, enfivrs d'angoisse et de peur.

Puis on la dlivra d'un enfant mort; et pendant quelques jours encore
nous emes pour sa vie les plus grandes craintes.

Le docteur, enfin, nous dit un matin: Je crois qu'elle est sauve.
Elle est en acier, cette fille. Et nous entrmes ensemble dans sa
chambre, le coeur radieux.

N'a-qu'un-Oeil, parlant pour tous, lui dit:

--Plus de danger, petite Mouche, nous sommes bien contents.

Alors, pour la seconde fois, elle pleura devant nous, et, les yeux
sous une glace de larmes, elle balbutia:

--Oh! si vous saviez, si vous saviez ... quel chagrin ... quel chagrin
... je ne me consolerai jamais.

--De quoi donc, petite Mouche?

--De l'avoir tu, car je l'ai tu! oh! sans le vouloir! quel
chagrin!...

Elle sanglotait. Nous l'entourions, mus, ne sachant quoi lui dire.

Elle reprit:

--Vous l'avez vu, vous?

--Nous rpondmes, d'une seule voix?

--Oui.

--C'tait un garon, n'est-ce pas?

--Oui.

--Beau, n'est-ce pas?

On hsita beaucoup. Petit-Bleu, le moins scrupuleux, se dcida 
affirmer.

--Trs beau.

Il eut tort, car elle se mit  gmir, presque  hurler de dsespoir.

Alors, N'a-qu'un-Oeil, qui l'aimait peut-tre le plus, eut pour la
calmer une invention gniale, et baisant ses yeux ternis par les
pleurs.

--Console-toi, petite Mouche, console-toi, nous t'en ferons un autre.

Le sens comique qu'elle avait dans les moelles se rveilla tout 
coup, et  moiti convaincue,  moiti gouailleuse, toute larmoyante
encore et le coeur crisp de peine, elle demanda, en nous regardant
tous:

--Bien vrai?

Et nous rpondmes ensemble.

--Bien vrai.




LE NOY




I


Tout le monde, dans Fcamp, connaissait l'histoire de la mre Patin.
Certes, elle n'avait pas t heureuse avec son homme, la mre Patin;
car son homme la battait de son vivant, comme on bat le bl dans les
granges.

Il tait patron d'une barque de pche, et l'avait pouse, jadis,
parce qu'elle tait gentille, quoiqu'elle ft pauvre.

Patin, bon matelot, mais brutal, frquentait le cabaret du pre Auban,
o il buvait aux jours ordinaires, quatre ou cinq petits verres de
fil et, aux jours de chance  la mer, huit ou dix, et mme plus,
suivant sa gaiet de coeur, disait-il.

Le fil tait servi aux clients par la fille au pre Auban, une brune
plaisante  voir et qui attirait le monde  la maison par sa bonne
mine seulement, car on n'avait jamais jas sur elle.

Patin, quand il entrait au cabaret, tait content de la regarder et
lui tenait des propos de politesse, des propos tranquilles d'honnte
garon. Quand il avait bu le premier verre de fil, il la trouvait dj
plus gentille; au second, il clignait de l'oeil; au troisime, il
disait: Si vous vouliez, mam'zelle Dsire ... sans jamais finir sa
phrase; au quatrime, il essayait de la retenir par sa jupe pour
l'embrasser; et, quand il allait jusqu' dix, c'tait le pre Auban
qui servait les autres.

Le vieux chand de vin, qui connaissait tous les trucs, faisait
circuler Dsire entre les tables, pour activer la consommation; et
Dsire, qui n'tait pas pour rien la fille au pre Auban, promenait
sa jupe autour des buveurs, et plaisantait avec eux, la bouche rieuse
et l'oeil malin.

A force de boire des verres de fil, Patin s'habitua si bien  la
figure de Dsire, qu'il y pensait mme  la mer, quand il jetait ses
filets  l'eau, au grand large, par les nuits de vent ou les nuits de
calme, par les nuits de lune ou les nuits de tnbres. Il y pensait en
tenant sa barre,  l'arrire de son bateau, tandis que ses quatre
compagnons sommeillaient, la tte sur leur bras. Il la voyait toujours
lui sourire, verser l'eau-de-vie jaune avec un mouvement de l'paule,
et puis s'en aller en disant:

--Voil! tes-vous satisfait?

Et,  force de la garder ainsi dans son oeil et dans son esprit, il
fut pris d'une telle envie de l'pouser que, n'y pouvant plus tenir,
il la demanda en mariage.

Il tait riche, propritaire de son embarcation, de ses filets et
d'une maison au pied de la cte sur la Retenue; tandis que le pre
Auban n'avait rien. Il fut donc agr avec empressement, et la noce
eut lieu le plus vite possible, les deux parties ayant hte que la
chose ft faite, pour des raisons diffrentes.

Mais, trois jours aprs le mariage conclu, Patin ne comprenait plus du
tout comment il avait pu croire Dsire diffrente des autres femmes.
Vrai, fallait-il qu'il et t bte pour s'embarrasser d'une sans le
sou qui l'avait enjl avec sa fine, pour sr, de la fine o elle
avait mis, pour lui, quelque sale drogue.

Et il jurait, tout le long des mares, cassait sa pipe entre ses
dents, bourrait son quipage; et, ayant sacr  pleine bouche avec
tous les termes usits et contre tout ce qu'il connaissait, il
expectorait ce qui lui restait de colre au ventre sur les poissons et
les homards tirs un  un des filets, et ne les jetait plus dans les
mannes qu'en les accompagnant d'injures et de termes malpropres.

Puis, rentr chez lui, ayant  porte de la bouche et de la main sa
femme, la fille au pre Auban, il ne tarda gure  la traiter comme la
dernire des dernires. Puis, comme elle l'coutait rsigne,
accoutume aux violences paternelles, il s'exaspra de son calme; et,
un soir, il cogna. Ce fut alors, chez lui, une vie terrible.

Pendant dix ans on ne parla sur la Retenue que des tripotes que Patin
flanquait  sa femme et que de sa manire de jurer,  tout propos, en
lui parlant. Il jurait, en effet, d'une faon particulire, avec une
richesse de vocabulaire et une sonorit d'organe qu'aucun autre homme,
dans Fcamp, ne possdait. Ds que son bateau se prsentait  l'entre
du port, en revenant de la pche, on attendait la premire borde
qu'il allait lancer, de son pont sur la jete, ds qu'il aurait aperu
le bonnet blanc de sa compagne.

Debout,  l'arrire, il manoeuvrait, l'oeil sur l'avant et sur la
voile, aux jours de grosse mer, et, malgr la proccupation du passage
troit et difficile, malgr les vagues de fond qui entraient comme des
montagnes dans l'troit couloir, il cherchait, au milieu des femmes
attendant les marins, sous l'cume des lames,  reconnatre la sienne,
la fille au pre Auban, la gueuse!

Alors, ds qu'il l'avait vue, malgr le bruit des flots et du vent,
il lui jetait une engueulade, avec une telle force de gosier, que tout
le monde en riait, bien qu'on la plaignt fort. Puis, quand le bateau
arrivait  quai, il avait une manire de dcharger son lest de
politesse, comme il disait, tout en dbarquant son poisson, qui
attirait autour de ses amarres tous les polissons et tous les
dsoeuvrs du port.

Cela lui sortait de la bouche, tantt comme des coups de canon,
terribles et courts, tantt comme des coups de tonnerre qui roulaient
durant cinq minutes un tel ouragan de gros mots, qu'il semblait avoir
dans les poumons tous les orages du Pre-ternel.

Puis, quand il avait quitt son bord et qu'il se trouvait face  face
avec elle au milieu des curieux et des harengres, il repchait  fond
de cale toute une cargaison nouvelle d'injures et de durets, et il
la reconduisait ainsi jusqu' leur logis, elle devant, lui derrire,
elle pleurant, lui criant.

Alors, seul avec elle, les portes fermes, il tapait sous le moindre
prtexte. Tout lui suffisait pour lever la main et, ds qu'il avait
commenc, il ne s'arrtait plus, en lui crachant alors au visage les
vrais motifs de sa haine. A chaque gifle,  chaque horion il
vocifrait: Ah! sans le sou, ah! va-nu-pieds, ah! crve-la-faim, j'en
ai fait un joli coup le jour o je me suis rinc la bouche avec le
tord-boyaux de ton filou de pre!

Elle vivait, maintenant, la pauvre femme, dans une pouvante
incessante, dans un tremblement continu de l'me et du corps, dans une
attente perdue des outrages et des rosses.

Et cela dura dix ans. Elle tait si craintive qu'elle plissait en
parlant  n'importe qui, et qu'elle ne pensait plus  rien qu'aux
coups dont elle tait menace, et qu'elle tait devenue plus maigre,
jaune et sche qu'un poisson fum.




II


Une nuit, son homme tant  la mer, elle fut rveille tout  coup par
ce grognement de bte que fait le vent quand il arrive ainsi qu'un
chien lch! Elle s'assit dans son lit, mue, puis, n'entendant plus
rien, se recoucha; mais, presque aussitt, ce fut dans sa chemine un
mugissement qui secouait la maison tout entire, et cela s'tendit par
tout le ciel comme si un troupeau d'animaux furieux et travers
l'espace en soufflant et en beuglant.

Alors elle se leva et courut au port. D'autres femmes y arrivaient de
tous les cts avec des lanternes. Les hommes accouraient et tous
regardaient s'allumer dans la nuit, sur la mer, les cumes au sommet
des vagues.

La tempte dura quinze heures. Onze matelots ne revinrent pas, et
Patin fut de ceux-l.

On retrouva, du ct de Dieppe, des dbris de la _Jeune-Amlie_, sa
barque. On ramassa, vers Saint-Valry, les corps de ses matelots, mais
on ne dcouvrit jamais le sien. Comme la coque de l'embarcation
semblait avoir t coupe en deux, sa femme, pendant longtemps,
attendit et redouta son retour; car, si un abordage avait eu lieu, il
se pouvait faire que le btiment abordeur l'et recueilli, lui seul,
et emmen au loin.

Puis, peu  peu, elle s'habitua  la pense qu'elle tait veuve, tout
en tressaillant chaque fois qu'une voisine, qu'un pauvre ou qu'un
marchand ambulant entrait brusquement chez elle.

Or, un aprs-midi, quatre ans environ aprs la disparition de son
homme, elle s'arrta, en suivant la rue aux Juifs, devant la maison
d'un vieux capitaine, mort rcemment, et dont on vendait les meubles.

Juste en ce moment, on adjugeait un perroquet, un perroquet vert 
tte bleue, qui regardait tout ce monde d'un air mcontent et inquiet.

--Trois francs! criait le vendeur; un oiseau qui parle comme un
avocat, trois francs!

Une amie de la Patin lui poussa le coude:

--Vous devriez acheter a, vous qu'tes riche, dit-elle. a vous
tiendrait compagnie; il vaut plus de trente francs, c't oiseau-l.
Vous le revendrez toujours ben vingt  vingt-cinq!

--Quatre francs! mesdames, quatre francs! rptait l'homme. Il chante
vpres et prche comme M. le cur. C'est un phnomne ... un miracle!

La Patin ajouta cinquante centimes, et on lui remit, dans une petite
cage, la bte au nez crochu, qu'elle emporta.

Puis elle l'installa chez elle et, comme elle ouvrait la porte de fil
de fer pour offrir  boire  l'animal, elle reut, sur le doigt, un
coup de bec qui coupa la peau et fit venir le sang.

--Ah! qu'il est mauvais, dit-elle.

Elle lui prsenta cependant du chnevis et du mais, puis le laissa
lisser ses plumes en guettant d'un air sournois sa nouvelle maison et
sa nouvelle matresse.

Le jour commenait  poindre, le lendemain, quand la Patin entendit,
de la faon la plus nette, une voix, une voix forte, sonore,
roulante, la voix de Patin, qui criait:

--Te lveras-tu, charogne!

Son pouvante fut telle qu'elle se cacha la tte sous ses draps, car,
chaque matin, jadis, ds qu'il avait ouvert les yeux, son dfunt les
lui hurlait dans l'oreille, ces quatre mots qu'elle connaissait bien.

Tremblante, roule en boule, le dos tendu  la rosse qu'elle
attendait dj, elle murmurait, la figure cache dans la couche:

--Dieu Seigneur, le v'l! Dieu Seigneur, le v'l! Il est r'venu, Dieu
Seigneur!

Les minutes passaient; aucun bruit ne troublait plus le silence de la
chambre. Alors, en frmissant, elle sortit sa tte du lit, sre qu'il
tait l, guettant, prt  battre.

Elle ne vit rien, rien qu'un trait de soleil passant par la vitre et
elle pensa:

--Il est cach, pour sr.

Elle attendit longtemps, puis, un peu rassure, songea:

--Faut croire que j'ai rv, p'isqu'il n'se montre point.

Elle refermait les yeux, un peu rassure, quand clata, tout prs, la
voix furieuse, la voix de tonnerre du noy qui vocifrait:

--Nom d'un nom, d'un nom, d'un nom, d'un nom, te lveras-tu, ch...!

Elle bondit hors du lit, souleve par l'obissance, par sa passive
obissance de femme roue de coups, qui se souvient encore, aprs
quatre ans, et qui se souviendra toujours, et qui obira toujours 
cette voix-l! Et elle dit:

--Me v'l, Patin; qu que tu veux?

Mais Patin ne rpondit pas.

Alors, perdue, elle regarda autour d'elle, puis elle chercha
partout, dans les armoires, dans la chemine, sous le lit, sans
trouver personne, et elle se laissa choir enfin sur une chaise,
affole d'angoisse, convaincue que l'me de Patin, seule, tait la,
prs d'elle, revenue pour la torturer.

Soudain, elle se rappela le grenier, o on pouvait monter du dehors
par une chelle. Assurment, il s'tait cach l pour la surprendre.
Il avait d, gard par des sauvages sur quelque cte, ne pouvoir
s'chapper plus tt, et il tait revenu, plus mchant que jamais. Elle
n'en pouvait douter, rien qu'au timbre de sa voix.

Elle demanda, la tte leve vers le plafond:

--T'es-ti l-haut, Patin?

Patin ne rpondit pas.

Alors elle sortit et, avec une peur affreuse qui lui secouait le
coeur, elle monta l'chelle, ouvrit la lucarne, regarda, ne vit rien,
entra, chercha et ne trouva pas.

Assise sur une botte de paille, elle se mit  pleurer; mais, pendant
qu'elle sanglotait, traverse d'une terreur poignante et surnaturelle,
elle entendit, dans sa chambre, au-dessous d'elle, Patin qui racontait
des choses. Il semblait moins en colre, plus tranquille, et il
disait:

--Sale temps!--Gros vent!--Sale temps!--J'ai pas djeun, nom d'un
nom!

Elle cria  travers le plafond:

--Me v'l, Patin; j'vas te faire la soupe. Te fche pas, j'arrive.

Et elle redescendit en courant.

Il n'y avait personne chez elle.

Elle se sentit dfaillir comme si la Mort la touchait, et elle allait
se sauver pour demander secours aux voisins, quand la voix, tout prs
de son oreille, cria:

--J'ai pas djeun, nom d'un nom!

Et le perroquet, dans sa cage, la regardait de son oeil rond, sournois
et mauvais.

Elle aussi, le regarda, perdue, murmurant:

--Ah! c'est toi!

Il reprit, en remuant sa tte:

--Attends, attends, attends, je vas t'apprendre  fainanter!

Que se passa-t-il en elle? Elle sentit, elle comprit que c'tait bien
lui, le mort, qui revenait, qui s'tait cach dans les plumes de cette
bte pour recommencer  la tourmenter, qu'il allait jurer, comme
autrefois, tout le jour, et la mordre, et crier des injures pour
ameuter les voisins et les faire rire. Alors elle se rua, ouvrit la
cage, saisit l'oiseau qui, se dfendant, lui arrachait la peau avec
son bec et avec ses griffes. Mais elle le tenait de toute sa force, 
deux mains, et, se jetant par terre, elle se roula dessus avec une
frnsie de possde, l'crasa, en fit une loque de chair, une petite
chose molle, verte, qui ne remuait plus, qui ne parlait plus, et qui
pendait; puis, l'ayant enveloppe d'un torchon comme d'un linceul,
elle sortit, en chemise, nu-pieds, traversa le quai, que la mer
battait de courtes vagues, et, secouant le linge, elle laissa tomber
dans l'eau cette petite chose morte qui ressemblait  un peu d'herbe;
puis elle rentra, se jeta  genoux devant la cage vide, et, bouleverse
de ce qu'elle avait fait, demanda pardon au bon Dieu, en sanglotant,
comme si elle venait de commettre un horrible crime.




L'PREUVE




I


Un bon mnage, le mnage Bondel, bien qu'un peu guerroyant. On se
querellait souvent, pour des causes futiles, puis on se rconciliait.

Ancien commerant retir des affaires aprs avoir amass de quoi vivre
selon ses gots simples, Bondel avait lou  Saint-Germain un petit
pavillon et s'tait gt l, avec sa femme.

C'tait un homme calme, dont les ides, bien assises, se levaient
difficilement. Il avait de l'instruction, lisait des journaux graves
et apprciait cependant l'esprit gaulois. Dou de raison, de logique,
de ce bon sens pratique qui est la qualit matresse de l'industrieux
bourgeois franais, il pensait peu, mais srement, et ne se dcidait
aux rsolutions qu'aprs des considrations que son instinct lui
rvlait infaillibles.

C'tait un homme de taille moyenne, grisonnant,  la physionomie
distingue.

Sa femme, pleine de qualits srieuses, avait aussi quelques dfauts.
D'un caractre emport, d'une franchise d'allures qui touchait  la
violence, et d'un enttement invincible, elle gardait contre les gens
des rancunes inapaisables. Jolie autrefois, puis devenue trop grosse,
trop rouge, elle passait encore, dans leur quartier,  Saint-Germain,
pour une trs belle femme, qui reprsentait la sant avec un air pas
commode.

Leurs dissentiments, presque toujours, commenaient au djeuner, au
cours de quelque discussion sans importance, puis jusqu'au soir,
souvent jusqu'au lendemain ils demeuraient fchs. Leur vie si simple,
si borne, donnait de la gravit  leurs proccupations les plus
lgres, et tout sujet de conversation devenait un sujet de dispute.
Il n'en tait pas ainsi jadis, lorsqu'ils avaient des affaires qui les
occupaient, qui mariaient leurs soucis, serraient leurs coeurs, les
enfermant et les retenant pris ensemble dans le filet de l'association
et de l'intrt commun.

Mais  Saint-Germain on voyait moins de monde. Il avait fallu refaire
des connaissances, se crer, au milieu d'trangers, une existence
nouvelle toute vide d'occupations. Alors, la monotonie des heures
pareilles les avait un peu aigris l'un et l'autre; et le bonheur
tranquille, espr, attendu avec l'aisance, n'apparaissait pas.

Ils venaient de se mettre  table, par un matin du mois de juin, quand
Bondel demanda:

--Est-ce que tu connais les gens qui demeurent dans ce petit pavillon
rouge au bout de la rue du Berceau?

Mme Bondel devait tre mal leve. Elle rpondit:

--Oui et non, je les connais, mais je ne tiens pas  les connatre.

--Pourquoi donc? Ils ont l'air trs gentils.

--Parce que ...

--J'ai rencontr le mari ce matin sur la terrasse et nous avons fait
deux tours ensemble.

Comprenant qu'il y avait du danger dans l'air, Bondel ajouta:

--C'est lui qui m'a abord et parl le premier.

La femme le regardait avec mcontentement. Elle reprit:

--Tu aurais aussi bien fait de l'viter.

--Mais pourquoi donc?

--Parce qu'il y a des potins sur eux.

--Quels potins?

--Quels potins! Mon Dieu, des potins comme on en fait souvent.

M. Bondel eut le tort d'tre un peu vif.

--Ma chre amie, tu sais que j'ai horreur des potins. Il me suffit
qu'on en fasse pour me rendre les gens sympathiques. Quant  ces
personnes, je les trouve fort bien, moi.

Elle demanda, rageuse:

--La femme aussi, peut-tre?

--Mon Dieu, oui, la femme aussi, quoique je l'aie  peine aperue.

Et la discussion continua, s'envenimant lentement, acharne sur le
mme sujet, par pnurie d'autres motifs.

Mme Bondel s'obstinait  ne pas dire quels potins couraient sur ces
voisins, laissant entendre de vilaines choses, sans prciser. Bondel
haussait les paules, ricanait, exasprait sa femme. Elle finit par
crier:

--Eh bien! ce monsieur est cornard, voil!

Le mari rpondit sans s'mouvoir:

--Je ne vois pas en quoi cela atteint l'honorabilit d'un homme?

Elle parut stupfaite.

--Comment, tu ne vois pas?... tu ne vois pas?... elle est trop forte,
en vrit ... tu ne vois pas? Mais c'est un scandale public; il est
tar  force d'tre cornard!

Il rpondit:

--Ah! mais non! Un homme serait tar parce qu'on le trompe, tar parce
qu'on le trahit, tar parce qu'on le vole?... Ah! mais non. Je te
l'accorde pour la femme, mais pas pour lui.

Elle devenait furieuse.

--Pour lui comme pour elle. Ils sont tars, c'est une honte publique.

Bondel, trs calme, demanda:

--D'abord, est-ce vrai? Qui peut affirmer une chose pareille tant
qu'il n'y a pas flagrant dlit.

Mme Bondel s'agitait sur son sige.

--Comment? qui peut affirmer? mais tout le monde! tout le monde! a se
voit comme les yeux dans le visage, une chose pareille. Tout le monde
le sait, tout le monde le dit. Il n'y a pas  douter. C'est notoire
comme une grande fte.

Il ricanait.

--On a cru longtemps aussi que le soleil tournait autour de la terre
et mille autres choses non moins notoires, qui taient fausses. Cet
homme adore sa femme; il en parle avec tendresse, avec vnration. a
n'est pas vrai.

Elle balbutia, trpignant:

--Avec a qu'il le sait, cet imbcile, ce crtin, ce tar!

Bondel ne se fchait pas; il raisonnait.

--Pardon. Ce monsieur n'est pas bte. Il m'a paru au contraire fort
intelligent et trs fin; et tu ne me feras pas croire qu'un homme
d'esprit ne s'aperoive pas d'une chose pareille dans sa maison, quand
les voisins, qui n'y sont pas, dans sa maison, n'ignorent aucun dtail
de cet adultre, car ils n'ignorent aucun dtail, assurment.

Mme Bondel eut un accs de gaiet rageuse qui irrita les nerfs de son
mari.

--Ah! ah! ah! tous les mmes, tous, tous! Avec a qu'il y en a un seul
au monde qui dcouvre cela,  moins qu'on ne lui mette le nez dessus.

La discussion dviait. Elle partit  fond de train sur l'aveuglement
des poux tromps dont il doutait et qu'elle affirmait avec des airs
de mpris si personnels qu'il finit par se fcher.

Alors, ce fut une querelle pleine d'emportement, o elle prit le parti
des femmes, o il prit la dfense des hommes.

Il eut la fatuit de dclarer:

--Eh bien moi, je te jure que si j'avais t tromp, je m'en serais
aperu, et tout de suite encore. Et je t'aurais fait passer ce
got-l, d'une telle faon, qu'il aurait fallu plus d'un mdecin pour
te remettre sur pied.

Elle fut souleve de colre et lui cria dans la figure:

--Toi? toi! Mais tu es aussi bte que les autres, entends-tu!

Il affirma de nouveau:

--Je te jure bien que non.

Elle lcha un rire d'une telle impertinence qu'il sentit un battement
de coeur, et un frisson sur sa peau.

Pour la troisime fois il dit:

--Moi, je l'aurais vu.

Elle se leva, riant toujours de la mme faon.

--Non, c'est trop, fit-elle.

Et elle sortit en tapant la porte.




II


Bondel resta seul, trs mal  l'aise. Ce rire insolent, provocateur,
l'avait touch comme un de ces aiguillons de mouche venimeuse dont on
ne sent pas la premire atteinte, mais dont la brlure s'veille
bientt et devient intolrable.

Il sortit, marcha, rvassa. La solitude de sa vie nouvelle le poussait
 penser tristement,  voir sombre. Le voisin qu'il avait rencontr le
matin se trouva tout  coup devant lui. Ils se serrrent la main et se
mirent  causer. Aprs avoir touch divers sujets, ils en vinrent 
parler de leurs femmes. L'un et l'autre semblaient avoir quelque chose
a confier, quelque chose d'inexprimable, de vague, de pnible sur la
nature mme de cet tre associ  leur vie: une femme.

Le voisin disait:

--Vrai, on croirait qu'elles ont parfois contre leur mari une sorte
d'hostilit particulire, par cela seul qu'il est leur mari. Moi,
j'aime ma femme. Je l'aime beaucoup, je l'apprcie et je la respecte;
eh bien! elle a quelquefois l'air de montrer plus de confiance et
d'abandon  nos amis qu' moi-mme.

Bondel aussitt pensa: a y est, ma femme avait raison.

Lorsqu'il et quitt cet homme, il se remit  songer. Il, sentait en
son me un mlange confus de penses contradictoires, une sorte de
bouillonnement douloureux, et il gardait dans l'oreille le rire
impertinent, ce rire exaspr qui semblait dire: Mais il en est de
toi comme des autres, imbcile. Certes, c'tait l une bravade, une
de ces impudentes bravades de femmes qui osent tout, qui risquent tout
pour blesser, pour humilier l'homme contre lequel elles sont irrites.

Donc ce pauvre monsieur devait tre aussi un mari tromp, comme tant
d'autres. Il avait dit, avec tristesse: Elle a quelquefois l'air de
montrer plus de confiance et d'abandon  nos amis qu' moi-mme.
Voil donc comment un mari,--cet aveugle sentimental que la loi nomme
un mari,--formulait ses observations sur les attentions particulires
de sa femme pour un autre homme. C'tait tout. Il n'avait rien vu de
plus. Il tait pareil aux autres.... Aux autres!

Puis, comme sa propre femme,  lui, Bondel, avait ri d'une faon
bizarre: Toi aussi, ... toi aussi ... Comme elles sont folles et
imprudentes ces cratures qui peuvent faire entrer de pareils soupons
dans le coeur pour le seul plaisir de braver.

Il remontait leur vie commune, cherchant dans leurs relations
anciennes si elle avait jamais paru montrer  quelqu'un plus de
confiance et d'abandon qu' lui-mme. Il n'avait jamais suspect
personne, tant il tait tranquille, sr d'elle, confiant.

Mais oui, elle avait eu un ami, un ami intime, qui pendant prs d'un
an vint dner chez eux trois fois par semaine, Tancret, ce bon
Tancret, ce brave Tancret, que lui, Bondel, aima comme un frre et
qu'il continuait  voir en cachette depuis que sa femme s'tait
fche, il ne savait pourquoi, avec cet aimable garon.

Il s'arrta, pour rflchir, regardant le pass avec des yeux
inquite. Puis une rvolte surgit en lui contre lui-mme, contre
cette honteuse insinuation du moi dfiant, du moi jaloux, du moi
mchant que nous portons tous. Il se blma, il s'accusa, il s'injuria,
tout en se rappelant les visites, les allures de cet ami que sa femme
apprciait tant et qu'elle expulsa sans raison srieuse. Mais soudain
d'autres souvenirs lui vinrent, de ruptures pareilles dues au
caractre vindicatif de Mme Bondel qui ne pardonnait jamais un
froissement. Il rit alors franchement de lui-mme, du commencement
d'angoisse qui l'avait treint; et se souvenant des mines haineuses de
son pouse quand il lui disait, le soir, en rentrant: J'ai rencontr
ce bon Tancret, il m'a demand de tes nouvelles, il se rassura
compltement.

Elle rpondait toujours: Quand tu verras ce monsieur, tu peux lui
dire que je le dispense de s'occuper de moi. Oh! de quel air irrit,
de quel air froce elle prononait ces paroles. Comme on sentait bien
qu'elle ne pardonnait pas, qu'elle ne pardonnerait point.... Et il
avait pu souponner?... mme une seconde?... Dieu, quelle btise!

Pourtant, pourquoi s'tait-elle fche ainsi? Elle n'avait jamais
racont le motif prcis de cette brouille et la raison de son
ressentiment. Elle lui en voulait bien fort! bien fort? Est-ce que?...
Mais non.... mais non.... Et Bondel se dclara qu'il s'avilissait
lui-mme en songeant  des choses pareilles.

Oui, il s'avilissait sans aucun doute, mais il ne pouvait s'empcher
de songer  cela et il se demanda avec terreur si cette ide entre en
lui n'allait pas y demeurer, s'il n'avait pas l, dans le coeur, la
larve d'un long tourment. Il se connaissait; il tait homme  ruminer
son doute, comme il ruminait autrefois ses oprations commerciales,
pendant les jours et les nuits, en pesant le pour et le contre,
interminablement.

Dj il devenait agit, il marchait plus vite et perdait son calme. On
ne peut rien contre l'Ide. Elle est imprenable, impossible  chasser,
impossible  tuer.

Et soudain un projet naquit en lui, hardi, si hardi qu'il douta
d'abord s'il l'excuterait.

Chaque fois qu'il rencontrait Tancret, celui-ci demandait des
nouvelles de Mme Bondel; et Bondel rpondait: Elle est toujours un
peu fche. Rien de plus,--Dieu ... avait-il t assez mari
lui-mme!... Peut-tre!...

Donc il allait prendre le train pour Paris, se rendre chez Tancret et
le ramener avec lui, ce soir-l mme, en lui affirmant que la rancune
inconnue de sa femme tait passe. Oui, mais quelle tte ferait Mme
Bondel ... quelle scne!... quelle fureur!... quel scandale!... Tant
pis, tant pis ... ce serait la vengeance du rire, et, en las voyant
soudain en face l'un de l'autre, sans qu'elle ft prvenue, il saurait
bien saisir sur les figures l'motion de la vrit.




III


Il se rendit aussitt  la gare, prit son billet, monta dans un wagon
et lorsqu'il se sentit emport par le train qui descendait la rampe du
Pecq, il eut un peu peur, une sorte de vertige devant ce qu'il allait
oser. Pour ne pas flchir, reculer, revenir seul, il s'effora de n'y
plus penser, de se distraire sur d'autres ides, de faire ce qu'il
avait dcid avec une rsolution aveugle, et il se mit  chantonner
des airs d'oprette et de caf-concert jusqu' Paris afin d'tourdir
sa pense.

Des envies de s'arrter le saisirent aussitt qu'il eut devant lui les
trottoirs qui allaient le conduire  la rue de Tancret. Il flna
devant quelques boutiques, remarqua les prix de certains objets,
s'intressa  des articles nouveaux, eut envie de boire un bock, ce
qui n'tait gure dans ses habitudes, et en approchant du logis de son
ami, dsira fort ne point le rencontrer.

Mais Tancret tait chez lui, seul, lisant. Il fut surpris, se leva,
s'cria:

--Ah! Bondel! Quelle chance!

Et Bondel, embarrass, rpondit:

--Oui, mon cher, je suis venu faire quelques courses  Paris et je
suis mont pour vous serrer la main.

--a c'est gentil, gentil! D'autant plus que vous aviez un peu perdu
l'habitude d'entrer chez moi.

--Que voulez-vous, on subit malgr soi des influences, et comme ma
femme avait l'air de vous en vouloir!

--Bigre ... avait l'air,... elle a fait mieux que cela, puisqu'elle
m'a mis  la porte.

--Mais  propos de quoi? Je ne l'ai jamais su, moi.

--Oh!  propos de rien ... d'une btise ... d'une discussion o je
n'tais pas de son avis.

--Mais  quel sujet cette discussion?

--Sur une dame que vous connaissez peut-tre de nom; Mme Boutin, une
de mes amies.

--Ah! Vraiment.... Eh bien! je crois qu'elle ne vous en veut plus, ma
femme, car elle m'a parl de vous, ce matin, en termes fort amicaux.

Tancret eut un tressaillement, et parut tellement stupfait que
pendant quelques instants il ne trouva rien  dire. Puis il reprit:

--Elle vous a parl de moi ... en termes amicaux....

--Mais oui.

--Vous en tes sr?

--Parbleu?... je ne rve pas.

--Et puis?...

--Et puis ... comme je venais  Paris, j'ai cru vous faire plaisir en
vous le disant.

--Mais oui.... Mais oui....

Bondel parut hsiter, puis, aprs un petit silence:

--J'avais mme une ide ... originale.

--Laquelle?

--Vous ramener avec moi pour dner  la maison.

A cette proposition, Tancret, d'un naturel prudent, parut inquiet.

--Oh! vous croyez ... est-ce possible ... ne nous exposons-nous pas 
...  ... des histoires....

--Mais non ... mais non.

--C'est que ... vous savez ... elle a de la rancune, Mme Bondel.

--Oui, mais je vous assure qu'elle ne vous en veut plus. Je suis mme
convaincu que cela lui fera grand plaisir de vous voir comme a, 
l'improviste.

--Vrai?

--Oh! vrai.

--Eh bien! allons, mon cher. Moi, je suis enchant. Voyez-vous, cette
brouille-l me faisait beaucoup de peine.

Et ils se mirent en route vers la gare Saint-Lazare en se tenant par
le bras.

Le trajet fut silencieux. Tous deux semblaient perdus en des songeries
profondes. Assis l'un en face de l'autre, dans le wagon, ils se
regardaient sans parler, constatant l'un et l'autre qu'ils taient
ples.

Puis ils descendirent du train et se reprirent le bras, comme pour
s'unir contre un danger. Aprs quelques minutes de marche ils
s'arrtrent, un peu haletants tous les deux, devant la maison des
Bondel.

Bondel fit entrer son ami, le suivit dans le salon, appela sa bonne et
lui dit: Madame est ici?

--Oui monsieur.

--Priez-la de descendre tout de suite, s'il vous plat.

--Oui, monsieur.

Et ils attendirent, tombs sur deux fauteuils, mus  prsent de la
mme envie de s'en aller au plus vite, avant que n'appart sur le
seuil la grande personne redoute.

Un pas connu, un pas puissant descendit les marches de l'escalier. Une
main toucha la serrure, et les yeux des deux hommes virent tourner la
poigne de cuivre. Puis la porte s'ouvrit toute grande et Mme Bondel
s'arrta, voulant voir avant d'entrer.

Donc elle regarda, rougit, frmit, recula d'un demi-pas, puis demeura
immobile, le sang aux joues et les mains poses sur les deux murs de
l'entre.

Tancret, ple  prsent comme s'il allait dfaillir, s'tait lev,
laissant tomber son chapeau, qui roula sur le parquet. Il balbutiait.

--Mon Dieu ... Madame ... c'est moi ... j'ai cru ... j'ai os.... Cela
me faisait tant de peine ...

Comme elle ne rpondait pas, il reprit:

--Me pardonnez-vous ... enfin?

Alors, brusquement, emporte par une impulsion, elle marcha vers lui
les deux mains tendues; et quand il eut pris, serr et gard ces deux
mains, elle dit, avec une petite voix mue, brise, dfaillante, que
son mari ne lui connaissait point:

--Ah! mon cher ami.... a me fait bien plaisir!

Et Bondel, qui les contemplait, se sentit glac de la tte aux pieds,
comme si on l'et tremp dans un bain froid.




LE MASQUE




Il y avait bal costum,  l'lyse-Montmartre, ce soir-l. C'tait 
l'occasion de la Mi-Carme, et la foule entrait, comme l'eau dans une
vanne d'cluse, dans le couloir illumin qui conduit  la salle de
danse. Le formidable appel de l'orchestre, clatant comme un orage de
musique, crevait les murs et le toit, se rpandait sur le quartier,
allait veiller, par les rues et jusqu'au fond des maisons voisines,
cet irrsistible dsir de sauter, d'avoir chaud, de s'amuser qui
sommeille au fond de l'animal humain.

Et les habitus du lieu s'en venaient aussi des quatre coins de Paris,
gens de toutes les classes, qui aiment le gros plaisir tapageur, un
peu crapuleux, frott de dbauche. C'taient des employs, des
souteneurs, des filles, des filles de tous draps, depuis le coton
vulgaire jusqu' la plus fine batiste, des filles riches, vieilles et
diamantes, et des filles pauvres, de seize ans, pleines d'envie de
faire la fte, d'tre aux hommes, de dpenser de l'argent. Des habits
noirs lgants en qute de chair frache, de primeurs dflores, mais
savoureuses, rdaient dans cette foule chauffe, cherchaient,
semblaient flairer, tandis que les masques paraissaient agits surtout
par le dsir de s'amuser. Dj des quadrilles renomms amassaient
autour de leurs bondissements une couronne paisse de public. La haie
onduleuse, la pte remuante de femmes et d'hommes qui encerclait les
quatre danseurs se nouait autour comme un serpent, tantt rapproche,
tantt carte suivant les carts des artistes. Les deux femmes, dont
les cuisses semblaient attaches au corps par des ressorts de
caoutchouc, faisaient avec leurs jambes des mouvements surprenants.
Elles les lanaient en l'air avec tant de vigueur que le membre
paraissait s'envoler vers les nuages, puis soudain les cartant comme
si elles se fussent ouvertes jusqu' mi-ventre, glissant l'une en
avant, l'autre en arrire, elles touchaient le sol de leur centre par
un grand cart rapide, rpugnant et drle.

Leurs cavaliers bondissaient, tricotaient des pieds, s'agitaient, les
bras remus et soulevs comme des moignons d'ailes sans plumes, et on
devinait, sous leurs masques, leur respiration essouffle.

Un d'eux, qui avait pris place dans le plus rput des quadrilles pour
remplacer une clbrit absente, le beau Songe-au-Gosse, et qui
s'efforait de tenir tte  l'infatigable Arte-de-Veau excutait
des cavaliers seuls bizarres qui soulevaient la joie et l'ironie du
public.

Il tait maigre, vtu en gommeux, avec un joli masque verni sur le
visage, un masque  moustache blonde frise que coiffait une perruque
 boucles.

Il avait l'air d'une figure de cire du muse Grvin, d'une trange et
fantasque caricature du charmant jeune homme des gravures de mode, et
il dansait avec un effort convaincu, mais maladroit, avec un
emportement comique. Il semblait rouill  ct des autres, en
essayant d'imiter leurs gambades; il semblait perclus, lourd comme un
roquet jouant avec des lvriers. Des bravos moqueurs l'encourageaient.
Et lui, ivre d'ardeur, gigotait avec une telle frnsie que, soudain,
emport par un lan furieux, il alla donner de la tte dans la
muraille du public qui se fendit devant lui pour le laisser passer,
puis se referma autour du corps inerte, tendu sur le ventre, du
danseur inanim.

Des hommes le ramassrent, l'emportrent. On criait: un mdecin. Un
monsieur se prsenta, jeune, trs lgant, en habit noir avec de
grosses perles  sa chemise de bal. Je suis professeur  la Facult,
dit-il d'une voix modeste. On le laissa passer, et il rejoignit dans
une petite pice pleine de cartons comme un bureau d'agent d'affaires,
le danseur toujours sans connaissance qu'on allongeait sur des
chaises. Le docteur voulut d'abord ter le masque et reconnut qu'il
tait attach d'une faon complique avec une multitude de menus fils
de mtal, qui le liaient adroitement aux bords de sa perruque et
enfermaient la tte entire dans une ligature solide dont il fallait
avoir le secret. Le cou lui-mme tait emprisonn dans une fausse peau
qui continuait le menton, et cette peau de gant, peinte comme de la
chair, attenait au col de la chemise.

Il fallut couper tout cela avec de forts ciseaux; et quand le mdecin
eut fait, dans ce surprenant assemblage, une entaille allant de
l'paule  la tempe, il entr'ouvrit cette carapace et y trouva une
vieille figure d'homme use, ple, maigre et ride. Le saisissement
fut tel parmi ceux qui avaient apport ce jeune masque fris, que
personne ne rit, que personne ne dit un mot.

On regardait, couch sur des chaises de paille, ce triste visage aux
yeux ferms, barbouill de poils blancs, les uns longs, tombant du
front sur la face, les autres courts, pousss sur les joues et le
menton, et,  ct de cette pauvre tte, ce petit, ce joli masque
verni, ce masque frais qui souriait toujours.

L'homme revint  lui aprs tre demeur longtemps sans connaissance,
mais il paraissait encore si faible, si malade que le mdecin
redoutait quelque complication dangereuse.

--O demeurez-vous? dit-il.

Le vieux danseur parut chercher dans sa mmoire, puis se souvenir, et
il dit un nom de rue que personne ne connaissait. Il fallut donc lui
demander encore des dtails sur le quartier. Il les fournissait avec
une peine infinie, avec une lenteur et une indcision qui rvlaient
le trouble de sa pense.

Le mdecin reprit:

--Je vais vous reconduire moi-mme.

Une curiosit l'avait saisi de savoir qui tait cet trange baladin,
de voir o gtait ce phnomne sauteur.

Et un fiacre bientt les emporta tous deux, de l'autre ct des buttes
Montmartre.

C'tait dans une haute maison d'aspect pauvre, o montait un escalier
gluant, une de ces maisons toujours inacheves, cribles de fentres,
debout entre deux terrains vagues, niches crasseuses o habite une
foule d'tres guenilleux et misrables.

Le docteur, cramponn  la rampe, tige de bois tournante o la main
restait colle, soutint jusqu'au quatrime tage le vieil homme
tourdi qui reprenait des forces.

La porte  laquelle ils avaient frapp s'ouvrit et une femme apparut,
vieille aussi, propre, avec un bonnet de nuit bien blanc encadrant une
tte osseuse, aux traits accentus, une de ces grosses ttes bonnes et
rudes des femmes d'ouvrier laborieuses et fidles. Elle s'cria:

--Mon Dieu! qu'est-ce qu'il a eu?

Lorsque la chose eut t dite en vingt paroles, elle se rassura, et
rassura le mdecin lui-mme, en lui racontant que, souvent dj,
pareille aventure tait arrive.

--Faut le coucher, monsieur, rien autre chose, il dormira, et d'main
n'y paratra plus.

Le docteur reprit:

--Mais c'est  peine s'il peut parler.

--Oh! c'est rien, un peu d'boisson, pas autre chose. Il n'a pas dn
pour tre souple, et puis il a bu deux vertes, pour se donner de
l'agitation. La verte, voyez-vous, a lui r'fait des jambes, mais a
lui coupe les ides et les paroles. a n'est plus de son ge de danser
comme il fait. Non, vrai, c'est  dsesprer qu'il ait jamais une
raison!

Le mdecin, surpris, insista.

--Mais pourquoi danse-t-il d'une pareille faon, vieux comme il est?

Elle haussa les paules, devenue rouge sous la colre qui l'excitait
peu  peu.

--Ah! oui, pourquoi! Parlons-en, pour qu'on le croie jeune sous son
masque, pour que les femmes le prennent encore pour un godelureau et
lui disent des cochonneries dans l'oreille, pour se frotter  leur
peau,  toutes leurs sales peaux avec leurs odeurs et leurs poudres et
leurs pommades ... Ah! c'est du propre! Allez, j'en ai eu une vie,
moi, monsieur, depuis quarante ans que cela dure ... Mais faut le
coucher d'abord pour qu'il ne prenne pas mal. a ne vous ferait-il
rien de m'aider. Quand il est comme a, je n'en finis pas, toute
seule.

Le vieux tait assis sur son lit, l'air ivre, ses longs cheveux blancs
tombs sur le visage.

Sa compagne le regardait avec des yeux attendris et furieux. Elle
reprit:

--Regardez s'il n'a pas une belle tte pour son ge; et faut qu'il se
dguise en polisson pour qu'on le croie jeune. Si c'est pas une piti!
Vrai, qu'il a une belle tte, monsieur? Attendez, j'vais vous la
montrer avant de le coucher.

Elle alla vers une table qui portait la cuvette, le pot  eau, le
savon, le peigne et la brosse. Elle prit la brosse, puis revint vers
le lit et relevant toute la chevelure emmle du pochard, elle lui
donna, en quelques instants, une figure de modle de peintre, 
grandes boucles tombant sur le cou. Puis, reculant afin de le
contempler.

--Vrai qu'il est bien, pour son ge?

--Trs bien, affirma le docteur qui commenait  s'amuser beaucoup.

Elle ajouta:

--Et si vous l'aviez connu quand il avait vingt-cinq ans! Mais faut le
mettre au lit; sans a ses vertes lui tourneraient dans le ventre.
Tenez, monsieur, voulez-vous tirer sa manche?... plus haut ... comme
a ... bon.... la culotte maintenant.... attendez, je vais lui ter
ses chaussures ... c'est bien.-- prsent, tenez-le debout pour que
j'ouvre le lit ... voil ... couchons-le ... si vous croyez qu'il se
drangera tout  l'heure pour me faire de la place, vous vous trompez.
Faut que je trouve mon coin, moi, n'importe o. a ne l'occupe pas.
Ah! jouisseur, va!

Ds qu'il se sentit tendu dans ses draps, le bonhomme ferma les
yeux, les rouvrit, les ferma de nouveau, et dans toute sa figure
satisfaite apparaissait la rsolution nergique de dormir.

Le docteur, en l'examinant avec un intrt sans cesse accru, demanda:

--Alors il va faire le jeune homme dans les bals costums?

--Dans tous, monsieur, et il me revient au matin dans un tat qu'on ne
se figure pas. Voyez-vous, c'est le regret qui le conduit l et qui
lui fait mettre une figure de carton sur la sienne. Oui, le regret de
n'tre plus ce qu'il a t, et puis de n'avoir plus ses succs!

Il dormait maintenant, et commenait  ronfler. Elle le contemplait
d'un air apitoy, et elle reprit:

--Ah! il en a eu des succs, cet homme-l! Plus qu'on ne croirait,
monsieur, plus que les plus beaux messieurs du monde et que tous les
tnors et que tous les gnraux.

--Vraiment? Que faisait-il donc?

--Oh! a va vous tonner d'abord, vu que vous ne l'avez pas connu dans
son beau temps. Moi, quand je l'ai rencontr, c'tait  un bal aussi,
car il les a toujours frquents. J'ai t prise en l'apercevant, mais
prise comme un poisson avec une ligne. Il tait gentil, monsieur,
gentil  faire pleurer quand on le regardait, brun comme un corbeau,
et fris, avec des yeux noirs aussi grands que des fentres. Ah! oui,
c'tait un joli garon. Il m'a emmene ce soir-l, et je ne l'ai plus
quitt, jamais, pas un jour, malgr tout! Oh! il m'en a fait voir de
dures!

Le docteur demanda:

--Vous tes maris?

Elle rpondit simplement:

--Oui, monsieur, ... sans a il m'aurait lche comme les autres. J'ai
t sa femme et sa bonne, tout, tout ce qu'il a voulu ... et il m'en a
fait pleurer ... des larmes que je ne lui montrais pas! Car il me
racontait ses aventures,  moi ...  moi ... monsieur ... sans
comprendre quel mal a me faisait de l'couter ...

--Mais quel mtier faisait-il, enfin?

--C'est vrai ... j'ai oubli de vous le dire. Il tait premier garon
chez Martel, mais un premier comme on n'en avait jamais eu ... un
artiste  dix francs l'heure, en moyenne ...

--Martel?... qui a, Martel?...

--Le coiffeur, monsieur, le grand coiffeur de l'Opra qui avait toute
la clientle des actrices. Oui, toutes les actrices les plus huppes
se faisaient coiffer par Ambroise et lui donnaient des gratifications
qui lui ont fait une fortune. Ah! monsieur, toutes les femmes sont
pareilles, oui, toutes. Quand un homme leur plat, elles se l'offrent.
C'est si facile ... et a fait tant de peine  apprendre. Car il me
disait tout ... il ne pouvait pas se taire ... non, il ne pouvait pas.
Ces choses-l donnent tant de plaisir aux hommes! plus de plaisir
encore  dire qu' faire peut-tre.

Quand je le voyais rentrer le soir, un peu plot, l'air content,
l'oeil brillant, je me disais: Encore une. Je suis sre qu'il en a
lev encore une. Alors j'avais envie de l'interroger, une envie qui
me cuisait le coeur, et aussi une autre envie de ne pas savoir, de
l'empcher de parler s'il commenait. Et nous nous regardions.

Je savais bien qu'il ne se tairait pas, qu'il allait en venir  la
chose. Je sentais cela  son air,  son air de rire, pour me faire
comprendre. J'en ai une bonne aujourd'hui, Madeleine. Je faisais
semblant de ne pas voir, de ne pas deviner; et je mettais le couvert;
j'apportais la soupe; je m'asseyais en face de lui.

Dans ces moments-l, monsieur, c'est comme si on m'avait cras mon
amiti pour lui dans le corps, avec une pierre. a fait mal, allez,
rudement. Mais il ne saisissait pas, lui, il ne savait pas; il avait
besoin de conter cela  quelqu'un, de se vanter, de montrer combien on
l'aimait ... et il n'avait que moi  qui le dire ... vous comprenez
... que moi ... Alors ... il fallait bien l'couter et prendre a
comme du poison.

Il commenait  manger sa soupe et puis il disait:

--Encore une, Madeleine.

Moi je pensais: a y est. Mon Dieu, quel homme! Faut-il que je l'aie
rencontr.

Alors, il partait: Encore une, et puis une chouette ... Et c'tait
une petite du Vaudeville ou bien une petite des Varits, et puis
aussi des grandes, les plus connues de ces dames de thtre. Il me
disait leurs noms, leurs mobiliers, et tout, tout, oui tout, monsieur
... Des dtails  m'arracher le coeur. Et il revenait l-dessus, il
recommenait son histoire, d'un bout  l'autre, si content que je
faisais semblant de rire pour qu'il ne se fche pas contre moi.

Ce n'tait peut-tre pas vrai tout a! Il aimait tant se glorifier
qu'il tait bien capable d'inventer des choses pareilles! C'tait
peut-tre vrai aussi! Ces soirs-l, il faisait semblant d'tre
fatigu, de vouloir se coucher aprs souper. On soupait  onze
heures, monsieur, car il ne rentrait jamais plus tt,  cause des
coiffures de soire.

Quand il avait fini son aventure, il fumait des cigarettes en se
promenant dans la chambre, et il tait si joli garon, avec sa
moustache et ses cheveux friss, que je pensais: C'est vrai, tout de
mme, ce qu'il raconte. Puisque j'en suis folle, moi, de cet homme-l,
pourquoi donc les autres n'en seraient-elles pas aussi toques. Ah!
j'en ai eu des envies de pleurer, et de crier, et de me sauver, et de
me jeter par la fentre, tout en desservant la table pendant qu'il
fumait toujours. Il billait, en ouvrant la bouche, pour me montrer
combien il tait las, et il disait deux ou trois fois avant de se
mettre au lit. Dieu que je dormirai bien cette nuit!

Je ne lui en veux pas, car il ne savait point combien il me peinait?
Non, il ne pouvait pas le savoir! il aimait se vanter des femmes comme
un paon qui fait la roue. Il en tait arriv  croire que toutes le
regardaient et le voulaient.

a a t dur quand il a vieilli.

Oh! monsieur, quand j'ai vu son premier cheveu blanc, j'ai eu un
saisissement  perdre le souffle, et puis une joie--une vilaine
joie--mais si grande, si grande!!! Je me suis dit: C'est la fin ...
c'est la fin ... Il m'a sembl qu'on allait me sortir de prison. Je
l'aurais donc pour moi toute seule, quand les autres n'en voudraient
plus.

C'tait un matin, dans notre lit.--Il dormait encore, et je me
penchais sur lui pour le rveiller en l'embrassant lorsque j'aperus
dans ses boucles, sur la tempe, un petit fil qui brillait comme de
l'argent. Quelle surprise! Je n'aurais pas cru cela possible! D'abord
j'ai pens  l'arracher pour qu'il ne le vt pas, lui! mais, en
regardant bien j'en aperus un autre plus haut. Des cheveux blancs! il
allait avoir des cheveux blancs! J'en avais le coeur battant et une
moiteur  la peau; pourtant, j'tais bien contente, au fond!

C'est laid de penser ainsi, mais j'ai fait mon mnage de bon coeur ce
matin-l, sans le rveiller encore; et quand il eut ouvert les yeux,
tout seul, je lui dis:

--Sais-tu ce que j'ai dcouvert pendant que tu dormais?

--Non.

--J'ai dcouvert que tu as des cheveux blancs.

Il eut une secousse de dpit qui le fit asseoir comme si je l'avais
chatouill et il me dit d'un air mchant:

--C'est pas vrai!

--Oui, sur la tempe gauche. Il y en a quatre.

Il sauta du lit pour courir  la glace.

Il ne les trouvait pas. Alors je lui montrai le premier, le plus bas,
le petit fris, et je lui disais:

--a n'est pas tonnant avec la vie que tu mnes. D'ici  deux ans tu
seras fini.

Eh bien! monsieur, j'avais dit vrai, deux ans aprs on ne l'aurait pas
reconnu. Comme a change vite un homme! Il tait encore beau garon
mais il perdait sa fracheur, et les femmes ne le recherchaient plus.
Ah! j'en ai men une dure d'existence, moi, en ce temps-l! il m'en a
fait voir de cruelles! Rien ne lui plaisait, rien de rien. Il a quitt
son mtier pour la chapellerie, dans quoi il a mang de l'argent. Et
puis il a voulu tre acteur sans y russir, et puis il s'est mis 
frquenter les bals publics. Enfin, il a eu le bon sens de garder un
peu de bien, dont nous vivons. a suffit, mais a n'est pas lourd!
Dire qu'il a eu presque une fortune  un moment.

Maintenant vous voyez ce qu'il fait. C'est comme une frnsie qui le
tient. Faut qu'il soit jeune, faut qu'il danse avec des femmes qui
sentent l'odeur et la pommade. Pauvre vieux chri, va!

Elle regardait, mue, prte  pleurer, son vieux mari qui ronflait.
Puis, s'approchant de lui  pas lgers, elle mit un baiser dans ses
cheveux. Le mdecin s'tait lev, et se prparait  s'en aller, ne
trouvant rien  dire devant ce couple bizarre.

Alors, comme il partait, elle demanda:

--Voulez-vous tout de mme me donner votre adresse. S'il tait plus
malade j'irais vous chercher.




UN PORTRAIT




Tiens, Milial! dit quelqu'un prs de moi.

Je regardai l'homme qu'on dsignait, car, depuis longtemps j'avais
envie de connatre ce Don Juan.

Il n'tait plus jeune. Les cheveux gris, d'un gris trouble,
ressemblaient un peu  ces bonnets  poil dont se coiffent certains
peuples du Nord, et sa barbe fine, assez longue, tombant sur la
poitrine, avait aussi des airs de fourrure. Il causait avec une
femme, pench vers elle, parlant  voix basse, en la regardant avec un
oeil doux, plein d'hommages et de caresses.

Je savais sa vie, ou du moins ce qu'on en connaissait. Il avait t
aim follement, plusieurs fois; et des drames avaient eu lieu o son
nom se trouvait ml. On parlait de lui comme d'un homme trs
sduisant, presque irrsistible. Lorsque j'interrogeais les femmes qui
faisaient le plus son loge, pour savoir d'o lui venait cette
puissance, elles rpondaient toujours, aprs avoir quelque temps
cherch:

--Je ne sais pas ... c'est du charme.

Certes, il n'tait pas beau. Il n'avait rien des lgances dont nous
supposons dous les conqurants de coeurs fminins. Je me demandais,
avec intrt, o tait cache sa sduction. Dans l'esprit?... On ne
m'avait jamais cit ses mots ni mme clbr son intelligence ...
Dans le regard?... Peut-tre ... Ou dans la voix?... La voix de
certains tres a des grces sensuelles, irrsistibles, la saveur des
choses exquises  manger. On a faim de les entendre, et le son de
leurs paroles pntre en nous comme une friandise.

Un ami passait. Je lui demandai:

--Tu connais M. Milial?

--Oui.

--Prsente-nous donc l'un  l'autre.

Une minute plus tard, nous changions une poigne de main et nous
causions entre deux portes. Ce qu'il disait tait juste, agrable 
entendre, sans contenir rien de suprieur. La voix en effet, tait
belle, douce, caressante, musicale; mais j'en avais entendu de plus
prenantes, de plus remuantes. On l'coutait avec plaisir, comme on
regarderait couler une jolie source. Aucune tension de pense n'tait
ncessaire pour le suivre, aucun sous-entendu ne surexcitait la
curiosit, aucune attente ne tenait en veil l'intrt. Sa
conversation tait plutt reposante et n'allumait point en nous soit
un vif dsir de rpondre et de contredire, soit une approbation ravie.

Il tait d'ailleurs aussi facile de lui donner la rplique que de
l'couter. La rponse venait aux lvres d'elle-mme, ds qu'il avait
fini de parler, et les phrases allaient vers lui comme si ce qu'il
avait dit les faisait sortir de la bouche naturellement.

Une rflexion me frappa bientt. Je le connaissais depuis un quart
d'heure, et il me semblait qu'il tait un de mes anciens amis, que
tout, de lui, m'tait familier depuis longtemps: sa figure, ses
gestes, sa voix, ses ides.

Brusquement, aprs quelques instants de causerie, il me paraissait
install dans mon intimit. Toutes les portes taient ouvertes entre
nous, et je lui aurais fait peut-tre, sur moi-mme, s'il les avait
sollicites, ces confidences que, d'ordinaire, on ne livre qu'aux plus
anciens camarades.

Certes, il y avait l un mystre. Ces barrires fermes entre tous les
tres, et que le temps pousse une  une, lorsque la sympathie, les
gots pareils, une mme culture intellectuelle et des relations
constantes les ont dcadenasses peu  peu, semblaient ne pas exister
entre lui et moi, et, sans doute, entre lui et tous ceux, hommes et
femmes, que le hasard jetait sur sa route.

Au bout d'une demi-heure, nous nous sparmes en nous promettant de
nous revoir souvent, et il me donna son adresse aprs m'avoir invit 
djeuner, le surlendemain.

Ayant oubli l'heure, j'arrivai trop tt; il n'tait pas rentr. Un
domestique correct et muet ouvrt devant moi un beau salon un peu
sombre, intime, recueilli. Je m'y sentis  l'aise, comme chez moi. Que
de fois j'ai remarqu l'influence des appartements sur le caractre et
sur l'esprit! Il y a des pices o on se sent toujours bte; d'autres,
au contraire, o on se sent toujours verveux. Les unes attristent,
bien que claires, blanches et dores; d'autres gayent, bien que
tentures d'toffes calmes. Notre oeil, comme notre coeur, a ses
haines et ses tendresses, dont souvent il ne nous fait point part, et
qu'il impose secrtement, furtivement,  notre humeur. L'harmonie des
meubles, des murs, le style d'un ensemble agissent instantanment sur
notre nature intellectuelle comme l'air des bois, de la mer ou de la
montagne modifie notre nature physique.

Je m'assis sur un divan disparu sous les coussins, et je me sentis
soudain soutenu, port, capitonn par ces petits sacs de plume
couverts de soie, comme si la forme et la place de mon corps eussent
t marques d'avance sur ce meuble.

Puis je regardai. Rien d'clatant dans la pice; partout de belles
choses modestes, des meubles simples et rares, des rideaux d'Orient
qui ne semblaient pas venir du Louvre, mais de l'intrieur d'un harem,
et, en face de moi, un portrait de femme. C'tait un portrait de
moyenne grandeur, montrant la tte et le haut du corps, et les mains
qui tenaient un livre. Elle tait jeune nu-tte, coiffe de bandeaux
plats, souriant un peu tristement. Est-ce parce qu'elle avait la tte
nue, ou bien par l'impression de son allure si naturelle, mais jamais
portrait de femme ne me parut tre chez lui autant que celui-l, dans
ce logis. Presque tous ceux que je connais sont en reprsentation,
soit que la dame ait des vtements d'apparat, une coiffure seyante, un
air de bien savoir qu'elle pose devant le peintre d'abord, et ensuite
devant tous ceux qui la regarderont, soit qu'elle ait pris une
attitude abandonne dans un nglig bien choisi.

Les unes sont debout, majestueuses, en pleine beaut, avec un air de
hauteur qu'elles n'ont pas d garder longtemps dans l'ordinaire de la
vie. D'autres minaudent, dans l'immobilit de la toile; et toutes ont
un rien, une fleur ou un bijou, un pli de robe ou de lvre qu'on sent
pos par le peintre, pour l'effet. Qu'elles portent un chapeau, une
dentelle sur la tte, ou leurs cheveux seulement, on devine en elles
quelque chose qui n'est point tout  fait naturel. Quoi? On l'ignore,
puisqu'on ne les a pas connues, mais on le sent. Elles semblent en
visite quelque part, chez des gens  qui elles veulent plaire,  qui,
elles veulent se montrer avec tout leur avantage; et elles ont tudi
leur attitude, tantt modeste, tantt hautaine.

Que dire de celle-l? Elle tait chez elle, et seule. Oui, elle tait
seule, car elle souriait comme on sourit quand on pense solitairement
 quelque chose de triste et de doux, et non comme on sourit quand on
est regarde. Elle tait tellement seule, et chez elle, qu'elle
faisait le vide en tout ce grand appartement, le vide absolu. Elle
l'habitait, l'emplissait, l'animait seule; il y pouvait entrer
beaucoup de monde, et tout ce monde pouvait parler, rire, mme
chanter; elle y serait toujours seule, avec un sourire solitaire, et,
seule, elle le rendrait vivant, de son regard de portrait.

Il tait unique aussi, ce regard. Il tombait sur moi tout droit,
caressant et fixe, sans me voir. Tous les portraits savent qu'ils sont
contempls, et ils rpondent avec les yeux, avec des yeux qui voient,
qui pensent, qui nous suivent, sans nous quitter, depuis notre entre
jusqu' notre sortie de l'appartement qu'ils habitent.

Celui-l ne me voyait pas, ne voyait rien, bien que son regard ft
plant sur moi, tout droit. Je me rappelai le vers surprenant de
Baudelaire:

     Et tes yeux attirants comme ceux d'un portrait.

Ils m'attiraient, en effet, d'une faon irrsistible, jetaient en moi
un trouble trange, puissant, nouveau, ces yeux peints, qui avaient
vcu, ou qui vivaient encore, peut-tre. Oh! quel charme infini et
amollissant comme une brise qui passe, sduisant comme un ciel mourant
de crpuscule lilas, rose et bleu, et un peu mlancolique comme la
nuit qui vient derrire sortait de ce cadre sombre et de ces yeux
impntrables. Ces yeux, ces yeux crs par quelques coups de pinceau,
cachaient en eux le mystre de ce qui semble tre et n'existe pas, de
ce qui peut apparatre en un regard de femme, de ce qui fait germer
l'amour en nous.

La porte s'ouvrit. M. Milial entrait. Il s'excusa d'tre en retard. Je
m'excusai d'tre en avance. Puis je lui dis:

--Est-il indiscret de vous demander quelle est cette femme?

Il rpondit:

--C'est ma mre, morte toute jeune.

Et je compris alors d'o venait l'inexplicable sduction de cet homme!




L'INFIRME




Cette aventure m'est arrive vers 1882.

Je venais de m'installer dans le coin d'un wagon vide, et j'avais
referm la portire, avec l'esprance de rester seul, quand elle se
rouvrit brusquement, et j'entendis une voix qui disait:

--Prenez garde, monsieur, nous nous trouvons juste au croisement des
lignes; le marchepied est trs haut.

Une autre voix rpondit:

--Ne crains rien, Laurent, je vais prendre les poignes.

Puis une tte apparut coiffe d'un chapeau rond, et deux mains,
s'accrochant aux lanires de cuir et de drap suspendues des deux cts
de la portire, hissrent lentement un gros corps, dont les pieds
firent sur le marchepied un bruit de canne frappant le sol.

Or, quand l'homme eut fait entrer son torse dans le compartiment, je
vis apparatre dans l'toffe flasque du pantalon, le bout peint en
noir d'une jambe de bois, qu'un autre pilon pareil suivit bientt.

Une tte se montra derrire ce voyageur, et demanda:

--Vous tes bien, monsieur?

--Oui, mon garon.

--Alors, voil vos paquets et vos bquilles.

Et un domestique, qui avait l'air d'un vieux soldat, monta  son tour,
portant en ses bras un tas de choses, enveloppes en des papiers
noirs et jaunes, ficeles soigneusement, et les dposa, l'une aprs
l'autre, dans le filet au-dessus de la tte de son matre. Puis il
dit:

--Voil, monsieur, c'est tout. Il y en a cinq. Les bonbons, la poupe,
le tambour, le fusil et le pt de foies gras.

--C'est bien, mon garon.

--Bon voyage, monsieur.

--Merci, Laurent; bonne sant!

L'homme s'en alla en repoussant la porte, et je regardai mon voisin.

Il pouvait avoir trente-cinq ans, bien que ses cheveux fussent presque
blancs; il tait dcor, moustachu, fort gros, atteint de cette
obsit poussive des hommes actifs et forts qu'une infirmit tient
immobiles.

Il s'essuya le front, souffla et, me regardant bien en face:

--La fume vous gne-t-elle, monsieur?

--Non, monsieur.

Cet oeil, cette voix, ce visage, je les connaissais. Mais d'o, de
quand? Certes, j'avais rencontr ce garon-l, je lui avais parl, je
lui avais serr la main. Cela datait de loin, de trs loin, c'tait
perdu dans cette brume o l'esprit semble chercher  ttons les
souvenirs et les poursuit, comme des fantmes fuyants, sans les
saisir.

Lui aussi, maintenant, me dvisageait avec la tnacit et la fixit
d'un homme qui se rappelle un peu, mais pas tout  fait.

Nos yeux, gns de ce contact obstin des regards, se dtournrent;
puis, au bout de quelques secondes, attirs de nouveau par la volont
obscure et tenace de la mmoire en travail, ils se rencontrrent
encore, et je dis:

--Mon Dieu, monsieur, au lieu de nous observer  la drobe pendant
une heure, ne vaudrait-il pas mieux chercher ensemble o nous nous
sommes connus?

Le voisin rpondit avec bonne grce:

--Vous avez tout  fait raison, monsieur.

Je me nommai:

--Je m'appelle Henry Bonclair, magistrat.

Il hsita quelques secondes; puis, avec ce vague de l'oeil et de la
voix qui accompagne les grandes tensions d'esprit:

--Ah! parfaitement, je vous ai rencontr chez les Poincel, autrefois,
avant la guerre, voil douze ans de cela!

--Oui, monsieur ... Ah!... ah!... vous tes le lieutenant Revalire?

--Oui ... Je fus mme le capitaine Revalire jusqu'au jour o j'ai
perdu mes pieds ... tous les deux d'un seul coup, sur le passage d'un
boulet.

Et nous nous regardmes de nouveau, maintenant que nous nous
connaissions.

Je me rappelais parfaitement avoir vu ce beau garon mince qui
conduisait les cotillons avec une furie agile et gracieuse et qu'on
avait surnomm, je crois, la Trombe. Mais derrire cette image,
nettement voque, flottait encore quelque chose d'insaisissable, une
histoire que j'avais sue et oublie, une de ces histoires auxquelles
on prte une attention bienveillante et courte, et qui ne laissent
dans l'esprit qu'une marque presque imperceptible.

Il y avait de l'amour l-dedans. J'en retrouvais la sensation
particulire au fond de ma mmoire, mais rien de plus, sensation
comparable au fumet que sme pour le nez d'un chien le pied d'un
gibier sur le sol.

Peu  peu, cependant, les ombres s'claircirent et une figure de
jeune fille surgit devant mes yeux. Puis son nom clata dans ma tte
comme un ptard qui s'allume: Mlle de Mandal. Je me rappelais tout,
maintenant. C'tait, en effet, une histoire d'amour, mais banale.
Cette jeune fille aimait ce jeune homme, lorsque je l'avais rencontr,
et on parlait de leur prochain mariage. Il paraissait lui-mme trs
pris, trs heureux.

Je levai les yeux vers le filet o tous les paquets, apports par le
domestique de mon voisin, tremblotaient aux secousses du train, et la
voix du serviteur me revint comme s'il finissait  peine de parler.

Il avait dit:

--Voil, monsieur, c'est tout. Il y en a cinq: les bonbons, la poupe,
le tambour, le fusil et le pt de foies gras.

Alors, en une seconde, un roman se composa et se droula dans ma
tte. Il ressemblait d'ailleurs  tous ceux que j'avais lus o, tantt
le jeune homme, tantt la jeune fille, pouse son fianc ou sa fiance
aprs la catastrophe, soit corporelle, soit financire. Donc, cet
officier mutil pendant la guerre avait retrouv, aprs la campagne,
la jeune fille qui s'tait promise  lui; et, tenant son engagement,
elle s'tait donne.

Je jugeais cela beau, mais simple, comme on juge simples tous les
dvouements et tous les dnouements des livres et du thtre. Il
semble toujours, quand on lit, ou quand on coute,  ces coles de
magnanimit, qu'on se serait sacrifi soi-mme avec un plaisir
enthousiaste, avec un lan magnifique. Mais on est de fort mauvaise
humeur, le lendemain, quand un ami misrable vient vous emprunter
quelque argent.

Puis, soudain, une autre supposition, moins potique et plus
raliste, se substitua  la premire. Peut-tre s'tait-il mari avant
la guerre, avant l'pouvantable accident de ce boulet lui coupant les
jambes, et avait-elle d, dsole et rsigne, recevoir, soigner,
consoler, soutenir ce mari, parti fort et beau, revenu avec les pieds
fauchs, affreux dbris vou  l'immobilit, aux colres impuissantes
et  l'obsit fatale.

tait-il heureux ou tortur? Une envie, lgre d'abord, puis
grandissante, puis irrsistible, me saisit de connatre son histoire,
d'en savoir au moins les points principaux, qui me permettraient de
deviner ce qu'il ne pourrait pas ou ne voudrait pas me dire.

Je lui parlais, tout en songeant. Nous avions chang quelques paroles
banales; et moi, les yeux levs vers le filet, je pensais: Il a donc
trois enfants: les bonbons sont pour sa femme, la poupe pour sa
petite fille, le tambour et le fusil pour ses fils, ce pt de foies
gras pour lui.

Soudain, je lui demandai:

--Vous tes pre, monsieur?

Il rpondit:

--Non, monsieur.

Je me sentis soudain confus comme si j'avais commis une grosse
inconvenance et je repris:

--Je vous demande pardon. Je l'avais pens en entendant votre
domestique parler de jouets. On entend sans couter, et on conclut
malgr soi.

Il sourit, puis murmura:

--Non, je ne suis mme pas mari. J'en suis rest aux prliminaires.

J'eus l'air de me souvenir tout  coup.

--Ah!... c'est vrai, vous tiez fianc, quand je vous ai connu,
fianc avec Mlle de Mandal, je crois.

--Oui, monsieur, votre mmoire est excellente.

J'eus une audace excessive, et j'ajoutai:

--Oui, je crois me rappeler aussi avoir entendu dire que Mlle de
Mandal avait pous monsieur ... monsieur ...

Il pronona tranquillement ce nom.

--M. de Fleurel.

--Oui, c'est cela! Oui ... je me rappelle mme,  ce propos, avoir
entendu parler de votre blessure;

Je le regardais bien en face; et il rougit.

Sa figure pleine, bouffie, que l'afflux constant de sang rendait dj
pourpre, se teinta davantage encore.

Il rpondit avec vivacit, avec l'ardeur soudaine d'un homme qui
plaide une cause perdue d'avance, perdue dans son esprit et dans son
coeur, mais qu'il veut gagner devant l'opinion.

--On a tort, monsieur, de prononcer  ct du mien le nom de Mme de
Fleurel. Quand je suis revenu de la guerre, sans mes pieds, hlas! je
n'aurais jamais accept, jamais, qu'elle devnt ma femme. Est-ce que
c'tait possible? Quand on se marie, monsieur, ce n'est pas pour faire
parade de gnrosit: c'est pour vivre, tous les jours, toutes les
heures, toutes les minutes, toutes les secondes,  ct d'un homme;
et, si cet homme est difforme, comme moi, on se condamne, en
l'pousant,  une souffrance qui durera jusqu' la mort! Oh! je
comprends, j'admire tous les sacrifices, tous les dvouements, quand
ils ont une limite, mais je n'admets pas le renoncement d'une femme 
toute une vie qu'elle espre heureuse,  toutes les joies,  tous les
rves, pour satisfaire l'admiration de la galerie. Quand j'entends
sur le plancher de ma chambre le battement de mes pilons et celui de
mes bquilles, ce bruit de moulin que je fais  chaque pas, j'ai des
exasprations  trangler mon serviteur. Croyez-vous qu'on puisse
accepter d'une femme de tolrer ce qu'on ne supporte pas soi-mme? Et
puis, vous imaginez-vous que c'est joli, mes bouts de jambes?...

Il se tut. Que lui dire? Je trouvais qu'il avait raison! Pouvais-je la
blmer, la mpriser, mme lui donner tort,  elle? Non. Cependant? Le
dnouement conforme  la rgle,  la moyenne,  la vrit,  la
vraisemblance, ne satisfaisait pas mon apptit potique. Ces moignons
hroques appelaient un beau sacrifice qui me manquait, et j'en
prouvais une dception.

Je lui demandai tout  coup:

--Mme de Fleurel a des enfants?

--Oui, une fille et deux garons. C'est pour eux que je porte ces
jouets. Son mari et elle ont t trs bons pour moi.

Le train montait la rampe de Saint-Germain. Il passa les tunnels,
entra en gare, s'arrta.

J'allais offrir mon bras pour aider la descente de l'officier mutil
quand deux mains se tendirent vers lui, par la portire ouverte:

--Bonjour! mon cher Revalire.

--Ah! bonjour, Fleurel.

Derrire l'homme, la femme souriait, radieuse, encore jolie, envoyant
des bonjour! de ses doigts gants. Une petite fille,  ct d'elle,
sautillait de joie, et deux garonnets regardaient avec des yeux
avides le tambour et le fusil passant du filet du wagon entre les
mains de leur pre.

Quand l'infirme fut sur le quai, tous les enfants l'embrassrent.
Puis on se mit en route, et la fillette, par amiti, tenait dans sa
petite main la traverse vernie d'une bquille, comme elle aurait pu
tenir, en marchand  son ct, le pouce de son grand ami.




LES

25 FRANCS DE LA SUPRIEURE




Ah! certes, il tait drle, le pre Pavilly, avec ses grandes jambes
d'araigne et son petit corps, et ses longs bras, et sa tte en pointe
surmonte d'une flamme de cheveux rouges sur le sommet du crne.

C'tait un clown, un clown paysan, naturel, n pour faire des farces,
pour faire rire, pour jouer des rles, des rles simples puisqu'il
tait fils de paysan, paysan lui-mme, sachant  peine lire. Ah! oui,
le bon Dieu l'avait cr pour amuser les autres, les pauvres diables
de la campagne qui n'ont pas de thtres et de ftes; et il les
amusait en conscience. Au caf, ou lui payait des tournes pour le
garder, et il buvait intrpidement, riant et plaisantant, blaguant
tout le monde sans fcher personne, pendant qu'on se tordait autour de
lui.

Il tait si drle que les filles elles-mmes ne lui rsistaient pas,
tant elles riaient, bien qu'il ft trs laid. Il les entranait, en
blaguant, derrire un mur, dans un foss, dans une table, puis il les
chatouillait et les pressait, avec des propos si comiques qu'elles se
tenaient les ctes en le repoussant. Alors il gambadait, faisait mine
de se vouloir pendre, et elles se tordaient, les larmes aux yeux; il
choisissait un moment et les culbutait avec tant d'-propos qu'elles y
passaient toutes, mme celles qui l'avaient brav, histoire de
s'amuser.

Donc, vers la fin de juin il s'engagea, pour faire la moisson, chez
matre Le Harivau prs de Rouville. Pendant trois semaines entires il
rjouit les moissonneurs, hommes et femmes par ses farces, tant le
jour que la nuit. Le jour on le voyait dans la plaine, au milieu des
pis fauchs, on le voyait coiff d'un vieux chapeau de paille qui
cachait son toupet rousstre, ramassant avec ses longs bras maigres et
liant en gerbes le bl jaune; puis s'arrtant pour esquisser un geste
drle qui faisait rire  travers la campagne le peuple des
travailleurs qui ne le le quittait point de l'oeil. La nuit il se
glissait comme une bte rampante, dans la paille des greniers o
dormaient les femmes, et ses mains rdaient, veillaient des cris,
soulevaient des tumultes. On le chassait  coups de sabots et il
fuyait  quatre pattes, pareil  un singe fantastique au milieu des
fuses de gaiet de la chambre tout entire.

Le dernier jour, comme le char des moissonneurs, enrubann et
cornemusant, plein de cris, de chants, de joie et d'ivresse, allait
sur la grande route blanche, au pas lent de six chevaux pommels,
conduit par un gars en blouse portant cocarde  sa casquette, Pavilly,
au milieu des femmes vautres, dansait un pas de satyre ivre qui
tenait, bouche be, sur les talus des fermes les petits garons
morveux et les paysans stupfaits de sa structure invraisemblable.

Tout  coup, en arrivant  la barrire de la ferme de matre Le
Harivau, il fit un bond en levant les bras, mais par malheur il
heurta, en retombant, le bord de la longue charrette, culbuta par
dessus, tomba sur la roue et rebondit sur le chemin.

Ses camarades s'lancrent. Il ne bougeait plus, un oeil ferm,
l'autre ouvert, blme de peur, ses grands membres allongs dans la
poussire.

Quant on toucha sa jambe droite, il se mit  pousser des cris et,
quand on voulut le mettre debout, il s'abattit.

--Je crais ben qu'il a une patte casse, dit un homme.

Il avait, en effet, une jambe casse.

Matre Le Harivau le fit tendre sur une table, et un cavalier courut
 Rouville pour chercher le mdecin, qui arriva une heure aprs.

Le fermier fut trs gnreux et annona qu'il payerait le traitement
de l'homme  l'hpital.

Le docteur emporta donc Pavilly dans sa voiture et le dposa dans un
dortoir peint  la chaux o sa fracture fut rduite.

Ds qu'il comprit qu'il n'en mourrait pas et qu'il allait tre soign,
guri, dorlot, nourri  rien faire, sur le dos, entre deux draps,
Pavilly fut saisi d'une joie dbordante, et il se mit  rire d'un rire
silencieux et continu qui montrait ses dents gtes.

Ds qu'une soeur approchait de son lit, il lui faisait des grimaces de
contentement, clignait de l'oeil, tordait sa bouche, remuait son nez
qu'il avait trs long et mobile  volont. Ses voisins de dortoir,
tout malades qu'ils taient, ne pouvaient se tenir de rire, et la
soeur suprieure venait souvent  son lit pour passer un quart d'heure
d'amusement. Il trouvait pour elle des farces plus drles, des
plaisanteries indites et comme il portait en lui le germe de tous les
cabotinages, il se faisait dvot pour lui plaire, parlait du bon Dieu
avec des airs srieux d'homme qui sait les moments o il ne faut plus
badiner.

Un jour, il imagina de lui chanter des chansons. Elle fut ravie et
revint plus souvent; puis, pour utiliser sa voix, elle lui apporta un
livre de cantiques. On le vit alors assis dans son lit, car il
commenait  se remuer, entonnant d'une voix de fausset les louanges
de l'ternel, de Marie et du Saint-Esprit, tandis que la grosse bonne
soeur, debout  ses pieds, battait la mesure avec un doigt en lui
donnant l'intonation. Ds qu'il put marcher, la suprieure lui offrit
de le garder quelque temps de plus pour chanter les offices dans la
chapelle, tout en servant la messe et remplissant aussi les fonctions
de sacristain. Il accepta. Et pendant un mois entier on le vit, vtu
d'un surplis blanc, et boitillant, entonner les rpons et les psaumes
avec des ports de tte si plaisants que le nombre des fidles
augmenta, et qu'on dsertait la paroisse pour venir  vpres 
l'hpital.

Mais comme tout finit en ce monde, il fallut bien le congdier quand
il fut tout  fait guri. La suprieure, pour le remercier, lui fit
cadeau de vingt-cinq francs.

Ds que Pavilly se vit dans la rue avec cet argent dans sa poche, il
se demanda ce qu'il allait faire. Retournerait-il au village? Pas
avant d'avoir bu un coup certainement, ce qui ne lui tait pas arriv
depuis longtemps, et il entra dans un caf. Il ne venait pas  la
ville plus d'une fois ou deux par an, et il lui tait rest, d'une de
ces visites en particulier, un souvenir confus et enivrant d'orgie.

Donc il demanda un verre de fine qu'il avala d'un trait pour graisser
le passage, puis il s'en ft verser un second afin d'en prendre le
got.

Ds que l'eau-de-vie, forte et poivre, lui eut touch le palais et la
langue, rveillant plus vive, aprs cette longue sobrit, la
sensation aime et dsire de l'alcool qui caresse, et pique, et
aromatise, et brle la bouche, il comprit qu'il boirait la bouteille
et demanda tout de suite ce qu'elle valait, afin d'conomiser sur le
dtail. On la lui compta trois francs, qu'il paya; puis il commena 
se griser avec tranquillit.

Il y mettait pourtant de la mthode voulant garder assez de conscience
pour d'autres plaisirs. Donc aussitt qu'il se sentit sur le point de
voir saluer les chemines il se leva, et s'en alla, d'un pas hsitant,
sa bouteille sous le bras, en qute d'une maison de filles.

Il la trouva, non sans peine, aprs l'avoir demande  un charretier
qui ne la connaissait pas,  un facteur qui le renseigna mal,  un
boulanger qui se mit  jurer en le traitant de vieux porc, et, enfin,
 un militaire qui l'y conduisit obligeamment, en l'engageant 
choisir la Reine.

Pavilly, bien qu'il ft  peine midi, entra dans ce lieu de dlices o
il fut reu par une bonne qui voulait le mettre  la porte. Mais il la
fit rire par une grimace, montra trois francs, prix normal des
consommations spciales du lieu, et la suivit avec peine le long d'un
escalier fort sombre qui menait au premier tage.

Quand il fut entr dans une chambre il rclama la venue de la Reine et
l'attendit en buvant un nouveau coup au goulot mme de sa bouteille.

La porte s'ouvrit, une fille parut. Elle tait grande, grasse, rouge,
norme. D'un coup d'oeil sr, d'un coup d'oeil de connaisseur, elle
toisa l'ivrogne croul sur un sige et lui dit:

--T'as pas honte  c't'heure-ci?

Il balbutia:

--De quoi, princesse?

--Mais de dranger une dame avant qu'elle ait seulement mang la
soupe.

Il voulut rire.

--Y a pas d'heure pour les braves.

--Y a pas d'heure non plus pour se saouler, vieux pot.

Pavilly se fcha.

--Je sieus pas un pot, d'abord, et puis je sieus pas saoul.

--Pas saoul?

--Non, je sieus pas saoul.

--Pas saoul, tu pourrais pas seulement te tenir debout.

Elle le regardait avec une colre rageuse de femme dont les compagnes
dnent.

Il se dressa.

--M, m, que je danserais une polka.

Et, pour prouver sa solidit, il monta sur la chaise, fit une
pirouette et sauta sur le lit o ses gros souliers vaseux plaqurent
deux taches pouvantables.

--Ah! salop! cria la fille.

S'lanant, elle lui jeta un coup de poing dans le ventre, un tel coup
de poing que Pavilly perdit l'quilibre, bascula sur les pieds de la
couche, fit une complte cabriole, retomba sur la commode entranant
avec lui la cuvette et le pot  l'eau, puis s'croula par terre en
poussant des hurlements.

Le bruit fut si violent et ses cris si perants que toute la maison
accourut, monsieur, madame, la servante et le personnel.

Monsieur, d'abord, voulut ramasser l'homme, mais, ds qu'il l'et mis
debout, le paysan perdit de nouveau l'quilibre, puis se mit 
vocifrer qu'il avait la jambe casse, l'autre, la bonne, la bonne!

C'tait vrai. On courut chercher un mdecin. Ce fut justement celui
qui avait soign Pavilly chez matre Le Harivau.

--Comment, c'est encore vous? dit-il.

--Oui, m'sieu.

--Qu'est-ce que vous avez?

--L'autre qu'on m'a cass itou, m'sieu l'docteur.

--Qu'est-ce qui vous a fait a, mon vieux?

--Une femelle donc.

Tout le monde coutait. Les filles en peignoir, en cheveux, la bouche
encore grasse du dner interrompu, madame furieuse, monsieur inquiet.

--a va faire une vilaine histoire, dit le mdecin. Vous savez que la
municipalit vous voit d'un mauvais oeil. Il faudrait tcher qu'on ne
parlt point de cette affaire-l.

--Comment faire? demanda monsieur.

--Mais, le mieux, serait d'envoyer cet homme  l'hpital, d'o il
sort, d'ailleurs, et de payer son traitement.

Monsieur rpondit:

--J'aime encore mieux a que d'avoir des histoires.

Donc Pavilly, une demi-heure aprs, rentrait ivre et geignant dans le
dortoir d'o il tait sorti une heure plus tt.

La suprieure leva les bras, afflige, car elle l'aimait, et
souriante, car il ne lui dplaisait pas de le revoir.

--Eh bien! mon brave, qu'est-ce que vous avez?

--L'autre jambe casse, madame la bonne soeur.

--Ah! vous tes donc encore mont sur une voiture de paille, vieux
farceur?

Et Pavilly, confus et sournois, balbutia:

--Non ... non... Pas cette fois ... pas cette fois... Non ... non...
C'est point d'ma faute, point d'ma faute... C'est une paillasse qu'en
est cause.

Elle ne put en tirer d'autre explication et ne sut jamais que cette
rechute tait due  ses vingt-cinq francs.




UN CAS DE DIVORCE




L'avocat de Mme Chassel prit la parole:

MONSIEUR LE PRSIDENT, MESSIEURS LES JUGES,

La cause que je suis charg de dfendre devant vous relve bien plus
de la mdecine que de la justice, et constitue bien plus un cas
pathologique qu'un cas de droit ordinaire. Les faits semblent simples
au premier abord.

Un homme jeune, trs riche, d'me noble et exalte, de coeur
gnreux, devient amoureux d'une jeune fille absolument belle, plus
que belle, adorable, aussi gracieuse, aussi charmante, aussi bonne,
aussi tendre que jolie, et il l'pouse.

Pendant quelque temps, il se conduit envers elle en poux plein de
soins et de tendresse; puis il la nglige, la rudoie, semble prouver
pour elle une rpulsion insurmontable, un dgot irrsistible. Un jour
mme il la frappe, non seulement sans aucune raison, mais mme sans
aucun prtexte.

Je ne vous ferai point le tableau, messieurs, de ses allures bizarres,
incomprhensibles pour tous. Je ne vous dpeindrai point la vie
abominable de ces deux tres, et la douleur horrible de cette jeune
femme.

Il me suffira pour vous convaincre de vous lire quelques fragments
d'un journal crit chaque jour par ce pauvre homme, par ce pauvre
fou. Car c'est en face d'un fou que nous nous trouvons, messieurs, et
le cas est d'autant plus curieux, d'autant plus intressant qu'il
rappelle en beaucoup de points la dmence du malheureux prince, mort
rcemment, du roi bizarre qui rgna platoniquement sur la Bavire.
J'appellerai ce cas: la folie potique.

Vous vous rappelez tout ce qu'on raconta de ce prince trange. Il fit
construire au milieu des paysages les plus magnifiques de son royaume
de vrais chteaux de ferie. La ralit mme de la beaut des choses
et des lieux ne lui suffisant pas, il imagina, il cra, dans ces
manoirs invraisemblables, des horizons factices, obtenus au moyen
d'artifices de thtre, des changements  vue, des forts peintes, des
empires de contes o les feuilles des arbres taient des pierres
prcieuses. Il eut des Alpes et des glaciers, des steppes, des dserts
de sable brls par le soleil; et, la nuit, sous les rayons de la
vraie lune, des lacs qu'clairaient par dessous de fantastiques lueurs
lectriques. Sur ces lacs nageaient des cygnes et glissaient des
nacelles, tandis qu'un orchestre, compos des premiers excutants du
monde, enivrait de posie l'me du fou royal.

Cet homme tait chaste, cet homme tait vierge. Il n'aima jamais qu'un
rve, son rve, son rve divin.

Un soir, il emmena dans sa barque une femme, jeune, belle, une grande
artiste et il la pria de chanter. Elle chanta, grise elle-mme par
l'admirable paysage, par la douceur tide de l'air, par le parfum des
fleurs et par l'extase de ce prince jeune et beau.

Elle chanta, comme chantent les femmes que touche l'amour, puis,
perdue, frmissante, elle tomba sur le coeur du roi en cherchant ses
lvres.

Mais il la jeta dans le lac, et prenant ses rames gagna la berge, sans
s'inquiter si on la sauvait.

Nous nous trouvons, messieurs les juges, devant un cas tout  fait
semblable. Je ne ferai plus que lire maintenant des passages du
journal que nous avons surpris dans un tiroir du secrtaire.

       *       *       *       *       *

Comme tout est triste et laid, toujours pareil, toujours odieux. Comme
je rve une terre plus belle, plus noble, plus varie. Comme elle
serait pauvre l'imagination de leur Dieu, si leur Dieu existait ou
s'il n'avait pas cr d'autres choses, ailleurs.

Toujours des bois, de petits bois, des fleuves qui ressemblent aux
fleuves, des plaines qui ressemblent aux plaines, tout est pareil et
monotone. Et l'homme!..... L'homme?.....Quel horrible animal, mchant,
orgueilleux et rpugnant.

       *       *       *       *       *

Il faudrait aimer, aimer perdument, sans voir ce qu'on aime. Car voir
c'est comprendre, et comprendre c'est mpriser. Il faudrait aimer, en
s'enivrant d'elle comme on se grise de vin, de faon  ne plus savoir
ce qu'on boit. Et boire, boire, boire, sans reprendre haleine, jour et
nuit!

       *       *       *       *       *

J'ai trouv, je crois. Elle a dans toute sa personne quelque chose
d'idal qui ne semble point de ce monde et qui donne des ailes  mon
rve. Ah! mon rve, comme il me montre les tres diffrents de ce
qu'ils sont. Elle est blonde, d'un blond lger avec des cheveux qui
ont des nuances inexprimables. Ses yeux sont bleus! Seuls les yeux
bleus emportent mon me. Toute la femme, la femme qui existe au fond
de mon coeur, m'apparat dans l'oeil, rien que dans l'oeil.

Oh! mystre! Quel mystre? L'oeil?... Tout l'univers est en lui,
puisqu'il le voit, puisqu'il le reflte. Il contient l'univers, les
choses et les tres, les forts et les ocans, les hommes et les
btes, les couchers de soleil, les toiles, les arts, tout, tout, il
voit, cueille et emporte tout; et il y a plus encore en lui, il y a
l'me, il y a l'homme qui pense, l'homme qui aime, l'homme qui rit,
l'homme qui souffre! Oh! regardez les yeux bleus des femmes, ceux qui
sont profonds comme la mer, changeants comme le ciel, si doux, si
doux, doux comme les brises, doux comme la musique, doux comme des
baisers, et transparents, si clairs qu'on voit derrire, on voit
l'me, l'me bleue qui les colore, qui les anime, qui les divinise.

Oui, l'me a la couleur du regard. L'me bleue seule porte en elle du
rve, elle a pris son azur aux flots et  l'espace.

L'oeil! Songez  lui! L'oeil! Il boit la vie apparente pour en nourrir
la pense. Il boit le monde, la couleur, le mouvement, les livres, les
tableaux, tout ce qui est beau et tout ce qui est laid, et il en fait
des ides. Et quand il nous regarde, il nous donne la sensation d'un
bonheur qui n'est point de cette terre. Il nous fait pressentir ce que
nous ignorerons toujours; il nous fait comprendre que les ralits de
nos songes sont de mprisables ordures.

Je l'aime aussi pour sa dmarche.

Mme quand l'oiseau marche on sent qu'il a des ailes, a dit le
pote.

Quand elle passe on sent qu'elle est d'une autre race que les femmes
ordinaires, d'une race plus lgre et plus divine.

Je l'pouse demain.... J'ai peur ... j'ai peur de tant de choses....

       *       *       *       *       *

Deux btes, deux chiens, deux loups, deux renards, rdent par les bois
et se rencontrent. L'un est mle, l'autre femelle. Ils s'accouplent.
Ils s'accouplent par un instinct bestial qui les force  continuer la
race, leur race, celle dont ils ont la forme, le poil, la taille, les
mouvements et les habitudes.

Toutes les btes en font autant, sans savoir pourquoi!

Nous aussi....

       *       *       *       *       *

C'est cela que j'ai fait en l'pousant, j'ai obi  cet imbcile
emportement qui nous jette vers la femelle.

Elle est ma femme. Tant que je l'ai idalement dsire elle fut pour
moi le rve irralisable prs de se raliser. A partir de la seconde
mme o je l'ai tenue dans mes bras, elle ne fut plus que l'tre dont
la nature s'tait servie pour tromper toutes mes esprances.

Les a-t-elle trompes?--Non. Et pourtant je suis las d'elle, las  ne
pouvoir la toucher, l'effleurer de ma main ou de mes lvres sans que
mon coeur soit soulev par un dgot inexprimable, non peut-tre le
dgot d'elle, mais un dgot plus haut, plus grand, plus mprisant,
le dgot de l'treinte amoureuse, si vile, qu'elle est devenue, pour
tous les tres affins, un acte honteux qu'il faut cacher, dont on ne
parle qu' voix basse, en rougissant....

Je ne peux plus voir ma femme venir vers moi, m'appelant du sourire,
du regard et des bras. Je ne peux plus. J'ai cru jadis que son baiser
m'emporterait dans le ciel. Elle fut souffrante, un jour, d'une fivre
passagre, et je sentis dans son haleine le souffle lger, subtil,
presque insaisissable des pourritures humaines. Je fus boulevers!

Oh! la chair, fumier sduisant et vivant, putrfaction qui marche, qui
pense, qui parle, qui regarde et qui sourit, o les nourritures
fermentent et qui est rose, jolie, tentante, trompeuse comme l'me.

Pourquoi les fleurs, seules, sentent-elles si bon, les grandes fleurs
clatantes ou es, dont les tons, les nuances font frmir mon coeur et
troublent mes yeux. Elles sont si belles, de structures si fines, si
varies et si sensuelles, entr'ouvertes comme des organes, plus
tentantes que des bouches, et creuses avec des lvres retournes,
denteles, charnues, poudres d'une semence de vie qui, dans chacune,
engendre un parfum diffrent.

Elles se reproduisent, elles, elles seules, au monde, sans souillure
pour leur inviolable race, vaporant autour d'elles l'encens divin de
leur amour, la sueur odorante de leurs caresses, l'essence de leurs
corps incomparables, de leurs corps pars de toutes les grces, de
toutes les lgances, de toutes les formes, qui ont la coquetterie de
toutes les colorations et la sduction enivrante de toutes les
senteurs....

       *       *       *       *       *

_Fragments choisis, six mois plus tard_

... J'aime les fleurs, non point comme des fleurs, mais comme des
tres matriels et dlicieux; je passe mes jours et mes nuits dans les
serres o je les cache ainsi que les femmes des harems.

Qui connat, hors moi, la douceur, l'affolement, l'extase frmissante,
charnelle, idale, surhumaine de ces tendresses; et ces baisers sur la
chair rose, sur la chair rouge, sur la chair blanche miraculeusement
diffrente, dlicate, rare, fine, onctueuse des admirables fleurs.

J'ai des serres o personne ne pntre que moi et celui qui en prend
soin.

J'entre l comme on se glisse en un lieu de plaisir secret. Dans la
haute galerie de verre, je passe d'abord entre deux foules de corolles
fermes, entr'ouvertes ou panouies qui vont en pente de la terre au
toit. C'est le premier baiser qu'elles m'envoient.

Celles-l, ces fleurs-l, celles qui parent ce vestibule de mes
passions mystrieuses sont mes servantes et non mes favorites.

Elles me saluent au passage de leur clat changeant et de leurs
fraches exhalaisons. Elles sont mignonnes, coquettes, tages sur
huit rangs  droite et sur huit rangs  gauche, et si presses
qu'elles ont l'air de deux jardins venant jusqu' mes pieds.

Mon coeur palpite, mon oeil s'allume  les voir, mon sang s'agite dans
mes veines, mon me s'exalte, et mes mains dj frmissent du dsir de
les toucher. Je passe. Trois portes sont fermes au fond de cette
haute galerie. Je peux choisir. J'ai trois harems.

Mais j'entre le plus souvent chez les orchides, mes endormeuses
prfres. Leur chambre est basse, touffante. L'air humide et chaud
rend moite la peau, fait haleter la gorge et trembler les doigts.
Elles viennent, ces filles tranges, de pays marcageux, brlants et
malsains. Elles sont attirantes comme des sirnes, mortelles comme des
poisons, admirablement bizarres, nervantes, effrayantes. En voici qui
semblent des papillons avec des ailes normes, des pattes minces, des
yeux! Car elles ont des yeux! Elles me regardent, elles me voient,
tres prodigieux, invraisemblables, fes, filles de la terre sacre,
de l'air impalpable et de la chaude lumire, cette mre du monde. Oui,
elles ont des ailes, et des yeux et des nuances qu'aucun peintre
n'imite, tous les charmes, toutes les grces, toutes les formes qu'on
peut rver. Leur flanc se creuse, odorant et transparent, ouvert pour
l'amour et plus tentant que toute la chair des femmes. Les
inimaginables dessins de leurs petits corps jettent l'me grise dans
le paradis des images et des volupts idales. Elles tremblent sur
leurs tiges comme pour s'envoler. Vont-elles s'envoler, venir  moi?
Non, c'est mon coeur qui vole au-dessus d'elles comme un mle mystique
et tortur d'amour.

Aucune aile de bte ne peut les effleurer. Nous sommes seuls, elles et
moi, dans la prison claire que je leur ai construite. Je les regarde
et je les contemple, je les admire, je les adore l'une aprs l'autre.

Comme elles sont grasses, profondes, roses, d'un rose qui mouille les
lvres de dsir! Comme je les aime! Le bord de leur calice est fris,
plus ple que leur gorge et la corolle s'y cache, bouche mystrieuse,
attirante, sucre sous la langue, montrant et drobant les organes
dlicats, admirables et sacrs de ces divines petites cratures qui
sentent bon et ne parlent pas.

J'ai parfois pour une d'elles une passion qui dure autant que son
existence, quelques jours, quelques soirs. On l'enlve alors de la
galerie commune et on l'enferme dans un mignon cabinet de verre o
murmure un fil d'eau contre un lit de gazon tropical venu des les du
grand Pacifique. Et je reste prs d'elle, ardent, fivreux et
tourment, sachant sa mort si proche, et la regardant se faner, tandis
que je la possde, que j'aspire, que je bois, que je cueille sa courte
vie d'une inexprimable caresse.

       *       *       *       *       *

Lorsqu'il et termin la lecture de ces fragments, l'avocat reprit:

La dcence, messieurs les juges, m'empche de continuer  vous
communiquer les singuliers aveux de ce fou honteusement idaliste. Les
quelques fragments que je viens de vous soumettre vous suffiront, je
crois, pour apprcier ce cas de maladie mentale, moins rare qu'on ne
croit dans notre poque de dmence hystrique et de dcadence
corrompue.

Je pense donc que ma cliente est plus autorise qu'aucune autre femme
 rclamer le divorce, dans la situation exceptionnelle o la place
l'trange garement des sens de son mari.




QUI SAIT?




I


Mon Dieu! Mon Dieu! Je vais donc crire enfin ce qui m'est arriv!
Mais le pourrai-je? l'oserai-je? cela est si bizarre, si inexplicable,
si incomprhensible, si fou!

Si je n'tais sr de ce que j'ai vu, sr qu'il n'y a eu, dans mes
raisonnements aucune dfaillance, aucune erreur dans mes
constatations, pas de lacune dans la suite inflexible de mes
observations, je me croirais un simple hallucin, le jouet d'une
trange vision. Aprs tout, qui sait?

Je suis aujourd'hui dans une maison de sant; mais j'y suis entr
volontairement, par prudence, par peur! Un seul tre connat mon
histoire. Le mdecin d'ici. Je vais l'crire. Je ne sais trop
pourquoi? Pour m'en dbarrasser, car je la sens en moi comme un
intolrable cauchemar.

La voici:

J'ai toujours t un solitaire, un rveur, une sorte de philosophe
isol, bienveillant, content de peu, sans aigreur contre les hommes et
sans rancune contre le ciel. J'ai vcu seul, sans cesse, par suite
d'une sorte de gne qu'insinue en moi la prsence des autres. Comment
expliquer cela? Je ne le pourrais. Je ne refuse pas de voir le monde,
de causer, de dner avec des amis, mais lorsque je les sens depuis
longtemps prs de moi, mme les plus familiers, ils me lassent, me
fatiguent, m'nervent, et j'prouve une envie grandissante,
harcelante, de les voir partir ou de m'en aller, d'tre seul.

Cette envie est plus qu'un besoin, c'est une ncessit irrsistible.
Et si la prsence des gens avec qui je me trouve continuait, si je
devais, non pas couter, mais entendre longtemps encore leurs
conversations, il m'arriverait, sans aucun doute, un accident. Lequel?
Ah! qui sait? Peut-tre une simple syncope? oui! probablement!

J'aime tant tre seul que je ne puis mme supporter le voisinage
d'autres tres dormant sous mon toit; je ne puis habiter Paris parce
que j'y agonise indfiniment. Je meurs moralement, et suis aussi
supplici dans mon corps et dans mes nerfs par cette immense foule qui
grouille, qui vit autour de moi, mme quand elle dort. Ah! le sommeil
des autres m'est plus pnible encore que leur parole. Et je ne peux
jamais me reposer, quand je sais, quand je sens, derrire un mur, des
existences interrompues par ces rgulires clipses de la raison.

Pourquoi suis-je ainsi! Qui sait? La cause en est peut-tre fort
simple: je me fatigue trs vite de tout ce qui ne se passe pas en moi.
Et il y a beaucoup de gens dans mon cas.

Nous sommes deux races sur la terre. Ceux qui ont besoin des autres,
que les autres distraient, occupent, reposent, et que la solitude
harasse, puise, anantit, comme l'ascension d'un terrible glacier ou
la traverse du dsert, et ceux que les autres, au contraire, lassent,
ennuient, gnent, courbaturent, tandis que l'isolement les calme, les
baigne de repos dans l'indpendance et la fantaisie de leur pense.

En somme, il y a l un normal phnomne psychique. Les uns sont dous
pour vivre en dehors, les autres pour vivre en dedans. Moi, j'ai
l'attention extrieure courte et vite puise, et, ds qu'elle arrive
 ses limites, j'en prouve dans tout mon corps et dans toute mon
intelligence, un intolrable malaise.

Il en est rsult que je m'attache, que je m'tais attach beaucoup
aux objets inanims qui prennent, pour moi, une importance d'tres, et
que ma maison est devenue, tait devenue, un monde o je vivais d'une
vie solitaire et active, au milieu de choses, de meubles, de bibelots
familiers, sympathiques  mes yeux comme des visages. Je l'en avais
emplie peu  peu, je l'en avais pare, et je me sentais dedans,
content, satisfait, bien heureux comme entre les bras d'une femme
aimable dont la caresse accoutume est devenue un calme et doux
besoin.

J'avais fait construire cette maison dans un beau jardin qui l'isolait
des routes, et  la porte d'une ville o je pouvais trouver, 
l'occasion, les ressources de socit dont je sentais, par moments, le
dsir. Tous mes domestiques couchaient dans un btiment loign, au
fond du potager, qu'entourait un grand mur. L'enveloppement obscur des
nuits, dans le silence de ma demeure perdue, cache, noye sous les
feuilles des grands arbres, m'tait si reposant et si bon, que
j'hsitais chaque soir, pendant plusieurs heures,  me mettre au lit
pour le savourer plus longtemps.

Ce jour-l, on avait jou _Sigurd_ au thtre de la ville. C'tait la
premire fois que j'entendais ce beau drame musical et ferique, et
j'y avais pris un vif plaisir.

Je revenais  pied, d'un pas allgre, la tte pleine de phrases
sonores, et le regard hant par de jolies visions. Il faisait noir,
noir, mais noir au point que je distinguais  peine la grande route,
et que je faillis, plusieurs fois, culbuter dans le foss. De l'octroi
chez moi, il y a un kilomtre environ, peut-tre un peu plus, soit
vingt minutes de marche lente. Il tait une heure du matin, une heure
ou une heure et demie; le ciel s'claircit un peu devant moi et le
croissant parut, le triste croissant du dernier quartier de la lune.
Le croissant du premier quartier, celui qui se lve  quatre ou cinq
heures du soir, est clair, gai, frott d'argent, mais celui qui se
lve aprs minuit est rougetre, morne, inquitant; c'est le vrai
croissant du Sabbat? Tous les noctambules ont d faire cette
remarque. Le premier, ft-il mince comme un fil, jette une petite
lumire joyeuse qui rjouit le coeur, et dessine sur la terre des
ombres nettes; le dernier rpand  peine une lueur mourante, si terne
qu'elle ne fait presque pas d'ombres.

J'aperus au loin la masse sombre de mon jardin, et je ne sais d'o me
vint une sorte de malaise  l'ide d'entrer l-dedans. Je ralentis le
pas. Il faisait trs doux. Le gros tas d'arbres avait l'air d'un
tombeau o ma maison tait ensevelie.

J'ouvris ma barrire et je pntrai dans la longue alle de sycomores,
qui s'en allait vers le logis, arque en vote comme un haut tunnel,
traversant des massifs opaques et contournant des gazons o les
corbeilles de fleurs plaquaient, sous les tnbres plies, des taches
ovales aux nuances indistinctes.

En approchant de la maison, un trouble bizarre me saisit. Je
m'arrtai. On n'entendait rien. Il n'y avait pas dans les feuilles un
souffle d'air. Qu'est-ce que j'ai donc? pensai-je. Depuis dix ans je
rentrais ainsi sans que jamais la moindre inquitude m'et effleur.
Je n'avais pas peur. Je n'ai jamais eu peur, la nuit. La vue d'un
homme, d'un maraudeur, d'un voleur m'aurait jet une rage dans le
corps, et j'aurais saut dessus sans hsiter. J'tais arm,
d'ailleurs. J'avais mon revolver. Mais je n'y touchai point, car je
voulais rsister  cette influence de crainte qui germait en moi.

Qu'tait-ce? Un pressentiment? Le pressentiment mystrieux qui
s'empare des sens des hommes quand ils vont voir de l'inexplicable?
Peut-tre? Qui sait?

 mesure que j'avanais, j'avais dans la peau des tressaillements, et
quand je fus devant le mur, aux auvents clos, de ma vaste demeure, je
sentis qu'il me faudrait attendre quelques minutes avant d'ouvrir la
porte et d'entrer dedans. Alors, je m'assis sur un banc, sous les
fentres de mon salon. Je restai l, un peu vibrant, la tte appuye
contre la muraille, les yeux ouverts sur l'ombre des feuillages.
Pendant ces premiers instants, je ne remarquai rien d'insolite autour
de moi. J'avais dans les oreilles quelques ronflements; mais cela
m'arrive souvent. Il me semble parfois que j'entends passer des
trains, que j'entends sonner des cloches, que j'entends marcher une
foule.

Puis bientt, ces ronflements devinrent plus distincts, plus prcis,
plus reconnaissables. Je m'tais tromp. Ce n'tait pas le
bourdonnement ordinaire de mes artres qui mettait dans mes oreilles
ces rumeurs, mais un bruit trs particulier, trs confus cependant,
qui venait,  n'en point douter, de l'intrieur de ma maison.

Je le distinguais  travers le mur, ce bruit continu, plutt une
agitation qu'un bruit, un remuement vague d'un tas de choses, comme si
on et secou, dplac, tran doucement tous mes meubles.

Oh! je doutai, pendant un temps assez long encore, de la sret de mon
oreille. Mais l'ayant colle contre un auvent pour mieux percevoir ce
trouble trange de mon logis, je demeurai convaincu, certain, qu'il se
passait chez moi quelque chose d'anormal et d'incomprhensible. Je
n'avais pas peur, mais j'tais ... comment exprimer cela ... effar
d'tonnement. Je n'armai pas mon revolver--devinant fort bien que je
n'en avais nul besoin. J'attendis.

J'attendis longtemps, ne pouvant me dcider  rien, l'esprit lucide,
mais follement anxieux. J'attendis, debout, coutant toujours le
bruit qui grandissait, qui prenait, par moments, une intensit
violente, qui semblait devenir un grondement d'impatience, de colre,
d'meute mystrieuse.

Puis soudain, honteux de ma lchet, je saisis mon trousseau de clefs,
je choisis celle qu'il me fallait, je l'enfonai dans la serrure, je
la fis tourner deux fois, et poussant la porte de toute ma force,
j'envoyai le battant heurter la cloison.

Le coup sonna comme une dtonation de fusil, et voil qu' ce bruit
d'explosion rpondit, du haut en bas de ma demeure, un formidable
tumulte. Ce fut si subit, si terrible, si assourdissant que je reculai
de quelques pas, et que, bien que le sentant toujours inutile, je
tirai de sa gamine mon revolver.

J'attendis encore, oh! peu de temps. Je distinguais,  prsent, un
extraordinaire pitinement sur les marches de mon escalier, sur les
parquets, sur les tapis, un pitinement, non pas de chaussures, de
souliers humains, mais de bquilles, de bquilles de bois et de
bquilles de fer qui vibraient comme des cymbales. Et voil que
j'aperus tout  coup, sur le seuil de ma porte, un fauteuil, mon
grand fauteuil de lecture, qui sortait en se dandinant. Il s'en alla
par le jardin. D'autres le suivaient, ceux de mon salon, puis les
canaps bas et se tranant comme des crocodiles sur leurs courtes
pattes, puis toutes mes chaises, avec des bonds de chvres, et les
petite tabourets qui trottaient comme des lapins.

Oh! quelle motion! Je me glissai dans un massif o je demeurai
accroupi, contemplant toujours ce dfil de mes meubles, car ils s'en
allaient tous, l'un derrire l'autre, vite ou lentement, selon leur
taille et leur poids. Mon piano, mon grand piano  queue, passa avec
un galop de cheval emport et un murmure de musique dans le flanc, les
moindres objets glissaient sur le sable comme des fourmis, les
brosses, les cristaux, les coupes, o le clair de lune accrochait des
phosphorescences de vers luisants. Les toffes rampaient, s'talaient
en flaques  la faon des pieuvres de la mer. Je vis paratre mon
bureau, un rare bibelot du dernier sicle, et qui contenait toutes les
lettres que j'ai reues, toute l'histoire de mon coeur, une vieille
histoire dont j'ai tant souffert! Et dedans taient aussi des
photographies.

Soudain, je n'eus plus peur, je m'lanai sur lui et je le saisis
comme on saisit un voleur, comme on saisit une femme qui fuit; mais il
allait d'une course irrsistible, et malgr mes efforts, et malgr ma
colre, je ne pus mme ralentir sa marche. Comme je rsistais en
dsespr  cette force pouvantable, je m'abattis par terre en
luttant contre lui. Alors, il me roula, me trana sur le sable, et
dj les meubles, qui le suivaient, commenaient  marcher sur moi,
pitinant mes jambes et les meurtrissant; puis, quand je l'eus lch,
les autres passrent sur mon corps ainsi qu'une charge de cavalerie
sur un soldat dmont.

Fou d'pouvante enfin, je pus me traner hors de la grande alle et me
cacher de nouveau dans les arbres, pour regarder disparatre les plus
infimes objets, les plus petits, les plus modestes, les plus ignors
de moi, qui m'avaient appartenu.

Puis j'entendis, au loin, dans mon logis sonore  prsent comme les
maisons vides, un formidable bruit de portes refermes. Elles
claqurent du haut en bas de la demeure, jusqu' ce que celle du
vestibule que j'avais ouverte moi-mme, insens, pour ce dpart, se
fut close, enfin, la dernire.

Je m'enfuis aussi, courant vers la ville, et je ne repris mon
sang-froid que dans les rues, en rencontrant des gens attards.
J'allai sonner  la porte d'un htel o j'tais connu. J'avais battu,
avec mes mains, mes vtements, pour en dtacher la poussire, et je
racontai que j'avais perdu mon trousseau de clefs, qui contenait aussi
celle du potager, o couchaient mes domestiques en une maison isole,
derrire le mur de clture qui prservait mes fruits et mes lgumes de
la visite des maraudeurs.

Je m'enfonai jusqu'aux yeux dans le lit qu'on me donna. Mais je ne
pus dormir, et j'attendis le jour en coutant bondir mon coeur.
J'avais ordonn qu'on prvnt mes gens ds l'aurore, et mon valet de
chambre heurta ma porte  sept heures du matin.

Son visage semblait boulevers.

--Il est arriv cette nuit un grand malheur, monsieur, dit-il.

--Quoi donc?

--On a vol tout le mobilier de monsieur, tout, tout, jusqu'aux plus
petits objets.

Cette nouvelle me fit plaisir. Pourquoi? qui sait? J'tais fort
matre de moi, sr de dissimuler, de ne rien dire  personne de ce que
j'avais vu, de le cacher, de l'enterrer dans ma conscience comme un
effroyable secret. Je rpondis.

--Alors, ce sont les mmes personnes qui m'ont vol mes clefs. Il faut
prvenir tout de suite la police. Je me lve et je vous y rejoindrai
dans quelques instants.

L'enqute dura cinq mois. On ne dcouvrit rien, on ne trouva ni le
plus petit de mes bibelots, ni la plus lgre trace des voleurs.
Parbleu! Si j'avais dit ce que je savais ... Si je l'avais dit ... on
m'aurait enferm, moi, pas les voleurs, mais l'homme qui avait pu voir
une pareille chose.

Oh! je sus me taire. Mais je ne remeublai pas ma maison. C'tait bien
inutile. Cela aurait recommenc toujours. Je n'y voulais plus rentrer.
Je n'y rentrai pas. Je ne la revis point.

Je vins  Paris,  l'htel, et je consultai des mdecins sur mon tat
nerveux qui m'inquitait beaucoup depuis cette nuit dplorable.

Ils m'engagrent  voyager. Je suivis leur conseil.




II


Je commenai par une excursion en Italie. Le soleil me fit du bien.
Pendant six mois, j'errai de Gnes  Venise, de Venise  Florence, de
Florence  Rome, de Rome  Naples. Puis je parcourus la Sicile, terre
admirable par sa nature et ses monuments, reliques laisses par les
Grecs et les Normands. Je passai en Afrique, je traversai
pacifiquement ce grand dsert jaune et calme, o errent des chameaux,
des gazelles et des Arabes vagabonds, o, dans l'air lger et
transparent, ne flotte aucune hantise, pas plus la nuit que le jour.

Je rentrai en France par Marseille, et malgr la gaiet provenale,
la lumire diminue du ciel m'attrista. Je ressentis, en revenant sur
le continent, l'trange impression d'un malade qui se croit guri et
qu'une douleur sourde prvient que le foyer du mal n'est pas teint.

Puis je revins  Paris. Au bout d'un mois, je m'y ennuyai. C'tait 
l'automne, et je voulus faire, avant l'hiver, une excursion  travers
la Normandie, que je ne connaissais pas.

Je commenai par Rouen, bien entendu, et pendant huit jours, j'errai
distrait, ravi, enthousiasm, dans cette ville du moyen ge, dans ce
surprenant muse d'extraordinaires monuments gothiques.

Or, un soir, vers quatre heures, comme je m'engageais dans une rue
invraisemblable o coule une rivire noire comme de l'encre nomme
Eau de Robec, mon attention, toute fixe sur la physionomie bizarre
et antique des maisons, fut dtourne tout  coup par la vue d'une
srie de boutiques de brocanteurs qui se suivaient de porte en porte.

Ah! ils avaient bien choisi leur endroit, ces sordides trafiquants de
vieilleries, dans cette fantastique ruelle, au-dessus de ce cours
d'eau sinistre, sous ces toits pointus de tuiles et d'ardoises o
grinaient encore les girouettes du pass!

Au fond des noirs magasins, on voyait s'entasser les bahuts sculpts,
les faences de Rouen, de Nevers, de Moustiers, des statues peintes,
d'autres en chne, des Christ, des vierges, des saints, des ornements
d'glise, des chasubles, des chapes, mme des vases sacrs et un vieux
tabernacle en bois dor d'o Dieu avait dmnag. Oh! les singulires
cavernes en ces hautes maisons, en ces grandes maisons, pleines, des
caves aux greniers, d'objets de toute nature, dont l'existence
semblait finie, qui survivaient  leurs naturels possesseurs,  leur
sicle,  leur temps,  leurs modes, pour tre achets, comme
curiosits, par les nouvelles gnrations.

Ma tendresse pour les bibelots se rveillait dans cette cit
d'antiquaires. J'allais de boutique en boutique, traversant, en deux
enjambes, les ponts de quatre planches pourries jetes sur le courant
nausabond de l'Eau de Robec.

Misricorde! Quelle secousse! Une de mes plus belles armoires
m'apparut au bord d'une vote encombre d'objets et qui semblait
l'entre des catacombes d'un cimetire de meubles anciens. Je
m'approchai tremblant de tous mes membres, tremblant tellement que je
n'osais pas la toucher. J'avanais la main, j'hsitais. C'tait bien
elle, pourtant: une armoire Louis XIII unique, reconnaissable par
quiconque avait pu la voir une seule fois. Jetant soudain les yeux un
peu plus loin, vers les profondeurs plus sombres de cette galerie,
j'aperus trois de mes fauteuils couverts de tapisserie au petit
point, puis, plus loin encore, mes deux tables Henri II, si rares
qu'on venait les voir de Paris.

Songez! songez  l'tat de mon me!

Et j'avanai, perclus, agonisant d'motion, mais j'avanai, car je
suis brave, j'avanai comme un chevalier des poques tnbreuses
pntrait en un sjour de sortilges. Je retrouvais, de pas en pas,
tout ce qui m'avait appartenu, mes lustres, mes livres, mes tableaux,
mes toffes, mes armes, tout, sauf le bureau plein de mes lettrs, et
que je n'aperus point.

J'allais, descendant  des galeries obscures pour remonter ensuite aux
tages suprieurs. J'tais seul. J'appelais, on ne rpondait point.
J'tais seul; il n'y avait personne en cette maison vaste et tortueuse
comme un labyrinthe.

La nuit vint, et je dus m'asseoir, dans les tnbres, sur une de mes
chaises, car je ne voulais point m'en aller. De temps en temps je
criais:--Hol! hol! quelqu'un!

J'tais l, certes, depuis plus d'une heure quand j'entendis des pas,
des pas lgers, lents, je ne sais o. Je faillis me sauver; mais, me
raidissant, j'appelai de nouveau, et, j'aperus une lueur dans la
chambre voisine.

--Qui est l? dit une voix.

Je rpondis:

--Un acheteur.

On rpliqua:

--Il est bien tard pour entrer ainsi dans les boutiques.

Je repris:

--Je vous attends depuis plus d'une heure.

--Vous pouviez revenir demain.

--Demain, j'aurai quitt Rouen;

Je n'osais point avancer, et il ne venait pas. Je voyais toujours la
lueur de sa lumire clairant une tapisserie o deux anges volaient
au-dessus des morts d'un champ de bataille. Elle m'appartenait aussi.
Je dis:

--Eh bien! Venez-vous?

Il rpondit:

--Je vous attends.

Je me levai et j'allai vers lui.

Au milieu d'une grande pice tait un tout petit homme, tout petit et
trs gros, gros comme un phnomne, un hideux phnomne.

Il avait une barbe rare, aux poils ingaux, clairsems et jauntres,
et pas un cheveu sur la tte! Pas un cheveu? Comme il tenait sa
bougie leve  bout de bras pour m'apercevoir, son crne m'apparut
comme une petite lune dans cette vaste chambre encombre de vieux
meubles. La figure tait ride et bouffie, les yeux imperceptibles.

Je marchandai trois chaises qui taient  moi, et les payai
sur-le-champ une grosse somme, en donnant simplement le numro de mon
appartement  l'htel. Elles devaient tre livres le lendemain avant
neuf heures.

Puis je sortis. Il me reconduisit jusqu' sa porte avec beaucoup de
politesse.

Je me rendis ensuite chez le commissaire central de la police,  qui
je racontai le vol de mon mobilier et la dcouverte que je venais de
faire.

Il demanda sance tenante des renseignements par tlgraphe au parquet
qui avait instruit l'affaire de ce vol, en me priant d'attendre la
rponse. Une heure plus tard, elle lui parvint tout  fait
satisfaisante pour moi.

--Je vais faire arrter cet homme et l'interroger tout de suite, me
dit-il, car il pourrait avoir conu quelque soupon et faire
disparatre ce qui vous appartient. Voulez-vous aller dner et revenir
dans deux heures, je l'aurai ici et je lui ferai subir un nouvel
interrogatoire devant vous.

--Trs volontiers, monsieur. Je vous remercie de tout mon coeur.

J'allai dner  mon htel, et je mangeai mieux que je n'aurais cru.
J'tais assez content tout de mme. On le tenait.

Deux heures plus tard, je retournai chez le fonctionnaire de la police
qui m'attendait.

--Eh bien! monsieur, me dit-il en m'apercevant. On n'a pas trouv
votre homme. Mes agents n'ont pu mettre la main dessus.

Ah! Je me sentis dfaillir.

--Mais ... Vous avez bien trouv sa maison? demandai-je.

--Parfaitement. Elle va mme tre surveille et garde jusqu' son
retour. Quant  lui, disparu.

--Disparu?

--Disparu. Il passe ordinairement ses soires chez sa voisine, une
brocanteuse aussi, une drle de sorcire, la veuve Bidoin. Elle ne l'a
pas vu ce soir et ne peut donner sur lui aucun renseignement. Il faut
attendre demain.

Je m'en allai. Ah! que les rues de Rouen me semblrent sinistres,
troublantes, hantes.

Je dormis si mal, avec des cauchemars  chaque bout de sommeil.

Comme je ne voulais pas paratre trop inquiet ou press, j'attendis
dix heures, le lendemain, pour me rendre  la police.

Le marchand n'avait pas reparu. Son magasin demeurait ferm.

Le commissaire me dit:

--J'ai fait toutes les dmarches ncessaires. Le parquet est au
courant de la chose; nous allons aller ensemble  cette boutique et la
faire ouvrir, vous m'indiquerez tout ce qui est  vous.

Un coup nous emporta. Des agents stationnaient, avec un serrurier,
devant la porte de la boutique, qui fut ouverte.

Je n'aperus, en entrant, ni mon armoire, ni mes fauteuils, ni mes
tables, ni rien, rien, de ce qui avait meubl ma maison, mais rien,
alors que la veille au soir je ne pouvais faire un pas sans rencontrer
un de mes objets.

Le commissaire central, surpris, me regarda d'abord avec mfiance.

--Mon Dieu, monsieur, lui dis-je, la disparition de ces meubles
concide trangement avec celle du marchand.

Il sourit:

--C'est vrai! Vous avez eu tort d'acheter et de payer des bibelots 
vous, hier. Cela lui a donn l'veil.

Je repris:

--Ce qui me parat incomprhensible, c'est que toutes les places
occupes par mes meubles sont maintenant remplies par d'autres.

--Oh! rpondit le commissaire, il a eu toute la nuit, et des complices
sans doute. Cette maison doit communiquer avec les voisines. Ne
craignez rien, monsieur, je vais m'occuper trs activement de cette
affaire. Le brigand ne nous chappera pas longtemps puisque nous
gardons la tanire.

       *       *       *       *       *

Ah! mon coeur, mon coeur, mon pauvre coeur, comme il battait!

       *       *       *       *       *

Je demeurai quinze jours  Rouen. L'homme ne revint pas. Parbleu!
parbleu! Cet homme-l qui est-ce qui aurait pu l'embarrasser ou le
surprendre?

Or, le seizime jour, au matin, je reus de mon jardinier, gardien de
ma maison pille et demeure vide, l'trange lettre que voici:

Monsieur,

J'ai l'honneur d'informer monsieur
qu'il s'est pass, la nuit derrire, quelque
chose que personne ne comprend, et la
police pas plus que nous. Tous les meubles
sont revenus, tous sans exception,
tous, jusqu'aux plus petits objets. La
maison est maintenant toute pareille  ce
qu'elle tait la veille du vol. C'est  en
perdre la tte. Cela s'est fait dans la nuit
de vendredi  samedi. Les chemins sont
dfoncs comme si on avait tran tout de
la barrire  la porte. Il en tait ainsi le
jour de la disparition.

Nous attendons monsieur, dont je
suis le trs humble serviteur.

RAUDIN, PHILIPPE.

Ah! mais non, ah! mais non, ah! mais non. Je n'y retournerai pas!

Je portai la lettre au commissaire de Rouen.

--C'est une restitution trs adroite, dit-il. Faisons les morts.
Nous pincerons l'homme un de ces jours.

       *       *       *       *       *

Mais on ne l'a pas pinc. Non. Ils ne l'ont pas pinc, et j'ai peur de
lui, maintenant, comme si c'tait une bte froce lche derrire moi.

Introuvable! il est introuvable, ce monstre  crne de lune! On ne le
prendra jamais. Il ne reviendra point chez lui. Que lui importe  lui.
Il n'y a que moi qui peux le rencontrer, et je ne veux pas.

Je ne veux pas! je ne veux pas! je ne veux pas!

Et s'il revient, s'il rentre dans sa boutique, qui pourra prouver que
mes meubles taient chez lui? Il n'y a contre lui que mon tmoignage;
et je sens bien qu'il devient suspect.

Ah! mais non! cette existence n'tait plus possible. Et je ne pouvais
pas garder le secret de ce que j'ai vu. Je ne pouvais pas continuer 
vivre comme tout le monde avec la crainte que des choses pareilles
recommenassent.

Je suis venu trouver le mdecin qui dirige cette maison de sant, et
je lui ai tout racont.

Aprs m'avoir interrog longtemps, il m'a dit:

--Consentiriez-vous, monsieur,  rester quelque temps ici?

--Trs volontiers, monsieur.

--Vous avez de la fortune?

--Oui, monsieur.

--Voulez-vous un pavillon isol?

--Oui, monsieur.

--Voudrez-vous recevoir des amis?

--Non, monsieur, non, personne. L'homme de Rouen pourrait oser, par
vengeance, me poursuivre ici....

       *       *       *       *       *

Et je suis seul, seul, tout seul, depuis trois mois. Je suis
tranquille  peu prs. Je n'ai qu'une peur... Si l'antiquaire devenait
fou ... et si on l'amenait en cet asile... Les prisons elles-mmes ne
sont pas sres...

FIN




TABLE

L'inutile Beaut

Le champ d'oliviers

Mouche

Le Noy

L'preuve

Le Masque

Un Portrait

L'Infirme

Les 25 francs de la Suprieure

Un cas de Divorce

Qui sait?





End of the Project Gutenberg EBook of L'inutile beaute, by Guy de Maupassant

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